Ce qui plaît aux femmes (François PONSARD)

Comédie en trois actes.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Vaudeville, le 30 juillet 1860.

 

Personnages

 

GONTARD

LE COMTE DE FLÉVIEUX

LE VICOMTE DE LUZINAY

LE MARQUIS D’ARTAS

M. DE VAUGRIS

SIMON, portier

LA COMTESSE

LOUISE

LA REVENDEUSE

LA FEMME DE CHAMBRE de la comtesse

 

Personnages de la Féerie

 

OLIVIER

LA REINE DES FÉES

LE LUTIN

PREMIÈRE FÉE

DEUXIÈME FÉE

TROISIÈME FÉE

FÉES

SYLPHES

GÉNIES

 

 

ACTE I

 

Un salon, à Paris.

 

 

Scène première

 

LA COMTESSE, GONTARD

 

LA COMTESSE.

Pourquoi vous en allez-vous ?

GONTARD.

J’ai peur d’être venu mal à propos ; vous semblez préoccupée.

LA COMTESSE.

Il est vrai ; quand vous êtes entré, je repassais en moi-même tous mes sujets de chagrin.

GONTARD.

Et la liste en est-elle bien longue ?

LA COMTESSE.

Oui. Il faut avouer que je suis bien malheureuse !

GONTARD, souriant.

En effet.

LA COMTESSE.

Ne riez point de ce que vous ne connaissez pas. Je déteste les gens qui prétendent vous prouver qu’on se porte bien, quand on est malade.

GONTARD.

Je ne veux pas que vous me détestiez, et me voici tout prêt à m’affliger avec vous. – Pourrais-je savoir pour quelle raison ?

LA COMTESSE.

Pour mille raisons. – D’abord tout semble prendre à tâche de me contrarier, depuis ce matin. Ma femme de chambre a été d’une maladresse insigne, en m’habillant ; – j’ai cherché partout divers objets, sans parvenir à mettre la main dessus ; il faut qu’ils aient pris des ailes et se soient envolés ; – mon fermier m’écrit que, la saison ayant été mauvaise, il ne peut pas m’envoyer son fermage, de sorte que je suis désargentée. Justement j’avais envie d’une parure que je sais être marchandée par madame de Grigny ; vu mon état de ruine, c’est elle qui l’aura. – Ceux qui n’ont pas des terres sont bien heureux.

GONTARD.

Il est sûr qu’ils n’attendent pas après les arrérages. – Et puis ?

LA COMTESSE.

Et puis, je ne vois que des gens ennuyeux ; les hommes sont bêtes, et les femmes sont sottes. – Et puis cette bise qui souffle dans ce grand jardin agace mes nerfs et me pousse aux idées sombres.

GONTARD.

Heureusement, vous êtes au coin d’un bon feu, et l’hiver expire contre vos vitres, où il trace de splendides arabesques.

LA COMTESSE.

Oui ; c’est comme un paysage fantastique : l’on y découvre des arbres étincelants, des clochers diamantés, que sais-je encore !

GONTARD.

Et voyez-vous comme les guirlandes de neige sur les branches sont d’un joli effet ?

LA COMTESSE.

On dirait ces légères dentelles d’argent fabriquées à Gênes.

GONTARD.

À quoi pensez-vous, en regardant ces belles choses ?

LA COMTESSE.

Je pense que ce sont de belles choses ; à quoi voulez-vous que je pense ?

GONTARD, s’asseyant près de la comtesse.

Ne songez-vous jamais que tout le monde n’a pas un fauteuil moelleux devant des bûches embrasées ? L’hiver, qui dépose ces cristaux sur votre fenêtre et ces franges sur vos arbustes, paralyse les membres des vieillards et ravage la poitrine des jeunes filles. Quand une voiture capitonnée, boudoir ambulant, vous emporte par les vieilles rues de Paris, si vous leviez les yeux vers les toits, vous y verriez des mansardes, où l’on souffre et l’on pleure ; là sont de pâles ouvriers, que la suspension de leurs travaux réduit au désespoir ; des couturières cousent sans feu, par ce vent glacé, et l’aiguille échappe à leurs doigts engourdis ; des blanchisseuses plongent leurs bras dans l’eau froide. – Ne sont-elles pas plus à plaindre encore que vous, et que diriez-vous, si vous étiez à leur place ?

LA COMTESSE.

Je ne suis pas faite comme elles à ce genre de vie ; l’habitude les rend presque insensibles à ce qui nous tuerait.

GONTARD.

Vous croyez donc qu’on s’accoutume au froid ?

LA COMTESSE.

Apparemment.

GONTARD.

Comme on s’accoutume à la faim, – jusqu’à ce qu’on en meure.

LA COMTESSE.

Quelle exagération ! Est-ce qu’on meurt de faim ? Est-ce que la charité ne frappe pas à toutes les portes ? Est-ce que chaque arrondissement ne compte pas un bureau de bienfaisance ? Moi-même ne suis-je pas dame patronnesse de plusieurs bonnes œuvres ? La semaine dernière, n’ai-je pas fait une quête, – qui a été fort productive ?

GONTARD.

Les pièces d’or tombaient dans votre bourse, comme les pièces d’argent dans celle des autres quêteuses.

LA COMTESSE.

J’ai eu trois cents francs de plus que madame de Grigny, qui enrageait. – L’autre jour, n’ai-je pas joué un proverbe, au bénéfice des crèches ?

GONTARD.

Et vous avez joué à ravir ; c’est vous qui avez eu tous les applaudissements.

LA COMTESSE.

Hélas ! j’en aurais volontiers cédé quelques-uns à madame de Chaumont ; elle désirait tant être applaudie, et l’a été si peu ! Aussi pourquoi, à son âge, s’obstine-t-elle à jouer les ingénues ?

La contrefaisant.

Mon Dieu ! qu’est-ce que z’ai donc ? Ah ! messant que vous êtes !

Riant.

Ah ! ah ! la drôle de chose que sa bouche en cœur et ses roulements d’yeux ! – Et ne vais-je pas donner, au profit des orphelines, un concert où je chanterai mon grand air de la Norma ?

GONTARD.

J’accorde tout cela.

LA COMTESSE.

Alors pourquoi semblez-vous m’accuser ? pourquoi déclamez-vous ?

GONTARD.

Je ne croyais pas avoir déclamé.

LA COMTESSE.

Si. Je lis dans votre pensée, et j’y vois de vieilles déclamations sur les pauvres et les riches, comme si tout le monde pouvait être riche, comme s’il ne fallait pas des pauvres pour travailler, et des riches pour faire vivre ceux qui travaillent !

GONTARD.

Sans doute, et les pauvres ne contestent pas cette nécessité ; seulement ils trouveraient plus doux d’être ceux-ci que d’être ceux-là ; ils ne se refuseraient pas à vous faire travailler, si vous changiez de rôle avec eux. Vous vous en garderiez, je le conçois. Jouissez des faveurs de la fortune ; mais souvenez-vous des déshérités.

LA COMTESSE.

Enfin, que prétendez-vous ? Il y aura toujours des misérables ; qu’y puis-je faire ? Voulez-vous que je me dépouille de tout ce que je possède, ce qui, partagé entre tous, n’enrichirait personne et ne ferait que m’appauvrir ?

GONTARD, se levant.

Non, ma belle cousine, je ne prétends rien de pareil. Je cédais à mon humeur contrariante, et j’oubliais mon personnage de confident. – Vous plaît-il que nous poursuivions la série de vos infortunes ?

LA COMTESSE.

C’est aujourd’hui l’anniversaire de ma naissance ; cela me fait songer que je suis vieillie d’un an, depuis le dernier anniversaire.

GONTARD.

C’est triste.

LA COMTESSE.

Oui, c’est triste. Quel spectacle douloureux que celui de sa propre décadence ! Chaque jour nous emporte un peu de nous-mêmes, et met une ride où était une grâce. Comme les années s’envolent ! Comme on vieillit vite ! Je rêve quelquefois que je me réveille âgée de cinquante ans. Bon Dieu ! dire que j’aurai un jour cinquante ans !

GONTARD.

Pourquoi avez-vous si peur d’atteindre cinquante ans ?

LA COMTESSE.

La belle question ! parce que la jeunesse attire les hommages et que la vieillesse les repousse, parce qu’on aime à se savoir jolie et que la vieillesse nous enlaidit.

GONTARD.

Me permettriez-vous de vous demander s’il est quelqu’un aux yeux de qui vous tiendriez particulièrement à paraître jolie ?

LA COMTESSE.

Non. – D’ailleurs que vous importe ?

GONTARD.

Et que vous importe à-vous d’être belle pour des indifférents ?

LA COMTESSE.

Il m’importe que l’on me voie plus entourée que mes amies ; il m’importe d’avoir des esclaves que je tourmente, que je rends jaloux les uns des autres, et qui supportent ma mauvaise humeur, quand j’éprouve le besoin de me venger de quelque chose sur quelqu’un. Cela flatte l’amour-propre, et cela aide à passer le temps.

 

 

Scène II

 

LA COMTESSE, GONTARD, LE COMTE DE FLÉVIEUX

 

LA COMTESSE.

Bonjour, cher comte. Seyez-vous là. – Ou plutôt, Bon, ne vous seyez pas. J’ai besoin de vous : voici une lettre pour Saint-Cloud.

M. DE FLÉVIEUX.

Donnez, madame ; je la mettrai moi-même à la poste.

LA COMTESSE.

Si j’avais voulu la faire mettre à la poste, j’en aurais chargé un de mes gens. – Elle contient une bague, et l’on ne doit s’en dessaisir qu’entre les mains de celui à qui elle est destinée.

M. DE FLÉVIEUX.

De celui !

LA COMTESSE.

Oui, de celui. Vous le verrez, puisque c’est vous qui porterez la lettre.

M. DE FLÉVIEUX.

Ne puis-je la faire porter par un homme sûr ?

LA COMTESSE.

Mais non, puisque je vous dis que vous la porterez. Vous avez l’intelligence paresseuse, ce matin.

M. DE FLÉVIEUX.

Quoi ! par cinq degrés de froid, vous voulez...

LA COMTESSE.

Est-ce qu’on calcule les degrés de froid, quand il s’agit de me rendre service ? Votre galanterie est donc graduée comme le thermomètre !

M. DE FLÉVIEUX.

Mais...

LA COMTESSE.

Après cela, vous êtes peut-être affligé d’un rhumatisme ? Dame ! l’âge amène les infirmités. Rentrez chez vous, mon cher comte ; enveloppez-vous de flanelle. Je trouverai un messager plus jeune.

M. DE FLÉVIEUX.

Je pars, madame. – Pourtant, vous m’aviez promis, avant-hier, quand vous m’avez congédié si brusquement, que vous me recevriez aujourd’hui.

LA COMTESSE.

Eh bien ! si vous ne partez pas tout de suite, je ne vous recevrai ni aujourd’hui, ni jamais. Voyez ce que vous avez à faire.

M. DE FLÉVIEUX.

Vous êtes bien la femme la plus cruelle, la plus tyrannique, la plus impitoyable, la plus...

LA COMTESSE.

Vous perdez une minute par épithète ; il vous faut dix minutes pour vous rendre à l’embarcadère ; le train part dans un quart d’heure ; encore cinq épithètes, et vous manquerez le train, et ma porte vous sera fermée.

M. DE FLÉVIEUX, saluant.

Je vais exécuter vos ordres.

Bas à la Comtesse.

Je sais que vous n’avez pas la moindre affection pour moi, et que vous n’en aurez jamais ; je suis votre jouet, votre valet, voilà tout. Vous vous moquez de moi, et vous avez raison ; je vous en donne le droit par mes lâchetés ; plus je suis servile, plus je me perds dans votre esprit ; on ne se fait pas aimer en s’humiliant. Je sens combien il est ridicule à moi, qui n’ai plus que la jeunesse du cœur, de vous aimer, vous si jeune, si belle, et si... capricieuse. Votre vue me tue, et cependant je ne puis vivre sans vous voir. Quel empire fatal avez-vous donc sur moi, malgré moi ! Est-il possible qu’un homme de sens se résigne sciemment à jouer un sot personnage, quoiqu’il n’en puisse attendre que des souffrances !

LA COMTESSE, ouvrant sa montre.

Dépêchez-vous de vous en aller. Dans une minute il sera trop tard.

M. DE FLÉVIEUX s’incline et va pour sortir, puis il s’arrête vers la porte, se retourne et d’un ton suppliant.

Serai-je admis à vous rendre compte, en personne, de ma mission ?

LA COMTESSE.

Eh bien ! oui, ce sera votre récompense. – Allez vite ; – et tenez-vous chaudement.

M. de Flévieux sort.

 

 

Scène III

 

LA COMTESSE, GONTARD

 

GONTARD.

Le pauvre homme ! – Vous êtes bien féroce.

LA COMTESSE.

Il a signé à mon contrat de mariage ; je lui fais expier les torts de mon mari.

Pensive et se pariant à elle-même.

Peut-être serais-je meilleure, si j’avais été mieux mariée.

Elle fait un geste comme pour écarter de tristes souvenirs, puis elle regarde Gontard en riant.

À ce propos, je crois me souvenir que vous n’avez pas demandé ma main.

GONTARD.

Non, ma cousine.

LA COMTESSE, toujours gaiement.

Et pourquoi ne l’avez-vous pas demandée ?

GONTARD.

Au riez-vous accueilli ma demande ?

LA COMTESSE.

J’en doute ; mais vous auriez été dans la tradition qui exige que les cousins soient toujours amoureux de leurs cousines ; j’aurais eu quelque douceur à songer que mon mariage avec un autre vous déchirait le cœur, et je vous saurais gré aujourd’hui des larmes dévorées alors. – Enfin, pourquoi ne m’avez-vous pas demandée à ma mère ?

GONTARD.

La marquise, votre mère, était fière de son nom, et j’ai un nom roturier ; vous étiez riche, et je ne le suis pas ; c’étaient deux raisons plus que suffisantes pour ne pas m’exposer à un refus certain.

LA COMTESSE.

Mais vous n’aviez pas l’air désespéré, le jour de mes noces, comme il eût été convenable de le paraître.

GONTARD.

Je n’étais pas désespéré, puisque je n’avais nourri aucune espérance. – Puis, s’il faut vous l’avouer, le mariage étant à mes yeux l’acte le plus important de la vie, je n’aurais choisi une femme qu’après avoir reconnu chez elle les qualités qui font une bonne femme. – Or, je voyais bien que vous étiez belle, mais j’ignorais si vous étiez bonne.

LA COMTESSE.

Eh ! oui, je suis bonne, puisque j’écoute vos impertinences.

GONTARD.

Comme on est injuste ! Il y a des gens qui vous trouvent méchante.

LA COMTESSE.

Je ne le suis que lorsque je m’ennuie. – Il est vrai que je m’ennuie souvent.

GONTARD.

Il faut vous remarier, ma cousine ; cela pourra vous distraire.

LA COMTESSE.

Mon premier essai m’a si bien réussi !

GONTARD.

Vous choisirez mieux, maintenant que vous êtes maîtresse de votre choix.

LA COMTESSE.

Mes prétendants m’excèdent déjà comme adorateurs ; que serait-ce donc comme maris ! – Non, non, je craindrais trop de mal choisir.

GONTARD.

Eh bien ! mettez d’abord vos prétendants à l’épreuve.

LA COMTESSE.

Que voulez-vous dire ?

GONTARD.

Faites une expérience qui vous révélera le plus aimable.

LA COMTESSE.

Quoi ? Quelle expérience ?

GONTARD.

L’idée est un peu... bizarre ; c’est pourquoi je vous la propose.

LA COMTESSE.

Parce que vous me jugez un peu... extravagante ; grand merci ! – Voyons votre idée.

GONTARD.

Donnez une journée à chacun ; celui qui vous fera passer la journée la plus agréable sera votre mari.

LA COMTESSE.

Bon ! quelle folie !

GONTARD.

C’est plus sérieux qu’il ne semble. Si quelqu’un sait deviner vos goûts, ce sera la preuve qu’il est intelligent d’abord, et puis, qu’il existe un accord entre vos caractères ; il connaîtra le secret de vos plaisirs, et il ne tiendra qu’à lui de l’appliquer pendant toute la durée du mariage.

LA COMTESSE.

Et si personne ne m’amuse ?

GONTARD.

Personne ne remportera le prix. Vous en aurez été quitte pour quelques heures d’ennui.

LA COMTESSE.

Il est vrai que je ne cours aucun risque.

Riant.

Bah ! j’adopte l’épreuve, et je ne vous exclus même pas du concours.

GONTARD.

Merci, ma cousine. Mais vous serez loyale, c’est-à-dire que si je vous amuse, vous l’avouerez en toute sincérité ?

LA COMTESSE.

Je le jure. – De même que si vous ne m’amusez pas, je vous le dirai non moins sincèrement.

GONTARD.

Soit. Je m’inscris au nombre des candidats.

LA COMTESSE.

Voici justement l’heure où vos concurrents vont arriver.

Voyant entrer M. de Luzinay qu’introduit un domestique.

Tenez : j’en aperçois déjà un

Voyant entrer M. d’Artas.

et même deux.

 

 

Scène IV

 

LA COMTESSE, GONTARD, LE VICOMTE DE LUZINAY, LE MARQUIS D’ARTAS, ils s’approchent de la comtesse et la saluent

 

LA COMTESSE.

Que devenez-vous, monsieur de Luzinay ? on ne vous a vu nulle part.

M. DE LUZINAY.

Madame, je sors des bois. J’ai passé trois grands jours en Alsace, dans le château d’une vieille tante.

LA COMTESSE.

C’est d’un bon héritier. – Comment vous y êtes-vous comporté ?

M. DE LUZINAY.

Très maussadement. Ma tante s’entoure de gens de son âge ; jugez si j’étais fourvoyé au milieu de ce cercle antique ! Ils ne savent rien des choses de notre monde ; ils n’ont jamais entendu parler de Franc-Picart ni d’Orkousta ; on n’a pas idée de leur ignorance. Figurez-vous que, pendant trois jours, il n’a été question que d’histoire, de sciences et de littérature !

LA COMTESSE.

N’avez-vous point couru quelque renard, pour vous remonter l’imagination ?

M. DE LUZINAY.

Ah bien, oui ! l’on ne trouverait pas une meute, à dix lieues à la ronde. Par bonheur, c’était avant-hier steeple-chase à la Marche, ce qui m’a fourni une raison décente pour m’échapper.

LA COMTESSE.

Ah ! vous étiez aux courses de la Marche ? Contez-nous un peu comment cela s’est passé.

M. D’ARTAS.

Je vois, madame, que vous ignorez le grand événement.

LA COMTESSE.

Quel grand événement ?

Se tournant vers Gontard.

Est-ce qu’il y a un grand événement ?

GONTARD.

On dit que la question d’Italie est réglée.

M. D’ARTAS.

Ce n’est pas ce que j’entendais. Je voulais parler du magnifique succès d’un cheval, inconnu jusqu’alors, dans la course des gentlemen ; à la surprise générale qui a éclaté en applaudissements, il a battu au petit galop les grandes écuries, représentées par leurs meilleurs chevaux. – Ce vainqueur, madame, c’est le duc de Mayenne que montait M. de Luzinay.

LA COMTESSE, se tournant vers le vicomte.

En vérité ?

M. DE LUZINAT, modestement.

Oui, madame. – Le prix était de cinq mille francs pour tous chevaux ; entrées deux cents francs, moitié forfait ; poids : 3 ans, 65 kil. ; 5 ans et au-dessus, 77 kil. ; distance : 2 400 mètres ; quinze chevaux engagés : 3 retirés. – À deux heures, le départ a été donné, et lé duc de Mayenne est arrivé premier, de deux longueurs, battant princesse de Navarre, à M. de Turfière, montée par M. Horseman, suivie de loin par les autres chevaux. À proprement parler, ce n’était pas une course, mais tout au plus un match entre le duc de Mayenne et princesse de Navarre, tous les autres distancés. Comme mon cheval n’était pas favori, j’ai pu l’avoir à une grosse cotte, et j’ai gagné 2 300 louis.

LA COMTESSE.

Un joli denier ! Ce sont lauriers d’or, dont la victoire vous a couronné.

M. DE LUZINAY.

Le temps, qui vient de tourner si brusquement au froid, était d’une douceur extrême ; la prairie était émaillée de voitures ; les tribunes resplendissaient des plus jolies femmes du grand monde ; – mais vous manquiez à cette fête, comme vos regards manquaient à mon succès incomplet.

LA COMTESSE.

J’aime à croire que du moins rien ne manquait aux 2 500 louis très complets ! – Madame de Grigny était-elle là ?

M. DE LUZINAY.

Oui ; c’était la plus belle, – en votre absence.

LA COMTESSE.

Comme le triomphe pousse aux madrigaux ! – J’étais malade ; d’ailleurs, je ne suis pas curieuse de voir défiler vos dames du demi-monde, comme vous les appelez, étalant leurs toilettes dans leurs équipages. Elles envahissent les courses, aussi bien que les spectacles et la littérature. Je ne suis pas prude, mais on peut, sans pruderie, avoir les yeux blessés de cet insolent défi à la morale.

GONTARD, souriant.

La main sur la conscience, êtes-vous sûre qu’elles ne vous choqueraient pas un peu moins, si elles marchaient à pied, pauvrement vêtues ?

LA COMTESSE.

Où voulez-vous en venir ?

GONTARD.

À m’éclairer sur un doute que j’ai : je me demande si la vanité féminine ne se révolte pas autant que la morale, et si c’est la pudeur des grandes dames, qui s’alarme du spectacle de l’amour vénal, ou leur orgueil, qui s’offense de voir chez des filles de rien des diamants, des cachemires, et des attelages plus beaux que chez elles-mêmes. Car enfin, si elles n’avaient horreur du vice qu’à cause du vice, pourquoi accueilleraient-elles très gracieusement dans leurs salons les amants en titre de ces dames ? Est-ce que les hommes qui payent l’amour sont plus honorables que les femmes qui le font payer ? Eh ! mon Dieu ! les plus coupables ne sont pas celles-ci. Les pauvres filles ont cédé à la crainte de la misère, à l’ambition de monter dans une calèche, à l’instinct qui pousse toutes les femmes vers ces dentelles et ces bijoux qu’elles aiment tant ; elles ont fait ce qu’on fait dans le monde, sous un nom plus décent, quand une jeune fille pauvre épouse un vieillard riche. Est-il juste de les écraser, et d’absoudre les complices opulents de leurs désordres ?

LA COMTESSE, bas, à Gontard.

Encore une de vos boutades !

GONTARD.

Grâce ! je m’en repens. – La faute en est à vos amoureux qui me donnent sur les nerfs.

Entre M. de Vaugris.

– Bon ! encore un ! tout un régiment !

 

 

Scène V

 

LA COMTESSE, GONTARD, LE VICOMTE DE LUZINAY, LE MARQUIS D’ARTAS, M. DE VAUGRIS

 

LA COMTESSE.

Venez, monsieur de Vaugris ; vous ferez partie du conseil dont je vais emprunter les lumières.

À tous.

J’ai à vous entretenir d’une affaire grave, pour laquelle j’attendais que l’assemblée fût en nombre imposant.

Profond silence.

Vous saurez que j’ai résolu de m’amuser, cet hiver.

M. D’ARTAS.

Excellente résolution !

LA COMTESSE.

Mais comme j’ai beaucoup de paresse et peu d’imagination, comme vous êtes tous des gens d’esprit, j’ai pensé que vous m’épargneriez la peine de chercher moi-même mes moyens de récréation ; j’ai donc compté sur vous pour les trouver.

M. DE LUZINAY.

Oh ! nous les trouverons.

M. DE VAUGRIS.

Nous nous attachons à vous, comtesse, et jamais fée n’aura été servie...

LA COMTESSE.

Non, non, je ne veux pas vous employer tous ensemble ; ce serait trop de plaisirs à la fois. Il faut ménager ses ressources, et d’ailleurs j’entends vous piquer d’émulation. – Je donne une journée à chacun de vous ; ce sera à vous de vous ingénier pour me divertir. Je me livre à vos inventions, – en tout ce qui sera convenable, bien entendu, – et je réserve un prix au plus habile.

M. DE LUZINAY.

Ah ! charmant !

M. DE VAUGRIS.

Délicieux !

M. D’ARTAS.

Je n’échangerais pas ma journée contre une journée au paradis.

M. DE VAUGRIS.

Un prix de vous, madame ! Il y a de quoi donner du génie au plus maladroit.

M. DE LUZINAY.

Et quel sera ce prix, dont l’attente va troubler notre sommeil ?

LA COMTESSE.

Celui qui le gagnera, – si quelqu’un le gagne, – le connaîtra, en le recevant.

 

 

Scène VI

 

LA COMTESSE, GONTARD, LE VICOMTE DE LUZINAY, LE MARQUIS D’ARTAS, M. DE VAUGRIS, LA FEMME DE CHAMBRE DE LA COMTESSE

 

LA FEMME DE CHAMRRE, entrant et s’approchant de la comtesse.

La modiste que madame a fait demander est dans la chambre de madame.

LA COMTESSE.

Méditez à votre aise ; je vous laisse un instant.

Elle entre dans sa chambre avec la femme de chambre.

 

 

Scène VII

 

GONTARD, LE VICOMTE DE LUZINAY, LE MARQUIS D’ARTAS, M. DE VAUGRIS

 

M. D’ARTAS.

Que vous semble de la proposition ? Elle est singulière, n’est-il pas vrai ?

M. DE VAUGRIS.

C’est un caprice de jolie femme.

M. DE LUZINAY.

Quel peut être ce prix ?

M. DE VAUGRIS.

Quel qu’il soit, je brûle de le conquérir.

M. DE LUZINAY, réfléchissant et se parlant à lui-même.

Le vainqueur sera bien avancé dans ses bonnes grâces ; et, qui sait ? de là au mariage...

S’approchant de Gontard.

Est-ce que vous comptez disputer le prix ?

GONTARD.

Ma modeste fortune m’interdit les grosses dépenses, et m’ôte les chances que vous avez.

M. DE LUZINAY.

Alors il vous est égal, n’est-ce pas, que ce soit moi qui réussisse plutôt qu’un autre ?

Gontard fait un signe de tête.

Eh bien ! dites-moi, vous qui êtes son cousin, vous devez être instruit de ses goûts ; que pourrais-je bien imaginer pour la divertir ?

GONTARD.

Comment ! vous êtes embarrassé, – avec le duc de Mayenne !

M. DE LUZINAY.

C’est parbleu vrai ! – Au premier beau jour, j’arrangerai une chasse à courre, – ou mieux, un steeple-chase intime, un turf domestique, dans le parc de ma mère ; il y a tout ce qu’il faut, une petite rivière et des haies ; elle montera le duc de Mayenne, et je disposerai les choses pour qu’elle touche, la première, le poteau d’arrivée. – Ne croyez-vous pas que sa victoire la réjouira extrêmement ?

GONTARD.

C’est un plan superbe.

M. DE LUZINAY.

Je vous remercie mille fois, mon cher ami, de me l’avoir suggéré. Je vous prie de n’en dire mot à personne.

M. de Luzinay sort.

 

 

Scène VIII

 

GONTARD, LE MARQUIS D’ARTAS, M. DE VAUGRIS

 

M. D’ARTAS, s’approchant de Gontard.

Que vous disait donc M. de Luzinay ?

GONTARD.

Rien ; nous parlions de choses indifférentes.

M. D’ARTAS, prenant Gontard sous le bras.

Vous savez ce qui plaît à votre cousine. Comment pourrais-je l’amuser ?

GONTARD.

Ne lui avez-vous pas vu jouer un proverbe ?

M. D’ARTAS.

Oui ; elle y était charmante.

GONTARD.

Elle adore la comédie. Offrez-lui quelque divertissement de ce genre.

M. D’ARTAS, avec feu.

C’est cela même ! J’ai dans mon château une salle que je puis disposer en forme de théâtre ; je cours la faire splendidement apprêter. – Oh ! elle aura la comédie, l’opéra, et même le ballet. –

Serrant les mains de Gontard.

Merci, mon cher conseiller, merci ! Gardez-moi le secret.

M. d’Artas sort ; il ne reste dans le salon que Gontard et M. de Vaugris, accoudé sur le rebord de la cheminée.

 

 

Scène IX

 

GONTARD, M. DE VAUGRIS

 

GONTARD.

Vous paraissez rêveur, monsieur de Vaugris !

M. DE VAUGRIS.

Oui ; je rêve aux moyens de satisfaire la comtesse ; mais il ne me vient rien de piquant, rien de neuf.

GONTARD.

Le fait est que ce n’est pas facile.

M. DE VAUGRIS.

Je voudrais quelque chose d’osé et d’excentrique. – Les promenades, les festins, le concert, le bal, c’est bien vulgaire.

GONTARD.

Et puis, s’il s’agissait d’une petite bourgeoise, je vous dirais : menez-la dans une soirée aristocratique ; mais quel attrait cela aurait-il pour la comtesse qui vit dans ce milieu ?

M. DE VAUGRIS.

Que faire alors ?

GONTARD.

Tout juste le contraire. Comme c’est une grande dame, menez-la aux endroits où vont les petites dames.

M. DE VAUGRIS.

Quelle inspiration ! – Au Casino ?

GONTARD.

Parfaitement.

M. DE VAUGRIS.

Nous dînerons au cabaret, avec des artistes, des auteurs, des journalistes.

GONTARD.

Je vous y engage. – Compliquez cette folie de quelque incident, pour y jeter de l’imprévu, – d’une scène de voleurs, par exemple.

M. DE VAUGRIS.

Bon ! aposter des hommes payés, et se présenter comme un libérateur ?

GONTARD.

Vous y êtes. – Elle éprouvera des surprises, des frayeurs, des colères, des émotions de toute sorte ; ce sera la journée la plus agitée, la plus remplie, et par conséquent la moins ennuyée de sa vie.

M. DE VAUGRIS.

Je tiens mon roman ! – Vous êtes mon sauveur. Adieu ; mille remerciements ! – et, silence !

Il sort.

GONTARD, seul.

Allez, allez ! marionnettes, qui vous agitez au bout de mon fil ; je me sers de vous pour la juger. Si les expédients que je vous ai soufflés réussissent auprès d’elle, cela me donnera la mesure de sa valeur. – Je tremble qu’ils ne réussissent. – Ah bah ! je la mépriserais alors et je serais guéri. – J’ai déjà été mille fois sur le point de la haïr. Elle est frivole, dédaigneuse, hautaine ; tantôt des vivacités sans but, tantôt des indolences sans raison ; avec cela, des méchancetés inouïes, un égoïsme d’enfant gâté... Eh bien ! on l’aime ; elle a la grâce, le je ne sais quoi ; elle est féminine. – Peut-être même il y a chez elle quelque chose de généreux ; j’essayerai de le faire jaillir sous les vanités qui l’étouffent ; oui, quand les autres auront rassasié le caprice, je tenterai de faire vibrer le cœur.

 

 

Scène X

 

LA COMTESSE, GONTARD

 

LA COMTESSE, rentrant.

Eh bien ! ils sont partis ?

GONTARD.

Ils sont allés préparer leurs enchantements.

 

 

Scène XI

 

LA COMTESSE, GONTARD, LE COMTE DE FLÉVIEUX

 

LA COMTESSE.

Déjà revenu, cher comte ! Vous vous êtes sans doute acquitté de mon message ?

M. DE FLÉVIEUX.

Madame, celui pour qui était la lettre n’est plus à Saint-Cloud ; il est parti pour Strasbourg.

LA COMTESSE.

Alors pourquoi êtes-vous ici ?

M. DE FLÉVIEUX.

Pour vous rendre votre lettre.

LA COMTESSE.

Mais, mon Dieu ! votre simplicité passe toutes les bornes. Ce n’est pas à moi qu’il faut remettre la lettre, c’est à la personne à qui je l’adresse ; et puisque cette personne est à Strasbourg, ce n’est pas ici que vous devez être, c’est à Strasbourg. Comment n’avez-vous pas compris une chose si claire ?

M. DE FLÉVIEUX.

Eh quoi ! madame...

LA COMTESSE, le poussant en riant.

Allez, allez vite réparer cette maladresse. Courez à Strasbourg. Je ne vous parle plus que vous n’ayez fait votre devoir.

M. DE FLÉVIEUX, avec fureur.

Eh bien ! oui, madame, je vais à Strasbourg. Je veux vous faire rougir de vos cruautés par mes soumissions ; je veux savoir jusqu’à quel excès invraisemblable nous porterons, vous, la tyrannie, moi, la servilité, et qui se lassera le plus tôt, du despote ou de l’esclave.

LA COMTESSE.

C’est bien dit. – Courez.

M. de Flévieux sort.

 

 

Scène XII

 

LA COMTESSE, GONTARD

 

LA COMTESSE, prenant un carnet.

Pour quelle journée voulez-vous être inscrit ? Je vous donne le choix, comme à l’inventeur.

GONTARD.

Si vous le permettez, je retiens la dernière. Je suis plein d’humilité, et je consens à venir après tous les autres.

LA COMTESSE.

Dites que vous êtes plein de fatuité et d’artifice. Vous vous croyez très supérieur à vos rivaux ; vous comptez qu’ils m’auront fatiguée, et que, lorsque vous apparaîtrez enfin, votre génie brillera d’autant plus par le contraste.

GONTARD.

Quoi qu’il en soit, je choisis la dernière journée. – Au revoir, belle cousine.

Il sort.

 

 

ACTE II

 

LA COMTESSE, M. D’ARTAS

 

Un théâtre dans le château de M. d’Artas. La scène de ce théâtre occupe la scène véritable, et sa salle s’enfonce dans les coulisses.

Ils sont montés sur la scène.

LA COMTESSE, à M. d’Artas, en se tournant du côté de la salle, cachée dans les coulisses.

En vérité, marquis, vous avez fait royalement les choses. Le beau théâtre ! la belle salle, – tout éclairée a giorno ! Quelle richesse élégante dans les ornements ! que ces fraîches guirlandes de lierre s’enlacent avec grâce autour des colonnes dorées ! comme ce jet d’eau joue agréablement dans cette corbeille de fleurs ! Et tant de plantes tropicales ! tant d’arbustes inconnus ! Vous avez donc dépouillé le Mexique de ses lianes et de ses forêts vierges !

M. D’ARTAS.

Madame, je ne suis qu’un particulier, et je n’ai rien pu vous présenter qui fût digne de vous. J’aurais voulu être Louis XIV, pour mettre à vos pieds les plaisirs de l’île enchantée.

LA COMTESSE.

Laissez donc ! Aladin vous a prêté sa lampe merveilleuse.

M. D’ARTAS, offrant le bras à la comtesse.

Descendons dans la salle, madame ; le spectacle va commencer. – C’est un divertissement en vers. La poésie est assez médiocre ; je l’ai commandée à un pauvre diable de littérateur que j’ai connu au collège ; elle n’a d’autre mérite que d’avoir été composée exprès pour vous. – Mais vous serez contente, je crois, des actrices et des danseuses.

Ils descendent. On frappe trois coups.

 

 

Une féerie

 

Le théâtre représente un pré au bord d’un bois. À droite, on entrevoit la porte d’un palais dans les arbres ; à gauche, celle d’un château caché aussi dans les arbres.

 

PROLOGUE DE LA FÉERIE

 

LA FÉERIE, chantant.

Reviens, âge des féeries ;
Sur des arbres fabuleux
Fais germer des pierreries,
Et chanter des oiseaux bleus.
Renaissez, nymphes, sirènes,
Beaux pages, aimés des reines ;
Sur le tapis de nos scènes
Effeuillez le merveilleux !

C’est moi qui créai Peau-d’âne,
Et la belle au long sommeil ;
Moi, qui devant la sœur Anne
Fis poudroyer le soleil.

Elle frappe les branches de sa baguette.

Par ma baguette entr’ouvertes,
Animez-vous, branches vertes !
Et vous, sylphides alertes,
Sortez du bourgeon vermeil !

On entrevoit les fées qui apparaissent de tous côtés, à travers les arbres et les joncs.

 

 

Scène première

 

TROIS FÉES, sur le devant de la scène, à la place d’un bouquet d’arbrisseaux qui a disparu

 

PREMIÈRE FÉE.

D’où viens-tu, pâle, échevelée,
Ma sœur ?

DEUXIÈME FÉE.

Du fond de la vallée ;
J’échappe au méchant bûcheron.
Dans le lierre il m’a découverte,
Quand, changée en couleuvre verte,
Je sommeillais ployée en rond.

En vain, je fuis et me dérobe,
Déchirant aux buissons ma robe,
Et m’enfonçant dans les cailloux ;
J’allais expirer sous la hache.
Un chevalier, au blanc panache,
Du rustre a détourné les coups.

Merci, lui dis-je ; dans ton âme
Je lis des soupçons sur ta femme ;
Mets à son doigt ce diamant :
Il brille sur la main fidèle,
Mais il se trouble au doigt de celle
Qu’en secret visite un amant.

PREMIÈRE FÉE.

Cette épreuve est bien dangereuse.

DEUXIÈME FÉE.

Non ; j’en savais l’issue heureuse
Le bleu saphir restera pur.

PREMIÈRE FEE.

La dame est donc sans artifice ?

DEUXIÈME FÉE.

Non ; mais la pierre est sans malice,
Et rien n’en peut troubler l’azur.

TROISIÈME FÉE.

Moi, je viens d’un double baptême,
Du baptême de deux jumeaux,
Et je les ai tenus moi-même
Au-dessus des fonts baptismaux.
À l’un j’ai donné le génie ;
Mais l’insulte et la calomnie,
Dogues hurlants, vont accourir.
Il sera fier, loyal, sincère ;
Dans l’amertume et la misère
Il mourra, content de mourir.

À l’autre, meilleure marraine,
Donnant la médiocrité,
J’ai dit : ne crains rien de la haine ;
Sois un sot ; tu seras vanté.
Va, gonfle-toi de ta sottise ;
Monte, rampe, intrigue, courtise
Et le peuple et les grands seigneurs ;
De paroles graves et dignes
Couvre tes lâchetés insignes.
– À toi l’estime et les honneurs !

PREMIÈRE FÉE.

Moi, pour rafraîchir ma toilette,
J’ai dépouillé les verts sentiers ;
J’ai poursuivi la violette,
Dans son nid, sous les églantiers.

Des papillons coupant les ailes,
Je m’en suis fait un éventail ;
Aux, cuirasses des coccinelles
Je dois mon collier de corail.

J’ai trouvé mes boucles d’oreille
Dans la rosée, au fond des fleurs ;
J’ai pris au dragon qui sommeille
L’escarboucle aux mille couleurs.

La feuille du houx m’a peignée
Vers le miroir des étangs bleus ;
La dentelle de l’araignée
Sert de résille à mes cheveux.

L’épine du prunier sauvage
Fournit d’épingles mon corset ;
Et parmi les joncs du rivage
J’ai choisi mon souple lacet.

DEUXIÈME FÉE.

Silence. Voici notre reine,
Et Robin, le joyeux lutin.

 

 

Scène II

 

LES TROIS FÉES, LA REINE DES FÉES, LE LUTIN

 

PREMIÈRE FÉE, à la reine.

Salut, ma belle souveraine !

DEUXIÈME FÉE, au lutin.

Salut, farfadet libertin !

LA REINE DES FÉES.

Déjà les brises plus chaudes
Ont fondu les froids glaçons,
Et posé des émeraudes
Sur la pointe des buissons.
Les Alpes, longtemps muettes,
Retentissent de clochettes ;
L’air se peuple d’alouettes,
Et la forêt de pinsons.

Pervenches et primevères
Tendent au moineau mutin
Leurs calices, légers verres
Pleins des larmes du matin ;
Au fond du muguet, qu’il penche,
Il boit une perle blanche,
Un saphir dans la pervenche,
L’améthyste dans le thym.

Nous sommes la sève pure
De l’herbe et de l’arbrisseau ;
C’est notre voix qui murmure
Dans le babil du ruisseau ;
Quand avril fait tout renaître,
La vie à flots nous pénètre,
Et notre âme, heureuse d’être,
Monte au ciel avec l’oiseau.

Mais quand l’hiver nous assiège,
Nous rentrons dans le néant,
Couvertes d’un toit de neige,
Au fond d’un antre béant ;
À sa voûte humide et nue
Pend une glace menue,
Comme une barbe chenue
Au menton d’un vieux géant.

Sortons de l’asile sombre
Qui cachait notre sommeil ;
Quittons le silence et l’ombre
Pour le bruit et le soleil.
Venez, reines vagabondes
Des prés, des bois et des ondes ;
Par des danses et des rondes
Célébrons notre réveil.

 

 

Scène III

 

LES FÉES entrent de toutes parts

 

Danses.

LA REINE, au lutin.

Mon cher lutin, j’ai besoin de ton zèle.

LE LUTIN.

Commande, reine, à ton page fidèle.

 

Veux-tu qu’allumant, ce soir,
Mes folles lanternes,
J’égare et je fasse choir
Dans l’eau des citernes,
Le gros moine enluminé
Qui rentre, ayant bien dîné,
Ou le buveur aviné
Qui sort des tavernes ?

Quand veillent les villageois
Auxquels je me mêle,
Éteindrai-je, en tapinois,
L’unique chandelle ?
Les baisers retentiront ;
Les jeunes filles crieront ;
Et, v’lan ! les soufflets pleuvront,
Drus comme la grêle.

Irai-je écrémer le lait
Que trait la laitière,
Ou tremper un vieux balai
Dans une chaudière ?
Faut-il embrouiller le lin,
Renverser le verre plein,
Casser l’aile du moulin,
Pincer la meunière ?

Faut-il, – parfois je suis bon, –
Rincer une coupe,
Ou ranimer le charbon
Pour chauffer la soupe ?
Si le rouet endormi
Ne tourne plus qu’à demi,
Veux-tu qu’invisible ami,
Je file l’étoupe ?

LA REINE.

Non, non, Robin ; garde ces joyeux tours ;

Je t’ai mandé pour servir mes amours.

 

Mon bien-aimé n’est pas de notre race ;

Il n’est pas né sur le rosier fleuri,

Comme le sylphe ; il ne fend pas l’espace,

Comme un Génie ou comme une Péri.

 

C’est un jeune homme, un enfant de la terre ;

Quand je le vis, tout mon cœur fut troublé ;

Il s’en alla, me laissant solitaire.

Et tout mon cœur aussi s’en est allé.

 

Je me plaisais à danser sous la lune,

Et j’écoutais vos rondeaux sans ennui ;

Depuis ce jour, la gaîté m’importune ;

Rien ne me plaît, que de songer à lui.

 

Je tresse en vain la primevère blonde,

Les verts roseaux, les myosotis bleus ;

À quoi bon ! dis-je, en me mirant dans l’onde ;

Il ne voit pas ces fleurs dans mes cheveux.

 

Les vers luisants qui paillettent mon voile,

Les colibris, qu’attellent à mes chars

Des fils plus fins que des rayons d’étoile,

Ma flotte ancrée entre les nénufars,

 

Mon lit royal, mon divin diadème,

Mon clair palais dans le bleu firmament,

Mon peuple ailé, ma puissance, et moi-même,

Je veux tout mettre aux pieds de mon amant.

 

Mais pour régner, moi seule, sur son âme,

Des nœuds humains je dois la dégager ;

J’en dois bannir toute grossière flamme,

Et tout désir à l’amour étranger.

 

Vers lui j’envoie un rêve où je me montre,

Chaque matin, sous les traits de l’Amour.

Marche, lui dis-je, et vas à ma rencontre ;

Tu me verras, vers le dixième jour.

 

Il vient, poussé par une main secrète.

– Ride ton front ; prends soin de te vieillir,

Et, sous l’habit d’un bon anachorète,

Prépare-toi, Robin, à l’accueillir.

PREMIÈRE FÉE, au lutin.

Va, lutin, change-toi vite
En ermite ;
Juste retour du destin !
Car souvent la pénitente,
Qui le tente,
Change l’ermite en lutin.

LE LUTIN.

Bon ! le troc me paraît drôle,
Et ce rôle
Me promet quelque douceur :
Je brouillerai les familles,
Et les filles
Me prendront pour confesseur.

Aux frais d’autrui je vais vivre,
Dans un livre
Faire semblant de prier,
Caresser dans la chaumière
La fermière,
Et boire avec le fermier.

PREMIÈRE FÉE.

Quelqu’un s’avance, en côtoyant la haie.

LA REINE.

C’est lui, c’est lui ; j’entends en moi ses pas.

Aux fées.

Partez, mes sœurs. –

Au lutin.

Viens dans cette futaie ;

Nous conviendrons du plan que tu suivras.

Tous disparaissent.

 

 

Scène IV

 

OLIVIER

 

Aux sons du luth qu’un vent m’apportait par bouffées,

J’ai cru voir sous ces bois danser de blanches fées.

Sans doute, j’aurai pris pour des concerts divins

Le bruit entrecoupé de l’eau dans les ravins,

Et les jeux du soleil, tamisé par les branches,

Ont flotté sous mes yeux comme des formes blanches.

En se baissant.

Mais, non, j’avais bien vu. Voici les cercles verts

Tracés dans le gazon par les filles des airs ;

Un esprit a dansé sur cette pâquerette

Dont il a chiffonné la fraîche collerette ;

Ce bouton d’or s’incline un peu ; ce sont des pieds

Ou de fée ou d’oiseau qui s’y sont appuyés.

– Entrons dans la forêt. Les nymphes qu’elle abrite

M’enseigneront peut-être où l’Amour a son gîte.

 

 

Scène V

 

LE LUTIN, OLIVIER

 

LE LUTIN, en ermite.

Dieu te garde, bon étranger !

OLIVIER.

Bon ermite, que Dieu te garde !

LE LUTIN.

Qui te fait ainsi voyager
Aux lieux où nul ne se hasarde ?
Que cherches-tu par ces forêts
Que hantent les dames malignes ?

OLIVIER.

Par les rochers, par les marais,
Par les buissons et par les vignes,

 

Je cherche l’Amour.

LE LUTIN.

Tu n’es pas
Le seul qui soit à sa recherche,
Mais plusieurs ont perdu leurs pas ;
Peu savent où cet oiseau perche.

OLIVIER.

C’est déjà le dixième jour
Que je le poursuis, bon ermite.
Sais-tu comment est fait l’Amour,
Et dans quel pays il habite ?

LE LUTIN.

Je sais bien qu’il n’habite plus
Dans le pays du mariage ;
Les notaires l’en ont exclus[1] ;
La dot y règne sans partage.
Il n’est pas dans le lit des rois,
Non plus qu’en la vénale alcôve
Où Laïs tord entre ses doigts
Ses longs cheveux, près d’un front chauve.

OLIVIER.

Tu me dis où l’Amour n’est point ;
Dis plutôt où l’Amour se montre.

LE LUTIN.

Quand on le cherche, il est bien loin ;
Quand on le fuit, on le rencontre.

Il va du grenier au salon,
De l’opulence à l’infortune ;
On le trouve dans le vallon,
Surtout quand il fait clair de lune.

Sous les fleurons qui sont au cou
De la marguerite, il se cache,
Et c’est lui qui répond : beaucoup !
Lorsque la vierge les détache.

C’est lui, quand par les nuits de mai
Le chant du rossignol éclate,
Qui d’un soupir mal comprimé
Gonfle le sein qui se dilate ;

Tapi dans l’aubépine en fleur,
Il parle aux filles à voix basse,
Et guette, furtif oiseleur,
Le couple nocturne qui passe.

Or çà, que me donneras-tu,
Si chez l’Amour je te convie ?

OLIVIER.

Demande.

LE LUTIN.

Par l’âge abattu,
J’exige quinze ans de ta vie.

 

Ces quinze ans ne sont rien pour toi ;
C’est tout, quand on n’a plus qu’une heure.

OLIVIER.

Je te les cède.

LE LUTIN.

Eh bien ! suis-moi.

Il lui montre le palais.

C’est là-bas que l’Amour demeure.

Olivier et le lutin vont vers le palais, à droite. Le lutin frappe a la porte.

UNE VOIX.

Qui frappe ?

LE LUTIN.

N’est-ce pas ici
Que loge l’Amour ?

 

 

Scène VI

 

LE LUTIN, OLIVIER, LA REINE DES FÉES sortant, habillée en Bacchante, et TOUTES LES FÉES, habillée, comme, elle, les unes tenant des coupes, les autres des lyres, les antres des cornets à dés qu’elles agitent

 

LA REINE.

Le voici.

À Olivier.

L’astre qui t’amène
Dans notre domaine
Est un astre heureux :
C’est ici l’asile
Du plaisir facile,
Du rire et des jeux.

Mille enchanteresses,
Dénouant leurs tresses,
Les livrent au vent ;
Tout ce que les songes
Ont de doux mensonges
Chez nous est vivant.

La fleur nous couronne ;
L’ivresse bouillonne
Dans nos urnes d’or ;
Les yeux s’émerveillent,
Les voluptés veillent,
Le chagrin s’endort.

L’éternel délire
Règne en cet empire
Qu’habitent les sens ;
L’âme est effacée,
L’idée est chassée,
Les cœurs sont absents.

UNE FÉE, chantant. À Olivier.

Entre dans les jardins d’Armide,
Et de Circé ;

Montrant la reine.

Baigne tes yeux dans l’œil humide
Sur toi fixé.
Le plaisir, prompt à disparaître,
Est sous ta main ;
Si tu fuis, c’est lui qui peut-être
Fuira demain.

À quelques-unes des fées.

Venez, joyeux groupes,
Apportez les coupes
Et le flot vermeil ;
Versez à nos hôtes
Le vin de ces côtes
Qu’aime le soleil.

Les fées versent à boire à Olivier et an lutin. À d’autres.

Offrez-leur les fraises
Qu’au pied des mélèzes
Cueillent les bergers ;
Offrez les oranges,
Et les fruits étranges
Des lointains vergers.

Les fées leur présentent des fruits de toute sorte. À d’autres.

Que les sequins roulent !
Que les piastres coulent
Des coffrets vidés !
Que jusqu’à l’aurore
Le cornet sonore
Agite les dés !

Les fées leur présentent des cornets à jouer. À d’autres.

Enchantez l’ouïe
Par votre harmonie,
Luths mélodieux !

À d’autres.

Vous, nymphes lascives,
Par vos danses vives
Enchantez les yeux !

Danses voluptueuses.

OLIVIER, jetant par terre les coupes et les dés ; à la reine.

Ton vin est un poison ; ta danse est une orgie ;
Ta musique, une ivresse où s’endort l’énergie ;
On vieillit, sans vivre, à ta cour.
Si la volupté rit sur tes lèvres rosées,
Ses baisers sont amers, son philtre a des nausées.
– Arrière ! tu n’es pas l’Amour.

Tu n’as pas les traits purs que j’ai vus dans un songe ;
Sur les tiens sont écrits l’audace et le mensonge.
– Qu’es-tu ?

LA REINE.

L’amour des voluptés.

OLIVIER.

Ah ! tu m’as trompé, moine ! Ah ! conducteur perfide !
C’est vers un autre Amour que mon rêve me guide.
– Spectres ! disparaissez ! partez !

Toutes disparaissent, Olivier reste seul avec le lutin, déguisé en vieille femme.

 

 

Scène VII

 

OLIVIER, LE LUTIN, en vieille femme

 

OLIVIER, s’approchant de la vieille, courbée vers la terre.

Que Dieu te garde, paysanne !

LE LUTIN.

Que Dieu te garde, chevalier !

OLIVIER.

Pourquoi te baisses-tu ?

LE LUTIN.

Je glane
Quelque bois mort dans le hallier.

OLIVIER.

Connais-tu le sentier qui mène
Vers l’Amour ?

LE LUTIN.

Je le connaissais,
Quand j’étais jeune, et sous le chêne,
Quand, leste et vive, je dansais.

L’Amour se mêlait à nos rondes,
Attiré par mon œil fripon,
Mes petits pieds, mes jambes rondes
Que laissait voir mon court jupon.

Il ornait de fleurs le corsage
Que gonflait mon sein demi-nu.
– Le temps a flétri mon visage,
Et l’Amour n’est plus revenu.

Je m’en souviens, quoiqu’il m’oublie,
Et puis te montrer son séjour.
– Mais je veux quinze ans de ta vie.

OLIVIER.

Je les donne.

Le lutin, prenant Olivier par la main, le conduit au château à gauche, et frappe à la porte. La fée, vêtue d’une tunique de drap d’or, vient ouvrir.

LE LUTIN, montrant la fée à Olivier.

Voici l’Amour.

 

 

Scène VIII

 

OLIVIER, LA REINE DES FÉES

 

LA REINE, à Olivier, en lui faisant signe d’entrer dans le château.

Viens, mon hôte !

OLIVIER, regardant, par la porte ouverte, l’intérieur du château.

Quelle est la salle où tu m’accueilles ?

LA REINE.

C’est la mienne.

OLIVIER.

On n’y voit ni myrthes ni rosiers,

Mais des piles d’écus, des sacs, des portefeuilles !

Les Cupidons sont des caissiers !

 

Que d’or ! de l’or partout ! de l’or ! de l’or encore !

Les astres moins nombreux rayonnent dans la nuit ;

Moins jaune est l’horizon, quand le couchant le dore ;

Les cascades font moins de bruit.

LA REINE.

Prends tout ! plonge tes bras dans ce flot métallique ;

De sa pluie opulente arrose les passants ;

Ceux sur qui tombera cette averse magique

Te rendront ton or en encens.

 

Prends ! cela provient-il d’une source honorable ?

Que t’importe ! et qu’importe à tes hôtes futurs !

C’est un vol que le pain pris par un misérable ;

Mais les milliards sont toujours purs.

 

Tes parcs enfermeront dans leurs blancs polygones

Des coteaux et des lacs, ôtés aux promeneurs ;

Dans tes bois, sillonnés d’ardentes amazones,

Sonnera le cor des veneurs.

 

Le jour, tu parcourras en char les avenues

Qui vont du grand chemin au seuil de tes châteaux ;

Le soir, dans tes salons remplis d’épaules nues

Étincelleront les cristaux.

 

Veux-tu des amis ? – Viens ! leur cœur est dans ces coffres.

– Veux-tu des femmes ? – Viens ! leurs baisers sont ici.

Si quelqu’une dit : non ; double et triple tes offres.

La plus fière dira : merci.

 

Rêves-tu qu’il est doux de mener vers le prêtre

La vierge aux yeux baissés, lis du secret vallon ?

Prends cet or ; fusses-tu vieux et laid, tu vas être

Plus jeune et plus beau qu’Apollon.

 

Tu verras à tes pieds la noblesse arrogante ;

Aux filles des Couci tu peux te marier ;

Le blason, que salit la roture indigente,

S’accole à l’argent roturier.

 

Tu tiens entre tes mains la puissance suprême.

Élève tes flatteurs ; abats tes ennemis.

Vices et passions, jusqu’au crime lui-même,

Tout, jusqu’aux vertus, t’est permis.

 

Perdre une fille honnête ou sauver un brave homme,

Conserver des chefs-d’œuvre ou les jeter au feu,

Féconder, ravager, tu peux tout. On te nomme

Le bien et le mal. – Sois un Dieu !

OLIVIER.

Ta parole dessèche ; on dirait, à l’entendre,

Qu’un simoun souffle sur le cœur.

Je me sens plus mauvais ; ce que j’avais de tendre

Devient égoïste et moqueur.

 

Je n’aime déjà plus mes amis ; je soupçonne

Qu’ils flattent en moi mon argent.

Le dévouaient s’éteint ; la pitié m’abandonne ;

J’appelle vaurien l’indigent.

 

J’applaudissais jadis à la France agrandie :

Je pleurais nos drapeaux vaincus.

Mais j’ai peur aujourd’hui qu’une gloire hardie

Ne me coûte quelques écus.

 

Qui donc es-tu, démon fatal ? tu ne peux être

L’Amour.

LA REINE.

Je suis l’amour de l’or.

OLIVIER.

Ah ! tu n’es pas celui que je vis apparaître.

La reine rentre dans le château.

Où donc est-il ! Vit-il encor !

Se tournant vers l’entrée du château, et s’adressant à l’amour de l’or, comme s’il était encore présent.

Génie abrutissant ! Le pays qui t’écoute

Perdra le sentiment du beau.

Si l’Amour ne vit plus, tu l’as tué sans doute,

Et cet or lui sert de tombeau.

 

 

Scène IX

 

OLIVIER, LA REINE

 

La reine des fées, qui vient de rentrer dans le château, en sort, vêtue d’un manteau de pourpre, et couronnée d’un diadème. Elle s’approche d’Olivier, et le tire de sa rêverie en lui touchant l’épaule, avec non sceptre.

LA REINE.

Tu viens de voir ma sœur, Esprit qui rampe à terre,

Bourgeoise ambition, qu’un peu d’or désaltère,

Humble orgueil, que repaît l’encens de quelques sots.

– Regarde-moi ! mon œil est superbe ; l’Europe

Que j’embrasse est mon champ ; la pourpre m’enveloppe ;

Devant moi les licteurs inclinent leurs faisceaux.

 

Tantôt j’inspire aux chefs une œuvre grande et forte :

À leur voix ressuscite une nation morte.

Tantôt je suis funeste, et trouble la raison :

Par moi, tombent les fils des familles antiques ;

Par moi, les déserteurs des camps démocratiques

Dans les camps féodaux portent leur trahison.

 

Je puis t’ouvrir l’accès des conseils ; je puis faire

Tourner ton astre autour de la royale sphère ;

Va, monte à la tribune, escalier du pouvoir.

Tu sais comme on procède : on sert les nobles causes,

Les peuples affranchis, les libertés écloses ;

On proclame le droit en face du devoir.

 

On défend la raison, l’examen, la lumière,

La mâle égalité, trempe de l’âme fière,

Qui pousse aux grands destins les peuples aguerris ;

On dit aux nations qu’elles sont souveraines,

Et ne sont pas la chose ou des rois ou des reines ;

– Puis, quand on a longtemps enflammé les esprits.

 

Quand à l’homme d’État le tribun a fait place,

Sur le feu qu’on soufflait on jette de la glace ;

On prône le respect, détruit par le niveau ;

« Une aristocratie importe à l’équilibre ;

« Rien ne sera debout, si l’examen est libre ;

« Il faut un frein pieux aux écarts du cerveau. »

 

Bref, on dit le rebours des choses qu’on a dites[2] :

« Les révolutions ! catastrophes maudites !

« L’État roule sans fin dans ce gouffre sans fond.

« L’ancre est le droit divin. » – Applaudi des marquises,

On égorge à leurs pieds les réformes conquises.

– Et cependant, saisis d’un vertige profond,

 

Les jeunes gens, sur qui ces exemples descendent,

Devant ce changement énorme se demandent

Ce que c’est que le vrai, s’il est ou s’il n’est pas,

Si la conviction n’est pas la duperie,

Et s’il faut croire au bien, quand son aspect varie

Selon qu’on le regarde ou d’en haut ou d’en bas.

OLIVIER.

Quel est ton nom ?

LA FÉE.

L’amour du pouvoir.

OLIVIER.

Je rejette

Le pouvoir sans grandeur, qu’à ce prix on achète.

LA REINE.

Il est pourtant bien doux ; on dit son fardeau lourd ;

Mais vienne un accident qui les en débarrasse,

Ceux qu’on rend au repos portent mal leur disgrâce.

– Me veux-tu ?

OLIVIER.

Non.

LA REINE.

Adieu ; d’autres suivront ma cour.

Elle rentre.

 

 

Scène X

 

OLIVIER, LE LUTIN, ayant repris sa vraie figure

 

LE LUTIN.

Me reconnais-tu ?

OLIVIER.

Non, jeune homme.

LE LUTIN.

Jeune, par tes dons imprudents.
– C’est Robin-Lutin, qu’on me nomme.
J’étais l’ermite chargé d’ans ;
J’étais la bonne femme.

OLIVIER.

Ah ! traître !

LE LUTIN.

Bah ! nous cherchions tous deux l’Amour ;
Je fus plus fin que toi, mon maître ;
Trouve des dupes à ton tour.

C’est moi qu’il agréera sans doute ;
J’ai rajeuni ; tu t’es fait vieux.
Ayant perdu trente ans en route,
Tu n’es plus très beau.

OLIVIER, avec désespoir.

Malheureux !

LE LUTIN.

Console-toi par la sagesse.
Dame ! on ne peut pas tout avoir,
Aimer, et donner sa jeunesse
Aux plaisirs, à l’or, au pouvoir.

OLIVIER.

Hélas ! si l’on pouvait revivre !

LE LUTIN.

C’est ce qu’on a dit bien souvent ;
Mais on ne peut recoudre au livre
Les feuillets qu’emporta le vent.

 

 

Scène XI


OLIVIER, LE LUTIN, LA REINE DES FÉES

 

LA REINE.

Olivier !

OLIVIER.

C’est sa voix ! c’est son port, sa figure !

De mon rêve enchanté c’est la vision pure !

Qu’elle est belle ! mon âme est noyée en ses yeux,

Comme un brouillard terrestre en la splendeur des cieux,

Sa parole est un chant plus doux à mon oreille

Que celui des oiseaux que le matin réveille.

Lui tendant les bras.

Toi, devant qui je suis en extase, ô beauté !

Viens ! car je n’ose faire un pas de ton côté,

Et pareil à l’enfant ravi, qui souffle à peine

Devant un papillon qu’effraierait son haleine,

Je crains de respirer, de peur que, loin du sol,

Vers les jardins du ciel tu ne prennes ton vol.

LA REINE, faisant un pas vers lui.

Olivier !

OLIVIER.

Parle encore ! Ah ! musique suave !

Parle ! je t’appartiens ; commande à ton esclave.

LE LUTIN, le repoussant.

Bonhomme, doucement donc !
Ta goutte craint les secousses ;
Calme-moi, vieux Céladon !
Tu crois soupirer ; tu tousses.

D’un esclave catarrheux
Que veux-lu que l’Amour fasse !
Va vers les bouquins poudreux,
Toi qui fais peur à la grâce.

Les baisers ne nichent point
Au fond des rides moroses ;
Ils gazouillent dans le coin
Des lèvres où sont les roses.

L’aube est aux roucoulements ;
Au calme est le crépuscule.
Le doux babil des amants
Chez les vieux est ridicule.

À la reine.

Qu’il se prépare au tombeau
Par la prière et le jeûne !
Prends-moi ; c’est moi qui suis beau,
Prends-moi ; c’est moi qui suis jeune.

OLIVIER.

Ô jalousie ! ô rage ! ô regrets trop amers

À la reine.

Faut-il t’avoir perdue, et voir ce que je perds !

Toi, que j’ai tant cherchée, ô mon âme, ô ma vie,

Ne m’apparais-tu donc que pour m’être ravie !

Et fallait-il en outre, à moi-même fatal,

De ma propre dépouille enrichir mon rival,

De sorte que c’est moi qui, vaincu par moi-même,

Aux bras de mon vainqueur ai livré ce que j’aime !

Je n’y saurais survivre. – Ou fais-moi recouvrer

Des jours que désormais je te veux consacrer,

Ou, meurtrier clément, frappe, et tranche le reste

D’un misérable sort que sans toi je déteste.

LA REINE.

Je t’aime. Le plaisir, et l’or, et la grandeur,

C’était moi. Le lutin fut mon ambassadeur.

LE LUTIN, faisant la révérence à Olivier.

Je m’entends en espièglerie,
Sire chevalier, n’est-ce pas ?

Il met la main d’Olivier dans celle de la reine.

Çà, ta main, et plus de débats.
C’est moi, Robin, qui vous marie.

Ce trait n’est pas de mon métier,
Et l’attendrissement me pèse.
– Gare à ceux qu’une heure mauvaise
Amènera dans mon sentier !

LA REINE, à Olivier.

Tu connais le néant des mondaines ivresses,

Et ton amour fidèle a bravé leurs caresses ;

Je t’aime. – Je te rends tes beaux ans. – Sois à moi

Elle appelle les fées et les sylphes, en leur montrant Olivier.

Venez, mes sœurs ! – Esprits, saluez votre roi !

 

 

ACTE III

 

Une mansarde à Paris. La mansarde est mal close et d’un aspect misérable. Une chaise, un grabat. Quelques charbons achèvent de se consumer dans un petit poêle. Au fond de la mansarde un méchant paravent, derrière lequel est un lit. Le jour vient par une lucarne, sous le toit.

 

 

Scène première

 

LOUISE

 

Elle coud.

Mon Dieu ! que j’ai froid ! mes doigts sont perclus ; je ne peux plus coudre. – Voici le jour qui baisse ; dans une heure, je n’y verrai plus, et je n’ai plus d’huile ! Comment achèverai-je cet habit que je dois livrer demain matin au confectionneur ! Avec quoi achèterai-je du vin de quina et du bouillon pour ma sœur, s’il ne me donne pas mes vingt sous ? – Travaillons, travaillons !

Elle s’approche de la lucarne ; puis elle souffle dans ses doigts ; puis elle essaye de les réchauffer au feu presque éteint.

Impossible de me réchauffer ! – il le faut pourtant ; il le faut.

LA SŒUR, derrière le paravent.

Louise ! Louise !

LOUISE.

Me voici, petite sœur, me voici.

LA SŒUR.

J’ai froid ; j’ai soif.

LOUISE, passant derrière le paravent, en se dépouillant de son fichu.

Laisse-moi mettre ce fichu sur tes pieds. – Bien ; comme cela.

Elle va chercher de la tisane qu’elle lui apporte.

Bois, et tâche de dormir. – Demain matin, tu auras un bon consommé.

 

 

Scène II

 

LOUISE, LE PORTIER

 

LE PORTIER.

Pardon, mademoiselle Louise ; vous m’avez dit que vous me donneriez aujourd’hui le terme que vous devez au propriétaire, et je viens voir si vous y avez songé.

LOUISE.

Hélas ! monsieur Simon, il a fallu acheter des remèdes pour ma sœur ; il ne me reste plus rien pour le loyer.

LE PORTIER.

Ah ! diantre ! – Vous êtes une brave fille, et vous travaillez tant que vous pouvez ; mais le propriétaire est en droit, voyez-vous, d’exiger les termes échus. Sa maison est louée à des ouvriers qui n’ont pas de meubles et qui vivent au jour le jour ; s’il leur faisait crédit, les arriérés s’accumuleraient, et il ne pourrait plus se faire payer. – Tâchez de ne pas trop le faire attendre, ou j’ai peur qu’il ne vous renvoie.

LOUISE.

Alors, nous mourrons dans la rue.

LE PORTIER.

Voyons, voyons, mademoiselle Louise ; ne dites pas de ces choses-là. – Si ma loge était plus grande, je vous recevrais chez nous ; mais c’est si étroit ! c’est tout au plus s’il y a de la place pour ma femme et pour moi, et pour les trois enfants.

LOUISE.

Merci, mon bon monsieur Simon ; je vous suis bien reconnaissante de l’intérêt que vous me témoignez. Vous êtes presque aussi pauvre que moi ; vous ne pouvez rien pour moi. Ce n’est pas votre faute si je suis abandonnée de Dieu.

LE PORTIER, ému.

Qu’est-ce que c’est que ça ! Est-ce qu’il faut se désespérer ! une jeunesse comme vous ! une si bonne ouvrière ! Vous aurez bientôt mis de côté 22 fr. 50, et je ferai prendre patience au propriétaire, qui est un bon homme. – Allons ! du courage !

En s’en allant.

Vous n’avez besoin de rien ?

LOUISE, après avoir hésite.

Si. Voulez-vous me prêter une chandelle ? Je pourrai passer la nuit à coudre, et je finirai ma besogne.

LE PORTIER.

Je vais vous l’apporter.

LOUISE, se remettant à l’œuvre, avec joie.

Il me semble que j’ai moins froid.

On frappe à la porte.

Entrez !

Le portier ouvre la porte, par où entre une revendeuse. Il sort.

 

 

Scène III

 

LOUISE, UNE REVENDEUSE

 

LA REVENDEUSE.

Bonjour, chère petite.

LOUISE.

Bonjour, madame.

LA REVENDEUSE.

Toujours travaillant !

LOUISE.

Il le faut bien.

LA REVENDEUSE.

C’est cela du courage ! Quel dommage qu’il soit si mal récompensé ! – Heureusement je suis là dans les moments difficiles. –

S’asseyant auprès de Louise.

N’avez-vous plus rien à me vendre ?

LOUISE.

Je n’ai plus rien.

LA REVENDEUSE.

Plus de reconnaissance du mont-de-piété ?

LOUISE.

La seule que j’eusse, je vous l’ai cédée.

LA REVENDEUSE.

Point de vieille robe, de vieux châle, de vieux manteau ?

LOUISE.

Il ne me reste que ce que vous me voyez sur le corps.

LA REVENDEUSE.

Ce n’est guère. Quoi ! pas même un fichu pour vous couvrir le sein ! – Vous voulez donc vous enrhumer ?

LOUISE.

C’est comme cela.

LA REVENDEUSE.

Vous attraperez une fluxion de poitrine.

LOUISE.

Que voulez-vous que j’y fasse ?

LA REVENDEUSE.

Comme elle est jolie, même sous ces guenilles ! Cela me fend le cœur, de la voir si mal vêtue. – Savez-vous, ma mignonne, qu’il y a de belles filles qui portent de la soie et du velours, et qui sont moins belles que vous !

LOUISE.

Ce n’est pas la soie et le velours que j’envie. Je voudrais avoir de quoi nourrir ma sœur et moi, et de quoi nous chauffer.

LA REVENDEUSE, en lui tâtant les mains.

Le fait est que ses pauvres petites mains sont glacées ! – des mains fines, quoique enflées et rouges ! – Quelques jours de repos, et ces doigts, bien gantés, auraient l’air d’être à une comtesse.

LOUISE.

Les mains des couturières ne sont pas faites pour être gantées, mais pour tenir l’aiguille.

LA REVENDEUSE.

Je viens d’acheter un collier d’occasion ; permettez-moi de l’essayer sur votre cou.

Elle lui passe le collier autour au cou.

Jour de Dieu ! que ce collier lui sied bien ! Elle est gentille à croquer.

LOUISE, après avoir regardé avec un certain plaisir l’effet du collier, le retire et le rend à la revendeuse.

Reprenez cela, et portez-le à quelque belle dame.

LA REVENDEUSE.

Et pourquoi n’auriez-vous pas des colliers aussi bien que les belles dames ? En quoi valent-elles plus que vous ? N’êtes-vous pas plus jeune et plus jolie que la plupart d’entre elles ? Elles sont nées de parents riches, et vous, vous êtes née de parents pauvres. Est-ce votre faute ? Si elles ont leur naissance, n’avez-vous pas votre beauté ? – Leur vertu ! Eh, mon Dieu ! comme elles en feraient bon marché, si elles tâtaient de la misère ! – Ah ! pour peu que vous eussiez confiance en moi, vous ne gèleriez plus dans un taudis ; vous ne mangeriez plus du pain sec, – quand vous en mangez, – vous ne porteriez plus ces vilains haillons qui vous défigurent ; mais vous auriez des robes élégantes, des cachemires, des dentelles, une loge à l’Opéra ; vous vous dorloteriez dans de somptueux appartements, – et votre sœur, qui dépérit, reviendrait à la santé.

LOUISE.

Taisez-vous. Vos paroles troublent mon cerveau. Vous éveillez en moi des idées mauvaises. Laissez-moi travailler.

LA REVENDEUSE.

Quand vous aurez travaillé pendant dix ans, où cela vous mènera-t-il ? Que pouvez-vous économiser sur une vingtaine de sous que vous gagnez chaque jour ? Vous serez vieillie, épuisée, et vous regretterez alors, mais trop tard, votre jeunesse inutile et votre éclat perdu.

LOUISE.

Laissez-moi. Je me fie à la Providence. Je veux être honnête ; je veux me marier à un ouvrier.

LA REVENDEUSE.

Qui se grisera, qui vous battra, ou qui sera écrasé par quelque machine, et vous laissera mère de trois ou quatre petits enfants, et n’ayant point de pain à leur donner. Écoutez-moi, ma belle : il y avait, l’an passé, près d’ici, dans la maison qui fait l’angle au bout de la rue, une ouvrière, jolie comme vous, et laborieuse comme vous. Elle habitait, tout en haut de l’escalier, une mansarde sous le toit, à peu près comme la vôtre ; le vent soufflait à travers les planches mal jointes, – comme chez vous, et il neigeait par le toit entr’ouvert, – comme il neige ici. Cependant, elle luttait courageusement contre la mauvaise fortune ; elle disait ce que vous dites : qu’elle voulait gagner honnêtement sa vie, que Dieu venait en aide aux pauvres gens ; – enfin elle avait repoussé mes conseils, si bien qu’un jour, passant devant son logis, et voulant savoir ce qu’elle était devenue, je montai jusqu’à sa chambre. Une forte odeur de charbon s’exhalait par les trous des planches. J’enfonçai la porte à moitié pourrie, et je relevai la malheureuse créature, qui s’asphyxiait. Je l’ai emmenée chez moi ; et aujourd’hui, si vous alliez au bois, vous la verriez enfoncée dans les coussins d’un équipage, d’où elle échange amicalement des signes de tête avec les hommes du plus grand monde, qu’elle éblouit par sa beauté, et qu’elle charme par son esprit. C’est la lionne du jour ; c’est l’âme de toutes les soirées joyeuses, et la reine de tous les festins. – Je vous réponds qu’elle n’est plus tentée de s’asphyxier.

LOUISE.

Qui sait comment elle finira ? Dieu veuille que ce ne soit pas comme ces malheureuses que j’ai aperçues quelquefois, la nuit, dans les rues ! J’éprouvais, à leur aspect, un dégoût mêlé de pitié ; il y entrait aussi je ne sais quelle terreur personnelle, comme si j’avais été menacée du même sort. – Mille fois plutôt le charbon que cette ignominie !

 

 

Scène IV

 

LOUISE, LA REVENDEUSE, LE PORTIER

 

LE PORTIER.

Mademoiselle Louise, voilà votre chandelle.

LOUISE.

Merci, cher monsieur Simon. Je vous en rendrai une demain.

LE PORTIER.

Bon, bon ! Ne parlons pas de ça.

Il sort.

LA REVENDEUSE.

Eh bien ! mignonne ?...

LOUISE.

Allez-vous-en ! je ne veux plus vous entendre. C’est odieux de me parler de ma sœur malade et de me montrer sa guérison dans mon déshonneur ; c’est une indignité d’épier mes découragements pour les tourner vers la honte ; c’est aussi infâme de mal conseiller les pauvres que de pervertir les enfants. Ne rougissez-vous pas devant cet honnête homme ? Il me fournil ce qu’il faut pour que je travaille bravement, et vous, vous remuez, pour me perdre, l’envie, la cupidité,-et tous les méchants instincts. – Sortez ! et ne revenez plus !

La revendeuse sort ; en sortant elle secoue la porte.

Que faites-vous donc ?

LA REVENDEUSE.

J’essaye si la porte cédera facilement, dans le cas où il faudrait l’enfoncer.

Elle sort.

 

 

Scène V

 

LOUISE, seule

 

Cette femme ! c’est le démon. – Mon Dieu ! protégez-moi ! J’ai eu beau repousser ses discours, il s’en est glissé quelque chose dans mon âme, et j’entends en moi-même une voix qui répète ce qu’elle a dit. – Oh ! si l’été venait, je serais sauvée. On a besoin de peu, en été ; un rayon de soleil, qui entre par la lucarne, apporte le bien-être et ranime le courage. On a chaud, en été ; on coud au grand jour, air bord du toit ; on voit verdoyer les petites herbes des murailles, et l’on entend chanter les moineaux ; on aperçoit même la cime de quelques arbres par-dessus les jardins éloignés ; cela réjouit. Quand le soleil se couche, on regarde les beaux nuages roses et dorés qui traversent le ciel, et on les suit de l’œil en se laissant aller à des rêves qui font oublier la réalité. La nuit amène les étoiles dont les lueurs sont si douces ; il y en a une surtout, que je connais, que j’aime : une étoile bleue, qui a l’air de me contempler tendrement ; chaque soir, j’attends sa visite ; je la devine, avant qu’elle paraisse, à une clarté tremblotante au coin de ma fenêtre ; puis elle montre son œil d’azur, et semble me dire : c’est moi ; ouvre à ton amie. – Oh ! l’été, c’est la saison que le bon Dieu a faite pour les fleurs, les oiseaux et les pauvres gens. Mais que c’est dur, l’hiver ! que c’est morne ! que tout paraît sombre ! comme le froid rend les privations plus douloureuses ! on se sent isolée ; on voudrait mourir. Et pourtant ce doit être si bon de vivre, – quand on est riche !... Ah ! cette femme !... – C’est vrai ; je suis jeune ; je suis belle ; est-il juste que je ne connaisse que les douleurs ? pourquoi n’aurais-je pas ma part de ces plaisirs qu’on dit si enivrants ? – Hélas ! j’aurais grand besoin de quelqu’un qui me fortifiât, qui me défendît contre le désespoir et les tentations.

 

 

Scène VI

 

LOUISE, LA COMTESSE, GONTARD

 

Gontard ouvre la porte en conduisant la comtesse par la main.

LA COMTESSE.

Bon Dieu ! où me menez-vous ?

GONTARD.

Laissez-vous conduire. Vous savez qu’aujourd’hui vous m’appartenez.

LA COMTESSE.

Voyons si vous serez mieux avisé que le directeur de théâtre, le sportman et les autres.

GONTARD.

J’y tâcherai.

LA COMTESSE.

Cela débute mal. Je suis brisée ; ces cinq étages m’ont rompue.

Elle s’assied. Apercevant Louise.

Qu’est-ce que c’est que cette jeune fille ?

GONTARD.

Madame, c’est une jeune couturière que je prends la liberté de vous recommander. –

À Louise.

Mademoiselle, voici une dame qui veut bien s’intéresser à vous, et qui vous procurera une bonne clientèle.

LOUISE, stupéfaite.

Est-ce que j’ai la fièvre ? est-ce que je rêve tout éveillée ?

LA COMTESSE, grelottant.

Ah ! quel froid ! c’est pis que dans la rue. –

Allant vers les charbons éteints.

Comment, mademoiselle, vous n’avez pas de feu par un temps pareil !

LOUISE.

Je le regrette bien aujourd’hui, madame, puisque je n’ai pas le moyen de vous réchauffer.

LA COMTESSE, examinant la chambre.

Est-ce que c’est là que vous logez ?

LOUISE.

Oui, madame.

LA COMTESSE.

Quoi ! là ! dans ce galetas, tout à jour !

LOUISE.

Je le trouverais assez bon, si je pouvais le payer.

LA COMTESSE.

Eh quoi ! cela se paye ? – Et combien le payez-vous ?

LOUISE.

Cinq sous par jour, 22 fr. 50 par trimestre.

LA COMTESSE.

Cinq sous ! on se loge à cinq sous ! – Enfin vingt-deux francs ne sont pas une grosse somme, et vous ne devez pas être embarrassée pour la payer.

LOUISE.

Oh ! madame, quand on ne gagne que vingt sous !...

LA COMTESSE.

Vous ne gagnez que vingt sous ! est-ce possible ?

LOUISE.

Oui, madame. Je couds des habillements pour un magasin à prix fixe, et le tailleur ne peut pas me donner plus ; encore suis-je une des mieux payées.

LA COMTESSE.

Comment ! il y a des ouvrières qui gagnent moins que vous ?

LOUISE.

Il y en a beaucoup. Pour gagner vingt sous, il faut être bonne couturière, et travailler dix-sept heures au moins par jour. La plupart ne reçoivent que de douze à dix-huit sous.

LA COMTESSE.

Voilà qui confond ! – Et pourquoi ne cherchez-vous pas un ouvrage mieux rétribué ?

LOUISE.

Je n’en trouverais pas, étant obligée de travailler en chambre, à cause de ma sœur.

LA COMTESSE.

Vingt sous par jour ! – que pouvez-vous acheter avec cela ? avec quoi vous habillez-vous ? avec quoi vous nourrissez-vous ? – faites-moi votre compte ; je m’y intéresse extrêmement.

Elle s’assied. Gontard fait signe à Louise de répondre aux questions de la comtesse.

LOUISE.

Puisque vous le voulez, madame, voici à peu près mon compte pendant l’hiver : trois sous d’huile, parce qu’il faut que je veille très tard ; trois sous de charbon, dans les grands froids ; deux sous pour le fil et les aiguilles ; cinq sous pour le loyer. Une robe d’indienne me coûte quatre francs et me dure à peu près toute l’année...

LA COMTESSE, à Gontard.

On passe une année avec une robe de quatre francs ! – Ce que coûte une paire de gants.

À Louise.

Continuez.

LOUISE, continuant sur un signe de Gontard.

Je lave moi-même mon linge ; cependant, il faut bien compter pour les habits, le linge et la chaussure, environ vingt francs par an... ce qui revient à un sou par jour, – reste six sous pour la nourriture et les dépenses imprévues.

LA COMTESSE.

Six sous ! – Que mangez-vous donc ?

LOUISE.

De la soupe, et du pain.

LA COMTESSE.

Et que buvez-vous ?

LOUISE.

De l’eau.

LA COMTESSE.

Ah ! mon Dieu !

LOUISE.

À moins que l’ouvrage ne vienne à manquer.

LA COMTESSE.

Et quand il manque ?

LOUISE.

Il faut jeûner. Un seul jour de chômage dérange tous mes calculs, et m’ôte le nécessaire pendant plus d’un mois.

LA COMTESSE.

Miséricorde ! qu’est-ce que j’entends !

Se tournant vers Gontard.

Est-ce que c’est vrai, ce qu’elle me dit ?

GONTARD.

Oui, ma cousine. Vous devez voir, à la façon dont elle est logée et dont elle est velue, qu’elle vous dit l’exacte vérité.

LA COMTESSE, à Louise.

Pourquoi ne vous adressez-vous pas aux bureaux de bienfaisance ?

LOUISE.

L’argent des bureaux appartient à ceux qui ne peuvent pas travailler. Moi, je peux travailler, et je volerais leur pain aux infirmes et aux vieilles gens.

GONTARD, à la comtesse.

C’est fier et noble, n’est-ce pas ?

LA COMTESSE, à Gontard.

Si vous saviez comme je suis émue !

LA SŒUR, derrière le paravent.

Louise !

LA COMTESSE, tressaillant, et se levant.

Qu’est-ce donc ?

LOUISE.

C’est ma petite sœur, qui est malade.

LA COMTESSE.

Malade ! ici ! dans ce grenier ! – Quel âge a-t-elle ?

LOUISE.

Douze ans.

LA COMTESSE.

Pauvre enfant ! – et c’est vous qui pourvoyez à ses besoins, – sur vos vingt sous ?

LOUISE.

Oui, madame. Nous n’avons plus nos parents ; il faut bien que je lui serve, de mère. La pauvre petite commençait déjà à travailler, et cela allait encore ; mais elle n’est pas robuste et endurcie aux privations, comme je le suis ; la fièvre l’a prise. Depuis trois mois qu’elle est au lit, je suis seule pour suffire à nous deux, et je ne sais souvent comment faire.

LA SŒUR.

Louise !

LOUISE.

J’y vais.

À la comtesse.

Pardon, madame.

Elle va vers sa sœur.

LA COMTESSE, à Gontard.

Grand Dieu ! qui aurait jamais imaginé cette épouvantable détresse !

GONTARD.

J’en sais de plus misérables encore.

LA COMTESSE, se laissant tomber sur le lit.

C’est navrant ; cela fait mal.

À Louise, qui revient.

Voilà votre lit ! Ce grabat sans drap, cette méchante couverture !

LOUISE.

Je me couche tout habillée.

LA COMTESSE.

Ah ! malheureuse enfant ! Elle appelle cela être habillée ! mais elle est presque nue ! en plein hiver ! c’est à n’y pas croire.

Prenant Louise par la main.

Vite ! venez ! que je vous emmène dans ma voiture !

LOUISE.

Je ne puis pas abandonner ma sœur.

LA COMTESSE.

C’est vrai ; je suis troublée au point de ne savoir ce que je dis.

Elle vide sa bourse entre les mains de Louise.

Tenez, mon enfant ; faites venir le médecin ; achetez tout ce qu’il faut pour votre sœur et pour vous ; achetez du bois, achetez des draps. Ne regardez pas à la dépense ; si vous n’avez pas assez de ce qui est dans ma bourse, je reviendrai demain, et je vous en donnerai deux fois, trois autant. – Allez, allez, et ne ménagez rien.

GONTARD, prenant les mains de la comtesse.

Chère cousine !

LOUISE, regardant les pièces d’or (à peu près 300 francs).

Oh ! madame ! mais c’est toute une fortune !

LA COMTESSE, à Gontard.

Ces quelques pièces d’or, une fortune !

GONTARD.

Oui, c’est une fortune pour elle ; c’est une terre pour un cultivateur ; c’est l’opulence pour des milliers d’ouvriers.

LOUISE, ardemment.

Vous me permettrez de travailler pour vous, n’est-ce pas, madame ? c’est le seul moyen de m’acquitter un peu envers vous de cette énorme avance.

LA COMTESSE.

Oui, oui, je vous emploierai ; c’est un prêt, c’est un don, c’est tout ce que vous voudrez. – Allez vite acheter les choses les plus nécessaires.

Voyant que Louise regarde le paravent.

Ne craignez rien pour votre sœur. Je resterai ici jusqu’à votre retour ; si elle appelle, j’irai la soigner.

LOUISE.

Oh ! vous êtes un ange du bon Dieu.

Elle sort.

 

 

Scène VII

 

LA COMTESSE, GONTARD

 

GONTARD, à la comtesse, en la contemplant avec attendrissement.

Non ; vous ne pouvez pas vous imaginer combien vous me paraissez belle.

LA COMTESSE, absorbée dans ses réflexions.

Je n’avais jamais vu de près la vraie misère ; je ne me représentais que celle dont on parle dans les romans et les pièces de théâtre.

GONTARD.

Celle-là, c’est la pauvreté dorée ; les auteurs ont soin de ménager vos nerfs, et ne vous offrent que des indigences gracieuses, des infortunes si coquettes, qu’elles donnent envie d’être pauvre. J’ai fait un peu comme eux ; je vous ai menée d’abord chez une jolie fille. Que serait-ce si je vous avais conduite dans des bouges infects, chez les moribonds, chez les mères et chez les vieillards ; si je vous avais montré des enfants poitrinaires couchés sur la planche humide, et des octogénaires grelottant dans des sacs !

LA COMTESSE.

C’est horrible. – Et pourtant, mon ami, je vous remercie de m’avoir fait connaître ces émotions. Moi, qui me croyais charitable, parce que je faisais des quêtes, dont je versais le produit en des mains étrangères, sans m’occuper de sa destination ; parce que je jouais des proverbes au bénéfice des pauvres, et que mon nom figurait parmi les noms aristocratiques des dames patronnesses ! Hélas ! la vanité et l’amour du plaisir avaient plus de part à ces bonnes œuvres que l’amour de la bienfaisance. – Oui, mon ami, il faut monter soi-même les étages qui mènent aux mansardes ; il faut voir de ses yeux et toucher de ses mains les détresses qu’on veut soulager. Un moment a suffi pour me transformer ; j’aperçois le côté sérieux de la vie, dont je ne voyais que les frivolités ; je sais maintenant que la richesse est une dette sacrée envers ceux qui manquent de tout ; je comprends mes devoirs, et je me sens digne de les remplir.

GONTARD.

Je savais bien, moi, que vous étiez une noble femme !

LA COMTESSE.

Ne parlez pas ainsi. J’ai honte de moi-même ; j’ai dû vous paraître égoïste et ridicule ; vous deviez prendre en pitié mes caprices, mes dégoûts, mes plaintes puériles à propos d’ennuis, que j’appelais des malheurs, avant d’avoir vu le malheur véritable. – Et cet argent que je versais à pleine main chez la modiste ou le bijoutier !

Montrant son bracelet.

Quoi ! je porte à mon bras le domaine d’un paysan ! le prix d’une dentelle aurait sauvé une famille ! Ah ! vous verrez, mon ami, vous verrez comme je serai économe à l’avenir.

GONTARD.

Je vous dis que vous êtes pleine de cœur. Ne vous accusez pas ; n’exagérez pas votre égoïsme. Ce n’était pas votre faute ; vous ignoriez, quand vous perdiez vos heures, que plus d’une femme du monde employait les siennes à visiter les malheureux ; on entre, le cœur serré, on sort, les yeux humides ; voilà ce qui plaît aux femmes, qui sont faites pour la bonté et la compassion. Il n’a manqué à quelques-unes qu’une nourriture saine et robuste de l’esprit. Mais quoi ! on a poétisé leurs vapeurs, leurs tristesses sans cause, leurs vagues mélancolies ; leurs pensées les plus sérieuses sont pour la mode nouvelle et pour la robe qu’elles porteront au bal ou à l’Opéra ; elles ne savent rien de ce qui se passe hors du cercle étroit des salons ; elles n’entendent que le babil de la bonne compagnie, des médisances, des persiflages, du précieux, du maniéré, rien qui puisse réveiller l’âme et réchauffer les sentiments généreux. Que si une rude voix, éclatant tout à coup dans ce caquetage, s’écriait brutalement : Madame, à l’heure qu’il est des femmes meurent de faim ! on se boucherait les oreilles, et l’on crierait au socialisme.

 

 

Scène VIII

 

LA COMTESSE, GONTARD, LE COMTE DE FLÉVIEUX

 

M. DE FLÉVIEUX.

Enfin, madame, je vous trouve, – et dans quel taudis, juste ciel !

LA COMTESSE.

Quoi ! c’est vous, cher comte ! – Comment avez-vous pu me découvrir ici ?

M. DE FLÉVIEUX.

Je viens de votre hôtel ; j’y entrais comme votre voiture en sortait ; je me suis lancé à sa poursuite, jusqu’à ce que je l’eusse perdue de vue, au détour d’une ruelle. Que va faire la comtesse dans ces affreux quartiers, me disais-je, en cherchant votre équipage que j’ai fini par retrouver au bas de cette masure. Le portier m’a accompagné jusqu’ici, et me voilà.

LA COMTESSE.

D’où venez-vous, depuis si longtemps qu’on ne vous a vu ?

M. DE FLÉVIEUX.

Du fond de l’Allemagne. Je suis allé, selon vos ordres, à Strasbourg ; celui après qui je courais en était parti, la semaine précédente, pour Bade ; je l’ai suivi à Bade, où je l’ai manqué de deux jours, puis à Berlin, puis à Hambourg ; là, j’ai appris qu’il venait de s’embarquer, la veille, sur un vaisseau qui allait aux États-Unis. – Je suis revenu vers vous, désirant savoir de vous, madame, s’il faut que j’aille aussi en Amérique.

LA COMTESSE.

Non, comte. Pardonnez-moi mes folles exigences ; vous n’aurez plus à gémir de mon despotisme ; je suis touchée du dévouement dont vous avez fait preuve, et je promets de le reconnaître à l’avenir par une sincère – et débonnaire amitié. – Donnez-moi une poignée de main, et rendez-moi ma lettre.

 

 

Scène IX

 

LA COMTESSE, GONTARD, LE COMTE DE FLÉVIEUX, LOUISE, qui rentre charge de divers objets qu’elle dépose dans un coin

 

LA COMTESSE, à M. de Flévieux.

Ah ! encore un acte de tyrannie. – Avez-vous votre bourse ?

M. DE FLÉVIEUX.

Oui ; la voici.

LA COMTESSE, montrant Louise.

Eh bien ! videz-la dans les mains de cette jeune fille.

M. comte tend sa bourse à Louise qui se retire.

LOUISE.

Non, monsieur ; c’est trop. Madame m’a déjà comblée de bienfaits.

LA COMTESSE, prenant la bourse elle-même, et la mettant de force dans les mains de Louise.

Acceptez, mon enfant, acceptez, je vous en prie. Ce sera pour votre dot.

LOUISE, prenant la bourse et baisant les mains de la comtesse.

Ô ma bienfaitrice ! – Comment-vous remercier ! Comment vous dire tout ce que je sens ! – Vous m’avez sauvée, – peut-être de la honte.

LA COMTESSE, au comte, après avoir ouvert la lettre qu’il lui a rendue et en avoir retiré une bague.

Celui à qui la lettre était adressée est mon ancien bijoutier. Cette bague est à secret ; – un mécanisme merveilleux, on ne peut plus délicatement travaillé ! il s’était brisé, et comme personne ne pouvait le réparer, sauf l’inventeur, j’avais imaginé de vous envoyer à sa poursuite.

À Gontard, en lui offrant la bague.

Telle qu’elle est, veuillez l’accepter. C’est vous qui avez remporté le prix. J’ai promis une récompense au vainqueur, et si vous ne croyez pas que ce soit assez de la bague, voulez-vous accepter la main qui la portait ?

GONTARD.

Ah ! cousine ! vous me rendez le plus heureux des hommes !

LA COMTESSE, à Gontard.

Je suis donc la bonne femme que vous rêviez pour épouse ?

GONTARD.

Oh ! oui, mille fois oui. J’en suis sûr maintenant. – Tenez : si cette journée ne vous avait pas touchée au cœur, je ne vous aurais jamais revue.

Lui prenant la main.

Vous n’auriez pas été la femme adorable à laquelle je suis fier de consacrer mon existence.

LA COMTESSE, gaiement.

Ah ! c’était une épreuve réciproque ! Eh bien ! loin de vous en vouloir, je vous en estime davantage.

Au comte.

Vous, cher comte, soyez notre hôte de tous les jours.

M. DE FLÉVIEUX.

Merci, madame ; votre bonté m’e pénètre. – Hélas ! je vous aimais encore mieux méchante, – et veuve.

LA COMTESSE, à Gontard.

Ramenez-moi à mon hôtel.

À Louise.

Au revoir, mon enfant !

LOUISE.

Adieu, madame, et soyez bénie !

La comtesse sort avec Gontard et M. de Flévieux.


[1] Exclu, exclue, et exclus, excluse, tes femmes sont excluses (Dictionnaire de l’Académie, cinquième édition). Je rappelle, pour ma justification, cette bizarrerie qui paraît n’être plus connue.

[2] Qu’on me permette aussi de rappeler que rebours est un substantif, avant d’être employé adverbialement : rebours, le contre-pied, le contre-sens, le contraire, et... il faut prendre le rebours de ce qu’il dit ; c’est tout le rebours de ce que vous dites (Dictionnaire de l’Académie).

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