Les Affaires sont les affaires (Octave MIRBEAU)

Comédie en trois actes.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de la Comédie-Française, le 20 avril 1903.

 

Personnages

 

ISIDORE LECHAT, directeur de journal, homme d’affaires, cinquante-sept ans

LE MARQUIS DE PORCELLET, soixante ans

XAVIER LECHAT, fils d’Isidore Lechat, vingt et un ans

LUCIEN GARRAUD, chimiste, employé chez Isidore Lechat, trente ans

PHINCK, ingénieur-électricien, trente-cinq ans

GRUGGH, ingénieur-électricien, trente-cinq ans

LE VICOMTE DE LA FONTENELLE, intendant du château de Vauperdu, soixante-quatre ans

LE JARDINIER CHEF

LE JUGE DE PAIX

LE GARÇON JARDINIER

JEAN

MADAME ISIDORE LECHAT, cinquante-sept ans

GERMAINE LECHAT, sa fille, vingt-cinq ans

LA FEMME DU JUGE DE PAIX

LA FEMME DU DOCTEUR

LA FEMME DU PERCEPTEUR

MONSIEUR GAUDY

MONSIEUR LATY 

MADAME LHERBAY

 

Les trois actes de la pièce se passent au château de Vauperdu, domaine historique et propriété d’Isidore Lechat.

De nos jours.

 

 

ACTE I

 

Le théâtre représente les jardins du château de Vauperdu.

À droite, un perron monumental, orné de torchères dorées, conduit au château qu’on ne voit pas, mais qu’on devine, face au fond de la scène. Au bas du perron qui descend face à la salle d’un côté, un énorme massif de rosiers ; de l’autre, un bouquet d’arbustes en fleurs. À gauche et au fond, le parc, un immense parc à la française, déploie la magnificence de ses pelouses fleuries, de ses bassins, de ses terrasses ornées d’ifs taillés et de balustrades de marbre... À gauche encore, dans l’ombre d’un grand arbre, se dresse une gaine ouvragée, au haut de laquelle ricane un faune de marbre verdi. Les larges avenues enfoncent, au loin, leurs perspectives rectilignes, ensoleillées et foudroyantes. Par leur trouée, on voit la plaine, les champs, les coteaux boisés... Décor somptueux.

Au lever du rideau, Mme Lechat est assise, emmitouflée de dentelles, dans un grand fauteuil d’osier, bourré de coussins... Elle tricote, de larges lunettes rondes sur les yeux... Près d’elle, à portée de sa main, une table sur laquelle repose sa corbeille à ouvrage... Grosse femme, figure blanchâtre, molle et vulgaire, en toilette trop riche. À sa gauche, sa fille Germaine est étendue sur une sorte de chaise longue de jardin, un livre ouvert sur les genoux... Elle songe, le regard au-delà des jardins, vers la campagne... Vingt-cinq ans, le corps souple, des yeux tristes et ardents. Très jolie, dans une toilette très simple, presque négligée...

Çà et là, tables et sièges de jardin...

Fin d’une belle journée de septembre.

 

 

Scène première

 

MADAME LECHAT, GERMAINE, puis UN VALET DE PIED

 

MADAME LECHAT, sans lever les yeux de son ouvrage.

Germaine !...

GERMAINE.

Eh bien ?...

MADAME LECHAT.

Pourquoi ne parles-tu pas ?...

GERMAINE.

C’est sans doute que je n’ai rien à dire.

MADAME LECHAT.

Tu as assez lu.

GERMAINE.

Je ne lis pas.

MADAME LECHAT.

Tu rêves ?

GERMAINE.

Je ne rêve pas...

MADAME LECHAT.

Alors... qu’est-ce que tu fais ?...

GERMAINE.

Rien... je m’ennuie...

MADAME LECHAT, haussant les épaules.

Oui... oui... je connais ça... Eh bien... écoute-moi... Cela te distraira... Quelle heure est-il ?

GERMAINE.

Six heures...

MADAME LECHAT.

Six heures... déjà... Comme le temps passe !... 

Un valet de pied sort du vestibule, descend le perron, portant une dépêche sur un plateau.

...Qu’est-ce que c’est ?

LE VALET DE PIED.

Une dépêche, madame.

MADAME LECHAT, cessant de tricoter.

Une dépêche ?... Qui peut m’envoyer une dépêche !... 

Troublée.

C’est drôle... je ne puis recevoir une dépêche sans que cela me donne un coup dans l’estomac... 

Elle prend la dépêche, l’ouvre... le valet de pied veut se retirer.

Attendez... 

Regardant la dépêche.

D’Ostende... C’est de ton frère... 

Lisant.

...« Viendrai déjeuner demain à Vauperdu... Xavier... » 

Au valet de pied.

Qu’est-ce que vous faites là, vous ?... C’est bien... 

Le valet de pied se retire.

...Demain... jour de courses... Xavier ?... 

Elle tourne et retourne la dépêche dans ses mains, un pli au front.

...Ça n’est pas naturel. 

Hochant la tête.

...Il y a encore, là-dessous, quelque chose qui n’est pas bon... 

Un temps.

En tout cas... ce n’est pas la tendresse qui l’étouffe... Et je parie qu’il n’a pas payé l’exprès... 

Elle consulte la dépêche.

...Parbleu !... j’en étais sûre... 

Rangeant la dépêche sur la table et soupirant.

...Enfin !... 

Reprenant son tricot.

Quelle heure est-il ?

GERMAINE.

Je te l’ai déjà dit... six heures...

MADAME LECHAT.

Ah ! oui... Comme le temps passe !... Et ton père ?... Je suis très inquiète... Avec sa manie d’inviter tous les gens qu’il rencontre... qu’est-ce qu’il va encore nous ramener de Paris aujourd’hui ?... Tu le sais, toi !...

GERMAINE.

Comment veux-tu que je le sache ?

MADAME LECHAT.

Il aurait pu te le dire...

GERMAINE.

Je ne l’ai pas vu ce matin... D’ailleurs... mon père ne me dit jamais rien...

MADAME LECHAT.

Dame, tu as une façon de le rabrouer...

GERMAINE.

Et puis... sait-il à neuf heures, le matin, ce qu’il fera le soir à six heures ?

MADAME LECHAT.

Ça... c’est vrai... ça... c’est bien lui... 

Un petit silence.

...Des rédacteurs de son journal... mon Dieu !... je ne me gêne pas avec eux... Mais des cinq ou six personnes comme l’autre jour ?... Quand il se met à inviter... il ne s’arrête plus... Et toujours des gens qu’on ne connaît pas... Et c’est samedi... par conséquent... dimanche demain... Bien sûr qu’il faudra coucher toutes ces personnes-là, et leur prêter des chemises de nuit... comme la semaine dernière... Ah ! quelle affaire !... 

Elle soupire longuement.

...C’est que nous avons un tout petit dîner... ce soir... les restes d’hier, pas plus... Je crains que ce ne soit un peu court... 

Sur un mouvement de Germaine.

Oui... oui... moque-toi de ces détails de maison... Ah ! tu fais bien de ne pas te marier... Tu aurais un joli ménage... Je ne te donnerais pas deux ans, avant d’être complètement ruinée... 

Germaine rit et se redresse sur la chaise longue.

...Je ne sais pas pourquoi tu ris... Il n’y a là rien de risible, en vérité...

GERMAINE.

Veux-tu que je pleure ?... 

Elle rattache ses cheveux où le peigne a glissé.

...C’est mieux dans mon genre...

MADAME LECHAT.

On ne peut pas parler... sérieusement... deux minutes... avec toi... 

Un petit silence.

Est-ce ennuyeux que ton père ne m’avertisse jamais... quand il ramène quelqu’un ?... Ce serait si simple qu’il téléphone... Eh bien non... 

Elle soupire encore.

...Avec tout cela... j’ai envie de faire tuer un poulet... qu’en penses-tu ?...

GERMAINE.

Puisque tu sais que mon père ramène toujours quelqu’un... ce qui serait plus simple... c’est que tu eusses toujours un dîner prêt.

Elle s’est levée, tout à fait, en parlant... et elle marche, le long du massif de rosiers, avec des signes d’agacement.

MADAME LECHAT.

Tu arranges les choses... toi !... On voit bien que tu n’as pas la charge de la maison... Et si... par hasard... il ne ramenait personne – enfin cela peut arriver – je serais bien avancée avec mon poulet... On a beau être riche... je n’aime pas qu’on gaspille la nourriture... J’ai horreur des gâcheries...

GERMAINE.

Il y a les chiens...

MADAME LECHAT.

Bonté divine !...

GERMAINE.

Il y a les pauvres...

MADAME LECHAT.

Les pauvres ?... Ah ! bien sûr... les pauvres... ce n’est pas ce qui manque ici... Je n’ai jamais vu un pays où il y eût tant de pauvres... 

Germaine s’est arrêtée devant les rosiers dont elle coupe les fleurs fanées.

C’est dégoûtant...

GERMAINE.

Quand il y a, quelque part, un homme trop riche... il y a, par cela même, autour de lui... des gens trop pauvres...

MADAME LECHAT.

Nous n’y pouvons rien... Et ce n’est pas une raison pour les nourrir... avec du poulet... S’ils travaillaient, ils seraient moins pauvres...

GERMAINE.

S’ils travaillaient ?... À quoi ?...

MADAME LECHAT.

Comment... à quoi ?...

GERMAINE.

Nous leur avons tout pris... leurs petits champs... leurs petites maisons... leurs petits jardins... pour arrondir... ce que mon père appelle son domaine... Ceux qui ont pu partir... sont partis...

MADAME LECHAT.

Ne les avons-nous pas payés ?

GERMAINE.

Ceux qui restent... 

Elle arrache un insecte d’un rosier et l’écrase sous le talon de sa bottine.

...Voilà !

MADAME LECHAT.

Ton père leur offre du travail à l’année... ils n’en veulent pas... ils préfèrent mendier... c’est leur affaire.

GERMAINE.

Mon père leur offre de mourir de faim à l’année... ils...

MADAME LECHAT, lui coupant la parole.

Ah ! et puis en voilà assez !... Je suis bien bonne de discuter avec toi... Qu’est-ce que tu dis ?...

GERMAINE.

Rien...

MADAME LECHAT.

C’est inconcevable... Je ne sais qui te met ces sottes idées dans la tête... 

Avec mépris.

...M. Lucien Garraud... sans doute ?...

GERMAINE.

Qu’est-ce que M. Garraud vient faire ici ?

MADAME LECHAT.

Parbleu !... un homme qui ne parle jamais...

GERMAINE.

Si M. Garraud ne parle jamais... comment veux-tu qu’il me mette des idées dans la tête ?...

MADAME LECHAT.

Je m’entends... Ceux qui ne parlent jamais... en disent beaucoup plus que ceux qui parlent toujours... D’ailleurs... il ne me revient pas... ton M. Garraud...

GERMAINE.

Ton ?... Pourquoi... ton ?...

MADAME LECHAT.

Dame ! vous êtes toujours ensemble... Et une jeune fille comme toi... la fille d’un homme qui possède un domaine historique, comme celui-là... avec un employé de ton père... presque un domestique !...

GERMAINE.

Oh ! un domestique...

MADAME LECHAT.

Presque... j’ai dit presque... Est-ce convenable ?... Il ferait bien mieux de s’occuper de notre distillerie et de ses engrais... Ah ! je ne sais pas où ton père l’a encore déniché, celui-là... Un chimiste... ça ?... Allons donc !... Ses engrais ? 

Elle hoche la tête.

Cela doit être une fameuse blague... Lorsqu’il est venu ici... il n’avait même pas une chemise à se mettre au corps... Enfin !... 

Un silence. Germaine donne des signes d’impatience.

De l’École centrale ?... Ah oui !... De maison centrale plutôt...

GERMAINE.

Ah ! maman... pourquoi être si méchante ?

MADAME LECHAT.

Je ne suis pas méchante... Mais c’est vrai aussi... Quand je pense qu’on a construit pour ce particulier tout un pavillon... avec un laboratoire qui nous a coûté les yeux de la tête... et que, depuis trois mois... je ne puis obtenir de ton père... qu’on répare le fruitier !... C’est un peu fort, tout de même... 

Elle cesse de tricoter et retire ses lunettes.

Quelle heure est-il ?

GERMAINE.

Six heures un quart...

MADAME LECHAT.

Comme le temps passe !... Ton père ne va pas tarder à rentrer... Avec qui !... le diable le sait... Ma foi... tant pis... je ne ferai pas tuer de poulet... Ils s’arrangeront avec ce qu’il y a... Germaine ?

GERMAINE, agacée.

Quoi ?...

MADAME LECHAT.

Il est temps que tu descendes à la cave... chercher le vin...

GERMAINE.

Je t’ai déjà dit... que je n’irai plus à la cave... Tu as des domestiques...

MADAME LECHAT.

Des domestiques qui me volent... oui. Hier encore... il manquait cinq bouteilles... dans le tas du milieu... Et c’est tous les jours la même chose... Et comment font-ils... puisque c’est moi qui ai la clef ?

GERMAINE.

Si tu leur montrais plus de confiance... ils te voleraient peut-être moins... Que veux-tu qu’ils fassent d’autre dans une maison où ils n’entendent jamais parler que de rouler les gens ? Sois tranquille... jamais ils ne voleront autant de bouteilles de vin... que... des personnes que je connais... ont... gagné de millions...

MADAME LECHAT, colère.

Germaine !...

GERMAINE.

Pourquoi te fâcher ?... J’ai dit... gagné...

MADAME LECHAT.

Je te défends de parler de la sorte... Depuis quelque temps... tu as des mots... des attitudes !... En vérité... je ne les supporterais pas...

GERMAINE.

Je supporte bien... moi... depuis que j’ai l’âge de comprendre et de sentir... tout ce qu’on dit... tout ce qu’on fait ici... Dieu sait pourtant si...

MADAME LECHAT, interrompant violemment.

Tais-toi !... Ça n’a pas de nom... 

Elle pose sur la table et remet dans la corbeille le tricot qu’elle froisse avec colère.

...C’est pour ton père, n’est-ce pas ?... 

Silence de Germaine qui, après avoir cueilli une rose, revient s’asseoir sur la chaise longue en respirant la fleur.

...Eh bien... parlons-en... une bonne fois...

GERMAINE, avec une moue ennuyée.

Oh !... je t’en prie !...

MADAME LECHAT.

Si... si... je le veux... Ton père a des défauts... de grands défauts... Je suis la première à en souffrir et à les lui reprocher... Il est vaniteux... gaspilleur... insolent... inconsidéré... menteur... oui, il est menteur... et fou aussi quelquefois... c’est possible... Il renie souvent sa parole ?... il aime à tromper les gens ?... Dame !... dans les affaires !... Mais c’est un honnête homme... entends-tu ?... un honnête homme... Et quand même il ne le serait pas ?... quand même ce serait le dernier des derniers... est-ce que cela te regarde ?... Ton père est ton père... ce n’est pas à toi à le juger...

GERMAINE, froidement.

À qui donc alors ?

MADAME LECHAT.

Qu’est-ce que tu dis ?... 

Un petit silence.

...Oui... oui... hausse les épaules... 

Un temps.

Et sache que sa fortune ne doit rien à personne... à personne... Est-ce clair ?... Sa fortune... il l’a gagnée en travaillant... Il a eu de la chance... il a été servi par les événements... je le veux bien... mais il a eu encore plus d’adresse et de courage... S’il a fait deux fois faillite... n’a-t-il pas obtenu son concordat ?... S’il a été en prison... eh bien... quoi !... ne l’a-t-on pas acquitté ?... Ah ! il a eu de rudes moments, le pauvre garçon... D’autres, moins énergiques, se fussent brûlé la cervelle... Lui, pas... À chaque chute, il s’est relevé pour gagner davantage... et atteindre plus haut... Il a fondé un grand journal lui qui savait à peine écrire... Enfin... voyons... si ton père était une canaille... est-ce qu’il serait l’ami d’un ministre !...

GERMAINE, ironiquement.

De deux ministres...

MADAME LECHAT, elle regarde un instant sa fille.

De deux ministres... parfaitement... Heuh !... 

S’animant.

Et moi aussi... par mon esprit d’ordre... mes habitudes d’économie... mes conseils... j’ai ma part dans le gain de cette fortune que tu méprises... Et je m’en vante... Est-ce parce que nous sortons du peuple... lui et moi ?... Est-ce parce que nous avons été pauvres que mademoiselle rougit de nous aujourd’hui ?... A-t-on vu cette petite sotte... cette orgueilleuse... cette péronnelle... qui se permet de juger ses parents !...

GERMAINE.

Mieux vaut que ce soit moi qui les juge...

MADAME LECHAT.

C’est odieux... Tu es une fille dénaturée... Si quelqu’un t’entendait... ce serait à ne jamais plus se montrer devant personne...

GERMAINE.

Il te sied vraiment de me reprocher aussi durement des actes... que tu commets... toi... tous les jours...

MADAME LECHAT.

Moi ?...

GERMAINE.

Oui, toi... Avec cela que tu te gênes pour te plaindre de mon père... pour étaler... devant tout le monde... devant les étrangers mêmes, tes rancunes et ses... défauts... Tu vois que je suis modérée.

MADAME LECHAT.

Moi... ce n’est pas la même chose...

GERMAINE.

Naturellement...

MADAME LECHAT.

Je tombe des nues... Qu’est-ce que tu as aujourd’hui ?... Il ne te manque aussi que d’exciter les domestiques au pillage... C’est complet... Veux-tu descendre à la cave... Oui ou non ?...

GERMAINE.

Non...

MADAME LECHAT.

C’est bien... 

Elle se lève.

J’irai... moi... J’irai malgré mes rhumatismes... 

D’un air de défi.

...malgré mes rhumatismes... fille sans cœur... 

Elle monte les marches du perron, péniblement.

...C’est incroyable ! Ah ! tu as raison de ne pas te marier... 

Elle s’arrête, se retourne, se penche sur la balustrade.

...Qu’est-ce que tu fais là ?... Va t’habiller au moins... S’il vient du monde... je ne veux pas qu’on te voie fagotée de la sorte... On dirait... ma parole... qu’on te refuse des toilettes... 

Silence de Germaine.

...As-tu entendu ? As-tu compris ?...

GERMAINE.

Je suis très bien, ainsi...

MADAME LECHAT, haussant les épaules.

Après tout... comme tu voudras... Si tu tiens à être ridicule ?... C’est incroyable !...

Elle suit la terrasse et disparaît vers le château.

Germaine toujours regarde au loin, les jardins, les bois, la campagne.

Entre le jardinier chef... par la gauche... il est vêtu de ses habits des dimanches.

 

 

Scène II

 

GERMAINE, LE JARDINIER

 

Devant Germaine, le jardinier a retiré son chapeau qu’il tourne gauchement entre ses doigts... Figure hâlée... grosses mains brunes et noueuses, déformées par le travail... allure timide... expression troublée.

LE JARDINIER.

Mademoiselle Germaine...

GERMAINE, surprise de la tenue du jardinier.

Comme vous voilà beau !... Vous êtes donc de noce, mon bon Jules ?...

LE JARDINIER.

De noce... Ah ! mademoiselle Germaine...

GERMAINE.

C’est vrai !... Pourquoi cette figure triste... cet air embarrassé ?... Voyons... il y a encore quelque chose ?...

LE JARDINIER.

Alors ?... mademoiselle ne sait pas ?...

GERMAINE.

Mais non... je ne sais pas...

LE JARDINIER.

C’est donc ça... Je me disais aussi... c’est pas naturel que je n’aie point vu Mlle Germaine, aujourd’hui... dans le jardin.

GERMAINE.

Pourquoi... aujourd’hui ?...

LE JARDINIER.

Parce que... avec votre permission... mademoiselle Germaine... ça me coûte de vous dire ça... je viens vous faire mes adieux...

GERMAINE.

Vos adieux ?... Qu’est-ce que cela signifie ?...

LE JARDINIER, la tête penchée vers le sol et se dandinant.

J’ai donné... mes huit jours... à monsieur... ce matin...

GERMAINE.

Vous ?

LE JARDINIER.

Oui... mademoiselle...

GERMAINE.

Ce n’est pas possible...

LE JARDINIER.

Si fait... mademoiselle... si fait... Ça devait arriver... Ah ! j’en ai eu du deuil...

GERMAINE.

Vous ne vous plaisez donc plus ici ?

LE JARDINIER, embarrassé.

Ce n’est pas ça... ce n’est pas ça... 

Un peu plus vivement.

J’ai été forcé... là !...

GERMAINE.

Et pourquoi ?...

LE JARDINIER.

Il n’y a pas moyen de vivre avec monsieur... Monsieur vous cherche des raisons à propos de tout... Ainsi quand une planche de légumes est à droite... eh bien, monsieur demande qu’elle soit à gauche... Si elle est à gauche... va te promener... faudrait qu’elle soit à droite... Ça n’est plus du travail... Et puis, monsieur a des idées !... Longtemps... je n’ai rien dit... j’ai gardé ça pour moi... parce que... ça m’ennuyait de quitter mademoiselle qui a toujours été si bonne pour ma femme et pour moi... À la fin... n’est-ce pas ?... on en a trop sur le cœur... ça vous échappe...

Germaine est devenue très grave... toute songeuse.

GERMAINE, après un temps.

Dites-moi ce qui s’est passé entre mon père et vous...

LE JARDINIER.

Il ne s’est quasiment rien passé...

GERMAINE.

Mais encore ?...

LE JARDINIER.

On s’est dit des mots... on s’est monté... on s’est donné... chacun... ses huit jours... Il a été convenu que je partirais ce soir... Quand on quitte une place... voyez-vous... il est préférable que ce soit tout de suite... Ça vaut mieux pour tout le monde...

GERMAINE.

Vous êtes peut-être... un peu trop susceptible... et vous avez, sans doute, mal pris une observation sans importance... que vous faisait mon père ?

LE JARDINIER.

Susceptible ?... depuis quatre ans que je sers monsieur ?... Ah !... mademoiselle Germaine... 

Un temps.

...Je sais bien que je n’ai pas d’instruction... çà !... Pourtant... je connais mon métier... le marais... la taille... la serre... les fleurs... et je l’aime... Mademoiselle Germaine était contente de moi... elle ?...

GERMAINE.

Vous le savez bien.

LE JARDINIER, s’attendrissant.

Le petit... jardin des clématites...

GERMAINE.

Il était si joli !...

LE JARDINIER.

Et il nous avait donné tant de mal... mademoiselle se souvient ?... Et les iris japonais... au bord du grand bassin ?... une idée de mademoiselle.

GERMAINE.

Oui... oui...

LE JARDINIER.

Et le fleuriste où mademoiselle allait... tous les jours... cueillir des bouquets, des bouquets !... 

Un temps.

Les bouquets... c’est pourtant vous, mademoiselle Germaine, qui m’avez appris à les faire... Et les roses ?... Et nos semis ?... Et tout, quoi ?... Dieu sait pourtant si monsieur était chiche de fumier pour les fleurs... Enfin... on s’arrangeait...

Un petit silence.

GERMAINE.

Avez-vous pensé que vous alliez quitter tout cela ?

LE JARDINIER, il fait un geste triste.

Puisque mademoiselle Germaine a été contente de moi... je partirai... le cœur moins gros...

GERMAINE.

Voyons... Il n’y a peut-être qu’un malentendu... facile à dissiper... Je parlerai... ce soir... à mon père...

LE JARDINIER.

Merci... mademoiselle... Ce qui est fait... est fait... allez !...

GERMAINE.

Pourtant ?...

LE JARDINIER.

Demain... ce serait la même chose... ou autre chose... Non... c’est fini... 

Plus grave.

D’abord...

Il reste silencieux.

GERMAINE.

Quoi ?... Allons...

LE JARDINIER.

D’abord... 

Il tourne d’un air plus embarrassé son chapeau entre ses doigts.

...Tant pis !... faut que je dise tout à mademoiselle... Mademoiselle sait que ma femme est enceinte... sauf vot’ respect ?...

GERMAINE.

Sans doute... Eh bien ?

LE JARDINIER.

Et qu’elle doit accoucher dans deux mois ?...

GERMAINE.

Oui.

LE JARDINIER.

Eh bien... voilà... monsieur ne veut pas d’enfants chez lui... « Toutes réflexions faites qu’il m’a dit, ce matin... pas d’enfants... pas d’enfants dans la maison... Ça abîme les pelouses... ça salit les allées... ça fait peur aux chevaux... » 

Silence. Germaine détourne un peu la tête, émue et gênée.

...Bien sûr... qu’on n’a pas des enfants exprès... pour son plaisir... Dans notre condition... on a déjà bien de la peine... à vivre deux... Mais quand les enfants viennent... on ne peut pourtant pas les tuer... dites... mademoiselle Germaine ?...

GERMAINE, comme se parlant à elle-même.

Voilà donc la raison... Qu’allez-vous devenir, maintenant ?...

LE JARDINIER.

Je vais chercher une place... Ça n’est guère la saison... En plein travail... les bonnes sont toutes prises... Et avec une femme enceinte... il va falloir en faire des maisons et des maisons !... C’est pas commode, allez !... Ah ! sapristi !... c’est pas commode...

GERMAINE.

Avez-vous au moins des économies... pour attendre ?

LE JARDINIER.

J’ai mes bras...

GERMAINE, émue.

Mon pauvre Jules... je ne puis rien pour vous... je ne puis que vous plaindre et vous aimer. 

Elle se lève... lui prend la main.

Adieu !

LE JARDINIER, il reste quelques secondes très troublé... sans rien dire... sans se décider à partir.

Mademoiselle Germaine... je voudrais bien vous dire quelque chose... 

Il montre sa gorge.

...quelque chose qui est là... Je n’ose pas...

GERMAINE.

Dites... je vous en prie...

LE JARDINIER, la voix tremblante.

Mademoiselle Germaine... vous non plus... vous n’êtes guère heureuse...

GERMAINE.

Vous vous trompez... je suis très heureuse...

LE JARDINIER, hochant la tête.

Non, mademoiselle... je vous connais bien... Quand on a un cœur comme le vôtre... on ne peut pas être heureux ici...

Il fait quelques pas pour se retirer.

GERMAINE, la tête un peu baissée.

Et votre femme ?

LE JARDINIER.

Elle est à la ville... Elle est allée chercher une voiture pour emmener nos meubles et nos pauvres frusques...

GERMAINE.

Pourquoi ?... Il ne manque pas de voitures ici.

LE JARDINIER.

Chacun pour soi, mademoiselle... Ça vaut mieux comme ça...

GERMAINE.

La verrai-je ?

LE JARDINIER.

Ah ! bien sûr, mademoiselle... Mais depuis ce matin... avec tout ce tracas... vous pensez... elle n’a pas eu le temps...

GERMAINE, très émue.

Adieu !

LE JARDINIER.

Adieu, mademoiselle...

Il sort lentement... En passant le long de la plate-bande, par habitude, il redresse le tuteur d’une plante qui n’est pas très droit.


 

Scène III

 

GERMAINE, puis MADAME LECHAT, puis LUCIEN GARRAUD

 

Le jardinier est parti. Germaine s’est assise de nouveau au bord de la chaise longue, très triste. D’abord elle feuillette machinalement le livre qui est resté là... puis elle le ferme et appuie sa tête contre ses mains... les yeux fixés sur le sol... On entend, venant de l’antichambre, la voix glapissante de Mme Lechat.

MADAME LECHAT, apparaissant au bout du perron et se retournant vers le vestibule.

Mais où sont-ils ?... Mais qu’est-ce qu’ils font ? Pas un seul domestique à l’antichambre !... C’est incroyable !... 

Elle commence à descendre les marches du perron.

Plus on en a, de cette engeance, moins on est servi... 

Apercevant Lucien qui entre en ce moment par la droite, elle s’arrête.

Ah ! M. Garraud, maintenant... 

Germaine se lève et répond au salut de Lucien... Mme Lechat, d’une voix hostile qui semble le congédier.

...Mon mari n’est pas encore rentré, monsieur Garraud...

LUCIEN.

Excusez-moi, madame... J’avais cru entendre la voiture.

MADAME LECHAT.

Vous avez mal cru... 

Elle descend une marche et s’arrête.

vous avez quelque chose à dire à mon mari ?

LUCIEN.

Oui, madame.

MADAME LECHAT, à sa fille.

Tu ne viendrais même pas m’aider à descendre les marches du perron... 

Germaine va aider sa mère.

...C’est heureux... 

En passant devant Lucien.

...Ces domestiques... a-t-on vu... ? J’espère bien que ton père va me mettre tout ce joli monde à la raison...

GERMAINE.

Comme ce pauvre Jules...

MADAME LECHAT, parodiant la voix de sa fille.

Ce pauvre Jules... Naturellement... Toi, tu n’as de pitié que pour les fainéants, les ivrognes... et les voleurs.

GERMAINE.

Pas pour tous...

MADAME LECHAT, regardant sa fille d’un air colère.

Heuh !... Dès qu’ils sont restés seulement un an dans une place, les domestiques deviennent les maîtres... On n’est plus chez soi... 

Imitant toujours sa fille.

Ce pauvre Jules !... 

Pendant ce temps... conduite par Germaine, elle a gagné son fauteuil où elle se réinstalle.

Ouf !... 

Elle souffle un peu et reprend son tricot.

...Dire qu’il faut que ce soit moi... à mon âge... dans mon état... qui aille... maintenant... tous les soirs... à la cave ! Ah ! le monde est bien changé... 

Elle tricote avec rage.

Eh bien... monsieur Garraud ?...

GARRAUD.

Madame...

MADAME LECHAT.

Il paraît que vous en faites de belles avec mon mari... et que vous lui fourrez dans la tête un tas de folies... comme s’il n’avait pas assez des siennes... mon Dieu !...

LUCIEN.

Moi... madame ?

MADAME LECHAT.

Et qui voulez-vous que ce soit ?... Il ne parle que de révolutionner l’agriculture maintenant... Plus de blé... d’avoine... de betteraves... Il prétend que c’est usé... que ce n’est plus moderne... Je vous demande un peu... Il rêve de semer... de planter... je ne sais quoi...

LUCIEN.

C’est parfaitement exact... Mais je n’en suis pas la cause. J’ai tout fait, au contraire, pour démontrer à M. Lechat son erreur... Il ne veut rien entendre... et me traite de bourgeois... 

Riant.

...de sale bourgeois, même.

MADAME LECHAT.

Et... vous... vous voudriez me faire croire que mon mari est fou ?

LUCIEN, protestant.

Oh ! madame !... Mais M. Lechat est très hardi... très novateur... très obstiné...

MADAME LECHAT.

Oui... et cela va nous coûter en engrais, en expériences inutiles et ridicules... des mille francs et des dix mille francs ?...

LUCIEN.

Je le crains...

MADAME LECHAT.

Eh bien, merci... Sa nouvelle méthode de culture... et les élections dans deux mois... ah ! nous allons avoir une jolie année...

LUCIEN, très doucement.

Rappelez-vous, madame, que, le mois dernier, pour la fête du pays, M. Lechat voulut faire peindre en tricolore... tous les troncs des vieux et admirables ormes de la grande avenue... Vous l’en avez dissuadé, heureusement... Peut-être réussirez-vous – et je le souhaite – à le détourner de sa grande révolution agronomique...

MADAME LECHAT, pensive et s’arrêtant de tricoter.

En tricolore... nos beaux ormes !... C’est vrai, pourtant... On ne peut pas être tranquille une minute avec un pareil homme... 

Un petit silence.

Mais enfin... vous qui êtes, paraît-il, très savant, monsieur Garraud... à quoi attribuez-vous ces manières bizarres qu’il a, maintenant ?... Car enfin, Isidore est très intelligent... très fort même... Il a la réputation... méritée, d’être un homme d’affaires remarquable... le premier de Paris...

LUCIEN.

Incontestablement...

MADAME LECHAT.

Et en dehors de ses affaires... il ne dit et fait que des bêtises... 

Protestations de Lucien.

Si... si... des bêtises...

LUCIEN, réservé.

Mon Dieu ! madame... il m’est fort difficile de répondre... Le cas de M. Lechat est, du reste, assez fréquent chez les gros remueurs d’affaires... Une extrême confiance en soi-même... l’habitude de la domination et du succès... le besoin de créer toujours quelque chose de nouveau... la joie grisante de l’obstacle à franchir... je ne sais pas... 

Timidement.

...Un peu trop d’orgueil aussi... un besoin d’idéal... peut-être.

Il fait un geste vague.

MADAME LECHAT.

Oh ! d’idéal...

LUCIEN.

Chacun a le sien... Seulement, on ne manie pas un sol comme on manie la pauvre âme des hommes... Le sol est moins plastique et plus résistant...

MADAME LECHAT, soupirant.

Je vous demande un peu... 

Un temps.

...Je croyais que vous aviez une certaine influence sur mon mari ?...

LUCIEN.

Aucune, madame...

GERMAINE.

M. Garraud est trop pauvre... il a trop de scrupules...

MADAME LECHAT, elle regarde sa fille sévèrement.

Je ne te parle pas, à toi... 

À ce moment, on entend les grelots d’une voiture dont le bruit se rapproche... Elle écoute.

...J’entends la voiture... Cette fois, c’est bien lui...

LUCIEN.

Je vais au-devant de M. Lechat.

MADAME LECHAT, d’une voix implorante.

Tâchez de lui faire comprendre...

Lucien s’incline et sort.

 

 

Scène IV

 

MADAME LECHAT, GERMAINE

 

MADAME LECHAT, très agitée. Elle dépose son tricot dans la corbeille.

Et qu’est-ce qu’il va nous ramener de Paris ?... Quelle heure est-il ?... 

Silence de Germaine.

Quelle heure est-il ?

GERMAINE, très brève.

Je ne sais pas.

MADAME LECHAT.

Naturellement... 

Elle rajuste un peu les plis de sa dentelle et de sa robe.

Mes gants ?... Ah !... 

Elle les aperçoit sur la table... les saisit... se gante vivement.

Et toi... arrange un peu tes cheveux... Voyons !... Tu as l’air de je ne sais quoi... Et ta chemisette qui bouffe dans le dos... Viens ici... 

Elle arrange la chemisette.

À ton âge, tu n’as pas encore appris à t’habiller... Ah ! tu ne fais guère d’honneur à une mère... 

Bouleversée.

Et mon dîner, mon Dieu ?... Pourvu que ce ne soit pas des personnages !... Il ne me manquerait plus que ça... Dire, avec ce diable d’homme, que c’est, tous les soirs, les mêmes transes !...

Les grelots se sont tus. On entend des éclats de voix dans la coulisse.

VOIX, dans la coulisse.

Vive Isidore Lechat !... Vive le citoyen Isidore Lechat !...

MADAME LECHAT.

Allons... bon ! le voilà qui se fait encore acclamer par les ouvriers de la ferme. Alors, ce doit être pour le moins un ministre... le ministre de l’Agriculture, qui doit toujours venir... Mon Dieu !

VOIX, dans la coulisse.

Vive Isidore Lechat !...

LA VOIX D’ISIDORE, dans la coulisse.

C’est bon... c’est bon... Fichez-moi la paix... 

Les cris redoublent. Isidore apparaît, de profil, à reculons, au fond de la scène, à droite. Il fait des gestes d’apaisement...

Mais, nom d’un chien... fichez-moi la paix... Ce n’est pas l’homme qu’il faut acclamer... c’est l’idée, sapristi !... acclamez l’idée !...

VOIX, dans la coulisse.

Vive Isidore Lechat !...

ISIDORE.

Va te promener !... Eh bien... tenez... voilà pour l’idée... 

Il jette des sous et des pièces blanches.

Et fichez-moi la paix, hein ?... En voilà assez... 

Il se retourne.

Ah !... ces dames... Tableau champêtre... un vrai Watteau... Bonsoir, mes enfants...

Il entre tout à fait, suivi de Lucien. Puis viennent Phinck et Gruggh que suivent, à distance, deux valets de pied, portant chacun une valise et un pardessus.

 

 

Scène V

 

ISIDORE LECHAT, LUCIEN, PHINCK, GRUGGH, MADAME LECHAT, GERMAINE, DEUX VALETS DE PIED

 

Isidore est coiffé d’un chapeau de paille, vêtu d’une jaquette noire, très longue, très ample, dont les poches sont bourrées de journaux... d’un gilet de piqué havane clair sur lequel brille une grosse chaîne d’or... d’un pantalon gris... de souliers jaunes... Gros homme à ventre rondelet et vulgaire d’allure... dont les yeux fourbes et méfiants, aux regards obliques, contrastent singulièrement avec la mobilité sautillante de la démarche et la perpétuelle agitation des gestes... La barbe grisonnante, courte et dure, accentue encore le rictus des lèvres qui, lorsqu’elles se retroussent, découvrent des dents blanches de loup. Mâchoires lourdes, de carnassier.

Mme Lechat s’est levée pour recevoir les invités de son mari. Durant le commencement de la scène, ses yeux inquiets vont de Phinck et de Gruggh aux valises que portent les deux valets de pied.

ISIDORE, à Phinck et à Gruggh, avec un orgueil légèrement ricanant.

Ils sont enragés... ces bougres-là... Ah ! l’idée marche, ici... Mazette !... De braves gens ! 

Brusquement, il tire sa montre qu’il consulte.

Quinze minutes... De la gare au château, mes enfants, nous avons mis exactement quinze minutes... Du vingt-quatre à l’heure... Hé ! hé !... C’est assez coquet... pour des chevaux... 

Phinck et Gruggh approuvent. À Lucien, vers qui il se retourne.

Et l’engrais ?...

LUCIEN.

Rien de nouveau, monsieur.

ISIDORE.

Sapristi !... mon cher garçon... pressez... pressez... J’ai annoncé notre découverte à la Société d’agriculture, à Méline... à tout le monde... Je commence la campagne dans le Petit Tricolore... Et puis... il me le faut... pour les élections... diable !... Marchez !... marchez... 

Il présente ses amis à sa femme.

Monsieur Phinck !...monsieur...

Il hésite... cherche le nom.

GRUGGH.

Gruggh... Wilhelm Gruggh.

ISIDORE.

Gruggh... C’est vrai... Ce vieux Gruggh... Elle est bonne... Ma parole... j’allais oublier son nom... 

Cérémonieusement.

Monsieur Gruggh !...

Salutations.

MADAME LECHAT.

Messieurs...

ISIDORE.

Des ingénieurs électriciens... des amis... de vieux amis... 

Il tape sur l’épaule de l’un et de l’autre, et tous les trois ils rient.

Regarde bien ces gaillards-là... À eux deux, sans en avoir l’air, ils représentent une chute de dix mille chevaux...

PHINCK.

Pardon... de vingt mille...

ISIDORE.

De vingt mille chevaux... Une chute de vingt mille chevaux... Ah ! les gaillards... 

Présentant sa femme.

...Mme Isidore Lechat... ma femme...

Nouvelles salutations.

MADAME LECHAT.

Messieurs...

ISIDORE.

Mlle Germaine Isidore Lechat... ma fille... 

Salutations. Germaine incline légèrement la tête.

Un beau parti... ah ! ah !... Mauvaise tête quelquefois... mais bon cœur... comme son père... Et une intellectuelle, s’il vous plaît ! La maladie du jour... demandez la maladie du jour... N’est-ce pas, fillette ?... Les marquis décavés et les princes sans le sou... n’ont pas besoin d’affronter le mal de mer pour se payer une forte dot... 

Désignant sa fille.

L’Amérique chez soi... Ah ! ah !...

GERMAINE.

Ah ! mon père, je t’en prie !...

ISIDORE.

Et modeste... Ça va bien... ça va bien... 

Il tire de sa poche des journaux qu’il distribue à sa femme, à sa fille, à Garraud.

...Mes enfants... un fameux numéro... aujourd’hui... Il y a un article... un éreintement du blé... je ne vous dis que ça... 

À Garraud.

Lisez-le... 

Garraud déplie le journal.

À la seconde page... trois colonnes... signées : Parsifal... 

À sa femme.

...Il est de ton protégé... le petit Rampon... Il monte... il monte beaucoup... le petit Rampon... Charmante nature... d’ailleurs... Et une plume !...

MADAME LECHAT.

Je te l’avais bien dit... Il ira loin...

ISIDORE, à Gruggh et à Phinck.

Figurez-vous... qu’il a débuté chez moi... l’année dernière... en rédigeant la température... Puis, je l’ai mis aux Échos de théâtre... Et maintenant... je l’essaye à l’Économie politique... Il y est inouï... Parce que... moi... vous savez... dans mon journal... pas de littérature... pas d’écrivains et de leurs phrases... Ah ! non... Des choses claires... des faits... de la galette... Et voilà !...

GRUGGH.

Un journal... ça doit être un grand plaisir...

ISIDORE.

Non, c’est un levier... 

Il pose ses autres journaux sur la table, et il aperçoit la dépêche.

...De qui cette dépêche ?

Il prend la dépêche.

MADAME LECHAT.

De Xavier...

ISIDORE.

Ah ! ah !... 

Après avoir lu.

...Bravo ! 

Brandissant la dépêche.

...Je vous présente Xavier-Isidore Lechat de Vauperdu... mon fils... Un vrai gaillard... et moderne... Il commence la grande lignée des Vauperdu... 

Avec un orgueil ironique.

...Lechat de Vauperdu... ah mais !... Vous le verrez demain...

MADAME LECHAT, avec navrement.

Alors... ces messieurs couchent ?...

ISIDORE.

Bien entendu... ils couchent... ils ne perchent pas... 

À Phinck et à Gruggh.

Vous connaissez mon fils ?...

PHINCK.

Non...

GRUGGH.

Non...

ISIDORE.

Comment... non ?... Mais il est très connu... On ne parle que de lui dans les journaux sportifs... Il a une écurie de courses... un yacht... une automobile de cinquante mille francs... des amis dans la haute société... les plus belles actrices de Paris... Il n’a que vingt et un ans, le mâtin !... et il a déjà figuré dans deux ou trois scandales extrêmement chics... Il est de l’Épatant...

MADAME LECHAT.

Il est de beaucoup trop de choses... Et il nous donne bien du fil à retordre... à moi... principalement... Car cet enfant-là... messieurs... c’est la folie de son père... Isidore lui passe tout... 

Isidore s’épanouit, se frotte les mains.

Et le gamin en profite... Dieu sait !...

ISIDORE.

Il s’amuse, la petite canaille... C’est de son âge.

MADAME LECHAT.

Il pourrait s’amuser... à moins de frais, surtout qu’il est si beau garçon.

ISIDORE.

Tu te plains... toujours... ma pauvre vieille. Et qu’est-ce que cela fait ?... Je suis assez riche pour me payer la gloire d’un fils... lancé comme Xavier... à pleines guides... dans la grande existence parisienne... Avec cela que tu n’es pas heureuse... quand tu apprends par les journaux que ton enfant a conduit... dans son automobile... à Ostende... le Jockey-Club ?... Le cœur d’une mère... voyons... sapristi !

MADAME LECHAT.

Je ne dis pas... si ça coûtait moins d’argent...

ISIDORE.

Allons donc !... 

À Gruggh et à Phinck.

...Elle ne voit même pas que Xavier est une constante et vivante réclame pour mes affaires... 

À sa femme.

...Tu ne comprendras donc jamais, sacré mâtin, que ce que je lui donne... c’est de l’argent placé à plus de cent pour cent... Ah ! les femmes... Du sentiment ?... à la pelle... Mais les affaires ?... 

Il hausse les épaules, marche, s’agite, se frotte les mains... tire sa montre.

...Tenez !... Tout ce que vous voudrez que ce grand escogriffe de duc de Maugis... que je vous ai montré à la gare... n’est pas encore arrivé à Marécourt... Celui qui dépassera mes trotteurs... je l’attends... Qu’est-ce que vous dites de mes trotteurs ?...

GRUGGH.

Étonnants...

ISIDORE, lui tapant sur l’épaule.

Vingt-huit mille... mon vieux...

GRUGGH.

Étonnants...

PHINCK.

Et encore, madame... nous avons, sur la route, écrasé un mouton...

ISIDORE, avec un orgueil bruyant.

Deux... deux moutons... 

Il se frotte les mains.

La semaine dernière... j’ai aussi... ma foi... culbuté une vache et son veau... J’ai même failli écraser un enfant... un enfant de cantonnier...

MADAME LECHAT.

Tu ne devrais pas t’en vanter...

ISIDORE.

Qu’est-ce que cela fait ?... Je paie... 

Il se frotte les mains.

...C’est vrai... aussi... Ils sont là, dans le pays... trois méchants hobereaux... qui n’ont pas, à eux trois, cent cinquante mille francs de rentes... et qui voudraient lutter avec mes trotteurs ?... 

À Gruggh, le prenant par le bouton de son veston.

Écoute... tu vas voir... Dimanche dernier... Mais cela ne t’ennuie pas que je te tutoie ?...

GRUGGH.

Au contraire...

ISIDORE.

Bravo !... Tu es rond, toi... J’aime qu’on soit rond... j’aime qu’on se tutoie... Nous ne sommes pas des gens de l’ancien régime... nous autres... des comtes... des ducs... Nous sommes de francs démocrates... pas vrai ?... des travailleurs... 

Il tape sur le ventre de Gruggh.

...Tu vas voir... Dimanche dernier... je revenais de Sainte-Gauburge... par la forêt... et j’avais pris... un petit chemin... étroit... praticable à une seule voiture... Qu’est-ce que j’aperçois... à cinquante mètres devant moi ? Le duc de Maugis... ce grand serin que tu as vu à la gare... et qui a le toupet de se présenter contre moi... aux élections... 

Haussant les épaules.

...oui !... Je ne veux pas être dépassé par personne... surtout par le duc de Maugis... tu comprends ?... Je dis au cocher : « Dépasse, nom d’un chien !... – Il n’y a pas de place... répond le cocher. – Alors... bouscule et jette-moi... duc, voiture... chevaux... dans le fossé... Sinon, je te flanque à la porte... ce soir... » Tu vas rire... Le cocher lance ses chevaux... Patatras !... Le duc d’un côté... moi de l’autre... le cocher... à dix mètres... dans le taillis... Quelle marmelade !... Je ne perds pas la carte... je ne perds jamais la carte... Prestement... je me remets sur pied... dégage les chevaux... relève la voiture... et je passe... pendant que le duc... les quatre fers en l’air... Ah ! ah ! ah !... voilà comment je les traite... moi... les ducs... Qu’en dis-tu ?...

GRUGGH.

C’est admirable !...

ISIDORE.

Et c’est juste... J’ai cinquante millions... moi... et le duc... à peine s’il en a deux... Un pouilleux... Ah ! elle en voit de dures avec moi, la noblesse.

PHINCK.

Mais, dites-moi... avec ces manières-là... vous devez être très populaire ?...

ISIDORE.

Si je suis populaire ?... Tu les as entendus tout à l’heure ?... De braves gens !... Et puis, tu verras cela aux élections...

Il fait le geste de bousculer une voiture dans le fossé.

...Tu verras ça !... Et sais-tu comment on m’appelle ici, moi, Lechat ?... Le Chat-Tigrrre... 

Longs rires partagés par les deux ingénieurs.

...On voit... tout de suite... à qui on a affaire... hein ?... Le Chat-Tigre ! 

Il se frotte les mains.

Mais il ne s’agit pas de ça... Voyons... voyons... 

À l’un des valets de pied.

...Cette valise... dans la chambre François Ier... 

À Gruggh.

Ça te va ?...

GRUGGH.

Parfaitement...

ISIDORE, à l’autre valet de pied.

Celle-là... dans la chambre Louis XIV...

MADAME LECHAT.

C’est que... je vais te dire... mon ami... la chambre Louis XIV... n’est pas libre...

ISIDORE.

Comment, elle n’est pas libre ?...

MADAME LECHAT.

J’y fais sécher mon tilleul...

ISIDORE.

Ah ! ah !... Elle est bonne... Eh bien... dans la chambre Louis XV... 

À Phinck.

...Mais si tu aimes mieux Henri II... Henri III... Henri IV... Louis XIII ou Louis XVI ?... ne te gêne pas. Il y a dans mon château autant de chambres que de rois dans l’histoire de France... 

Il se frotte les mains.

Une idée, ça ?...

PHINCK, spirituel.

Pour un démocrate...

ISIDORE.

C’est par mépris... Choisis...

PHINCK.

Si vous voulez, je prendrai la chambre Louis XV.

ISIDORE.

Louis XV ?... J’en étais sûr... Ah ! vieux polisson !... 

Au valet de pied.

Dans la chambre Louis XV...

Les valets de pied montent le perron portant les valises.

MADAME LECHAT.

Ces messieurs voudront bien m’excuser... nous n’avons qu’un tout petit dîner... ce soir. 

À son mari.

C’est de ta faute... Si tu m’avais téléphoné, au moins... 

À Gruggh et à Phinck.

...Croiriez-vous, messieurs, que je ne puis obtenir de mon mari... qu’il me prévienne... quand il ramène du monde !...

ISIDORE.

Ce n’est pas du monde... ce sont des amis...

MADAME LECHAT.

Encore faut-il qu’il y ait de quoi... même pour des amis...

ISIDORE.

C’est bon... c’est bon... Ils ne viennent pas pour manger...

PHINCK.

Mais non... madame... Ne vous tourmentez pas... je vous en prie.

ISIDORE.

Ils viennent pour traiter des affaires.

GRUGGH.

Certainement...

ISIDORE.

Des affaires énormes... des affaires de vingt mille chevaux... 

Il pousse Phinck et Gruggh sur le fond du théâtre. D’une voix plus basse.

...Ne faites pas attention à ce que dira ma femme... C’est une bonne femme... mais elle n’a pas d’usage... 

Revenant sur le devant de la scène.

...Ah ! les grosses affaires... où l’on brasse les hommes à pleines foules... et les millions à pleines mains... les millions des autres... hé ?... les travaux gigantesques... les ponts... les ports... les mines... les tramways... j’aime ça. C’est ma vie... 

À Phinck.

Crois-tu que nous allons les enfoncer, tes compatriotes, les Suisses... 

À Gruggh.

...et tes amis, les Allemands ?... Ils se proclament les Rois de l’Électricité... Eh bien... ils ne me connaissent pas encore... Regardez ce château... Il fut bâti par Louis XIV... Toute la Cour, toute la fripouille aristocratique... y défila en habits de soie et de velours... Ça les a bien avancés !... À qui appartient-il aujourd’hui... ce château royal ?... À un prince ?... Non... À un duc ? Non... À un prolétaire... à un socialiste...

GRUGGH et PHINCK.

À Isidore Lechat !...

ISIDORE.

La revanche du peuple... Ah ! Ah ! ah ! vive le peuple !...

À ce moment, l’intendant entre par la gauche, courant... Il s’arrête, timide... essoufflé... C’est un vieil homme, très rouge de figure, à cheveux grisonnants... à barbe presque blanche. Il a un veston de velours, des guêtres poudreuses. Et il porte en bandoulière une hachette de marquage, dans sa gaine de cuir jaune...


 

Scène VI

 

LES MÊMES, L’INTENDANT

 

ISIDORE, allant à l’intendant.

Ah ! tu te décides... enfin ?... Et pourquoi n’étais-tu pas là à mon arrivée ?...

L’INTENDANT, encore essoufflé et balbutiant.

Excusez mon retard, monsieur... J’étais allé au marquage des chênes, dans la vente de la Faudière.

ISIDORE.

Il n’y a pas de marquage qui tienne... il n’y a rien qui tienne... Tu dois être là, à ton poste... quand j’arrive... Que ce soit la dernière fois... Compris, hein ?... 

Il le regarde des pieds à la tête, narquois.

...Dis donc... c’est par chic... que tu as ton chapeau... sur la tête ?... 

L’intendant enlève son chapeau.

...Non... mais, tu sais... ne te gêne pas... Si c’est dans ton monde que les serviteurs apprennent à parler à leurs maîtres le chapeau sur la tête... très bien... 

Se tournant vers le groupe.

...Je vous présente le vicomte de la Fontenelle... mon intendant... encore un noble... Il a eu des malheurs... les femmes... les chevaux... le baccarat... et voilà !...

L’INTENDANT, il fait un geste violent... sa main se lève.

Monsieur !...

Isidore le fixe durement. L’intendant se tait, sa main retombe.

ISIDORE.

C’est bien... 

Ricanant.

...Allons... remets ton chapeau, vieux chouan... et même ta couronne... si tu ne l’as pas vendue avec le reste... 

L’intendant, partagé entre l’humiliation et la révolte, finit par remettre son chapeau sur la tête. Moment pénible. Tous sont gênés... On voit que Germaine se dompte pour ne pas éclater. Isidore s’assied, près de la table, dans un fauteuil, les jambes croisées. Les deux ingénieurs s’éloignent et causent entre eux.

Qu’est-ce qu’il y a de nouveau, aujourd’hui ?

L’INTENDANT, la gorge encore serrée.

Hippolyte Gouin, votre fermier de Villejeu... est venu demander un nouveau délai... de deux mois, pour achever de payer son fermage...

ISIDORE.

Pas un jour... L’huissier... demain...

L’INTENDANT.

C’est un brave homme... Il est très malheureux... Je me permets de...

ISIDORE, interrompant avec un mauvais regard.

Quoi ?... 

Silence de l’intendant.

...Ensuite ?...

L’INTENDANT.

Je n’ai pu régler le jardinier... Il n’accepte pas que vous lui reteniez ses huit jours...

ISIDORE.

Il n’accepte pas ?... Vraiment ?... Un imbécile qui ne sait même pas faire pousser des petits pois... et qui se permet... d’avoir des enfants... chez moi... sans mon consentement ?... Le juge de paix le règlera... Ah ! on m’envoie demain... un nouveau jardinier... Tu l’installeras... Et puis ?... Dépêchons... dépêchons...

L’INTENDANT.

J’ai vu le peintre... Il est furieux... Il prétend que c’est vous, monsieur, qui l’avez chargé de dire au serrurier qu’il dépose les sonnettes du grand pavillon...

ISIDORE.

A-t-il un ordre écrit... signé de moi ?... Non ?... Qu’il me fiche la paix... et qu’il sache ceci... 

Avec emphase.

...ce que je dis ne vaut rien ; il n’y a de bon que ce que j’écris... Il en rabattra, M. le peintre... Et puis ?

L’INTENDANT.

J’ai livré le fourrage, ainsi que vous l’avez prescrit...

ISIDORE, plus bas.

La luzerne échauffée ?

L’INTENDANT.

On l’a répartie, judicieusement, parmi la bonne...

ISIDORE.

Très bien... Pas de braconniers, aujourd’hui ?

L’INTENDANT.

Pas que je sache... Les gardes ne sont pas venus au rapport...

ISIDORE.

Pourquoi ?... Qu’est-ce qu’ils fichent ?...

L’INTENDANT, montrant sa montre.

Il n’est pas encore sept heures, monsieur... Pourtant... je crois qu’on a pris la mère Motteau en train de ramasser du bois mort...

ISIDORE.

Dans le parc réservé ?

L’INTENDANT.

Non, monsieur, dans le grand parc...

ISIDORE.

Ah ! ah !... Alors les clôtures... les ronces artificielles... les piquets de fer... elle s’imagine que c’est pour les escargots ?... On a dressé procès-verbal... je pense ?...

L’INTENDANT.

Je ne crois pas, monsieur...

ISIDORE.

Et pourquoi ?...

L’INTENDANT.

C’est une coutume, monsieur... On perdrait son procès...

MADAME LECHAT, poussée par Germaine, qui est derrière sa mère.

Mais, mon ami, les pauvres ont le droit, partout, de ramasser le bois mort...

ISIDORE.

Le droit... le droit... D’abord, les pauvres n’ont aucun droit... Et quand même ils l’auraient, ce droit absurde, je ne veux pas que, sous prétexte de ramasser du bois mort, les vagabonds s’introduisent chez moi... pour tendre des collets... couper mes jeunes baliveaux... dévaster mes taillis. Il faut que cela finisse... C’est inouï, en vérité !... Les pauvres... on dirait que tout, maintenant, leur appartient... Ce sont eux qui sont les vrais propriétaires... Démocrate ?... Personne ne l’est plus que moi... Mais je ne suis pas, non plus, un jobard... 

À sa femme.

...Est-ce qu’on ne leur distribue pas du pain, ici, le samedi ?

MADAME LECHAT.

Certainement...

ISIDORE, bousculant les menus ouvrages dans la corbeille.

Est-ce que tu ne passes pas ta vie... est-ce que tu ne te crèves pas les yeux à leur tricoter des gilets... des bonnets... des bas... est-ce que je sais ?

MADAME LECHAT.

Ça... c’est vrai !...

ISIDORE.

Eh bien, alors... S’ils veulent se chauffer... il y a du charbon de terre... 

Il se lève et marche. À l’intendant

...Quand on la repincera, cette vieille sorcière... qu’on me l’amène... Tu entends ?... Je lui donnerai une leçon, moi... une bonne leçon... 

Il se frotte les mains.

...C’est tout ?

L’INTENDANT.

M. le marquis de Porcellet est venu tantôt...

ISIDORE, triomphant.

Ah ! ah !... M. le marquis a daigné venir... ici... lui-même... de sa propre personne ?... Pas possible ?... Il n’a donc plus le sou, monsieur le marquis ?

L’INTENDANT.

Il désirait vous voir... demain... il a insisté...

ISIDORE.

Bigre !... Cela presse, alors ?... Téléphone-lui que je l’attends demain... à deux heures... Et prépare-moi son dossier... 

Il se frotte les mains.

...Nous allons rire.

L’INTENDANT.

Il y a aussi la vache...

ISIDORE.

Ah ! sapristi !... Tu aurais pu commencer par là... Comment va-t-elle ?

L’INTENDANT.

Très mal.

ISIDORE.

Qu’est-ce que tu me chantes ?

L’INTENDANT.

Le vétérinaire, qui l’a examinée... longuement... affirme qu’elle a une pneumonie infectieuse... et qu’elle est perdue...

ISIDORE, avec éclat.

Une vache de dix-huit cents francs !... Est-ce qu’il est fou ?... Allons donc... allons donc !... c’est un imbécile que ton vétérinaire... Tu me feras le plaisir d’aller chercher le rebouteux de Marécourt... En attendant... je vais voir cela moi-même... 

Aux amis.

Vous permettez ?... Deux minutes seulement...

PHINCK.

Faites donc...

GRUGGH.

Je vous en prie...

ISIDORE.

Garraud ?...

LUCIEN.

Monsieur !...

ISIDORE.

Venez avec moi... Nous parlerons en chemin... 

À l’intendant.

Toi... file devant... Allons... oust !... monsieur le comte... 

L’intendant sort.

...Deux minutes... je suis à vous... 

Par gestes, il leur recommande de ne pas faire attention à ce que dira sa femme.

...Quant à l’engrais... mon cher garçon...

Il sort avec Lucien.

VOIX, dans la coulisse.

Vive le citoyen Isidore Lechat !...

ISIDORE, de la coulisse.

Mais fichez-moi la paix !... Un homme n’est rien... C’est l’idée...

Les voix vont se perdant au loin.

MADAME LECHAT, à Phinck et à Gruggh, un peu ahuris... Après un silence.

Un grand enfant !...

 

 

Scène VII

 

MADAME LECHAT, GERMAINE, GRUGGH, PHINCK

 

Durant toute la scène avec l’intendant, Germaine s’est montrée plus agitée... Tantôt de la gêne... tantôt de la révolte... Toujours une sorte d’irritation douloureuse qu’elle ne parvenait pas à maîtriser... Son père parti, elle se dirige vers la table, reprend divers petits objets qu’elle avait apportés.

GERMAINE, à sa mère.

Permets-moi de me retirer dans ma chambre... Je suis un peu étourdie... Je ne me sens pas bien...

MADAME LECHAT.

Qu’est-ce que tu as ?... Tu ne dîneras pas ?

GERMAINE.

Non... Je me sens souffrante...

MADAME LECHAT, haussant un peu les épaules.

Eh bien... va !...

GERMAINE, saluant légèrement Gruggh et Phinck.

Je vous demande pardon, messieurs...

PHINCK.

Je vous en prie, mademoiselle...

GRUGGH.

Désolé... vraiment...

Germaine monte les marches du perron... et disparaît.


 

Scène VIII

 

MADAME LECHAT, GRUGGH, PHINCK

 

GRUGGH.

Rien de grave, j’espère ?

MADAME LECHAT.

Non... non...

PHINCK.

Un peu de migraine... sans doute ?

MADAME LECHAT.

C’est cela...

PHINCK.

Quelle charmante jeune fille !...

GRUGGH.

Et sérieuse !...

MADAME LECHAT.

Elle ne parle pas beaucoup, c’est vrai... Mais asseyez-vous donc, messieurs... Je suis honteuse... Avec sa manie de bavarder... de s’agiter... Isidore vous a tenus debout... si longtemps...

PHINCK.

Du tout... du tout... 

Ils prennent des sièges et s’assoient.

...Ah !... M. Lechat est un homme heureux...

MADAME LECHAT, mélancolique.

Trop... trop...

PHINCK.

Par exemple... Tout lui réussit... affaires... famille... situation sociale... 

D’un geste qui embrasse le château... le parc et, au loin, l’horizon.

Vous avez là, madame... une propriété magnifique...

GRUGGH.

Extraordinaire... Ces constructions... ces avenues... ce parc... Jamais je n’ai rien vu de si imposant et de si beau... Alors c’est vraiment du Louis XIV ?

MADAME LECHAT.

On le dit...

GRUGGH.

C’est merveilleux !...

MADAME LECHAT, avec découragement.

C’est trop grand... Je ne peux pas m’habituer dans de si grandes bâtisses... Je m’y perds...

PHINCK.

Oh !...

MADAME LECHAT.

Je vous assure... Et l’entretien... les domestiques... les mille détails de surveillance et d’administration à quoi vous oblige une telle maison... 

Soupirant.

Si vous saviez quel cassement de tête !... C’est bien lourd, allez... c’est trop lourd pour moi... 

Triste et hochant la tête.

Voyez-vous, messieurs, cela nous est arrivé... trop tard...

GRUGGH.

Qu’est-ce que vous dites là ?

PHINCK.

Vous êtes trop modeste. Moi, je serais très fier d’avoir conquis tout cela par mon travail, par mes mérites... C’est admirable, au contraire...

MADAME LECHAT.

Non... non... Il faut naître là-dedans... ou y venir très jeune... À nos âges... les habitudes sont prises ; on ne peut plus en changer... C’est drôle... je ne me fais pas l’effet d’être chez moi... ici... Il me semble toujours que je suis en voyage... à l’hôtel, dans un pays étranger...

GRUGGH, riant.

Ah ! ah !

MADAME LECHAT.

Mais oui... Dehors... mon Dieu... c’est supportable... Après tout... ce ne sont que des arbres... des pelouses... des fleurs... Mais... dans les salons... dans les chambres... il y a partout... sur les murs... de grands portraits... des princesses avec des toilettes intimidantes... des espèces de militaires... avec des armures... Je ne peux pas me faire à leurs regards... Quand je passe près d’eux... ils ont l’air de se dire : « Quelle est donc cette grosse bonne femme... qui n’est pas d’ici et que nous ne connaissons point ? » 

Balançant la tête très mélancoliquement.

...C’est vrai pourtant !...

GRUGGH.

Vous n’êtes pas juste envers vous-même... envers votre bonheur...

MADAME LECHAT.

Mon bonheur... mon bonheur !...

PHINCK.

Certainement... D’ailleurs, une brave femme est à sa place partout...

MADAME LECHAT.

Vous êtes bien aimable... monsieur... Mais non... voyez-vous... je sens que ça ne me convient pas... Moi... une petite maison... avec une petite bonne et un petit jardin... voilà ce qu’il m’eût fallu... Si encore mon mari était comme tout le monde... qu’il se contentât de jouir en paix de ce qu’il a !... Je vous le demande... est-ce raisonnable à lui, qui a de si grosses affaires à Paris... des entreprises de toutes sortes... la Bourse... un journal... Dieu sait quoi !... qui ne vient ici que le soir, et l’été seulement ?... Le coulage est forcé... C’est ceci... c’est cela... des machines qui ne marchent point... des expériences qui ratent... Sans compter tout un personnel énorme... et qui nous dévore... L’argent file... allez !... ce n’est rien que de le dire...

GRUGGH.

Mais puisque c’est le plaisir de M. Lechat...

MADAME LECHAT.

Un plaisir qui coûte de l’argent, au lieu d’en rapporter... ça n’est plus un plaisir... Qu’est-ce que vous voulez ?... c’est comme ça...

GRUGGH.

Enfin, la situation de M. Lechat, déjà si énorme, va encore se développer considérablement... quand il sera nommé député.

PHINCK.

C’est très... très important pour ses affaires.

MADAME LECHAT.

Nommé ! nommé !

GRUGGH.

Une chose sûre !... il nous l’a dit.

MADAME LECHAT.

Ah ! parbleu... Il vous en dira bien d’autres... C’est la troisième fois, messieurs, qu’il se présente... 

Soupirant.

...J’en tremble déjà... Et quel tintouin, mon Dieu !... Et si vous saviez...

Isidore rentre, suivi de Lucien.

 

 

Scène IX

 

ISIDORE, LUCIEN, MADAME LECHAT, PHINCK, GRUGGH

 

ISIDORE, ses regards vont de Mme Lechat à ses invités.

Ah ! je vous y prends, mes gaillards... en train de potiner sur mon compte... Avez-vous dû en raconter des histoires ?...

MADAME LECHAT.

La vache ?...

ISIDORE, se frottant les mains.

Ce n’est rien... parbleu !... Une forte bouteille de rhum, et il n’y paraîtra plus... n’est-ce pas, Garraud ?

Lucien exprime des réserves silencieuses.

MADAME LECHAT.

Du rhum à une vache ?... tu veux donc qu’elle crève tout de suite ?...

ISIDORE.

Allons, allons... tu n’entends rien à l’élevage, ma bonne... Tiens... où est Germaine ?

MADAME LECHAT.

Germaine est rentrée dans sa chambre... Elle se disait souffrante...

ISIDORE.

Des vapeurs... encore ?... Ah ! les intellectuelles... voilà bien les intellectuelles ! 

En passant près de la chaise longue, il aperçoit le livre de Germaine, le prend... le regarde... le fait sauter.

La lecture... parbleu !... toujours la lecture... Et des vers !... On se monte la tête... on s’abîme l’estomac avec un tas de stupidités... 

Il laisse retomber la lèvre avec un dégoût comique. À Phinck.

Les vers... Lamartine... Hugo... Musset... sais-tu ce que c’est ?

PHINCK.

Mais... des vers...

ISIDORE.

Des crottes de bique... 

Ils rient.

Est-ce que tu lis, toi ?

PHINCK.

Le cours de la Bourse... les indicateurs de chemins de fer...

ISIDORE.

Bravo !... 

À Gruggh.

Et toi !...

GRUGGH.

De temps en temps... en wagon... des histoires détachées... je ne déteste pas...

ISIDORE, lui tapant sur l’épaule.

Poète... va !... Eh bien... moi... mes enfants... je ne lis jamais... Jamais, je n’ai rien lu... C’est mon orgueil, à moi... Et cela n’empêche pas que je suis Isidore Lechat... châtelain de Vauperdu... riche à cinquante millions... et que je possède un journal... où je dirige l’opinion politique, littéraire, philosophique... et tout le bataclan... 

Il marche agité, glorieux, se frottant les mains et s’arrête au fond du théâtre... Là, il regarde autour de lui... les pouces, maintenant, dans les entournures de son gilet... son visage s’épanouit.

Phinck !... Et toi... ta... ta... ta...

Il cherche le nom.

GRUGGH.

Gruggh... Wilhelm Gruggh !

ISIDORE.

Gruggh... c’est vrai... Je ne puis me mettre ce diable de nom dans la tête... Venez ici... tous les deux... 

D’un geste large, énorme, il embrasse tout l’horizon.

Qu’est-ce que vous dites de mon point de vue ?...

PHINCK.

Superbe !...

GRUGGH.

Nous l’admirions... tout à l’heure... avec Mme Lechat...

ISIDORE, bas.

Ma femme ?... Est-ce qu’elle sait ?... Elle n’a pas d’usage ! 

Haut.

Tout ce que vous voyez... à droite... à gauche... devant vous... derrière vous... tous ces champs... toutes ces prairies... et... tenez... là-bas... cette rivière... avec ce grand moulin... et... au fond... sur les coteaux... tous ces bois !... Eh bien... tout cela est à moi... Et encore vous ne voyez rien... J’ai sept mille hectares... Je suis sur deux départements, huit chefs-lieux de canton et vingt-quatre communes... J’ai quatre cent dix-neuf champs et herbages... y compris mes réserves... Mais vous verrez bien mieux tout cela... sur mon plan... Garraud ?...

LUCIEN.

Monsieur !...

ISIDORE.

Soyez gentil... Allez me chercher mon plan dans l’antichambre... à gauche... sur la console de Marie-Antoinette... à côté du héron royal... 

Lucien monte le perron. À ses invités.

...tué par moi le 5 décembre 1898... dans ma prairie du Valdieu... Car il y a de tout ici... et tout est royal... 

Ils redescendent sur le devant de la scène.

Il faut huit heures... pour faire le tour de ma propriété... Mais vous verrez bien mieux tout cela sur mon plan... Vous verrez aussi... demain... mes soixante vaches laitières... mes cent trente bœufs nivernais et cotentins... vous verrez mes drainages... mes pépinières... mes viviers... mes bergeries... vous verrez tout...

PHINCK.

Est-ce que vous avez aussi beaucoup de gibier ?...

ISIDORE.

Énormément... Mais à part les perdreaux et les faisans... il n’y plus un seul oiseau sur toute l’étendue de mon domaine...

PHINCK.

Ah !... C’est fâcheux...

ISIDORE.

Comment... fâcheux ?... Tu ne sais donc pas que les oiseaux sont les pires ennemis de l’agriculture ?... Des vandales... Mais je suis plus malin qu’eux... je les fais tous tuer. Je paie deux sous le moineau mort, trois sous le rouge-gorge et le verdier... cinq sous la fauvette... six sous le chardonneret et le rossignol... car ils sont très rares... Au printemps... je donne vingt sous d’un nid avec ses œufs... Ils m’arrivent de plus de dix lieues... à la ronde... Si cela se propage... dans quelques années... j’aurai détruit tous les oiseaux de France... 

Il se frotte les mains.

Vous allez en voir, des choses ici... mes gaillards...

PHINCK, désignant un point, dans l’allée, à gauche.

Mais, pardon ! je ne me trompe pas ?

ISIDORE.

Quoi ?

PHINCK.

Un oiseau !

ISIDORE, haussant les épaules.

Farceur !

PHINCK.

Du tout ! J’ai bien vu un oiseau... là... dans l’allée... Mais oui... tenez !

ISIDORE.

Un rouge-gorge... C’est, ma foi, vrai... Ah ! le salaud ! 

Lucien rentre avec le plan roulé.

Par ici... là... sur la table... 

Isidore prend le plan des mains de Lucien... le pose sur la table... le déplie.

Regardez-moi ce plan... 

Tous les trois, la tête penchée... ils regardent... et suivent la main d’Isidore qui va, vient et trace sur le plan toutes les figures possibles de géométrie.

C’est beau, hein ? Mes champs... mes herbages... mes forêts... vous les voyez comme si vous vous promeniez dedans, la canne à la main... Attention ! Ces carrés rouges... ce sont mes vingt métairies... Ça, jaune, avec des barres noires... mes réserves !... Tenez... la prairie où j’ai tué le héron royal...

PHINCK.

Qu’est-ce que c’est que cette... chose... vert d’eau ?...

ISIDORE.

Mon étang de Culoisel... où... comme les rois de France à Fontainebleau... j’entretiens des carpes grosses ainsi que des baleines... cent quatorze hectares... Suis-moi bien... Ça...

MADAME LECHAT.

Tu fatigues ces messieurs... ces messieurs voudraient peut-être aller dans leurs chambres... avant le dîner ?

ISIDORE.

Je vous fatigue... moi... avec ce plan ?...

GRUGGH.

Nullement... nullement...

ISIDORE, bas.

Elle n’a pas d’usage... 

Haut, à Phinck.

Veux-tu te débarrasser de ton chapeau ?... Il te gêne pour voir... 

Il prend le chapeau de Phinck et le dépose sur la table.

...Regarde, ce grand espace tout blanc... qui s’enclave, à droite... dans ma propriété ?... Ah ! Ah ! c’est le Porcellet... la terre du marquis de Porcellet... une espèce de panier percé... un vieux fêtard, à qui j’ai prêté douze cent mille francs... sur bonnes hypothèques... Ce serait beau d’avoir ça... hein... Vauperdu et Porcellet, réunis... en un seul domaine ?...

PHINCK.

Fichtre !...

ISIDORE.

Eh bien... c’est fait... mes enfants... Du moins ce sera fait demain... Demain... vous verrez comment Isidore Lechat... ici présent... les fait marcher... les vieux marcheurs de la noblesse... Nous allons rire !...

MADAME LECHAT.

Encore de la terre... encore un château ! Tu n’en as donc pas assez, mon Dieu ? Et tu veux que je devienne tout à fait folle ?

ISIDORE, haussant les épaules.

Est-ce malheureux ?... tu te plains toujours !...

PHINCK.

Mais... qu’est-ce que c’est que tous ces petits bonshommes... multicolores... qui sautillent et gambadent dans chacune des divisions du plan !...

ISIDORE.

Tu ne devines pas ?

PHINCK.

Non !...

ISIDORE.

Mon portrait... À la loupe... il est très ressemblant !... Une idée... ça ?... On voit tout de suite... que cette propriété n’appartient pas à un mufle !... 

Il suit... avec son doigt... tous les méandres des lignes.

...Tenez... ce petit losange violet... ma distillerie... où j’ai fait installer un laboratoire dernier modèle... 

Il se tourne vers Lucien.

Et voici mon chimiste... charmant garçon... savant d’avenir... avec qui... je fais... en ce moment... des expériences épatantes de... de... Garraud !

LUCIEN.

Monsieur !

ISIDORE.

Comment appelez-vous les expériences que je fais en ce moment ?

LUCIEN.

Des expériences de biologie végétale.

ISIDORE.

C’est ça !... de biologie végétale. Pas ordinaire, hein ?... Faut-il leur expliquer... ma découverte !... Allons-y !... 

Il roule le plan et gesticule avec.

Je ne suis pas un agriculteur, moi... je suis... saisissez bien la différence... un agronome... Cela veut dire que je cultive en homme intelligent... en économiste, en penseur moderne... Alors ?... Le blé... l’orge... l’avoine... c’est fini... on n’en veut plus... ça ne se vend plus... Il faut autre chose... Le progrès marche, sapristi !... les besoins augmentent et se transforment... Et ce n’est pas une raison parce que le monde est arriéré et routinier... pour que moi, Isidore Lechat... agronome socialiste... économiste révolutionnaire... je le sois aussi... Donc, suivez-moi : je sème du riz... je plante du thé... du café... de la canne à sucre...

Phinck et Gruggh paraissent légèrement ahuris.

MADAME LECHAT, haussant les épaules.

Voilà !

ISIDORE, à sa femme.

Voilà, quoi ? Occupe-toi de ton ouvrage... 

Plus catégorique.

...De la canne à sucre... 

Après un temps, aux ingénieurs.

...Et vous... vous n’avez pas l’air de comprendre ?...

MADAME LECHAT.

Mon ami... je t’en prie !

ISIDORE.

Ah ! laisse-moi tranquille... Est-ce que les femmes entendent quelque chose aux grandes questions sociales ? C’est pourtant très simple. Avec mon système... non seulement j’arrache l’agriculture à la routine... mais je supprime les colonies... par conséquent... la guerre... Plus d’expéditions lointaines et coûteuses... plus de conquêtes meurtrières... les colonies chez soi !... 

Il se frotte les mains en riant.

L’Inde... la Chine... l’Afrique... le Tonkin... Madagascar... chez soi ! Vous êtes renversés, avouez-le ? Vous n’auriez pas trouvé cela, vous autres ?...

PHINCK.

Dame ! au premier abord...

GRUGGH.

Ça étonne un peu...

ISIDORE.

Comme toutes les grandes découvertes... Et puis l’on s’y fait... Oh ! je connais l’objection... Ça ne poussera pas... Eh bien... nous verrons... 

Orgueilleux et féroce.

Tout ce que j’ai voulu... je l’ai réalisé... J’ai voulu être riche... je le suis... J’ai voulu ce château... je l’ai... Je veux Porcellet... je l’aurai... Je veux que la canne à sucre pousse ici chez moi... elle poussera... N’est ce pas, Garraud ? Mais si... mais si... Question d’engrais... Et je suis tellement sûr qu’elle poussera... que c’est sur ce terrain économique, scientifique, humanitaire... que je pose ma candidature aux prochaines élections... Non... mais voyez-vous sur tous les murs de ma circonscription... ces affiches ?... Isidore Lechat... agronome socialiste... néocolonial... anticlérical...

MADAME LECHAT, d’une voix glapissante.

Six cents voix !...

ISIDORE.

Qu’est-ce que tu chantes ?

MADAME LECHAT.

Six cents voix qui te coûteront six cent mille francs, comme toujours... 

Se montant.

Anticlérical, toi ?... Mais dès que tu as le moindre bobo... vite... vite... un prêtre... 

À Gruggh et à Phinck.

Si on l’écoutait... ce pauvre M. le curé serait ici, tout le temps, en train de l’administrer... Oui... va... va... six cents voix !...

ISIDORE, riant d’une façon grinçante et poussant Gruggh et Phinck au fond du théâtre.

Ah !... Ah !... Elle est drôle... Elle ne sait pas ce qu’elle dit... C’est pour rire... Elle radote... Et les curés... et les royalistes... ah ! sacré mâtin... ils verront de quel bois je les chauffe !... 

Premier coup de cloche du dîner.

...Allons dîner !...

Il revient sur le devant de la scène... Mme Lechat prend le bras de Phinck, avec qui elle monte le perron.

MADAME LECHAT.

C’est bien la peine que nous ayons le téléphone... Et il invite... il invite... sans prévenir.

ISIDORE, prenant le bras de Gruggh... Avec pitié.

Excuse-la... elle n’a pas d’usage...

À ce moment arrivent cérémonieusement, en cortège, sept invités...

 

 

Scène X

 

ISIDORE, LUCIEN, MADAME LECHAT, PHINCK, GRUGGH, puis LE JUGE DE PAIX et SA FEMME, LE DOCTEUR et SA FEMME, LE PERCEPTEUR et SA FEMME, UN CAPITAINE RETRAITÉ

 

MADAME LECHAT, les yeux ronds, consternée.

Qu’est-ce que c’est que tous ces gens-là ?

ISIDORE, se frappant le front.

Tiens ! mais c’est vrai... Les gens de Marécourt... Ah ! sapristi ! Je les avais invités... Je ne te l’ai donc pas dit ?

MADAME LECHAT, complètement ahurie.

Tu les as invités ?

ISIDORE.

Ma foi, oui !

MADAME LECHAT.

Tu n’y penses pas ?... Mais je ne peux pas les recevoir.

ISIDORE.

Allons ! allons !

MADAME LECHAT, redescendant précipitamment le perron.

Comment veux-tu que je donne à manger à tous ces gens-là ?

ISIDORE.

Des électeurs... des amis...

Il se précipite au-devant des invités, serre la main de chacun bruyamment.

MADAME LECHAT, effondrée.

Mon Dieu !

Elle les regarde venir vers elle avec une expression d’hébétude.

ISIDORE, allant toujours de l’un à l’autre.

Mon cher docteur... mon cher juge de paix... Madame...

LE JUGE DE PAIX.

Nous sommes un peu en retard.

ISIDORE.

Mais non... mais non... nous avançons beaucoup...

LA FEMME DU JUGE DE PAIX, à Mme Lechat.

Chère madame, nous nous sommes fait attendre...

LA FEMME DU DOCTEUR.

Excusez-nous... Cet omnibus qui n’en finissait pas !...

Protestations, politesse... Isidore s’agite, prodigue toujours des poignées de main... administre des tapes sur l’épaule.

ISIDORE, au capitaine.

Eh bien... capitaine... ces rhumatismes ?

LE CAPITAINE.

Ne m’en parlez pas ! 

Il essaye de faire manœuvrer son genou.

Oh ! sacristi !

ISIDORE.

Du sandow ! capitaine... du sandow. Ah ! j’ai vu le ministre de la Guerre.

LE CAPITAINE.

Eh bien ?

ISIDORE.

Eh bien, voilà... 

Il entraîne le capitaine. En passant devant le percepteur.

Ah ! dites donc, j’ai vu le ministre des Finances.

LE PERCEPTEUR.

Eh bien ?

ISIDORE.

Eh bien, voilà... 

Il entraîne aussi le percepteur.

Les dames s’agitent toujours autour de Mme Lechat. Le juge de paix et le docteur causent avec Lucien. Durant ce brouhaha... Gruggh et Phinck se sont mis à l’écart.

GRUGGH.

Mais c’est une brute...

PHINCK.

Peut-être...

GRUGGH.

Un fou... Je crois que nous en aurons facilement tout ce que nous voudrons.

PHINCK.

Savoir... Il faut quelquefois se méfier de ces fous-là... Regardez son œil... il est terrible...

GRUGGH.

Allons donc !

PHINCK.

Méfions-nous. J’en connais quelques-uns de ce gabarit... ce sont les plus dangereux.

GRUGGH.

Vous serez toujours le même... Pas d’estomac...

PHINCK.

Et vous... pas de coup d’œil... Mais regardez-le...

GRUGGH.

Un homme incapable de se faire nommer député... avec de l’argent ?

PHINCK.

Un homme capable de nous rouler...

GRUGGH.

Je voudrais vois ça !

ISIDORE, dans un groupe, au fond du théâtre.

Le duc de Maugis... Un grand serin... Il est nettoyé.

Rires.

MADAME LECHAT, encore toute troublée, aux personnes qui l’entourent.

Excusez-nous... nous avons un tout petit dîner.

ISIDORE, revenu dans le groupe.

Un petit dîner entre soi... un petit dîner de famille.

LA FEMME DU DOCTEUR.

Ce sont les meilleurs...

MADAME LECHAT.

Encore faut-il...

ISIDORE.

C’est bon... c’est bon ! Ces dames ne viennent pas pour manger... Elles viennent pour passer quelques instants avec toi. 

À Lucien, qui vient prendre congé.

Alors, vous ne restez pas à dîner ?

LUCIEN.

Merci, monsieur.

ISIDORE.

Ah ! ah ! ses petites farces... ce soir ?... C’est de votre âge... Mais l’engrais... mon cher garçon... l’engrais... pensez-y... et marchez... 

Second coup de cloche.

Le bras aux dames !

Les valets de pied se présentent au perron et se rangent de chaque côté cérémonieusement.

Cortège... politesse... minauderies...

MADAME LECHAT, montant le perron au bras du juge de paix.

Croiriez-vous que je ne puis obtenir de mon mari... qu’il me téléphone !

LE JUGE DE PAIX.

M. Lechat a tant d’occupations !

ISIDORE, il ferme la marche au bras de la femme du juge de paix, derrière le percepteur, qui, interpellé par Isidore, se retourne.

Il y a dans le Petit tricolore de ce soir un fameux article... un éreintement du blé. Je vous le recommande. 

À la femme du juge de paix.

Il est du petit Rampon, que vous avez vu ici... je crois...

LA FEMME DU JUGE DE PAIX.

M. Rampon ?... un petit blond qui est si drôle ?

ISIDORE.

Oui...

LA FEMME DU JUGE DE PAIX.

Qui imite Sarah Bernhard ?...

ISIDORE.

C’est ça !...

LA FEMME DU JUGE DE PAIX.

Et qui joue du piano... avec le pied... avec le nez ?

ISIDORE.

Avec tout... Précisément... Il signe : Parsifal... Charmant garçon... Et un fameux économiste !...

Ils disparaissent.

 

 

Scène XI

 

LUCIEN, puis GERMAINE, puis DEUX DOMESTIQUES

 

Lucien est resté sur la scène. Le jour a un peu baissé... Les torchères du perron sont allumées. Il regarde vers le château. Au moment où il se décide à partir, Germaine débouche vivement à l’angle du château... derrière le perron. Elle court vers Lucien.

GERMAINE.

C’est toi ?... 

Lucien revient vivement vers Germaine.

Toi, enfin !... J’ai cru qu’ils n’en finiraient jamais de s’en aller... 

Elle se jette dans ses bras.

Lucien... mon cher Lucien !...

LUCIEN, étreignant Germaine.

Ma petite Germaine !... J’étais si malheureux... si inquiet de ne plus te revoir... Regarde-moi... regarde-moi bien... 

Il lui prend la tête.

...Tu n’es pas malade ?...

GERMAINE, reposant sa tête sur l’épaule de Lucien et s’y caressant.

Non... non...

LUCIEN.

Tu as pleuré ?...

GERMAINE.

Non... non... je t’assure...

LUCIEN.

Pourquoi es-tu partie tout à l’heure ?...

GERMAINE, avec un soupir.

Je ne pouvais plus... Je n’étais plus maîtresse de moi... Ces scènes me font trop mal... cette vie me tue... J’étouffe de honte... de colère, de révolte dans cette maison où chaque jour, chaque minute se comptent par une injustice et par un malheur, quand ce n’est pas par un véritable crime... Je ne peux plus... 

Avec un plus gros soupir.

Je ne peux plus...

LUCIEN, regardant autour de lui.

Fais attention... On pourrait nous voir... nous entendre...

GERMAINE.

Ah ! grand Dieu !... qu’on m’entende... Qu’est-ce que cela fait... et qu’est-ce que cela te fait ? 

Avec une agitation nerveuse.

...Au point où nous en sommes, va !

LUCIEN, très doux, très tendre.

Calme-toi, ma chérie... je t’en conjure !...

GERMAINE, plus frémissante.

Mais comment ?... 

Un temps.

Oui... oui... tu es là, maintenant... C’est doux... 

Elle se pelotonne contre Lucien, qui l’attire et qui s’est accolé à la gaine de marbre.

C’est bon... 

Un temps.

Tu ne peux pas savoir comme cela me fait du bien, comme cela me réchauffe que tu sois là, près de moi... contre moi... et que tu me parles... et que tu me berces... 

Un temps.

Tu vois, je ne suis plus nerveuse, agitée... je ne suis plus triste... je suis contente...

Un temps.

...très... très... contente... 

D’une voix suppliante.

Si tu voulais... 

D’une voix encore plus pénétrée.

Ah ! si tu voulais... 

Elle le regarde fixement... Avec passion.

...Lucien...

LUCIEN.

Chère Germaine !

GERMAINE.

Emmène-moi d’ici... arrache-moi d’ici... 

Mouvement de Lucien.

Oui... oui... je t’en prie... par pitié !... la misère avec toi... la misère loin... loin d’ici... Ah ! quelle délivrance !

LUCIEN.

Prends garde !

Un domestique descendant le perron vient chercher quelque chose oublié par Mme Lechat... Il trouve un châle sur la table et l’emporte... Pendant ce temps, Germaine et Lucien se sont dissimulés sous les arbres. Le domestique parti, ils reviennent... traversent la scène, enlacés, et disparaissent à gauche, lentement, silencieusement, comme des ombres.

 

 

ACTE II

 

Le lendemain matin.

Un petit salon Louis XVI richement meublé de meubles anciens, mais avec des détails qui choquent çà et là. Les murs du fond garnis de panneaux de soie ancienne... À gauche, grande porte ouverte sur un autre salon, également luxueux. Autre porte communiquant avec le cabinet d’Isidore Lechat. À droite, haute fenêtre donnant sur le parc qu’on aperçoit dans le soleil. Sur une console ancienne de grand prix, un Amour en terre cuite, outrageusement moderne, maniéré et ridicule, offrant une rose. À côté de bibelots très beaux, tout un bric-à-brac cher et hurlant. Sur les murs de droite et de gauche, des portraits anciens représentant des princesses et des seigneurs d’autrefois. Un portrait en pied d’Isidore Lechat, bien en évidence, flanqué de deux réflecteurs électriques.

 

 

Scène première

 

GERMAINE, L’INTENDANT

 

Au lever du rideau, Germaine est assise devant une table. Elle feuillette distraitement un livre illustré. Puis elle se lève, marche vers la fenêtre, regarde, agitée, impatiente, comme si elle attendait quelqu’un. L’intendant sort du cabinet d’Isidore, une serviette sous le bras. Il salue Germaine silencieusement, sans s’arrêter, se dirigeant vers la porte du fond.

GERMAINE.

Monsieur de la Fontenelle ?

L’INTENDANT.

Mademoiselle !...

GERMAINE.

Vous venez de chez mon père ?

L’INTENDANT.

Oui, mademoiselle...

GERMAINE.

Je le croyais sorti ?

L’INTENDANT.

Il sort, en effet, à l’instant même... par la galerie... Il va aux écuries, je pense...

GERMAINE.

Comment est-il, ce matin ?

L’INTENDANT.

Mais très bien... très joyeux...

GERMAINE.

Très joyeux !... Il ne vous a rien dit ?

L’INTENDANT.

Rien de particulier, mademoiselle. Il a longuement téléphoné... au sujet de ces deux ingénieurs. Nous avons ensuite parlé affaires...

Un petit silence.

GERMAINE.

Voulez-vous me rendre un service, monsieur de la Fontenelle ?

L’INTENDANT.

Avec le plus grand plaisir, mademoiselle.

GERMAINE.

Jules... le jardinier... a bien quitté Vauperdu ?

L’INTENDANT.

Hier soir...

GERMAINE.

Il ne reviendra plus ici ?

L’INTENDANT.

Je serais très étonné qu’il ne fût pas, demain matin, à la première heure, dans mon bureau... Ces pauvres diables... je les connais... leur résistance ne dure pas plus d’un jour...

GERMAINE, remettant une enveloppe à l’intendant.

Pouvez-vous vous charger de lui remettre ce peu d’argent ?

L’INTENDANT.

Certainement, mademoiselle...

GERMAINE.

Sans lui dire de qui il vient...

L’INTENDANT.

Il ne s’y trompera pas...

GERMAINE.

Vous rentrez au pavillon ?

L’INTENDANT.

Oui...

GERMAINE.

Est-ce que cela vous dérangerait de dire à M. Garraud que je désire lui parler ?

L’INTENDANT.

Nullement.

GERMAINE.

J’ai quelques renseignements à lui demander.

L’INTENDANT.

Vous savez, mademoiselle, que je suis tout à vous...

GERMAINE.

Je vous remercie... 

L’intendant salue et veut se retirer.

Monsieur de la Fontenelle ?... 

Un petit temps.

Il s’est passé hier soir... une scène extrêmement pénible... une scène atroce... 

L’intendant fait un geste comme pour la supplier de ne pas parler de cela.

Je vous en demande pardon...

Elle lui tend la main.

L’INTENDANT, très ému.

Oh ! mademoiselle !... 

Il prend la main de Germaine et la baise. Dans ce mouvement, il laisse tomber sa serviette, Germaine, vivement, la ramasse et la lui tend. Balbutiant.

Mad... moiselle !... Mademoiselle !...

GERMAINE.

Chacun son tour...

L’INTENDANT, bouleversé, la gorge serrée.

Je ne mérite pas vos bontés... mademoiselle... J’ai mal vécu... j’ai... j’ai... J’étais un être hors la vie... hors la société... quand j’ai rencontré votre père... Sans lui... que serais-je devenu ?... Et sans vous, mademoiselle... que deviendrais-je ici ?... 

Il essuie une larme.

Vous ne savez pas...

GERMAINE, lui coupant doucement la parole.

Vous êtes malheureux... c’est tout ce que je veux savoir de vous...

Phinck et Gruggh apparaissent à la porte du grand salon.


 

Scène II

 

GERMAINE, PHINCK, GRUGGH, L’INTENDANT

 

GRUGGH.

Excusez-nous, mademoiselle.

GERMAINE, avec une politesse un peu hautaine.

Vous cherchez mon père, messieurs ?

GRUGGH.

Oui, mademoiselle...

GERMAINE.

Mon père est sorti...

PHINCK.

Je vois avec plaisir que vous ne vous ressentez plus de votre indisposition d’hier.

GERMAINE.

Du tout. 

À l’intendant.

Monsieur de la Fontenelle... voulez-vous accompagner ces messieurs ?

Ils sortent.


 

Scène III

 

GERMAINE, puis MADAME LECHAT, puis UN DOMESTIQUE

 

Germaine recommence à marcher, toujours agitée, impatiente, extrêmement nerveuse. Entre Mme Lechat, en toilette de sortie... un livre de messe à la main.

MADAME LECHAT, de la porte.

Eh bien, Germaine ?... Tu n’es pas prête ?...

GERMAINE.

Prête ?

MADAME LECHAT, entrant tout à fait.

C’est l’heure.

GERMAINE.

L’heure de quoi ?...

MADAME LECHAT.

Mais l’heure d’aller à la messe...

Elle s’assied dans un fauteuil, achève de boutonner ses gants.

GERMAINE.

Je ne vais pas à la messe...

MADAME LECHAT.

Allons... bon !... Quelle est cette nouvelle fantaisie ?

GERMAINE.

Ce n’est là une chose nouvelle... ni fantaisiste... Je ne vais pas à la messe parce qu’il ne me plaît pas y aller...

MADAME LECHAT.

Ton père va être furieux... Tu sais qu’il tient beaucoup à ce que nous ne manquions pas la messe, en ce moment ?...

GERMAINE.

Je n’ai pas à savoir ce à quoi mon père tient ou ne tient pas... j’ai à suivre mon goût... Or, mon goût, c’est de rester ici ce matin...

MADAME LECHAT, avec découragement.

Voilà que ça recommence !...

GERMAINE.

Puisque mon père s’est mis, tout d’un coup, à tant aimer la messe... pourquoi n’y va-t-il pas, lui ?

MADAME LECHAT.

Puisqu’il est anticlérical, cette année... voyons... Seulement, il juge utile à ses affaires, à son élection surtout... que nous y allions, nous... Cela ne servira probablement pas à grand’chose. Mais enfin, on peut bien lui faire ce plaisir...

GERMAINE.

C’est charmant...

MADAME LECHAT.

C’est une combinaison... politique...

GERMAINE.

Eh bien... je n’en suis pas...

MADAME LECHAT.

Et puis... c’est une sortie... pour toi... une distraction. Tu n’en as pas déjà tant ici...

GERMAINE, sèchement.

Je n’ai pas besoin de distraction...

MADAME LECHAT, elle regarde sa fille avec tristesse.

En vérité, ma pauvre enfant... je ne sais pas ce qui se passe dans ta tête... depuis quelque temps... Mais il s’y passe sûrement quelque chose qui n’est pas bon... Tu es fiévreuse, agitée, de plus en plus agressive contre nous... Tu ne veux voir personne... Dès qu’il vient quelqu’un ici... tu lui brûles la politesse... et tu t’en vas... Comme c’est agréable pour nous !... On ne peut plus te parler... Tu as des mots qui font peur... Et tu t’étonnes qu’on soit, parfois, irrité contre toi... Moi... je me demande... il y a des moments où je me demande... si vraiment... tu n’es pas un peu folle ?... Enfin... voyons... qu’est-ce que tu as !

GERMAINE.

Je n’ai rien...

MADAME LECHAT.

Es-tu malade ?

GERMAINE.

Mais non...

MADAME LECHAT.

Si tu souffres de quelque chose... dis-le-moi... 

Plus lentement.

Je suis ta mère... après tout...

GERMAINE, la voix un peu moins sèche.

Je ne souffre de rien...

MADAME LECHAT.

Tu me désoles... On dirait, ma parole, qu’on te martyrise... qu’on te refuse tout... As-tu à te plaindre de quelqu’un ?...

GERMAINE.

Mais non... mais non...

MADAME LECHAT.

C’est incroyable... Tu es libre comme l’air, ici... Tu vas... tu viens... tu fais ce que tu veux... comme un garçon... Ce matin... encore... tu me demandes trois cents francs... Je te les donne... J’aurais pu exiger que tu me dises l’emploi... que tu en comptais faire... Eh ! bien, non... Je te les donne... comme ça... sans condition... Trouves-en beaucoup de mères qui agiraient de la sorte. Car, enfin... trois cents francs... c’est une somme... Et avec ta manie d’être charitable envers des gens... qui ne méritent pas qu’on s’intéresse a eux... Oui... oui... Enfin... qu’est-ce que tu veux !...

GERMAINE.

Je ne veux rien... Je t’en prie... maman... ne parlons pas de ça...

MADAME LECHAT.

Quel malheur, mon Dieu !... J’ai deux enfants... Un fils qui n’est jamais là... qui ne me cause que du tourment... Une fille dont l’esprit est sans cesse ailleurs... dont j’ignore tout de ses désirs et de sa pensée... et qui n’a jamais un sourire... une tendresse... pour moi... 

Avec un gros soupir.

C’est bien la peine d’être si riche !...

GERMAINE.

Mais... maman... ce n’est pas de ma faute...

MADAME LECHAT, hochant la tête.

C’est, sans doute, de la mienne... Je sais... oh ! je sais... je ne suis pas une femme supérieure, moi... Je ne peux pas parler avec toi de choses supérieures... de choses... comme vous en dites, sans doute, M. Garraud et toi...

GERMAINE, la voix un peu plus brève.

Maman... je t’en prie...

MADAME LECHAT.

On ne m’a pas élevée pour ça... C’est vrai... Je ne suis qu’une femme de bon sens... 

Un temps.

C’est moins flatteur dans la conversation... Ça vaut peut-être mieux dans la vie...

GERMAINE.

Mais, maman... il ne s’agit pas de tout cela...

MADAME LECHAT.

Oui... enfin !... Oh ! mon Dieu ! 

Elle se lève.

C’est bien décidé ?... Tu ne viens pas à la messe avec moi ?

GERMAINE.

Je t’assure... j’aime mieux rester...

MADAME LECHAT, subitement inquiète.

Mais alors ?... Il faut que je fasse changer la voiture... 

Elle sonne.

Tu vois comme tes caprices causent du dérangement à tout le monde... 

Un domestique entre.

Dites à l’écurie qu’on attelle le vieux coupé, et un seul cheval...

LE DOMESTIQUE.

Je venais justement prévenir madame que la voiture de madame était avancée...

MADAME LECHAT.

La victoria ?

LE DOMESTIQUE.

Oui... madame...

MADAME LECHAT.

À deux chevaux ?

LE DOMESTIQUE.

Oui... madame...

MADAME LECHAT.

Je n’en veux pas... Dites qu’on attelle le coupé... le vieux coupé...

LE DOMESTIQUE.

Bien, madame...

Il sort.

GERMAINE.

Tu seras en retard... Tu arriveras... la messe dite...

MADAME LECHAT.

J’en aurai toujours assez... Mais... c’est plus fort que moi... je ne peux aller... toute seule... dans la victoria à deux chevaux... Je ne m’y sens pas à mon aise... là... C’est bête... peut-être... mais qu’est-ce que tu veux ?... j’ai honte... toute seule... là-dedans... Il faut que j’aie quelqu’un avec moi... ou bien des paquets... Enfin !... 

Un temps.

Je vais donner quelques ordres, en attendant... 

Elle réfléchit une seconde.

Je pense bien que ces deux messieurs partent ce soir...

GERMAINE.

J’ignore.

MADAME LECHAT.

Je ne sais pas ce que c’est... ni d’où ils viennent... mais ils ont un drôle d’air...

GERMAINE.

Pas plus que les autres... Tous les gens que mon père amène ici se ressemblent.

MADAME LECHAT.

Dame ?... des hommes d’affaires... C’est égal... à la place d’Isidore, je me méfierais.

GERMAINE.

C’est bien ce qu’ils doivent se dire aussi de mon père...

MADAME LECHAT.

Allons... allons !... ne sois plus méchante... Tu ne m’embrasses pas ?

GERMAINE.

Mais si, maman...

Elle embrasse sa mère un peu mollement.

MADAME LECHAT.

Ah ! si tu voulais !... Si cette vilaine petite tête-là voulait !... Mais souris donc, une bonne fois... pour me faire plaisir... 

Sourire pâle, triste et forcé de Germaine.

Et ces trois cents francs ?... Pourquoi est-ce ?...

GERMAINE.

Oh ! maman... tu m’avais promis...

MADAME LECHAT.

C’est bon, c’est bon... 

Elle va pour sortir. Arrivée à la porte du fond, elle se retourne.

Mon paroissien...

Germaine prend sur la table le paroissien oublié et le donne à sa mère.

Ah !... si ton frère arrivait avant que je sois rentrée... tu devrais bien lui faire de la morale... Qu’est-ce que nous allons apprendre encore aujourd’hui ?

GERMAINE.

Je n’ai aucune action sur Xavier... D’ailleurs, il fait ce qu’il veut...

MADAME LECHAT.

Enfin ! 

Avec prière.

Habille-toi... un peu... pour le déjeuner... Je voudrais te voir jolie... Tu me promets ?

GERMAINE.

Oui, maman.

MADAME LECHAT.

Très jolie...

Elle sort.


 

Scène IV

 

GERMAINE, UN GARÇON JARDINIER

 

Germaine recommence à marcher fébrilement. Un garçon jardinier vient renouveler les plantes. Voyant Germaine, il hésite à entrer.

GERMAINE.

Entrez... entrez donc !...

LE GARÇON JARDINIER.

Pardon... excuses... mademoiselle... On est un peu en retard, ce matin, à cause du départ de Jules... 

Il remplace les vieilles plantes par des nouvelles. Il change la rose que l’Amour en terre cuite tend du bout de ses doigts. Se reculant pour juger de l’effet. Avec admiration.

C’est bien joli... ça !

GERMAINE.

Le nouveau jardinier est-il arrivé ?

LE GARÇON JARDINIER.

Il emménage en ce moment... Un grand noir... avec une barbe... Pas plus poli que ça !... 

Il continue de travailler.

Mademoiselle n’a pas demandé de fleurs pour elle, ce matin ?...

GERMAINE.

Non... Merci !

Le garçon jardinier, ayant fini, va sortir, remportant les vieilles plantes. Entre Lucien.

LE GARÇON JARDINIER.

Bien le bonjour, monsieur Garraud.

LUCIEN.

Bonjour, mon garçon !

Sort le garçon jardinier.

 

 

Scène V

 

GERMAINE, LUCIEN

 

LUCIEN, il laisse d’abord le garçon jardinier s’éloigner.

Il ne t’est rien arrivé, au moins ?

GERMAINE.

Non... je voulais te voir... je voulais te parler... Aucune nouvelle, ce matin, au courrier ?

LUCIEN.

Aucune, hélas !

Un silence.

GERMAINE.

Vois-tu, Lucien... il faut prendre un parti... aujourd’hui même... Nous ne pouvons demeurer plus longtemps sur le qui-vive... dans cet état mortel d’indécision où nous sommes... Du moins... moi, je ne puis plus.

LUCIEN, triste.

Tu t’étais résignée à patienter encore ?

GERMAINE.

Patienter... toujours patienter... et de jours de patience en semaines de soumission... c’est du bonheur... et du bonheur perdu pour nous... Non... non... D’abord cette contrainte perpétuelle... ce mensonge quotidien ne sont dignes ni de toi ni de moi... Et puis... le poids sur mon cœur de cette maison... il est maintenant... au-dessus de mes forces... Je ne puis plus... Une bonne fois... mon cher Lucien... soyons ce que nous sommes... bravement... au grand jour... devant tout le monde...

LUCIEN.

Je te demande encore... je te supplie de ne rien précipiter... quelques jours seulement... Tu as vu les lettres...

GERMAINE.

Les lettres !...

LUCIEN.

Elles contiennent les promesses les plus sérieuses...

GERMAINE.

Les promesses !...

LUCIEN.

Pourtant, ma chérie, il ne se peut pas que je n’aie bientôt... tout de suite... la position qui, du moins, te mettra à l’abri du besoin...

GERMAINE.

Il n’est pas nécessaire que nous l’attendions ici... Elle viendra bien... si elle vient... nous trouver là où nous serons... tous les deux... tous les deux, seuls... pense à cela !...

LUCIEN.

Mais, demain... peut-être...

GERMAINE.

Demain... Pourquoi demain ? Pourquoi remettre à demain ?... Non... il faut en finir... si tu m’aimes...

LUCIEN.

Si je t’aime !...

GERMAINE.

Eh bien, écoute-moi... 

Elle lui prend les mains.

Quand je suis rentrée... ce matin... dans ma chambre... il m’a été impossible de m’endormir... J’avais trop brûlants sur moi... trop vivants en moi... tes paroles... tes caresses... et tes baisers... Je ne voulais plus rester seule avec moi-même. J’ai attendu que le jour se levât tout à fait... et je suis descendue... J’ai gagné la campagne... puis la forêt... et j’ai marché... marché... D’abord, cela m’a fait du bien... mes nerfs se calmaient, je n’éprouvais plus que la sensation d’être, tout entière, baignée dans la fraîcheur et dans la joie... Et je pensais à toi... à nous... à notre tendresse immense et sauvage... sauvage comme les arbres dont je frôlais les branches mouillées... et comme les fleurs... dont je respirais le tout jeune parfum... Puis... je suis revenue lentement... le cœur apaisé... heureuse... oui... presque heureuse... Brusquement, dans une éclaircie de la forêt... j’ai aperçu le château qui se dressait au loin... devant moi... Alors... j’ai reçu un coup... comme si... je venais de voir la mort... Ç’a été une minute affreuse, une minute d’horrible enchantement... J’ai eu plus lourde que jamais la vision réelle... physique... de tout ce qu’il cache en lui... de tout ce qu’il écrase... de tout ce qu’il tue... autour de lui... Ces bois... ces champs... ce parc... cette masse de pierre... implacable dans le soleil... des crimes !... Pas un brin d’herbe... pas un caillou... pas une petite sente qui ne fussent volés... Et sur ce sol où je marchais... sur ce sol qui est à moi... car il est à moi... songes-y... je n’entendais plus que des larmes... et ne voyais plus que du sang... Il me semblait que tout, autour de moi, me criait : « Voleuse... voleuse !... » Et ce qu’il y avait de joie en moi... s’est changé, tout d’un coup, en souffrance... et ce qu’il y avait d’amour en moi... est redevenu de la révolte et de la haine... Non... non... je ne puis plus... je ne puis plus... J’avais cru que je n’existerais désormais qu’en toi... que je pourrais tout supporter avec toi... Eh bien, non... Si je reste ici, Lucien... je finirai, peut-être, par te haïr, toi aussi...

LUCIEN.

Alors... tu veux partir ?

GERMAINE, avec force.

Oui !... oh ! oui !...

LUCIEN.

Où irons-nous ?

GERMAINE.

Il n’importe...

LUCIEN.

Comment vivrons-nous ?

GERMAINE.

Ne puis-je donc travailler ?... J’ai de l’énergie... la volonté d’être libre et heureuse...

LUCIEN.

Et du travail ?... En auras-tu ? Oh ! ma chère Germaine... aie confiance en moi qui connais la réalité des choses... et qui me suis trouvé... dans des circonstances pénibles... aux prises avec elle... Épargne-moi la douleur de recommencer avec toi... une expérience... où, seul, j’ai failli sombrer tout entier... Car les suggestions de la misère sont effrayantes... On y laisse quelquefois sa vie... on y laisse le plus souvent quelque chose de sa fierté, de sa conscience... et... ce qui est pire, de son amour... si le malheur veut qu’on aime, en ces tragiques moments... Et pourtant... moi aussi... j’avais de l’intelligence... de l’énergie... je t’assure... un métier dans les mains... la volonté âpre et tenace de me conquérir par le travail... J’avais tout cela... mais je n’avais pas de travail... Oui... durant plus de trois ans... je l’ai vainement cherché... Vainement j’ai frappé à toutes les portes... aucune ne s’est même entrebâillée... Cela n’est pas croyable... Cela est ainsi pourtant...

GERMAINE.

Pauvre petit !

LUCIEN.

Pour ne pas absolument mourir de faim... de faim, tu entends... j’ai dû accepter des besognes humiliantes... descendre à des compromis quelquefois honteux... Ah ! si je racontais cette partie de ma vie... Et j’étais un homme, c’est-à-dire un être privilégié... protégé... à qui la société... dit-on... permet toutes les activités, ouvre toutes les carrières... Toi... tu es une femme... et la société ne te connaît pas...

GERMAINE.

Tu n’as pas eu assez de foi en toi-même... Maintenant nous serons deux pour lutter...

LUCIEN.

Deux... pour doublement souffrir... et pour être vaincus deux fois... c’est ce qui me rend timide et prudent...

GERMAINE.

Eh bien, moi... c’est ce qui me donne de l’audace et de l’espoir...

LUCIEN.

Ton exaltation m’effraye... ma chérie... Aujourd’hui que j’ai charge de ton âme... et de ton existence... mon devoir est de te montrer la vie telle qu’elle est, et non pas telle que la rêve ta nature ardente, généreuse, toujours tendue vers l’absolu... L’absolu n’est pas dans la vie...

GERMAINE.

Puisqu’il est dans la souffrance et dans le crime... il peut être aussi dans le bonheur et dans la pureté...

LUCIEN.

Ni dans l’un... ni dans l’autre...

GERMAINE.

Et dans l’amour ?...

LUCIEN.

Hélas !...

GERMAINE.

Alors... tu n’aimes pas... et tu ne m’aimes pas... si tu n’as point dans l’amour la foi aveugle et sublime qui triomphe de tout...

LUCIEN.

J’aime et je t’aime au delà de tout au monde...

GERMAINE.

Eh bien, ne discute pas... prends-moi... emporte-moi... Il n’est de réalité que celle que l’amour crée dans les âmes... Le reste n’est rien... le reste n’est pas...

LUCIEN.

Le reste... c’est toute la vie... Elle peut nous broyer... Moi, ce n’est rien, j’en ai l’habitude... Mais toi ?... Et c’est parce que mon amour pour toi est violent, profond, éternel... que je redoute de jouer... sur un coup de tête, un bonheur que je veux garder... et que je voudrais aussi défendre contre tes généreuses imprudences...

GERMAINE.

Allons donc !...

LUCIEN.

Tu doutes de moi !

GERMAINE.

Non... non... oh ! non... Seulement... tu raisonnes avec ton esprit craintif d’homme et de savant... Moi... je crie avec tout mon cœur de femme... C’est toi qui es dans le rêve et dans la chimère... moi qui suis dans la nature et dans la vie... Eh bien... voyons... que veux-tu faire ?...

LUCIEN.

Attendre encore...

GERMAINE.

Soit... Et si ce que tu attends... n’arrive pas... n’arrive jamais ?

LUCIEN.

C’est impossible...

GERMAINE.

Tu le redoutais pourtant... tout à l’heure... Enfin... admets-le... 

Silence de Lucien.

Tu vois bien... 

Un temps.

Non... Il y a autre chose que tu ne dis pas... et que je sens... depuis quelques jours... à ton attitude... à tes paroles... et que je vais te dire... moi...

LUCIEN.

Il n’y a rien d’autre... je t’assure...

GERMAINE.

Il y a mon père... il y a tes scrupules envers mon père...

LUCIEN.

Pas des scrupules envers ton père... des scrupules envers moi-même... peut-être...

GERMAINE.

C’est la même chose... D’abord, ce n’est pas maintenant qu’il fallait les avoir... Et puis, franchement... des scrupules envers M. Isidore Lechat... voilà un luxe dont tu pouvais te passer...

LUCIEN.

Je lui dois beaucoup.

GERMAINE, haussant les épaules.

Comme M. de la Fontenelle... Mon père transformé en saint... en bienfaiteur de l’humanité... Je n’aurais jamais cru à tant d’ironie...

LUCIEN.

Ne raille pas. Il m’a sauvé de la misère... J’étais à bout de forces quand il m’a tendu la main...

GERMAINE.

Pour te replonger plus profondément dans l’humiliation... pour faire de ton intelligence... de ton savoir... de tes vertus morales... qu’il n’a même pas su exploiter... une mascarade indécente... et, comme tu le dis toi-même... une imposture...

LUCIEN, tristement.

Oh ! j’ai dit cela dans un moment d’orgueil... de mauvais orgueil...

GERMAINE, farouchement.

Eh bien, moi... je ne veux pas... Celui que j’aime, j’en ai la fierté... je ne veux pas qu’on y touche... ni qu’on l’humilie... 

Un temps.

Pour nous aimer, avons-nous donc besoin du consentement des autres, de serments publics... de signatures étalées ?... N’ai-je pas appris, ici, tous les jours, de mon père, que les contrats, ce n’est fait que pour qu’on les viole... les serments pour qu’on les renie ?... 

Avec un peu moins de violence.

Et moi ?... Est-ce qu’il m’a jamais sauvée de la misère, moi ?... Est-ce qu’il m’a jamais tendu la main, à moi !...

LUCIEN, très tendre, très tristement tendre.

Comprends... je t’en prie, ma chère Germaine... Je ne veux pas défendre ton père contre toi... Tu as raison, peut-être, et tu as le droit, sans doute, de ne pas l’aimer... puisque tu as souffert de lui... Mais ne pourrais-tu point ne pas l’aimer, sans le juger aussi implacablement que tu le fais ?...

GERMAINE.

Mon jugement est à la mesure de ma haine... Je n’y peux rien... 

Mouvement de Lucien.

Qu’est-ce que tu as ?

LUCIEN.

Tu me fais beaucoup de peine...

GERMAINE.

Pourquoi me dis-tu cela ?

LUCIEN.

Es-tu bien sûre de connaître ton père ?... Es-tu sûre que ton père soit... toujours responsable de ses actes ?...

GERMAINE.

Si mon père n’était que fou... je supporterais sa folie... je pourrais même l’aimer et le guérir, à force de l’aimer... Mais... il n’est pas fou... Un homme aussi tenace et qui ne perd jamais pied dans ses plus extravagants caprices... un homme aussi terriblement logique dans sa déraison... n’est pas fou...

LUCIEN.

Ma pauvre Germaine !... 

Il attire Germaine contre lui... lui prend la tête, avec des mouvements caressants et doux.

Chère petite tête sauvage... Ah ! si je pouvais y faire entrer plus d’indulgence et plus de pitié !... Si je pouvais... 

Il lui embrasse le front.

...mettre là... un sens plus vrai de la vie !... 

Il la regarde ensuite longuement.

C’est de toi-même que tu souffres, plus que de ton père...

GERMAINE.

Mais non... mais non...

LUCIEN.

Si... si... Tu souffres d’entretenir en toi un rêve au-dessus de l’humanité... Et ton idéal de justice absolue te prépare... oh ! crois-moi... un avenir de douleurs... Je ne suis pas un saint, moi non plus... Je suis, comme tout le monde... un composé de bien et de mal... de mal, peut-être, plus encore que de bien... Qui me dit que, le jour où tu t’apercevras que je ne suis qu’un pauvre homme... un pauvre homme de la terre... tu ne me haïras pas de n’être plus la radieuse chimère que tu avais créée en toi ?... Et alors... que deviendras-tu ?

GERMAINE.

C’est stupide ce que tu dis là...

LUCIEN.

Non, c’est humain... Et tu retrouveras partout avec plus ou moins d’intensité... et sous d’autres formes... ce que tu as vu... ici... chez toi... Les décors peuvent varier où l’âme de l’homme habite... mais l’âme est la même... ou si peu différente... C’est la pauvre âme humaine avec ses appétits, ses intérêts, ses passions destructives... ses incohérences... ses crimes... oui !... mais avec la lourde fatalité de ses misères aussi... Et il faut la plaindre... plus qu’il ne convient de la haïr... Car on ne sait pas... Chez l’homme le plus déchu... chez le criminel le plus endurci... il y a toujours... pour qui sait voir... une petite lueur... par où s’ouvre le chemin de la pitié !...

GERMAINE.

La pitié !... Mais c’est parce que j’ai le cœur plein de pitié que j’ai aussi le cœur plein de haine... 

Lucien, doucement, se dégage de Germaine. Elle le ramène.

Voyons... voyons... sois gentil... Reviens... 

Un temps... Avec effort.

Je ne t’ai pas tout dit... moi non plus... par pudeur pour mes parents et pour moi... Et j’ai eu tort... Car les êtres qui s’aiment doivent tout mettre en commun... leurs joies... leurs douleurs et leurs hontes... Tu connais une partie de ma vie... mais tu ne connais pas toute ma vie... ma vie intérieure et secrète... Eh bien, connais-la... Elle en vaut la peine, je te le jure !... Ma mère !... Rien ou peu de chose... Elle n’est même pas méchante... et elle croit m’aimer... mais son cœur, peu à peu, à son insu, s’est endurci, par l’habitude et par l’exemple... Le peu de conscience qu’il y avait en elle a disparu dans l’opulence, dont elle ne sait que faire, d’ailleurs ; et elle mêle à ce qu’elle appelle sa tendresse pour moi des préoccupations si vulgaires et si viles, si absolument étrangères à l’amour, que je n’ai jamais pu, en dépit de mes efforts et de mes raisonnements, la considérer comme une mère... comme ma mère...

LUCIEN.

Tu lui demandais trop.

GERMAINE, un peu fébrile.

Pourquoi me taquiner ainsi ?... Pourquoi m’énerver ainsi ?... Je ne lui demandais rien... qu’un sourire, de temps en temps... un élan... de la confiance... de la bonté... eh bien, oui... de la bonté ! Est-ce trop, vraiment ? Mais tu ne la connais pas... Elle aurait dû être l’excuse de cette maison... Elle aurait pu... par des bontés faciles... en somme, et à défaut de générosité naturelle par son tact de femme – tu vois si je suis exigeante – atténuer le mal que mon père prodigue partout... autour de lui... Non... jamais... Elle sent confusément... mais elle sent tout ce que ses machinations ont de trouble... tout ce que ses appétits ont de féroce et de furieux... et, malgré de petites plaintes... de petites révoltes... grâce à une compréhension singulière des devoirs de l’épouse... elle les défend, les sert... et, au besoin, y ajoute...

Avec plus d’amertume.

Ce que je lui reproche... ce n’est point de ne pas m’aimer... c’est que moi... je n’aie pas pu l’aimer... comme j’eusse voulu aimer ma mère...

LUCIEN.

Mais c’est ce que tu me dis, ma chère Germaine, qui me la rend, au contraire, si touchante... Les êtres émeuvent par leurs faiblesses, quelquefois par leurs ridicules, bien plus que par leurs vertus... Ta mère, mais si je la connais... est une pauvre petite âme... indécise et obscure... en exil dans la richesse... Elle ne sait pas, elle non plus... Et elle fait ce qu’elle peut...

GERMAINE, frémissante.

Et mon père... fait-il aussi ce qu’il peut ?... Des rapts... des coups de bourse... des chantages... des escroqueries qu’il décore du nom d’affaires... et des meurtres... Voilà son histoire !

LUCIEN.

Tu ne vois que le mal... et jamais le bien qu’il y a toujours à côté du mal... Mais en dépit de ce qu’est ton père... de l’homme terrible qu’est ton père... il a fait de grandes choses...

GERMAINE.

Et que m’importe... puisqu’il n’a rien fait pour moi... De grandes choses... Ah ! laisse-moi aller jusqu’au bout... J’ai besoin aujourd’hui de crier tout mon dégoût... devant toi... Quand j’aurai fini... tu comprendras peut-être – et tu décideras... C’est entre ces deux êtres-là... que j’ai vécu... que j’ai grandi... Une abandonnée... une étrangère... moins qu’un animal domestique... Notre maison... notre hôtel à Paris... notre château ici... tu les vois, n’est-ce pas ? Et tu m’y vois !... Un enfer où... pas une fois... je n’ai rencontré des yeux tranquilles et des visages heureux... où... pas une fois... je n’ai entendu la musique d’une parole de douceur et de bonté... La hâte... la fièvre... le malheur... le rire grimaçant, l’apothéose du crime !... Des gens venaient sans cesse... puis repartaient qu’on ne revoyait plus... comme ces deux imbéciles, arrivés ici... je ne sais d’où... et qui vont s’en retourner ce soir... ruinés dans leur fortune, s’ils en ont, et dans leur honneur s’il leur en reste encore. 

Un temps. D’une voix plus douloureuse.

Figures de complices, quelquefois... mais, le plus souvent, figures de victimes... et pauvres figures inconnues... plus douloureuses de m’avoir été révélées... sanglots et détresses... par les récits de mon père... Car... le soir, à table, devant les étrangers et devant nous... il nous racontait ses bons coups. Avec une gaîté sinistre... avec de véritables rires d’assassin... il nous disait comment il avait roulé celui-ci... volé celui-là... déshonoré cet autre... Tu me reproches de n’avoir pas de pitié ?... Ah ! Lucien... mais je n’ai vécu que de pitié durant ces années maudites... Je ne pouvais croiser dans la rue une femme et des petits enfants en deuil, sans me dire : « C’est peut-être de notre faute ! » Je ne pouvais voir pleurer quelqu’un sans me dire : « C’est peut-être à cause de nous qu’il pleure ! »

LUCIEN, avec une tendresse profonde.

– Pourquoi aimes-tu à te torturer ainsi ?...

GERMAINE.

Je suis payée pour cela... malheureusement... As-tu entendu parler de Gabriel Dauphin, le banquier !

LUCIEN.

Oui.

GERMAINE.

Et sais-tu comment il est mort !

LUCIEN.

Je sais qu’il s’est tué...

GERMAINE.

Il s’est tué à cause de nous... 

Mouvement de Lucien.

Oui, à cause de nous... Je ne pourrais pas bien t’expliquer toutes les péripéties de ce drame... Je ne connais pas les affaires, moi... Mais voici ce que j’ai compris... ce que j’ai surpris... ce qui se chuchota... partout... à Paris... Les journaux ?... Mon père était leur confrère... n’est-ce pas ?... Et puis, sans doute, il avait acheté leur silence...

La voix de Germaine tremble... L’expression de son visage devient de plus en plus douloureuse.

LUCIEN.

Tous ces souvenirs te font mal... ma chère Germaine... Tes mains sont brûlantes... Je sens des sanglots dans ta voix... Je t’en prie !...

GERMAINE.

Non... non... cela me fait du bien... au contraire... Cela me soulage... C’est comme un mal qui m’étouffe et que j’arrache de moi... 

Reprenant.

Dauphin allait sombrer... Ne sachant plus que faire, comme on tente un coup désespéré, il vint trouver mon père, le supplia de le sauver... Quel marché intervint entre ces deux hommes ? Je l’ignore. Quel secret y avait-il entre eux ? Je ne le sais pas davantage... Ce que je sais, c’est que Dauphin, en échange d’un secours illusoire... d’une promesse... de rien, peut-être... dut donner à mon père... en dépôt... en dépôt... comprends bien... tout ce qui lui restait des actions de sa banque... Quelques jours après... ces mêmes actions étaient vendues à la Bourse... d’un coup... Ce fut la panique. Les cours s’effondrèrent et... avec eux... la maison de Dauphin... Celui-ci... livide... décomposé... fou... accourut chez mon père... Il pria... menaça... implora à genoux. « C’est un crime. C’est mon droit. – Vous me perdez. – Je me garantis. Mais j’ai une femme... des enfants. – Moi aussi. – Mais vous m’acculez au suicide... – Je m’en fous... » Et rentré chez lui, Dauphin se brûlait la cervelle... Les affaires sont les affaires.

LUCIEN.

C’est horrible !... Mais Dauphin était, lui aussi... un escroc...

GERMAINE.

C’était alors un faible... un malheureux... un vaincu... Ah ! Lucien !

LUCIEN.

Une légende, peut-être !

GERMAINE.

Ah ! tais-toi ! La vérité... Je suis allée voir Mme Dauphin... Elle m’a tout dit... Je me suis jetée à ses pieds... et nous avons pleuré ensemble... Et d’autres... et cent autres... et mille autres !... Trouves-tu maintenant que je n’ai pas le droit de juger mon père ?... 

Silence de Lucien.

Comprends-tu maintenant que je veuille quitter une maison où chaque pierre, où chaque morceau de terre est acquis avec les larmes de quelqu’un ?... 

Silence de Lucien.

Je te disais aussi que mes parents ne s’étaient jamais occupés de moi... J’avais tort... Et tu vas voir de quelle façon familiale et dévouée... Mon père avait la manie de vouloir me marier... c’est-à-dire... de tirer de moi un bon prix ou un meilleur traité... Dans une affaire à gros bénéfices, j’étais devenue, selon le caractère des gens, l’appât ou l’appoint, qui devait la terminer à son avantage... je n’existais plus... pour lui... comme être humain... j’étais une valeur changeante de spéculation... Moins que cela... souvent... il me donnait par-dessus le marché... comme, au dernier moment, en gage de bonne entente avec son client, un boucher ajoute quelques grammes à la livre de viande qu’il vient de peser... Qui te dit... qu’à cette minute même, il n’est pas en train de me maquignonner à ce Gruggh ou à ce Phinck ?... Mais oui !... Mais c’est sûr !...

LUCIEN.

La passion t’égare, ma chérie... Pourquoi reprocher à ton père seul une conception du mariage comme tout le monde en a ?... Du moment que l’on fait de l’union sacrée de deux amours l’objet d’un contrat, sur papier timbré, un peu plus ou un peu moins de brutalité... un peu plus ou un peu moins d’ignominie dans le marché... va... c’est toujours le mariage... Tu le disais, toi-même, tout à l’heure... Est-ce que cela nous regarde, nous... nous dont l’amour est pur et libre... et qui nous sommes donnés l’un à l’autre... pour le seul don de nous-mêmes ?... Oublie tout ce passé, Germaine... je t’en conjure...

GERMAINE.

Je l’oublierai... si tu peux... si tu veux me le faire oublier... Et voilà ce que je voulais te dire... J’aurais pu accepter cette existence-là... au lieu de me révolter contre elle... On se lasse, à la fin, de lutter seule... sans un encouragement... sans un soutien... sans une amitié... L’exemple... l’habitude... la solitude morale... ont promptement raison... des scrupules les plus fiers... Et je n’ai jamais été une jeune fille, moi... Dans ce milieu de honte et de crime, j’aurais pu, de chute en chute, en arriver insensiblement là où en est arrivé du premier coup Xavier... Comment et pourquoi ai-je été préservée de la contagion ?... En vérité, je ne le sais pas bien... Je crois que ce fut d’abord par la révolte... et plus tard... par l’amour... Et pourtant... à quelles étranges suggestions... j’ai dû résister !... Ah ! Lucien !... Si je te disais que... bien des fois... par dégoût... par besoin de vengeance... par un désir sauvage d’humilier mes parents... j’ai été tentée de me livrer à un homme de l’office ou de l’écurie !...

Sa voix s’altère, sa gorge se serre.

LUCIEN.

Germaine !... 

Il lui saisit les mains dans un élan de passion.

Germaine ! tais-toi... ne dis pas cela... ne dis jamais cela... ce n’est pas vrai !

GERMAINE.

De tous les êtres humains qui passaient chez nous... ces faces louches et cyniques étaient sûrement les moins ignobles...

Elle pleure.

LUCIEN.

Germaine... Germaine... je t’en conjure !... Ta confiance... ta droiture... les générosités de ton esprit... tout cet idéal de pureté violente... tout ce désir farouche d’existence libre et juste... et tes douleurs. Mais c’est de tout cela que je t’aime plus encore que de ta beauté !... C’est pour cela aussi, pour tout cela... que j’ai tremblé, tout à l’heure... Eh bien, oui... nous partirons... Nous partirons quand tu voudras... Nous partirons aujourd’hui... si tu veux !...

GERMAINE.

Oui... oui... Mais pas comme des voleurs qui se cachent... Nous partirons le front haut... le cœur tranquille... devant tout le monde...

LUCIEN.

Oui...

GERMAINE.

Et laisse-moi faire... mon cher Lucien... Je comprends tes scrupules... après tout... C’est à moi... qui n’en ai pas... qu’il appartient d’agir... Rentre au pavillon, mon chéri. Il faut que tes comptes soient nets... que tes livres soient bien en ordre. Je ne veux pas que mon père... puisse te reprocher quoi que ce soit de ce côté... Et embrasse-moi... Prends-moi bien fort dans tes bras. 

Ils s’étreignent.

Tu ne regretteras rien, va... Quand nous serons tous les deux... loin d’ici... tu verras comme je redeviendrai gaie... comme je n’aurai plus jamais... plus jamais... ces vilains yeux tristes que tu me reproches... et comme tu m’aimeras... et comme je t’aimerai, toi... Tu verras, comme nous serons heureux !

LUCIEN.

Oui... nous serons heureux... si tu ne veux pas notre bonheur trop au-dessus de la vie... trop au-dessus de nous...

GERMAINE.

Méchant... 

Un temps.

Notre bonheur... en a-t-il fallu de la peine... pour te le conquérir enfin ?... 

Après un temps.

As-tu de l’argent ?...

LUCIEN, gêné.

J’en ai... assez... maintenant... À Paris... j’en trouverai... j’en réaliserai...

GERMAINE.

Va !... Va !... pauvre chéri ! Et ne t’éloigne pas du château !...

Lucien sort.

Germaine le regarde sortir avec une joie nouvelle.

 

 

Scène VI

 

GERMAINE, puis UN DOMESTIQUE, puis JULIE, femme de chambre

 

Lucien sorti, Germaine sonne. Un domestique se présente.

GERMAINE.

Voulez-vous dire à Julie qu’elle vienne me parler, ici, tout de suite ?

Sort le domestique. Germaine va... vient dans la pièce. Elle prend dans un vase... une fleur... dont elle respire le parfum... et elle regarde par la fenêtre. Entre Julie.

Julie... vous me préparerez... une grande malle, de mon linge... de mes robes... de mes affaires... indispensables...

JULIE.

Oui, mademoiselle.

GERMAINE, après avoir réfléchi avec un geste décidé.

Mes bijoux aussi... tous mes bijoux !...

JULIE.

Oui, mademoiselle... 

Un temps.

Mademoiselle part en voyage ?

GERMAINE.

Je ne sais pas...

JULIE.

Alors... mademoiselle part tout à fait ?...

GERMAINE.

Pourquoi me demandez-vous cela... Julie ?...

JULIE.

Oh ! parce que...

GERMAINE.

Pas un mot... à personne...

JULIE.

Et moi... mademoiselle ?...

GERMAINE, regarde Julie un moment.

Allez... mon enfant !

Julie sort.

 

 

Scène VII

 

GERMAINE, puis ISIDORE LECHAT, PHINCK, GRUGGH

 

Au moment où Germaine va quitter la pièce, Isidore, Phinck et Gruggh entrent dans le salon.

ISIDORE.

Tiens... mais... c’est toi... Germaine ?... Tu n’es donc pas à la messe ?

GERMAINE.

Non... J’étais avec M. Garraud.

ISIDORE.

Avec Garraud ?

GERMAINE.

Oui...

ISIDORE, regardant partout.

Et où est-il, ce bon Garraud ?

GERMAINE.

Il est rentré chez lui...

ISIDORE.

Il voulait me voir ?

GERMAINE.

Pas du tout...

ISIDORE.

Et qu’est-ce qu’il faisait ici ?

GERMAINE, un temps. Elle regarde son père avec hauteur.

Tu verras !...

Elle sort précipitamment.

 

 

Scène VIII

 

ISIDORE LECHAT, PHINCK, GRUGGH, puis UN DOMESTIQUE

 

ISIDORE, regardant, assez longuement, Germaine s’éloigner.

Un peu bizarre... un peu... 

Il se frappe le front.

...mais jolie fille, hein ?... Un beau parti !... 

À Phinck.

Es-tu marié, toi ?

PHINCK.

Hélas !

ISIDORE, à Gruggh.

Et toi ?...

GRUGGH.

Moi aussi...

ISIDORE.

Eh bien... mes enfants... ça n’est pas fort... Tant pis... pour vous... Allons... allons... travaillons...

Entre un domestique.

LE DOMESTIQUE.

On demande monsieur au téléphone.

ISIDORE.

Qui ça ?...

LE DOMESTIQUE.

Du Petit Tricolore, monsieur...

ISIDORE.

Bigre !... C’est juste... 

À Gruggh et à Phinck.

Une seconde... 

Au domestique.

Toi... apporte le porto...

LE DOMESTIQUE.

Quel porto !... 

Regardant Gruggh et Phinck.

Le porto des affaires ?

ISIDORE.

Le porto... imbécile... et les cigares...

LE DOMESTIQUE.

Monsieur sait que je n’ai pas la clé du meuble aux cigares... C’est madame...

ISIDORE, bousculant le domestique.

C’est madame... c’est madame... Qui te demande quelque chose, imbécile ?... Et tous les cigares que tu me chipes, canaille !... Allons... dépêche-toi...

Il le pousse. Le domestique sort. Isidore entre dans son cabinet par la porte de gauche.

 

 

Scène IX

 

PHINCK, GRUGGH

 

Ils se promènent dans la pièce, agités.

PHINCK, extrêmement nerveux.

Je ne me sens pas bien d’aplomb, ce matin... Je ne me sens pas avec tous mes moyens... Et puis... qu’est-ce que vous voulez ?... Je n’ai plus confiance.

GRUGGH.

Je ne vous comprends pas... Je vous assure, moi... que c’est un idiot.

PHINCK, montrant la porte.

Ne parlez pas si haut... Si c’était un idiot, il n’eût pas gagné tant d’argent...

GRUGGH.

Un fantoche... Enfin, voyons... la canne à sucre ?

PHINCK.

Ça... c’est un autre ordre d’idées... Rappelez-vous avec quelle lucidité extraordinaire, avec quelle éloquence même... il nous a raconté l’histoire des chemins de fer de l’Extra-Centre ?... Quel coup superbe !

GRUGGH.

De la chance !

PHINCK.

Votre entêtement me fait peur... Je vous dis que cet homme a un sens merveilleux des affaires et de son temps... Méfions-nous... et résumons-nous encore une fois...

GRUGGH, avec ennui.

Ce sera la septième...

PHINCK.

Avouons-nous décidément le coup des devis ?... C’est peut-être dangereux. Il nous prendra pour des... filous.

GRUGGH.

Non... pour des malins... Il faut lui en imposer, il faut qu’il sache de quoi nous sommes capables...

PHINCK.

Bon !... Cela vaut peut-être mieux, en effet... Et les bénéfices sur les marchés avec les constructeurs ?

GRUGGH.

Comment voulez-vous qu’il y pense ?

PHINCK.

Mais s’il y pense ?

GRUGGH.

Je nierai mordicus qu’il y en ait...

PHINCK.

Vous nierez ?... Vous nierez ?... Ah ! je vous en supplie... N’ayez pas l’air de tant insister sur l’emplacement de la chute dans la zone militaire... et sur les difficultés d’établissement qui en résultent... Une de vos manies... encore.

GRUGGH.

Laissez-moi faire... On dirait que c’est vous... ma parole... qui avez inventé la combinaison...

PHINCK.

C’est le point faible... Il devinera aussitôt notre impuissance...

GRUGGH.

Eh bien... nous discuterons...

PHINCK.

Voilà ce que je redoute... Je vous répète que cet homme est le diable... Et l’aluminium ?

GRUGGH.

Nous ne pouvons pas ne pas lui en parler, puisque c’est un des plus beaux éléments de l’affaire... et qui doit l’entraîner...

PHINCK, il se gratte la tête.

Sans doute...

GRUGGH.

D’un autre côté... il faut bien lui laisser quelque chose...

PHINCK, énergiquement.

Le moins possible...

GRUGGH.

Entendu... Encore faut-il...

PHINCK.

En tout cas... et au pis aller... mon brevet... reste mon brevet...

GRUGGH, comique et haussant les épaules.

Votre brevet ?... Ah !...

PHINCK.

Oui, mon brevet... Soyez sûr que je ne le donnerai pas pour rien...

GRUGGH.

Parbleu !

PHINCK.

Sur la question des appointements... soyez inflexible...

GRUGGH, agacé.

Mais oui... mais oui !...

PHINCK.

Vous dites : « Mais oui, mais oui ! » et, au dernier moment, vous cédez toujours... Surtout, ne lâchez pas le nom et l’adresse... Réservons-les pour le traité... quand Lechat ne pourra plus se dédire.

GRUGGH, même jeu.

Oui !... oui !...

Un temps.

Et puis, vous, ne parlez pas tout le temps... C’est déplorable... quand vous parlez... On ne comprend jamais rien... Vous embrouillez les choses les plus claires... à plaisir...

PHINCK.

Évidemment... C’est ce qu’il faut...

GRUGGH.

Pas toujours...

PHINCK.

Alors... je suis un imbécile !...

GRUGGH.

Taisez-vous... je l’entends.

Ils reprennent des airs assurés... et regardent... en faisant des gestes amples, le portrait d’Isidore. Entre Isidore, joyeux, se frottant les mains.

 

 

Scène X

 

ISIDORE, GRUGGH, PHINCK, puis UN DOMESTIQUE

 

ISIDORE, les voyant en contemplation devant son portrait.

Un Bonnat, mes enfants... comme les présidents de République... Attendez... Attendez !... 

Il allume les deux réflecteurs électriques. Se reculant pour juger de l’effet.

Tenez !... D’ici ?... Qu’en dites-vous ?

PHINCK.

Superbe... Puissant !

GRUGGH.

Et quelle ressemblance !

ISIDORE, tapant sur l’épaule de Gruggh.

Trente-cinq mille, mon vieux !... C’est une page, hein ?... Eh bien... et ce porto ?... 

Au même moment, un domestique entre, portant un plateau.

Ah ! ce n’est pas malheureux... Tu y as mis le temps... 

Regardant la bouteille.

C’est bon... hein, le porto ?... 

Le domestique dépose le plateau sur une table.

Et ferme la porte... Je n’y suis pour personne... sauf pour mon fils... quand il arrivera. 

Le domestique sort en refermant les deux battants de la porte.

Ah ! nous allons enfin pouvoir causer tranquillement... 

Il verse du porto dans les verres.

À votre santé, mes enfants...

Ils boivent.

PHINCK.

Prodigieux !...

ISIDORE, même jeu.

1804 !... c’est une page, hein ? 

Il dépose le verre sur un plateau.

Et maintenant, je vous écoute !... 

Gruggh debout, le dos à la cheminée, prend une attitude oratoire.

Alors, c’est toi l’orateur ?

GRUGGH.

Si vous le permettez ?

PHINCK.

Eh bien, vas-y !... Pas de littérature, hein ?... Et tâche d’être bref.

Lechat s’enfouit dans un fauteuil, la tête renversée, les jambes hautes. Phinck s’assoit au coin de la table-bureau et, pendant que Gruggh parle, il retire de sa serviette des papiers qu’il étale et range devant lui.

GRUGGH.

Vous êtes assez au courant du grand mouvement industriel de l’Europe pour savoir que l’avenir de l’industrie appartient... tout entier... à l’électricité... La Suisse... et l’Allemagne...

ISIDORE, sans bouger.

Passe... passe sur ces considérations générales... Nous ne sommes pas à une cérémonie d’inauguration... et tu ne parles pas à des bustes... En deux mots... si tu le peux...

GRUGGH.

En deux mots donc... Il s’agit de doter la France d’un de ces grands établissements modèles, comme ils en ont en Suisse et en Allemagne...

ISIDORE.

Laisse donc l’Allemagne et la Suisse tranquilles...

GRUGGH, continuant.

Plus important même... plus colossal...

ISIDORE.

Quel bavard !

GRUGGH.

J’ose dire que l’affaire que je vais avoir l’honneur de vous présenter a une double face... D’abord elle est patriotique...

ISIDORE.

Comme toutes les affaires... c’est connu...

PHINCK.

Et puis, c’est une admirable affaire...

ISIDORE.

Ça... faut voir !...

GRUGGH, il est déjà un peu gêné et commence à chercher ses mots.

Puisque je parle à un homme aussi bien informé... je n’ai pas besoin d’énumérer tout ce qu’on peut faire... avec l’électricité...

ISIDORE.

Non... non...

GRUGGH.

D’ailleurs... c’est très simple... et cela se résume en un mot : tout... On peut tout faire... Traction mécanique...

ISIDORE.

Passe... passe...

GRUGGH, un peu décontenancé.

Mais encore, allez-vous me dire...

ISIDORE.

Je ne dis rien du tout... Au fait... vous avez une chute de vingt mille chevaux... C’est entendu... Où est-ce ?

GRUGGH.

Laissez-moi d’abord vous exposer l’affaire dans ses grandes lignes... Nous nous occuperons ensuite du détail...

ISIDORE.

Va... va... Pourvu qu’elle ne soit pas dans la lune...

Il ricane.

GRUGGH.

Cette chute incomparable... est située dans la montagne... à vingt-six kilomètres d’une grande ville populeuse et industrielle... dont le traité... notez cela... dont le traité avec la Compagnie du gaz expire dans trois ans... Municipalité nouvelle... intelligente... amie du progrès.

ISIDORE.

Ne t’emballe pas sur l’esprit de progrès des municipalités... Je les connais...

GRUGGH.

Celle-ci ne demande qu’à s’entendre avec nous...

ISIDORE.

Question de pots-de-vin. C’est classé... Ensuite...

GRUGGH.

Trois stations thermales, importantes... très suivies, se trouvent également dans le champ d’exploitation de la chute... Elles comportent quatre-vingt-douze grands hôtels... Enfin... et c’est là qu’est l’intérêt exceptionnel de l’affaire... les terrains avoisinants sont extrêmement riches en bauxite... Ayant le minerai sur place... la force et la chaleur... nous pouvons construire une usine d’aluminium... et faire concurrence à l’Allemagne...

ISIDORE.

Bon, bon... Je vois ça...

PHINCK.

C’est incalculable...

ISIDORE.

Oui ?... Eh bien, ne calculons pas encore... 

Il se lève... marche dans la pièce, les mains croisées derrière les basques de sa jaquette.

Et cette chute... est à vous ?...

GRUGGH, légère hésitation.

Sans doute...

ISIDORE.

Ça m’étonne...

PHINCK.

Pourquoi ? Qu’y a-t-il d’étonnant à cela ?

ISIDORE.

J’entends... Vous en êtes bien propriétaires ?...

GRUGGH.

Mais oui... Je vais vous dire...

ISIDORE.

Que vous n’en êtes pas propriétaires...

GRUGGH.

C’est tout comme... nous avons une promesse de vente...

ISIDORE.

De qui ?

GRUGGH.

Mais du propriétaire de la chute...

ISIDORE.

Dont vous êtes propriétaires ?... 

Ricanant.

Écoutez, mes enfants, vous êtes très gentils, tous les deux... Et moi... je suis sans doute un imbécile... Mais ce que vous m’offrez là... c’est peut-être très intéressant... c’est surtout trop compliqué... Je ne m’embarque jamais dans une affaire dont j’ignore ce qu’elle est... où elle est... et avec qui je dois la traiter...

Isidore s’arrête devant son portrait qu’il regarde avec affectation, les jambes écartées, les mains dans ses poches, la tête levée... d’un air narquois... Gruggh et Phinck se trouvent de plus en plus décontenancés. Ils échangent des regards interrogateurs. Isidore, de temps en temps, allume et éteint les deux réflecteurs.

GRUGGH.

Vous devez la traiter avec nous... Mais nous ne voulons rien vous cacher... 

Un peu agacé.

Vous ne me laissez pas parler.

Silence de Lechat.

PHINCK.

Vous interrompez toujours... 

Silence d’Isidore.

On ne sait plus où l’on en est.

GRUGGH, après avoir consulté Phinck.

Il s’appelle Joseph Bruneau...

ISIDORE.

Pauvre Bruneau ! Un qui n’a pas de veine... 

Il vient s’asseoir sur le coin de la table où se trouve Phinck.

Et qu’est-ce que c’est que ce bonhomme-là ?

GRUGGH.

Moitié paysan... moitié bourgeois... Un être quelconque... Pas très malin... mais fort entêté... Il refusa d’abord toute proposition d’association... mais à force de lui faire miroiter des millions et des millions devant les yeux... nous le décidâmes à entreprendre l’affaire pour son compte...

ISIDORE.

Il est donc bien riche, ce Bruneau ?...

GRUGGH.

Il possédait alors trois cent mille francs... à peu près... Nous lui présentâmes des devis qu’il accepta... Et les travaux commencèrent. Seulement il se trouva que sur dix kilomètres de tunnel à creuser... trois n’étaient pas achevés... qu’il ne restait plus rien des trois cent mille francs... Nous nous étions trompés sur les devis...

ISIDORE, sarcastique.

Ah ?...

PHINCK.

On se trompe souvent sur les devis...

ISIDORE.

Oui !... 

Il ricane.

Ensuite.

Isidore lève la tête et regarde plus attentivement Gruggh et Phinck.

GRUGGH.

Bruneau était alors à notre discrétion... Il le comprit tout de suite... Nous rédigeâmes un contrat sous seing privé... par quoi... nous nous engagions à reprendre l’affaire... et à le désintéresser soit par la remise d’une somme à déterminer... soit par l’attribution d’une petite part... dans la combinaison qui interviendra.

ISIDORE.

Voilà pour Bruneau... ce pauvre Bruneau ! Et la chute ?... Cette fameuse chute ?

GRUGGH, après avoir consulté Phinck.

À Saint-Carex... près de Grenoble...

ISIDORE.

Saint-Carex ?... mais... dites donc, mes enfants. Saint-Carex... je connais ça... Parfaitement... Saint-Carex se trouve, il me semble, dans la zone militaire...

GRUGGH.

Oui...

PHINCK.

C’est un détail sans importance.

ISIDORE.

Vraiment ?... Tu as trouvé cela, toi... Tous les embêtements... Tous les obstacles... que l’Administration militaire va te jeter dans les jambes... tous les délais... tous les refus... et, finalement... après des années de luttes et de démarches, de temps perdu... d’argent gâché... l’impossibilité où tu seras de faire quoi que ce soit... d’exploiter quoi que ce soit... tu appelles ça... un détail ?... Eh bien, mon vieux Phinck...

PHINCK, avec autorité.

Vous pensez que, dans une telle entreprise... nous n’allons pas à l’aveuglette... nous avons des influences en haut lieu...

ISIDORE.

Ah !... et... des capitaux autre part... sans doute ? C’est parfait... alors... vous n’avez pas besoin de moi ? Marchez, mes enfants... marchez tout seuls... J’aime autant cela... Un verre de porto ?... 1804 !... À la santé de ce pauvre Bruneau, hein ? 

Il sert et ils boivent.

Dites donc, vous avez l’air de le trouver moins bon ?

PHINCK.

Du tout... au contraire !

GRUGGH.

Mais, mon cher monsieur Lechat... nous n’avons jamais prétendu que vous ne pouviez pas nous être utile... Ce serait de la folie...

ISIDORE.

Tu y reviens ?...

GRUGGH.

Vous avez un journal... c’est-à-dire l’arme puissante et terrible du capitalisme moderne...

PHINCK.

Le levier indispensable à tous les grands remueurs d’affaires...

GRUGGH.

Vous avez aussi...

ISIDORE.

Oui... oui... Et n’empêche que vous vouliez me rouler... 

Protestations de Gruggh et de Phinck.

Vous avez tort... Je suis franc, moi... loyal... large... trop large... et je joue cartes sur table... Mais j’y vois clair... Je ne suis pas Bruneau, moi... Ce pauvre Bruneau !... J’ai les os durs... le cuir solide... Quand on veut m’avaler je me mets en travers... et ça ne passe pas... Ceci pour votre bien... De l’affaire en question, je ne connais que ce que vous m’en avez dit... à travers toutes vos restrictions... Donc... je ne la connais pas... mais je ne demande pas mieux que de l’étudier sérieusement et à fond... Elle peut être mauvaise... Elle peut être bonne... Je la crois bonne... et j’ai le flair de ces choses-là... Seulement, il me faut des conditions qui ne sont pas à discuter... Elles sont à accepter ou à refuser... sans plus... car je n’ai pas de temps à perdre dans toutes ces petites roueries enfantines... ces petits asticotages ridicules, qui ne vous mèneront à rien et qui me dégoûtent...

GRUGGH.

Mais... pardon... ces asticotages...

ISIDORE.

En voilà assez... À combien estimez-vous les frais de premier établissement... travaux... constructions... machines ?

PHINCK.

À huit millions...

ISIDORE.

Mâtin !... 

Un temps.

Faudra voir ça... 

Un temps.

Je me charge de trouver les capitaux... C’est entendu... Mais, permettez, sous les plus expresses réserves que l’affaire, après examen, sera jugée bonne par moi ?...

GRUGGH.

Cela va sans dire...

ISIDORE.

Je me charge aussi de toutes les négociations avec le ministère de la Guerre... Et je vous réponds qu’elles seront rondement menées... 

Il s’arrête de marcher.

Et voici ce que j’exige... D’abord, Bruneau... je ne le connais pas, moi... Bruneau... et ne veux pas le connaître... Faites-en ce que vous voudrez...

GRUGGH.

Pardon... Ce pauvre homme !...

ISIDORE.

Il faut faire de la philanthropie ou des affaires... Vous faites des affaires, n’est-ce pas ? Oui... Eh bien, vous l’avez roulé une première fois... ce pauvre Bruneau... Vous n’avez pas besoin de moi pour le rouler une seconde. Bruneau, je vous l’abandonne... (Gros rire.) Et à ce propos, je vous préviens que les devis que vous me présenterez seront soumis à un contrôle sérieux... Diable !... S’il y a plus tard... un excédent... il sera pris sur votre part exclusivement...

Gruggh donne des signes d’impatience. Phinck le calme d’un geste.

PHINCK.

Mais, d’abord, quelles seront les parts ?...

ISIDORE.

Égales entre nous deux...

PHINCK.

Vous voulez dire entre nous trois ?

ISIDORE.

Comment... entre nous trois ?... Où vois-tu que nous soyons trois ?... 

À Gruggh.

Toi... 

À Phinck.

et toi... ça fait un... Moi, ça fait un... Un et un... ça fait deux !... Où est le troisième ! Et j’ajoute que j’entends avoir seul la direction financière de l’affaire... et y introduire toutes les combinaisons que je jugerai utiles à son développement... sans que vous puissiez y contrevenir d’une manière quelconque... réserves faites, bien entendu, de vos droits statutaires. Mais je vous préviens, à l’avance, qu’ils ne seront pas très lourds...

GRUGGH.

Je ne comprends pas...

ISIDORE.

Tu comprendras plus tard... Laisse-moi finir... Puisque c’est moi qui apporte l’argent... je n’ai pas besoin de vous dire que je m’attribue toutes les commissions sur les marchés avec les entrepreneurs et les constructeurs...

PHINCK.

Quelles commissions ?

GRUGGH.

Il n’y a pas de commissions...

ISIDORE.

Eh bien, mes enfants... s’il n’y a pas de commissions... je me serai roulé moi-même... Ce serait drôle... mais ça m’étonnerait...

GRUGGH.

Vous n’avez pas parlé de nos appointements ?...

ISIDORE.

Je n’en veux pas...

GRUGGH.

Il est cependant d’un usage constant...

ISIDORE.

Je n’en veux à aucun prix... Nous ne sommes pas des employés, que diable !

PHINCK.

Permettez... permettez...

ISIDORE.

Rien du tout... rien du tout...

PHINCK.

Et mon brevet ?

ISIDORE, après avoir regardé Phinck ironiquement.

Ton brevet ?... Quel brevet ?... Ah ! oui !... 

Il lui tape sur l’épaule.

À quelle heure pars-tu ?... Il y a un train à six heures trente... un express, mon vieux... c’est le meilleur...

PHINCK.

Nous ne pouvons accepter de pareilles conditions...

GRUGGH.

Vous nous dépouillez...

PHINCK.

Vous nous égorgez...

GRUGGH.

C’est impossible... impossible...

PHINCK.

Monstrueux !... Je respecte les droits du capital... Mais le capital n’est pas tout dans une affaire... Et mon brevet. 

Il agite une feuille de papier.

Mon brevet a des droits, lui aussi...

ISIDORE, bonhomme.

Libre à vous, mes enfants... Eh bien, brisons là... nous n’avons rien dit, voilà tout... On discute une affaire... on ne s’entend pas... cela arrive tous les jours... et ça n’empêche pas les sentiments... parbleu... 

Après un temps.

Le plus ennuyé... Ce sera Bruneau... 

Il marche... marche.

Pauvre Bruneau !... Après tout... il m’intéresse, moi... ce brave homme-là... Ma foi !... J’ai bien envie d’aller faire un petit tour... par chez lui... et de l’interviewer... Qu’en dites-vous ?... Une interview de Bruneau dans le Petit Tricolore... hé... hé ?... Ça pourrait être une chose émouvante et comique, pas vrai ?... 

Il se frotte les mains. Consternation de Gruggh et de Phinck.

Ma foi, oui !... L’idée est bonne... Et puis... pourquoi aussi... n’irais-je pas... dès demain... au Ministère de la Guerre !

Avec emphase.

J’y suis comme chez moi... J’entre dans le cabinet du ministre le chapeau sur la tête... C’est une idée aussi... ça... 

Il se frotte les mains.

Eh bien ? Ce programme vous va-t-il ?

GRUGGH, accablé.

Nous ne demandons pas mieux que de réfléchir... encore...

ISIDORE.

À quoi bon !... L’affaire ne vous plaît pas... Lâchez-la... Voyez-vous... il ne faut jamais faire les choses... malgré soi...

Entre un domestique.

LE DOMESTIQUE.

M. Xavier...

ISIDORE.

Une petite minute... je suis à lui... 

Le domestique sort. À Gruggh et à Phinck.

Je vous demande pardon, mes enfants... mais j’ai besoin de causer avec mon fils...

Gruggh reprend son chapeau... Phinck remet ses papiers dans la serviette, qu’il referme... Ils se disposent à partir, ahuris et décontenancés.

GRUGGH.

Eh bien... c’est entendu... nous allons réfléchir encore...

ISIDORE.

Comme vous voudrez...

PHINCK.

Nous allons revoir certains chiffres, refaire certains calculs...

ISIDORE.

C’est ça...

PHINCK.

Qu’est-ce que nous voulons, nous ? Nous entendre, n’est-ce pas ? De votre côté...

ISIDORE.

Oh ! mes enfants... ne me demandez pas de réfléchir... Mes réflexions ne vaudraient rien pour vous... au contraire...

PHINCK, la tête basse.

Eh bien... voilà !...

ISIDORE.

Vous avez jusqu’à six heures... Dites donc... Si vos réflexions, par hasard... vous amenaient à conclure l’affaire...

PHINCK.

Heu !... C’est tout une autre combinaison... maintenant...

ISIDORE.

Enfin... si vous acceptiez... rédigez-moi un petit engagement, provisoire et conditionnel... mais strictement... sur les bases que je vous ai données... strictement... vous entendez ? Plus tard, quand nous en serons à l’acte de société... nous aurons à examiner quelques conditions supplémentaires... dont nous n’avons pas parlé... 

Sursaut de Gruggh et de Phinck.

Des choses insignifiantes...

GRUGGH, ahuri et regardant tristement la pointe de ses bottines.

Eh bien... voilà !... Nous allons examiner à nouveau...

PHINCK, l’air funèbre.

Certainement, mais sapristi !

GRUGGH, même jeu.

Qu’est-ce que nous voulons, nous... n’est-ce pas ?

PHINCK.

Trouver un joint... Difficile...

ISIDORE, il les reconduit jusqu’à la porte en les réconfortant de tapes amicales sur l’épaule.

Allons... allons... quels drôles de bonshommes !... Je viens de faire votre fortune... et vous avez des figures d’enterrement !... Du nerf, sapristi !... et de la gaieté... Ohé... ohé !... mes enfants... 

Gruggh et Phinck sortent. De la porte.

Six heures trente... N’oubliez pas...

Entre Xavier.

 

 

Scène XI

 

ISIDORE, XAVIER

 

Xavier a une tenue d’automobile très élégante. Grand, mince, figure déjà légèrement flétrie. Manières froides.

ISIDORE, exubérant, les bras ouverts.

Ah ! enfin... voilà le chauffeur !...

XAVIER.

Mon père !...

Il lui tend deux doigts, mollement.

ISIDORE.

C’est tout ce que tu me donnes ! Eh bien... quoi, voyons ?... On ne l’embrasse pas, son papa ?... son vieux papa !

XAVIER.

Si tu veux...

Il embrasse son père.

ISIDORE.

Ça n’est donc pas chic ?... Ça ne se fait donc pas à l’Épatant ?... Regarde-moi... un peu... Qu’est-ce que c’est que cette figure-là !... On est embêté, hein ?

XAVIER, vaguement.

Oh !...

ISIDORE.

Petites femmes ?... Affaires de cœur ?...

XAVIER.

Ah ! non... Les affaires de cœur... il y a longtemps que j’en ai soupé...

ISIDORE.

Sacré petit chauffeur, va !... Affaires d’argent ?...

XAVIER.

Plutôt...

ISIDORE.

Ah !... Grosse culotte ?...

XAVIER.

Assez grosse...

ISIDORE.

À Ostende ?

XAVIER.

Ostende...

ISIDORE.

Raconte-moi ça... Un verre de porto ?

XAVIER.

Merci !... Tu sais bien que je ne bois que de l’eau...

ISIDORE.

Fêtard, va !... 

Il s’assied.

Alors !...

XAVIER, s’asseyant aussi.

Dix mille louis...

ISIDORE, sursautant.

Qu’est-ce que tu dis ?

XAVIER, détachant froidement chaque mot.

Dix mille louis...

ISIDORE.

J’avais bien entendu... Bigre !... 

Il regarde son fils d’un air ahuri.

Tes histoires sont courtes... mon garçon... mais elles sont bonnes...

XAVIER.

Bonnes... Enfin, voilà...

Un petit silence.

ISIDORE.

Mais... dis donc... dix mille louis... c’est une somme...

XAVIER.

Oh !... pour toi...

ISIDORE.

Comment, pour moi ?... Tu es extraordinaire... Mais on n’a pas toujours deux cent mille francs de disponibles... comme ça... On prévient... que diable !

XAVIER.

Une affaire demain... et il n’y paraîtra plus...

ISIDORE.

Une affaire... une affaire... C’est bientôt dit... Et pas moyen d’arranger ça ?

XAVIER.

Impossible... Dette d’honneur...

ISIDORE.

D’honneur... d’honneur... Au diable l’honneur !... Où il y a de l’argent... il n’y a pas d’honneur... Il y a une affaire... et ça se traite...

XAVIER.

Pas dans mon monde...

ISIDORE.

Dans son monde !... Il a bien dit ça... Est-il étonnant, ce gamin !... Alors, impossible ?

XAVIER, très sec.

Oui !...

ISIDORE.

Tout à fait impossible ?

XAVIER, même jeu.

Tout à fait impossible...

ISIDORE.

Oui !... 

Songeur. Un petit silence.

Écoute... je veux bien te donner encore ces deux cent mille francs... Seulement... il faut que tu me les regagnes.

XAVIER.

Si je peux...

ISIDORE.

Tu peux... Mais j’ai la tête rompue par les affaires depuis ce matin... 

Il se lève.

Et j’en ai encore une très grosse à traiter... tantôt... avec cette canaille de Porcellet... Nous en reparlerons après le déjeuner...

XAVIER.

Mon dessert, alors ?

ISIDORE, caressant la joue de son fils.

Il est gentil, tout de même... Viens voir mes chevaux... 

Il tire sa montre.

Nous avons le temps...

XAVIER.

Tu sais qu’il faut que je sois rentré à Paris à six heures ?

ISIDORE.

Tu le seras... Pas un mot à ta mère, surtout...

XAVIER.

Voyons !...

ISIDORE.

J’en aurais pour quinze jours de plaintes, de pleurs... de lamentations...

XAVIER.

Toujours rasante, maman ?...

ISIDORE.

Ah ! mon petit...

Ils se dirigent, bras dessus bras dessous, vers la porte.

XAVIER.

Et Tartelette Cabri ?...

ISIDORE, avec conviction.

Un ange... de plus en plus un ange !...

XAVIER, riant.

Ah ! papa !... à ton âge !

ISIDORE.

Qu’est-ce que tu veux ? Je ne suis pas comme toi, moi... j’ai le cœur jeune... nom d’un chien ! Il me faut du sentiment... de l’amour...

XAVIER, ironique.

De l’idéal, nom d’un chien ?

ISIDORE.

Eh bien, oui !... Ça repose des affaires !...

Ils rient, disparaissent.

 

 

ACTE III

 

Le même jour, après déjeuner.

Le cabinet d’Isidore Lechat.

Au fond, cheminée monumentale, dans les riches boiseries de laquelle s’encadre un portrait ancien. Sur les murs, à droite et à gauche, de splendides tapisseries du XVIe siècle, figurant des sujets galants. À droite, porte ouvragée donnant sur les salons de réception ; autre porte, plus petite, s’ouvrant sur les appartements intimes. À gauche, très large porte vitrée grande ouverte sur la terrasse par où l’on voit les jardins et un grand espace de ciel ensoleillé.

Au milieu de la pièce, un immense bureau Louis XIV, d’un travail lourd et précieux, chargé d’objets d’art et de papiers... Somptueux mobilier... Mélanges de sièges anciens et de sièges modernes, en cuir...


 

Scène première

 

ISIDORE, XAVIER

 

Au lever du rideau, Isidore est assis devant le bureau, et il remplit un chèque. Xavier, adossé à la cheminée, fume un cigare et parcourt un journal. Un moment de silence...

ISIDORE, détachant le chèque du carnet... et le tendant à Xavier.

Voilà...

XAVIER, prenant le chèque et l’examinant.

Merci...

Il plie le chèque sans hâte et le met dans son portefeuille.

ISIDORE.

Seulement... tu sais... mon garçon... Il ne faut pas t’habituer à ces petites distributions... À la fin... la caisse du papa Lechat n’y suffirait plus.

XAVIER, avec un petit sourire et un petit hochement de tête.

Oh !...

ISIDORE.

Non... mais... je t’en prie !... 

Un petit silence durant lequel Isidore réfléchit.

Maintenant... dis-moi... Tu es toujours bien avec le jeune Bragard ?

XAVIER.

Lequel ?

ISIDORE.

Le fils du général...

XAVIER.

Henry ?... 

Négligemment.

Oui... nous sommes revenus ensemble d’Ostende, cette nuit...

ISIDORE.

Quel type est-ce ?

XAVIER.

Mon Dieu... comme tout le monde... Très chic, d’ailleurs...

ISIDORE.

Les Bragard n’ont pas le sou ?...

XAVIER.

On ne les dit pas riches... en effet...

ISIDORE.

Pourtant... ils mènent grand train ?...

XAVIER.

Grand train ?... Enfin... oui... un train convenable... Ils sont assez chics...

ISIDORE.

Et ils n’ont pas le sou ?...

XAVIER.

Ça n’est pas une raison...

ISIDORE.

Au contraire... 

Un temps.

Je vais te dire quelque chose... Je suis informé que le ministre de la Guerre prépare un remaniement complet de ses bureaux... Il est décidé que le général de Bragard sera nommé chef de l’état-major... c’est même chose faite.

XAVIER.

Ah !... Henry ne m’en a pas dit un mot...

ISIDORE.

Oui... mais... je le sais...

XAVIER.

Tant mieux !... Ça les retapera un peu...

ISIDORE.

J’ai besoin... pour une très grosse affaire que je suis en train de traiter avec ces deux imbéciles... que tu as vus au déjeuner...

XAVIER.

Deux bonnes têtes... Mais pas l’accent du triomphe... par exemple...

ISIDORE.

Dame !... 

Il fait le geste de serrer une vis. Xavier rit.

J’ai besoin d’être très sérieusement piloté auprès du général de Bragard... Pense, si mes renseignements sont exacts... qu’il s’agit d’une vingtaine de millions... 

Xavier fait entendre comme un sifflement aspiré.

Oui, mon petit... simplement...

XAVIER.

Fichtre !... Tu ne t’embêtes pas.

ISIDORE.

Plus, peut-être... Peut-être puis-je doubler ma fortune sur ce coup-là, mon garçon... 

Xavier ne dissimule plus un très vif intérêt.

Mais il me faut le Bragard, à tout prix...

XAVIER.

Le Bragard ?... Tu as Porcellet... son cousin germain... Très intimes, tous les deux.

ISIDORE.

Entendu... mais je voudrais quelqu’un de plus proche... Et puis... Porcellet... 

Un temps.

...je ne sais pas encore ce que je vais faire de lui... 

Un temps.

Est-ce que ton ami Henry a de l’influence sur son père ?...

XAVIER.

Ça... je l’ignore... Mais en s’y prenant bien... On a toujours de l’influence sur son père...

ISIDORE.

Ah ! ah !... C’est pour moi que tu dis cela ?...

XAVIER.

Oh ! toi !... tu ne fais que ce que tu veux...

ISIDORE, amicalement paternel.

Oui... Oui... Moque-toi de moi, maintenant que tu as tes deux cent mille en poche... Petite canaille !... Enfin... ton opinion sur le jeune Henry ?

XAVIER.

On peut voir...

ISIDORE.

Eh bien... mon petit... il faut que tu me l’amènes... demain... au journal... Nous déjeunerons tous les trois... et nous causerons...

XAVIER, après un temps.

Ça... c’est plus délicat...

ISIDORE.

Comment ?...

XAVIER.

Henry est un garçon accessible... je crois... mais prudent... extrêmement formaliste.

ISIDORE.

J’y mettrai toutes les formes qu’il voudra...

XAVIER.

Vois-tu... je crains qu’il n’aime pas... beaucoup... à se rencontrer... avec toi... chez toi...

ISIDORE.

Et pourquoi ?...

XAVIER.

Parce que... tu es... un peu... brûlé.

ISIDORE.

Elle est forte... celle-là... Brûlé, moi ?... Qu’est-ce que tu me chantes ?

XAVIER.

Je sais bien... ce qu’on dit... de toi... un peu partout... J’en surprends au club... tous les jours... des histoires... sur ton compte...

ISIDORE, épanoui.

Des histoires ?... Allons donc... Des histoires de femmes ?

XAVIER.

Pas précisément... 

Vague.

.. des histoires... Moi... ça m’est égal... Je te trouve épatant... Mais il y en a que cela gêne...

ISIDORE.

Fu...u...ut !... Des crétins... Je m’en fiche !

XAVIER.

Je crois que j’ai mieux... Je suis très... lié... avec la maîtresse d’Henry... 

Appuyant.

...très...

ISIDORE.

Qui est-ce ?

XAVIER.

Une femme que tu ne connais pas... très adroite... très discrète... un peu mystérieuse... et qui a, sur son amant, un grand empire...

ISIDORE, attentivement.

Ah !

XAVIER.

Une Russe qui, d’ailleurs, est quelquefois Allemande, quelquefois Italienne... Tu comprends ?

ISIDORE, un temps de réflexion.

Je ne suis pas de cette école-là... C’est très gentil... les femmes... mais... en dehors de l’amour... je m’en méfie comme de la peste... Non... non... pas de femmes dans les affaires...

XAVIER.

Tu as tort... Au fond, elles ne sont bonnes qu’à ça...

ISIDORE.

Une espionne ?...

XAVIER, très froid, très sec.

Eh bien ?... C’est le cas...

Un silence.

ISIDORE, il regarde son fils avec admiration.

Sacré petit bougre, va !... 

Après avoir réfléchi de nouveau.

Non... non... Je veux traiter cette affaire-là... moi-même...

XAVIER.

Si tu te méfies de moi... alors ?...

ISIDORE.

Es-tu bête !... Si je me méfiais de toi... est-ce que je te demanderais d’assister à l’entrevue...

Un domestique entre.

LE DOMESTIQUE.

M. le marquis de Porcellet demande si monsieur peut le recevoir...

ISIDORE.

Deux heures... Mazette !... Il est exact, M. le marquis... 

Au domestique.

...Prie M. de Porcellet... d’attendre quelques instants... 

À Xavier.

Tiens-tu à le voir ?

XAVIER.

Pas du tout...

Isidore fait signe au domestique qui sort.

ISIDORE.

Je ne suis d’ailleurs pas fâché qu’il fasse un peu antichambre, monsieur le marquis... C’est égal... Il est exact...

XAVIER.

L’exactitude est la politesse des décavés...

ISIDORE.

En a-t-il de l’esprit, ce gamin-là ?... 

Il se lève.

Alors... c’est entendu ?... Tu me l’amènes... demain... une heure ?

XAVIER.

Je tâcherai...

ISIDORE.

Il n’y a pas de : Je tâcherai... Il le faut...

XAVIER, un silence. Froidement cynique.

Combien me donnes-tu ?

ISIDORE.

Dis donc... dis donc...

XAVIER.

Ben !... Puisque tu doubles ta fortune... tu peux bien doubler tes générosités... sur ce coup-là... Alors, les affaires ne sont plus les affaires ?

ISIDORE.

Ça n’est pas gentil, tu sais. Et tu me fais de la peine... Est-ce que j’ai jamais compté avec toi ?

XAVIER.

Eh bien... à demain !

ISIDORE.

À la bonne heure... Embrasse-moi... 

Ils s’embrassent.

...Et ta machine ?... Toujours content ?

XAVIER.

Épatante...

ISIDORE.

Sois prudent... mon garçon... Pas trop de vitesse...

XAVIER.

Peuh !... Du cinquante-cinq à l’heure.

ISIDORE.

C’est trop... Ah ! je n’aime pas ces mécaniques-là... Pense à embrasser tout de même ta mère et ta sœur, avant de partir...

XAVIER.

Et si je rencontrais l’ange... ce soir... par hasard... faut-il que je l’embrasse, elle aussi ?

ISIDORE.

Allons... allons... méchant garnement... respecte ton vieux père... Pas un mot, à elle, non plus... des deux cent mille...

XAVIER, riant.

Ah ! papa...

ISIDORE.

À demain... mon garçon...

XAVIER.

À demain...

Xavier sort.

Isidore marche quelque temps, songeur, dans la pièce... Puis... il revient au bureau... où il feuillette un dossier... Après quoi... il sonne... Son domestique introduit le marquis de Porcellet.

 

 

Scène II

 

ISIDORE, LE MARQUIS DE PORCELLET

 

ISIDORE, allant au-devant du marquis.

Monsieur le marquis... j’ai bien l’honneur de vous saluer...

LE MARQUIS, tenue très élégante, allures distinguées.

Cher monsieur Lechat...

Ils échangent une poignée de main.

ISIDORE.

Excusez-moi de vous avoir fait attendre...

LE MARQUIS.

Nullement... nullement...

ISIDORE, avançant un fauteuil.

Donnez-vous donc la peine de vous asseoir...

LE MARQUIS.

Merci...

ISIDORE.

Un cigare ?... 

Le marquis refuse d’un geste de la main.

...Un verre de porto ?...

LE MARQUIS.

Merci !... Pas davantage...

ISIDORE, s’asseyant devant le bureau.

Ah ! monsieur le marquis... il y a longtemps que je n’avais eu l’honneur de votre visite... On est voisins... on est en bons termes... et c’est curieux... on ne se voit jamais... Tous les trois ans... à peu près...

LE MARQUIS.

Mon Dieu ! vous savez... les mille empêchements... les mille préoccupations de la vie... On ne s’appartient pas toujours...

ISIDORE.

À qui le dites-vous ?

LE MARQUIS.

Et puis... ces temps derniers... j’ai été très absorbé par le retour de mon fils...

ISIDORE.

Vous auriez dû l’amener... sans façon... J’eusse été heureux de voir un explorateur... un vaillant compagnon du prince d’Orléans...

LE MARQUIS.

Il est en ce moment chez ma tante Sombreuse... dans le Périgord...

ISIDORE.

Ah !... 

Un temps.

Et il est content de son voyage ?... Pas trop de fatigues... pas de fièvres ?

LE MARQUIS.

Du tout... Il est revenu enthousiasmé du Tonkin... Il dit que c’est un admirable pays de chasse...

ISIDORE.

Ah !...

LE MARQUIS.

Oui... il paraît que la chasse au paon, surtout, est très amusante.

ISIDORE.

Ah ! ah !...

LE MARQUIS.

Dangereuse... par exemple... mais d’autant plus amusante...

ISIDORE.

Ils sont donc féroces... les paons... par là ?

LE MARQUIS.

Pas les paons, naturellement... mais les tigres... car on ne trouve les paons que dans les parties de forêts fréquentées par les tigres... Au Tonkin... là où il y a du cerf... il y a du tigre... et là... où il y a du tigre... il y a du paon...

ISIDORE.

C’est très curieux...

LE MARQUIS.

N’est-ce pas ?... Robert assure que le paon est quelque chose de magnifique à tuer...

ISIDORE.

Je le crois... Ah ! c’est beau, les voyages... il n’y a rien, comme les voyages, pour meubler l’esprit d’un jeune homme...

LE MARQUIS.

Et puis... cela fait passer le temps... Les brousses de l’Indochine sont souvent moins dangereuses à traverser que les boudoirs parisiens...

ISIDORE.

Vous avez raison... parce que là où il y a du boudoir... il y a de la femme... et là où il y a de la femme... il y a...

LE MARQUIS.

Du pigeon...

Ils rient.

ISIDORE.

Ou du lapin... 

Ils rient.

C’est moins dangereux que le pigeon.

Ils semblent maintenant très à l’aise, très en confiance.

LE MARQUIS.

Eh bien... mon cher monsieur Lechat... je suis vraiment très heureux de vous voir... 

Un temps.

...très heureux... 

Un autre temps.

...Outre le plaisir que cette visite me procure...

ISIDORE.

Vous pouvez dire : Nous... monsieur le marquis...

LE MARQUIS, remerciant d’un geste.

Je désirerais vous entretenir de quelque chose d’assez... urgent...

ISIDORE.

Tout à votre disposition... monsieur le marquis...

LE MARQUIS.

Voilà... 

Il se dégante.

...Le règlement de la liquidation Gasselin... le marchand de bois de Melun.

ISIDORE.

Je sais... je sais...

LE MARQUIS.

N’avance pas... Le notaire, d’ailleurs, m’écrit que je n’ai malheureusement pas grand’chose à en attendre...

ISIDORE.

Rien du tout, monsieur le marquis...

LE MARQUIS.

Ah !... C’est aussi votre avis ?...

ISIDORE.

Oui...

LE MARQUIS.

C’est bien ce que je craignais... 

Un temps.

Une grosse perte pour moi... Cela me gêne beaucoup. J’ai justement des échéances assez lourdes... et pas d’argent disponible... Oui... enfin... je suis très gêné... très ennuyé... Je viens donc vous demander de me prêter encore deux cent mille francs...

ISIDORE, très calme.

Nous allons voir ça... monsieur le marquis... nous allons voir ça...

LE MARQUIS.

Vous ne pouvez pas savoir à quel point vous m’obligeriez, cher monsieur Lechat...

ISIDORE.

Tiens... J’ai justement là... comme par hasard... votre petit dossier... 

Avec une bonne figure.

...Nous allons voir ça... 

Il feuillette rapidement le dossier.

...Quatre obligations de deux cent mille francs... une autre de quatre cent mille... douze cent mille... les intérêts à cinq pour cent restés impayés... depuis deux ans... treize cent vingt mille... C’est exact ?

LE MARQUIS.

Parfaitement exact...

ISIDORE.

Oui... oui... 

La tête levée vers le plafond... il a l’air maintenant de se livrer à des calculs mentaux.

Eh bien... je le regrette... monsieur le marquis... mais... cette fois... impossible.

LE MARQUIS.

Vous refusez ?...

ISIDORE.

Désolé... mais je refuse...

LE MARQUIS.

Pourtant... je vous apporte toutes les garanties désirables...

ISIDORE, faisant une grimace.

Des hypothèques... encore ?...

LE MARQUIS.

Quelles meilleures garanties... voulez-vous donc ?

ISIDORE.

Mais votre terre est grevée de plus d’hypothèques... qu’elle ne vaut...

LE MARQUIS.

Je vous demande pardon...

ISIDORE.

Votre terre est très mal cultivée... très mal entretenue... Les fermes ne tiennent plus debout... Vous avez saccagé vos bois... Si j’en retire un million... ce sera très beau...

LE MARQUIS, vivement.

Comment... si vous en retirez ?...

ISIDORE.

Dame !...

Un petit silence.

LE MARQUIS.

Mais... monsieur... je puis vous offrir... d’autres garanties... D’abord... mon honorabilité...

ISIDORE.

Je sais ce qu’elle vaut et j’y rends hommage... Mais nous ne connaissons pas ça... dans les affaires...

LE MARQUIS.

Et puis... j’ai ma part dans la succession de ma tante Sombreuse...

ISIDORE.

Heuh !...

LE MARQUIS, appuyant.

Quatre-vingt-trois ans !

ISIDORE.

Oh !... les successions à venir... et par le temps qui court...

LE MARQUIS, un peu accablé... mais digne.

C’est bien... monsieur... 

Il se lève.

...Il ne me reste plus qu’à m’excuser d’une démarche...

ISIDORE.

Monsieur... le marquis... faites-moi... l’amitié... de vous rasseoir...

LE MARQUIS.

Mais...

ISIDORE.

Je vous en prie !... 

Le marquis se rassoit. Un petit silence.

...Monsieur le marquis... je vous aime... moi... vous me plaisez beaucoup... mais là... beaucoup... Et je voudrais vous tirer de la situation... désastreuse où vous êtes.

LE MARQUIS.

Désastreuse... Oh !...

ISIDORE.

Disons le mot... de la ruine...

LE MARQUIS, feignant l’assurance.

Peste !... comme vous y allez... cher monsieur Lechat !...

ISIDORE.

Inutile de feindre avec moi... monsieur le marquis... Je connais votre position aussi bien que vous... Je la connais mieux que vous...

LE MARQUIS.

Ma position... comme vous dites... n’est pas très brillante... en ce moment... Elle n’est pas, non plus, désespérée.

ISIDORE.

Si... monsieur le marquis... si... Elle l’est... 

Légèrement ironique.

Et... ma foi !... je puis bien vous avouer une chose... Il y a longtemps que je caresse l’idée de réunir à la terre de Vauperdu... la terre de Porcellet... 

Sursaut du marquis.

...Mon Dieu, oui !... C’est un de mes rêves... Quel domaine, monsieur le marquis ! 

Un petit silence.

...Ce rêve... 

Il montre le dossier ouvert sur la table.

...je puis le réaliser demain... 

Âpre.

...si je veux... 

Il redevient bonhomme.

...Mais vous me plaisez beaucoup... Et je me demande si... avant d’en arriver à des extrémités fâcheuses pour vous... et pour moi... pénibles... après tout... malgré mon rêve... je me demande si nous ne devons pas chercher un moyen d’entente... un terrain de conciliation... si nous ne pouvons pas nous arranger... comme de braves gens que nous sommes... ah !...

LE MARQUIS, prudent... sans trop s’engager.

Mon Dieu ! Je le désire...

ISIDORE.

Cela dépend de vous...

LE MARQUIS.

Que me proposez-vous ?...

ISIDORE.

Une combinaison admirable, monsieur le marquis...

LE MARQUIS.

Voyons...

ISIDORE.

Mais voilà... Vous êtes un homme à principes... à grands principes... Vous n’êtes pas, du tout, dans le mouvement moderne... Vous restez attaché aux vieilles idées du passé... et... permettez-moi le mot, à toutes sortes de préjugés... qui n’ont plus cours aujourd’hui... Chevaleresque... je veux bien... mais pas pratique et c’est grand dommage !

LE MARQUIS, avec une dignité affectée.

D’être restée peu pratique dans une société qui l’est devenue beaucoup trop... c’est la raison d’être actuelle de la noblesse et c’est sa gloire...

ISIDORE.

C’est sa mort !

LE MARQUIS, même jeu.

Tant pis !... Chez nous, monsieur, l’honneur passe avant l’intérêt...

ISIDORE.

Encore l’honneur !

LE MARQUIS.

Plaît-il ?

ISIDORE.

Rien... pardon... Je pensais à mon fils, une petite coïncidence...

LE MARQUIS, un peu moins gourmé.

Certes... en politique... et surtout... en religion... j’ai des principes... inflexibles... des principes... avec lesquels... je ne transigerai jamais... Mais... je ne condamne pas pour cela toute espèce de progrès. J’ai, plus que vous ne le croyez... l’esprit ouvert à de certaines nécessités sociales... à de certaines choses nouvelles... pourvu qu’elles n’attentent en rien... à l’idéal que je me suis fait de la vie...

ISIDORE.

Oui... seulement... voilà... elles y attentent toujours...

LE MARQUIS.

Mais non... voyons... quelle est cette combinaison ?

ISIDORE, après un petit temps.

Ma foi !... monsieur le marquis... vous m’avez un peu découragé... avec vos grands mots... L’honneur !... l’honneur !... sans doute... Mais chacun entend l’honneur à sa façon... et je crains bien que la vôtre ne soit pas la mienne... Non... voyez-vous... cette combinaison... à quoi j’avais songé un instant... j’ai bien envie d’y renoncer.

LE MARQUIS.

Expliquez-la toujours.

ISIDORE.

À quoi bon ?

LE MARQUIS.

C’est donc bien terrible ?...

ISIDORE.

C’est une affaire.

LE MARQUIS.

Nous causons... Cela n’engage à rien.

ISIDORE.

Eh bien... monsieur le marquis... puisque vous le voulez... 

Un temps.

Je ne suis pas un diplomate... moi... je n’ai pas l’art des réticences et des circonlocutions... Je vais droit au but... et joue cartes sur table... En deux mots... vous avez un fils... ruiné... j’ai une fille très riche... excessivement riche... 

Un temps.

...Marions-les...

LE MARQUIS, il se lève.

Qu’est-ce que vous dites ?

ISIDORE.

Marions-les... Et comme je sais faire la part des choses... consentir aux sacrifices qu’il faut... je vous donne quittance des treize cent vingt mille francs... Et vous rentrez dans vos droits de propriété... intacts... sur le domaine de Porcellet... 

Un temps.

...Mais asseyez-vous donc, monsieur le marquis. 

Le marquis se rassied.

...Vous voyez qu’Isidore Lechat... cette canaille de Lechat... comme on dit... sait se conduire... à l’occasion... en vrai gentilhomme...

LE MARQUIS, se parlant à lui-même.

C’est impossible... 

Un temps.

...Vous n’y songez pas ?

ISIDORE.

Je vous demande pardon... j’y songe parfaitement... Et je songe aussi à servir à ma fille une rente de deux cent cinquante mille francs... Je garde le capital... Il est mieux entre mes mains qu’entre les siennes... car le capital me connaît... et il s’amuse avec moi.

Il rit.

LE MARQUIS.

Alors... c’est un marché ?

ISIDORE.

C’est une affaire...

LE MARQUIS.

Vous voulez m’acheter... dites-le... m’acheter ?

ISIDORE.

Ah ! voilà les grands mots qui reviennent... Mais non... monsieur le marquis... Je veux vous sauver du désastre... inévitable... Vous serez bien avancé quand vous devrez quitter cette belle terre de Porcellet... réduire à rien une existence fastueuse... accablé de lourdes dettes... traqué par tous les hommes de loi... tombant de saisies en ventes, promenant à travers tous les tribunaux votre fameux blason, coiffé de papier timbré... Heureux encore si, après trop de misères, vous trouvez un jour, comme le père de la Fontenelle... une place de régisseur... chez un brave homme tel que moi... Je sais ce que c’est, allez... J’ai été ruiné deux fois... Ça n’est pas drôle... Mais moi... j’ai du ressort... Vous... vous n’avez que des principes. Maigre défense, croyez-moi... contre de pareils malheurs...

LE MARQUIS.

M’acheter !... moi !...

ISIDORE.

Ne répétez donc pas toujours la même chose... Je n’achète pas... j’échange... Les affaires sont des échanges... on échange de l’argent... de la terre... des titres, des mandats électoraux... de l’intelligence... de la situation sociale... des places... de l’amour... du génie... ce qu’on a contre ce qu’on n’a pas... Il n’y a rien de plus licite... et rassurez-vous... rien de plus honorable.

LE MARQUIS, mollissant un peu.

Mais... mon fils... n’a nullement l’intention de se marier...

ISIDORE.

Oui... je sais bien... On n’a pas l’intention de faire une chose... et puis... on la fait tout de même... Des circonstances imprévues, les nécessités de la vie... corrigent souvent les intentions les mieux arrêtées... Ah ! monsieur le marquis... si vous vouliez vous laisser conduire par moi... Quelles magnifiques... quelles merveilleuses affaires... tous les deux !... Ah ! sapristi !... Et, tenez, l’hôtel des Porcellet... ce superbe hôtel que feu votre frère, après le krach, vendit au prince Kartdoff... va être remis en vente... dans quelques mois...

LE MARQUIS.

Ah !...

ISIDORE.

Vous ne le saviez pas ?

LE MARQUIS.

Du tout...

ISIDORE, avec un sourire engageant.

Vous voyez... Il faut que ce soit moi qui me préoccupe... et vous mette au courant des affaires de la famille... Cet hôtel... je pourrais le racheter... et le déposer... pierres, meubles, collections... dans la corbeille de noces de ma fille... Un cadeau vraiment royal !... Et que ne ferions-nous point ? Unis par les liens du sang... et par des intérêts communs... nous irions ensemble à la conquête du monde... tout simplement... 

Un petit silence... Le marquis est toujours songeur.

...Remarquez que dans cet échange que nous faisons... vous donnez autant que je donne... Par conséquent, correction parfaite de part et d’autre... Et même si nous évaluons en argent ce que vous apportez, et c’est là qu’il faut toujours en venir, car tout a une valeur représentative de numéraire, votre apport est, peut-être, plus considérable que le mien... Calcul facile et qui doit apaiser toutes vos susceptibilités... 

Le marquis hoche la tête.

Donc... si quelqu’un est acheté dans cette affaire... ce n’est pas vous... c’est moi... 

Le marquis regarde Lechat avec une expression d’étonnement croissant.

...Mais oui, mais c’est évident... D’abord, vous possédez un grand crédit... auprès du général de Bragard... votre cousin germain... un militaire étonnant... qui va être nommé, bientôt, chef de l’état-major... je le sais...

LE MARQUIS.

Vous savez donc tout ?

ISIDORE, modestement.

C’est mon métier, monsieur le marquis... Ce crédit, j’en ai besoin... pour m’assurer la protection bienveillante du général... dans une colossale affaire qui dépend un peu de lui... et à laquelle cela va de soi... je vous intéresse... 

Avec mystère.

J’ai là-dessus... certains projets de défense nationale... qui seront... je crois... approuvés par le général... car... vous ne doutez point... n’est-ce pas que je ne sois un bon et excellent patriote ?... 

Avec une chaleur emphatique.

Tout ce que vous voudrez... mais patriote... diable !... Nous en reparlerons... 

Un temps.

...Vous avez aussi...

LE MARQUIS.

Encore ?...

ISIDORE.

Vous avez aussi... une influence électorale... pas très grande... Mais j’entends... cette fois-ci... ne rien négliger... Cette influence... vous en userez... naturellement... en faveur de ma candidature... 

Sur un bondissement du marquis.

...pas au grand jour... bien entendu... Je ne vous demande pas des affiches... ni d’aller sur les places publiques et dans les cabarets, crier : « Votez pour Isidore Lechat ! »... Non... parbleu !... Une action clandestine... voilà ce qu’il faut... Je vous dirai comment il faudra procéder. Choisi par le comité révolutionnaire de Paris... appuyé secrètement par le gouvernement... et par une fraction du parti royaliste-bonapartiste-nationaliste-clérical... mon succès est certain...

LE MARQUIS.

Alors... monsieur... ce n’est pas seulement mon nom que vous achetez... c’est mon crédit personnel... mon influence politique... et quoi encore ?

ISIDORE.

Véritablement... vous me désolez, monsieur le marquis... Vous ramenez toujours les choses à un sens brutal qu’elles n’ont point... et vous rendez difficile... sinon impossible... une entente que je désire, certes... mais à laquelle je renoncerais... croyez-le... sans douleur... 

Appuyant.

...J’aurais encore... pour me consoler... la belle terre de Porcellet... mon rêve...

Un petit silence.

LE MARQUIS.

Mais... monsieur... si je suis bien informé... vous vous présentez aux élections avec un programme socialiste... anticlérical... contre le duc de Maugis... qui est mon ami... et dont je partage toutes les idées.

ISIDORE.

Les programmes !... 

Avec un geste qui rejette les choses au loin.

...Une fois nommé... les programmes sont loin... et ils courent encore...

LE MARQUIS.

C’est possible... Il n’en est pas moins vrai que vous vous posez en ennemi implacable de l’Église ?...

ISIDORE.

Implacable ?... Vous m’étonnez, monsieur le marquis... Les convictions sont quelquefois implacables... Et encore !... Les affaires, jamais... Et quand même ?... 

Il se lève et marche dans la pièce avec animation.

...Croyez-vous donc que ma candidature socialiste, anticléricale, ne sera pas plus agréable à l’Église que celle de votre ami, le duc de Maugis, avec ses appels au miracle... ses invocations à la Vierge et aux saints ?...

LE MARQUIS, ironique.

Le point de vue est nouveau...

ISIDORE.

Il est éternel, monsieur le marquis... Que représente-t-il, le duc ?... Voulez-vous me le dire ?... Du passé, c’est-à-dire de la poussière... de la matière inerte... du poids mort... L’Église... l’Église ?... Mais l’Église en a assez de toujours traîner à sa remorque une noblesse découronnée de ses vieux prestiges... volontairement immobilisée dans ses préjugés de la caste et dans ses routines de l’honneur... qui n’est mêlée à rien de ce qui vit et de ce qui crée... une noblesse qui, peu à peu, s’est laissé, stupidement, dépouiller de ses terres, de ses châteaux... de ses influences... de son action... et qui... au lieu de servir l’Église, la dessert, chaque jour, davantage, par son impopularité et sa faiblesse...

LE MARQUIS, riant discrètement.

Ah ! ah ! Ah !...

ISIDORE.

Mais oui, monsieur le marquis... c’est comme ça !... L’Église est dans le mouvement moderne, elle... Loin d’y résister, elle le dirige... et elle le draine à travers le monde... Elle a une puissance d’expansion, de transformation, d’adaptation, qui est admirable... une force de domination qui est justifiée, parce qu’elle travaille sans relâche... qu’elle remue les hommes... l’argent... les idées... les terres vierges... Elle est partout... aujourd’hui... elle fait de tout... elle est tout... Elle n’a pas que des autels, où elle vend de la foi... des sources miraculeuses où elle met de la superstition en bouteilles... des confessionnaux où elle débite de l’illusion en toc et du bonheur en faux... Elle a des boutiques qui regorgent de marchandises... des banques pleines d’or... des comptoirs... des usines... des journaux... et des gouvernements, dont elle a su faire jusqu’ici ses agents dociles et ses courtiers humiliés... Vous voyez que je sais lui rendre justice...

LE MARQUIS, ironique.

Vous êtes admirable ! Je ne vous savais pas cette éloquence...

ISIDORE.

J’y vois clair, voilà tout !... Autrefois... elle mettait l’épée à la main de ses nobles et les envoyait à la guerre massacrer et se faire massacrer pour elle... Mais la guerre a changé de forme... par conséquent elle a changé d’armes... C’est par l’outil du travail et par l’argent que l’on combat aujourd’hui... Et la noblesse n’a su se servir ni de l’outil... ni de l’argent... Alors... nous les avons ramassés... Tiens, parbleu !

LE MARQUIS.

Dans la boue et dans le sang...

ISIDORE.

Ça se nettoie... tout se nettoie... même vos blasons... 

Un temps.

Comprenez donc que c’est dans les hommes comme moi que l’Église cherche et trouve ses alliés naturels... L’Église et moi nous sommes de la même race, monsieur le marquis... Quant à la noblesse... elle est morte... elle est morte pour avoir méconnu la première loi de la vie : le travail... c’est-à-dire la mise en exploitation de toutes les forces qui sont dans la vie... Et ce n’est pas parce que l’Église vous donne, de temps en temps, à titre d’aumônes, quelques maigres jetons de présence, dans des conseils d’administration, comme l’État donne aux veuves de ceux qui l’ont servi avec abrutissement, une part dans ses bureaux de tabac... que vous pouvez vous vanter d’être encore vivants !...

LE MARQUIS.

Mais, monsieur... si je suis aussi mort que vous le dites... pourquoi me voulez-vous ?

ISIDORE.

C’est mon affaire...

LE MARQUIS.

Ce n’est pas la mienne...

ISIDORE.

Comme vous voudrez... Mais vous avez tort...

LE MARQUIS.

Vous n’attendez pas de moi... je pense... que je lave l’Église... des accusations étranges que vous portez contre elle et qui ne l’atteignent point...

ISIDORE.

Je ne l’accuse pas... je l’exalte !... 

Haussant les épaules.

...Vous ne savez même pas ce que c’est que l’Église...

LE MARQUIS.

Si... par malheur... l’Église ressemblait au tableau que vous venez d’en tracer... j’aimerais mieux, en effet, l’ignorer... Et je suis fier, monsieur, d’appartenir à cette noblesse, dont vous proclamez si fort la déchéance, juste au moment où elle se reconquiert !

ISIDORE.

Oui... En tentant de rallumer partout la guerre civile et la guerre des races...

LE MARQUIS.

En revendiquant ses traditions qui sont celles du pays... Et je suis plus fier encore...

ISIDORE, interrompant.

Allez !... allez !...

LE MARQUIS.

De ne m’être jamais soumis à cette démocratie abominable... insolente... et féroce qui a remplacé, par le seul culte de l’argent... le culte de l’honneur... de la patrie... de la foi... et de la pitié.

ISIDORE.

Allez... allez... monsieur le marquis... soulagez-vous... Ça fait du bien...

LE MARQUIS.

Vous avez la prétention de dominer, d’être les maîtres... Et vous l’êtes... pour un temps. Mais des maîtres plus ridicules encore que néfastes... Aussitôt parvenus à la fortune... vous n’avez plus qu’une idée : nous singer... C’est nos hôtels, nos terres, nos manies, nos vices qu’il vous faut... nos vieux noms glorieux... et jusqu’à nos vieux meubles. 

Avec insolence.

...Ce qui ne s’achète pas, voyez-vous, c’est la façon de s’en servir...

ISIDORE.

J’en serais désolé... J’ai la mienne.

LE MARQUIS.

Vous n’êtes pas exigeant.

ISIDORE.

Elle me suffit...

LE MARQUIS.

Elle ne suffira pas toujours au peuple, que vous dépouillez.

ISIDORE.

Ça !... vous n’en savez rien... ni moi non plus... Pour le moment, le peuple aime mieux ma façon que la vôtre...

LE MARQUIS.

Si vous voulez conquérir le monde comme vous dites... ayez donc le courage d’inventer quelque chose de nouveau, au lieu de vous confiner dans la parodie d’autrefois... Créez des traditions à votre tour... Mais non... vous n’avez le souci d’aucune vertu, d’aucun art, d’aucune élégance... Vous n’avez le sentiment d’aucune grandeur...

ISIDORE, interrompant.

La grandeur... la grandeur !... Des mots tout cela... et qui ne veulent rien dire. Il n’y a qu’une chose par quoi un peuple, comme une institution, comme un individu, est grand... c’est l’argent... L’Église le sait mieux que personne, elle. 

Un temps.

...Oui... oui... pour vous, nous sommes des bandits... des forbans... d’affreux pirates... C’est entendu... et c’est vrai... au fond... Mais... dites donc... des bandits qui ont fait quelque chose... des forbans qui apportent, tous les jours, leur contribution au progrès... c’est-à-dire au bonheur de l’humanité... de sales canailles qui remplissent leurs coffres... c’est possible... mais qui créent du mouvement partout... de la richesse partout... de la vie partout... Quand, autrefois, au temps de votre puissance... puisque vous invoquez les traditions... vous dépouilliez le peuple... au point de l’affamer... de ne lui laisser pour nourriture... que l’ordure des ruisseaux dans les villes... et, dans les campagnes... la petite motte de terre, où il posait le pied... Qu’est-ce que vous lui donniez en échange !... des coups de bâton, monsieur le marquis... Moi... je lui donne des routes... des chemins de fer... de la lumière électrique... de l’hygiène... un peu d’instruction... des produits à bon marché... et du travail... Moins d’allure que les coups de bâton... j’en conviens... Assez chic, tout de même... avouez-le... pour des forbans ?...

LE MARQUIS.

Monsieur, je ne veux et ne puis vous suivre, en toutes ces polémiques de journal...

ISIDORE.

Et vous avez raison... Assez philosopher... La philosophie ne mène à rien... et nous perdons, inutilement, le fil de la conversation... Tenez... voulez-vous faire un pari avec moi !

LE MARQUIS.

Pas plus qu’un marché...

ISIDORE.

C’est juste... Je le gagnerais... Eh bien... ce pari... je vais vous l’offrir sous une autre forme... Allez donc demander à l’un de ces grands politiques en robe noire... en robe blanche... en robe brune... ou en robe rouge – la couleur n’y fait rien – qui mènent le monde... et en qui vous avez confiance, pas vrai ?... Allez demander seulement à votre confesseur, quel qu’il soit, s’il hésitera, une minute, entre Isidore Lechat... riche à cinquante millions, socialiste mécréant, anticlérical excommunié... et votre pauvre petit duc de Maugis ?... 

Un silence... Le regardant fixement dans les yeux.

...Oui... Et puis... Allez lui demander encore un conseil sur ce que je vous propose... mariage et le reste... Et osez dire... en votre âme et conscience... qu’il ne vous répondra pas... en vous donnant sa bénédiction : « Mon fils... tu peux... tu dois marcher... au nom de notre Sainte Mère l’Église ! »

Encore un silence... Les deux hommes se regardent.

LE MARQUIS, baissant un peu la tête, d’une voix moins assurée...

C’est impossible !...

Un silence.

ISIDORE.

Ah !... 

Un temps.

...Monsieur le marquis... quand vous êtes entré ici... je n’avais qu’un désir... vous étrangler d’un tour de main... Je suis franc... vous le voyez... je vous le dis... Je me réjouissais à la pensée de vous prendre la terre de Porcellet... Il y a deux ans que je la considère comme mienne... C’est si vrai... que j’ai ici... dans ce tiroir... un plan... voulez-vous que je vous le montre ?... où Porcellet fait, par avance, partie de mon domaine... J’y ai biffé votre nom que j’ai remplacé par le mien... C’est drôle, hein ?... Et puis... je ne sais pas pourquoi... vous m’avez plu... vous m’avez ému... là... sincèrement... Au fond... je suis un brave homme, moi... On ne me connaît pas... j’ai du cœur... Alors... j’ai cherché un autre moyen... un moyen de tout concilier... mes affaires... mon plaisir... et votre intérêt... 

Sur une protestation ironique du marquis.

Mais oui... J’ai trouvé ça... Ça n’est pas déjà si mal... Ma fille est très jolie... elle a de l’allure... de la race... elle n’est pas bête, la mâtine !... Cherchez-en beaucoup, dans votre monde... qui la vaillent... Et tâchez... de vous la représenter dans le vieil hôtel restauré des Porcellet... Une vraie princesse, monsieur le marquis !...

LE MARQUIS.

Je n’ai jamais douté des qualités de mademoiselle votre fille...

ISIDORE.

Eh bien, alors ?... Ne m’obligez donc pas à revenir a ma première idée... Parole !... Cela me navrerait... 

Avec expansion.

Je suis dans un de mes bons jours, aujourd’hui... Profitez-en !...

LE MARQUIS, d’une voix de moins en moins assurée.

C’est impossible... C’est très difficile...

ISIDORE.

En quoi ?... Vous n’êtes pas le premier qui aurait consenti à de semblables alliances.

LE MARQUIS.

Sans doute...

ISIDORE.

Eh bien ?...

LE MARQUIS.

Je ne voudrais pas vous désobliger, cher monsieur Lechat... Mais enfin... il y a là... quelque chose... de... particulier...

ISIDORE, regardant sournoisement le marquis.

Ah !...

LE MARQUIS.

Oui... Vous avez eu... jadis... des... accidents... fâcheux. – Je ne les juge point... mais enfin...

ISIDORE.

C’est la lutte !... Ah ! s’il fallait remonter à la source de toutes les fortunes... des vôtres, principalement... on n’en finirait point, monsieur le marquis... Au fond, ce qui vous gêne, ce qui vous trouble... c’est l’opinion... l’opinion du monde et de votre monde...

LE MARQUIS.

Je ne subordonne pas mes actes à l’opinion du monde...

ISIDORE.

Non... Seulement... vous y êtes sensible... et c’est tout naturel... Eh bien, dites-vous ceci... Qui a l’argent, a l’opinion... Et si admirables, si héroïques que soient les hommes, ils ne sont point bons à jeter aux chiens... quand ils n’ont plus le sou... Ce n’est pas moi qui parle, monsieur le marquis... c’est la sagesse des nations... Est-ce malheureux ? Mais regardez autour de vous...

LE MARQUIS, lentement... avec un air embarrassé.

Il est certain que les démarches auprès de mon cousin Bragard... n’ont... en soi... rien de répréhensible...

ISIDORE.

Justement... rien de plus simple... au contraire... rien de plus correct...

LE MARQUIS.

Pour mon intervention... dans les élections...

ISIDORE.

En douceur... monsieur le marquis... en douceur... Ne vous effrayez pas pour si peu... Question de tact... de doigté...

LE MARQUIS.

Oui... mais... il y a là... mon cher monsieur Lechat... outre la question politique... une question de délicatesse...

ISIDORE.

La question politique est réglée... Vous êtes couvert par l’Église...

LE MARQUIS.

Couvert... couvert...

ISIDORE.

Je vous l’affirme... Et vous le savez bien... La question de délicatesse ?... Eh ! mon Dieu !... il est très juste que vous désiriez le succès du père de votre bru... 

Avec une bonhomie riante.

C’est tout ce qu’il y a de plus moral... au contraire... La famille... voyons...

LE MARQUIS.

Je n’ai pas consulté mon fils...

ISIDORE.

Ai-je consulté ma fille ?... Les enfants sont mis au monde pour obéir à leurs parents... Et puis, dites-moi donc, monsieur le marquis... le consultiez-vous lorsque, durant son voyage au Tonkin, vous négociiez pour lui et sans lui... la chronique en est venue jusqu’à moi... un mariage plutôt... scabreux... hé... hé ?...

LE MARQUIS.

Des racontars... des calomnies...

ISIDORE.

Possible... Mais les calomnies... ce sont souvent des choses qui n’ont point réussi... D’ailleurs... je connais un certain petit chasseur de paons qui ne ferait pas toutes les difficultés que vous faites... et qui... croyez-moi... s’habituera, très mal, à l’idée d’être ruiné... à la nécessité de gagner sa vie désormais, au lieu de vivre tranquillement de celle des autres... Quant à moi, monsieur le marquis... je ne vous encombrerai pas souvent de ma personne... Et je ne vous demanderai pas me présenter au Jockey-Club... 

Il rit et se frotte les mains.

Ma foi non !... J’ai d’autres ambitions...

LE MARQUIS, avec effort.

Eh bien !... je verrai... je réfléchirai...

ISIDORE.

Non pas... Il faut que tout soit tranché quand vous sortirez d’ici... Vous avez la chance d’être veuf... par conséquent... libre de vos actes... Et puis... dans ces sortes de circonstances... on ne doit jamais réfléchir... L’inspiration... il n’y a rien de meilleur...

LE MARQUIS.

C’est une chose assez grave, pourtant... et à laquelle...

ISIDORE, lui coupant la parole, d’une voix plus dure.

Outre Porcellet que je vous rends... il est bien entendu... que je vous donne les deux cent mille francs... et que je me charge de vos autres créanciers... 

Un petit silence. Le marquis est debout... la tête baissée... et il regarde obstinément une fleur du tapis.

Monsieur le marquis... 

Le marquis lève les yeux vers Isidore qui, à ce moment, pose le doigt sur le bouton de la sonnerie.

Puis-je faire venir ma femme et ma fille ?

LE MARQUIS, après un effort.

Faites... monsieur...

Il se rassied lourdement, dans le fauteuil... Isidore sonne... Un domestique se présente.

ISIDORE.

Va dire à madame et à mademoiselle que M. le marquis de Porcellet et moi... nous les prions de venir ici...

Le domestique sort... Le marquis est assis... le regard fixe... Isidore se promène... de long en large, au fond de la pièce... les mains dans les poches... Long silence.

 

 

Scène III

 

MADAME LECHAT, GERMAINE, ISIDORE, LE MARQUIS

 

Mme Lechat entre la première... Elle est troublée... regarde avec anxiété le marquis et son mari... Germaine vient ensuite... Au premier coup d’œil jeté dans la pièce, elle a compris qu’il allait se passer quelque chose d’extraordinaire... Dès leur entrée dans le cabinet, le marquis s’est levé et salue silencieusement... L’anxiété de Mme Lechat grandit à chaque instant... Isidore, lui, a regagné son bureau... avec une expression de triomphe mauvais sur le visage.

ISIDORE.

Asseyez-vous... mes enfants... M. le marquis de Porcellet a quelque chose à vous dire... 

Elles s’assoient... Lechat resté debout... replie le dossier de Porcellet.

Monsieur le marquis...

LE MARQUIS, avec un effort et d’une voix un peu sourde.

Madame... j’ai l’honneur de vous demander, pour mon fils, Robert, comte de Porcellet, la main de Mlle Germaine Lechat, votre fille...

Germaine tourne la tête vers le marquis et le regarde fixement.

MADAME LECHAT, au comble de la stupéfaction... balbutiant.

Mais... je... 

Elle ne peut parler... Elle porte ses deux mains à son front... regarde son mari... regarde le marquis... regarde Germaine...

Plaît-il ?...

ISIDORE.

Eh bien... oui... Qu’est-ce que tu as ?... 

Germaine lève alors ses yeux méprisants vers son père.

...On te demande la main de Germaine... Tu n’as donc pas entendu ?...

MADAME LECHAT.

Si... si... La tête me tourne...

ISIDORE.

La joie d’une mère, monsieur le marquis... Voyons... remets-toi... sapristi !... 

À sa fille.

Et toi, Germaine... réponds...

GERMAINE, elle se lève.

C’est beaucoup d’honneur... monsieur... et j’ignore à quoi je le dois... Mais je refuse...

LE MARQUIS, il se lève.

Vous refusez, mademoiselle ?...

GERMAINE.

Oui... monsieur...

ISIDORE.

Tu refuses ?

GERMAINE.

Oui...

ISIDORE, tout ce qu’il y a de vil et de vulgaire reparaît, en expressions successives, sur sa physionomie.

Voyons... voyons... Ce n’est pas possible... M. le marquis te demande en mariage pour son fils... en mariage...

GERMAINE.

Je refuse... 

Au marquis.

Et je regrette que mon père n’ait pas même songé à me consulter avant cette entrevue... Il nous eût évité à tous... une scène pénible et humiliante...

ISIDORE, avec des expressions basses... des intonations humiliées.

Mais non... mais non... monsieur le marquis... Ma fille n’a pas entendu... n’a pas compris... L’étonnement, sans doute... la joie... l’orgueil... Elle accepte...

GERMAINE, plus âpre.

Je refuse... Pourquoi m’obliger à répéter toujours la même chose ?...

ISIDORE.

Ça... par exemple... c’est un peu fort...

LE MARQUIS, amer et vexé.

Vous trouvez, sans doute, la maison de Porcellet indigne de vous, mademoiselle ?

GERMAINE.

Vous vous trompez, monsieur...

ISIDORE.

Parbleu !... Qu’est-ce que je disais ?

GERMAINE, avec tristesse.

La fille de M. Isidore Lechat n’a pas le droit de trouver indigne qui que ce soit... Non... je refuse... parce que je ne suis pas libre...

ISIDORE.

Pas libre... Qu’est-ce que tu chantes ?... Puisque ta mère et moi... nous consentons...

GERMAINE.

Je ne suis pas libre !

ISIDORE.

Pourquoi ?

GERMAINE.

Je ne puis pas le dire ici.

ISIDORE, menaçant.

Pourquoi ? pourquoi ?

GERMAINE.

Tu le veux ?...

ISIDORE.

Oui...

GERMAINE.

Je ne suis pas libre... parce que j’ai un amant !

Stupéfaction générale.

ISIDORE.

Quoi ?... quoi ?... Qu’est-ce que tu dis ?... Mais non, monsieur le marquis. 

Avec un rire grinçant.

Vous voyez bien qu’elle plaisante... qu’elle s’amuse... qu’elle ne sait pas ce qu’elle dit... Un amant !... Ma fille !... Ah !... ah ! ah !... Elle est bonne !... 

Il s’avance vers sa fille, menaçant.

...Ose répéter cela... ose-le... devant ton père...

GERMAINE.

J’ai un amant !... un amant... un amant !... Combien de fois... faut-il donc que je le crie ?

ISIDORE.

Tu mens... Elle ment... Je vous dis qu’elle ment... Mais... monsieur le marquis, elle ne connaît personne... elle ne voit jamais personne... Elle ment... 

Changeant de ton brusquement.

...Voyons... ma petite Germaine... c’est fini... maintenant... n’est-ce pas ? Tu as voulu nous faire une farce, une bonne farce... On ne te croit pas... Alors... dis que ça n’est pas vrai...

GERMAINE.

Et cet amant... je l’ai choisi... et je l’aime... et il est à moi... à moi... Il ne fait point partie d’un marché... il n’est pas l’appoint d’une affaire... Il est à moi... tout entier... il est à moi... librement... 

Au marquis.

Cela vous étonne, monsieur... et je vois que ce n’est point l’habitude, quand on porte le nom de Lechat, d’être une créature qu’on n’achète pas... qui ne se vend pas... mais qui se donne...

ISIDORE, à sa femme.

Et toi... qui ne dis rien... qui es là comme une borne... Mais fais-la taire...

MADAME LECHAT, accablée.

Que veux-tu que je dise... mon Dieu !...

ISIDORE.

Alors... c’est donc vrai ?

MADAME LECHAT.

Je n’en sais rien... moi... 

Tout à coup.

...Mon Dieu ! mon Dieu... mon Dieu !... 

Elle pleure.

Cela devait arriver...

ISIDORE.

Quoi ?... qu’est-ce qui devait arriver ?

MADAME LECHAT, à travers ses larmes.

Je ne sais pas... je ne sais pas !...

ISIDORE, marchant dans la pièce, bousculant les meubles.

Ma fille est folle... ma femme est folle. Elles sont folles toutes les deux !... 

Le marquis se dispose à partir.

Monsieur le marquis... mais c’est impossible... impossible !... Il y a un malentendu... je vous dis qu’il y a un malentendu !...

LE MARQUIS.

Je n’ai plus qu’à me retirer...

ISIDORE.

Vous avez raison. Cela vaut mieux. Je vais lui parler, moi. 

Le reconduisant.

Ah ! monsieur le marquis... on travaille pour ses enfants... on amasse des millions pour qu’ils soient heureux... on fait de beaux rêves... et voilà... Mais j’arrangerai cela en famille. J’en ai vu bien d’autres, allez !... 

Plus bas.

Et s’il faut faire encore un petit sacrifice... vous comprenez ?... À demain, monsieur le marquis...

LE MARQUIS, très froid, affectant une dignité très hautaine.

Il me semble, monsieur, que nous n’avons plus rien à nous dire.

ISIDORE, regardant le marquis un certain temps... et ouvrant la porte du fond.

Il vous semble ?...

LE MARQUIS.

Oui...

ISIDORE.

Ah !...

LE MARQUIS.

Adieu, monsieur !...

Il va pour sortir. Isidore le retient.

ISIDORE.

Dites donc ?... L’affaire ne vous paraît plus une bonne affaire ?

LE MARQUIS.

Laissons cela, monsieur.

ISIDORE.

Alors... c’est fini nous deux ?... 

Silence du marquis.

...Vous croyez ça ?...

Même silence.

...Eh bien... du papier timbré... demain !...

LE MARQUIS.

Comme vous voudrez !...

Un petit silence.

ISIDORE, montrant le poing dans la direction par où le marquis est sorti.

Canaille !...

 

 

Scène IV

 

MADAME LECHAT, GERMAINE, ISIDORE

 

ISIDORE.

À nous deux maintenant !... 

Il vient se planter devant Germaine qui a suivi tous ses mouvements et qui le regarde avec des airs provocants.

...Et ne me regarde pas... comme ça... misérable !... 

Menaçant.

...À genoux... Tant que tu es... ici... sous mon toit... c’est moi seul qui ordonne... entends-tu ?... À genoux... d’abord... Et la porte... après.

Il empoigne brutalement sa fille par les poignets et veut la forcer à s’agenouiller... Germaine résiste et finit par se dégager.

GERMAINE.

Sois tranquille... je m’en irai d’ici... Ne crois pas au moins que c’est toi qui me chasses... Je pars de mon plein gré... Cet incident fatal... nécessaire... n’avance même pas... l’heure de mon départ... Ce que j’ai à dire... ce que j’ai sur le cœur... ça ne sera pas long...

ISIDORE, levant les bras au plafond.

Les livres... les sales livres... Voilà ce qu’ils ont fait de ma fille !...

GERMAINE.

Laisse donc les livres... Ce ne sont pas les livres qui m’ont détachée de toi... c’est toi-même. Ta fille ?... Où prends-tu que je sois ta fille ? Nous n’avons jamais échangé dix mots. À quoi bon, d’ailleurs ? Tu n’aurais rien compris à ce que j’aurais pu dire... et toi... tout ce que tu dis... me dégoûte... me révolte...

ISIDORE, avec une gouaille colère.

Oui... oui... je sais... tu méprises les affaires... les affaires... mais pas l’argent...

GERMAINE.

T’en ai-je jamais demandé ? Je ne veux pas de tes cadeaux... je ne veux pas de ton argent... je ne veux pas de toi... je ne veux rien de toi...

MADAME LECHAT, bouleversée.

Germaine !... c’est ton père !

ISIDORE, à sa femme.

Laisse donc... laisse donc ! 

À Germaine.

Ah ! ah !... Qui t’a élevée ?... qui t’a nourrie ?

MADAME LECHAT, suppliante.

Mon ami... c’est ta fille !

ISIDORE, à Germaine.

Ton luxe ?... tes robes ?...

GERMAINE.

Dès que j’ai été en âge de comprendre... dès que j’ai pu me rendre compte d’où il venait, ton luxe... je l’ai répudié... Tes toilettes, je les ai refusées... parce qu’elles me brûlaient la peau... entends-tu ?... Parce que tout... tout ce qu’il y a ici... de la dépouille et des larmes... Voleur... voleur...

MADAME LECHAT, dans un cri.

Tais-toi... tais-toi... Ah ! malheureuse enfant !

ISIDORE.

Laisse donc !... Elle est bien trop stupide pour me comprendre... 

Il hausse les épaules, les poings serrés.

Ma parole ! c’est elle qui fait l’offensée... elle qui nous insulte ?... 

Allant à Germaine.

Tu as autant de toupet que de vice... Comment oses-tu parler, misérable ?

GERMAINE.

Je n’ai rien à me reprocher...

ISIDORE.

Alors... tu mentais... tout à l’heure... devant le marquis ?

GERMAINE.

J’ai dit la vérité...

ISIDORE, expression ignoble.

Un homme... ça ; ça ne te dégoûte pas, mam’zelle La Vertu ?

GERMAINE.

J’aime mieux me donner que me laisser vendre.

ISIDORE.

Assez phraser... assez crâner... J’en ai maté d’autres que toi... J’aurai raison de toi, fille perdue...

GERMAINE.

Tu ne peux rien sur moi...

ISIDORE.

Non ?...

MADAME LECHAT.

Mon ami... par pitié !

ISIDORE, à sa femme.

Ah ! tu m’embêtes !... C’est ta faiblesse qui est cause de tout !... Je vais lui apprendre à vivre, à la demoiselle... 

À sa fille.

Où l’as-tu trouvé ?... Où l’as-tu pêché ?

GERMAINE.

Attends un peu... Tu vas le connaître...

ISIDORE.

Suis-je à tes ordres ?... Veux-tu que je t’étrangle ?... Je vais te faire parler, moi !... Son nom...

GERMAINE, elle va vers la porte sur la terrasse... appelant au dehors.

Lucien !... Lucien

ISIDORE, il est d’abord étonné par ce cri... Un silence.

Lucien !... Quel Lucien ?... Garraud ?... Allons donc !... C’est impossible... c’est fou !

MADAME LECHAT.

J’aurais dû m’en douter.

Entre Lucien, qu’on a vu venir précipitamment de la terrasse.


 

Scène V

 

ISIDORE, MADAME LECHAT, GERMAINE, LUCIEN

 

ISIDORE, il reste un moment interdit à la vue de Lucien. À Lucien.

Ce n’est pas toi ?... 

Silence de Lucien

...C’est toi ?... 

Silence.

...Eh bien... c’est complet !... Ça en devient presque drôle... 

Se précipitant tout à coup sur Lucien, les poings tendus.

...Brigand... brigand !

Germaine intervient... Lucien repousse Isidore.

LUCIEN, calme et fort.

Prenez garde, monsieur... 

Isidore s’est arrêté... il bredouille des mots inarticulés et s’écarte un peu.

...Je me contiens comme je peux... Mais je vous avertis que je ne vous laisserai vous porter à aucune violence...

ISIDORE, d’une voix rauque.

Toi aussi... tu me fais la leçon, à présent ?... Bandit... il ne te suffit pas de venir ici enjôler les héritières ?... Mais mon argent, tu ne le tiens pas encore... je t’en réponds !...

LUCIEN.

Personne n’en veut à votre argent...

GERMAINE.

Il le sait bien !

ISIDORE.

Oui !... oui !... Mais comment donc ?... Le coup est classique... Il y a une faute... Réparons-la en famille... et embrassons-nous avec les millions du père Lechat... Voilà, hein ?... Tu as fait un mauvais calcul...

LUCIEN.

Vous vous trompez, monsieur... Je n’ai fait aucun calcul...

ISIDORE.

C’est ça !...

LUCIEN.

Germaine renonce, à tout jamais, à sa part dans votre fortune.

GERMAINE.

Depuis que j’existe, j’y ai renoncé !...

ISIDORE.

Je me passe de sa renonciation... 

À Lucien.

...C’est moi qui la déshérite... Et ne va pas t’imaginer au moins... 

Désignant Germaine.

...elle, elle ne comprend rien... mais toi... ne va point t’imaginer qu’on ne peut pas déshériter sa fille !... Il y a la loi, oui... mais il y a les hommes de loi... J’ai réussi avec eux des tours plus difficiles...

GERMAINE.

J’y compte bien !

ISIDORE, à Lucien.

Et pas un sou, jamais... tu entends ?... Jamais elle n’aura un sou de moi...

GERMAINE.

Tant mieux !

ISIDORE.

Quand même elle devrait revenir, un jour, suppliante – et elle reviendra, ça ne sera pas long, crever de misère à ma porte...

GERMAINE.

La misère ?... mais j’en vivrai !... Je la demande, je l’implore... La misère ?... Je pourrai donc enfin accepter quelque chose de toi...

ISIDORE.

Imbécile !... Et c’est ma fille !... Et lui... c’était le seul homme que j’aimais ! Naturellement... Faut-il que je sois bête !... 

À Lucien de plus près.

...Voyons... Garraud... Vous n’avez pas le droit... Réfléchissez !

LUCIEN.

C’est tout réfléchi...

ISIDORE.

Tu n’es pas un idiot, toi... Voyons... que feras-tu ?

LUCIEN.

Je travaillerai...

ISIDORE.

On dit ça... Deux cents francs par mois... Tu trouveras peut-être une place de deux mille quatre... Et puis ?... Je te connais... tu es un rêveur... Jamais tu ne sauras gagner d’argent...

LUCIEN.

Il n’y a pas que l’argent au monde...

ISIDORE.

Pas que l’argent !... Il parle comme elle, ma parole !... Mais tu n’étais pas bête comme ça, autrefois ?... Elle t’a donc empoisonné de sa bêtise ?... 

Il se rapproche encore de Lucien.

...C’est impossible... J’avais de l’ambition pour elle... c’est-à-dire... j’avais bâti, sur elle, de si beaux projets !... Ma fille... voyons... c’était bien le moins qu’elle me serve à quelque chose !... Ah ! le jour où je t’ai tiré du ruisseau, j’aurais mieux fait de me casser la jambe... Tu ne nieras pas que je t’ai tiré du ruisseau ?

LUCIEN.

Monsieur... je sais ce que je vous dois.

ISIDORE.

Et tu me paies...

LUCIEN.

Je vous devais mon temps... mon travail... ma fidélité... Je vous les ai donnés...

GERMAINE.

Ça n’a pas de rapport... Tu ne lui dois rien que la remise de tes livres.

ISIDORE.

Tais-toi... D’abord... je te défends de le tutoyer devant moi.

LUCIEN, il essaie doucement d’imposer silence à Germaine.

Quant à mes pensées, à mes sentiments... ils m’appartiennent... Je n’ai pas à vous les sacrifier... Mon amour pour elle n’a rien à voir avec ma reconnaissance pour vous.

ISIDORE, éclatant.

Ah ! j’ai assez entendu de phrases aujourd’hui... Tu vas t’en aller, déguerpir... disparaître... C’est de l’argent que tu veux ? Eh bien... dis-le carrément et fais ton prix... Je paie...

LUCIEN.

Vous êtes fou, monsieur !

ISIDORE.

Tu seras le premier qui auras fait chanter le père Lechat... Ça n’est pas rien... Ton prix ?

LUCIEN.

La patience a des limites.

ISIDORE.

Ça n’est pas de l’argent ? Non !... alors c’est de l’amour ?... 

Il les regarde... puis se met à ricaner d’une façon sinistre.

...Imbéciles !... Je suis trop bête aussi, moi !... Et qu’est-ce que cela me fait, après tout ?... Mais je me fiche pas mal de vous... Allez-vous-en... Allez-vous-en au diable ! Un niais... une folle... Beau couple... Allez crever de faim où vous voudrez... Ce sera ma vengeance... ma joie...

GERMAINE.

Va... Lucien... je te suis...

Lucien sort... Mme Lechat se lève, la figure douloureuse.

 

 

Scène VI

 

ISIDORE, MADAME LECHAT, GERMAINE

 

Isidore marche dans la pièce, comme un fauve, dérangeant les sièges, frappant le tapis du pied.

MADAME LECHAT, avec supplication.

Écoute, mon ami...

ISIDORE.

Ah ! tu te réveilles... enfin... On te vole ta fille... et tu es là... sans dire un mot... sans faire un geste... effondrée... dans un fauteuil... comme un paquet ?...

MADAME LECHAT.

Mon ami... écoute...

ISIDORE.

Garraud !... Un va-nu-pieds... un propre à rien... 

En passant devant son bureau, il donne un grand coup de poing.

Mais si... encore ç’avait été... je ne sais pas... moi !

MADAME LECHAT.

Écoute... Tu n’arriveras à rien... avec de la colère... Ce n’est pas avec de la colère... qu’on parle à ses enfants... même coupables. Tu n’es plus maître de toi... Laisse-moi lui parler.

ISIDORE.

Tu n’as rien à lui dire...

MADAME LECHAT, un peu plus impérieuse.

Qu’en sais-tu ?... Laisse-moi seule... une minute... avec Germaine...

ISIDORE.

J’aime autant ça !... Allez... pleurnichez !... Mais que je ne la retrouve pas ici !...

Il sort, avec fracas...

 

 

Scène VII

 

MADAME LECHAT, GERMAINE

 

Mme Lechat regarde, quelque temps, sa fille, avec un visage bouleversé, implorante. Puis elle lui tend les bras.

MADAME LECHAT.

Germaine... Ma petite Germaine !... 

Elle s’avance à petits pas vers elle, ses bras toujours tendus.

...Ma petite Germaine !...

Germaine détourne un peu la tête... recule un peu... faisant de violents efforts pour ne pas s’attendrir... Puis... tout à coup, elle se jette dans les bras de sa mère.

GERMAINE.

Maman !... maman !...

Elles s’embrassent et pleurent toutes les deux... Longue étreinte coupée de sanglots et de gémissements... Mme Lechat prend dans ses mains la tête de Germaine... la couvre de caresses.

MADAME LECHAT.

Tu ne vas pas partir d’ici ?... Tu ne vas pas me quitter ?... Dis-le-moi que tu ne vas pas me quitter ?... Ce serait trop... trop affreux...

GERMAINE.

Ne me demande pas cela... maman... il est trop tard...

MADAME LECHAT, avec plus de caresses.

Non... non... ma petite Germaine... ne dis pas que c’est trop tard... Et puis... pas maintenant... pas aujourd’hui... ce serait de la folie... car ton père est trop irrité... mais... demain... bientôt... dans quelques jours... je lui parlerai... moi... Je lui ferai comprendre... Et il m’écoutera... je te le promets... et il consentira à ton mariage... avec M. Garraud...

GERMAINE, au nom de son père, son visage s’est refroidi.

Il n’y consentira... jamais...

MADAME LECHAT.

Puisque je te le dis... puisque je m’en charge... Ton père... vois-tu...

GERMAINE.

Ne me parle pas de mon père...

MADAME LECHAT.

Oui... Eh bien... je ne t’en parlerai plus... Mais tu vas rester avec moi... n’est-ce pas ?

GERMAINE.

Je t’en prie... maman... ne me demande pas de faire une chose que je ne puis plus faire... Il faut que je parte...

MADAME LECHAT.

Non... non... c’est impossible... Voyons... mon enfant... que veux-tu que je devienne... toute seule... dans cette grande maison ?... Toute seule... à mon âge... pense donc !... Mais c’est la mort... Voyons... voyons... Germaine... sois gentille... sois bonne... Ne me laisse pas toute seule ici...

GERMAINE.

Viens... avec nous... Tu seras plus heureuse... avec nous...

MADAME LECHAT.

Hélas !... c’est impossible... aussi... J’ai vécu avec lui... Il faut bien que je meure avec lui... Je ne peux pas l’abandonner... Ce serait un péché... Je ne peux pas... je ne peux pas... 

Un temps.

Oui... oui... je me rends compte... aujourd’hui... On ne t’a pas assez aimée... ma pauvre petite... On ne t’a pas aimée... comme il eût fallu t’aimer... Nous avons eu tort... moi surtout... C’est vrai... Et je m’en repens... va !... Mais il y avait un peu de ta faute... Tu étais si triste... toujours avec moi... Toujours, ton visage était fermé à triple tour... Alors... cela m’irritait parfois... et je te parlais durement... parce que... je ne te connaissais pas assez, parce que je ne voyais pas assez dans ton âme... Je t’aimais bien... tout de même... Et maintenant... je t’aimerai... je t’aimerai... je t’aimerai... je t’aimerai...

GERMAINE.

Moi aussi... souvent... je t’ai mal jugée... Je ne te connaissais pas... non plus...

MADAME LECHAT, très vite.

Eh bien... maintenant qu’on se connaît...

GERMAINE.

Trop tard...

MADAME LECHAT.

Mon Dieu !... Est-ce possible ?... Ah ! si nous avions vécu... dans une toute petite maison... rien de tout cela ne serait arrivé... C’est ce grand château... vois-tu... ce sont ces grandes pièces si froides... si étrangères... c’est tout ce luxe... tout cet argent... c’est tout ce qu’il y a ici... qui fait que l’on n’entend pas... le bruit du cœur... Quelle fatalité, mon Dieu !... C’est au moment où je retrouve ma fille... que je la perds à jamais... 

Elle sanglote.

J’avais beaucoup de choses à te dire... et puis... je ne sais plus... je ne sais plus... J’ai comme un grand poids dans la tête... j’ai comme un brouillard devant les yeux...

Elle étreint sa fille plus fort.

GERMAINE.

Maman... laisse-moi partir...

MADAME LECHAT.

Non... non... ne pars pas... ma petite Germaine... Ne pars pas encore... je t’en prie !... Demain... seulement... dans quelques jours... Oh ! ne me laisse pas seule... aujourd’hui... ne me laisse pas toute seule aujourd’hui...

GERMAINE.

Je ne veux pas que mon père me retrouve ici... Je n’ai plus de haine... Laisse-moi partir... sans haine dans mon cœur...

Elle essaye de se dégager de l’étreinte qui mollit.

MADAME LECHAT.

Mon Dieu !... mon Dieu !... 

À travers plus de larmes.

Tu m’écriras... promets-moi que tu m’écriras... jure-le-moi !...

GERMAINE.

Je te le promets... je te le jure...

MADAME LECHAT.

Et si tu vas à Paris... donne-moi ton adresse tout de suite...

GERMAINE.

Oui... oui... maman...

MADAME LECHAT.

J’irai te voir... souvent... On ne le saura pas... Je ne le dirai à personne... Et si tu étais malade... mon Dieu ?... Ce n’est pas possible... Tu n’as pas d’argent... Et lui... il n’est pas riche, non plus... bien sûr ?... Comment feras-tu ?... 

Se rappelant tout à coup.

...Alors... ces trois cents francs ?...

GERMAINE, avec une grande pitié.

Non... ma pauvre maman.

MADAME LECHAT.

Quand tu auras besoin... de quelque chose... écris-moi...

GERMAINE.

Adieu, maman !...

Encore une longue étreinte... Germaine se dégage et, très vite, en courant, elle sort.

MADAME LECHAT.

Germaine !... Germaine !... ne pars pas... ne pars pas !...

Alors elle regarde autour d’elle... Elle est comme effrayée de ce qui l’entoure... Et, morne, molle... sans un cri... hébétée, elle retombe dans le fauteuil... Silence... Entre Lechat...

 

 

Scène VIII

 

MADAME LECHAT, ISIDORE

 

Isidore est entré, la tête basse... la mine mauvaise... les regards obliques... les deux mains dans les poches de son pantalon.

MADAME LECHAT, sans lever la tête.

Elle est partie...

ISIDORE.

Au diable !

MADAME LECHAT, levant les yeux sur son mari.

Et c’est tout ce que tu trouves ?

ISIDORE, avec une expression ignoble.

Quoi ?...

MADAME LECHAT.

Mais rappelle-la... Dis-lui quelque chose... crie-lui quelque chose...

ISIDORE.

La paix, hein !

MADAME LECHAT, elle se lève.

Eh bien, j’en ai assez... à la fin... moi aussi... J’en ai trop sur le cœur... Tout ce qui arrive... c’est de ta faute... entends-tu ?... c’est de ta faute...

Elle va pour sortir.

ISIDORE.

Ah ! mais... dis donc... ne te gêne pas... Si tu veux la rejoindre... Bonsoir...

MADAME LECHAT, se retournant.

Malheureux !... Tu mériterais que je t’obéisse...

ISIDORE.

Tout le monde contre moi ?... Eh bien !... j’aime mieux ça... Nous allons rire, ici !...

Sort Mme Lechat.

 

 

Scène IX

 

ISIDORE, puis L’INTENDANT

 

Isidore s’assoit devant son bureau... Il songe un instant... puis il bouscule des papiers sur son bureau.

ISIDORE.

Ah ! monsieur le marquis !... 

Il hausse les épaules.

Ah ! tu crois que c’est fini ?... Eh bien, oui... nous allons rire...

Il s’accoude au bureau, la tête dans les mains... Il semble loin de tout ce qui l’entoure... L’intendant entre précipitamment par la porte du cabinet... Il est bouleversé, hagard...

L’INTENDANT.

Monsieur !... monsieur !...

ISIDORE, sans bouger, d’une voix lointaine.

Qu’est-ce qu’il y a ?...

L’INTENDANT, qui peut à peine parler.

Un malheur... un horrible malheur !...

ISIDORE, toujours sans bouger.

Je te défends de m’en parler... Cela ne te regarde pas...

L’INTENDANT.

Votre fils...

ISIDORE.

Ma fille... imbécile...

L’INTENDANT.

Il ne s’agit pas de votre fille...

ISIDORE.

Elle est partie... Eh bien, oui...

L’INTENDANT.

Mais non... monsieur... mais non...

ISIDORE.

Mais tu es fou... Tu es donc fou ?

L’INTENDANT.

Vous ne comprenez pas, monsieur ? Votre fils... 

Avec effort.

M. Xavier...

ISIDORE.

Eh bien ?...

L’INTENDANT.

...s’est tué !...

ISIDORE, il n’a pas bougé... la tête toujours cachée par ses mains... Un très long temps... Enfin, les mains s’écartent... Il regarde l’intendant avec une sorte d’étonnement de le trouver là.

Qu’est-ce que tu dis ?...

L’INTENDANT.

M. Xavier s’est tué...

ISIDORE, il s’est levé d’un bond... et d’un bond il est auprès de l’intendant qu’il prend à la gorge... qu’il serre à la gorge...

Qu’est-ce que tu viens de dire... idiot ?... 

Il le secoue... l’intendant se débat.

Imbécile, ose donc répéter ce que tu viens de dire...

L’INTENDANT, d’une voix rauque, étranglée.

Lâchez-moi, monsieur... lâchez-moi...

ISIDORE, après avoir lâché l’intendant.

Allons... parle...

À mesure que l’intendant parlera, les yeux d’Isidore s’agrandiront d’horreur... sa physionomie se décomposera...

L’INTENDANT, hachant ses mots.

En sortant... de Marécourt... au tournant de la route... l’automobile de M. Xavier... lancée à toute vitesse... a capoté... M. Xavier... a été projeté... contre le mur du café Gadaud... avec une telle violence... qu’il s’y est écrasé... Il a été tué... raide !...

ISIDORE, tremblant, hagard, la bouche presque paralysée... avec des grimaces d’apoplectique.

Qu’est... ce... que...

Sa bouche s’entr’ouvre encore... sans qu’aucun son en sorte.

L’INTENDANT.

C’est le fils du duc... il a vu l’accident... et qui est venu à cheval... apporter l’affreuse nouvelle...

ISIDORE.

C’est... c’est...

Ses lèvres mâchent des paroles qu’on n’entend pas.

L’INTENDANT.

On ramène le corps de M. Xavier... Il sera ici... dans dix minutes...

Isidore ne peut plus parler... Il a dénoué sa cravate... fait sauter le bouton de sa chemise, découvert le haut de sa poitrine. La bouche grande ouverte... il cherche l’air... son faux col libre et remonté lui fait deux cornes blanches sur les joues... Il chancelle... Soutenu par l’intendant, il s’abat sur un fauteuil... lourdement... Et... tout à coup... il pleure... le corps secoué de sanglots.

Monsieur... monsieur...

ISIDORE, après quelques secondes, d’une voix tremblée qu’on entend à peine.

J’ai tout perdu... en un jour... J’ai tout perdu !... 

Il halète.

Et... madame ?...

L’INTENDANT.

Je n’ai pas osé...

ISIDORE.

Oui... oui !... 

Un temps.

En un jour !... 

Un autre temps.

De l’air... donne-moi de l’air... J’étouffe...

L’intendant va ouvrir une fenêtre... puis il aide Isidore à se traîner près de la fenêtre... Isidore aspire l’air à grandes bouffées.

L’INTENDANT.

Eh bien... monsieur ?...

ISIDORE.

Oui... ça... va mieux... 

Un temps. Il aspire l’air.

Maintenant... Je suis solide... Je veux y aller...

L’INTENDANT.

Vous n’êtes pas en état... monsieur...

ISIDORE.

Si... si... c’est fini... je veux y aller... 

Il fait quelques pas, l’intendant veut le soutenir.

...Non... laisse-moi... je suis fort...

Il marche d’un pas qui trébuche... La porte s’ouvre... Entrent Phinck et Gruggh.

 

 

Scène X

 

ISIDORE, PHINCK, GRUGGH, L’INTENDANT, puis UN DOMESTIQUE

 

L’INTENDANT.

Asseyez-vous, monsieur... vous voyez bien... que vous ne pouvez pas...

Il approche de Lechat un fauteuil... Phinck et Gruggh, avec des mines consternées, viennent se placer de chaque côté du fauteuil.

GRUGGH.

Ah ! quel malheur !

PHINCK.

Nous venons vous apporter toutes nos sympathies... toutes nos douloureuses sympathies...

ISIDORE.

Ah ! mes amis... mes chers amis...

PHINCK.

Vos associés...

ISIDORE.

Mes chers associés...

GRUGGH.

Si jeune !...

PHINCK.

Et tant d’avenir !...

GRUGGH.

C’est affreux...

ISIDORE.

J’ai tout... perdu... en un jour...

PHINCK.

Nous voudrions vous donner une consolation... Hélas !... devant un pareil malheur... Il n’y en a point...

ISIDORE.

En un jour !...

GRUGGH.

Le temps... seulement... Et encore !...

PHINCK.

Un si beau jeune homme !... 

Isidore hoche la tête.

...Et... tout à l’heure il était là... si plein de vie... si gai... si charmant !...

ISIDORE.

Mes chers amis...

GRUGGH.

Vous l’aimiez tant !... Ah !... Vous ne méritiez pas ça...

ISIDORE, tendant ses mains à Gruggh et à Phinck.

Mes chers amis !...

GRUGGH.

Du courage !... Il ne faut pas vous laisser abattre.

ISIDORE.

Ah !... maintenant !...

On voit que Phinck et Gruggh sont à bout de paroles... Ils se regardent, gênés... se font des signes. Un petit silence.

PHINCK.

Veuillez bien nous excuser... si nous sommes obligés de troubler... un instant... votre deuil...

GRUGGH.

Certes... nous savons... tout ce que les affaires... ont de pénible... en de pareils moments... 

Il tire de sa poche deux feuilles de papier qu’il déplie.

Et si nous n’étions pas forcés de partir aujourd’hui, croyez bien...

Isidore regarde Gruggh et Phinck... avec insistance... Gruggh tend les deux feuilles de papier.

PHINCK.

Le sous-seing que vous nous aviez priés de rédiger... 

Silence d’Isidore.

...Vous vous souvenez ?...

ISIDORE.

Non... non... pas aujourd’hui... Laissez-moi tranquille.

Il ne cesse de les regarder.

GRUGGH.

Nous nous permettons d’insister...

ISIDORE.

Non... non... laissez-moi tranquille...

PHINCK.

C’est que...

Gruggh présente de nouveau les feuilles.

ISIDORE, après un temps. Figure terrible.

C’est bien... Donnez...

Il s’empare des feuilles.

GRUGGH.

Nous nous sommes conformés exactement à vos désirs...

PHINCK.

Exactement...

ISIDORE, il lit... sa main tremble encore... De temps en temps... il porte la main à sa gorge... Après avoir lu... il regarde ses associés avec un regard terrible... Jusqu’à la fin de la scène, sa voix restera sourde et tremblée.

Vous êtes des canailles...

PHINCK.

Comment ?...

ISIDORE.

Des voleurs !...

GRUGGH.

Mais...

ISIDORE.

Vous avez escompté ma faiblesse... vous avez spéculé sur ma douleur...

Il se lève et marche vers son bureau d’un pas toujours mal assuré.

GRUGGH.

Je ne comprends pas...

ISIDORE.

Venez ici...

PHINCK.

Nous aurions donc oublié quelque chose !

ISIDORE.

Venez ici !... 

Il place devant chacun d’eux une des feuilles... leur donne à chacun une plume.

...Un renvoi ici... 

Il indique du doigt la place du renvoi.

...Écrivez !... 

Phinck et Gruggh hésitent. D’une voix plus sourde.

Écrivez ! 

Dictant.

...« M. Isidore Lechat... entend... se réserver expressément... la direction financière... et l’administration commerciale... de ladite affaire... de ladite affaire... et cela... sans que... M. Gruggh et M. Phinck... qui déclarent... abandonner volontairement... tous droits... à cet égard... » 

Gruggh et Phinck lèvent la tête, s’arrêtent d’écrire.

...Écrivez !... 

Reprenant la dictée.

...« Abandonner tous droits à cet égard... puissent intervenir, d’une manière quelconque... et sans qu’ils puissent... s’opposer... à toutes les combinaisons... »

Un domestique entre brusquement.

LE DOMESTIQUE, effaré.

Monsieur... On ramène le corps de M. Xavier... Madame est évanouie... tout de son long... dans le grand salon...

L’INTENDANT, suppliant.

Monsieur !...

ISIDORE, sa voix s’est encore altérée... Pour ne pas tomber il s’accroche des deux mains au bureau.

Je viens... Je viens... 

L’intendant et le domestique sortent. Reprenant la dictée.

...« à toutes les combinaisons... ultérieures... qui seront jugées utiles par M. Isidore Lechat... seul... au bien de l’affaire... »... C’est tout... Un paraphe... ici... Signez !... 

Gruggh et Phinck signent.

...Donnez !...

Isidore s’empare des deux papiers, les relit... les signe lui aussi, en remet un exemplaire à Phinck, silencieusement... Puis il plie le sien, le met dans poche... et sans saluer, les jambes molles, trébuchantes, il se dirige vers la porte, en s’accrochant aux meubles. Les deux ingénieurs, ahuris, consternés, écrasés, le suivent du regard et ne trouvent pas un mot, pas un geste. Ils restent, pour ainsi dire, figés dans une attitude d’épouvante... Isidore est sorti sans se retourner... Restés seuls sur la scène, les deux ingénieurs, toujours immobiles et muets, les yeux fixes, la bouche ouverte, ne peuvent détacher leurs regards de la porte par où vient de disparaître Isidore...

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