En Attendant (Félix ARVERS - Jean-François Alfred BAYARD - Paul FOUCHER)

Comédie-vaudeville en deux actes.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Gymnase-Dramatique, le 30 novembre 1835.

 

Personnages

 

MADAME DE MONTSERANT

EDGARD, son fils

VASSIGNY

MADAME LAUNAY

NANETTE

 

La scène, au premier acte, est à la campagne, chez Madame de Montserant ; au deuxième, elle se passe à Paris, chez Madame Launay.

 

 

ACTE I

 

Le théâtre représente un salon de campagne donnant sur des jardins. Portes latérales. Une table à gauche du théâtre. Un petit guéridon à droite.

 

 

Scène première

 

MADAME DE MONTSERANT, assise et brodant, à droite du théâtre, regarde sa montre, puis NANETTE

 

MADAME DE MONTSERANT.

Mon dieu ! que cette aiguille est lente !... Edgard, mon fils ! Il me semble à chaque instant que j’entends le galop de son cheval... le bruit de ses pas à travers le jardin... il ne vient pas !... mais il viendra... il viendra !... il est de bonne heure encore... Je brode de travers... je suis folle d’impatience et de crainte.

NANETTE, entrant par le fond.

Mais je vous dis que je m’en charge, que je vais la porter... Ah ! madame !...

MADAME DE MONTSERANT.

Qu’est-ce ?... qu’y a-t-il, Nanette ?

NANETTE.

C’est une lettre, madame... une lettre de Paris.

MADAME DE MONTSERANT, se levant vivement.

Pour moi !... donne... Ah ! de lui !

NANETTE.

De M. Edgard de Néris...n’est-ce pas, madame ?... j’en suis sûre... on a reconnu l’écriture de l’adresse... c’est Saint-Jean, le valet de chambre ; il est très habile... il reconnaît tout de suite les écritures... et comme madame est très inquiète depuis quelques jours... j’ai dit : Donnez-moi cette lettre... que je la porte... que...

Madame de Montserant rejette la lettre, et porte son mouchoir à ses yeux.

Mon dieu, madame, qu’est-ce donc ? est-ce que monsieur Edgard serait malade ?

MADAME DE MONTSERANT.

Il se porte bien.

Elle se rassied.

NANETTE.

Ah ! tant mieux ! j’avais déjà peur qu’il ne lui fût arrivé quelque chose. Alors, il va venir comme il l’a promis à madame ; et il sera si bien ici, dans cette campagne, où tout le monde l’aime, où il n’est pas venu depuis quatre grands mois.

MADAME DE MONTSERANT.

C’est bien, c’est bien ; laissez-moi.

NANETTE.

Air : Voulant par ses œuvres complètes.

Moi, j’vais l’annoncer à la ronde,
On n’ l’a pas vu d’puis si longtemps :
Ça fait plaisir à tout le monde ;
Aux chasseurs, comme aux pauvres gens.
Il viendra, j’en ai l’espérance,
J’en parle, parle, d’ tout mon cœur ;
Ça n’ le fait pas v’nir, par malheur,
Mais ça m’ fait prendre patience.

Je vais aller préparer sa chambre, y mettre des fleurs.

MADAME DE MONTSERANT.

C’est inutile...

NANETTE.

Ah ! mon dieu ! est-ce qu’il ne viendrait pas ?

MADAME DE MONTSERANT.

Non... laissez-moi.

NANETTE.

Ah !...

Elle va pour sortir.

 

 

Scène II

 

MADAME DE MONTSERANT, NANETTE, VASSIGNY

 

VASSIGNY, entrant.

Ma foi, je n’y tiens plus.

MADAME DE MONTSERANT, se levant.

Ah ! Vassigny, je vous attendais.

VASSIGNY.

Et moi, madame la comtesse, je suis las de faire sentinelle sur la route de Paris... j’ai bien regardé pendant deux heures, si je ne verrais rien venir ; et je vous répondrai comme ma sœur Anne...

MADAME DE MONTSERANT.

Je reçois une lettre de lui, à l’instant.

VASSIGNY.

De M. Edgard... Ah ! voyons...

Nanette se rapproche vivement.

MADAME DE MONTSERANT.

Il m’écrit...

Apercevant Nanette.

Comment, Nanette, encore ici !

NANETTE.

Je croyais... il me semblait... que madame avait des ordres à me donner.

MADAME DE MONTSERANT.

Je vous ai dit de me laisser... sortez.

NANETTE, en s’en allant.

Je sors, madame, je sors...

À part.

Non, non !... c’est égal, je vais faire la chambre moi-même, ça le fera peut-être venir.

Elle sort par la porte à droite.

 

 

Scène III

 

MADAME DE MONTSERANT, VASSIGNY

 

MADAME DE MONTSERANT.

Il ne viendra pas... j’étais si heureuse de l’espérance de le revoir !... d’un mot il m’a brisé le cœur... il ne viendra pas.

VASSIGNY.

Parbleu ! il aurait bien pu vous écrire plus tôt... moi qui l’attends depuis deux heures, sur la route, en pleine canicule... il ne viendra pas... et pourquoi ?

MADAME DE MONTSERANT.

Il a trouvé je ne sais quel prétexte... mais la raison, je ne la devine que trop.

VASSIGNY.

Et moi aussi... mais que voulez-vous... la jeunesse d’aujourd’hui est comme cela... Moi-même, moi qui vous parle, j’ai pu l’étudier... Quand vous m’aviez prié, en bonne mère, de veiller sur votre fils, de le retenir sur le bord de l’abîme... je m’étais fait son ami, son camarade, son confident, pour être plus à même de lui donner des conseils... ah ! bien oui !... je voulais l’arrêter, c’est lui qui m’entraînait... j’avais beau résister, lui prêcher l’ordre, l’économie... il n’y avait pas de jour qu’il ne m’engageât dans quelque nouvelle partie... Tantôt, c’était un dîner au Rocher de Cancale ; le lendemain, une partie de cheval ; le soir, une loge aux Bouffes... la nuit, bal de l’Opéra, souper, que sais-je... le tout à ses frais... C’était une tyrannie insupportable... Ma foi, votre serviteur... j’en avais assez... ces diables de jeunes gens m’ont mis hors de combat... et je suis revenu auprès de vous, pour me remettre de mes fatigues, et d’une gastrite que j’ai gagnée au service de votre fils.

MADAME DE MONTSERANT.

Et que m’importent cette dissipation... ces folies de jeune homme ?... je m’y attendais, Vassigny, et pourvu qu’il y eût quelque dignité dans sa conduite, d’avance j’avais tout pardonné... mais il est des fautes...

VASSIGNY.

Je vous entends... Celles-là, j’ai tout fait pour les empêcher... J’avais lorgné, avec lui, tous les chœurs de l’Opéra, et j’étais sans crainte de ce côté... heureusement... car il m’aurait fourré dans quelque intrigue pour mon compte personnel, par suite de cette tyrannie dont je vous parlais tout à l’heure... Mais voilà qu’une bayadère nous arrive de Londres, de Berlin, que sais-je... une merveille capable de ruiner à elle seule tous les nobles gants jaunes de l’orchestre et du balcon... tous les fashionables barbus des avant-scènes... On se monte la tête... j’ai beau faire...

Air de la Robe et les Bottes.

Nos capitaux, notre or, en pirouettes,
Tout s’en allait... je criais : « C’est très mal.
Songez-y donc, jeunes fous que vous êtes,
Qu’est devenu l’esprit national ?
À des beautés anglaises ou prussiennes,
Jeter notre or... c’est mal, je le soutien...
Quand nous avons des grâces indigènes
Qui le ramasseraient si bien.

On ne m’écoute pas... on me laisse de côté, comme un radoteur, une perruque, une momie... non que votre fils se passionne le cœur pour ces beautés d’outre-Rhin... je le connais, affaire d’amour-propre, voilà tout... S’il se ruine, c’est que son cœur est oisif, et il lutte d’extravagance, faute de mieux, avec de jeunes écervelés, de riches insulaires, auxquels il dispute la prééminence, ce qui est certainement d’un bon Français.

MADAME DE MONTSERANT.

Mais croyez-vous que ce soit son modique revenu qui lui permette de faire face à toutes ces dépenses ?... non ; il dissipe son patrimoine... la fortune de son père s’engloutira dans tous ces désordres... et plus tard, peut-être, celle qu’un second mariage m’a assurée, échappera à ma vieillesse, pour combler l’abîme qu’il creuse en ce moment.

VASSIGNY.

Allons, allons... vous voyez les choses trop en noir aussi.

MADAME DE MONTSERANT.

Et si vous saviez, Vassigny, quels projets l’ingrat vient de renverser... quelles espérances !...

VASSIGNY.

Comment, que voulez-vous dire ?

MADAME DE MONTSERANT.

Apprenez donc que pour relever la fortune de notre maison, que les malheurs des temps ont si souvent compromise, et bien plus encore, pour ajouter au nom de mon fils, l’éclat et le crédit d’une grande alliance, je ménageais pour lui un mariage...

VASSIGNY.

Oui, je sais... mademoiselle de Sancerre... je m’en doute, du moins.

MADAME DE MONTSERANT.

Vous ne vous trompez pas... les paroles sont données de part et d’autre... et c’est alors qu’il affiche dans Paris, le scandale d’une dissipation qui rend ce mariage impossible.

VASSIGNY.

Il est certain que les Sancerre sont d’une sévérité de principes... ah ! pourquoi votre fils plutôt que de se jeter dans ces désordres, n’a-t-il pas eu l’idée de devenir amoureux... c’est une occupation comme une autre ; mais je parle là... de quelque passion bourgeoise et discrète.

MADAME DE MONTSERANT.

M. de Vassigny, que dites-vous ?

VASSIGNY.

Ah ! pardon, madame, je comprends vos scrupules, votre délicatesse mais ; que voulez-vous ? on a un fils dont le cœur est tendre, l’imagination vive... laissez-le aller de lui-même... il prendra... qui ? une grisette... pour se trouver le rival d’un clerc de notaire, ou d’un commis marchand ? cela est bien convenable, ma foi... une danseuse... pour s’afficher, se compromettre... une femme de la haute société... de la nôtre ? la vanité s’en mêle... c’est ruineux ; mais si vous le dirigez vous-même... tenez, Edgard, par exemple, je suppose qu’il vous revienne... mademoiselle de Sancerre n’a pas quinze ans ; son mariage ne pourrait avoir lieu de si tôt... eh bien ! en attendant, il n’y aurait de salut pour lui, que dans la bourgeoisie, un attachement bien naïf, bien discret... quelque chose qui occupe, et ne compromette pas... en attendant... il faudrait renfermer ce cœur si facile à s’embraser, à se perdre... dans une passion dont on aurait le secret... ces amours-là ont une existence convenue... on sait quand ça commence... ça finit quand on veut... et si vous ne voulez pas que M. de Néris vous échappe encore...

MADAME DE MONTSERANT.

Assez, Vassigny, assez.

VASSIGNY.

Vous vous récriez à cette idée, lorsqu’il y a tant d’honnêtes gens qui donneraient tout au monde, pour que pareille chose arrivât à leur fils... tant de mères qui seraient trop heureuses de fermer les yeux... sans parler de celles...

MADAME DE MONTSERANT.

Encore une fois, Vassigny, cessez ce discours... je sais qu’il est certains principes dont le monde a coutume de faire bon marché... cette règle de conduite n’est pas la mienne, retenez-le bien.

VASSIGNY.

Mon dieu ! ne vous fâchez pas... vous me pardonneriez à présent, si j’avais tourné le cœur de votre fils de ce côté-là... du côté du tiers-état, comme nous disions autrefois... ma foi, j’ai cru un moment qu’il était sauvé... il me parlait d’un amour, d’une passion pour je ne sais quelle petite femme, bien bonne, bien tendre... charmante enfin ! il l’aimait discrètement, trop discrètement ; car je n’ai jamais pu la connaître... par malheur il paraît que c’était une vertu inflexible... et c’est fâcheux car enfin...

MADAME DE MONTSERANT.

Vassigny, M. de Vassigny... brisons là... il est des choses qu’une mère peut savoir ; mais qu’elle ne doit pas entendre... tenez, rendez-moi plutôt un service... je devais sortir aujourd’hui...

VASSIGNY.

Madame, voici mon bras... je suis prêt...

MADAME DE MONTSERANT.

Merci... j’avais promis à madame Launay... vous savez, cette jeune femme qui habite le pavillon du parc, depuis deux mois, d’aller régler avec elle un compte... sans importance ; car elle est ma locataire... j’eusse mieux aimé que cette hospitalité fût gratuite... mais elle a refusé d’une manière qui ne me permettait pas d’insister... elle nous quitte ce soir.

VASSIGNY.

Ah ! tant pis !... pauvre petite femme, si intéressante, je l’aimais beaucoup, moi.

MADAME DE MONTSERANT.

C’est un ange de candeur, et de bonté... mais elle a un air de mélancolie qui plaît, et qui afflige tout à la fois... mariée à un mauvais sujet qui l’a presque ruinée... elle ne jouit de quelque tranquillité que depuis qu’il a été contraint de se réfugier en Afrique... à Bone, je crois.

VASSIGNY.

Eh bien à merveille !

Air : De sommeiller encor, ma chère.

Partout on se demande en France
À quoi peut nous servir Alger ?
C’est une ressource, je pense,
À laquelle on pourra songer.
Nous avons tant de pauvres femmes !
Alger sera, loin de Paris,
Une colonie, où ces dames
Pourront envoyer leurs maris.

MADAME DE MONTSERANT.

Ah ! puisse celui-là y rester toujours ! et pourtant je ne serais pas surprise que madame Launay allât le rejoindre... elle si bonne, si résignée... mais elle doit m’attendre... je n’irai pas, non...

Elle s’assoit près du guéridon, à droite.

Cette lettre m’a ôté toutes mes forces... je reste... allez-y, vous... sachez ce qu’elle me veut... et terminez avec elle, comme elle l’entendra.

VASSIGNY.

J’y vais... mais vous, un peu de calme, ma noble amie... il y a peut-être moyen de le ramener, cet ingrat d’Edgard... nous causerons de cela à dîner.

MADAME DE MONTSERANT.

Je ne dînerai pas.

VASSIGNY.

Plaît-il ! vous ne...

À part.

Ah ! bien oui ; mais je dînerai, moi.

MADAME DE MONTSERANT.

Eh bien ! vous ne partez pas ?

VASSIGNY.

Si fait, mais je ne veux pas que vous vous laissiez aller, comme ça... que diable ! vous dînerez... je le veux, je vous tiendrai compagnie...

Lui baisant la main.

À bientôt... à cinq heures... bon courage et bon appétit.

Il sort.

 

 

Scène IV

 

MADAME DE MONTSERANT, ensuite NANETTE

 

MADAME DE MONTSERANT.

Du courage ! je n’en ai plus... Edgard est perdu pour moi : avis, prières, menaces, j’ai tout employé, et cela n’a servi qu’à l’éloigner encore... pauvres mères que nous sommes ! nous passons notre vie à trembler pour un fils ; après les soins dont nous entourons son jeune âge, aucun sacrifice ne coûte à notre amour pour assurer son avenir, nous sommes ambitieuses pour lui... il lui faut un rang, une fortune, une compagne ! nous payons tout de notre bien... nous le payerons de notre sang ! notre bonheur est de vivre en lui, pour lui... et le sien, le sien !

Elle se lève.

Il le trouve loin de nous !... il nous oublie... au milieu des plaisirs qui ruinent sa santé... cette santé qui nous a coûté si cher... cet or que nous amassions pour lui, pendant de longues années, il le perd, il le dissipe en un jour !... une coquette nous chasse de ce cœur que nous avions formé... et il faut mourir... mourir seule, et le désespoir dans l’âme... ah ! mon fils !

NANETTE, accourant.

Madame !... madame !...

MADAME DE MONTSERANT.

Eh bien qu’y a-t-il ?

NANETTE.

Madame, c’est que j’ai tant couru, que je suis essoufflée... J’étais dans la chambre de M. Edgard, qui donne sur l’avenue, et l’ai aperçu au loin, au bout de l’allée...

MADAME DE MONTSERANT.

Qui donc ?

NANETTE.

Eh bien, lui, M. Edgard !

MADAME DE MONTSERANT.

Mon fils... tu as vu mon fils arriver ?... ah ! tu te trompes... tu te trompes.

NANETTE.

Oh ! que non, madame, ça ne se peut pas... je l’ai bien reconnu à cheval, malgré la distance... il a une si bonne manière de se tenir là-dessus... et tenez, entendez-vous ?

MADAME DE MONTSERANT.

Il se pourrait !... Edgard ! ah ! courons.

NANETTE.

C’est lui.

 

 

Scène V

 

MADAME DE MONTSERANT, NANETTE, EDGARD

 

EDGARD.

Ma mère !

Madame de Montserant le reçoit dans ses bras, sans pouvoir parler. Elle tombe sur un fauteuil à gauche du théâtre.

NANETTE, à part.

C’est bien lui... ah ! qu’ça fait bien d’être contente.

EDGARD.

Ma mère, revenez à vous... c’est moi, votre Edgard.

MADAME DE MONTSERANT.

Edgard !... mon fils, c’est vous... que je vous embrasse encore !

Air : Un page aimait la jeune Adèle.

Mais par une lettre cruelle
Pourquoi donc m’affliger ainsi ?

EDGARD.

Vous l’avez reçue... avant elle
J’espérais arriver ici.

MADAME DE MONTSERANT, se levant.

Près de moi le ciel te ramène ;
Ne crains ni plainte, ni regrets.
On pardonne aisément la peine
Quand le plaisir le suit si près.

EDGARD.

J’ai été libre plus tôt que je ne croyais... et puis j’étais si impatient de vous revoir... de me retrouver auprès de vous... de vous, qui m’aimez tant, ma mère.

MADAME DE MONTSERANT, souriant.

Et qui voulez-vous que j’aime au monde, que vous, mon enfant ?

EDGARD.

Oh ! je le sens, l’amour d’une mère ne se remplace pas... et que vous êtes bonne !... pas un reproche pour moi, quand ma conduite dans ce monde bruyant où j’allais me perdre...

MADAME DE MONTSERANT.

C’est bien, c’est bien... je ne veux rien savoir... vous voilà, c’est tout ce qu’il me faut... et maintenant...

EDGARD.

Oh ! maintenant, ne craignez rien, j’ai de l’expérience, ma mère.

MADAME DE MONTSERANT.

Elle vous est venue bien vite.

EDGARD.

Eh ! qu’importe le temps !... mais ne parlons plus du passé... je suis heureux ici, je suis au milieu de gens qui m’aiment...

NANETTE, s’avançant.

Oh ! bien sûr.

EDGARD

Ah ! c’est toi, Nanette, bonjour ; je ne t’avais pas vue.

NANETTE.

Tiens, voilà une heure que je suis ici.

MADAME DE MONTSERANT.

Ainsi, mon fils, vous me restez.

Nanette sort, et rentre en apportant un verre d’eau rougie sur une assiette qu’elle pose sur la table.

EDGARD.

Oui ; aujourd’hui... demain... et puis vous voulez que je voyage... vous me l’avez dit souvent... eh bien ! je voyagerai, ma mère, je voyagerai... j’irai en Angleterre, en Italie, en Russie... où vous voudrez.

MADAME DE MONTSERANT, riant.

Oh ! non, pas si loin.

EDGARD, à part.

Ah ! ils croient que je ne saurais me passer d’eux.

MADAME DE MONTSERANT.

Qu’avez-vous donc, mon ami ? cet air inquiet, agité...

EDGARD.

Moi, rien... c’est le bonheur, la joie de me trouver près de vous... et moi qui avais la sottise de préférer à ce bonheur simple et tranquille, ce bruit, ce désordre...

MADAME DE MONTSERANT.

Mais vous devez avoir besoin de repos... il y a de l’égoïsme à vous retenir près de moi... vous êtes venu vite...

EDGARD.

Sans débrider... j’ai tué mon cheval.

MADAME DE MONTSERANT.

Fou que tu es !... et comme il a chaud ! Nanette, va chercher quelque chose, il a besoin de se rafraîchir.

NANETTE, montrant un verre d’eau rougie qu’elle a apporté pendant la scène.

Voilà, madame, c’est tout prêt.

EDGARD, après avoir bu.

Merci.

MADAME DE MONTSERANT.

À présent, Nanette, va disposer la chambre de mon fils.

NANETTE.

C’est fait, madame.

EDGARD.

Comment, déjà !

NANETTE.

J’avais idée, moi, que ça vous ferait venir.

EDGARD.

C’est bien aimable à toi... puisque ma chambre est prête, je vous demanderai, ma mère, la permission d’aller m’y reposer un instant, et me refaire un peu, car la poussière, la chaleur...

MADAME DE MONTSERANT.

Eh ! mais, sans doute... nous nous reverrons à dîner, avec Vassigny.

EDGARD.

Ah ! le vieux Vassigny est ici ?

Air : Mais, silence.

Tant mieux, le plaisir nous rassemble,
Comme je le ferai courir...
Pour chasser, pour causer ensemble...

À part.

Ah, j’ai besoin de m’étourdir !

MADAME DE MONTSERANT.

Va donc, ta chambre te réclame,
Et Vassigny te rejoindra.

NANETTE, à part.

Dieu, qu’elle est heureuse, madame,
D’avoir un fils gentil comm’ ça !

Ensemble.

EDGARD.

Tant mieux ! le plaisir nous rassemble, etc.

MADAME DE MONTSERANT.

Puisque ce château nous rassemble,
Je prétends bien l’y retenir ;
Ces lieux où nous serons ensemble,
Ne m’offriront que du plaisir.

NANETTE.

Ah ! moi, dans ce château je tremble
Qu’il ne puisse se divertir...
Qu’il reste longtemps... il me semble
Qu’il a ramené le plaisir.

Elle sort à gauche. Edgard entre dans la chambre à droite.

 

 

Scène VI

 

MADAME DE MONTSERANT, puis VASSIGNY et MADAME LAUNAY

 

MADAME DE MONTSERANT.

Je respire enfin ; il est ici, il m’est rendu... comment cela s’est-il fait ? qui le ramène ? un caprice, une conversion ? faut-il y croire ? Je n’osais...mais qu’importe, il m’est rendu, et je suis bien heureuse.

VASSIGNY, en dehors à Mme Launay.

Eh non, belle dame, non ; madame de Montserant sera enchantée.

MADAME DE MONTSERANT.

Ah ! Vassigny.

VASSIGNY.

Voici madame Launay que j’ai rencontrée à l’extrémité du parc, elle venait au devant de vous... et au lieu de la reconduire, moi je l’ai amenée ici, un peu malgré elle, j’en conviens.

MADAME DE MONTSERANT.

Vous avez bien fait.

MADAME LAUNAY.

Mais il me semble que je n’ai pas trop résisté... et j’en conviens, madame, c’est un peu dans mon intérêt personnel, un service à vous demander.

MADAME DE MONTSERANT.

Tant mieux... à charge de revanche. Vous ne me refuserez pas un plaisir dont vous êtes bien avare... vous voilà, je vous garde, vous dînerez avec nous.

MADAME LAUNAY.

Impossible, madame.

VASSIGNY.

Si fait, si fait.

À madame de Montserant.

Il paraît que la gaîté et l’appétit sont revenus, l’un portant l’autre.

MADAME DE MONTSERANT.

Vous ne savez donc pas... il est arrivé, il est ici... mon fils.

VASSIGNY.

Ah bah !

MADAME LAUNAY.

Votre fils !

MADAME DE MONTSERANT.

Jugez de mon bonheur ; mais il a l’air inquiet, agité, et je compte sur vous ; allez le trouver, il vous aime vous le ferez causer, il vous dira tout.

VASSIGNY.

Oui, oui... et je vous redirai... Ah ! ça, savez-vous que c’est un singulier rôle que vous me faites jouer là... mais c’est dans l’intérêt de la morale, de l’amitié.

MADAME DE MONTSERANT.

Et de mon fils.

VASSIGNY.

Aussi, je cède, sans hésiter...

À madame Launay.

Madame, je vous retrouverai ici, car vous restez... oh ! il le faut.

MADAME DE MONTSERANT, lui montrant la droite.

Par là.

VASSIGNY.

Comptez sur moi.

Il sort par la droite.

 

 

Scène VII

 

MADAME DE MONTSERANT, MADAME LAUNAY

 

MADAME DE MONTSERANT.

Pour comprendre tonte ma joie, madame, il faudrait avoir vu les inquiétudes que ce fils m’a causées.

MADAME LAUNAY.

Ce fils !... mais j’ignorais que vous en eussiez un... je croyais que M. de Montserant...

MADAME DE MONTSERANT.

Oh ! c’est d’un premier mariage... Le nom des Montserant est éteint... et leur fortune restera dans ma famille... Je me suis sacrifiée... j’ai été ambitieuse... mais ce n’est pas pour moi... Mon fils sera digne de ce que j’ai fait pour lui... Vous le verrez... c’est un charmant cavalier...

Se reprenant.

un cœur excellent, une tête un peu légère !... Mais revenons à ce qui vous concerne... vous persistez donc à vouloir nous quitter ?...

MADAME LAUNAY.

Oui, madame, il le faut... et c’est pour cela que je viens vous prier de vouloir bien mettre votre calèche de poste à ma disposition, pour me conduire jusqu’à Étampes... où je dois prendre une voiture.

MADAME DE MONTSERANT.

Je devrais vous la refuser peut-être... car je devine votre projet... vous voulez rejoindre votre mari.

MADAME LAUNAY.

Madame...

MADAME DE MONTSERANT.

Quelle faiblesse ! lorsque la justice vient de mettre le reste de votre fortune à l’abri de ses dissipations... un homme sans égards, sans pitié pour vous... lui, dont les désordres coupables...

MADAME LAUNAY.

C’est mon mari, madame, et quels que soient ses torts...

MADAME DE MONTSERANT.

Air de Julie.

Lui, qui toujours vous causa tant de peine,
Mieux vaut vous séparer vraiment.

MADAME LAUNAY.

Ah ! croyez-moi, l’hymen est une chaîne
Qu’on ne rompt pas impunément.
Il faut qu’une femme se cache ;
Car le scandale, sur son nom,
Alors même qu’elle a raison,
Doit toujours laisser une tache,
Oui, le scandale sur son nom
Doit toujours laisser une tache.

MADAME DE MONTSERANT.

Mais M. Launay...

MADAME LAUNAY.

Rassurez-vous toutefois... je ne le rejoins pas... je me rends à quelques lieues d’Orléans, chez une vieille parente qui m’offre un asile, et que je ne quitterai plus.

MADAME DE MONTSERANT.

J’en suis fâchée... moi qui espérais vous revoir cet hiver, tranquille, heureuse à Paris.

MADAME LAUNAY.

À Paris !... oh ! jamais !... Là, d’autres dangers...

Se reprenant.

Enfin, madame... n’insistez pas de grâce... quoi qu’il m’en coûte, je pars... il le faut...

MADAME DE MONTSERANT.

Pas sitôt, cependant, que nous ne puissions vous retenir quelques heures encore... Ma voiture est à vos ordres... mais nous ne demanderons des chevaux que pour ce soir.

MADAME LAUNAY.

Permettez, madame...

MADAME DE MONTSERANT.

D’ailleurs, le compte que nous avons à régler...

MADAME LAUNAY.

Oh ! pour cela, un instant suffit...j’aimes notes... et tenez, avec ce crayon...

Elle s’assied à la table à gauche.

 

 

Scène VIII

 

MADAME DE MONTSERANT, MADAME LAUNAY, VASSIGNY

 

VASSIGNY.

Me voilà... je quitte ce cher Edgard.

MADAME LAUNAY.

Edgard !

MADAME DE MONTSERANT.

Oui, mon fils...

À Vassigny.

Il repose ?

VASSIGNY.

Lui !... reposer, dormir !... ah ! bien, oui... un volcan ! Je l’ai trouvé dans sa chambre, pâle et défait, la cravache à la main... il se promenait... il frappait à coups redoublés sur un fauteuil qui ne lui répondait rien... et quand je suis entré : « Ah ! mon vieil ami, s’est-il écrié ; c’est vous que je suis content !... » Content, c’est possible... mais son sourire m’a fait peur, c’est à la lettre...

MADAME DE MONTSERANT.

Après, après...

VASSIGNY.

Alors, il m’a fait asseoir assez brusquement... et sans attendre que je lui fisse des questions, il m’en a dit... il m’en a dit !... je ne vous redirai pas tout... parce qu’entre jeunes gens, on se confie des choses...

MADAME DE MONTSERANT.

L’essentiel, voyons... ce retour inespéré...

VASSIGNY.

Oh ! du dépit, de la colère... affaire de vanité blessée... la vanité, c’est le pivot de toutes les passions de l’Opéra.

MADAME DE MONTSERANT.

L’Opéra, dites-vous ?...

VASSIGNY.

Oh ! le cœur n’y est pour rien... il me l’a juré, et je le crois... Reçu avec quelques amis chez une de nos hamadryades, il a vu là un jeune colonel bavarois, dont les assiduités lui ont déplu... Votre fils a une noblesse très chatouilleuse... moitié amour-propre, moitié taquinerie ; il a poussé le Germain à bout... il s’est battu.

MADAME DE MONTSERANT.

Un duel !

MADAME LAUNAY, écoutant, à part.

Ah ! grand dieu !

VASSIGNY.

Rassurez-vous... c’est le Germain qui a été blessé... mais, irrité des reproches de la belle, et des railleries de ses amis qui avaient tous pris parti pour le jeune étranger, M. de Néris leur a gardé rancune.

MADAME LAUNAY, se levant, et avec un cri étouffé.

M. de Néris !

MADAME DE MONTSERANT.

Oui, mon fils.

VASSIGNY.

Et ce matin, après une explication un peu vive, une rupture avec tout le monde, il a pris sa cravache et son chapeau ; il s’est jeté sur son cheval comme un étourdi, comme un fou, franchissant la distance au galop... et il vous est arrivé, les membres rompus, la tête en feu, et la bourse vide.

MADAME LAUNAY, à part.

Edgard de Néris !

MADAME DE MONTSERANT.

Enfin, il échappe à ces amis, à cette société qui le perdait nous le garderons, n’est-ce pas ?

VASSIGNY.

Dam ! je l’espère...

À part.

Mais je ne parierais pas.

MADAME DE MONTSERANT, allant à me Launay qui se soutient à peine.

Eh ! mais, madame, qu’est-ce donc ? qu’avez-vous ?

MADAME LAUNAY, se remettant.

Rien, madame, rien... voici ce compte que j’ai fait là... mais permettez, de grâce... on m’attend chez moi, et je vais...

MADAME DE MONTSERANT.

À la bonne heure... mais vous reviendrez bientôt... et puis, je vous remettrai ma quittance... Vassigny, suivez-moi dans mon cabinet, vous l’écrirez, je signerai... il faut que je vous parle.

MADAME LAUNAY.

Je vous laisse.

VASSIGNY.

De votre fils ?... me voici...

Saluant madame Launay.

Madame !

MADAME DE MONTSERANT.

Nous comptons sur vous.

Elle sort avec Vassigny par la gauche.

MADAME LAUNAY, seule dans le fond.

Ah ! je me soutiens à peine... Edgard de Néris... Edgard, son fils ! oh ! sortons de ces lieux, pour n’y rentrer jamais.

Elle va pour sortir.

 

 

Scène IX

 

EDGARD, MADAME LAUNAY

 

EDGARD, entrant vivement par la droite.

Madame Launay, ici... on m’a dit...

MADAME LAUNAY, reculant.

Ciel ! il est trop tard.

EDGARD, s’arrêtant immobile.

Eugénie ! on ne me trompait pas, tout à l’heure, quand on a prononcé votre nom, je n’osais croire...

MADAME LAUNAY.

Monsieur, pardon... je sortais... j’allais...

EDGARD.

Ah ! de grâce... vous ici, madame, ah ! vous m’apprendrez d’abord par quel prodige je vous retrouve en ces lieux, lorsqu’à Paris, vous vous dérobiez à tous les regards, à tous les hommages.

MADAME LAUNAY.

Ma présence dans ce château peut vous sembler étrange... rien de plus simple pourtant... j’habite à l’extrémité du parc, une maison qui appartient à madame de Montserant.

EDGARD.

Quoi ! cette retraite que vous vous étiez choisie, quand vous me laissiez seul, malheureux... accablé de vos dédains...

MADAME LAUNAY.

Monsieur...

EDGARD.

C’était près de ma mère...

MADAME LAUNAY.

Votre mère... je l’ignorais... ah ! si je l’avais su...

EDGARD.

Oh ! n’achevez pas... si je l’avais su, moi, madame, combien l’espoir de vous retrouver m’eût rendu chère cette demeure que je fuyais, insensé !

Air du Baiser au Porteur.

Paris, ses plaisirs, où mon âme,
Cherchait gaîment à s’étourdir...
Le bruit, l’amitié, rien, madame,
Non, rien n’eût pu me retenir...
Suivant mon humeur vagabonde
Lorsque j’espérais, je le vois,
Trouver le bonheur dans le monde...

La regardant.

Le bonheur m’attendait chez moi.
Quand je le cherche dans le monde
Le bonheur m’attend chez moi.

MADAME LAUNAY, émue.

Sans doute, c’est ici qu’une mère éplorée vous rappelait... vous revenez à elle, M. de Néris... c’est bien... oh ! ne la quittez plus.

EDGARD.

Oh ! non, jamais, puisque vous êtes là... je le sens, mon sort est dans vos mains... vous me rendrez mes devoirs plus faciles, vous me retiendrez... vous serez mon bon ange.

MADAME LAUNAY.

Oh ! un bon ange, qui vous a bien mal préservé.

EDGARD.

Je comprends... et mes fautes...

MADAME LAUNAY.

Il ne m’appartient pas de vous les reprocher.

EDGARD.

Non, sans doute... non, madame, ma conduite est coupable, elle est indigne de ma mère, de vous, de moi peut-être... je donne à tout le monde le scandale de mes folies, et tout le monde ale droit de venir me le dire en face... excepté vous, madame... non, ce droit vous ne l’avez pas... parce que tout ce que j’ai fait, je l’ai fait à cause de vous.

MADAME LAUNAY.

Que voulez-vous dire, monsieur ?

EDGARD.

Ah ! vous le savez bien, madame, vous savez bien de qui je veux parler... si je vous dis que j’avais rencontré dans le monde où j’entrais, une femme dont l’esprit et la grâce semblaient réaliser tous les rêves de mon imagination... que cette femme s’était à son insu, emparée de mon cœur et que j’avais mis dans son amour toutes mes illusions, toutes mes espérances de, bonheur.

MADAME LAUNAY.

Assez, monsieur...

Elle fait un pas, pour se retirer, il la retient.

EDGARD.

Et si je vous disais qu’après avoir encouragé, ou du moins, souffert un amour si tendre, si dévoué... elle a refusé tout-à-coup de me recevoir... elle m’a repoussé, chassé... moi, qui l’aimais moi, qui aurais donné ma vie pour elle... j’étais désespéré, jaloux...

Elle fait un mouvement.

Oui, jaloux... alors, la mort dans l’âme, je me jetai dans un monde qui n’était pas le mien... je cherchai dans de folles dissipations, à m’étourdir, à me venger... j’espérais que le bruit en irait jusqu’à vous, et que vous donneriez quelques regrets à ce cœur dont je voulais vous bannir... mais en vain... malgré la vanité, le dépit qui l’égaraient, il vous resta fidèle et j’y retrouvais sans cesse mon premier, mon seul amour comme un remords... et peut-être une excuse.

MADAME LAUNAY.

Monsieur, cette explication... cet aveu que je craignais... le ciel m’est témoin que j’ai tout fait pour l’éviter.

Air de Téniers.

Mais cet amour est une offense,
Il est coupable... et mon courroux
Devrait vous imposer silence.

EDGARD.

Ciel ! qu’entends-je !

MADAME LAUNY.

Rassurez-vous.
Voici l’arrêt de ma colère...
Soyez heureux, loin de Paris ;
Restez auprès de votre mère !
Car mon pardon est à ce prix.

EDGARD, lui baisant la main.

Ah ! madame !

MADAME LAUNAY.

Je vous le demande... en m’éloignant de vous.

EDGARD, stupéfait.

Vous, madame, vous vous éloignez ?

MADAME LAUNAY.

Ce soir.

EDGARD.

Pour me fuir encore.

MADAME LAUNAY.

Ma résolution était prise avant cette rencontre que je ne cherchais pas... et cette circonstance ne peut avancer ni retarder mon départ.

EDGARD.

Ah ! sans doute, un autre serait plus heureux... et je me rappelle parmi vos adorateurs qui vous entouraient chez votre tante... un fat...

MADAME LAUNAY.

M. de Néris, si un autre a pu me compromettre par ses discours, c’est un imposteur et un lâche... j’ai des devoirs que je respecte... et si, en dépit d’eux et de moi-même, j’avais pu aimer quelqu’un, ce serait, monsieur, un secret entre le ciel et moi.

D’une voix étouffée.

Et personne ne le saurait jamais.

EDGARD.

Grand dieu ! madame.

 

 

Scène X

 

EDGARD, MADAME LAUNAY, VASSIGNY

 

VASSIGNY, en dehors.

Edgard, M. de...

Madame Launay s’éloigne d’Edgard ; Vassigny entre.

Ah ! enfin, le voilà... vous teniez compagnie à madame ?

EDGARD.

Sans doute...

À part.

Maudit importun !

MADAME LAUNAY.

Oui, monsieur s’est trouvé là...

VASSIGNY.

Bien... il est jeune et galant, lui... il obtiendra peut-être ce qu’on nous refuse.

À Edgard.

Madame veut nous quitter, partir ce soir... c’est un meurtre, n’est-ce pas ?

EDGARD.

C’est ce que je disais à madame.

VASSIGNY.

Très bien... Je conçois alors que vous n’entendiez pas qu’on vous cherche, qu’on vous appelle.

EDGARD.

Moi !... et qui donc ?

Nanette entre et reste dans le fond.

VASSIGNY.

Les domestiques... tout le personnel du château... Il paraît que quelque chose, ou quelqu’un vous arrive de Paris...

EDGARD.

Ah ! c’est bien, j’y vais... j’y cours...

Saluant madame Launay.

Madame...

À part.

Oh ! partir !... partir... nous verrons...

Il sort.

 

 

Scène XI

 

VASSIGNY, NANETTE, MADAME LAUNAY

 

NANETTE, regardant partir Edgard.

Allons, j’en étais sûre... vous l’avez prévenu... voilà comme vous êtes, M. Vassigny ; vous ne faites jamais que des malheurs.

MADAME LAUNAY, se rapprochant.

Qu’est-ce donc ?

VASSIGNY.

Des malheurs !...

NANETTE.

Oui, des malheurs !... D’abord, je n’ai jamais pu souffrir les Allemandes... et je parierais que ce domestique qui vient le chercher...

VASSIGNY.

Hein !

MADAME LAUNAY.

Le chercher... M. de Néris !...

NANETTE.

Oui, madame, oui... un grand laquais... une belle livrée avec de belles aiguillettes... et puis je l’aurais reconnu rien qu’à son accent... il dit toujours yes... c’est un Allemand.

MADAME LAUNAY.

Après... après...

VASSIGNY.

Bavarde !

NANETTE.

Il connaît Joseph, le valet de chambre... et j’ai entendu qu’il parlait de sa maîtresse... une belle dame qui a des attaques de nerfs... et de plusieurs messieurs, des amis qui l’ont fait partir ventre à terre sur son cheval, pour ramener M. Edgard tout de suite.

MADAME LAUNAY.

Grand dieu !

NANETTE.

Il n’a pas pu le rattraper en route... il paraît qu’ils couraient joliment tous les deux... j’en suis en nage, quoi !... et vous voyez bien qu’il fallait prévenir madame.

MADAME LAUNAY.

Eh ! sans doute... elle a raison, monsieur.

NANETTE.

Tiens, si j’ai raison !...

VASSIGNY.

Quelle imprudence !... venir jusqu’ici !... Mais, nous verrons... je vais parler à madame de Montserant.

MADAME LAUNAY.

Oui, monsieur, allez... je vous en supplie... retenez ce jeune homme... ne le laissez pas partir... cela ferait tant de peine...

Se reprenant.

à sa mère.

VASSIGNY.

Parbleu ! on aura congédié le colonel... le Germain.

Il sort.

 

 

Scène XII

 

MADAME LAUNAY, NANETTE

 

MADAME LAUNAY.

J’éprouve un trouble... une inquiétude...

NANETTE.

Prévenir M. Edgard !... mais est-il bavard, ce M. Vassigny !... il l’est plus que moi... mais beaucoup plus... Ah ! si j’osais... madame... madame.

MADAME LAUNAY.

Eh bien ! mon enfant, qu’est-ce ?

NANETTE.

Oh ! la belle occasion !... puisque je suis seule avec madame... il У a bien longtemps que j’ai envie de lui demander une chose... on m’a dit que madame s’en allait aujourd’hui.

MADAME LAUNAY.

Oui, mon enfant ; ce soir.

NANETTE.

Si madame va à Paris, et qu’elle ait besoin pour l’hiver de quelqu’un près d’elle !...

MADAME LAUNAY.

Comment ! vous voulez quitter cette maison ?

NANETTE.

Oh ! pas maintenant... madame de Montserant est si bonne... Mais à la fin de l’automne, elle quitte sa campagne... et comme à Paris, sa maison est complète, elle me laisse ici seule tout l’hiver et c’est bien ennuyeux... Au moins l’été on a à qui parler... on voit madame, on voit sa famille... on voit M. Edgard qui est si aimable... mais qui reste si peu.

MADAME LAUNAY.

Vous l’aimez donc bien, M. Edgard ?

NANETTE.

Qu’est-ce qui ne l’aimerait pas, je vous le demande ?... il a toujours quelque chose de gentil à me dire... C’est tout ça qui fait que lorsque novembre arrive, je ne peux plus durer ici, et que je veux absolument aller l’hiver à Paris comme les autres.

MADAME LAUNAY.

Si j’y allais, mon enfant, je me chargerais de vous bien volontiers ; mais je pars pour la province.

NANETTE.

Et moi qui espérais vous suivre.

EDGARD, entrant.

Ah ! Nanette !...

NANETTE.

M. Edgard !

EDGARD.

Va, dépêche-toi... on t’attend pour ton service.

NANETTE.

J’y vais, monsieur... j’y vais...

À madame Launay.

mais si vous vous décidiez pour Paris... une autre fois...

MADAME LAUNAY.

Oui, mon enfant.

NANETTE.

Que vous êtes bonne, madame... oh ! je me souviendrai !...

Elle sort.

 

 

Scène XIII

 

MADAME LAUNAY, EDGARD

 

MADAME LAUNAY.

Quelle émotion, M. Edgard !

EDGARD.

Madame, je viens mettre mon sort entre vos mains... vous confier ma vie, ma liberté... mon honneur... ce que j’ai de plus cher au monde.

MADAME LAUNAY, effrayée.

Monsieur... monsieur... je ne sais pas si je puis entendre...

EDGARD.

Oh ! vous m’entendrez... Aussi bien mon amour n’est pas un secret pour vous... vous savez tout, mon dépit, mes fautes, mes regrets ; et jusqu’à l’espérance, qu’un mot de votre bouche vient de rallumer dans mon cœur.

MADAME LAUNAY.

Ô ciel pourquoi interpréter ainsi ?...

EDGARD.

Ah ! laissez-moi croire que j’ai deviné celui que vous aimez d’un amour si chaste et si discret !... Oui, malgré la sévérité de vos paroles, laissez-moi croire que j’ai lu mon pardon dans ce regard d’ange... que vos yeux laissaient tomber sur moi...

MADAME LAUNAY.

Ah ! monsieur !... vous voulez donc me perdre ?

EDGARD.

Non... mais vous, Eugénie, voulez-vous me sauver ?... Ces fers que j’acceptais comme une vengeance de vos dédains... cette société folle turbulente, où je me jetais, pour vous oublier, pour me venger de vos mépris... je les fuyais en vain... ils font un appel à mon amour-propre, à ma vanité... Il faut y rentrer, reprendre des fers que j’avais rompus, sous peine d’être ridicule aux yeux des amis qui me rappellent... et de rompre avec ce monde qui me convie de nouveau à ses fêtes, à ses plaisirs... On m’attend ; et, à défaut de bonheur... parlez, faut-il partir ?... faut-il rester ?...

MADAME LAUNAY.

Que me demandez-vous ?

EDGARD.

Ce que je vous demande... mais de m’arracher par un amour pur, à cette vie qui me pèse ; de me relever à mes yeux, aux vôtres, de ranimer dans mon cœur épuré par votre amour tous les nobles penchants que de nouveaux dédains, un nouveau dépit finiraient d’éteindre en moi. Que cette réhabilitation soit votre ouvrage ! un mot...

Air de Téniers.

Un mot, un seul... je vous l’atteste.
Vos ordres sont sacrés pour moi ;
Dites que vous restez... je reste.

MADAME LAUNAY.

Ô ciel ! Edgard...

EDGARD.

Oui, je le crois.
Pardonnant à ce cœur sincère
Que flétrirait votre mépris...
Vous resterez près de ma mère,
Car mon salut est à ce prix.

MADAME LAUNAY.

Qui, moi, encourager votre amour ! c’est déjà une faute peut-être d’en avoir écouté l’aveu... songez donc que j’ai des devoirs, des fers aussi, que je ne suis plus libre.

EDGARD.

Mais si vous l’étiez ?

MADAME LAUNAY, vivement.

Vous ne partiriez pas.

EDGARD.

Grand dieu ! vous avez dit...

MADAME LAUNAY, se reprenant.

Rien, rien... mais ne retournez pas dans ce monde qui vous a perdu, si vous voulez qu’on vous estime, qu’on vous aime... n’y retournez pas, Edgard, je vous le demande à genoux ; j’en mourrais.

EDGARD.

Vous m’aimez donc, ah ! répétez-moi... ou plutôt non, non ; ne répondez pas, un refus serait un ordre que je n’oserais braver... restez, restez... qu’ils vous croient tous partie, tandis que vous resterez pour moi, et que j’irai seul, ce soir, à vos pieds...

MADAME LAUNAY.

Ah ! monsieur.

EDGARD.

Oui, oui, pas un mot.

 

 

Scène XIV

 

MADAME LAUNAY, EDGARD, MADAME DE MONTSERANT, VASSIGNY

 

MADAME DE MONTSERANT.

Ah ! vous voilà, mon ami, et avec madame.

Elle les observe avec surprise. À madame Launay.

Je vous croyais chez vous, et je viens d’envoyer... mais Edgard, que me disait donc Vassigny, que vous pensiez à nous échapper ?

VASSIGNY.

Permettez, je n’ai pas dit précisément... mais je supposais.

EDGARD.

Vous échapper ! ah, ma mère ! mais il se peut en effet que je sois forcé de vous quitter pour quelques jours... des affaires importantes me réclament, mais j’hésite.

Jetant un regard à madame Launay.

J’attends un mot qui peut me retenir ici.

MADAME DE LAUNAY, à part.

Ah ! que je souffre.

MADAME DE MONTSERANT, à part.

Il la regarde...

VASSIGNY.

À la bonne heure.

MADAME DE MONTSERANT.

Et nous vous retiendrons... ah !

En souriant.

Je voudrais bien, parmi les séductions qui doivent vous enchaîner près de moi, compter le séjour de madame.

EDGARD.

Eh ! pourquoi non ma mère ?

VASSIGNY.

En effet, pourquoi non ?

Il vient auprès de madame Launay.

Nous parlerons de cela à dîner.

Offrant la main à madame Launay.

Car nous allons nous mettre à table.

MADAME LAUNAY, contenant son émotion.

Merci, monsieur, je ne puis accepter.

Mouvement de madame de Montserant.

Non, madame, j’ai à donner quelques ordres pour mon départ ce soir, et il faut que je rentre chez moi sur-le-champ.

Elle salue et sort vivement par la droite.

MADAME DE MONTSERANT.

Quelle émotion !

EDGARD, à part.

Son départ...ah ! elle est impitoyable... eh bien ! moi aussi, je partirai.

VASSIGNY.

Inflexible !

MADAME DE MONTSERANT.

Comment, pour ce soir.

À part.

C’est juste, elle n’a pas vu Joseph.

VASSIGNY.

C’est un petit malheur ; nous tâcherons de nous égayer entre nous, en famille... Et d’abord, le dîner s’impatiente, et mon estomac aussi. Il est sept heures... allons, mon jeune ami.

EDGARD.

Merci, je ne dînerai pas ; cette affaire qui me rappelle à Paris est si importante.

MADAME DE MONTSERANT.

Eh ! mon fils.

EDGARD.

Pardon... Je vais savoir si je puis retarder encore. Mais si je retourne à Paris, ce soir, oh ! ce sera bien malgré moi, ma mère.

Il sort.

 

 

Scène XV

 

VASSIGNY, MADAME DE MONTSERANT

 

MADAME DE MONTSERANT, à part.

Ô ciel ! Edgard ! son trouble ! la connaîtrait-il ?

VASSIGNY.

Je n’y suis plus du tout.

MADAME DE MONTSERANT.

Ah ! Vassigny.

VASSIGNY.

Air : Ma belle est la belle des belles.

Quel caprice ! je n’y puis croire ;
Sa volonté, pour le moment,
Me paraît fort ambulatoire,
C’est une girouette à tout vent.
Mais rassurez-vous, sur mon âme,
Il tourne tant, en vérité,
Qu’à force de tourner, madame,
Il tournera, du bon côté.

Et peut-être avant la fin du dîner... Venez-vous ?

MADAME DE MONTSERANT.

Eh ! il s’agit bien de cela... je veux revoir mon fils, je veux lui parler, il le faut. Ah, je connais Edgard, s’il veut partir, mes remontrances, mes prières... rien ne pourra l’arrêter.

VASSIGNY.

Le fait est qu’il n’y a pas de gentilhomme breton plus têtu.

MADAME DE MONTSERANT.

J’aurai beau faire, il m’échappera : et la famille de Sancerre... plus de mariage pour lui... Vassigny, écoutez-moi ; vous êtes notre ami, l’ami de mon fils, j’attends une nouvelle preuve de cette vieille amitié comme je vous l’ai dit tout à l’heure, dans mon cabinet, il faut partir pour Paris.

VASSIGNY.

Pour surveiller notre jeune homme... comme l’autre fois... permettez...

MADAME DE MONTSERANT.

Eh ! non... que pourraient vos conseils ?... Écoute-t-il les miens ?... Vous verrez ses amis... et s’il était amoureux de cette femme de Paris ?...

VASSIGNY.

J’entends... l’hamadryade.

MADAME DE MONTSERANT.

Il ne l’aime pas... oh ! non ; il m’était revenu... il allait l’oublier... N’importe !... priez-la, suppliez-la, au nom d’Edgard, au mien... Faites parler la raison, la morale.

VASSIGNY.

Eh ! eh !...

MADAME DE MONTSERANT.

Offrez de l’or... beaucoup d’or...

VASSIGNY.

À la bonne heure.

MADAME DE MONTSERANT.

Qu’Edgard ne puisse la revoir... que le dépit l’éloigne encore de cette société qui le perd... enfin qu’il soit sauvé... qu’il me soit rendu.

VASSIGNY.

L’ambassade est délicate... je n’ose répondre, d’autant plus qu’il la reverra avant moi.

MADAME DE MONTSERANT.

Eh ! non... je le retiendrai... cette nuit encore... Vous, envoyez demander des chevaux... vous prendrez ma voiture... J’avais dit à Joseph de prévenir madame Launay de ne pas y compter pour ce soir... j’en suis fâchée.

VASSIGNY.

Il n’y a pas de mal... elle vous restera.

MADAME DE MONTSERANT.

Il le faudrait peut-être... Partez tout de suite.

VASSIGNY.

Tout de suite.

MADAME DE MONTSERANT.

Oh ! de grâce !...

VASSIGNY.

C’est bien... je vais tout préparer pour cela... mais voyez-vous, après cette passion-là, une autre, peut-être dans le même genre...

À demi-voix.

Ah ! si l’on pouvait l’enchaîner adroitement... dans le monde... discrètement surtout... toujours en attend...

MADAME DE MONTSERANT, avec impatience.

Encore, Vassigny.

VASSIGNY.

Oh ! les principes... oui, oui, j’ai tort.

Nanette entre doucement en cachant quelque chose.

Je vais donner des ordres.

Apercevant Nanette.

Eh bien ! qu’est-ce qu’elle fait là cette petite curieuse ?

NANETTE.

Dam ! j’ai affaire... voilà.

MADAME DE MONTSERANT.

Hâtez-vous ; ne perdez pas une minute.

VASSIGNY.

Je reviens...

À part.

Il me semble que quand je ne partirais qu’après dîner.

Il sort.

 

 

Scène XVI

 

MADAME DE MONTSERANT, NANETTE

 

MADAME DE MONTSERANT.

Et maintenant, il faut voir Edgard... obtenir de lui quelques heures encore... les obtiendrai-je ?

NANETTE, mystérieusement.

Madame... madame...

MADAME DE MONTSERANT.

Ah ! Nanette, savez-vous si Joseph a parlé à madame Launay ?

NANETTE.

Oui, madame... comme elle sortait d’ici... il revenait de chez elle.

MADAME DE MONTSERANT.

C’est bien... elle est contrariée peut-être... mais mon fils...

NANETTE, mystérieusement.

Madame... madame...

MADAME DE MONTSERANT.

Hein !... que me voulez-vous ?

NANETTE, de même.

Chut !... Oh ! je sais que madame a bien du chagrin... et moi aussi... parce que...

MADAME DE MONTSERANT.

Qu’est-ce que cela veut dire ?

NANETTE.

Cela veut dire... rien du tout... mais voilà une lettre... une lettre qu’un paysan apportait... pour lui, madame... voyez, à son adresse... et moi, je l’ai prise... parce que je suis sûre qu’elle vient encore de Paris, par un exprès... par ce grand laquais peut-être... oh ! le vilain homme !... je le déteste !

MADAME DE MONTSERANT, la prenant.

Une lettre pour mon fils... oui...

À part.

Une main de femme !...

NANETTE.

Et je n’ai voulu la remettre qu’à madame.

MADAME DE MONTSERANT.

Et vous avez eu tort... cette lettre n’est pas pour moi... elle est pour mon fils.

NANETTE.

Ah ! je le sais bien... c’est que... en ce cas, madame... je vais la porter...

MADAME DE MONTSERANT.

Non... je la lui remettrai moi-même... il ne saura pas que je la tiens de vous.

NANETTE.

Oh ! non, madame, je vous en prie... je ne lui en parlerai pas, moi, d’abord.

MADAME DE MONTSERANT.

C’est bien... faites-le-moi venir...

NANETTE.

Oui, madame, oui... Il paraît qu’il n’y a pas de danger... oh ! alors...

Elle sort par la droite.

 

 

Scène XVII

 

MADAME DE MONTSERANT, seule

 

Une lettre d’elle !...d’elle jusque chez moi... Oh ! j’ai des droits aussi... mais pour le sauver !... les droits d’une mère...

Elle fait sauter le cachet.

Ah !

Elle s’arrête un moment, puis, ouvre la lettre, Lisant.

« Je ne pars pas ce soir... votre mère, en me refusant sa voiture, me force à retarder mon voyage. »

S’interrompant.

Que veut dire ?... de qui donc ?...

Cherchant la signature.

Eugénie Launay !... Madame Launay à mon fils !... je ne me trompais pas...

Elle lit précipitamment.

« N’interprétez donc en votre faveur, ni ce retard, ni mon silence... vous m’avez juré de m’obéir, de respecter mes ordres... »

Répétant.

« Vous m’avez juré de m’obéir, de respecter mes ordres !... Ne venez pas... je vous le défends... le rendez-vous que vous osez me demander est impossible... et si vous ne pouvez être sauvé qu’au prix de mon honneur, partez... »

Apercevant Edgard.

Ciel !...

Elle cache la lettre.

 

 

Scène XVIII

 

MADAME DE MONTSERANT, EDGARD, puis VASSIGNY, ensuite NANETTE

 

EDGARD, à part.

C’en est fait !... ses chevaux sont arrivés !... sa voiture est à la porte du parc... Elle me verra partir avant elle.

MADAME DE MONTSERANT.

Ah ! mon fris !... mon Edgard !... penses-tu toujours à me quitter ? Oh ! non, n’est-ce pas ?... quelques jours... ou du moins jusqu’à demain.

EDGARD.

N’exigez rien de moi, ma mère... je suis trop malheureux !

MADAME DE MONTSERANT.

Malheureux !... oh ! moins que moi.

VASSIGNY, entrant sans voir Edgard.

Tout est prêt, madame... je vais partir...

Apercevant Edgard.

Ah !...

EDGARD.

Comment ! vous partez ?... Ah ! ça, tout le monde part donc ?...

VASSIGNY.

Dam ! j’ai des affaires aussi.

Bas à madame de Montserant.

et le temps presse... Je l’ai fait causer... il a la tête montée !

NANETTE, entrant.

Venez-vous, M. Vassigny ?... le postillon s’impatiente... il attend à la porte du parc.

EDGARD.

Plaît-il ? à la porte du parc... ces chevaux qui viennent d’arriver... c’était pour vous ?

VASSIGNY.

Pas précisément ; mais pour madame Launay... qui me les a cédés... Elle ne part plus... elle reste.

EDGARD, se contenant à peine.

Elle reste !...

Mme de Montserant l’observe.

VASSIGNY.

Mon dieu, oui...

Bas à madame de Montserant.

un peu contrariée ; mais...

EDGARD, à part.

Elle reste !... oh ! pour moi !... et pas un mot de refus !...

NANETTE, tristement.

Et Jean m’a dit de prévenir aussi M. Edgard... que son cheval l’attend.

EDGARD.

Merci, petite, merci... je ne pars pas... je reste... près de ma bonne mère... deux jours... trois jours... huit jours... que sais-je... tant qu’elle voudra.

VASSIGNY.

Bah ! il tourne encore.

Bas à madame de Montserant.

Puisque je ne pars pas, faut-il renvoyer les chevaux, la voiture à madame Launay ?

MADAME DE MONTSERANT, avec émotion.

Non.

VASSIGNY.

Et nous, allons nous mettre à table... neuf heures... il est temps.

EDGARD, à part.

Oh ! j’irai...

NANETTE, bas à Mme de Montserant.

Vous n’avez rien dit...

La voyant pâle et tremblante.

Ô ciel ! madame !... quelle pâleur !... elle se trouve mal !

EDGARD, courant la prendre dans ses bras.

Ma mère !

VASSIGNY, apportant un fauteuil.

Voilà, voilà... c’est la joie... le saisissement.

Madame de Montserant est assise, et presque évanouie. Son fils la soutient. Nanette la regarde avec anxiété.

VASSIGNY, à part.

Nous ne dînerons pas aujourd’hui.

 

 

ACTE II

 

Le théâtre représente un salon chez madame Launay. Porte à droite ; entrée au fond. Portes latérales, une cheminée dans l’angle gauche du salon.

 

 

Scène première

 

MADAME LAUNAY, EDGARD

 

Au lever du rideau, madame Launay est assise et rêveuse auprès de la cheminée ; Edgard debout à gauche, un livre à la main, la regarde en silence.

EDGARD.

Vous ne m’écoutez plus, Eugénie...

MADAME LAUNAY, sortant de sa rêverie.

Pardon, mon ami, continuez, de grâce...

EDGARD, posant son livre et se levant.

Non ; vous ne m’écouteriez pas davantage, ce n’est plus ce livre qui vous occupe... vous êtes triste, rêveuse... depuis deux mois que nous sommes revenus à Paris, c’est la première fois, Eugénie, que vos yeux me cachent des larmes, que votre cœur ne s’épanche pas dans le mien.

MADAME LAUNAY.

Enfant que vous êtes, vous ne comprenez pas qu’on ait des moments de tristesse, de remords.

EDGARD.

Ah ! que dites-vous ! des remords près de moi Eugénie, tu ne m’aimes plus, tu n’a plus en moi cette confiance, cet abandon qui faisaient, des lieux habités par nous, un séjour de bonheur et de joie ?... des remords, et d’où vient ? n’étais-tu pas libre ?

MADAME LAUNAY.

Oui, libre !... oh ! je veux être heureuse... je veux être gaie ; mais je ne sais... il y a là un poids qui m’oppresse... c’est comme un pressentiment de malheur qui me tue.

EDGARD.

Encore !

MADAME LAUNAY.

Il me semble que tout doit être expié, tout... et cependant suis-je coupable ?... je ne sais quelle fatalité m’a poursuivie... m’a entraînée.

EDGARD.

Fatalité... amour... qu’importe ?

MADAME LAUNAY.

Je voulais fuir.

EDGARD.

Tu es restée, pourtant.

MADAME LAUNAY.

Que de circonstances contre moi ! cette voiture qui m’est refusée... cette lettre... cette lettre qui ne vous arrive pas.

EDGARD.

Toujours cette lettre... je ne veux pas croire à cette lettre cruelle qui m’eût défendu d’aimer, d’espérer... à cette lettre qui m’eût fermé votre demeure.

MADAME LAUNAY.

Vous l’auriez respectée, Edgard.

EDGARD.

Oh ! oui, j’en conviens, jamais je n’eusse osé braver votre colère, vos larmes... je serais parti.

MADAME LAUNAY.

Et j’étais sauvée.

EDGARD.

Parti, la mort dans l’âme... malheureux par vous... ah ! ne me parlez pas de cette lettre... tu ne l’as pas écrite ?

MADAME LAUNAY, à part.

Il n’y croit pas.

EDGARD.

Est-ce une excuse ? j’ai lieu de m’en offenser.

MADAME LAUNAY, se jetant dans ses bras.

Edgard !

EDGARD, tombant à ses genoux.

Mais, non... aime-moi, Eugénie... confie-toi à mon amour, à mon honneur... dis-moi un de tes vœux que je n’aie pas exaucé... un de tes désirs que je n’aie pas prévenu ? tu as voulu fuir ce pavillon, où les regards de ma mère venaient quelquefois te faire tressaillir... tu as voulu te cacher à tous les yeux... tu es partie... et moi, je suis resté huit jours sans te suivre... huit jours à faire le whist insipide de Vassigny, huit jours loin de toi, c’était un siècle... qui donc aujourd’hui soupçonnerait notre amour ?

MADAME LAUNAY.

Oh ! non, personne ?

EDGARD.

Qui donc sait dans quelle retraite tu as caché jusqu’à la trace de tes pas ?... qui donc te connaît ici ?... et moi-même ne me croit-on pas en Allemagne ? et ici ne suis-je pas ton frère.

MADAME LAUNAY, lui mettant la main sur la bouche.

Oh ! tais-toi, tais-toi...

EDGARD.

Sèche tes larmes : songe que tu as un ami pour te secourir, pour te défendre... que mes jours sont à toi... et que maintenant s’il fallait te perdre...

MADAME LAUNAY.

Jamais... pardonne à ces alarmes que je n’ai pu maîtriser... à ces souffrances, cette erreur d’enfant que ta voix si douce vient de dissiper.

EDGARD.

Que dis-tu ?

MADAME LAUNAY.

Edgard, je suis bien folle, n’est-ce pas ?

VASSIGNY, en dehors.

C’est bien, c’est bien... je puis entrer.

MADAME LAUNAY, se levant vivement.

Qui vient ici ?...

EDGARD, retournant à la table.

Quel importun ?

VASSIGNY, en dehors.

Vassigny, que diable ! M. de Vassigny.

EDGARD.

Vassigny !

MADAME LAUNAY.

Grand dieu ! cet homme ici !... que lui ai-je fait ?... que veut-il ?

EDGARD.

Silence ! pas de bruit... ce serait tout perdre... je sors.

Montrant la porte à gauche.

Par là, du courage !...

La porte s’ouvre.

MADAME LAUNAY.

Comment a-t-il su ?... ah ! mon dieu ! soutiens-moi.

Edgard sort par la gauche.

 

 

Scène II

 

MADAME LAUNAY, VASSIGNY, puis NANETTE

 

VASSIGNY, entrant seul.

Eh ! sans doute, un vieil ami de madame Launay... mille pardons, belle dame, permettez-moi de baiser cette jolie main...

Après l’avoir baisée.

Oh ! comme elle tremble.

MADAME LAUNAY, la retirant.

Quelle idée !

VASSIGNY.

Oh ! je ne me flatte pas de causer cette émotion-là... à mon âge ! ce n’est pas que cela me fasse peur au moins.

MADAME LAUNAY, l’interrompant.

Monsieur, j’étais loin de m’attendre.

VASSIGNY.

À ma visite... je crois bien... vous partez tout d’un coup, sans nous laisser votre adresse... à cet égard, nous avons des reproches à vous faire ; nous quitter ainsi !

MADAME LAUNAY.

Ah ! de grâce...

VASSIGNY.

À la bonne heure, n’en parlons plus... après tout, je vous revois, je n’ai plus la force de me fâcher... vous n’en direz peut-être pas autant, quand vous saurez ce qui m’amène.

Regardant autour de lui.

Eh bien ! où est-elle donc ?

Il va au fond.

Petite...

Nanette entre.

MADAME LAUNAY.

Nanette !

VASSIGNY.

Voilà.

NANETTE.

Ah ! bonjour, madame... que je suis aise de vous voir ! je disais bien que vous étiez à Paris... à Paris, où je suis enfin ?... quel bonheur !

Air : Adieu, je vous fuis, bois charmants.

Mon dieu comme c’est beau Paris !
Ces palais, ces gens qui les gardent ;
Et les messieurs sont-ils polis ?
Quand je passe, tous me regardent,
Et ce pays-là, c’est si grand !
J’ m’y perdrais...

VASSIGNY.

Prends garde ! à la ronde,
Ce qu’on perd ici, mon enfant,
N’est pas perdu pour tout le monde.

NANETTE.

C’est superbe !

VASSIGNY.

Jugez... elle trouve Paris beau... elle n’a encore vu que le Gros-Caillou, elle admirait tout d’avance, et si on ne l’eût pas amenée, elle serait morte d’une curiosité rentrée... madame de Montserant voulait qu’elle restât là-bas, comme à l’ordinaire...la petite a prétendu que vous l’attendiez.

MADAME LAUNAY.

Moi !

NANETTE, passant à la droite de madame Launay.

Oui, madame, n’est-ce pas ?

Bas.

Dites que oui, je vous en prie.

Haut.

Oh ! je n’avais pas oublié la promesse que vous m’aviez faite au château... le jour de l’arrivée de M. Edgard, vous savez... de me prendre auprès de vous à Paris, dès que vous y seriez...

MADAME LAUNAY.

Oh ! quelques paroles en l’air ; mais ce n’était pas une raison.

NANETTE.

Si fait... vous me l’aviez promis !

VASSIGNY.

Voilà ce qu’elle me répétait avec des larmes. des prières, qui m’ont touché. Madame de Montserant avait beau lui dire que vous n’étiez pas à Paris, le fait est qu’elle vous croyait en voyage, je ne sais où... moi je soutenais que vous étiez au fond de quelque campagne ; mais la petite nous a donné votre adresse... votre rue, votre numéro, avec une exactitude...

MADAME LAUNAY.

Ah ! c’est mademoiselle.

NANETTE.

Oui, la femme de chambre de madame m’avait promis de me tenir au courant... en secret.

VASSIGNY.

Après ça, le moyen de résister... madame de Montserant l’a donc amenée avec elle...

MADAME LAUNAY.

Ah ! madame de Montserant est à Paris...

VASSIGNY.

D’hier au soir... bien fatiguée... bien souffrante... oh ! vous ne la reconnaîtriez plus... elle a au fond du cœur un chagrin qui la dévore... son humeur est devenue sombre... il y a des jours où elle est inconcevable, elle ne peut pas me souffrir...

NANETTE.

Ça, c’est vrai... ni moi non plus.

VASSIGNY.

Enfin je puis vous dire cela à vous qui êtes son amie... ces jours derniers, je me promenais dans le parc... j’entends du bruit... des plaintes... j’écoute... c’était madame de Montserant qui se soutenait à peine, et qui murmurait d’une voix étouffée par ses sanglots : « Quelle faute ! quelle faute ! » Son fils la tuera.

MADAME LAUNAY.

Son fils...

NANETTE.

Monsieur Edgard !

VASSIGNY.

Vous ne savez pas... quelques jours après votre départ, il nous a quittés brusquement... je conçois... nous n’avions plus de talisman pour le retenir... il est parti... et depuis, nous ne l’avons plus revu... il est en Allemagne.

NANETTE, qui est repassée à gauche, derrière Vassigny.

Vrai ?... ah ! mon dieu ! je ne le verrai pas Paris.

VASSIGNY.

Allons donc, ma chère... qu’est-ce que vous faites là ?... Vous écoutez.

NANETTE.

Non, monsieur, non... je regarde...

Elle regarde les gravures du salon, en cherchant à écouter.

Monsieur Edgard... si loin...

VASSIGNY, revenant à Mme Launay qui cherche à cacher son émotion.

Oui, en Allemagne... il paraît qu’il y a une passion sous jeu... une passion bourgeoise... tant mieux ; feux de paille que ces amours-là... ça ne peut durer... il y a un mari, ou il n’y en a pas ; s’il y en a un, il a des droits cet homme... cet excellent homme... s’il n’y en a pas raison de plus... il faut de la fortune au petit Edgard, qui n’a qu’un titre, et de la vanité... il en viendra au mariage que sa mère lui a ménagé.

MADAME LAUNAY.

Un mariage... vous croyez ?

VASSIGNY.

Une alliance avec les Sancerre... riche famille... ça ne peut pas lui échapper... c’est ce que je dis à sa mère pour la consoler... enfin, elle a écrit à son fils de revenir pour le contrat.

MADAME LAUNAY.

Il a répondu...

VASSIGNY.

Je ne sais pas... madame de Montserant venait de recevoir une lettre, quand je suis arrivé ce matin, chez elle... impossible de la voir. Elle m’a fait prier de vous amener cette petite, que d’abord elle ne voulait plus vous envoyer.

NANETTE.

Et ça me faisait bien du chagrin... parce que la maison de madame de Montserant est triste... au lieu qu’ici, on doit bien s’amuser, n’est-ce pas, madame ?

MADAME LAUNAY.

J’en suis fâchée, monsieur... je ne puis garder mademoiselle.

NANETTE, stupéfaite.

Comment, madame...

MADAME LAUNAY.

Je ne le puis pas.

VASSIGNY.

Là ! voyez-vous, bavarde !... désolé, madame, je ne pourrai pas vous en débarrasser, maintenant... je cours au ministère de la guerre, pour recommander mon neveu, le petit vicomte, qui a toutes les peines du monde à devenir colonel. C’est sa faute... il a voulu prendre du service... Madame de Montserant fera prendre Nanette dans la soirée.

NANETTE.

Mais non ; ce n’est pas pressé.

VASSIGNY.

Ah ! j’oubliais... l’essentiel... une lettre qui est arrivée pour vous à Montserant... peu de jours après votre départ.

MADAME LAUNAY.

Pour moi... donnez.

VASSIGNY.

On espérait toujours vous la faire parvenir...

MADAME LAUNAY, s’essuyant les yeux.

Ah ! je ne vois plus... mes yeux troublés... une communication importante à recevoir au ministère de la guerre... c’est de lui, je n’irai pas. J’y vais... voulez-vous me charger de la commission ?

MADAME LAUNAY.

Tenez, monsieur... mais je vous en prie, en grâce... ne dites pas ma demeure.

VASSIGNY.

Soyez tranquille...

À part.

Voilà un mari tendrement aimé.

Air du galop de la Tentation.

Adieu, madame, je vous quitte ;
Mais pour bientôt revenir...
De ce qu’on vous veut bien vite,
Il faudra vous avertir...

À Nanette.

Pour qu’on vienne te reprendre,
Je vais dire un mot là-bas.

NANETTE.

Oui, monsieur, je vais attendre.
Surtout ne vous pressez pas.

Ensemble.

VASIGNY.

Adieu, madame, je vous quitte ; etc.

MADAME LAUNAY.

Enfin, il sort, il nous quitte.
Je me sens troubler, rougir ;
Puisse-t-il partir bien vite.
Et ne jamais revenir !

NANETTE.

Enfin il part, il nous quitte.
Je reste ici, quel plaisir !
Puisse-t-il partir bien vite
Et ne jamais revenir ! 

Vassigny sort.

 

 

Scène III

 

MADAME LAUNAY, NANETTE, puis EDGARD

 

NANETTE.

Merci, merci !... par exemple ! m’en aller...

MADAME LAUNAY, s’appuyant sur un fauteuil, et se retournant à peine.

Ah ! mon dieu ! une épreuve si longue et si cruelle... j’étouffais, là ! je me meurs.

NANETTE, l’observant.

Qu’est-ce donc, madame ?

Elle est près du fauteuil à gauche.

EDGARD, ouvrant la porte et sortant.

Je ne l’entends plus... il est sorti, et je puis...

NANETTE, se retournant.

Ah !...

EDGARD.

Nanette !...

MADAME LAUNAY, se relevant.

Ciel !

NANETTE.

Monsieur Edgard !

EDGARD, saluant Mme Launay d’un air composé.

Pardon, madame, je n’aurais pas voulu passer devant votre demeure, sans vous présenter mes hommages... je n’ai trouvé personne pour m’annoncer... et je suis venu jusqu’ici...

MADAME LAUNAY.

C’est une indiscrétion qui... heureusement, monsieur... ne peut compromettre personne.

NANETTE.

Comment ! vous êtes donc revenu d’Allemagne.

EDGARD.

Oui, sans doute... mais vous, mon enfant, par quel hasard ?...

MADAME LAUNAY.

Mademoiselle est arrivée hier à Paris, avec madame votre mère.

EDGARD.

Ah ! ma mère !...

NANETTE.

Oui, M. Edgard... parce que madame m’avait promis de me prendre chez elle... et voilà qu’elle ne veut plus... Vous parlerez pour moi, n’est-ce pas ?

EDGARD.

Oui, madame ne sera pas inflexible, je l’espère... mais pour commencer votre service, allez, ma chère... dites qu’on me fasse avancer une voiture... un cabriolet.

NANETTE.

J’y vais, monsieur, j’y vais...

Elle sort par le fond.

 

 

Scène IV

 

EDGARD, MADAME LAUNAY

 

EDGARD, après s’être assuré qu’elle est sortie.

Partie.

MADAME LAUNAY.

Pas un mot, Edgard... pas un mot !... vous allez me perdre.

EDGARD.

Eugénie ! ce trouble...

MADAME LAUNAY.

Oh ! ce trouble !... ils ne l’ont pas vu...

EDGARD.

Calmez-vous.

MADAME LAUNAY.

Me calmer ! eh ! le puis-je ?... quand la mort est dans mon cœur... quand depuis une heure, je suis là... à transir, à brûler ; à leur cacher la honte et le désespoir qui viennent contracter mes traits, oh ! allez-vous-en, allez-vous-en... qu’ils ne vous voient plus ici... fuyez-moi... abandonnez-moi... qu’ils me trouvent seule... toujours seule... mais vous, jamais !...

EDGARD.

Eh bien... cet enfant m’a vu, mais c’est une visite que je vous rends... vous la renverrez... elle ne me verra plus.

MADAME LAUNAY.

Mais Vassigny... et votre mère, Edgard.

EDGARD.

Ils ne sauront rien... rien... nous irons loin d’eux tous ; cacher notre bonheur. Je cours tout préparer pour quitter ces lieux.

MADAME LAUNAY.

Fuir comme des criminels !... moi, à la bonne heure !... moi, je suis femme, je suis faible... je crains la honte.

EDGARD.

Eugénie !

MADAME LAUNAY.

Moi, j’ai un maître, voyez-vous.

EDGARD.

Oui, un lâche qui t’a flétrie, en te condamnant au malheur...

MADAME LAUNAY.

Vous, Edgard, vous êtes libre, vous vivrez heureux... et ce mariage qu’on vous prépare...

EDGARD.

Oh ! n’achevez pas... ce mariage, je le repousse.

MADAME LAUNAY, observant.

Mais cette lettre... cette lettre que madame de Montserant a reçue ce matin.

EDGARD.

C’est un refus, et le plus ferme ; le plus inflexible.

MADAME LAUNAY.

Écoutez... on vient... si l’on vous voyait... de grâce... la voiture que vous attendiez doit être en has... vite, par l’escalier... ici... partez... et prenez garde.

EDGARD.

Soyez sans crainte... adieu.

Il sort vivement.

 

 

Scène V

 

MADAME LAUNAY, NANETTE, puis MADAME DE MONTSERANT

 

NANETTE, accourant.

Ah ! madame, madame !...

Regardant de tous côtés.

Eh bien ! où est-il donc ?

MADAME LAUNAY.

Qui... M. Edgard ?... il est parti.

NANETTE.

Ah ! tant pis... si vous saviez ?

MADAME LAUNAY.

Qu’est-ce donc, mademoiselle ?

NANETTE.

La voiture de madame... elle s’est arrêtée ici... j’en étais sûre.

MADAME LAUNAY.

Expliquez-vous donc ?

NANETTE.

Crac, deux sauts, j’ai été en bas... il était temps... madame était pâle, défaite... elle ne voulait plus descendre... on refermait la portière... et fouette cocher !...

MADAME LAUNAY.

Madame... madame...

NANETTE.

Eh bien ! oui... madame de Montserant.

MADAME LAUNAY, avec un cri d’effroi.

Oh !... elle est partie...

NANETTE.

Elle le voulait... mais quand elle a su que M. Edgard...

MADAME LAUNAY.

Ô ciel !... vous avez dit...

NANETTE.

J’ai bien fait, n’est-ce pas, madame ? Elle le croyait encore en Allemagne. Aussi, à ce nom, elle a tressailli dans sa voiture... et rejetant la portière qui se fermait, elle est tombée dans nos bras, à Joseph et à moi... comme une morte... Nous l’avons soutenue.

MADAME LAUNAY.

Madame de Montserant !...

NANETTE.

Oh ! rassurez-vous... elle est beaucoup mieux... Venez-vous la recevoir ?...

MADAME LAUNAY.

Oh ! jamais !... jamais !...

Elle fait un mouvement pour s’échapper.

NANETTE.

La voilà...

Mme de Montserant paraît dans le fond, pâle, et se soutenant à peine.

MADAME LAUNAY, s’arrêtant.

Ah !

NANETTE.

La voilà, madame.

Nanette donne une chaise à Mme de Montserant.

MADAME LAUNAY.

Sortez.

Mme de Montserant lui fait signe de sortir. Elle sort.

NANETTE, en sortant.

Il est parti !

 

 

Scène VI

 

MADAME LAUNAY, MADAME DE MONTSERANT

 

MADAME DE MONTSERANT.

Pardonnez-moi, madame, si je me présente ainsi chez vous, sans être attendue.

MADAME LAUNAY.

Comment donc... Il me semble, madame, que d’anciennes relations autorisaient...

Elles s’asseyent.

MADAME DE MONTSERANT.

Je craignais... ce brusque départ de la campagne... votre silence... ce mystère dont vous entourez votre séjour à Paris...

MADAME LAUNAY.

Oh ! ce mystère... vous le savez, madame... ma position m’en fait un devoir... Il est des malheurs qu’on ne saurait trop cacher à tous les yeux.

MADAME DE MONTSERANT.

Oui... vous avez raison... J’aurais dû respecter les vôtres... et ne pas vous donner moi-même le spectacle d’une infortune... d’un chagrin...

MADAME LAUNAY.

Vous, grand dieu ! non...

MADAME DE MONTSERANT.

Aussi, je ne serais jamais montée ici... oh ! je partais... si cette jeune enfant n’eût prononcé le nom de mon fils... de mon Edgard... que je croyais si loin de moi.

MADAME LAUNAY.

En effet... oui... Nanette a pu vous dire... ce matin... M. Edgard de Néris... il m’a rendu une visite, madame.

MADAME DE MONTSERANT.

Une visite... Il ne m’en rend plus à moi, madame... il m’abandonne...

MADAME LAUNAY.

Ah ! que dites-vous !... votre fils !... mais il a paru surpris de votre arrivée... et lui-même... à peine de retour d’Allemagne...

MADAME DE MONTSERANT, la regardant.

Ah ! il était en Allemagne !...

MADAME LAUNAY.

Mais il me semble qu’il a dit... oui, oui, il l’a dit...

À part.

Son regard me tue !

MADAME DE MONTSERANT.

Après tout, c’est possible !... je le crois, puisque vous me le dites... mais son silence avec moi...

MADAME LAUNAY.

N’avez-vous pas reçu une lettre ?

MADAME DE MONTSERANT, tressaillant.

Une lettre !... vous avez dit...

MADAME LAUNAY.

Mais oui... Il parlait d’une lettre qu’il vous a écrite.

MADAME DE MONTSERANT, se remettant.

Ah ! oui, madame... je l’ai reçue ce matin.

À part.

Je crains de rencontrer son regard.

MADAME LAUNAY.

Du reste, j’ignore le motif... il n’est resté qu’un instant... il ne m’a pas dit...

MADAME DE MONTSERANT.

Le motif de cette lettre... ce qu’elle contient... Je vais vous le dire, moi, madame... J’aime mon fils, je l’aime de tout l’amour qui peut entrer dans le cœur d’une mère... Depuis qu’il existe, je n’ai pas eu un vœu, un désir, une pensée qui ne fût pour lui... Richesse, liberté, repos, je lui ai tout sacrifié... tout,

À part.

oui, tout !... Il me reste peu de jours, je le sens, et je voudrais, en fermant les yeux, laisser ce fils, mon bien le plus cher, ma seule espérance, heureux d’une position qui a été le rêve de toute ma vie.

MADAME LAUNAY, à part.

Oh ! mon dieu, soutiens-moi !

MADAME DE MONTSERANT.

C’est un mariage que j’ai longtemps recherché... auquel je touche enfin !... un mariage qui donne à mon Edgard des biens qu’il n’a pas, et dont il a besoin pour faire honneur au nom qu’il porte, au titre que son père lui a laissé... Une grande famille une famille puissante lui offre une alliance digne de lui... C’est pour lui le chemin des dignités et de la fortune ! On l’appelle, on l’attend... une jeune fille belle, douée de...

S’arrêtant.

Enfin, madame, son bonheur est dans ses mains ; il ne dépend plus que de lui... et il refuse tout, pour céder à un amour insensé, pour suivre des conseils...

MADAME LAUNAY.

Des conseils.

MADAME DE MONTSERANT, se reprenant.

Ah ! que ne sont-ils de vous, madame... vous me rendriez mon fils.

MADAME LAUNAY.

Moi !... de quel droit... à quel titre ?

MADAME DE MONTSERANT, se rapprochant de Mme Launay.

Si dans une de ces visites qu’il a l’honneur de vous rendre... votre amitié pour nous pouvait avoir sur son cœur un crédit... que je n’ai plus...

MADAME LAUNAY, à part.

Elle sait tout...

MADAME DE MONTSERANT.

Ah ! qui sait ?... votre voix le ramènerait peut-être à sa mère, qu’il a oubliée !... et si... par un hasard que je n’ose espérer, vous aviez rencontré, dans le monde, la femme qu’il aime... et dont il est aimé... eh ! pourquoi non ?... c’est une femme considérée, estimée de tous... chez qui les qualités du cœur et de l’esprit s’unissent à la grâce la plus touchante... une femme que je plains et que je ne condamne pas.

Air : J’en guette un petit de mon âge.

De moi, madame, elle n’a rien à craindre,
Pour un instant de faiblesse et d’oubli :
Avec respect quelquefois il faut plaindre
Tant de vertu, quand même elle a failli.
Eh ! qui de nous... que peut-être on envie !
N’a pas, hélas ! un jour à regretter,
Un jour, un seul, qu’on voudrait racheter
Au prix du reste de sa vie !

Si vous la connaissiez, madame, vous lui diriez qu’Edgard perd pour elle, un avenir brillant... que son amour ne peut lui rendre... un mariage qui fut le dernier vœu de son père expirant... une alliance qui peut seule lui donner une fortune un crédit, dont sa position, son titre, son nom lui font un besoin...vous lui diriez que si le bonheur, si l’honneur de mon fils lui est cher... oh ! je le crois... c’est à elle à le rendre à ses devoirs, à sa famille dont l’orgueil est à craindre aussi :

À ces mots dits avec fermeté, mouvement de madame Launay, qui se lève, madame de Montserant prend un ton suppliant. Elle se lève.

À sa mère qui implore et qui prie ; plus tard, Edgard... sauvé par elle, la bénirait ; et moi... oh ! moi... j’entourerais de respect et de reconnaissance, cet ange du ciel qui m’aurait rendu mon fils ! vous lui diriez cela ?

MADAME LAUNAY, d’une voix étouffée.

Oui, madame... je lui dirai...

MADAME DE MONTSERANT.

Et croyez-vous qu’elle me pardonne ?

MADAME LAUNAY.

C’est elle qui a besoin de pardon.

MADAME DE MONTSERANT, se laissant aller.

Ah ! si...

Se reprenant.

Mon fils me sera rendu...

MADAME LAUNAY.

Il sera libre.

MADAME DE MONTSERANT.

Vous croyez !

MADAME LAUNAY.

J’en réponds.

 

 

Scène VII

 

MADAME LAUNAY, MADAME DE MONTSERANT, VASSIGNY

 

VASSIGNY, forçant la porte.

C’est bien... c’est bien... Ah ! mesdames, madame de Montserant, vous êtes sortie, vous allez mieux... la vue de votre voiture en bas m’a rassuré sur votre chère santé.

À madame Launay.

Madame... eh ! mais cette pâleur, cette émotion...

À part.

Ah, mon dieu ! est-ce qu’elle saurait déjà ?...

MADAME LAUNAY, troublée.

Moi, monsieur...

MADAME DE MONTSERANT, vivement.

C’est possible... madame me parlait de la position toujours si cruelle...

VASSIGNY.

Ah ! oui... pauvre dame, enchaînée au sort d’un malheureux, chassé de son pays, heureusement, le ciel n’est pas toujours sans pitié.

MADAME DE MONTSERANT.

Quel air de mystère !

VASSIGNY, à madame Launay.

Pour moi je viens du ministère de la guerre... où l’on désirait vivement connaître votre retraite, pour une nouvelle importante, comme la missive vous le disait...

MADAME LAUNAY.

Eh bien ! monsieur, cette nouvelle ?

VASSIGNY.

Je m’en suis chargé avec plaisir, avec empressement, je veux dire... et vous la recevrez de la part d’un ami... sans faiblesse.

MADAME LAUNAY, le regardant.

Monsieur, ah ! vous me faites peur.

MADAME DE MONTSERANT.

Parlez donc.

VASSIGNY.

Il s’agit de M. Launay.

MADAME LAUNAY.

Ah !

MADAME DE MONTSERANT.

Eh bien ?

VASSIGNY.

Il s’est enfin décidé à faire quelque chose pour sa femme.

MADAME DE MONTSERANT, avec joie.

Il revient !

MADAME LAUNAY, avec effroi.

Monsieur Launay !

VASSIGNY.

Il est mort.

MADAME LAUNAY et MADAME DE MONTSERANT, avec une expression différente.

Mort !

VASSIGNY.

Dans une affaire avec les Arabes, à Bone... il y a trois mois.

MADAME DE MONTSEBANT, atterrée.

Mort !

MADAME LAUNAY.

Oh ! mon dieu !

VASSIGNY, à madame de Montserant qui pense à madame Launay sans écouter Vassigny.

Il me semble que j’y ai mis tous les ménagements, quoiqu’au fond...

MADAME DE MONTSERANT, allant à madame Launay, et à demi-voix.

Madame, cette nouvelle...

MADAME LAUNAY.

Soyez sans crainte, ce que j’ai promis, madame, je le tiendrai.

Elle sort précipitamment par la droite.

 

 

Scène VIII

 

MADAME DE MONTSERANT, VASSIGNY, NANETTE

 

VASSIGNY.

Qu’est-ce donc ?

Air : Du partage de la richesse.

Eh ! mais, je n’y puis rien comprendre,
Car c’est un malheur fort heureux.

MADAME DE MONTSERANT.

Heureux !

VASSIGNY.

Et je devais attendre,
D’elle un accueil plus gracieux !...
Mais c’est une veuve un peu fière,
Qu’on place, sans l’y préparer,
Entre le plaisir qu’il faut taire
Et la douleur qu’il faut montrer.

Mais c’est un bonheur.

MADAME DE MONTSERANT.

C’est possible...je ne dis pas... que m’importe, après tout ?

VASSIGNY.

Une autre nouvelle que j’ai apprise là-bas... c’est que les Sancerre sont plus en faveur que jamais ; pendant que les autres boudaient, ils ont monté, monté... voilà le plus jeune, lieutenant-général... et la sœur, madame de Nangis, dame d’honneur... vous concevez, une grande famille qui se rattache au pouvoir ; c’est une position superbe... les Sancerre lanceraient votre fils admirablement... s’il était ici.

MADAME DE MONTSERANT.

Il y est.

VASSIGNY.

Bah ! vraiment ?

MADAME DE MONTSERANT.

Écoutez-moi... Edgard est amoureux, je vous l’ait dit... amoureux fou d’une femme...

VASSIGNY, vivement.

Que vous connaissez ?...

MADAME DE MONTSERANT.

Non... mais je sais que la chaîne qui le retient loin de moi... sera rompue.

VASSIGNY.

Parbleu ! qu’est-ce que je vous ai dit ?... qu’une passion discrète, et bourgeoise vous le rendrait.

MADAME DE MONTSERANT, avec une émotion concentrée.

Taisez-vous, Vassigny ; si j’avais pu vous croire un instant... oublier des principes qu’on ne blesse jamais impunément, je ne me le pardonnerais de ma vie.

VASSIGNY.

Vous voyez, cependant.

MADAME DE MONTSERANT.

Assez... écoutez-moi donc, j’ai vu M. de Sancerre ; il se plaint d’Edgard, il m’a déclaré que s’il ne montrait pas plus d’empressement pour ce mariage tant désiré, il le romprait sans retour... que pouvais-je dire ? j’ai balbutié quelques mots d’excuse... j’avais reçu ce matin même, une lettre de mon fils, qui me brisait le cœur... je ne savais où le découvrir... je le sais maintenant... et bientôt, je l’espère, il ira lui-même se justifier.

VASSIGNY.

Et faire sa cour à la petite.

MADAME DE MONTSERANT.

Voyez la famille, parlez de mon fils avec éloge ; annoncez son retour... peignez-le bien impatient, bien empressé, bien tendre.

VASSIGNY.

J’entends, j’entends... soyez tranquille... justement j’allais à l’hôtel de Sancerre ce matin. parce qu’enfin ils ont du crédit.

Edgard paraît au fond.

Nous sommes un peu parents... je suis las d’attendre, sans voir rien venir ; il faut absolument que j’obtienne aussi quelque chose...

EDGARD, à part.

Ma mère ici !

Il disparaît.

MADAME DE MONTSERANT.

À bientôt... je vais chez mon frère ; il faut que de son côté, il parle, il agisse, il fasse quelques démarches.

VASSIGNY, vivement.

Pour moi ?

MADAME DE MONTSERANT.

Pour vous ? oui, oui... mais d’abord, j’ai une visite à rendre... puis, je repasserai par ici, pour reprendre cette jeune fille... Vassigny, pensez à moi... à nous ! ah ! j’ai repris courage !

Elle sort par le fond ; presqu’aussitôt, Edgard paraît tout tremblant.

 

 

Scène IX

 

VASSIGNY, EDGARD

 

VASSIGNY.

Décidément, il n’y a qu’un moyen sûr de faire ses affaires... c’est de faire celles des autres. On ne risque rien ; et...

EDGARD, entrant.

Vassigny !

VASSIGNY, l’apercevant.

Edgard !... Votre mère...

EDGARD.

Non, non, restez ; je l’ai vue... je dois la retrouver chez elle... c’est convenu.

VASSIGNY.

Et depuis quand de retour d’Allemagne ?... Vous arrivez ?...

EDGARD, préoccupé.

J’arrive... j’arrive à l’instant.

VASSIGNY.

C’est bien... Et vous nous revenez le cœur libre ?... non, pas encore... tant pis... mais c’est une passion qui s’éteindra comme les autres... et alors, il vaut autant que ce soit tout de suite.

EDGARD.

Bien, bien...

À part.

Est-ce qu’il ne s’en ira pas ?

VASSIGNY.

Au fait... c’est un roman secret, mystérieux, bon genre... qui ne peut pas durer... Hein ! quelque Allemande au cœur tendre, qui a commencé le roman par des scrupules... et qui le finira par un retour à la vertu, et peut-être à son mari... hein ?

EDGARD, à part.

J’ai envie de le jeter par la fenêtre.

VASSIGNY.

Vous me conterez ça... Je vous donnerai des conseils de jeune homme... j’ai passé par toutes les épreuves... Je vais courir pour vous, pour votre mariage, vous savez... nous y tenons.

EDGARD.

Vous êtes trop bon.

VASSIGNY.

Venez-vous ?... nous causerons en route.

EDGARD.

Merci, merci... Il faut que je voie madame Launay, pour une affaire dont elle m’a fait l’honneur de me charger... Il faut que je lui parle.

VASSIGNY.

Impossible !... madame Launay est maintenant plongée dans la douleur.

EDGARD.

Madame Launay !...

VASSIGNY.

Eh ! oui, mon cher... douleur officielle, causée par l’événement le plus heureux.

EDGARD.

Je ne vous comprends pas.

VASSIGNY.

Dam ! il me semble que si son mariage a été le plus grand malheur pour elle... son veuvage...

EDGARD.

Son veuvage !...

VASSIGNY.

Eh bien ! oui.

EDGARD.

Monsieur Launay...

VASSIGNY.

Il est mort... Que sa femme repose en paix.

EDGARD, hors de lui.

Vassigny... il se pourrait !... vous ne me trompez pas... veuve... madame Launay !

VASSIGNY.

Eh bien !... qu’est-ce qu’il vous prend ?

EDGARD, se calmant tout à coup.

Ah ! c’est que cette pauvre petite femme... si malheureuse... vous concevez, c’est un bonheur... Ses amis... comme vous... doivent être enchantés... et j’en suis bien content.

VASSIGNY.

Certainement, moi aussi, j’en suis content... mais ce n’est pas comme vous... que diable !... un mari de plus ou de moins, qu’est-ce que ça vous fait ?

EDGARD.

Oh ! vous avez raison... je ne la verrai pas ; mais je lui écrirai un mot ici. Adieu, mon cher Vassigny... je vous reverrai bientôt, chez ma mère.

VASSIGNY.

Ce soir... et je vous donnerai de bonnes nouvelles... car je vais annoncer votre retour à votre future, et à sa famille.

EDGARD, le reconduisant.

Adieu, adieu.

 

 

Scène X

 

MADAME LAUNAY, EDGARD

 

EDGARD.

Madame Launay veuve !... veuve !... oh ! ma tête se perd...

Courant à la porte de droite, et l’ouvrant.

Eugénie, Eugénie !

MADAME LAUNAY, paraissant.

Edgard, que voulez-vous de moi ?

EDGARD, reculant.

Ô ciel !... cet accueil qui me glace le cœur... d’où vient ?...

MADAME LAUNAY.

Ah ! si vous m’avez jamais aimée... si je vous suis chère encore... Edgard, oubliez-moi, et ne m’interrogez pas.

EDGARD.

Qu’entends-je !... quand j’accours à vos pieds pour vous offrir mon nom, ma liberté, ma vie... vous me cachez vos larmes, Eugénie... des larmes pour lui, qui n’est plus.

MADAME LAUNAY.

Des larmes... pour vous, Edgard... pour vous que j’ai aimé seul au monde... pour vous que je perds, et qui seul laissez en deuil ce cœur, qu’un autre ne posséda jamais.

EDGARD.

Et pourquoi me l’enlever, à moi si tendre, si fidèle au malheur, quand tu étais esclave... Tu es libre... tu peux être heureuse... et tu me chasses.

MADAME LAUNAY.

Edgard, ayez pitié de ma faiblesse... que votre cœur soit plus fort que le mien... Il faut vous fuir... je l’ai juré.

EDGARD.

Juré !... à qui donc ?... Ah !... ma mère était ici... ma mère vous a vue... et pourtant, non, non ; elle ne sait pas... elle ne peut pas savoir...

MADAME LAUNAY.

Elle sait tout.

EDGARD.

Ma mère !...

MADAME LAUNAY.

Comment !... par qui a-t-elle pu pénétrer ce secret si bien caché à tous les yeux ?... je l’ignore... je l’ignore... je ne puis le comprendre... mais elle sait tout... Et si vous l’aviez vue, quand elle est entrée, pâle, les yeux attachés sur les miens, comme pour lire jusqu’au fond de ma pensée... J’ai voulu fuir... une main de fer m’a retenue là... tremblante, immobile !... et puis, lorsqu’elle m’a demandé compte, à moi, pauvre femme sans titre, sans fortune... de mon amour insensé pour l’héritier d’un grand nom, que réclamait une belle alliance... à travers son langage affectueux, je sentais son orgueil me briser le cœur... j’aurais voulu me révolter, mais en vain... c’était une mère en pleurs qui me redemandait son fils.

EDGARD.

Et je n’étais pas là pour te soutenir, pour te défendre... Mais je la verrai, moi... je lui dirai qu’elle te doit son fils... que tu m’as sauvé par ton amour !...Je lui dirai que tu es mon bonheur, ma vie... ma femme !... oui, ma femme !... car tu es libre... Le ciel a reçu nos serments, et rien désormais, rien ne saurait nous désunir.

MADAME LAUNAY.

Non, Edgard, non... je ne suis plus rien. pour vous... plus rien, qu’une femme qui vous a aimé, qui vous aime encore plus qu’on ne vous aimera jamais !... une femme qui serait morte pour vous... et qui, en ce moment encore vous donne plus que sa vie !... Mais il le faut... ce sacrifice est assez grand pour expier mon bonheur... Adieu, Edgard, adieu... une autre vous attend... une autre payera votre nom, votre amour d’une haute fortune ; et moi, je n’ai pour dot, que mes chagrins, et le malheur que je traîne après moi !... Adieu.

EDGARD, la retenant.

Eugénie... Eugénie !... non, tu ne me quitteras pas... tu es à moi... tu m’appartiens.

MADAME LAUNAY.

Et votre mère ?

EDGARD.

Eh ! ma mère... il faudra bien qu’elle consente... Je brave tout.

MADAME LAUNAY.

Et voilà ce que je n’accepte pas... Moi, entrer dans votre famille, la honte au front, et la mort dans le cœur... m’exposer à être humiliée chaque jour... comme ce matin, ici... quand elle me demandait si votre honneur m’était cher... Moi, braver tant de haine et de mépris... oh ! mon dieu !...

EDGARD.

Eh bien ! non... tu dis vrai... il faut les fuir... leur échapper encore... J’ai tout préparé pour la fuite... j’ai une retraite où nous cacherons notre bonheur... et plus tard, quand je serai maître de moi... en dépit de ma mère, de ma famille...

MADAME LAUNAY.

Votre amour vous égare... c’est du délire !... perdre pour moi un rang, des espérances...

EDGARD.

Eh ! que m’importe... Je t’aime...

MADAME LAUNAY.

Renoncer à votre famille !...

EDGARD.

Ma famille... c’est toi.

MADAME LAUNAY.

Et les larmes de votre mère ?

EDGARD.

Eh ! ne me parle pas de ma mère... laisse-moi mon courage... viens... partons.

MADAME LAUNAY.

Mais plus tard... toi aussi, après ces jours de bonheur... et d’oubli... toi aussi, honteux, désespéré, tu me maudirais.

EDGARD.

Oh ! jamais.

MADAME LAUNAY.

Elle me l’a dit... tu me maudiras... et moi... si je ne me tuais pas, je deviendrais folle.

EDGARD.

Eugénie, tu doutes de mon amour !... tu refuses de partir... ton esprit est ingénieux à trouver des raisons pour rompre avec moi, pour me chasser... ah ! vous ne m’aimez pas.

MADAME LAUNAY.

Je ne t’aime pas !

EDGARD.

Vous ne m’avez jamais aimé.

MADAME LAUNAY.

Oh mon dieu !

EDGARD.

Non... et souvent je l’ai senti déjà... quand j’étais heureux... quand j’oubliais tout à vos pieds... vous aviez des regrets, des remords... que sais-je...

MADAME LAUNAY.

Edgard !

EDGARD.

Vous ne m’aimiez pas... cette lettre dont vous me parliez sans cesse... mensonge, madame... invention d’un amour qui s’éteint, et qui se justifie lâchement, en accusant de violence le bonheur qu’il a donné !

Air : Ce que j’éprouve en vous voyant.

Grand dieu ! comment croire qu’un jour,
Lasse d’un bonheur sans nuage,
Lasse d’un amour sans partage,
Vous repousseriez sans retour,
Et ce bonheur, et cet amour !
Comment croire qu’heureux à peine,
Ce cœur prompt à se déguiser
Ne cédait que pour m’abuser ?
Et cherchait en formant sa chaîne,
Un prétexte pour la briser.

MADAME LAUNAY.

Malheureux !

EDGARD, tombant à ses genoux.

Ah ! je suis un insensé... pardonne, Eugénie, pardonne... tu m’aimes encore, n’est-ce pas ?

MADAME LAUNAY.

Oh ! le ciel m’est témoin que jamais je ne t’ai tant aimé.

EDGARD.

Et tu reviens à moi... nous partirons.

MADAME LAUNAY.

Je ne le puis.

EDGARD.

Tu le dois.

MADAME LAUNAY.

Ta mère a mon serment.

EDGARD.

Je le brise.

MADAME LAUNAY.

Je le tiendrai.

EDGARD.

C’est votre dernière parole.

MADAME LAUNAY.

Oui, et plût au ciel que ce fût le dernier de ma vie !

EDGARD.

Eugénie !... c’en est fait... mon parti est pris... et moi aussi, je sais ce qui me reste à faire... vous ne me verrez plus.

MADAME LAUNAY, cachant sa figure dans ses mains.

Edgard !

EDGARD, à demi-voix.

Eugénie... vous recevez mes adieux... vous les recevez.

Elle lui serre la main sans le regarder.

Adieu...

Il sort, et rencontre Nanette qui allait entrer.

NANETTE.

Mais dites-moi donc, monsieur Edgard...

EDGARD, la repoussant.

Laissez-moi... vous m’êtes insupportable.

Il sort.

 

 

Scène XI

 

MADAME LAUNAY, NANETTE

 

NANETTE, pleurant.

Avez-vous entendu, madame ? oh ! bien sûr il est en colère contre moi ! il m’en veut. Qu’est-ce que je lui ai fait, je vous le demande ?... j’ai beau chercher... ou plutôt, je vois ce que c’est... oui, oui, ce ne peut être que cela... cette maudite lettre qui était pour lui, et que j’ai remise à sa mère.

MADAME LAUNAY, qui s’est assise à droite.

Quelle lettre ?

NANETTE.

Madame de Montserant lui en aura parlé, elle m’avait bien promis pourtant qu’il n’en saurait rien.

MADAME LAUNAY.

Que voulez-vous dire ?

NANETTE.

Eh bien ! oui, madame... vous savez bien, ce jour qu’il était revenu à la campagne... vous y étiez, vous, madame... vous vouliez partir, et vous êtes restée... je ne sais pas pourquoi.

MADAME LAUNAY.

Bien, bien ! après...

NANETTE.

Il y avait là un grand laquais qui venait le chercher... oh ! une vilaine figure ! madame se désolait ! et voilà qu’alors, on me remet secrètement une lettre pour M. Edgard.

MADAME LAUNAY, vivement.

Ah ! un enfant.

NANETTE.

Oui, le fils du fermier... le petit Charlot.

MADAME LAUNAY.

C’est ça... c’est ça... eh bien ! cette lettre ?

NANETTE.

J’ai eu peur que ce fût pour le faire partir plus vite et alors je l’ai bravement portée à madame. 

MADAME LAUNAY.

À sa mère...

NANETTE.

J’ai cru si bien faire.

MADAME LAUNAY.

Elle l’a lue ?

NANETTE.

Oh ! oui... car lorsqu’elle s’est trouvée mal, j’ai bien vu que c’était cela qu’elle serrait si fort dans la main... et qu’elle a caché tout de suite, en revenant à elle.

MADAME LAUNAY, se levant, avec explosion.

Elle l’a gardée ! sa mère...

NANETTE.

Là ! est-ce ma faute à moi ?... j’avais juré à madame de n’en parler jamais... j’ai tenu ma promesse, pourquoi a-t-elle tout dit à son fils ? MADAME LAUNAY.

Elle l’a gardée ! et pourquoi ?... dans quel but ?

NANETTE.

Dam ! tout ce que je sais... c’est M. que Edgard n’est pas parti... et que le soir, pendant que je la déshabillais, madame répétait en pleurant. « Il est sauvé. »

MADAME LAUNAY.

Sauvé !... lui ! et moi, moi !

NANETTE.

Et ça me fait bien plaisir.

MADAME LAUNAY, sans l’écouter.

Oh ! non, c’est impossible ! une mère, et pourtant...

Elle passe à gauche du théâtre.

ah ! j’étouffe... ma tête se perd... je n’ose comprendre... je ne puis... je...

Revenant vivement à Nanette et lui prenant la main.

Une lettre... c’était bien une lettre... pour lui... pour Edgard... apportée, par cet enfant qui te l’a confiée à toi... et tu l’as remise...

NANETTE.

À sa mère qui l’a lue.

MADAME LAUNAY.

Qui l’a gardée ! et quand elle retardait mon départ.

Avec explosion.

Oh ! c’est infâme !

Elle tombe dans un fauteuil à gauche du théâtre.

NANETTE, effrayée, la regardant.

Qu’a-t-elle donc... madame...

Madame de Montserant entre.

Ah ! madame de Montserant.

MADAME LAUNAY, se levant vivement.

Elle !

 

 

Scène XII

 

MADAME DE MONTSERANT, NANETTE, MADAME LAUNAY

 

MADAME DE MONTSERANT.

Oui, mon enfant... moi, qui viens te prendre comme je l’ai promis... prépare-toi à me suivre.

NANETTE.

Bien volontiers, madame... là tout à l’heure, M. Edgard, si vous saviez...

MADAME DE MONTSERANT.

Il est venu !

NANETTE, à part.

Oh ! je veux m’en retourner, je ne veux plus rester à Paris... Paris, ça m’est bien égal à présent.

Elle sort.

MADAME DE MONTSERANT.

Je suis heureuse de me retrouver près de vous, madame, pour vous exprimer une reconnaissance...

MADAME LAUNAY.

Pourquoi donc, madame ?...

MADAME DE MONTSERANT, l’observant.

Ce service que vous m’avez promis, que vous m’avez rendu peut-être, et que je paierais de ma fortune...

MADAME LAUNAY, la regardant.

De votre fortune, madame... ah ! c’est payer bien peu l’honneur d’une femme.

MADAME DE MONTSERANT, surprise et se troublant.

Sans doute... c’est plutôt par... de l’estime...

MADAME LAUNAY.

La vôtre, madame !... et croyez-vous qu’on voulût l’accepter ?

MADAME DE MONTSERANT.

Ce langage... je ne comprends pas ?

MADAME LAUNAY.

Oh ! vous ne pouvez comprendre en effet que cette femme dont vous vous plaisiez à faire rougir le front, à déchirer le cœur, puisse vous rejeter à son tour, la honte dont vous l’avez flétrie, les angoisses dont vous l’avez torturée !

MADAME DE MONTSERANT.

Qu’entends-je ?

MADAME LAUNAY.

Vous ne pouvez comprendre que de vous deux... la plus coupable ne soit pas elle.

MADAME DE MONTSERANT.

C’en est trop.

MADAME LAUNAY.

Vous ne pouvez comprendre qu’une lettre fatale dût la sauver, et que vous...

MADAME DE MONTSERANT, se cachant la tête dans ses mains.

Grand dieu !

MADAME LAUNAY.

Ah ! si fait, vous comprenez... car c’est vous qui tremblez maintenant... c’est vous qui baissez les yeux...

MADAME DE MONTSERANT.

Laissez-moi, laissez-moi partir.

Elle veut sortir.

MADAME LAUNAY, l’arrêtant.

Non, oh !... non... vous avez eu le courage de venir, et vous resterez.

MADAME DE MONTSERANT.

Cette violence.

MADAME LAUNAY.

Vous resterez... et pourquoi donc me fuir ? n’ai-je rien à vous dire, à mon tour ? n’ai-je pas de compte à vous demander ? vous m’avez parlé de l’honneur de votre fils, de l’orgueil de votre famille, de votre bonheur à vous ! et mon honneur, mon orgueil, mon bonheur... n’avez-vous pas tout foulé à vos pieds... tout ? car c’est vous qui avez ouvert l’abîme sous nos pas... c’est vous qui m’avez perdue...

MADAME DE MONTSERANT.

Madame !

MADAME LAUNAY.

Oui, vous ; car moi, faible, sans défense, je ne voulais pas d’une lutte où l’honneur pouvait succomber...Je repoussais son amour qui m’épouvantait... j’étais... je serais pure encore à ses yeux comme aux autres !... mais non... une passion folle, un scandale public blessait votre vanité, ébranlait vos espérances... Et pour réparer tout cela, qu’était-ce donc que l’honneur d’une pauvre femme, madame la comtesse ? Oh ? rien... vous m’avez refusé cette voiture, qui devait m’emporter loin de lui ; vous avez détourné ma lettre... vous avez étouffé ce cri d’une vertu que votre fils eût respectée ; et, lui laissant toute son audace, toute sa confiance, par une trahison que j’avais bien le droit de ne pas prévoir, vous m’avez livrée à lui, comme une passion d’un jour... une distraction d’un moment... vous avez dit : Va, va... porte-lui obscurément la honte et le désespoir... va, que cette femme soit perdue, et que mon orgueil soit sauvé.

MADAME DE MONTSERANT.

Grâce ! grâce !

MADAME LAUNAY.

Air : Époux imprudent, fils rebelle.

Ah ! cet orgueil, vous m’entendrez, madame,
Ce vain honneur que vous aviez rêvé,
En le payant du mien que je réclame,
Pensez-vous donc que vous l’avez sauvé...
Est-ce à ce prix qu’il peut être sauvé ?
Non, votre honneur, en me faisant descendre,
Plus bas encor, madame, est descendu ;
Et croyez-moi, vous avez plus perdu,
Que mon malheur ne peut vous rendre.

MADAME DE MONTSERANT.

Ah ! ne m’accablez pas... j’ai tant pleuré... tant souffert. Ce matin, ici, je n’aurais jamais supporté vos regards... et un moment, j’ai cru que j’allais tomber à vos pieds, pour vous demander grâce, et vous appeler ma fille.

MADAME LAUNAY.

Vous, ma mère !... vous qui m’avez flétrie... Ah ! ce titre dont j’eusse été fière, c’est moi qui le repousserais maintenant !... Ce que je veux, c’est qu’Edgard ne m’accuse plus de mensonge... ce que je veux, c’est qu’en me fuyant, lui que j’ai tant aimé, que j’aime plus que ma vie... il décide entre nous, à qui le mépris, madame.

MADAME DE MONTSERANT.

Mon fils à qui j’ai tout sacrifié, tout... Oh ! qu’il ne sache jamais... ce serait la honte et la mort à la fois.

 

 

Scène XIII

 

MADAME DE MONTSERANT, MADAME LAUNAY, EDGARD, VASSIGNY

 

VASSIGNY, dans la coulisse.

Et moi, je vous dis, jeune homme...

EDGARD, de même.

Moi, monsieur, je vous déclare...

MADAME LAUNAY, s’élançant.

Ah ! c’est lui... Edgard !

Il entre.

DE MONTSERANT, se jetant entre madame Launay et lui.

Ah !... mon fils !... c’est mon fils, madame !

VASSIGNY, entrant.

Puisque votre mère est ici, nous allons nous expliquer...

À madame de Montserant.

Voici ce que c’est, madame... Je quitte les Sancerre à l’instant... j’ai été inspiré par notre vieille amitié... j’ai été éloquent, pathétique, entraînant... le père a pleuré, la mère a pleuré, la jeune fille a pleuré, nous avons tous pleuré !... On pardonne à votre fils ses retards, son silence... ses folles amours...

Mouvement de madame Launay.

MADAME DE MONTSERANT.

Vassigny !...

VASSIGNY.

Des bêtises... et l’on vous attend ce soir, vous et lui, pour tout terminer... Mais monsieur que je rencontre à l’instant ne déclare qu’il n’ira pas... il m’appelle vieux fou, ce qui m’est bien égal... et il traite l’autorité des grands parents de despotisme... Tant mieux, il en restera au moins quelque part, c’est une consolation.

EDGARD.

Non, ma mère ; cette autorité, je la respecte... je vais quitter la France, je le veux... mais avant de partir, je vous déclare... solennellement ici... que dussé-je vivre pauvre, seul, abandonné... mademoiselle de Sancerre ne sera jamais ma femme.

VASSIGNY.

Et voilà qui n’a pas le sens commun... Vous avez tort.

MADAME DE MONTSERANT.

Non, monsieur, il a raison... Ma famille a une dette, que ses titres et ses biens ne paieraient pas... mais que la main et le cœur de mon fils peuvent seuls acquitter... C’est ce que j’ai de mieux, de plus cher à offrir.

Se retournant vers madame Launay.

Le refuserez-vous, madame ?

MADAME LAUNAY.

Qu’entends-je !

VASSIGNY.

Plaît-il ?

EDGARD.

Quel mystère !

MADAME DE MONTSERANT.

Edgard, soyez plus heureux que moi, et obtenez, comme une grâce... que je puisse un jour l’appeler ma fille.

EDGARD, passant à madame Launay.

Eugénie... Eugénie !... tant de bonheur !... Ce n’est point un rêve... ma mère consent... ma mère...

VASSIGNY.

Ah ! diable ah ! diable ! ah ! diable !

EDGARD.

Oh ! pourquoi détourner les yeux ? Ne m’avez-vous jamais aimé ?... ou plutôt...

À demi-voix.

crains-tu que j’en meure de joie ?

MADAME LAUNAY, émue.

Edgard !

EDGARD.

Air d’Aristippe.

C’en est fait, consens, sois ma femme.

MADAME LAUNAY.

Grand dieu ! que dit-il ?

VASSIGNY, à demi-voix.

Dans ce cas,
D’Amérique, il vient à madame,
Un oncle qu’on n’attendait pas ?

MADAME DE MONTSERANT.

Écoutez la voix d’une amie.

MADAME LAUNAY.

Madame !...

EDGARD.

Laissez-vous fléchir.

MADAME DE MONTSERANT.

C’est me pardonner.

EDGARD.

Eugénie !...

MADAME LAUNAY, tendant la main à Edgard, et regardant Mme de Montserant,  à demi-voix.

N’est-ce pas plutôt vous punir ?

Musique.

VASSIGNY, à demi-voix, à Mme de Montserant.

Ah ! ça, et l’autre ?... la passion ?... hein !... plus rien... Je vous disais bien... ces romans-là... ça finit quand on veut.

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