Notice sur l’École des Femmes de Molière (Louis MOLAND)

Travail de critique et d’érudition. Aperçus d’histoire littéraire, biographie, examens de chaque pièce, commentaires, bibliographie, etc. Œuvres complètes de Molière, Granier Frères, Libraires-Éditeurs, Paris, 1863.

 

 

Les Fâcheux, nés de circonstances fortuites, avaient distrait Molière de l’œuvre qui aurait dû succéder immédiatement à l’École des Maris. Un autre événement, qui marque une heure importante dans la vie du poète, son mariage, vint sans doute apporter encore quelque retard à cette œuvre capitale que Molière intitula l’École des Femmes, et qui parut le 26 décembre 1662 sur le théâtre du Palais-Royal.

C’est incontestablement le titre de l’École des Maris qui amena et fit adopter le titre de l’École des Femmes. S’il y avait été autorisé par l’usage, Molière aurait probablement écrit en tête de ces deux pièces : l’École des Maris, première partie ; – l’École des Maris, seconde partie. L’une, en effet, est la suite et le pendant de l’autre ; et le titre choisi par l’auteur marque ce lien et ce rapport plutôt qu’il n’exprime le sens et le but de la nouvelle comédie.

Dans cette nouvelle comédie, la situation continue telle qu’elle était dans l’École des Maris : c’est toujours un homme qui, parvenu à la maturité de l’âge, a sous sa dépendance une jeune fille dont il veut faire sa femme, et qui se forge un système d’éducation et de conduite pour s’assurer de la docilité et de la soumission de cette jeune fille. Sganarelle et Arnolphe se proposent tous deux de résoudre le même problème ; seulement l’autorité que ce dernier possède est un peu moins légitime que celle dont le premier était investi ; il n’a ni la qualité ni les droits de tuteur. Il s’est fait céder, par une nourrice tombée dans la pauvreté, la jolie enfant qu’il élève pour lui, et dont il couve avec un soin jaloux la beauté naïve.

Il y a déjà dans cette position moins affermie une raison pour qu’Arnolphe emploie des procédés moins tyranniques que Sganarelle. En outre, Arnolphe est un autre homme que celui-ci. Il ne manque pas d’esprit ; il a beaucoup vécu ; « il a vu le monde et il en sait les finesses. » C’est même un cynique, habitué à railler les maris malheureux, et prenant plaisir aux bons tours qu’on leur joue. Il n’ignore pas jusqu’où peuvent aller les ruses des femmes, et il n’a que trop appris, il n’a peut-être que trop éprouvé ce dont leur malice est capable. Aussi ne songe-t-il pas à garder sous clef celle qu’il épousera ; il ne met point sa confiance dans les verrous et les grilles ; moins que personne il se fait illusion sur ces grossiers moyens de contrainte. Il lui faut une garantie meilleure. C’est l’intelligence qu’il tiendra, pour ainsi dire, sous les verrous ; c’est l’âme qu’il s’efforcera d’enchaîner et de garrotter. Il est d’avis que l’ignorance est la plus sûre des prisons, et il prend toutes les précautions possibles pour maintenir son Agnès dans une perpétuelle enfance.

Voilà donc le système domestique que Molière met cette fois à l’épreuve, le nouvel ordre de préjugés qu’il combat, le nouvel enseignement qu’il offre aux maris, aux tuteurs et aux pères. Il se révolte contre l’immoral calcul qui trop souvent encourage et rassure ceux qui en viennent tard au mariage et qui ne comptent que sur l’obéissance ; il ne veut pas croire qu’une femme sotte, bornée, fort ignorante des choses du monde, présage à son époux des jours tranquilles ; ni que la niaiserie soit un gage de vertu et de fidélité. Il s’attache à prouver que cette politique n’est pas plus efficace que celle de Sganarelle. Dès la première scène, il nous fait connaître sa conclusion dans ces vers de Chrysalde :

 

Une femme d’esprit peut trahir son devoir ;

Mais il faut pour le moins qu’elle ose le vouloir :

Et la stupide au sien peut manquer d’ordinaire.

Sans en avoir l’envie et sans penser le faire.

 

Le contraste qui existe entre cette idée sur laquelle est fondée l’École des Femmes et celle qui est le point de départ de l’École des Maris, entraîne de grandes différences de caractère dans les personnages qui sont chargés de les exprimer et de les mettre en action l’une et l’autre. Nous avons indiqué déjà certains traits qui distinguent profondément Arnolphe de Sganarelle. Arnolphe est, de plus, un homme très sociable, bon compagnon, obligeant même ; et s’il tient Agnès enfermée dans un logis, à l’écart, c’est que sa demeure à lui

 

À cent sortes de monde est ouverte à toute heure.

 

Arnolphe, de même que Sganarelle, commence à n’être plus jeune, sans être pourtant un vieillard ; il ne faut donc point parler, comme ont fait beaucoup de critiques, de ses rides et de sa décrépitude. Molière a pris soin de marquer son âge : quarante-deux ans[1]. Mais il n’affecte pas, comme Sganarelle, de la bizarrerie dans ses vêtements, il ne néglige pas sa toilette ; ce serait une faute d’attribuer à l’un le même costume qu’à l’autre. Arnolphe n’est pas sans prétentions au bel air, et il vient de s’anoblir en répudiant le nom de ses pères et en se faisant appeler monsieur de la Souche. « S’il était vieux, imbécile et maussade, l’aversion d’Agnès pour lui serait toute naturelle, dit Auger, et il n’en résulterait aucune leçon ; mais il est dans la force de l’âge ; il est homme d’esprit et homme du monde : son infortune ne provient alors que de son faux calcul, et elle en est la juste punition. »

Moralement, il ne vaut guère mieux que le tuteur d’Isabelle. Son égoïsme n’est pas moins odieux : jamais l’intérêt d’Agnès ne le préoccupe un instant ; il ne lui vient aucun scrupule d’entraver cette jeune âme dans son développement, de l’arrêter dans sa floraison. Toute la question pour lui est d’avoir une esclave complaisante et résignée. Il sait mieux que Sganarelle ce qu’il fait ; il est plus machiavélique : il fait servir à son but la morale, la religion, qu’il travestit ridiculement et qu’il cherche à exploiter à son profit. Il porte aussi à son œuvre une passion plus âpre : une ardeur libertine transpire dans toutes ses paroles ; en définitive, il s’est pris dans ses propres pièges ; et voilà que cet être qu’il a systématiquement annulé le tient sous le joug, l’asservit, le foule aux pieds. Sganarelle n’est pas réellement jaloux : il est pour cela trop content de lui-même ; Arnolphe l’est cruellement : « l’énergie de ses transports, dit Auger, l’a fait surnommer l’Orosmane de la comédie, et l’on sait que Lekain vit assez de tragédie dans ce rôle pour avoir envie de se l’approprier : c’était moins, suivant lui, faire une excursion dans un domaine étranger que rentrer dans un bien qui lui appartenait. »

Agnès, de son côté, diffère beaucoup aussi d’Isabelle. Son nom est passé dans le langage ordinaire pour désigner une fille simple, innocente et ingénue. Arnolphe, ce grand railleur, ce malin compère, ce vieux routier de la galanterie, expert es-ruses féminines, sera trompé et dupé, non par une fille alerte et délurée comme Isabelle, mais par la candeur et l’ignorance même. Agnès, cependant, n’est pas idiote : elle manque d’instruction, mais non pas de dispositions pour en acquérir ; elle laisse échapper quelques vives lueurs d’un esprit naturel que tous les soins d’Arnolphe n’ont pu étouffer ; elle s’aperçoit de son ignorance, en rougit, s’en indigne, et n’en trouve que plus odieux celui qui, au lieu de l’en tirer, s’est plu à l’y entretenir.

Chrysalde n’est point un Ariste. C’est un sceptique et même un mauvais plaisant. Ariste, dans cette fable, eût été déplacé : il n’eût pu faire que de sévères remontrances ; il eût été obligé non-seulement de blâmer Arnolphe, mais de s’indigner contre lui, et Molière évite ces tirades qui, sur nos théâtres modernes, jouissent de tant de faveur. Horace est comme Valère un honnête jeune homme, plus jeune encore et plus étourdi ; plus généreux aussi, car, tandis qu’Isabelle fait ses conditions avec Valère avant « de se commettre à sa foi, » il fallait, dans l’ignorance où est Agnès, que tout vînt de l’honnêteté d’Horace lui-même.

Tels sont les principaux personnages de la nouvelle pièce, ceux avec qui Molière va livrer une seconde bataille en faveur de ce qu’on pourrait appeler l’esprit libéral dans l’éducation et la famille, contre l’excès de la contrainte et de la dépendance.

Examinons maintenant quels matériaux sont entrés dans cette œuvre ; indiquons les principales sources où l’auteur a puisé. Deux éléments distincts composent la comédie de l’École des Femmes. Il y a l’élément moral et satirique, lequel consiste à nous montrer l’erreur d’un jaloux qui considère la sottise comme la meilleure caution du bonheur domestique : c’est l’idée essentielle et dominante. Il y a l’élément dramatique : c’est l’idée de ces confidences successives qui sont faites par celui qui a le plus d’intérêt à tout cacher à celui qui a le plus d’intérêt à tout savoir, par un amant à son rival. Voyons d’où l’une et l’autre de ces idées ont pu venir jusqu’à Molière, qui les a combinées ensemble.

Les maris qui entretiennent avec zèle la simplicité de leurs jeunes femmes, qui abusent de leur ignorance et croient y trouver un motif de sécurité, sont nombreux dans notre vieille littérature, chez nos anciens conteurs. Cette méchante spéculation est plaisamment, quoique grossièrement raillée dans la quarante et unième des Nouvelles nouvelles du roi Louis XI, qui commence ainsi : « Un gentil chevalier de Hainaut, sage, subtil et très grand voyageur, après la mort de sa très bonne femme, pour les biens qu’il avait trouvés en mariage, ne sut passer son temps sans soi lier comme il avait été auparavant, et il épousa une très belle et gente damoiselle, non pas des plus subtiles du monde ; car, à la vérité dire, elle était un peu lourde en la taille (un peu sotte) ; et c’était en elle ce qui plus plaisait à son mari, pour ce qu’il espérait par ce point mieux la conduire et la tourner en la façon qu’avoir la voudrait. Il mit sa cure et son étude à la façonner ; et de fait elle lui obéissait et complaisait comme il le désirait, si bien qu’il n’eût su mieux demander, etc. » Le conteur nous explique fort bien comment monseigneur s’abusa ; madame fut un jour déniaisée ; si l’on veut savoir à quel propos « un sens subit lui descendit en la mémoire, » il faut recourir à la Nouvelle, qui ne souffre pas l’analyse. Cette fable, qui fut plus d’une fois répétée tant en France qu’en Italie, nous la retrouvons, à un siècle et demi de distance, dans les Nouvelles tragi-comiques de Scarron, où Molière la prit.

On cite ordinairement, dans l’espace intermédiaire, le Jaloux estrémadurien, de Cervantès ; on y trouve en effet une peinture énergique des soins inquiets d’un vieillard qui épouse une jeune femme très naïve, de la surveillance extraordinaire dont il l’entoure, et qui est comme toujours déjouée « par le rusé perturbateur du genre humain. » Mais Cervantès, dans son récit, accumule surtout les obstacles matériels : les murailles, les serrures, les duègnes, les gardiens ; l’ingénuité de son héroïne Léonora est un trait tout à fait accessoire. Ce récit est mieux placé, par conséquent, à l’origine de l’École des Maris qu’à l’origine de l’École des Femmes.

Dans Scarron, au contraire, nous retrouvons la véritable tradition d’où sont sortis Arnolphe et Agnès. La Nouvelle de Scarron est intitulée : la Précaution inutile[2]. Un gentilhomme de Grenade, nommé Don Pèdre, après une vie très dissipée, fatigué d’aventures qui ne pouvaient pas toutes passer pour de bonnes fortunes, forma le projet de se marier s’il trouvait une femme assez idiote pour ne lui point faire craindre les mauvais tours que les femmes spirituelles savent jouer à leurs maris. – J’ai du bien, dit-il, plus que médiocrement ; et quand la femme que j’épouserai n’en aurait pas, je m’en tiendrai pour satisfait, pourvu qu’elle ait été bien élevée et qu’elle ne soit pas laide, « quoique, à vous dire la vérité, j’en aimasse encore mieux une laide qui fût fort sotte, qu’une belle qui ne le fût pas. » La personne à qui il s’adressait ainsi lui fit les objections les plus fortes : « Je n’ai jamais vu d’homme raisonnable qui ne s’ennuie cruellement, s’il est seulement un quart d’heure avec une idiote... Comment une sotte serait-elle honnête femme, si elle ne sait pas ce que c’est que l’honnêteté et n’est pas même capable de l’apprendre ? Comment une sotte vous pourra-t-elle aimer, n’étant pas capable de vous connaître ? Elle manquera à son devoir sans savoir ce qu’elle fait ; au lieu qu’une femme d’esprit, quand même elle se défierait de sa vertu, saura éviter les occasions où elle sera en danger de la perdre. »

Don Pèdre n’en persista pas moins dans sa résolution, et il découvrit bientôt une femme selon ses désirs. Ayant la maîtresse, il lui fallut les valets : il chercha les plus sots qu’il put trouver ; il chercha des servantes aussi sottes que Laure (ainsi se nommait celle qui réunissait à ses yeux toutes les qualités requises pour être un modèle de vertu), et il eut bien de la peine. Convaincu dès lorsque rien ne manquerait à son bonheur, il contracta mariage. Les noces finies, « Don Pèdre, par un raffinement de prudence qui était la plus grande folie du monde, exécuta le plus capricieux dessein que pouvait jamais faire un homme qui avait passé toute sa vie pour un homme d’esprit... Il se mit dans une chaise, fit tenir sa femme debout, et lui dit ces paroles, ou d’autres encore plus impertinentes : « Vous êtes ma femme, dont j’espère que j’aurai sujet de louer Dieu tant que nous vivrons ensemble. Mettez-vous bien dans l’esprit ce que je m’en vais vous dire, et l’observez exactement tant que vous vivrez, et de peur d’offenser Dieu, et de peur de me déplaire. » À toutes ces paroles dorées, l’innocente Laure faisait de grandes révérences, à propos ou non, et regardait son mari entre deux yeux aussi timidement qu’un écolier nouveau fait à un pédant impérieux. « Savez-vous, continua Don Pèdre, la vie que doivent mener les personnes mariées ? – Je ne la sais pas, » lui répondit Laure, faisant une révérence plus basse que toutes les autres ; « mais apprenez-la-moi et je la retiendrai comme Ave Maria. » Et puis autre révérence. Notre jaloux lui dit que la conduite d’une honnête femme devait être de garder son mari pendant son sommeil, et de veiller, armée de pied en cap, à sa tranquillité. Nous retrouvons ici, avec quelque dissimulation, le jaserant ou le haubergeon des Cent Nouvelles nouvelles, dont Molière dédaignera de faire usage.

Don Pèdre fut obligé de s’éloigner pendant quoique temps. Durant son absence, un jeune étranger remarqua Laure, la vit souvent à son balcon, la trouva fort belle, passa et repassa souvent devant ses fenêtres, à la mode d’Espagne. Laure le laissa passer et repasser sans savoir ce que cela voulait dire, et sans même avoir envie de le savoir. Une vieille femme, « dont la principale profession était d’être conciliatrice des volontés, » se fit introduire par les sottes servantes auprès de leur sotte maîtresse, et aussitôt qu’elle se vit seule avec elle, elle lui parla du beau gentilhomme et lui dit qu’il avait une forte passion de la servir, si elle le trouvait bon. « En vérité, je lui en suis fort obligée, répondit Laure, et j’aurais son service pour agréable ; mais la maison est pleine de valets ; et jusqu’à tant que quelqu’un d’eux s’en aille, je n’oserais le recevoir en l’absence de mon mari. Je lui en écrirai, si ce gentilhomme le souhaite, et je ne doute point que je n’en obtienne tout ce que je lui demanderai... » La vieille ayant fait entendre à Laure, le mieux qu’il lui fut possible, de quelle manière ce gentilhomme voulait la servir, lui dit qu’il était aussi riche que son mari ; et si elle en voulait voir des preuves, qu’elle lui apporterait de sa part des pierreries de grand prix. « Ah ! madame, lui dit Laure, j’ai tout ce que vous dites, que je ne sais où le mettre. – Puisque cela est, répondit l’ambassadrice de Satan, et que vous ne vous souciez pas qu’il vous régale, souffrez au moins qu’il vous visite. – Qu’il le fasse, à la bonne heure, dit Laure ; personne ne l’en empêche... » Alors la vieille lui prit les mains et les lui baisa cent fois, lui disant qu’elle allait donner la vie à ce pauvre gentilhomme, qu’elle avait laissé demi-mort. « Et pourquoi ? s’écria Laure tout effrayée. – C’est vous qui l’avez tué ! » lui dit alors la vieille. Laure devint pâle, comme si on l’eût convaincue d’un meurtre, et allait protester de son innocence si la méchante femme, qui ne jugea pas à propos d’éprouver davantage son ignorance, ne se fût séparée d’elle lui jetant les bras au cou et l’assurant que le malade n’en mourrait pas. »

Le jeune étranger ne manqua pas de rendre visite à Laure, puisqu’elle le lui avait permis; et, lorsque Don Pèdre revint de voyage, il trouva, comme le bon sire des Cent Nouvelles, que sa femme ne voulait plus revêtir son armure. Il eut le crève-cœur d’entendre Laure lui raconter à lui-même, le plus naïvement du monde, tout ce qui s’était passé en son absence, et lui vanter la bonne grâce, les manières charmantes de celui qui lui avait donné de nouvelles leçons. Le malheureux jaloux « reconnut alors, mais trop tard, que sans le bon sens la vertu ne peut être parfaite ; qu’une spirituelle peut être honnête femme d’elle-même, et qu’une femme sotte ne le peut être sans le secours d’autrui et sans être bien conduite. »

On voit aisément tout le parti que Molière sut tirer de ce conte. Les changements les plus importants qu’il y introduit, c’est de placer d’abord l’aventure avant le mariage, ce qui rend la situation beaucoup plus décente ; puis, de faire d’Agnès non une véritable idiote comme Laure, mais seulement une ignorante. Avec l’héroïne de Scarron, l’histoire va plus directement sans doute à son but ; mais la leçon est moins forte, puisque l’état où se trouve Laure ne dépend que de la nature et non de son mari. De plus, Molière ajuste ainsi le personnage aux conditions de la scène comique : il fallait qu’Agnès, échappant à la passion égoïste d’Arnolphe, devînt au dénouement la récompense d’un autre amour, et fût, par conséquent, digne de l’affection d’un galant homme. C’est pour cela qu’il la rend capable d’une heureuse transformation et qu’il lui ménage un peu de cette illumination soudaine dont la bonne dame des Cent Nouvelles nouvelles du roi Louis XI est finalement frappée.

Ce sujet, comme celui de l’École des Maris, avait été traité par Dorimon avant de l’être par Molière. Un an environ avant l’École des Femmes, Dorimon avait fait représenter par les comédiens de Mademoiselle l’École des Cocus ou la Précaution inutile, un acte en vers. Ce qui séduisit surtout Dorimon, ce fut l’armure dont Scarron avait hérité des conteurs du XVe siècle ; sa pièce, d’ailleurs détestable, repose sur cette idée facétieuse de l’épouse en armes qui, au retour de son mari, déclare avoir appris d’un civil étranger

 

Que l’on n’exerçait plus ces lois en son pays.

 

L’époux désespéré dit alors à un autre personnage, et c’est la conclusion de l’ouvrage :

 

Ah ! vous me disiez bien qu’une sotte ferait

Son pauvre homme cocu, et l’en avertirait.

 

Dorimon, on le voit, n’use aucunement de circonlocutions ni de détours. Sur ces deux points, comme pour la fameuse légende de Don Juan Tenorio, cet écrivain très médiocre a eu l’honneur de devancer Molière. C’était au moins, sans contredit, un homme d’initiative.

Passons maintenant à la partie dramatique de l’École des Femmes, à l’idée de « cette confidence perpétuelle en quoi, suivant Molière lui-même[3], consiste la beauté du sujet de sa comédie. » Cette idée lui a été fournie par un conteur italien du XVIe siècle, Straparole, qui lui-même en était redevable à des conteurs plus anciens : Ser Giovanni, dans Il Pecorone[4], ou Masuccio, dans ses Nouvelles[5].

Straparole, dans ses Facétieuses Nuits, raconte l’histoire de « Nérin, fils de Galois, roi de Portugal, amoureux de Janeton, femme de maistre Raimond Brunel, physicien. » Il débute comme il suit : « Il y a beaucoup de gens, très honorées dames, qui s’estans adonnez par long espace de temps aux estudes des bonnes lettres, pensent sçavoir beaucoup de choses ; mais ils ne sçavent rien ou bien peu : car se cuidant telles gens signer par le front, se viennent eux-mêmes à arracher les yeux, comme il advint à un médecin fort sçavant en son art, lequel pensant se mocquer d’autruy, fut lui-mesme mocqué à son grand déshonneur et reproche, comme vous entendrez par le discours de la fable que je vous raconteray présentement.[6] »

Dans cette fable, on trouve d’abord cette idée du maître un peu cynique, qui pousse son élève aux aventures et qui est la première victime des succès de celui-ci. Puis, lorsque l’étudiant est parvenu à se faire aimer de la belle Janeton, qu’il ne sait pas être la femme de son maître, c’est à celui-ci qu’il vient confier ses joyeuses fredaines. Le mari forme le projet de surprendre les deux amants. Toujours le jeune homme lui échappe et s’empresse de lui rapporter comment il s’est évadé : une première fois il était caché derrière les courtines, une seconde fois dans un coffre, une troisième fois dans une garde-robe. En vain maître Raimond est averti des rendez-vous et des ruses qu’on emploie contre lui ; il va jusqu’à mettre le feu à son logis, et il en est pour sa maison brûlée ; car la première personne qui accoste maître Raimond le lendemain, c’est le jeune homme, qui le salue avec ces mots : « Bonjour, monsieur le docteur, je veux vous raconter une chose qui vous plaira grandement... » Nérin, ayant évité un dernier piège qui lui était tendu, s’enfuit avec Janeton en Portugal, « et maistre Raimond en mourut de deuil et de fâcherie. » Les indiscrétions de Nérin ont bien certainement provoqué les indiscrétions d’Horace. Les mauvais conseils et les infortunes méritées de maître Raimond inspirèrent plus tard un conte à un autre célèbre imitateur, La Fontaine, qui en fit le Maître en droit.

Nous venons de reconnaître et de vérifier la double origine de l’École des Femmes. Quelques détails rappellent encore d’autres auteurs : Rabelais, Brantôme, Régnier, Rojas, Machiavel, etc. ; ils attestent cette vaste érudition que possédait Molière et cette singulière puissance d’assimilation qui venait grossir incessamment le trésor de son génie.

La pièce faite avec ces matériaux est d’une constitution tout à fait extraordinaire. « Un double nom porté par un des personnages, dit Auger, voilà tout le nœud de l’action : ce nom, révélé par hasard à un autre personnage qui l’ignorait, en voilà tout le dénouement. Quelle est, du reste, cette action ? Une suite de récits faits au même personnage, sur le même sujet, par le même interlocuteur. Imaginerait-on que de tels éléments pussent constituer une comédie d’intrigue et de mœurs où l’intérêt va toujours croissant, où tout est animé sans qu’il y ait de mouvement pour ainsi dire, où enfin l’exécution la plus riche et la plus variée sort du fond le plus stérile et le plus uniforme en apparence ? C’est une espèce de phénomène que Voltaire a décrit en peu de mots : « L’École des Femmes est une pièce d’un genre nouveau, laquelle, quoique toute en récits, est ménagée avec tant d’art que tout paraît être en action. »

« Ces récits successifs ont toute la vivacité des faits qu’ils retracent, et dont la plupart n’étaient pas de nature à se passer sur la scène. Chaque narration reproduit l’événement qui vient d’arriver ; et, d’une narration à l’autre, il y a tout juste l’intervalle de temps nécessaire pour un événement nouveau : ainsi, l’attention et la curiosité du spectateur sont constamment tenues en haleine ; et ces entretiens, où l’un apporte son imprudente confiance, où l’autre écoute et interroge avec une rage muette et concentrée ; ces monologues dans lesquels ce dernier reprend courage et s’excite à la lutte, forment autant de situations dramatiques dont l’effet serait à peine égalé par tout ce que les jeux et les coups de théâtre peuvent avoir de plus saisissant. »

C’est ce que Molière fera du reste parfaitement ressortir lorsqu’il entreprendra d’expliquer en quoi consiste la beauté de son sujet. Nous aurons à examiner avec Molière lui-même les critiques, les satires qui en furent faites. Les suites de la représentation de l’École des Femmes forment tout un épisode de l’histoire littéraire du XVIIe siècle. Nous en avons tracé déjà un aperçu dans notre étude générale sur Molière : les détails trouveront naturellement leur place dans la notice qui précédera la Critique de l’École des Femmes. Tout ce que nous pouvons rappeler dès à présent, c’est que cette comédie obtint un éclatant succès et souleva une opposition violente. Ce fut une victoire, mais disputée avec acharnement, et les détracteurs furent presque aussi nombreux que les admirateurs.

La pièce fut imprimée dans les premiers mois de l’année 1663. Voici le titre de l’édition princeps : « L’Escole des Femmes, comédie par J.-B.-P. Molière, à Paris, chez Charles de Sercy, au Palais, au sixième pilier de la Grand’salle, vis-à-vis la Montée de la cour des Aydes, à la Bonne Foy couronnée. 1663. Avec privilège du roy. » Ce privilège est cédé par Molière à Guillaume de Luyne, marchand libraire, qui en fait part aux sieurs Charles de Sercy, Joly, Billaine, Loyson, Guignard, Barbin et Quinet, ses confrères. Le volume a été achevé d’imprimer pour la première fois le 17 mars 1663. Une gravure, signée F. C. (François Chauveau), représente Arnolphe assis faisant la leçon à Agnès, qui est debout devant lui.

Nous reproduisons le texte de cette première édition. Nous donnons les variantes des éditions de 1673 et de 1682.

 

[1] Qui diable vous a fait aussi vous aviser

À quarante-deux ans de vous débaptiser ?

(Acte I, scène I.)

 

[2] Œuvres de Scarron, Paris, 1786, in-8°, tome III.

[3] Critique de l’École des Femmes, scène VII.

[4] Giornata I, novella II.

[5] Parte IV, novella IV.

[6] IVe nuit, fable IV. Traduction de Jean Louveau et Pierre de Larivey. Édition de P. Jannet. 1857.

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