Notice sur le Sicilien de Molière (Louis MOLAND)

Travail de critique et d’érudition. Aperçus d’histoire littéraire, biographie, examens de chaque pièce, commentaires, bibliographie, etc. Œuvres complètes de Molière, Granier Frères, Libraires-Éditeurs, Paris, 1863.

 

 

Il nous faut recueillir maintenant la suite des indications que contiennent les gazettes en prose et en vers sur les représentations du Ballet des Muses (voyez la notice de Mélicerte). Ces représentations ne se ralentirent point pendant le mois de février 1667. Le 11 février, on écrit de Saint-Germain à la Gazette : « Le 5, le Ballet des Muses fut derechef dansé, avec la même satisfaction des spectateurs. » Dans sa lettre du 13, Robinet dit en parlant de la cour :

 

Le grand ballet s’y danse encores,

Avec une scène de Maures,

Scène nouvelle, et qui vraiment

Plaît, dit-on, merveilleusement.

 

Déjà cette scène de Maures peut nous faire soupçonner l’apparition d’une nouvelle œuvre sur laquelle nous allons bientôt avoir des renseignements plus précis. La Gazette du 18 du même mois, après avoir mentionné une représentation offerte le 12 aux ambassadeurs et ministres étrangers qui étaient venus complimenter la reine à ses relevailles, poursuit de cette manière : « Le 14 et le 16, le Ballet fut encore dansé avec deux nouvelles entrées de Turcs et de Maures, qui ont paru des mieux concertées : la dernière étant accompagnée d’une comédie française aussi des plus divertissantes. »

Cette comédie française, c’était le Sicilien ou l’Amour peintre, de Molière, que l’entrée des Maures désigne suffisamment.

Robinet se borne à nous apprendre que le Ballet avait atteint en ce moment toute sa splendeur ; il dit dans sa lettre du 20 :

 

On a, depuis le treizième,

Dansé trois fois ce ballet même

Qui, changeant encor beaucoup plus

De visages que Prothéus,

Avait lors deux autres entrées

Qu’on a beaucoup considérées ;

Savoir : des Maures et Mahons,[1]

Deux très perverses nations. –

Puis la comédie en son jour

Divertit de même, à son tour,

Par quatre troupes différentes,

Et qui sont toutes excellentes.[2]

 

Enfin, pour épuiser ces extraits, la Gazette du 25 février fait ainsi connaître la dernière représentation : « Le 19 de ce mois, la cour eut encore le divertissement du Ballet des Muses, avec les nouveautés qu’on y avait ajoutées, lesquelles y attirèrent une foule extraordinaire... Le 20, Leurs Majestés partirent pour aller à Versailles. » La Grange, sur son registre, fixe au même jour le retour de la troupe à Paris : « La troupe est revenue de Saint-Germain le dimanche 20 février 1667 ; nous avons reçu, pour ce voyage et la pension que le roi avait accordée à la troupe, deux années de ladite pension, ci douze mille livres. »

On voit, par tout ce qui précède, que le Sicilien, composé, appris, répété pendant le mois de janvier, fut applaudi par son illustre public dans la première quinzaine de février, peut-être un peu avant le l4, mais certainement le 14 et le 16 de ce mois. Cette comédie de Molière ne prit point place, comme les deux autres, à la troisième entrée du Ballet ; elle fut placée à la fin et forma une quatorzième entrée, à la suite de la « treizième et dernière entrée » qu’on a vue tout à l’heure. Le canevas en fut inséré dans le livret avec un en-tête ainsi conçu :

 

XIVe ENTRÉE.

« Après tant de nations différentes que les Muses ont fait paraître dans les assemblages divers dont elles avaient composé le divertissement qu’elles donnent au roi, il manquait à faire voir des Turcs et des Maures ; et c’est ce qu’elles s’avisent de faire dans cette dernière entrée, où elles mêlent une petite comédie pour donner lieu aux beautés de la musique et de la danse par où elles veulent finir. »

 

Telle est l’heureuse transition à la faveur de laquelle se glissa dans la composition de Benserade le Sicilien, ce joyau de l’art comique.

Nous allons maintenant reproduire cette partie du livre du Ballet ; en même temps qu’elle fournit des indications précieuses sur la mise en scène, elle permet de distinguer les modifications, du reste légères, qui furent par la suite apportées à la comédie. Nous ne donnons ici toutefois que le premier vers des couplets chantés qui se trouvent dans la pièce, jugeant inutile de les publier deux fois, et croyant qu’il suffira de signaler à titre de variantes les différences que présentent les deux textes. Voici donc l’analyse du Sicilien telle qu’elle est donnée par le livret du Ballet des Muses :

 

COMÉDIE.

 

PERSONNAGES.

ACTEURS.

DON PÈDRE, gentilhomme sicilien

ADRASTE, gentilhomme français

ISIDORE, esclave grecque

ZAÏDE, esclave, esclave d’Adraste

HALI, turc

MAGISTRAT SICILIEN

MoliÈre.

La Grange.

Mlle MoliÈre.

Mlle Debrie.

La ThorilliÈre.

Du Croisy.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE. Hali amène trois musiciens turcs par l’ordre de son maître pour donner une sérénade.

Les trois musiciens sont : MM. Blondel, Gaye et Noblet.

 

SCÈNE II. Adraste demande les trois musiciens ; et, pour obliger Isidore à mettre la tête à la fenêtre, leur fait chanter entre eux une scène de comédie.

Scène de comédie chantée :

 

BLONDEL, représentant le berger Philène.

Si du triste récit de mon inquiétude, etc.

GAYE, le berger Tircis.

Les oiseaux réjouis dès que le jour s’avance, etc.

NOBLET, berger, les interrompt en chantant :

Pauvres amants, quelle erreur, etc.

BLONDEL et GAYE, répondent ensemble.

Heureux, hélas ! qui peut aimer ainsi !

 

SCÈNE III. Don Pèdre sort en robe de chambre dans l’obscurité pour tâcher de connaître qui donne la sérénade.

 

SCÈNE IV. Hali promet à son maître de trouver quelque invention pour faire savoir à Isidore l’amour qu’on a pour elle.

 

SCÈNE V. Isidore se plaint à Don Pèdre du soin qu’il prend de la mener partout avec lui.

 

SCÈNE VI. Hali, tâchant de découvrir à Isidore la passion de son maître, se sert adroitement de cinq esclaves turcs, dont un chante, et les quatre autres dansent, les proposant à Don Pèdre comme esclaves agréables et capables de lui donner des divertissements.

L’esclave turc qui chante, c’est le sieur Gaye.

Les quatre esclaves turcs qui dansent sont : M. Le Prestre, les sieurs Chicanneau, Mayeu et Pesan.

L’esclave turc musicien chante d’abord ces paroles, par lesquelles il prétend exprimer la passion d’Adraste et la faire connaître à Isidore en présence même de Don Pèdre :

 

D’un cœur ardent, en tous lieux, etc.

 

L’esclave turc, après avoir chanté, craignant que Don Pèdre ne vienne à comprendre le sens de ce qu’il vient de dire, et à s’apercevoir de sa fourberie, se tourne entièrement vers Don Pèdre, et, pour l’amuser, lui chante en langage franc ces paroles :

 

Chiribirida houcha la, etc.

 

En suite de quoi, les quatre autres esclaves turcs dansent : puis le musicien esclave recommence :

 

Chiribirida houcha la, etc.

 

Lequel, persuadé que Don Pèdre ne soupçonne rien, chante encore ces paroles, qui s’adressent à Isidore :

 

C’est un supplice à tous coups, etc.

 

Aussitôt qu’il a chanté, craignant toujours que Don Pèdre ne s’aperçoive de quelque chose, il recommence :

 

Chiribirida houcha la, etc.

 

Puis les quatre esclaves redansent ; enfin, Don Pèdre, venant à s’apercevoir de la fourberie, chante à son tour ces paroles :

 

Savez-vous, mes drôles, etc.

 

SCÈNE VII. Hali rend compte à son maître de ce qu’il a fait, et son maître lui fait confidence de l’invention qu’il a trouvée.

 

SCÈNE VIII. Adraste va chez Don Pèdre pour peindre Isidore.

 

SCÈNE IX. Hali, déguisé en cavalier sicilien, vient demander conseil à Don Pèdre sur une affaire d’honneur.

 

SCÈNE X. Isidore loue à Don Pèdre les manières civiles d’Adraste.

 

SCÈNE XI. Zaïde vient se jeter entre les bras de Don Pèdre pour se sauver du feint courroux d’Adraste.

 

SCÈNE XII. Adraste feint de vouloir tuer Zaïde, mais Don Pèdre obtient de lui de modérer son courroux.

 

SCÈNE XIII. Don Pèdre remet Isidore entre les mains d’Adraste sous le voile de Zaïde.

 

SCÈNE XIV. Zaïde reproche à, Don Pèdre sa jalousie et lui dit qu’Isidore n’est plus en son pouvoir.

 

SCÈNE XV ET DERNIÈRE. Don Pèdre va faire ses plaintes à un magistrat sicilien, qui ne l’entretient que d’une mascarade de Maures qui finit la comédie et tout le ballet.

Cette mascarade est composée de plusieurs sortes de Maures.

Maures et Mauresques de qualité : LE ROI, les marquis de Villeroi et de Rassan ; Madame, mademoiselle de La Vallière, madame de Rochefort et mademoiselle de Brancas.

Maures nuds ; M. Cocquet, M. de Souville, MM. Beauchamp, Noblet, Chicanneau, La Pierre, Favier et Des-Airs Galant.

Maures à capots : MM. La Marre, Du Feu, Arnald, Vagnart et Bonard.

 

C’est dans cette forme sommaire que le Sicilien fut publié pour la première fois. Les comédiens du roi rouvrirent le 25 février le théâtre du Palais-Royal, et huit jours après, le 4 mars, ils jouèrent la tragédie d’Attila, de Pierre Corneille. Après Pâques, le Sicilien ne fut pas encore donné immédiatement. Le retard qu’il éprouva fut causé par une nouvelle crise de la maladie de Molière. Robinet nous informe de cette circonstance dans sa lettre du 17 avril :

 

Le bruit a couru que Molière

Se trouvait à l’extrémité

Et proche d’entrer dans la bière :

Mais ce n’est pas la vérité.

Je le connais comme moi-même ;

Son mal n’était qu’un stratagème

Pour jouer même aussi la Parque au trait fatal.

Hélas ! c’est un étrange drôle,

Il faut qu’il exerce son rôle

Sur le particulier et sur le général.

 

Parbleu ! quoi qu’il en soit, ce serait grand dommage

Que la gloutonne Anthropophage

Eût dévoré ce bon chrétien.

Je lui souhaite longue vie ;

De mainte autre elle est le soutien,

Et, s’il meurt, nous mourrons tous de mélancolie.

 

Enfin, le 10 juin 1667, la petite comédie fut jouée avec la dix-huitième représentation d’Attila. Nous sommes obligé de demander, comme d’ordinaire, quelques détails sur cette représentation au continuateur de la Muse historique. Voici comment il s’exprime dans sa lettre du 11 juin 1667 :

 

Depuis hier pareillement,

On a pour divertissement

Le Sicilien, que Molière

Avec sa charmante manière

Mêla dans le ballet du roi,

Et qu’on admire, sur ma foi !

Il y joint aussi des entrées,

Qui furent très considérées

Dans ledit ravissant ballet.

Et lui, tout rajeuni du lait

De quelque autre infante d’Inache

Qui se couvre de peau de vache,

S’y remontre enfin à nos yeux,

Plus que jamais facétieux.

 

Et, dans sa lettre du 19 juin, il ajoute :

 

Je vis à mon aise et très bien,

Dimanche, le Sicilien :

C’est un chef-d’œuvre, je vous jure,

Ou paraissent en miniature,

Et comme dans leur plus beau jour,

Et la jalousie et l’amour.

Ce Sicilien, que Molière

Représente d’une manière

Qui fait rire de tout le cœur,

Est donc de Sicile un seigneur

Charmé, jusqu’à la jalousie,

D’une Grecque, son affranchie.

D’autre part, un marquis français,

Qui soupire dessous ses lois,

Se servant de tout stratagème

Pour voir ce rare objet qu’il aime,

(Car, comme on sait, l’amour est fin,)

Fait si bien qu’il l’enlève enfin

Par une intrigue fort jolie.

Mais, quoi qu’ici je vous en die,

Ce n’est rien, il faut sur les lieux

Porter son oreille et ses yeux.

Surtout, on y voit deux esclaves[3]

Qui peuvent donner des entraves ;

Deux Grecques qui, Grecques en tout,

Peuvent pousser cent cœurs à bout

Comme étant tout à fait charmantes ;

Et dont enfin les riches mantes

Valent bien de l’argent, ma foi ;

Ce sont aussi présents du roi.

 

Quoiqu’il le dise en si méchantes rimes, Robinet n’en a pas moins raison : le Sicilien est un chef-d’œuvre dans son genre. Le Sicilien devançait de près de cent ans notre opéra comique. Unissant la poésie à la gaieté, se plaçant à une distance égale du Médecin malgré lui et du Misanthrope, il témoigne de l’heureuse diversité du génie de Molière. « La danse, la musique, les sérénades, la douce joie, la ruse folâtre, dit M. P. Chasles, voltigent autour de la coquetterie et de l’amour. Rien d’excessif, de licencieux ; rien de guindé ou de fade. Une lumière harmonieuse éclaire le tableau ; c’est le soleil naissant sur la mer sicilienne. Tout est d’accord : mœurs, paysage, costumes, le sujet et le style de l’ouvrage. La phrase elle-même est rythmée et marche légère comme l’oiseau. »

C’est principalement dans cette petite pièce que Molière a fait un flagrant usage d’une prose mesurée et cadencée à la manière des vers libres. Qu’on prenne pour exemple les premières lignes :

 

Chut. N’avancez pas davantage,

Et demeurez dans cet endroit

Jusqu’à ce que je vous appelle.

 

Il fait noir comme dans un four.

Le ciel s’est habillé ce soir en Scaramouche,

Et je ne vois pas une étoile

Qui montre le bout de son nez.

Sotte condition que celle d’un esclave,

De ne vivre jamais pour soi,

Et d’être toujours tout entier

Aux passions d’un maître...

Le mien me fait ici

Épouser ses inquiétudes ;

Et, parce qu’il est amoureux,

Il faut que nuit et jour je n’aie aucun repos.

Mais voici des flambeaux, et, sans doute, c’est lui.

 

Il serait facile de couper de la sorte la pièce presque tout entière.

« L’exemple d’un seul vers, dit Auger, suffira pour prouver que Molière a affecté, volontairement, dans la prose du Sicilien, les tours et les mesures propres à la poésie. Dans la troisième scène, Adraste dit, en parlant des musiciens qu’Hali a amenés : « Je veux, jusques au jour, les faire ici chanter. » Cette ligne de prose est un vers alexandrin, ayant une césure exacte, et renfermant deux inversions. Dans la prose ordinaire on placerait autrement jusques au jour et ici, et l’on dirait : je veux les faire chanter ici jusques au jour. » Ajoutons qu’on dirait mieux jusqu’au jour que jusques au jour.

Cet emploi du vers blanc, dont quelques autres pièces en prose : le Festin de Pierre, l’Avare, George Dandin, offrent des traces, ne fut jamais érigé en système par Molière. Les contemporains n’y prêtèrent pas grande attention. Ménage remarqua seulement qu’il y avait beaucoup de vers non rimés dans le Sicilien. Robinet semble se rendre compte de cette espèce de compromis entre la versification et la prose, lorsqu’il dit en parlant de l’Avare :

 

Il parle en prose et non en vers :

Mais, nonobstant les goûts divers,

Cette prose est si théâtrale

Qu’on douceur les vers elle égale.

 

Plus tard, on expliqua le fait par la négligence ; les uns prétendirent que Molière se proposait de mettre la rime après avoir mis la mesure et que le temps lui manqua sans doute ; les autres imaginèrent qu’il réduisit en prose ce qu’il avait d’abord écrit en vers, et détruisit le travail de la versification par le retranchement des rimes. Les deux suppositions sont également invraisemblables. On tombe généralement d’accord aujourd’hui que l’intention du poète comique a dû être réfléchie et formelle ; et quelques critiques ont pris chaleureusement parti pour ce mode de diction, « qui représente exactement, dit l’un d’eux, les ïambes de Térence. »

La petite pièce ne fut imprimée qu’à la fin de cette année 1667 : « Le Sicilien ou l’Amour peintre, comédie par J.-B. P. de Molière. À Paris, chez Jean Ribou, au palais, vis-à-vis la porte de la Sainte-Chapelle, à l’image saint Louis. 1668. Avec privilège du roi. » Achevé d’imprimer pour la première fois le 9 novembre 1667. C’est le texte que nous suivons.

Nous donnons les variantes de l’édition de 1682 : « Le Sicilien ou l’Amour peintre, comédie représentée pour la première fois à Saint-Germain-en-Laye, par ordre de Sa Majesté, au mois de janvier 1667, et donnée depuis sur le théâtre du Palais-Royal le 10 juin de la même année 1667, par la troupe du roi. » La Grange, en assignant la première représentation au mois de janvier, n’est pas en contradiction réelle avec les gazettes ; l’éditeur de 1682 n’a point visé cette fois à fixer une date précise ; il a dû s’attacher surtout à l’époque où le travail de préparation s’est accompli ; et il ne paraît pas non plus impossible, surtout lorsqu’on songe que le roi figurait dans l’entrée des Maures, que des représentations moins retentissantes eussent précédé les représentations en quelque sorte officielles dont les feuilles périodiques purent entretenir leurs lecteurs.

 

[1] Mahons, turcs.

[2] Deux de Français et deux d’Espagnols et d’Italiens. (Note de l’auteur.)

[3] Mesdemoiselles Molière et Debrie. (Note de l’auteur.)

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