Un An (Jacques-François ANCELOT)

Drame en trois actes.

Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre Français, le 8 mai 1830.

 

Personnages

 

LE COMTE DE LESSEVILLE, âgé de 30 ans, pair de France, chef d’escadron d’artillerie

LE CHEVALIER DE MONBRAY, capitaine de cavalerie

LEROUX, sergent d’artillerie en retraite

PIERRE DUPUIS, garçon boulanger, conscrit

UN DOMESTIQUE

LA COMTESSE DE LESSEVILLE, mère du comte

LA BARONNE D’HERVILLY

LOUISE LEROUX, fille de Leroux, couturière

MADAME DUTOUR, cousine de Louise, mercière

 

La scène se passe, au premier et au troisième actes, dans l’hôtel du comte de Lesseville, à Paris ; au deuxième acte, dans un château à cinq lieues de Paris.

 

 

ACTE I

 

Le théâtre représente un salon de l’hôtel du comte de Lesseville. Un guéridon, couvert d’un cabaret, est à la droite de l’acteur ; une table, sur laquelle est un pupitre, occupe la gauche.

 

 

Scène première

 

LA BARONNE D’HERVILLY, LE COMTE ÉDOUARD DE LESSEVILLE, LA COMTESSE DE LESSEVILLE

 

Ils sont assis autour du guéridon, et déjeunent.

LA COMTESSE DE LESSEVILLE.

Ma chère baronne, pour une femme qui vient de passer trois jours et trois nuits à courir la poste, vous êtes d’une fraîcheur admirable.

LA BARONNE D’HERVILLY.

La joie de vous revoir me fait oublier la fatigue.

LA COMTESSE.

Ce voyage à Nice vous a mise en état de défier un hiver de Paris avec tous ses bais et toutes ses fêtes ; et pour accompagner dans le monde une jeune veuve aussi jolie que vous, il faut, ma chère Angéline, avoir renoncé comme moi à toutes prétentions, avoir pris son parti d’être vieille.

LA BABONNE.

Vous vous êtes bien pressée, chère comtesse.

LA COMTESSE.

J’ai vu qu’il y avait dans la société une place à prendre, celle de vieille femme : personne ne veut l’occuper. Mais, pour avoir quelque mérite, il fallait m’en emparer avant que le monde me l’eût destinée : c’est ce que j’ai fait, et je m’en trouve bien. J’ai gagné ainsi des amies parmi les jeunes femmes, et la connaissance que j’ai acquise de leurs caractères m’aidera, je l’espère, à diriger le choix de mon fils lorsqu’il voudra, en se mariant, me donner une compagne. N’est-il pas vrai, Édouard ?

LE COMTE DE LESSEVILLE.

Ma mère... votre bonté...

LA COMTESSE.

Je l’avoue, il est une espérance qui peut encore embellir ma vieillesse. Vous la connaissez ?...

LE COMTE.

Ma mère !...

LA COMTESSE.

Oui, Édouard, il faut qu’une femme aimable et jeune vienne animer notre retraite. Chaque jour qui s’écoule enlève quelque chose à la gaieté de mon caractère, et le vôtre, mon ami, a tout le sérieux de notre époque. La raison est la folie de ce siècle.

LA BARONNE.

Il me semble pourtant qu’avec le titre de pair de France, trente ans et quarante mille livres de rente, on a de quoi prendre la vie gaiement. Tant de gens sont obligés d’être heureux à moins.

LA COMTESSE.

Bon ! pense-t-on à être heureux à présent ?

LE COMTE.

Ma mère, vous êtes sévère pour notre époque.

LA BARONNE.

J’espère vous raccommoder avec elle ; et d’abord, pour égayer cette matinée, venez avec mot : nous ferons un tour de promenade au bois de Boulogne, puis vous permettrez que j’entre dans quelques magasins. Je suis arriérée de trois mois sur les modes. Pas la moindre élégance à Nice ! de vrais malades !... Je n’irai plus à de pareilles eaux. Je ne saurais, de quinze jours, me montrer dans un salon. Pendant cette retraite forcée, nous ferons des lectures, de la musique ; je veux me mettre au courant de tout : car, après les toques d’Herbaut et les robes de Victorine, l’esprit et les talents sont encore ce qui réussit le plus dans le monde. Vous nous accompagnerez, n’est-il pas vrai ?

LE COMTE.

Pardon mille fois ! mais je ne puis être des vôtres aujourd’hui.

Ils se lèvent.

LA COMTESSE.

Édouard, quels sont donc ces nouveaux amis qui occupent tout votre temps, et que je ne connais pas ? Quelquefois, je l’avouerai, je crains qu’oubliant votre rang, vous ne voyiez des gens dont les habitudes et la façon de penser diffèrent des nôtres. Voudriez-vous, mon fils, vous éloigner de la bonne compagnie ?

LE COMTE.

Ma véritable place est-elle donc toujours au milieu de cercles futiles, occupés de chasse, de chevaux et de modes nouvelles ? Aurais-je tort à vos yeux, ma mère, si je me rapprochais de gens abaissés peut-être par la fortune, mais élevés par leurs sentiments ?

LA BARONNE, à part.

Mon Dieu ! qu’il est devenu singulier !

LA COMTESSE.

Croyez, mon fils, que ma tendresse seule...

LE COMTE.

Veuillez vous en rapporter aux principes que j’ai reçus de vous et à mon désir de vous complaire !... J’ai quelques affaires ce matin ; mais je vous reverrai bientôt.

LA COMTESSE.

Ah ! j’oubliais : c’est, je crois, le jour du cours de philosophie ?

LE COMTE.

Non, ce n’est pas cela qui m’éloigne...

LA BARONNE.

Oh ! ne vous en défendez pas. On dit que c’est fort à la mode cette année. Je voudrais qu’il fut permis aux femmes d’y assister, j’irais avec vous.

LE COMTE.

Vous, madame ?

LA BARONNE.

Oui, moi, monsieur ! Croyez-vous donc que je ne pense qu’à m’amuser ?

LA COMTESSE.

Au moins, Édouard, vous nous donnerez votre soirée.

LA BARONNE.

Je vous montrerai les croquis que j’ai faits pendant mon voyage, et nous étudierons quelques airs de Guillaume Tell.

LE COMTE.

Je serai à vos ordres.

LA COMTESSE.

Depuis votre départ, il n’a pas ouvert un piano ni touché un crayon. Il est vrai qu’il n’était presque jamais ici. Votre séjour dans l’hôtel me procurera un double bonheur.

UN DOMESTIQUE, entrant.

Madame Dutour demande si madame la comtesse veut voir quelques objets de parfumerie qu’elle apporte.

LE COMTE, à part.

Madame Dutour !... Ah ! mon Dieu !... n’est-ce pas ?... Sortons.

Haut.

Permettez, mesdames, que je vous quitte.

Il sort.

 

 

Scène II

 

LA BARONNE, LA COMTESSE

 

LA BARONNE.

Faites entrer, je vous prie : j’ai tant d’emplettes à faire !

LA COMTESSE, au domestique.

Qu’elle entre.

À la baronne.

Je vous la recommande : je prends à sa famille un intérêt tout particulier.

LA BARONNE.

Il suffit, je lui donne ma pratique. Mais, mon Dieu ! que votre fils me semble changé !

LA COMTESSE.

Vous savez qu’il a toujours été sérieux.

LA BARONNE.

Oui ; mais aujourd’hui il est inquiet, préoccupé.

LA COMTESSE.

L’agitation de l’amour ressemble quelquefois à l’inquiétude.

LA BARONNE.

De l’amour ! lui !... c’est possible ; mais certainement ce n’est pas pour moi.

LA COMTESSE.

Détrompez-vous, ma chère Angéline. Je puis trahir son secret, car sans doute il vous l’apprendra bientôt lui-même. Son amour, les désirs, les espérances qu’il a conçus quand vous êtes devenue libre, il m’a tout confié. Il était désolé lorsque vous êtes partie pour Nice : il voulait vous suivre, mais cela n’était pas convenable ; et, pour parler mariage, j’ai voulu attendre que votre deuil fût fini. Soyez sûre qu’Édouard vous aime.

LA BARONNE.

Vous permettrez du moins que, pour lui répondre, j’attende qu’il m’ait parlé.

LA COMTESSE.

Le sentiment qu’il éprouve pour vous est d’autant plus vrai qu’il est fondé sur des convenances de goût et de caractère : Édouard vous connaît dès l’enfance.

LE DOMESTIQUE, annonçant.

Madame Dutour.

 

 

Scène III

 

LA BARONNE, LA COMTESSE, MADAME DUTOUR, apportant des cartons

 

LA COMTESSE.

Entrez, madame Dutour : voici une jeune dame qui s’arrangera de quelques objets. Je lui ai dit tout l’intérêt que je prends à vous.

MADAME DUTOUR, très vite.

Madame la comtesse est bien bonne ; aussi elle peut compter sur mon zèle. C’est elle qui a l’étrenne de toutes mes nouveautés. Voici, par exemple, des rubans qui arrivent de Lyon : on n’en trouverait pas de semblables dans tout Paris.

Elle ouvre ses cartons.

Madame la marquise de Lussan m’en voudrait à la mort si elle savait que quelqu’un les a vus avant elle : car je sers madame de Lussan. J’ai de très belles pratiques ; et tout le monde vous dira que, pour les rubans, la probité, et les gants de Grenoble, madame Dutour ne laisse rien à désirer.

LA BARONNE, qui a examiné les marchandises, bas à la comtesse.

Elle est drôle, votre marchande.

Haut.

Madame Dutour, avez-vous des gants de Suède ?

MADAME DUTOUR.

Sans doute, première qualité, arrivant de Saint-Pétersbourg.

LA BARONNE.

Ah !... Eh bien, une douzaine de gants de Suède de Saint-Pétersbourg.

LA COMTESSE.

Comment va votre cousine Louise Leroux ? est-elle entièrement guérie ?

MADAME DUTOUR.

On le serait à moins ; et je voudrais avoir l’argent de tous les consommés, de tous les juleps, qu’elle a pris. Celle-là peut se vanter d’avoir été soignée : un médecin qui venait en voiture, et le fils de madame la comtesse qui payait tout !... C’est tout de même heureux pour la famille, cet accident là.

LA BARONNE, à la comtesse.

Qu’est-ce donc ?

LA COMTESSE.

C’est toute une histoire. Il y a six semaines, mon fils traversait la rue Saint-Honoré en tilbury ; il avait un cheval anglais qui a gagné le prix aux courses d’Epsom. Une jeune fille (ces gens qui vont à pied sont si imprudents !) passe au moment où le cheval était lancé...

LA BARONNE.

Oh ! mon Dieu !

LA COMTESSE.

Édouard le retint assez vite pour qu’il ne la touchât que légèrement ; elle tomba pourtant, et dans sa chute un vaisseau se rompit dans la poitrine, ce qui donna pendant quelque temps des inquiétudes pour sa vie.

LA BARONNE.

Cette pauvre petite !... Mais elle est guérie.

MADAME DUTOUR.

Elle doit sortir aujourd’hui pour la première fois, et sans doute elle viendra remercier madame la comtesse : car elle n’a manqué de rien, grâce à Dieu ! Vous savez que pendant tout le temps de sa maladie il lui était défendu de parler ; pas un mot... C’était pitié !... Heureusement que j’allais de temps en temps, le soir, lui conter les nouvelles du quartier. Et puis on m’a dit que monsieur le comte y venait tous les jours ! Moi, je ne l’y ai jamais vu, parce que mon commerce me retenait aux heures où il y allait ; et j’en suis bien fâchée, car je voudrais le connaître, monsieur votre fils, qui est si bon !... Enfin ça désennuyait un peu ma cousine : nous autres pauvres gens nous ne sommes pas habitués à rester à rien faire.

LA BARONNE, à part.

Monsieur le comte y allait tous les jours !...

Haut.

Est-elle jolie ?

MADAME DUTOUR.

C’est la beauté de la famille ! et dans les Leroux (car je suis une Leroux de mon nom de fille) le sang est très beau ! Quoique ce soit une ouvrière qui n’a que son aiguille, ça a déjà été recherché en mariage ; et je crois bien qu’elle a quelque chose dans le cœur pour Pierre Dupuis, garçon boulanger, et filleul du père Leroux. Mais le pauvre garçon est arrivé hier du pays, où il était allé pour la conscription, et il a eu le malheur de tirer le numéro un. Il est sûr de son affaire, celui-là : car vous sentez bien que ce n’est pas un garçon boulanger qui a le moyen d’acheter un remplaçant. Ah ! si le père Leroux avait pu !... Ce mariage lui tenait au cœur : il aime tant sa fille ! Mais un ancien sergent qui n’a que sa solde de retraite et les deux cents cinquante francs de sa croix, ça n’est pas grand’chose !... Et attendre que Pierre ait fait ses huit ans, c’est bien dur pour une jeunesse !

LA COMTESSE.

Il me vient une idée : rassurez votre cousine ; son prétendu ne partira pas.

MADAME DUTOUR.

A-t-elle du bonheur, cette fille-là ?

LA BARONNE.

Ces trois pièces de ruban, dix douzaines de paires de gants blancs, et tous ces divers objets... faites porter cela dans mon appartement.

MADAME DUTOUR.

Je vais les porter moi-même, madame.

LA COMTESSE.

Moi, ces gants de couleur.

MADAME DUTOUR.

Est-ce tout pour aujourd’hui, mesdames ?

LA COMTESSE.

Oui ; faites ma commission près de votre cousine.

MADAME DUTOUR, refermant ses cartons.

Certainement, madame la comtesse. Ah ! vous n’avez pas affaire à des ingrats ! Le père Leroux se mettrait au feu pour vous et pour monsieur le comte, qui a été son commandant. Car il n’y a pas plus de trois ans que le père Leroux ne sert plus : il était sergent de canonniers dans le régiment de monsieur le comte. Comme on se retrouve, pourtant !... Ces dames n’ont plus besoin de rien ? J’ai bien l’honneur de les saluer.

LA COMTESSE.

Bonjour, madame Dutour.

 

 

Scène IV

 

LA COMTESSE, LA BARONNE

 

LA COMTESSE.

Êtes-vous prête ? Partons-nous, chère baronne ?

LA BARONNE, rêveuse.

Il est trop tard ; je me sens fatiguée ; remettons nos courses à demain. Le voulez-vous ?

LA COMTESSE.

Je ne demande pas mieux.

LA BARONNE, à part.

Il y allait tous les jours !

UN DOMESTIQUE.

Une jeune fille et un ancien militaire, amenés par monsieur le comte, demandent si madame la comtesse veut les recevoir.

LA COMTESSE.

C’est sans doute la petite Leroux et son père ? Qu’ils entrent.

LA BARONNE.

Ah !

À part.

Je vais donc la voir !

 

 

Scène V

 

LEROUX, LOUISE, LE COMTE, LA COMTESSE, LA BARONNE

 

LE COMTE, à part, en entrant.

La baronne est encore là !

Haut.

Ma mère, je vous présente un ancien camarade, et mademoiselle sa fille, à qui mon imprudence a failli être si funeste. Il y a déjà longtemps que je désirais vous faire faire sa connaissance ; mais elle sort aujourd’hui pour la première fois.

LA COMTESSE, sans offrir de siège.

Bonjour, mon enfant. Commencez-vous à vous rétablir ?

LOUISE, très timide.

Oui, madame, je vais bien.

LE COMTE, avançant un fauteuil.

Asseyez-vous donc, mademoiselle.

LA BARONNE, à part.

Que d’empressement !

LA COMTESSE.

Je suis charmée qu’enfin vous soyez mieux.

LEROUX.

Bah ! la voilà maintenant meilleure que neuve, grâce aux soins du commandant.

LE COMTE.

Ma mère, voici une vieille moustache à qui je dois la vie ; c’est le brave Leroux, qui a reçu certain éclat d’obus qui devait m’appartenir.

LA BARONNE.

Cela fait mal un éclat d’obus ?

LE COMTE.

Mais cela tue assez souvent.

LA COMTESSE.

C’est très beau, monsieur... monsieur Leroux.

LEROUX.

Ma foi, madame, vous en auriez fait autant à ma place. Un obus tombe dans la batterie, aux pieds du commandant ; je me dis : Si le commandant est tué, qui est-ce qui commandera la batterie ? au lieu que si je suis tué, il y a d’autres pointeurs. Là-dessus, je me jette sur le commandant, et je le serre comme une nouvelle mariée.

LE COMTE.

Et vous avez eu une cuisse cassée.

LEROUX.

Bah ! on l’a raccommodée, et elle va à peu près.

LA COMTESSE.

Vous n’avez qu’une fille, monsieur Leroux.

LEROUX.

C’est tout mon bien !

LE COMTE.

Ma mère, vous ne vous attendez pas à la surprise que mademoiselle vous a préparée : c’est un voile qu’elle a brodé pour vous.

LEROUX.

Elle y travaillait sur son lit ; je lui disais quelquefois : Louise, tu vas te faire mal ! Elle disait : C’est égal, c’est pour la mère de monsieur Édouard.

LOUISE, présentant le voile.

Si madame veut bien l’accepter ?...

LA COMTESSE,

C’est vraiment très bien !

À la baronne.

Regardez donc !

LA BARONNE.

C’est charmant ! Mais il a fallu bien du temps pour faire cette broderie.

LE COMTE, à Louise.

Vous vous serez fatiguée ?

LOUISE.

Non ; cela m’occupait, et m’empêchait d’avoir du chagrin quand j’étais seule.

LA BARONNE.

Du chagrin !... lorsque monsieur Édouard n’était pas là, peut-être

LOUISE.

Oui : car il était si gai quand il me voyait, que j’étais triste quand je ne le voyais pas.

LA BARONNE.

Ah !

LA COMTESSE.

Elle a été ouvrir son secrétaire, et a mis des billets de banque dans un petit portefeuille.

Tenez, ma chère amie, je vous prie d’accepter ce souvenir.

LOUISE, prenant le portefeuille.

Madame est bien bonne !... Oh ! comme c’est joli !

Elle voit les billets.

Ah !... madame !... non, je ne puis le prendre !

LE COMTE.

Qu’avez-vous ?

LA COMTESSE.

Gardez-le, gardez-le !

LOUISE.

Non, madame, je n’en veux pas !

LE COMTE.

Vous pleurez ! qu’y a-t-il donc ?

LOUISE.

Regardez, monsieur Édouard, regardez plutôt !

LE COMTE.

De l’argent !... Ma mère, qu’avez-vous fait ?

LA COMTESSE, à Louise.

Mon enfant, il ne faut pas que cela vous afflige ; je ne sais trop si j’aurais rencontré votre goût en vous faisant un cadeau, et c’était...

LEROUX.

Elle est équipée au complet, madame ; elle n’a besoin de rien.

LA COMTESSE.

J’ai dans ce tiroir des boucles d’oreilles... vous n’en avez pas : permettez-moi de vous les offrir.

LOUISE.

Je n’en porte pas, madame ; vraiment, madame, bien sensible !... mais je ne puis... Voulez-vous seulement que je garde ce petit portefeuille tel qu’il est maintenant ?

Elle ôte les billets et les remet à la comtesse.

LA COMTESSE.

Mais c’est de l’enfantillage.

LA BARONNE.

Non ! ce sont des sentiments héroïques !... Monsieur Édouard, votre protégée est fort jolie. Je me retire ; adieu.

LA COMTESSE.

À tantôt... Eh bien, Édouard, n’offrez-vous pas la main à la baronne ?

LE COMTE.

Je vous demande mille pardons !

LA BARONNE, riant.

Non, non, je m’en voudrais de vous déranger ; je ne veux pas absolument ; restez.

Elle sort.

LEROUX.

Louise, mon enfant, il se fait tard, salue madame, et en marche avant que le brouillard ne tombe.

LE COMTE.

Ma voiture va vous conduire, et si vous le permettez, je vous accompagnerai : j’ai une visite à faire dans votre quartier.

LA COMTESSE.

Édouard, je voudrais vous parler.

LOUISE.

Mon Dieu, monsieur Édouard, nous irons bien à pied ; je suis forte à présent.

LEROUX.

Vrai, mon commandant, c’est inutile une voiture ; ça lui donnerait de mauvaises habitudes, voyez-vous. Monsieur et madame, je vous salue.

LE COMTE.

Au moins je vais vous donner la main jusqu’au bas de l’escalier.

LOUISE.

Votre maman veut vous parler.

LE COMTE, à sa mère.

Je reviens à l’instant.

 

 

Scène VI

 

LA COMTESSE, seule

 

Il a été d’un ridicule achevé ! Quoi ! pas plus d’attention à la baronne que si elle lui était tout-à-fait indifférente !... Il m’en parlait si souvent il y a deux mois !... Et cette petite fille ? c’est qu’elle est fort jolie !... Des idées romanesques passeraient-elles par la tête de mon fils ?... Il y a des exemples de semblables folies !... Oh ! non, cela est impossible !... Une couturière ! sans éducation !

 

 

Scène VII

 

LA COMTESSE, LE COMTE

 

LE COMTE.

N’est-il pas vrai, ma mère, qu’elle est bien jolie ?

LA COMTESSE.

Oui, elle n’est pas mal. Mais comme tu as été froid avec la baronne !

LE COMTE.

Vous avez eu bien tort d’offrir de l’argent à Louise.

LA COMTESSE.

Sais-tu que la baronne a une fort belle fortune ?

LE COMTE.

Quelle noblesse d’âme chez cette jeune fille !

LA COMTESSE.

Ah çà, Édouard, jouons-nous au propos interrompu ?

LE COMTE.

Que voulez-vous dire, ma mère ?

LA COMTESSE.

Je vous parle de madame d’Hervilly, et vous ne vous occupez que de cette petite ouvrière. Allons, Édouard, en voilà assez : souviens-toi de ce que je te disais, il y a trois mois, au sujet de la baronne.

LE COMTE.

Quoi donc ?

LA COMTESSE.

Que c’est la femme qu’il te faut.

LE COMTE.

Ma femme !

LA COMTESSE.

Tu en paraissais fort épris alors.

LE COMTE.

Je l’ai toujours trouvée fort aimable ; mais...

LA COMTESSE.

C’est un excellent parti.

LE COMTE.

Nos caractères ne se conviennent pas.

LA COMTESSE.

Édouard !

LE COMTE.

Ma mère !

LA COMTESSE.

Je ne vous reconnais plus : seriez-vous amoureux ?

LE COMTE.

Amoureux ? moi !...

LA COMTESSE.

De cette jeune fille peut-être ?

LE COMTE.

N’en est-elle pas bien digne ?

LA COMTESSE.

Cela annoncerait une perversité détestable. C’est une pauvre enfant sans expérience, sans appui, qui vous a des obligations... et vous chercheriez à la séduire !...

LE COMTE.

La séduire !... ô ma mère !

LA COMTESSE.

Quels sont donc vos projets ? Vous ne songez pas sans doute à l’épouser ?

LE COMTE.

J’avoue que ma pensée ne s’est point encore arrêtée sur l’avenir. La beauté de Louise, la naïve candeur de son âme, la noblesse de ses sentiments, tout m’enchante, et je cède sans réflexion au charme qui m’attire vers elle. Oh ! si vous l’aviez vue comme moi toute couverte de sang !...

LA COMTESSE.

Vous êtes fou, Édouard, fou à lier.

LE COMTE.

Je vous répète que je n’ai pris aucune résolution ; mais enfin, si elle était devenue nécessaire à mon bonheur ; si je me contentais de rencontrer les plus rares vertus, les plus précieuses qualités de l’âme dans la femme que j’associerais à mon sort, ferais-je donc une si grande folie ?

LA COMTESSE.

Le comte de Lesseville épouser une couturière !

LE COMTE.

Comment, ma mère, vous dont l’esprit est si éclairé, pouvez-vous obéir à de vieux préjugés ? Louise a été couturière, il est vrai ; mais sa famille avait autrefois de l’aisance : des malheurs l’ont réduite à vivre du travail de ses mains.

LA COMTESSE.

Vraiment oui ! les femmes de cette espèce ont toutes des malheurs à raconter. Mais ces malheurs là n’excuseraient pas votre extravagance aux yeux du monde, je vous en avertis.

LE COMTE.

Et qu’importe le monde ! N’admet-il pas des mariages disproportionnés pour la naissance quand ils procurent une grande fortune ? Ne pourrait-on faire pour les vertus et la beauté ce qu’on ne rougirait pas d’avoir fait pour de l’argent.

LA COMTESSE.

L’éducation de cette fille vous sépare d’elle plus encore que sa naissance. Mon cher Édouard, croyez-en votre mère : Louise n’a ni vos habitudes ni vos idées, et dans l’intimité cette disconvenance se ferait sentir à chaque instant, sans compter le chagrin que vous causeraient les humiliations qui l’accueilleraient dans la société.

LE COMTE.

Celui qui oserait l’humilier pourrait s’en repentir.

LA COMTESSE.

Et qu’opposeriez-vous à l’impertinence d’une femme ?

LE COMTE.

Ce que je ferais ?... Mais non, cela est impossible. Louise serait la comtesse de Lesseville : ce nom est assez noble pour deux.

LA COMTESSE.

Et ce nom empêcherait sans doute la couturière d’avoir la tournure d’une couturière ? Et puis il vous serait agréable d’avoir pour beau-père votre sergent ?

LE COMTE.

C’est le plus honnête homme du monde. Et d’ailleurs qu’importe une légère différence de rang ? Les grands principes de l’égalité ne sont-ils pas maintenant reconnus ?

LA COMTESSE.

L’égalité !... Ne voyons-nous pas depuis quarante ans ce que c’est que cette égalité ? Un mensonge adressé par des ambitieux à la crédulité des sots. Mon cher Édouard, vous vous croyez un philosophe ; vous pensez avoir assez de force d’âme pour résister toujours aux préjugés, que vous voulez braver ; et moi je vous connais, mon ami : vous avez un cœur excellent ; mais il faut un caractère plus ferme que le vôtre pour affronter l’opinion ! Malgré vous, les habitudes, l’éducation, les préjugés, si vous voulez, reprendraient bientôt leur empire : et alors que de malheurs ! Allons, Édouard, qu’il ne soit plus question d’une pareille folie. Et n’oubliez pas que, si jamais vous vouliez céder à des idées romanesques, ma tendresse pour vous me ferait un devoir de m’y opposer.

LE COMTE.

Ma mère !...

LA COMTESSE.

Eh bien ?

LE COMTE.

J’ai trente ans...

LA COMTESSE.

À merveille, mon fils ! Ajoutez que vous avez le droit de me chasser de cette maison ; qu’elle vous appartient, car je n’ai apporté à votre père d’autre dot que ma noblesse.

LE COMTE.

Oh ! vous savez que ma fortune est la vôtre.

LA COMTESSE.

Non, je ne voudrais rien de vous. Je sortirais d’ici : j’aimerais mieux l’indigence et toutes ses privations que la société d’une grisette qu’il faudrait appeler ma fille.

LE COMTE.

Ma mère, ne nous tourmentons pas d’avance, en songeant à un avenir fort incertain encore.

LA COMTESSE.

Oui, Édouard, oui, tu as raison, n’en parlons plus. Tu ne saurais oublier que tout le bonheur de ma vieillesse repose sur la noblesse de tes sentiments.

LE COMTE.

Adieu, ma mère. Je vous reverrai bientôt ; et, quoi qu’il arrive, veuillez ne jamais douter du cœur de votre fils.

Il baise la main de la comtesse et sort.

 

 

Scène VIII

 

LA COMTESSE, seule

 

Il n’y a pas un moment à perdre. Je le connais : rien ne l’arrêtera si une fois il prend un parti. Sauvons-le de son extravagance ; oui, c’est le meilleur moyen.

Elle se met à une table et écrit.

En lui ôtant tout espoir...

Elle sonne. À un domestique qui entre.

Portez à l’instant ces lettres à leur adresse, et faites diligence.

 

 

Scène IX

 

PIERRE, LA BARONNE, riant aux éclats, LA COMTESSE

 

LA BARONNE.

Ah ! ah ! ah ! Si vous saviez ce qui vient de m’arriver !

LA COMTESSE.

Il paraît que ce n’est pas un événement malheureux. Mais quel est ce garçon ?

LA BARONNE.

Oh ! il n’est pas dans l’usage de se faire annoncer. Imaginez que tout à l’heure j’étais occupée de ma toilette ; j’entends marcher derrière moi ; je me retourne avec frayeur, et je vois ce jeune homme, qui, après m’avoir regardée des pieds à la tête, me demande si c’est à monsieur le comte de Lesseville qu’il a l’honneur de parler.

PIERRE.

Pardon, excuse ; j’ai eu tort. Mais c’est toujours comme ça des accidents qui m’arrivent et qui fâchent mes protecteurs. Ce n’est pas ma faute : je suis né malheureux qu’on ne peut pas s’en faire une idée.

LA COMTESSE.

Que vouliez-vous ?

LA BARONNE.

La protection du comte Édouard. Mais, dans cette occasion, la mienne la vaudra bien !... C’est le prétendu de Louise Leroux.

LA COMTESSE.

Le prétendu de Louise !

PIERRE.

Quand je dis le prétendu, c’est-à-dire que j’avais la prétention de l’être il y a six mois. Le père Leroux est mon parrain. Mais il y a du nouveau, et ça n’est pas du beau.

LA COMTESSE.

Quoi ! vous savez ?...

PIERRE.

Je sais... je sais que je suis si enguignonné que j’ai été le plus mal chanceux de l’arrondissement : j’ai amené le numéro un ; je ne l’ai pas manqué ! C’est-y avoir du malheur ! Moi à qui il ne sort jamais un numéro à la loterie, du premier coup j’attrape celui-ci.

LA BARONNE.

Mais si ce n’était que cela...

PIERRE.

C’est bien assez, j’espère. Un conscrit ! le beau parti que ça fait !... Comme disait le père Leroux, si j’étais seulement sergent !... Mais d’ici là, laisser sa prétendue à Paris ! moi encore qui suis né sous une mauvaise étoile !

LA BARONNE.

Le pauvre garçon !

PIERRE.

Jamais on n’a vu un guignon pareil au mien ; je ne peux réussir à rien : je n’ai pas eu plus tôt appris l’état de boulanger, qu’on s’est mis à faire du pain à la mécanique.

LA BARONNE.

En vérité ?

PIERRE.

Et ne voilà-t-il pas une suite de mon malheur ! l’accident de cette pauvre Louise juste le jour où j’étais parti pour aller au pays, et parti à pied : cent quarante-trois lieues pour chercher ce numéro-là : c’était bien la peine de me déranger. Enfin le père Leroux m’a dit que monsieur le comte de Lesseville a des bontés pour la famille, et je venais le prier... Mais, bah ! il est sorti.

LA COMTESSE.

Consolez-vous, tout n’est pas perdu ; vous pouvez encore épouser Louise.

PIERRE.

Ça serait-il possible ? Je crois que j’en deviendrais fou : je l’aime tant !

LA BARONNE.

Et vous aime-t-elle ?

PIERRE.

On n’est jamais bien sûr de ces choses-là ; mais c’est une brave fille ; et une fois son mari...

LA COMTESSE.

Eh bien, je veux vous acheter un remplaçant, et vous aider ensuite à vous mettre en ménage. Vous vous nommez, je crois...

PIERRE.

Pierre Dupuis pour vous servir. Mais, vrai, madame, ne vous riez pas de moi : je me sens tout bouleversé par ce que vous venez de dire.

LA COMTESSE.

Croyez-moi, Pierre, je vous le répète, je veux vous marier à Louise Leroux.

PIERRE.

Ah ! pour le coup, me v’là déguignonné.

LA COMTESSE.

Mais il faut que le mariage se fasse promptement.

PIERRE.

Oh ! tout de suite, tout de suite.

LA COMTESSE.

Il faut commencer par chercher un remplaçant : je me charge de payer.

PIERRE.

Ça ne sera pas difficile : qu’est-ce qu’on ne trouve pas à Paris avec de l’argent ? Et des hommes, des hommes, il y en a à tous prix.

LA BARONNE.

Oui ; les plus chers sont seulement plus adroits que ceux qui les achètent.

PIERRE.

Oh ! je marchanderai comme si les écus sortaient de ma poche.

UN DOMESTIQUE, annonçant.

Mademoiselle Louise Leroux.

PIERRE.

Louise Leroux !

 

 

Scène X

 

PIERRE, LA BARONNE, LOUISE, LA COMTESSE

 

LOUISE.

Madame la comtesse m’a fait demander ?

LA COMTESSE.

Oui, mon enfant ; entrez sans crainte : je m’occupe de vous.

LA BARONNE.

J’espère, monsieur Pierre, que voilà une bonne journée.

PIERRE.

Une fameuse tout de même.

LA COMTESSE.

Louise, je veux assurer votre bonheur.

LA BARONNE.

Madame la comtesse lève tous les obstacles qui s’opposaient à votre mariage avec ce jeune homme.

LOUISE.

Qu’est-ce que j’entends !

PIERRE.

Comme elle est saisie !... Écoutez donc, mam’selle Louise...

LOUISE, tremblante.

Madame la comtesse...

LA COMTESSE.

Remettez-vous !... Et vous, Pierre, allez bien vite vous occuper de votre remplaçant. Allez, vous reviendrez plus tôt.

PIERRE.

J’y vais, madame la comtesse ; mais...

LA COMTESSE.

Allez donc.

PIERRE.

Je m’en vas !

À part, en sortant.

J’aurais voulu parler à mam’selle Louise, pourtant ! Elle n’a pas l’air satisfaite !... Est-ce que le guignon y serait encore ?

Il sort.

 

 

Scène XI

 

LA BARONNE, LOUISE, LA COMTESSE

 

LOUISE.

Madame la comtesse, vos bontés pour moi sont bien grandes... je vous remercie... mais je ne veux pas me marier.

LA BARONNE, à part.

Je devine.

LA COMTESSE.

Et quelles sont vos raisons ?

LOUISE.

Mes raisons ?... je n’en ai pas ; seulement je ne veux pas me marier... je ne me marierai jamais.

LA COMTESSE.

Mais il y a six mois vous pensiez différemment ; vous aviez accueilli la demande de ce garçon. Qui a pu vous faire changer d’idée ?

LOUISE.

Je... je ne sais pas... mais j’en ai changé.

LA BARONNE.

Depuis cette époque, mademoiselle a peut-être fait des comparaisons qui ne sont pas à l’avantage de Pierre ?

LA COMTESSE.

Mon enfant, c’est votre bonheur que je veux. Pierre a l’air d’un honnête garçon, et je vous promets qu’avec lui vous serez dans l’aisance, et votre vieux père aussi.

LOUISE.

Mon père ?... mon travail lui suffira toujours.

UN DOMESTIQUE, entrant.

Le notaire que madame la comtesse a fait demander !

LA COMTESSE.

Qu’il attende dans mon cabinet ; je vais lui parler.

Le domestique sort.

Vous, Louise, restez ici, réfléchissez à ce que je vous propose, et soyez sûre que vous auriez à vous repentir si vous cédiez à quelques idées folles... Allons, à mon retour, j’espère vous trouver plus raisonnable. Parlez-lui, ma chère baronne.

 

 

Scène XII

 

LA BARONNE, LOUISE

 

Louise s’éloigne de la baronne et semble vouloir sortir.

LA BARONNE, à part.

Elle est jolie ! Mais pas de tournure !... Et c’est à cette grisette qu’il me sacrifierait !... Voyons si du moins son esprit a été cultivé.

Haut, s’approchant de Louise.

Pourquoi donc, mademoiselle, vous éloignez-vous de moi ? Causons un instant. Je soupçonne que votre père vous a fait donner une éducation au-dessus de votre état.

LOUISE.

À moi ? Oh, mon Dieu, non, madame !

LA BARONNE.

Comment ! vous n’avez rien appris ?

LOUISE.

Si fait, j’ai appris à lire, à écrire, puis à coudre et à broder.

LA BARONNE.

Ah !... Mais dans vos moments de loisir, la lecture...

LOUISE.

Mon travail ne m’en laissait pas le temps.

LA BARONNE.

Ainsi les longues visites du comte de Lesseville se passaient à vous parler d’amour ?

LOUISE.

Qui a pu vous le dire ?

LA BARONNE.

Cela se devine. Et que répondiez-vous ?

LOUISE.

Hélas ! moi, faible et malade, je ne pouvais parler que bien peu et bien rarement !... Et puis j’avais tant de plaisir à l’écouter !

LA BARONNE.

Chaque jour il promettait de revenir le lendemain ?

LOUISE.

Il ne promettait rien, mais il revenait toujours.

LA BARONNE.

Et qu’espérez-vous ?

LOUISE.

Moi, madame ! je n’espère rien.

LA BARONNE.

Vous avez raison... Pourquoi donc refuser un mariage convenable ?

LOUISE.

Je n’aime pas celui qu’on me propose.

LA BARONNE.

J’entends... En effet, le pauvre Pierre ne pourrait vous offrir qu’un modeste sort, qui ne vous suffit plus... Vous rougiriez maintenant d’être la femme d’un ouvrier.

LOUISE.

Moi rougir !

LA BARONNE.

Sans doute : avec lui, une simple robe, un bonnet, seraient toute votre parure ; il ne pourrait vous donner ni chapeaux, ni bijoux...

LOUISE.

Tout cela n’est pas fait pour moi ; je vous le répète, madame, je n’ai que mon travail.

LA BARONNE.

Et l’amour du comte.

LOUISE.

Que voulez-vous dire ?

LA BARONNE.

Quoi de plus naturel ! Le comte est riche, il est généreux...

LOUISE.

Ah, madame !...

Elle pleure.

LA BARONNE.

Eh bien ! vous pleurez ! Je ne veux pas vous affliger ; je ne vous dis que ce que tout le monde doit croire.

LOUISE.

Qu’entends-je ! On pourrait penser...

LA BARONNE.

De bonne foi, que voulez-vous qu’on pense ? On connaît le comte de Lesseville : jeune, aimable, prompt à s’enflammer, mais non moins prompt à changer d’amour ; on le verrait passer toutes ses journées chez une jolie ouvrière de dix-huit ans, et vous voudriez que l’on crût à l’innocence de ses visites ! Ah !

LOUISE.

Arrêtez, madame ! J’ai pu supporter la misère, mais je n’ai pas appris à supporter la honte ! Et mon pauvre père ! s’il pouvait soupçonner... Ah ! il en mourrait !

LA BARONNE.

Je le crois ; c’est un brave militaire, rempli d’honneur, qui n’a rien de plus cher que la réputation de sa fille : aussi désirait-il vivement vous voir établie.

LOUISE.

Qu’est-ce que je viens d’entendre ?... Ah ! malheureuse ! jamais je n’avais songé !... Elle dit vrai.

LA BARONNE.

Ce mariage qu’on vous propose vous sauverait de cruels regrets. Un jour viendra, Louise, où, repoussée de votre famille, délaissée par le comte, en butte à son mépris...

LOUISE.

Son mépris !

LA BARONNE.

En vous mariant, vous ne le verriez pas dédaigner un jour cet amour qu’il sollicite maintenant ; vous ne le verriez pas insensible à votre douleur ; vous pourriez l’oublier on vous occupant de vos nouveaux devoirs ; vous conserveriez l’estime de tous ceux qui vous connaissent, et lui-même respecterait votre vertu.

LOUISE.

Ah ! madame, ce conseil...

LA BARONNE.

Est dicté par l’intérêt que vous m’inspirez. Un moment de courage vous épargne des chagrins, des remords, et à votre père un opprobre auquel peut-être il ne survivrait pas.

LOUISE.

Madame...

LA BARONNE.

Réfléchissez, Louise, il est temps encore.

LOUISE.

Oui, vous avez raison ! le déshonneur... Le monde est si méchant !

LA BARONNE.

Décidez-vous, mon enfant.

LOUISE, à elle-même.

Il est riche, noble et moi je ne suis qu’une ouvrière... oui, cela est impossible ! Mon pauvre père !...

LA BARONNE.

Eh bien ?

LOUISE.

On oserait m’accuser... me mépriser !... Madame... s’il le faut... j’épouserai Pierre.

LA BARONNE.

Bien, mon enfant, très bien ! Je vais annoncer votre résolution à la comtesse.

LOUISE.

Oui, oui, dites-le-lui... dites-le-lui tout de suite ! Aurais-je la force de le vouloir longtemps ?

LA BARONNE.

Je vais la chercher.

 

 

Scène XIII

 

LOUISE, seule

 

Tout est fini !... Et cette bague !... le seul de ses cadeaux que j’aie accepté... parce qu’elle porte son nom !... il faudra m’en séparer.

Elle porte la bague à ses lèvres.

 

 

Scène XIV

 

LOUISE, LE COMTE

 

LE COMTE, à part, en entrant.

Louise ici !...

Haut.

Ah ! voilà des baisers qui m’appartiennent !

LOUISE.

Laissez-moi, monsieur le comte.

LE COMTE.

Qu’avez-vous, Louise ?... Pourquoi me fuyez-vous ?

LOUISE.

Je le dois ! Je ne vous reverrai plus... je ne veux plus vous revoir... Je me marie !

LE COMTE.

Vous vous mariez !

LOUISE, parlant très vite, sans le regarder.

Un jeune homme honnête qui convient à mon père, qui... me convient aussi, m’avait demandée il y a six mois... et... je l’épouse !

Lui présentant sa bague.

Tenez, monsieur le comte, reprenez cet anneau...

LE COMTE, la repoussant.

Ah ! vous l’épousez !... Et vous l’aimez ? et vous êtes contente ?

LOUISE.

Contente ?

Elle chancelle et tombe sur un fauteuil.

LE COMTE.

Quelle pâleur !

LOUISE, à part.

Si je pouvais mourir !

LE COMTE.

Vous me trompez, Louise : vous ne l’aimez pas, vous ne pouvez pas l’aimer.

LOUISE, prenant les mains du comte entre les siennes.

Je ne veux pas être méprisée !

LE COMTE.

Ah ! je devine tout ! Ma Louise !...

LOUISE.

Sa Louise !... Ce seul mot m’a ôté toutes mes forces ; je ne pourrai jamais être à un autre !

LA COMTESSE, en dehors.

Avancez, monsieur Leroux.

LE COMTE.

Dieu ! ma mère !

 

 

Scène XV

 

PIERRE, LEROUX, LOUISE, LE COMTE, LA COMTESSE, LA BARONNE

 

LA COMTESSE.

Avancez aussi, Pierre. Voici votre femme. Édouard, depuis six mois ces jeunes gens s’aiment.

PIERRE.

Quand je dis six mois, permettez, madame la comtesse : c’est vrai, pour moi, il y a six mois que j’aime mademoiselle Louise ; mais elle ?... dame ! je ne sais pas... Enfin, puisqu’elle veut bien consentir...

LA COMTESSE.

Oui, elle désire ce mariage.

LE COMTE.

Louise, répondez !... répondez ! vous êtes seule maîtresse de votre sort ; personne ici ne doit ni ne veut vous contraindre... parlez.

LOUISE.

Mon père !...

LEROUX.

Que veux-tu ?

LOUISE.

Je ne veux tromper personne. Je ne peux pas épouser Pierre, car je n’ai jamais eu d’amour pour lui.

PIERRE.

Allons !... quand je vous dis que je suis ensorcelé ! Tenez, madame la comtesse, je n’ai plus besoin de votre argent, je me fais soldat ; et vous verrez encore que je n’aurai pas le bonheur d’attraper un boulet de canon.

Il place les billets sur une table.

LA COMTESSE, à Louise.

Que signifie cela ? N’aviez-vous pas accepté tout à l’heure ?

LA BARONNE, à part.

Voilà toute ma diplomatie perdue.

LEROUX.

Il me semble, Louise, qu’il y a du louche dans tout ça ; et vois-tu, le père Leroux a toujours été droit son chemin. Je veux que ça s’éclaircisse.

LOUISE.

Mon père !...

LA COMTESSE.

Je voulais vous assurer une existence honnête ; vous ne le voulez pas ?... Vos motifs pour refuser, les avoueriez-vous sans rougir ?

LE COMTE.

Ah !...

LEROUX.

Qu’est-ce que j’entends là ? Louise, tu es mon unique enfant ; mais, tu le sais bien, j’aimerais mieux te voir morte que méprisée. Écoute, si Pierre veut encore de toi...

PIERRE.

Comment ! si j’en veux ?

LEROUX, à Louise.

Il faut l’épouser : l’amour viendra après. Vois-tu, Louise, ce que dit madame la comtesse me donne des idées... Je veux que tu me maries.

LOUISE.

Jamais !

LEROUX.

Oses-tu bien ?...

LA COMTESSE.

C’en est trop ! que les caprices de cette fille ne nous occupent pas plus longtemps. Laissez-nous.

LE COMTE.

Oh ! ne la renvoyez pas ainsi, je vous en conjure ! Elle est libre de ses actions.

LA COMTESSE.

Et moi, ne le suis-je pas de me délivrer des gens qui m’importunent ?

LE COMTE, s’animant.

Ma mère !...

LA COMTESSE.

Faut-il, pour vous plaire, que je fasse ma société d’une grisette ?

LEROUX.

Madame la comtesse !...

LOUISE, voulant emmener son père.

Venez ; Venez !

LE COMTE, les retenant.

Je ne souffrirai pas qu’on les outrage devant moi.

LA COMTESSE.

Et moi, je ne souffrirai pas plus longtemps sa présence. Sortez ! sortez à l’instant même.

LE COMTE.

Restez.

LA BARONNE, à part.

Que va-t-il faire ?

LA COMTESSE.

Sortez, dis-je, ou je vous fais chasser de chez moi.

LE COMTE.

Chasser Louise ! chasser mon brave camarade !

LEROUX.

Laissez-nous sortir, mon commandant.

LOUISE.

Je ne puis rester ; je suis chez votre mère.

LE COMTE.

Chez ma mère !... Non, personne n’a le droit de vous faire sortir d’ici.

LA COMTESSE.

Que dites-vous ?

LOUISE.

Laissez-moi m’en aller.

LE COMTE.

Jamais !... Vous le voulez ma mère ? vous m’y forcez !...

LA COMTESSE.

Comment, que prétendez-vous faire ?

LE COMTE, prenant Louise par la main.

Comtesse de Lesseville, vous êtes chez vous !

 

 

ACTE II

 

Le théâtre représente un salon ouvert sur un parc. Une table est à la droite de l’acteur.

 

 

Scène première

 

PIERRE, LEROUX

 

Ils entrent par le fond.

LEROUX.

Avance donc à l’ordre, camarade. Ah ! je t’apprendrai à passer comme ça sans pousser une reconnaissance.

PIERRE.

C’est que, voyez-vous, père Leroux, je n’osais pas.

LEROUX.

Joli propos de soldat !... Mais, Dieu me pardonne, tu es caporal, et il n’y a que neuf mois que tu es parti ! Tu as gentiment fait ton chemin, tout de même ! Ne va pas me dire je n’ose pas, comme si tu étais une recrue de quinze jours ; et ça, parce que je suis dans un beau château. Eh bien, puisque je suis le beau-père...

PIERRE.

C’est précisément à cause de ça ! Mam’selle Louise était si jolie !

Il pousse un gros soupir.

LEROUX.

Est-ce que tu y songerais encore, conscrit ?

PIERRE.

Oh ! non, je sais bien que c’est une grande dame. Mais en vous revoyant, père Leroux, ça m’a fait tout de même un certain effet... Allons, allons, v’là qu’est fini ! – Savez-vous que vous avez là un fameux bivouac ?

LEROUX.

Je n’en suis pas plus fier. Depuis que ma fille est mariée au commandant, qu’est si riche, moi j’ suis riche aussi !... Eh bien, s’il faut te dire la vérité, je m’ennuie.

PIERRE.

Vous êtes difficile.

LEROUX.

Quand j’étais canonnier, je ne m’ennuyais pas : c’est un si bel état que l’état de soldat ! Et les coups de fusil, c’est-il amusant ! Qu’en dis-tu ?

PIERRE.

Moi, je n’ai entendu que ceux de l’exercice à feu : vous savez bien que je suis toujours mal chanceux.

LEROUX.

Mais tu me disais tout à l’heure que tu avais fait une campagne.

PIERRE.

Oui, sûrement : en Morée. J’ai eu six mois la fièvre.

LEROUX.

Faut convenir, camarade, que tu n’as pas de bonheur. Ah ! de mon temps !...

PIERRE.

Je sais bien ! Vous avez joliment gagné les invalides vous !... Mais aussi v’là une fameuse retraite ! Vous buvez du meilleur, et vous mangez à la table du maître, comme en pays ennemi.

LEROUX.

Qu’est-ce que tu dis donc là, en pays ennemi : le commandant est mon gendre.

PIERRE.

Ce n’est pas pour dire, mais ce mariage là a dû faire un fier bruit dans le quartier ! Moi, je n’ai pas eu le courage de rester un jour à Paris : en sortant de chez la vieille comtesse, j’ai pris la patache, car mes jambes ne pouvaient plus me porter. Enfin je vas à Paris pour la première fois depuis ce moment là : le régiment est de service le mois prochain.

LEROUX.

Je suis bien aise de t’avoir trouvé sur la route.

PIERRE.

Je n’ m’attendais guère à vous rencontrer là. Tout de même que la vieille était joliment en colère quand le fils a dit comme ça : « Mademoiselle Louise, v’là que vous êtes cheuz vous ! » Je m’en souviendrai toute ma vie de ces mots là !

LEROUX.

La mère a eu beau crier, il a épousé Louise ; la vieille ne l’a plus revu, et, depuis neuf mois que l’ mariage est fait, nous demeurons ici, à cinq lieues de Paris. Sais-tu bien que monsieur mon gendre a sacrifié une place de quatre mille deux cents francs, sans barguigner ? Le ministre d’ la guerre lui a dit : « Ce mariage là ne me convient pas. » Et lui, il a répondu : « Mon général, j’ donne ma démission. » Pas plus gêné que ça.

PIERRE.

Voyez-vous !... Ah ! si je pouvais donner la mienne aussi !...

LEROUX.

Ta démission de soldat ?... tu n’es pas dégoûté ! Le commandant n’est pas ici aujourd’hui : il est allé à Paris pour tacher de se raccommoder avec sa mère. La chère dame est fière.

PIERRE.

Est-ce qu’il a emmené mademoiselle... madame ?... comment donc dire ?... la comtesse ?... Ouf ! j’ai bien d’ la peine à lâcher ce mot là !

LEROUX.

Non ; tu la verras tout à l’heure. C’est qu’elle est à prendre sa leçon de français dans sa chambre.

PIERRE.

Comment ! sa leçon de français ! Est-ce qu’elle ne sait pas le français comme vous et moi ?

LEROUX.

Si fait. Mais c’est que son mari, vois-tu, il est difficile : il est toujours a éplucher ce qu’elle dit. Si bien qu’elle veut apprendre... là... enfin tu m’entends ?

PIERRE.

Elle doit être bien heureuse ! Elle aimait un peu la toilette.

LEROUX.

Je crois bien qu’elle est heureuse ! son mari l’aime tant !... Par exemple, il est drôle : il lui défend de causer avec une demoiselle qui est ici, et qu’il appelle sa femme de chambre ; c’est pourtant une fille qui est très bien ?... À ça près, c’est le meilleur mari du monde : si elle a envie de queuque chose, elle l’a tout de suite. Il rabâche bien un peu ; il trouve souvent à redire quand elle parle ; et l’autre jour encore, vois donc ce que c’est que les gens susceptibles, il lui disait : « Louise, je vous ai répété vingt fois qu’il ne faut pas dire monsieur un tel et son épouse ; on dit sa femme. »

PIERRE.

Eh bien ! en voilà d’une bonne ! Est-ce qu’il ne la tutoie pas ?

LEROUX.

Oh non ! ça n’est pas bon genre.

PIERRE.

Que c’est drôle tout ça !... Mais je voudrais bien voir madame... la comtesse.

LEROUX.

C’est à peine si tu la reconnaîtras : elle a une tournure !... Ah ! c’est une dame à présent ! Elle avait même commencé la musique... le piano ; mais, au bout d’un mois, l’ commandant s’est impatienté ; il a dit que c’ n’était pas la peine, qu’elle n’apprendrait jamais... Tiens, la voilà qui vient.

 

 

Scène II

 

PIERRE, LEROUX, LOUISE, entrant par la gauche de l’acteur

 

LEROUX.

Louise, reconnais-tu ce luron là ?

LOUISE.

Ah ! c’est Pierre !

LEROUX.

Eh oui ! mon filleul ! Dis donc, Louise, j’étais allé flâner chez l’aubergiste sur la route. J’ai rencontré Pierre, qui va rejoindre son régiment à Paris, et je lui ai dit : « Je ne te laisse pas passer comme ça ; il faut que tu déjeunes avec nous. »

LOUISE.

Certainement, mon père, vous avez très bien fait.

PIERRE.

Madame... vous êtes...

À part.

Oh ! qu’elle est belle !

Haut.

C’est que je suis bien mal équipé pour déjeuner avec vous.

LOUISE.

Comment donc ! monsieur Pierre ; est-ce que c’est là une raison ?

LEROUX.

C’est bien, Louise, tu es une brave fille ! Pierre, dis-moi, quel vin veux-tu à ton déjeuner ?

PIERRE.

Ça m’est égal : mon Dieu, le meilleur.

LEROUX.

Va, sois tranquille... et le café ! et le petit verre !... tu vas voir.

Il sonne.

C’est comme ça qu’ils viennent.

À un domestique qui entre.

Dites donc, monsieur Michel, vous prierez le cuisinier de nous faire à déjeuner pour trois.

LE DOMESTIQUE.

Est-ce que monsieur le comte revient aujourd’hui ?

LOUISE.

Je ne crois pas ; mais c’est monsieur qui déjeune avec nous.

LE DOMESTIQUE.

Ah ! monsieur ?

LOUISE.

Oui, et dépêchez-vous, je vous prie.

Le domestique sort.

Monsieur Pierre, asseyez-vous donc : vous devez être bien las.

PIERRE.

Oh ! j’ai de bonnes jambes.

LEROUX.

À propos ! moi qui oubliais qu’il faut que je saigne le cheval du commandant. Pierre, cause un peu avec Louise : je ne tarderai pas à revenir.

 

 

Scène III

 

PIERRE, LOUISE

 

LOUISE.

Il s’est passé bien des choses depuis que nous ne nous sommes vus.

PIERRE.

Oui, on m’a écrit là-bas que votre cousine Annette est mariée.

LOUISE.

Ah !

PIERRE.

Vous n’en saviez rien ? Et madame Dutour, la mercière, qu’est votre cousine aussi, y a-t-il longtemps que vous ne l’avez vue ?

LOUISE.

Pas depuis mon mariage.

PIERRE, à part.

Ce que c’est que de devenir grande dame !

Haut.

Et votre oncle est-il établi ?

LOUISE.

Je ne sais pas.

PIERRE, à part.

Il paraît qu’elle ne s’occupe guère de ses parents.

UN DOMESTIQUE.

Madame, voilà monsieur le comte qui arrive.

LOUISE.

Mon mari ! quel bonheur !

 

 

Scène IV

 

PIERRE, LE COMTE, LOUISE

 

LE COMTE, entrant par le fond.

Bonjour, ma chère amie.

LOUISE.

Embrasse-moi encore, mon chéri !

LE COMTE, à demi-voix.

Avec qui êtes-vous donc ? quel est cet homme ?

PIERRE.

J’ vous salue, mon commandant.

LE COMTE.

Mais je crois vous reconnaître ; n’êtes-vous pas...

PIERRE.

Pierre Dupuis, servant au troisième régiment d’infanterie, caporal dans la première du deuxième.

LE COMTE.

Et vous rejoignez ? C’est très bien. Michel, faites-lui donner à déjeuner, Adieu, mon ami ; si vous le désirez, je vous recommanderai à votre colonel.

PIERRE.

Merci, mon commandant. Madame, j’ vous salue ; bien des compliments à mon parrain.

LE COMTE.

Qui donc son parrain ?

LOUISE.

C’est mon père. Pierre est notre parent... de loin : mon père l’avait... invité à déjeuner... avec nous.

LE COMTE, à part.

Allons, encore celui-là !

LOUISE, voyant le mécontentement du, comte et allant à Pierre.

Adieu, Pierre.

LE COMTE.

Attendez... restez, Pierre... Déjeunez avec nous ; vous repartirez ensuite.

PIERRE.

Faites excuse, mon commandant, je n’ai plus faim, et je suis pressé.

LE COMTE.

Mais...

LOUISE, bas à Pierre.

Restez ; vous voyez qu’il le veut bien.

PIERRE.

Bien des remerciements ; je n’ai que le temps de prendre mes jambes à mon cou.

LE COMTE.

Puisqu’on ne peut vous retenir, adieu donc, si je puis vous être utile, disposez de moi.

LOUISE, à demi-voix.

Si vous aviez besoin d’argent, Pierre ?

PIERRE.

Vous êtes bien honnête.

LOUISE.

Oh ! ne vous gênez pas.

PIERRE, à part.

Elle a bon cœur pourtant.

Haut.

J’ vous salue, monsieur et madame.

 

 

Scène V

 

LOUISE, LE COMTE

 

LE COMTE.

Qu’avez-vous, Louise ?

LOUISE.

Je n’ai rien. C’est ce pauvre garçon qui s’en va bien triste ; il dira que je suis fière ; et c’est notre parent, après tout.

LE COMTE.

J’ai fait ce que j’ai pu pour le retenir quand j’ai su qui il était ; mais j’attends du monde aujourd’hui, et vos parents...

LOUISE.

C’est toujours quand vous revenez de Paris que vous parlez de mes parents, parce que vous avez vu le grand monde. Dans les premiers mois de notre mariage vous restiez avec moi, et vous n’en parliez pas.

LE COMTE.

Pardon, ma chère amie ; mais vous devez comprendre...

LOUISE.

Pourquoi me dire vous ? est-ce que vous ne m’aimez plus ?

LE COMTE.

Je t’aimerai toujours, ma Louise.

LOUISE.

Ces paroles me font bien du bien !

LE COMTE.

Ne dis donc pas bien du bien : est-ce qu’on parle ainsi !

LOUISE.

Oh ! ne te fâche pas ! Mon maître est content de moi ; il dit que je fais des progrès. Y avait-il bien des fautes dans la lettre que je t’ai écrite hier ?

LE COMTE.

Quand je vois à chaque ligne que tu m’aimes, peu m’importe ton style !... Mais tu ne me demandes pas des nouvelles de mon voyage à Paris ?

LOUISE.

As-tu vu ta mère ? êtes-vous raccommodés ?

LE COMTE.

Oui, et sans un mot d’explication. Je me suis jeté dans ses bras, elle a pleuré, et tout est oublié. Elle va venir ici aujourd’hui même avec la baronne d’Hervilly, à qui je dois cette réconciliation.

LOUISE.

La baronne d’Hervilly ?... Ah ! oui, c’est cette jeune dame... je m’en rappelle.

LE COMTE.

Il faut dire je me la rappelle. Je t’en prie, tâche de t’observer quand elle sera là.

LOUISE.

Tu ne m’as jamais tant reprise qu’aujourd’hui. Écoute, mon Édouard, je ferai de mon mieux pour qu’on ne dise pas que ton épouse... que ta femme ne te fait pas honneur ; mais il ne faut pas me gronder quand je dis mal. Laisse faire, va, l’hiver prochain, puisque tu veux retourner à Paris, et me mener dans les salons, tu verras comme je serai savante ! Je commence déjà à bien savoir ma géographie.

LE COMTE.

Ta géographie ?

LOUISE.

Oui, monsieur !... Je sais mon Europe sur le bout du doigt, et je vais commencer l’Asie.

LE COMTE.

Ah ! ce n’est pas cela qu’il importe de savoir ! Mais dans ce moment pensons à recevoir ma mère et madame d’Hervilly, qui vont arriver bientôt. Il faut tâcher de leur rendre ce séjour agréable.

LOUISE.

Si nous invitions quelques personnes ?

LE COMTE.

Qui ?

LOUISE.

J’oubliais de te dire que nos voisins, les nouveaux propriétaires du château de Quincy, sont venus nous faire visite pendant ton absence.

LE COMTE.

Ah ! le baron et la baronne de Versac ?

LOUISE.

Tu ne sais pas ? c’est une de mes anciennes pratiques.

LE COMTE.

La baronne !

LOUISE.

Oui, une dame qui m’a souvent fait travailler. Elle a été joliment étonnée de me trouver ici. Veux-tu que nous les invitions ?

LE COMTE.

C’est bon, c’est bon. Occupons-nous de ma mère et de madame d’Hervilly... Tu es en grand négligé, Louise : si tu te parais ?

LOUISE.

Si tu m’aimes comme je suis, qu’ai-je besoin de plaire à d’autres ?

LE COMTE.

Je t’aime on ne peut davantage telle que tu es ; mais je voudrais que madame d’Hervilly et ma mère te trouvassent jolie... très jolie.

LOUISE.

Que tu es singulier !... Je ferai tout ce que tu désireras ; mais je ne voudrais pas faire une grande toilette : je suis encore un peu gauche.

LE COMTE.

Eh bien, tu as raison ; oui, pas de toilette. Promets-moi seulement de bien retenir mes leçons pendant le dîner.

LOUISE.

Sois tranquille : tu seras content de moi. Je sais qu’il ne faut pas couper son pain ; qu’il faut... Qu’as-tu donc à rire ?

LE COMTE.

Je ris de toi et de moi-même. Va, chère Louise, sois toujours bonne et douce comme tu l’es, tu n’auras pas besoin d’autre art pour me charmer.

LOUISE.

Que je suis heureuse !... Pour de l’amour et de la docilité, tu sais que j’en aurai toujours.

Elle sort.

 

 

Scène VI

 

LE COMTE, seul

 

Excellente enfant ! En vérité j’ai honte de gâter un si aimable naturel par toutes ces conventions niaises qu’on appelle les bonnes manières. Pauvre Louise, ta candeur et ta simplicité valent bien mieux que les talents qui te manquent !... Ah ! vous voilà, Leroux ?

 

 

Scène VII

 

LE COMTE, LEROUX

 

LEROUX.

Bonjour, commandant. Vous avez fait un bon voyage ?

LE COMTE.

Très bon.

LEROUX.

Allons, tant mieux.

LE COMTE.

Aviez-vous quelque chose à me dire ?

LEROUX.

Oui, vraiment.

LE COMTE.

Eh bien, parlez.

LEROUX.

Je viens vous dire adieu. Je m’en retourne à Paris.

LE COMTE.

À Paris ! vous ? Et pourquoi ?

LEROUX.

J’ai des affaires.

LE COMTE.

Quelles affaires pouvez-vous avoir ?

LEROUX.

Oh, nous autres, pauvres diables, nous n’avons pas de grandes affaires ; et ce n’est pas la peine de vous ennuyer. Adieu donc, commandant ; je vous souhaite une bonne santé, et je décampe.

LE COMTE.

Que diable avez-vous, Leroux ? Vous semblez de mauvaise humeur.

LEROUX.

Moi ! oh, pas du tout.

LE COMTE.

Si fait ; soyez franc : que vous est-il arrivé ? Quelqu’un vous aurait-il offensé ?

LEROUX.

Offensé ! personne. Je serais bien bon de m’offenser, par exemple ! Je sais bien que je ne suis pas le maître ici ; que ce n’est pas à moi de commander : c’est à celui qui paie la soupe à inviter qui il veut pour la manger ; c’est trop juste, et j’aurais tort de me plaindre. Aussi je ne me plains pas, et je file.

LE COMTE.

Ah ! je vous comprends enfin, Leroux : Pierre vous a parlé. Mais est-il bien extraordinaire que ?...

LEROUX.

Non, morbleu, ça n’est pas extraordinaire ! Et si j’étais un homme comme vous, ancien chef d’escadron, riche, noble, tout ce que vous voudrez... eh bien, je me donnerais des airs bien plus que vous. Mais, voyez-vous, je sens que je n’ suis pas ici à ma place ; et l’histoire de Pierre, qui veut s’en aller le ventre vide parce qu’il s’est piqué, ça m’a fait ouvrir les yeux. Je me suis dit : « Que fais-tu là ? » Et alors mon parti a été bientôt pris : je retourne rue du Faubourg-Saint-Denis.

LE COMTE.

Leroux, je ne vous laisserai pas partir comme cela.

LEROUX.

Non, tenez, puisque j’ai tant fait d’ me déboutonner, j’ m’en vas vous dire toute la vérité. Je m’ennuie ici, parce que je n’y suis pas à mon aise, et je n’y suis pas à mon aise parce que je n suis pas comme j’ai l’habitude d’être. J’ suis obligé de me contraindre en tout, de déjeuner à midi et diner à six heures. Dans votre beau salon je n’ peux pas fumer ma pipe ; vos domestiques se moquent de moi. Ma foi, je serais bien bon de me gêner plus longtemps pour vous tourmenter et moi aussi !

LE COMTE.

Il me semble que vous ne faites ces réflexions-là que d’aujourd’hui seulement.

LEROUX.

Faites excuse, mon commandant : il y a longtemps que je pense tout ça. Je suis vieux, quelquefois un peu grognon ; j’aime à fréquenter de vieux troupiers comme moi, à faire avec eux ma partie de domino à l’estaminet : là je suis à mon aise ; ici je me gêne et je vous gêne. Les étrangers qui viendront vous voir se gausseront de moi et de vous ; vous perdrez vos amis et je perdrai les miens... Pour ma fille, elle est votre femme ; vous devez !a garder. Elle va prendre les manières des grandes dames ; et puis quand même, si on se moque d’elle, vous êtes son mari, et c’est votre devoir de couper les oreilles aux rieurs.

LE COMTE.

Leroux, vous me faites de la peine.

LEROUX.

Et à moi aussi ça me fait de la peine de vous quitter. Mais que voulez-vous ? Séparons-nous bons amis ; je reviendrai vous voir plus d’une fois : le matin, quand vous serez seul, j’ vous demanderai à déjeuner, pour mon second, s’entend. Je ne suis pas fâché, mon commandant ; je vous aime tout de même, mais adieu. Ce soir je veux fumer ma pipe à l’estaminet du Cheval-Blanc.

LE COMTE.

Au moins je vous reverrai bientôt ?

LEROUX.

Oui, à la bonne heure ! Ah ça, nous ne parlerons pas à ma fille de tout ce que nous venons de dire : c’est entre nous. J’ vais l’embrasser, et je pars.

Il sort.

 

 

Scène VIII

 

LE COMTE, seul

 

Je trouve tant de vertus !... et pourtant... si peu de bonheur !

UN DOMESTIQUE, apportant une harpe, des pinceaux et de la musique.

Voilà tout ce que monsieur le comte a demandé.

LE COMTE.

C’est bien.

Le domestique sort.

La baronne pourra nous chanter quelques airs de Rossini. Il y a si longtemps que je n’ai entendu de bonne musique !... Comme elle est aimable ! venir ici ! elle à qui j’ai préféré... Mais elle a tant de grâces ! tant d’esprit !... Je crois, en vérité, qu’elle est encore embellie !... Pourvu que Louise soit bien !... Elle n’est pas en beauté aujourd’hui... Si elle allait être timide et gauche !... Je tremble !... Quelle faiblesse ! j’en ai honte !... Ne sont-ce pas de sols préjugés que j*ai sacrifiés ?... et la naïveté de Louise n’est-elle pas préférable à la coquetterie de la baronne ?...

 

 

Scène IX

 

LE COMTE, LOUISE, accourant par la gauche de l’acteur

 

LOUISE.

Édouard, une voiture entre dans la cour.

LE COMTE.

C’est sans doute ma mère et madame d’Hervilly.

LOUISE.

Ô mon Dieu, comme j’ai peur !

LE COMTE.

Allons au-devant d’elles... mais remettez-vous... remettez-vous donc !... Et, je t’en prie, ma Louise, prends bien garde à ce que tu diras !... Ah ! les voici.

 

 

Scène X

 

LA BARONNE D’HERVILLY, LA COMTESSE, LE COMTE, LOUISE

 

LA COMTESSE.

Bonjour, Édouard... Bonjour... madame...

LOUISE.

Je suis...

LE COMTE, l’interrompant.

Que je suis heureux de vous voir !

À la baronne.

Permettez que je vous présente madame de Lesseville.

LA BARONNE.

Il y a longtemps que je désirais faire avec madame une plus ample connaissance.

LOUISE.

Vous êtes bien bonne, madame, et je vous remercie bien, car...

LE COMTE, l’interrompant.

N’êtes-vous pas fatiguée ?

LA BARONNE.

Pas du tout... Mais, en vérité, chère comtesse, ce château est délicieux.

LA COMTESSE.

J’y ai trouvé, dans des temps malheureux, un abri contre les chagrins.

LA BARONNE.

Et votre fils y cherche aujourd’hui un asile contre les plaisirs.

LE COMTE.

C’est que je crois que, si les chagrins détruisent le bonheur, les plaisirs le dérangent.

LA COMTESSE.

Et vous êtes heureux ?

LE COMTE.

Oui, très heureux !

LA COMTESSE, à demi-voix.

En êtes-vous bien sûr ?

LE COMTE.

Très heureux.

LA COMTESSE, à Louise.

Et vous, madame ?

LOUISE.

Si je suis heureuse !... Il est toujours avec moi.

LA BARONNE.

Ce bonheur là peut suffire pendant l’été ; mais, cet hiver, vous reviendrez à Paris. Il ne faut pas nous enlever entièrement monsieur le comte, et vous-même vous ne devez pas vous séquestrer du monde.

LOUISE.

Je ferai ce que mon mari voudra. Et j’avoue que je ne serais pas fâchée de revoir ma famille, mes amies d’enfance...

LE COMTE, l’interrompant.

Oui, sans doute, oui, nous irons à Paris.

À la baronne.

Si vous vouliez jeter un coup d’œil sur le parc, sur les jardins ?

LA BARONNE.

Tout à l’heure. Oh ! vous aurez le temps de faire le propriétaire, je vous promets de tout examiner.

Regardant la harpe et la musique.

Ah, je vois que les arts charment votre solitude ! Cette harpe et ces pinceaux sont à madame ?

LOUISE.

Non vraiment... vous sentez bien que ce n’est pas...

LE COMTE, l’interrompant.

La comtesse ne s’est occupée que du piano ; et c’est à votre intention que j’ai fait apporter tout cela ici.

LA BARONNE.

J’en suis reconnaissante.

LA COMTESSE, à part.

Pauvre Édouard ! comme il est embarrassé !

UN DOMESTIQUE, entrant.

Monsieur le comte, un exprès apporte cette lettre de l’auberge voisine ; on attend une réponse.

LE COMTE.

Vous permettez, madame ?

Il ouvre la lettre.

Ah ! c’est de ce fou de Monbray : il arrive de Grèce.

LA BARONNE.

Il revient, j’en suis charmée.

LE COMTE.

Écoutez ce qu’il m’écrit : « Mon cher Édouard, j’arrive de Morée, et, en m’arrêtant près de ton château, j’apprends que tu l’habites en ce moment, et de plus, que tu t’es marié pendant mon absence. Je peux rester ici deux heures, et, si tu veux me présenter à la comtesse de Lesseville, que je n’ai pas l’honneur de connaître, j’irai déposer mes hommages à ses pieds, heureux de rencontrer chez toi un avant-goût des plaisirs que je vais retrouver à Paris. J’attends ta réponse à l’auberge.
« Ton affectionné et bien ennuyé camarade,

« Chevalier de MONBRAY. »

LA BARONNE.

Il faut qu’il vienne, il nous amusera.

LE COMTE.

Je ne demande pas mieux.

LA COMTESSE.

Allez le chercher, Édouard.

LE COMTE.

Vous avez raison, ma mère ; l’auberge est ici près : je vais le trouver, et j’amène à vos pieds le vainqueur des Musulmans.

Il sort.

 

 

Scène XI

 

LA BARONNE, LA COMTESSE, LOUISE

 

LA COMTESSE.

Ma chère Angeline, vous devriez exécuter quelque chose sur cette harpe.

LA BARONNE.

Cela n’amuserait peut-être pas madame de Lesseville.

LOUISE.

Si fait, madame.

LA BARONNE.

Quel est cet ouvrage que j’aperçois là ?

LOUISE.

C’est une broderie.

LA BARONNE.

C’est extrêmement joli.

LOUISE.

Vous trouvez ?... Celle que vous portez est bien plus belle !... Est-ce votre ouvrage ?

LA BARONNE, souriant.

Mon ouvrage !... non. Elle sort de chez Minette.

LOUISE.

Mon Dieu ! elle est déchirée !

LA BARONNE.

Vraiment !... C’est sans doute en descendant de voiture.

LOUISE.

Je peux y coudre un point.

LA BARONNE.

Oh ! je ne voudrais pas que vous prissiez cette peine.

LOUISE.

Je vous en prie, ce sera un plaisir pour moi de vous être utile.

LA BARONNE.

Non, non ; c’est trop de bonté ! je n’y consentirai point.

LA COMTESSE, à part.

Sa naïve simplicité me touche !

UN DOMESTIQUE, annonçant.

Monsieur de Monbray.

 

 

Scène XII

 

LOUISE, LA BARONNE, LA COMTESSE, MONSIEUR DE MONBRAY

 

MONBRAY.

Mille pardons, mesdames, de me présenter ainsi ; je n’ai pas eu la patience d’attendre.

LA COMTESSE.

Mon fils est allé vous chercher.

MONBRAY.

Ce cher Édouard est bien bon ! Mais à peine mon exprès était-il parti avec ma lettre, que j’ai réfléchi : c’est ce qui m’arrive toujours. J’ai songé que, n’ayant que deux heures à rester ici, il était ridicule d’en passer une dans une misérable auberge, et je me suis mis en route : j’aurai pris un autre chemin qu’Édouard. J’étais empressé d’offrir mes hommages respectueux à la comtesse de Lesseville.

S’adressant à la baronne.

Mais j’ignorais tout le bonheur de mon ami.

À la comtesse.

Je ne pensais pas non plus vous rencontrer en ce château, madame.

Il regarde Louise.

Eh ! mais je suis enchanté de nie trouver ici en pays de connaissance. Est-ce que vous ne vous souvenez plus de moi ?

LA COMTESSE, à part.

Que vais-je apprendre ? Profitons de son erreur.

LOUISE.

Je me souviens d’avoir vu monsieur chez madame Robert, cette grosse lingère de la rue Saint-Honoré.

LA BARONNE, à Monbray.

Vous connaissez des lingères ?

MONBRAY.

En tout bien, tout honneur ! Une ancienne femme de chambre de ma mère, qui a recueilli un héritage, et élevé un magasin, où l’on voit toujours des demoiselles de boutique charmantes.

LA BARONNE.

En vérité !

MONBRAY.

Madame Robert a été vingt ans à la maison ; elle m’a soigné quand j’étais enfant, et la reconnaissance...

LA BARONNE.

Les jolies filles de boutique.

MONBRAY.

Et mon goût pour l’observation m’ont conduit quelquefois chez elle.

À Louise.

Qu’est devenue cette petite brune, au nez retroussé, à la physionomie piquante ?

LOUISE.

Celle que vous meniez promener si souvent, Cécile Bizot ?

MONBRAY.

Non... non...

LOUISE.

Ah ! ma cousine Dutour ?...

 

 

Scène XIII

 

LOUISE, LA BARONNE, MONBRAY, LE COMTE, LA COMTESSE

 

LE COMTE.

Te voilà, mon cher Monbray !... Parbleu ! tu m’as fait courir...

MONBRAY.

Pardonne-moi, mon ami : je désirais tant te revoir ! Mais mon empressement eût été encore plus vif, si j’avais su qui je trouverais ici...

LE COMTE.

En effet... je suis désolé de n’avoir pu te présenter à la comtesse de Lesseville.

MONBRAY.

Pendant dix mois en Morée, je n’ai rien su de ce qui se passait dans notre cher Paris. J’ai appris à l’auberge que tu étais marié... Reçois tous mes compliments sur ton choix. Tant de beauté, de grâces et d’esprit, te promettent le bonheur ! une société délicieuse !

LE COMTE.

Je mène une vie retirée.

MONBRAY.

Je comprends, pour quelques mois. Premiers moments de l’amour, que n’oublierait-on pas pour vous ! Mais il ne faut pas d’égoïsme : tu n’as pas quitté le monde pour toujours.

LA BARONNE.

Nous espérons bien que monsieur de Lesseville passera l’hiver à Paris.

MONBRAY.

À la bonne heure ! J’oublierai tous mes ennuis près de vous : on a tant besoin de s’amuser quand on a du chagrin !

LE COMTE.

Le tien ne nous donnera pas d’inquiétude.

MONBRAY.

Oh ! j’en ai un réel ! une passion malheureuse !

LA COMTESSE.

Vous, monsieur de Monbray ?

MONBRAY.

Oui, moi ! ne riez pas ! Savez-vous que j’ai été aussi sur le point de me marier ? Mais c’était bien différent ! une vraie folie ! un mariage d’amour ! une jeune fille qui ne m’apportait pour dot que des vertus... J’ai réfléchi à l’inconvenance, et j’ai rompu.

LE COMTE.

Comment ! le chevalier de Monbray n’a pas craint d’abandonner une jeune fille dont il était aimé ?

MONBRAY.

Entre nous, c’était un mariage extravagant !... une famille ridicule !... Il m’a fallu du courage... mais il n’y a rien de tel que nous autres étourdis pour agir raisonnablement. Vrai, regarde dans le monde, sur dix sottises, il y en a neuf qui sont faites par de prétendus sages.

LE COMTE.

C’est souvent un devoir, et non une sottise, que d’agir contre l’usage.

MONBRAY.

Bah ! il est déjà assez difficile d’avoir raison comme tout le monde ; jugez donc s’il fallait avoir raison à soi tout seul !... J’ai senti cela, et je cherche à me distraire. Je vais retrouver à Paris d’anciens souvenirs.

À Louise.

Vous disiez donc que la cousine Dutour ?...

LOUISE.

Monsieur, elle s’est établie mercière, rue aux Ours.

MONBRAY.

Rue aux Ours !... qui aurait dit cela !

LE COMTE, s’approchant.

Mais...

MONBRAY.

Laisse-moi donc ; je connaissais mademoiselle Louise Leroux.

LE COMTE.

Vous connaissiez ?...

MONBRAY.

Mais honni soit qui mal y pense ! Mademoiselle Louise était une vertu sévère !

LE COMTE.

Monsieur...

MONBRAY.

Ne vas-tu pas prendre de grands airs parce que tu es marié ? D’ailleurs mademoiselle appartient à madame, et j’ai trop de respect...

LOUISE, à part.

Malheureuse !

LE COMTE.

Qu’osez-vous dire ?

LA BARONNE.

Vous vous trompez, monsieur.

LOUISE.

Édouard ! Édouard !...

MONBRAY.

Que signifie cela ?

LE COMTE, allant se placer à coté de Louise.

Que vous vous êtes mépris, et que voici la comtesse de Lesseville.

MONBRAY.

Grand Dieu ! qu’ai-je fait !... Mais qui se serait douté ?... Veuillez m’excuser, madame... Et toi, mon ami, crois que, si j’avais pu soupçonner...

LE COMTE, se contraignant.

Je ne vous en veux pas ; je ne dois pas vous en vouloir : vous ignoriez...

LA COMTESSE.

Sans doute. Allons, qu’il ne soit plus question de tout cela : je voudrais prendre un moment de repos.

LA BARONNE.

Et moi changer de toilette.

LA COMTESSE.

Nous vous retrouverons ici, monsieur de Monbray ?

MONBRAY.

Je ne sais, mesdames, si j’aurai ce bonheur : il faut que je me rende à Paris.

LE COMTE.

En effet, après une campagne, on est pressé de raconter ses exploits, de montrer ses trophées, ses blessures.

MONBRAY.

Il n’y en a pas pour tout le monde.

LE COMTE.

Comment donc ! Demain, chez Tortoni, au foyer de l’Opéra, monsieur de Monbray sera un héros.

MONBRAY.

Édouard !...

LE COMTE.

Comme on va frémir dans les boudoirs, dans les coulisses, au seul récit de ses dangers !

MONBRAY.

Encore une fois, Édouard !...

LE COMTE.

Il faudra nous envoyer un exemplaire du journal qui en publiera la relation : cela nous divertira.

MONBRAY.

Lesseville, ce ton de persiflage...

LE COMTE.

Oh ! j’ai tort : il est dangereux de plaisanter un guerrier tel que le chevalier de Monbray !

MONBRAY, à demi-voix.

Peut-être !

LA COMTESSE, se plaçant entre le comte et Monbray.

Eh bien, messieurs, que veut dire cela ?

LA BARONNE.

Êtes-vous fous tous les deux ?

LOUISE, à part.

Édouard a l’air fâché.

LE COMTE, avec un sourire forcé.

Ce n’est rien, mesdames, rien qu’un badinage ; et monsieur de Monbray a l’esprit bien fait !

LA COMTESSE.

À la bonne heure !

À demi-voix au comte.

Mon cher Édouard, mon fils, revenez à vous, et supportez le sort que vous avez choisi.

À la baronne.

Allons, ma chère Angéline !... Monsieur de Monbray, à revoir !... Vous êtes l’hôte de mon fils.

MONBRAY.

Je ne l’oublierai pas.

 

 

Scène XIV

 

LOUISE, LE COMTE, MONBRAY

 

MONBRAY, à demi-voix.

Ah çà, Édouard, avez-vous perdu la raison ? Que dois-je penser d’un pareil langage ?

LE COMTE, à demi-voix.

Est-ce qu’il vous offense ?

MONBRAY, à demi-voix.

Vous devez comprendre que, si je n’étais pas chez vous...

LE COMTE, à demi-voix.

Oh ! ne vous gênez pas !... Mais, silence, nous causerons de tout cela tout à l’heure dans le parc.

Haut.

Eh bien, monsieur de Monbray, ne faisons-nous pas un tour de promenade ?

LOUISE.

Édouard, vous me quittez ?

LE COMTE.

Pour un instant, ma chère amie. Occupez-vous de ma mère, de la baronne ; je reviens bientôt. Ne faut-il pas que je fasse les honneurs de ma maison à un ancien ami ?

LOUISE.

Ne soyez pas longtemps. Ici je n’ai que vous.

LE COMTE.

N’êtes-vous pas chez vous, madame ?... Mais j’aperçois votre père ; il vous cherche ; il veut vous parler.

MONBRAY, à part.

Ah ! c’est là le beau-père !

LE COMTE, à Monbray.

Allons, je suis à vous.

 

 

Scène XV

 

LOUISE, LEROUX

 

LEROUX.

Qu’est-ce qu’il a donc ? Tu es toute je ne sais comment.

LOUISE.

Rien, rien, mon père.

LEROUX.

Si fait, parbleu, il y a quelque chose. Et qu’est-ce que c’est que ce nouveau venu ? Il m’a regardé d’une façon qui ne me plaît pas... Ah bast !... Écoute donc, il y a une heure que je te cherche pour te dire adieu : j’ vas à Paris.

LOUISE.

Vous partez ?

LEROUX.

Oui, j’ai quelques affaires.

LOUISE.

Hélas ! mon Dieu ! je crois deviner !... et je n’ose pas vous retenir !

LEROUX.

Il faut que je m’en aille. Embrasse-moi, ma fille, et porte-toi bien.

LOUISE.

Adieu donc, adieu, mon père.

On entend deux coups de feu.

Qu’est-ce que j’entends là ?

LEROUX.

Des chasseurs, apparemment. Allons, Pierre m’attend ; je l’ai empêché de partir : nous ferons route ensemble.

LOUISE.

Au moins, mon père, je vous reverrai bientôt ?

LEROUX.

Oui, sans doute, oui, mon enfant, je viendrai te voir. Adieu, Louise.

 

 

Scène XVI

 

LOUISE, seule

 

Il est parti !... Me voilà seule !... seule pour toujours !...

UNE VOIX, dans la coulisse.

Au secours ! Michel ! Joseph !...

LOUISE.

Grand Dieu ! qu’y a-t-il ?

LA BARONNE, sortant de son appartement.

Qu’est-ce donc ?

LA COMTESSE, accourant.

Qu’est-il arrivé ?

 

 

Scène XVII

 

LA BARONNE, LEROUX, LE COMTE, entrant par la porte du fond, il est blessé, et s’appuie sur Leroux et sur un domestique, qui place un siège au milieu du théâtre, LOUISE, LA COMTESSE

 

LOUISE, courant au-devant du comte.

Ah ! mon mari !

LA COMTESSE.

Mon fils !

LA BARONNE.

Du secours ! du secours ! un chirurgien !

LEROUX.

Pas tant de bruit ; il n’y a pas de danger. Le camarade n’en est pas quitte à si bon marché : il a une jambe cassée.

LA BARONNE.

Comment ? et pourquoi ?...

LEROUX.

Dame ! le commandant aura voulu châtier cet insolent, qui se sera moqué de Louise.

LA COMTESSE.

Hélas ! j’en tremblais !

LE COMTE.

Ce n’est rien, ce n’est rien ; tranquillisez-vous.

LOUISE.

Mon Édouard ! Dieu ! comme il est pâle ! il va perdre connaissance !... Malheureuse que je suis !

LA COMTESSE, l’arrachant d’auprès du comte.

Laissez-moi, laissez-moi secourir mon fils.

LOUISE.

Ne me repoussez pas.

LA COMTESSE.

Retirez-vous.

LOUISE.

Non, non ; c’est à moi de le soigner.

LA COMTESSE.

Malheureuse ! c’est vous qui l’avez tué !

LOUISE, poussant un cri déchirant.

Ah !...

LEROUX, qui a pansé la blessure.

Et je vous dit qu’il n’y a pas d’inquiétude pour sa vie !

LA BARONNE.

Il ouvre les yeux.

LA COMTESSE.

Mon fils !

LE COMTE

Manière !

Ils s’embrassent.

Louise !...

LOUISE, courant auprès du comte.

Oh ! pardonne-moi ! pardonne-moi !... Ah ! je le sens, il n’y a pas de bonheur possible entre nous !

LE COMTE.

Que dis-tu ?

LOUISE.

Édouard, votre cœur, je peux le deviner souvent, mais vos idées, je ne peux pas les comprendre. Je dois vous rendre votre liberté.

LE COMTE.

Louise !...

LOUISE, à la comtesse.

Occupons-nous de sa blessure ; madame... madame...

LA COMTESSE.

Oui, mon enfant, oui !...

LEROUX.

Soyez donc tranquille : ce ne sera rien.

LA BARONNE, à part.

Son règne est passé.

 

 

ACTE III

 

Le théâtre représente la chambre à coucher de Louise, dans l’hôtel du comte de Lesseville : le lit occupe le fond ; la porte d’entrée est à la gauche de l’acteur ; une fenêtre est sur le premier plan à droite ; et du même côté, sur un plan incliné, est une porte vitrée conduisant dans d’autres appartements. Une toilette est placée à la gauche de l’acteur et une table est à la droite : auprès de chacun de ces meubles est une causeuse.

Au lever du rideau. Louise est endormie sur la causeuse près de sa toilette ; une bougie brûle encore ; il fait grand jour.

 

 

Scène première

 

LOUISE, endormie, LE COMTE, entrant, suivi d’un domestique qui porte un riche nécessaire, et le dépose sur la table à droite

 

LE COMTE.

Posez cela ici, et laissez-moi.

Le domestique se retire.

Voici l’anniversaire de mon mariage ; un an aujourd’hui !

Il soupire.

Que vois-je ? Louise !... Elle dort !... La bougie brûle encore... Elle ne s’est pas couchée !... Son sommeil paraît agité !...

LOUISE, dormant, elle a l’air d’écouter l’heure.

Une... deux... trois... Trois heures du matin !... Il ne reviendra plus !... Comme le bal est brillant !... Que de fleurs !... de diamants !... Comme elles sont jolies ces femmes !... comme elles dansent bien !...

LE COMTE.

Pauvre Louise !

LOUISE, toujours dormant.

Si je pouvais aussi ?... Non !... elles rient toutes... elles se moquent de moi... Dieu !... sortons !

Elle s’agite y fait un mouvement pour se lever, et s’éveille.

Ah ! Édouard, mon Édouard ! te voilà ! Tu rentres ?

LE COMTE.

Chère amie, je suis rentré depuis longtemps : il est dix heures du matin.

LOUISE.

Ah !... je me suis endormie... là... je ne sais comment.

LE COMTE.

Veiller ainsi !... Louise, tu te rendras malade.

LOUISE.

Je lisais... je travaillais... le sommeil m’a surprise.

LE COMTE.

Louise, tu me trompes ! ton inquiétude seule t’a fait attendre mon retour.

LOUISE.

Cher Édouard, pardonne !... Quand, de cette fenêtre, je t’ai vu rentrer dans ton appartement... je dors mieux... je repose plus tranquille.

LE COMTE.

Les réunions se prolongent tard.

LOUISE.

Oui, bien tard !...

LE COMTE.

Ces devoirs de société, depuis trois mois que nous sommes de retour à Paris, tu les partageais avec moi, puis tu y as renoncé.

LOUISE.

Tu n’as éprouvé que trop d’humiliations à cause de moi !... Édouard, ces plaisirs, tu n’en jouissais pas quand j’étais là ! Inquiet de tout ce que je disais, troublé par la crainte de me voir l’objet des railleries de tes belles dames, tu étais malheureux ! Et moi, comme je souffrais ! Seule auprès œ toi je suis parvenue peut-être à m’exprimer sans trop de ridicule ; mais dans ces brillants salons je me sens gauche, embarrassée ; je ne peux pas trouver une parole ; je te tais rougir ! Je l’ai vu, et je me suis dit : Laissons-lui les amusements auxquels il est habitué ; n’ôtons rien à son bonheur, ajoutons-y seulement l’amour... Quand il sera las de ces plaisirs bruyants, il reviendra près de moi. Dans le monde il s’amusera ; ici il sera aimé.

LE COMTE.

Bonne Louise !... je ne t’oublie pas. Vois ces bagatelles ; je les ai achetées pour toi : cela te plaît-il ?

LOUISE.

C’est charmant !... Que tu es bon de penser à moi !

LE COMTE.

Chère amie !

Il lui baise la main.

LOUISE.

Tu baises ma main comme si j’étais une grande dame.

LE COMTE, l’embrassant.

L’aimes-tu mieux ainsi ?

LOUISE.

Il y a un an aujourd’hui que je suis ta femme : puisses-tu ne pas trop te repentir !

LE COMTE.

Me repentir !

LOUISE.

Il y a des moments où je suis bien heureuse !... celui-ci, par exemple : je ne t’avais pas vu seul depuis longtemps. Viens t’asseoir là, près de moi.

Ils vont s’asseoir sur la causeuse près de la table à leur droite.

T’es-tu bien amusé à ce bal ? Qui as-tu vu ?

LE COMTE.

Toute la France ; était : d’abord la belle duchesse de la Trémouille.

LOUISE, riant.

La Trémouille !... Oh ! quel drôle de nom !

LE COMTE.

C’est un nom, Louise, qu’il n’est pas permis d’ignorer en France.

LOUISE.

Ah !... Et ensuite ?

LE COMTE.

Quand je te nommerais d’autres personnes, leurs noms te seraient tout aussi inconnus.

LOUISE, soupirant.

C’est vrai !... Mais tu y as vu madame d’Hervilly ?

LE COMTE.

Oui, sans doute.

LOUISE.

Et qu’a-t-on fait ?

LE COMTE.

Ce qu’on fait partout. Madame Malibran a chanté un air d’Othello... Mais tu ne connais pas la musique italienne : tu n’as pas voulu d’une loge aux Bouffes.

LOUISE.

Tu sais bien que ce n’est pas ma faute : le jour où tu m’y as conduite, je me suis endormie au premier acte.

LE COMTE.

Après la musique, on a dansé, on a joué à l’écarté et l’on a soupe.

LOUISE.

Et les toilettes ?

LE COMTE.

Charmantes ; mais dire de quoi elles se composaient me serait impossible.

LOUISE.

As-tu dansé ?

LE COMTE.

J’ai valsé avec madame d’Hervilly.

LOUISE.

Elle était bien mise ?

LE COMTE.

Comme un ange ! une robe de tulle garnie de camélias.

LOUISE.

Ah ! vous avez retenu sa toilette, à elle ?... Avez-vous gagné à l’écarté ?

LE COMTE.

Je n’ai pas joué ; je suis resté à causer : on racontait des histoires si drôles et dune façon si piquante !...

LOUISE.

Dites-les-moi.

LE COMTE.

Il faudrait, pour que cela t’intéressât, connaître les personnages.

LOUISE.

Qui contait ces histoires ?

LE COMTE.

Madame d’Hervilly.

LOUISE, se levant après un moment de silence.

Édouard il y a dans notre union un hasard malheureux : nous n’avons eu ni l’un ni l’autre le temps de réfléchir.

LE COMTE.

Que dis-tu ?

LOUISE.

Pendant quelque temps j’ai cru qu’à force d’étudier je pourrais m’élever jusqu’à vous... mais je vois bien qu’il y a des choses qu’il faut apprendre dès l’enfance... Vous-même vous a me reprenez plus.

LE COMTE.

Tu as fait de grands progrès ; tu t’es formée.

LOUISE.

Oh non !... je sens que tu ne peux pas causer avec moi comme tu le fais... avec madame d’Hervilly, par exemple.

LE COMTE, embarrassé.

Madame d’Hervilly !

LOUISE.

Près d’elle, près de ta mère, je suis mal à l’aise. Si tu savais combien j’ai besoin de trouver des gens qui ne me dédaignent pas !... Et, puisque je ne pourrai jamais convenir à tes parents, permets-moi de recevoir quelquefois les miens.

LE COMTE.

Je ne m’y oppose pas, si tu crois que cela peut te rendre plus heureuse.

LOUISE.

Que je suis contente ! Depuis mon mariage, je n’ai vu aucune de mes amies d’enfance, et je t’avoue, Édouard, que je n’avais pas attendu ta permission pour engager ma cousine à venir passer la journée avec moi.

LE COMTE.

À la bonne heure.

LOUISE.

C’est ma plus ancienne compagne. Je me fais une grande joie de la revoir, de causer avec elle.

LE COMTE.

Eh bien, soit.

LOUISE.

À propos, j’oubliais : voilà une invitation de madame de Vérigny ; elle m’est adressée.

LE COMTE.

La sœur de Monbray. C’est à son frère que tu dois cette invitation ; il a pour toi, lui, tous les égards que la comtesse de Lesseville est en droit d’attendre.

LOUISE.

Tu le lui a appris un peu rudement, il y a trois mois.

LE COMTE.

Ah ! oui, une jambe cassée. Pauvre ami ! j’en ai été désolé. C’est un étourdi, mais il a un cœur excellent ! Il n’a cessé, depuis ce temps, de chercher à réparer ses torts involontaires envers toi... Ah ! mon Dieu, bientôt onze heures ! Pardon, ma chère Louise, il faut que je te quitte ; je déjeune avec quelques amis, puis je dois monter à cheval.

LOUISE.

Tu iras au bois de Boulogne ? Il y a des femmes qui savent monter à cheval : madame d’Hervilly, sans doute ?

LE COMTE.

Oui, je crois qu’oui. Mais, à revoir, tu dois être fatiguée... Allons, repose-toi jusqu’à mon retour.

 

 

Scène II

 

LOUISE, seule

 

Il s’en va ! Je ne sais pourquoi je me sens si agitée ! Il m’aime... j’en suis sûre !... S’il avait préféré madame d’Hervilly, il l’aurait épousée !... Pourquoi donc ce nom me fait-il mal ?... C’est moi, moi seule qu’il aime !... Ah ! si je cessais de lui plaire, il faudrait mourir !... Mais chassons ces tristes idées. Il faut que je m’occupe de ma toilette !... Ma cousine Dutour viendra sûrement de bonne heure je suis sûre qu’elle va m’égayer.

Elle sonne ; une femme de chambre entre.

Sophie, je vais m’habiller ; ma toilette.

La femme de chambre <va chercher des robes, etc., par la porte vitrée de droite, et rentre en même temps que madame Dutour, qui arrive par la porte de gauche.

 

 

Scène III

 

LOUISE, MADAME DUTOUR, SOPHIE

 

MADAME DUTOUR.

Ne m’annoncez pas : je suis madame Dutour, la cousine de madame ; je n’ai pas besoin qu’on m’annonce. Bonjour, ma cousine ; comment vous en va, ma cousine ?

LOUISE, l’embrassant.

Pas mal aujourd’hui, et vous ?

MADAME DUTOUR.

À merveilles !... Ah çà, je viens vous remercier de l’amabilité que vous avez eue de m’inviter à passer la journée avec vous.

LOUISE.

Est-ce que vous ne pouvez pas ?

MADAME DUTOUR.

Si fait, si fait ! Je serai seulement obligée de vous quitter une heure pour une affaire de mon commerce, et puis je reviendrai : c’est pour ça que j’arrive de bonne heure. Entre amies, on a bien des choses à se raconter quand il y a longtemps qu’on ne s’est vu. Il paraît tout de même que monsieur de Lesseville, votre mari, mon cousin, ne se souciait guère de me voir, depuis trois mois que vous êtes à la ville ! Enfin, je me disais, il faudra bien finir par faire connaissance, puisque c’est mon cousin. Mais c’était vexant d’avoir un cousin comte et si riche, et de ne pas le connaître !... Car je ne l’ai jamais vu votre mari !... Est-il joli garçon ?

LOUISE.

Il est très bien

MADAME DUTOUR.

Tant mieux, ça ne peut pas nuire.

Elle examine les robes.

Oh ! que c’est joli tout cela ! quelle celle robe ! Qui est-ce qui aurait dit que vous seriez un jour comtesse ? Et de si belles parures !

Elle soupire.

Comme vous êtes heureuse ! cousine... Mais je vous trouve plus sérieuse qu’autrefois.

LOUISE.

Je ne me porte pas très bien.

MADAME DUTOUR.

Ça ne sera rien : est-ce qu’on peut-être malade quand on a de fameux médecins, le temps de se soigner, et le cœur content ?

LOUISE, à part.

Le cœur content !

MADAME DUTOUR.

Ce n’est pas que je me plaigne : Dieu merci, je n’ai pas de raison d’être triste ; je suis veuve, et mon commerce va son train

LOUISE, à part.

Quel langage ! quelles manières !... Est-ce qu’elle était ainsi autrefois ?

Haut.

Je suis charmée que vous fassiez bien vos affaires.

MADAME DUTOUR.

Tout de même que votre belle-mère m’a ôté sa pratique ! Elle se gante à présent chez Walker ; vous devriez bien lui parler en ma faveur !... Au reste, je la verrai chez vous, et je lui parlerai moi-même.

LOUISE, à part.

Dieu ! que dira-t-elle ?

MADAME DUTOUR.

Tout à l’heure madame la baronne d’Hervilly me disait encore : « Madame Dutour, personne ne me gante mieux que vous. »

LOUISE.

Madame d’Hervilly !

MADAME DUTOUR.

Oui, j’ai toujours sa pratique ; et puis sa femme de chambre est une de mes amies.

LOUISE, à part.

Sa femme de chambre !

MADAME DUTOUR.

Elle a une bonne condition, bien des profits... Madame d’Hervilly est généreuse.

À Sophie.

Vous riez, mademoiselle ? Je suis sûre que vous n’avez pas à vous plaindre de voire maîtresse.

LOUISE, s’occupant de sa toilette.

Cette pauvre Sophie ! Vous me faites penser que je ne lui ai rien donné depuis longtemps... Tenez, voilà un châle dont je vous fais présent.

SOPHIE.

Madame la comtesse est bien bonne.

MADAME DUTOUR.

C’est qu’il est beau, tout de même ! Un Ternaux !... avec des palmes !

La femme de chambre sort, emportant le châle. D’un air boudeur.

Mais, ma cousine, c’est trop de donner un châle comme ça : il y a des gens plus huppés qu’une femme de chambre qui en feraient bien leur parure.

LOUISE, qui a pris une chaîne d’or sur la toilette.

Ma cousine, voulez-vous me faire un grand plaisir ?

MADAME DUTOUR.

Est-ce que je peux vous être bonne à quelque chose, moi ?

LOUISE.

C’est de porter en souvenir de moi cette chaîne d’or, que j’aurais voulu vous offrir plus tôt.

MADAME DUTOUR, avec gaieté.

Oh ! que c’est beau ! Grand merci, ma cousine. Ça fera joliment jaser dans le quartier ! Ils sont encore capables de dire que c’est monsieur Benoît qui m’en a fait présent.

LOUISE.

Qu’est-ce que c’est que monsieur Benoît ?

MADAME DUTOUR.

C’est mon locataire, un jeune homme charmant ! Il est à Paris pour faire son droit, et je lui loue une chambre meublée vingt francs par mois. Ne font-ils pas des propos dans le quartier ? Dire qu’il y a partout des mauvaises langues !... même rue aux Ours ! Comme si on ne pouvait pas prendre le bras de son locataire pour faire un tour le dimanche !... Est-ce que les grandes dames n’ont pas des cavaliers à leurs ordres ?

LOUISE.

Je ne sais pas

MADAME DUTOUR.

Oh ! je le sais bien, moi !... Seulement ce n’est pas longtemps le même ; ça change plus souvent que nous autres : je vois ça dans mes pratiques... C’est comme leurs toilettes, cane leur dure guère ; mais puisqu’elles ont le moyen... Par exemple, ce n’est pas pour dire, mais la baronne d’Hervilly, depuis trois mois, c’est toujours le même.

LOUISE, avec intérêt.

Ah ! vraiment ? Contez-moi donc cela.

MADAME DUTOUR.

Je l’ai vu plus d’une fois : un joli homme !... Et tenez, hier encore, la baronne choisissait des rubans, et il est venu lui apporter un beau bouquet de fleurs naturelles, pour un bal où il la conduisait le soir. Et ce matin la femme de chambre m’a dit qu’elle avait attendu sa maîtresse jusqu’à trois heures du matin qu’elle est rentrée du bal.

LOUISE, soupirant.

Trois heures !... C’est sûrement un homme né et élevé dans sa société ? l’un n’a point à rougir de l’autre ?... ils vont tous les jours dans les fêtes ensemble ?...

MADAME DUTOUR.

Non pas tous les jours ; mais quand ils ne vont pas dans le monde, on veille tout de même chez madame d’Hervilly : le jeune homme vient, ils font de la musique, la baronne joue de la harpe, ils chantent, ils lisent ensemble ou bien ils dessinent.

LOUISE.

Oui, ils ont les mêmes goûts, les mêmes talents ; ils peuvent passer le temps ensemble sans ennui. S’ils se marient, ils seront heureux.

MADAME DUTOUR.

Et moi alors je vendrai gros pour la corbeille.

LOUISE, vivement.

Que je serais contente si madame d’Hervilly se mariait !

MADAME DUTOUR.

Vous ?

LOUISE.

Sans doute... Vous feriez de bonnes affaires dans cette occasion.

MADAME DUTOUR.

Merci, ma cousine... Ah ! ils ont l’air tous les deux joliment d’accord !

LOUISE.

Mais comment avez-vous appris tout cela ?

MADAME DUTOUR.

Par sa femme de chambre.

LOUISE.

Et savez-vous le nom de ce monsieur ?

MADAME DUTOUR.

Ma foi, non, je n’ai pas songé à le demander. Mais si vous voulez le savoir...

LOUISE.

C’est inutile !... J’entends, je crois, la voix de mon père.

 

 

Scène IV

 

MADAME DUTOUR, LEROUX, LOUISE

 

LOUISE, courant au-devant de son père.

Bonjour, mon père ; vous voilà donc ? Il y a près de quinze jours que je ne vous ai vu.

LEROUX.

C’est vrai, mon enfant, mais il ne faut pas m’en vouloir... Ah ça, tu vas bien ?

LOUISE.

Oui, mon père.

LEROUX.

Tant mieux. Bonjour, cousine Dutour.

MADAME DUTOUR.

Salut, père Leroux.

LOUISE.

Mon père, vous allez déjeuner, n’est-ce pas ?

LEROUX.

Il y a beaux jours que c’est fait !

LOUISE.

C’est égal, vous prendrez quelque chose, je vais vous faire servir.

LEROUX.

Si tu le veux absolument, à la bonne heure ! mais, pas de façon : un morceau, là, sous le pouce, et un verre de vin.

LOUISE. Elle sonne. Un domestique entre.

Apportez à déjeuner pour mon père.

LEROUX.

Écoute, Louise, je venais savoir de tes nouvelles, et puis te demander si ton mari voudrait apostiller une lettre de Pierre pour son colonel.

LOUISE.

Oh ! je n’en doute pas ! Remettez-la-moi, et je la lui ferai signer.

LEROUX.

Je ne l’ai pas là, mais je te l’apporterai tantôt.

À demi-voix.

Dis-moi, Louise, es-tu toujours contente ? Ton mari ?...

LOUISE.

Il est toujours bon pour moi ; je suis heureuse !

LEROUX.

Bien sûr ?

LOUISE.

Oui, mon père.

LEROUX.

Allons, j’en suis bien aise !

À part.

Elle ne sait rien !... ou bien peut-être qu’on m’a fait des contes.

Le domestique a rapporté du jambon et du vin sur un plateau, et il le dépose sur la table.

MADAME DUTOUR.

Voilà un jambon qui a une fameuse mine !

LEROUX.

Le cœur vous en dit-il, cousine Dutour ?

Leroux mange du jambon sous le pouce.

MADAME DUTOUR.

Merci, cousin Leroux ; je me réserve pour le dîner, car je dîne ici.

LEROUX.

Ah ! oui dà ! Eh bien, vous boirez du fier vin, je vous en réponds.

UN DOMESTIQUE, annonçant.

Monsieur de Monbray.

LOUISE, à part.

Dans quel moment !

Haut.

Dites que je n’y suis pas.

MADAME DUTOUR.

Et pourquoi donc, cousine ?

LEROUX.

Comme ça vous a l’air grande dame ! Je n’y suis pas !

LOUISE.

C’est pour vous ; cela vous dérangerait.

MADAME DUTOUR.

Pas du tout... Si je me souviens bien, j’ai connu un monsieur de Monbray... Si c’était lui ? Faites entrer, ma cousine.

LOUISE.

Mais...

LEROUX.

Si je le gêne, je m’en irai, Louise.

LOUISE.

Me gêner ! vous, mon père !...

Au domestique.

Qu’on entre !

 

 

Scène V

 

LEROUX, MADAME DUTOUR, MONBRAY, LOUISE

 

MONBRAY, d’un ton de respect et d’affection.

Je n’ai pu passer devant l’hôtel de madame la comtesse sans éprouver le désir de savoir de ses nouvelles. Pardon, madame, si je me présente de si bonne heure.

MADAME DUTOUR.

C’est lui !... Est-ce que monsieur de Monbray ne me reconnaît pas ?

MONBRAY.

Eh mais ! c’est madame Dutour !

MADAME DUTOUR.

Moi-même. Il y a bien longtemps qu’on ne vous a vu. Dire que monsieur n’entrerait pas dans mon magasin quand il passe rue aux Ours !

MONBRAY.

Mais c’est que je ne passe jamais rue aux Ours.

LEROUX, la bouche-pleine et le verre à la main.

Offre donc à monsieur de se rafraîchir. S’il voulait une tranche de ce jambon ?

LOUISE, l’interrompant.

Monsieur de Monbray, mon mari est sorti ; vous auriez peut-être désiré le voir ?

MADAME DUTOUR.

C’est joli, monsieur, d’oublier ses anciennes connaissances ! Ah ! je vois ce que c’est, vous êtes surpris de me trouver dans ce bel hôtel !... mais c’est que je suis sa parente.

MONBRAY, souriant.

La parente de l’hôtel !

Il voit l’embarras de Louise et reprend d’un ton sérieux.

Je sais que vous êtes la cousine de madame, et croyez que mes égards...

MADAME DUTOUR.

Qu’est-ce que c’est que toutes ces simagrées-là ? Est-ce que vous avez oublié nos parties avec Fanny et Malvina ?

MONBRAY, embarrassé.

Je n’ai rien oublié, je vous assure.

MADAME DUTOUR.

Ma cousine les a bien connues aussi.

LOUISE, à part, jetant un flacon avec impatience.

Je suis au supplice.

MADAME DUTOUR.

Qu’est-ce que vous faites donc, ma cousine ?

Elle ramasse le flacon.

Voilà qui est soigné !... Mais c’est mal de ne pas prendre toutes ces articles-là chez moi ; vous auriez meilleur marché, et tout aussi bien établi.

LOUISE.

C’est mon mari...

MADAME DUTOUR.

Faut lui dire d’acheter à la maison. Il vaut mieux que les profits soient dans la poche de sa cousine que dans celle d’une étrangère.

LOUISE, à part.

Qu’elle me fait souffrir !

LEROUX.

V’là qu’est fini ! Je suis bien charmé, mon enfant, de voir que tu vas bien.

LOUISE.

Vous vous en allez, mon père ?

LEROUX.

Oui, je reviendrai tantôt t’apporter la lettre de Pierre pour son colonel. Adieu.

MADAME DUTOUR.

Attendez-moi, père Leroux, je sors avec vous. Ma cousine, je vas terminer une affaire, comme je vous l’ai dit ; je serai ici dans une heure au plus tard. Je verrai donc ce qu’on appelle la bonne compagnie ! C’est sûrement l’endroit où l’on s’amuse le mieux.

MONBRAY.

C’est celui où l’on s’ennuie de meilleure grâce.

MADAME DUTOUR.

Donnez-moi le bras, cousin Leroux. Sans rancune, monsieur de Monbray. À tout à l’heure, cousine.

 

 

Scène VI

 

MONBRAY, LOUISE

 

Louise reste pensive.

MONBRAY.

Madame...

LOUISE, à part.

Qu’elle est commune !... Autrefois je ne m’en apercevais point.

MONBRAY.

Elle ne m’entend pas.

LOUISE, à part.

Si je paraissais à mon mari telle qu’elle me paraît à moi !

MONBRAY.

Madame...

LOUISE.

Ah ! pardon.

MONBRAY.

Depuis longtemps, madame, je voulais vous parler à cœur ouvert. Vous excuserez la franchise d’un ami. Je vous assure qu’il faut absolument que vous vous amusiez, car vous avez du chagrin.

LOUISE.

Bonne raison !... Mais je n’ai pas de chagrin, et je ne me soucie pas de m’amuser.

MONBRAY.

Vous avez tort. Il est des femmes qui croient que la vertu c’est l’ennui ; au contraire. Trouver des compensations aux maux de la vie, voilà la vraie sagesse, c’est la mienne.

LOUISE.

Que voulez-vous dire ?

MONBRAY.

Qu’il est temps enfin de quitter la solitude où vous vivez au milieu de Paris ; qu’il faut que vous voyiez du monde.

LOUISE.

Et qui puis-je voir ?

MONBRAY.

La comtesse de Lesseville, jeune, riche et belle, n’a qu’à choisir sa société ; elle est l’égale de tout le monde.

LOUISE.

Moi !... non, non ! je ne suis plus l’égale de personne.

MONBRAY.

Je ne vous comprends pas.

LOUISE.

Cette société brillante où Édouard a été élevé, où il a voulu me placer, je le sens, je ne puis pas, je ne pourrai jamais y prendre mon rang.

MONBRAY.

Vous êtes trop sévère pour vous-même.

LOUISE.

Non !... Quand je fus admise dans quelques-uns de ces salons, l’embarras, la rougeur d’Édouard, m’apprirent que je n’y étais pas comme les autres... Si vous saviez ce que j’ai souffert...

MONBRAY.

Vous ?

LOUISE.

Renfermant mes regrets, j’espérai jusqu’à ce jour rencontrer dans mes amies d’enfance un cœur qui pût m’entendre... Mais faut-il le dire ? faut-il avouer ce que j’éprouve ?

MONBRAY.

Parlez, parlez à un ami.

LOUISE.

J’avais enfin obtenu d’Édouard la permission de revoir ma famille ; je me réjouissais aujourd’hui de retrouver l’ancienne compagne avec qui j’ai été élevée... Eh bien, sa présence a détruit mon espoir !... Est-ce elle qui a changé ? est-ce moi qui ne suis plus la même ?... Nous ne pouvons plus nous comprendre, et je me sens condamnée à n’avoir jamais d’amis nulle part !... Pardon, monsieur de Monbray, j’aurais dû cacher de semblables idées... Mes paroles se sont échappées malgré moi : depuis un an c’est la première fois que j’ai dit toute ma pensée.

MONBRAY.

Je suis digne de l’entendre ! On me croit superficiel. Irai-je porter dans le monde des sentimens dont il rirait ?... Mars, pour un cœur tel que le vôtre, il y a dans mon âme de quoi l’apprécier et l’admirer : jamais tant de vertus unies à tant de grâces ne s’étaient offertes à mes yeux.

LOUISE, à part.

Ah ! lui non plus ne peut pas être mon confident !

Haut et avec gaieté.

Je ne sais en vérité pourquoi je m’afflige ainsi. Ne songeons plus à tout cela : Édouard m’aime, son amour me suffit !

MONBRAY.

Qu’il est heureux !

À part.

Ne la détrompons pas ! elle en mourrait !

LOUISE.

Je ne veux plus penser à ce monde, qui ne mérite pas mes regrets ! Quelques connaissances nous resteront peut-être !... Madame votre sœur ne dédaigne pas de m’inviter... et si vous vous mariez, monsieur de Monbray, votre femme...

MONBRAY.

Me marier !... oh ! je n’y songe pas.

LOUISE.

Eh bien ! moi, j’y songe pour vous.

MONBRAY.

Vous, madame !

LOUISE.

Oui. Alors vous pourriez être mon ami.

MONBRAY, riant.

Comment !... Vous m’avez peut-être aussi choisi une femme ?

LOUISE.

Vous riez ?... Mais cela est vrai : j’avais pensé à la baronne d’Hervilly.

MONBRAY.

Madame d’Hervilly ?

LOUISE.

Elle est la seule femme qui vienne habituellement chez moi ; elle me témoigne de l’amitié. 

MONBRAY.

Quand je penserais au mariage, je ne pourrais pas m’occuper d’elle.

LOUISE.

Ah ! oui, en effet, on m’a dit, je m’en souviens...

MONBRAY, vivement.

Quoi ? que vous a-t-on dit ?

LOUISE.

Oh ! des propos que je crois sans fondement : on prétend qu’un jeune homme est fort assidu auprès d’elle... mais vous obtiendriez aisément la préférence...

MONBRAY.

Je ne la solliciterai point : celle dont la réputation n’est pas intacte ne saurait être ma femme.

LOUISE.

Comment ! il serait vrai ?... Non, cela ne peut être : la comtesse de Lesseville, ma belle-mère, l’avait elle-même choisie pour son fils avant notre mariage.

MONBRAY.

Alors il n’y avait rien à dire ; mais depuis...

LOUISE.

Ah !...

 

 

Scène VII

 

MONBRAY, LE COMTE, LOUISE

 

LE COMTE.

Eh ! bonjour, mon cher Monbray : je ne m’attendais pas à te trouver ici. La promenade a été délicieuse ; on s’étonnait de ne pas te voir.

MONBRAY.

En effet, on connaît mes goûts champêtres ; mais on ne m’a promis ma nouvelle calèche que pour demain. Mon ami, quatre chevaux anglais, et deux grooms qui ont couru à Epsom ! Le marquis de Puineuf et le prince Davisoff en seront malades : ils n’ont rien de pareil... Dès que viendront les beaux jours, je ne quitterai plus le bois : la solitude convient à mes goûts.

LE COMTE.

Ils sont si simples !

MONBRAY.

Vrai, je ne me reconnais pas ! Il y a une heure que je parle raison : aussi madame me trouve-t-elle si grave qu’elle me juge digne d’être mari.

LOUISE.

N’est-il pas vrai que monsieur de Monbray ferait bien de se marier ?

LE COMTE.

Pourquoi pas ?

MONBRAY.

Ah ! tu approuves ce projet ?... Mais si tu savais quelle femme on me propose ?

LE COMTE.

Qui est-elle ?

LOUISE.

J’avais pensé à la baronne d’Hervilly.

LE COMTE.

La baronne ?... quelle idée !

MOTNBRAY.

Eh bien, me le conseilles-tu ?

LE COMTE.

Il faut que vous soyez folle de songer à marier les gens !... De quoi vous mêlez-vous ?

LOUISE.

Pourquoi vous fâcher, Édouard ?... Quand j’ai parlé de cela, j’ignorais tout ce qu’on peut dire contre madame d’Hervilly.

LE COMTE.

Comment ! que peut-on dire ?... Je la défendrai contre la calomnie !

MONBRAY, à part.

Allons, il m’a cassé une jambe pour sa femme ; veut-il me casser l’autre pour sa maîtresse ?

LOUISE, à part.

Je ne comprends rien à sa colère.

Haut.

Personne ne l’accuse ; le hasard seul m’a appris...

LE COMTE, inquiet.

Quoi ?... qu’avez-vous appris ?

LOUISE.

Qu’elle souffre les assiduités d’un jeune homme ; mais elle est libre ! elle l’épousera, sans doute...

LE COMTE, à part.

Elle ne sait rien.

Haut.

Qui vous a dit qu’elle aime quelqu’un ?

LOUISE.

Oh ! je suis bien instruite. Mais je ne partage point des soupçons injurieux ; et, si la baronne voit souvent celui qu’elle aime, loin de la blâmer, moi, je l’approuve.

MONBRAY, à part.

Pauvre femme !

LOUISE.

Avant de s’unir par des nœuds éternels, ils sauront s’ils peuvent se convenir. Qu’elle est heureuse, Édouard ! jamais à ses côtés l’homme qu’elle chérit ne s’ennuiera.

LE COMTE, troublé.

Louise !...

LOUISE.

Hier, c’était lui qui l’avait conduite à ce bal où vous l’avez rencontrée. Ses succès, les hommages dont vous m’avez dit qu’elle était l’objet, comme il devait en jouir !... Mais bien sûrement vous le connaissez ; c’est sans doute un homme de son rang !... En la voyant si recherchée, si admirée, il est fier de son choix !... jamais il n’en rougira !... Édouard, elle est bien heureuse !

LE COMTE, à part.

Quel supplice !

Haut.

Vous vous trompez, vous imaginez tout cela ; personne n’est amoureux de la baronne.

LOUISE.

Je suis sûre de ce que je dis. Madame Dutour les a vus ensemble.

LE COMTE, très troublé.

Comment ?

LOUISE.

Oui ; et d’ailleurs elle a su par la femme de chambre de la baronne...

LE COMTE.

Mais c’est une horreur qu’un pareil espionnage !

LOUISE.

Ne vous mettez pas en colère, mon ami ! Que nous importe, après tout ?

 

 

Scène VIII

 

MONBRAY, LA COMTESSE, LE COMTE, LOUISE

 

LE COMTE.

Ah ! ma mère !

LA COMTESSE.

Bonjour, mon cher Édouard ; bonjour, madame. Mon ami, je viens vous demander votre soirée : quelques amateurs, joints à des artistes distingués, improvisent aujourd’hui chez moi un petit concert, et je compte sur vous.

LE COMTE.

Très volontiers, ma mère.

LA COMTESSE.

Monsieur de Monbray, vous serez des nôtres.

MONBRAY.

J’aurai cet honneur, madame. Adieu, mon ami, à ce soir ! Mesdames, agréez mon hommage.

Il sort.

LA COMTESSE, à Louise.

Je n’ose vous presser d’accompagner votre mari ; je sais que vous n’aimez pas le monde, et que la musique ne vous amuse guère.

LOUISE.

Vous êtes trop bonne, madame : j’ai disposé de ma soirée.

MADAME DUTOUR, à la cantonade.

Je vous dis encore de ne pas m’annoncer.

LOUISE, à part.

Dieu ! madame Dutour !

LE COMTE, à part.

Quelle est cette voix ?...

 

 

Scène IX

 

LA COMTESSE, LE COMTE, LOUISE, MADAME DUTOUR

 

MADAME DUTOUR.

Eh bien ! ma cousine, me voilà ; vous voyez que je n’ai pas été longtemps.

LE COMTE, à part.

Sa cousine !...

MADAME DUTOUR, bas à Louise.

Tiens !... voilà le jeune homme dont je vous parlais ce matin.

LOUISE.

Que dites-vous ?

MADAME DUTOUR.

Qu’avez-vous donc, cousine ?

LOUISE, lui serrant la main.

Parlez, parlez ! madame d’Hervilly ce jeune homme

MADAME DUTOUR.

Eh bien, le voilà !

LOUISE, avec un cri déchirant.

Ah !... mon mari !

MADAME DUTOUR, à part.

Son mari !

LOUISE.

Tout est fini !... Je me meurs !...

Elle tombe évanouie sur la causeuse près de la toilette.

LE COMTE.

Louise !... Louise !...

À madame Dutour.

Ah ! madame, qu’avez-vous fait !

LA COMTESSE.

Que signifie cela ?

MADAME DUTOUR, donnant des soins à Louise.

Ma pauvre cousine !... Et dire que c’est moi !...

 

 

Scène X

 

LA COMTESSE, LEROUX, LE COMTE, LOUISE, évanouie, MADAME DUTOUR

 

LEROUX.

Pardon, excuse, la société ; c’est que je viens apporter à Louise une lettre... Dieu ! ma fille ! est-elle morte ?

MADAME DUTOUR.

Non, non, elle n’est qu’évanouie : un saisissement, le chagrin...

LEROUX, regardant Louise.

Quel changement !... Ah ! commandant, la fille du pauvre soldat était si fraîche et si joyeuse !...

Il prend la main du comte et le mène vers sa fille.

Regardez la femme du riche comte de Lesseville !

LA COMTESSE.

Pauvre enfant !

MADAME DUTOUR.

Elle se ranime !... Être riche et malheureuse, ça se conçoit-il ?

Louise cherche à rassembler ses idées ; elle regarde tout le monde, voit son père, et se jette dans ses bras en pleurant.

LEROUX.

Ma fille !

LOUISE, entraînant Leroux.

Venez, venez, mon père !

LEROUX.

Éloignons-la...

LE COMTE.

Arrête, Louise ! Je ne te quitte pas.

LOUISE.

Laissez-moi ! laissez-moi !

LEROUX, arrêtant le comte.

Non, monsieur le comte, c’est à moi seul de soigner mon enfant.

Il emmène Louise par la porte vitrée de droite.

MADAME DUTOUR.

Je vais chercher des secours. Épousez donc un grand seigneur !

Elle sort par la porte de gauche.

LE COMTE.

Je veux la voir ! Je veux encore...

 

 

Scène XI

 

LE COMTE, LA COMTESSE

 

LA COMTESSE, retenant le comte.

Demeurez, Édouard, je veux vous parler.

À part.

Que de malheurs je prévois !...

 

 

Scène XII

 

LE COMTE, LA COMTESSE, LEROUX, sortant du cabinet et traversant le théâtre

 

LE COMTE.

Eh bien ?

LEROUX.

Elle va mieux... mais elle veut rester seule : ne la troublez pas... Je suis inquiet, je sors, et je ramènerai un médecin.

Il sort par la porte de gauche.

 

 

Scène XIII

 

LA COMTESSE, LE COMTE

 

LA COMTESSE.

Édouard, m’expliquerez-vous ce qui s’est passé ?

En ce moment, Louise, pâle, échevelée, ouvre la porte vitrée ; elle écoute.

Vous avez voulu épouser Louise ?

LOUISE, dans le cabinet.

Mon nom !... Que dit-elle ?

LA COMTESSE.

Jadis j’avais fait pour vous un choix...

LE COMTE.

Ma mère !...

LA COMTESSE.

Je vous disais alors que, sans les mêmes goûts, les mêmes habitudes, il n’y a point de bonheur dans l’intimité...

LE COMTE.

Hélas !

LA COMTESSE.

Que l’instant arriverait où ces liens vous deviendraient odieux, insupportables !... Vous chercheriez en vain à le cacher, vous n’aimez plus Louise... Mon fils, vous en aimez une autre.

LOUISE.

Oh ! mon Dieu !

LA COMTESSE.

Bientôt vous maudirez cette chaîne ; vous ne verrez plus dans cette femme qu’un obstacle éternel à votre bonheur... vous l’abandonnerez... vous n’aurez plus pour elle que de la haine... et vous souhaiterez peut-être...

LOUISE.

Oui... ma mort !... ils la désireront tous !... Oh !

Elle referme la porte brusquement et disparaît.

LE COMTE.

Épargnez-moi, manière !... je serais un monstre !... Elle est si bonne !... son âme est si noble !...

On entend un cri déchirant dans la coulisse.

LA COMTESSE.

Dieu ! qu’est cela ?

LE COMTE.

Je frémis !...

LA COMTESSE.

D’où vient ce cri ?

LE COMTE.

Oh ! ma mère ! Je n’ose quitter cette place. Serait-il possible que le désespoir...

 

 

Scène XIV

 

LA COMTESSE, LE COMTE, MADAME DUTOUR, entrant par la porte de gauche

 

MADAME DUTOUR, dans la coulisse.

Ah !...

LA COMTESSE.

Eh bien, quoi ? parlez.

MADAME DUTOUR.

Morte ! madame ; morte !

LE COMTE.

Qui ?

MADAME DUTOUR.

Louise !... de la fenêtre de cette chambre... tombée aux pieds de son père !

LE COMTE.

Malheureux !

Il tombe accablé sur un fauteuil.

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