Dorise (Alexandre HARDY)

Tragi-comédie en cinq actes et en vers.

Représentée pour la première fois en 1613.

 

Personnages

 

SALMACIS

LICANOR

DORISE

SIDÈRE

NOURRICE de Sidère

L’HERMITE DU DÉSERT

PAGE de Salmacis

SOPHRONIE, magicienne

MÉLAMPE, père de Salmacis

CLÉON

LE PÈRE de Sidère

 

 

ARGUMENT

 

Rosset en ses Amants volages met cet’ Histoire comme véritable, et avenue de notre temps, sous noms supposés : Le sommaire est, que Salmacis jeune Gentilhomme extrait d’illustre et riche famille, s’amourache de Dorise, Damoiselle aussi chaste qu’accomplie en beauté, mais inégale quant aux biens de fortune : le père de Salmacis averti du mariage que son fils brassait clandestinement, l’emmène aux champs, tant pour distraire sa fantaisie, qu’à dessein de lui proposer un parti plus avantageux en Sidère, Damoiselle riche et belle en perfection. Salmacis forcé du vouloir paternel, ratifie sa foi, et promet l’accomplissement du mariage à sa chère maîtresse au retour du voyage, la recommande à Licanor sien cousin, qui la suborne à son absence, usant de l’entremise de Sidère qui ne respirait que l’alliance de Salmacis : leur fraude réussit, de sorte que Salmacis au retour condamné de sa crédule paravant qu’être ouï, comme désespéré se confine en la Grotte d’un vieil Hermite, où il en prend l’habit : Sidère avertie croit le conseil d’une vieille Magicienne qui la guide jusques à l’Hermitage, où ôtant certain charme pendu à l’oreille de Salmacis, elle réconcilie et unit ce couple d’Amants, qui consomme le mariage un peu après, ainsi que fait Licanor avec sa chère Dorise, ce qui ferme le sujet.

 

 

ACTE I

 

 

Scène première

 

SALMACIS, LICANOR, DORISE

 

SALMACIS.

Si le sage doit craindre un revers de fortune

Lorsqu’à tous ses desseins elle rit opportune,

Si le calme excessif imprime aux Matelots

Une triste frayeur de la rage des flots,

Qui suit inséparable, entrainant pêle-mêle

Les vents, les feux, la nuit, le Tonnerre et la grêle,

Bref, si quelque démon envieux suscité

Contre poise notre heur de plus d’adversité,

Que dois-tu Salmacis, selon la conjecture

Dans peu n’appréhender d’infortune future ?

Qui seul sembles tarir la source du bonheur,

Comblé de biens, d’amis, de richesses, d’honneur,

Qu’un Monarque chérit, que l’âge favorise,

Et de qui la valeur le crédit autorise,

Et de qui la valeur sans pareille ici bas

Ne laisse aucune preuve à donner aux combats,

Qui des plus vieux guerriers obscurcit la mémoire.

Or ne consiste là ta principale gloire,

Là ta béatitude encor ne trouve point

Son centre plus parfait, son véritable point,

Le Phœnix Amoureux d’une beauté divine

En est, certes en est la première origine,

La base, le motif, le ferme fondement,

L’Amour plus que le sort a mon commandement,

D’une chaste Cypris, sous le nom de Dorise,

D’une belle qui tient captive ma franchise,

Qui ne m’aime pas moins que son cœur, que ses yeux

Me doit rendre jaloux les hommes, et les Dieux :

D’autant qu’on ne la peut admirer sans envie :

La pâle défiance accompagne ma vie,

Mille divers pensers en l’esprit repassés

Intimident mes sens, et confus et glacés,

Que tout autre méchef (ô Célestes,) m’arrive

Pourvu qu’à ses faveurs Salmacis ne survive,

Pourvu que mes travaux moissonnent quelque jour

La palme des dons faits d’un mutuel amour

Pourquoi non ? qui jamais osera téméraire

Entreprendre le rapt de ce juste salaire ?

Nul, que soudain ma dextre expiant le forfait,

Du désastre prévu ne détourne l’effet,

Ôte, ôte plus remis l’ombrageuse folie,

Qu’engendrent les vapeurs, d’une mélancolie,

L’impossible suspect (!), ha ! n’aperçois-je pas ?

Oui, mon cher Licanor s’achemine au grand pas,

Licanor de nos feux fidèle secrétaire,

Peut être m’apportant quelque avis salutaire.

LICANOR.

La guerre du soldat le penser entretient,

Celui des Amoureux à l’objet appartient,

Que l’Enfant de Cypris leur empreint dedans l’âme

Même alors que l’espoir en augmente la flamme,

Qu’une perfection de divine beauté

Se montre ainsi qu’a vous haïr la cruauté,

Et m’assure que seul tel agréable idée

Au change me serait d’un Empire cédée,

Qu’importun survenu trop indiscrètement

Je vous tire l’esprit de son contentement.

SALMACIS.

Ne me di pas cela, ta présence chérie

Le réjouit ainsi que l’œil une prairie,

Elle sert de Népenthes à mes soins journaliers,

Qui n’eus onc et n’aurai de soins particuliers,

Qui t’honore, qui t’aime à l’égal de moi-même,

Certaine sympathie en nos humeurs extrême,

Ou certaine influence occulte de pouvoir

Qui me permet à peine être un jour sans te voir.

Sache qu’ores l’excès de ma béatitude

Présuppose dans peu quelque vicissitude,

Deux Déités me font volages redouter,

Et leurs faveurs quasi me viennent dégoûter.

LICANOR.

Nous plaindre sans sujet de la bonne fortune

Mérite comme ingrats à bon droit sa rancune,

Usons du bien présent, vu que de l’avenir

Nous ne pouvons le cours presser ou retenir.

SALMACIS.

Tu dis vrai, toutefois la misère prévue

N’afflige pas si fort que frappant impourvue.

LICANOR.

Sur ce défi conçu l’homme fait de ses jours

Un enfer qui le suit misérable toujours.

SALMACIS.

Le sort ébranlerait à peine ma constance,

Amour la trouverait faible de résistance.

LICANOR.

Dorise volontiers décline à la froideur.

SALMACIS.

Au contraire elle croît en sa pudique ardeur.

LICANOR.

Dont trop d’aise éblouit l’âme qui le méprise

Mis à même le choix de Sidère ou Dorise.

SALMACIS.

Sidère n’a que voir sur mon affection.

LICANOR.

Sa rivale pourtant cède en perfection.

SALMACIS.

Mes yeux et mon désir le jugent d’autre sorte.

LICANOR.

Au jugement commun le sage se rapporte.

SALMACIS.

Tu trouveras plutôt la nuit parmi le jour,

Que sagesse quelconque où domine l’Amour.

LICANOR.

Ô que le Peintre avait bien connu sa nature,

Qui le peignit aveugle errant à l’aventure !

SALMACIS.

En quoi présumes-tu Sidère, l’exceller ?

LICANOR.

La chose peut de soi véritable parler,

Recevez à témoin un monde qui le chante,

Que cette chaste Circe à son aspect enchante,

Qui lui donne le prix des mortelles beautés,

Et dont un Dieu voudrait briguer les privautés.

SALMACIS.

Ma main te signera le transport de sa grâce

Si tu veux l’occuper et y tenir ma place.

LICANOR.

Plût au Ciel que ce change inspirât son désir,

Qu’elle daignât sans plus, esclave me choisir.

SALMACIS.

Pires difficultés le temps nous facilite,

Joint qu’elle ne saurait faire meilleure élite ;

Or proche du séjour de mon bel Orient

Je le vois sur le seuil m’attendre souriant,

Ne bouge pas, attends, pareille conférence

Où préside l’honneur porte toute assurance,

Trois mots dits au surplus, tu me retiens qui veux

Te subroger absent à parfaire mes vœux.

LICANOR, seul.

Tu me vas ravir l’âme, ô voleur homicide !

Sans que j’ose crier sous ta force perfide,

Tu dédaignes l’acquis désirant conquérir

La crédule beauté qui me fait remourir,

Résiste juste Ciel à si grande injustice

Donnant que sa poursuite en rien se convertisse.

DORISE.

D’où procède mon heur, que ce front soucieux

Aujourd’hui me dérobe un Printemps gracieux ?

Quel sujet de tristesse altère notre joie

Ores que ton retour à peine la déploie,

L’un des principaux fruits qu’apporte l’amitié

Est que pareil fardeau se divise à moitié,

Qu’ensemble nous ayons toute chose commune

Tout accident de bonne ou mauvaise fortune,

Ne me le veuille donc davantage celer

Et selon mon pouvoir te laisse consoler.

SALMACIS.

Ne douleur ne souci ne m’attristent ma sainte,

Ôte de ton esprit cette ocieuse crainte

Un congé de trois jours permis.

DORISE.

Hélas ! cruel

Tu files ton exil ainsi perpétuel

Depuis que succombée à l’appas de tes charmes

Un Soleil accompli ne me passe sans larmes,

Quelque guerre tantôt d’excuse te fournit,

Un voyage renaît de l’autre qui finit,

Ulysse vagabond qui (fière destinée !)

Veuve me fait gémir paravant l’Hyménée,

Tu nous peux bien barbare au partir de ce lieu

Pour la dernière fois dire un dernier adieu.

SALMACIS.

Ne t’afflige plutôt que la vérité sue.

DORISE.

Plutôt que du mensonge ordinaire déçue.

SALMACIS.

Écoute patiente et me condamne après.

DORISE.

Que ce Myrte fuitif me coûte de Cyprès.

SALMACIS.

Mon père aux champs d’escorte à sa suite m’emmène,

Avise maintenant si cela vaut la peine.

DORISE.

Tu n’oserais jurer.

SALMACIS.

Menteur puissent les Cieux

Me bannir à jamais du Soleil de tes yeux.

DORISE.

Ton parjure se donne une légère amande.

SALMACIS.

Mon idolâtre Amour n’en connaît de plus grande.

DORISE.

Ne te pourrais-tu pas dispenser ce devoir ?

SALMACIS.

Le vieillard me l’enjoint d’un absolu pouvoir.

DORISE.

Quel terme bornera ton retour désirable ?

Quel temps meurtriras-tu ta Dame inexorable ?

SALMACIS.

Le terme trompera son incrédulité,

Bref, et du tout conforme à ma fidélité,

Ne présume au surplus tel voyage inutile,

Là séquestrés du bruit d’une tourbe civile,

Seul que je saurai bien l’occasion choisir,

Et le bon homme pris au point de son loisir,

Gagner la volonté paternelle requise

À l’effet d’une foi mutuelle promise,

Tandis chaque moment nos cœurs se parleront

De lettres tour à tour, que les mains écriront.

DORISE.

Plutôt le Ciel perdra ses Nocturnes Étoiles,

Hymette ses odeurs, Amphitrite ses voiles,

Que tu demeures nu de trompeuses raisons :

Au malade en la sorte avaler nous faisons

Sous un miel apparent une horrible amertume,

Ainsi se passe en loi ta mauvaise coutume :

Or trois jours expirés, non plus, ne pense pas

À faute de me voir prolonger mon trépas,

Excuse, subterfuge, occasion, cautèle

Ne t’exemptent après de ma haine mortelle.

SALMACIS.

Coupable à deux genoux te requérir merci

Possible amollirait le courage endurci.

DORISE.

Tu révèles déjà la trahison brassée.

SALMACIS.

Tu soupçonnes a tort, je meure, ma pensée,

Oncques chose plus vraie oracle ne prédit,

Que tu me reverras dedans le terme dit,

À la charge qu’alors on souffre moins farouche

Ma flamme s’amortir sur cette belle bouche,

Qu’au départ chacun sait me devoir le baiser,

Dieux faudra-il toujours de violence user ?

DORISE.

Impudent que pourra dire ce Gentilhomme ?

SALMACIS.

Que Tantale une soif dans les eaux me consomme,

Approche Licanor à qui seul je remets

De voir Madame absent le pouvoir désormais,

Mon vertueux Amour te désigne vers elle

Es écrits envoyés son Mercure fidèle,

Avise néanmoins à ne la suborner,

Car on ne la dut voir sans se passionner.

LICANOR.

Telle crainte s’éclipse en mon peu de mérite,

Une plus belle image en sa belle âme écrite

Porte toute assurance et sûre mon espoir,

Nous ferons au surplus comme ailleurs le devoir.

SALMACIS.

Adieu ma chère vie, un pluvieux présage

Me fâche ternissant le Ciel de ce visage.

 

 

Scène II

 

NOURRICE, SIDÈRE

 

NOURRICE.

Que ces profonds soupirs, que ces larmes perdues,

Que ces plaintes en l’air stériles épandues,

Commencent à lasser mon oreille et mes yeux,

Commencent d’acquérir un titre vicieux ;

Obtenez dessus vous la plus rare victoire

En l’oubli d’un ingrat, qu’homme je ne puis croire,

Que Borée engendra des Rochers Caspiens,

Qui passe en cruauté les Tigres Libyens,

Plus digne des faveurs d’une Louve brutale,

Que de vous captiver sous la torche jugale,

Trop belle, trop pudique, et parfaite pour lui,

Sur qui jamais Phœbus que funeste n’a lui.

SIDÈRE.

Ma coupe ne saurait s’excuser infinie,

Ma gloire n’être point de mes larmes ternie,

Sans pouvoir néanmoins que dedans le tombeau

Éteindre avec mes jours un Amoureux flambeau.

NOURRICE.

Depuis que la vertu s’efforce magnanime,

Il n’y a mon souci, vice qu’elle n’opprime,

Semez prudente ailleurs un terroir plus fécond,

Et où la récompense à la peine répond,

Mille heureux à l’envi de posséder la place,

Préférables de los, de mérites, de race,

Suppléent ce défaut, ne faites que choisir,

Ne faites que changer d’illicite désir.

SIDÈRE.

Autre objet ne me peut plaire, étrange manie,

Contente d’expirer dessous sa tyrannie.

NOURRICE.

Dites-nous la raison valable qui le fait

À vos sens aveuglés un miracle parfait.

SIDÈRE.

Quelque charme inconnu me possède réduite

À me pouvoir esclave, ou plus prendre la fuite.

NOURRICE.

Tel charme disparaît soumise à la raison,

Elle brise les fers de semblable prison.

SIDÈRE.

J’approuve ce conseil d’affection sincère,

Qui ne sert néanmoins que d’aigrir mon ulcère.

NOURRICE.

Dieux, bons Dieux appliqués votre puissante main

Où désormais ne peut aucun secours humain.

SIDÈRE.

Ah ! que tu le prends bien pauvre amante éplorée,

La guarison du mal s’en va désespérée

Si la Parque ou le Ciel ne donnent par pitié

Quelque prompte allégeance à ma forte amitié.

 

 

ACTE II

 

 

Scène première

 

LICANOR, SIDÈRE, DORISE

 

LICANOR.

Amant infortuné qui ne suis que de flamme,

Mille orages coup se lèvent dans mon âme

Incertaine, confuse, et qu’un’ aveugle nuit

À travers des écueils effroyables conduit,

Mes projets insensés méritent qu’on me lie

Coupable convaincu d’une pure folie :

Prétendre sur l’amour de Salmacis absent ?

Croire que Jupiter, d’ailleurs assez puissant,

Inspirât à sa Dame une perfide envie,

Désunît ce beau pair animé d’une vie ?

L’apparence répugne, et de tes propres yeux

(Souvenir qui mon mal rengrège furieux,)

Tu as vu quel ciment leurs courages assemble,

Vu qu’à peine Clothon les sépare d’ensemble,

Ô grande iniquité des Astres et d’Amour !

Une chaste beauté, le Soleil de la Cour,

Adore Salmacis qui la dédaigne acquise,

Afin de me ravir ma Palme moins exquise,

Ce superbe Narcis, ains Cerbere envieux

Arrête sous sa griffe, ou dévore des yeux,

Dévore sans savoir ménager sa fortune,

La récompense à deux suffisante et commune :

Or sur ce précipice irrésolu pendant,

La mort chaque minute infaillible attendant,

Ma curiosité me porte superflue,

L’heure et l’occasion plus opportune élève,

À vouloir seule à seul, Sidère consulter :

On voit outre l’espoir des choses résulter,

Que les difficultés embrouillent davantage,

Si l’une où l’autre au moins m’échoit en partage,

Ha ! la voilà qui sort, dont l’œil battu de pleurs

Ne découvre que trop ses muettes douleurs.

SIDÈRE.

Hé ! de grâce Monsieur, quel bon vent vous amène ?

LICANOR.

Pourvu que le vouliez, une fertile peine.

SIDÈRE.

Promettre sans savoir ne se doit nullement,

Éclaircissez premier le sujet seulement.

LICANOR.

L’entreprise d’abord apparaîtra hardie,

Remède toutefois selon la maladie.

SIDÈRE.

N’importe que ce soit, l’honneur sauf proposez

Et de si peu que j’ai de pouvoir disposés.

LICANOR.

Un vertueux Amour persévère en votre âme

Vers l’ingrat Salmacis que tout le monde blâme.

SIDÈRE.

La honte sur ce point ma réponse interdit,

Ainsi le crime tue du criminel se dit.

LICANOR.

Dorise le soustrait, Dorise le possède

Qui de perfections et de beauté vous cède

Autant qu’un petit fleuve à l’Océan profond,

Qu’une Coline basse à un superbe mont.

SIDÈRE.

Telles comparaisons sentent leur moquerie.

LICANOR.

Ha ! si dissimulé j’use de flatterie,

M’extermine le Ciel, dissimuler pourquoi ?

Ou l’Univers témoin, ou la vue en fait foi.

SIDÈRE.

Salmacis principal à parfaire ce nombre,

Telles opinions me ressemblent un ombre.

LICANOR.

Le sortilège ôté qui lui sille les yeux.

Vous et moi d’un enfer passerons dans les Cieux.

SIDÈRE.

Mon esprit peu subtil propre à choses frivoles

Encore n’a compris le sens de ces paroles.

LICANOR.

Beauté plus que mortelle, inestimable fleur,

Qui me faites compagne heureux en mon malheur

Sachez qu’un feu secret, (car Dorise l’ignore)

À son occasion mes entrailles dévore,

Même inique destin modère nos Amours,

Or peut la prévoyance interrompre son cours,

Dorise d’une humeur jalousement crédule,

Seconde Déjanire à l’endroit d’un Hercule,

Sous quelque faux rapport confirmé de nous deux

Qui n’aura du tout rien pénible, ou hasardeux,

Sans doute démordra l’hameçon qui l’attire,

Sans doute allégera notre commun martyre,

Chacun libre à poursuivre un sujet diverti,

Et par la jalousie à demi converti.

SIDÈRE.

Moyennant que la bouche exprime le courage,

Et que qui le désigne exécuté l’ouvrage,

On leur pourrait jeter la pomme de discort,

Vous entr’autres autant ingénieux qu’accort.

LICANOR.

Afin de l’attirer dans l’embuche impourvue,

Madame ne manquez à sa première vue,

Mise sur les discours des divers Amoureux

Que la Perse renomme, ou bien, ou malheureux,

De dire, Sala macis la perfection même,

N’était qu’un peu changeant sa médisance extrême,

Mérite que l’honneur du sexe féminin

Fuie d’heure un aspic si mortel de venin ;

Que l’exemple ne va plus outre que chez elle,

Diffamée au rapport du volage infidèle,

La renvoyant chercher mon témoignage exprès

Qui docte saurai bien la manier après.

SIDÈRE.

Ce moyen me plaît fort, et d’heure convenue

Active je ne fais qu’attendre sa venue.

Parlons bas, quelque bruit, ah certes la voici,

Adieu, mais demeurez embusqué près d’ici.

LICANOR.

Comment donc, vous commise à détourner la bête,

Piqueur laissez m’en faire une certaine quête.

SIDÈRE.

J’estime que le Ciel t’envoie à mon secours.

DORISE.

Et touchant quoi mon âme ?

SIDÈRE.

Un ennuyeux discours

Me lassait désormais avec ce Gentilhomme.

DORISE.

Sa faconde à la Cour néanmoins le renomme,

Sa faconde que suit la courtoise douceur.

SIDÈRE.

Tous sujets de devis ne plaisent pas ma sœur.

DORISE.

Je me doute qu’il veut s’installer en ta grâce,

Chez elle s’acquérir une première place,

Ce petit vermillon de honte avant-coureur.

SIDÈRE.

L’imagination te plonge en cet erreur,

Encor que cela soit le moins de son mérite

L’honneur me demeurant de semblable poursuite.

DORISE.

Tu me confesseras Salmacis sans pareil

Entre nos Cavaliers apparaître un Soleil.

SIDÈRE.

Sans doute sa vertu n’aurait point de seconde,

Mais nul entièrement ne vit parfait au monde.

DORISE.

Ce mais le présuppose être défectueux.

SIDÈRE.

Presque tous les Amants ont ce vice chez eux.

DORISE.

Ma mignonne ôte moi de scrupule éclaircie,

Sur tel si qui l’esprit martelé me soucie.

SIDÈRE.

J’aimerais beaucoup mieux qu’un autre te le dit.

DORISE.

Ma prière importune obtiendra ce crédit.

SIDÈRE.

Dispense-moi mon cœur, la chose m’épouvante,

Dont l’indiscret selon sa coutume se vante.

DORISE.

Qu’importe sa vantise à qui ne le craint pas ?

SIDÈRE.

Elle importe à ta gloire un vergogneux trépas.

DORISE.

Ha ! ne me retiens plus sur la gêne étendue,

Que la facilité trop grande aura perdue.

SIDÈRE.

Ce folâtre en public fait courir un faux bruit

Que ta pudicité lui prodigua son fruit.

DORISE.

Moi ?

SIDÈRE.

Si tu es Dorise.

DORISE.

Hé ! d’ou vient la nouvelle ?

SIDÈRE.

De son propre cousin qui l’abhorre infidèle.

DORISE.

Ô exécrable monstre ! ô Célestes puissants !

Qui vengez protecteurs les faibles innocents,

Qu’un tonnerre du moins me rende la justice,

Ou que l’Erebe ouvert ce pervers engloutisse :

Ha ! traître Salmacis, homme double, homme feint,

Mon renom pour un blâme imposteur ne s’éteint,

L’opprobre du mensonge à ta honte demeure,

Il faut que par ma main ce noir Vipère meure.

SIDÈRE.

Avant qu’une rancœur plus aspre concevoir

Allez de Licanor la vérité savoir,

L’affaire sérieux en mérite la peine,

Tout à propos là bas seulet il se pourmène.

DORISE.

L’occasion meilleure on ne saurait choisir,

Tantôt je vous retrouve avec plus de loisir.

SIDÈRE, seule.

Onc fourbe à mon souhait ne réussit pareille,

Le Martel en la teste et la pince à l’oreille,

Mon dédaigneux se peut assurer qu’au retour

Elle lui garde plus de haine que d’amour.

DORISE.

Dieux ! osera ma bouche informer effrontée,

Dessus la trahison du barbare attentée ?

Osera ta pudeur virginale enquérir,

Sur ce qui ne lui va que du blâme acquérir,

Qui toujours à travers ton courroux équitable

Montre d’un trait d’Amour l’atteinte détestable :

Tu le dois, le silence avoue apertement

Ce que le criminel passe tacitement,

Qui n’a fait mal ne craint qu’on censure sa vie,

Du mensonge vainqueur ainsi que de l’envie :

Monsieur, Monsieur un mot, un mot par charité,

Nul ne me dira mieux que vous la vérité.

LICANOR.

Et nul plus volontiers ne servira fidèle

Une chaste beauté des vertus le modèle.

DORISE.

Beaucoup d’autres ne l’ont en ce prédicamment.

LICANOR.

Tel porte qui ne l’est, l’heureux titre d’Amant.

DORISE.

Ha ! sensible propos, ta première ouverture

Ne renforce que trop ma triste conjecture.

LICANOR.

En quoi puis-je servir la Reine des beautés ?

DORISE.

Salmacis m’a-t-on dit, vante mes privautés,

Plus grandes envers lui que l’effet véritable,

Que ne souffre l’honneur, méchanceté notable,

Si tel faux bruit épars le reconnaît auteur,

Sa source ne tirant d’un vulgaire menteur :

Or la preuve certaine en votre témoignage,

Comme intimes amis et de même lignage,

Douteuse me contraint son Oracle informer,

Veuillez donc la dessus magnanime affirmer,

Sans que la parentèle à la vérité nuise,

Sans permettre que plus l’innocence on séduise,

Acte que rémunère un beau los immortel,

Qui de suite s’érige en mon âme un autel.

LICANOR.

Madame, plût au Ciel pouvoir semblable office

Racheter de ma vie offerte en sacrifice,

La perdre vous servant me contenterait plus

Que de remémorer les propos superflus,

Qu’à la honte des miens commune résultée,

Faire de rapporteur la charge détestée.

DORISE.

Ô pauvre ! ô pauvre fille, à ce commencement

Présume que Sidère envieuse ne ment,

Las ! Monsieur excusez la douleur qui m’emporte,

Et qu’un discours suivi de ce doute me sorte.

LICANOR.

Avienne qui pourra, ne crainte ne respect

Ne me rendront jamais de trahison suspect,

La conscience point, la pitié me surmonte,

Oui Madame, un ingrat volage vous affronte,

Son indiscrétion ose tant s’oublier,

Que vos chastes faveurs, lascives publier,

Ô cieux ! le souvenir me glace la parole,

Devinez le surplus d’un mensonge frivole.

DORISE.

Dites, me découvrir l’imposture à demi,

Laisse l’honneur en gage ès mains de l’ennemi,

Jusques où se prévaut, jusques à quelle grâce

Chez ma crédulité sa téméraire audace ?

LICANOR.

Jusques à moissonner d’ordinaire avec vous

Ce que peut sur sa femme un légitime époux.

DORISE.

Le parjure a menti, le traître, l’hypocrite

Où m’écrase le Ciel de sa chute subite,

Onc baiser seulement permis qu’à contrecœur,

Sur ma pudicité ne le rendit vainqueur,

Indulgence excessive, et première et dernière

Dont il ne jouit plus, libre de prisonnière,

Sage, bien qu’un peu tard au scandale reçu,

Mais quelle autre n’eût pas l’apparence déçu ?

LICANOR.

L’honneur sauf garanti de ce funèbre piège

Ce trésor échappant sa griffe sacrilège,

Substituez quelqu’un capable gardien,

Que conjoigne l’Hymen de son nœud Gordien,

Qui vous sache adorer à l’égal des mérites

Qui porte vos beautés toujours en l’âme écrites,

Qui se donne fidèle un siècle à éprouver,

Vous n’aurez guères loin grand peine à le trouver.

DORISE.

Sème l’amour ailleurs ses appas et ses charmes,

Mes feux dorénavant noyez dedans mes larmes,

Ne se rallument plus, tombée en même erreur,

Une seconde fois sentirait sa fureur.

LICANOR.

Si le change supplée à la perte reçue,

Alors ne serez vous qu’heureusement déçue.

DORISE.

Le change proposé se borne du cercueil,

Adieu, je ne puis plus résister à ce deuil.

LICANOR, seul.

Pallas ne pouvait mieux conduire l’entreprise,

Reste à te prévaloir d’une discorde éprise,

Salmacis ébloui tellement au retour,

Qu’il ne sache d’où vient ce charitable tour :

Sache, ou non, ma valeur ne redoute personne,

Ma fortune à la sienne en tout se parangonne,

La plus belle beauté qui vive sous les Cieux,

Suffise à limiter son vol audacieux ;

Maxime qu’en matière et d’Amour et d’Empire

La seule utilité la foi nous doit prescrire,

Après sans Corival, Dorise peu à peu

Dessus qui tu as fait étinceler ton feu,

Se laissa subjuguer : de sorte poursuivie,

Et d’une affection si candide servie,

Que tu la forcerais induite par pitié,

Ores qu’elle ne pût concevoir d’amitié.

 

 

ACTE III

 

 

Scène première

 

SALMACIS, LICANOR

 

SALMACIS.

Confus, désespéré la misère du monde,

Que déjà ne m’enserre une lame profonde,

Dorise me niant les rayons de ses yeux,

Pourquoi m’éclaire plus le Soleil odieux ?

Dorise désormais capitale ennemie,

Retourne le chaos en sa masse endormie,

Dorise te pouvoir (certes trop inhumain)

Cette homicide lettre écrire de sa main ?

Recours la derechef : oui son mauvais courage

Se laisse maîtriser d’une jalouse rage,

Se laisse décevoir d’une crédulité,

Sans marque expresse, en quoi git l’infidélité,

En quoi l’affection première me varie,

Ne quel autre sujet mon désir s’apparie,

Sous ces termes obscurs la frénétique dit,

Que de sa renommée un pipeur a médit,

Vous savez Immortels, si le forfait me touche,

Si de los que le sien me resonne en la bouche,

Si mes vœux onc ailleurs eurent dévotion,

Si ma foi ne s’égale à ma discrétion,

Las ! au moins tu devais avec la même plume

Découvrir l’imposteur qui ton courroux allume,

Afin de te donner le plaisir de le voir,

Sur l’heure démenti, son guerdon recevoir :

Traître, qui que tu sois, ah ! l’âme suspendue,

Ma sentence de vie, ou de mort attendue,

Endure impatiente un merveilleux effort,

Voici mon Messager morne triste de port,

Qui me confirme assez l’implacable obstinée

Ordonner que ce fer tranche ma destinée.

LICANOR.

Résout n’espérez plus un courage plier,

De qui la dureté croît à s’humilier,

Le temps l’amollira dissipant cette nue,

Avec la vérité tôt ou tard reconnue.

SALMACIS.

Ô frêle ! ô fol espoir plein de déception !

Hé ! ma missive donc quelle réception ?

LICANOR.

Onc Lionne si tôt n’a proie déchirée,

Que sa pressante faim rencontra de curée,

Comme la furieuse en pièces a soudain

Mis votre lettre au feu de l’une et l’autre main.

SALMACIS.

Sans lecture ?

LICANOR.

Sans voir l’inscription première.

SALMACIS.

Viens tigresse d’un coup me ravir la lumière,

Soule ta cruauté sur ce mourable corps,

Tire son cœur empreint de ton portrait dehors,

Bois le sang épuisé qui coule de mes veines,

Et fini t’apaisant mes amoureuses peines.

Ô pervers animal ennemi de raison !

Tous maux à ton égard sont sans comparaison,

Tu les surpasses tous chez quiconque t’adore,

Quel discours t’a tenu l’impitoyable encore ?

LICANOR.

Mon chef se hérissait l’entendant proférer,

Et ma bouche quasi n’ose les référer,

Qu’à peine de sentir l’effet de sa rancune,

Dessus votre sujet, plus on ne l’importune,

Que son principal heur dépend à l’avenir

De ne vous voir jamais, et ne s’en souvenir.

SALMACIS.

De ne me voir jamais ? ô crédule homicide !

Dessous le désespoir furieux qui me guide,

Ton souhait adviendra, tu ne me verras plus,

Modère Salmacis tes regrets superflus,

Et banni te relègue en quelque part du monde ;

Ains fais que de tes jours la course vagabonde

Ne goûte aucun repos paravant le tombeau,

Qu’elle imite d’erreurs le céleste flambeau.

LICANOR.

Opposez vertueux une brave constance.

SALMACIS.

Ma douleur ne veut pas ne conseil n’assistance,

Retire toi soudain, ce terrestre Univers

Ne foisonne infecté que de traîtres divers.

LICANOR.

Tu dusses pour le prix en dire davantage,

Licanor maintenant use de l’avantage,

Que te donnent le temps, la fortune, et l’Amour,

Va jouir des faveurs de Dorise à ton tour,

Va les feux Cypriens rallumer en son âme,

De celle qui finit commence une autre trame,

Sage d’expérience après ne souffrant pas

Qu’un rival frauduleux s’avance sur tes pas.

 

 

Scène II

 

DORISE, LICANOR

 

DORISE.

Ô Cieux que ma douleur éprouve d’allégeance,

Depuis l’exécution de sa faible vengeance,

Depuis que ce parjure infidèle a reçu

Le suprême décret de ma volonté su,

Que mes avides mains ont le feu pour supplice

À ce papier donné de sa fraude complice,

Tel Caribde affranchi, Dorise pourrais-tu

Derechef te soumettre au péril combattu,

Rien moins, Diane fui le commerce des hommes

Tout fardés de courage au dur siècle où nous sommes,

Licanor toutefois, quoique proche parent,

Se monstre de nature à lui plus différent

Qu’un Lion généreux du Renard qui se glisse

Toujours en peur, ou croit profiter sa malice,

Mais à le figurer quelque chose de plus,

Ne te rempêtre aussi d’une nouvelle glus,

Point, cette humeur me plait ouverte, magnanime

Cas étrange, un penser après l’autre l’anime,

Sus retranche leur donc le cours pernicieux :

Mais voyez que l’Amour archer malicieux,

Représente l’objet redouté de mon âme,

Qui les approches sent d’une seconde flamme,

Ô pitoyable Ciel ! envoie moi la mort

Plutôt que retomber dessous le même sort.

LICANOR.

L’Arrêt de son exil prononcé bouche à bouche,

Immobile d’abord, plus muet qu’une souche,

Ce trompeur découvert fulmine maintenant,

Menace tout le monde, à part soi forsenant,

À peu près comparable au matin qui aboie

Contre la Lune après avoir perdu sa proie,

Où au Loup affamé qui hurle de courroux,

Si tôt que le Pasteur sa Brebis a recouds,

L’Ixion trébuché du Ciel de votre grâce,

Un véritable amant vous demande sa place,

Un qui a beaucoup moins de discours que d’effet,

Un Phœnix en constance amoureuse parfait.

DORISE.

Le moyen qu’éperdue après ce coup d’orage,

Qui tremblote, qui n’ai ne force ne courage,

Neptune me retienne à la merci des flots,

Un péril retenté premier que d’être clos ?

L’honneur directement répugne à telle envie,

Fanal perpétuel qui guidera ma vie :

Quelque temps écoulé alors ne dis je pas

Que le désir ne croisse et ne goûte à l’appas.

LICANOR.

Telle action de soi louable, vertueuse,

Qui légitime n’a sa fin voluptueuse,

Précipite ne peut naître hors de propos,

Ne peut que vous causer de l’aise et du repos.

DORISE.

Telle action mérite à loisir digérée,

Jusqu’à l’extrémité se traîner différée,

Mérite jour d’avis qui ne voudra sentir

D’une première faute un second repentir.

LICANOR.

Que le temps sur ma foi tire l’expérience,

Pourvu qu’un rais d’espoir aide ma patience,

Que les chastes faveurs de l’Amante à l’Amant

Modèrent un brasier sans cesse s’enflammant.

DORISE.

Voilà capituler trop tôt pour le salaire,

Qu’une Dame au labeur disperse volontaire.

LICANOR.

Ha ! combien le forçat proche des ennemis

Rame mieux, un guerdon de liberté promis.

DORISE.

Suffit que mon humeur l’ingratitude abhorre,

Quiconque la connue est à s’en plaindre encore.

LICANOR.

Vous me permettrez bien vous revoir chaque jour

Beau temple, où se rendront les vœux de mon Amour ?

DORISE.

Oui, oui qu’à cela près le Ciel en qui j’espère,

M’inspire de mon mieux, et vos desseins prospère.

LICANOR.

Ô parole divine ! oracle gracieux !

Plus à moi qu’un Empire asservi, précieux,

Passeport qui me vaut désormais la franchise

Qu’obtint la piété du brave fils d’Anchise,

Qui dans ces Élysées Amoureux m’introduit

Où ne se trouvent point ne d’hiver, ne de nuit.

DORISE.

Quelque espion pourrait d’une embûche impourvue

Surprendre nos discours, à demain la revue,

Demain à la même heure, environ sur le soir,

Ne manquez à venir, vous consolant d’espoir.

LICANOR.

Adieu mon beau Soleil, précipite ta ronde,

Si tu désires vif me retrouver au monde,

Ô long siècle à qui souffre et porte là dedans

Des Veuves cachés, et des fourneaux ardents !

 

 

Scène III

 

L’HERMITE, SALMACIS

 

L’HERMITE.

Monarque souverain qui dardes le tonnerre,

Qui fis d’une parole, et le Ciel et la Terre,

Qui nous formes ainsi, déplorables humains,

Que l’artiste Potier l’Argile entre ses mains,

Celui vaisseau de gloire, et cet autre d’ordure

Sans qu’eux puissent user d’un rebelle murmure :

Seigneur combien ta grâce opéra dessus moi,

Alors que je quittai le monde que j’aimai,

Que ton service pris d’eternel héritage,

Mon Palais orgueilleux fût ce sombre hermitage,

Où le corps macéré donne à l’esprit content

L’usufruit du bon heur céleste qu’il attend,

Où nulle ambition, que ta gloire chantée.

Que tes faits admirés, ne tient l’âme arrêtée,

Où mon œil se ravit de miracles divers,

Que produit la Nature au champ de l’Univers,

Où tout ce qui s’objecte attire ma louange,

Pauvre pêcheur créé d’une bourbeuse fange,

Que dévore ton zèle assez de fois éteint,

Lorsque la chair, le monde, et l’ennemi l’atteint :

Pitoyable soutien ma fragilité grande ;

Mais quelque homme égaré son adresse demande,

Le bel adolescent ! volontiers que la nuit

À pouvoir discerner le vrai chemin vous nuit ?

SALMACIS.

Furieux dévoyé du sentier salutaire,

Que garde votre vie en ce lieu solitaire,

Radressez-moi bon père, où ma sanglante main

Clorra mon désespoir d’un trépas inhumain.

L’HERMITE.

Dieu veuille refréner cette damnable envie,

Qui tuerait l’âme ôtant au corps sa frêle vie,

Possible transporté de haine ou de courroux,

Qu’un homicide a mis tel désespoir en vous.

SALMACIS.

Rien moins, hélas ! le tan de l’amoureuse rage

Me souffle tel dessein frénétique au courage.

L’HERMITE.

Frénétique vraiment, que Satan le pervers

Fait naître en nos désirs à la Luxure ouverts,

Luxure qui jadis les plus saints personnages

Contraignit perpétrer de terribles outrages ;

Or mon fils, la prière et le jeune opposés,

Nos cœurs au repentir humblement disposés,

On surmonte la chair, on triomphe du vice

Que fomente, qu’accroît l’oisiveté nourrice :

Mais dites si de vœu capable de l’effet,

Vous voulez renoncer au monde tout à fait ?

SALMACIS.

L’esprit vague n’a pas bien résolu ce doute,

Il y consent, le corps seul infirme redoute

De ne pouvoir longtemps ces fatigues nourrir,

Qui nous font la Couronne immortelle acquérir.

L’HERMITE.

Voilà bien procéder, l’entreprise importante

Veut avant le combat que ses forces on tente,

Veut que chacun s’éprouve, et ne présume pas,

En la lice venu rebrousser sur ses pas,

Un vœu promis n’est plus par après révocable,

Qui s’en acquitte mal sous son faix il accable,

Or la nuit arrivée allons ensemblement

En ma grotte un repas prendre amiablement,

Repas de quelques fruits, de pain noir, et d’eau pure,

Bien fait du Tout puissant envers sa créature,

Après selon le peu à mes forces permis,

Je vous consolerai sous sa crainte remis.

 

 

Scène IV

 

SIDÈRE, PAGE, NOURRICE, SOPHRONIE

 

SIDÈRE.

Dis-tu que le regret d’une Dame perfide

L’emporte vagabond où sa fureur le guide ?

Qu’aucun chez vous ne sait la route qu’il a pris,

Hé ! Dieu que ce rapport afflige mes esprits.

PAGE.

Chacun le tient perdu, le bon homme de père

Au sujet entendu lui-même en désespère,

Et moi qui ne vous puis tenir plus long discours

Informer çà et là sans conduite je cours.

SIDÈRE.

Ô funèbre nouvelle ! ô malheureuse fille,

Ta jalouse rancœur déserte une famille,

Seule, seule tu es l’autrice de sa mort,

Seule, seule tu es le tison de discort,

Seule tu as détruit la merveille du monde,

Et sur toi ta malice exécrable redonde,

Qui ne dois, qui ne peux survivre ce délit :

Nourrice, vitement que l’on me mette au lit,

Sur le point d’expirer malade outre mesure,

Ô que déjà ce corps n’est en la sépulture.

NOURRICE.

Ma fille d’où provient ce subit accident ?

Qui ce Soleil d’Amour penche à son Occident ?

SIDÈRE.

Mon imprudence va dévaler criminelle,

L’innocent Salmacis en la nuit éternelle.

NOURRICE.

Toujours ce Salmacis nous cause du malheur.

SIDÈRE.

Ton blasphème impieux rengrène ma douleur.

NOURRICE.

Mais plutôt avouez, que faute de me croire,

Faute d’ensevelir en l’oubli sa mémoire,

Mille ennuis soucieux viennent à tous propos

Me rompre la douceur d’un aimable repos.

SIDÈRE.

Hélas ! ma téméraire et frivole entreprise

De sa coupe légère a trop d’usure prise,

Trop contre ce chétif de vengeance exercé,

Trop commis d’injustice et son heur traversé.

NOURRICE.

Comme quoi ?

SIDÈRE.

Le secret de mon âme demeure,

Te suffise qu’il faut qu’homicide je meure,

Que mon assassinat, n’appelle du trépas

Nourrice, on me vient voir, ah ! ne le souffre pas,

Qui que ce soit, le mal incroyable m’excuse.

NOURRICE.

La sage Sophronie, ou bien mon œil s’abuse,

SIDÈRE.

Sophronie, ha ! bon Dieu le nom me réjouit,

La tristesse du cœur presque s’évanouit,

Qu’elle entre.

SOPHRONIE.

Tu la vois, pauvre fille Amoureuse,

Et si n’éprouveras sa visite qu’heureuse,

Or sus Nourrice allez, retirez vous d’ici,

La malade traiter importe à mon souci.

NOURRICE.

Qui pourrait mieux que vous entreprendre sa cure,

Versée en des secrets surpassant la nature ?

Elle n’a plus que plaindre et plus qu’appréhender

Ès mains d’une qui sait aux douleurs commander.

SIDÈRE.

Ma mère vous avez choisi l’heure opportune,

Paravant que Cloton borne mon infortune,

Que je charge l’esquif du fatal Nautonnier,

À recevoir l’adieu qui se donne dernier.

SOPHRONIE.

Admire le pouvoir d’une occulte science,

Et d’elle tes destins écoute en patience,

Destins que consultés naguères m’ont appris,

(Journalier passetemps) les Nocturnes esprits,

L’Amant désespéré qui cause ton martyre,

Chez l’Hermite dévot du désert se retire,

Nous le trouverons là fléchible converti,

De l’Amour de Dorise à jamais diverti ;

Or serait néanmoins la procédure vaine,

Qui n’ôtera le charme où s’entretient sa haine,

Charme malicieux que porte l’imprudent,

Et que lui mit Soline à l’oreille pendant,

Voici l’occasion, cette infâme Sorcière,

Qui nourrit Salmacis dès l’enfance première,

À cause qu’un sien fils avec juste raison

Fut de ton oncle occis, hait dès lors ta maison,

À tes affections contraire le suscite,

Et le futur prévu davantage l’incite,

Sachant que l’alliance heureuse de vous deux

Arrache la racine à ce discord hideux,

Gaillarde lève-toi, que dessous ma conduite

Les douleurs, les soucis, on aille mettre en fuite,

Que mon art merveilleux, que ma tendre pitié

T’aillent récompenser d’une sainte amitié.

SIDÈRE.

Vénérable Sibille à ta simple parole

Tu me remplis d’espoir, le cœur d’aise s’envole,

Sidère te suivra la part que tu voudras,

Où l’ingrat fugitif de séjour tu tiendras.

SOPHRONIE.

Certain petit hameau qui joint son Hermitage

Nous donne à l’attraper un notable avantage,

L’embuscade couverte, or sus prépare toi,

Donnant à ma promesse une solide foi.

 

 

ACTE IV

 

 

Scène première

 

SALMACIS, SIDÈRE, SOPHRONIE, L’HERMITE

 

SALMACIS.

L’homme éprouve toujours la Déité propice,

Qui veut des voluptés gauchir le précipice,

Pourvu que son désir s’efforce seulement,

De la victoire il doit ne douter nullement,

La tâche du labeur se parfait insensible,

Tout cède, tout se rend à ses forces possible :

Ma propre expérience heureuse me suffit,

Du dommage souffert dérive le profit,

Ce Scorpion d’Amour tué sur sa pointure

Me délivre guéri d’une étrange torture,

L’âme n’a plus de goûts aux charnels appétits,

Dans la ferveur du zèle à même heure engloutis,

Qui ne durent non plus qu’en l’ardente fournaise

Quelque goutte d’humeur aliment de sa braise :

Bien fait à ta clémence incomparable du,

Père sans qui perdu j’étais plus que perdu,

Refuge des chétifs, juste arbitre du monde,

En qui plus la pitié que la justice abonde,

Ici dessous le joug de ta crainte réduit,

J’abhorre ces plaisirs qui trompeurs m’ont séduit,

Je dépite le chant mortel de ces Sereines,

Qui d’os humains épars blanchissent leurs areines ;

Ici les bons discours de ce pieux vieillard,

Douce manne plutôt que le Ciel me départ,

Paissent l’esprit content, ores sur la structure

De ce grand Ciel vouté par l’Auteur de Nature :

Tantôt sur la rondeur du plus lourd élément,

Qui de son contrepoids subsiste seulement,

Autrefois il dira la merveille des plantes,

Ores ce qui se trouve ès minier ès relantes,

Après la nuit venue attire son discours

Sur les feux étoilés, leur assiette, leurs cours :

Ô trois et quatre fois heureuse solitude !

Ne me sépare plus de ta béatitude,

Coule chez toi mon âge, et à l’œuvre entrepris

Prépare dans l’Olympe un victorieux pris,

Mais toi plutôt Soleil d’éternelle lumière,

Ne me laisse faillir d’haleine en la carrière,

Poursuis de bien en mieux, ah ! ce petit ruisseau

M’invite le sommeil au murmure de l’eau,

Un lit appareillé dessus ce gai fleurage,

Que les saules épais encourtinent d’ombrage,

Laissons passer ici la grand chaleur du jour,

L’heure propre à cueillir le repos à son tour.

SIDÈRE.

Pâle, défiguré, vrai squelette qui porte

L’effroyable semblant d’une personne morte,

Sous cet austère habit, mon œil las ne peut plus

De ces humides pleurs tenir le roide flux,

Que voulons nous tarder ? abordez la première,

Une vierge pudeur s’oppose à ma prière.

SOPHRONIE.

Froide retiens l’excès du désir violent,

Le dessein réussit par un moyen plus lent,

Attentive ne bouge et me laisse avancée,

Voir si le somme tient sa paupière pressée,

Que de suite j’arrache avec un doux effort

Ce traître caractère où se cache le sort :

Ô belle occasion ! favorable fortune !

Endymion attend les baisers de la Lune,

Couché comme on le voit, sus, sus ôtons soudain

Cette organe de haine et ce rogue dédain :

Le voilà je le tien, Sidère qui t’assure,

Au retour du Héros, sa bienveillance sûre,

Ne feins plus d’approcher opposée à ses yeux,

Que quittent les pavots du somme gracieux.

SALMACIS.

Quel songe fantastique en sursaut me réveille ?

Une fille parue à Sidère pareille

Me semblait arracher doucement hors du sein

Le cœur qui l’a suivie ainsi que par dessein,

Sidère ah ? ce mépris de ton amour pudique,

Bien que tard, d’un remords équitable me pique,

Tu devais t’obtenir nonpareille beauté,

Sur mes affections un droit de primauté,

Mais l’imprudence traine à sa suite ordinaire

Tels regrets importuns qu’il n’est plus temps de faire.

SIDÈRE.

Si, si plus que jamais tu n’as que trop souffert.

SALMACIS.

Ô Dieu délivre-moi de ce fantôme offert.

SIDÈRE.

Illustre Cavalier n’offense ton courage,

Ta Sidère estimée une fantasque image,

Elle même te vient humaine requérir,

Que tu veuilles ta gloire au besoin secourir,

Ta gloire incompatible à telle austère vie ;

Ou si de persister te demeure l’envie,

Termine mes langueurs, ta favorable main

Fera qu’aucun trépas ne me semble inhumain.

SALMACIS.

Ô parfait abrégé des merveilles du monde !

Qu’en beautés, qu’en vertus nulle autre ne seconde,

Quelle inspiration divine te conduit ?

T’a le lieu révélé où tu me vois réduit ?

Certes ton seul objet se présente capable

De fléchir à l’Amour un courage coupable,

Un ingrat aveuglé qui te dédaigna tant,

À poursuivre sans plus sa ruine constant,

Hé ! Dieu, bon Dieu, ma vue encore n’ose croire

Que Sidère tu sois, qui garde ma mémoire.

SOPHRONIE.

Apprend que ma conduite et mon savoir aussi,

Du cercueil préparé te l’amènent ici,

L’innocente, au rapport de ta fuite soudaine,

Dessous terre s’allait dévaler ombre vaine,

Sinon que divertie elle a cru te pouvoir,

Infaillible destin, ranger à ton devoir :

Oui, ton Amour lui doit répondre mutuelle,

Eusses-tu d’un Dragon la nature cruelle,

Le Ciel veut qu’accouplés sous la nopcière loi,

Votre couple en bon heur n’ait semblable que soi.

SALMACIS.

Ton Oracle suffit, sage Magicienne

À repurger du tout une erreur ancienne,

Tandis que Salmacis, ou aveugle, ou charmé,

Tandis que sa rigueur l’a dédaigneux armé

Contre ce parangon de vertu féminine,

Contre ce beau Soleil dissipant ma bruine,

Contre ce beau Soleil qui me vient d’arriver,

M’ayant peu jusqu’ici mon âme captiver,

Coupe qu’amendera le futur (j’en atteste

Ce Monarque qui sied dans le trône céleste)

Coupe que mon service expie à l’avenir ;

Voici tout à propos ce bon père venir,

Vers qui la charité m’oblige incomparable,

Outre un remerciement à quelque offre honorable.

L’HERMITE.

La belle compagnie, hé ! mon fils ôte moi

Sur pareil incident d’ un soucieux émoi,

Qui ces tentations étranges nous amène,

Que le plus chaste cœur surmonte à toute peine.

SALMACIS.

Sache pieux vieillard, que ma déloyauté

Ingrate à cette douce et pucelle beauté,

Désire s’acquitter vers elle sans remise,

De l’immuable foi nuptiale promise,

Promise, ou due au moins et je ne doute point,

Que ton prudent avis ne s’accorde à ce point.

L’HERMITE.

Non, puisque le désir unanime conspire,

Désir saint, que le Ciel en vos âmes inspire,

Nous usurpons le Ciel improprement, au lieu

Des effets infinis de la bonté de Dieu,

Qui vous puisse bénir, et qui vous donne ensemble

Un essaim de neveux qui ses parents ressemble,

Allez, que l’on me vive en sa crainte toujours,

Que sa paix, que sa grâce accompagne vos jours.

SALMACIS.

Prends de ton serviteur, non pas en mercenaire,

Quelque petit présent comme on fait d’ordinaire,

Qui te laisse de nous l’indigne souvenir,

Nous face en ta prière une place obtenir.

L’HERMITE.

Ah ! vous m’offensez trop, ma richesse assez grande

Se réserve là-haut et rien plus ne demande,

Là mon trésor ne craint l’embuche des larrons,

Là des biens qui n’ont point de fin nous jouirons,

Or derechef adieu, demeurer davantage

Ne ferait qu’attendrir de regret mon courage.

SALMACIS.

Rémunère le Ciel de ses présents infus

Ton hospitalité charitable au refus,

Adieu mon père, adieu, vis franc de tous désastres,

Tant que l’esprit heureux s’envole dans les Astres.

L’HERMITE, seul.

Tu ne me trompe pas jeune homme à rechercher

Parmi le monde infect les plaisirs de la chair,

Il faut, il faut que l’âme ait sa trempe plus forte,

Qui veut persévérer à vivre de la sorte,

Persévérer Seigneur, qu’à ta grâce je dois,

Qui me daigne remplir de courage et de foi.

 

 

Scène II

 

LICANOR, DORISE

 

LICANOR.

Mon âme vous dira que l’affection lasse

De voir ses feux glisser sur une dure glace

Commence à devenir, non plus froide, mais bien

Désirant ne sait quoi de plus ferme lien,

Le Laboureur contraint laisse en friche la terre,

Qui l’espoir de Cérès au Printemps ne desserre,

...

Si du butin conquis on lui soustrait sa part,

Qu’ un ouï proféré pure et simple parole,

Au service amoureux de Dorise m’envole,

Et que je souffre après tout ce qu’elle voudra :

Ma douleur par la voix jamais ne se plaindra.

DORISE.

Mes prodigues faveurs d’heure à autre plus grandes

Font que plus importun de même tu te rendes ;

Ainsi moins désaltère et se creuse un tombeau

L’hydropique, tant plus on lui augmente l’eau.

LICANOR.

Ô les froides faveurs, puis que ma bouche n’ose

Recueillir un baiser sur ces lèvres de rose !

DORISE.

Témoin qu’hier au soir surprise traîtrement

Tu m’en dérobas deux.

LICANOR.

Qui ne peut autrement ?

DORISE.

Où la force absolue exige le salaire,

De récompense après il n’est besoin de faire.

LICANOR.

Où réside vainqueur un véritable Amour,

Sans surprise et sans force on moissonne à son tour.

DORISE.

Non premier que le champ du nopcier Hyménée,

Ainsi que mûr, en ait la licence donnée.

LICANOR.

Ma sainte veuille donc presser l’occasion,

Ne fait plus que notre heur semble une illusion,

L’âge fuit à grands pas, subtile larronnesse

Des solides plaisirs que produit la jeunesse,

Ta mère qui te croit ne te dédira point

Du lien proposé qui nos moitiés conjoint,

Où si tu le permets, ma plus humble prière

Lui en fait de ce pas l’ouverture première.

DORISE.

Ce devoir t’appartient, dire ma volonté

Paravant qu’informée est un trait effronté ;

Or afin que l’effet découvre ma pensée,

Qu’on ne m’estime plus insensible et glacée,

Ne prend terme plus long que ce soir à venir

Avec peu de labeur ta demande obtenir,

Quelque propos déjà la tiennent assurée

D’une amitié secrète entre nous conjurée,

Tu trouveras un arbre ébranlé que t’abat

Le moindre petit coup par manière d’ébat.

LICANOR.

Ne crains plus Jupiter, que mon heureuse vie

Porte à ton alliance, ou à ta gloire envie,

Content, voire content et plus que satisfait,

Ma félicité n’a rien qui manque imparfait :

Mais baiserai-je point d’hommage cette bouche,

Qui montre maintenant que ma langueur la touche ?

Qui prononce l’Oracle ainsi que je le veux,

Qui m’élève immortel au comble de mes vœux,

Tu me confirmeras veuilles où non la chose

D’un baiser languissant pris à leurre déclose,

L’otage me suffit, otage précieux,

Qui me consolera l’éclipse de tes yeux.

DORISE.

Téméraire m’user de telle violence ?

Écoute, mon humeur n’aime pas l’insolence,

Ne t’émancipe plus à cette privauté,

Où tu m’éprouveras la même cruauté,

Possible que quelqu’un espion nous regarde,

Ainsi ma renommée un moment le hasarde.

LICANOR.

Ô cruelle ! combien les baisers sont plus doux,

Qu’assaisonne l’aigreur de ce petit courroux,

À peine volontiers.

DORISE.

À Dieu, la frénésie

Récidive paraît dedans ta fantaisie,

Tantôt nous te verrons plus sage et plus remis ;

Au reste tien pour fait ce que l’on t’a promis.

LICANOR.

La Déité ne ment, sa parole donnée

De mon heur accompli porte la destinée,

Adieu, mais ne crois pas que l’Enfant de Cypris

Qui domine mes sens, te quitte pour le prix.

 

 

Scène III

 

MÉLAMPE, SALMACIS, SIDÈRE

 

MÉLAMPE.

Cher espoir où es-tu ? mon fils, ma géniture,

Que m’impute le Ciel d’horrible forfaiture,

Comparable à ta perte ? au sinistre accident

Qui décharge sur moi son courroux évident ?

L’âme ne me pâlit du remords d’un inceste,

La fureur ne me tient d’Alemæon, ou d’Oreste,

Mon banquet Atréide au Soleil odieux,

D’horreur n’a rebroussé son coche radieux,

La vertu compassa les gestes de ma vie,

Nue d’ambition, de rapine et d’envie,

L’affligé m’éprouva secourable toujours,

Un malheur toutefois vers la fin de mes jours,

Une perte encourue, horrible, irréparable,

Plus que jamais mortel m’a rendu misérable,

L’aveugle désespoir d’une rage d’Amour,

Mon unique ravit dans le pâle séjour,

Hélas ! il ne vit plus, ma vieillesse orpheline

N’a même ce soulas (influence maline !)

De lui rendre au tombeau les funèbres honneurs,

Et d’épandre dessus mon âme avec mes pleurs,

Ô passion maudite ! ô brutale manie,

Qui l’humaine raison perd sous sa tyrannie !

Ta peste furieuse errant par l’Univers,

Le superbe Ilion mit jadis à l’envers,

Elle infecte le cœur, et se trouve passage,

Se coule dans l’esprit hébété du plus sage,

Force sa résistance ; ainsi le preux Thébain,

Tant de monstres divers abattus sous sa main,

Ne te peut atterrer ton embuche au contraire ;

Mais quelques uns viendront importuns me distraire,

Me priver du soulas que goûte un malheureux

Lorsqu’il soupire à part son destin funéreux,

J’aperçois Salmacis, où l’ombre trépassée

Veut adoucir mon deuil, de Charon repassée,

Serait-ce toi support de ton vieil géniteur ?

Toi mon fils que j’embrasse, ou un spectre menteur ?

SALMACIS.

Grâces au Tout puissant, qui m’a voulu d’organe

Secourable envoyer cette belle Diane,

Vous me voyez Monsieur, qui ne veux désormais

De vos commandements me départir jamais,

Qui pour ne plus réchoir en l’offense, désire

Une stable retraite et heureuse m’élire,

Sidère concédée à mon élection,

Rendez donc l’entreprise à sa perfection.

MÉLAMPE.

Que ce change me plaît, en la terre habitable

Tu ne saurais m’offrir de bru plus souhaitable,

De bru qui me contente et me plaise à l’égal,

Quantesfois discourant du lien conjugal

Ai-je voulu t’induire à préférer Sidère,

Chez laquelle ton mieux prévu se considère ?

Que Dorise n’approche indiscrète d’humeur,

Moindre d’extraction, qui n’a l’esprit si mûr,

Qui lui cède en beautés, qui lui cède en fortune :

Mais d’ou te vient mon fils, sa rencontre opportune ?

Où t’aura fugitif ce bel Ange repris ?

Un doute là dessus travaille mes esprits.

SALMACIS.

Ce qui reste du jour ne suffit à l’histoire

Digne d’être gravée en l’airain de mémoire,

Longue, prodigieuse, et pleine d’accidents,

La commune créance étranges excédents,

Que vous saurez Monsieur, l’heure propre choisie :

Maintenant un devoir exprès de courtoisie

M’oblige à remmener Madame chez les siens,

M’oblige à leur offrir le courage et les biens,

La proposition du mariage faite,

Où ma félicité se repose parfaite,

Où trouvent mes désirs leur salutaire port,

Les vôtres d’un enfant le mérité support.

MÉLAMPE.

Allons, ô Dieu le cœur d’allégresse me vole !

Moi même en porterai la première parole,

Toute autre d’efficace, et plus requise afin

Que l’œuvre commencée ait une prompte fin,

Que vos yeux amoureux ne languissent d’attente,

Une moisson soudaine au double nous contente

Allons, l’égalité qui se trouve aux partis,

D’extractions, de biens, de désirs assortis,

M’assure d’obtenir sans peine la demande,

Ains le destin le veut, le Ciel nous le commande,

Ce mariage saint porte un faire le faut,

Conclu miraculeux premièrement là haut.

 

 

ACTE V

 

 

Scène première

 

DORISE, SALMACIS, LICANOR

 

DORISE.

Bon Dieu ! qui ne rirait de la feinte grossière ?

Ce déloyal déjà mesurant sa carrière,

Du plutôt qu’on a dit la bague être mon pris,

Le courre a refusé par forme de mépris,

Et seule sans salut entre plusieurs laissée,

Une œillade farouche au passer élancée,

Soudain près de Sidère assis nous l’avons vu,

Courtisan frauduleux, d’artifice pourvu,

Lui baisoter les mains et lui rire à la bouche,

Bien que tel faux semblant le courage ne touche,

Que l’affronteur m’ait dit un million de fois,

Ne la pouvoir aimer encore qu’à son choix,

Vive présomption de l’embuche traîtresse,

Qu’à la pudicité de l’imprudente on dresse,

Vive présomption qu’un oiseau passager

Prendra bien tôt l’essor désireux de changer :

Déplorable Sidère à mon exemple sage

Tu dusses esquiver de ce mauvais passage,

Ton conseil te devrait comme à moi profiter,

Le voici, je lui veux quelque atteinte porter,

Quelque mot en passant, qui poigne jusqu’à l’âme :

Vous m’obligez Monsieur, d’une nouvelle flamme,

Qui flambe à mon avis trop aspre pour durer,

Et nous fait plus de peur que de mal endurer.

SALMACIS.

La peur qui du péril des autres se soucie,

Négligeant le sien propre, on la nomme Ineptie.

DORISE.

Doncques par ceux qui n’ont aucune charité,

Ou ne savent Sidère avoir mieux mérité.

SALMACIS.

Sa prudence s’oppose à une folle crainte

Qui les autres plutôt doit plaindre qu’être plainte.

DORISE.

Vous avez depuis peu bien changé de propos.

SALMACIS.

Depuis qu’un bon avis pourvoit à mon repos.

DORISE.

L’inconstance jamais ne s’acquit de louange,

Or montrera le temps qui gagne plus au change.

SALMACIS.

L’avantage sera lors tout de mon côté.

DORISE.

Sidère n’a qu’un mets que je me suis ôté.

SALMACIS.

Certain proverbe dit, que tel souvent refuse

Qui le regrette après, que sa finesse abuse.

DORISE.

Dorise heureuse vit contente de son sort.

SALMACIS.

Du même à meilleur droit Salmacis se fait fort.

DORISE.

Qui le contentement aux richesses mesure,

Oui certes, son Amour a meilleure aventure,

SALMACIS.

Qui le contentement mesure à la beauté,

À l’honneur, aux moyens, et à la loyauté.

DORISE.

L’honneur ? ôtons ce point, ou nulle autre n’excelle,

Nonobstant le faux bruit d’une langue infidèle.

SALMACIS.

Égales en cela, Sidère obtient au moins

L’avantage du reste avec trop de témoins.

DORISE.

Qu’elle le garde bien l’avantage, et chacune

Se tienne désormais à sa bonne fortune.

SALMACIS.

N’en doutez pas, hé Dieu ! crédule quelque jour

Un repentir suivra le parjure à son tour.

DORISE.

Plût au Ciel voir déjà la chose réussie,

SALMACIS.

La chose indifférente ores ne me soucie,

Adieu, pareil discours frivole m’arrêtant

Je perds l’occasion d’un baiser qui m’attend.

DORISE, seule.

Comme bouffi d’orgueil le traître dissimule,

Et bravache forfait sur forfait accumule,

Croyant par son mépris me rallumer au cœur

Quelque désir éclos de jalouse rancœur :

Tu te trompes, premier que le malheur arrive,

Titan se lèvera de l’Espagnole rive,

La Cicogne premier aimera les Serpents,

Qu’un imposteur jamais se moque à mes dépens :

Licanor plus aimable en sa moindre partie,

À qui ma chasteté doit sa fleur garantie,

Bravera ton audace outre l’espoir conçu,

Aux faveurs d’Hyménée en ma couche reçu,

Tout obstacle franchi, toute demeure ôtée,

Le voici mon Soleil, écoute, ce Prothée,

Tu l’auras peu trouver qui ma présence fuit,

De son ingratitude une moisson produit,

Son infélicité parvenue à l’extrême,

Des vœux de notre Amour accomplit le suprême,

M’entends-tu ?

LICANOR.

Nullement, ma Reine conte-moi

Quels discours l’imprudent aurait eus avec toi.

DORISE.

Ce Renard découvert rusé, épie, tournoie,

Désespéré, marri d’avoir perdu sa proie

LICANOR.

Non sans cause, et se veut ores justifier ?

DORISE.

Ains plutôt comme ayant bien fait glorifier.

LICANOR.

Souvent le criminel a l’orgueil de refuge,

Et croit que l’apparence intimide son juge,

Mais quel heur promets-tu me résulter de là ?

DORISE.

Pour accroître la rage envieuse qu’il a,

Assure-toi demain la moisson fortunée,

Qu’un Amoureux dépouille ès champs de l’Hyménée.

LICANOR.

Que demain Licanor passe en son Paradis ?

Au plus loin du penser possible tu le dis.

DORISE.

La raison ?

LICANOR.

Ce charmeur qui te tiendrait reprise,

Crainte que soupçonneux je sente la surprise,

Conseille tout promettre et ne me rien tenir.

DORISE.

Tu ferais importun ce mensonge avenir.

LICANOR.

Ma Déesse, mon mieux, mon désir, ma pensée

Ne m’impute de grâce une joie insensée,

Qui transporte les sens, qui ravit les esprits,

Prononce derechef ce destin, ma Cypris.

DORISE.

Non, sui moi, que l’effet précède ma parole,

Mes libres actions ne craignent le contrôle,

Un avis a ma mère inventé là-dessus,

Nos trompeurs ennemis se trouveront déçus,

Tu possèdes Dorise entière qui désire

Au trône t’élever de l’amoureux Empire,

Qui stable t’aimera jusques dans le tombeau,

Allons donc allumer ce nuptial flambeau.

LICANOR.

Le bon soldat ne suit un brave Capitaine,

Si joyeux pour cueillir la victoire certaine,

Que je fais ma Sibille ès champs Élyséens,

Ains ma chaste Diane aux bois Idaliens.

 

 

Scène II

 

SALMACIS, SIDÈRE

 

SALMACIS.

Ce plaisir a manqué de ta seule présence,

L’indiscrète n’ayant esprit ne suffisance,

Présume retenir de l’antique pouvoir,

Que ma raison se laisse au charme décevoir,

Et que le repentir me prendra de bien faire,

De permuter son ombre à ton Aurore claire,

Imbécile cerveau que la vanité suit,

Et que l’opinion de soi-même séduit.

SIDÈRE.

Toujours as-tu senti quelque faible étincelle

Rejaillir du brandon qui te brula pour elle,

Déplorable en ce point, que crédule nous trois,

Sa simplesse grossière abusons à la fois,

Que la fraude sans plus cause son inconstance,

Qu’un bon juge ne peut t’absoudre en cett’ instance.

SALMACIS.

Veux-tu que je retourne implorer sa merci ?

SIDÈRE.

Pourquoi non ? l’équité te le commande ainsi.

SALMACIS.

L’équité son pareil ores lui apparie,

L’équité ma raison léthargique a guérie.

SIDÈRE.

Après toi Licanor préférable me plaît.

SALMACIS.

Et son idée après la tienne me repaît,

Dorise sans Sidère aurait place en mon âme,

Mais l’Amour conjugal ne divise sa flamme.

SIDÈRE.

Vidons un autre point, or sus tu me promets

Ne couver de rancune encontre lui jamais,

Qui rival te supplante heureuse perfidie,

Ruse à moi profitable autant qu’à lui hardie.

SALMACIS.

Que semblable soupçon te sorte du penser,

Ma vindicte ne tend qu’à le récompenser,

Toutes les fois qu’Amour tes lumières m’oppose,

La honte du passé le silence m’impose,

Immobile, confus, ébahi que le sort

Sur l’intellect humain puisse agir le plus fort,

Qu’un siècle m’a tenu sans voir la différence

De deux beautés qui n’ont rien plus de conférence,

Que la rose vermeille à ces fleurs qu’au printemps

Communes sous les pieds on foule par les champs :

Ta fraude Licanor salutaire mérite,

Que rendu possesseur de ma chère Carite,

J’érige à ta mémoire un temple somptueux,

Où ce miracle peint délectera les yeux.

SIDÈRE.

On mettra donc auprès d’ordre la jalousie

De Dorise troublant la vague fantaisie,

Qui son chef dépouillé d’un Myrte glorieux,

Le pose sur le mien comme victorieux,

Ô Amour ! ô Amour que ta faveur extrême,

Mais qui là-bas ravi de merveille en soi-même,

Lève la vue au Ciel ? écoutons le parler,

La joie dans le cœur ne se peut plus celer.

CLÉON.

Ô superbe appareil digne de l’alliance !

SIDÈRE.

Je me doute que c’est ma rivale fiance.

CLÉON.

La fleur des Cavaliers, ce beau pair assistant

Un tournoi préparé magnifique l’attend,

Aussitôt que sorti du Temple.

SALMACIS.

Ami, de grâce

Approche, et en trois mots nous di ce qui se passe.

CLÉON.

Licanor et Dorise, heureux couple d’Amants,

Acheminent l’effet de leurs contentements :

Selon le commun bruit la prochaine journée

Choisie à consommer cet illustre Hyménée ;

Aussi que les apprêts le témoignent assez,

Apprêts à la grandeur des maisons compassés :

Or un monde qui court au spectacle m’attire,

Sur ce sujet voilà tout ce que je puis dire.

SALMACIS.

Peu de chose ravit le peuple curieux,

Le retient de merveille enchaîné par les yeux,

Tu rêves mon souci, tu demeures pensive,

Apprends que ce qui rend leur noce ainsi hâtive

N’est que l’ambition simple de se vouloir,

D’un fruit premier cueilli, dessus nous prévaloir,

Avantage cruel qui langoureux me tue.

SIDÈRE.

Avantage de rien pourvu qu’on s’évertue,

Que chacun ses parents dispose au même effet,

De ma part Salmacis croit que cela vaut fait,

Sidère n’omettra prière, n’artifice

Encore que ce soit le dû de ton office,

Que ma honte répugne à ce projet qui sent

Un désir furieux de l’attente impuissant.

SALMACIS.

Nous ne pouvons que trop triompher de l’envie,

Les premier si tu veux, lumière de ma vie.

SIDÈRE.

Ah ! ne m’entame plus ce propos qui suspect

Enfreint l’expresse loi d’un honnête respect,

Tu puises des faveurs avec pleine licence,

Qu’aucune autre que moi n’accorderait d’avance ;

Prétendre plus s’appelle importun désirer

Ma haine au lieu d’amour, implacable attirer.

SALMACIS.

La bouche te l’a dit du courage éloignée,

Une pudique fleur en ta garde épargnée,

Qui ne me saurait fuir nonobstant ce soupçon,

Je ne voudrais cueillir qu’au temps de sa moisson,

Baisons nous pour t’ôter pareille fantaisie.

SIDÈRE.

Quelle ruse voilà, ô quelle hypocrisie !

Convaincu de mensonge, ou onc tu ne le fus,

Ah ! qu’il se ferait bon fier à ce refus,

N’espère ta demande à l’épreuve reçue,

Dieux, voici de qui pend la favorable issue,

Et l’accomplissement que respirent nos vœux,

Prenons l’occasion si présente aux cheveux.

MÉLAMPE.

Nous ensemble d’accord, le principal affaire,

De l’ouvrage entrepris consiste à le parfaire,

Consiste que plutôt aujourd’hui que demain

Le lien nuptial, bon heur du Genre-humain,

Vous unisse à jamais, pourvu que volontaire

(Et l’importance ici ne permet de se taire,)

Chacun libre doit dire en son particulier

S’il veut, ou ne veut pas l’acte ratifier,

La force au mariage est une tyrannie,

Qui ne dût aux parents demeurer impunie,

Est un joug inégal où l’horrible discord

Fait à qui le subit, pis que la pire mort,

Déclare Salmacis et de cœur ta pensée,

Selon que tu m’en as la parole avancée.

SALMACIS.

Immuable d’avis, la même intention,

La même volonté, la même ambition

Me tiennent et tiendront tant que j’aurai de vie,

Si vous Monsieur daignez seconder telle envie,

À qui ma sainte veut déférer ce pouvoir,

Elle que la prudence instruit de son devoir.

LE PÈRE DE SIDÈRE.

L’Univers n’a d’époux à mon gré plus capable,

Et d’orgueil excessif je la tiendrai coupable,

Refusant un parti que lui offrent les Cieux,

Parti que la vertu me rend plus précieux,

Parti ja dès longtemps élu dedans mon âme,

Qui m’envoira content reposer sous la lame,

Tu l’acceptes, non pas ? ha ! ce souris honteux,

De son contentement ne me tient plus douteux.

SIDÈRE.

Ma volonté Monsieur, à la votre enchaînée

Ne désirerait pas telle chose trainée,

Pour éviter le bruit d’un peuple médisant,

Aspic aux actions les plus justes nuisant,

Car feindre de n’aimer ce brave Gentilhomme,

Qu’anime la valeur, que la vertu renomme,

Sidère ne le peut : sa fidèle moitié

Elle n’eut et n’aura que pour lui d’amitié.

LE PÈRE DE SIDÈRE.

Roi des Rois Tout-puissant qui modères le monde,

Fais qu’à l’auspice heureux l’heureuse fin réponde,

Épanche tes faveurs sur ce couple Amoureux,

Fais que de beaux enfants un germe vigoureux

Réjouisse ma vue et honore sa couche,

Que jamais jalousie ou discord ne les touche,

Que premier que Phœbus achève son grand tour.

Quelque mâle, beau fruit d’un conjugal Amour,

Mon nom perpétué porte ma vive image,

Ne cède à ses aïeuls en gloire et en courage :

Or allons le mystère accomplir de ce pas,

Qui tire ces Amants d’un assidu trépas,

Allons faire dresser l’appareil magnifique

D’une pompe nopcière en son espèce unique,

Où les festins publics, les joutes, les tournois

Ne laissent davantage à la grandeur des Rois.

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