Le Hussard de Bercheny (Auguste MAQUET)

Drame en cinq actes.

Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de la Gaité, le 30 décembre 1865.

 

Personnages

 

SYLVAIN ROZEL

PHILIPPE ROZEL

GASTON DE MANSLEIN

LE COMTE ULRICH

LE DUC ALLAN DE LA TRÉMEUR

JACQUELEIN, son valet de chambre

GUILLOCHET, greffier

UN DÉPUTÉ DE LA CONVENTION

LE CONCIERGE de la maison d’arrêt

PÉLACHOT, intendant de la marquise

UN DÉTENU

SUZANNE DE MANSTEIN

LA MARQUISE DE MANSLEIN

CLOTILDE, duchesse de La Trémeur

DAME JANIOT

OFFICIERS

COMMISSAIRES

HEIDUQUES

HOMMES et FEMMES DÉTENUS

SOLDATS

PAYSANS

Etc.

 

La scène est, au premier acte, en Allemagne ; à Paris pour les actes suivants.

 

 

ACTE I

 

Un vaste domaine sur les bords du Rhin en Allemagne. Terrasse avec vue sur la vallée. Horizons lointains ; à droite le château, caché par un rideau d’arbres. Bancs de pierre à droite. Sièges rustiques.

 

 

Scène première

 

SUZANNE, ULRICH, OFFICIERS, VALETS, HEIDUQUES, PAYSANS, etc.

 

Les vassaux sont venus offrir la dîme : à gauche, groupe de paysans, jeunes filles portant des fleurs, des corbeilles de gâteaux ; au fond, vassaux du domaine apportant cerfs, chevreuils, poissons, etc. Ulrich, au fond, donne des ordres à un intendant.

ULRICH, s’approchant de Suzanne.

Voilà tous vos vassaux qui vous apportent la dîme et l’hommage.

Sortie générale. Ulrich et Suzanne restent seuls.

À quoi rêvez-vous ? Est-ce le regret, est-ce la joie qui vous courbe ainsi, comtesse Suzanne de Manstein ?

SUZANNE.

Comtesse ! vous venez de le dire ! Comtesse Suzanne aujourd’hui, j’étais Suzanne hier. Hier, jeune fille pauvre, obscure ; riche, puissante aujourd’hui. C’est le poids de cet or, le poids de ce nom qui courbent mon front, cher comte Ulrich !

ULRICH.

L’habitude viendra vite. Le front se relèvera.

SUZANNE, se levant et montant vers la rampe de la terrasse.

Il y a un mois à peine je conduisis sur cette terrasse celui qui n’y reviendra plus. Il admirait sa belle vallée du Rhin ! Il s’appuyait sur mon bras, lui sur qui s’appuya ma jeunesse. Cher comte de Manstein, mon bien-aimé oncle, protecteur vénéré, vous m’avez faite trop riche, vos bienfaits ne se sont-ils pas égarés ?

ULRICH.

Suzanne, le comte, mon vieux compagnon d’armes, a bien fait ce qu’il vient de faire. Il connaissait mieux que vous ces deux petites mains loyales, dont l’une est fuite pour puiser l’or, l’autre pour le semer. Ce n’est pas un héritage que vous avez reçu, c’est un dépôt que peut-être vous ne conserverez pas longtemps.

SUZANNE.

Avez-vous donc reçu des nouvelles fraîches de nos amis de France ?

ULRICH, il lui donne une lettre.

Cette lettre du général Dumouriez.

SUZANNE, lisant.

« Cher et vénérable maitre, votre ancien allié de la guerre de Sept Ans sera votre allié encore dans cette campagne nouvelle que vous inspirent la reconnaissance et l’humanité. Oui, je vous aiderai dans votre noble entreprise. Rendez-vous le 1er mars à mon camp, sur la frontière de Belgique. Suivez un planton qui vous attendra pour vous conduire à mon quartier général, où vous trouverez vos passeports pour Paris. On vous a retenu un logement dans la maison du docteur Rozel, frère du soldat qui nous servira d’intermédiaire. Pas une question, pas un mot à ce planton qui ne sait rien et ne doit rien savoir. C’est un hussard. Il se nomme Sylvain !... »

Elle lui rend la lettre.

ULRICH.

Vous voyez que dans vingt-quatre heures nous devons être à la frontière de France et dans trois jours à Paris.

SUZANNE.

Mais nos jeunes quêteuses hongroises que j’attends, les chères complices de notre conjuration, je leur dois compte de nos projets.

ULRICH.

Aussitôt qu’on les annoncera, je les ferai conduire au pavillon du Parc,

Il désigne le premier plan à droite.

vous irez les recevoir, mais pas d’exaltation, pas d’attendrissement, rien qui éveille les soupçons !

SUZANNE.

Soyez tranquille.

Elle sort au fond à gauche.

ULRICH.

Soyez prête !

À un heiduque.

Que dites-vous ? Des étrangers visitent le domaine, sachez de quel pays, voyez quelles gens et venez m’avertir.

Il sort au premier plan à gauche, l’officier sort à droite.

 

 

Scène II

 

LA MARQUISE, PÉLACHOT

 

LA MARQUISE, venant de droite.

Riche et riant pays. Je ne regrette pas ce dur voyage. Le domaine est superbe.

PÉLACHOT.

Madame la marquise s’y plaira. Je me régale ici de dire madame la marquise. Ce n’est pas comme à Paris.

LA MARQUISE.

Oui, à Paris, vous vous régaliez de m’appeler citoyenne et de me tutoyer.

Elle va s’asseoir sur le banc, à droite.

Dieu merci ! nous voilà en Allemagne.

PÉLACHOT.

Ce n’a pas été sans peine, et j’ai donné un fameux coup d’épaule avec mes certificats de civisme. Après tout, madame est marquise et monsieur son fils marquis de Manslein, cela fera très bien ici en Allemagne ; mais à Paris, d’où nous venons, ah ! grand Être suprême, cela faisait bien mal, et sans moi le voyage de madame la marquise se fût arrêté à la place de la...

LA MARQUISE.

Mon cher, le jour où certain déserteur affamé, traqué, qui s’appelait Germain Pélachot, vint se réfugier dans mon hôtel, je certifiai qu’il se nommait Anacharsis ; sans mon témoignage, il était fusillé. À son tour, Anacharsis a certifié mon patriotisme et obtenu pour moi et mon fils la liberté de passer un mois en Allemagne, j’en suis reconnaissante ; mais si nous comptions bien, vous me redevriez encore quelque chose : ne comptons pas, cela vous gênerait trop, puisque vous aspirez à être mon intendant.

PÉLACHOT.

Madame me l’a promis, et cela m’a fait renoncer ma position...

LA MARQUISE.

Je tiendrai ma promesse, citoyen Anacharsis,

Se levant.

sauf l’inconnu. Mais pas un mot à personne de nos projets, de notre situation. Attendons, pour nous déclarer, que mon fils ait pris une détermination.

PÉLACHOT.

M. le marquis examine le domaine ; il arpente, il calcule... Oh ! il y mord ! il y mord !

LA MARQUISE.

Puisse-t-il consentir à se fixer ici !

 

 

Scène III

 

LA MARQUISE, PÉLACHOT, ULRICH, OFFICIERS, LE MAJORDOME, puis GASTON

 

ULRICH, au majordome.

C’est là cette dame ?

Signe affirmatif. À la marquise.

Madame !

LA MARQUISE.

À qui ai-je l’honneur de parler ?

ULRICH.

C’est la question que j’allais vous adresser, madame. Je suis commandant de cette province. J’ai ordre de me renseigner exactement sur chaque étranger qui passe par mon gouvernement, surtout quand cet étranger vient de France. – Vous venez de France, madame ?

LA MARQUISE.

Oui, monsieur !

ULRICH.

Vous émigrez ?

LA MARQUISE.

Je voyage avec autorisation du gouvernement français, Mais dois-je m’attendre à subir un interrogatoire ?

ULRICH.

Aussi complet que possible, madame. Tout Allemand qui se hasarde en France subit mieux que des interrogatoires.

LA MARQUISE.

Nous sommes en 1793, monsieur, et nos deux pays se font la guerre. Mais une femme qui voyage n’est pas une armée en campagne... Vous insistez, soit. On m’appelle... non, on m’appelait la marquise de Manslein.

ULRICH, à lui-même.

Est-il possible !...

LA MARQUISE.

Je suis veuve depuis longtemps du marquis de Manslein, lieutenant général, frère de feu l’illustre comte de Manstein, feld maréchal au service de l’impératrice Marie-Thérèse. J’habite à Paris, je ne puis faire autrement, et voilà mon fils, en ce moment absorbé dans la contemplation de cette vallée, et voici mes passeports, car je vois que vous les attendez !

Signe à Pélachot qui donne les passeports.

ULRICH, qui les a parcourus.

Ils n’expliquent pas le but de votre voyage !

LA MARQUISE.

Pardon. Affaires de famille. Succession... Mais vous comprenez mal peut-être, vous ôtes Autrichien, Prussien, monsieur ?

ULRICH.

Hongrois, s’il vous plaît, et je comprends aussi bien que je parle. Nous disions que vous venez en ce pays pour une succession.

LA MARQUISE.

Faut-il que je fournisse le certificat de mes notaires ?

ULRICH.

Ignore-t-elle ce que je lui ai fait écrire ?...

Montrant Pélachot.

Cet homme ?...

PÉLACHOT.

Anacharsis... Pé...

ULRICH.

Je parle à madame...

LA MARQUISE.

Pélachot, qui s’appelait autrefois Germain, et qui s’est cru obligé, par patriotisme, de prendre un nom Scythe ; ancien domestique chez moi.

ULRICH.

Son passeport le qualifie huissier, recors...

LA MARQUISE.

Ce fut, je crois, sa profession, lorsque des embarras de fortune me forcèrent à diminuer ma maison. Il est revenu a moi depuis.

ULRICH.

Avec la succession ?

Il rend le passeport.

PÉLACHOT.

Je suis intendant des biens de madame, de ses domaines...

LA MARQUISE.

Taisez-vous !...

Appelant.

Gaston ! arrivez, mon fils ; vos noms, prénoms, vos passeports.

GASTON.

Déjà ?

ULRICH, à lui-même.

Voilà le fils, oui.

Haut.

C’est inutile ; combien de temps comptez-vous passer en ce pays, madame ?

LA MARQUISE.

Mais, monsieur, à moins que vous ne m’en chassiez... Laissez-nous arriver, au moins, môn fils et moi ; nous attendons nos gens d’affaires, nous nous consultons, nous réfléchissons...

ULRICH.

Ici, dans ce domaine ?

GASTON.

N’est-on pas libre de le visiter ?

Entrent deux heiduques.

ULRICH.

Parfaitement libre. Visitez, faites vos réflexions, et donnez-moi réponse dans deux heures.

À ses officiers.

Demeurez ici, voiliez, sans affectation. Madame, je vous salue.

LA MARQUISE.

Mais, monsieur le commandant, vous commandez donc même ici, dans ce château ?

ULRICH.

Madame, vous m’avez demandé de réfléchir avant de répondre ; accordez-moi la même faveur. Dans deux heures. Adieu !

Il sort par le premier plan, à gauche.

 

 

Scène IV

 

LES MÊMES, moins ULRICH

 

GASTON, s’assied à droite.

Singulière figure d’inquisiteur militaire !

PÉLACHOT.

C’est pis que chez nous !... Voyons donc un peu ce qui se passe.

Il sort au fond, à gauche.

GASTON.

J’admire, madame, comment vous n’avez pas répondu sur-le-champ à ce curieux personnage.

LA MARQUISE.

Quoi, mon fils ?

GASTON.

Je suis héritière de ce domaine. Il m’appartient ! J’y suis chez moi...

LA MARQUISE.

Gaston, nous ne vivons pas dans un temps pareil aux autres temps, nous venons d’un pays qui ne ressemble guère aux autres pays. Suspects dans notre patrie, nous le sommes à bien plus forte raison dans la patrie des autres...

Elle s’assied près de Gaston.

Voyons, arrêtons-nous promptement à une résolution qui nous délivre à jamais de toute inquiétude. Le frère de votre père, le comte de Manstein, est mort. Nous sommes ses héritiers. Son testament est formel, et depuis longtemps, vous le savez, j’avais réussi à m’en procurer une copie. Cet héritage se compose de trois domaines considérables dont celui-ci est, dit-on, le plus modeste. Rien à en distraire, sinon une rente insignifiante, mille florins, que le comte laisse à je ne sais quelle nièce inconnue, ensevelie dans une terre quelconque... Nous payerons ou rachèterons cette rente. Tout le reste est à nous, voilà notre situation.

GASTON, se levant.

Elle est supportable !... Cependant je viens de perdre encore une illusion.

LA MARQUISE.

Sur ce domaine ?

GASTON.

Oui, d’abord je n’ai pas déjeuné, et puis, nous autres Parisiens, nous avons mille préjugés, résidus moisis, de nos lectures romantiques. J’ai lu votre ami Florian, le digne Marmontel, et je m’attendais en arrivant à trouver des fleurs partout, des guirlandes, des arcs-de-triomphe. J’attendais mes vassales en jupe rouge et en bavolet avec des papillons de papier tremblant au bout d’un laiton sur leur front virginal. Rien du tout. On ne nous a pas fait les honneurs... pas même le Vin du Rhin... Je vous le répète, madame, j’ai perdu une illusion.

LA MARQUISE.

Vous en avez perdu déjà beaucoup, sans compter celles qui vous restent à perdre. Mais, parlons sérieusement, qu’avez-vous vu de nouveau depuis que nous fûmes forcés de nous séparer j on vous a donc retenu à la frontière ?

GASTON.

Pas du tout, j’ai traversé trois ou quatre lignes de soldats français vêtus de cocardes et chaussés de sabots, qui allaient se battre comme toujours, le ventre creux, comme toujours, en chantant, comme toujours ; superbes !...

LA MARQUISE.

Voilà ce que je redoutais pour vous, le contact, l’électricité du patriotisme, l’épidémie de la bataille !...

GASTON.

Moi !... la bataille, et pour qui ? contre qui ?... Est-ce que j’ai une opinion, moi ? J’ai voulu voir la guerre d’Amérique, c’était la mode, je m’en suis furieusement repenti ! Que m’avaient fait les Anglais, sur lesquels je chargeais en bête féroce ? Qu’avaient fait pour moi les Américains, pour lesquels j’ai reçu ce joli coup de baïonnette ? L’amour de la philosophie !... C’est bon une fois. Maintenant j’en ai tâté, je ne veux plus philosopher que dans mes terres ; j’honorerai les vieillards, de loin ; je distribuerai des prix de vertu aux jeunes filles, C’est moi qui en ai vu une ce matin, sur la route, trônant dans une grande berline attelée de quatre chevaux blancs, et que tout le monde saluait comme on me saluera quand j’irai par le pays à six chevaux noirs ! Ma foi, je n’avais qu’un piteux bidet de poste bien ratatiné, bien crotté ; mais quand je me suis vu joint et dépassé par cette insolente personne et ses grands heiduques trottant aux portières, mordieu ! Bavaroise, me suis-je dit, on ne passe pas le marquis de Manslein, et j’ai piqué, piqué si bien que le bidet a devancé les quatre chevaux blancs, devancé les nuages, devancé le vent, quand tout à coup je me suis senti rouler à terre ; je ne devançais plus rien du tout, mon cheval était mort.

LA MARQUISE.

Toujours le même, pauvre Gaston !

GASTON.

Pauvre !... non pas. Rayons ce mot ; dites riche Gaston, je le suis, on le verra bien !

LA MARQUISE.

Allons, voyons, j’ai l’esprit pratique, vous le savez. De l’algèbre, s’il vous plaît ! un plan !

GASTON.

Eh bien, vendons un de ces trois domaines afin de pouvoir conserver les deux autres. Vous vous installerez dans celui qui vous conviendra, ma mère, pendant que moi j’irai faire un tour à Paris pour payer mes dettes.

LA MARQUISE.

À qui devez-vous ? À des marchands, au vieux duc de la Trémeur, une dette de jeu ? Si la rage de payer vous tient, on enverra l’argent.

GASTON.

Madame, je dois un coup d’épée à un insolent qui sera payé, je vous le jure.

LA MARQUISE.

Vous vous battrez !...

GASTON fait asseoir la marquise sur une des chaises à gauche.

Vous avez entendu parler d’un certain ordre de Cincinnatus créé pour les héros de la guerre d’Amérique, et prodigué aux Français qui, comme moi, firent partie de l’expédition.

LA MARQUISE.

Et qu’on ne vous donna pas à vous ! une injustice criante !...

GASTON.

Cela m’était parfaitement égal ; mais ce qui me le fut moins, ce fut le sarcasme, le rire méprisant de mes compagnons quand je les rencontrais. L’un d’eux surtout, avec qui j’avais eu dix querelles en Amérique, sans pouvoir une seule fois croiser le fer. Peine de mort pour les deux combattants. Celui-là est un de ces pédants automates que le chef adore toujours, qui pense droit, marche droit, agit droit, toujours tout droit, et qu’on heurte perpétuellement dans les zigzags de la vie, une machine irréprochable, insupportable. Je m’étais promis de la casser quand nous aurions quitté l’Amérique, et puis je n’y avais plus pensé !

LA MARQUISE.

Le sage, c’était vous, Gaston ?

GASTON.

Pas du tout. Voilà que dernièrement j’apprends qu’il se tient près de la Bastille, dans ce jardin qu’ils ont improvisé au milieu des ruines, une assemblée des décorés de Cincinnatus. Quelques amis me proposent d’aller rire au nez de ces chevaliers romains. J’y vais, je ris...

LA MARQUISE.

Et vous trouvez votre homme d’Amérique !

GASTON.

Qui achevait une harangue fort applaudie. Moi, je siffle. Écoutez donc, dans un pays libre ! Les amis de l’orateur se disposent à m’écharper, les miens s’y opposent. Je profitai du moment pour lui rappeler, à l’orateur, le compte arriéré que nous avions ensemble.

LA MARQUISE.

Il a accepté ?

GASTON.

Il a haussé les épaules. « Moi vous tuer ! a-t-il répondu, il m’est bien indifférent que vous soyez vivant ou mort. Vous n’avez rien à faire ; vous ne savez rien, vous, ne pouvez rien, vous n’êtes rien, mais vous avez besoin de mouvement. Allez dans quelque salle d’armes plastronner avec un homme que vous payerez pour vous mettre en sueur, moi, j’ai beaucoup d’occupations qui ne m’en permettent pas le loisir. » Et il est parti, me laissant enfermé dans un cercle de figures railleuses, écrasé par une immense huée, et je lui ai crié : « Au revoir, » et je le reverrai !...

LA MARQUISE.

Cet homme a-t-il seulement du cœur ?

GASTON.

C’est un lion au feu ; une cible.

LA MARQUISE.

Jeune ?

GASTON.

Vingt-cinq ans.

LA MARQUISE.

Officier ?...

GASTON.

Chirurgien... médecin. Il était aide-major au camp de Rosambeau.

LA MARQUISE.

Homme de naissance ?

GASTON.

Du tout Rozel tout court.

LA MARQUISE.

Rozel ?

GASTON.

Vous le connaissez ?

LA MARQUISE.

Moi ! et comment ?

À elle-même.

N’y a-t-il de ce nom que ceux auxquels je pense !

Elle passe à droite.

GASTON.

Le lendemain vous m’emmenâtes avec vous en Allemagne où ma présence vous est indispensable, je vous ai suivie sans résistance, mais maintenant me conseillez-vous une lâcheté !

LA MARQUISE.

Je vous conseille un acte héroïque, je vous conseille de mépriser, d’oublier cette sotte querelle. Vous retournerez, insensé, dans ce Paris d’où nous sommes sortis par un miracle qui ne se renouvellera plus ! Mais Vous y serez pris, jugé et condamné en deux heures, comme assassin d’un honnête patriote, à la grande joie des badauds plébéiens, nos ennemis naturels. Et adieu les domaines, adieu la vie de fêtes, de splendeurs, de plaisirs ; adieu même votre mère que vous aimez modérément, mais qui vous aime jusqu’à la folie. Non, non, mon cher enfant, non, ma seule joie, ma seule espérance, restons ici, vivons ici. Est-ce que j’ai autre chose que toi sur la terre ? Est-ce que vous avez autre chose que moi ? N’ai-je pas tout sacrifié, à toi, mon cher Gaston, et quels sacrifices ! tu ne le sauras jamais ! Vivons ici, laissons fuir bien loin ce nuage noir, gagnons la vie, votre vie Gaston, entendez-vous bien !

GASTON.

Vous avez raison, comme toujours. Il y a une destinée d’ailleurs. Si la mienne est d’être tué par le Rozel, que ce soit ici ou là, je le serai.

LA MARQUISE.

Non, ce n’est pas là votre destinée. Je la connais, moi. Je vous la prépare. Courez à la ville chez le notaire Dietrich, je me repose ici en vous attendant.

Entre Pélachot.

GASTON.

Je pars.

PÉLACHOT.

Quand je devrais tout massacrer ici ! animaux, brutes !

LA MARQUISE.

Eh ! doucement...

GASTON.

Massacrer mes vassaux !

PÉLACHOT.

Oui, monsieur, les calciner, les anéantir tous !... et en refaire d’autres !... Croiriez-vous qu’ils se sont retranchés dans leurs repaires, barricadés et qu’ils refusent de mettre le couvert.

GASTON.

Eh ! mais voici le commandant qui vient chercher sa réponse. Laissez-moi la lui donner catégorique !...

LA MARQUISE.

Donnez.

PÉLACHOT.

Et donnez raide !

 

 

Scène V

 

LES MÊMES, ULRICH

 

ULRICH.

Eh bien, madame, votre décision ?

GASTON.

Est prise, monsieur le commandant, nous restons dans le pays.

ULRICH.

Bon !...

GASTON.

Dans ce château.

ULRICH.

Bah !

GASTON.

Dont ma mère et moi nous sommes les propriétaires. Il faut bien vous l’avouer.

ULRICH.

En êtes-vous bien sûrs ?

LA MARQUISE.

Et vous, monsieur, avez-vous quelque raison d’en douter ?...

ULRICH.

J’en ai une, madame, qui me suffit.

GASTON.

Vous nous en ferez part, je suppose !...

ULRICH.

À l’instant !...

LA MARQUISE.

Sourire de mauvais augure.

 

 

Scène VI

 

LES MÊMES, SUZANNE

 

SUZANNE, précipitamment.

Comte Ulrich, nos quêteuses entrent dans l’avenue.

ULRICH, bas.

Silence.

Haut.

Venez donc, comtesse de Manstein, affirmer à ces étrangers qu’ils se trompent, que vous êtes ici chez vous, dans l’héritage de votre oncle.

PÉLACHOT.

Par exemple !

SUZANNE.

Il est vrai...

LA MARQUISE.

Mais, on vertu d’un testament du comte, mon beau-frère, nous héritons, mon fils et moi. Ce testament, en voici la copie exacte certifiée par le notaire Dietrich.

ULRICH.

La date de votre testament, madame ?

LA MARQUISE.

1778.

ULRICH.

Il se trouve révoqué par un autre en date de 1780.

GASTON.

Révoqué !...

LA MARQUISE.

Comment n’ai-je pas été avertie, convoquée pour l’ouverture des testaments ?

ULRICH.

Vous l’avez été, madame... mais comme dans votre précipitation vous étiez partie à la première nouvelle de la mort du comte, la lettre de convocation ne vous aura pas trouvée à Paris.

PÉLACHOT.

Diantre !

GASTON.

Et ce testament de 1780 nous ôte le domaine ?

LA MARQUISE.

Donne-t-il encore autre chose à mademoiselle ?

SUZANNE.

Ah ! madame, voilà une scène cruelle pour moi ; je suis riche depuis, bien peu de temps, et déjà je connais le malheur de la richesse, permettez que je me retire et que la nouvelle à laquelle vous vous attendez si peu vous soit donnée loin de moi et par d’autres que par moi.

LA MARQUISE.

Mais, mademoiselle, vous ôtes chez vous, à ce qu’il paraît, du moins vous y serez lorsque nos geins d’affaires auront examiné la question, lorsque les tribunaux l’auront jugée.

SUZANNE.

Comte Ulrich, mon ami, par grâce...

ULRICH.

Laissez-donc, comtesse, madame la marquise parle sagement. Elle ne sait rien de votre situation, vous ne l’en instruisez pas ; faites-lui connaître la vérité, et elle s’y rendra immédiatement, car madame la marquise a toujours été une femme de résolution et une femme de sens : Tenez, madame vous a exhibé la copie du testament de 1778 ; montrez-lui la copie du testament de 1780. Docteur Muller, je vous prie, c’est le notaire de la comtesse, lisez ; mais, au fait, l’acte est écrit en français puisque le testateur était Français ; madame peut lire elle-même, ce sera mieux !

LA MARQUISE.

Monsieur...

GASTON.

Je vais lire, ma mère :

Il lit.

« Au nom de la sainte Trinité, etc., etc., moi, Jean-Augustin, comte de Manstein, etc., etc., je déclare révoquer par le présent acte toutes dispositions antérieures, et j’institue ma légataire universelle mademoiselle Suzanne d’Adelsberg, fille unique de ma sœur bien-aimée. »

Il s’arrête.

LA MARQUISE.

Légataire !...

GASTON, lisant.

« Lui léguant sans exception ni réserve, avec mon titre réversible sur son mari futur et ses enfants, tous mes biens meubles et immeubles, à charge par elle de payer annuellement une rente de mille florins à mon neveu le marquis de Manslein, demeurant en France... » Très bien !

LA MARQUISE.

Oh !

PÉLACHOT.

Je suis ruiné !

GASTON, hardiment, poursuivant.

« Je récompense ainsi dans ma nièce Suzanne le mérite le plus rare, la noblesse d’une âme au-dessus de tous les trésors de la terre... » Mes compliments, mademoiselle !...

LA MARQUISE.

Gaston...

Elle saisit le testament et lit.

« Quant à la femme de mon malheureux frère, elle comprendra, sans que je sois forcé de le lui dire, pourquoi j’ai dû l’exclure de ma succession. »

ULRICH.

Il y a un codicile.

GASTON.

Voyons !

Il lit.

« Cette fortune que j’ai conquise par une vie de travail, de dangers, de dévouement à ma protectrice Marie-Thérèse, ne peut être transmise sans injustice à mon neveu Gaston de Manslein, qui, dans les temps d’épreuve que nous traversons, malgré tant d’occasions que n’eût pas manqué de saisir un homme de talent et de cœur, n’a rien fait qui l’ait révélé fils de son glorieux père. »

Il s’arrête écrasé. Il remet le testament an notaire.

SUZANNE.

Madame la marquise, je me vois la cause involontaire de votre disgrâce ; j’en souffre plus que je ne puis dire, et s’il m’était possible de soulager votre chagrin, de réparer un si cruel dommage...

ULRICH, bas.

Assez, je vous prie.

Haut.

La comtesse Suzanne veut dire que pour rien au monde elle ne manquerait aux devoirs de l’hospitalité. Vous êtes entrés chez elle, demeurez-y autant qu’il vous plaira.

À Suzanne.

N’est-ce pas là ce que vous souhaitez, comtesse ?

SUZANNE.

Oui, oui... Pardon, madame, j’ai le cœur déchiré. Adieu !

Elle sort à gauche.

ULRICH, au docteur.

Ne suivez pas la comtesse... Vous êtes libre, docteur...

Le notaire, tous sortent.

 

 

Scène VII

 

GASTON, LA MARQUISE, ULRICH, PÉLACHOT

 

GASTON.

J’ignore ce que Vous ferez, madame ; mais moi, je ne resterai pas un quart d’heure dans cette maison !

ULRICH.

Jeune homme, souffrez patiemment : la vie est longue.

GASTON.

Monsieur, faites-moi grâce de votre morale. Pélachot, cherche-nous des chevaux.

PÉLACHOT.

Oui, monsieur le marquis.

Bas, à la marquise.

À votre place, madame, je trouverais un moyen d’arranger un peu tout cela !

Il sort.

LA MARQUISE.

Ce drôle est dans le vrai.

GASTON.

Il me ruine et m’insulte !... Oui, il m’insulte. C’est vrai, je suis un inutile, un parasite, je ne vaux rien... je ne fais rien, je ne suis rien, comme disait ce Rozel. Eh bien, soit ! on ne m’a pas élevé à être quelque chose ! Mon oncle le héros me déshérite, il ma déshonore, j’y consens ! mais ce qu’il dit de vous, madame, cette méprisante réserve que vous devez comprendre, qu’est-ce que cela signifie ? Il s’agit de l’honneur, enfin ! vous devez comprendre ?... Voyons, madame, comprenez-vous ?... Des chevaux ! le sol me brûle, l’air m’étouffe ! des chevaux !...

Il sort.

ULRICH.

Une vraie femme, une vraie mère, eût fait quelque chose de ce malheureux à jamais perdu.

LA MARQUISE.

Prétendrait-on que je me justifié, par hasard, et que je m’abaisse à commenter les rêveries haineuses, les calomnies d’un fou !

ULRICH.

Le comte mon ami n’était pas feu.

LA MARQUISE.

Alors, il a eu raison de traiter comme il l’a fait la femme de son frère ?...

ULRICH.

Raison, je l’ignore... une raison, peut-être...

LA MARQUISE.

Le comte n’avait pas cette raison en 1778, et il l’a eue en 1780 ?

ULRICH.

Je me souviens qu’un jour de cette année 1780, après une longue entrevue avec Marie-Thérèse, alors au lit de la mort, je le vis sortir pâle et irrité de la chambre de l’Impératrice. C’était en 1780 ; cette date m’avait frappé. Le testament qui vous déshérite porte cette date.

LA MARQUISE.

Voulez-vous dire que l’Impératrice ait été pour quelque chose dans ce changement subit ?

ULRICH.

C’était une femme de mémoire, une souveraine intraitable sur les questions d’honneur...

LA MARQUISE.

Comte Ulrich, expliquez-vous.

ULRICH, froidement.

Sur quoi, madame ?

LA MARQUISE, à elle-même.

L’Impératrice avait deviné mon secret... elle m’a trahie !...

 

 

Scène VIII

 

LA MARQUISE, ULRICH, PÉLACHOT, UN OFFICIER

 

PÉLACHOT.

Madame, M. le marquis s’est enfui du château comme un furieux !

LA MARQUISE.

Mon Gaston !

PÉLACHOT.

Que faut-il faire ?

LA MARQUISE, à demi-voix.

Tout malheur porte en lui sa ressource. Cours, arrête mon fils, ramène-le ; rien n’est perdu si nous ratons ici.

PÉLACHOT.

Voilà une femme ! À la bonne heure !

Il sort.

ULRICH, à la marquise.

Souhaitez-vous d’aller rejoindre votre fils ? On vous conduira.

LA MARQUISE.

Je ne puis faire un pas, je suis brisée.

ULRICH.

Reposez-vous dans mon appartement.

LA MARQUISE.

Le temps de me remettre, j’accepte.

ULRICH, à l’officier.

Que l’on conduise madame la marquise.

LA MARQUISE.

Merci !

À elle-même.

Je resterai !

Elle sort.

 

 

Scène IX

 

ULRICH, seul

 

Moi ! un vieil homme de guerre rompu aux ruses du métier, je viens de commettre une faute ; je me suis laissé emporter par l’indignation !... Elle n’a plus la jeunesse, elle n’a plus la beauté qui la faisaient irrésistible, lorsqu’il y a vingt ans, mariée au plus loyal des hommes, déjà mère de ce fils, dont elle eût dû respecter le berceau, elle vint à Schœnbrunn, supplier l’Impératrice d’accorder à son mari un commandement militaire destiné à le retenir loin d’elle jusqu’à ce qu’elle eût pu lui dérober sa faute. Adultère hypocrite qui se cherchait une complice dans la généreuse souveraine. Marie-Thérèse ne fut pas sa dupe ; elle accorda le commandement, sauvant ainsi l’honneur du mari, mais se réservant de châtier un jour la coupable. Le châtiment a éclaté. Le comte de Manstein a vengé son frère ; seulement il lègue à Suzanne une mortelle ennemie. Dieu merci, je suis là !... Mais il n’est plus temps de s’alarmer, de réfléchir. Le jour baisse, il faut songer, au départ. Prévenons Suzanne. Ah ! je la vois avec nos Hongroises.

 

 

Scène X

 

ULRICH, SUZANNE, LES QUÊTEUSES, OFFICIERS, etc.

 

SUZANNE.

Voici, cher comte Ulrich, nos jeunes compatriotes qui quêtent par toute l’Allemagne pour les pauvres prisonniers. Elles m’ont apporté leur offrande, et je leur ai appris ce que je compte faire pour l’œuvre commune. Elles connaissent maintenant nos plans, nos espérances, votre dévouement.

Les jeunes filles s’empressent autour d’Ulrich.

ULRICH, avec un signe pour les arrêter.

Quoi de plus naturel ?

SUZANNE.

Quoi de plus intéressant que des enfants prisonniers ! Nous partons pour distribuer vos dons. Nous rachèterons les chères victimes.

Bas.

Avant un mois vous embrasserez les deux petits-enfants de Marie-Thérèse ; nous les aurons délivrés ou nous serons morts !

Les jeunes filles remercient Ulrich.

ULRICH.

Prenez garde, on vient.

SUZANNE, aux jeunes filles.

Vous nous conduirez bien quelques heures, n’est-ce pas ?

 

 

Scène XI

 

LES MÊMES, LA MARQUISE

 

LA MARQUISE.

Que me dit-on ? vous partez, mademoiselle ?

SUZANNE.

Oui, madame.

LA MARQUISE.

Vous visitez vos domaines, sans doute ?

SUZANNE.

Oui !

LA MARQUISE.

J’étais indiscrète alors en acceptant l’offre de M. le comte ?

SUZANNE.

Non, madame !

ULRICH, à lui-même.

Qu’elle reste ici, je le préfère.

À Suzanne.

Madame la marquise se repose jusqu’à demain au château !

LA MARQUISE.

Seule, oh ! non. Avec vous, mademoiselle, j’eusse accepté bien volontiers, ne fût-ce que pour une heure.

ULRICH, bas.

Suzanne !

SUZANNE.

Excusez-nous, madame, nous sommes attendus.

LA MARQUISE.

Adieu donc. Je pars aussi,

À elle-même.

puisqu’il le faut...

Haut.

Nous reverrons-nous jamais ? j’en doute, je le souhaite.

ULRICH, à lui-même.

J’en tremble.

LA MARQUISE.

Mademoiselle...

SUZANNE.

Adieu !...

La marquise s’éloigne lentement.

ULRICH, à Suzanne.

Une heure plus tard, cette femme ne vous eût pas vue, elle ne vous connaissait pas. Elle est entrée ici dans un jour de malheur !

SUZANNE.

Mon ami. Dieu est si bon ! nous sommes si petits ! Paris est si grand !

Ils sortent.

 

 

ACTE II

 

Un salon chez Philippe Rozel à Paris.

Au premier plan, à gauche, pupitre Tronchin ; au deuxième, une porte. Au fond, grande fenêtre donnant sur la rue. À gauche, un guéridon, un canapé. À droite, premier plan, porte de la chambre de Philippe ; deuxième plan, porte d’entrée donnant sur le vestibule. À droite aussi, un secrétaire près de la porte, au premier plan.

 

 

Scène première

 

GUILLOCHET, DAME JANIOT, UN CLIENT

 

GUILLOCHET, écrivant sur son pupitre Tronchin, au client.

Que demandez-vous ? Le docteur Philippe Rozel ? Il n’est pas rentré, pas avant dix heures.

Le client sort. Comptant ses dossiers.

Voilà mon dossier en règle pour le greffe. Quinze, dix-sept, vingt-deux citations. Il va bien, le tribunal ; il donnera de la besogne au plumitif.

Chantant.

Nous ouvre la barrière...

À la servante qui entre.

Ne faites donc plus de feu, mère Janiot ; c’est bon l’hiver, et nous touchons au mois d’avril.

Chantant.

Germinal ! germinal ! germinal !...

Il écrit.

 

 

Scène II

 

GUILLOCHET, JACQUELEIN

 

JACQUELEIN.

Le docteur ! Madame la duchesse demande le docteur.

GUILLOCHET.

Pas rentré, mon brave Jacquelein ; son service à la maison d’arrêt ne finit qu’à dix heures.

JACQUELEIN.

Merci, monsieur Guillochet.

Il sort.

GUILLOCHET.

Va, tu as encore le temps de friser douze papillotes à ton maître, monseigneur le duc de la Trémeur, et de lui forger autant de fausses nouvelles.

JACQUELEIN, rentrant.

Dites donc, monsieur Guillochet, si j’allais voir à côté, chez la voisine ? le docteur y est toujours, à ce que prétend madame la duchesse.

GUILLOCHET, à lui-même.

Que pourrais-je bien lui dire pour nous amuser un peu ce matin ?

Haut.

D’abord, mon ami Jacquelein, je vous engage à supprimer, jusqu’à nouvel ordre, le mot duchesse. Le vent n’y est pas aujourd’hui ; nous sommes battus, depuis une quinzaine, sur toute la ligne.

Chantant.

Et du Nord au Midi... La nation boude, et quand elle boude, gare à ceux qui sont de trop bonne humeur.

JACQUELEIN.

Battus ! Oh ! monsieur Guillochet, vous êtes une providence ! Comme cela nous sommes battus ?

GUILLOCHET.

Brossés à plates coutures.

JACQUELEIN.

Merci ! je redescends. Monseigneur va-t-il bien déjeuner

Il sort.

GUILLOCHET.

« Honnête momie ! Elle a peut-être raison, la ci-devant duchesse ; Philippe est bien souvent là chez la petite voisine qui n’est pas duchesse, et il se trouve si heureux là depuis un mois ! Mais enfin qui donc me dira jamais pourquoi M. le duc a épousé madame la duchesse ? Ah çà ! maître Guillochet, on dirait que vous faites des commentaires, au lieu d’écrire des citations !

JACQUELEIN, rentrant.

Le docteur n’est pas «on plus chez les voisins, et alors madame la d..., madame voudrait vous voir, vous, monsieur Guillochet.

GUILLOCHET, chantant, écrivant.

Vous êtes Français ! Nous le sommes.

JACQUELEIN.

Oui... Mais que faut-il répondre ?

GUILLOCHET.

Moi, je ne descendrai pas, mais elle peut monter.

JACQUELEIN.

Oh !

 

 

Scène III

 

GUILLOCHET, JACQUELEIN, CLOTILDE

 

CLOTILDE, sur le seuil.

Voilà comme vous êtes galant ?

GUILLOCHET, allant à elle.

Mille pardons, madame, vous savez que le matin, en l’absence de mon ami Philippe, je descends de ma mansarde, j’apporte mon ouvrage ici, et je réponds à ses clients jusqu’à ce qu’il soit l’heure pour lui de rentrer au logis, pour moi d’aller à mon greffe. Vingt-cinq livres par mois ! et Philippe me les donna lorsqu’il en gagnait à peine soixante. C’est à lui que je dois d’avoir pu nourrir une mère et deux petites sœurs. Aussi, qu’il ait besoin de moi, Philippe, mon cher Philippe !... Quant à dire, comme vous vouliez le savoir, si Philippe est ou n’est pas chez les voisins...

CLOTILDE.

Croyez-vous que je m’en occupe à ce point, au point d’attenter à la liberté du docteur, au point de faire violence à votre discrétion ? Non, mon petit Guillochet. Philippe n’a pas d’amie plus dévouée que moi. Est-ce que nous ne nous connaissons pas depuis sept ans ? Est-ce qu’il n’a pas été mon premier médecin ?

Elle s’assied sur le canapé, à gauche.

Est-ce que je n’ai pas été sa première pratique, lorsque chacun de notre côté, à dix-neuf ans, tous deux, nous faisions campagne en Amérique, lui recousant les blessés, moi recousant les jabots ? Ah ! je n’avais pas épousé M. le duc en ce temps-là, je n’étais pas encore duchesse, et je le suis si peu, même aujourd’hui, qu’il faut se montrer avec moi très gentil, mon petit Guillochet, très complaisant, et m’aider à tirer pied ou aile des circonstances.

GUILLOCHET.

Mais pourquoi vous trouvez-vous si peu duchesse, madame ? Il me semble que quand on a épousé un duc...

CLOTILDE, se levant.

Notre mariage s’est fait le 4 août 89, à minuit ; pendant qu’on nous mariait, l’Assemblée nationale abolissait les titres de noblesse, en sorte qu’à minuit moins un quart, je n’étais pas encore duchesse, et qu’à minuit un quart, je ne l’étais déjà plus ; mais patience.

GUILLOCHET.

Vous croyez que cela reviendra ?...

LA DUCHESSE.

J’y compte bien. Pour le présent, contentons-nous de moins. J’ai laissé ce pauvre duc dans une terreur inexprimable, sa carte de civisme n’est pas arrivée.

GUILLOCHET.

Je l’ai demandée au district avec toutes celles de la maison. On me l’a promise en grognant un peu.

CLOTILDE.

En grognant. Eh quoi !... est-ce que mon mari ne comble pas la nation de ses dons patriotiques ? Le duc ! mais il se ruine pour l’autel de la patrie. Est-ce qu’il n’a pas cédé sa maison de la rue Richelieu pour qu’on en fasse une maison d’arrêt, celle dont notre docteur est médecin en chef ?

GUILLOCHET.

Que voulez-vous ! ils disent qu’un contre-amiral, un fameux marin comme le ci-devant duc, devrait reprendre la mer.

CLOTILDE.

Et pourquoi faire ? grand Dieu ! un marin, lui !... contre-amiral, c’est possible ; marin, jamais !

GUILLOCHET.

N’a-t-il pas été l’héroïque commandant du Formidable ? celui qui mit le feu à son bord, plutôt que de tomber au pouvoir des Anglais ?

CLOTILDE

Eh ! ceux qui disent cela ?...

GUILLOCHET.

Quoi !... ce n’est pas vrai ?

CLOTILDE.

Mais si, c’est vrai. Oui, il a voulu se faire sauter. Seulement chaque chose a son temps, et aujourd’hui le pauvre cher homme ne ferait plus rien sauter du tout.

GUILLOCHET, à lui-même.

Pourquoi diantre l’a-t-il épousée ?

Coup de canon dans le lointain.

 

 

Scène IV

 

GUILLOCHET, CLOTILDE, JACQUELEIN, puis LE DUC

 

JACQUELEIN.

Entendez-vous ?

TOUS DEUX.

Non !

JACQUELEIN.

Attendez !

Coup de canon au loin.

La voix du DUC, dans l’escalier.

Monsieur Jacquelein !

CLOTILDE.

Vite, Jacquelein, M. le duc appelle.

Autre coup.

GUILLOCHET.

On dirait...

LE DUC, entrant à demi vêtu.

Vous entendez ?

CLOTILDE.

Mais vous êtes tout nu, monsieur !

LE DUC, écoutant.

C’est à Montrouge. Les ennemis sont à Montrouge !

Rires de Guillochet et de la duchesse, auxquels Jacquelein finit par prendre part.

Monsieur Jacquelein, vous me manquez du respect !

JACQUELEIN.

Monseigneur ?

LE DUC.

Est-ce donc si extraordinaire de voir entrer les ennemis chez nous après la perte de six batailles rangées ?

GUILLOCHET.

Six batailles !...

LE DUC.

Après le massacre de cent mille Français...

GUILLOCHET.

Cent mille ?

LA DUCHESSE.

Où prenez-vous cela ?

LE DUC.

Voyons, monsieur Jacquelein, que m’avez-vous annoncé tout à l’heure.

JACQUELEIN.

J’ai dit que nous avions perdu deux petites batailles.

LE DUC.

Ah !

JACQUELEIN.

Et seulement une cinquantaine de mille hommes.

À part.

Il fallait bien lui faire plaisir.

LE DUC.

Enfin la canonnade continue. Et si ce n’est pas un combat, c’est pis encore, c’est le canon d’alarme. Préparons-nous, madame, préparons-nous. Avant peu, – un vétéran comme moi connaît la guerre, – avant peu, vous allez voir entrer dans vos foyers des hordes de soldats farouches, qui crieront : Victoire !...

 

 

Scène V

 

GUILLOCHET, CLOTILDE, JACQUELEIN, LE DUC, SYLVAIN

 

SYLVAIN.

Victoire !

Soubresaut du duc et de Jacquelein.

CLOTILDE.

Sylvain Rozel.

GUILLOCHET.

Mon bon Sylvain !

SYLVAIN.

Où est mon frère ?

CLOTILDE.

Philippe va rentrer.

GUILLOCHET.

Il devrait être ici.

LE DUC.

Ce cher monsieur Sylvain ! Où est l’ennemi ?

SYLVAIN.

L’ennemi ! je lui ai passé sur le ventre à l’ennemi.

GUILLOCHET.

Ce canon ?...

SYLVAIN.

Vous annonce la prise de Bréda, de dix-huit places fortes et la déroute des Prussiens.

GUILLOCHET.

Vive la France !

CLOTILDE.

Vive la France !

JACQUELEIN.

Vive...

LE DUC.

Comment, comment ?

SYLVAIN.

Nous leur avons pris neuf drapeaux, cent pièces de campagne, treize cents hommes, et j’ai été choisi pour en apporter la nouvelle au gouvernement.

GUILLOCHET.

Toi !

CLOTILDE.

Vous !

SYLVAIN.

Avec mon colonel.

CLOTILDE.

Oh ! Philippe va sauter de joie... une victoire et son frère.

On entend la voix de Philippe en bas.

GUILLOCHET.

Je l’entends !

CLOTILDE, à Sylvain.

Entrez ici, laissez-moi faire.

Elle le pousse dans la chambre de Philippe. On entend la voix de Philippe sur le palier.

GUILLOCHET.

Eh ! mais il se fâche.

CLOTILDE.

Qu’a-t-il donc ?

 

 

Scène VI

 

GUILLOCHET, CLOTILDE, JACQUELEIN, LE DUC, SYLVAIN, PHILIPPE, à deux commissaires qu’on entrevoit sur le palier

 

PHILIPPE.

Non, je ne livrerai pas mes malades. On m’a nommé médecin d’une prison pour guérir et non pour tuer les prisonniers. La femme citée au tribunal est épuisée par la fièvre, incapable de se défendre. Elle ne comparaîtra pas avant huit jours. Si elle a conspiré, si elle est coupable, faites-en justice, cela ne me regarde plus, je n’ai pas de tendresse pour les ennemis de mon pays, mais jusque-là, c’est une créature qui souffre, qui a besoin de moi, qui compte sur moi, vous n’y toucherez pas.

CLOTILDE, émue.

Philippe !

LE DUC.

Il y en a qui ont du bon.

SYLVAIN, sortant de la chambre.

Oh ! ma foi, je t’embrasse.

PHILIPPE, avec transport.

Toi ! toi ! mais quelle bonne journée.

SYLVAIN.

Quelle victoire, hein !

PHILIPPE.

Une victoire. Voue me regardez tous comme si j’étais...

SYLVAIN.

Comme si tu étais sourd.

LE DUC.

On canonne pourtant pas mal.

PHILIPPE.

Je ne m’en suis pas seulement aperçu. Ces deux enragés commissaires me harcelaient tout le long du chemin, l’un à droite, l’autre à gauche, pour m’arracher ma proie.

SYLVAIN.

Tu n’as rien vu ! Ce n’est pas pourtant faute qu’on se démène dans les rues. Chaque détonation faisait sauter les hommes et les femmes comme des marionnettes élastiques, et quand après la remise des drapeaux nous sommés sortis de la Convention, le colonel, ses aides de camp et moi, on trépignait, on se jetait sur nous ; toutes les femmes m’embrassaient. Bah ! Plus de dix mille... je suis rentré à moitié mangé ; jusqu’à mon dolman qui est déchiré.

CLOTILDE.

Pauvre Sylvain !

SYLVAIN.

À ce que m’a dit mademoiselle Suzanne...

Il pose son dolman sur une chaise.

PHILIPPE.

Ah ! tu as déjà vu mademoiselle Suzanne... avant d’entrer ici ?

SYLVAIN.

Oui... Je passais devant leur porte, là sur le palier... la porte était entrebâillée, je suis entré...

PHILIPPE.

Tu es entré ?

SYLVAIN.

J’ai bien fait. Tu vas voir. Ils étaient inquiets, ces gens... le canon... ces cris... ils étaient tous drôles quand ils m’ont vu...

PHILIPPE.

Quant ils t’ont vu !

CLOTILDE.

Philippe a quelque chose.

Philippe s’approche du pupitre de Guillochet.

GUILLOCHET, à Philippe.

Voici tes lettres et tes rapports à signer pour la section.

PHILIPPE.

Donne.

Il lit, il signe.

SYLVAIN.

À propos de section, pourquoi monsieur et mademoiselle Herbach, nos voisins, n’ont-ils pas encore reçu leurs cartes civiques ?

LE DUC.

C’est comme moi, je n’ai pas encore la mienne. C’est inouï, un vétéran de la marine, le commandant du Formidable. Enfin, j’ai rendu des services, j’ai mis le feu à mon vaisseau.

SYLVAIN.

Exprès ?

LE DUC.

Quand les Anglais prononcent mon nom, ils ont la chair de poule. J’ai failli, d’un seul coup, leur détruire toute leur flotte, et sans madame la duchesse que voilà, un ange qui m’a sauvé la vie !

Jacquelein s’essuie les yeux.

Soyez homme, Jacquelein !

SYLVAIN.

Jean-Bart a menacé de se faire sauter, c’est vrai mais il ne l’a pas fait.

LE DUC.

Il ne l’a pas fait !

GUILLOCHET, bas à Philippe.

Et il l’a fait, lui ?

PHILIPPE, bas.

C’est-à-dire qu’un soir, en dormant, il a mis le feu à ses papillotes, les papillotes aux rideaux de la chambre. Clotilde qui revenait d’Amérique en France, se trouvait à bord, elle sent le roussi, elle crie au feu. Jacquelein crie ; Sauvez le commandant !...

LE DUC, haut à Sylvain.

C’était le moment où les Anglais comptaient m’enlever à la faveur du brouillard ; mais à la lueur des flammes, ils ont peur de sauter avec nous et ils s’enfuient.

SYLVAIN.

Bravo !

PHILIPPE, bas à Guillochet.

On en conclut que le brave homme, se croyant cerné par l’ennemi, avait tenté ce suicide héroïque.

LE DUC, haut.

Voilà pourquoi ils m’ont nommé contre-amiral,

PHILIPPE, bas.

Pas du tout, mais voilà pourquoi Clotilde fut nommée duchesse.

GUILLOCHET.

Je comprends !

LE DUC.

Et vous croyez que cela ne mérite pas une carte de civisme ? Il y a plus, citoyens, j’ai fait don à la patrie de mon hôtel, un véritable palais tout en marbre, tout en or.

GUILLOCHET.

Il ne trouvait plus de locataires.

LE DUC.

Les malheureux en ont fait une prison. C’est vôtre frère qui en est le médecin.

PHILIPPE, à Guillochet tout en signant les rapports.

Je t’en prie, veille à ce qu’on laisse tranquille ma pauvre maison d’arrêt.

LE DUC.

Oui, oui, veillez à ce qu’on dégrade le moins possible.

GUILLOCHET.

Je n’ai qu’un moyen, c’est de toujours mettre en dessous du paquet les citations destinées aux détenus de la prison. Tu sais que cela me réussit souvent... oh gagne du temps, on ne compromet personne. C’est tout ce qu’il faut pour le salut de la maison.

LE DUC.

Avec de bonnes nattes sur les parquets.

PHILIPPE, songeant à Suzanne.

Elle a dû m’entendre rentrer et elle ne vient pas.

Haut.

Voilà une partie de mes rapports signés.

Il les porte dans sa chambre.

CLOTILDE, au duc.

Soyez donc tranquille, monsieur, Philippe ou Guillochet vous obtiendront une carte... d’ailleurs je suis là.

LE DUC.

Enfin, ma vie est au grand jour, à moi. Je suis connu... moi, enfin, ce n’est pas comme ces braves gens d’à côté, ces Herbach qu’on ne voit jamais, qui ne parlent jamais et qui ne donneraient pas une épingle à la nation.

PHILIPPE.

Ils sont pauvres, monsieur le duc, ils n’ont pas eu l’occasion de faire des actions d’éclat, et tout le monde ne peut avoir eu comme vous l’honneur de mettre le feu au Formidable.

CLOTILDE, bas.

Ménagez mon mari, méchant.

SYLVAIN.

Nos voisins sont gens d’honneur, citoyen duc, braves Alsaciens. Eh ! ce n’est pas un crime.

GUILLOCHET.

Voici l’heure d’aller au greffe. Je passerai au district chercher la carte de mademoiselle Suzanne et de son père.

PHILIPPE, à Guillochet.

Je suis attendu pour remettre mes rapports, je prendrai la carte.

Il prend le dossier des mains de Guillochet.

SYLVAIN, à Philippe.

Ne te dérange pas, j’y vais.

Il reprend le dossier à Philippe.

PHILIPPE.

Ah ! très bien.

LE DUC.

Ils ont de la chance, ces Alsaciens. On ne se donne pas tant de peine pour moi. Allons, monsieur Jacquelein, remuez-vous un peu... mille... mille sabords !...

JACQUELEIN.

Oui, monseigneur.

LE DUC, bas.

Pas de monseigneur.

JACQUELEIN, bas.

Monsieur le duc.

LE DUC, de même.

Pas de duc, aujourd’hui... attendez que j’aie ma carte... Appelez-moi... capitaine.

PHILIPPE, appelant Sylvain.

Fais-moi le plaisir, en t’en allant, de lire cette petite épître que vient de m’envoyer M. le marquis Gaston de Manslein.

SYLVAIN.

Quoi ! Cincinnatus, encore ?

PHILIPPE.

Toujours... Lis-moi ces quatre pages, et tu m’en diras ton avis.

SYLVAIN.

Donne.

Il met la lettre dans sa poche.

LE DUC.

Une idée !... monsieur Sylvain, puisque vous allez au district...

SYLVAIN.

Vous voulez que je vous emmène ? Vous voulez marcher au bras d’un hussard de Bercheny, d’un vainqueur ?

LE DUC.

Mon Dieu, oui !

SYLVAIN.

Vous n’êtes pas difficile.

CLOTILDE, à Sylvain.

Emmenez-le, voyons.

SYLVAIN.

Comment donc, voilà !

LE DUC, à son bras.

La marine et la cavalerie, fraternité ! Marchons !

Fredonnant.

La victoire... !

SYLVAIN, chantant.

Est à nous !

TOUS.

Est à nous !...

JACQUELEIN, imitant la trompette.

Tou ! tou ! tou !

LE DUC.

Monsieur Jacquelein !...

PHILIPPE.

Moi, je resterai à travailler.

SYLVAIN.

Viens donc, mon frère... Au diable le travail !... C’est fête, viens ! qu’on ne te perde pas une minute aujourd’hui.

PHILIPPE.

Oui, mon ami, oui... Eh bien, oui, j’y vais.

GUILLOCHET.

Nous sortons tous ensemble !

LE DUC.

En force ! nous prenons la section d’assaut.

CLOTILDE.

Votre bras, Philippe, jusqu’à ma porte.

PHILIPPE.

Partons ! partons !

Ils descendent en chantant : La victoire est à nous, et en riant, ils disparaissent.

PHILIPPE, revenant.

Et mes rapports, que j’oublie dans ma chambre ! J’ai encore à donner quelques signatures... Ah ! Suzanne ne m’a pas entendu partir... Je ferai plus de bruit en sortant.

Il entre dans sa chambre.

 

 

Scène VII

 

SUZANNE, puis ULRICH

 

À peine Philippe s’est-il renfermé dans sa chambre, qu’on voit s’entr’ouvrir la porte du salon au vestibule. Suzanne paraît.

SUZANNE.

J’ai entendu leurs pas s’éloigner dans l’escalier... Philippe est parti avec eux, je suis seule ici...

S’approchant du dolman laissé par Sylvain.

Bien !

Elle s’avance vers la chaise. Ulrich paraît à son tour à la porte. Suzanne se retourne et lui montre le dolman ; puis, avec précipitation, elle élargit la déchirure sous le galon du collet. Tirant alors de sa poche un billet, elle se prépare à le glisser dans la fente.

ULRICH.

Eh bien ?

SUZANNE.

J’y suis !... Relisons une fois encore. Qu’il n’y ait pas d’erreur possible...

Lisant.

« Nous sommes prêts, nous n’attendons que votre signal. » Dans la nuit, notre œuvre sera terminée ! Demain, j’aurai tenu ma parole et payé ma dette.

ULRICH.

Il me semble que j’entends du bruit.

SUZANNE.

J’ai fini.

Elle glisse le billet dans l’ouverture.

ULRICH, inquiet.

Hâtez-vous.

La porte s’ouvre. Philippe sort lentement. Tout à coup, il aperçoit Suzanne tenant le dolman de Sylvain. Au bruit de cette apparition, Ulrich s’esquive. Suzanne épouvantée hésite une seconde et s’écrie.

SUZANNE, haut.

Philippe.

Bas.

Philippe !

Elle entasse points sur points dans l’étoffe avec une vivacité nerveuse.

 

 

Scène VIII

 

PHILIPPE, SUZANNE

 

PHILIPPE.

Vous... Ah ! vous travaillez ?

SUZANNE.

Je travaille, oui.

PHILIPPE.

Pour mon frère ?

SUZANNE.

Pour M. Sylvain, oui... Je ferme cette déchirure ; vous savez que son dolman était tout déchiré.

PHILIPPE.

Quelle ardeur vous mettez à l’ouvrage !

SUZANNE.

De l’ardeur ? Je me dépêche, voilà tout.

PHILIPPE, s’asseyant.

Il est bien heureux, Sylvain, qu’on s’occupe de lui.

SUZANNE.

Heureux ! Pourquoi ?

PHILIPPE.

Sans doute ; il arrivé... on l’accueille, on l’appelle, on le retient. Présent, on le comble de soins ou de prévenances. Absent, on ne l’oublie pas... Et l’on accourt sans perdre une minute pour lui rendre service.

SUZANNE.

C’est incroyablement dur, ces draps d’uniforme.

PHILIPPE.

Vos doigts sont délicats... Vous ne saviez pas, hein ? me trouver ici ; vous me croyiez dehors avec eux ?

SUZANNE.

Pas du tout... Je savais parfaitement...

PHILIPPE.

Vous ne le saviez pas. Vous vous êtes écriée, en me voyant : « Philippe !... » Et tenez, vous tremblez encore !

SUZANNE.

Trembler, moi... de quoi trembler ? On dirait que je fais une chose sans exemple... Vous me trouvez ici : j’y viens assez souvent depuis que nous avons lié des relations de voisinage. Je rends un service de ménage à votre frère : mais nous ne sommes pas gens à étiquette, nous autres, et M. Sylvain, et vous-même, vous êtes assez bons, assez obligeants, pour qu’on vous oblige.

PHILIPPE, à part.

Elle se défend trop.

Haut.

Vous aimez beaucoup mon frère, n’est-ce pas ?

SUZANNE.

Beaucoup. C’est en effet un bien brave garçon.

PHILIPPE.

Un beau soldat.

SUZANNE.

C’est un bon cœur.

PHILIPPE.

C’est un esprit toujours riant, toujours libre... Moi, je suis triste, je rêve, je travaille... Il amuse, j’ennuie.

SUZANNE.

Oh ! monsieur Philippe.

PHILIPPE.

Combien voilà-t-il de voyages qu’il fait à Paris depuis que vous êtes venue loger dans la maison ?

SUZANNE.

Je ne les ai pas comptés.

PHILIPPE.

Trois voyages en un mois ! La première fois, vous étiez emménagée depuis une semaine. J’entrai chez vous et vous vis à la fenêtre qui donne sur la rue ; vous sembliez guetter... attendre quelque chose.

SUZANNE.

Moi, je n’attendais rien... je regardais en vraie provinciale.

PHILIPPE.

Tout à coup nous vîmes un hussard tourner l’angle du carrefour et examiner la maison. Vous avez tressailli... C’était Sylvain.

SUZANNE.

Je n’avais jamais vu l’uniforme de Bercheny, je ne le connaissais pas.

PHILIPPE.

Vous fîtes connaissance. Sylvain resta quatre jours et retourna au camp. La seconde fois, – oh ! je m’en souviens ! – il pleuvait, vous aviez voulu sortir. Vos sorties sont rares, la promenade tourna du côté de la poste à l’heure des arrivées. Justement Sylvain arriva... J’ai bonne mémoire, vous voyez. Enfin, aujourd’hui, troisième voyage de mon frère. Votre porte est entr’ouverte : vous l’apercevez par hasard, il entre, c’est vous qu’il salue la première. Vous êtes amis tous les deux. Sylvain a du bonheur. Laissez un peu cette couture, je vous prie.

SUZANNE.

C’est fini.

PHILIPPE.

Causons.

Il s’assied.

SUZANNE.

Il me semble que nous causons et que j’écoute ce que vous dites ; seulement j’ai beau m’efforcer, je ne comprends pas toujours.

PHILIPPE.

Suzanne, j’avais, ces jours passés, dit quelques mots à votre père. Ne vous en a-t-il pas fait part ?

SUZANNE.

Mon père ?... Non... non.

Silence.

PHILIPPE.

Ah ! vous ne me demandez pas de quoi il s’agissait, Suzanne ?

SUZANNE.

Voyons ! De quoi ?

PHILIPPE.

Je lui disais que vous êtes une jeune fille sérieuse, appliquée, modeste... Que lui est un homme doux, affable et très intelligent, qu’il vous a fort bien élevée, qu’il a dignement remplacé votre mère.

SUZANNE.

Très  dignement.

PHILIPPE.

J’ajoutais que vous êtes pauvre, presque orpheline, que je suis pauvre avec mon frère, ce soldat pour, toute famille. Que vivant côte à côte, enfants du même pays, nous respirions, vous et moi, les mêmes souffles, nous frémissions aux mêmes secousses, nous palpitions des mêmes espérances ; que je suis résolu, fort et préparé ; que je deviendrai un homme habile, un homme puissant si, aux moments de solitude, aux heures de défaillance qui conseillent toujours mal, je puis rencontrer un regard qui me fortifie, une main qui m’électrise, car nous sommes dans un temps favorable aux entreprises hardies. Les hommes d’autrefois s’effacent, les colonnes des vieux temples s’écroulent, le passé s’engloutit tout entier pour nous faire la route neuve, libre, infinie, et rien n’arrêterait mon génie et ma force, rien ne m’empêcherait de voler le premier de tous dans la carrière, si j’entendais une voix chère murmurer à mon oreille ; Je vous regarde. Aimez-moi.

SUZANNE.

Voilà ce que vous disiez à mon père ! mais il a bien fait de ne m’en pas parler. Je n’eusse compris ni ces sentiments, ni ce langage. Voilà un mois que le hasard m’a fait choisir cette maison, ce logement près du vôtre. Un mois, c’est bien peu ; vous m’avez vue quelques fois, nous avons échangé un certain nombre de paroles amicales, oui, amicales, car il m’a fallu peu.de temps pour apprécier une âme comme la vôtre. Mais de l’amitié que j’accepte, que je ressens, à ce transport que vous venez de me montrer... il y a bien loin, monsieur Philippe... Ce n’est pas en tin mois que l’intelligence d’une jeune fille peut faire tant de chemin.

PHILIPPE.

C’est beaucoup, cependant, un mois... Parfois il a suffi d’une heure. Trente secondes engagent l’avenir aussi complètement que trente journées. L’amour pour ceux qui aiment, comme la vie pour ceux qui naissent, commence par une seconde, et l’éternité est commencée.

SUZANNE.

Vous parlez d’avenir, je crois ; quel est donc le mien, je vous prie, le savez-vous ? Savez-vous seulement quel est le vôtre ? Parce que nous nous sommes rencontrés un jour, parce que nous avons été réunis un temps, suit-il de là que nous serons encore dans un mois l’un près de l’autre, y serons-nous demain ?

PHILIPPE.

Pourquoi pas... pourquoi demain ne serions-nous plus ensemble... vous ai-je chagrinée, offensée ? Offensée ! c’est impossible. Nous sommes jeunes, nous sommes désintéressés, nous sommes égaux. Il se peut que vous ne m’aimiez pas ; mais il ne se peut pas que mon amour exprimé avec cette réserve soit pour vous une injure. Lorsque nous commençâmes à nous voir, lorsque nous nous connaissions à peine, vous étiez bienveillante, vous me receviez avec un sourire... Ce sourire du matin... illuminait tout le reste de mes journées. Depuis, vous vous êtes concentrée, repliée sur vous-même, vous vous assombrissez parfois ; j’ai vu des jours où vous m’évitiez ; hier au soir, vous avez rêvé longtemps, vaguement, vous aviez les yeux pleins de larmes et vous regardiez de ce côté...

SUZANNE.

Moi !

PHILIPPE.

Je vous ai vue ! Je vous voyais d’ici... tenez... assise... chez vous... fatiguée d’écrire, vous écrivez sans cesse. Qu’ai-je à faire, moi, sinon vous voir, vous suivre du regard ou de la pensée ; qu’ai-je à faire, sinon vivre de près ou de loin, avec vous toujours ?

SUZANNE.

Monsieur Philippe.

PHILIPPE.

Ne vous détournez pas.

SUZANNE.

Ne me parlez pas ainsi.

PHILIPPE.

Restez, restez, je vous en conjure, vous ne pouvez me laisser sans me répondre après ce que nous avons dit. Maintenant vous savez tout ce que je pense. Vous savez que je vous aime... Il ne serait pas loyal de vous en aller avec mon secret.

SUZANNE se lève. À elle-même.

Oh ! c’est un supplice que je n’avais pas prévu.

PHILIPPE.

À partir de ce moment, chaque mot, chaque regard de vous va devenir pour moi une torture... Je souffrais déjà et j’avais espoir... Songez à ce qui m’attend si vous ne me répondez pas.

SUZANNE, à elle-même.

De ces deux cœurs que je suis venue provoquer, j’envoie l’un demain à la mort... l’autre, je le condamne au désespoir.

PHILIPPE.

Suzanne !

SUZANNE, de même.

Douze heures encore, j’étais sauvée.

PHILIPPE.

Suzanne... voyons... voyons.

SUZANNE.

Monsieur... plus un mot... par grâce... j’ai bien du malheur.

PHILIPPE.

Je veux savoir...

SUZANNE.

Quoi donc ?

PHILIPPE.

Si vous m’aimez.

SUZANNE.

Vous n’avez pas le droit de me le demander.

PHILIPPE.

J’ai du courage, je veux savoir... un mot suffit... Soyez brave et honnête comme je viens de l’être avec vous... Un mot... m’aimez-vous ?

SUZANNE, à elle-même.

Si je dis oui... moi qui pars demain, je suis lâche et vile.

PHILIPPE.

M’aimez-vous ?

SUZANNE.

Non !

PHILIPPE.

Merci, je sais mon sort au moins... Elle aime Sylvain.

Il sort, rentre chez lui.

 

 

Scène IX

 

SUZANNE, SYLVAIN

 

SYLVAIN.

Voici la carte du voisin Herbach, voici celle de mademoiselle Suzanne. Nous avons enlevé aussi celle du père Formidable ! La patrie n’a rien à me refuser aujourd’hui, mademoiselle Suzanne...

Il lui tend les cartes.

SUZANNE.

Merci, monsieur Sylvain.

SYLVAIN.

Ah ! payez.

SUZANNE, lui tend la main.

Vous gâtez un peu le mérite de votre action.

SYLVAIN.

Gâtons-le tout à fait.

Il lui baise l’autre main ; elle sort.

 

 

Scène X

 

SYLVAIN, PHILIPPE

 

SYLVAIN.

Ma foi, pourquoi ne l’avouerais-je pas ? je raffole de cette fille-là.

Appelant.

Philippe !

PHILIPPE.

C’est toi.

SYLVAIN.

J’ai envie de te dire quelque chose.

PHILIPPE.

Et moi j’ai quelque chose à te dire aussi.

SYLVAIN.

Je crois que j’aimerais...

PHILIPPE.

Mademoiselle Suzanne.

SYLVAIN.

Tu as deviné.

PHILIPPE.

Je devine très facilement.

SYLVAIN.

Eh bien ! qu’en penses-tu ?

PHILIPPE.

Que désires-tu que j’en pense ?

SYLVAIN.

Enfin... ton opinion sur la personne ; tu es placé pour la connaître, toi qui demeures porte à porte avec elle et qui la vois tous les jours.

PHILIPPE.

Mais tu la vois aussi, toi ; il me semble que les occasions ne te manquent pas.

SYLVAIN.

Le fait est qu’il n’y a pas dans les armées de la République un cavalier qui ait ma chance. Nous avons un général, c’est un père gâteau. Sylvain, va donc porter cette dépêche à mon ami Beurnonville, le ministre de la guerre ; si tu veux flâner deux jours chez tes amis et connaissances, liberté, libertas. Bon, huit jours de congé. Sylvain, en route pour Paris, j’ai des déserteurs à pincer. Bon, six jours de congé. Colonel de Bercheny, portez donc ces drapeaux à la Convention. Ah ! emmenez Sylvain, il connaît la route. Ma vie est une promenade mêlée d’embrassades et de bombances... On me choie quand je pars...

PHILIPPE.

On te raccommode quand tu arrives.

SYLVAIN, regardant le dolman.

C’est vrai qu’on m’a raccommodé. Oui, plus d’accroc... Ah ! les femmes ont toujours aimé l’uniforme.

PHILIPPE.

Bah ! bah ! elles n’aiment pas seulement l’uniforme, elles aiment aussi le hussard.

SYLVAIN.

Tu crois que mademoiselle Suzanne...

PHILIPPE.

Eh ! comment veux-tu que j’en doute, elle ne s’en cache pas.

SYLVAIN.

Elle te l’a dit ?

PHILIPPE.

Est-il nécessaire qu’on le demande ? Ce plumet, ce grand sabre qui traine derrière toi, ces éperons qui sonnent comme des grelots, toutes ces petites anguilles qu’on a brodées en long et en large sur ton dos et sur tes manches, est-ce qu’une femme de goût résiste à ces choses-là ?

SYLVAIN.

Moqueur !... Mais entre nous, j’ai cru m’apercevoir sans fatuité qu’elle ne me traitait pas mal.

PHILIPPE.

Il ne t’a fallu que trois clins d’œil, que trois mots pour vaincre ; comme César.

SYLVAIN.

Oh ! nous étions déjà bien au camp de Dumouriez.

PHILIPPE.

Au camp... ce n’est donc pas ici que tu l’as vue pour la première fois ?

SYLVAIN.

Non, je les ai rencontrés par hasard cherchant le quartier général pour faire viser leurs passeports. Je les ai conduits. Le général me les a recommandés pour la traversée du camp. Tu conçois, une jolie fille... au milieu des soldats... Ils ont été satisfaits de moi, moi d’eux. Ils allaient à Paris, je leur ai demandé où : Rue Saint-Eustache à l’Y. – Comment ! mais j’ai mon frère qui loge, là. Eh bien ! nous nous y verrons, j’espère. Nous vous y attendrons. Et je suis venu... Et voilà.

PHILIPPE.

Elle ne connaissait pas l’uniforme de Bercheny, elle le voyait pour la première fois !

SYLVAIN.

Qu’as-tu donc ?

PHILIPPE.

Pourquoi ne m’as-tu pas dit cela... Pourquoi m’as-tu fait un mystère de cette connaissance ?

SYLVAIN.

Elle m’avait prié de n’en pas parler.

PHILIPPE.

Et le père est dans tout cela ? l’honnête père !

SYLVAIN.

Qu’y a-t-il de malhonnête ? Je ne pense pas à mal, moi... On s’aime... on s’épouse. Les pères sont là pour voir, pour sourire en fumant leur pipe et pour bénir les mariés.

PHILIPPE.

Alors, tu l’épouseras ?

SYLVAIN.

Parbleu ! et je te donnerai là une jolie belle-sœur.

PHILIPPE.

Suzanne, ma sœur... jamais !

SYLVAIN.

Hein ?

PHILIPPE.

Jamais ce qui a vécu d’intrigue et de mensonge, jamais cette hypocrite n’entrera dans ma famille !

SYLVAIN.

Philippe, mais en vérité on dirait que tu es sérieux.

PHILIPPE.

Si je le suis ! Voilà des gens dont j’appelais la dissimulation, candeur ; l’impassibilité, modestie ; des inconnus avec lesquels je vis, et qui ont la force de me nuire et de me dérober leur pensée en m’arrachant toute la mienne !

SYLVAIN.

Suzanne, une jeune fille, est-elle donc forcée de te rendre des comptes ? C’est de l’injustice, Philippe.

PHILIPPE.

Intrigue ! Intrigue ! Fourberie !

SYLVAIN.

Voilà de bien gros mots pour de bien petites choses... mais c’est ton habitude d’exagérer. Ta nature est nerveuse. Cependant, fais-moi un plaisir, Philippe, tu sais que j’aime Suzanne, ménage-la.

PHILIPPE.

Fais-moi un plaisir, toi. Épargne-moi de voir à chaque instant du jour les gens et les choses qui me blessent. Cette maison était tranquille, j’y trouvais du repos... Il me faut du repos pour mon travail,

SYLVAIN

Qu’est-ce à dire ? Je te gène ?

PHILIPPE.

Je ne dis pas que tu me gênes ; mais enfin, tu n’as pas besoin pour tes amours d’un confident qui s’appelle Philippe, tu n’as-pas besoin de ce salon où ta fiancée vient étaler son attirail de couture et presser tendrement tes vieux uniformes sur son cœur.

Il passe à gauche.

SYLVAIN.

Ah ! mais tu t’oublies !

PHILIPPE.

C’est vrai.

SYLVAIN.

Et tu oublies que tu parles à ton frère aîné.

PHILIPPE.

Pourquoi es-tu mon frère !

SYLVAIN.

Malheureux !

Il s’arrête un moment, hésite, puis va au secrétaire qu’il ouvre et y prend un paquet cacheté.

Vous regrettez d’être mon frère, consolez-vous, vous ne l’êtes pas.

PHILIPPE, saisi.

Je ne suis pas...

SYLVAIN.

Décachetez ce paquet que j’avais déposé chez vous pour être ouvert après ma mort.

PHILIPPE.

Je ne suis pas votre frère, Sylvain ?

SYLVAIN.

Vous n’êtes pas fils comme moi de Jacques et de Victoire Rozel. Lisez !

PHILIPPE, égaré.

Je vois... des lignes... des mots... Je ne peux pas lire... expliquez-moi.

SYLVAIN.

J’avais sept ans. Je travaillais avec ma mère dans un petit champ près de notre chaumière en Picardie, vous le connaissez, lorsqu’une femme, apparaissant tout à coup derrière la haie, nous demanda d’entrer à la maison. C’était le soir... le brouillard tombait. « Je viens, dit cette femme, de trouver sur le grand chemin un enfant abandonné. Il me fait l’effet d’avoir deux ou trois jours à peine. Je ne saurais m’en charger, car je voyage et quitte la France. » Cette femme était bien vêtue, jeune, et me parut belle, malgré sa grande pâleur. « Chargez-vous de lui, » ajouta-t-elle. Notre mère... ma mère objecta sa pauvreté, sa nombreuse famille. « Oh ! il ne vous coûtera rien, ajouta vivement l’inconnue ; si vous êtes pauvre, moi je ne le suis pas et je veux que ma rencontre ait porté bonheur à ce petit. Prenez d’abord cette somme... » Elle donna une somme en or. « Et si vous acceptez d’élever l’enfant, j’enverrai ce qui est nécessaire pour qu’il ne vous soit jamais à charge. » Ma mère se taisait, éblouie par cette poignée de pièces brillantes, émue par le gémissement du petit qui se plaignait ! L’inconnue comprit que c’était accepté. « Comment vous nommez-vous ? – Rozel. » Elle s’éloigna. À peine si nous osions la suivre. « N’oubliez pas de le faire baptiser... » Et elle se dirigea vers une voiture de poste qui attendait au haut de la côte. « Quel nom de baptême faut-il lui donner ? dit ma mère de loin... – Celui que vous voudrez, répondit la voix de plus en plus lointaine... celui du saint du jour. » Il y avait des saints en ce temps-là. Celui du jour était Philippe : on vous a nommé Philippe.

PHILIPPE.

C’était moi !

SYLVAIN.

Deux jours après, mon père reçut un bon de quarante mille livres. Elle était riche effectivement, la dame ; quarante mille livres, c’était une fortune ! Le père et la mère s’étaient attachés à cet enfant. Ils le firent travailler, étudier, pendant que je bêchais la terre. Philippe grandit et devint savant. Il était en Amérique, lorsque partirent le père et la mère Rozel pour le grand voyage. Jamais ces braves gens n’avaient voulu toucher aux quarante mille livres. Après eux, leur fils aîné fit de même. Philippe, grâce à Dieu, n’a jamais manqué de rien, il n’a plus besoin de personne, et même aujourd’hui il est riche, ses quarante mille livres sont là.

PHILIPPE.

Mais tous ces soins, toutes ces études, tout ce que j’ai reçu de vous là-bas !

SYLVAIN.

Au temps de vos études, vous aviez un frère laboureur ; au temps de notre guerre d’Amérique, vous aviez un frère soldat. Le laboureur vous a élevé avec sa charrue, le soldat vous a aidé avec sa paye.

PHILIPPE, fondant en larmes.

Sylvain, je te demande pardon à genoux.

SYLVAIN.

Philippe, pourquoi m’as-tu fait tant de mal ?

PHILIPPE.

Pardonne-moi, je l’aimais.

SYLVAIN.

Tu aimais Suzanne... et elle le sait ?

PHILIPPE.

Oui.

SYLVAIN.

Mon pauvre Philippe !

PHILIPPE.

Bah ! tu seras heureux, toi, c’est le principal. Qui est bon ? toi ; généreux ? toi ; qui mérites d’être aimé ? toi seul... Laisse-moi toujours t’appeler frère. Quant à elle, jamais sœur n’aura été plus respectée, plus chérie.

SYLVAIN.

Ne parlons plus de cela.

PHILIPPE.

Pourquoi ?

SYLVAIN.

C’était le passé, cela. C’était le rêve, c’est fini.

PHILIPPE.

Comment.

SYLVAIN.

Parlons de toi, rien que de toi, Philippe.

PHILIPPE.

Philippe l’abandonné ! Ah ! Sylvain, le coup est rude. Ce père, cette mère que j’ai tant aimés quand je me croyais leur fils !

SYLVAIN.

T’ont-ils moins aimé, sachant que tu ne l’étais pas ?

PHILIPPE.

Tu as raison. Mon amour pour leur chère mémoire comblera tous les vides de mon cœur. Philippe l’abandonné ! Jamais on n’a rien su de plus que ce que tu m’as conté ?

SYLVAIN.

Jamais !

PHILIPPE.

Pas une démarche de personne ?

SYLVAIN.

De personne.

PHILIPPE.

Cette femme ne s’est plus représentée ; elle n’a pas écrit, elle ne s’est pas informée ?

SYLVAIN.

Non.

PHILIPPE.

Cela est singulier... Ne trouves-tu pas que c’est singulier ? car, après tant de compassion, de libéralité... on eût pu supposer qu’elle s’intéresserait ?... Jamais tu n’as cherché à savoir ?... Jamais tu n’as rencontré ?...

SYLVAIN.

Une femme qui pouvait-avoir vingt-cinq ans alors, en aurait cinquante aujourd’hui. Je me rappelle certainement aujourd’hui, comme si je la voyais, la femme de vingt-cinq ans, je ne reconnaîtrais pas celle de cinquante.

PHILIPPE.

C’est vrai...

SYLVAIN.

Et puis où est-elle ? Vit-elle ? Ah ! ne creuse pas de ce côté, tu ne trouverais rien, mon frère.

PHILIPPE.

Je te parais faible, à toi, mon héroïque soldat. Ah ! c’est que tout à l’heure, en un moment, j’ai tout vu m’échapper dans la vie, La terre a manqué sous mes pieds. Pas d’amour, plus de frère, pins même la vieille mère... J’ai été terrassé...

SYLVAIN.

Moi j’ai été méchant, je t’ai dit dans la colère ce que tu n’eusses dû apprendre qu’en te mariant, par les papiers de famille ou à ma mort. Nous avons eu tort tous les deux. Voilà une bonne leçon ! Rien entre nous, vois-tu ! Rien entre ton cœur et le mien.

PHILIPPE.

Comment ! Et Suzanne qui t’aime ?

SYLVAIN.

Elle m’aime... Oui... Eh bien ! elle a tort.

PHILIPPE.

Sylvain !...

SYLVAIN.

Tais-toi, il y a quelqu’un dans l’antichambre.

PHILIPPE.

Attends, je vais voir.

SYLVAIN.

Non, reste là... tu as les yeux rouges.

Il va regarder au vestibule.

C’est une femme grande déjà âgée... quelque cliente. Je te laisse.

PHILIPPE.

Eh bien, et mon affaire avec cet énergumène de marquis... as-tu lu sa lettre ?

SYLVAIN.

Une absurdité.

Il la lui rend.

PHILIPPE.

Un torrent de provocations, d’injures...

SYLVAIN.

Bah ! tu es philosophe.

PHILIPPE.

Sylvain, la philosophie enseigne l’art de souffrir sans crier, mais ne supprime pas la douleur. Je me sens mordu, j’ai envie de mordre. Et puis, en ce temps-ci, mieux vaut avoir en face de soi les yeux de l’ennemi, mieux vaut...

SYLVAIN.

Un coup de sabre.

PHILIPPE.

Voilà mon avis.

SYLVAIN.

Et le mien. Où demeure ce citoyen Manslein ?

PHILIPPE.

Place des Petits-Pères.

SYLVAIN, prenant son dolman.

Mon colonel ne m’attend qu’à deux heures... je vais demander au marquis un rendez-vous pour toi.

PHILIPPE.

Va !

 

 

Scène XI

 

SYLVAIN, PHILIPPE, LA MARQUISE

 

LA MARQUISE.

Monsieur le docteur, on m’oublie.

SYLVAIN.

La cliente... c’est vrai.

PHILIPPE.

Mille pardons, madame.

SYLVAIN.

À bientôt, frère.

Il salue.

Madame...

Il sort. Philippe indique un fauteuil à la marquise.

LA MARQUISE, debout.

M. le docteur Rozel ?

PHILIPPE.

C’est moi.

LA MARQUISE.

Philippe Rozel ?

PHILIPPE.

Oui, madame.

LA MARQUISE.

Je suis la marquise de Manslein ; oui, monsieur, la mère de votre adversaire ; j’aime tendrement mon fils unique, je n’ai plus ni mari, ni fortune, ni titre ; je n’ai plus que mon fils. Vous comprenez le but de ma visite : ne vous battez pas avec lui.

PHILIPPE.

J’ai reçu ce matin de monsieur votre fils une lettre telle, que je serais déshonoré, si je n’en obtenais satisfaction.

LA MARQUISE.

Mon fils est jeune, plus jeune que vous, peut-être ; quel âge avez-vous ?... Pardon.

PHILIPPE.

J’ai vingt-cinq ans.

LA MARQUISE.

Il y a des Rozel dans l’Artois, bons gentilshommes.

PHILIPPE.

Ma famille à moi, ce sont des paysans de Picardie... Mais nous n’avons plus rien à nous dire, madame, je viens d’envoyer mon frère à votre fils... Permettez-moi de prendre congé de vous.

LA MARQUISE.

Permettez-moi au moins, vous, monsieur, de lire cette lettre si offensante. Quand je connaîtrai les torts de mon fils, je serai plus forte pour les lui reprocher, pour les réparer même.

PHILIPPE.

La voici.

Il rentre chez lui, sans fermer la porte. La marquise s’est placée au fond, dans l’embrasure de la croisée... elle lit.

 

 

Scène XII

 

PHILIPPE, LA MARQUISE, ULRICH, SUZANNE, puis PÉLACHOT

 

ULRICH.

Allons, Suzanne, pas de faute... Qu’aujourd’hui ne compromette pas demain. La paix entre nous et ces jeunes gens jusqu’à l’accomplissement de l’œuvre !

SUZANNE.

J’obéis.

Elle s’avance à gauche.

ULRICH, s’approchant de la porte de Philippe.

Voisin !

PHILIPPE.

Vous !

ULRICH.

Oui, c’est moi. Sylvain nous boude ! Eh quoi ! il est parti sans nous dire adieu ! Est-ce que vous allez nous bouder aussi !

PHILIPPE.

Moi ! Ah ! monsieur Herbach, jamais ! Ah ! mademoiselle !

ULRICH.

Avancez donc, ma fille.

Pélachot s’est approché de la marquise. Il lui désigne Suzanne qu’elle reconnaît. Elle se lève, s’approche et se trouve en face de Suzanne qui pousse, un cri étouffé.

SUZANNE.

La marquise !

LA MARQUISE, à demi-voix.

Quoi ! c’est vous.

SUZANNE, de même.

Silence, je vous supplie !

LA MARQUISE, bas.

Soyez tranquille.

ULRICH, à lui-même.

Le Génie du mal.

PHILIPPE, à Ulrich.

Cette dame connaît mademoiselle Suzanne ?

ULRICH.

Croyez-vous ?

LA MARQUISE.

Mais ils se cachent.

PÉLACHOT, bas à la marquise.

Vous avez vu !

LA MARQUISE.

Tais-toi !

Rendant la lettre à Philippe.

Monsieur, mon fils a écrit cette lettre, aigri par le désespoir, par le ressentiment d’une grande injustice, un peu d’indulgence.

Philippe immobile.

Non, je ne vous ai pas touché. Cependant je ne regrette pas ma démarche. J’espère qu’elle ne sera pas tout à fait perdue.

PÉLACHOT, à part.

Oh ! non, nous prendrons notre revanche.

LA MARQUISE, à Philippe.

Adieu ! monsieur.

Bas à Suzanne.

Vous voyez que je n’ai rien dit.

Haut.

Adieu ! mademoiselle.

Elle salue, sort. Philippe reconduit la marquise.

SUZANNE, à Ulrich.

Nous sommes perdus.

ULRICH.

Oui, si nous restons dans cette maison. Je cours chez le banquier prendre l’argent qu’il m’a promis et je reviens vous chercher dans une heure ici !

Philippe a reconduit la marquise et reste près de la porte occupé à regarder Suzanne et Ulrich.

Bonsoir ! voisin, bonsoir ! Rentrez-vous, Suzanne ?

SUZANNE.

Dans un instant.

Ulrich sort après avoir serré la main de Philippe.

 

 

Scène XIII

 

SUZANNE, PHILIPPE

 

SUZANNE, après un silence.

Vous ne dites rien ?

PHILIPPE.

Pardon, me voici, Sylvain va rentrer, il sera bien content de vous revoir.

SUZANNE.

Il ne s’agit pas de Sylvain. Voici ce que vous pensez : Encore de la dissimulation, des mensonges. Cette jeune fille trompe donc toujours ?

PHILIPPE.

J’avoue, mademoiselle.

SUZANNE.

Oui, je vous cache la vérité, mais je ne peux vous la dire. Tout mon cœur se révolte, mais je ne peux pas. Vous vous méfiez de moi... moi, j’ai une foi profonde en vous, en votre amitié et je vais vous demander un service.

PHILIPPE.

Suzanne !

SUZANNE.

Donnez-moi votre parole que d’ici à demain vous ne parlerez à personne, pas même à votre frère de ce que vous venez de voir, de ce que vous verrez peut-être, de ce que je viens de vous dire... votre parole d’honnête homme et d’ami.

PHILIPPE.

Mademoiselle, je vous la donne, mais...

SUZANNE.

Attendez, arrêtez maintenant votre pensée ! Oubliez-moi comme si je n’existais pas, comme si jamais vous ne m’aviez connue. Et ne me jugez pas, Philippe, car vous ne pouvez pas me comprendre. Oh ! ne me jugez pas avant demain. Adieu !

PHILIPPE.

Suzanne !

SUZANNE.

Adieu... mon ami.

PHILIPPE.

Mais je vous reverrai. Ce soir, demain matin...

SUZANNE, lui tendant la main.

Adieu ! adieu...

 

 

Scène XIV

 

PHILIPPE, seul

 

Comme elle m’a dit cela ! quelle émotion, quel trouble subit ! Herbach lui-même est parti tout bouleversé ! Comment connaissent-ils cette marquise ?

 

 

Scène XV

 

PHILIPPE, SYLVAIN

 

SYLVAIN.

Philippe ?

PHILIPPE.

Ah ! tu viens de chez mon adversaire ; sa mère sort d’ici Qu’as-tu décidé ? Que t’a-t-il dit ?

SYLVAIN.

Il n’a rien dit, je ne l’ai pas vu.

PHILIPPE.

Eh ! quoi ?

SYLVAIN.

Non, je ne l’ai pas vu. Il s’agit bien de lui, ma foi !

Il va prendre le chapeau de Philippe sur le secrétaire.

Prends ton chapeau.

PHILIPPE.

Je ne veux pas sortir. J’ai besoin ici, attends à ce soir.

SYLVAIN.

À ce soir, impossible. C’est moi qui ne pourrais plus sortir. L’escadron est arrivé du camp. On affile les sabres. On charge les armes. Entre nous, il y a du nouveau, on monte à cheval à neuf heures ; mais je suis libre à présent. Viens !

PHILIPPE.

Enfin, dis-moi ce que tu veux faire ?

SYLVAIN.

Tu sais bien cette femme dont je te parlais ce matin, cette femme qui est venue, il y a vingt-cinq ans, frapper à la porte de notre chaumière.

PHILIPPE.

Oui ! eh bien ?

SYLVAIN.

Je crois que je vais te mener chez elle.

PHILIPPE.

Partons !

Ils sortent.

 

 

ACTE III

 

Un boudoir chez la marquise, à Paris.

Canapé à droite. Fauteuils, guéridon à gauche. Table au fond près de la porte. Riche ameublement. Portes à droite, à gauche et au fond.

 

 

Scène première

 

JACQUELEIN, LE DUC

 

JACQUELEIN.

M. le marquis de Manslein est prévenu de votre visite monseigneur.

LE DUC.

Es-tu bien sûr qu’il ne va pas se dérober, comme il fait toujours quand je me présente pour lui redemander mon argent ?

JACQUELEIN.

Je ne crois pas, monseigneur. J’ai entendu M. le marquis répondre de sa-chambre, qui est là-haut... Je descends !...

LE DUC.

Je descends, je descends... C’est vrai qu’il descend toujours, ce jeune homme... Enfin, voilà des gens qui ont encore leur hôtel. Ils n’ont pas fait comme moi, eux, on ne nous a pas suivis, Jacquelein ?...

JACQUELEIN.

Non, monseigneur. Je donnais le bras à monseigneur, et alors...

LE DUC.

Oui, on s’est dit : Voilà deux marchands de bonnets de coton qui vont prendre leur demi-tasse... Accommodez-moi un peu, je vous prie...

JACQUELEIN.

J’entends un pas... c’est M. le marquis.

LE DUC.

Pourvu qu’il ne me paye pas en papier.

 

 

Scène II

 

JACQUELEIN, LE DUC, GASTON

 

GASTON.

Mille pardons, monsieur le duc, je vous ai fait attendre.

JACQUELEIN, au duc, après l’avoir accommodé.

Monseigneur est très bien.

Il avance un siège à Gaston et il sort.

LE DUC.

Enchanté de vous rencontrer... Madame la marquise votre mère...

GASTON.

Je ne l’ai pas rue depuis ce matin... Vous venez pour cette petite dette...

LE DUC.

Dix milles livres... dette de jeu... Oh ! nous jouions gros jeu en Amérique... Vous êtes beau joueur, vous...

GASTON.

Et mauvais payeur, monsieur le duc ; car ces sortes de dettes se payent d’ordinaire dans les vingt-quatre heures...

LE DUC.

Ou jamais.

GASTON.

Vous avez raison... ou jamais.

LE DUC.

Ou jam... Que diable ai-je dit là !... J’ai attendu assez civilement, marquis, et j’eusse attendu encore, sans le malheur des temps... Plus de fermages, plus de rentes, plus d’hôtels, plus d’argent... La chance m’a abandonné. Vous, au contraire, vous venez de faire un splendide héritage... Je l’ai connu, moi, ce fameux comte de Manstein...

GASTON.

Vous l’avez connu ?

LE DUC.

Dans mon voyage en Allemagne, oui. Nous l’appelions Manstein à la barre.

GASTON.

À la barre ?

LE DUC.

Vous ne connaissez pas cette barre historique, origine de la fortune des Manslein ? Car votre oncle était Manslein ?

GASTON.

Je sais que mon oncle servit si bien l’impératrice, qu’elle fit sa fortune et le créa comte de Manstein.

LE DUC.

Oui ; mais de quelle manière ? J’y étais, moi, quand la chose arriva. En 17... n’importe, la veille de Noël, Marie-Thérèse s’était fait apporter la liste des généraux et officiers qu’elle voulait avancer pour leurs étrennes. En regard de chaque nom, elle avait inscrit la récompense. Seul, le nom de Manslein n’avait pas d’accolade. On s’étonne ; on en fait la remarque à l’impératrice, qui répond ; « Vous avez mal vu, regardez de plus près. » En effet, du des de sa plume, elle avait simplement barré la lettre du milieu. Cette barre avait fait de Manslein, Manstein, c’est-à-dire le nom du plus riche apanage de la Hongrie. Cette barre faisait votre oncle comte de l’Empire, seigneur de trois domaines qui valent douze cent mille livres de rente. Voilà, une idée royale, ou impériale, si vous voulez ! De là cette fortune dont vous venez d’hériter, cher marquis !

GASTON.

Monsieur le duc, je n’ai pas hérité du tout... J’ai été spolié par une intrigue de famille... Mon oncle m’a laissé mille florins de rente, une épigramme par-dessus un coup de poignard.

LE DUC.

Mille florins...

GASTON.

Deux mille livres environ... J’ai refusé...

LE DUC.

Comment ! vous avez refusé ?... Mais deux mille livres, c’est deux mille livres, en cinq ans vous vous seriez acquitté envers moi.

GASTON.

Vous me voyez désespéré... Je n’ai pas un assignat de six cents livres à la maison, et ma mère, je crois, est sortie pour recueillir quelques fonds... Monsieur le duc, vous avez des ressources dans la mauvaise fortune. Votre nom est respecté, vous avez fait des actions d’éclat... Moi, je suis haï, méprisé, ruiné ; heureusement, je serai mort avant six semaines.

LE DUC.

Eh !...

GASTON.

Plus tôt que cela ; j’espère que ce sera demain.

LE DUC.

Mais, marquis, vous avez des dettes d’honneur...

GASTON.

Des dettes ? Oui...

 

 

Scène III

 

LE DUC, GASTON, LA MARQUISE

 

LA MARQUISE,

Gaston... je vous cherchais... Monsieur le duc...

Elle se débarrasse de sa mante au fond.

GASTON, bas au duc.

Pas un mot à ma mère...

DUC.

Bon ! bon ! C’est qu’au contraire je vais lui parler à la marquise... Madame, tous mes devoirs... J’ai appris que vous veniez...

LA MARQUISE.

Je viens de votre maison, monsieur le duc.

LE DUC.

Vous m’apportiez quelque à-compte.

LA MARQUISE.

Non ; mais avant peu... les affaires pourront changer...

LE DUC.

Les affaires... Vous ne savez donc pas ce qui se passe, ce qu’on dit ?

LA MARQUISE.

Non... On parle d’une victoire...

LE DUC.

On fait accroire cela aux malheureux soldats... Ils se figurent qu’ils sont vainqueurs et ils sont battus... en pleine déroute...

LA MARQUISE.

Allons donc...

LE DUC.

Quinze mille Autrichiens sont à Bagnolet.

GASTON.

Monsieur le duc.

Entre Jacquelein, apportant le chapeau du duc.

LE DUC.

Voyons, monsieur Jacquelein, est-ce quinze mille, cette fois ?...

JACQUELEIN, avec aplomb.

Dix-huit mille, monseigneur.

Il sort.

LA MARQUISE.

Ils sont fous tous deux...

LE DUC.

Voilà, madame, comment les affaires vont changer... si vous n’avez pas d’autre espoir...

LA MARQUISE.

J’ai autre chose... vous serez payé plus tôt que vous ne croyez.

LE DUC.

Si vous me l’affirmez ainsi, madame...

GASTON.

Eh ! ma mère, je vous en conjure, pas de détours entre gens comme nous. M. le duc m’a fait crédit gracieusement tant qu’il a pu, il a besoin aujourd’hui qu’on le paye... On ne peut pas le payer, mais il ne faut pas se jouer de sa patience. Monsieur le duc, je sens bien que vous perdrez votre argent, je vous déclare qu’il est perdu.

LE DUC.

Eh bien ! vous êtes franc, vous !

LA MARQUISE.

Et moi, je vous répète et vous déclare, monsieur le duc, qu’avant peu, mon fils aura payé toutes ses dettes et sera en mesure de changer ses créanciers en débiteurs... Quand je parle, mon cher Gaston, laissez-moi toujours parler.

GASTON.

Si vous avez découvert... une mine d’or...

LE DUC.

Dans ma maison...

LA MARQUISE.

Pourquoi pas ?... Mais sérieusement... connaissez-vous bien vos voisins, monsieur le duc ?

LE DUC.

Tous... On vit en famille, maintenant... les maisons ne sont plus des hôtels, ce sont des lapinières.

LA MARQUISE.

Vous avez au second...

LE DUC.

Les Rozel...

GASTON.

Rozel !...

Signe de la marquise à son fils.

LE DUC.

Les frères Rozel... charmants... Ah ! ce n’est pas chez eux que vous aurez trouvé la mine d’or... Il n’y a que du fer, là... les bistouris du jeune, et les sabres de l’aîné !... mais quels sabres ! et quels bistouris !... Je les fréquente volontiers, ces jeunes gaillards, car si nous étions jamais assiégés... quels moulinets !

GASTON.

Vous avez pour voisin le médecin... et...

LE DUC.

Et le hussard...

LA MARQUISE.

Oui, Gaston. Poussons le recensement ; monsieur le duc, voulez-vous ?

LE DUC.

Guillochet... commis aux écritures au plumitif et employé aux greffes, aux syndicats, aux districts, et... précieux pour la duchesse.

LA MARQUISE.

C’est tout ?

LE DUC.

Oh ! les Herbach, père et fille... gens d’Alsace... des sauvages, des loups-garous... Cela fume, cela coud tout le jour.

LA MARQUISE.

Herbach ?

LE DUC.

Si j’avais encore mon hôtel, ces gens-là auraient fait mon affaire comme suisses.

LA MARQUISE.

Vous avez du coup d’œil, monsieur le duc... oui, ces gens-là m’ont convenu aussi... je suis très contente de les avoir rencontrés...

LE DUC.

Madame la marquise... j’attends un ami à dîner... un ancien de l’Œil-de-bœuf, mon garde-pavillon du Formidable... Voici l’heure, comment réglons-nous ce petit compte ?

LA MARQUISE.

Vous serez payé.

LE DUC.

Madame, mes hommages... À bientôt, marquis...

Bas, à la marquise.

Surveillez bien le jeune homme. Ces jeunes gens, c’est plein de folie : il prétend qu’on va l’enterrer avant un mois... Votre bras, monsieur Jacquelein...

JACQUELEIN.

Voilà, monseigneur.

LE DUC, en sortant.

Voyons, monsieur Jacquelein, est-ce quinze mille ou dix-huit mille ?

JACQUELEIN.

Vingt mille, monseigneur.

Ils sortent.

 

 

Scène IV

 

GASTON, LA MARQUISE

 

GASTON.

Je n’ai compris qu’une chose à tout ce que vous avez dit ; madame, c’est que vous êtes allée dans une maison où demeure ce Rozel, mon adversaire ; c’est que peut-être, je connais assez votre fol amour, peut-être vous êtes allée chez lui.

LA MARQUISE.

Précisément.

GASTON.

C’est une action indigne ! J’ai écrit à cet homme, je l’ai provoqué... Il m’a envoyé un témoin, un soldat, son frère : deux gens de cœur, au moins ; et moi, je leur réponds par une femme qui pleure... Mais ce n’est donc pas assez pour vous de m’avoir créé incapable, toléré, inutile, de m’avoir gâté par vos faiblesses, abruti par votre idolâtrie, vous allez m’enlever le seul mérite qui me reste ! J’ai une épée rouillée, vous la brisez dans mes mains !... C’est une lâcheté : vous me déshonorez !

LA MARQUISE.

Oui, je suis allée chez ce Rozel... et savez-vous ce que j’y ai vu ?... Votre héritage, Gaston ! vos domaines, vos millions qui se cachent bien soigneusement, mais que j’ai enfin retrouvés, et dont je ne perdrai plus la trace.

GASTON.

Mon héritage... mes millions ?...

LA MARQUISE.

Pour Dieu, ne m’en demandez pas davantage, ne me troublez pas dans mes entreprises...

UN VALET.

Deux personnes, pour madame...

LA MARQUISE, à elle-même.

Sans doute les gens de Pélachot.

GASTON.

C’est affreux que vous me traitiez ainsi en écolier... Je suis un homme, enfin !

LA MARQUISE.

Vous n’êtes pas même un enfant : les enfants obéissent à qui les aime, à qui se dévoue à leur bonheur... Rentrez, rentrez, rebelle, ingrat... Oui, je vous fais heureux, puissant et riche, mon Gaston... Embrasse-moi donc.

GASTON.

Ne me faites pas vil, au moins !

LA MARQUISE.

Oh ! je t’aime trop... Va !... va !...

Elle le pousse doucement dehors.

Faites entrer.

 

 

Scène V

 

LA MARQUISE, PHILIPPE, SYLVAIN

 

LE VALET.

Monsieur Philippe, Monsieur Sylvain Rozel.

LA MARQUISE.

Plaît-il ?

Sylvain, Philippe entrent et saluent.

Eux... Que viennent-ils faire ?... Messieurs, est-ce bien à moi que vous vous adressez ?

PHILIPPE.

À vous-même, madame.

LA MARQUISE.

Ce duel, sans doute ?...

PHILIPPE.

Non, madame ; ce n’est pas avec vous qu’une question de ce genre peut être discutée... Nous sommes venus, mon frère et moi, pour autre chose.

LA MARQUISE.

J’écoute.

PHILIPPE.

Vos dernières paroles, en sortant de chez moi, me sont restées dans la mémoire, madame... C’est à elles que vous devez attribuer ma visite. « Ma démarche, disiez-vous, sera peut-être d’une certaine utilité ». Utile pour vous, elle aura été d’un immense intérêt pour moi.

LA MARQUISE.

Utile à moi, je vous comprends... Il s’agit de la vie de mon fils... mais pour vous qui n’avez voulu entendre à rien, monsieur Rozel.

PHILIPPE.

Il paraît, madame, que je ne m’appelle pas Rozel...

LA MARQUISE.

Monsieur... permettez-moi d’écouter cette nouvelle avec indifférence.

PHILIPPE.

Je vous le permets, madame... Je me nomme, ou du moins on m’a nommé Philippe, tout court, parce que je fus trouvé la veille de Saint-Philippe sur le grand chemin de Roye à Guiscard.

LA MARQUISE.

Trouvé... on vous avait abandonné comme cela... sur le chemin ?

PHILIPPE.

C’est du moins ce que raconta la personne qui m’apportait chez les parents de Sylvain Rozel, mon frère, que j’ai l’honneur de vous présenter, madame la marquise.

LA MARQUISE.

Monsieur, qui tantôt est venu pour parler à mon fils et qui l’a attendu vainement ; je le regrette, monsieur, et vous en fais mes excuses... Enfin, monsieur Philippe, quel est le but de votre confidence et à quoi puis-je vous être utile ?...

Elle les invite à s’asseoir et s’assied elle-même à droite.

PHILIPPE.

La personne qui se détournait si obligeamment de sa route pour entrer dans la chaumière des Rozel, cette charitable personne, mon ange tutélaire... car elle ne se contenta pas de sauver ce malheureux petit être de la faim, des loups et des pieds des chevaux, elle donna aux pauvres gens qui acceptaient l’enfant, elle donna, non pas une aumône, mais un trésor... Oh ! madame, quarante mille livres !... C’est plus que de la bienfaisance, cela, c’est de la grandeur... c’est plus que de la charité, c’est presque de la tendresse...Comprenez-vous, madame la marquise, tout ce que j’ai dans le cœur pour cette personne-là... pour cette incomparable bienfaitrice, car c’était une femme, madame !

LA MARQUISE.

Le trait est beau... J’en écoute avec plaisir le récit, mais sans deviner bien clairement pourquoi vous me le faites.

PHILIPPE.

Quoi, vous ne comprenez pas le bonheur que j’éprouverais à tomber aux pieds de cette personne, à joindre les mains, à lui dire comme je le dirais à Dieu : Recevez mon cœur tout entier... Malheureusement cette femme... elle a disparu après avoir semé ses bienfaits... on ne l’a plus jamais revue.

LA MARQUISE.

Vous ne la connaissez pas ?

PHILIPPE.

Non, madame...

LA MARQUISE.

Ah !...

PHILIPPE.

Mais mon frère croit qu’il la connaît.

LA MARQUISE.

Votre frère !... Eh bien, alors, messieurs, si vous savez le nom de votre bienfaitrice, adressez-vous à elle, portez-lui vos bénédictions.

PHILIPPE.

C’est ce que nous avons fait sans perdre une minute, madame, nous sommes accourus ici.

LA MARQUISE.

Pourquoi ici ?...

PHILIPPE.

Parce que cette femme généreuse, c’est peut-être vous... N’est-ce pas, Sylvain ?...

SYLVAIN.

Oui, Philippe.

Ils se lèvent tous trois.

LA MARQUISE.

Oh ! messieurs, vous me faites repentir de la complaisance que j’ai mise à vous recevoir, de la patience que j’ai eue de vous entendre... Vous jouez-vous de moi ?

PHILIPPE.

Comment puis-je vous irriter, madame la marquise... en vous apportant l’hommage de ma reconnaissance pour tant de générosité.

LA MARQUISE.

Je ne suis pas irritée, monsieur, je repousse des louanges qui ne vont pas à leur adresse. Et comme le reste de ma journée est réservé à des affaires urgentes, je me vois bien à regret forcée d’interrompre cet entretien.

PHILIPPE.

Quoi ! madame, ce n’est pas vous qui êtes venue chez Jacques Rozel... il y a vingt-cinq ans.

LA MARQUISE.

Ce n’est pas moi, je l’ai dit. Je veux bien le redire, mais je ne le répéterai pas.

Se levant.

Messieurs...

SYLVAIN, l’arrêtant.

Pardon, madame. C’est vous.

LA MARQUISE.

Monsieur ?...

SYLVAIN.

Madame, j’ai vu la personne qui apporta Philippe dans notre maison... Mais quelque chose de plus positif qu’une image d’ailleurs variable, une circonstance décisive, m’est restée là. La dame souffrait d’un rhume, et puisait fréquemment des pastilles dans une bonbonnière d’écaille sur laquelle était peint le portrait d’un enfant tout nu. J’ai retrouvé cette bonbonnière tantôt sur la table de monsieur votre fils.

LA MARQUISE.

Eh ! monsieur, il y a peut-être un millier de ces peintures de l’Amour qui parcourent l’Europe... Si c’est là votre preuve ?...

SYLVAIN.

Attendez !... La dame avait posé sa boîte sur un escabeau tandis qu’elle donnait des louis d’or à ma mère... Je retournai si bien ce bijou, qui me plaisait, les enfants sont curieux, qu’un double fond s’ouvrit ; je le refermai vite, de peur d’être grondé. Faites, je vous prie, apporter la boîte, et en attendant je vous dirai ce qu’il y avait dans le double fond.

LA MARQUISE.

Monsieur.

SYLVAIN.

Sur le couvercle : portrait non pas de l’Amour, mais de votre fils, qui pouvait avoir deux ans... Au fond : un officier, cordon bleu, uniforme rouge, M. le marquis de Manslein votre mari.

LA MARQUISE.

Sortez, monsieur !

SYLVAIN.

Soit... Mais d’abord je vais passer chez M. le marquis, je lui emprunterai un moment sa bonbonnière.

Il se dirige vers le fond.

LA MARQUISE.

C’est une violence !

PHILIPPE.

Madame, je vous en supplie, un mouvement pareil à celui qui inspira le bienfait !...

LA MARQUISE.

Sortez !

SYLVAIN.

J’emporte une conviction maintenant inébranlable.

LA MARQUISE.

Que c’était moi... Insensé !... Et quand vous auriez réussi à prouver, ce que vous ne prouvez pas, quand vous me forceriez par l’évidence à vous dire ; Oui, c’est moi... Eh bien ! j’avais trouvé un enfant sur le chemin, à quoi aboutiriez-vous ?

SYLVAIN.

À ceci : vous apportiez l’enfant, mais vous ne l’aviez pas trouvé. Autrement, c’était si simple, vous l’eussiez avoué tout de suite.

PHILIPPE, vivement.

Et l’on vous eût remerciée, et l’on vous eût bénie ; mais, vois-tu, Sylvain, vois-tu, madame la marquise avait raison, c’est une violence que nous faisons tous deux à ses scrupules, à sa conscience peut-être... Si madame n’a pas voulu faire connaitre son voyage ?

SYLVAIN.

Ah ! oui, si madame se cachait.

LA MARQUISE.

Me cacher ?... Qu’est-ce encore ?

PHILIPPE.

Sylvain !... Oh ! madame, excusez le cœur généreux, le cœur tendre, qui sait que je souffre et voudrait me soulager en me rendant une ombre de ce que j’ai perdu... C’est un soldat dont la parole est prompte comme la pensée... Je veux lui faire comprendre tout ce qu’il y a peut-être de délicatesse dans votre silence... Oh ! je le comprends, moi, je suis sûr que je vous ai devinée.

LA MARQUISE.

J’aime mieux la fureur de l’autre.

PHILIPPE.

Suppose, mon bon Sylvain, suppose une amie ardente pour le bien, une femme dévouée à une autre femme, comme tu le serais pour moi. Imagine un secret qu’on lui à cette âme noble et courageuse... un secours qu’on lui aurait demandé dans un moment de danger, de désespoir... Il y a de ces heures terribles, il y a de ces lits de souffrance que menacent à la fois la honte et la mort... Eh bien ! si la femme dévouée, si l’amie à toute épreuve s’est faite complice d’une pareille infortune, si, pour sauver une vie qui s’éteint, un honneur qui sombre, si elle a tout quitté pour fuir par les chemins, cachant quelque chose sous son manteau, si elle est venu frapper à la porte de ta maison, Sylvain, tu ne lui diras pas ce que tu disais tout à l’heure ; tu admireras, tu pleureras, tu feras comme Dieu, qui détourne, en souriant, la tête, quand il voit un de ces anges bercer un petit enfant dans ses bras.

SYLVAIN.

S’attendrit-elle ?... non.

LA MARQUISE.

Un secret n’appartient pas à celui qui l’a reçu en dépôt.

PHILIPPE.

Oui, oui... mais vous pouvez, sans trahir, sans compromettre, vous pouvez me faire le plus heureux des... le plus reconnaissant des hommes. Savoir que je ne suis ni seul au monde ni à tout jamais oublié, qu’une âme, quelque part, une pauvre âme enchaînée, aspire à moi sur la terre, ou qu’une âme délivrée me plaint et prie pour moi au ciel... savoir qu’on ne m’a pas impitoyablement, férocement jeté au grand chemin par peur ou par haine, voilà tout ce que je désire, voilà ce qui m’empêchera, tant que je vivrai, d’accuser la vie... Oh ! quoi quelle ait fait, cotte personne, votre amie, dont vous avez été l’ange, elle a bien fait ; je l’absous, je la vénère, je l’adore... Je ne vous demande rien, je n’attends rien ni d’elle ni de vous... à partir d’aujourd’hui, je jure de ne jamais vous revoir. Dites-moi seulement : elle vous regrette... ou bien elle vous aimait !...

LA MARQUISE, à part.

Il est trop tard... je rougirais devant mon fils !...

Haut.

S’il était possible qu’une amie m’eût confié son honneur, son secret, mon devoir serait de ne pas vous répondre... le vôtre, de respecter mon silence.

PHILIPPE.

Tu avais raison, Sylvain ; je n’ai rien à chercher ici... Le jour où ta mère est morte, ce jour-là, j’ai perdu ma mère !

SYLVAIN.

Eh bien, en venant, tu avais des scrupules, tu croyais devoir quelque chose à madame... maintenant tu sais que tu ne lui dois rien, nous pouvons tuer M. le marquis. Viens !...

LA MARQUISE.

Messieurs !... un moment !...

 

 

Scène VI

 

LA MARQUISE, PHILIPPE, SYLVAIN, ULRICH, dans le salon voisin

 

ULRICH.

Eh ! que m’importe qu’elle soit seule ou non !

Il entre.

PHILIPPE et SYLVAIN.

Herbach !

LA MARQUISE, à elle-même.

Le comte Ulrich !

ULRICH, à Sylvain et à Philippe.

Ah ! vous m’avez devancé...

À la marquise.

Où est Suzanne, madame la marquise ?

PHILIPPE.

Suzanne ?

SYLVAIN.

Vous la cherchez ?

ULRICH.

Vous ne savez donc pas ?...

PHILIPPE.

Je ne sais rien...

SYLVAIN.

Dites !

ULRICH.

On est entré en mon absence... des soldats... on l’a arrêtée...

LA MARQUISE.

Ah !...

PHILIPPE.

Suzanne...

SYLVAIN.

Cette enfant...

ULRICH.

J’ai couru... j’ai suivi quelque temps ses traces, mais les forces m’ont manqué... Je me suis jeté dans une voiture... et me voici... Où est Suzanne ?

LA MARQUISE.

Mais, monsieur, le sais-je !...

ULRICH.

Si, vous le savez ! si, vous savez qu’il lui est arrivé malheur ! Oh ! je m’attendais à cette réponse... car je vous connais et je vois bien pourquoi vous êtes venue dans ma maison.

LA MARQUISE.

Je suis allée chez M. Rozel...

PHILIPPE.

Je ne m’appelle pas Rozel.

LA MARQUISE.

Je suis allée chez monsieur pour concilier une querelle entre lui et mon fils ; j’en appelle à vous, monsieur, à votre loyauté...

PHILIPPE.

En effet, c’est là ce que vous m’avez dit.

ULRICH.

Soit, mais je sais que vous y avez vu Suzanne, que vous l’avez reconnue, que vous avez trouvé une occasion de venger tous vos mécomptes, de venger l’affront fait à votre fils bien-aimé. Je sais enfin que depuis un mois, nous vivions ignorés, tranquilles, et qu’une heure après votre visite, sans prétexte, sans imprudence de notre part, Suzanne a été dénoncée, trahie, arrêtée.

LA MARQUISE.

M’accusez-vous, par hasard ?

PHILIPPE.

Mon ami, la douleur vous trompe...

SYLVAIN.

Qui sait ?...

ULRICH.

Suzanne a été dénoncée...

PHILIPPE.

Quel intérêt avait-on à perdre cette jeune fille ?

ULRICH.

Taisez-vous ! Cette jeune fille, vous ne la connaissez pas, mais madame la connaît bien, elle. Madame sait le nombre de ses châteaux, de ses biens, de ses terres... Madame ne lui a pardonné, ni sa richesse, ni son titre, ni surtout ses vertus. Encore une fois, qu’avez-vous fait de la comtesse de Manstein ?

PHILIPPE.

La comtesse... de Manstein !... Suzanne ?...

SYLVAIN.

Je comprends...

LA MARQUISE.

Vous m’insultez... chez moi... Prenez garde que je n’appelle, comte Ulrich...

Mouvement des deux jeunes gens à ce nom.

ULRICH.

Oui, vous enverriez le vieux soldat de Marie-Thérèse rejoindre l’héritière dont il est le seul protecteur ; mais je ne suis pas une femme, moi, et si vous faites un geste hostile, il y aura du sang versé ici !

LA MARQUISE.

Mon fils ! à moi...

ULRICH.

Appelez un peu votre fils... appelez-le, lui, votre confident, votre complice peut-être... appelez-le, c’est tout ce que je demande... Je vous ai dit que je vous connaissais... appelez-le...

LA MARQUISE.

Comte !

ULRICH.

Je lui dirai ce que vous êtes venue faire, en 1768, à Schœnbrunn, chez l’impératrice... pourquoi vous obteniez ce commandement, ou plutôt cet exil d’un an dont vous aviez besoin pour tromper votre mari.

LA MARQUISE.

Oh ! comte !...

Elle veut fuir.

ULRICH, l’arrêtant.

Je lui dirai, puisque vous ne voulez pas me répondre où est Suzanne... je lui dirai votre fuite, chacun de vos pas depuis l’Allemagne jusqu’à la France, depuis Schœnbrunn jusqu’en Picardie.

PHILIPPE, tremblant.

Sylvain !

LA MARQUISE.

Par pitié !

ULRICH.

Où est Suzanne ?...

LA MARQUISE, éperdue.

Je ne le sais pas, je ne le sais pas.

ULRICH.

Vous mentez, comme vous mentez depuis vingt-cinq ans, lorsque vous appelez Gaston, votre fils unique...

PHILIPPE.

C’est elle !

SYLVAIN.

Tu vois.

LA MARQUISE.

Vous vous repentirez, comte... Sur ma vie, sur la tête de mon fils, j’ignore ce qu’est devenue la comtesse de Manstein... Vous vous repentirez.

SYLVAIN, à Ulrich.

Ne restez pas ici, je vous accompagne.

PHILIPPE.

Nous chercherons ensemble.

ULRICH, s’approchant de la marquise.

Marquise de Manstein, né faites rien contre Suzanne tant que je serai vivant.

Il sort. Huit heures sonnent.

SYLVAIN.

Huit heures ! Oh ! Philippe, c’est l’heure du rendez-vous, on monte à cheval à huit heures, je ne sais plus rien, je ne suis plus à moi !

PHILIPPE

Mon frère, une minute... Madame, dites à la femme dont vous gardez si religieusement le secret, que je l’ai oubliée, comme elle m’oublie. Que si elle me renie, je la méprise, et que je vous ai rapporté son argent... Le voilà ;

Il jette un portefeuille sur le canapé.

quant à votre fils unique... rassurez-vous, il peut m’insulter à son aise, je ne le combattrai pas.

SYLVAIN.

Pas moi !

Ils sortent.

 

 

Scène VII

 

LA MARQUISE, seule

 

Tout s’écroule... et ce jour m’est funeste... Pélachot m’a trop bien servie... il a été trop vite... Mais Gaston ne sait rien... du courage.

 

 

Scène VIII

 

PÉLACHOT, LA MARQUISE

 

PÉLACHOT vient par la porte de gauche.

Êtes-vous prête, madame ?

LA MARQUISE.

Prête à quoi ?

PÉLACHOT.

Elle est là.

LA MARQUISE.

Qui ?

PÉLACHOT.

La jeune comtesse.

LA MARQUISE.

Elle n’est donc pas arrêtée ?...

PÉLACHOT.

J’ai tant fait, qu’on l’a conduite ici. Oh ! personne ne peut savoir ! J’ai guidé l’escorte par les jardins de l’hôtel.

LA MARQUISE.

Mais je ne vous ai rien demande...

PÉLACHOT.

Madame j’ai compris, et j’ai agi... si vous manquez l’occasion, ce n’est pas ma faute.

Bruit au dehors.

LA MARQUISE.

Qu’est-ce que cela ?

PÉLACHOT.

Le commandant de l’escorte qui veut vous parler.

 

 

Scène IX

 

PÉLACHOT, LA MARQUISE, L’OFFICIER

 

L’OFFICIER, du fond.

La citoyenne Manslein...

LA MARQUISE.

C’est moi... qui vous amène !...

L’OFFICIER.

Une carte civique a été délivrée au nom de Suzanne Herbach... mais la section vient d’être avertie que c’était là un faux nom, et j’ai été chargé de procéder à l’arrestation des faussaires, on n’en a trouvé au logis qu’un sur deux... une jeune femme.

LA MARQUISE.

Eh bien, monsieur...

L’OFFICIER.

Eh bien, citoyenne, pendant que nous la dirigions sur le district, quelqu’un m’a assuré que cette jeune personne était étrangère, ci-devant noble... votre parente.

LA MARQUISE.

Ma parente !

L’OFFICIER.

On me la dit... Est-ce vrai ?

LA MARQUISE.

Je ne sais de quoi vous voulez parler.

L’OFFICIER, à Suzanne au fond.

Avancez, citoyenne...

 

 

Scène X

 

PÉLACHOT, LA MARQUISE, L’OFFICIER, SUZANNE

 

SUZANNE.

Madame !

L’OFFICIER.

Vous la voyez. La connaissez-vous ?

LA MARQUISE.

Mais... 

L’OFFICIER.

Est-elle votre parente ?

SUZANNE.

Oui, oui, messieurs ; madame est de ma famille... Madame, n’est-ce pas ?

Bas.

Oh ! madame !... madame !...

LA MARQUISE.

Il est vrai que je connais mademoiselle, et que nous sommes un peu parentes, mais...

SUZANNE, bas.

Sauvez-moi, madame !... sauvez-moi !

LA MARQUISE.

Que reproche-t-on à mademoiselle ? De quoi l’accuse-t-on ?

L’OFFICIER.

D’avoir pris un nom qui n’est pas le sien ! d’avoir trompé la nation !

SUZANNE, défaillante.

J’avoue, monsieur. Je ne m’appelle pas Herbach... mais... Ah ! mon Dieu !... je ne puis parler.

Elle chancelle.

LA MARQUISE.

Voyez comme elle est pâle ! Elle se trouve mal de frayeur ! Messieurs, une enfant !

L’OFFICIER, à son sergent.

Elle n’a pas l’air d’une criminelle très dangereuse, c’est vrai.

LA MARQUISE.

Le temps de lui faire reprendre connaissance.

L’OFFICIER.

Nous avons l’ordre de la conduire au district.

LA MARQUISE.

Dans cet état ? Ce serait odieux ! C’est impossible. Laissez-moi lui donner des soins.

L’OFFICIER.

Eh bien, vous avez un quart d’heure ; mais nous sommes là !

LA MARQUISE.

Oh ! messieurs, soyez tranquilles... Je suis bonne patriote. Dieu merci ! et j’obéis à la loi.

L’OFFICIER.

À la bonne heure ! et hâtez-vous.

Ils sortent.

 

 

Scène XI

 

LA MARQUISE, SUZANNE

 

LA MARQUISE.

Elle étouffe ; oui, elle ne respire plus,

Elle s’apprête à la délacer.

SUZANNE, se débattant.

Non... non... madame. Ils sont donc partis ?

LA MARQUISE.

Hélas ! non, mademoiselle. Je les ai décidés à vous accorder quelques minutes ; mais ils sont là, ils vous attendent ?

SUZANNE.

Que veulent-ils faire de moi ?

LA MARQUISE.

Vous conduire au district.

SUZANNE.

Au district ?

LA MARQUISE.

Vous n’avez rien à cacher. Que vous importe ?

SUZANNE.

Je n’ai rien à cacher.

LA MARQUISE.

Il y a bien ce changement de nom qui paraîtra suspect, Mais vous ne manquez pas de bonnes raisons pour le justifier... et on va sur-le-champ vous mettre en liberté... Ah ! il est heureux que vous puissiez donner sur votre conduite tous les éclaircissements désirables, car si vous vous trouviez compromise, je serais compromise aussi.

SUZANNE.

Mon Dieu !

LA MARQUISE.

On va me demander ce que vous êtes venue faire à Paris ; que répondrai-je ?

SUZANNE.

Je... je ne sais.

LA MARQUISE.

Comment ! vous êtes venue pour quelque chose ? Une étrangère, une femme de votre rang ne quitte pas l’Allemagne... ne vient pas à Paris en des temps pareils... sans une cause sérieuse...

SUZANNE.

Ne m’interrogez pas !

LA MARQUISE.

Moi, bien ; mais d’autres vous interrogeront... On dirait que vous hésitez ?...

SUZANNE.

Si j’hésite !...

LA MARQUISE.

Mais c’est qu’alors on ne se contentera pas de l’interrogatoire, on peut vous retenir...

SUZANNE.

En prison ?

LA MARQUISE.

C’est probable.

SUZANNE.

Allons ! madame la marquise, le ciel ne m’a pas abandonnée, puisqu’il m’a conduite chez vous.

LA MARQUISE.

Je voudrais vous obliger, mais vous paraissez si peu sûre de vous que vous me faites peur !

SUZANNE.

Quelle heure est-il, madame ?

LA MARQUISE.

Huit heures et demie sonnent.

SUZANNE.

Madame, il faut que je sorte, il faut que je sois libre à tout prix ! Faites-moi échapper !

LA MARQUISE.

C’est impossible !

SUZANNE.

Il faut que je sois libre à neuf heures.

LA MARQUISE.

L’hôtel est gardé à vue, les issues fermées.

SUZANNE.

Il faut que je sais libre à neuf heures. Il faut que je rejoigne le comte Ulrich !

LA MARQUISE.

Remettez-vous.

SUZANNE.

L’heure passe et l’on m’attend, vous dis-je... À dix heures, il faut que j’aie remis quelque chose que j’ai là.

LA MARQUISE.

Que vous avez sur vous ?

SUZANNE.

Oui.

LA MARQUISE.

Mais, prenez garde ! si au district on allait vous fouiller !

SUZANNE.

On me fouillerait ?

LA MARQUISE.

C’est l’usage...

SUZANNE.

Je suis perdue, alors ! Mais non, vous allez me sauver, au contraire... Je vais vous confier...

LA MARQUISE.

Vous me demandez de me sacrifier pour vous !

SUZANNE.

Je vous demande, à vous qui êtes libre, de me garder pour une heure ce dépôt qui, saisi sur moi, perdrait sans ressource mes amis et moi-même...

LA MARQUISE.

Je ne puis... Ah ! je suis mère, moi. Mon fils, pauvre, désespéré, humilié, n’a que mon amour ; je ne veux pas lui faire perdre sa mère, je ne veux pas risquer la vie de mon fils.

SUZANNE.

Mais vous ne voyez donc pas que je ne suis plus dans les conditions ordinaires delà raison et de la vie... À ma pâleur, à mes yeux arides, vous ne devinez donc pas que je suis déjà hors de l’humanité ! Vous me racontez vos scrupules, vos terreurs, vos sentiments... Est-ce que je puis vous comprendre ? Au moment où je parle, une cause sainte, une cause que Dieu m’a ordonné de servir, va triompher si je parais, succomber si je n’arrive point à l’heure ! S’il ne s’agissait que de moi, ce n’est point votre hôtel cerné, gardé à toutes ses portes, ce n’est pas une troupe de soldats qui m’arrêterait une minute : je suis apôtre aujourd’hui, j’ai la foi. Je m’élancerais par cette fenêtre, je passerais ou je périrais à travers les armes ! Mais il ne s’agit pas de moi, je n’ai pas le droit de mourir, il faut que je vive et que j’arrive à temps ! Eh bien ! vous ne répondez pas quand vous voyez que je m’éteins dans l’angoissé, que je vous attends, que je dévore des yeux le mot qui va sortir de vos lèvres ? lorsqu’il ne s’agit pour vous que d’étendre la main vers moi, de prendre ceci et de refermer un tiroir !

LA MARQUISE.

Vous vous trompez, il s’agit pour moi de vous suivre sur un échafaud. Qui êtes-vous pour me demander ma vie ? êtes-vous mon amie, êtes-vous ma sœur, êtes-vous ma fille ?

SUZANNE.

Votre fille !...

À elle-même.

Ah ! mon Dieu !... Je comprends... oui... ce jeune homme, son idole, cette ruine qu’ils ne m’ont pas pardonnée...

Revenant à la marquise.

Dites-moi donc si je me suis trompée, madame, est-ce que vous me sauveriez si j’étais votre fille ?

 

 

Scène XII

 

LA MARQUISE, SUZANNE, GASTON

 

GASTON.

La comtesse de Manstein ici, arrêtée ?

SUZANNE.

Oui, monsieur, oui, approchez. Nous n’avons pas une minute à perdre. Vous êtes jeune, vous, vous avez une âme. Nous nous entendrons tous les deux.

GASTON.

Voyons.

SUZANNE.

Monsieur, je conspire. Les filles nobles de mon pays m’ont choisie pour venir en France enlever du Temple les petits-enfants de notre impératrice Marie-Thérèse. Elles ont versé entre mes mains leurs épargnes que j’ai grossies des miennes, et je suis cachée à Paris depuis un mois.

GASTON.

Ah !

SUZANNE.

Ceux qui m’aident dans mon entreprise avaient décidé que les prisonniers seraient enlevés de vive force, j’ai voulu que le succès ne coûtât ni une larme, ni une goutte de sang. J’ai promis un million au gardien de la première porte. Ce soir la somme doit être remise entre les mains du gardien ; s’il ne la reçoit pas, il n’ouvre pas, tout manque, et c’en est fait du salut des prisonniers, de cent autres existences, c’en est fait de mon honneur, car l’argent n’arrivera pas.

GASTON.

Pourquoi n’arriverait-il pas ?

SUZANNE.

Parce que je suis arrêtée, parce qu’on m’attend à neuf heures et que j’ai le million sur moi.

LA MARQUISE.

Oh !

GASTON.

Vous voudriez que quelqu’un se chargeât du message à votre place ?

SUZANNE.

Je donnerai à ce quelqu’un ma vie, s’il l’accepte.

GASTON.

Donnez seulement le mandat.

SUZANNE.

Vous acceptez ?

GASTON.

Le message, oui, madame.

LA MARQUISE.

Gaston ! mais sais-tu à quoi tu t’engages, tu risques ta vie !

GASTON.

Une vie inutile. On m’a assez reproché de ne rien faire, voilà une occasion de faire quelque chose, je la saisis.

LA MARQUISE.

Une occasion de mourir !

GASTON.

En homme d’honneur, ne l’a pas qui veut. Et puis cela donnera tort à mon oncle.

À Suzanne.

Comment m’y prendrai-je pour réussir ?

SUZANNE.

Je vous enverrais bien au comte Ulrich, mais il peut être arrêté comme moi. Allez au guichet du Temple, le, nom du guichetier est sur cette enveloppe. Dites-lui pourquoi je ne suis pas venue moi-même et donnez-lui le mandat, le voici !

GASTON.

Bien !

Suzanne remonte vers la table placée près de la porte au fond. Elle y écrit.

 

 

Scène XIII

 

LA MARQUISE, SUZANNE, GASTON, L’OFFICIER, SOLDATS, PÉLACHOT

 

L’OFFICIER.

Est-elle remise, la citoyenne ?

SUZANNE, de la table.

Vous voyez, citoyen commandant, grâce à vos bontés, oui, je suis remise et toute prête à vous suivre.

L’OFFICIER.

À la bonne heure ; elle n’a qu’à dire au district ce qu’elle était venue faire à Paris ; on ne la mangera pas, que diable !

SUZANNE, elle se lève et redescend.

Oh ! citoyen commandant, c’était un mystère tout à l’heure, ce n’en est plus un maintenant. Je suis venue à Paris pour épouser monsieur, qui est mon cousin.

L’OFFICIER.

À la bonne heure.

PÉLACHOT, à lui-même.

Allons donc !

GASTON.

Moi !... mademoiselle...

SUZANNE.

Je l’épouserai dès demain, s’il le veut et si je suis libre.

À l’officier.

Un dernier mot, je vous prie...

À la marquise.

C’est mon testament ; s’il m’arrivait malheur, madame, je lègue tous mes biens à mon mari. Suis-je bien votre fille, maintenant ?

LA MARQUISE.

Oui.

À elle-même.

Mais je ne laisserai pas tuer mon fils !...

SUZANNE, à Gaston ; elle lui prend la main.

Votre main, mon cousin ; c’est devant Dieu !

GASTON.

Devant Dieu !

SUZANNE, à l’officier.

Montrez-moi le chemin !

Elle sort.

 

 

ACTE IV

 

L’hôtel de La Trémeur.

Riche salon Louis XVI. Trumeaux, dessus de portes, peintures, Galerie au fond avec escalier. Deux portes à droite, une à gauche, deux au fond, ouvertes. Tables de jeu, sofas, fauteuils. Une fenêtre sur les jardins de l’hôtel.

 

 

Scène première

 

PHILIPPE, seul ; il sort d’un cabinet à droite

 

Voilà le jour ! Le concierge de la maison d’arrêt fait sa ronde et les détenus dorment encore. Ils ont dormi, eux ; j’ai veillé. Ah ! l’on ouvre les portes en bas. La vie extérieure va pénétrer dans la maison. Les parents, les amis, les indifférents même vont arriver, apportant aux hôtes de cette prison privilégiée les vœux, les présents, les baisers qui font paraître la journée plus courte. Et Suzanne est enfermée là-bas, à l’Abbaye, seule, depuis son arrestation, depuis huit mortelles journées, au secret. Elle, douce créature, dont le seul crime est de s’appeler Manstein au lieu de s’appeler Herbach, au secret ! Elle n’aura pas dormi non plus. N’est-ce pas, comtesse de Manstein, que vous regrettez la maison paisible, la petite chambré où vous vécûtes si humble, où vous fûtes si aimée !... Oh ! la vie, misérable jeu ! Vingt-cinq ans sans une secousse, et puis, en une minute, plus de frère, plus de famille, une mère qui me chasse, une femme aimée qu’on m’arrache pour toujours... Plus même, Sylvain, qui est reparti pour l’armée...je ne l’ai plus là pour pleurer dans ses bras !... Ah ! pareil à ces malheureux, criblés de blessures, qui ne peuvent faire un mouvement sans pousser un cri de douleur, je roule, déchiré, du regret au doute, du soupçon à la crainte, de l’habitude d’aimer au besoin de haïr... Mille plaies qui saignent et me brûlent !

 

 

Scène II

 

PHILIPPE, LE CONCIERGE

 

LE CONCIERGE.

Ah ! c’est vous, citoyen docteur... Déjà levé ?

PHILIPPE.

Bonjour, mon ami. Tu fais ta ronde du matin ?

LE CONCIERGE.

Mais non, vous ne vous êtes pas même couché ; vous vous ferez du mal, vous ne pourrez plus nous soigner.

PHILIPPE.

Il faut bien travailler.

LE CONCIERGE.

Je vais prendre les commandes de mes pensionnaires pour le déjeuner.

PHILIPPE.

Et moi, je commence ma visite.

Il sort par la droite.

 

 

Scène III

 

CLOTILDE, LE CONCIERGE, puis JACQUELEIN

 

CLOTILDE.

Bonjour, citoyen concierge ; j’arrive de bonne heure ce matin. Comment va-t-on ? rien de nouveau ?...

LE CONCIERGE.

Citoyenne, ci-devant duchesse, il n’y a jamais rien de nouveau dans notre maison d’arrêt.

CLOTILDE.

Enfin, comment va mon mari ? où est-il ?

LE CONCIERGE.

On le bichonne.

JACQUELEIN, entrant.

Pas encore, citoyen concierge !

Saluant.

Madame, monseigneur va très bien, aussi bien qu’on peut aller en prison !

LE CONCIERGE.

Est-ce que c’est une prison ici ? c’est la maison du bon Dieu.

Se reprenant.

Du ci-devant bon Dieu !

CLOTILDE.

C’était un peu la nôtre, l’hôtel de la Trémeur.

JACQUELEIN.

Faites donc des cadeaux à la patrie !

CLOTILDE, bas, au concierge.

Les douze chemises qui ont tant plu à votre femme seront chez elle à midi.

LE CONCIERGE.

Merci.

CLOTILDE.

Crois-tu, Jacquelein, qu’il s’habitue un peu ?

JACQUELEIN.

Madame la d... il n’y a encore que huit jours ; on a amené ici monseigneur le lendemain de l’arrestation de cette petite Herbach... et monseigneur prendrait peut-être patience, s’il savait seulement pour quel motif il a été emprisonné.

 

 

Scène IV

 

CLOTILDE, LE CONCIERGE, JACQUELEIN, GUILLOCHET

 

GUILLOCHET.

Pour quel motif !... Apprenez, Jacquelein, qu’il y a toujours des motifs... Mes respects, citoyenne.

Au concierge.

Bonjour, père Choufard.

LE CONCIERGE.

Serviteur, citoyen greffier.

CLOTILDE, à Guillochet.

Avez-vous apporté... ?

GUILLOCHET.

Oui.

À Choufard.

Le nanan du papa Choufard.

LE CONCIERGE.

Quoi !... ma demande...

CLOTILDE.

D’augmentation !... Tenez...

LE CONCIERGE, essayant de lire.

Hou... brrr... cor... accor... Ah ! le soleil, comme ça me brouille.

GUILLOCHET, à Clotilde.

C’est avec l’écriture qu’il est brouillé... Voulez-vous qu’on vous aide un peu ?

LE CONCIERGE.

Volontiers... pour ces gueuses de petites lettres...

GUILLOCHET.

Donnez...

Lisant.

Augmentation de quatre cents livres accor... dée au concierge Choufard.

LE CONCIERGE.

Quatre cents livres !... ça y est ?...

GUILLOCHET.

Dame ! épelez...

LE CONCIERGE.

Et c’est à vous, citoyen greffier, que je dois...

GUILLOCHET.

Oh ! non, je n’ai pas le bras assez long pour cela, moi ; Tenez... remerciez madame. C’est elle qui a des protections, des amis.

LE CONCIERGE.

Des amis !... oh ! elle peut s’en flatter... Et ici... tenez, citoyenne, soyez écrouée ici, avec votre mari... je ne vous dis que ça.

CLOTILDE.

Merci !

GUILLOCHET.

Mais soignez bien votre troupeau !

LE CONCIERGE.

Comme des moutons, je suis leur père.

Il sort.

JACQUELEIN, qui a préparé le chocolat du duc, à lui-même, haut.

Le père tondeur... oh ! madame nous fera sortir d’ici un de ces matins...

CLOTILDE, à Guillochet.

Je m’en garderais bien.

GUILLOCHET.

Bah !

CLOTILDE.

C’est moi qui l’y ai fait mettre. Libre ! il était perdu. Mon pauvre duel... Ah ! sa vie m’est plus précieuse que la mienne... Ici, voyez-vous, il est dans un asile, on l’oublie... Il me faisait frémir avec son Jacquelein, ses déclamations, ses imprudences perpétuelles. Croyez-vous qu’il est allé l’autre jour réclamer une vieille dette chez cette marquise de Manslein, cette femme dangereuse, dont mes amis m’ont tant recommandé de me défier, et qu’on soupçonne entre nous d’avoir fuit dénoncer et arrêter Suzanne ?

GUILLOCHET.

Je le sais... j’ai cette femme en horreur.

CLOTILDE, haut.

A-t-on vu Philippe, ce matin ?

JACQUELEIN.

Le docteur est. à sa visite, madame, il achève son dernier malade.

Il sort.

GUILLOCHET.

Le plus malade, c’est lui. Il fait peine à voir depuis que la chère voisine a disparu, Philippe s’est épuisé en recherches, en démarches, et il est aujourd’hui à moitié fou de désespoir.

CLOTILDE.

Et à moitié compromis, Guillochet ; car la prétendue Suzanne Herbach est étrangère, très suspecte, comtesse de Manstein ! qui se cachait ! comprenez-vous ?... Pourquoi ? que faisait-elle dans notre maison, c’est ce qu’on ne sait pas encore, et il n’était guère prudent de s’intéresser à elle ; mais quand j’ai vu Philippe dans cet état, j’ai couru partout... Un représentant, frère du ministre, m’a conduite au Comité de salut public ; j’ai prouvé à ceux-ci qu’il n’y avait aucune charge contre Suzanne, à ceux-là qu’elle était dangereusement malade, aux uns qu’il était inutile de lui faire de la peine, aux autres qu’il était indispensable de me faire plaisir, et enfin, j’ai obtenu...

GUILLOCHET.

Sa liberté !

CLOTILDE.

Non, non, doucement, il y a du sérieux au fond de cette affaire, on le verra trop tôt peut-être... J’ai obtenu seulement qu’elle serait transférée...

GUILLOCHET.

Où ?...

CLOTILDE, souriant.

Oui, où ?...

GUILLOCHET.

Ah ! madame, comme vous dites cela ! quels yeux vous avez ! Est-ce que ce serait ici... ici !...

CLOTILDE.

Elle est en route.

GUILLOCHET.

Oh ! vous sauvez la vie à Philippe.

CLOTILDE.

À votre tour, maintenant. Vous êtes sur votre terrain ici... Ce concierge fait toutes vos volontés...

GUILLOCHET.

Il adore son docteur... et son greffier...

CLOTILDE.

C’est vrai, profitons-en pour que nos chers prisonniers soient ici dans un paradis... Et pas de citations au tribunal ! pas d’appels !... Oh ! mais le tribunal, c’est qu’il va vite, Guillochet, c’est qu’autant d’appelés...

GUILLOCHET.

Oui... oui... évitons le tribunal... on y va... on n’en revient pas !... Mais Dieu, merci, la maison n’a pas encore étrenné... je ne commencerai pas maintenant... Dame, à moins d’un événement, d’une force majeure !...

CLOTILDE.

Aidons-nous ! aidons-nous, mon petit Guillochet... plus nous serons serrés, plus nous résisterons à la tempête.

GUILLOCHET.

Eh ! madame, vous la traverserez, vous, avec vos ailes ! moi, je suis un grain de sable ; mais enfin, on me fourrant à propos dans l’œil de la justice...

CLOTILDE.

Seulement dans celui du concierge...

Rentre le concierge.

GUILLOCHET.

Au bon moment, soyez tranquille... Avancez ici, citoyen Choufard.

CLOTILDE.

Notre brave concierge...

GUILLOCHET.

Père des moutons !

CLOTILDE.

On vous amène une pensionnaire ; oh ! mais pour celle-là, vos gants, citoyen Choufard.

GUILLOCHET.

Vos mitaines à quatre pouces !

LE CONCIERGE.

On la gâtera.

CLOTILDE.

Venez, que je vous montre l’appartement qu’il faudra lui donner ; mon ancienne chambre, venez.

Ils sortent.

JACQUELEIN, qui pendent la scène précédente est sorti et rentré plusieurs fois pour son service.

Monsieur Guillochet... Bah ! le voilà parti et je suis sans nouvelle ce matin. Calme plat. J’ai eu beau questionner, écouter, fouiller partout, que pourrai-je bien trouver pour ragaillardir un peu monseigneur... Quand il était libre, il lui fallait peu de chose – une petite conspiration – son invasion ordinaire... quelque bataille perdue. Et il était content toute la journée... il digérait... Mais un propriétaire détenu dans son propre hôtel !... Voilà un coup d’assommoir. Cela rend un homme difficile. Il faudrait lui servir quelque chose Je piquant, de ravigotant...

GUILLOCHET, à lui-même. Sortant de gauche.

Neuf heures, je n’ai plus qu’un quart heure avant mon greffe.

JACQUELEIN.

Ah ! monsieur Guillochet, à mon secours, rien qu’une petite nouvelle...

GUILLOCHET.

Tantôt.

Il sort.

JACQUELEIN, qui le voit partir.

Toujours courant !... Comment vais je faire pour aujourd’hui !...

À un vieillard détenu qui lit le journal.

Ah ! monsieur, vous qui lisez le journal...

LE DÉTENU.

D’avant-hier.

JACQUELEIN.

C’est égal ; y a-t-il quelque chose de fort ?

LE DÉTENU.

Oh ! de très fort !... une véritable révolution, mon cher monsieur...

JACQUELEIN, joyeux.

Une révolution !... encore !... Voilà mon affaire.

LE DÉTENU.

Les débuts d’une petite danseuse de cinq ans... divine... divine !...

JACQUELEIN, triste.

Ce n’est pas cela.

Il s’éloigne assombri.

 

 

Scène V

 

LE DUC, AUTRES DÉTENUS, HOMMES et FEMMES

 

LE DUC, à une dame détenue comme lui.

On vous a mise dans la chambre verte, madame ? C’était mon petit salon de repos. Les dessus de portes sont de Fragonard. J’avais là, dans certaine alcôve... Au fait, vous devez y coucher... une petite drôlerie, un camaïeu chocolat, très gaillard... Oh ! mais très gaillard !

À ces mots, la dame s’est éloignée.

Au-dessus de votre tête, en vous réveillant le matin, regardez-moi cela. Elle est partie... C’est une prude, et on l’a mise dans la chambre verte ! Du bien perdu.

À Jacquelein, qui a poussé un cri d’admiration.

Qu’est-ce qu’on a dit de mon emprisonnement dans Paris ?...

JACQUELEIN.

Oh ! monseigneur, cela fait un effet !...

LE DUC.

Une calamité, n’est-ce pas ? un deuil public... Les boutiques sont-elles toujours fermées ?

JACQUELEIN.

Oui, monseigneur ; nous arrêter, cela crie vengeance ! vengeance !...

 

Vous nous compromettez, monsieur Jacquelein.

À un joueur de tric-trac.

Oui, oui, vous avez beau gagner au tric-trac, commandeur, cela ne vous empêchera pas de... comme mon ami, le garde pavillon du Formidable...

Mouvement de curiosité.

Vous ne savez pas mon histoire : Lundi dernier, j’étais chez les Manslein pour un petit compte arriéré de dix mille livrets... Il n’est pas encore arrêté, Manslein ; mais, soyez tranquille, il le sera. On voulait me retenir... Non, leur dis-je... Je quitte un ami qui s’est invité à dîner chez moi, je l’attends à quatre heures... l’homme exact par excellence ! Quatre heures sonnent, cinq heures, six heures, pas d’ami. Je crois bien, il avait ses raisons : à onze heures, arrêté ; avant midi, conduit à Saint-Lazare...

Se reprenant.

À Lazare ! Appelé an tribunal à deux heures ; condamné à trois et à quatre heures... Enfin, il n’est pas venu dîner à la maison. Voilà ce qui vous arrivera, et à moi aussi, là première fois que nous irons dîner on ville. Ah ! la duchesse !...

Les assistants s’éloignent et sortent peu à peu.

 

 

Scène VI

 

LES MÊMES, CLOTILDE

 

CLOTILDE, bas, au concierge.

Elle est arrivée !...

LE CONCIERGE.

Oui, citoyenne.

CLOTILDE, au concierge, bas.

Prévenez-moi aussitôt qu’elle sera dans sa chambre.

LE CONCIERGE.

Oui, citoyenne.

Il sort.

CLOTILDE, au duc.

Bonjour, mon ami, vous avez bon visage ce matin.

LE DUC.

Bonjour, pauvre veuve éplorée.

CLOTILDE.

Allons donc !... Éplorée, jamais ! Veuve, pas encore. J’apporte la permission de promenade pour vous seul sur la terrasse.

LE DUC.

Sur ma belle terrasse.

CLOTILDE.

Oui ; on l’a fait griller, ça ne fait pas mal.

LE DUC.

Griller ?... C’est comme une cage, alors ?...

CLOTILDE.

Comme une jolie cage.

LE DUC.

Mais je vais ressembler à une bête féroce ?

CLOTILDE.

Si vous grondez, oui... Les ouvriers ont fini, vous pourrez descendre quand vous voudrez. J’ai payé la note.

LE DUC.

Comment, la note ?... Je paye pour qu’on m’enferme... dans une cage ?...

CLOTILDE.

Oui, c’est un extra ! Onze cents livres...

LE DUC.

Oh ! par exemple... c’est trop fort !... on me change ma terrasse en ménagerie, et cela me coûte onze cents livres.

JACQUELEIN.

Il y a des manières plus agréables de dépenser son argent...

LE DUC.

Vous me compromettez, monsieur Jacquelein !...

 

 

Scène VII

 

LES MÊMES, PHILIPPE

 

LE DUC.

Arrivez, docteur, je n’espère plus qu’en vous ; guérissez-moi de tous mes maux.

PHILIPPE.

Donnez-les-moi, monsieur le duc ; je les prends tous, si vous me guérissez d’un seul des miens.

CLOTILDE, à elle-même.

Qu’il souffre ! Qu’il va être heureux !

Haut.

Mais répétez-lui donc, docteur, qu’on est très bien ici, qu’on n’a rien à y craindre, qu’une fois dans cette maison, on est sauvé.

PHILIPPE.

C’est vrai ; la prison est douce.

LE DUC.

C’est une prison, enfin !

CLOTILDE, à Philippe.

Que dirait-il si on l’avait mis dans quelque bonne maison de force... au secret ?

LE DUC.

Eh bien ! il ne manquerait plus que cela !

CLOTILDE.

Il y a des gens qui y sont, au secret, n’est-ce pas, docteur ?

PHILIPPE.

Oui...

LE DUC.

Des scélérats, peut-être... des brûleurs de maisons. Moi, je n’ai rien brûlé... Ah ! si ! le Formidable !

CLOTILDE.

Eh ! mon Dieu ! on attend ici une personne qui était au secret... je ne sais plus où... et qu’on a eu bien du mal à en faire sortir. Elle doit loger là, tenez, dans mon ancienne chambre.

PHILIPPE.

Ah ! qui donc ?

CLOTILDE.

Je ne me rappelle pas... un grand nom... Je ne sais plus.

LE DUC.

Un grand nom dans la marine ?

CLOTILDE.

Un nom étranger.

PHILIPPE.

Les étrangers n’ont pas de bonheur on ce moment.

LE DUC.

Les indigènes non plus.

CLOTILDE fait un signe au concierge qui paraît et sort.

Elle n’est pas si malheureuse, cette personne qui va trouver le régime de l’hôtel la Trémeur, un palais, des visages amis, et un médecin comme le nôtre, tout cela au sortir du secret de l’Abbaye.

PHILIPPE.

De l’Abbaye !... Ah ! mais elle a donc juré de m’arracher le cœur !

 

 

Scène VIII

 

LES MÊMES, LE CONCIERGE, SUZANNE

 

LE CONCIERGE, parlant à Suzanne qui est encore dans la chambre à gauche.

Et porte à porte avec votre chambre, le salon plein de peintures. Voyez.

SUZANNE, admirant le salon.

Une prison ! cela !

PHILIPPE, éperdu.

C’est Suzanne !

SUZANNE, de même.

Philippe Rozel !

LE DUC.

Je connais cette figure-là !...

PHILIPPE, à Clotilde.

Ah ! Clotilde, mon amie !

Il embrasse Clotilde.

LE DUC.

Eh bien ! il embrasse ma femme !

CLOTILDE, au duc.

Allons faire un tour sur votre terrasse.

LE DUC.

Derrière les barreaux. Je connais cette figure-là !...

Il sort avec Clotilde.

 

 

Scène IX

 

SUZANNE, PHILIPPE

 

SUZANNE.

Je devine maintenant. Je suis dans cette maison d’arrêt dont vous êtes le médecin. Je vous revois, je vous retrouve ! Hier, je ne l’espérais plus.

PHILIPPE.

Avez-vous donc pensé à moi... Suzanne ?... Madame la comtesse.

SUZANNE.

Et vous me connaissez, vous pouvez me juger maintenant. Oh ! Dieu soit loué ! j’ai souffert la prison ; j’ai souffert l’incertitude, pire que la mort. Mais vous me connaissez, vous me rendez justice, je ne souffre plus !

PHILIPPE.

Huit jours dans ces angoisses ! et je le savais et je ne pouvais rien pour vous !

SUZANNE.

Quand ils m’ont enfermée dans ce caveau lugubre qu’ils appellent le secret, quand ils croyaient avoir brisé mon âme par la terreur, l’isolement, l’attente du dernier supplice, une idée me soutenait, celle-ci : Philippe me cherche, il me plaint, et si l’on me fait souffrir, c’est peut-être parce que j’ai réussi.

PHILIPPE.

Réussi... mais vous voilà bien émue et bien exaltée, ce me semble.

SUZANNE.

Croyez-vous qu’on porte impunément le fardeau d’une si lourde responsabilité ? Songez-que j’ai été arrêtée subitement, sans rien savoir, que j’ai usé chaque seconde, pendant huit journées, à écouter, à guetter, à me former mille suppositions qui, toutes, aboutissaient à la folie du désespoir ou à là folie de la joie...

Mouvement de Philippe, qui se demande si elle a bien sa raison.

Songez que ce matin, tout à l’heure, on m’a tirée de mon cachot et amenée ici, sans que j’aie osé faire une question, sans qu’on m’ait adressé une parole. Vous, au contraire, vous étiez libre, vous saviez tout, vous comprenez l’inquiétude qui me dévore... Ne me faites pas languir, dites-moi sincèrement tout ce qui s’est passé.

PHILIPPE.

Mais vous me parlez de choses que je ne comprends pas.

SUZANNE.

Comment ?...

PHILIPPE.

Je sais que vous n’êtes pas Suzanne Herbach, mais Suzanne, comtesse de Manstein, c’est vrai. J’ai entendu nommer comte Ulrich celui que je croyais Franz Herbach, votre père, mais voilà tout.

SUZANNE.

Vous ignoriez ce que j’étais venue faire en France ?

PHILIPPE.

Oui.

SUZANNE.

On ne m’a donc pas soupçonnée d’avoir pris part à ce grand événement ?

PHILIPPE.

Quel événement ?... Il s’en passe beaucoup chaque jour, et de très grands.

SUZANNE.

Oh ! celui-là n’est pas de ceux qu’on oublie ou qu’on puisse confondre avec les autres. Sur votre honneur, monsieur Philippe, au nom de notre amitié, ne me ménagez, ne me trompez pas !

PHILIPPE.

Questionnez-moi, ai vous voulez que je vous réponde.

SUZANNE.

Où sont, en ce moment, les deux enfants du Temple ?

PHILIPPE.

Mais... au Temple.

SUZANNE.

Toujours ?

PHILIPPE.

Toujours.

SUZANNE.

Et Ulrich ?

PHILIPPE.

Je ne sais...

SUZANNE.

Qu’a-t-il fait ? qu’est-il devenu ?... Et votre frère Sylvain ?

PHILIPPE.

Il est retourné à l’armée le soir même de votre arrestation.

SUZANNE.

Mais il s’est passé quelque chose, enfin ! Il y a eu un événement à Paris, ce soir-là ?

PHILIPPE.

Aucun.

SUZANNE, à elle-même.

Mais alors les promesses de M. de Manslein... les serments qu’on m’a faits... 

PHILIPPE, qui l’a considérée, gravement.

Ainsi, pauvre âme égarée, c’est pour ce complot que vous êtes venue en France ?... Vous espériez, de cette frêle main, arracher à dix millions de bras nos otages, nos garanties d’existence et de liberté ! Vous n’avez donc pas senti qu’au nom de liberté, l’air vibre, le sol tremble, que la nation tout entière veille, ombrageuse, sur sa nouvelle conquête, qu’au premier soupçon, au premier cri d’alarme, il y aura contre l’ennemi un tel déchaînement de nos colères, que les peuples reculeront épouvantés, s’ils ne sont pas anéantis... Ah ! rendez grâce à Dieu, qui a fait échouer votre entreprise ; car, pour sauver deux têtes que rien ne menace, vous supprimiez un siècle, vous dévastiez toute la France... et moi, moi qui vous aime, je vous eusse maudite... j’eusse détourné de vous et à jamais mon regard et mon cœur !

SUZANNE.

Je sens bien que je suis perdue.

PHILIPPE.

Non, non, vous n’avez plus rien à craindre, rien n’est découvert, vous êtes protégée par votre faiblesse. Déjà la main de fer qui vous avait saisie se détend et vous laisse respirer. C’*est le prélude de la délivrance. Bientôt, libre tout à fait, vous retournerez eu Allemagne, vous oublierez vos périls, vos souffrances ; riche, puissante, admirée, vous serez heureuse ; souvenez-vous, seulement de moi.

SUZANNE.

Ne dites pas cela, vous ne pouvez, comprendre toute l’étendue de mon malheur. Pour le triomphe d’une idée généreuse, par reconnaissance, par devoir, j’ai engagé ma vie et ma fortune, j’ai perdu, vous dis-je, j’ai perdu.

PHILIPPE.

Ma bien-aimée Suzanne...

SUZANNE.

J’ai fait plus... Dans un moment d’égarement, me voyant arrêtée, séparée d’Ulrich... Ah ! j’avais bien d’autres trésors cachés au fond de mon cœur... j’avais tout un avenir d’espérances... j’aimais peut-être pour la première... pour l’unique fois de ma vie.

PHILIPPE.

Suzanne, est-ce moi ?...

SUZANNE.

Eh bien, j’ai renoncé à tout pour le salut de ma cause, j’ai sacrifié tout, je me suis sacrifiée moi-même, et la main dans laquelle j’avais placé ma main m’a trahie... et je n’ai pas sauvé ma cause, et je ne puis plus retourner en Allemagne, et je n’ai plus, Philippe, ni patrie, ni liberté, ni honneur !

PHILIPPE.

Calmez-vous. Quelle est cette main perfide qui vous a trahie ? À qui vous confier, Suzanne, si ce n’est à moi ?

Voix de LA DUCHESSE, au dehors.

Philippe ! Philippe !

SUZANNE.

On appelle ; votre nom !

PHILIPPE.

La duchesse !

SUZANNE.

On ne comprendrait ni mon émotion ni la vôtre, je rentre ; à tout à l’heure... à plus tard.

Elle rentre à gauche dans sa chambre.

PHILIPPE.

Oui... oui... allez ! allez !...

 

 

Scène X

 

SUZANNE, PHILIPPE, CLOTILDE, LE DUC, JACQUELEIN

 

CLOTILDE.

Ah ! Philippe, quelle nouvelle !

PHILIPPE.

Quoi donc ?

CLOTILDE.

L’armée du Nord en pleine déroute... le général Dumouriez passé à l’ennemi. 

PHILIPPE.

Allons donc ! c’est une nouvelle comme M. Jacquelein en apporte une chaque matin à votre mari.

LE DUC.

Non, non, elle n’est pas de Jacquelein, celle-là. L’illustre général marche sur Paris pour renverser la Convention.

PHILIPPE.

Impossible !

JACQUELEIN.

Voici le journal.

CLOTILDE, repoussant Jacquelein.

Inutile, inutile, le docteur sait.

PHILIPPE, qui a vu des signes.

Pourquoi inutile ?

LE DUC, bas.

Oui, à cause de son frère.

PHILIPPE, qui a entendu.

De mon frère ?

Il arrache le journal des mains de Jacquelein.

CLOTILDE, à Philippe.

Ne lisez pas.

PHILIPPE, lisant.

« Le général a livré à l’ennemi les commissaires de la Convention, qui lui demandaient compte de sa conduite, et il a passé aux Autrichiens avec l’infâme régiment de Bercheny. » Mon frère à l’ennemi !

CLOTILDE.

C’est un soldat, il a obéi à son général ; ne l’accusez pas.

LE DUC.

Si c’était son idée à ce brave hussard.

PHILIPPE.

Je ne le verrai plus, il ne peut plus revenir en France.

LE DUC.

Plaignez-le donc ; je voudrais bien être à sa place.

PHILIPPE, relisant.

« Avec l’infâme régiment de Bercheny ! »

LE DUC, se frottant les mains.

Tout entier.

CLOTILDE.

Duc ! duc !

LE DUC.

Puisque c’est dans le journal... Bercheny... tout entier.

 

 

Scène XI

 

LES MÊMES, SYLVAIN

 

SYLVAIN, l’uniforme caché sous une redingote.

Le journal a menti.

PHILIPPE, incertain.

Sylvain !

CLOTILDE, de même.

Sylvain !

LE DUC, JACQUELEIN.

Est-il fou ?

PHILIPPE, remis peu à peu.

Ce n’est donc pas vrai, mon Sylvain ?

SYLVAIN.

C’est vrai que le régiment a suivi son général, mais moi, je n’ai pas suivi le régiment.

LE DUC.

On suit le drapeau !

SYLVAIN.

J’ai fait mieux que de le suivre. Je le rapporte ; au moins, lui n’a pas passé à l’ennemi.

PHILIPPE.

Je savais bien, moi ! Oh ! je savais bien !... Raconte-moi vite !

SYLVAIN.

Tant qu’il ne s’est agi que des quatre commissaires, deux avocats et deux vieux bourgeois rageurs qui voulaient arrêter le général au milieu de son armée, c’était drôle ; je les trouvais assez crânes, moi, ces bourgeois, car, enfin, ils risquaient pas mal... Ah ! dit le général... vous voulez m’envoyer à Paris, à votre tribunal de malheur, qui ne l’end jamais ceux qu’il appelle ; moi, je vais vous envoyer aux Autrichiens. Ça n’était pas très  légal... mais c’était encore assez drôle.

LE DUC.

Je trouve même que c’était très drôle.

SYLVAIN.

Peut-être... Mais voilà que le lendemain matin le général nous fait commander pour escorte. On part avant le jour ; on va, on va, on passe lés lignes. Bon ! les grand’gardes, très bien. On dépasse les avant-postes autrichiens. Moi, j’avais toujours la main au sabre ; je croyais qu’on allait se battre ; pas du tout, nous arrivons chez les habits blancs ; on les embrasse, ils nous ombrassent. Qu’est ce que c’est que tout ça ! Jusqu’au moment où le colonel nous déclare que le général a quitté le service de France, et nous aussi ! Grand hourrah ! car tout Bercheny adorait le général. Tu sais, c’était un dieu pour nous ; mais moi, avec l’étendard, c’est moi qui le portait ce jour-là, je sors des rangs et je vais à Dumouriez : « Citoyen général, adieu ! lui dis-je, je m’en vas. – Où ça, Sylvain ? – Dans le pays où sont enterrés le père et la mère Rozel. – N’y va pas, les vieux bourgeois te feront couper la tête. – J’aime mieux mourir là-bas que de vivre ailleurs. » Là-dessus, je pars au galop, j’avais le meilleur cheval de l’escadron. Les Autrichiens m’ont tiré plus de deux mille coups de fusil. Mais, voyez un peu ma chance, je n’en ai reçu qu’un... et j’ai l’étendard !

PHILIPPE.

Tu es blessé ?

CLOTILDE.

Mon cher Sylvain !

SYLVAIN.

Rien... une écorchure.

JACQUELEIN.

Voilà comme ça finît, ces belles choses-là.

PHILIPPE.

Voyons ! voyons !

SYLVAIN.

C’est fait, un bon petit frater m’a pansé cela très  adroitement à Luzarches... Non, te dis-je, je n’ai rien que faim, soif et fatigue. Ah ! mais une fatigue !... À présent que je t’ai embrassé, je la sens.

CLOTILDE.

Il faut qu’il retourne à la maison. Ah ! je vais le faire soigner.

LE DUC, à Sylvain.

Il y a un lit d’ami dans mon cachot.

SYLVAIN.

Comment ! vous êtes donc au cachot, vous ?

LE DUC.

Au secret le plus rigoureux, dans une cage de fer...

SYLVAIN, étonné.

Oh !

PHILIPPE.

Je te conterai cela. Viens, tu dormiras là dans mon cabinet, et mieux que je n’y ai dormi cette nuit.

SYLVAIN.

J’ai hâte de voir si je trouverai Suzanne bien changée depuis qu’elle est comtesse.

PHILIPPE.

Tu la verras sans sortir d’ici. Elle est là.

Désignant la chambre à gauche.

SYLVAIN.

En prison... Ah çà ! tout le monde y est alors ?

LE DUC.

Soyez, tranquille, vous y serez comme nous, et cela ne tardera pas.

PHILIPPE.

Tiens, sur ce lit de repos... Enveloppe-toi bien.

Ils sortent ensemble.

 

 

Scène XII

 

CLOTILDE, LE DUC, JACQUELEIN, puis GUILLOCHET

 

CLOTILDE.

Allons, la journée est bonne... Ce brave Sylvain !

LE DUC.

Brave Sylvain ! Oui, on va lui décerner des couronnes aujourd’hui, comme à moi pour le Formidable, et demain on le fourrera dans un cul de basse-fosse, en attendant les Autrichiens qui le fusilleront le jour de leur entrée à Paris.

Entre Guillochet.

JACQUELEIN.

Eh ; monsieur Guillochet, qu’avez-vous donc ?

CLOTILDE.

Vous tremblez.

LE DUC.

Qu’y a-t-il encore ?

GUILLOCHET.

Je cherche Philippe.

 

 

Scène XIII

 

CLOTILDE, LE DUC, JACQUELEIN, GUILLOCHET, PHILIPPE

 

PHILIPPE.

Me voici.

GUILLOCHET.

Ah ! mon pauvre ami ! Quel malheur pour toi ; mais aussi, quel bonheur !

PHILIPPE.

Dis-moi le malheur tout de suite...

GUILLOCHET.

On vient de découvrir toute la conspiration de Dumouriez. Des papiers ont été saisis dans ses arçons... Il voulait enlever les enfants du Temple, et il avait des complices.

PHILIPPE.

Ah ! il avait...

GUILLOCHET.

Pendant qu’on faisait cette découverte, on arrêtait à quelques lieues d’ici, sur une dénonciation des plus perfides mais des plus précises, un étranger suspect, qui s’est défendu comme un lion et qui a succombé sous le nombre. Lui aussi était porteur des preuves de ce complot de Dumouriez, dont il a dû être le principal agent.

LE DUC.

Pauvre diable !

PHILIPPE.

Est-ce vraiment un malheur, cela ?

GUILLOCHET.

Oui, pauvre Philippe ; car les papiers de cet homme, rapprochés de ceux de Dumouriez, compromettent, sans justification possible, un malheureux qu’il employait comme intermédiaire.

PHILIPPE.

Je n’appelle pas cela un malheur.

GUILLOCHET.

Cet intermédiaire, Philippe, est un hussard de Bercheny...

TOUS.

Oh !

PHILIPPE.

Un hussard !

GUILLOCHET.

Qui s’appelle Sylvain Rozel ?

PHILIPPE.

Mon Dieu !

GUILLOCHET.

Quel bonheur que ton frère soit hors de France.

PHILIPPE.

Sylvain est à Paris, ici même, dans ce cabinet.

GUILLOCHET.

Il est perdu... Un décret rendu il y a une heure met hors la loi le général et tout le régiment. Les mesures extraordinaires de sûreté publique viennent d’être prises... partout la foule se précipite vers la Convention avec un enthousiasme mêlé de fureur. La patrie est déclarée en danger, tout Paris se lève en armes.

LE DUC.

Bon, voilà que cela va commencer.

PHILIPPE, stupéfait.

Sylvain, l’intermédiaire de Dumouriez, pour un complot contre la patrie ; mais c’est absurde, c’est fou... mais tu ne sais donc pas ce qu’il vient de faire ?

GUILLOCHET.

Je sais qu’il est hors la loi. Je sais que des jurés et des juges supplémentaires sont adjoints au terrible tribunal. Je sais qu’on arrête partout, dans chaque section, qu’en passant dans la nôtre, il y a un moment, j’ai vu porter un mandat d’arrêt chez la, marquise de Manslein.

PHILIPPE.

La marquise !

LE DUC.

Personne n’y échappera !

GUILLOCHET.

Ce n’est pas celle-là que je regrette, mais il y en a une autre... Oh ! Philippe, prépare-toi encore.

PHILIPPE.

Encore !

GUILLOCHET.

L’étranger qui s’est fait tuer plutôt que de se rendre, c’est le comte Ulrich, notre voisin Herbach.

PHILIPPE.

Tu veux me dire que Suzanne est perdue.

GUILLOCHET.

Ne le vois-tu pas ! Le complot ne s’est-il pas tramé dans notre maison ?

LE DUC.

Là, dans notre maison !

PHILIPPE.

Laisse-moi lire, je te prie.

Il lit.

LE DUC.

Eh bien, monsieur Jacquelein, ces gens-là, vos anciens voisins, étaient vos amis, vous étiez toujours fourré chez eux !...

JACQUELEIN, égaré.

Moi, monseigneur ?...

Il peigne son maître avec désespoir.

LE DUC.

Oui, appelez-moi monseigneur ! Oui, embellissez-la, cette tête... Parez votre victime...

Bruits lointains. Rumeur sourde. La générale, le rappel se croisent dans les quartiers voisins ; le tocsin s’y mêle et on l’entend avec le canon d’alarme dans chaque bouffée de vent.

CLOTILDE.

Toute la ville est sur pied.

PHILIPPE.

Les sections se rassemblent.

GUILLOCHET.

Que t’ai-je dit ?

PHILIPPE.

Clotilde, emmenez le duc.

CLOTILDE.

Oui... oui...

LE DUC.

Si c’est la bonne journée que vous nous promettiez...

Il sort.

JACQUELEIN.

Mon cher seigneur, nous sommes morts.

Il sort.

CLOTILDE, qui les a fait sortir.

Philippe ! ah ! Philippe ! je ne ris plus !... J’ai peur.

Elle sort.

PHILIPPE.

Va voir en bas, Guillochet, si le poste a pris les armes, si l’on a bien barricadé les portes et si nos détenus sont bien en sûreté.

Toujours les bruits de tambour et d’alarme.

 

 

Scène XIV

 

CLOTILDE, LE DUC, JACQUELEIN, GUILLOCHET, PHILIPPE, puis SUZANNE

 

SYLVAIN, à moitié endormi ; il sort de droite.

À cheval ! à cheval ! C’est bon. Je me suis cru au camp... je rêvais alerte.

PHILIPPE.

Tu ne rêvais pas, Sylvain ; c’est une alerte, en effet.

SYLVAIN, écoutant.

La générale... le rappel... le canon... Pour qui tout ce tremblement ? pour moi ?

PHILIPPE.

Pour toi, oui.

SYLVAIN.

Il me semble que c’est bien de l’honneur.

SUZANNE, entrant.

Ces tambours, ces bruits sont effrayants !...

SYLVAIN.

Suzanne ! Bonjour, madame la comtesse !

SUZANNE.

Sylvain ! quelle joie !

PHILIPPE, les prenant tous deux par la main.

Quelle joie ! oui, Suzanne, Sylvain, Philippe, des mains unies qu’on va séparer tout à l’heure.

SUZANNE.

Pourquoi ?

PHILIPPE, à Sylvain.

Tu t’attendais, en revenant ici, aux louanges, aux récompenses, aux caresses de la patrie.

SYLVAIN.

Je l’avoue.

PHILIPPE.

Eh bien ! tu vas être arrêté, Sylvain ; tu es mis hors la loi. Ton nom est déclaré infâme ; il est traîné par les rues comme lé sera ton corps, si tu fais un pas hors d’ici.

SYLVAIN.

Moi ?

SUZANNE.

Mon Dieu !

PHILIPPE.

On t’accuse de complot, de trahison. Tu as livré ton pays ; tu as voulu faire évader les prisonniers du Temple.

SYLVAIN.

Moi ?

SUZANNE, à elle-même.

Oh !

PHILIPPE.

Tu servais d’intermédiaire, d’agent aux conspirateurs, tu colportais leur correspondance ; voyons, te souviens-tu d’avoir-été ce malfaiteur, ce parricide ?

SYLVAIN.

Allons donc !...

SUZANNE, à elle-même.

Malheureux Sylvain !

PHILIPPE.

Eh bien ! prépare-toi, car on t’accuse ; et voilà des papiers, tiens, qui prouvent l’accusation.

SYLVAIN, repoussant avec mépris.

Ceci !

PHILIPPE.

Ceci, qu’on a trouvé sur le chef des conspirateurs, sur un étranger...

Il s’arrête, voyant l’angoisse de Suzanne.

Ah ! Suzanne, ah ! mon frère, que nous sommes malheureux !

SUZANNE.

Des papiers trouvés sur qui ?... Philippe, par grâce !

SYLVAIN.

Discute-t-on sérieusement de pareilles sottises, et pour dissiper tout cela est-il besoin même d’une réponse ? Fais comme moi, hausse les épaules, frère, et rions à la face de ceux qui accusent, si ceux-là osent se montrer en face.

GUILLOCHET, rentrant.

Il faut répondre, Sylvain ; les détails de l’accusation sont précis, impitoyables. Tu portais les billets des conspirateurs à ton général, qui te chargeait de la réponse. On a trouvé un de ces billets cousu encore dans ton dolman !...

SYLVAIN.

Dans mon dolman ! Rions, vous dis-je !

PHILIPPE, glacé.

Non, ceci est autre chose ; réfléchissons bien, cherchons mieux. Aidez nous donc, madame la comtesse.

SUZANNE.

Mon Dieu !... écrasez-moi.

PHILIPPE, à Sylvain.

Regarde-la...

SYLVAIN.

Tu as raison, la mémoire m’est revenue ; on effet madame va nous répondre. Est-ce que c’est vrai, Suzanne ?

SUZANNE.

C’est vrai !

SYLVAIN.

Vous avez fait de moi votre jouet, votre risée, vous vous êtes servi de moi pour l’humiliation et la ruine de mon pays ?

PHILIPPE.

Nous, vos amis. Oh ! Suzanne.

SUZANNE.

Ah ! vous, Philippe, ne m’accablez pas !

SYLVAIN, à Suzanne.

Ainsi, par vous je suis devenu un traître, votre complice ou votre dupe, par vous un misérable ridicule ou vil.

SUZANNE.

Quand j’ai jubé de sauver ces enfants, je ne vous connaissais pas.

SYLVAIN.

Je croyais à votre amitié, pourquoi n’avez-vous pas loyalement demandé ma vie. La vie d’un soldat est peu de chose... j’en eusse fait le sacrifice... Mais vous n’aviez pas le droit de disposer de ma conscience et de mon honneur.

SUZANNE, à genoux.

C’est vrai... c’est vrai !... Sylvain, je vous demande pardon.

PHILIPPE.

Vois comme elle souffre, elle ne savait pas, Sylvain.

SUZANNE, éperdue.

Mais je m’accuserai, je le dirai tout haut que je vous ai trompé, que je suis seule coupable, et c’est moi qui mourrai, vous verrez que je saurai mourir !

SYLVAIN.

Vous mourrez glorieuse, et moi déshonoré.

PHILIPPE.

Mourir ! vous, Suzanne !

Il la relève.

Sylvain, aie pitié de son désespoir, mon frère,’ je t’en conjure. Si nous nous laissons abattre, c’est fait de nous. Ton honneur ! mais comment le sauver, si nous ne nous défendons pas.

SYLVAIN, montrant Suzanne.

Essaye donc de me défendre sans l’accuser, elle.

SUZANNE.

Rien, pour moi... rien... je ne compte plus moi... c’est fini.

PHILIPPE.

Oh ! non ! je ne cède pas ainsi à la destinée, non, elle ne me prendra pas sans combat tout ce que j’ai de cher au monde ; vous vous abandonnez tous les deux ; bien, je lutterai seul, pour vous deux. Ah ! des délateurs jettent les victimes au bourreau... ah ! les victimes se laissent faire !... nous verrons !... nous verrons ! Courage, Suzanne, tout n’est pas perdu encore... courage, vous dis-je... N’avons-nous pas des amis qui veillent.

Entre Clotilde.

Tenez, en voici une de ces âmes dévouées... Celle qui vous a enlevée de l’abbaye... celle à qui je dois de vous avoir revue, Clotilde !... Suzanne, soutenez-vous, consolez-vous, aimez-vous. Toi, Sylvain, personne ne te sait revenu, personne ne t’a vu entrer. Cette maison sera la dernière soupçonnée ! Le surveillant, le greffier donneraient leur vie pour moi. Tu ne cours aucun risque, mais il faut m’écouter et m’obéir. Tu es d’ailleurs blessé, tu ne peux sortir sans me compromettre et, tu l’as dit, sans perdre Suzanne ; demeure, mon bon Sylvain, je t’en supplie. Je compte sur votre fermeté, Suzanne ; sur ton amitié, frère ; sur votre esprit, Clotilde. Tranquille pour vous tous, je cours consulter mes amis, recruter des protecteurs, étudier l’opinion, la diriger, parer les coups, gagner du temps. Ah ! mes amis, mes amis, donnez-moi donc du courage, faites la paix, remettez-moi le cœur !

GUILLOCHET, revenant.

Hâte-toi, si tu veux sortir.

PHILIPPE.

Au revoir.

Il sort.

GUILLOCHET.

Voici des nouveaux détenus auxquels le concierge assigne leurs logements.

À Sylvain.

Rentre, comme c’est convenu avec ton frère. Vous, mesdames, c’est un triste spectacle, ne restez pas ici !

CLOTILDE.

Ah ! mon petit Guillochet, cela n’allait pas trop mal jusqu’à présent.

GUILLOCHET.

Oui, mais le temps se gâte.

Clotilde sort à gauche.

SUZANNE, s’approchant de Sylvain.

Suis-je pardonnée, Sylvain ?

SYLVAIN.

Pas encore... C’est plus fort que moi, je ne peux pas...

Il sort à droite. Suzanne, désespérée, sort à gauche.

LE CONCIERGE, appelant.

Citoyen greffier... venez constater.

GUILLOCHET.

Bien, me voici.

 

 

Scène XV

 

GUILLOCHET, LE CONCIERGE, LA MARQUISE, PLUSIEURS DÉTENUS

 

LE CONCIERGE, à un détenu.

Chambre du deuxième étage, allez !

Le détenu passe.

GUILLOCHET, écrivant.

Et ceux-ci ?

LE CONCIERGE.

Au troisième !

Ils montent. Guillochet écrit. À la marquise.

Ah ! vous, votre nom ?

LA MARQUISE.

Manslein.

LE CONCIERGE.

Ci-devant marquise... Au premier, chambre bleue... jouissance du salon...

GUILLOCHET.

L’y voilà donc comme les autres !

Ils sortent. La marquise reste seule.

LA MARQUISE.

Arrêtée !... Ils m’ont arrêtée... Le mandat ne dit rien. Est-ce une mesure générale ? Paris est si ému... Serait-ce que je suis soupçonnée ?... De quoi ? Mon fils est en sûreté, bien caché par Pélachot, qui m’a répondu de lui. La comtesse est au secret, à l’Abbaye, un tombeau ! Cet Ulrich est mort sans aveux. L’orage a beau gronder... il passera... Tout m’a réussi, et j’embrasserai bientôt mon fils.

 

 

Scène XVI

 

LA MARQUISE, SUZANNE

 

SUZANNE, s’approchant de la marquise, qu’elle a reconnue.

Bonjour, madame !

LA MARQUISE, saisie, stupéfaite.

Vous !

SUZANNE, doucement.

On vous a ‘donc arrêtée... Êtes-vous aussi compromise ?

MARQUISE.

Mais il faut croire.

SUZANNE.

Votre fils ? Je ne le vois pas.

LA MARQUISE.

Mon fils !

SUZANNE.

Il est avec vous ?

LA MARQUISE.

Non.

SUZANNE.

Où est-il ?

LA MARQUISE.

Je... je ne sais !

SUZANNE.

Comment, vous ignorez où est votre fils ?

LA MARQUISE.

Depuis huit jours, oui.

Vous devez être bien inquiète. Dites-moi donc ce qui s’est passé il y a huit jours ?

LA MARQUISE.

Ce qui s’est passé...

SUZANNE.

Au Temple... lorsqu’il est allé porter ma lettre... Vous ne répondez pas... Lui est-il arrivé malheur ? Qu’a dit le gardien ?... Pourquoi l’événement n’a-t-il pas eu lieu ?... Remettez-vous... Me comprenez-vous bien ?... Répondez donc !

LA MARQUISE.

Je ne sais pas... je vous dis que je n’ai pas vu mon fils !...

SUZANNE.

Vous savez s’il a ou s’il n’a pas porté au gardien le dépôt dont il s’était chargé ?

LA MARQUISE.

Je ne sais rien. Ne m’interrogez plus, on peut nous entendre, et je ne suis déjà que trop suspecte. Séparons-nous, je vous prie.

SUZANNE.

Oh ! marquise de Manslein... savez-vous ce qu’on m’assurait tout à l’heure ?... que j’ai été dénoncée à ma section par quelqu’un de notre connaissance... que le comte Ulrich a été désigné aux soldats par le même dénonciateur... que vous me haïssez, madame la marquise... que vous ne m’avez pas pardonné ma fortune, et que vous êtes acharnée à ma perte.

LA MARQUISE.

Madame !...

SUZANNE.

Où est votre fils ?... Qu’a fait votre fils dans la soirée de mon arrestation ?... Un homme à vous l’accompagnait, vous avez eu des nouvelles de l’un ou de l’autre... Rendez-moi compte de ce qu’a fait M. Gaston de Manslein, dont j’avais le serment et la parole. Si vous ne me répondez pas cette fois, j’aurai deviné bien vite.

LA MARQUISE.

Vous aurez deviné... quoi donc ?

SUZANNE.

Que vous êtes une-fourbe, ou que votre fils est un lâche !

LA MARQUISE, irritée.

Mon fils n’est pas un lâche !

SUZANNE.

Alors il a été au Temple !

LA MARQUISE.

C’est-à-dire à la mort... Insensée qui a cru que je l’y enverrais !

SUZANNE.

Vous l’en avez empêché, et il a obéi : c’est un fils docile, bien. Ce dépôt qu’on vous a confié...

LA MARQUISE.

Attendez que je sois libre.

SUZANNE.

Et que je sois morte sur l’échafaud, vers lequel vous m’avez poussée.

LA MARQUISE.

J’ai mis mon fils à l’abri malgré vous, malgré lui-même, c’était thon devoir... J’aime mon fils.

SUZANNE.

Bien ! nous nous retrouverons au tribunal de Dieu !

Apercevant Philippe, elle court à lui.

Ah !...

Philippe lui prend la main, qu’il garde dans la sienne. Pendant ce temps, la marquise a vu Philippe.

LA MARQUISE, à elle-même.

Et celui-là !

Elle veut fuir, Suzanne l’arrête.

SUZANNE.

Pardon, madame... un moment.

 

 

Scène XVII

 

LA MARQUISE, SUZANNE, PHILIPPE, SYLVAIN, LE CONCIERGE, GUILLOCHET

 

PHILIPPE, appelant.

Guillochet !... Mon ami, descends bien vite, l’huissier du tribunal vient d’arriver au greffe.

GUILLOCHET.

Tu crois ?

PHILIPPE.

Je l’ai vu !

GUILLOCHET.

Des citations !... voilà ce que je craignais.

Il sort.

SUZANNE, à Philippe.

Mon ami, mon seul ami désormais... puisque Sylvain me repousse...

PHILIPPE.

Qu’y a-t-il, chère Suzanne ?

SUZANNE.

Tenez ! voici madame la marquise de Manslein !

PHILIPPE.

Je vois madame.

SUZANNE.

Mais vous ne la connaissez peut-être pas ?

PHILIPPE.

Je la connais.

SUZANNE.

J’ai déposé entre les mains de M. Gaston de Manslein, son fils, un million qui est à moi...

À la marquise.

Le reconnaissez-vous ?

LA MARQUISE.

Vous avez confié une lettre à mon fils, mais j’en ignore le contenu.

SUZANNE, avec dégoût.

Oh !... Philippe, soyez témoin.

Sonnette qui appelle longuement les détenus.

SYLVAIN, entrant de droite.

Philippe !

Il désigne la sonnette.

PHILIPPE.

Oui, mon ami... j’entends.

CLOTILDE, entrant épouvantée.

La sonnette de l’appel !

LA MARQUISE.

Un appel !

SUZANNE, à Philippe.

Quoi donc... le savez-vous ?

PHILIPPE, troublé.

De nouveaux prisonniers sont arrives. On va les interroger, peut-être, on les rassemble.

SUZANNE.

Ce n’est pas cela... vous êtes trop pâle !

LE CONCIERGE, du fond.

Appel au Tribunal !

PHILIPPE.

Et Guillochet qui ne revient pas !

CLOTILDE.

Le voici !

 

 

Scène XVIII

 

LES MÊMES, GUILIOCHET, LE CONCIERGE, L’HUISSIER DU TRIBUNAL, DÉTENUS rassemblés, sortant de chez eux, GENDARMES sur les premiers degrés de l’escalier dont on ne voit que les chapeaux et les baïonnettes, silence morne

 

SUZANNE.

Ah !

Guillochet s’avance lentement, l’acte de citation à la main. Il frissonne. Autour de lui se forment les groupes silencieux. Suzanne est à gauche. Clotilde auprès d’elle, un peu en arrière. À l’extrême droite, sur le devant est restée la marquise. Philippe se trouve à la gauche de Guillochet, Sylvain à sa droite.

LE CONCIERGE, à Guillochet.

Appelez, citoyen greffier !

GUILLOCHET, appelant.

D’Harvilliers !

Le détenu appelé sort des rangs, serre la main de quelques-uns, se dirige vers le fond et disparaît.

GUILLOCHET, appelant.

De Colombat !

Ce détenu part de même. Guillochet hésite ; Il passe son mouchoir sur son front.

LE CONCIERGE.

Appelez !

GUILLOCHET, appelant.

Manslein !

PHILIPPE et SYLVAIN.

Manslein !

SUZANNE.

Oh !

Philippe et Sylvain se prennent la main.

LA MARQUISE.

Moi !...

Silence.

Moi !...

À elle-même, avec désespoir.

Gaston, mon fils, je ne te verrai plus !

Mouvement silencieux. On voit que Suzanne prie.

PHILIPPE, bas à Sylvain.

Je suis navré, mon ami.

SYLVAIN.

Allons, Philippe, allons !

LA MARQUISE fait quelques pas lentement. Tout à coup elle s’arrête en face du concierge et de Guillochet.

C’est impossible !... Je suis à peine entrée ici ; je n’ai pas reçu d’acte d’accusation ; je proteste !

LE CONCIERGE, froidement.

Allons !

LA MARQUISE, à Guillochet.

C’est contraire à la loi ; je proteste !

Aux assistants qu’elle cherche à émouvoir.

Messieurs, je vous prends tous à témoins.

À Philippe.

Vous, monsieur, vous êtes quelque chose ici... vous êtes médecin de la prison... monsieur...

Philippe ne répond pas.

GUILLOCHET, répète.

Manslein !

LA MARQUISE, bas à Philippe, fiévreusement.

Secourez-moi, monsieur ; oubliez votre ressentiment, monsieur ; sauvez-moi...

Plus bas encore.

Je suis votre mère !

PHILIPPE, frappé au cœur.

Ah !

À Guillochet.

Madame proteste...

GUILLOCHET, bas.

Tais-toi donc !

PHILIPPE, de même.

Comment ?

GUILLOCHET.

Éloigne-toi, te dis-je !

PHILIPPE.

Qu’y a-t-il donc ?

Il saisit la main de Guillochet, jette un rapide regard sur la feuille et pousse un cri étouffé.

LA MARQUISE, qui a vu et saisi leurs hésitations.

Une méprise, sans doute, une erreur. Voyez, monsieur, voyez !...

GUILLOCHET, à Philippe. Bas.

Malheureux !

Philippe chancelle, sa main retombe, ses yeux se troublent.

SYLVAIN.

Quoi donc, frère ?

SUZANNE.

Eh bien ?

PHILIPPE, balbutiant. À Guillochet.

Vous vous êtes trompé, je crois, citoyen.

LA MARQUISE, avec joie.

Ah !

GUILLOCHET.

Il le veut.

Haut, tremblant.

Trompé, c’est possible...

PHILIPPE.

Oui, tu t’es trompé, Guillochet, ce n’est pas Manslein qui est écrit...

SYLVAIN.

C’est ?...

PHILIPPE.

Ce trait que tu ne voyais pas, cette barre sur cette lettre... il y a...

Il essaye vainement de prononcer.

Il y a...

SYLVAIN.

Ah ! mon Dieu !

SUZANNE, pâle.

Manstein, peut-être ?

PHILIPPE, à peine intelligible.

Oui... oui...

GUILLOCHET, appelant d’une voix étouffée.

Manstein !

SUZANNE.

C’est moi.

LA MARQUISE, bas.

Merci ! mon fils !

PHILIPPE, reculant avec un cri d’horreur.

Ah !

Il va vers Suzanne, les mains jointes.

Et c’est moi !...

SUZANNE.

On en appelait à votre témoignage, vous avez agi en homme d’honneur. Je vous aimais, je vous admire.

PHILIPPE, à Sylvain, avec désespoir.

Elle ne peut pas me comprendre, Sylvain.

SYLVAIN, s’avançant.

Je lui ferai comprendre.

Suzanne fait un pas pour s’éloigner.

PHILIPPE, tombe à ses genoux.

Suzanne ! oh ! Suzanne !...

SUZANNE.

La dernière fois que je vous ai dit adieu, je disais tout bas ; au revoir. Aujourd’hui, c’est bien adieu. Ah ! du fond du cœur, adieu !

Elle lui envoie un baiser en reculant défaillante.

SYLVAIN, la saisissant dans ses bras.

Je n’attendrai pas qu’on m’y appelle, moi, au tribunal... j’y vais...

À Suzanne.

Appuyez-vous sur mon bras !

PHILIPPE, les voyant s’éloigner.

Et mon frère aussi ! mon frère aussi !... C’est trop !...

Il veut faire quelques pas pour les suivre et tombe évanoui dansiez bras de la duchesse et de Guillochet.

 

 

ACTE V

 

Même décor.

 

 

Scène première

 

CLOTILDE, JACQUELEIN, LE CONCIERGE

 

CLOTILDE.

Je vous dis que le sommeil de Philippe est un bon sommeil, salutaire après cet évanouissement de deux heures qui nous a si fort inquiétés. Il dort ; laissons-le reprendre des forces dont il aura tant besoin, hélas ! à son réveil.

Au Concierge.

Vous, lorsqu’il va se lever et qu’il voudra sortir, veillez bien... à tout prix empêchez-le !

LE CONCIERGE.

J’ai mon plan : il ne sortira pas !

CLOTILDE.

Jacquelein, avertissez votre maître que je m’installe ici, à la porte de notre cher malade : dites-lui...

JACQUELEIN.

Madame, Monseigneur ne me parle pas et ne me répond plus quand je lui parle. Monseigneur m’en veut d’avoir fréquenté ces conspirateurs qui demeuraient dans notre maison ; Monseigneur me boude, et moi je meurs de chagrin.

CLOTILDE.

Je vous réconcilierai, Jacquelein.

LE CONCIERGE, à Clotilde, bas.

Citoyenne, ci-devant duchesse, je suis bien embarrassé : on m’a apporté tout à l’heure mystérieusement une lettre pour... pour la pauvre citoyenne, ci-devant comtesse, que vous m’aviez recommandée.

CLOTILDE.

La malheureuse Suzanne !...

LE CONCIERGE.

Une lettre et un bouquet ! j’ai bien peur qu’elle ne les reçoive jamais. C’est égal, je m’en étais chargé pour vous faire plaisir... Je lésai là... je suis bien embarrassé !... Qu’en faut-il faire ?...

CLOTILDE.

Donnez-les-moi.

LE CONCIERGE.

Bien !

Il va les chercher dans la chambre à gauche.

CLOTILDE.

Pauvre Suzanne !... dans un moment son sort va être décidé. Il l’est déjà... Si je ne la revois plus, je brûlerai cette lettre.

LE CONCIERGE.

Tenez...

Il lui remet le billet et les fleurs.

CLOTILDE.

Portez ceci, Jacquelein, dans la chambre de votre maître, sur ma petite table à ouvrage. Allez !...

JACQUELEIN.

Des fleurs ! cela touchera peut-être M. le duc en ma faveur !... 

Il sort.

CLOTILDE écoute à la porte de Philippe. Au concierge.

Vous savez !...

LE CONCIERGE.

Soyez tranquille... il ne sortira pas.

CLOTILDE.

Placez quelqu’un sur le passage de Guillochet, pour intercepter la fatale nouvelle qu’il va nous rapporter...

LE CONCIERGE.

Je m’en charge...

Il sort.

CLOTILDE.

Moi, je reste ici !...

 

 

Scène II

 

CLOTILDE, LA MARQUISE, puis PHILIPPE

 

LA MARQUISE.

À mon tour, si vous le permettez.

CLOTILDE.

Madame.

LA MARQUISE, insistant.

Je vous prie...

Clotilde finit par céder.

CLOTILDE.

Je comprends votre reconnaissance, madame.

LA MARQUISE.

N’est-ce pas ?...

Clotilde sort. La marquise demeure quelque temps pensive. La porte s’ouvre. Philippe paraît encore chancelant et troublé ; lorsqu’il aperçoit la marquise, il lutte un moment pour s’assurer qu’il sent, qu’il voit, et sou premier témoignage de sensibilité est un mouvement de colère. Il s’est assis sur un fauteuil à gauche. Elle reste debout.

Ne parlez pas, ma place est bien ici...

Philippe essaye de fuir, il retombe luttant encore par la volonté.

Ma présence vous est pénible ; mais en ce temps de séparations foudroyantes, on ne choisit pas ses moments, et comme tout à l’heure une seule minute m’a forcée de rompre un silence de vingt-cinq ans, une autre minute peut venir qui me séparera de vous pour toujours. Je veux, puisque vous me connaissez, que vous me connaissiez tout entière ; j’accepte votre colère, je mérite votre haine peut-être, je ne mérite pas votre mépris.

Philippe la regarde, presque attentif.

Si j’avais renié l’enfant de mon caprice ou de mon amour, je serais sans excuse, je serais un monstre... Je ne l’ai pas fait. Celui que j’ai repoussé était né d’un crime, d’une lâche violence, le plus odieux des forfaits qui révoltent l’humanité. Quand ce malheur me frappa, j’aimais mon mari, j’adorais son fils ; je sacrifiai tout à leur honneur, je fermai leur maison à l’étranger qu’il m’eût semblé inique d’y introduire.

Philippe se soulève sans un mot.

Je suis déjà punie, puisque l’orgueil et le faux point d’honneur m’ont privée d’un fils tel que vous m’êtes révélé, puisque je vous vois souffrir et que vos malheurs sont mon ouvrage ; monsieur, je vous apporte un cœur plein de repentir.

PHILIPPE.

Madame, je ne vous ai rien demandé.

LA MARQUISE.

Une âme comme la vôtre comprend toutes les délicatesses. Je ne prononce qu’en tremblant le mot de réparation. Cependant je réparerai ma faute, et pas à demi, je vous le jure...

PHILIPPE.

Vous remarquez, madame, que j’entends mal ce que vous dites, j’écoute impatiemment...

LA MARQUISE.

Oh ! fût-ce par charité chrétienne, adoucissez la sombre expression qui me glace. Je vous dis : pardon ! Oubliez le passé, revenez près de moi, vous serez aimé ; un regret sincère, un dévouement sans bornes effaceront vos souvenirs amers...

PHILIPPE.

Jamais !... Nos destinées ont été unies deux fois. La première, à ma naissance, vous m’avez refusé le sourire de bienvenue, vous m’avez lancé, hors de vos bras, dans le vide et l’oubli. Oui, le monde commande ; oui, l’orgueil conseille ; oui, l’intérêt crie, mais rien n’empêche une femme de soupirer quelquefois en songeant au fruit de ses entrailles, rien ne lui défend d’accorder une larme à ce malheureux quand on ne la voit pas. Quelquefois même cette femme est tellement libre, qu’elle va, vient, visite cent pays, riante, dégagée, seule, et, sur une certaine route ombragée, ouverte à tous, elle peut sans être reconnue, sans être soupçonnée, en passant, apercevoir un enfant qui joue, s’arrêter, le regarder, l’embrasser et partir. Oh ! je m’en serais souvenu d’avoir été embrassé une fois, et ce baiser gagnerait aujourd’hui votre cause !

LA MARQUISE.

Hélas !

PHILIPPE.

La deuxième fois, vous ne me cherchiez pas, nous nous sommes rencontrés par hasard. Le hasard ! c’est un des moyens les plus puissants de la Providence ; elle nous offrait cette occasion d’effacer votre faute ; moi je me courbais devant vous, j’implorais un regard meilleur. Vous, ayant bien réfléchi, vous m’avez repoussé encore, sans un tressaillement du cœur ni du visage ! et puis est venu l’instant où vous avez eu peur de la mort, et vous m’avez crié : Mon fils !... sauvez votre mère. Mais enfin je pouvais répondre : Votre fils, c’est M. de Manslein, je n’ai pas de mère, moi, je ne vous connais pas !

LA MARQUISE.

Vous pouviez répondre cela, oui ; mais vous ne l’avez pas fait. Voilà pourquoi mon autre fils et moi nous bénirons votre générosité ; il Vous appellera son ami, je vous appellerai mon bienfaiteur !

Clotilde paraît au fond, elle écoute avec anxiété.

PHILIPPE.

Rien de vous, rien ! Restons-en là. Vous m’avez donné la vie, je vous l’ai rendue. Je vous en ai donné deux, la mienne et celle d’une autre ! Gardez votre fils, votre bonheur, votre avenir à vous ! Laissez-moi seul dans mon chemin ! tout seul ; allez, madame, ceci est notre dernier adieu !

La marquise s’incline et traverse lentement la scène sans en sortir.

 

 

Scène III

 

LA MARQUISE, PHILIPPE, CLOTILDE

 

CLOTILDE, qui a entendu la voix irritée de Philippe. Elle court à lui.

Mon ami !

Elle regarde la marquise absorbée dans une sombre méditation.

PHILIPPE.

Il s’est passé trois heures, n’est-ce pas ? depuis notre séparation ; depuis que Suzanne est descendue là... plus de trois heures. Que de choses pendant ce temps immense !

Clotilde essaye de faire bonne contenance.

Vous n’avez pas de nouvelles, vous ?... On n’en a pas encore !...

Il la regarde attentivement.

Votre visage est calme, il est naturel. Je n’ose regarder personne, vous comprenez !... Je cours en bas, ils doivent avoir appris quelque chose...

CLOTILDE.

Non, Philippe ; non, restez !...

PHILIPPE.

Vous avez raison, il ne faut pas !... Ils sont deux pour qui j’ai peur ; cependant j’espère pour Sylvain : j’espère beaucoup ; il peut échapper, lui ; ce serait une si grande joie !... Mais si je voyais cette joie se refléter sur les traits de quelqu’un, je ne saurais pas si l’on se réjouit pour lui ou pour Suzanne... Je croirais que c’est pour tous les deux !... et alors !... Oli t alors !... Oh ! Guillochet ! s’il était là, comme je lirais dans ses yeux tout de suite !... Clotilde ! j’entends une voix au bas de l’escalier... plusieurs voix !... Que dit-on ?... Ne me répondez pas... on vient !

Il recule.

Oh ! c’est mourir mille fois qu’attendre ainsi ! Allons ! le coup mortel au cœur !...

Il se précipite vers l’escalier.

CLOTILDE.

Philippe, par grâce... Philippe !...

Elle sort.

 

 

Scène IV

 

LE DUC, JACQUELEIN, de loin

 

LE DUC.

C’est inimaginable ! on n’a jamais vu un homme persécuté comme moi... Quand on croit que cela est fini, cela recommence. Voilà-t-il pas ce que je trouve tout à l’heure dans ma chambre, une lettre tombée du ciel, une lettre à l’adresse de la comtesse de Manstein : elle aura été glissée chez moi par quelque espion acharné à ma perte... Il y avait des fleurs avec.

JACQUELEIN.

Il parle de mes fleurs !...

LA MARQUISE.

Une lettre adressée à cette pauvre jeune fille ?

LE DUC.

Très suspect ! Papier suspect, écriture suspecte !

Il la montre.

LA MARQUISE, regardant.

Ah !

LE DUC.

Quoi donc ? vous connaissez cette écriture ?

LA MARQUISE, à elle-même.

C’est celle de mon fils.

LE DUC.

Vous avez dit : Ah !...

LA MARQUISE.

Pas du tout... Qu’allez-vous faire de ce billet ?

LE DUC.

Vous entendez bien que je ne le garderai pas chez moi. Je suis assez compromis comme cela. Un vétéran comme moi connaît la guerre. Ruse contre ruse ! Je vais charger monsieur que voilà de porter...

JACQUELEIN, radieux.

Monseigneur me parle ?

LE DUC.

Non pas vous : je n’ai désormais de confiance qu’en moi.

Jacquelein se courba consterné.

Je vais, dis-je, porter moi-même cette lettre au concierge.

LA MARQUISE, à elle-même.

C’est de Gaston ! Comment écrit-il à la comtesse et pas à moi ?

LE DUC.

Elle ne m’écoute pas, elle a perdu la tête de peur... Ces femmelettes... Oui, au concierge ! Et bien attrapés ceux qui veulent me fourrer dans la conspiration du dolman ! J’y vais.

LA MARQUISE.

C’est peut-être imprudent à vous, à cause de vos anciennes relations de voisinage. Confiez-moi la lettre, je la remettrai.

LE DUC.

Très  volontiers ; vous vous en chargez, marquise ?

À lui-même.

J’aime autant que ce soit elle que moi.

À Jacquelein.

Ne me suivez pas, vous me compromettez, citoyen !

Il sort.

JACQUELEIN, écrasé.

Citoyen... moi !!!

Il sort à gauche.

 

 

Scène V

 

LA MARQUISE, seule

 

Il y a quelque chose évidemment.

Elle tourne et retourne la lettre, puis tout à coup brise le cachet.

Après tout, c’est de mon fils.

Elle lit.

« Mademoiselle, l’idée que vous avez pu douter de moi, me dévore et me tue. J’allais m’acquitter de votre message lorsque j’en fus empêché par un guet-apens du misérable Pélachot qui me retient prisonnier pour obéir, dit-il, à un ordre de ma mère. Je le soupçonne plutôt de m’avoir séquestré dans le but de s’approprier les valeurs dont je suis dépositaire. Ne m’accusez pas, ma vie et ma pensée sont à vous, je le prouverai aussitôt que j’aurai réussi à me rendre libre.

Pause.

Au moment où je vais signer cette lettre j’aperçois dans la rue des hommes équivoques, des agents, sans doute, qui observent la maison. On monte, on prononce mon nom, Pélachot leur désigne ma cachette et s’enfuit ; il m’a vendu, j’en étais sûr. Le funeste amour de ma mère m’avait déjà fait bien du mal, je crains fort qu’il ne m ait tout à fait perdu. »

La marquise reste immobile, écrasée, sans une parole.

Mais alors qu’est devenu mon fils ?

 

 

Scène VI

 

LA MARQUISE, LE CONCIERGE, qui est entré pendant les derniers mots de la marquise, il tient à la main une boîte d’écaille

 

LA MARQUISE.

Que me veut-on ?

Le concierge lui tend la boîte.

D’où cela vient-il ?

LE CONCIERGE.

Du tribunal.

LA MARQUISE.

La boîte de mon fils, son portrait,

Elle ouvre.

ses cheveux !... Mais mon fils était donc appelé au tribunal ?

Silence.

Il est donc condamné ?... Il est donc mort ?... Dites... dites quelque chose... dites !

LE CONCIERGE.

Oui.

LA MARQUISE.

J’ai tué mon fils !...

S’élançant dehors.

Il ne m’attendra pas longtemps !

Elle sort à gauche. Le concierge remonte lentement, assiste à l’entrée de Sylvain, et sort.

 

 

Scène VII

 

SYLVAIN, GUILLOCHET, DÉTENUS qui les escortent et les regardent curieusement à distance

 

SYLVAIN. Il entre abattu, puis s’arrête. Guillochet échange quelques mots avec les détenus et revient à Sylvain, qui se laisse conduire.

Ici, alors ?...

GUILLOCHET.

Oui, ici !...

SYLVAIN, désignant la porte de Philippe à droite.

Il est là ?

GUILLOCHET.

Endormi.

SYLVAIN, s’assied.

Qu’est-ce que je vais lui répondre, moi, quand il se réveillera ?

GUILLOCHET.

C’est affreux !

 

 

Scène VIII

 

LES MÊMES, PHILIPPE

 

PHILIPPE, entrant au fond.

Bien ! puisque je suis prisonnier aussi, je ne sortirai pas.

SYLVAIN, à qui Guillochet a montré Philippe.

Le voilà !

Il entend des voix ; il aperçoit Guillochet et Sylvain prêt de la porte ; il approche et reconnaît Sylvain.

PHILIPPE.

Mon Dieu ! vous m’avez rendu mon frère.

À genoux.

Tu es seul, tu pleures.

SYLVAIN.

Elle a été bien défendue !... Je t’assure que je l’ai bien défendue.

PHILIPPE.

Elle est condamnée ?

SYLVAIN.

Oui.

PHILIPPE.

À... la mort ?

SYLVAIN.

Oui.

PHILIPPE.

Que fait-on quand on est condamné, Guillochet ? Y a-t-il un recours possible ?... Non, un sursis. Oh ! un sursis, on peut l’obtenir. Des gens que je connais l’ont obtenu. Moi, je dirai... Je suis médecin, moi, il faudra bien qu’on m’entende ; je dirai que cette pauvre femme... Oh ! rien... Non ! je ne veux pas...

SYLVAIN.

Le voir souffrir ainsi.

PHILIPPE.

Adieu, Sylvain.

SYLVAIN.

Où vas-tu ?

PHILIPPE.

Ne m’accuse pas de ne pas t’aimer, je t’aime, mais tu n’as pas besoin de moi.

SYLVAIN.

Où vas-tu ?

PHILIPPE.

Je vais mourir avec elle. Il faut qu’elle me trouve là, au moment où elle m’appelle tout bas, où elle se dit : Je croyais que Philippe m’aimait !

SYLVAIN.

Va.

PHILIPPE.

Il me laisse partir ; c’est qu’il n’est plus temps. Oui, ce tribunal prononce un mot, et la mort foudroie. Ainsi cette femme jeune, charmante, que je voyais ici tout à l’heure, dont je sens encore la main dans les miennes, aussi ! Suzanne est morte ! Ah ! mon frère ! Ah ! mon Dieu !

Il tombe anéanti sur le canapé. Il s’y absorbe dans une immobilité semblable à la mort.

 

 

Scène IX

 

LES MÊMES, LE CONCIERGE, TROIS DÉPUTÉS DE LA CONVENTION, DÉTENUS, etc., etc., OFFICIERS, SOLDATS, etc., etc.

 

Un grand bruit dans toute la maison d’arrêt. Bruit de voix au dehors. Allées et venues confuses.

LE CONCIERGE, désignant Sylvain.

Citoyens représentants, voilà celui que vous cherchez !

SYLVAIN, qui voit qu’on vient.

Eh bien !

LE DÉPUTÉ.

Citoyen Sylvain Rozel ?

SYLVAIN.

C’est moi.

LE DÉPUTÉ.

La Convention a appris votre belle conduite. Elle veut que vous receviez une récompense digne de l’action. Vous êtes nommé capitaine au 3e régiment de dragons. Vous ferez partie de l’état-major du général Dampierre, commandant en chef l’armée du Nord.

SYLVAIN, l’interrompant.

Remerciez pour moi la Convention, citoyen représentant. Je refuse.

LE DÉPUTÉ.

Une récompense nationale ?...

SYLVAIN.

Je ne veux rien de la nation.

LE DÉPUTÉ.

Et... pourquoi ?...

SYLVAIN.

Parce que j’ai fait mon devoir envers elle, et qu’elle n’a pas fait le sien envers moi ! La nation m’a’ refusé ce que je demandais, je refuse ce qu’elle m’offre.

Adieu !

LE DÉPUTÉ.

Vous demandiez la vie d’une femme étrangère...

SYLVAIN.

D’une femme !

LE DÉPUTÉ.

Qui a conspiré, qui a mérité la mort, et qui est condamnée par la loi.

SYLVAIN.

Il n’y a donc plus rien en France que la loi ! Et la loi ne sait donc plus dire qu’un mot : La mort !... Et l’honneur, le courage, les nobles sacrifices qui passionnaient les peuples et désarmaient les juges, on les compte donc maintenant pour rien ?...

LE DÉPUTÉ.

Citoyen Rozel !

SYLVAIN.

En condamnant cette femme, que j’étais sûr de sauver, vous tuez mon frère, que voici gisant anéanti à mes pieds. Vous m’ôtez tout ! Vous avez desséché mon cœur. J’avais pour la patrie, notre mère, un cœur d’enfant idolâtre, fanatisé. À elle chaque battement, chaque souffle, toute ma vie ! C’était trop peu pour payer un de ses sourires ; elle était ma force et ma foi. N’avons-nous pas toujours entendu dire, nous autres soldats, que tout ce qui s’abrite sous l’étendard est inviolable et sacré ? N’est-ce pas pour cela que nous le levons si haut dans les batailles, et qu’en tombant nous lui faisons hommage de notre dernier soupir ? Eh bien ! on nous a trompés, mensonge ! Le drapeau, impuissant, n’a rien gardé dans ses plis ! Je l’ai eu, moi ; je l’ai rapporté autour de ma poitrine ! Je l’ai étendu, tiède encore de mon sang, sur la tête d’une enfant que je voulais rendre à mon frère, et je ne demandais que sa grâce pour toute récompense, et la patrie m’a répondu : Non ! Et cette femme est morte assassinée par votre loi, sous mon drapeau !

Le Député fait un signe il l’un des officiers, qui sort précipitamment.

LE DÉPUTÉ, à Sylvain.

Ne doute jamais de la patrie !... On t’accorde la de la comtesse de Manstein. Au nom de la nation, je te la rends !... La voici !

À ce moment paraît Suzanne, amenée rapidement par un officier. Elle s’arrête, pâle, tremblante, éblouie.

SYLVAIN.

Oh !

Il chancelle, comme à l’aspect d’une vision.

LE DÉPUTÉ.

Tu partiras ce soir, capitaine Rozel pour la frontière, où ton nouveau général t’attend. Cette dame est libre sans conditions ; elle a vingt-quatre heures pour sortir du territoire français. Adieu !

Il sort, et avec lui ses collègues, leur escorte, les détenus et la duchesse. Sylvain prend Suzanne par la main et la mène près de Philippe, qui n’a pas donné signe de vie pendant cette scène. Sylvain réveille Philippe en le touchant, il le ranime ; il guide son premier regard vers Suzanne. À cette vue, Philippe, d’abord insensible, fait un mouvement, se lève... Suzanne est dans ses bras.

 

 

Scène X

 

LES MÊMES

 

À peine Sylvain, Suzanne, Philippe et Guillochet sont-ils seuls, que rompant l’immobilité, le silence, ils se rapprochent, s’embrassent, sans pouvoir parler. Pendant quelques instants, c’est une scène de larmes, d’étreintes silencieuses, de soupirs et de sanglots, mêlés de bénédictions au ciel.

SYLVAIN, suffoqué.

Qu’elle sache une chose, la nation, c’est qu’on se fera écharper pour elle !... Ah ! mes amis... mes amis !... il était temps !

SUZANNE.

Je croyais bien mourir !... Suis-je encore vivante, seulement ?... Ah ! Sylvain !

PHILIPPE.

Cher Sylvain !

TOUS.

Sylvain !... Sylvain !

Ils l’embrassent avec effusion.

SYLVAIN, attendri.

Voilà ce que j’appelle une récompense !

 

 

Scène XI

 

LES MÊMES, CLOTILDE, LE DUC, JACQUELEIN

 

LE DUC, entrant.

Je vous dis que c’est un piège !

CLOTILDE, à Sylvain.

Vous figurez-vous, Sylvain, que le duc est mis en liberté, et qu’il ne veut pas y croire ? Je lui montre la levée de l’écrou apportée par le représentant qui était ici tout à l’heure...

LE DUC.

C’est une pièce fabriquée.

CLOTILDE.

Mais essayez de sortir, vous verrez bien.

LE DUC.

Je sais bien que je verrai si je sors.

CLOTILDE.

Je vous dis que la voiture vous attend en bas.

LE DUC.

Je la connais, pas suspendue. Non, j’aime mieux rester ici. Je sais ce qui se passe au dehors. Entre nous, il y a cent mille Prussiens à la Villette, et le roi de Prusse est caché dans la Rotonde !

SYLVAIN.

Oh ! monsieur Jacquelein, cette nouvelle-là est votre chef-d’œuvre !

JACQUELEIN, modestement.

Elle m’a raccommodé avec Monseigneur !

CLOTILDE, à Sylvain.

Aidez-moi à emmener mon mari.

Elle va vers Philippe et Suzanne auxquels elle fait ses adieux.

SYLVAIN, au duc.

C’est moi qui l’emmènerai.

Au duc.

Ne partons-nous pas, Suzanne et moi, dans quelques minutes ? Voyons, mon escorte doit vous rassurer un peu, l’escorte d’un capitaine !

LE DUC.

Oh ! vous !

À part.

Il croit pourtant qu’on l’a nommé capitaine !

Haut.

Allons ! puisque vous le voulez, nous mourrons ensemble...

JACQUELEIN.

Je demande à mourir comme Monseigneur !

SYLVAIN.

Nous n’avons que vingt-quatre heures pour sortir de France. Il faut partir, mes amis, nous sommes en retard.

PHILIPPE.

Partons !

SUZANNE.

Partons !

TOUS.

Partons !

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