Un Bon enfant (Hippolyte COGNIARD - Théodore COGNIARD - Paul DE KOCK)

Vaudeville en trois actes et en cinq parties.

Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Palais-Royal, le 12 août 1833.

 

Personnages

 

CHARLES DARVILLÉ, jeune négociant

LÉONIE, sa femme

LAURE, leur fille

MONGÉRAND, ami de Charles

ROZAT, ami de Charles

MADAME ROZAT

MONSIEUR TIGRÉ, ancien fourreur

FLORE, sa fille

MONSIEUR BOURGEON, vieux commis de Charles

MADEMOISELLE THÉMIRE, maîtresse de Mongérand

MONSIEUR GOBLOT, raffineur de sucre

MBRAILLARD, domestique de monsieur Tigré

UN GARÇON traiteur

UN COUSIN de monsieur Tigré

DES PROMENEURS

DES GARDES CHAMPÊTRES

 

La scène se passe à Paris et dans les environs.

 

 

ACTE I

 

 

Première Partie

 

On voit un arrière-magasin.

 

 

Scène première

 

LÉONIE, BOURGEON

 

LÉONIE.

Bientôt deux heures, et pas encore rentré !...

BOURGEON, assis devant un bureau.

M. Darvillé est avec son ami Mongérand ; et, vous le savez, madame, quand une fois ils sont ensemble, il n’y a plus moyen de compter sur votre époux...

LÉONIE.

Étiez-vous là, lorsqu’ils sont sortis ?

BOURGEON.

Sans contredit, madame, que j’y étais... Je finissais d’additionner ce que nous devons payer à la fin de ce mois, vu que c’est aujourd’hui le vingt-neuf... Pour lors, je me sens tirer ma perruque, de telle sorte que le devant passe derrière, et un éclat de rire inconvenant m’apprend que je suis encore victime d’une plaisanterie de ce... Mongérand. Bref, il a dit à monsieur, en faisant siffler sa cravache, qu’il venait de faire ouvrir des huîtres à côté, qu’il comptait sur lui pour déjeuner, que c’était l’affaire d’un quart-d’heure. Ils sont partis, et voilà cinq heures trente-sept minutes que monsieur a quitté son comptoir... ce n’est pas comme cela qu’on se met en mesure.

LÉONIE.

Mongérand est un ami de collège de mon mari, et il a su tellement s’emparer de sa confiance que, si je me permets une observation, Charles dit que je suis prévenue contre lui.

BOURGEON.

Et au lieu de tenir ses livres, monsieur court les cafés. Du temps de monsieur votre oncle, dont j’ai eu aussi l’honneur d’être le commis de confiance, ce n’était pas, ainsi... nous avions toujours l’œil au magasin et de l’argent dans la caisse... Au lieu de ça, nous avons beaucoup à payer, ce mois-ci ; les fonds ne rentrent pas vite... je dirai même qu’ils ne rentrent pas du tout... et je crains que nous ne soyons pas en mesure.

LÉONIE.

Et c’est un jour comme celui-ci que Charles reçoit du monde à dîner !... Il m’a prévenue hier que les Rozat viendraient, ainsi que M. Vanflouck... ce Hollandais qui devait lui faire faire de si brillantes affaires...

BOURGEON.

Et qui mange si bien... c’est un vrai Gargantua que cet être là... Quant à monsieur et madame Rozat... en voilà un ménage qui jouit d’une bonne intelligence... Dieu ! que ces gens-là s’aiment...

LÉONIE.

De ce côté... je ne puis pas me plaindre... mon Charles aussi m’aime comme le premier jour de notre mariage... il est si bon... Ah ! je serais si heureuse, sans tous ses amis qui le dérangent...

BOURGEON.

Sans contredit... monsieur Charles est en mesure du côté de l’amour conjugal... mais ça ne suffit pas...

Air : J’ai dit cela, ma chère, c’est possible.

Dans le commerce, il faut savoir, madame,
Faire céder l’amour à son devoir ;
Il ne faut pas s’occuper de sa femme
Tant que l’on peut s’occuper au comptoir ;
Dès le matin pour compter on est preste,
Le jour on craint mainte soustraction,
Le soir on additionne, et puis il reste
La nuit pour la multiplication.

LÉONIE.

Mon cher monsieur Bourgeon... si vous sortiez vous-même pour avoir de l’argent ?... Le temps presse, Charles ne revient pas, et je craindrais...

BOURGEON.

Vous avez raison, madame... je vais donner un coup de pied rue Montmartre. Où diable est mon chapeau ?... certainement on y a touché... il y a du Mongérand là dessous... Non, le voici... C’est égal... dites à monsieur Charles de se défier de ce camarade là...

Il sort.

 

 

Scène II

 

LÉONIE, seule

 

S’il allait éprouver des refus... et Charles qui ne revient pas... Ah ! je ne dois pas m’abuser plus longtemps : notre maison ne peut aller ainsi... Malgré ses promesses de se mettre au travail, mon mari ne pense qu’à s’amuser.

Air : Homme obligeant, etc.

Il fait ce qu’on veut dans le monde
Où chacun le trouve charmant,
À l’avis de tous il abonde,
Et l’on dit : c’est un bon enfant.
Ah ! par son obligeance extrême,
Ses intérêts sont toujours compromis !...
Car il fait tout pour ses amis ;
Mais il ne fait rien pour lui-même.

Cependant, Charles m’aime... il chérit sa fille, notre petite Laure... espérons encore.

 

 

Scène III

 

LÉONIE, ROZAT

 

ROZAT, à la cantonade.

Ne vous dérangez pas...

À Léonie.

Suis-je assez heureux pour ne pas être importun ?

LÉONIE, à part.

Déjà M. Rozat.

Haut.

Je ne pensais pas vous voir si tôt ; donnez-vous la peine de vous asseoir... Est-ce que vous ne pourriez pas venir dîner aujourd’hui ?

ROZAT.

Pardonnez-moi, charmante dame ; mais je passais devant votre porte, et je n’ai pas voulu laisser échapper le plaisir de vous voir deux fois dans un jour... Charles est sorti sans doute ?...

LÉONIE.

Oui, monsieur...

ROZAT.

Oh ! je ne pensais pas le rencontrer... car il est bien rarement chez lui, notre ami Charles !...

LÉONIE.

Hélas ! oui...

ROZAT.

En vérité... je ne comprends pas sa conduite ! avoir une femme jeune... belle... aimable... qui réunit tout pour plaire, et la laisser ainsi ! Ah ! c’est mal, c’est être indigne de son bonheur... et à votre place, madame, je sais bien ce que je ferais...

LÉONIE, étonnée.

Quoi donc ? monsieur.

ROZAT, rapprochant sa chaise, soupirant.

Vous me demandez quoi ?

LÉONIE, écartant sa chaise.

Mais oui... monsieur, car je ne comprends pas du tout ce que vous voulez dire...

ROZAT.

Les dames cependant comprennent à demi-mot.

LÉONIE.

Il paraît que j’ai l’esprit moins pénétrant que les autres...

ROZAT.

Oh ! vous l’avez parfait ! comme tout ce qui est réuni dans votre personne.

Il rapproche encore sa chaise.

LÉONIE, même jeu de la part de Léonie.

Mais, monsieur, vous ne répondez pas à ma question...

ROZAT.

J’y rentre, au contraire, en vous disant que celui qui n’apprécie pas vos charmes me paraît indigne de vous posséder... que vous devriez vous venger...

Air : Je pense à toi.

De se venger (bis.)
Toutes les dames ont l’usage ;
Pardonner serait déroger,
Il est plus commun en ménage
De se venger.

LÉONIE.

Même air.

De me venger (bis.)
Lorsque le désir vous enflamme,
Serait-ce aussi vous obliger,
Monsieur, de dire à votre femme
De se venger ?

ROZAT.

Oh ! il n’est pas question de ma femme... mais de vous que j’adorais, que...

LÉONIE.

Monsieur, j’espère que c’est la dernière fois que de tels discours me sont adressés ! sans quoi, Charles saura ce qu’il doit attendre d’un ami tel que vous.

ROZAT.

Ah ! vous ne seriez pas assez méchante pour...

LÉONIE.

Ah ! j’entends mon mari...

ROZAT, à part.

Tomber sur une femme fidèle, c’est jouer de malheur.

 

 

Scène IV

 

LÉONIE, CHARLES, ROZAT

 

CHARLES, embrassant sa femme sur le front.

Bonjour, Léonie... Eh ! c’est ce cher Rozat... est-ce qu’il serait déjà cinq heures, par hasard ?

ROZAT.

Non, mon cher, mais je passais devant ton magasin, et j’ai voulu présenter mes civilités à madame.

LÉONIE.

Tu as été bien longtemps absent, mon ami...

CHARLES.

Ah ! que veux-tu ? on fait des rencontres... on cause... on entre un moment au café... mais, c’est égal, j’ai pensé à toi, et tu vas en avoir la preuve.

Il tire une petite boîte de sa poche.

LÉONIE.

Qu’est-ce que cela ?

CHARLES ouvrant la boîte.

Tenez, madame...

LÉONIE.

Des boucles d’oreilles !... une bague en brillants ! mais, mon ami, cela doit coûter bien cher...

CHARLES.

Air : De partie fine.

Ma chère, qu’importe le prix,
Je veux te voir plus d’élégance ;
Je ne suis pas de ces maris
Qui regardent à la dépense !
D’abord je prétends qu’en tous lieux,
Tu l’emportes sur les plus belles ;
Car je suis toujours amoureux...
Puis-je mieux te prouver mes feux
Qu’en te donnant des étincelles.
(bis.)

ROZAT.

Ceci est extrêmement galant ! voilà de ces traits que j’aime à faire à madame Rozat.

LÉONIE, avec ironie.

Je le crois... vous aimez tant madame votre épouse !...

ROZAT, à part.

Je fais ici une triste figure... moi.

Haut.

Au revoir, Charles... Madame, je vous salue...

CHARLES.

Ne te fais pas attendre, le dîner sera servi à cinq heures précises...

Rozat sort.

 

 

Scène V

 

CHARLES, LÉONIE

 

CHARLES.

Qu’est-ce qu’il avait donc, Rozat ? je lui ai trouvé quelque chose de singulier.

LÉONIE.

Laissons là M. Rozat... Charles, pourquoi es-tu resté si longtemps dehors ? tu sais pourtant que c’est demain jour de paiement.

CHARLES.

Certainement, ma bonne... que je le sais... j’ai eu affaire, vois-tu... Tiens, j’oubliais que j’ai dans ma poche des biscuits de Reims pour la petite.

Il pose un paquet de biscuits sur la table.

LÉONIE.

Les deux lettres de change que tu as passées... n’ont point été acquittées... demain, sans doute, on se présentera pour le remboursement.

CHARLES.

Je ne m’attendais pas à cela, par exemple... de si bonnes signatures... à propos, tu sais que nous aurons demain une petite soirée... j’ai invité la famille Gibert... il ya des demoiselles... nous danserons, et je veux vous jouer des contredanses, entends-tu ?... Où est mon violon ?...

LÉONIE.

Mon ami... pense donc à ce que je viens de te dire... Comment allons-nous faire ?... c’est douze mille francs qu’il faut trouver.

CHARLES.

Est-ce que nous n’avons pas douze mille francs en caisse ?

LÉONIE.

Si tu examinais plus souvent les livres, tu connaîtrais mieux notre situation.

CHARLES.

Que veux-tu ?...je ne puis pas toujours être cloué sur des livres, moi... ma santé en souffrirait... Je pense qu’il manque une chanterelle à mon violon... il faut que j’envoie quelqu’un chez le luthier.

LÉONIE.

Charles... il s’agit de l’honneur de votre signature, et vous ne m’écoutez pas... Ce cadeau que vous venez de me faire, croyez-vous que je puisse le porter avec joie ?... tant d’argent pour des futilités... dans un moment où il nous serait si utile.

CHARLES.

C’est ainsi que vous me remerciez ? Faites donc des cadeaux à votre femme !... Eh ! mon Dieu ! ces douze mille francs, je les trouverai... demain matin je sortirai de bonne heure, et j’irai chez mes amis... Tiens, j’en parlerai ce soir même à Rozat, et...

LÉONIE.

Non, Charles, non... je t’en supplie, ne t’adresse pas à M. Rozat... il dirait : Au lieu d’acheter à sa femme d’aussi belles boucles d’oreilles, M. Darvillé ferait bien mieux d’acquitter ses lettres de change.

CHARLES.

Tu crois qu’il dirait cela... Ah ! si j’avais le temps, j’étudierais le quadrille de la Muette...

 

 

Scène VI

 

CHARLES, LÉONIE, BOURGEON

 

BOURGEON, en entrant.

Impossible d’encaisser la moindre somme... ce diable d’argent est d’un rare...

CHARLES.

Ah ! M. Bourgeon ! rendez-moi un service.

BOURGEON.

Monsieur aurait-il des billets à faire escompter ?

CHARLES.

Faites-moi le plaisir d’aller chez le luthier, et prenez deux bonnes chanterelles pour mon violon... de Naples surtout.

BOURGEON.

Monsieur... je ne me connais pas en chanterelles... je n’ai jamais touché à cette corde-là...

CHARLES.

Alors j’irai moi-même... Ah ! Léonie, à propos, j’oubliais de te dire quelque chose de très intéressant... Nous avons six personnes de plus à dîner.

LÉONIE.

Six personnes... et qui donc ?

CHARLES.

Des amis que j’ai rencontrés en chemin... Oh ! de bons enfants comme moi... sans façon !

LÉONIE, à part.

Six personnes de plus... des gens que je ne connais pas... il est toujours le même...

Haut.

Allons, je vais m’occuper de tout cela... mais, je t’en prie, mon ami, pense aussi...

CHARLES.

Sois tranquille... tout s’arrangera.

Léonie sort.

BOURGEON, à part.

Tout s’arrangera, c’est bientôt dit cela, mais...

MONGÉRAND, derrière la coulisse.

Choisissez tout ce qui vous fera plaisir... je vous rejoins dans un moment...

BOURGEON, à part.

Allons, voilà le Mongérand à présent : c’est bien le restant de nos écus.

 

 

Scène VII

 

CHARLES, LÉONIE, BOURGEON, MONGÉRAND

 

Mongérand entre en chantant et va frapper sur l’épaule de Charles.

MONGÉRAND.

Air : Vive l’enfer.

Je veux toujours suivre ta loi,
Philosophie
Chérie ;
Sénèque et Socrate, ma foi,
Pour modèle auraient pris, je crois,
Moi.

L’un enviera son voisin,
L’autre est toujours chagrin,
Inquiet, alarmiste ;
Quand il ne me manque rien,
Quand je me porte bien
Je ne suis jamais triste.
Je veux,
etc.

Je l’avouerai, mes désirs
Sont portés aux plaisirs,
Et le travail m’ennuie ;
Mais quand, sans peine, je peux
Contenter tous mes vœux,
Moi, j’aime assez la vie.

Je veux, etc.

CHARLES.

À la bonne heure, voilà un homme qui vous met en train...

MONGÉRAND, à Bourgeon.

Eh bien !... vieux Barème, nous ne sommes pas à notre poste... il y a du monde au magasin... Ma Thémire, une femme du meilleur genre, qui choisit des étoffes.

BOURGEON.

Faites excuse, monsieur... je suis toujours à mon poste...

MONGÉRAND, lui tournant sa perruque.

Alors, par file à droite ; en avant, marche...

BOURGEON, en colère.

Monsieur, une fois pour toutes, je vous prie de respecter mes cheveux gris.

MONGÉRAND.

Il appelle ça des cheveux gris... un vieux gazon de chiendent.

BOURGEON.

Monsieur, si c’est du gazon... ce n’est point une raison pour folâtrer avec... je vous réitère de ne plus me décoiffer...

Il sort en murmurant.

MONGÉRAND.

Qu’est-ce que nous avons donc ce matin ?... Charles ; je te trouve du sombre dans la physionomie... Est-ce que nous aurions des nuages dans notre ménage ?...

CHARLES.

Des querelles avec Léonie ?... Oh ! jamais.

MONGÉRAND.

À la bonne heure, sacrebleu ! sans quoi je te dirais... hâte-toi de secouer le joug conjugal... brise tout cela sous tes pieds : les femmes sont ce que nous les faisons, vois-tu ?... Tu me connais, je ne te donnerai jamais de mauvais conseils... aime ta femme... aie pour elle des égards... mène-la promener... une fois par mois, quand elle a été bien sage ; mais sois homme, montre-toi, et ne te laisse pas mener ; quand une femme crie, on prend son chapeau et on file...

CHARLES.

Je te dis que ma femme est douce comme un agneau... j’en fais tout ce que je veux.

MONGÉRAND.

À la bonne heure !... Avec un bon enfant comme toi, elle doit être si heureuse ! Ah ! si j’avais eu une femme douce, moi, je l’aurais assommée de cadeaux !... Il y a dix-huit mois... étant à Lyon, n’ai-je pas fait aussi la sottise de me marier ?... Ma femme avait tout ce qu’il faut pour plaire, des cheveux noirs comme de l’encre, des yeux à poste fixe ; j’en fus amoureux trois mois ; après... bonsoir l’amour, je la savais par cœur... Alors nous nous sommes séparés avec promesse de ne jamais nous revoir : nous en avions assez tous les deux.

Air : Républicains, quel cortège s’avance ?

Pourquoi vouloir résister à la force,
C’est être fou ; moi, j’ai brisé mes fers.
Je ne sais pas si la loi du divorce
Doit être, ou non, admise par les pairs :
S’il n’en est rien... tout ira de travers.
Ce que je sais, c’est que, dans mon ménage,
Ce projet là, loin d’être rejeté,
Fut mis aux voix, accueilli, discuté ;
Et que, par nous, cette loi bonne et sage
Fut adoptée à l’unanimité.

À présent je vis comme si j’étais garçon...

CHARLES.

Moi, j’aime toujours Léonie, et si tu m’as trouvé inquiet, c’est que nous avons demain douze mille francs à rembourser, et que cette somme nous manque.

MONGÉRAND.

Mon cher Charles, si j’étais en fonds, ils seraient à ton service. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit : Thémire m’a chargé de te demander un service... Charles, cela m’obligera aussi, et je compte sur toi...

CHARLES.

Parle, mon cher ami, je suis tout prêt !...

MONGÉRAND.

Tu sais que Thémire a pour protecteur un riche raffineur de sucre... le particulier m’a rencontré plusieurs fois dans les escaliers, il se permet d’être jaloux : or Thémire, qui a de l’esprit comme un démon, lui a dit qu’elle attendait un frère de province, avec lequel elle irait se promener quelquefois à la campagne... le raffineur a donné dedans... Il faut que tu sois le frère, afin de donner le bras à Thémire sans exciter la fureur de son jaloux, et pour que je puisse, comme ton ami, vous accompagner à la promenade.

CHARLES.

Ah ! tu veux que je fasse le frère de ta maîtresse : ce que tu me proposes là... fais donc attention que... si on découvrait...

MONGÉRAND.

Tu acceptes, merci ; je savais bien qu’un bon enfant comme toi ne se ferait pas prier... Je t’indiquerai le jour et l’heure de notre première partie... Voici Thémire qui a terminé ses emplettes.

 

 

Scène VIII

 

CHARLES, LÉONIE, BOURGEON, MONGÉRAND, THÉMIRE

 

MONGÉRAND.

J’allais au-devant de vous, ma divinité...

THÉMIRE.

Je viens d’acheter trois robes délicieuses...

MONGÉRAND.

Vous avez bienfait, mon ange... Charles, tu mettras cela sur mon compte.

CHARLES.

C’est bien, oh ! c’est très bien... ne te gêne pas !...

MONGÉRAND, bas à Charles.

Comment la trouves-tu ?

CHARLES, de même.

Fort jolie !

MONGÉRAND.

Madame, permettez-moi de vous présenter votre frère qui arrive de province.

THÉMIRE.

Quoi ! vous avez dit à monsieur, et il aurait l’obligeance ?...

CHARLES.

Madame, certainement...

À part.

Au fait, je ne vois pas pourquoi je refuserais de faire le frère, moi...

Haut.

Madame, il n’est rien que je ne fasse pour obliger mes amis.

MONGÉRAND.

Charles est le meilleur enfant de la terre, c’est convenu ! Nous ferons tous les trois des parties charmantes, à la barbe du raffineur.

CHARLES.

C’est çà, nous rirons, nous nous amuserons... Oh ! pour ça, j’en suis toujours.

THÉMIRE, à Mongérand.

Mais nous avons encore des emplettes à faire.

MONGÉRAND.

Eh bien ! femme charmante, acceptez mon bras. Ainsi, Charles, c’est bien convenu, tu es le frère ?

CHARLES.

Oui, je suis le frère.

Air : Des Grenadiers.

CHARLES.

Adieu, partez, avant peu, je l’espère
Oui, le plaisir nous réunira tous ;
De la beauté, moi je deviens le frère,
Afin de mieux dérouter un jaloux.

MONGÉRAND.

Allons partons, mais avant peu, j’espère
Que le plaisir nous réunira tous ;
De la beauté, Charles devient le frère,
Afin de mieux dérouter un jaloux.

Mongérand emmène Thémire.

CHARLES, seul.

Elle est très bien, sa maîtresse... Ce diable de Mongérand, je ne sais pas où il trouve toutes ces jolies femmes que je lui vois... Voilà l’heure passée où je devais voir mes fournisseurs... Bah ! je n’irai que demain J’ai des amis qui m’offriront leur bourse... Léonie s’inquiète à tort.

LÉONIE, entrant.

Mon ami, voici M. et Madame Rozat, et tout ton monde qui arrive...

CHARLES.

Ah ! très bien...

 

 

Scène IX

 

CHARLES, LÉONIE, MONSIEUR et MADAME ROZAT, PLUSIEURS AMIS

 

LA SOCIÉTÉ EN CHŒUR.

Air : Si l’or est une chimère.

Ah ! quel moment agréable
On passe chez un ami !
Bon accueil et bonne table,
C’est ce que l’on trouve ici.

LÉONIE, à Madame Rozat.

Que c’est aimable à vous d’être aussi exacts.

ROZAT.

Oh ! Minette est toujours prête à l’heure... c’est un compliment à lui faire... chère amie, veux-tuque je porte ton châle et ton chapeau dans la chambre de madame ?

MADAME ROZAT, sèchement.

C’est bien, c’est très bien... Je les porterai moi-même.

CHARLES.

Toujours galant pour sa femme, comme au premier mois de son mariage.

ROZAT.

Oui... c’est une si douce habitude.

Regardant Léonie.

Ah ! nous avons déjà mis le cadeau du mari.

LÉONIE, souriant.

Il faut bien lui prouver que j’attache du prix à son attention.

MADAME ROZAT.

En effet, M. Rozat m’avait parlé... Vraiment, ces boucles d’oreilles sont magnifiques.

Bas à Rozat.

Vous ne me faites pas de ces surprises-là, monsieur.

BOURGEON, entrant.

On me charge d’annoncer que l’on est servi...

CHARLES.

Allons !... à table.

On reprend le chœur

Ah ! quel moment agréable, etc.

 

 

Scène X

 

BOURGEON, puis MONGÉRAND

 

BOURGEON.

Allez... allez à table... manger le bien du patron... Voilà comme on s’enfonce... Avec tout ça il faut que je dîne aussi moi.

MONGÉRAND, en entrant.

Ah ! ma foi, je ne pensais pas revenir sitôt... Où est Charles ?

BOURGEON, à part.

Encore lui... Je gage qu’il vient aussi dîner sans façon...

MONGÉRAND.

Allez dire à Charles de venir... je suis pressé... Allons, chaud, chaud !...

BOURGEON.

Chaud, chaud !... Si vous le dérangez, c’est son dîner qui ne sera pas chaud, chaud !

MONGÉRAND.

Il dîne déjà !... Quel mauvais genre !... N’importe. Allez, estimable homme de plume, lui dire que je l’attends pour une affaire importante...

BOURGEON.

Une affaire importante !... quelque partie de billard, je gage ! quelque carambolage qu’il a en vue...

MONGÉRAND, seul.

Ce pauvre Charles ! il va être un peu surpris de me revoir si vite... mais l’occasion était trop belle pour la laisser échapper.

 

 

Scène XI

 

MONGÉRAND, CHARLES

 

CHARLES, arrivant avec sa serviette à sa main.

C’est toi, cher ami... Viens-tu dîner avec nous ?... tu nous rattraperas bientôt, nous n’avons mangé que le potage...

MONGÉRAND.

Tu n’en es qu’au potage ?... Vivat... Je suis sauvé... Jette-moi là ta serviette, prends ton chapeau et suis-moi...

CHARLES.

Te suivre ?... et pourquoi ?

MONGÉRAND.

Thémire vient d’apprendre que son protecteur s’est absenté. Depuis longtemps cette tendre amante rêvait ânes et Montmorency ; un ami me prête un landau, et je viens te chercher pour que tu commences ton rôle de frère... Nous partons tout de suite.

CHARLES.

Y penses-tu ?... j’ai du monde à dîner...

MONGÉRAND.

Ta femme est là pour faire les honneurs...

CHARLES.

Impossible... mon cher... et ma maison ?

MONGÉRAND.

Ta maison, ta maison... elle ne s’envolera pas... Tu reviendras demain matin...

CHARLES.

Demain matin ! c’est que je n’ai jamais découché depuis mon mariage...

MONGÉRAND.

Oh ! ce petit garçon ! et tu crains que ta femme ne te fasse une scène, n’est-ce pas ?...

CHARLES.

Non... oh ! ce n’est pas ça ; mais...

MONGÉRAND.

Charles, je t’avais pris pour un homme capable de rendre service à un ami... je comptais sur la parole que tu m’avais donnée, et tu y manques ?...

CHARLES.

Écoute donc, je ne demanderais pas mieux que de t’obliger en allant à Montmorency ; mais quitter ma maison en ce moment... et ces douze mille francs que je dois rembourser.

MONGÉRAND.

Qu’est-ce qu’il te faut ? de l’argent ? Je connais six escompteurs à Montmorency. Je te fais trouver avec eux, et tu arranges ton affaire.

CHARLES.

Six escompteurs... Oh ! alors c’est différent, si tu me fais trouver avec des escompteurs...

MONGÉRAND.

Tu consens... Tu verras comme nous nous amuserons... Thémire nous attend.

Il lui met son chapeau sur la tête, et lui arrache sa serviette.

Allons... partons...

 

 

Scène XII

 

MONGÉRAND, CHARLES, BOURGEON

 

BOURGEON.

On attend M. Charles pour découper le chapon.

MONGÉRAND.

Dis qu’on attende un peu... Il sera revenu demain matin.

BOURGEON.

Comment !... demain !...

CHARLES.

Oui, M. Bourgeon... je pars à l’instant pour Montmorency où je vais toucher de l’argent. Dites à ma femme qu’elle ne s’inquiète pas, je ne serai qu’un jour absent.

BOURGEON.

À Montmorency... mais, monsieur...

MONGÉRAND.

Air de Victorine.

Ne tardons plus, partons, le temps nous presse,
Dans un landau j’aime à me promener,
Ne faisons pas attendre ma maîtresse,
Sans toi, mon cher, on saura bien dîner...

CHARLES, à Bourgeon.

Surtout, Bourgeon, dites bien à ma femme,
De m’excuser et d’être sans chagrin ;
C’est le devoir ici qui me réclame
Je reviendrai demain de grand matin.

MONGÉRAND.

Ne tardons plus, etc.

Il porte une botte à Bourgeon, qui tombe sur une chaise, pendant ce temps il entraîne Charles.

 

 

Deuxième Partie

 

Un site pittoresque de Montmorency. Au fond le bal, dont l’enceinte est entourée d’arbres. À gauche, un traiteur. Après la maison du traiteur, le jardin ; au-dessus est écrit : Cabinets champêtres.

 

 

Scène première

 

BOURGEON, arrivant en sueur, et tout haletant

 

Ouf !... je n’en puis plus !... Me voici donc à Montmorency... à cinq lieues de Paris !... Moi qui n’avais jamais perdu de vue mes grands livres !... Et encore si je trouvais celui que je viens chercher !... Cela établirait une balance entre la peine et les frais... ce diable de M. Darvillé... dire que voilà quatre jours qu’il est parti... il nous laisse-là... dans une belle position, ma foi... Enfin ce n’est pas ma faute, je l’avais prévenu !... Je lui avais dit plusieurs fois : monsieur, qui de quatre paie deux... reste deux... mais qui de deux veut payer quatre... ça ne se peut... Et sa pauvre femme, qui pleure... se désole... Il faut absolument que je le trouve... J’ai déjà été m’informer chez plusieurs traiteurs... On m’a renvoyé à celui-ci... Holà !... garçon... quelqu’un !

 

 

Scène II

 

BOURGEON, UN GARÇON

 

LE GARÇON.

Que désire monsieur ?... dîner... se rafraîchir... un cabinet... pour deux ou pour une société ?

BOURGEON.

Il n’est pas question de cela !... Mon ami... vous parlez... vous parlez... vous ne devez jamais retrouver votre compte. Je veux savoir si vous n’avez pas logé depuis quatre jours un monsieur... c’est-à-dire deux messieurs, car l’autre grand diable doit être avec lui... L’un se nomme Charles Darvillé... l’autre Mongérand. Avez-vous entendu prononcer ces noms-là ?...

LE GARÇON.

Je connais pas, monsieur.

BOURGEON.

Vous ne connaissez pas... mais il faut cependant que je trouve mon patron...

LE GARÇON.

Ah ! c’est vot’ patron que vous avez perdu... Eh ben ! écoutez... prenez un âne...

BOURGEON.

Que je prenne un âne... pourquoi faire ?...

LE GARÇON.

Tous les Parisiens qui viennent à Montmorency prennent des ânes... Si vot’ patron se promène, vot’ âne vous le fera retrouver, les ânes se retrouvent toujours.

BOURGEON.

Il a ma foi raison !... son calcul est parfaitement établi... Je vais louer un âne... Où en trouve-t-on, s’il vous plaît ?

LE GARÇON.

Tenez... là bas... après le bal...

BOURGEON.

Merci, mon ami... Prendre un âne, je ne sais pas trop comment je me tiendrai dessus. Enfin c’est égal.

Air : De la Partie manquée.

Puisqu’il le faut, devenons cavalier,
Montrons ici du cœur et de la tête !...
Adroitement sachons conduir’ ma bête,
Et tenons-nous ferme sur l’étrier.
Vos ânes, monsieur, sont-ils parfois méchants ?

LE GARÇON.

Ils se roulent, c’est l’ordinaire.

BOURGEON.

D’après cela, je crois que, dans les champs,
On me verra bientôt par terre.
Mais il le faut, devenons cavalier,
etc.

Il sort en courant.

LE GARÇON, seul.

Il est bon là, le bonhomme, qui croit que je vais lui dire que ces messieurs sont là... pour qu’il les emmène... pas si bête... ce sont de bons vivants, qui ne regardent pas à la dépense ; d’ailleurs il m’a dit deux messieurs, et pas une dame, ceux-là ont une dame avec eux... c’est peut-être pas eux.

On appelle en dedans : Holà ! garçon.

On y va... on y va...

Il rentre.

 

 

Scène III

 

ROZAT, MADAME ROZAT

 

Rozat et sa femme arrivent en se donnant le bras d’un air de mauvaise humeur.

Air : Du Dieu et la Bayadère.

MADAME ROZAT.

Ah ! je suis tout en nage.

ROZAT.

Vraiment, c’est bien dommage !

MADAME ROZAT.

Comme vous me pressez.

ROZAT.

Comme vous me lassez.

MADAME ROZAT.

Je n’ march’ pas davantage.

ROZAT.

Au diable ! le ménage !

MADAME ROZAT.

Monsieur, vous m’offensez !

ROZAT.

Madame, c’est assez.

MADAME ROZAT.

L’aimable promenade
Par un soleil brûlant,
Ah ! j’en serai malade !

ROZAT, à part.

Comme c’est amusant.

Reprise.

Ah ! Je suis tout en nage.

ROZAT.

Comme c’est agréable de traîner une femme qui se plaint de la fatigue à chaque pas.

MADAME ROZAT.

Traîner... l’expression est jolie... je vous en fais compliment !... Je ne sais pas qui vous fréquentez depuis quelque temps !... mais vous devenez bien grossier...

ROZAT.

Madame, ne m’insultez pas, je vous prie, je suis déjà assez en colère de vous avoir amenée à Montmorency...

MADAME ROZAT.

C’est vrai !... pour une pauvre fois par hasard que vous me menez à la campagne, je vous conseille de me le reprocher. Ah ça ! monsieur, j’espère que nous allons entrer dîner quelque part... je meurs de besoin, moi !... Vous me faites marcher toute la journée sans m’offrir la moindre chose...

ROSAT.

Mais... c’est que... les traiteurs sont fort chers, à Montmorency...

MADAME ROZAT.

Il faut dîner cependant. Tenez, entrons-là... Ah !... il y a des cabinets dans le jardin... c’est gentil... Allons au jardin, monsieur...

ROZAT.

Non, madame, je ne veux pas dîner dans un jardin, moi, pour qu’il me tombe des feuilles... des hannetons dans mon assiette... Montons au salon...

MADAME ROZAT.

C’est bien la peine de venir à la campagne, pour dîner dans une chambre... Vous n’avez pas la plus petite complaisance...

ROZAT, avec colère.

Voyons, madame, voulez-vous venir, maintenant ?... finirez-vous vos plaintes ?... Je vous attends.

MADAME ROZAT, à part, en reprenant le bras de son mari.

Quelle jolie partie de plaisir !...

ROZAT, à part.

Quand on m’y reprendra à emmener ma femme...

À part.

Air : D’une nuit au château.

Entrons, je vous le répète,
Entrons, sans plus disputer ;
Puisqu’enfin en tête-à-tête
Tous deux, il nous faut rester.
Comment trouver une ruse,
Pour ne pas dîners ici.

MADAME ROZAT, à part.

Ah ! grand Dieu !... comme on s’amuse,
Seule auprès de son mari.

Reprise.

Entrons, etc.

Ils entrent dans la maison. Charles sort du jardin suivi de Mongérand.

 

 

Scène IV

 

CHARLES, MONGÉRAND

 

CHARLES.

Je te dis qu’il faut absolument que je retourne à Paris... voilà quatre jours que je suis ici... ma femme doit être inquiète, alarmée de mon absence !

MONGÉRAND.

Comment, sacrebleu... tu voudrais partir sans nous ?... tu t’amuses ici... chez toi on s’occupe, on travaille... il me semble que tout est dans l’ordre.

CHARLES.

Dans l’ordre, dans l’ordre... je ne suis pas très sûr que mes affaires y soient. Tu devais me faire trouver avec des escompteurs, et je n’en ai pas vu un seul.

MONGÉRAND.

Mon cher, ils ont changé de campagne, ce n’est pas ma faute.

CHARLES.

Je ne devais m’absenter que pour un jour, et...

MONGÉRAND.

Eh bien ! quel mal... nous rions, nous folâtrons... Je suis avec Thémire, tu lui donnes le bras, ta passes pour son frère... et si le respectable raffineur nous rencontre, les apparences sont sauvées.

CHARLES.

Oui... je sais bien que je fais le frère... À propos de ça... il y a un monsieur que j’ai aperçu plusieurs fois depuis hier... et qui m’a regardé d’une drôle de façon.

MONGÉRAND.

Bah !... et tu ne lui as pas demandé raison de son insolence ?

CHARLES.

Ah !... il ne m’a rien dit... on ne peut pas tout de suite se fâcher ; mais je crois que je ferais sagement de retourner à Paris.

MONGÉRAND.

Encore ce jour, et demain nous revenons tous ensemble... J’espère que je ne peux pas mieux te dire... mais aujourd’hui c’est la fête... ici... on danse...

CHARLES.

Bah !... vraiment ?... on danse ce soir...

MONGÉRAND.

Eh oui !... bal champêtre... là... sous ces arbres... toi, tu fais danser Thémire... je te le permets...

CHARLES.

Vraiment ?... c’est moi qui la ferai danser ?...

MONGÉRAND.

Air : Du Serment.

De conduir’ ma belle
N’as-tu pas l’honneur ?
Tu dans’s avec elle,
Sens-tu ton bonheur ?
Pendant qu’on admire
Ses pas gracieux,
De toi l’on va dire :
Quel mortel heureux !

Parlé.

Allons, Charles !...
Narguons la mélancolie ;
Ici, moquons-nous
Des sots et des fous !
Narguons la mélancolie ;
Il faut, dans la vie,
Rire des jaloux !

Puis, après la danse,
Un souper charmant,
Commandé d’avance
Ici nous attend.
Bientôt le champagne
Vient nous mettre en train ;
La gaieté nous gagne
Jusqu’au lendemain...

Tu aimes le champagne ?... toi, fripon !...

CHARLES.

Ah ! ma foi oui... Tiens, au fait, pour un jour de plus, je peux bien rester.

Il chante avec Mongérand.

Narguons la mélancolie ;
Ici, moquons-nous
Des sots et des fous !
Narguons la mélancolie,
Il faut, dans la vie,
Rire des jaloux !

MONGÉRAND.

Vivat !... je te reconnais... mais Thémire vient à nous... elle semble toute bouleversée... est-ce qu’il y aurait des évènements ?...

 

 

Scène V

 

CHARLES, MONGÉRAND, THÉMIRE

 

THÉMIRE.

Ah !... messieurs... je vous cherchais... je suis toute tremblante... j’ai des palpitations terribles.

MONGÉRAND.

Qu’est-ce qui est survenu ? douce amie... Pourquoi ce mouvement nerveux ?

THÉMIRE.

Je viens de l’apercevoir... il est ici...

MONGÉRAND.

Quoi ?

CHARLES.

Qui ?

THÉMIRE.

M. Goblot...

CHARLES.

Qu’est-ce que c’est que M. Goblot ?...

MONGÉRAND.

L’individu dont nous parlions tout à l’heure... le respectable raffineur...

CHARLES.

Ah ! diable... ce monsieur... c’est sans doute celui que j’ai remarqué depuis hier.

MONGÉRAND.

Eh bien ! ma Thémire, je ne vois pas qu’il y ait là de quoi s’effaroucher... Tu es ici à la campagne avec ton frère et un ami de ton frère... voilà tout.

THÉMIRE.

Ah ! M. Goblot est si emporté, si jaloux...

MONGÉRAND.

Tant pis pour lui... je m’en moque, moi... T’a-t-il vue ?...

THÉMIRE.

Non, je ne crois pas... j’étais cachée par une charmille...

CHARLES.

Il ne vous a pas vue !... eh bien ! alors, si vous m’en croyez, nous nous en irons tout de suite avant qu’il ne nous voie.

MONGÉRAND.

Fi donc... fuir devant le raffineur... nous aurions l’air d’avoir peur... Nous allons rester au bal et nous y danserons... Charles, donne le bras à ta sœur... Thémire, je veux que tu t’amuses... que tu danses comme une plume. Voilà justement tout le monde qui vient au bal...

 

 

Scène VI

 

CHARLES, MONGÉRAND, THÉMIRE, PARISIENS et VILLAGEOIS qui viennent au bal

 

CHŒUR.

Air : De la Fiancée.

Danser sur la verdure
Est un plaisir divin ;
L’aspect de la nature
Met tout le monde en train.

CHARLES, à part, tenant Thémire sous le bras.

J’en conviens, je désire,
Être bien loin d’ici !

MONGÉRAND.

Pour danser et pour rire,
Vive Montmorency !

ENSEMBLE.

Danser sur la verdure, etc.

Après le chœur, l’orchestre du bal au fond commence la contredanse : on va se placer.

MONGÉRAND.

Charles, fais danser celle-ci à ta sœur... Allons, mes jolis petits guerriers, qu’on s’amuse !...

CHARLES.

Ah ! tu veux que je danse...

THÉMIRE.

Mais j’aimerai autant ne pas danser.

MONGÉRAND.

Et moi je vous dis que vous en mourez d’envie... Allez donc, mes amours...

Il les pousse vers le bal où on les aperçoit danser.

 

 

Scène VII

 

LES MÊMES, ROZAT, MADAME ROZAT

 

MADAME ROZAT, sortant du restaurant.

Que c’est gentil !... refuser de me faire manger une omelette soufflée, moi qui n’aime que cela chez les traiteurs !...

ROZAT.

Notre dîner me coûte déjà bien assez cher ! On est écorché ici !... Je m’en souviendrai... et pour mal dîner encore...

MADAME ROZAT.

Vous regarderiez moins à la dépense, si vous étiez venu avec une autre femme.

ROZAT.

C’est possible...

MADAME ROZAT.

L’air des champs ne vous rend pas plus aimable. J’espère, au moins, que vous allez me faire danser, monsieur.

ROZAT.

Danser avec sa femme... comme ce serait divertissant...

MADAME ROZAT.

Ah ! mais !... qu’est-ce que je vois donc là bas ?... c’est M. Darvillé qui danse... et ce n’est pas avec sa femme !...

ROZAT.

Bah !... vraiment !... Oh ! c’est délicieux...

MADAME ROZAT.

Ces monstres d’hommes ! celui-là ne vaut pas mieux que les autres...

ROZAT.

Voilà aussi Mongérand !...Allons, madame, prenez mon bras... n’ayons pas l’air d’être séparés...

Vivement.

Prenez donc mon bras, madame.

MADAME ROZAT.

Eh ! une minute, monsieur !...

MONGÉRAND, revenant vers le devant de la scène.

Tiens !... je ne me trompe pas !... voilà beau blond et son épouse... Toujours ensemble les tourtereaux.

ROZAT.

Oui, Minette a désiré venir à Montmorency, et comme j’ai l’habitude de faire tout ce qu’elle veut, je me suis empressé de l’y conduire.

MONGÉRAND.

Oh ! tu es un homme modèle... le phénix des maris...

MADAME ROZAT, à part.

Ah Dieu ! quel phénix !...

ROZAT.

Mais c’est Charles qui danse là bas ! et ce n’est pas avec sa femme, à ce que je puis voir ?

MONGÉRAND.

Non... c’est avec sa sœur.

ROZAT, riant.

Sa sœur !... ah ! ah !... sa sœur est délicieux... il n’en a jamais eue !...

MONGÉRAND, avec force.

Je te dis qu’il danse avec sa sœur... et que j’entends qu’on ne dise pas le contraire.

ROZAT.

Eh ! mon Dieu !... ce sera sa mère si tu veux... qu’est-ce que ça me fait à moi... Minette, veux-tu venir à la danse ?...

MADAME ROZAT.

Certainement que je le veux.

ROZAT.

Allons... je suis à tes ordres.

Pendant que Rozat et sa femme vont voir la danse, Goblot paraît au fond ; il regarde aussi, et semble se contenir avec peine.

MONGÉRAND, sur le devant de la scène.

Moi, je l’avoue... la danse n’est pas ce que j’aime ; et ça m’arrange beaucoup que Charles soit là pour faire sauter Thémire.

GOBLOT, venant sur le devant.

Elle est là... elle danse... j’étouffe de colère... faites donc des sacrifices pour une femme... Ah ! ça ne se passera pas ainsi...

MONGÉRAND, toujours sans voir Goblot.

Ah ! ah ! je ris en songeant à ce pauvre raffineur qui est venu jusqu’à Montmorency pour guetter sa belle : c’est étonnant comme ça nous gêne...

GOBLOT.

Ah ! c’est l’autre... il a parlé raffinerie... La danse finit enfin.

Thémire et Charles reviennent de la danse en folâtrant et courant.

THÉMIRE.

Nous voilà !... ah !... j’espère que nous nous en sommes donnés.

CHARLES.

Oh ! madame a fait l’admiration du bal... ça m’a mis en train... j’ai risqué l’entrechat...

GOBLOT, s’avançant vers Thémire et furieux.

Ah ! vous avez bien dansé, madame...

THÉMIRE.

Dieu ! Goblot...

CHARLES, à part.

C’est le sucrier...

MONGÉRAND.

Eh bien ! après ?... qu’est-ce qu’il y a donc ?... et pourquoi madame ne danserait-elle pas...

THÉMIRE.

Sans doute, je suis ici avec mon frère... et...

GOBLOT.

Avec votre frère ?...

MONGÉRAND, poussant Charles.

Dis donc que oui, toi.

CHARLES.

Oui, monsieur, je suis le frère de ma sœur... que voilà.

GOBLOT.

Vous en avez menti... vous n’êtes pas son frère.

CHARLES.

Monsieur... vous m’insultez...

GOBLOT, donnant un soufflet à Charles.

Tenez, voilà pour la parenté...

MONGÉRAND, courant sur Goblot.

Misérable !...

Tout le monde est revenu du bal.

Air : de Wallace.

GOBLOT.

Bientôt de cette offense,
Je vous ferai raison ;
Je tirerai vengeance
De votre trahison.

CHARLES, MONGÉRAND.

De cette indigne offense,
Vous me ferez raison ;
Une prompte vengeance
Doit laver cet affront.

CHŒUR.

Quelle est donc cette offense,
Il parle d’un affront ;
Il demande vengeance :
Bientôt il se battront.

Pendant le chœur, Thémire avec les dames rentre chez le traiteur.

MONGÉRAND.

Reste-là, Charles ; il ne s’agit plus ici d’une plaisanterie, c’est avec du plomb qu’on termine ces sortes d’affaires...

CHARLES.

Oui... et c’est moi qui ai été frappé...

GOBLOT.

Eh monsieur ! je vous rendrai raison...

Il entre chez le traiteur.

MONGÉRAND.

Je vous suis, monsieur. Oh ! ce n’est plus de Thémire qu’il est question.

À Charles.

Reste-là... sois tranquille... ne t’inquiète de rien... Je vais prendre son heure... le lieu du rendez-vous... ça marchera tout seul.

Il entre chez le traiteur.

CHARLES.

Un soufflet !... recevoir un soufflet pour... la maîtresse d’un autre... Ah ! si je n’étais pas venu à Montmorency... Je me battrai... oh ! il faut que je me batte... mais ma femme... si elle savait cela !...

 

 

Scène VIII

 

LES MÊMES, BOURGEON

 

BOURGEON, accourant.

Ah ! vous voilà, monsieur... je vous trouve enfin... ce n’est pas sans peine.

CHARLES.

Vous ici, monsieur Bourgeon... et quel sujet vous amène ?...

BOURGEON.

C’est vous que je viens chercher, monsieur. Pendant que vous vous amusez ici, la fin du mois est arrivée ; je vous avais prévenu... on n’a pu payer les effets qui se sont présentés... il a fallu fermer la caisse... le magasin... enfin il a fallu manquer à ses engagements.

CHARLES, vivement.

Manquer !... ah ! malheureux... que dites-vous ?... je serais déshonoré.

MONGÉRAND, revenant à Charles.

Charles, ton affaire est arrangée ; tu te bats demain à six heures du matin, au pistolet... En attendant, allons danser...

BOURGEON, bas à Charles.

Ah ! mon Dieu... vous vous battez à présent... serait-il possible ?...

CHARLES, à Bourgeon.

Chut !... ne dites rien à ma femme...

On crie au bal : En place pour la danse. La danse reprend au fond ; en ce moment Charles est sur l’avant-scène près de Bourgeon, lui mettant un doigt sur la bouche. Tableau.

 

 

ACTE II

 

 

Premier Tableau

 

Une mansarde pauvrement meublée. Une porte vitrée à gauche, au fond celle d’entrée.

 

 

Scène première

 

LÉONIE, seule

 

Elle sort du cabinet à gauche.

La pauvre enfant !... la fièvre ne l’a pas encore quittée !... Le médecin, cependant, m’a répondu de ses jours... Le digne homme... il a refusé mon argent... Notre misère l’a touché... Hélas !... s’il eût accepté ce qui lui était si légitimement dû... nous restions sans ressources !...

Une pause.

Les veilles ont épuisé mes forces... et si je venais à tomber malade... qui donc soutiendrait la maison ?...

Elle essuie quelques larmes, prend sa broderie et s’assied pour travailler.

Charles est allé pour chercher de l’occupation... Voilà deux ans que nous avons été contraints de quitter le commerce... Quand il sort, je crains toujours qu’il ne rencontre Mongérand ; lui !... cause de ce duel dans lequel Charles fut blessé grièvement... Ah ! je frémis rien qu’à son souvenir ; depuis trois mois nous ne l’avons pas vu : mon mari avait répondu pour lui !... il a fallu payer ; c’est ce qui a consommé notre ruine ; mais je ne regretterai pas cette perte, si cela nous délivre de cet homme... Aucunes nouvelles de mon frère !... lui seul pourrait nous tirer de la situation où nous sommes...

 

 

Scène II

 

LÉONIE, CHARLES, vêtu très simplement

 

LÉONIE, se levant.

C’est toi... mon ami... Eh bien ?...

CHARLES, avec humeur.

Eh bien !... on m’a dit de repasser dans quinze jours.

LÉONIE.

Quinze jours !...

CHARLES.

Et voilà trois mois qu’ils me traînent ainsi... Ils s’imaginent avoir affaire à un mendiant... et, au fait, si ça continue... Coquin de sort !... Si j’avais l’argent que j’ai prêté à Mongérand... c’est lui qui a achevé de me ruiner... Si je n’avais pas répondu de sa signature !

Air d’Aristipe.

Depuis ce temps, Mongérand me délaisse...
De sa conduite, ah ! mon cœur est confus !...

LÉONIE.

Et pourquoi donc t’en occuper sans cesse,
Tout mon désir c’est qu’il ne vienne plus.

CHARLES.

Il m’a trompé... s’il revenait, ma chère !
En faux ami, va, je le traiterais...

LÉONIE.

Ah ! s’il était aussi dans la misère,
Je te connais, tu lui pardonnerais.
(bis.)

CHARLES.

C’est bien possible au fait...

LÉONIE.

Cet homme a tant d’ascendant sur ton esprit... il t’entraînerait encore dans quelque mauvaise affaire. Ah ! il vaut bien mieux que tu ne le revoies jamais.

Elle se remet à broder.

CHARLES.

Te voilà encore à l’ouvrage... tu te fatigues trop...

LÉONIE.

Il faut bien que je gagne quelque argent... la maladie de notre enfant nous a coûté beaucoup.

CHARLES, avec émotion.

Ma pauvre petite Laure !... Je la regardais ce matin, elle a un béguin comme si elle était fille d’une portière... quand elle devrait avoir un bonnet élégant... Toi... te voilà mise comme une ouvrière maintenant !... et dire qu’il y a deux ans...

Il essuie quelques larmes.

C’est moi qui suis cause de tout ça...

LÉONIE.

Non... Charles... ce n’est pas toi... ce sont les mauvais conseils de tes amis... Mais tu dois te consoler en pensant que ton honneur est resté intact... que tu as payé tout le monde...

CHARLES.

Tout le monde !... excepté ce pauvre Bourgeon qui m’avait forcé d’accepter ses économies, et qui a été obligé de se faire portier pour vivre... à son âge !...

LÉONIE.

C’est le seul ami qui nous soit resté... il nous a fait prendre cette mansarde dans la maison qu’il occupe lui-même ; il te cherche, chaque jour, de l’occupation...

CHARLES.

Aussi j’espère bien reconnaître plus tard... car enfin, l’on ne peut pas toujours avoir du malheur... et quand je ferai des affaires, que j’aurai de l’argent... Ah ! si une bonne occasion se présentait...

 

 

Scène III

 

LÉONIE, BOURGEON, CHARLES

 

BOURGEON passant sa tête à la porte.

Peut-on entrer ?... sans indiscrétion ?...

LÉONIE, vivement.

Certainement, monsieur... Bourgeon...

Bourgeon entre avec un balai et un plumeau à la main, costume de portier, Léonie travaille.

CHARLES.

Asseyez-vous... mon brave Bourgeon...

BOURGEON.

Impossible, monsieur Charles ; j’ai mes cinq étages à balayer aujourd’hui... il est déjà tard, et pour être en mesure... À propos, comment va votre petite ?...

CHARLES.

Mieux... je vous remercie... Nous parlions de vous à l’instant, monsieur Bourgeon... de votre amitié pour nous... de ce que nous vous devons...

BOURGEON.

Allons donc, voulez-vous vous taire ?... Ce que j’ai fait, voyez-vous... je l’ai fait autant pour moi que pour vous... j’avais vieilli dans le magasin où vous avez failli... de faillir.

Air de l’Opéra-Comique : Vaudeville de la Somnambule.

De la maison dont vous étiez le maître
Je fis partie avec honneur, je crois ;
Comme un vieux meuble, on m’y laissait peut-être,
J’étais encor utile quelquefois ;
Mais lorsque vient, le malheur... l’indigence,
À ses effets on s’en prend pour payer,
Et je devais, au jour de la souffrance,
Être compté parmi le mobilier.

Quant à ma position... je ne m’en plains pas... je n’avais plus d’assez bons yeux pour tenir des écritures... mais j’y vois encore clair pour bien balayer une maison, et je crois, sans me flatter, qu’il n’y a pas plus d’ordures dans mes escaliers qu’il n’y avait de pâtés d’encre sur mes livres. Mais c’est pas pour vous dire tout ça que je suis entré... vous saurez que depuis hier nous avons une nouvelle locataire qui demeure au-dessous... Mon Dieu oui !... une femme seule... je ne l’ai pas encore entrevue ; mais ce matin elle m’a envoyé sa bonne pour me dire de vous prier de ne pas jouer da violon si matin, sans quoi elle s’en plaindra au propriétaire...

CHARLES.

Voyez-vous ça, c’est sans doute une mijaurée que cette femme là ?...

BOURGEON.

Je ne vous dirai pas au juste si c’est une mijaurée... je ne sais même pas encore son nom... mais à coup sûr il faut qu’elle soit bien, difficile, car vous en jouez un peu proprement de votre violon... monsieur Charles... ça pourra même vous servir ce talent là... J’ai déjà parlé de vous à un monsieur du quartier qui va marier sa fille... il doit venir aujourd’hui faire un prix... je vous l’enverrai...

CHARLES.

Ah ! vous lui avez dit...

BOURGEON.

Que vous aviez un grand talent, et que vous désiriez l’utiliser pour être utile à votre famille... il me semble que c’est tout naturel ; mais... je vous quitte, il faut que la besogne se fasse.

Air : Vaudeville de la Métempsycose.

Allons, prenez courage,
Je pense qu’on vous emploiera ;
Vous aurez de l’ouvrage,
Votre sort changera.

CHARLES.

Déjà cette espérance
A ranimé mon cœur.

LÉONIE, à part.

Après tant de souffrance,
Comment croire au bonheur.

LÉONIE, CHARLES.

Allons, prenons courage,
Il espère qu’on   { m’ emploiera ;
                           { l’
Nous aurons de l’ouvrage,
Notre sort changera.

BOURGEON.

Au revoir, Monsieur, Madame... ne vous dérangez pas.

Il sort.

 

 

Scène IV

 

CHARLES, LÉONIE

 

CHARLES.

Conçoit-on cette voisine !... vouloir m’empêcher de jouer du violon. Est-ce qu’on n’est pas libre maintenant ?... ça m’amuse, moi, de faire de la musique ; et si elle n’est pas contente, la dame d’au-dessous, elle viendra me le dire elle-même.

LÉONIE.

Charles, ne nous faisons point d’ennemis de nos voisins !... Tu pourras prendre ton violon plus tard.

CHARLES.

Je le prendrai plus tôt, au contraire... Plus souvent que j’irai me gêner pour une femme que je ne connais pas... Ça me donne des ordres... parce que nous demeurons dans les mansardes... Attends... attends... je vais lui prouver le cas que je fais de ses observations.

Il décroche son violon.

Je veux jouer du violon... moi... ça m’égaie... et puis je deviens très fort... Ah !... madame ne veut pas que je joue du violon.

Il se met à jouer et frappe la mesure fortement sur le plancher.

LÉONIE.

Charles... je t’en prie... tu vas réveiller ta fille...

CHARLES.

Non, elle est accoutumée à la musique...

Il continue.

Nous verrons si je ne suis pas le maître chez moi...

Il joue plus fort... on frappe plusieurs coups à leur plancher.

LÉONIE.

Entends-tu ?...

CHARLES.

Quoi ?

LÉONIE.

La voisine qui tape au plancher...

CHARLES.

Ça m’est bien égal ; elle n’a qu’à danser.

Air du Matelot.

Je dois en rire et braver sa colère,
À son orgueil je ne veux pas céder ;
Croit-elle donc, grâce à notre misère,
En maître, ici, pouvoir nous commander.
Non pas, vraiment, le bruit m’est agréable,
Et que ce soit, ou travail, ou plaisir,
Au malheureux que le chagrin accable
On doit laisser le droit de s’étourdir.

Il se remet à jouer ; on frappe bientôt à la porte.

LÉONIE.

On frappe sur le carré.

CHARLES, criant.

La clef est à la porte... donnez-vous la peine d’ouvrir...

 

 

Scène V

 

CHARLES, LÉONIE, MADAME ROZAT

 

MADAME ROZAT, entrant.

Certainement, Monsieur, vous le faites par méchanceté ; on n’a jamais mis tant d’obstination à jouer du violon... eh !...

Elle examine Charles et Léonie.

que vois-je !

CHARLES.

Madame Rozat !

LÉONIE, se levant.

Il se pourrait...

MADAME ROZAT.

Monsieur et madame Darvillé !... ici... dans ce grenier... je veux dire dans cette mansarde... Ah ! mon Dieu, est-ce bien possible ?...

LÉONIE.

Oui, Madame... c’est bien nous !... Le sort ne nous a pas été favorable ; et, comme vous le disiez, nous habitons presque un grenier...

CHARLES.

Oh ! mais ce n’est que momentanément... On me doit beaucoup d’argent, et quand on me remboursera... nous prendrons un autre local...

MADAME ROZAT.

En vérité, je n’en reviens pas !... Des personnes qui avaient un si bel établissement, et en si peu de temps... ça me suffoque... je suis si nerveuse...

LÉONIE.

Mais, vous-même, Madame, comment se fait-il que vous demeuriez seule maintenant ?

MADAME ROZAT.

Est-ce que vous ne savez pas ?... je suis séparée d’avec mon mari !...

CHARLES.

Séparée d’avec votre mari !

MADAME ROZAT.

Il y a sept mois.

Air : Il faut que tout le monde y passe.

Monsieur Rozat, dans son ménage,
Devenait un petit tyran ;
Sans cesse, grondant, querellant,
Pour un rien faisant du tapage.
(bis.)
Avec moi, voulant prendre un air,
J’étais vraiment dans un enfer !...
Nous ne pouvions plus vivre ensemble,
À part chacun prit son logis,
Et depuis ce temps il me semble

Que je suis dans le paradis ! (bis.)

CHARLES.

Vous vous êtes quittés ? et Rozat était toujours à vous faire des caresses.

MADAME ROZAT.

Oui... devant le monde... il m’embrassait... le sournois... et quand nous étions seuls il me pinçait... le monstre !... il m’a rendu les nerfs si sensibles qu’un rien me donne des crispations... Aussi je vous en prie, M. Darvillé !... ne jouez pas si fort de votre violon...

LÉONIE.

Soyez tranquille, Madame... maintenant que mon mari sait que vous êtes sa voisine, son violon ne vous incommodera plus...

MADAME ROZAT.

Ce sera bien aimable de votre part... Ah, mon Dieu !... je suis bien désolée que vous soyez comme ça malheureux... Quand on a connu des personnes... et qu’on les retrouve ensuite... c’est contrariant ; mais il faut que je vous quitte... Je reçois, je donne une soirée... un petit punch... Oh ! je m’amuse beaucoup depuis que je ne suis plus avec mon mari !

MADAME ROZAT.

Air : Valse de Robin.

Vous permettez que je vous quitte,
Je vous demande bien pardon...
Mais, chez moi, je rentre bien vite,
Car j’ai ce soir réunion.

LÉONIE, à part.

De la voir partir, il me tarde...

CHARLES.

Nous vous souhaitons le bonsoir.

MADAME ROZAT, à part.

Ils logent dans une mansarde !
Je ne puis plus les recevoir.

Haut, en sortant.

Vous permettez que je vous quitte, etc.

 

 

Scène VI

 

LÉONIE, CHARLES

 

LÉONIE.

Que la pitié de cette femme est insultante !

CHARLES, qui a été raccrocher son violon, tristement.

Nous donnions à dîner à tous ces gens-là !...

LÉONIE.

Et quand il a fallu les retrouver au moment du malheur... ils nous ont tourné le dos.

CHARLES.

Je n’en reviens pas... ces Rozat... qui paraissaient vivre en si bonne intelligence !...

LÉONIE.

Charles, quoique malheureux... du moins nous n’avons pas cessé de nous aimer...

CHARLES.

Air : T’en souviens-tu, Marie. (De Dolive.)

Ah !... bien souvent je pense
À nos premiers amours,
J’étais dans l’opulence,
C’étaient là de beaux jours !
Le sort ! qu’en vain j’implore,   }
(bis.)
Hélas ! m’a tout ôté...               }
Mais je suis riche encore,  }
(bis.)
Ton amour m’est resté !...  }

LÉONIE.

Je brave l’indigence !...
Si l’on m’offrait un jour,
Notre ancienne opulence
Sans toi, sans ton amour ;
Ou l’époux que j’adore...   }
(bis.)
Et notre pauvreté...            }
Je choisirais encore
Tout ce qui m’est resté...

CHARLES, embrassant sa femme.

Ah ! tu es toujours la même... toujours trop bonne pour moi... Mais aussi je veux trouver un emploi... je veux refaire fortune... te donner encore des diamants... des...

On frappe.

Tiens... qu’est-ce qui est là ?

 

 

Scène VII

 

LÉONIE, CHARLES, MONSIEUR TIGRÉ

 

MONSIEUR TIGRÉ, entr’ouvrant la porte.

C’est à M. Charles Darvillé que j’ai l’honneur de parler ?...

CHARLES, étonné.

À lui-même, monsieur.

MONSIEUR TIGRÉ.

Monsieur, je vous demande un million de pardons si j’entre sans me faire annoncer, mais M. Bourgeon, votre concierge, m’a dit que vous étiez un homme exempt de préjugés... c’est comme moi, monsieur, j’abhorre les préjugés...

CHARLES.

Puis-je savoir à qui j’ai l’honneur de parler ?

MONSIEUR TIGRÉ.

Monsieur, je m’appelle Tigré, j’ai vécu trente ans de ma vie dans les fourrures... mais depuis six mois je me suis retiré des affaires... vu que la loutre ne trouve plus d’amateurs, et que le chinchilla est généralement oublié depuis la chute de la famille impériale que j’avais l’honneur d’être son fourreur.

CHARLES.

Et qui me procure l’avantage de vous voir ?

MONSIEUR TIGRÉ.

Monsieur... je vous dirai que mademoiselle Tigré... dont je suis le père, est sur le point d’épouser un ancien militaire... bel homme... beau brun... retiré du service... et exempt de préjugés... ainsi que moi ; que j’ai eu l’honneur de faire sa connaissance au théâtre de la

Gaîté, boulevard du Temple, où j’y étais avec ma fille... dans l’intention de nous divertir.

CHARLES.

Mais, Monsieur...

MONSIEUR TIGRÉ.

Je sors dans un entr’acte... quand je reviens, un homme avait pris ma place... je veux la reprendre, néant... je crie... je menace... l’accapareur me rit au nez... je ne suis pas endurant, moi... monsieur... j’allais chercher la garde, lorsqu’un bel homme à moustaches s’avance et, sans plus de façon, prend mon particulier, l’enlève, et le jette sous une banquette voisine... Je suis touché de ce petit service... je fais connaissance avec ce brave militaire, je l’invite à me venir voir... et, au bout de trois semaines, Flore me dit : Mon père, voilà l’homme que j’ai rêvé... ce sera mon mari, ou je me ferai sœur du Pot : les Tigré ont toujours été vite en affaires... J’ai parlé au jeune homme, il n’avait rien... mais je suis exempt de préjugés, ce soir, nous faisons les accordailles et dans huit jours la noce... Voilà, monsieur, pour ce qui me concerne... quant à vous, je sais que vous jouez du violon, il en faut un pour nous faire danser ce soir, vous avez du talent, c’est vingt francs à gagner que je vous offre... et je compte sur vous pour huit heures très précises... M. Tigré, ancien fourreur de la famille impériale, rue du Renard, n° 12... Je vous demande un million de pardons si je suis entré sans me faire annoncer... et j’ai l’honneur de vous saluer... Madame, je dépose mes civilités... Ne me reconduisez pas, je suis exempt de préjugés... Tigré, ancien fourreur, rue du Renard, n° 12.

Il sort.

 

 

Scène VIII

 

LÉONIE, CHARLES

 

CHARLES.

Quel original !... mais aussi cette idée à M. Bourgeon d’aller me proposer pour faire le joueur de violon... comme si je faisais danser les autres !...

LÉONIE.

Je comprends ce que cela peut avoir de pénible pour toi, mon ami... mais avant de refuser le secours que le ciel nous envoie... pense à ta fille... la pauvre petite aura besoin de mille choses pour l’hiver... sa convalescence sera peut-être longue.

CHARLES.

Oui... je sens bien que... jouer pour les autres !... je n’avais appris le violon que pour mon agrément...

LÉONIE.

Ne doit-on pas être heureux de trouver pour ressource les talents que l’on s’était donnés pour ses plaisirs ?... Et puis, ces gens chez lesquels tu dois aller ne te connaissent sans doute pas ?...

CHARLES.

Il est vrai que je n’ai jamais entendu parler de M. Tigré... tu ne gagnes pas vingt francs par jour avec ton aiguille ?...

LÉONIE.

Hélas !... pas vingt sous.

CHARLES.

Et moi... je pourrai gagner vingt francs en une soirée, en faisant aller mon archet.

Il regarde vers le cabinet..

...Et ma pauvre petite Laure... à laquelle je pourrai rapporter quelque chose de cette soirée... allons... au diable la fierté... décidément je les ferai danser.

LÉONIE.

Tu consens ?... ah !... mon ami... que je suis heureuse !... Ah ! crois-moi, on ne doit jamais rougir de ce qu’on fait pour soulager sa famille !... mais le jour baisse...il ne faut pas manquer l’heure...

CHARLES.

Sans doute... mais tu sais bien que je n’ai plus de montre... n’importe... il doit être au moins sept heures, et je me promènerai un peu en attendant.

Il va prendre son violon.

LÉONIE.

Tu n’as besoin de rien ?...

CHARLES.

Dame !... la mise n’est pas trop soignée... la redingote est joliment râpée ; mais en la brossant avec de l’eau... elle sera encore superbe... je prierai Bourgeon de me rendre ce service...

LÉONIE.

Je t’attendrai... je ne dormirai pas quand tu rentreras...

CHARLES.

Si fait... si fait... dors... tu sais bien que cela peut durer jusqu’à minuit passé... d’ailleurs tu peux bien te reposer puisque je vais gagner de l’argent...

LÉONIE.

Mon ami... embrasse-moi... je suis bien heureuse ce soir...

CHARLES, l’embrassant.

Adieu... Léonie... pourvu que je ne m’embrouille pas dans les figures... c’est tout ce que je demande... un pantalon... un été... une poule... et puis... ah ! ma foi... je leur jouerai deux poules...

LÉONIE.

Est-ce que tu n’embrasses pas ta fille avant de sortir ?

CHARLES.

Oh ! si... de grand cœur.

Il s’avance vers le cabinet, et s’arrête.

Air : Auteurs prudents, ne faites rien.

Mais... du silence... elle repose,
Et pour moi, tu l’embrasseras ;
Elle souffre moins... je suppose,
Pauvre enfant... ne l’éveillons pas...

LÉONIE.

Dans tes yeux, une larme brille...

CHARLES.

C’est de me voir réduit... hélas !...

Il lui montre son violon.

LÉONIE.

Mon ami, pense à ta famille...

CHARLES.

Je me dirai : C’est pour ma fille...
Mais parlons bas,
(bis.)
Elle dort, ne l’éveillons pas... (bis.)

 

 

Deuxième Tableau

 

Une jolie pièce de chez M. Tigré, un autre grand salon est au fond. Adroite la porte du carré, à gauche une autre porte conduisant dans la chambre de mademoiselle Tigré. Les appartements sont très éclairés et disposés pour le bal.

 

 

Scène première

 

TIGRÉ, BRAILLARD

 

TIGRÉ, sortant du salon.

Nous avons déjà beaucoup de monde... mon bal sera très brillant... Braillard, avez-vous préparé les rafraîchissements, les gâteaux ?... avez-vous coupé la brioche ?

BRAILLARD.

Oui, monsieur... oh ! j’ai l’œil à tout. Je dis que voilà un buffet un peu soigné aussi.

TIGRÉ.

Je suis exempt de préjugés, mais, ancien fourreur de la famille impériale, je tiens à ce que rien ne manque à mon bal ; mon gendre n’est pas encore arrivé, cela contrarie Flore, elle est toute boudeuse... Ah ! j’entends monter, c’est mon gendre sans doute.

 

 

Scène II

 

TIGRÉ, BRAILLARD, CHARLES

 

BRAILLARD, qui a été ouvrir.

Monsieur, c’est la musique qui arrive... Par ici, monsieur le violon...

TIGRÉ.

Ah ! bon, la musique... Très bien, nous allons danser, ma fille pétille de danser, et son oncle César l’a déjà retenue... Venez, monsieur le musicien, vous avez votre instrument ?

CHARLES.

Oui, monsieur. Oh ! je ne l’ai pas oublié...

BRAILLARD.

Pardi ! s’il l’avait oublié, qu’est-ce qu’il serait donc venu faire ici ?

TIGRÉ.

Braillard, on ne vous parle pas.

À Charles.

C’est dans mon salon que nous danserons ; cependant si la réunion devient plus conséquente, on pourra aussi former un quadrille ici... n’est-ce pas que c’est très bien éclairé ?... et en bougies, s’il vous plaît...

BRAILLARD.

Bougies économiques, première qualité.

TIGRÉ.

Silence, Braillard. Vous faudra-t-il un pupitre ?

CHARLES.

C’est inutile, je joue par cœur.

TIGRÉ.

Vous jouez par cœur !

À part.

Peste ! il paraît qu’il est très fort !

 

 

Scène III

 

TIGRÉ, BRAILLARD, CHARLES, FLORE

 

FLORE, sortant du salon.

Eh bien ! est-ce lui qui a sonné ?... qu’est-ce qui a donc sonné tout à l’heure ? papa ; j’ai entendu ouvrir la porte...

TIGRÉ.

Ma fille, c’est notre violon...

FLORE.

Ah ! mon Dieu ! ce n’est pas encore mon futur ?

TIGRÉ, à Charles.

Vous voyez ma fille, Flore Tigré... mon unique enfant, et le vivant portrait de ma défunte.

Charles salue.

Elle a été parfaitement élevée... elle est exempte de...

FLORE, l’interrompant.

Mais, papa, qu’est-ce que cela veut dire que mon futur ne vient pas ? Je suis inquiète... ça me donne mes étouffements...

TIGRÉ.

Je te réitère de te calmer... mon gendre est en retard ; je gage qu’il s’occupe de te faire quelque surprise galante.

À part

Il m’a justement emprunté 200 louis pour la surprendre, à ce qu’il m’a dit.

FLORE.

Tout le monde m’invite à danser... mon oncle César, mes cousins Cloutaut. Moi, je ne veux ouvrir le bal qu’avec mon futur.

TIGRÉ, à Charles.

Elle est très romanesque.

À Flore.

Mais cependant, Flore, tu brûlais de danser tout à l’heure.

FLORE.

Oui, avec lui, mais pas avec les autres...

TIGRÉ, à Charles.

C’est égal... accordez-vous toujours, monsieur le musicien, moi je vais vous faire faire une place dans un coin du salon... Allons, Flore, viens rejoindre la société.

FLORE.

Ah ! mon Dieu !... s’il tarde encore un quart d’heure, j’aurai des crises nerveuses, bien certainement.

TIGRÉ.

Air : Revue de Paris.

Calme-toi, ma fille,
Notre bal va commencer,
Avec ta famille
Il faudra danser.

FLORE.

Loin de son amie
Qui peut l’occuper ?
Ah ! viens, je t’en prie
Me fair’ galopper.

Ensemble.

TIGRÉ.

Calme-toi, etc.

FLORE.

De le voir je grille,
Notre bal,
etc.

M. Tigré rentre au salon avec sa fille.

 

 

Scène IV

 

CHARLES, BRAILLARD

 

BRAILLARD.

Comme elle en tient pour sou futur, mamz’elle Flore !... Oh ! oh !... c’est ça d’la bonne amour.

CHARLES, à lui-même.

Me voilà donc dans cette maison où l’on donne bal, et j’y viens pour faire danser les autres. Maudit Mongérand ! c’est lui qui est cause que je n’ai plus que cette ressource...

BRAILLARD.

Monsieur l’orchestre, quand vous aurez soif ne vous gênez pas... je vous soignerai... et du vin pur... Je sais que vous aimez mieux ça que du sirop, vous autres.

CHARLES.

Je vous remercie...

À part.

Et encore pourvu que je sache les faire danser...

FLORE, accourant suivie de dames.

Ah ! je l’ai vu... je suis sûr que c’est lui... je l’ai reconnu à sa démarche noble... il entrait dans la cour.

UN MONSIEUR, sortant du salon.

Ma cousine, vous savez que vous dansez avec moi la première...

FLORE.

Ah ! je ne peux plus, mon cousin... parce que voilà mon futur et je veux commencer avec lui.

MONSIEUR TIGRÉ, arrivant suivi de la société.

Eh bien ! qu’y a-t-il donc ? Flore.

FLORE.

C’est mon futur qui monte. 

 

 

Scène V

 

CHARLES, MONSIEUR TIGRÉ, FLORE, LA FAMILLE TIGRĖ, LA SOCIÉTÉ, BRAILLARD, puis MONGÉRAND

 

Pendant le chœur suivant et l’entrée de Mongérand, Charles se tient dans un coin vers la gauche, il a du monde devant lui et ne peut, sur-le-champ, voir le nouveau-venu ni en être vu.

CHŒUR.

Air : De Malvina.

Bonheur extrême !
Ah ! quel plaisir,
C’est le gendre lui-même...
Nous allons bien nous divertir,
Quel bonheur, quel plaisir !

MONGÉRAND.

Veuillez accepter, tendre amante,
Ce bouquet...

FLORE.

Dieu ! qu’il est galant !

TIGRÉ, prenant Mongérand par la main.

Mes chers parents, je vous présente,
Mon gendre, Mongérand !

CHARLES, parlant.

Mongérand !... c’est lui !...

REPRISE.

Bonheur extrême ! Ah ! quel plaisir, etc.

Pendant le commencement du morceau, Mongérand arrive ; il est en noir, mais toujours un col noir et ses moustaches ; il apporte un gros bouquet qu’il présente à Flore.

MONGÉRAND.

Enchanté de faire connaissance avec une famille aussi éminemment respectable que celle des Tigré... Mes chères tantes et cousines futures me permettront l’accolade respectueuse.

TIGRÉ.

La famille Tigré vous le permet, mon gendre.

MONGÉRAND, à part.

Ce sont de ces corvées indispensables.

Il va embrasser les tantes, etc.

CHARLES, à part.

Mais a-t-il un front, ce coquin-là !

FLORE.

Qu’il est aimable !...

LE COUSIN, à M. Tigré.

C’est un militaire ?...

TIGRÉ.

Oui... il l’était.

LE COUSIN.

Officier ?

TIGRÉ.

Il allait être fait colonel, quand il a donné sa démission.

CHARLES, à part.

Ah ! s’il n’y a que moi pour te faire danser, par exemple !...

MONGÉRAND, arrivant près de Charles.

Je crois que c’est bien tout, et...

Il voit Charles. À part.

Ah ! sacrebleu ! quelle rencontre !...

FLORE.

Allons, il faut danser maintenant...

TIGRÉ.

Venez, l’orchestre, je vais vous placer... Eh bien !... qu’est-ce que le musicien et mon gendre ont donc à se regarder ainsi ?...

MONGÉRAND, allant prendre et serrer la main à Charles.

Eh ! je ne me trompe pas ! c’est mon brave Lavaleur !...

CHARLES, à part.

Allons ! voilà que je suis Lavaleur, à présent.

TIGRÉ.

Comment, vous connaissez notre joueur de violon ?

MONGÉRAND.

Si je le connais !... C’est un de mes anciens hussards... un brave qui m’a deux fois sauvé la vie... Ah ! je suis enchanté de le revoir... ce pauvre Lavaleur...

TIGRÉ, à sa famille.

Ah ! si c’est un de ses anciens hussards, je comprends... Mon gendre est, comme moi, exempt de préjugés.

MONGÉRAND, bas à Charles.

Ne dis pas de bêtises, surtout !

CHARLES.

Mongérand, tu es un scélérat... un infâme !

MONGÉRAND.

Tais-toi donc...

CHARLES, de même.

Tu m’as ruiné.

MONGÉRAND, de même.

C’est pour te rembourser que je suis ici.

CHARLES.

Mais je ne dois pas souffrir...

MONGÉRAND.

Allons, tu ne trahiras pas un ami ; je te connais... je me fie à toi... et je vais danser.

Haut.

Ce brave Lavaleur... joue-nous une de ces jolies contredanses dont tu nous régalais au régiment... M. Tigré, vous avez là un des premiers violons de l’Europe... Allons danser, ma divine Flore...

TIGRÉ.

M. Lavaleur, nous vous attendons...

CHARLES, à part.

En vérité, je ne sais plus où j’en suis !

Haut.

Allons... je vous suis, monsieur...

Le chœur reprend en rentrant dans le salon.

Bonheur extrême, etc.

 

 

Scène VI

 

BRAILLARD, puis ROZAT

 

BRAILLARD.

Oh !... vont-ils s’en donner !... Quel farceur que le futur de mam’zelle... et le musicien qui est un ancien housard... C’est singulier, il n’a pas l’air dégagé comme l’autre... Ah ! encore du monde... ça va devenir cohue tout-à-fait...

Rozat entre en costume de bal, mais avec des guêtres et des socques.

Eh ! c’est M. Rozat... Ah ! y a-t-il longtemps qu’on avait vu monsieur !

ROZAT.

Bonsoir, Braillard... oui, c’est moi-même. J’ai voyagé un peu : j’ai été à Lyon pour affaires ; en arrivant, hier, j’ai trouvé chez moi l’aimable invitation de ce bon M. Tigré... et certainement je n’aurais eu garde d’y manquer.

BRAILLARD.

Vous avez bien fait de venir... le bal est très joli... et puis il y aura un souper.

ROZAT.

Oh ! je sais que cet estimable Tigré fait toujours bien les choses... Et il s’agit donc du prochain mariage de l’intéressante Flore... puisque c’est le bal des accordailles.

BRAILLARD.

Oui, monsieur... Oh ! il paraît que cette fois mam’zelle est fisquée... Elle était très difficile à fisquer... Le futur est là... vous allez voir un grand réjoui... Entrez donc... on danse...

ROZAT.

Oh ! un instant, mon garçon... je voudrais bien me débarrasser de mes guêtres et de mes socques... et changer de chaussure.

BRAILLARD.

Ah ! bien... C’est votre voiture que vous avez là ?

ROZAT.

Oui... j’aime mieux cela qu’une voiture... ça secoue moins.

BRAILLARD.

Mais ça ne garantit pas des éclaboussures, il paraît... car vous avez de la crotte depuis le talon jusqu’à l’épaule.

ROZAT, se regardant.

Vraiment ?... Que c’est désagréable !... Ne pourrais-tu me procurer une brosse ?

BRAILLARD.

Eh ben ! tenez, monsieur, entrez dans la chambre de mam’zelle... c’est là où l’on a mis les manteaux, les chapeaux... Elle sert de vestige, comme dit monsieur... vous y trouverez ce qu’il vous faut.

ROZAT.

Tu crois que je puis, sans indiscrétion, entrer là, pour changer de chaussure ?...

BRAILLARD.

Oh ! c’est éclairé, pour ça... Ah ! dites donc, M. Rozat, et madame votre épouse, que vous aimez tant, vous ne l’avez pas amenée ?

ROZAT.

Braillard... mon cher ami... si vous voulez m’être agréable... ne revenez jamais sur ce sujet... je vous en prie, Braillard.

BRAILLARD.

Comment, est-ce que madame... vous aurait... ?

ROZAT.

Je vais ôter mes guêtres et mettre des escarpins.

Il entre à gauche.

BRAILLARD.

Tiens, c’est drôle !... i’ n’ veut plus qu’on lui parle de sa femme... Des époux qui s’idolâtraient si joliment... Ah ! la contredanse est finite... diable, il faut que je porte du punch, moi.

 

 

Scène VII

 

BRAILLARD, CHARLES, puis MONGÉRAND

 

CHARLES.

En voilà toujours une de jouée... J’espère maintenant que je vais savoir de Mongérand... « C’est pour te rembourser que je suis ici... » m’a-t-il dit. Si ça se pouvait !...

BRAILLARD.

M. le musicien, vous voulez vous rafraîchir, hein... du vin pur, n’est-ce pas ?...

CHARLES.

Non, merci, pas encore.

À part.

Il est assommant avec son vin pur, cet homme-là.

MONGÉRAND, sortant du salon.

Me voici libre un moment... Ah ! Braillard... du punch, vivement... et à Lavaleur... je veux trinquer avec lui... Allons, mon brave...

Bas, à Charles.

Bois donc.

CHARLES, à part.

Je puis accepter un verre de punch... mais après... nous allons voir.

BRAILLARD, à part, en tenant le plateau.

Faire prendre du punch au musicien, quel luxe !

Il veut s’en aller.

MONGÉRAND, le retenant.

Attends donc, Braillard, nous en prendrons bien encore un verre chacun.

BRAILLARD.

C’est qu’il me semble qu’on en demande au salon.

MONGÉRAND.

Et il me semble, moi, que nous devons être servis les premiers.

Il donne un autre verre à Charles.

Fais-moi raison, Lavaleur...

CHARLES, bas, à Mongérand.

Finiras-tu, enfin ?...

Il boit.

BRAILLARD.

Il avale joliment, M. Lavaleur...

MONGÉRAND.

À présent, Braillard, pose encore deux verres de punch sur cette table... et va servir le salon...

BRAILLARD fait ce que lui dit Mongérand, à part.

C’est ça... et les autres auront de l’orgeat et de la groseille !...

Il entre au salon en murmurant.

MONGÉRAND.

Enfin nous pouvons causer... Mon pauvre Charles... je ne m’attendais guère à te rencontrer ici.

CHARLES.

Tu le vois... j’en suis réduit à jouer du violon pour soutenir ma famille.

MONGÉRAND.

Quand on en joue avec autant de grâce que toi, on est trop heureux.

CHARLES.

Mongérand... c’est à toi que je dois l’état misérable dans lequel je suis ; cet argent, qu’il m’a fallu payer pour toi, était tout ce qui me restait.

MONGÉRAND.

Charles, je sais ce que je te dois... et aujourd’hui je puis m’acquitter en partie, si tu veux.

CHARLES.

M’expliqueras-tu ce que signifie ce projet de mariage... lorsque déjà tu es marié ?

MONGÉRAND.

Que veux-tu ?... je ne pensais à rien d’abord, qu’à venir dîner très souvent chez le papa Tigré... Tout-à-coup, la petite fourreuse devient folle de moi, et le père m’offre sa fille avec une dot superbe...

Air : Aux temps heureux de la chevalerie.

Je refusai d’abord en galant homme !...
Mais il m’offrit soixante mille francs !...
Je l’avouerai, devant pareille somme,
Je vis partir tous mes beaux sentiments.
Il me priait d’entrer dans sa famille,
Me présentant sa dot et son enfant...
Moi, je voulais n’ pas accepter sa fille,
Mais je n’ pouvais refuser son argent.

Enfin, je suis fêté, choyé... et le beau-père, auquel j’ai dit que je me trouvais gêné, m’a ouvert sa bourse avec générosité... et m’a avancé deux cents louis... Digne beau-père !... il ressemble un peu à un léopard, n’est-ce pas ?

CHARLES.

Que prétends-tu faire ?

MONGÉRAND.

Ma femme n’est pas morte, donc je ne puis épouser la sensible Flore Tigré... j’ai deux cents louis devant moi, à peu près, et je puis reprendre ma liberté dès que la fantaisie m’en prendra... j’ai résolu de partir, cette nuit même, pour l’Angleterre...

CHARLES.

Tu veux partir ?

MONGÉRAND.

À cinq heures du matin, une chaise de poste m’attendra devant la porte de mon hôtel garni. Écoute maintenant ce que je te propose... Tu n’es pas heureux, ta pauvre femme est obligée de travailler pour te soutenir ; il faut tâcher de refaire fortune, pour lui rendre cette aisance qu’elle n’a plus... viens avec moi, et je t’associe à mes entreprises.

CHARLES, avec dédain.

Te suivre !... abandonner Léonie... mon enfant !...

MONGÉRAND, qui a été chercher les deux verres de punch.

Tiens, bois cela... et raisonnons... si tu étais utile à ta famille, je ne te dirais pas de l’abandonner ; mais que peux-tu gagner à jouer du violon ?

CHARLES boit son verre de punch peu à peu.

Hélas ! je n’ai encore rien gagné jusqu’à présent ; mais j’espère...

MONGÉRAND.

Songe donc qu’en venant avec moi... c’est peut-être une grande fortune que tu vas faire... D’ailleurs, dès que nous gagnerons de l’argent, tu en enverras à ta femme.

CHARLES.

Je pourrais la rendre heureuse, enfin !...

À part.

Je lui avais juré de ne jamais revoir Mongérand !...

MONGÉRAND.

Il me semble que tu ne peux pas balancer un seul instant... Touche là... c’est convenu... nous allons entreprendre un voyage charmant... et nous reviendrons cousus d’or. Mais chut, voici Flore.

 

 

Scène VIII

 

CHARLES, MONGÉRAND, FLORE, BRAILLARD

 

FLORE.

Eh bien ! qu’est-ce que vous faites donc ici, au lieu d’être au salon ?

MONGÉRAND.

Je soigne mon ancien hussard... je le fais rafraîchir. Au régiment... c’est un brave que j’aimais comme mon cheval.

FLORE.

Mais je m’ennuie, moi, là-dedans sans vous.

MONGÉRAND.

Ah ! sacredié, vous êtes trop aimable !

FLORE.

Et puis, j’aurais bien envie de valser un peu...

MONGÉRAND.

Nous valserons beaucoup, ma mignonne, je valse comme un Bavarois.

FLORE.

C’est qu’il y a ma cousine Clodomir qui a la prétention de valser mieux que moi.

MONGÉRAND.

Nous la jetterons par terre en valsant, si ça vous fait plaisir.

FLORE.

Si je m’étourdis vous ne me laisserez pas tomber, n’est-ce pas ?...

MONGÉRAND.

Je tomberais plutôt avec vous.

FLORE.

Comment trouvez-vous ma famille ?

MONGÉRAND.

Superbe !...

FLORE.

On vous trouve bien aussi !

MONGÉRAND.

C’est l’effet que je produis ordinairement.

TIGRÉ, sortant du salon avec du monde.

Mes cousines et mes tantes demandent une galopade...

MONGÉRAND.

Ah ! ça va !... c’est mon fort cela... vous allez voir, beau-père, comme je ferai galoper votre fille... Allons, La-valeur, viens, vieux troupier ; tu vas nous jouer une galope soignée...

CHARLES, un peu gai.

Ma foi, oui ! je me sens tout électrisé, moi... Une galopade !

MONGÉRAND, poussant Charles.

Une galopade... et en avant !

CHŒUR de sortie.

Galope de la Tentation.

Courons, amis, courons bien vite,   }
La galope nous invite...                    }
Tout au plaisir nous excite               }
(bis.)
Du bal, Donnons le signal.              }

Il entre avec Flore et Charles dans le salon.

 

 

Scène IX

 

TIGRÉ, BRAILLARD, puis ROZAT

 

Pendant cette scène on entend toujours l’air de la galope.

TIGRÉ, regardant dans le salon.

C’est ça... en avant !... les voilà qui se lancent ; comme mon gendre se dessine bien... comme ma fille se laisse aller... c’est une bien jolie invention que la galopade !...

ROZAT, sortant de la chambre.

Je crois que me voilà très présentable... J’ai l’air de sortir d’une boîte.

TIGRÉ, se retournant.

Eh ! c’est monsieur Rozat !... Je suis enchanté de vous voir.

ROZAT.

Arrivé hier de Lyon, je me suis empressé de me rendre à votre invitation. Vous mariez donc cette aimable Flore ?

TIGRÉ.

Oui, mon cher ami... D’aujourd’hui en huit la grande cérémonie... Oh ! c’est une affaire qui s’est terminée rondement... Vous allez voir mon gendre... un bel homme... exempt de préjugés... ainsi que moi... Dans ce moment il galope avec ma fille... je crois même qu’il serait dangereux d’entrer dans le salon... mais d’ici nous pouvons les voir... tenez, les voilà qui passent...

ROZAT, qui a regardé, pousse un cri.

Votre gendre ?... voyons... Ah ! mon Dieu !...

TIGRÉ.

Eh bien ! comment trouvez-vous mon gendre ?

ROZAT.

Je le trouve... mais... ce n’est pas possible... ce n’est pas votre gendre qui galope en ce moment avec mademoiselle Flore ?...

TIGRÉ.

Si fait vraiment !... c’est mon gendre... Émile Mongérand, ancien officier supérieur de cavalerie.

ROZAT.

Ah ! pour le coup, c’est trop fort...

TIGRÉ.

Qu’entendez-vous par ce trop fort ? monsieur Rozat.

ROZAT.

Mongérand ne peut pas épouser votre fille, il est marié.

TIGRÉ.

Marié... à une autre... qui existe ?...

ROZAT.

Oui, vraiment... sa femme est à Lyon... Je l’ai vue il n’y a pas huit jours... Et tenez... voici une lettre qu’elle m’a même chargé de lui remettre...

TIGRÉ, prenant la lettre.

Je suis anéanti... Se jouer de la famille des Tigré !... Cela va devenir très sérieux...

Courant à la porte du salon.

Arrêtez la danse... je défends la galopade...

BRAILLARD.

Ah ! ben, c’est étonnant comme ils vous écoutent !... les v’là qui viennent galoper ici à présent !

 

 

Scène X

 

TIGRÉ, BRAILLARD, ROZAT, MONGÉRAND, FLORE, puis CHARLES et TOUTE LA SOCIÉTÉ

 

On entend toujours la musique. Toute la société entre en galopant. Mongérand n’écoute pas Tigré qui essaie de les arrêter.

MONGÉRAND.

Gare !... gare !... tra la... la... la... la la... lère...

TIGRÉ.

C’en est assez... c’en est trop...

MONGÉRAND.

Prenez garde à vos jambes, beau-père.

TIGRÉ.

Allons, il faut du caractère, ici !...

Tigré va à Charles qui est venu jouer contre la porte du salon ; il lui arrache son violon.

TIGRÉ.

Arrêtez !... non... il ne s’agit plus de danser... et ma famille va partager ma juste indignation...

FLORE.

Mais, qu’est-ce donc ? papa...

TIGRÉ.

Ce que c’est ?... D’abord, ma fille, éloignez-vous de monsieur...

FLORE.

De mon futur ?...

TIGRÉ.

Il ne l’est plus... il n’a jamais pu l’être !...

MONGÉRAND.

Dites donc, beau-père, est-ce que c’est un proverbe que vous nous jouez ?

TIGRÉ va chercher Rozat qui se cache.

Venez, mon ami.

ROZAT, à Tigré.

J’aimerais autant rester à l’écart.

TIGRÉ, présentant Rozat à Mongérand.

Reconnaissez-vous monsieur ?

MONGÉRAND.

Tiens, c’est beau blond.

TIGRÉ.

Monsieur dit que vous êtes marié.

TOUT LE MONDE.

Marié !...

MONGÉRAND.

Il a menti !... je suis veuf... je dois l’être.

TIGRÉ.

Non, monsieur... votre femme existe, elle est à Lyon... Tenez... démentez cette lettre qu’elle vous écrit, et que monsieur s’était chargé de vous remettre...

MONGÉRAND.

Une lettre de ma femme !... Ah ! Rozat, tu me paieras celle-là.

FLORE.

Ah ! mon Dieu !... que je suis malheureuse !...

MONGÉRAND.

Eh ben ! que voulez-vous ? je croyais ma femme morte, elle ne l’est pas... c’est un malheur... Après tout, brave homme, je n’ai pas enlevé votre fille.

TIGRÉ.

Et l’affront que vous lui faites ! et l’état où vous la mettez, monsieur !... et les deux cents louis que je vous ai prêtés... et ce bal d’accordailles que j’ai donné... comptez-vous ça pour rien ?...

MONGÉRAND.

Ah ! savez-vous que vous m’ennuyez, à la fin ?... Allons, Charles, viens avec moi, et laissons toute cette famille de ganaches...

TIGRÉ, furieux.

Il a dit famille de ganaches !... il a insulté les Tigré !... il faut qu’il soit arrêté.

MONGÉRAND.

Ah ! nous allons voir... Cher ami... à moi, Lavaleur !...

CHŒUR du siège de Corinthe.  }

Vraiment c’est un tour incroyable,                                                                                                                                   }
C’était donc une trahison.                                                                                                                                                }
Se jouer d’un’ famille respectable !...                                                                                                                              }
(bis.)

MONGÉRAND, fièrement.        }

Je suis prêt à rendre raison...                                                                                                                                         }

TOUS.                                         }

Il faut les conduire en prison !                                                                                                                                        }

Pendant ce chœur, on veut se saisir de Mongérand, qui prend le violon que tenait Tigré, et le casse sur le nez de Rozat. Rozat se laisse aller sur une chaise, en criant qu’il est mort. Charles, qui est près de Mongérand, essaie de le dégager ; mais on les pousse vers la pièce à gauche. On en ferme la porte, et Tigré prend la clef. Pendant ce temps, Flore, désolée, est conduite dans le salon par les dames.

TIGRÉ.

Ils sont dans la chambre de ma fille... nous les tenons... Mon cousin... allez vite chercher la garde...

Le cousin sort.

Et ce pauvre M. Rozat... lui casser un instrument à cordes sur le visage... cela peut être très grave...

Allant à Rozat, qui tient son mouchoir sur sa figure.

Vous sentez-vous blessé ?...

ROZAT.

Je ne sens plus mon nez.

TIGRÉ.

Ah ! mon Dieu !... on le lui aura détruit... Entrez dans le salon... Messieurs, donnez-lui vos soins.

On fait entrer Rozat dans le salon.

Braillard, ne bouge pas d’ici... Que personne ne sorte... C’est devenu très sérieux... je vais interroger le criminel et ce musicien qui me paraît être son complice...

Il ouvre à gauche, et entre avec précaution.

BRAILLARD.

En v’là-t-il un drôle de bal !... Pauvre mam’zelle Flore ! encore un mariage de flambé !... heureusement, il restera des rafraîchissements...

 

 

Scène XI

 

BRAILLARD, LÉONIE

 

LÉONIE, entrant d’un air agité.

Ah ! Monsieur... pardon, si je me présente ainsi... je suis chez M. Tigré, n’est-ce pas ?...

BRAILLARD.

Oui, Madame, oui...

LÉONIE.

C’est ici que l’on donne un bal ?

BRAILLARD.

C’est-à-dire, que l’on donnait un bal...

LÉONIE.

Et qu’il est venu un monsieur jouer du violon ?...

BRAILLARD.

Un monsieur ?... ah ! oui... l’ami de l’autre... et ils buvaient joliment du punch, tous les deux...

LÉONIE.

Monsieur, c’est que je suis la femme du musicien... et je voudrais bien voir mon mari, le ramener, car ma petite fille est plus malade... et elle demande son père.

BRAILLARD.

Vot’ mari ?... eh ben ! c’est encore un joli garçon... il a fait de belles choses ici !...

LÉONIE.

Comment ? que voulez-vous dire ? Monsieur.

BRAILLARD.

Que vot’ mari a prêté main-forte à celui qui trompait mon maître... à ce polygramme de Mongérand.

LÉONIE.

Mongérand !... que dites-vous ? Monsieur... Mongérand est ici ?...

BRAILLARD.

Oui... où, quoique marié, il voulait épouser mam’zelle Flore... On a voulu le chasser... il a battu tout le monde... aidé de vot’ mari... Nous avons là-dedans un homme assassiné... à coups de violon.

LÉONIE.

Ô ciel !... il se pourrait !...

On entend un grand bruit à gauche.

BRAILLARD.

Tenez... les v’là encore qui font des leurs.

TIGRÉ, sortant de la chambre furieux et tenant sa joue avec sa main.

Il a eu soin de refermer la porte. C’est affreux ! c’est épouvantable !... il m’a cassé deux dents... Cela ira au criminel...

BRAILLARD.

Allons, v’là monsieur qui est ébréché à présent...

TIGRÉ.

Les infâmes !... est-ce que la garde n’arrivera pas, enfin ?

LÉONIE.

Monsieur, calmez-vous...

TIGRÉ.

Que je me calme...

Toute la société revient. Ouvrant la porte.

Je n’écoute rien... Sortez... sortez donc... Eh bien !... est-ce qu’il n’y a plus personne ?...

BRAILLARD, qui est entré dans la chambre, revient vivement.

Laporte du petit escalier est ouverte... ils se sont évadés... Voilà ce que j’ai trouvé à leur place !...

TOUS.

Une lettre !...

TIGRÉ, lisant la lettre.

« Irascible fourreur,
« Le vulnéraire est excellent pour les contusions... »

Sans lire.

Ignoble plaisanterie !...

Il continue.

« Quant Écosse, tout exprès pour le faire valoir ; vous en toucherez les intérêts à cinq du cent. Adieu , je pars, cette nuit même, avec l’ami que j’ai retrouvé, et qui devient mon associé... »

LÉONIE.

Charles !... il partirait avec lui !... ô mon Dieu !...

Elle se laisse tomber sur une chaise.

TIGRÉ.

C’est une conduite monstrueuse !... Mais ils ne sont pas en route encore !... Je les poursuivrai derrière les tribunaux... j’emploierai, s’il le faut, tous les télégraphes de nuit...

Air de Panseron, final du 2e acte d’Un de plus.

CHŒUR.

Il faut différer la vengeance,
Il faut calmer notre courroux,
Mais pour punir tant d’insolence,
Dès ce moment, amis, unissons-nous.

TIGRÉ.

J’en deviens enragé,
J’en perds la tête,
J’en deviens bête,
J’suis exempt d’préjugé
Pourtant je veux être vengé.

Reprise.

Il faut différer la vengeance, etc.
Il faut calmer, etc.

 

 

ACTE III

 

DIX ANS APRÈS

 

Une jolie campagne. À gauche une maison bourgeoise ; une fenêtre au premier avec un balcon. Un mur s’étend après la maison ; une grille ouvre le jardin. À droite un gros arbre, au pied un tertre.

 

 

Scène première

 

BOURGEON, seul

 

Tout est parfaitement en ordre... Grâce à ma surveillance, les poules ont du grain et nos canards de l’eau pour se baigner. Madame Darvillé est allée faire un tour de promenade avec sa fille... et quand elle reviendra, je serai en mesure... Voilà ce que c’est que d’avoir l’œil à tout... c’est ce que je ne cessais de répéter à M. Charles. S’il m’eût écouté... mais il aimait mieux suivre les conseils de son scélérat d’ami... Enfin, mon pauvre patron est parti avec lui, et depuis dix ans, pas de nouvelles !... Abandonner sa femme, son enfant !... Sans l’héritage de son frère, madame Darvillé restait dans la plus affreuse misère... Heureusement le ciel a pris pitié d’elle. Cette maison de campagne et cinq mille livres de rente, ce n’est pas une fortune ; mais avec cela, on se trouve riche, quand on a vu la misère de si près ; et depuis que nous habitons Pierrefitte, madame serait heureuse près de sa chère Laure, si le souvenir de son mari ne venait troubler son bonheur... Mais j’aperçois M. le maire de l’endroit...

 

 

Scène II

 

BOURGEON, TIGRÉ, avec un livre sous le bras

 

TIGRÉ.

Serviteur, M. Bourgeon, votre santé, comment se porte-t-elle ?

BOURGEON.

Très bien, M. Tigré, je vous remercie... sauf mon asthme, mes rhumatismes et le mauvais état de mes yeux, je jouis d’une parfaite santé.

TIGRÉ.

Puis-je déposer mes civilités près de ces dames ?

BOURGEON.

Elles sont sorties... elles font leur promenade du matin.

TIGRÉ.

Elles se promènent ?... j’aurais dû les rencontrer... car je viens de faire ma tournée.

BOURGEON.

Votre tournée ?...

TIGRÉ.

Sans doute... Comme maire de cette commune, ne me dois-je pas à mes administrés ?... ne dois-je pas m’assurer de la vigilance de mes gardes-champêtres ?... M. Bourgeon, je suis exempt de préjugés... mais l’estime de mes concitoyens avant tout.

BOURGEON.

Pour ça, vous êtes à votre affaire, c’est une justice à vous rendre...

TIGRÉ.

Que voulez-vous ? Bourgeon, je n’ambitionnais que deux choses au monde : être maire ou commissaire de police... si je n’avais pas été maire... j’eusse voulu être commissaire... Mais je puis me flatter de remplir avec instinct tous les devoirs de ma charge... Je marche toujours avec la loi... et le Guide du Maire...

Montrant son livre.

Ceci, c’est le Guide du Maire... Aussi tous les chemins sont praticables, et l’on ne voit, dans ma commune, ni chiens enragés, ni vagabonds. Tel que vous me voyez, j’en guette deux depuis quelque temps...

BOURGEON.

Deux chiens enragés ?

TIGRÉ.

Non, deux vagabonds... mais revenons à ces dames... Viendront-elles enfin à mes petites soirées ?...

BOURGEON.

Je ne crois pas... madame Darvillé aime la vie retirée... Et puis, voyez-vous, quand on a éprouvé des chagrins... on n’est guère en mesure de se divertir...

TIGRÉ.

Ah ! oui, je sais... Son mari qui a disparu il y a dix ans... Ma foi, c’est bien heureux pour elle... un mauvais sujet...

BOURGEON, piqué.

Monsieur, vous êtes maire, et je respecte l’autorité ; mais je vous prie de croire que mon patron n’a jamais été ce qui s’appelle un mauvais sujet.

Air : Je veux quitter ce pays détestable.

C’était un homme faible, sans caractère,
Peu travailleur, et surtout très musard ;
Aimant beaucoup le vin, la bonne chère,
La promenade et le billard ;
Pour son commerce étant toujours en r’tard,
Ne regardant jamais à la dépense,
Et ne faisant que des sottis’s au total ;
Mais, je ne puis en ma présence }
(bis.)
Souffrir qu’on en dise du mal.      }

TIGRÉ.

Je n’ai point eu la prétention de vous offenser, M. Bourgeon... mais quand je pense que M. Darvillé avait pour ami intime un homme qui a eu l’audace de me briser la mâchoire, après m’avoir emprunté deux cents louis... Je ne puis professer pour lui la moindre estime ; ce Mongérand ! je l’avais accablé d’affections ! j’en voulais faire mon gendre enfin ; car Flore Tigré en était folle, Monsieur, à tel point, qu’après son escapade, elle a voulu s’asphyxier avec de l’eau de javelle !...

BOURGEON.

Est-ce bien possible ?...

TIGRÉ.

Heureusement elle a changé d’idée, et depuis six ans elle a épousé un chandelier de la rue Saint-Denis. Quant à moi, j’ai le titre de la créance de ce Mongérand, et si jamais je le retrouve...

BOURGEON.

Il paraît que vous lui gardez une dent ?

TIGRÉ, sortant une petite boîte de carton de la poche de son gilet.

Je lui en conserve deux, Monsieur, qu’il m’a brisées le jour des accordailles.

Il agite la petite boîte et la remet dans sa poche.

BOURGEON.

Voici ces dames...

 

 

Scène III

 

BOURGEON, LÉONIE, LAURE, TIGRÉ

 

LAURE.

Nous voici, Bourgeon ; oh ! nous avons fait une bien jolie promenade...

LÉONIE, saluant Tigré.

Bonjour... M. Tigré...

TIGRÉ, de même.

Madame... on ne peut mieux, je vous rends grâces... Et comme je disais, il n’y a que cinq minutes, à M. Bourgeon, c’est mal à vous de fuir notre société, comme vous le faites... Depuis que j’ai l’honneur d’être maire de ce village, vous savez que je reçois les jeudis et les dimanches.

LÉONIE.

Vous êtes bien bon, Monsieur, de penser à nous. Je profiterai de votre invitation ; car, si mes goûts me font préférer la retraite, je dois penser aussi à ceux de ma bonne Laure.

LAURE.

Ô maman ! tu sais bien qu’auprès de toi je ne désire rien... mais, quand je serai assez forte sur le piano, pour me faire entendre...

TIGRÉ.

Comment, mademoiselle touche du forté ?... mais, alors, vous ferez des duos avec M. l’adjoint... qui joue très agréablement de la trombone... Le forté et la trombone vont parfaitement ensemble... Ainsi, vous viendrez...

LÉONIE.

Oui, monsieur... Mais est-ce que M. Tigré ne nous fait pas l’honneur d’entrer un moment ?...

TIGRÉ.

Impossible, belle dame... les devoirs de ma charge avant tout... Vous le savez, je suis exempt... de... Et puis, l’on m’a parlé d’un vagabond... j’ai besoin de renseigne-mens... Mesdames, je dépose mes civilités... M. Bourgeon, à l’avantage.

Air : Au revoir mes petits agneaux.

Je me dois à mes habitants ;
Car, depuis que je suis leur maire,
Je me regarde comm’ leur père,
Et les traite comme mes enfants.

Reprise.

LÉONIE, LAURE, BOURGEON.

Il se doit à ses habitants ;
Car, depuis qu’il est notre maire,
De nous, il croit être le père
Il nous traite comm’ ses enfants.

 

 

Scène IV

 

LÉONIE, LAURE, BOURGEON

 

LAURE.

Que parle-t-il donc de vagabond ?...

BOURGEON.

Ah !... c’est que M. Tigré n’aime pas qu’on mendie dans sa commune...

LAURE.

Les malheureux ne peuvent pourtant pas mourir de faim... Et que peut-il faire à ceux qui demandent ?...

BOURGEON.

Les mettre en prison...

LAURE.

Ah ! mon Dieu !... maman... s’il allait faire arrêter le pauvre homme dont je t’ai parlé... que j’aperçois souvent auprès de notre maison... j’en serais désolée... Il ne m’a jamais demandé... mais il a l’air si triste... que j’ai souvent eu envie de lui parler, de le consoler.

LÉONIE.

Tu as raison, ma fille... il faut aller au-devant des malheureux, car il y en a qui n’osent pas tendre la main... N’est-il pas vrai ?... M. Bourgeon...

BOURGEON, qui essuie une larme.

J’en ai connu, madame...

LAURE.

Te voilà encore triste... maman... Ah ! je n’ai pas oublié non plus... la mansarde dans laquelle j’ai été si malade... Et mon père... quoique je l’aie bien peu connu !... quand il nous eut quittées... je te vis souvent pleurer... Allons... voilà que tu pleures encore, à présent !...

Air : En amour comme en amitié.

Allons, maman, ne te chagrine pas,
Tous tes ennuis finiront, je l’espère,
Crois-en mon cœur, il n’avertit tout bas...
Que quelque jour ici... nous reverrons mon père.
Ah ! s’il voulait alors encor nous fuir,
Va, d’un enfant, je n’ai plus la faiblesse
Et je saurais, à force de caresse,
Auprès de toi le retenir.
(bis.)

LÉONIE, l’embrassant.

Chère enfant !... Allons, viens, rentrons...

BOURGEON, en les suivant.

Moi, je dis, madame, qu’il faut prendre sur vous d’oublier celui qui vous a si cruellement délaissée !

Les dames rentrent suivies de Bourgeon, Charles arrive par le premier plan de droite.

 

 

Scène V

 

CHARLES, seul

 

Ses vêtements annoncent la misère ; il suit des yeux sa femme et sa fille, et jette au pied de l’arbre un vieux sac de soldat et un bâton qu’il tenait à sa main.

Ils sont rentrés !... elles parlaient de moi... et ce vieillard... Ah ! je mérite tous les reproches qu’il m’adressait... Pauvre Léonie !... je lui ai fait tant de mal !...

Il s’assied contre l’arbre.

Grâce au ciel, à présent... elles ne manquent de rien... et moi... n’importe... jamais je ne passerai le seuil de cette porte pour leur dire... Il me faut du pain. J’aurai le courage de quitter ce village sans me faire connaître... Mongérand nous a trouvé un emploi... en Allemagne, dans une manufacture... Eh bien ! je travaillerai, et si je puis amasser quelque chose, alors, seulement... je reviendrai près d’elle réclamer le pardon de mes fautes.

Il pleure, et regarde la maison.

Si je ne devais plus les revoir !... Oh ! je ne partirai que ce soir... ce soir seulement Mongérand me doit venir prendre... Mongérand !... Ah ! il y a trop longtemps que je suis le compagnon de cet homme. Il me donnera l’argent qu’on nous avance pour ce voyage, et je ne ferai plus route avec lui, j’y suis décidé.

Il dit ces mots très lentement.

 

 

Scène VI

 

CHARLES, MONGÉRAND

 

Mongérand n’est guère mieux vêtu que Charles, seulement il porte la tête haute et le chapeau sur l’oreille.

MONGÉRAND, sans voir Charles.

Air : Du Pré aux Clercs.

Avec la liberté !
Que la vie
Est jolie.
Vive la liberté,
Et vive la gaieté !

Être toujours en train,
Se moquer du chagrin,
C’est dans tous les pays
Le parti que j’ai pris.

Avec la liberté ! etc.

Prêt à fêter toujours
Le vin et les amours,
Quand je n’ai pas d’argent
Je dis en attendant :

Avec la liberté, etc. 

Apercevant Charles.

Eh ! c’est bien mon homme... Bonjour, pleurard !

CHARLES.

Déjà ici !... je ne t’attendais que ce soir. Qui t’a dit que j’étais de ce côté ?

MONGÉRAND.

Ton valet de chambre, mon cher. Je viens de l’écurie où tu te livres aux douceurs du sommeil !... Il y avait là un petit paysan qui faisait le ménage... il changeait la litière... je lui ai demandé où se promenait d’habitude mon ami Charles Darvillé ?...

CHARLES, vivement.

Plus bas... plus bas... je t’en supplie...

MONGÉRAND.

Est-ce que la campagne n’appartient pas à tout le monde ?... Bref, on m’a dit : l’homme qui couche ici va toujours se promener du côté de la petite maison qui est au bout du chemin, et où il y a des volets verts... Là-dessus, pas accéléré, et me voilà. Il paraît que c’est ici ton endroit favori ?... Très bien... vue magnifique... alentours agrestes.

Il regarde la petite maison.

CHARLES.

As-tu reçu l’argent... que l’on nous avance pour notre voyage... et pour nous rendre à cette manufacture où nous devons être employés.

MONGÉRAND, avec embarras.

Oui... oui... j’ai reçu l’argent, et j’ai même commencé par acheter des objets indispensables pour la route. Un briquet phosphorique, des cigares... et un paquet de cure-dents.

CHARLES.

Où prend-on la voiture ?

MONGÉRAND.

La voiture ?... Ah !... nous verrons... tu tiens donc à la voiture ?...

À part.

S’il savait que j’ai joué l’argent du voyage !... sauf cet écu avec lequel je compte déjeuner... Ah bah !... je lui en parlerai plus tard.

Haut.

Ah ! dis donc, et ta femme ?... as-tu appris quelque chose sur son sort ?...

CHARLES, vivement.

Non... non... je n’ai rien appris... j’ignore ce qu’elle est devenue...

MONGÉRAND.

Elle est peut-être défunte comme la mienne... qui aurait bien dû mourir plus tôt afin que je pusse épouser Flore Tigré ! Ah ! quel coup de fortune j’ai manqué-là !... J’ai essayé de tout depuis deux ans, et je n’ai pu réussir à rien... Je m’étais ingéré d’apprendre à jouer de la clarinette... parce que je me disais... Charles étant de première force sur le violon, nous ouvrirons des bals par souscription... impossible de mordre à la clarinette... quand je jouais, on aurait dit d’un canard au désespoir... Heureusement je rencontre un industriel allemand qui montait, dans son pays, une fabrique de fer creux. Il avait besoin d’un teneur de livres et d’un homme d’un caractère inflexible pour surveiller ses fondeurs... je me propose pour la surveillance... Un certain Vanflouck te recommande et notre affaire se trouve bâclée !... Je vois dans tout ceci le doigt de la Providence.

Il chante.

C’est le doigt de la providence
Providen... en... en... en... ence !

CHARLES, à part.

Je tremble que quelqu’un ne vienne à ce balcon !

MONGÉRAND.

Oh ! une nouvelle... dis-donc... Rozat et sa femme... tu te rappelles bien ?...je les ai rencontrés, l’autre jour... ils se sont remis ensemble... Laids à faire peur ! atroces !... mon cher... et à peu près ruinés... je leur ai conseillé d’apprendre à danser sur la corde. Eh bien, Charles, ça ne te fait pas rire ?... Allons donc, que diable, autrefois tu étais si gai, si bon enfant...

CHARLES.

Tiens, Mongérand... ne rappelons pas le passé... il ne fait honneur ni à l’un ni à l’autre...

MONGÉRAND.

De la morale... Ce que c’est que l’air de la campagne !...

CHARLES.

Lorsque je voulus envoyer quelqu’argent à ma famille... il faut attendre, me disais-tu, nous devons faire valoir nos fonds, et bientôt nous fûmes sans ressources...

MONGÉRAND.

Que diable, mon cher, j’espérais devenir un petit Rothschild... moi ! Allons, allons, viens déjeuner, tu me feras des reproches tant que tu voudras entre la poire et le fromage... Viens, Charles, c’est moi qui régale.

CHARLES.

Non... je n’ai pas faim... et... tiens, Mongérand, si tu veux m’en croire, tu partiras sans moi... depuis quelque temps nous ne nous entendons plus... Donne-moi l’argent de ma route, et va de ton côté... j’irai du mien.

MONGÉRAND, embarrassé.

Que je te donne l’argent de ta route !... que je parte sans mon ami... sans mon Charles... allons donc... tu plaisantes... je ne t’écouté pas !... Décidément tu ne veux pas venir déjeuner avec moi à l’auberge voisine ?

CHARLES.

Non.

MONGÉRAND.

Alors... je vais boire pour nous deux... et je reviendrai te chercher pour nous mettre en route... Au revoir, cher ami...

Il reprend son air d’entrée.

Avec la liberté !
Que la vie
Est jolie.
Vive la liberté,
Et vive la gaieté !

Il sort en se dandinant.

 

 

Scène VII

 

CHARLES, seul

 

Il ne veut pas me quitter... mais il faudra bien qu’il y consente !... Je tremblais pendant qu’il était là... qu’on ne l’entendît de la maison... Mais on ouvre cette fenêtre... c’est Laure !... c’est ma fille !... si j’osais lui parler !...

 

 

Scène VIII

 

CHARLES, LAURE au balcon

 

LAURE, à part.

C’est bien ce pauvre homme, je ne me trompais pas.

CHARLES, qui ne la quitte pas des yeux, à part.

Elle ne peut me reconnaître... si j’avançais...

Il fait un pas.

LAURE.

Comme il me regarde !... On dirait qu’il a des larmes dans les yeux... Ah !... il s’approche enfin.

Haut.

Tenez, pauvre homme, je voudrais faire plus pour vous...

Elle lui jette de l’argent dans du papier, Charles le regarde sans le ramasser.

CHARLES, à part.

Une aumône !... de ma fille !... Il cache son visage dans ses mains et pleure.

LAURE.

Mon Dieu... pourquoi pleurer ainsi ?... il ne faut pas vous désoler... on n’est pas toujours malheureux.

CHARLES, ramassant l’aumône.

Merci, merci... chère enfant !

LAURE.

Mais si vous vouliez voir ma mère, elle aurait aussi pitié de vous, elle pourrait vous donner plus que moi.

CHARLES, vivement.

Non, mon enfant... non, cela me suffit... ne faites point venir votre mère...

LAURE.

Eh bien ! promettez-moi de revenir... demain.

CHARLES, accablé.

Demain ! je ne le pourrai pas !... demain... je ne serai plus ici...

LAURE, avec intérêt.

Vous quittez le pays ?... Hélas !... il le faut.

CHARLES.

Air : Jeune fille aux yeux noirs. (Romance de Labarre.)

Je dois vous dire adieu, car un destin contraire
M’ordonne de partir, d’abandonner ces lieux ;
Plaignez mon triste sort, et près de votre mère...
Ah ! pensez quelquefois au pauvre malheureux !...

LAURE.

L’espérance,
Doit, je pense,
Mettre fin
Au chagrin.
Bon voyage,
Et courage
Jusqu’au jour
Du retour.

Reprise ensemble.

LAURE.

L’espérance,
Doit, je pense,
Mettre fin
Au chagrin.
Bon voyage,
Et courage,
Jusqu’au jour
Du retour.

CHARLES.

L’espérance,
Peut d’avance
Mettre fin
Au chagrin.
Du courage !
J’envisage
L’heureux jour
Du retour.

LAURE.

Mais à votre retour, venez, je vous en prie,
Notre porte est toujours ouverte au voyageur...

CHARLES.

Revenir près de vous est ma plus douce envie,
Et je veux mériter un aussi grand bonheur.
L’espérance,
Peut d’avance
, etc.

Après le morceau, elle jette un dernier regard à son père, qui lui dit adieu de la main... Elle sort du balcon et referme la fenêtre.

 

 

Scène IX

 

CHARLES, seul

 

Pauvre enfant, si elle savait que c’est à son père qu’elle vient de donner... Ah... quittons ces lieux... ne troublons pas leur bonheur.

Il met sur ses épaules son vieux sac de soldat qu’il avait déposé près de l’arbre ainsi que son bâton. Musique à l’orchestre pendant la fin de cette scène.

Allons... me voilà prêt.

Se tournant vers la maison.

Ma femme... ma Léonie... et toi ma fille... si je ne dois plus vous revoir... pardonnez-moi le mal que je vous ai fait !

Il pleure en s’éloignant peu à peu de la maison. Bientôt un bruit lointain se fait entendre, on crie : Arrêtez ! arrêtez !...

 

 

Scène X

 

CHARLES, MONGÉRAND

 

Mongérand entre en scène par le fond en escaladant les haies qui bordent le chemin. Il est essoufflé et tout en désordre.

MONGÉRAND.

Arrêtez ! je t’en souhaite !... ils ne sont pas forts à la course... ces cocos-là.

CHARLES, vivement.

Qu’y a-t-il ?

MONGÉRAND, très vite.

Il y a que je savais bien que j’aurais une dispute, du moment que je déjeunais seul. Enfin, j’en étais à ma seconde bouteille quand on a eu l’air de me regarder de travers ; je ne suis pas endurant, ça a amené des mots... tant il y a que j’ai cassé des carreaux, des bouteilles et rossé deux paysans. Alors on a été chercher le maire de l’endroit, et tu ne devinerais jamais qui c’est ?...

CHARLES.

Achève...

MONGÉRAND.

Tigré... l’ex-fourreur de la famille impériale ! qui dit que je suis condamné par contumace à lui restituer deux dents et deux cents louis !... Alors, comme il s’avançait pour mettre la main sur mon individu, v’lan... je l’envoie dormir sur une meule de foin, et, tandis qu’il me crie qu’il va se mettre à ma poursuite avec ses gardes-champêtres... je me procure de l’air, et me voilà...

CHARLES.

Encore des querelles... une arrestation ?... Ah ! j’avais bien raison de vouloir te quitter...

MONGÉRAND.

Eh ! quand tu feras des phrases... Ce sont de bonnes jambes qu’il nous faut... Charles... voudrais-tu abandonner un ami dans le danger ?...

CHARLES.

Non, sans doute... Allons... partons...

MONGÉRAND.

Un moment... Se mettre en route sans biscuit, ce n’est pas mon genre... il nous faut du quibus...

CHARLES.

N’as-tu pas touché l’argent de notre voyage ?

MONGÉRAND.

Oui... je l’avais touché ; mais, dans tes intérêts comme dans les miens... j’ai voulu doubler le capital... enfin, j’ai joué... et j’ai perdu... V’là l’ mot lâché !...

CHARLES.

Mais cette somme ne vous appartenait pas ?

MONGÉRAND.

Si tu es fâché... je suis bon pour cent écus... je te ferai des billets...

CHARLES, fortement.

Mongérand !... y aura-t-il un terme à tout ceci ?...

MONGÉRAND.

Ne nous emportons pas... l’argent est flambé, il s’agit de s’en procurer d’autre, et j’en ai les moyens.

CHARLES.

Expliquez-vous...

MONGÉRAND.

Tu m’as pris pour un niais, mon ami Charles, en me disant que tu habitais cette campagne par amour pour la solitude ; j’ai pris des informations... et je sais qui demeure dans cette maison, devant laquelle tu viens rêver chaque jour...

CHARLES, embarrassé.

Grand Dieu !...

MONGÉRAND.

C’est ta femme !...

CHARLES.

Eh bien ! oui... c’est Léonie... celle que, par tes conseils, j’ai rendue si malheureuse... mais j’ai résolu de partir sans la voir... sans presser ma fille dans mes bras...

MONGÉRAND.

Voilà justement ce qu’il ne faut pas faire...

CHARLES vivement.

Et quels sont tes projets ?...

MONGÉRAND.

Je veux, puisque tu tiens à t’éloigner, prier madame ton épouse de nous avancer l’argent nécessaire à notre voyage, et puis décamper quand nous aurons ce que tu es en droit d’exiger... Voilà, cher ami, ce que j’ai imaginé... si tu hésites, si de sots scrupules t’arrêtent... je me mets à crier... Alors... il faudra bien que ta femme vienne et qu’elle te reconnaisse... Allons... laisse-moi entrer...

CHARLES, lui saisissant fortement le bras.

Mongérand !... si tu oses frapper à cette porte, ou prononcer mon nom assez haut pour qu’il puisse s’entendre de cette maison... prends-y garde... Tiens... va-t’en... Mongérand... va-t’en...

MONGÉRAND, dégageant son bras.

Sais-tu que tu le prends sur un ton ?... Je veux entrer.

CHARLES.

Tu n’entreras pas... Non content d’avoir disposé de mon argent... tu voudrais, une seconde fois, réduire à la misère ma femme et mon enfant !... n’est-ce pas ?... voilà ce que tu voudrais ?...

Avec force.

Mongérand... c’est fini entre nous... encore une fois, va-t’en d’ici...

MONGÉRAND.

Charles !... si je ne me retenais !...

CHARLES, avec force et s’approchant de lui.

Eh bien ! achève... je suis prêt...

MONGÉRAND.

Ah !... qu’ai-je dit ?... me battre avec un ami... le tuer peut-être... Allons... tiens, j’ai eu tort, partons... et n’y pensons plus.

TIGRÉ, de la coulisse.

Par ici, mes gardes-champêtres...

MONGÉRAND.

Allons, voilà l’autre, à-présent !... et plus moyen de s’échapper... N’importe, ils n’auront pas bon marché de mon individu...

 

 

Scène XI

 

CHARLES, MONGÉRAND, TIGRÉ, GARDES-CHAMPÊTRES, puis BOURGEON, LAURE et LÉONIE

 

CHŒUR.

Air : Trestaillons l’ordonne.

Voici les coupables,
Soyons intraitables,
Sans plus de raison,
Vite en prison.

TIGRÉ, à Mongérand.

Ah ! drôle, je m’en vais t’apprendre
Si l’on me rosse impunément !
De par la loi, sans plus attendre,
Empoignez-moi ce garnement...

MONGÉRAND.

J’estime le gouvernement,
Mais j’vous méprise infiniment !...

TIGRÉ.

Mes gardes-champêtres
Saisissez ces traîtres...

Tigré s’approche de Mongérand qui fait le moulinet avec sa canne, Tigré recule effrayé.

Reprise du chœur.

Ensemble.

MONGÉRAND.

C’est inconcevable !
C’est épouvantable,
Le vilain grison
Perd la raison.

CHARLES.

Le destin m’accable !
Sans être coupable
Aller en prison
Et sans raison !

CHŒUR.

Voici les coupables,
Soyons intraitables,
Sans plus de raison,
Vite en prison.

CHARLES, à Tigré.

Arrêtez-moi, je le veux bien ; mais ne restons pas ici... de grâce, emmenez-moi.

TIGRÉ.

En voici un qui ne fait pas rébellion... à la bonne heure.

MONGÉRAND, résistant aux gardes.

Sacrebleu ! es-tu bête ?... tu n’as rien fait, toi.

LAURE, qui est sortie par la grille.

Maman... c’est ce pauvre homme qu’on veut arrêter...

CHARLES, cachant sa figure dans ses mains.

Ma femme !...

À Tigré.

Ah ! monsieur, je vous en conjure, emmenez-moi vite en prison...

BOURGEON, arrivant d’abord, Léonie vient après.

Que se passe-t-il donc ici ?...

MONGÉRAND, qui tient toujours les gardes en respect avec son bâton.

Ah !... voilà une ancienne connaissance... il va répondre de ma moralité.

BOURGEON.

Quelle voix !... M. Mongérand !...

LÉONIE.

Que dites-vous ?...

Voyant Charles.

Charles !... Mais, mon Dieu !... qu’a-t-il donc fait ?... Charles... tu n’as rien fait, n’est-ce pas ?...

MONGÉRAND.

Eh ! non... c’est moi seul que l’on doit emmener... c’est moi qui suis coupable... Fourreur, ordonnez à vos lézards de laisser mon ami, je me constitue prisonnier.

TIGRÉ, aux gardes.

Que monsieur prenne son essor !...

LÉONIE, courant à Charles.

Ah ! je savais bien que tu ne pouvais être coupable !... Tu nous es donc rendu !...

CHARLES, très ému.

Léonie !... ma fille !... laissez-moi... je dois m’éloigner... laissez-moi partir...

MONGÉRAND, attendri.

Toi, partir !... Non, ça ne se peut pas... Tiens, Charles, je ne t’ai fait faire que des sottises ; mais je ne veux plus te porter malheur... Reste près de ta femme... et vous, ma petite dame, pardonnez-lui et vivez désormais tranquilles... Si M. Tigré n’est pas un tigre, il me laissera partir pour l’Allemagne... sinon, j’irai pincer de la guitare avec les barreaux de Sainte-Pélagie... Mais, dans tous les cas, vous ne me verrez plus.

Air : De votre bonté généreuse.

Votre bonheur sera ma récompense,
Pour être heureux, redevenez époux ;
Oubliez tout... c’est assez de souffrance,
Plus de chagrins... allons embrassez-vous.

Ici Charles et Léonie s’embrassent.

Dans leurs regards, enfin le plaisir brille ;
Quand le bonheur rentre dans leur maison,
Je puis partir... Ce tableau de famille
Embellira les murs de ma prison.

Allons, beau-père, quand vous voudrez.

TIGRÉ, qui s’essuie les yeux.

Je ne veux plus... j’ai pleuré, je suis désarmé. Je consens à vous laisser partir pour l’Allemagne, mais je garde mes titres ; et si jamais vous reveniez troubler le repos de cette estimable famille... souvenez-vous que je vous ferais coffrer sur-le-champ.

MONGÉRAND.

Soyez tranquille, beau-père, j’irai me fixer en Amérique, exprès pour vous envoyer des peaux de léopard.

TIGRÉ, tirant une petite boîte de sa poche.

À cette condition...je veux tout oublier.

Il jette la boîte au fond.

MONGÉRAND.

Que faites-vous ?...

TIGRÉ.

Je vous rends mon estime.

MONGÉRAND.

Allons, Charles, donne-moi le sac de voyage...

Charles ôte son sac et le lui donne.

Adieu !... je te regretterai toujours, parce que tu es un bon enfant.

CHARLES.

Mongérand, ta main... pour la dernière fois !...

MONGÉRAND, avec force.

Pour la dernière fois !...

Ils se donnent la main ; puis Mongérand s’essuie les yeux et s’éloigne vivement. Il se retourne au fond et voit Charles entouré de sa femme et de sa fille.

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