Un Jeune homme (Camille DOUCET)

Comédie en trois actes et en vers.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de l’Odéon, le 29 octobre 1841.

 

Personnages

 

ROBERT DURHAM

GEORGE

MAURICE PELLETIER

DUROSOIR

JOSEPH

CLÉMENT

MARIE BÉNARD

JULIENNE

URSULE

 

La scène se passe à Paris, chez Marie Bénard.

 

 

ACTE I

 

Salon de bon goût, porte au fond, portes de mi-latérales dans les angles à droite et à gauche. Petite porte de cabinet au fond, à la gauche du spectateur ; porte à sa droite sur le premier plan (chambre de Marie), une portière devant cette porte. En face, à gauche, une croisée. Table a la droite du spectateur ; petit bureau à gauche.

 

 

Scène première

 

ROBERT DURHAM, JOSEPH, JULIENNE

 

JULIENNE, à Joseph.

Un peu de patience...

JOSEPH.

Oui... mère Julienne.

Julienne rentre dans la salle à manger. À Robert Durham.

Nous voici dans la place ; entrez, mon capitaine.

ROBERT DURHAM.

Mon vieux, mon cher Joseph, c’est bien toi...

JOSEPH.

C’est bien vous ;

Mon bon monsieur...

ROBERT DURHAM.

Silence !... Un mot nous perdrait tous.

Oui, mon brave Joseph, après quinze ans d’absence,

C’est moi ! J’arrive enfin, le cœur plein d’espérance,

Et je trouve... Ah ! le ciel, par de nouveaux revers,

Devait-il me payer de ceux que j’ai soufferts !

JOSEPH.

Du courage, monsieur... C’est un malheur sans doute ;

Mais...

ROBERT DURHAM.

Et si le hasard ne t’eût mis sur ma route,

Je m’en allais pourtant, sans savoir en quel lieu...

JOSEPH.

Ce n’est pas le hasard, non, c’est la main de Dieu !

J’entendais, là, tout bas, comme une voix céleste

Qui me criait toujours : « Reste, vieux Joseph, reste ;

Ton maître reviendra... » Vous voilà revenu !

Et mon cœur... C’est mon cœur qui vous a reconnu.

Je ne vous voyais pas, car mes yeux... mais n’importe,

Vous étiez là, debout, triste devant la porte,

Presque en pleurs, comme au jour où nous disant adieu...

Enfin, enfin, c’est vous !

ROBERT DURHAM.

Trop tard peut-être.

JOSEPH.

Un peu.

Mais tout n’est pas perdu, croyez-moi.

ROBERT DURHAM.

Je l’espère.

Ah ! Joseph, quel métier que le métier de père !

Mais je ne puis comprendre...

JOSEPH.

Il faut lui pardonner.

Jeune, honnête, mais faible, on se laisse entrainer.

Figurez-vous, monsieur, c’est bien la plus belle âme !

À vingt ans, il était aussi doux qu’une femme.

Tout allait bien alors... Voilà trois ans, hélas !

Il m’aimait comme un père, et ne me quittait pas.

Moi, je veillais sur lui, la nuit, le jour, sans cesse...

Je vous l’avais promis et tenais ma promesse.

Mais enfin la vieillesse aux jeunes gens déplaît ;

Et puis un vieux valet n’est toujours qu’un valet...

ROBERT DURHAM.

Joseph !

JOSEPH.

Oh ! pas pour vous !... Las de mon bavardage,

Il chercha des amis de son rang, de son âge ;

Et le malheur voulut qu’un nommé Pelletier...

Pauvre George, j’eus beau dire, j’eus beau prier ;

J’eus beau parler de vous... Et pourtant il vous aime !

Il était entraîné, monsieur, malgré lui-même.

Ce maudit Pelletier... C’est un gaillard charmant,

Au physique... Au moral, c’est un vrai garnement.

Sa fortune sera, dit-on, des plus honnêtes ;

Mais jusqu’ici, néant.

ROBERT DURHAM.

Et que fait-il ?

JOSEPH.

Des dettes.

Et monsieur George aussi.

ROBERT DURHAM.

Des dettes !

JOSEPH.

Et beaucoup.

ROBERT DURHAM.

Quoi !... quand pour l’enrichir je me privais de tout !

Poursuis, mon vieux Joseph.

JOSEPH.

Oui, monsieur... Mon service

Déplut... et j’en suis fier... à ce monsieur Maurice.

ROBERT DURHAM.

Maurice ?

JOSEPH.

Oui, Pelletier... Maurice Pelletier.

ROBERT DURHAM.

Et que fit-il ?

JOSEPH.

Il fit... il me fit renvoyer.

C’est naturel, on est importun à mon âge ;

Mais ma fidélité le gênait davantage !

Quand je fus à la porte, il s’installa chez nous ;

Auprès de monsieur George, il nous desservit tous ;

Il le trompa, monsieur, d’une manière infâme ;

Il égara son cœur, mais sans changer son âme !

Et cependant, il fit ce qu’il put pour cela.

ROBERT DURHAM.

Mais ce nom, ce faux nom, Joseph...

JOSEPH.

Nous y voilà :

En me chassant, ainsi qu’un mauvais domestique,

On croyait s’affranchir d’un témoin véridique ;

On voulait m’éloigner ; mais je ne partis pas.

Je m’attachai, monsieur, comme une ombre à leurs pas.

Grâces à vos bontés, j’avais assez pour vivre...

Partout, en votre nom, je crus devoir les suivre ;

Je les suivis partout... Voilà par quel moyen

J’ai tout su, j’ai tout vu... plus de mal que de bien !

Monsieur George si bon, si simple, si modeste,

Ne put se garantir d’un exemple funeste...

Dès ce moment, adieu nos utiles travaux ;

On ne s’occupa plus que de chiens, de chevaux ;

On fut du Jockey-Club... on fit le gentilhomme...

On alla se loger à la place Vendôme.

Et, par faiblesse enfin, bien plus que par orgueil,

On se fit appeler monsieur George d’Erfeuil.

ROBERT DURHAM.

Par faiblesse...

JOSEPH.

Monsieur, c’est l’autre... toujours l’autre !

Mon indignation fut égale à la vôtre.

J’attendis monsieur George un jour... je lui parlai.

Pauvre enfant, il était si honteux, si troublé,

Il avait des remords que je ne puis vous peindre ;

Je voulais le gronder... je ne sus que le plaindre.

Il me soutint pourtant que monsieur Pelletier

L’aimait bien... que son père avait dû l’oublier...

Que loin de son pays, orphelin, sans ressource,

Il n’avait qu’un ami, dont le cœur et la bourse...

ROBERT DURHAM.

La bourse ! mais, Joseph...

JOSEPH.

Oui, vous me l’avez dit.

C’est encor quelque tour du Pelletier maudit.

Monsieur George, pourtant... c’est même son excuse...

Il a cru...

ROBERT DURHAM.

Je soupçonne une infernale ruse.

JOSEPH.

Et moi donc !... Mais c’est peu, monsieur, que tout ceci,

Il nous fallait en outre un crime, et le voici !

Cette jeune Marie... un ange d’innocence !

ROBERT DURHAM.

Tous deux ont, pour la perdre, été d’intelligence !

JOSEPH.

Tous deux n’est pas le mot... Monsieur George est charmant,

Il s’en est fait aimer tout naturellement,

Il voulait l’épouser... Elle l’aime... il l’adore...

Elle en était bien digne... elle en est digne encore !

Cependant elle aurait mieux fait de l’oublier,

N’est-il pas vrai ? Mais, grâce au monsieur Pelletier,

Afin de l’abuser tout fut mis en usage ;

Son père était absent pour un petit voyage ;

On lui dit que, malade, en chemin arrêté,

Sans elle il ne pouvait rétablir sa santé.

Qui se serait douté d’un pareil artifice !...

Elle partit, avec cette vieille nourrice,

Brave femme, un peu folle, et qui n’a rien compris.

Que devenir, que faire, une fois à Paris ;

La pauvre enfant n’osa retourner chez son père ;

Elle eut tort... Mais c’est tout, car sa vertu sévère...

ROBERT DURHAM.

Dieu le veuille.

JOSEPH.

Oui, monsieur, oui, c’est la vérité.

ROBERT DURHAM.

Mais, Joseph, comprends-tu quelle fatalité !

Lorsque je viens, au nom d’un père de famille,

Pour défendre l’honneur de cette, jeune fille,

Lorsqu’à son ravisseur je viens la réclamer ;

Ce ravisseur, Joseph, c’est... Comment le nommer !

JOSEPH.

Mon bon maître...

ROBERT DURHAM.

Ah ! j’ai peine à retenir mes larmes...

La fille de Bénard, mon vieux compagnon d’armes...

Oui, je la défendrai, j’en ai fait le serment.

JOSEPH.

Vous ferez bien, monsieur... Calmez-vous seulement.

Je crains, qu’en vous voyant, la pauvre demoiselle...

Vous désiriez la voir, et nous voici chez elle ;

C’est le point principal... Monsieur George y viendra.

ROBERT DURHAM.

George !

JOSEPH.

Le Pelletier par malheur y sera...

Que dis-je !... il est ici déjà, depuis une heure.

ROBERT DURHAM.

Chez elle !

JOSEPH.

Non, monsieur... Elle... elle est là qui pleure.

ROBERT DURHAM.

Marie !

JOSEPH.

Oui, chaque jour, c’est un nouvel affront ;

Ce matin, croiriez-vous... ? ils s’en repentiront !

N’osent-ils pas, malgré sa défense formelle,

Donner à deux fripons un déjeuner chez elle.

ROBERT DURHAM.

Comment ?

JOSEPH.

Ils ont même eu le front de l’inviter.

Monsieur Maurice est là qui fait tout apprêter...

ROBERT DURHAM.

Il est là !... Malheureux !... dans ma juste colère,

Je puis donc...

JOSEPH.

Arrêtez, monsieur !... qu’allez-vous faire ?

Il n’est pas temps encor de vous montrer, je crois.

ROBERT DURHAM.

Oui... c’est juste... avant tout, je le veux, je le dois,

J’ai promis à Bénard...

JOSEPH, à part.

Il nous traite en corsaires,

Ce brave capitaine.

ROBERT DURHAM.

Oh ! les pères, les pères !

 

 

Scène II

 

ROBERT DURHAM, JOSEPH, JULIENNE

 

JULIENNE.

Monsieur Joseph...

JOSEPH.

Eh bien ?

JULIENNE.

Pardon, mais je craindrais

Que monsieur Pelletier... Il va sortir... Après,

Monsieur pourra parler à madame Marie ;

En attendant, il faut...

Elle fait signe à Robert Durham d’entrer dans le cabinet au fond.

ROBERT DURHAM.

Ah !... Cette comédie !

JOSEPH.

Mon bon, mon cher monsieur, pour moi faites cela.

Entrez rien qu’un moment, dans cette chambre-là.

Pour le bonheur de tous, quand le ciel vous envoie,

N’allez pas... Moi, je pars de peur qu’il ne me voie...

Eh bien...

JULIENNE.

Le voici !

ROBERT DURHAM, entrant.

Soit... je te verrai dans peu ?

JOSEPH.

Je passerai ce soir à votre hôtel... Adieu.

À Julienne.

De la discrétion, surtout...

Il sort.

 

 

Scène III

 

MAURICE, CLÉMENT, JULIENNE

 

MAURICE.

Ah !... Julienne...

Madame ?

JULIENNE.

Est très souffrante.

MAURICE.

Encore...

À Clément.

Allez !... qu’il vienne

Sur-le-champ.

CLÉMENT.

Oui, monsieur.

MAURICE, à Julienne.

On l’attendra.

JULIENNE.

Pardon...

Mais elle ne peut pas...

MAURICE.

Tout de bon ?

JULIENNE.

Tout de bon.

MAURICE.

Soit !... on s’en passera... C’est quelque enfantillage.

JULIENNE, à part.

Vilain homme !...

CLÉMENT.

Est-ce tout, monsieur ?

À part, en regardant Julienne.

La vieille enrage !

Julienne sort.

 

 

Scène IV

 

MAURICE, CLÉMENT

 

MAURICE.

Oui... d’abord chez Chevet. De là chez Durosoir.

CLÉMENT.

Et le monsieur d’hier ?

MAURICE.

Je ne veux pas le voir.

Il se trompe.

CLÉMENT.

Il soutient pourtant comme un beau diable

Que monsieur Durham...

MAURICE.

Eh !... c’est bien !

À part.

C’est incroyable !

Haut.

Je ne le connais pas.

CLÉMENT, à part.

C’est quelque créancier.

MAURICE.

Passez vite à l’hôtel, prévenez le portier...

Quels que soient pour entrer les motifs qu’on lui donne

D’Erfeuil, dorénavant, n’y sera pour personne.

CLÉMENT.

Oui, monsieur.

MAURICE, à part.

Quant à moi, si ce vieillard maudit...

Haut.

Allez... et songez bien à tout ce que j’ai dit ;

Dans un quart d’heure ici que Durosoir se rende ;

Si George est à l’hôtel, dites-lui qu’il m’attende.

CLÉMENT.

Oui, monsieur.

MAURICE.

Que madame est sortie.

CLÉMENT, à part.

Elle est là...

Haut.

Oui, monsieur...

À part.

Je commence à croire...

MAURICE.

Eh bien ?

CLÉMENT, sortant.

Voilà !

 

 

Scène V

 

MAURICE, seul

 

C’était lui ! je ne puis en douter... Cette lettre...

Grâce au ciel, je la tiens et suis encor le maître.

Ils ne se verront pas !

Il lit.

« Châteauroux, le 27 août 1841. »

C’est le trente aujourd’hui.

« Je suis depuis hier dans cette ville où de graves intérêts m’ont forcé de me rendre ; je voulais en repartir tout de suite ; mais j’ai trouvé un de mes vieux camarades que le malheur accable, et je n’ai pu lui refuser les consolations de mon amitié ; c’est encore un sacrifice de deux ou trois jours peut-être que j’ai dû m’imposer ; mais bientôt je m’arracherai de ses bras pour voler dans les tiens... Je t’embrasse du plus profond de mon cœur.

« ROBERT DURHAM,

« Capitaine-armateur, Président du tribunal de Commerce de Washington. »

Tout est perdu, s’il parle un moment avec lui...

L’affreuse vérité, d’un mot est découverte,

Et tout ce que j’ai fait est fait en pure perte !

Non, je n’hésite plus... quoi qu’il puisse arriver,

Je suis allé trop loin pour ne point achever ;

Il le faut... mais Marie... oh ! devant cette femme,

Toutes les passions s’agitent dans mon âme,

Je l’aime quelquefois, quelquefois je la hais ;

C’est elle qui me perd et qui me rend mauvais !

De cet abîme il faut à tout prix que je sorte...

Qu’un jour me reste... un jour, c’est bien peu, mais n’importe,

C’est assez... Justement, aujourd’hui course au Bois,

Je puis gagner d’un coup tout ce que je lui dois ;

Si la chance est pour moi, je puis... quelle insolence !

Elle seule pouvait arrêter ma vengeance ;

Je ne résiste pas au charme de ses yeux...

Elle n’a pas daigné me voir... tant pis pour eux !

On vient, c’est lui... Du calme !...

 

 

Scène VI

 

MAURICE, GEORGE

 

GEORGE.

Eh ! mais quel air tragique !

Qu’as-tu donc ?

MAURICE.

Rien... sortons... il faut que je t’explique :

Monsieur Duval, tu sais...

GEORGE.

Fais ce que tu voudras,

D’affaires et d’argent je ne m’occupe pas ;

Monsieur mon intendant, quand il faudra conclure,

Vous présenterez l’acte à notre signature ;

C’est tout ce que je puis faire de mieux ; ainsi

Marie est là... je vais...

MAURICE.

Elle n’est pas ici.

GEORGE.

Bah !... mais elle déjeune avec nous...

MAURICE.

Au contraire ;

Ce déjeuner n’a pas le bonheur de lui plaire.

GEORGE.

Pourquoi donc ?

MAURICE.

Un caprice...

GEORGE.

Au fait, elle a raison,

Son caprice me donne une utile leçon.

Tout bien examiné, je ne puis plus me taire ;

Et je veux, sans retard, avouer le mystère.

MAURICE.

Quoi ?

GEORGE.

D’abord, je ne puis qu’y gagner, et vraiment

Je suis las de mensonge et de déguisement ;

Tout cela, vois-tu bien, me gêne et m’humilie ;

Préviens-en Durosoir, j’en préviendrai Marie.

MAURICE.

Mais Durosoir...

GEORGE.

Eh bien, avec ses soixante ans,

Il sait que la jeunesse est jeune très longtemps ;

Il nous pardonnera.

MAURICE.

Mais c’est de la démence,

Nous signons ce matin, et cette confidence...

D’ailleurs, tu le sais bien, je te l’ai dit cent fois,

Cela ne se peut pas.

GEORGE.

Cependant...

MAURICE.

Tu conçois

Qu’il faut, en pareil cas, agir avec prudence.

GEORGE.

Je ne dis pas non... mais...

MAURICE.

Un peu de patience...

Tes intérêts me sont aussi chers que les miens...

Durosoir nous attend.

GEORGE.

Je te suis...

À part.

Je reviens !

Ils sortent.

 

 

Scène VII

 

JULIENNE, puis ROBERT DURHAM

 

JULIENNE.

Eh bien, il n’entre pas ?... Pauvre chère Marie...

Après deux mois à peine... Oh ! Dieu l’a trop punie !

C’est toujours ce monsieur Pelletier... Elle attend,

Et n’a pas de la nuit, fermé l’œil un instant...

Ne vaudrait-il pas mieux, tous les jours je l’espère,

Partir pour Châteauroux et rejoindre son père...

D’avance, j’en suis sûre, il nous a pardonné.

Pourvu que ce vieillard, par Joseph amené,

Puisse nous être utile !... Essayons...

Elle va lui ouvrir.

Venez vite...

Il est parti... Je vais la chercher tout de suite.

ROBERT DURHAM.

Merci.

Elle sort.

Comment, lui dire... ?

À Julienne qui rentre.

Il faut peut-être... Eh bien ?

JULIENNE.

La voici... Je vous laisse...

Elle sort.

 

 

Scène VIII

 

ROBERT DURHAM, MARIE, puis JULIENNE

 

MARIE.

Ah !...

ROBERT DURHAM.

Qu’avez-vous ?

MARIE.

Rien... rien !

D’un peu d’émotion je n’ai pu me défendre,

Votre âge me rappelle un souvenir si tendre ;

Mais vous excuserez ce singulier accueil.

Vous venez pour...

ROBERT DURHAM.

Je viens... pour voir monsieur d’Erfeuil.

MARIE.

Comment ?

ROBERT DURHAM, à part.

Cela vaut mieux.

Haut.

Ignorant son adresse,

J’ai cru pouvoir venir chez vous...

MARIE.

Chez... sa maîtresse.

ROBERT DURHAM.

Madame...

MARIE.

Eh bien, monsieur, vous avez eu raison,

C’est juste, on vous l’a dit, vous l’avez cru.

ROBERT DURHAM.

Pardon...

MARIE.

En vain, dans la retraite, une femme se cache,

La honte l’y poursuit, le mépris l’en arrache ;

Le ciel, près de la faute, a mis le châtiment ;

Je ne vous en veux pas... Je souffre seulement.

ROBERT DURHAM.

Moi, je m’en veux... Un mot vous a fait de la peine ;

Mais si je vous disais le motif qui m’amène...

J’en jure sur l’honneur... oui, madame, je viens

Servir vos intérêts, même contre les miens !

MARIE.

Quoi ! monsieur...

ROBERT DURHAM.

Je ne puis en dire davantage...

Mais bientôt... jusque-là, fiez-vous à mon âge ;

Soyez certaine, au moins, que mon intention...

MARIE.

Je ne l’accuse pas, je vous crois noble et bon...

Je ne sais, mais pour vous, dans le fond de mon âme,

J’ai, quand je vous ai vu...

Julienne entre.

Que me veut-on ?

JULIENNE.

Madame,

C’est monsieur Durosoir.

MARIE.

Durosoir !

ROBERT DURHAM.

Durosoir...

MARIE.

Vous le connaissez ?

ROBERT DURHAM.

Non.

MARIE, à Julienne.

Je ne veux pas le voir.

Julienne sort.

ROBERT DURHAM.

Je vous gêne...

MARIE.

Restez, monsieur, je vous en prie ;

Un agent corrupteur, chevalier d’industrie,

Intrigant effronté, sans aveu, sans honneur,

Je ne le reçois pas.

ROBERT DURHAM.

Le nom porte malheur.

Je vis, à Bordeaux, lors de mon dernier voyage,

Un Durosoir, plus fort que le vôtre, je gage.

MARIE.

C’est difficile...

Julienne rentre.

Encore !

JULIENNE.

Il veut absolument

Parler à monsieur George, ou l’attendre un moment.

MARIE.

Il veut...

À part.

Oui, c’est à moi de lui céder la place.

Haut.

Qu’il entre.

À part.

Tous les jours des affronts... Je me lasse.

À Robert Durham.

Vous permettez ?

ROBERT DURHAM.

Madame...

Elle sort. À part.

Elle a du bon... C’est lui !

 

 

Scène IX

 

ROBERT DURHAM, DUROSOIR, JULIENNE

 

DUROSOIR, à Julienne.

Notre bel ange est donc invisible aujourd’hui ?

JULIENNE.

Oui, monsieur.

DUROSOIR.

J’espérais déjeuner avec elle.

JULIENNE.

Vous espériez fort mal.

DUROSOIR.

On n’est pas plus cruelle !

ROBERT DURHAM, à part.

Je me trompe.

Il s’assied à droite.

DUROSOIR, à Julienne.

Que veut ce personnage-ci ?

JULIENNE.

Je ne sais pas.

DUROSOIR.

Son nom ?

JULIENNE.

Je ne sais pas.

DUROSOIR.

Merci.

JULIENNE.

Il attend, comme vous.

DUROSOIR.

Nous attendrons ensemble...

À part.

J’ai vu ça quelque part !

Il s’assied de l’antre côté. Julienne sort.

 

 

Scène X


ROBERT DURHAM, DUROSOIR

 

ROBERT DURHAM, à part.

Si fait, il lui ressemble...

Il se lève, traverse le théâtre et va à Durosoir.

Monsieur, n’êtes-vous pas... ? Parbleu ! certainement !

Monsieur Durosoir ?

DUROSOIR.

Oui.

ROBERT DURHAM.

De Bordeaux ?

DUROSOIR.

Justement.

Aussi, je me disais... Quoi ! c’est bien vous !

ROBERT DURHAM.

Sans doute.

DUROSOIR.

Ma foi, je vous croyais au diable... ou sur la route.

ROBERT DURHAM.

Sur la route est le mot, car j’arrive... Je suis

Depuis dix jours en France, et d’hier à Paris ;

Mais j’ai des compliments à vous taire, je pense,

Vous avez prospéré, mon cher, en mon absence.

DUROSOIR.

D’abord j’ai rajeuni, n’est-il pas vrai ?

ROBERT DURHAM.

Beaucoup.

Vous êtes mieux portant...

À part.

Mieux habillé surtout.

Haut.

Ah çà ! vous avez donc déserté le commerce ?

DUROSOIR.

Pas du tout ! seulement, c’est en grand que j’exerce ;

La Bourse est aujourd’hui le bienheureux comptoir

Où je siège, non plus du matin jusqu’au soir,

Mais deux heures par jour... deux heures qui suffisent

Aux immenses effets que nos calculs produisent.

Vous viendrez, vous verrez... Là, chacun, tour à tour,

Perd, gagne, perd encore et regagne en un jour !

Là, sans distinction de fortunes ni d’âges,

Se heurtent jeunes, vieux, pauvres, riches, fous, sages ;

Tous y font leur partie ; et les observateurs

Qui n’y font rien... y font des études de mœurs !

ROBERT DURHAM.

C’est fort beau !

DUROSOIR.

Des marchands défendez-vous la cause ?

Chez eux, tout est mesquin ; chez nous, tout grandiose !

Ils ont, tout bonnement, des commis, des caissiers ;

Nous avons des agents de change et des banquiers !

Nous avons des clients, ils n’ont que des pratiques ;

Nous avons presque un temple, ils n’ont que des boutiques

Ils rampent, nous régnons ! De tout ce qui se fait

Nous sommes la balance et le centre... En effet,

Le monde est un torrent dont l’Europe est la source ;

L’Europe, c’est Paris ; et Paris, c’est la Bourse !

Oui, mon cher, dans le champ des spéculations

Le commerce se bat à coups de millions ;

La plus mince industrie est une découverte

Qui mène avant un mois l’inventeur...

ROBERT DURHAM.

À sa perte !

DUROSOIR.

Fi donc... Ses successeurs, je ne dis pas ; mais lui,

S’il doit faillir demain, il sait vendre aujourd’hui.

Ce sont là nos secrets, qui valent bien les vôtres ;

Nous nous enrichissons...

ROBERT DURHAM.

En ruinant les autres !

DUROSOIR.

J’allais le dire.

ROBERT DURHAM.

Eh quoi ! ces moyens odieux,

Vous n’en rougissez pas ?

DUROSOIR.

Mon cher, vous êtes vieux.

ROBERT DURHAM.

Vieux tant que vous voudrez... Mais, si votre jeunesse

S’achète à ce prix-là, j’aime mieux ma vieillesse.

D’ailleurs, je ne suis pas bien loin de vous, je crois ?

Vous avez ?

DUROSOIR, à demi-voix.

Soixante ans.

ROBERT DURHAM.

J’en ai cinquante-trois.

Si mes cheveux sont blancs, je n’y vois pas d’outrage ;

Je le dois au travail, bien plus encor qu’à l’âge.

Je ne suis ni ne fus un Caton, tant s’en faut ;

Mais j’aime et fais le bien, et je le dis tout haut ;

Malgré vos préjugés que mon bon sens réprouve,

J’honore la vertu partout où je la trouve.

DUROSOIR.

Et vous ne la trouvez nulle part !

ROBERT DURHAM.

Si parbleu !

J’ai voyagé beaucoup, et m’y connais un peu ;

Comme vous, j’en conviens, j’ai vu souvent le vice

Faire la probité dupe à son bénéfice ;

Mais plus souvent encor j’ai vu la probité

Prévaloir justement sur le vice écarté ;

Moi-même, qui vous parle et qui n’en fais pas gloire,

Je pourrais vous donner pour preuve mon histoire ;

Dans de fort mauvais pas je me suis rencontré,

Et de tous, je me suis loyalement tiré ;

Si pourtant je voyais un fourbe user d’adresse,

Je m’armais contre lui de sa propre finesse ;

C’était de bonne guerre et j’en avais le droit ;

Franc avec la franchise, avec l’adresse adroit,

Voilà ce qu’il faut être, et je le fus ; en somme,

Souvent comédien, mais toujours honnête homme.

DUROSOIR.

C’est sublime !... mon cher, en raisonnant ainsi,

Vous ne réussirez jamais.

ROBERT DURHAM.

J’ai réussi !

DUROSOIR.

Se peut-il !

ROBERT DURHAM.

En dépit de ma morale austère,

J’ai fait fortune et suis trois fois millionnaire.

DUROSOIR.

Vrai !... ce cher capitaine... Ah ! j’en suis enchanté !

Cela me raccommode avec la probité !

ROBERT DURHAM.

C’est heureux !

DUROSOIR.

Cependant, dites-moi, je vous prie,

Que fait votre vertu chez la jeune Marie ?

ROBERT DURHAM.

Quoi ! vous croiriez... ?

DUROSOIR.

Non pas ; par système et par goût,

Je ne crois jamais rien ; mais je soupçonne tout.

ROBERT DURHAM.

Mauvais sujet !... mais non, je ne viens pas pour elle.

DUROSOIR.

Vous faites bien... elle est d’espèce très rebelle ;

Un cœur ardent, mais fier, que l’amour a bronzé ;

Rien ne peut l’attendrir... elle m’a refusé !

ROBERT DURHAM.

C’est son plus bel éloge, et je devrais m’y rendre,

Si jamais à ce cœur j’avais osé prétendre ;

Mais je viens seulement pour un certain... d’Erfeuil.

DUROSOIR.

Qui de notre amazone a su fléchir l’orgueil.

ROBERT DURHAM.

Qu’en pensez-vous ?

DUROSOIR.

Du bien... c’est une âme biblique,

Vierge comme les bois de sa vieille Amérique !

Vous savez...

ROBERT DURHAM.

Oui... je sais qu’il est Américain.

DUROSOIR.

Mais, pour d’autres détails, remettons à demain...

D’Erfeuil et Pelletier doivent ici se rendre,

Excusez-moi près d’eux... je ne puis les attendre ;

Mais je reviens.

ROBERT DURHAM.

Pardon... dites-moi, s’il vous plaît ;

Quel intérêt chez eux vous conduit ?

DUROSOIR.

L’intérêt.

ROBERT DURHAM.

Je ne vous comprends pas.

DUROSOIR.

Vous savez mon système,

Gagner vite et beaucoup... J’en use pour moi-même.

J’ai trouvé deux moyens, et m’en sers sans regrets ;

J’en aurais trouvé dix que je m’en servirais !

Le premier, c’est la Bourse... Il est fort honorable.

L’autre, aussi lucratif, est moins recommandable...

Nous autres, jeunes gens, il nous faut force écus,

Et nous en empruntons quand nous n’en avons plus ;

La chose est naturelle et de tout temps s’est faite ;

Moi, j’en ai, je ne puis en emprunter... j’en prête ;

J’en fais prêter du moins..’. Pour tout concilier,

Nous sommes trois : un riche, un viveur, un huissier.

ROBERT DURHAM.

Un huissier ?

DUROSOIR.

Jusqu’au bout écoutez, je vous prie...

Argent, esprit, protêt, chacun son industrie...

Quand arrive un client, le viveur... et c’est moi

Qui me suis réservé cet agréable emploi,

Mange avec lui l’argent que le riche lui prête,

Et, quand tout est mangé, l’huissier vient et l’arrête.

ROBERT DURHAM.

Je vous comprends ; ainsi vos messieurs Pelletier

Et d’Erfeuil...

DUROSOIR.

Oh ! d’Erfeuil connaît très bien l’huissier !

Regardez... jugement et protêt, rien n’y manque...

Ce billet-là, mon cher, vaut un billet de banque.

C’est gentil, n’est-ce pas, de savoir que l’on peut

Envoyer ses amis en prison quand on veut ?

Si cependant cela doit vous rendre service,

Je vous le cède, avec deux où trois de Maurice.

ROBERT DURHAM.

Nous verrons.

DUROSOIR.

Sans façon, ils vous conviendraient fort.

ROBERT DURHAM.

Peut-être.

DUROSOIR.

Eh bien ?

ROBERT DURHAM.

Merci, plus tard.

DUROSOIR.

Vous avez tort

Nos messieurs vont tenter quelque nouvelle affaire,

Et s’adressent à moi, leur refuge ordinaire.

ROBERT DURHAM.

Vous leur prêtez encor ?

DUROSOIR.

Sans doute, Pelletier

D’une vieille danseuse est l’unique héritier ;

L’autre m’est peu connu, mais je le crois honnête.

Leur liberté, d’ailleurs, nous répond de leur dette.

J’ai pensé seulement, puisqu’ils sont si pressés,

Devoir les condamner aux intérêts forcés.

Ergo, je leur ai dit qu’un malheur qui m’arrive

De leur rendre service en ce moment nous prive ;

Mais qu’un de mes amis, riche et fort exigeant,

Veut bien, à très haut prix, leur livrer son argent ;

Grâces à ce moyen, sans en avoir la honte,

En leur faisant plaisir, j’y trouve aussi mon compte.

Mais par un contretemps dont je suis désolé,

Notre bailleur... de nom en province est allé ;

On l’attend d’heure en heure à ce que l’on assure ;

J’y cours, je m’en empare et reviens pour conclure ;

Vous vouliez tout savoir, vous savez tout... Je pars.

À part.

Un homme à millions mérite des égards.

Haut.

Adieu, mon capitaine.

ROBERT DURHAM.

À bientôt.

DUROSOIR.

Je l’espère.

À la fenêtre.

Ah !... Je n’ai plus besoin de votre ministère...

Voici nos jeunes gens.

ROBERT DURHAM.

Tous les deux ?

DUROSOIR.

Oui.

ROBERT DURHAM.

Pardon...

Je voudrais... Je ne puis leur dire encor mon nom...

Plus tard, vous comprendrez... mais cela m’embarrasse ;

Comme un de vos amis, présentez-moi, de grâce...

DUROSOIR.

Parbleu !... bien volontiers.

ROBERT DURHAM, à part.

Je vais donc le revoir !

DUROSOIR.

C’est convenu.

ROBERT DURHAM, à part.

Mon cœur bat de crainte et d’espoir.

DUROSOIR, à George et à Pelletier.

Arrivez donc !

 

 

Scène XI

 

ROBERT DURHAM, DUROSOIR, GEORGE, MAURICE, MARIE, cachée

 

ROBERT DURHAM, à part.

C’est lui, c’est lui !

MARIE, soulevant la portière.

George !

ROBERT DURHAM, à part.

Oh ! que faire ?

MAURICE, entrant.

Ici, déjà, tous deux.

DUROSOIR.

Oh ! c’est une autre affaire ;

Voici monsieur...

MAURICE, à Robert Durham.

Monsieur... C’est trop aimable à vous ;

Soyez, comme un ami, le bienvenu chez nous.

À George.

Mon cher d’Erfeuil.

ROBERT DURHAM, à part.

Se taire après quinze ans d’absence !

MAURICE, à George en montrant Durham.

Voici l’ami Duval.

ROBERT DURHAM.

Duval.

DUROSOIR.

Pardon...

ROBERT DURHAM, bas, à Durosoir.

Silence !

DUROSOIR, bas.

Mais...

ROBERT DURHAM, bas.

Mille écus pour vous si vous ne dites rien...

Vous comprenez...

DUROSOIR, bas.

Parbleu ! c’est-à-dire très bien !

ROBERT DURHAM, à Maurice.

Sachant que vous étiez très pressé de conclure,

Je suis monté chez vous en sortant de voiture ;

On ne m’a pas reçu.

MAURICE.

Comment !

ROBERT DURHAM.

Mais, Dieu merci,

J’ai trouvé Durosoir, qui m’a conduit ici...

MAURICE.

C’est juste... Un importun dont j’ai craint la visite.

Mais si nous déjeunions ?

ROBERT DURHAM.

Volontiers.

MAURICE.

Tout de suite.

Il sort.

DUROSOIR, à Durham.

Ah çà, me direz-vous... ?

ROBERT DURHAM.

Plus tard... Qu’a donc d’Erfeuil ?

DUROSOIR.

Rien, c’est un bon enfant, mais il est plein d’orgueil ;

Les affaires d’argent pour lui sont un supplice.

ROBERT DURHAM.

Ah !... vous me proposiez tout à l’heure un service ;

J’accepte... ce billet...

DUROSOIR.

Vous voulez... ? Le voilà.

ROBERT DURHAM.

Six mille francs... Tenez, vite...

DUROSOIR.

C’est bien cela.

MAURICE.

À table... Venez-vous ?

GEORGE, à part.

Si Marie...

MAURICE, à Durosoir et à Robert Durham.

Il me semble

Que vous faites aussi des affaires ensemble.

DUROSOIR.

Pourquoi pas ?

MAURICE.

C’est permis.

ROBERT DURHAM, lui montrant le billet de George.

Voyez.

MAURICE.

Oh ciel !

ROBERT DURHAM.

Eh bien...

C’est entre nous.

MAURICE.

Oui... mais...

ROBERT DURHAM.

D’Erfeuil n’en saura rien.

DUROSOIR, à part.

Si je...

ROBERT DURHAM, à Durosoir.

N’ayez donc pas cette mine attrapée !

Haut.

À table !

DUROSOIR.

Allons !

Ils sortent.

MAURICE, voyant Marie.

Marie !...

MARIE, soulevant la portière.

Oh !... comme il m’a trompée !

 

 

Scène XII

 

MAURICE, MARIE

 

MARIE.

Monsieur Maurice... un mot... Je veux... je veux savoir

Pourquoi monsieur d’Erfeuil...

MAURICE

Il brûle de vous voir ;

Mais ces messieurs... Bientôt... Permettez qu’il finisse,

Il sera tout à vous.

MARIE.

C’est faux, monsieur Maurice.

MAURICE.

Madame !

MARIE.

Écoutez-moi... Les femmes ont au cœur

Un infaillible instinct, surtout pour le malheur.

Je sais tout, vous cherchez en vain à le défendre.

George me trompe.

MAURICE.

Lui !

MARIE.

C’est facile à comprendre.

Si ce n’était pas vrai, pourquoi me fuir ?... Pourquoi

Deux fois sans me parler est-il venu chez moi ?

Pourquoi ?... vous le savez sans que je vous le dise,

C’est qu’il ne m’aime plus.

MAURICE.

Mais...

MARIE.

C’est qu’il me méprise.

MAURICE.

Madame...

MARIE.

Il me méprise... Et monsieur Durosoir

Me l’a bien dit hier, et c’est facile à voir !

Il vient, ou ne vient pas, comme chez sa maîtresse !

Sans même s’excuser il manque à sa promesse ;

Et déjà ses amis, sans ma permission,

Comme dans une auberge, entrent dans ma maison !

Et j’ai tort de me plaindre, et, lorsque je demande

À le voir, il me fait répondre que j’attende.

Oh ! tout cela, monsieur, vous qui le défendez.

Si ce n’est du mépris, qu’est-ce donc ? répondez !

MAURICE.

Je ne le défends pas, je le crois sans excuse...

Un homme a toujours tort quand une femme accuse ;

Mais une femme, avec son infaillible instinct,

Dans tout ce que l’on fait, voit le mal qu’elle craint.

Au surplus, si d’Erfeuil a tort, c’est son affaire ;

La vôtre est d’en douter... la mienne est de me taire.

Pourtant je vous dirai que véritablement,

Je ne vous trouve pas raisonnable.

MARIE.

Comment !

MAURICE.

Dans la position où vous vous êtes mise,

Cette extrême rigueur est-elle bien permise ?

Je ne vous parle ici que dans votre intérêt ;

Croyez-moi, tôt ou tard, vous en aurez regret ;

C’est peut-être un malheur, mais ce n’est pas un crime ;

On peut rompre un lien qui n’est pas légitime ;

Je suis sûr que d’Erfeuil est bien loin d’y penser ;

Mais à s’en souvenir n’allez pas le forcer ;

Ce que nous redoutons le plus, c’est l’exigence ;

Et l’on ne nous retient qu’avec de l’indulgence.

Du reste, il ne faut pas ainsi vous affliger ;

Quand arrive un malheur il est temps d’y songer ;

Ce que ne ferait pas une femme ordinaire,

D’autres... vous, par exemple, ont le droit de le faire.

Une fois qu’on a pris son parti là-dessus,

Le plaisir étourdit et l’on n’y pense plus ;

Une femme aisément, quand elle est jeune et belle...

MARIE.

Assez, monsieur, assez !...

DUROSOIR, en dehors.

Maurice !

MARIE.

On vous appelle !

ROBERT DUHHAM, au fond, à part.

Que vois-je !

Haut.

Arrivez donc !

MAURICE.

Me voilà !

À Marie.

Songez-y.

Il est temps de choisir... choisissez.

Il sort.

 

 

Scène XIII

 

MARIE, seule

 

J’ai choisi !

Elle écrit.

« Monsieur... Vous venez de me rappeler mon devoir en tâchant de me le faire oublier ; vous m’avez donné à choisir entre l’infamie et le repentir... Mon choix ne pouvait être douteux... Je vous défends de reparaître jamais devant moi... Quant à M. d’Erfeuil, je l’attendrai chez mon père. »

« MARIE BÉNARD.»

Elle se lève.

C’est bien, et maintenant, grâce au ciel qui m’éclaire,

Je connais mon devoir et je m’en vais le faire ;

Je vais... On vient... déjà !

Elle entre dans le cabinet au fond du théâtre à gauche.

 

 

Scène XIV

 

DUROSOIR, MAURICE, ROBERT DURHAM, GEORGE

 

DUROSOIR, à Maurice.

Tant pis pour vous, mon cher,

Pourquoi diantre arriver au moment du dessert ?

MAURICE.

Quelqu’un me demandait.

DUROSOIR.

Bah ! la raison est bonne !

Quand je déjeune, moi, je ne connais personne.

Quelqu’un vous demandait ; eh bien, à ce quelqu’un

On dit : « Mon cher monsieur, vous n’êtes pas à jeun,

Moi, j’y suis... » Attendez !

MAURICE.

Qu’importe !... après la Bourse,

J’en serai plus léger pour aller à la course.

DUROSOIR.

Soit... Ah çà ! signons-nous ? la Bourse n’attend pas ;

Il donne la plume à Maurice, qui va à la table et signe.

Voilà ce qu’on appelle un aimable repas ;

L’un des amphitryons nous fausse compagnie ;

Duval avec d’Erfeuil parle géographie ;

Quant à moi, de Boston au Pérou promené,

Je me suis fort instruit... mais j’ai mal déjeuné.

MAURICE, après avoir signé.

Aussi pourquoi d’Erfeuil n’a-t-il pas... ?

ROBERT DURHAM.

C’est ma faute,

Et peut-être encor plus la vôtre..., mon cher hôte.

MAURICE.

À moi ?

ROBERT DURHAM.

Vous m’invitez, et vous me laissez là...

On n’a jamais traité les gens comme cela.

Durosoir m’ennuyait avec sa politique,

Pour distraire d’Erfeuil, j’ai parlé d’Amérique ;

J’y suis resté quinze ans, c’est presque mon pays,

C’est le sien... Le hasard nous a faits bons amis.

À George.

N’est-ce pas ?

Il lui serre la main.

DUROSOIR.

C’est très bien, mon cher, mais le temps passe,

Ne recommencez pas vos voyages, de grâce ;

Il prend la plume et la donne à George.

À votre tour.

GEORGE.

C’est juste.

Il va pour signer.

ROBERT DURHAM, à part.

Il va signer !

Haut.

Parbleu !

Puisque vous attendez des lettres, avant peu,

Vous pouvez en avoir...

GEORGE, s’arrêtant.

Comment cela ?

ROBERT DURHAM.

J’y songe...

Oui, le journal l’annonce.

DUROSOIR, l’interrompant.

Alors, c’est un mensonge.

ROBERT DURHAM.

Pas du tout.

GEORGE.

Que dit-il ?

ROBERT DURHAM.

Il dit que deux vaisseaux,

Le George et le Robert, sont entrés à Bordeaux.

GEORGE.

Le George et le Robert ?

ROBERT DURHAM.

Demain... ce soir peut-être...

Vous pouvez, par l’un deux, recevoir une lettre.

MAURICE, bas, à Durosoir.

Mais arrêtez-le donc !

DUROSOIR, bas, à Robert Durham.

Vous gâtez tout...

ROBERT DURHAM, bas, à Durosoir.

Non.

DUROSOIR, bas, à Robert Durham.

Si !

ROBERT DURHAM, à George.

Eh bien ?

GEORGE, bas.

J’aurais voulu...

ROBERT DURHAM, bas.

Me parler ?... Soit... ici...

Dans une heure !

GEORGE.

Oui, monsieur.

ROBERT DURHAM, bas.

Ne signez pas.

Haut.

Ah ! diable !

MAURICE.

Qu’est-ce donc ?

ROBERT DURHAM.

Moins que rien... Le mal est réparable...

Cet argent...

MAURICE.

Quoi ?

ROBERT DURHAM.

Chez moi je l’ai laissé !

MAURICE.

Comment ?

Mais il faut qu’aujourd’hui...

ROBERT DURHAM.

Parbleu, certainement !

Je regrette beaucoup de vous le faire attendre ;

Mais venez, à la Bourse, à trois heures, me prendre,

Nous monterons chez moi... je vous le remettrai.

À George.

Vous viendrez ?

GEORGE.

Oui, monsieur.

ROBERT DURHAM, bas, à George.

Je reviens.

GEORGE, bas.

J’y serai.

ROBERT DURHAM, haut.

Ainsi, c’est convenu.

À Maurice.

Dans trois heures...

Bas, à George.

Dans une...

GEORGE, à part.

Quel espoir !

DUROSOIR, à part.

Tout cela n’est pas clair.

ROBERT DURHAM, à Maurice.

Sans rancune.

DUROSOIR, bas, à Robert Durham.

Mais.

ROBERT DURHAM.

Chut !

Robert Durham emmène Durosoir par la porte du fond, et fait signe à George de prendre l’escalier qui est dans l’angle. George sort. Maurice revient en scène ; Clément paraît au fond, après avoir rencontré Robert Durham.

 

 

Scène XV

 

MAURICE, CLÉMENT

 

MAURICE.

Quel contretemps !

CLÉMENT, au fond.

Tiens ! tiens !

MAURICE.

Que me veut-on ?

CLÉMENT.

Pardon... c’est ce monsieur... Monsieur le connaît donc ?

MAURICE.

Quel monsieur ?

CLÉMENT.

Ce monsieur que j’ai mis à la porte.

MAURICE.

Vous ?

CLÉMENT.

Monsieur m’avait dit d’en agir de la sorte.

MAURICE.

Quand cela ?

CLÉMENT.

Mais...

MAURICE.

Voyons, parlez...

CLÉMENT.

Hier au soir.

Ce monsieur qui voulait absolument vous voir.

MAURICE.

Moi ?

CLÉMENT.

Non... monsieur... Durham.

MAURICE.

Hein ! celui qui me quitte ?

CLÉMENT.

Oui, monsieur... je l’ai bien reconnu tout de suite,

Et...

MAURICE.

Ce n’est pas possible... hier... ce n’est pas lui !...

Non... il était absent... Cependant, aujourd’hui,

J’éprouve je ne sais quelle crainte instinctive ;

Je crois voir un malheur dans tout ce qui m’arrive.

Quel serait leur dessein ?... Est-ce que par hasard

Ils voudraient... ? c’est possible... et déjà ce retard...

Oui... George est inquiet plus qu’à son ordinaire ;

Au moment de signer, il tremblait de le faire ;

Duval lui parlait bas... et j’ai cru dans leurs yeux

Surprendre des regards qu’ils échangeaient entre eux.

Durosoir ne dit rien... mais, jusqu’à son silence,

Tout me fait soupçonner qu’ils sont d’intelligence ;

George veut m’échapper... mais je le tiens encor !

Nous verrons, nous verrons, qui sera le plus fort !

D’un mot, je pouvais tout sur cet esprit crédule ;

Il m’eût appartenu sans crainte et sans scrupule ;

Ce moyen était sûr... et, prêt à l’employer,

Je ne sais quel remords est venu m’effrayer ;

Essayons !... Ces vaisseaux arrivés d’Amérique,

Rendront bien pour un jour la nouvelle authentique.

C’est cela !... c’est cela !... Clément...

CLÉMENT.

Monsieur ?

MAURICE.

Je sors.

Si George vient pendant que je serai dehors,

Qu’il attende !

CLÉMENT.

Oui, monsieur.

MAURICE.

Je reviens tout de suite.

CLÉMENT.

Oui, monsieur.

MAURICE, à part.

Maintenant, je cours à leur poursuite.

Ah ! messieurs, contre moi vous vous êtes liés ;

Mais vous n’en êtes pas encore où vous croyez !

Il sort.

 

 

Scène XVI

 

CLÉMENT, puis MARIE

 

CLÉMENT.

Nous allons bien... Autant que je puis m’y connaître,

Tous ces braves gens-là...

MARIE, sortant du cabinet.

Clément, pour votre maître.

Elle lui donne la lettre.

CLÉMENT, regardant l’adresse.

Monsieur Maurice. Il va revenir à l’instant.

MARIE.

C’est égal, portez-lui cette lettre, il l’attend !

CLÉMENT.

Il m’a dit...

MARIE.

Je vous dis qu’il attend cette lettre.

N’importe où, sur-le-champ, il faut la lui remettre...

CLÉMENT, à part.

Je l’aurais parié.

Haut

J’y vais, madame.

À part.

Au fait,

C’est assez naturel, entre amis ça se fait.

MARIE.

Eh bien ?

CLÉMENT.

J’y vais.

À part.

Elle est terriblement pressée !

Il sort.

 

 

Scène XVII

 

MARIE, puis JULIENNE

 

MARIE.

Moi, je vais accomplir ma tâche commencée.

Elle sonne, Julienne paraît.

Julienne...

À part.

Il le faut...

JULIENNE.

Chère enfant, qu’avez-vous ?

Vous pleurez...

MARIE.

Nous partons ce soir pour Châteauroux !

 

 

ACTE II

 

Même décor.

 

 

Scène première

 

GEORGE, MAURICE, JULIENNE

 

George est assis auprès de la table, la tête appuyée dans ses mains. Maurice est derrière lui debout. Julienne sort de chez Marie.

MAURICE, à Julienne.

Chut !...

JULIENNE.

Comment va-t-il ?

MAURICE.

Mieux... mais il aurait besoin

De rester un peu seul pour pleurer sans témoin.

Je vais sortir, à tous tu défendras l’entrée...

Que fait madame ?

JULIENNE.

Elle est... elle n’est pas rentrée.

MAURICE.

C’est bien... Si par hasard elle arrive avant moi,

Sans voir George, dis-lui de m’attendre...

JULIENNE.

Pourquoi ?

Trouvez-vous qu’il ait tort ?

ROBERT DURHAM.

Non pas, diable ! non pas ;

Un bon fils ne peut trop pleurer en pareil cas...

Mais la nouvelle...

JULIENNE.

Est sûre.

ROBERT DURHAM.

Et par qui l’a-t-on sue ?

JULIENNE.

Par monsieur Pelletier qui tantôt l’a reçue.

ROBERT DURHAM, à part.

Toujours lui !

Haut.

C’est égal, je m’en vais lui parler ;

Puisqu’il a du chagrin, il faut le consoler.

JULIENNE.

Vous ne resterez pas trop longtemps ; ma maîtresse

Attend là pour entrer qu’il soit seul... Je vous-laisse.

Elle sort.

 

 

Scène III


GEORGE, ROBERT DURHAM

 

ROBERT DURHAM, à part.

Décidément j’arrive à propos.

Il va s’asseoir auprès de George.

Me voici ;

Vous êtes malheureux, je viens vous voir.

GEORGE.

Merci.

Oui, je suis malheureux, allez, et bien coupable ;

Ce matin, ignorant la perte qui m’accable,

Je vous ai dit... J’en suis bien puni maintenant,

Mon père est mort, monsieur, mort depuis plus d’un an

J’aurais dû le penser, mais c’était trop horrible...

Tout, excepté cela, me paraissait possible ;

Que voulez-vous ! c’est mal, mais j’aimais mieux encor

Accuser son oubli que soupçonner sa mort !

ROBERT DURHAM, à part.

Noble enfant !

GEORGE.

Je devrais avoir plus de courage,

N’est-ce pas ?... c’est honteux de pleurer à mon âge ;

Un homme, sans se plaindre, à tout doit résister ;

Non... le sort a des coups qu’on ne peut supporter.

Moi, j’étais calme, heureux comme quand on espère,

Et je vous attendais pour parler de mon père ;

Je vous aurais conté mes rêves de bonheur ;

J’éprouvais le besoin de vous ouvrir mon cœur ;

Une sorte d’instinct que je ne puis comprendre

M’attirait près de vous...

ROBERT DURHAM.

Pourquoi vous en défendre ?

GEORGE.

Il me semblait... J’ai tort de songer à cela :

Qu’est-ce que ça vous fait ce que je vous dis là !

Mais enfin vous veniez d’Amérique, et peut-être

Vous auriez pu là-bas, par hasard, le connaître ;

Me dire : « Je l’ai vu ; » me dire : « Il pense à vous ! »

Alors, je vous aurais rendu grâce à genoux ;

Je vous aurais aimé... je vous aimais d’avance !

Oh ! pourquoi m’avez-vous donné cette espérance,

Qui fait que ma douleur est plus cruelle encor...

Laissez-moi, laissez-moi pleurer... mon père est mort !

Moment de silence. Durham se lève.

ROBERT DURHAM.

Adieu donc ! je craindrais que ma voix fût suspecte

En combattant des pleurs que j’estime et respecte ;

Je venais pour vous voir... vous l’aviez désiré...

Si vous le désirez encor, je reviendrai ;

Je n’abuserai pas de votre patience,

Je ne vous dirai pas même ce que je pense...

GEORGE.

Quoi donc !

ROBERT DURHAM.

Avant de croire un malheur aussi grand,

On accuse d’erreur celui qui vous l’apprend ;

On demande une preuve au-dessus de la vôtre ;

Et, sans s’y rendre encore, on en attend une autre.

GEORGE.

Mais, monsieur...

ROBERT DURHAM.

On se trompe aisément d’aussi loin.

Moi-même, en ce moment...

GEORGE.

Eh bien ?

ROBERT DURHAM.

J’en suis témoin.

GEORGE.

Vous !

ROBERT DURHAM.

Un de mes amis, père d’un fils unique,

Pour le faire élever, l’amena d’Amérique,

Le mit dans le premier collège de Paris,

Et fut, de son côté, travailler pour ce fils...

Pendant près de dix ans de cruelle souffrance,

Le sort, sans la lasser, éprouva sa constance ;

À sa ruine tout à la fois conspirait,

Ce qu’il avait gagné, la mer le dévorait ;

Chaque jour l’accablant d’une perte nouvelle,

Sa fortune entrainait son crédit avec elle ;

Cependant, enrichi des débris de son bien,

Son fils ignorait tout, et ne manquait de rien ;

C’était le seul bonheur de ce malheureux père !...

Tout à coup, le destin cesse d’être contraire ;

La chance se retourne, et voici que d’abord

Un vaisseau qu’il croyait naufragé rentre au port ;

Ses magasins à sec de richesses s’emplissent ;

Il n’a plus qu’à vouloir, tous ses vœux s’accomplissent

En moins de temps encor qu’il ne les a perdus,

Ses capitaux lui sont au centuple rendus ;

Il les a payés cher, mais qu’importe, il oublie,

Car son fils sera riche, et sa tâche est remplie.

Il peut partir, il part sur un de ses vaisseaux ;

La semaine dernière, il arrive à Bordeaux ;

Je l’y trouve... À Paris, en poste, il va se rendre ;

Pour embrasser son fils il ne veut rien attendre ;

Jugez de sa douleur... il apprend... c’est affreux !

Il apprend que ce fils, qu’il devait croire heureux,

Jouet d’un faux ami, qui lâchement l’abuse,

Doute de l’amitié de son père, et l’accuse ;

Que, manquant des secours dont un vol l’a privé,

À ce point de détresse il en est arrivé

De souscrire, au moyen de manœuvres honteuses,

Sous un nom frauduleux, des dettes frauduleuses ;

Voilà ce que produit l’absence tous les jours ;

Ce que font les méchants par d’infâmes discours ;

Ce jeune homme était bon, un fripon s’en rend maître,

Il le trompe, il l’exploite, il en viendra peut-être,

Qui sait, pour l’entrainer encore plus avant.

À supposer la mort de son père vivant !

Mais pardon, je m’emporte et je dois...

GEORGE.

Au contraire.

Continuez, monsieur, continuez...

ROBERT DURHAM.

Le père

Voulait d’abord voler au secours de son fils ;

Il n’en eut pas la force, il resta... je partis.

À peine débarqué, je cherchai ce jeune homme

Dans toutes les maisons de la place Vendôme.

GEORGE.

Quoi !

ROBERT DURHAM.

Mais comprenez-vous ce nouvel embarras...

Je devais l’y trouver... on ne l’y connaît pas !

Je ne sais plus que faire... où porter cette lettre...

Il est Américain comme vous, et peut-être

Je vous aurais prié, dans tout autre moment,

De vouloir bien...

GEORGE.

Parlez.

ROBERT DURHAM.

Mais j’abuse vraiment.

GEORGE.

Monsieur... je veux savoir le nom de ce jeune homme.

ROBERT DURHAM.

Non... vous êtes trop bon...

GEORGE.

Il se nomme ?

ROBERT DURHAM.

George Durham.

GEORGE.

Durham !... c’est impossible !...

ROBERT OURHAM.

Eh bien !

Qu’avez-vous donc, monsieur d’Erfeuil ?

GEORGE, à part.

D’Erfeuil !

Haut.

Rien... rien.

Si !... j’ai... je le connais ; donnez-moi cette lettre ;

Donnez-la-moi... je puis... je veux la lui remettre !

ROBERT DURHAM.

Cela vous gênera...

GEORGE.

Non... donnez...

Il prend la lettre et voit l’écriture.

Dieu !... Grand Dieu !

Sortez ! il va l’avoir, je vous le jure !

ROBERT DURHAM.

Adieu.

Il sort.

 

 

Scène IV

 

GEORGE, seul, ouvrant la lettre

 

Je ne me trompe pas ! c’est bien de lui ! mon père !...

Il était à Bordeaux la semaine dernière ;

Il m’écrivait... Mon Dieu !... mais alors il vit donc !

Et Maurice m’a dit... Quel horrible soupçon !

Maurice, que j’aimais... oh non... c’est faux, j’espère !

Cependant, c’est écrit... c’est écrit par mon père !...

« Rien n’est sacré pour cet homme... Il te trompe dans tout ce que tu as de cher, dans ton honneur, dans ta fortune, dans ton amour... »

Dans mon amour !... Ainsi... non, je ne puis penser...

Marie !... et cependant il voulait me forcer...

Encore ce matin, il me parlait contre elle ;

Il me trouvait trop bon de lui rester fidèle ;

Il me plaignait... et moi, je ne comprenais pas

Qu’en me plaignant tout haut, il m’outrageait tout bas !

Elle, de son côté, m’évite et me redoute ;

C’est cela... tous les deux, ils sont d’accord sans doute !

Oh !... de mon dévouement si c’était là le prix !

Je n’aurais point assez de haine et de mépris ;

Je n’aurais point assez de colère et d’injures.

Pour venger mon affront et punir les parjures !

Mon père, je le sens à mon juste courroux,

Votre fils peut encore être digne de vous !

Julienne a traversé le théâtre et est allée à la porte de Marie.

 

 

Scène V

 

GEORGE, MAURICE, JULIENNE, MARIE

 

MARIE, à Julienne.

Je ne veux pas le voir.

JULIENNE, montrant Maurice qui entre.

C’est lui.

Julienne sort.

MAURICE, à Marie.

Madame...

GEORGE, se retournant.

Ensemble !

MARIE, à part.

Quel regard !

MAURICE, à George.

Qu’as-tu donc !

MARIE.

Je vais...

GEORGE, la retenant.

Restez !

MARIE, à part.

Je tremble...

GEORGE, à Maurice.

Monsieur... vous m’avez dit que mon père était mort...

Vous en avez menti... mon père vit encor !

MARIE, à part.

Oh ciel !

GEORGE, à Maurice.

Vous m’avez dit qu’oubliant sa tendresse,

Sans ami, sans soutien, il laissait ma jeunesse...

Vous en avez menti !

MAURICE.

George...

GEORGE.

Vous m’entendrez !

Et quand j’aurai fini, monsieur, vous répondrez.

Vous m’avez dit que, seul, étranger sur la terre,

Je n’avais plus que vous... et cependant mon père,

Mon noble père, pauvre alors, riche aujourd’hui,

Veillait sur son enfant et s’épuisait, pour lui !...

Chaque fois qu’un vaisseau descendait vers la France,

Il m’envoyait le fruit de sa longue souffrance ;

Et cet argent, par tant de sueurs acheté,

Cet argent... c’est celui que vous m’avez prêté !

MAURICE.

Mais...

GEORGE.

Je n’ai pas fini... Vous m’avez dit encore...

Et comment soupçonner des ruses qu’on ignore ;

J’ai cru loyalement à ce que vous disiez,

À l’honneur, à l’amour, aux saintes amitiés,

J’ai cru votre pays aussi pur que le nôtre,

Et, comme en Dieu, j’ai mis ma croyance en la vôtre ;

Mais votre cœur à tous est vil et dépravé ;

Je croyais à l’honneur et n’en ai pas trouvé ;

Je croyais à l’amour, à l’amitié fidèle ;

Je serais mort pour vous, je serais mort pour elle ;

Je vous aimais tous deux, tous deux vous me trompiez

MARIE.

Moi !

GEORGE.

C’est lâche !

MARIE.

Jamais !... je le jure à vos pieds...

Jamais !

GEORGE.

Ne cherchez plus à m’abuser, madame.

MARIE.

Quoi ! vous croyez ?...

GEORGE.

Je n’ai que du doute dans l’âme !

À force d’avoir cru je ne crois plus à rien ;

Je ne crois qu’à mon père... Il va venir... eh bien,

Il ne rougira pas de son fils qu’il estime ;

Je brise tous les nœuds qui m’attachaient au crime ;

Qu’on ne me parle plus d’amour ni d’amitié ;

Je repousse à jamais sans remords, sans pitié,

D’odieux souvenirs, et de perfides larmes ;

Mon père vient, sortez !... sortez d’ici !...

MAURICE.

Vos armes ?

MARIE.

Un duel !

GEORGE.

Un duel ?... Ah ! merci !... sur l’honneur,

C’est ce que je voulais... j’accepte, et de grand cœur !

MAURICE.

Monsieur... j’ai fait longtemps preuve de patience ;

Je demande à mon tour, j’exige le silence.

Aussi bien je suis las de semblables détours,

Et ma vengeance enfin ne peut mentir toujours !

GEORGE.

Votre vengeance...

MAURICE.

À vous, s’il vous plait, de m’entendre.

Vous m’avez fait du mal... j’ai voulu vous en rendre ;

Voilà tout... Le hasard vous mit sur mon chemin ;

Je ne sais pas pourquoi je vous tendis la main ;

Votre main répondit à l’offre de la mienne,

Et nous fûmes amis, autant qu’il m’en souvienne ;

N’est-ce pas ?... tout se fit loyalement alors,

Mais, depuis,... je conviens que j’eus les premiers torts.

L’amitié, cependant, me rendait excusable,

Je n’étais que léger, vous m’avez fait coupable.

GEORGE.

Comment ?

MAURICE.

Vous saurez tout... Voici deux ans, je crois,

Vous étiez, de Paris, absent depuis un mois ;

Une lettre arriva pour vous... En conscience,

Vous eussiez fait pour moi de même en mon absence...

Je l’ouvris.

GEORGE.

Elle était de mon père !

MAURICE.

Dedans

Je trouvai deux billets de quatre mille francs ;

Tous deux étaient échus, fallait-il vous attendre ?

Je vis, ou je crus voir un service à vous rendre ;

Je les touchai... Tenté par le fruit défendu,

Le lendemain, j’avais tout joué, tout perdu...

Vous revîntes... Manquant de fonds, je dus me taire.

D’autres lettres depuis accusaient la première,

Je les retins encore.

GEORGE.

Oh Dieu !

MAURICE.

Pour reculer,

J’étais allé trop loin et dus toujours aller ;

Votre nom me gênait, je vous en lis un autre.

MARIE, à part.

Qu’entends-je ?

MAURICE.

Je reçus vos lettres sous le vôtre ;

Je touchai votre argent dont vous aviez besoin ;

Je vous l’offris, mais non, vous n’en voulûtes point ;

Votre orgueil se serait offensé de le prendre...

Je vous le prêtai donc... n’osant pas vous le rendre.

Voilà, voilà mes torts.

GEORGE.

Malheureux !

MAURICE.

En effet !

Et maintenant, voici ce que vous m’avez fait :

Jeune, riche... du moins ayant l’espoir de l’être,

J’aimais le plaisir, plus qu’il n’eût fallu peut-être ;

Ma tante alors voulut m’avoir à Châteauroux ;

J’ignorais dans quel but... et partis avec vous !

Bientôt elle m’apprit l’objet de ce voyage,

Il était question pour moi... d’un mariage...

MARIE.

Monsieur !

GEORGE.

Je l’ignorais !

MAURICE.

Cela m’est bien égal !...

Exprès ou non, tous deux vous m’avez fait du mal ;

Vous avez tous les deux trompé ma confiance ;

Vous avez contre moi, chez moi, fait alliance ;

Vous vous êtes aimés... et moi, trahi par vous,

Je n’ai pas même pu vous dire : « Battons-nous ! »

L’honneur... un faux honneur m’a retenu... ma dette

Enchaînait ma vengeance, et la rendait muette.

De ma tante, à genoux, j’implorai le secours ;

Elle ne me crut pas... à d’autres j’eus recours...

Des gens qui, sans pudeur,-avaient vidé ma bourse,

Lorsque j’eus besoin d’eux furent tous sans ressource ;

Et, repoussé par tous, je dus me condamner

À me taire, à souffrir... mais non à pardonner !

Dès lors, ce que j’avais fait par faiblesse humaine,

Je le lis par calcul, par vengeance, par haine...

De votre père absent, vous ignoriez le sort,

J’accusai son silence, et supposai sa mort ;

À votre hymen fatal pour le faire souscrire,

Vingt fois, dans vingt pays, vous lui crûtes écrire...

GEORGE.

Eh bien ?

MAURICE.

Mais votre espoir, par mes soins, fut déçu.

Vos lettres, dans mes mains, restaient à votre insu.

GEORGE.

Oh !

MAURICE.

C’est mal, n’est-ce pas ? et, condamné d’avance,

Personne, je le sais, ne prendra ma défense.

GEORGE.

Je crois bien !

MAURICE.

Permettez, monsieur... encore un mot.

Dans votre probité ne vous drapez pas trop.

À ma place, peut-être eussiez-vous fait de même.

Au fait, vous m’avez pris une femme que j’aime...

Oui, je l’aime !... et, par vous blessé dans mon amour,

J’ai voulu... j’ai voulu vous la prendre à mon tour...

J’ai voulu vous payer offense pour offense ;

Et maintenant, je veux ma dernière vengeance !

GEORGE.

Vous l’aurez !

MARIE.

C’est la mort !

GEORGE, la repoussant.

Qu’est-ce que ça vous fait ?

MARIE.

Oh ! malheureuse !

MAURICE.

Eh bien ?

GEORGE.

Vous serez satisfait.

MAURICE.

Quand ?

GEORGE.

Dans une heure.

MAURICE.

Soit.

GEORGE.

Rendez-vous à Vincennes.

MAURICE.

Au Soleil d’or.

GEORGE.

J’aurai mes armes.

MAURICE.

Moi, les miennes.

GEORGE.

Des témoins ?

MAURICE.

Je m’en vais en chercher de ce pas...

Je vous attendrai.

GEORGE.

Non... tu ne m’attendras pas !

Maurice sort. George veut sortir, Marie l’arrête.

 

 

Scène VI

 

GEORGE, MARIE

 

MARIE.

Arrêtez !

GEORGE.

Laissez-moi.

MARIE

Votre mépris m’accable ;

Mais, je le jure encor... je ne suis pas coupable !

GEORGE.

Sortez !

MARIE.

Quand une femme a le cœur assez bas

Pour tromper... on la tue... on ne l’outrage pas !

Moi, je suis innocente... et, sans m’avoir jugée,

Sur un soupçon, c’est mal, vous m’avez outragée ;

C’est bien mal... si, du moins, vous aviez hésité ;

Si vous aviez... non pas combattu... mais douté...

GEORGE.

Douté !

Clément entre, avec la lettre de Marie à la main.

 

 

Scène VII

 

GEORGE, MARIE, CLÉMENT

 

CLÉMENT.

 Madame...

GEORGE.

Eh bien, que voulez-vous ?

CLÉMENT, à part, en tâchant de cacher la lettre.

Ah diable !

GEORGE.

Cette lettre...

Il la prend et lit.

« À monsieur Pelletier... » Misérable !

Ah ! je doutais encor qu’elle m’ait pu trahir !...

J’en veux douter toujours...

Il jette la lettre.

Adieu, je vais mourir !

Il sort.

MARIE, courant après lui.

Lisez-la, lisez-la !

Il ferme la porte ; Marie tombe presque évanouie.

CLÉMENT, à part.

De mieux en mieux.

Il sort.

 

 

Scène VIII

 

MARIE, ROBERT DURHAM

 

ROBERT DURHAM.

Marie !

Qu’est-ce donc ?

MARIE.

Ah ! courez, courez, je vous en prie.

George...

ROBERT DURHAM.

Eh bien ?

MARIE.

Il se bat... s’il se bat, il est mort !

ROBERT DURHAM.

Dieu !... mais il ne faut pas désespérer encor...

C’est... un duel... il peut avec bonheur combattre.

MARIE.

C’est un assassinat... il ne sait pas se battre !

ROBERT DURHAM.

Qu’entends-je ? il faut alors... je... mais assurément

Son adversaire ignore...

MARIE.

Au contraire.

ROBERT DURHAM.

Comment ?

MARIE.

Vous ne savez donc pas... ?

ROBERT DURHAM.

C’est Maurice, peut-être ?

MARIE.

Sans doute.

ROBERT DURHAM.

Ah ! je comprends... oui, c’est moi... cette lettre.

MARIE.

Vous !

À part.

C’est vrai !

ROBERT DURHAM.

Mais je veux... et je cours de ce pas.

Dites-moi...

MARIE.

Je vous dis... que je ne vous crois pas !

ROBERT DURHAM.

Quoi !

MARIE.

Vous m’avez trompée et me trompez encore.

ROBERT DURHAM.

Vous saurez tout. Le lieu ? l’heure ?

MARIE.

Je les ignore.

D’ailleurs, je ne veux pas de votre appui fatal.

Je vous connais, allez...

ROBERT DURHAM.

Moi !

MARIE.

Vous... monsieur Duval !

ROBERT DURHAM.

Dieu !

MARIE.

Vous voyez... ce nom suffit à vous confondre.

ROBERT DURHAM.

Madame... d’un seul mot je pourrais vous répondre.

MARIE.

Faites-le donc !

ROBERT DURHAM.

Eh bien... j’en jure sur l’honneur,

Je ne venais ici que pour votre bonheur ;

Un hasard imprévu, qui m’accuse peut-être,

Sous un nom supposé m’a forcé de paraître ;

Je ne suis pas Duval.

MARIE.

La preuve ?

ROBERT DURHAM.

Je venais,

Chargé de vous offrir des paroles de paix,

De la part de quelqu’un à qui vous êtes chère,

Que vous aimez...

MARIE.

Monsieur...

ROBERT DURHAM.

À Châteauroux.

MARIE.

Mon père !

ROBERT DURHAM.

Oui, Bénard, mon ami, votre père... en son nom

À votre repentir j’apporte le pardon.

MARIE, tombant à ses genoux.

Oh ! monsieur !

ROBERT DURHAM.

Maintenant, permettrez-vous qu’il meure ?

MARIE.

George !... ah ! courez.

ROBERT DURHAM.

Où ?... quand ?

MARIE.

Vincennes, dans une heure,

Au Soleil d’or !

ROBERT DURHAM.

Bien... Vous, courez chez lui...

MARIE.

Pourquoi ?

ROBERT DURHAM.

Allez, priez, pleurez... et retenez-le.

MARIE.

Moi !

Il m’accuse, il me hait.

ROBERT DURHAM.

Comment ?

MARIE.

Il me méprise.

Elle ramasse la lettre que George a jetée.

Cette lettre fatale entre ses mains remise...

Il a cru que Maurice et moi... c’est faux !... voyez,

Je le chassais !

ROBERT DURHAM.

Que faire alors ?... Ah ! ces papiers !...

Il tire de sa poche les titres que Durosoir lui à cédés.

MARIE.

Quoi donc ?...

ROBERT DURHAM.

Il est sauvé.

MARIE.

Sauvé !

ROBERT DURHAM.

Je vous le jure.

Il sonne, Julienne partit.

Appelez Durosoir... vite... dans ma voiture,

Qu’il monte !...

Il écrit.

Ces doux mots... bien... cette lettre aussi.

MARIE.

Ma lettre.

ROBERT DURHAM.

Durosoir monte-t-il ?

MARIE.

Le voici.

 

 

Scène IX

 

ROBERT, DURHAM, MARIE, DUROSOIR

 

DUROSOIR.

C’est trop aimable !... en bas je pouvais vous attendre...

Et...

ROBERT DURHAM.

Pardon, vous avez un service à me rendre ;

Reprenez ma voiture et partez à l’instant ;

Ces titres, ce billet, vous mettront au courant.

DUROSOIR.

Mais au moins...

ROBERT DURHAM.

Tout est là.

DUROSOIR, regardant la lettre.

Que vois-je !... ce jeune homme...

ROBERT DURHAM.

Vous m’en répondez ?

DUROSOIR.

Oui.

Il sort en criant.

Cocher, place Vendôme !

 

 

Scène X

 

ROBERT DURHAM, MARIE

 

ROBERT DURHAM.

À mon tour, maintenant.

MARIE.

Que ferez-vous ?

ROBERT DURHAM.

Je veux,

S’ils vont au rendez-vous, m’y trouver avant eux.

MARIE.

Et vous le sauverez ?

ROBERT DURHAM.

N’en soyez point en peine.

Je cours, je les sépare, et je vous le ramène !

Adieu... Sur vous aussi je veillerai de loin.

Attendez-moi, messieurs, il vous manque un témoin !

 

 

ACTE III

 

À Vincennes. La scène représente une salle d’auberge. Porte à droite. Grande fenêtre à gauche donnant sur la route. Porte au fond. Une horloge suspendue au mur.

 

 

Scène première

 

URSULE, seule, à la porte de la chambre à droite

 

Dès qu’ils arriveront, je viendrai vous le dire,

Oui, monsieur... Vous avez ce qu’il faut pour écrire :

Des plumes, du papier, de l’encre, et cætera ;

S’il manque quelque chose, on vous l’apportera.

Ce sont bien trois messieurs que vous voulez ?

UNE VOIX, dans la chambre.

Sans doute.

URSULE.

Il suffit... je m’en vais les guetter sur la route.

À part.

Je ne comprends pas bien ce qui peut l’amener.

Un duel ?... ce n’est pas l’heure du déjeuner.

Un rendez-vous d’amour c’est d’autant moins probable

Qu’il attend trois messieurs... chose très respectable !

Décidément, c’est quelque affaire d’intérêt,

Qui va même assez mal, à ce qu’il me paraît,

Car la gaieté n’est pas peinte-sur sa figure.

Ah ! justement, voici là-bas une voiture ;

Du côté de Paris, elle vient au grand trot ;

Bien... une autre la suit... et la passe au galop.

Ce sont nos messieurs... non... l’affaire se complique,

Une dame... voilà de la bonne pratique !

Et moi qui me plaignais d’être seule aujourd’hui.

Elle descend... allons la recevoir.

 

 

Scène II

 

MARIE, URSULE

 

MARIE, entrant.

C’est lui !

Je l’ai bien reconnu.

URSULE.

Madame...

À part.

Que fait-elle ?

Elle ne m’entend pas.

MARIE, à part.

Il faut...

Haut.

Mademoiselle.

Pardon... mais... vous avez beaucoup de monde ici ?

Des jeunes gens ?

URSULE.

Pas un !

MARIE, à part.

J’arrive à temps...

Haut.

Merci.

Dites-moi, voulez-vous me rendre un grand service ?

URSULE.

Oui, madame.

MARIE.

Un monsieur... il s’appelle Maurice ;

Sa voiture suivait la mienne... je voudrais

Lui parler à l’instant... Prévenez-le.

URSULE.

J’y vais.

Elle sort.

 

 

Scène III

 

MARIE, seule

 

Il va monter... je sens défaillir mon courage ;

Oh ! mon Dieu ! je croyais en avoir davantage.

Que faire ?... que lui dire ?... et par où commencer ?

Mais George est en péril, et je puis balancer !

Non... qu’il vienne... l’amour m’inspirera sans doute,

Et je le prierai tant, qu’il faudra qu’il m’écoute.

 

 

Scène IV

 

MARIE, MAURICE, URSULE

 

URSULE, à Maurice.

Par ici.

MAURICE.

Bien.

Ursule sort.

MARIE, à part.

C’est lui.

Haut.

Monsieur...

MAURICE.

Que voulez-vous ?

MARIE.

Je veux... je veux sa grâce et l’implore à genoux.

MAURICE.

Madame...

MARIE.

Écoutez-moi, monsieur, je vous en prie ;

Chaque instant qui s’écoule est perdu pour sa vie ;

Vous allez le tuer... s’il vous voit, il est mort !

Non, vous ne voudrez pas, vous dont le bras est fort,

Qu’un jeune homme... un enfant, meure votre victime ;

Par pitié laissez-moi vous épargner un crime.

D’ailleurs, songez-y donc, c’est votre ami.

MAURICE.

Lui !

MARIE.

Non...

Vous l’avez trop longtemps appelé de ce nom,

Pour vouloir de sang-froid commettre un meurtre horrible !

Le tuer !... mais vraiment cela n’est pas possible.

Grâce, grâce pour lui, pour moi, pour vous... hélas !

Vous détournez les yeux et ne répondez pas !

Que faut-il donc vous dire ?... ah ! c’est cela, peut-être.

N’est-ce pas ?... vous l’aimiez avant de me connaître ;

Sans moi, sans mon amour, vous l’aimeriez encor ;

J’ai causé votre haine et vais causer sa mort !

Oui, je l’ai deviné... c’est cela... j’en suis sûre.

Eh bien, je partirai, monsieur, je vous le jure ;

Sauvez-le... je promets de ne plus le revoir ;

Je partirai demain... je partirai ce soir !

Eh quoi ! vous êtes sourd encore à ma prière !

Juste ciel ! faites donc ce que je n’ai pu faire.

Quand une femme prie, on doit la respecter ;

Et vous ne daignez pas seulement m’écouter.

Mais Dieu garde le faible, et ne veut pas qu’il meure.

George ne viendra pas... Tenez, regardez l’heure...

Elle est passée... Enfin !... merci, mon Dieu, merci.

Vous ne permettrez pas qu’il vienne !

MAURICE, à la croisée.

Le voici !

MARIE.

Où donc ?

MAURICE.

Là-bas, là-bas !

MARIE.

Ce n’est pas lui !

MAURICE.

Madame,

Vous avez terminé votre rôle de femme ;

Vous avez bien pleuré, bien prié ; désormais

C’est à l’homme d’agir, on m’attend, et j’y vais.

MARIE.

Vous n’irez pas !

MAURICE.

Madame...

MARIE.

Écoutez-moi, de grâce ;

Voyons, pour vous fléchir que faut-il que je fasse ?

Voulez-vous que je parte ou que je meure ?

MAURICE.

Eh bien,

Vous pouvez le sauver.

MARIE.

Comment, par quel moyen ?

MAURICE.

Vous l’avez dit ; c’est vous, c’est votre amour fatale

Qui m’a mis dans le cœur cette haine rivale ;

Je suis jaloux de vous, je suis jaloux de lui ;

Et je veux de tous deux me venger aujourd’hui !

MARIE.

Vous m’effrayez...

MAURICE.

Il vient, regardez... il avance,

Et chaque pas qu’il fait le livre à ma vengeance ;

Vous avez tout au plus deux minutes encor ;

Son cheval au galop l’entraine vers la mort !

MARIE.

Que faut-il que je fasse ?

MAURICE.

Il faut... qu’à l’instant même

Vous consentiez à suivre un homme qui vous aime.

Il faut, quand il viendra, qu’on puisse l’avertir,

Qu’avec moi, pour toujours, vous venez de partir.

Sa vie est en vos mains, décidez-vous ; peut-être

Bientôt de l’épargner je ne serai plus maître...

La voiture s’arrête...

MARIE.

Ô ciel !

MAURICE.

Vous hésitez ?

MARIE.

Non.

MAURICE.

Eh bien ?

MARIE.

Je refuse !

MAURICE.

Adieu donc !

 

 

Scène V

 

MAURICE, MARIE, ROBERT DURHAM

 

ROBERT DURHAM, sortant de la chambre à droite, un pistolet à la main.

Arrêtez !

MARIE, se jetant dans ses bras.

Ah !

MAURICE.

Vous, ici !

ROBERT DURHAM.

J’y suis... c’est une noble tâche,

Pour défendre une femme et pour punir un lâche !

MAURICE.

Un lâche !... savez-vous, malgré vos cheveux blancs,

Que je ne vous veux pas supporter plus longtemps !

Savez-vous que le lâche est homme à se défendre ?

Et, puisque vous étiez caché là pour m’entendre,

Vous ne l’ignoriez pas en venant m’outrager,

Je n’ai qu’un seul désir... celui de me venger !

Je ne fais plus un pas sans rencontrer en face

Quelqu’un qui me haïsse ou bien qui me menace ;

Vous vous donnez le mot pour m’injurier tous ;

C’était lui ce matin, elle ensuite, enfin vous !

Vous, monsieur !... qui m’allez rendre un compte sévère,

Qui vous êtes chez moi glissé comme un faux frère,

Qui dans quelque intérêt qu’en vain je cherche encor,

Pour me perdre plus tard m’avez servi d’abord !

Sans avoir contre moi défendu votre vie,

Vous ne sortirez pas.

ROBERT DURHAM.

Je n’en ai pas envie.

MAURICE.

Pour vous le rappeler je reviens de ce pas.

ROBERT DURHAM.

Non, non, à votre tour vous ne sortirez pas !

MAURICE.

Mais, monsieur !

ROBERT DURHAM.

Mais, monsieur, je ne veux rien entendre,

Et je ne suis pas fait, je crois, pour vous attendre.

Vous voulez avec moi vous battre... battons-nous ;

Mais sur-le-champ... je suis aussi pressé que vous !

MAURICE.

Un rendez-vous d’honneur à l’instant me réclame.

ROBERT DURHAM.

Pourquoi vouliez-vous donc partir avec madame ?

– Ce rendez-vous d’honneur, que vous respectez tant,

Sans son noble refus vous y manquiez pourtant.

Trêve, trêve, monsieur, de prétextes frivoles ;

Je ne me laisse pas duper par des paroles ;

Je vous méprise autant que vous me haïssez ;

Battons-nous donc.

MAURICE.

Eh bien, puisque vous m’y forcez,

Puisque vous prétendez me faire violence,

Je ne veux plus, monsieur, d’un combat qui m’offense.

Au fait, je perds mon temps, je ne sais pas pourquoi ;

Je ne vous connais pas...

ROBERT DURHAM.

Je vous connais bien, moi !

Vous avez juste assez de courage dans l’âme

Pour tuer un enfant et braver une femme !

D’un combat incertain vous craignez le hasard !

Mais n’ayez donc pas peur, je suis presque un vieillard.

Comment ! votre prudence encore se consulte...

Vous n’entendez donc pas que c’est vous que j’insulte.

MAURICE.

Si fait... mais écoutez... on monte... le voici !

ROBERT DURHAM, poussant le verrou de la porte du fond.

Sans ma permission personne n’entre ici.

MAURICE.

Il me cherche... et j’y cours.

ROBERT DURHAM.

Je vous tiens et vous garde.

MAURICE.

Monsieur !

ROBERT DURHAM.

Vous n’irez pas.

MAURICE.

J’irai.

ROBERT DURHAM.

Prenez-y-garde.
Je sens que la fureur égare ma raison...

Si vous faites un pas... je vous tue.

 

 

Scène VI

 

MAURICE, MARIE, ROBERT DURHAM, DUROSOIR

 

DUROSOIR, en dehors.

Ouvrez donc !

MARIE.

Grand Dieu !

MAURICE.

Ce n’est pas lui !

ROBERT DURHAM, ouvrant la porte

C’est Durosoir !

DUROSOIR.

Que diable !

Vous faites là, mon cher, un vacarme effroyable.

ROBERT DURHAM.

Eh bien, vous l’avez vu ?

DUROSOIR.

Parbleu ! sans contredit.

MARIE.

Il ne viendra pas ?

DUROSOIR.

Non.

MAURICE.

Que dites-vous ?

ROBERT DURHAM.

Il dit...

Il dit que vous croyez, jeunes gens que vous êtes,

Pouvoir risquer vos jours au mépris de vos dettes,

Sans vous inquiéter s’il nous convient à nous

D’aventurer nos fonds hypothéqués sur vous !

Certes l’idée est neuve, et ce serait commode

De faire ainsi gratis les hommes à la mode,

De vivre insolemment aux frais d’un créancier,

Et de mourir après, sans bourse délier.

Non, vrai Dieu, j’ai donné mon argent, je demande

Que monsieur d’Erfeuil vive, ou bien qu’il me le rende ;

Sa vie est mon garant, nul ne peut me l’ôter.

Voilà pourquoi je viens de le faire arrêter.

MAURICE.

Arrêter ?...

ROBERT DURHAM.

Oui, monsieur, c’est mon droit, et j’en use.

MAURICE.

Dites que vous avez, par une infâme ruse,

Pris, dans nos propres mains, des armes contre nous.

Ah ! je comprends enfin.

DUROSOIR.

Allons, rassurez-vous.

On a traité d’Erfeuil comme un brave jeune homme ;

Il n’est pas en prison.

ROBERT DURHAM.

Quoi ?

DUROSOIR.

Non...

Bas, à Robert Durham.

Mais c’est tout comme.

Une formalité manquait ; faute de mieux,

J’ai dû pour l’arrêter faire le généreux.

Haut.

Il nous attend chez lui... j’ai reçu sa parole.

MAURICE.

Vous !... c’est vous que l’on a chargé d’un pareil rôle !

DUROSOIR.

Pourquoi pas ?

MAURICE.

En effet, je vous reconnais bien.

Pourvu qu’on aille au bat, n’importe le moyen ;

N’est-il pas vrai ?... je sais quel système est le vôtre,

Servir le plus offrant, trahir l’un, vendre l’autre !

DUROSOIR.

Eh bien... est-ce qu’on doit se fâcher pour cela ?

Chacun fait son métier, j’ai fait le mien... voilà !

MAURICE, à Robert Durham.

Il suffit... Quant à vous, monsieur, c’est autre chose ;

De tout ce qui s’est fait, vous êtes seul la cause ;

Je ne vous tiens pas quitte, et vous paierez pour tous.

ROBERT DURHAM.

Bien volontiers.

DUROSOIR.

Plaît-il ?

MAURICE, à Robert Durham.

Venez.

ROBERT DURHAM.

Je suis à vous.

DUROSOIR.

Minute, s’il vous plaît, ce n’est pas mon affaire.

ROBERT DURHAM.

Vous serez mon témoin.

DUROSOIR.

Non vraiment... au contraire.

ROBERT DURHAM.

Qu’importe !... des témoins, j’en ai d’autres en bas.

DUROSOIR.

Oui, mais...

MAURICE.

Eh bien ?

DUROSOIR.

Eh bien, vous ne vous battrez pas !

MAURICE.

Comment ?

DUROSOIR.

J’en suis fâché, mais cela m’intéresse.

MAURICE.

Vous mériteriez bien...

DUROSOIR.

Payez-moi, je vous laisse.

Quand j’aurai tout reçu, capital, intérêts,

Vous vous ferez tuer, si vous voulez, après.

Mais jusque-là...

ROBERT DURHAM.

Calmez la peur qui vous effraie ;

Je vous réponds de tout, et s’il meurt, je vous paie.

DUROSOIR.

J’accepte... je ne puis que gagner à sa mort !

ROBERT DURHAM.

Rien ne vous retient plus ?

DUROSOIR.

Si fait.

ROBERT DURHAM.

Quoi donc encor ?

DUROSOIR.

Eh bien, non... non... la loi, cependant, est formelle ;

Mais six mois de prison, c’est une bagatelle.

D’ailleurs, je vous connais, et m’en rapporte à vous ;

Je suis votre témoin.

À part.

On les acquitte tous !

ROBERT DURHAM, à Maurice.

Suivez-moi.

MARIE, à Robert Durham.

Vous partez !

ROBERT DURHAM.

Je reviendrai, Marie.

MARIE.

J’ai peur !... emmenez-moi, monsieur, je vous en prie.

ROBERT DURHAM.

Je ne puis...

MARIE.

Ce combat n’est pas égal, mon Dieu !

Son bras est jeune et fort.

ROBERT DURHAM.

Ma cause est juste... adieu !

MAURICE, l’arrêtant à la porte.

Songez-y bien, monsieur, avant que de descendre...

Ni de vous, ni de lui, je ne veux rien entendre.

C’est un duel à mort !

ROBERT DURHAM.

Ah ! je vous en réponds.

Je suis Robert Durham.

MAURICE.

Robert Durham !

ROBERT DURHAM.

Sortons !

Ils sortent.

 

 

Scène VII

 

MARIE, seule

 

Que va-t-il arriver ?... oh ! mon Dieu ! tout à l’heure,

Ils l’ont dit... il faudra que l’un ou l’autre meure ;

Et c’est pour moi, pour moi, que ce noble vieillard...

Que faire, hélas ? courir ?... j’arriverai trop tard.

Mon Dieu ! permettrez-vous que l’innocent périsse !

Non... vous accomplirez votre œuvre de justice...

Ce sera sauver George une seconde fois,

Si tous les deux...

 

 

Scène VIII

 

MARIE, GEORGE

 

GEORGE, en dehors.

C’est bien.

MARIE.

Qu’entends-je ?... cette voix...

Cela ne se peut pas... oh ! non... George !

GEORGE.

Marie !

MARIE.

Vous ici... vous, monsieur...

GEORGE.

Oh ! tais-toi, je t’en prie !

J’avais tort, je le sais... mais dis, par quel hasard...

Ou plutôt... je devine, oui, c’est bien de ta part...

Une femme est toujours compatissante et bonne ;

On a beau l’offenser, toujours elle pardonne ;

Tu connaissais le lieu, l’heure du rendez-vous ;

Tu n’as rien oublié...

MARIE.

Ce n’est pas comme vous !

Je n’ai rien oublié, c’est vrai, le lieu ni l’heure,

Et pour vous pardonner, je venais tout à l’heure ;

Mais j’ai trouvé quelqu’un...

GEORGE.

Qui ?

MARIE.

Quelqu’un qui pensait

Que pour vous retenir l’honneur seul suffisait.

GEORGE.

Durosoir !

MARIE.

Songez-vous au serment qui vous lie ?

Vous en avez fait un.

GEORGE.

J’en ait fait deux, Marie !

En manquant au premier, je me déshonorais ;

Me voilà... si je vis, je tiendrai l’autre après !

MARIE.

Mais si...

GEORGE.

Quand l’honneur parle, il faut qu’on obéisse.

Je ne veux pas de moi que mon père rougisse.

Je ne veux pas surtout mériter mon mépris

Et le tien... en sauvant mes jours à pareil prix.

Adieu donc !

MARIE.

Ah ! restez... Ils vont ici se rendre...

Auprès de moi, du moins, vous pouvez les attendre.

GEORGE.

Je crois bien... je les veux attendre à tes genoux.

Quand ce moment, peut-être, est le dernier de tous,

Je te quitterais ?... non... à cette heure suprême,

Mon cœur bat, mais d’amour... oui, Marie, oui, je t’aime.

MARIE, à part.

Rien encor.

GEORGE.

N’est-ce pas, mes torts sont oubliés ;

Tu ne t’en souviens plus ?

On entend deux coups de feu.

MARIE.

Ah !

GEORGE, se relevant.

Dieu !... vous me trompiez !

Vous me trompiez, Marie...

MARIE.

Écoutez-moi, de grâce...

GEORGE.

Mais il faut donc qu’un autre... un autre a pris ma place !

Tandis que j’oubliais un rendez-vous sacré,

Ils sont venus... et moi, je suis déshonoré.

Ils ont dit, ils ont cru que je n’étais qu’un lâche,

Un faible enfant qui craint la mort et qui se cache ;

Sans doute alors l’un d’eux, voyant qu’ils m’insultaient,

Au péril de ses jours leur a dit qu’ils mentaient ;

C’est cela, j’en suis sûr... et peut-être, à cette heure,

Dieu permet que celui qui m’a défendu meure !

Ah ! je cours... du combat je veux avoir ma part,

S’il en est temps encor... je veux...

 

 

Scène IX

 

MARIE, GEORGE, ROBERT DURHAM, DUROSOIR

 

ROBERT DURHAM.

Il est trop tard !

GEORGE.

Ah !

MARIE.

Enfin !

GEORGE.

Vous ici !... monsieur, j’ai tort peut-être ;

Mais de me contenir je ne suis plus le maître.

Sans vous voir devant moi je ne fais plus un pas...

Que me voulez-vous donc ?... Je ne vous connais pas !

Vous êtes, dites-vous, un ami de mon père,

Et cette qualité fait que je vous révère...

Cependant, on me trompe... et, malgré mon respect,

Je crois que je commence à vous trouver suspect.

Haine, amour, intérêt... contre moi tout conspire ;

Mais vous, vous n’avez pas de raison pour me nuire,

Et je voudrais savoir quel rôle vous jouez.

ROBERT DURHAM.

Je m’en vais vous l’apprendre.

GEORGE.

Ainsi vous l’avouez ?

ROBERT DURHAM.

Oui.

GEORGE.

Quelqu’un s’est battu pour moi, c’est vous ?

ROBERT DURHAM.

Peut-être.

GEORGE.

Tout à l’heure en prison l’on a voulu me mettre,

C’est vous ?

ROBERT DURHAM.

Oui.

GEORGE.

De quel droit ?

ROBERT DURHAM.

Du droit... d’un créancier.

Qui par son débiteur veut se faire payer.

Et, si cette raison ne peut pas vous suffire,

J’en ai d’autres encor que je m’en vais vous dire :

Monsieur George d’Erfeuil... quand je suis arrivé,

J’ai vu qu’on vous perdait, et je vous ai sauvé !

Par le crime entraîné, vous alliez droit au crime ;

Je vous ai retenu sur le bord de l’abîme !

Vous aviez compromis votre honneur endetté ;

Pour sauver votre honneur, je vous ai racheté !

De vous faire tuer il vous prenait envie ;

Je vous ai remplacé pour vous sauver la vie !

Vous osez, maintenant, interroger celui

Qui, pour votre bonheur, a tant fait aujourd’hui ;

De ses soins généreux vous lui demandez compte !

Ah ! quand il vous sauva de la mort, de la honte,

Aucune voix pour lui ne vous parle tout bas ;

Vous n’avez pas compris, vous ne comprenez pas...

Qu’il a fait tout cela du droit... du droit d’un père

Qui veut sauver son fils !

GEORGE.

Qu’entends-je !

MARIE.

Quel mystère !

GEORGE.

Mon père !... ah !

Il veut se jeter à ses pieds.

ROBERT DURHAM.

Mes enfants... embrassez-moi d’abord ;

Sur mon cœur... sur mon cœur, mon fils !

George et Marie se précipitent dans ses bras.

DUROSOIR, à part, après avoir contemplé ce tableau de famille.

Pur âge d’or !

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