Le Papa du Prix d’Honneur (Eugène LABICHE - Théodore BARRIÈRE)

Comédie-Vaudeville en quatre actes.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Palais-Royal, le 6 février 1868.

 

Personnages[1]

 

GABAILLE

PLAISANT DUBICHET

BUFQUIN

SANCIER DE BROSSELARD

ACHILLE GABAILLE

ROGER

BOURICARD

HERMANCE, femme de Sancier

MADAME GABAILLE

CÉCILE, fille de Dubichet

AGATHE, bonne de Bufquin

TAPIOTTE, bonne de Dubichet

UN FACTEUR DE PIANOS

UN FACTEUR DE CHEMIN DE FER

INVITÉS

 

 

ACTE I

 

Le théâtre représente un salon d’un appartement de garçon, coquettement meublé.

 

 

Scène première

 

BOURICARD, puis ACHILLE

 

BOURICARD, seul.

Aïe !... le temps va changer... mes cors me font mal... c’est comme une rage de dents qui vous tomberait dans les pieds...

S’asseyant sur la chaise près du guéridon.

Ce qu’il y a encore de mieux, c’est le repos... et l’absence de chaussures... Sur le coup de quatre heures, je prendrai un bain de pieds... 

Il se dispose à ôter ses brodequins, il tourne le dos au public. Achille entre par le premier plan.

ACHILLE.[2]

Ah ! c’est toi, Bouricard ?

BOURICARD.

Oui, monsieur...

ACHILLE.

Qu’est-ce que tu fais là ?

BOURICARD, avec aplomb.

Je fais le salon...

Il se lève et frotte le guéridon avec sa manche.

ACHILLE, à part.

J’ai besoin d’être seul... Je vais lui donner une course...

Haut.

Bouricard !

BOURICARD.

Monsieur ?

ACHILLE.

Tu vas passer ton habit et courir tout de suite rue de  Rennes.

BOURICARD.

Boulevart Montparnasse ?

ACHILLE.

Oui... tu entreras chez mon graveur et tu lui demanderas  mes cartes de visite... les cartes de monsieur Achille Gabaille... c’est très pressé.

BOURICARD.

Monsieur, j’y suis allé hier... et elles ne seront prêtes que lundi.

ACHILLE.

Ah !

BOURICARD.

Après ça, si monsieur désire que j’y retourne ? 

ACHILLE.[3]

C’est inutile...

Bouricard remonte à la cheminée ; le rappelant.

Bouricard !

BOURICARD.

Monsieur ?

ACHILLE.

Tu vas passer ton habit et courir tout de suite rue de Reuilly-Popincourt.

BOURICARD, à part et descendant.

Prelotte !

ACHILLE.

Tu entreras chez mon relieur... et tu me rapporteras les livres que je lui ai donnés à relier... c’est très pressé.

BOURICARD.

Monsieur, il les a rapportés ce matin.

ACHILLE.

Ah !

BOURICARD.

Après ça, si monsieur désire que j’y retourne...

Il remonte au fond à gauche.[4]

ACHILLE.

C’est inutile...

À part.

Où diable vais-je l’envoyer ?... il me gêne !

Haut.

Bouricard !

BOURICARD, descendant de la droite du guéridon.[5]

Monsieur ?

ACHILLE, s’asseyant à gauche du guéridon.

Tu vas passer ton habit et courir tout de suite place de la Bastille.

BOURICARD, ressentant un élancement.

Aïe !

ACHILLE.

Quoi ?

BOURICARD.

Rien...

ACHILLE, cherchant.

Et une fois là...

BOURICARD.

Qu’est-ce qu’il faudra faire ?      

ACHILLE.

Attends... que diable !... une fois là... tu regarderas la statue qui est en haut de la colonne... et tu me diras si elle est posée sur la jambe gauche ou sur la jambe droite... c’est un pari que j’ai fait.

BOURICARD.

Monsieur, je crois bien que c’est sur la jambe droite.

ACHILLE.

Oui, mais tu n’en es pas sûr...

BOURICARD.

Je crois pouvoir affirmer à monsieur...

ACHILLE.

Parierais-tu cent mille francs ?

BOURICARD.

Ah ! non !

ACHILLE.

Alors tu n’en es pas sûr !... va... et ne rentre pas avant cinq heures... je te donne campo.

BOURICARD.

Monsieur est bien bon... c’est que dans ce moment j’ai une douleur...

ACHILLE.

Un rhumatisme ?

BOURICARD.

Je ne sais pas si je dois le dire à monsieur... ce sont des cors...

ACHILLE.

Ce n’est rien... mon père a un ami... qui possède un onguent... un secret de famille.

BOURICARD.

Pour les guérir ?

ACHILLE.

Naturellement, ce n’est pas pour les propager... il te donnera l’adresse... mais avant tout il faut marcher... marcher longtemps... toujours... ainsi le Juif-Errant, quand il est mort... on l’a ouvert... il avait les pieds d’une jeune fille.

BOURICARD.

Très bien...

À part.

Je vais aller en pantoufles à la Bastille... pourvu que le temps ne change pas !

Il sort au fond.

 

 

Scène II

 

ACHILLE, seul, accoudé face au public sur le guéridon

 

Parti !

Au public.

J’attends une femme !... oh ! mais une vraie... pas une cocotte !... une femme honnête... qui est mariée.

Il descend en scène à droite.

Moi, j’ai un petit hameçon pour pincer les femmes honnêtes... je leur parle de papa, de maman, de mon oncle Victor... ça donne confiance... je les fais au bon jeune homme... Pauvre petite ! elle va arriver tremblante, effarée... avec ses deux petits voiles...

L’imitant.

« Ah ! mon Dieu !... je suis mortel... j’ai été suivie !... je ne reviendrai plus !... » Alors on la calme... on la rassure... c’est gentil une femme qui tremble ! moi je préfère ça à ces tambour-majors qui vous disent en entrant : Bonjour, mon bichon, où mets-tu ton tabac ? Voyons, disposons mon petit nid pour la recevoir... d’abord les rideaux.

Il les ferme, pan coupé gauche. Demi-jour, la rampe se baisse.

Le demi-jour ! ça imite la nuit... et on y voit assez... Hermance craint le soleil... elle trouve que c’est un brutal qui entre sans frapper... j’ai voulu... j’ai poussé l’audace jusqu’à lui offrir un clair de lune... mais la lune et elle ne sont jamais libres à la même heure... Maintenant ces petites pantoufles...

Il prend les pantoufles placées sur le bureau à droite, va chercher le coussin placé au fond près de la porte d’entrée et vient mettre le tout près du fauteuil, premier plan gauche.

Une surprise que je lui ai achetée hier à la Ménagère, et le coussin près de son fauteuil, c’est là-dessus que je me mets à genoux parce que le parquet à la longue... c’est très dur... et des bouquets dans tous les vases.

Il prend deux bouquets sur le guéridon placé près du mur à gauche et va les déposer sur les vases de la cheminée, à droite de la porte du fond.

Ça n’a l’air de rien... et ça invite... À présent, ma petite collation...

Il va chercher dans le placard, premier plan, les objets dont il parle, il les pose sur le petit guéridon à gauche qu’il approche du fauteuil, premier plan gauche.

Des oranges glacées... des meringues à la pistache... et une bouteille de muscat.

Montrant la bouteille.

Ça n’a l’air de rien... et ça invite... j’ai acheté tout ça moi-même... Bouricard, mon domestique, n’est pas dans la confidence, nous sommes obligés aux plus grands ménagements... une femme mariée !...

Il s’asseoit sur le bras du fauteuil, premier plan gauche.

Il paraît que le mari est un homme très bien, qui occupe en province des fonctions administratives... sa femme vient seule à Paris, tous les hivers, passer deux mois dans sa famille... c’est très commode... j’ai fait sa connaissance au bal... chez le notaire à papa...

Il se lève et vient en scène à droite.

Ces notaires, il faut toujours qu’ils fassent des mariages...

Il consulte sa montre.

Deux heures... voilà... le moment ! ce qui m’ennuie, c’est que papa a une clef de mon appartement... chaque fois que je peux mettre la main dessus, je la bouche... j’y fourre de la cire à cacheter... mais il la débouche ; alors, j’ai inventé un appareil... je place devant la porte une chaise... avec trois bouteilles dessus... on ouvre... et crac ! tout tombe ! ça me prévient... et j’ai le temps de faire envoler... mon petit crime.

Il passe à gauche.

C’est étonnant comme l’amour rend l’homme mécanicien !... ainsi ma sonnette... ma simple sonnette... elle parle ; quand on sonne deux coups... c’est le porteur d’eau... trois coups, mon professeur de violon... quatre... c’est elle.

On sonne. Comptant les tintements.

Un... deux... trois... ce n’est pas le porteur d’eau... quatre, c’est elle !...

Il court ouvrir la porte du fond, et disparaît un moment. Hermance entre, et tout effrayée s’assied sur la chaise entre la porte et la cheminée.

 

 

Scène III


ACHILLE, HERMANCE[6]

 

ACHILLE, à Hermance.

Ne craignez rien... je suis seul... absolument seul !

HERMANCE.

Ah !... je suis mortel... j’ai été suivie.

ACHILLE, à part.

C’est ça !

Haut.

Oh ! quelle idée !

HERMANCE.

Ah ! le cœur me bat.

ACHILLE.

Voyons, remettez-vous ! petite effarouchée !... ôtez votre voile... les deux.

Il la débarrasse de ses voiles.

HERMANCE, lui donnant son chapeau qu’il pose sur le bureau, puis se mirant dans la glace.

Ah ! Achille... c’est bien mal ce que vous me faites faire là !

ACHILLE.

Puisque personne ne le sait... ne le saura jamais !

HERMANCE, descendant près du guéridon du milieu.

Non... je ne viendrai plus... j’ai eu trop peur !

ACHILLE,
lui prenant la main et la conduisant au fauteuil, premier plan gauche.

Voyons, remettez-vous, asseyez-vous dans ce fauteuil.

HERMANCE, s’asseyant.[7]

Votre porte est bien fermée ?... personne ne peut entrer ?

ACHILLE, appuyé sur le dos du fauteuil.

Personne !

HERMANCE.

Votre domestique ?

ACHILLE.

Je l’ai envoyé à la Bastille... il ne reviendra pas avant cinq heures.

HERMANCE, s’étendant dans le fauteuil.

Ah ! qu’on est bien ici !

ACHILLE, s’agenouillant sur le coussin.

Vous avez peut-être les pieds mouillés, voulez-vous mettre ces petites pantoufles ?

HERMANCE.

Tiens, des pantoufles.

ACHILLE.

Je les ai brodées moi-même... voulez-vous ?

HERMANCE.

Non... causons... Ce qui m’a perdu, Achille, c’est votre air honnête, votre front candide, vos attachements de famille...

ACHILLE, à part.

L’oncle Victor !

HERMANCE.

Je me disais : Il est impossible que ce jeune homme abuse de la confiance d’une femme...

ACHILLE, se mettant à genoux sur le coussin.

Abuser, non !... user... oui.

HERMANCE, sèchement.

Taisez-vous !... vous savez que je n’aime pas ce genre de plaisanteries !

ACHILLE, à part.

Un peu Chipie... mais charmante !

Haut.

Voulez-vous une orange glacée ? un verre de muscat ?

HERMANCE.

Plus tard... causons...

ACHILLE, tristement.

Oui, causons !

HERMANCE.

Est-ce que c’est vrai que vous avez eu le prix d’honneur ?

ACHILLE.

Tiens ! où avez-vous appris cela ?

HERMANCE.

Dans le monde...

ACHILLE.

Eh bien ! je l’avoue... cet accident m’est arrivé il ya cinq ans... mais il ne faut pas m’en vouloir... c’est un raccroc.

HERMANCE.

Comment ! un raccroc.

ACHILLE.

Je veux dire : une chance ; mon répétiteur m’avait justement fait faire trois jours auparavant la dissertation latine qui nous a été donnée au concours...

HERMANCE.

C’est donc pour du latin qu’on obtient le prix d’honneur ?

ACHILLE.

Oui... c’est une habitude qu’on a comme ça...

HERMANCE.

Est-ce que c’est difficile, le latin ?

ACHILLE, à part.

Ah ! mais, elle n’est pas amusante aujourd’hui...

Haut.

Voulez-vous mettre vos petites pantoufles ?

HERMANCE.

Non... causons.

Se levant et le regardant.

Tiens ! vous avez fait diminuer vos moustaches...

ACHILLE, à genoux.

Rafraîchir seulement...

HERMANCE.

Pourquoi ce changement ?

ACHILLE.

Mais dame !

HERMANCE.

Est-ce moi qui vous l’ai demandé ?

ACHILLE.

Non...

HERMANCE, se levant et traversant la scène.[8]

Alors, c’est clair... vous aimez une autre femme !

ACHILLE.

Moi ! s’il est possible !

HERMANCE.

Je vous préviens que je ne suis pas d’un caractère à souffrir une rivale.

Avisant un portrait de femme accroché au mur.

Quel est ce portrait ?

Elle est près de la table du milieu.

ACHILLE.

C’est celui de ma tante Victor... cinquante-quatre ans...

HERMANCE.

Oh ! je la hais cette femme !

ACHILLE, à part.

Pauvre vieille !

HERMANCE, s’asseyant au bureau, deuxième plan droite.

Je vous ai tout sacrifié, moi... ma réputation, mon repos, mon honneur...

Prenant sur le bureau un couteau catalan.

Oh ! si vous me trompiez !...

Elle se lève sans changer de place.

ACHILLE, vivement.

Ne jouez pas avec ça !... c’est un couteau catalan...

HERMANCE, venant en scène.

Achille, je ne sais pas faire de phrases, moi, mais je vous le plongerais dans le cœur !

ACHILLE.

Voilà une idée !

HERMANCE.

Et je me frapperais après... car jamais... jamais, entendez-vous ! je ne consentirais à aller m’asseoir sur les bancs de la cour d’assises... à m’exposer aux regards de cette foule avide, à subir les commentaires des journaux... jamais ! jamais !

Elle passe au premier plan gauche en passant devant la table.[9]

ACHILLE, à part.

Ah ! mais, elle n’est pas drôle !

Haut.

Voulez-vous mettre vos petites pantoufles !

HERMANCE, assise à gauche du guéridon. Colère.

Mais, non ! Notre liaison, voyez-vous, est une de ces liaisons qui ne finissent qu’avec la vie !...

ACHILLE, froidement et assis sur le fauteuil près du bureau.

Sans doute.

À part.

Elle va trop bien.

HERMANCE.

En me confiant à vous, j’ai rompu avec le monde... aucun lien ne me rattache à personne... Tu en doutes ?

ACHILLE.

Je n’ai pas dit cela !

HERMANCE.

Si vous en doutez...

Se levant.

Eh bien ! je vais vous donner une preuve... Achille, voulez-vous que je quitte mon mari ?

ACHILLE.

Ah ! non, par exemple !

HERMANCE.

Nous fuirons... nous irons loin... où vous voudrez, j’emporterai mes diamants... vous vendrez votre argenterie, celle de votre père.

ACHILLE.

Ah ! permettez...

HERMANCE.

Vous hésitez ?

Elle se dirige vers la cheminée au fond à droite.[10]

ACHILLE.

Dame !

À part.

Je veux bien faire une petite connaissance... mais je ne tiens pas à collaborer dans une grande machine pour le boulevard.

Haut.

Quitter votre mari !... mais avez-vous songé au monde... ce monde impitoyable...

HERMANCE, passant à gauche.[11]

Je le brave !

ACHILLE.

Et vos enfants ?

HERMANCE.

Je n’en ai pas !

ACHILLE.

Ah ! c’est fâcheux... Mais votre mari !... ce brave et honnête homme... qui n’a pas craint de vous donner son nom...

HERMANCE.

Mon mari ! mais vous ne le connaissez pas !... Il est vieux, laid, sans esprit, il prend du tabac, il se sert de mouchoirs à carreaux... Et il va au bal de la Préfecture avec des souliers de castor !

ACHILLE.

Cela n’empêche pas les qualités du cœur...

HERMANCE.

Du cœur ! tenez. J’ai reçu une lettre de lui ce matin... je vais vous la lire.

ACHILLE.

C’est inutile... causons ?

HERMANCE.

Écoutez :

Lisant.

« Ma chère amie...

ACHILLE.

Eh bien... c’est gentil ça !...

HERMANCE, lisant.

« Je te dirai qu’hier, à midi, les fourmis ont envahi l’armoire aux confitures... » 

Parlé.

Après une séparation de deux mois... voilà ce qu’il m’écrit !

ACHILLE, doucement et caressant.

C’est une lettre d’affaires... voilà !...

HERMANCE, lisant.

« Je suis allé immédiatement chez Pérais, le pharmacien de la Préfecture, pour lui demander son avis... il m’a conseillé de semer sur leur passage du blanc d’Espagne en poudre... je l’ai fait. Ce topique a paru les étonner d’abord... mais quelques heures après, elles sont revenues avec un nouvel acharnement... »

ACHILLE, riant.

Je crois que le poivre vaut mieux...

HERMANCE, lisant.

« Sans cet événement, je ne t’aurais pas écrit. »

Parlé.

Comme c’est aimable. Oh ! les maris !

À Achille.

Je continue.

Lisant.

« Profite des derniers instants de ton séjour à Paris, pour t’informer auprès des gens de l’art des moyens que la science met à la disposition de l’homme pour repousser les attaques de ces indiscrets parasites. »

Parlé.

Et c’est tout ! pas un mot d’affection ! pas un cri ! pas un élan ! pas un...

ACHILLE.

Il était préoccupé... peut-être que dans sa prochaine... il vous dira...

HERMANCE, émue.

Ah ! vous êtes bon ! vous cherchez à l’excuser...

ACHILLE.

Dame ! je lui dois bien ça !

HERMANCE, souriant.

Tais-toi ! quand je pense que dans trois jours... il va falloir nous quitter...

ACHILLE.

Oui... nos vacances sont finies... Nous n’avons plus que deux fois à nous voir...

HERMANCE.

Parlez ! Voulez-vous que je le quitte ?

ACHILLE.

Non ! voulez-vous mettre vos petites pantoufles ?

Il les lui apporte. On entend un grand bruit de bouteilles cassées.

HERMANCE, effrayée.

Ce bruit...

ACHILLE.

Allons bon, c’est papa !

Il remonte derrière Hermance, va écouter à la porte et dépose les pantoufles sur la chaise près du bureau à droite.

HERMANCE.

Comment !

ACHILLE.

Il a une clef ! vite ! cachez-vous !... par là !

Il indique le premier plan droite.

HERMANCE, prenant vivement son chapeau et entrant à droite.

Ah ! mon Dieu !... Je suis perdue !...

Elle entre vivement dans le cabinet à droite, un pan de sa robe reste pris dans la porte. Achille ne s’en aperçoit pas et reste devant la porte comme pétrifié.

 

 

Scène IV

 

ACHILLE, GABAILLE[12]

 

GABAILLE, paraissant au fond.

Qu’est-ce que c’est que cet établissement de bouteilles que tu fourres devant ta porte ?

ACHILLE.

Je ne sais pas !... C’est cet imbécile de Bouricard qui aura placé ça en sortant...

GABAILLE.

En sortant, ce n’est pas possible... la chaise fermait la porte... il n’aurait pas pu sortir...

ACHILLE.

Oh ! il est si maladroit !

GABAILLE.

Enfin, c’est trois bouteilles perdues ! nous ne le dirons pas à ta mère... Mon ami, je suis venu pour avoir avec toi un de ces entretiens qui décident de la carrière d’un jeune homme...

ACHILLE, à part.

Il tombe bien !

GABAILLE.

Achille, je ne le cache pas... Tu es ma gloire, tu es mon orgueil... tu as le prix d’honneur !

ACHILLE.

Oui, papa...

GABAILLE.

Mais le seul, le vrai !... Celui de la dissertation latine... car les autres, je ne les compte que pour mémoire, ce sont des fiches de consolation qui ont été instituées pour satisfaire la vanité des familles riches ou nobles...

ACHILLE.

Oui, papa.

À part.

Il ne faut pas le contrarier, ça serait trop long.

GABAILLE.

Toi seul, tu as su t’illustrer dans une langue... que personne ne parle !... Tu as dîné chez le ministre... et je me rappelle qu’en rentrant, ta mère, attendrie, t’a fait raconter le menu... Ah ! nous avons versé de douces larmes ?

ACHILLE.

Oui, papa...

À part.

Est-ce qu’il ne va pas s’en aller !

GABAILLE.

On peut dire que tu es le fils de tes œuvres... Tes palmes... tu ne les dois ni à la faveur, ni à l’intrigue ! moi, je ne suis qu’un simple commerçant... Gabaille, fabricant de plaqué, et pourtant ma vie commerciale n’aura pas été sans laisser quelques traces dans l’histoire de mon pays... c’est moi qui ai eu l’honneur de remplacer par des aigles les coqs qui figuraient sur les shakos de la garde nationale !... Il y avait peut-être quelque danger à le faire... je n’ai pas hésité... l’administration me donnait huit jours... quatre m’ont suffi...

ACHILLE.

Oui, mais on prétend que vous n’avez changé que les têtes de vos coqs.

GABAILLE.

En politique, la tête est tout ! Cette opération me permit de me retirer avec une fortune honorablement acquise... mais bientôt tes triomphes vinrent me créer des devoirs nouveaux... Je compris que, moi, père indiscutable d’un prix d’honneur, je ne pouvais rester étranger aux choses de la littérature latine... la seule que je comprenne.

ACHILLE.

Comment ? Vous comprenez le latin ?

GABAILLE.

Dans les traductions... Alors je me suis mis à lire les anciens... j’ai voulu te suivre pas à pas dans la carrière que tu venais de parcourir... J’ai lu Salluste... bon écrivain... Sénèque... il est un peu ennuyeux... mais c’est un nom... Enfin, mon enfant, plus tard nous pourrons causer ensemble de ces vieux amis avec lesquels on aime toujours à s’entretenir.

ACHILLE.

Oui, papa.

À part.

Et Hermance qui est toujours là !

GABAILLE.

Maintenant j’arrive au but de ma visite... Tu es intelligent, tu es savant, tu es illustre... tu as eu le prix d’honneur... donc tu dois faire un beau mariage...

ACHILLE, vivement.

Pas si haut !

À part.

Sapristi !

GABAILLE.

Je connais un père qui serait honoré de te donner sa fille...

ACHILLE.

Oui... plus bas !

GABAILLE.

Pourquoi ?

ACHILLE, embarrassé.

Il y a au-dessus une dame malade...

GABAILLE.

Il m’a demandé le chiffre de ta dot, je lui ai répondu : cent vingt mille... Qu’est-ce qu’il fait ? a-t-il ajouté. Et que voulez-vous qu’il fasse ? un prix d’honneur !... Il se recueille, il se repose... Et je crois qu’il en aura le droit !... Alors il a désiré te voir incognito et il va arriver avec ta mère sous un prétexte quelconque...

ACHILLE.

Comment ! ici ?

GABAILLE.

Dans cinq minutes...

ACHILLE, à part.

Saprelotte ! et Hermance...

GABAILLE.

Je suis venu devant pour mettre un peu d’ordre dans ton appartement... d’abord, ouvre les rideaux... on ne voit pas clair ici, tu n’es pas de ceux qui craignent la lumière.

ACHILLE va ouvrir les rideaux de la fenêtre du pain coupé au fond, gauche. À part.[13]

Comment la faire échapper ?

La rampe se lève, le jour revient.

GABAILLE, apercevant la collation sur la table.

Qu’est-ce que c’est que ça ? Des oranges glacées... du vin muscat...

ACHILLE.

Oui, j’avais mal à l’estomac...

GABAILLE.

Achille, je n’ai pas besoin de t’apprendre qu’Annibal a succombé pour s’être endormi dans les délices de Capoue... cache tout ça !

ACHILLE.

Oui, papa.

Il serre la collation dans l’armoire.

GABAILLE, regardant les vases.

Trop de fleurs ! trop de fleurs ! Caton l’ancien n’aimait pas les roses !

Il jette les fleurs dans la cheminée.

Maintenant, tu n’as pas un bon Sénèque à mettre sur ton bureau...

ACHILLE.

Non, je l’ai lavé...

GABAILLE.

Hein ?

ACHILLE.

Je l’ai donné à relier...

GABAILLE, voyant les pantoufles brodées sur le fauteuil, près du bureau.

Qu’est-ce que c’est que ces deux babioles-là ?

ACHILLE, à part.

Pincé !

GABAILLE.

Mais c’est à l’usage des femmes...

ACHILLE.

Oui... c’est un antique... c’est le cothurne... des prêtresses du temple de Junon... à Rome.

GABAILLE, flairant.

Ça sent le patchouli !

ACHILLE, flairant à son tour.

Non... c’est le tuberculus tuberculosus des anciens... un parfum consacré à Junon...

GABAILLE.

Junon... Jupon... cache ça.[14]

Achille cache les pantoufles dans la cheminée.

 

 

Scène V


ACHILLE, GABAILLE, MADAME GABAILLE, DUBICHET[15]

 

MADAME GABAILLE, paraissant au fond, suivie de Dubichet.

Mais entrez donc, monsieur Dubichet.

DUBICHET, entrant et saluant.

Madame... messieurs...

MADAME GABAILLE.

Je viens de rencontrer monsieur dans la rue... par hasard...

DUBICHET.

Oh ! tout à fait par hasard !...

GABAILLE, à part.

Très adroit...

MADAME GABAILLE.

Et il a bien voulu m’offrir son bras...

Bas à son mari.

Qu’est-ce que c’est que toutes ces bouteilles cassées dans l’antichambre ?

GABAILLE, bas.

Un accident... je te conterai ça.

DUBICHET.[16]

Mon Dieu... je vous l’avouerai franchement... c’est peut-être un enfantillage... mais je n’avais jamais vu de prix d’honneur... et je n’étais pas fâché...

GABAILLE.[17]

C’est bien naturel !

Passant à Achille.

Approche...

Le présentant.

Le voici... tel que la nature l’a formé... fils de ses œuvres.

DUBICHET, saluant.

Enchanté, monsieur...

À part.

Il a un très beau front !

GABAILLE.

Achille... je te présente M. Plaisant Dubichet, ancien manufacturier, protecteur éclairé des lettres...

DUBICHET.

Moi ?

GABAILLE.

Et l’un de nos meilleurs amis...

DUBICHET.

Tiens ! ça sent le patchouli !

GABAILLE.

Non...

DUBICHET.

Si, je vous assure...

Achille va vivement fermer la trappe de la cheminée.

GABAILLE.

C’est le Truberculus truberculosus des anciens... une espèce de vinaigre anglais consacré à Junon...

DUBICHET.

Ah !

GABAILLE.

Dame ! ici, on ne respire que l’antiquité... la sévère antiquité...

Apercevant le morceau de la robe d’Hermance pris dans la porte, à part.

Ah ! sacrebleu !

Il s’approche vivement de la porte, premier plan à droite. Dubichet, madame Gabaille et Achille remontent en examinant l’appartement.

Cette robe prise dans la porte... Il y a une femme cachée !

Haut à Dubichet qui le regarde.

Examinez donc son petit musée...

Indiquant le fond à gauche.

Il y a là bas une gravure de maître... que je vous recommande.

À Achille.

Fais voir à monsieur...

DUBICHET, examinant la gravure.

Ah ! c’est gentil !

GABAILLE, à part.

Le polisson reçoit des femmes !... si Dubichet se doutait... Comment faire disparaître ? Ah ! un couteau !

Il prend le couteau catalan sur la table.

DUBICHET, indiquant la gravure.

C’est un sujet tiré de l’histoire romaine ?

ACHILLE.

Non... de Paul et Virginie... c’est le moment où le matelot la supplie de se dépouiller de ses vêtements.

GABAILLE, à sa femme.

Conduis donc monsieur dans la bibliothèque... elle est en palissandre... c’est une chose à voir.

MADAME GABAILLE.

Je vous montrerai son prix.

GABAILLE, qui s’est approché de la porte de droite et à coupé le morceau de robe.

C’est d’un maître ! regardez les contours !

À part, mettant le morceau dans sa poche.

Là ! ça y est.

DUBICHET, redescendant.

Et elle a préféré la mort ?

MADAME GABAILLE, passant derrière Dubichet.

On voit bien que cette jeune fille n’avait pas d’enfant ![18]

GABAILLE, bas à sa femme.

Emmène Dubichet.

MADAME GABAILLE, bas.

Ou ça ?

GABAILLE, à sa femme.

Conduis donc monsieur dans la bibliothèque... elle est en palissandre... c’est une chose à voir.

MADAME GABAILLE.

Je vous montrerai son prix.

Madame Gabaille remonte près de la porte du premier plan à gauche en l’indiquant à Dubichet, celui-ci la suit et, arrivé près de la porte, la prie de passer devant. Gabaille les a suivis. Achille traverse et vient à droite près du guéridon.

GABAILLE.

Et sa couronne... encadrée.

DUBICHET.

Avec plaisir... je n’ai jamais vu de prix d’honneur...

Faisant passer madame Gabaille.

Madame... après vous...

Dubichet et madame Gabaille entrent à gauche deuxième plan, Gabaille les accompagne, ferme la porte et revient en scène pour parler à son fils.

 

 

Scène VI


GABAILLE, ACHILLE[19]

 

GABAILLE, vivement.

Monsieur, il y a une femme chez vous !

ACHILLE.

Mais...

GABAILLE.

Ne cherchez pas à le nier.

Tirant de sa poche le morceau qu’il a coupé.

Reconnaissez-vous ce fragment de votre inconduite ?...

ACHILLE, à part.

Un morceau de sa robe !

GABAILLE.

Faites sortir cette moderne Aspasie, je ne veux pas la voir !

ACHILLE.

Je vous jure...

GABAILLE.

Je vous accorde cinq minutes pour purifier vos Pénatès.

ACHILLE.

Pénates... on dit Pénates !

GABAILLE.

Je n’ai que faire de vos leçons... Je dirai Pénatès si cela me convient. Je suis votre père...

Près de la porte avant de sortir.

Un prix d’honneur !

Il entre à gauche premier plan.

 

 

Scène VII

 

ACHILLE, puis HERMANCE

 

ACHILLE.

Vite ! faisons-la sortir... elle a dû entendre papa me parler de ce mariage... elle est capable... cachons le couteau !

Il le met dans le tiroir du bureau et va à la porte de droite, premier plan. Appelant.

Madame !... madame !... Eh bien ?... elle est évanouie... non... la voici !

HERMANCE, entrant, passant au guéridon du milieu et y posant son chapeau.[20]

Ah !... je suis morte... je crois que j’ai perdu connaissance.

ACHILLE.

Oh ! il ne faut pas attacher d’importance... papa a dit ça en l’air...

HERMANCE.

Quoi ?... je n’ai rien entendu... que des voix confuses.

ACHILLE, à part.

Quelle chance !

Haut.

Il faut partir... bien vite... ils sont là... dans ma bibliothèque...

HERMANCE.

Encore... pourquoi les avez-vous retenus ?...

ACHILLE.

Moi !... je les ai retenus... comme le balai retient la poussière... Allons ! adieu... à demain !

HERMANCE.

Oh ! non ! c’est fini... je ne reviendrai plus...

Mettant son chapeau et apercevant sa robe.

Ah ! mon Dieu !

Regardant sa robe déchirée.

Ma robe !...

ACHILLE.

Je sais ce que c’est...

HERMANCE.

Il en manque un morceau...

ACHILLE.

C’est papa qui l’a dans sa poche...

HERMANCE.

Mais je ne puis sortir ainsi... Avez-vous des épingles ?...

ACHILLE, apportant une pelote qu’il va prendre sur la cheminée et qu’il pose sur la table du milieu.

Oui... en voilà... dépêchons-nous !

HERMANCE, s’arrangeant.

Quelle aventure !

ACHILLE.

En rapprochant les bords...

Il se met à genoux devant Hermance et l’aide à clore sa robe, puis il se relève pendant qu’elle achève sa toilette.

Comme ça... ça ne se verra pas...

À part, pendant qu’Hermance répare sa robe.

Pauvre petite femme !... quand je pense que c’est la dernière fois... elle ne reviendra plus...

Lui tendant la main avec émotion.

Hermance... adieu !

Il la conduit vers la porte.[21]

HERMANCE.

Adieu !... À demain, deux heures !

Elle sort par le fond.

 

 

Scène VIII

 

ACHILLE, puis GABAILLE, puis DUBICHET et MADAME GABAILLE

 

ACHILLE.[22]

Tiens ! elle reviendra !

GABAILLE, passant sa tête à la porte de gauche.

Est-elle partie ?

ACHILLE.

Oui...

GABAILLE, à la porte de gauche.

Entrez donc, monsieur Dubichet ![23]

Dubichet est entré le premier, madame Gabaille le suit, passe derrière Gabaille et vient se placer entre lui et Achille.

DUBICHET, entrant, suivi de madame Gabaille.

Ces livres sont superbes... la reliure surtout...

MADAME GABAILLE, s’essuyant les yeux.

Quant à moi, je ne puis les regarder sans pleurer...

GABAILLE.

Voyons, Stéphanie !

MADAME GABAILLE.

Ils me rappellent le grand jour où mon fils fut proclamé...

ACHILLE.

Oh ! il y a si longtemps !

GABAILLE.

Ah ! c’est une cérémonie grandiose... on a beau être ferme... on se sent remué.

DUBICHET.

Ça doit être un beau coup d’œil ?

GABAILLE.

Je vous en réponds ! toute la France était là !

ACHILLE, à part.

Bon ! toujours la même ritournelle !

GABAILLE.

Le ministre, le sénat, la chambre des notaires, tout !... ils étaient placés sur une estrade de velours rouge avec des crépines d’or et de diamants... qui venaient du garde meuble... Aussitôt un silence religieux se fait entendre... Un Monsieur jeune encore... avec des gants blancs, une barbiche et un binocle... prononce un vaste discours... en latin... il nous appelle : Jeunes athlètes !... dans la langue de Cicéron !... les mères pleuraient... moi, je faisais bonne contenance...

MADAME GABAILLE.

Pas longtemps...

GABAILLE.

Non, car bientôt une voix qui semblait descendre des cieux, s’écrie : Premier prix de dissertation latine... prix d’honneur !... Achille Gabaille, né à Paris...

MADAME GABAILLE, sautant au cou de son fils.

Ah !

ACHILLE.

Prends garde à ma cravate...

GABAILLE.

Je ne sais ce qui se passa en moi... je me sentis là... serré au ventre... on me regardait... chacun semblait dire : C’est le père ! voilà le père !... Achille monte sur l’estrade d’un pas ferme... une musique délicieuse accompagne ses mouvements... on pleurait, on applaudissait... Tout à coup j’entends un cri près de moi... c’était madame Gabaille qui craquait dans son corset...

MADAME GABAILLE.

L’émotion...

GABAILLE.

Non... tu te serres trop ! les jours de prix d’honneur une mère ne devrait pas se serrer... il faut laisser une certaine latitude à l’expansion... On emporte ma femme, rouge, bleue, violette, dans un état pitoyable... et mille voix l’accompagnaient en criant : Heureuse mère ! heureuse mère ! Quant à moi, j’étais dans un nuage... je ne savais plus ce que je faisais... j’ai donné dix francs au garçon !

DUBICHET.

Je le crois bien !

GABAILLE.

Mais il s’est trouvé que c’était un professeur de mathématiques... il me les a rendus.

DUBICHET.

J’en suis tout ému... il me semble que je vois monter ma fille sur l’estrade... et quel était le sujet de votre dissertation latine ?

ACHILLE.

Oh ! une rengaine !

GABAILLE.

Un sujet magnifique !... Les dangers de l’intempérance, Alexandre le Grand tuant son ami Clytus... entre la poire et le fromage... à l’issue d’un festin.

MADAME GABAILLE, à Achille.

Récite-z-en un peu à monsieur...

ACHILLE.

Ah ! maman !... en plein jour !

MADAME GABAILLE.

Qu’est-ce que ça fait ? veux-tu que j’allume ?

DUBICHET.

Je ne sais pas le latin... mais ça me ferait bien plaisir...

GABAILLE.

Voyons... ne te fais pas prier...

ACHILLE, à part.

Est-ce qu’ils vont me raser longtemps comme ça avec mon prix d’honneur ?

MADAME GABAILLE.[24]

Va doucement... et prononce bien !

ACHILLE.

Vous y êtes ?

Commençant une phrase latine.

Ebrius Alexander, inter pocula et siphos Clytum occidit amicum... Temperatia tamen !...

Madame Gabaille s’essaie les yeux avec son mouchoir et finit par éclater en sanglots.

GABAILLE.

Voyons !... Stéphanie ! prends garde à ton corset !

MADAME GABAILLE.

Non !... c’est plus fort que moi ! ah ! ah ! ah !

Elle suffoque. Achille court à elle et la fait asseoir sur la chaise du bureau qu’il approche.

GABAILLE, à Dubichet.

Emmenez-la... les femmes ne sont pas trempées pour ces émotions... et moi-même.

Il remonte derrière Dubichet et celui-ci s’approche de madame Gabaille.

ACHILLE.[25]

Mais puisque vous ne comprenez pas !

GABAILLE.

Oh ! ça ne fait rien !

MADAME GABAILLE, pleurant.

Le cœur d’une mère n’a pas besoin de comprendre.

DUBICHET, qui a passé près de madame Gabaille.

Venez... le grand air, vous fera du bien...

MADAME GABAILLE.

Oui... car je sens que j’étouffe...

Elle remonte conduite par Dubichet qui semble la soutenir et elle sort en accompagnant de sanglots quelques mots latins.

Temperantia... tamen !

DUBICHET.

Oui... tamen ! Je l’emmène !

Après la sortie de madame Gabaille, Dubichet donne la main à Gabaille qui les accompagne au fond et sort.

 

 

Scène IX


ACHILLE, GABAILLE, puis BOURICARD

 

GABAILLE descend et vient s’appuyer au guéridon du milieu.[26]

Assez d’attendrissement... maintenant que ta mère est partie... causons. Quelle est cette femme ? d’où vient-elle ? que fait-elle ?

ACHILLE, près du guéridon.

Ah ! permettez... un galant homme ne trahit pas la confiance...

GABAILLE, assis an guéridon.

Parle ! je te l’ordonne !

ACHILLE.

Très bien... elle est attachée à l’hippodrome...

GABAILLE.

Une acrobate ! une femme qui a pour profession de conduire un char dans la carrière !

ACHILLE, à part.

Poétique, papa !... mais c’est du plaqué !

GABAILLE.

Et c’est pour une créature pareille que tu as failli faire manquer un mariage... colossal !

ACHILLE.

Un mariage !... je ne suis pas encore décidé à me marier...

À part.

Hermance est femme à me jeter de l’acide sulfurique à la figure.

GABAILLE.

Pas décidé !... alors c’est une chaîne !

ACHILLE.

Non... plus tard... dans quelques jours... !

À part.

quand elle serà partie...

GABAILLE.

Achille, moi aussi, j’ai vécu... je puis le dire... ta mère n’est pas là... mais j’ai toujours pris soin de m’adresser à des femmes estimables... à des femmes établies... et dignes de l’attachement que je leur portais... momentanément.

ACHILLE.

Mais je vous assure que cette dame...

GABAILLE, se levant et venant en scène.

Allons donc ! une écuyère !... éblouie sans doute par le prestige qui s’attache à ton nom...

ACHILLE, à part.

Mon prix ! les écuyères s’en fichent pas mal, par exemple !

GABAILLE.

Écoute-moi et compare : la demoiselle que je te propose a dix-huit ans... elle est jeune.

ACHILLE.

Naturellement.

GABAILLE.

Jolie, musicienne, robuste sans être un colosse, parlant l’anglais, connaissant le ménage et apportant à son mari trois cent mille francs de dot... plus, un terrain !

ACHILLE.

Ah ! diable !

GABAILLE.

Fille unique...

ACHILLE.

Ah ! ah !

GABAILLE.

Je ne te conseillerai jamais un mariage d’argent... je méprise les richesses... comme Sénèque... mais je dis que lorsqu’un beau parti se présente, c’est une bêtise de le refuser !

ACHILLE.

Le fait est que trois cent mille francs... Où est situé le terrain ?

GABAILLE.

À la Villette... près du nouvel abattoir... ça gagne tous les jours...

ACHILLE.

Oui... ça a de l’avenir... Est-il grand ?

GABAILLE.

Mille neuf cent vingt mètres.

ACHILLE.

Très gentil.

GABAILLE.

Maintenant voici mon dernier mot : tu épouseras mademoiselle Cécile Dubichet, ou je te retire mon affection...

Il remonte, puis revient pour terminer sa phrase et au mot Réfléchis il va près du bureau.

et celle de ta mère, réfléchis.[27]

ACHILLE, à part, et venant au premier plan de gauche.

Après ça Hermance part dans trois jours... c’est elle qui me quitte ! elle ne reviendra que l’hiver prochain, et alors... la vue de mon enfant la désarmera !

GABAILLE, redescendant, même place.

Eh bien ?

ACHILLE.

J’accepte.

GABAILLE.

C’est bien... j’y comptais, nous devons nous trouver demain à deux heures chez le père, pour faire la demande.

ACHILLE.

Ah ! diable !... c’est que deux heures...

GABAILLE.

Quoi ?

ACHILLE.

Rien.

À part.

L’heure de notre rendez vous... Après tout, les affaires sont les affaires !

Haut.

J’y serai.

GABAILLE.

J’exige de toi une dernière preuve de confiance.

ACHILLE.

Laquelle ?

GABAILLE.

Le nom de cette demoiselle... ou plutôt de cette dame... car, dans cette classe, elles sont dames de naissance...

ACHILLE.

Vous me promettez d’être discret ? de ne le révéler à personne ?

GABAILLE.

Je le jure !

ACHILLE.

Eh bien ! elle s’appelle... Chevrotine !

GABAILLE.

Oh ! pitié !... prends une plume et écris.

ACHILLE.

Quoi ?

GABAILLE.

Écris... ou je te retire mon affection... et celle de ta mère...

ACHILLE, passant devant son père et s’asseyant au bureau.[28]

Allez !

GABAILLE, dictant.

Papa sait tout, il vous défend de souiller par votre présence...

ACHILLE.

Oh !

GABAILLE.

C’est trop fort ?

ACHILLE.

Une femme !

GABAILLE.

Une Chevrotine ! enfin !

Dictant.

Il vous défend de... détériorer par votre présence le foyer de sa famille... Où demeure-t-elle ?

ACHILLE.

À Passy.

GABAILLE.

Rue ?

ACHILLE.

Rue de la Pompe, n° 849 ter. C’est une rue très longue, elle est tout au bout...

GABAILLE.

Mets l’adresse.

ACHILLE, à part, mettant l’adresse.

En voilà une qui donnera du tintouin a l’administration des postes.

GABAILLE, prenant la lettre.

Très bien...

ACHILLE, à part.

Est-ce qu’il songerait à la porter lui-même ?

GABAILLE.

Maintenant... il faut bien faire les choses... Je ne m’oppose pas à ce que tu lui fasses un cadeau.

ACHILLE.

Ah !

GABAILLE.

Envoie-lui un chapeau de quarante francs.

Fouillant dans sa poche et donnant de l’argent à Achille.

Tiens, les voilà, j’ai été jeune homme... mais n’en parle pas à ta mère !

BOURICARD, entrant en boitant.

Monsieur... la statue est sur le pied gauche... Ah ! je suis éreinté.

Il tombe sur le fauteuil premier plan à gauche.[29]

GABAILLE, l’appelant.

Bouricard !

BOURICARD, se levant.

Monsieur ?

GABAILLE.

Tu vas passer ton habit... et courir tout de suite à Passy...

BOURICARD.

Encore !

GABAILLE.

Rue de la Pompe, n° 849 ter. Il n’y a pas de réponse.

Il lui donne la lettre.

BOURICARD.

Mais j’arrive de la Bastille...

GABAILLE.

Aussi, je ne te renvoie pas par là...

ACHILLE.

C’est que le pauvre garçon a des cors...

GABAILLE.

Tant mieux ! Je lui donnerai ce soir l’adresse d’une personne qui possède un secret de famille...

BOURICARD.

Oh ! monsieur, vous me sauvez la vie...

GABAILLE.

Encore deux mots : la première fois, je te ferai payer les bouteilles...

BOURICARD.

Quelles bouteilles ?

GABAILLE.

Et s’il entre ici une seule Chevrotine, je te chasse !

BOURICARD.

Quelle Chevrotine ?

GABAILLE et ACHILLE.

Chœur.

Air : Final de la Dame.

Va, ne réplique pas ;
Sans tarder davantage
Porte notre message,
Car on l’attend là-bas.

BOURICARD.

Vrai ! je ne comprends pas
Un mot à son langage
Mais portons le message
Car on l’attend là-bas.

 

 

ACTE II

 

Un salon. Porte au fond, portes latérales ; un piano au deuxième plan à gauche ; table garnie au premier plan à droite ; chaises, fauteuils, canapé, un petit meuble sur lequel sont placés plumes, papier, contre le mur au fond à droite.

 

 

Scène première

 

DUBICHET, UN ACCORDEUR DE PIANO[30], puis TAPIOTTE, puis CÉCILE

 

L’accordeur fait résonner les touches du piano. Dubichet, en habit noir, cravate blanche, se promène agité par le bruit monotone de cette opération.

DUBICHET.

Eh bien! monsieur l’accordeur, est-ce bientôt fini ? 

L’ACCORDEUR.

Tout à l’heure...

Faisant résonner plusieurs fois la même note.

Tenez... entendez-vous cette note ?

DUBICHET.

Elle est agaçante...

L’ACCORDEUR.

C’est un mi... qui est faussé...

Il travaille avec sa clef.

DUBICHET, à part.

Voilà trois quarts d’heure qu’il est là... C’est pour me prendre plus cher.

L’ACCORDEUR, se remettant à frapper sur le mi.

Il y a longtemps qu’il n’a été accordé, ce piano-là ?

DUBICHET.

Mais non... il y a deux ans...

L’ACCORDEUR.

Ah ! ça ne m’étonne plus...

Il se met à faire parler les touches.

DUBICHET, arpentant de nouveau la scène et à part.

Cristi !... ça recommence !

L’ACCORDEUR.

Bien ! voilà un fa qui ne parle pas !

DUBICHET.

Ah ! tant mieux !

L’ACCORDEUR.

Ce n’est rien... C’est la corde qui est détendue...

Il serre avec la clef et touche la note plusieurs fois.

Écoutez maintenant, il parle... fa ! fa ! fa ! fa !...

DUBICHET, à part.

Il parle trop !... Je l’aimais mieux tout à l’heure.

L’ACCORDEUR, se levant.

Voilà... c’est fini...

Il remet le piano en ordre et y replace une corbeille placée sur le canapé du fond.

DUBICHET.

Et vous m’avez arrangé ça solidement... ça durera ?

L’ACCORDEUR.

Pour qu’un piano soit bon, il faut le faire accorder tous les mois...

DUBICHET.

Tous les mois entendre cette mécanique-là... j’aimerais mieux le brûler ! Tenez, monsieur !

Il le paye.

L’ACCORDEUR, saluant.

Monsieur...

Il sort par le fond à droite.

DUBICHET.

Serviteur...

Seul.

Cet homme-là... c’est un faiseur !... Si la famille Gabaille n’avait pas dû venir aujourd’hui à deux heures pour faire la demande... du diable si j’aurais fait accorder le piano !... Il n’y a que ma fille qui s’en serve... et cette enfant-là n’use pas !

Tapiotte entre par le deuxième plan à droite et se dirige vers le fond. L’apercevant.[31]

Ah ! Tapiotte !...

TAPIOTTE.

Ah ! vous v’là, monsieur... Il y a un monsieur qui est venu ce matin deux fois pour vous parler.

DUBICHET.

Pourquoi ne m’as-tu pas averti ?

TAPIOTTE.

Il était six heures du matin ! Vous dormiez.

DUBICHET.

Six heures du matin ! Alors ce n’est pas un monsieur, c’est un homme.

TAPIOTTE.

Pardon... c’est un monsieur... il a l’air très comme il faut... il boite un peu...

DUBICHET.

Qui diable ça peut-il être ?

TAPIOTTE.

Il a dit qu’il reviendrait...

CÉCILE, paraissant à gauche, au fond.[32]

Bonjour, papa.

DUBICHET, à Tapiotte.

Ma fille !... laisse-nous...

Tapiotte sort au fond à droite.

 

 

Scène II


DUBICHET, CÉCILE[33]

 

DUBICHET, embrassant Cécile.

Bonjour, mon enfant...

CÉCILE.

Dis donc, papa ; tout à l’heure, j’ai entendu qu’on accordait le piano... il va donc se passer quelque chose d’extraordinaire ?

DUBICHET.

Ces petites filles... on ne peut rien leur cacher... il est vrai que ce monsieur a fait assez de bruit !... Oui, mademoiselle, il va se passer quelque chose d’extraordinaire.

CÉCILE.

Quoi donc ?

DUBICHET.

J’attends à deux heures la visite de la famille Gabaille... père, mère... et fils !

CÉCILE.

Ah !

DUBICHET.

Et il se peut qu’en te prie, de temps en temps, de jouer ta valse.

CÉCILE.

Je ne connais pas le fils de monsieur Gabaille... est-il bien ?

DUBICHET.

C’est un prix d’honneur... Je ne dois pas te laisser ignorer que ce jeune homme brigue ta main...

CÉCILE.

Un mari !

DUBICHET.

Tu as dix-huit ans... et le moment est venu pour toi de payer ta dette à la société... et aux lois de la nature.

CÉCILE.

Ma dette ?

DUBICHET.

Mon enfant, tu n’as plus de mère !... C’est à moi qu’incombe le devoir de t’initier aux choses de la vie... la tâche est délicate... mais je saurai l’accomplir avec tous les ménagements que comporte ma double qualité de père et d’homme du monde.

CÉCILE, un peu interdite.

Mon Dieu ! quelle solennité !...

DUBICHET, la faisant passer au guéridon à droite.

Asseyons-nous.

Il s’asseoit à gauche du guéridon, avec emphase.

Gabaille fils est d’une taille au-dessus de la moyenne... son front est beau... ses yeux sont vifs et pénétrants, il est bon latiniste. Enfin, tout annonce en sa personne la force et la santé, et... je ne crois pas qu’il ait défraîchi sa jeunesse par la fréquentation des cocottes.

CÉCILE, très étonnée.

Les cocottes ?

DUBICHET.

C’est vrai ! Tu ignores.

Continuant.

Les cocottes sont de petites paresseuses, de petites gourmandes... qui, pouvant gagner honorablement leur vie avec le produit de leur aiguille... préfèrent s’acheter des parfums, des faux chignons... et se faire promener dans des calèches, avec des petits chiens gros comme le poing, qui ne sont d’aucune utilité à la société. Voilà ce que c’est que les cocottes !

À part.

Je m’en suis bien tiré !...

CÉCILE.

Alors, papa, madame de Cambreuse, notre propriétaire, est une cocotte... elle a un petit chien... et un faux chignon...

DUBICHET.

Non, ma fille... celle-là, c’est une lionne... la lionne est une personne honorable... qui néglige ses enfants, son mari, son ménage... et fait tout son possible pour ressembler à une biche...

CÉCILE.

Une biche !

DUBICHET, se levant et venant en scène.

On appelle biche... une créature... attrayante sans doute... ornée de fleurs comme tous les précipices... mais dont la conduite, audacieuse... est reprouvée par la saine morale.

CÉCILE, curieuse et se levant.

Mais...

DUBICHET, se troublant.

Ton mari l’expliquera ça plus tard... Je dis ton mari, en supposant que Gabaille fils te plaise... car je n’entends pas te contraindre... et si par hasard ton cœur avait distingué quelqu’un...

CÉCILE.

Qu’est-ce que cela veut dire... distinguer quelqu’un ?

DUBICHET.

Ma fille, on entend par distinguer quelqu’un, remarquer un jeune homme à l’insu de ses parents... Ainsi ta mère m’avait distingué... J’étais son valseur habituel...

S’attendrissant.

Un serrement de main lui traduisait mes sentiments respectueux, elle y répondait par une douce pression... et en la reconduisant à sa place, elle me glissait furtivement une fleur de son bouquet... Voilà ce qu’on appelle distinguer quelqu’un ! As-tu jamais éprouvé ce sentiment ?

Il remonte d’un pas.

CÉCILE, un peu rêveuse, passe devant son père.[34]

Non, papa... mais l’année dernière, au feu d’artifice, il y a un jeune homme qui m’a distinguée... il m’a pincé le coude...

DUBICHET.

Ça se fait quelquefois dans les foules... mais tu ne l’a pas distingué, toi ?

CÉCILE.

Non.

DUBICHET.

Alors, ce n’est pas le cas... Voilà, ma chère petite, les conseils que je devais te donner... Je crois avoir accompli cette tâche avec délicatesse...

CÉCILE.

Papa, il y a beaucoup de choses que je n’ai pas comprises...

DUBICHET.

Tu en causeras avec madame Sancier, notre parente et notre amie... Est-elle chez elle dans ce moment ?

CÉCILE.

Non, tu sais bien qu’elle sort tous les jours, à deux heures, pour aller au ministère.

DUBICHET.

C’est vrai... elle postule pour son mari... tous les jours à deux heures... c’est réglé !... C’est une petite femme bien courageuse...

TAPIOTTE, paraissant au fond, à droite.[35]

Monsieur...

DUBICHET.

Quoi ?

TAPIOTTE.

C’est ce monsieur qui boite...

DUBICHET.

C’est bien... fais-le entrer.

Tapiotte sort par la porte au fond, à droite. Dubichet prend la main de sa fille et la fait passer à gauche.[36]

Toi, mon enfant, va faire un peu de toilette...

CÉCILE, étonnée.

Comment ?

DUBICHET.

Pour Gabaille fils... et souviens-toi qu’une femme qui veut plaire à son mari doit savoir ornementer la nature.

CÉCILE.

Comment cela ?

DUBICHET.

Mon Dieu... ta couturière t’apprendra cela... Va ! va...

Il embrasse Cécile et la conduit à la porte du fond à gauche.

 

 

Scène III

 

DUBICHET, puis BOURICARD[37]

 

DUBICHET, seul.

Je ne peux pas tout lui dire !...

BOURICARD, paraît au fond à droite.
Il est bien mis et porte des gants et un jonc ; il boîte un peu. Saluant.

Monsieur...

DUBICHET.

Monsieur... vous avez déjà pris la peine de venir ce matin...

BOURICARD.

Je vous suis adressé par une personne à laquelle je touche de très près... M. Gabaille père...

DUBICHET.

Un de mes amis... J’attends sa visite.

BOURICARD.

Je le sais... mais j’ai pensé qu’il valait mieux me présenter avant lui...

DUBICHET, à part.

Ça doit être son notaire...

Haut.

Je comprends...

Il avance une chaise, Bouricard passe devant lui comme pour s’asseoir.

Prenez donc la peine...

À part.

Tiens ! il est venu en pantoufles !

BOURICARD, poliment.

Asseyez-vous donc, je vous prie...

Ils s’assoient.

DUBICHET.

Je crois deviner le motif de votre visite...

BOURICARD.

Monsieur, loin de moi la pensée de vouloir surprendre vos secrets de famille... Cependant, vous en possédez un...

DUBICHET.

Du tout, monsieur ! Il n’a pas de secrets dans ma famille. Rien de louche !... J’ai fait le commerce des tôles... ma fortune est liquide...

BOURICARD.

Pardon... Je vous adresserai seulement une question.

DUBICHET.

Je n’en redoute aucune... parlez !

BOURICARD.

La faites-vous faire par le pharmacien, ou la composez-vous vous-même ?

DUBICHET.

Quoi ?...

BOURICARD.

Votre pommade pour...

DUBICHET.

Ah ! j’y suis !... Vous avez des...

BOURICARD.

Deux seulement... c’est bien désagréable...

DUBICHET.

Je le comprends... En effet, monsieur, j’ai hérité d’un onguent de famille... Je n’en fais pas commerce...

Il se lève.

BOURICARD, très poliment.

Mais asseyez-vous donc, je vous prie.

DUBICHET, s’asseyant.

Merci ! ma position de fortune... que je vous établirai tout à l’heure d’une manière nette et précise...

BOURICARD.

C’est inutile...

DUBICHET.

Si ! si ! cela se doit... Primo... je possède une terre aux environs de Guérêt, Creuse... j’y ai de fort belles relations... J’ai pour ami... un ami intime... qui est l’ami du ministre... qui est aussi son ami...

BOURICARD.

Si nous parlions de votre onguent...

DUBICHET.

Soit... vous prenez cent grammes de panne de porc frais...

S’interrompant.

J’aurai peut-être ensuite à vous demander un petit service... par profession, vous êtes discret... je puis me confier à vous.

BOURICARD.

Entièrement.

DUBICHET, s’approchant sans quitter sa chaise.

Il s’agit de faire servir... secrètement... une petite rente à une jeune dame...

BOURICARD.

Ah ! ah ! mon gaillard !

Il lui frappe sur le genou.

DUBICHET.

Vous comprenez... Je suis veuf... cette jeune dame...

Il se lève.

BOURICARD, se levant.

Si nous parlions de votre onguent...

DUBICHET.

Soit ! Vous prenez donc cent grammes de panne de porc frais...

BOURICARD, plaçant son chapeau à terre et écrivant sur un calepin.

Très bien...

DUBICHET.

Vous y ajoutez treize grains de poudre anglaise à tirer ; un sou de noix de galle, six grammes d’ardoise pilée... deux grains de sublimé corrosif... aucun pharmacien ne vous en vendra...

BOURICARD.

Mais alors...

DUBICHET.

Vous faites fondre le tout, vous passez dans un linge, vous laissez refroidir...

BOURICARD.

Mais si les pharmaciens...

DUBICHET.

Vous en appliquez sur là partie malade une couche d’un centimètre... après quoi vous mettez des gants...

BOURICARD.

Des gants ?

DUBICHET.

Et trois jours après vos engelures ont disparu !...

BOURICARD.

Comment ! mes engelures !... mais je n’ai pas d’engelures !...

DUBICHET.

Allons donc !

BOURICARD.

Je viens pour mes cors.

DUBICHET.

Ah !... c’est bien différent... J’ai aussi un onguent pour les cors... un onguent de famille... vous prenez cent grammes de panne de porc frais...

BOURICARD, écrivant.

Du porc frais !... mais je l’ai déjà mis !

DUBICHET.

Ah ! oui !. .. Au fait, c’est le même !... mais, si vous voulez, je vais recommencer...

BOURICARD.

C’est inutile...

DUBICHET.

Maintenant, voici l’état de ma fortune...

BOURICARD.

Je vais chez le pharmacien...

Il remonte.

DUBICHET, continuant.

Je possède aux environs de Guérêt, Creuse...

Se retournant.

Eh bien ! il s’en va !...

BOURICARD.

Monsieur, j’ai bien l’honneur...

Il sort par le fond à droite.

 

 

Scène IV

 

DUBICHET, puis GABAILLE, MADAME GABAILLE, puis ACHILLE

 

DUBICHET, seul, remettant les chaises en place.

Eh bien ! en voilà un notaire ! il est d’une légèreté en affaires... Je crois que je ferai bien de prévenir Gabaille...

TAPIOTTE, entrant vivement du fond à droite.

Monsieur !... monsieur !...

DUBICHET.

Quoi ?

TAPIOTTE.

C’est les Gabaille !...

DUBICHET.

Eh bien ! fais-les entrer...

TAPIOTTE.

La femme ôte ses caoutchoucs...

DUBICHET.

Préviens ma fille...

Tapiotte sort par le fond à gauche. Entrée de M. et madame Gabaille. Ils sont en toilette de cérémonie et tous deux en entrant consultent leur montre.

GABAILLE.

Deux heures moins cinq ! Nous sommes exacts !

DUBICHET, saluant.

Madame...

MADAME GABAILLE.

Est-ce qu’Achille n’est pas arrivé ?

DUBICHET.

Pas encore...

GABAILLE.

Voilà ce que c’est ! Il a voulu prendre une voiture... ça retarde !... nous, nous sommes venus à pied.

MADAME GABAILLE, bas à son mari.

Tais-toi donc !

GABAILLE.

Il n’y a pas de mal à ça...

DUBICHET.

Je suis comme vous... jamais de voiture ! excepté aux enterrements...

GABAILLE.

Il y en a... on s’en sert... pour faire ses courses... Est-ce que nous n’allons pas voir mademoiselle Cécile ?

DUBICHET.

Si, elle s’habille... et vous savez quand les femmes sont à leur toilette...

GABAILLE.

À qui le dites-vous ? Madame Gabaille a mis cinq quarts d’heure à sangler son corset...

MADAME GABAILLE.

Tais-toi donc !

GABAILLE.

Ça te jouera un mauvais tour... souviens-toi de la distribution des prix...

Reprenant son récit.

Ah ! c’était un beau coup d’œil... Toute la France était là !... Achille monte sur l’estrade d’un pas ferme...

DUBICHET, l’interrompant.

Dites donc... j’ai reçu la visite de votre notaire...

GABAILLE.

Tiens ! il est venu ?... je ne lui avais pas dit...

DUBICHET.

C’est un homme du monde... beau parleur...

GABAILLE.

Il bégaie !

DUBICHET.

Non... il boite... mais entre nous, je ne le crois pas dévoué... Il s’occupe beaucoup plus de ses petites incommodités que des intérêts de ses clients...

MADAME GABAILLE.

Là !... je te l’ai toujours dit !

GABAILLE.

Eh bien, je le changerai... je n’y tiens pas !... Il est changé !

MADAME GABAILLE, apercevant son fils qui entre par le fond à droite.

Ah ! voilà Achille ![38]

ACHILLE, saluant Dubichet.

Monsieur... je suis un peu en retard...

GABAILLE.

Parbleu ! avec ta manie de prendre des voitures !

DUBICHET.

Ah ! il n’est que deux heures un quart...

Il remonte un peu vers le fond à droite.

ACHILLE, à part, descendant à l’avant-scène à gauche.[39]

Voilà un quart d’heure qu’Hermance carillonne à ma porte... pauvre petite femme !

DUBICHET, à Achille.

Voici mon modeste asile... c’est simple...

GABAILLE.

C’est très gentil...

DUBICHET, à Achille.

J’ai aussi quelques gravures...

Les montrant.

Bélisaire !...

Au fond à gauche.

MADAME GABAILLE.

Très gracieux ! très gracieux !

DUBICHET, montrant une autre gravure au fond à droite.

Marius sur les ruines de Minturnes...

Achille est remonté pour regarder les gravures.

GABAILLE.

Ah ! c’est là Marius ! justement je lis son histoire... ce n’était pas un homme ordinaire... il a commis des fautes... je ne cherche pas à l’excuser... mais enfin... ce n’était pas un homme ordinaire.

DUBICHET, redescendant à gauche.

Certainement...

GABAILLE.

Demandez à Achille... Qu’est-ce que tu penses de Marius ? sois franc ![40]

ACHILLE, à part.

De l’histoire romaine à présent !

Haut.

Mon père... il est mort... ne récriminons pas sur une tombe !

MADAME GABAILLE.

Très bien !

DUBICHET, à part.

Il a du cœur !

 

 

Scène V


DUBICHET, GABAILLE, MADAME GABAILLE, puis ACHILLE, CÉCILE

 

CÉCILE, entrant habillée, du fond à gauche.[41]

Papa, me voici prête...

DUBICHET, la présentant.

Ma fille... une enfant qui sort de sa pension... et qui ignore encore les choses de la vie...

ACHILLE, à part.

Très gentille, la petite pensionnaire.

DUBICHET, présentant Achille.

Monsieur Gabaille fils... un jeune savant...

GABAILLE.

Prix d’honneur, mademoiselle !

ACHILLE, bas à son père.

Encore !... clouez-moi tout de suite ma couronne dans le dos.

GABAILLE, à part, étonné.

Qu’est-ce qu’il a ?

MADAME GABAILLE, bas à Achille, lui désignant Cécile.

Dis-lui quelque chose !

ACHILLE.

Oui... mademoiselle... vous êtes musicienne, mademoiselle !

CÉCILE.

Un peu...

DUBICHET.

Très musicienne ! j’ai fait accorder le piano, vous l’entendrez tout à l’heure...

ACHILLE.

Moi, mademoiselle, je joue un peu du violon... et je serais bien heureux si vous ne me trouviez pas indigne de vous accompagner...

CÉCILE.

Ah ! avec plaisir ! nous jouerons des contredanses !

ACHILLE.

Vous aimez le bal ?

CÉCILE.

Beaucoup... je n’y suis allée qu’une fois... mais je puis vous assurer que je n y ai distingué personne...

ACHILLE, à part.

Je l’espère bien !

GABAILLE, à part.

Il ne manquerait plus que cela !

CÉCILE, à Achille.

Et vous, monsieur, avez-vous distingué quelqu’un ?

DUBICHET.

Cécile ! tu es indiscrète !

ACHILLE, à part.

Quelle drôle de conversation !

Haut.

Oui, mademoiselle, j’ai distingué une jeune personne... brune... avec des eux bleus... comme les vôtres... une demoiselle qui vit près de son père...

CÉCILE.

Alors ce n’est pas une cocotte ?

MONSIEUR et MADAME GABAILLE.

Une cocotte !

ACHILLE.

Qu’est-ce qui vous a appris ce mot-là ?

CÉCILE.

C’est papa !

DUBICHET, passant devant sa fille.[42]

Oui... c’est une rose... et je l’initie peu à peu...

ACHILLE, à part.

Mais il me l’effeuille ! je préfère l’initier moi-même !

Bas à son père.

Faites la demande... dépêchez-vous !

GABAILLE, bas à Achille, et passant.[43]

Je n’ai rien préparé... mais je vais improviser, Dubichet, ne m’intimide pas...

Haut.

Mon cher Dubichet... vous me connaissez... ancien fabricant de plaqué, j’ai toujours honorablement conduit ma barque...

 

 

Scène VI

 

DUBICHET, GABAILLE, MADAME GABAILLE, ACHILLE, CÉCILE, HERMANCE

 

HERMANCE, paraissant au fond à gauche et fermant la porte avec vivacité, à part.[44]

Je viens de chez lui... personne !

CÉCILE, l’apercevant.

Ah ! ma cousine !...

Elle remonte à elle.

DUBICHET.

Permettez-moi de vous présenter madame Hermance Saucier.

HERMANCE, en voyant Achille.

Lui !...

ACHILLE, à part.

Ils se connaissent !...

DUBICHET.[45]

Une parente... et une amie...

GABAILLE, à part.

Charmante femme !...

DUBICHET, présentant Achille à Hermance.

M. Achille Gabaille... dont vous avez sans doute entendu parler...

HERMANCE.

Jamais !

GABAILLE.

Pas possible !

DUBICHET, continuant.

Il désire vivement faire votre connaissance...

GABAILLE, faisant passer Achille près d’Hermance.

Nous le désirons tous...

ACHILLE, très embarrassé, à Hermance.

Certainement, madame... c’est un honneur... bien flatteur...

HERMANCE, bas et vivement.

Je viens de la rue de Trévise... J’ai cassé votre sonnette...

ACHILLE, bas.

Plus tard... Je vous expliquerai...

HERMANCE.

J’y compte.

Elle remonte causer avec Cécile près du piano à gauche. Achille remonte également à gauche.

MADAME GABAILLE, bas à son mari.

Puisque c’est une parente, continue ta demande...

GABAILLE, bas.

Je suis prêt...

Haut.

Mon cher Dubichet, Vous me connaissez... ancien fabricant de plaqué...

ACHILLE, effrayé et bas à son père.

Non ! pas devant cette dame !

GABAILLE.

Pourquoi ?

ACHILLE.[46]

Elle est en visite... elle va partir... attendez !...

GABAILLE.

C’est juste...

DUBICHET.

Vous médisiez : ancien fabricant de plaqué...

GABAILLE.

Oh !... j’ai dit cela... pour dire quelque chose... Vous savez dans le monde... on parle de la pluie et du beau temps...

DUBICHET.

Oui... oui...

GABAILLE.

Mon baromètre descend...

DUBICHET.

Et le mien remonte...

ACHILLE.

Moi, le mien ne bouge pas...

MADAME GABAILLE, à part.

Pourquoi diable parlent-ils de leurs baromètres ?...

Un grand froid.

DUBICHET, à part.

J’ai cru qu’il allait faire sa demande...

Haut.

Cécile !...

CÉCILE, descendant à droite de son père.

Papa ?

DUBICHET.

Si tu nous jouais ta valse ?

GABAILLE et MADAME GABAILLE.

Ah ! oui !

DUBICHET.

Le piano est accordé.

CÉCILE, allant au piano.

Volontiers... si cela peut vous faire plaisir !

HERMANCE.

Certainement, chère petite.

ACHILLE.

Comment donc, mademoiselle, mais tout ce qui vient de vous...

HERMANCE.

Elle est charmante, n’est-ce pas ?

ACHILLE, à part.[47]

Sapristi ! qu’elle est gênante.

Hermance prend la main de Cécile, la fait passer vivement au piano et s’arrête devant Achille pour lui dire : « Elle est charmante, n’est-ce pas ? » puis elle remonte au piano à la droite de Cécile. Tout le monde s’asseoit. Dubichet au milieu du théâtre. Gabaille et sa femme près de la table à droite. Cécile joue. Moment de silence.

MADAME GABAILLE.

Ravissant ! ravissant !

DUBICHET, vivement.

Cécile, arrête un peu.

CÉCILE.

Oui, papa.

DUBICHET, à madame Gabaille.

Vous disiez, madame ?

MADAME GABAILLE.

Moi ?... Je disais : Ravissant.

DUBICHET.

J’avais cru... pardon !...

À Cécile.

Continue, mon enfant.

Cécile reprend le morceau.

ACHILLE.

Chut !...

DUBICHET, pendant que Cécile joue.

C’est drôle !... Ils ne me font pas la demande.

Un temps.

GABAILLE, entre ses dents.

C’est très gentil !... d’où donc est-ce tiré, mon cher Dubichet ?

DUBICHET, vivement.

Hein ?...

À Cécile.

Arrête-toi.

Cécile s’arrête ; à Gabaille.

Vous avez une ouverture à me faire ?

GABAILLE.

Moi ?... non... Je disais : D’où donc est-ce tiré ?

DUBICHET.

Ah ! pardon ! je croyais...

À Cécile.

Continue, ma fille !

Cécile joue. Hermance s’est levée, est allée au fond, et ôte son chapeau.

GABAILLE.

Eh bien, qu’est-ce qu’elle fait ?... Elle s’installe !...

DUBICHET, à part.

Oh ! il faut en finir !...

Haut.

Cécile, arrête, ma fille !

Cécile cesse de jouer. Dubichet, se levant.

Mon cher Gabaille, je vous ferai remarquer qu’il est quatre heures et demie ; madame est de la maison, nous n’avons pas de secrets pour elle, et si vous aviez, par hasard, quelque communication à me communiquer.

GABAILLE, se levant ainsi que sa femme.

Mais... certainement... J’en ai même une très importante...

Cécile recommence à jouer. Dubichet remonte pour la faire taire, Achille passe près de son père.

ACHILLE, bas.

Non... pas maintenant.

GABAILLE.

Ah ! laisse-moi tranquille, je n’ai pas envie de coucher ici.

ACHILLE, à part.

Saprelotte !... qu’est-ce qui va arriver ?

Il remonte près de la table un peu en arrière de son père.

GABAILLE.[48]

Mon cher Dubichet, vous me connaissez... ancien fabricant de laqué... j’ai toujours honorablement conduit ma barque... Madame Gabaille, que voici, n’a jamais fait parler d’elle... ce n’est pas une femme supérieure...

MADAME GABAILLE.

Hein ?...

GABAILLE.

Et je crois que si je ne m’en étais pas mêlé, jamais son fils n’aurait eu le prix d’honneur.

Désignant Achille qui descend à la gauche de son père.

Le voici... tel que la nature l’a formé, son passé répond de son avenir... j’irai droit au but... pas de vains discours... Dubichet, j’ai l’honneur de vous demander pour lui la main de votre fille...

Hermance qui est debout près du piano, le frappe violemment et fait résonner les cordes basses.

TOUS, se retournant avec un grand mouvement d’étonnement.

Quoi ?           

ACHILLE, à part.

J’ai cru que c’était le tonnerre !

HERMANCE.

C’est cette partition qui m’a échappé.

DUBICHET, se disposant à répondre.

Mon cher Gabaille...

HERMANCE, descendant en scène et brodant.[49]

Pardon... avant tout... une question... monsieur est-il bien certain d’aimer mademoiselle ?

GABAILLE.

Lui ! Il en est fou !

HERMANCE.

C’est monsieur que j’interroge... laissez-le répondre. Je serais bien aise d’entendre de sa bouche l’aveu de son amour.

ACHILLE, à part.

Quels yeux !

HERMANCE.

Parlez !... Est-il vrai que vous aimiez mademoiselle ?

ACHILLE, terrifié.

C’est-à-dire... vous savez... pour se marier...

DUBICHET.

Hein ?

CÉCILE.

Qu’est-ce qu’il dit ?

GABAILLE, vivement.

C’est l’émotion !... Il va se remettre !

Bas à Achille.

Sois donc brûlant, animal !

ACHILLE, à part, et passant devant son père.[50]

Au fait, si elle croit me faire peur !

Haut.

Oui, j’aime, j’adore mademoiselle Cécile... et je serais ravi de l’épouser... Voilà !

DUBICHET.

À la bonne heure !

Gabaille est à causer sa femme, Dubichet parle à sa fille.

HERMANCE, bas à Achille.

L’épouser... je vous le défends... vous n’en avez pas le droit !

ACHILLE, protestant.

Ah ! mais, permettez...

Il remonte près de la table à droite.

HERMANCE.

C’est bien... assez !

Haut.

Monsieur Dubichet, veuillez prier Cécile de nous laisser... j’ai quelques explications à vous donner... et je serais bien aise...

DUBICHET, à Cécile et la conduisant à la porte du fond à gauche.

Va, mon enfant !

CÉCILE, sortant, à part.

Qu’est-ce qu’il va se passer ?

GABAILLE, à part.

De quoi se mêle-t-elle cette dame ?

Boutonnant son habit.

Nous allons voir !

Hermance pendant ce mouvement est allée poser sa broderie sur le piano et redescend au n° 1.

 

 

Scène VII


DUBICHET, GABAILLE, MADAME GABAILLE, ACHILLE, HERMANCE

 

DUBICHET, à Hermance.

Nous sommes seuls... parlez.

HERMANCE.[51]

Mon cher cousin...

GABAILLE.

C’est faux !

HERMANCE.

Quoi ?... M. Dubichet n’est pas mon cousin ?

GABAILLE.

Non... je croyais que vous disiez autre chose... Vous pouvez continuer.

HERMANCE.

Merci... Mon cher cousin, si toutefois monsieur ne s’y oppose pas, vous connaissez mon affection pour Cécile... et je ne me consolerais pas d’avoir contribué, par mon silence, au malheur de cette chère enfant...

GABAILLE.

Mais il me semble qu’Achille.

HERMANCE.

M. Achille ne peut pas se marier... il n’est pas libre... il a une liaison !

DUBICHET.

Comment !

MADAME GABAILLE.

Mon fils !

GABAILLE.

C’est une calomnie !

Il tire de sa poche le morceau de la robe du premier acte, s’en essaie le front et le serre vivement.

HERMANCE.

J’ai des preuves...

ACHILLE, à part.

Est-ce qu’elle va leur raconter...

HERMANCE.

Et M. Achille ne me démentira pas, quand je dirai qu’il a conçu un attachement sérieux pour une femme digne de son affection... de son estime.

GABAILLE.

Allons donc !

À part.

Une acrobate !

HERMANCE, à Gabaille.

Quant à vous, monsieur, votre étonnement me surprend... vous êtes parfaitement au courant de cette intrigue...

GABAILLE.

Moi ?

HERMANCE.

Hier, vous avez coupé un morceau de la robe de cette dame, qui se trouvait pris dans une porte.

GABAILLE, stupéfait.

Ah ! bah !

Avec aplomb.

Jamais !

HERMANCE.

Ayez l’obligeance de fouiller dans cette poche... et vous y trouverez encore le morceau...

DUBICHET.

Pas possible !

ACHILLE, à part.

Il est collé, papa !

GABAILLE.

Je proteste...

HERMANCE.

Alors, videz vos poches.

DUBICHET.

Videz vos poches.

MADAME GABAILLE.

Oui ! vide tes poches.

GABAILLE.

C’est inutile... Il me semble que ma parole...

À part.

Comment sait-elle cela ? Elle a donc consulté les aruspices ?

DUBICHET.

Diable ! une chaîne... c’est très grave.

MADAME GABAILLE.

N’en croyez rien... Je réponds de la pureté de mon enfant.

DUBICHET, à Hermance.

Mais d’où tenez-vous ces détails ?

ACHILLE.

Oui... il faut que madame s’explique... il faut mettre les points sur les i... de qui tenez-vous ces détails ?

À part.

Nous allons voir ce qu’elle va répondre.

HERMANCE, embarrassée.

Mais... je ne puis... je ne dois...

GABAILLE.

Madame hésite... la vérité triomphe.

HERMANCE.

Puisque vous voulez le savoir... C’est bien simple... inquiète sur l’avenir de Cécile... et ne pouvant prendre moi-même des renseignements sur un jeune homme... que je n’avais jamais vu...

ACHILLE, avec intention.

Jamais !

HERMANCE, sèchement.

Jamais !... J’ai dû m’adresser à l’agence...

DUBICHET.

Quelle agence ?

HERMANCE.

Il existe à Paris une société morale, discrète, et qui prend à cœur de justifier son titre : « La Sécurité des familles... » elle se charge, moyennant une légère rétribution, de surveiller, d’épier les fils de famille... et au besoin les pères qui ne sont pas toujours exempts de faiblesses...

GABAILLE.

Moi, je ne crains rien !

DUBICHET, à part.

Sapristi ! On dirait qu’elle m’a regardé.

MADAME GABAILLE, à part.

Gabaille s’est troublé... je lui demanderai l’adresse !

GABAILLE.

Eh bien ! soit ! J’en conviens... Achille a une liaison !

MADAME GABAILLE, avec élan.

Il n’aime plus sa mère !

Elle va s’asseoir à la table à droite. Achille la calme.

GABAILLE.

Je connais la personne... c’est une petite pas grand’chose !

HERMANCE.

Vous dites ?

ACHILLE, vivement.

Papa !

GABAILLE.

Une de ces créatures frivoles, qu’on prend et qu’on laisse...

Il remonte.

HERMANCE.

Est-ce l’opinion de monsieur Achille ?

ACHILLE, embarrassé.

Mais...

GABAILLE.

Tout à fait... Il me disait encore hier : « Ce qu’il y a de commode avec ces dames, c’est qu’on les plante là... comme un journal du soir, aussitôt qu’on l’a lu. »

Il remonte vers le fond, puis redescend au n° 2, près de Dubichet.

HERMANCE, furieuse et s’approchant d’Achille.

Oh !...

ACHILLE, vivement.

Permettez...

HERMANCE, bas à Achille.

Nous causerons demain à deux heures !

Elle va s’asseoir à la table à droite.[52]

DUBICHET.

Après tout, une pareille liaison n’a rien de bien inquiétant.

GABAILLE.

Nous avons été jeunes... nous savons ce que c’est.

DUBICHET.

Oui... je crois que nous pouvons donner suite à nos projets... Mon cher Gabaille... j’apprécie comme je le dois l’ouverture que vous avez bien voulu me faire... M. Achille me paraît un jeune homme...

HERMANCE, l’interrompant.

Quelle profession ? quelle profession ?

GABAILLE.

Chut ! Taisez-vous donc !

HERMANCE, assise.

Je demande quelle profession exerce monsieur ?

GABAILLE, à part.

Elle est insupportable !

Haut.

Il n’en a pas... il ne fait rien... il relit ses auteurs... là, êtes-vous contente ?

HERMANCE.

Je n’ai pas de conseils à donner à M. Dubichet... mais un jeune homme qui ne fait rien... c’est bien dangereux !

GABAILLE, à part, remontant au 2e plan.[53]

Mais de quoi se mêle-t-elle ?

HERMANCE, à Dubichet.

Souvenez-vous du jeune Casalonga.

DUBICHET.

Le fils de mon fumiste...

HERMANCE.

Lui aussi avait fait de brillantes études... son père... une espèce d’imbécile... négligea de lui donner une profession...

GABAILLE, vivement.

Madame !...

HERMANCE, très gracieuse.

Je parle de Casalonga père...

Reprenant son récit.

Le fils avait la passion des gravures...

DUBICHET.

Comme Achille ?

HERMANCE.

Mais il s’en fatigua, il se mit à aimer les chevaux, le jeu, les femmes... et il finit par...

MADAME GABAILLE.

Par quoi ?

HERMANCE, se levant.

Par faire un faux !

DUBICHET.

C’est vrai !

GABAILLE, à part.

Ah çà ! elle est enragée !

HERMANCE, passant à Dubichet.[54]

Je n’oublierai jamais cette parole du procureur impérial.

S’adressant à Dubichet.

« Et vous, pères imprudents, qui jetez vos filles dans les bras d’un oisif... Tremblez !!! »

DUBICHET, frissonnant.

Brrr ! c’est décidé... jamais je ne jetterai ma fille dans les bras d’un oisif !...

Il passe derrière Hermance et va à Gabaille.[55]

ACHILLE, à part.

Allons, bon ! on va me faire travailler maintenant.

DUBICHET.

Et je vous déclare que le mariage ne se fera que lorsque votre fils sera occupé !

GABAILLE.

Qu’à cela ne tienne !

HERMANCE.

Notaire...

GABAILLE.

Ah ! non ! Ce serait trop long !

DUBICHET.

Qu’il ait seulement une place... n’importe laquelle ?...

ACHILLE, à part et remontant au fond.

Gabelou !

GABAILLE, avec emphase.

C’est facile... un prix d’honneur ! J’ose croire que la France sera heureuse de lui offrir une position.

MADAME GABAILLE.

C’est bien le moins... Après ce qu’il a fait pour elle !

DUBICHET.

Nous partons demain pour Guérêt... et dès que vous aurez une solution... faites-le moi savoir...

GABAILLE.

Donnez-moi une plume... du papier...

Dubichet remonte en haut de la table de droite et prépare ce qu’il faut pour écrire.

ACHILLE, redescendant à la droite de son père.[56]

Que voulez-vous faire ? 

GABAILLE.

Demander une audience au ministre... il te connaît, tu as dîné chez lui.

ACHILLE.

Mais ce n’est plus le même.

GABAILLE.

Ça ne fait rien... l’ancien a dû lui parler de toi... entre eux, ces messieurs causent...

Il se met à une table et écrit.

HERMANCE, bas à Achille qui a gagné un peu la gauche.

Je vous défends d’accepter aucune place.

ACHILLE.

Ah ! chère amie, vous devenez trop exigeante.

HERMANCE.

C’est bien ! assez... nous causerons demain à deux heures !

Haut.

Une plume... de l’encre !

Sur un signe d’Hermance, Achille va prendre sur la table à droite du papier et une plume qu’il donne à Hermance.

ACHILLE, à Hermance, bas.

À qui écrivez-vous ?

HERMANCE.

Au ministre... pour lui demander une audience.

Elle va se mettre à écrire sur le piano à gauche.[57]

ACHILLE, à part.

Eh bien ! voilà un ministre qui va avoir de l’agrément.

Il descend à gauche au numéro 1.

 

 

Scène VIII


DUBICHET, GABAILLE, MADAME GABAILLE, ACHILLE, HERMANCE, BOURICARD[58]

 

BOURICARD, paraissant au fond à droite, à Dubichet.

Je vous demande pardon de vous déranger.

DUBICHET, à part.

Tiens ! c’est le notaire !

Haut.

Donnez-vous donc la peine de vous asseoir ?

Il va chercher une chaise placée devant le canapé au fond.

BOURICARD.
Je voulais vous demander s’il faut faire fondre au bain-marie ?
GABAILLE, de la table.

Ah ! Bouricard !... il arrive bien...

DUBICHET, lui présentant une chaise.

Maître Bouricard...

BOURICARD, s’asseyant.

Ce n’est pas de refus...

Dubichet remonte près de la table.

GABAILLE, se levant en lui donnant sa lettre.

Prends tes jambes à ton cou et porte vite cette lettre au ministère.[59]

BOURICARD, se levant.

Encore !...

HERMANCE, bas à Bouricard.

Vous porterez aussi celle-là... cinq francs pour vous.

DUBICHET, bas à Gabaille.

Comment ! vous lui faites faire vos courses... un notaire !

GABAILLE.

Ça ! c’est mon domestique !

DUBICHET, à part.

Ah ! sacrebleu ! Et moi qui ai raconté mes affaires de cœur.

HERMANCE, bas à Achille, avec colère.

À demain, deux heures !

ACHILLE.

On y sera !

À part.

avec une cuirasse !

ENSEMBLE.

Va ! ne réplique pas,
Sans tarder davantage,
Porte notre message
Car on l’attend la bas.

Hermance passe devant Achille, celui-ci remonte ; Bouricard se dispose à sortir. Gabaille et sa femme prennent congé de Dubichet qui les reconduit vers le fond à droite. Hermance jette un dernier regard de commandement à Achille qui suit ses parents. Ces divers mouvements s’exécutent pendant l’ensemble. Le rideau baisse.

 

 

ACTE III

 

Salle à manger. Porte au fond, porte au deuxième plan à gauche, portes aux premier et deuxième plans à droite, buffet entre les deux portes de droite. Deux chaises et un grand guéridon à l’avant-scène à droite. Table garnie et deux chaises à l’avant-scène à gauche ; grande table au fond à gauche près la porte du fond. Chaises au fond. Pantalon d’intérieur.

 

 

Scène première


AGATHE, puis ROGER

 

AGATHE, seule, à la table de gauche, parcourt le Moniteur.

Il n’est pas encore question de mon bureau de tabac dans le Moniteur de ce matin, mais c’est comme si je le tenais !... M. Bufquin, mon maître, est tout puissant... C’est l’ami intime du ministre, à preuve qu’il est venu le mois dernier passer quatre jours chez lui ici... Il tutoyait monsieur. Il lui a dit devant moi : Tu n’es qu’une grande bête !... Depuis ce temps-là, toute la ville de Guérêt est sens dessus dessous... Avant, on ne faisait pas attention à monsieur... et maintenant on lui offre des dîners qui n’en finissent pas... On le fera mourir, on lui envoie des fleurs, des melons, des volailles... et il accepte tout... il n’est pas fier.

ROGER entre par le fond, costume d’officier.[60]

Bonjour, Agathe !

AGATHE.

Ah ! monsieur Roger !

ROGER.

Ton maître est-il levé ?

AGATHE.

Lui ! tous les jours, à cinq heures du matin, il est sur pied.

ROGER.

Quel homme laborieux ! il travaille... il médite !

AGATHE.

Je vous en réponds... Dans ce moment il scie son bois...

ROGER.

Comment ! dans sa position...

AGATHE.

Il dit que c’est pour ses rhumatismes.

ROGER.

Ah ! je comprends... comme hygiène...

AGATHE.

Tenez, le voilà !

 

 

Scène II

 

AGATHE, ROGER, BUFQUIN, du fond

 

BUFQUIN, à lui-même. Il a une scie à la main.[61]

Je suis en nage !... mais j’ai scié mes quarante-trois petites bûches, cinq de plus qu’hier.

ROGER, le saluant.

Monsieur Bufquin !

BUFQUIN.

Ah ! c’est vous, mon officier... pardon, je suis à vous.

À Agathe.

Je ne veux pas me refroidir... Va me préparer ce qu’il me faut pour changer.

AGATHE.

Tout de suite, monsieur.

Elle lui présente une veste qu’elle prend sur la table à gauche, puis elle sort au deuxième plan à gauche.

BUFQUIN, à Roger.

C’est qu’il ne faut pas plaisanter avec ces diables de rhumatismes.

ROGER.

Ah ! vous avez des... Et vous suivez un traitement, sans doute ?

BUFQUIN.

J’en suis deux : le mien d’abord, quarante-trois petites bûches avant déjeuner, puis celui du médecin ; celui-là, je n’en veux pas, mais il me l’impose par la ruse.

ROGER.

Quel est ce traitement ?

BUFQUIN.

L’électricité. Figurez-vous une espèce de roue qui fabrique des étincelles... qui ressemblent à des coups de poing... Ce n’est pas agréable du tout ; aussi, j’ai refusé dès le premier jour ; alors, le médecin, qui m’aime beaucoup, vient en cachette de temps en temps, et il électrise mon mobilier, mes boutons de portes, mes cordons de sonnettes... de façon que, toute la journée, sans le vouloir, pif ! paf ! – Je reçois des claques de tous les côtés. – Je crois que c’est aujourd’hui le jour et je me méfie !

Il s’asseoit sur une chaise de fer, premier plan, à gauche et se relève vivement en poussant un cri.

Aie ! qu’est-ce que je disais ?... Il en a mis là-dedans, l’animal ! Voyons, qu’est-ce qui vous amène ?

ROGER.

Je suis venu vous demander un petit service... Je sais que vous portez de l’intérêt à mon oncle, monsieur Dubichet, chez lequel je suis venu passer un congé de huit jours.

BUFQUIN.

C’est un fort galant homme... il m’a envoyé hier un panier de prunes... et la prune... c’est mon fruit.

ROGER.

Personne n’ignore vos grandes relations...

BUFQUIN.

Oh ! mes grandes relations !... Je connais Francisque, voilà tout !

ROGER.

Qui ça... Francisque ?

BUFQUIN.

Eh bien ! le petit Francisque, mon ami, le ministre. 

ROGER.

Ah ! vous avez peut-être été au collège ensemble ?

BUFQUIN.

Non... nous n’avons pas été élevés précisément dans le même collège... Voyons... contez-moi votre affaire.

ROGER.

En deux mots... voici ce dont il s’agit... J’ai assez de l’Afrique ; vous savez ? le sable, le siroco... les sauterelles... enfin je voudrais permuter.

BUFQUIN.

Et où voulez-vous aller ?

ROGER.

À Paris.

BUFQUIN.

Très bien... faites votre demande, je l’apostillerai...

ROGER.

Tenez, vous êtes un homme charmant... et pas poseur...

BUFQUIN.

Oh ! mon Dieu ! pour ce que cela me coûte... je n’ai qu’à signer : Bufquin... mon paraphe... et c’est fait ! Entrez là, et rédigez votre demande.

ROGER.

Vraiment... Je ne sais comment vous remercier... Aimez-vous les pêches ?

BUFQUIN.

Enormément... la pêche, c’est mon fruit...

ROGER.

Très bien ! vous aurez de mes nouvelles...

Il entre à droite, deuxième plan.

 

 

Scène III

 

BUFQUIN, puis AGATHE

 

BUFQUIN, seul.

Vraiment, ils sont excellents pour moi dans ce pays-ci ! La Creuse me comble... On sait que le ministre... le petit Francisque, n’a rien à me refuser... Je l’ai connu si jeune... il avait six ans... j’étais valet de chambre chez monsieur son père dans mon pays... par là-bas... du côté du Midi... Le petit bonhomme était bien l’être le plus insupportable du monde... il envoyait promener son précepteur, frappait les domestiques et mettait les doigts dans son nez... impossible d’en venir à bout... Madame la comtesse, sa mère, criait toute la journée : Ne contrariez pas Francisque, il est si nerveux !... Moi, ça m’agaçait. Un jour, je venais de faire le salon... pas un grain de poussière... je me mirais dans mon œuvre... Tout à coup, voilà le moutard qui entre avec un seau plein de glaise et de briques... Je lui dis : Monsieur le comte, prenez garde !... Il me répond : Tu m’embêtes, je veux faire une forteresse !... et paf ! il renverse tout sur le parquet... Ma foi ! la moutarde me monte et je lui dis : Monsieur le comte, ce que vous faites-là n’est pas d’un gentilhomme ! Alors, il me lance une poignée de terre à la figure... Fou de colère, je l’empoigne, je le campe sous mon bras et je lui administre une tripotée... sur le vif !... je me disais : Puisqu’on va me chasser, je n’ai pas besoin de me gêner... et v’lan ! v’lan ! pendant trois minutes !... le pauvre petit était bien rouge... Mais on ne s’en aperçut pas... l’œil d’une mère ne peut tout voir... À partir de ce jour, Francisque devint charmant... doux, poli... avec les domestiques surtout. Il reprit goût aux études... Il eut même un prix de je ne sais pas de quoi ! Mais enfin, il eut un prix, et sans me flatter, s’il est devenu ministre... j’ose croire que c’est à moi qu’il le doit... Il ne l’a pas oublié, car il me fait une pension de quatre mille francs... sans compter les étrennes... une pièce de vin au premier janvier... Aussi, je ne me gêne pas avec lui... Toutes les demandes qu’on m’apporte, je les apostille ! Bufquin... et mon paraphe !... Je dois dire qu’il n’a pas encore fait droit à mes recommandations, mais ça viendra ; ah dame ! je ne peux plus employer les grands moyens... un ministre... c’est chatouilleux.

AGATHE, entrant du deuxième plan gauche.

Monsieur, vos vêtements sont prêts.

BUFQUIN.

Très bien...

S’en allant et passant devant Agathe.[62]

Ouest-ce qu’il y a pour déjeuner ?

AGATHE.

Le receveur a envoyé deux pigeons... et la buraliste des petits pois !...

BUFQUIN.

Parfait... Tu les marieras ensemble.

Il embrasse Agathe et dit en sortant.

Elle est charmante, charmante !

Il sort au deuxième plan gauche.

 

 

Scène IV

 

AGATHE, puis GABAILLE, DUBICHET, puis ACHILLE

 

AGATHE.

Ah ! il est farceur, monsieur !

DUBICHET, entrant du fond, suivi de Gabaille.[63]

Entrez, je vais vous présenter.

À Agathe.

Où est ton maître ?

AGATHE.

Il change de linge.

DUBICHET.

C’est bien... ne le dérange pas... nous attendrons...

Agathe sort au fond.

Eh bien ! je croyais que votre fils nous suivait !

GABAILLE.

Il va nous rejoindre... Je l’ai laissé en train de se débattre avec des bottines neuves... Ah çà ! ce M. Bufquin chez qui vous m’amenez est donc un personnage...

DUBICHET.

Immense !... un savant qui consacre sa vie à des recherches sur l’électricité dans ses rapports avec les cordons de sonnettes.

GABAILLE.

Comment ça ?... les cordons de sonnettes ?

DUBICHET.

Oui... jeudi. Je voulais un verre d’eau. J’ai sonné... et j’ai reçu un coup de pied... On ne sait où s’arrêtera la science... De plus, M. Bufquin est un homme qui a dû occuper de très hautes fonctions dans l’État... il tutoie tous les ministres !... Et quand ces messieurs sont embarrassés... ce qui leur arrive quelquefois... ils viennent consulter Bufquin... rien que ça !

GABAILLE.

Diable ! c’est une relation à cultiver...

DUBICHET.

Saturé des grandeurs, il est venu se reposer ici...

GABAILLE.

Comme Cincinnatus.

DUBICHET.

Au milieu de ses chats... car il adore les chats ; aussi, il ne faudra pas médire de ces animaux si vous voulez qu’il fasse obtenir à votre fils la place qu’il sollicite.

GABAILLE.

Soyez tranquille, on sait manœuvrer...

DUBICHET.

Voyons !... quelle est cette place ? Car, jusqu’à présent, vous avez été avec moi d’un mystérieux...

GABAILLE.

Dubichet, quand on veut une place, il ne faut jamais dire laquelle.

DUBICHET.

Pourquoi ?

GABAILLE.

Parce que ça donne aux autres l’idée de la demander... Tout ce que je peux vous dire pour l’instant, c’est que j’ai un vieil ami dans les bureaux.

DURICHET.

Ah !

GABAILLE.

Je suis allé le trouver et il m’a dit : À Paris, vous ne pouvez rien espérer... tout est retenu... pour six ans... mais il  y a à Guérêt une vieille cruche qui est en âge de prendre sa retraite...

DUBICHET, cherchant à droite.

Une vieille cruche ! attendez donc ! Après ça, il y en a tant à Guérêt !

GABAILLE.

Allez là-bas, a-t-il ajouté, voyez le préfet, les autorités, faites-vous recommander... et surtout, jouez serré... ne dites à quiconque le nom de la personne que vous voulez supplanter...

DUBICHET.

La vieille cruche...

GABAILLE.

J’ai gardé ce secret pour moi seul... Mon fils lui-même, ignore le nom de son compétiteur.

DUBICHET.

Très fort ! quel diplomate vous auriez fait !

GABAILLE.

Je crois que j’avais de l’avenir.

AGATHE, entrant du fond avec plusieurs bouquets.[64]

Ah ! bien, en voilà des bouquets !

DUBICHET.

Qu’y a-t-il ?...

AGATHE, posant les fleurs au fond, sur la console à gauche de la porte.

C’est aujourd’hui la fête de M. Bufquin... Je l’avais oubliée... Je vas la lui souhaiter.

Elle sort au deuxième plan gauche.

GABAILLE.

Sa fête !... il serait peut-être d’une bonne politique de lui offrir quelques fleurs !

DUBICHET.

J’ai son affaire... il adore les artichauts à la poivrade... Je vais lui en cueillir un bouquet...

GABAILLE.

Et moi je vais tâcher de trouver une botte d’asperges.

DUBICHET.

Venez-vous ?

Achille paraît à la porte du fond, Gabaille va à lui, et pendant les répliques suivantes, Dubichet sort au fond vers la gauche.

ACHILLE, entrant du fond.

Comment, vous partez ?[65]

GABAILLE.

Attends-nous... nous revenons... et si M. Bufquin paraît... tu lui offriras un de ces bouquets...

ACHILLE.

Moi ? pourquoi ?

GABAILLE.

Tu choisiras dans le tas.

ACHILLE, étonné.

Tiens !

GABAILLE.

Et surtout ne dis pas de mal des chats... respect aux chats ! nous revenons.

Il sort par le fond, vers la gauche.

 

 

Scène V


ACHILLE, puis HERMANCE

 

ACHILLE, s’arrêtant un instant près de la table du fond et regardant les bouquets.

Voilà une idée ! offrir de but en blanc un bouquet à un monsieur qu’on n’a jamais vu... il va me prendre pour une dame de la halle.

Il descend en scène.

Il paraît que décidément papa me cherche une place... On veut me faire travailler, c’est insensé !... sans cela, je me plairais bien à Guérêt... Ma fiancée est très gentille, elle permet le cigare... et puis la vie est douce chez papa beau-père... trois repas ! et dans les entr’actes, on flâne, on va voir les poules, on donne à manger aux canards... tout cela n’est pas fatigant. Je préfère de beaucoup cette existence facile à la passion turbulente, nerveuse, hargneuse même... de cette chère Hermance... Aussi j’ai rompu complètement... j’ai manqué tous nos rendez-vous... elle m’a cassé trois cordons de sonnettes... et elle est retournée dans ses montagnes... Elle doit être montagnarde, cette femme-là !

HERMANCE, paraissant au fond et parlant à la cantonade.

Très bien... je l’attendrai...[66]

ACHILLE, stupéfait.

Hein ? elle !

HERMANCE, descendant en scène.

Je vous savais ici... j’étais à ma fenêtre quand vous êtes passé.

ACHILLE.

Comment ! vous habitez donc Guérêt ?...

HERMANCE.

Sans doute...

ACHILLE, à part.

Pas de chance !

HERMANCE.

Est-ce que cela vous contrarie ?

ACHILLE.

Moi, au contraire, je pensais à vous !

HERMANCE.

Ah !

ACHILLE.

Je me disais : Où peut-elle être ?... Elle va m’oublier, sans doute.

HERMANCE, vivement.

Jamais !

Le regardant tendrement.

Achille, il y a des serments qu’en n’oublie pas...

ACHILLE, à part.

Quand elle veut, elle a des yeux superbes !...

HERMANCE, avec amour.

Achille, soyez franc ! m’aimez-vous encore ?

ACHILLE.

Ah Dieu !...

HERMANCE.

Merci !... ce cri-là est parti du cœur, je le sens !... Oh ! une femme ne s’y trompe pas.

ACHILLE, à part.

Il n’y a que la foi qui sauve.

HERMANCE.

Tiens ! voilà mon gant... embrasse-le.

Elle le lui donne.

ACHILLE, le prenant.

Oui.

HERMANCE, de même.

Et cette fleur que je porte depuis deux jours... embrasse-la...

Elle la lui donne.

ACHILLE, la prenant.

Oui...

À part.

C’est un petit assortiment.

HERMANCE.

Maintenant que je vous ai retrouvé... doux et bon comme autrefois... promettez-moi de refuser cette place ?... veux-tu ?

ACHILLE.

C’est que...

HERMANCE.

Vous n’en avez pas besoin pour vivre !

ACHILLE.

Oh ! Dieu non !

HERMANCE.

Eh bien ! alors ?

ACHILLE.

Mon Dieu... si ce n’était que la place...

HERMANCE.

Oui !... Mais derrière cette place... il y a un mariage.

Éclatant tout à coup et passant à droite.[67]

C’est infâme ! mais je suis là... et tant que je vivrai, vous n’aurez ni la place ni la femme...

ACHILLE, à part.

La voilà repartie !

HERMANCE.

Et d’abord vous ne pouvez rester chez M. Dubichet... vivre sous le même toit qu’elle... c’est impossible !

ACHILLE.

Comment ?

HERMANCE.

Vous irez loger à l’hôtel du Chapeau-Rouge... On y est mal... mais il le faut.

ACHILLE, à part.

Elle m’envoie à l’auberge !

Haut.

Permettez !...

HERMANCE.

Non... ici, pas d’explications... On pourrait nous surprendre... allez m’attendre au bord de la Creuse... près du pont... je vous rejoins dans cinq minutes.

ACHILLE.

Mais j’ai rendez-vous avec papa.

HERMANCE.

Ah ! pas de mais... je fais un coup de tête !

ACHILLE, la calmant.

Hermance !...

HERMANCE, apercevant Roger qui entre, bas et vivement. Elle gagne la droite.

Du monde !... nous ne nous connaissons pas !

 

 

Scène VI

 

ACHILLE, HERMANCE, ROGER[68]

 

ROGER, sortant, un papier à la main, à lui-même, du 2e plan à droite.

J’ai rédigé ma demande.

Apercevant Hermance.

Tiens ! vous voilà !... Comment allez-vous ce matin ? Êtes-vous remise de vos fatigues du bal d’hier ?

HERMANCE.

Oh ! le bal... ça ne fatigue pas !

ROGER.

Permettez-moi de vous présenter monsieur Achille Gabaille...un futur cousin... qui doit épouser prochainement mademoiselle Dubichet !...

ACHILLE.

Oh ! c’est-à-dire...

À part.

Est-il bête de lui parler de ça !

HERMANCE.

Vous aurez là une charmante femme, monsieur !

ACHILLE.

Oh ! charmante, il y a bien à dire.

ROGER, présentant Hermance.

Madame Sancier de Brosselard.

ACHILLE, saluant.

Madame...

HERMANCE.

Monsieur...

ACHILLE, à part.

Elle s’appelle de Brosselard.

HERMANCE, à Achille.

Êtes-vous pour longtemps dans notre pays, monsieur ?

ACHILLE.

Pour quelques semaines seulement.

HERMANCE.

Nous avons dans les environs de très jolis points de vue...

ACHILLE, gracieusement.

Il n’est pas nécessaire d’aller les chercher bien loin...

ROGER.

Très galant, le cousin ![69]

Roger remonte un peu.

ACHILLE, à part.

C’est pour la calmer !

HERMANCE, passant près d’Achille.

Les bords de la Creuse surtout... en se dirigeant du côté du pont.

ACHILLE, à part.

Elle y revient !

HERMANCE, bas.

Je vous rejoins dans cinq minutes... saluez et partez ![70]

Elle passe devant Achille et prend le numéro 1.

ACHILLE.

Oui.

Allant serrer la main de Roger.

Au revoir, cher ami...

Saluant.

Madame !

HERMANCE.

Monsieur...

ACHILLE, à part.

Est-elle embêtante !

Il sort au fond.

 

 

Scène VII


ROGER, HERMANCE, puis BROSSELARD

 

ROGER.

Qu’est-ce que vous pensez de ce garçon-là ?...

HERMANCE.

Rien ! je ne le connais pas !

ROGER.

Les femmes jugent d’un coup d’œil.

HERMANCE.

Oh ! moi, je n’ai pas la vue si pénétrante... Adieu !

Elle remonte vers le fond. Roger prend la main d’Hermance ; la fait asseoir à la gauche du guéridon à droite et vient se placer debout à sa gauche.

ROGER, l’arrêtant et la faisant asseoir.[71]

Ne vous en allez pas encore... Savez-vous ce qui m’a le plus étonné en revenant à Guérêt, après une absence de sept ans ?

HERMANCE.

Non... La nouvelle salle d’asile.

ROGER.

C’est vous !

HERMANCE.

Moi ?

ROGER.

Quand je vous ai quittée, vous étiez une petite fille... disons le mot... une gamine.

HERMANCE, souriant.

C’est vrai.

ROGER.

C’est vous qui aviez du goût pour la balançoire ! et je tenais toujours la corde. – Ah ! Dieu ! m’avez-vous assez montré vos petits mollets !

HERMANCE.

Moi ? Jamais ! Jamais !

Elle arrange sa robe comme pour cacher ses jambes.

ROGER.

Oh ! jusqu’à quinze ans, ça ne compte pas... et voilà que je retrouve une femme... une vraie femme ! À propos, vous êtes mariée ?

HERMANCE.

Oui !...

ROGER.

Est-il bien, monsieur votre mari ?

HERMANCE.

C’est un honnête homme.

ROGER s’assied sur la chaise à droite du guéridon.

Ah !... vous méritiez mieux que ça.

HERMANCE.

Quelle singulière conversation vous avez ce matin !

ROGER.

Je ne sais si c’est le contrecoup des deux valses que vous m’avez accordées hier... mais j’ai très mal dormi.

HERMANCE.

Vous avez pris du café ?

ROGER.

Non... ce n’est pas le café.

HERMANCE, le regardant.

Oh !

À part.

Est-ce qu’il va me faire une déclaration ?

ROGER.

Hermance !... Je ne sais comment vous dire ça, mais... vous êtes bien jolie ! et... si vous aviez encore du goût pour la balançoire...

HERMANCE.

Monsieur !...

Brosselard paraît au fond avec un homard sous le bras.

Mon mari !

Elle se lève et vient au premier plan à gauche.[72]

ROGER, à part.

Ça ? ah !

BROSSELARD.

J’apporte un homard à Bufquin, pour sa fête !

HERMANCE.

Permettez-moi de vous présenter M. Roger... un ami d’enfance !

BROSSELARD, regardant l’uniforme de Roger.

Monsieur est militaire ?

ROGER.

Mais... dame !

BROSSELARD.

Sorti de l’école polytechnique, peut-être ?

ROGER.

Oui, monsieur.

BROSSELARD.

Alors vous savez la chimie... Je vais vous demander un conseil... Figurez-vous que j’ai des fourmis dans mes armoires...

HERMANCE.

Mon ami !...

BROSSELARD.

Permets... C’est très grave ; elles entrent par un tout petit trou...

ROGER.

Il faut le faire boucher.

BROSSELARD.

C’est ce que j’ai fait... mais elles en ont pratiqué un autre à côté !... Ces bêtes-là sont très fines, je les ai étudiées... Ce matin, j’ai voulu prendre une chemise, il y en avait trente-deux... rien que dans le col.

ROGER.

Eh bien ?

BROSSELARD.

Eh bien ! je n’ai pas changé ! Qu’est-ce que vous me conseillez ?

ROGER.

Il y a un moyen bien simple !

BROSSELARD.

Un moyen chimique !

ROGER.

Semez sur leur passage une livre de poudre à canon... et mettez-y le feu !

BROSSELARD.

Une livre de poudre ! Ah ! oui !...

Se ravisant.

Merci !... pour faire sauter la maison !... Farceur !...

ROGER.

Dame ! qui veut la fin veut les moyens.

BROSSELARD.

Bien obligé ! je vais porter mon homard à Bufquin...

Il sort au deuxième plan à gauche.

ROGER, allant à Hermance qui est assise.

Nom d’un petit bonhomme !...

HERMANCE.

Quoi ?

ROGER.

Au fait, je l’aime mieux comme ça... j’hésitais... je n’hésite plus.

HERMANCE, se levant.

Je ne comprends pas...

ROGER.

Écoutez !... je ne sais pas faire de phrases... un militaire ! Généralement ça ne coupe pas dans le bleu... mais en vous regardant... j’éprouve un je ne sais quoi... que je connais bien... et vous aussi... Enfin !... décidément, je demande à reprendre la corde.

AGATHE, dehors au fond.

À l’instant, monsieur !...

HERMANCE.

La bonne !

ROGER, à part.

Fichue maison !... On n’est pas un moment tranquille !

AGATHE, entrant au fond avec une nappe et un plat.

V’là le déjeuner de M. Bufquin !

Elle prépare le couvert à droite sur le guéridon.

ROGER, à Agathe.[73]

Tenez, vous lui remettrez cette demande qu’il m’a promis d’apostiller.

Bas à Hermance qui est remontée au fond.

Je vous reverrai, n’est-ce pas ?

HERMANCE.

Dame ! si le hasard le veut ?...

ROGER.

Il le voudra, c’est mon ami...

À part, en sortant.

Avec un mari comme le sien... ce n’est pas une faute... c’est un devoir !

Il sort par le fond.

 

 

Scène VIII

 

HERMANCE, AGATHE, puis BROSSELARD et BUFQUIN

 

HERMANCE, à elle-même, redescendant en scène pendant qu’Agathe arrange la table.

Je ne connais qu’une place vacante à la préfecture... 2 400 francs... c’est celle que doit viser le papa Gabaille... il n’y a qu’un moyen... Je vais la demander ! Mais pour qui ? Peu importe !... je trouverai bien !

Elle remonte au fond.

BUFQUIN, entrant, il tient le homard et est suivi de Brosselard, du deuxième plan à gauche.[74]

Mon cher ami, c’est trop ! un homard !... si loin de la mer !

BROSSELARD.

Il vient de la Rochelle.

BUFQUIN.

Ah !

Le flairant, à part.

Je ne le crois pas très frais.

Il le donne à Agathe qui le place sur la console du fond.

BROSSELARD, à part.

Il est venu par la petite vitesse.

HERMANCE, descendant au milieu et présentant un bouquet qu’elle a pris au fond, à Bufquin.

Monsieur Bufquin !...[75]

BUFQUIN.

Comment ! vous aussi, madame ?

Prenant le bouquet et le respirant, à part.

Ça vient très bien après le homard !

Haut.

Permettez-moi de vous embrasser ?... Le jour de ma fête, j’embrasse les dames.

À Brosselard.

Vous permettez ?

BROSSELARD.

Faites donc ! faites donc !

BUFQUIN, embrasse Hermance.

Ne craignez rien... j’ai fait ma barbe.

À Brosselard.

Mon ami, votre femme est charmante... et fraîche !

BROSSELARD, regardant Hermance.

C’est vrai... elle est gentille ce matin...

S’approchant d’Hermance.

Moi aussi j’ai fait ma barbe...

HERMANCE, l’écartant et passant devant lui.

Qu’est-ce qu’il vous prend ? Voilà du nouveau !

BROSSELARD.

C’est la fête de Bufquin... et je pensais...

HERMANCE.

Il est neuf heures... On vous attend à votre bureau, mon ami.

BROSSELARD.

C’est juste.

À part, en sortant.

Très gentille ce matin !... Je l’aime moins le soir.

Il sort du fond. Pendant ce temps Agathe a préparé le déjeuner sur le guéridon à droite.

 

 

Scène IX

 

HERMANCE, BUFQUIN, AGATHE, allant et venant

 

AGATHE, à Bufquin.

Votre déjeuner est servi...

Elle remonte au fond à gauche.

BUFQUIN, à Hermance. Il lui offre une chaise. Celle-ci s’assied aux mots : Si vous le permettez.[76]

Madame, si voulez accepter...

HERMANCE.

Je vous remercie... mettez-vous à table. J’assisterai à votre déjeuner, si vous le permettez...

BUFQUIN.

Comment donc !

Se mettant à table.

Elle va me troubler !

HERMANCE.

Je ne vous cacherai pas que j’ai une petite faveur à vous demander !

BUFQUIN.

Vous ! c’est fait !

HERMANCE.

Il s’agit de...

BUFQUIN.

C’est inutile ! c’est fait !

HERMANCE.

Il faut pourtant que vous sachiez...

BUFQUIN.

C’est bien pour la forme...

HERMANCE.

Il y a dans ce moment une place vacante à la préfecture... dans les bureaux de la correspondance... une petite place de 2 400 francs ?

Agathe s’occupe pendant ce temps à préparer le dessert sur la table, premier plan gauche.

BUFQUIN.

Oh ! je voudrais qu’elle fût d’un million !... Comment se nomme votre protégé ?

HERMANCE.

Son nom... ah ! mon Dieu !

BUFQUIN, à part.

Elle a oublié les cornichons !

Il va les chercher au buffet.

HERMANCE, bas, à Agathe et l’appelant.

Connais-tu quelqu’un ?

AGATHE, s’approchant d’Hermance et bas.

Oui... mon cousin qui demande un bureau de tabac.

HERMANCE, bas.

Son nom ?

AGATHE, bas.

Poulardeau, gendarme à pied !

HERMANCE, haut.

Il se nomme Poulardeau... c’est un jeune homme de bonne famille... très intéressent... bachelier ès lettres.

AGATHE, bas, à Hermance.

À pied.

HERMANCE, haut, et vivement.

À pied !

Agathe passe à droite et enlève une partie des objets placés sur le guéridon et les pose sur le buffet, puis elle revient près de la table à gauche.

BUFQUIN.

Il serait à cheval, que ce serait la même chose... Entrez là... veuillez rédiger votre demande.

HERMANCE.

Vous êtes un homme délicieux.

BUFQUIN, embrassant Hermance.

J’ai fait ma barbe !

Il tient une assiette dans laquelle sont des cornichons, il les laisse tomber et se baisse pour les ramasser.

HERMANCE, bas, à Agathe.

À propos, ton cousin sait-il écrire ?

AGATHE est revenue près de la table à gauche et arrange une assiette de fruits.

Non... quant à ça...[77]

HERMANCE.

Ah ! diable ! c’est que pour faire la correspondance...

À part.

Bah ! on en sera quitte pour le destituer.

GABAILLE, parlant dehors.

M. Bufquin est chez lui, merci !

HERMANCE, à part.

Le papa Gabaille !... trop tard !... la place est donnée !

Elle entre à droite.

 

 

Scène X


HERMANCE, BUFQUIN, AGATHE, GABAILLE et BOURICARD

 

Gabaille paraît à la porte du fond tenant une botte d’asperges ornée d’une rose ; Bouricard le suit portant un melon sur lequel est plantée une rose. Agathe est près de la table de gauche.

GABAILLE, portant une botte d’asperges et s’adressant à Agathe.

M. Bufquin ?

Agathe l’indique par geste et lorsque Gabaille descend près de Bufquin, elle passe près du guéridon à l’extrême droite.[78]

Est-ce à monsieur Bufquin que j’ai l’honneur de parler ?

BUFQUIN, à part.

Un étranger !

Haut.

Oui, monsieur.

GABAILLE, obséquieux.

Monsieur, je suis le commensal... et l’ami de M. Dubichet.

BUFQUIN.

Un galant homme... et qui a des prunes !...

GABAILLE, de même.

Me trouvant de passage dans cette ville... je ne me serais pas pardonné de la quitter sans vous avoir rendu mes devoirs...

BUFQUIN.

Vous êtes bien bon !...

GABAILLE, lui offrant ses asperges.

Si vous voulez me permettre... Je sais que c’est aujourd’hui votre fête... et j’aime à célébrer les honnêtes gens.

BUFQUIN, prenant les asperges et les donnant à Agathe qui sort par le fond.

Vraiment je suis confus...

À part.

Mais je ne le connais pas du tout ce monsieur.

GABAILLE, à Bouricard.

Dépose ton melon.

BOURICARD, bas.

Si ça vous est égal, je préfère le garder, ça me donne une contenance.

GABAILLE.

Comme tu voudras.

À Bufquin.

Pardon, vous déjeuniez ? Continuez donc, je vous prie.

BUFQUIN.

Trop bon ! vous permettez...

Il se remet à table.

GABAILLE, à Bufquin.

Vous avez vu mon fils ?

BUFQUIN.

Votre fils ?

GABAILLE.

Achille.

BUFQUIN.

Non !

GABAILLE, à part.

Qu’est-ce qu’il fait ce gamin-là !

Haut.

Vous le verrez... c’est un latiniste... prix d’honneur.

BUFQUIN, à part.

Ah çà ! qu’est-ce qu’ils me veulent ?

GABAILLE, à part.

Flattons sa manie...

Avec attendrissement.

Monsieur, je viens d’être témoin... presqu’à votre porte, d’un spectacle qui m’a vivement ému...

BUFQUIN.

Quoi donc ?

GABAILLE.

J’ai vu un enfant qui frappait un chat.

BUFQUIN.

Ah !

GABAILLE.

Je ne sais pas si vous êtes comme moi... mais je ne peux pas voir frapper un chat... un cheval, ça m’est égal !

BUFQUIN.

Parbleu ! un cheval !

GABAILLE.

Vous devez me trouver bien ridicule !

BUFQUIN, se levant.

Mais pas du tout, car moi aussi j’adore les chats.

GABAILLE.

Ça ne m’étonne pas, c’est la passion de tous les hommes d’État.

BUFQUIN.

J’en ai huit.

GABAILLE.

Et moi... quatorze.

BOURICARD, à part.

Pourquoi donc lui fait-il cette blague-là ?

BUFQUIN.

Quatorze chats !... asseyez-vous donc, monsieur... Monsieur ?

GABAILLE.

Gabaille...

BUFQUIN.

Monsieur Gabaille... quatorze chats !... Les miens sont blancs comme la neige.

GABAILLE.

C’est une jolie nuance !

BUFQUIN.

Eh bien ! croiriez-vous que Zerbina... la maman... vient de faire ses petits... Tous sont noirs ! Je n’ose pas me permettre de l’accuser... mais !...

GABAILLE.

C’est peut-être un regard...

BUFQUIN.

Un regard ! Je crains plutôt une escapade... Mais chaque famille a ses chagrins... ne parlons pas de ça.

GABAILLE.

Non... car je ne veux pas abuser de vos instants.

BUFQUIN, se levant.

Oh ! ne vous en allez pas ! Je vous en prie... Gabaille...

GABAILLE.

C’est que j’ai quelques démarches à faire pour mon fils... qui sollicite une place dans ce pays...

BUFQUIN.

Une place, mon cher Gabaille, nous avons les mêmes sympathies... et vous me feriez de la peine, beaucoup de peine, si vous vous adressiez à un autre qu’à moi.

GABAILLE.

Non ! je sais combien vous êtes importuné !... et je craindrais...

BUFQUIN.

Ah ! je me fâche !

GABAILLE.

Tenez... vous êtes un tyran !... il s’agit d’un emploi modeste...

BUFQUIN.

Très bien... j’écrirai à Francisque...

GABAILLE.

Sous-chef...

BUFQUIN.

Très bien...

GABAILLE.

À la division...

BUFQUIN.

Parfait...

GABAILLE.

Des Communes...

BUFQUIN.

Ah ! diable !

GABAILLE.

Quoi ?

BUFQUIN.

C’est que la place est occupée...

GABAILLE.

Qu’est-ce que ça fait ?

BUFQUIN.

Par M. de Brosselard.

GABAILLE.

On le dit bien usé... bien fatigué... il tousse...

BUFQUIN.

Oui... mais il fait mon piquet tous les soirs... il m’apporte des homards... pas frais.

GABAILLE, vivement.

Ah ! si ce n’est que cela...

BUFQUIN.

Et puis sa femme est une de mes bonnes amies...

GABAILLE, à part.

Oh ! s’il y a de la femme ! va te promener !

BUFQUIN.

Non, voyez-vous... il m’est impossible de faire destituer Brosselard !

GABAILLE.

Allons ! n’en parlons plus !

BUFQUIN.

Mais si un jour il songeait à prendre sa retraite...

GABAILLE.

Sa retraite ?

BUFQUIN.

Il n’est pas positivement malade, mais c’est un homme qui se frappe, qui s’écoute, et...

AGATHE, entrant du deuxième plan à droite avec un panier à bouteilles sous le bras et un bougeoir allumé.

Monsieur... c’est des voisins qui viennent pour vous souhaiter votre fête... il y a trois melons.

Elle sort au deuxième plan à gauche.

BUFQUIN.

C’est bien, j’y vais...

À Gabaille.

Ne vous en allez pas ! Je reviens !

Lui serrant la main.

Quatorze chats ! nous nous reverrons !

Allant serrer la main de Bouricard.

Nous nous reverrons.

BOURICARD, à part.

Il n’est pas fier.

BUFQUIN, revenant et lui prenant le melon qu’i1 porte toujours.

Nous nous reverrons !

Il sort au fond.

AGATHE, qui était sortie à gauche. Rentrant.

Allons, bon ! j’ai oublié la clef de la cave, il faut que je retourne !

Elle dépose son bougeoir allumé sur la console du fond à gauche, et sort au deuxième plan droite.

 

 

Scène XI

 

GABAILLE, BOURICARD, puis BROSSELARD

 

GABAILLE, à lui-même.

Prendre sa retraite... il ne voudra jamais... Comment le décider ?

BROSSELARD, entrant du fond.[79]

Pardon !... vous n’avez pas vu ma femme... madame de Brosselard ?

GABAILLE, à part.

Lui !

BROSSELARD.

Elle a la clef de mon bureau... Où est donc la bonne ?

Il s’approche du cordon de la sonnette posée à la droite de la porte du fond, le tire et reçoit une secousse électrique.

Aïe !...

Se retournant vivement.

Ah ! que c’est bête !

GABAILLE, étonné.

Quoi ?

BROSSELARD, avec dignité.

J’entends la plaisanterie... mais !

Il touche de nouveau le cordon de sonnette, reçoit une seconde secousse, et se retourne vivement. Avec un cri.

Oh !

BROSSELARD, à part.

Est-ce qu’il a des cors ?

GABAILLE, devinant, et à part.

L’électricité !

Allant vivement à Bouricard.

Dis comme moi !

BROSSELARD, descendant en chancelant au premier plan gauche.

C’est étrange ce que j’éprouve !

Il s’assied sur la chaise de fer, reçoit une secousse, se relève vivement, pousse un cri.

Oh !

Il vient en scène entre Bouricard et Gabaille en chancelant, ceux-ci vont à son aide.[80]

GABAILLE, apportant une chaise.

Vite, une chaise !...

Il fait asseoir Brosselard.

Ah ! mon Dieu, monsieur, comme vous êtes pâle !

Il fait signe à Bouricard de dire comme lui.

BOURICARD, s’empressant.

Comme vous êtes pâle !

BROSSELARD, d’un ton dolent.

Oui... je ne me sens pas bien !

BOURICARD.

Ôtons-lui sa cravate.

GABAILLE.

Écoutez le docteur !... le docteur Bouricard !

BOURICARD.

Moi ?

Gabaille lui fait des signes.

BOURICARD, lui tâtant le pouls sur la chaise de fer, reçoit une secousse, se relève vivement en s’écriant.

Ah ! que c’est bête !

GABAILLE, vivement.

Écoutez le docteur !

BOURICARD, avec gravité.

Monsieur ! êtes-vous sujet à ce genre d’indisposition ?...

BROSSELARD.

Non !... c’est la première fois... ça m’a fait l’effet d’un coup de pied !

BOURICARD.

Moi aussi !

GABAILLE, gravement.

C’est le foie !

BOURICARD.

Et la rate !

GABAILLE.

Monsieur, je n’ai pas l’honneur de vous connaître... mais... je parie que vous vivez dans un bureau...

BROSSELARD.

Oui !

GABAILLE.

Ah ! ah ! du feu ! pas d’air !

BOURICARD.

Tenez-vous à vivre ?

BROSSELARD.

Parbleu !

BOURICARD.

Eh bien !... donnez votre démission... il n’est que temps !

BROSSELARD.

Comment ! comment, ma démission !

GABAILLE.

Retirez-vous dans une ferme ! la campagne, le grand air !...

BROSSELARD, très inquiet.

Mais, qu’est-ce que j’ai ?

GABAILLE.

Ce que vous avez ? vous voulez le savoir !

À Bouricard.

Docteur, faut-il le dire ?... Eh bien !...

Avec force.

Vous avez le sang blanc !... il est blanc, votre sang.

BOURICARD, appuyant.

C’est de la craie !...

Le plaignant.

Vous n’êtes pas seulement en état de vous tenir sur vos jambes !

BROSSELARD, se levant.

Pardon !

GABAILLE et BOURICARD, le forçant à se rasseoir.

Vous voyez bien !

BROSSELARD, effrayé.

C’est vrai !

BOURICARD.

C’est le souffle qui vous manque... le souffle !

Accentuant ses mots.

Vous ne seriez pas de force à éteindre une bougie !

BROSSELARD.

Ah ! par exemple !

GABAILLE.

Nous allons voir ça... vite ! l’épreuve de la bougie !

Il remonte chercher sur la console au fond la bougie restée allumée. Pendant ce temps Bouricard semble consulter le tempérament de Brosselard et passe devant lui en le palpant, Gabaille redescend à la droite de Brosselard.[81]

Levons-le !

Tous deux prennent Brosselard sous les épaules et le font lever.

Maintenant... soufflez fort !... Lâchez tout... allez.

Brosselard réunit ses forces pour souffler, Gabaille élève la bougie qui reste allumée.

GABAILLE, montrant la bougie, et froidement.

Là ! voilà ! pas de souffle !

BOURICARD, du même ton.

Manqué !

BROSSELARD, effrayé.

Je demande à recommencer !

GABAILLE.

Soit ! allez !

Il lui présente la bougie qu’il baisse au moment où Brosselard souffle et la lui montrant toujours allumée.

Encore manqué !

BOURICARD.

Chou-blanc !

GABAILLE.

Tandis que moi !... voyez !

Il souffle et éteint la bougie.

J’ai le sang rouge !

Il pose le bougeoir sur la table à gauche.

BROSSELARD, retombant sur sa chaise.

C’est évident !

 

 

Scène XII

 

GABAILLE, BOURICARD, BROSSELARD, HERMANCE, puis ACHILLE, puis BUFQUIN, puis AGATHE

 

HERMANCE, entrant du deuxième plan à gauche, apercevant son mari et courant à lui.

Monsieur Brosselard !... Qu’as-tu donc ?

GABAILLE, à part.

Que le diable l’emporte ! elle va tout déranger !

Il remonte, puis passe à droite pendant les répliques suivantes.

BROSSELARD, à sa femme d’un ton dolent.

Ah ! c’est toi, ma bonne amie... je crois que le temps est venu de prendre ma retraite.

HERMANCE, étonnée.

Toi ? Pourquoi ?...

BROSSELARD.

Demande au docteur...

HERMANCE, surprise.

Hein ? Bouricard !

Bouricard remonte en se dissimulant.

BROSSELARD, continuant.

Je ne peux pas même souffler une bougie...

GABAILLE, venant à la gauche de Brosselard.[82]

Il ne peut pas, c’est navrant.

Bas à Bouricard.

Va dire à Bufquin que tout est arrangé... qu’il écrive sa lettre...

BOURICARD.

Tout de suite, monsieur !

Il sort au deuxième plan à gauche.

HERMANCE, qui a causé bas avec son mari. Haut.

Voyons... ce n’est pas sérieux... vous vous portez comme le pont Neuf !

BROSSELARD, piteusement.

J’ai le sang blanc !

HERMANCE, l’imitant avec colère.

J’ai le sang blanc !

BROSSELARD, remontant un peu.

On se sent soi-même !

HERMANCE, avec colère et passant devant lui.[83]

Vous ne voyez donc pas que monsieur Gabaille vous a demandé votre démission pour faire obtenir la place à son fils.

GABAILLE, vivement.

Ah ! madame... une pareille accusation !...

HERMANCE.

Je lis dans votre jeu, monsieur... mais prenez garde... c’est la guerre !...

GABAILLE, galamment.

Avec une jolie femme, je ne la crains pas !

ACHILLE, entrant du rond et se secouant.[84]

Quel temps ! Je suis tout mouillé !...

HERMANCE, avec vivacité à Achille.

Ah ! vous voici, monsieur... savez-vous quelle place monsieur votre père sollicite pour vous ?

ACHILLE.

Non... est-elle bonne ?

HERMANCE, avec éclat.

C’est celle de mon mari !

ACHILLE, vivement à son père.

Ah ! papa.

GABAILLE, sévèrement.

Tais-toi ! ou je te retire mon affection et celle de ta mère.

BUFQUIN, entrant du deuxième plan à gauche, une lettre à la main et venant en scène entre Hermance et Achille.[85]

Eh bien ! vous êtes d’accord ?... Voici ma lettre à Francisque.

GABAILLE, avançant la main.

Donnez !

ACHILLE, la prenant vivement.

Pardon !

Passant devant Bufquin et venant devant Hermance.[86]

Il m’est impossible d’accepter la place de monsieur de Brosselard.

Il déchire la lettre.

GABAILLE et BUFQUIN, ensemble.

Comment !

Achille remonte près de Bufquin et de son père comme pour expliquer sa conduite.

HERMANCE, à elle-même.

Il m’aime toujours !

BROSSELARD, qui a entendu, croyant qu’il s’agit de lui, avec amour à sa femme.

Toujours !... Quoique souffrant.

Il remonte et Hermance gagne la gauche.

GABAILLE, qui a causé avec Bufquin.

L’imbécile !

BUFQUIN, à Gabaille.

C’est un honnête homme !

GABAILLE.

C’est ce que je voulais dire... un imbécile d’honnête homme !

Agathe paraît avec un bougeoir allumé ; Brosselard, l’apercevant, court à elle et lui prend le bougeoir des mains.

BROSSELARD.

Ah ! une contre-épreuve !

Il souffle et éteint la bougie en s’écriant triomphalement.

Ah ! éteinte ! J’ai le sang rouge.[87]

Hermance s’est assise près de la table à gauche. Brosselard contemple la bougie qu’il vient d’éteindre ; Gabaille et Achille prennent congé de Bufquin qui se dispose à les reconduire ; Agathe reste stupéfaite de l’action de Brosselard.

 

 

ACTE IV

 

Un salon de campagne. Porte au fond ; portes latérales.

 

 

Scène première

 

DUBICHET, CÉCILE, TAPIOTTE, BOURICARD

 

Au lever au rideau, Tapiotte arrange une jardinière sur le guéridon à droite. Bouricard s’occupe au fond.

CÉCILE, entrant du premier plan à gauche.

Allons ! allons ! dépêchons-nous.

BOURICARD.

Je ne peux pas aller plus doucement.

DUBICHET, entrant du fond.

Ah ! écoutez-moi, Bouricard... et toi aussi, Tapiotte... Vous savez que je donne aujourd’hui une grande soirée... je reçois monsieur Bufquin, l’ami du ministre... j’ai même fait les frais d’un orchestre... deux violons, une flûte, une basse et un cor...

BOURICARD, poussant un cri.

Aïe !

DUBICHET.[88]

Quoi donc ?

BOURICARD.

Je pense à votre pommade... ça ne m’a rien fait.

DUBICHET.

Il faut continuer... j’attends quatorze personnes.

BOURICARD.

Pas plus ?

DUBICHET.

Mon ami, à Guérêt, la société ne se mélange pas... Nous avons d’abord : la grande noblesse qui danse à part... puis la petite noblesse qui s’amuse dans son coin... puis la haute bourgeoisie... puis la petite bourgeoisie... puis  le commerce qui se subdivise en grand, petit et moyen commerce...

BOURICARD.

Et vous, monsieur, dans quelle catégorie êtes-vous ?

DUBICHET.

Moi, j’appartiens à la haute bourgeoisie... malheureusement nous ne sommes que quatorze, et encore il y en a un douteux... qu’on a admis pour ne pas être treize...

BOURICARD.

Quatorze...pour une grande soirée... c’est maigre ?

CÉCILE.

Ah ! oui, papa !

DUBICHET.

Ça m’ennuie surtout à cause de mes rafraîchissements... j’ai commandé des glaces... et Firmin, notre confiseur, ne glace pas à moins de douze douzaines...

À sa fille.

Cécile, douze douzaines, combien ça fait-il ? 

CÉCILE, assise au guéridon.

C’est une multiplication, papa... 12 fois 12 font 144.

BOURICARD, qui a compté sur ses doigts.

144 ! j’allais le dire !

DUBICHET.

Merci ! mon ami. 144 glaces pour quatorze personnes... il faudra travailler...

À sa fille.

Combien ça fait-il par personne ?

CÉCILE.

C’est une division, papa... en 144 combien de fois 14 ?... il y va dix fois...

BOURICARD.

Dix fois ! j’allais le dire.

DUBICHET.

Merci, mon ami. Dix glaces !

CÉCILE.

Et il en restera quatre.

DUBICHET.

Qu’est-ce que nous en ferons ?

BOURICARD.

Ces quatre-là, ne vous en inquiétez pas... j’en ai le placement.

DUBICHET, à Bouricard.

Voilà donc qui est bien entendu... vous allez mettre un habit noir et une cravate blanche.

BOURICARD.

Mais j’aurai l’air d’un invité.

DUBICHET.

Mon ami, aujourd’hui, dans les soirées, ce qui distingue le maître du domestique, c’est le plateau... nous avons 144 glaces à écouler... tous les quarts d’heure vous entrerez.

BOURICARD.

C’est que je n’ai pas de montre.

On entend sonner un coup à une horloge voisine.

DUBICHET.

Tiens, justement l’horloge de la mairie sonne le quart... pas moyen de se tromper.

TAPIOTTE.[89]

Et moi, monsieur, qu’est-ce qu’il faudra faire ?

DUBICHET.

Toi, tu n’as pas la tenue des salons... tu rinceras les verres.

CÉCILE, à Tapiotte.

Ah ! j’oubliais... des que la caisse que nous avons mise à Paris à la petite vitesse sera arrivée, tu me préviendras.

TAPIOTTE.

Bien, mamzelle.

Elle sort avec Bouricard.

DUBICHET, qui est remonté, à Bouricard.

Tous les quarts d’heure, vous entendez ?

Il redescend, à Cécile.[90]

Et que veux-tu faire de cette caisse ?

CÉCILE.

Il y a dedans un bracelet qui m’a été donné par madame Gabaille... et j’aurais désiré le porter aujourd’hui.

DUBICHET à sa fille, confidentiellement.

Ne fais pas trop d’avances aux Gabaille.

CÉCILE.

Pourquoi ?

DUBICHET.

Le fils m’a l’air d’un petit paresseux... il me voit tous les jours écraser mes hannetons... et il ne me donnerait pas un coup de main... il me dit : Beau-père, en voilà encore un !... mais il n’y met pas le pied... Il craint sans doute de maculer son prix d’honneur !

CÉCILE.

Ah ! papa !

TAPIOTTE, annonçant.

Monsieur et madame de Brosselard.

DUBICHET.

Comment ! déjà !

CÉCILE, passant devant son père.

Et ma toilette qui n’est pas achevée. Vite, je me sauve !

Elle sort par la porte au fond à gauche.

DUBICHET, à Tapiotte.

Fais entrer.

 

 

Scène II

 

DUBICHET, HERMANCE, BROSSELARD

 

Dubichet va au devant d’eux, il offre une chaise à Hermance qui s’asseoit au milieu du théâtre ; Brosselard s’assied sur le canapé à gauche, et Dubichet près du guéridon à droite.

HERMANCE, entrant suivie de son mari.[91]

Nous sommes en avance, mon cher monsieur Dubichet ; mais avant l’arrivée de vos invités, mon mari désire vous entretenir d’une affaire importante... qui ne souffre pas de retard.

Bas à Brosselard.

Allez, et soyez ferme !

BROSSELARD.

Oui... voilà ce que c’est... Hier, chez monsieur Bufquin, j’ai failli être la victime...

HERMANCE.

D’une machination infernale !...

À Brosselard.

Taisez-vous ! Un intrigant, un être faux, vieux, gros, laid, étranger à la ville, s’est présenté chez monsieur Bufquin...

BROSSELARD.

Assisté d’un médecin, le docteur Bouricard...

HERMANCE.

Et, à force de ruses, de flatteries, de mensonges, il a cherché à provoquer la destitution de M. Brosselard.

DUBICHET.

Ah ! c’est horrible !

BROSSELARD.

Et si vous saviez par quel moyen ?... il m’a fait souiller sur une bougie !...

DUBICHET.

Eh bien !

BROSSELARD.

Je n’ai pas pu l’éteindre...

HERMANCE, à Brosselard.

Laissez-moi parler !

À Dubichet.

Vous êtes notre ami, notre parent... et nous avons pensé que vous ressentiriez comme nous l’injure faite à notre famille...

DUBICHET, scandalisé.

Certainement ! faire destituer Brosselard !...

HERMANCE.

Eh bien ! si cet aventurier se présentait pour assistera votre soirée... le recevriez-vous ?

DUBICHET.

Jamais ! quoique les provisions ne me manquent pas...

HERMANCE.

Bien plus ! s’il osait solliciter la main de votre fille ?

DUBICHET, se levant.

Comment !... Il s’agit donc de...

HERMANCE.

De M. Gabaille...

BROSSELARD, se levant.

Assisté de son médecin...

DUBICHET.

Saprelotte ! c’est que je suis engagé... j’ai donné ma parole...

HERMANCE.

S’il obtenait une place...

DUBICHET.

Oui.

HERMANCE, se levant.

Eh bien ! où est-elle cette place ?

BROSSELARD.

Il  y a la mienne, mais je la garde !

Il remonte un peu et remet la chaise d’Hermance derrière le canapé.

HERMANCE.

Et d’ailleurs, comme me le disait ce matin M. de Brosselard, est-ce bien là le mari qui convient à votre fille ?

BROSSELARD.

Moi, j’ai dit cela ?

HERMANCE.

Oui, mon ami... en faisant votre barbe.

BROSSELARD, entre ses dents.

Ah ! oui... je me souviens...

DUBICHET.

Eh bien ! entre nous, je crois le jeune homme un peu paresseux... je ne dis rien... mais je le l’étudie... Après déjeuner, nous allons tous au jardin... chacun s’occupe... les uns arrosent, font des bouquets... les autres, plus sérieux, écrasent des hannetons... le plus grand fléau...

BROSSELARD.

Après les fournis...

DUBICHET.

Eh bien ! Gabaille fils fume son cigare, les mains dans ses poches... il n’écrase rien... il a pourtant eu le prix d’honneur !

BROSSELARD.

Alors, à quoi est-il bon ?

DUBICHET.

Son père dit qu’il se recueille.

HERMANCE.

Il y a des prix d’honneur qui se recueillent toute leur vie.[92]

BROSSELARD.

Un prix d’honneur... qu’est-ce que ça prouve ? Ainsi, moi... je n’ai jamais rien obtenu dans mes classes... Je n’ai as même frisé l’accessit ! ça ne m’a pas empêche d’être un homme très remarquable... très distingué !

DUBICHET.

Oui.

À part.

Ça ne serait pas une preuve...

BROSSELARD.

Enfin, il faut conclure... Après l’affront qui nous a été fait par la famille Gabaille, nous avons pensé, madame de Brosselard et moi, qu’il nous était impossible de nous rencontrer, dans le même salon, avec ces... coureurs d’aventures !

HERMANCE, bas.

Bien !

DUBICHET.

Comment !

BROSSELARD.

Eux ou nous, choisissez !

DUBICHET, à part.

Deux personnes de moins... et mes cent quarante glaces !

Haut à Hermance.

Voyons... voyons, madame !... Voyons, Brosselard ![93]

BROSSELARD.

Congédiez ces messieurs !

DUBICHET, à part.

Ça en fera toujours deux de moins !

TAPIOTTE, annonçant du fond.

Messieurs Gabaille père et fils.

DUBICHET.

Les voici !

Il va s’asseoir sur le canapé près d’Hermance.

 

 

Scène III

 

DUBICHET, HERMANCE, BROSSELARD, GABAILLE, ACHILLE, puis BOURICARD[94]

 

GABAILLE, paraît suivi d’Achille qui tient à la main un bouquet de bal.

Ah ! je vois que nous ne sommes pas les premiers.

Saluant.

Madame... Monsieur...

ACHILLE, à part, regardant Hermance.

Elle est toujours là.

GABAILLE, à Dubichet.

Votre salon est merveilleusement éclairé... La fête sera charmante !

DUBICHET, froidement.

Trop bon !

GABAILLE, à Hermance.

Madame, je vous signale mon fils comme un danseur... inusable...

HERMANCE, froidement.

Ah !

GABAILLE, à part.

Qu’est-ce qu’ils ont ?

ACHILLE, derrière le canapé entre Dubichet et Hermance.

Je ne vois pas mademoiselle Cécile... je comptais lui offrir son bouquet de bal.

HERMANCE, lui prenant le bouquet des mains.

Trop bon !... je me charge de le lui remettre.

ACHILLE, à part.

Confisqué !

DUBICHET, à part.

Ma soirée ne commence pas gaiement.

GABAILLE, à part.

Il y a un froid...

Allant s’asseoir au guéridon à droite, à Brosselard.

Monsieur joue le whist ?

BROSSELARD.[95]

Jamais !

GABAILLE.

Fâcheux !... c’est un jeu qui ne fatigue pas... on change de place.

BROSSELARD.

Moi, monsieur, je tiens à garder la mienne, de place !

GABAILLE, à part.

C’est une pierre !...

BROSSELARD.

Vous avez eu la bonté de vous intéresser à ma santé... hier, chez M. Bufquin...

GABAILLE.

Ah ! oui...

BROSSELARD.

J’ai la satisfaction de vous apprendre que je me porte parfaitement bien... Ce matin, pour me distraire, j’ai souillé huit bougies.

DUBICHET.

C’est un très bon exercice.

À part.

Il est plein de rancune, cet homme-là...

BROSSELARD, se levant.

Maintenant je crois que M. Dubichet aurait une communication à vous faire.

Il remonte un peu et Gabaille passe devant lui.

DUBICHET.

Moi ?... oui... mais plus tard !

HERMANCE, bas à Dubichet.

Eux ou nous... choisissez !

DUBICHET, à Gabaille.

Mon ami... Il y a dans la vie des circonstances... qui sont des devoirs de famille... Alors, il survient des obstacles... qui... qui...

Indiquant Hermance.

Madame va vous expliquer ça...

HERMANCE.

Moi ?

DUBICHET.

Parlez, madame.

À part.

J’aime mieux ça.

Il va s’accouder sur le dos du canapé.[96]

GABAILLE, à part.

C’est la canonnade qui commence !

Haut.

De quoi s’agit-il, madame ? J’ai toujours infiniment de plaisir à vous écouter.[97]

HERMANCE.

Je connais toute votre bienveillance pour moi !

GABAILLE.

Bienveillance n’est pas assez ! dites de l’admiration !

HERMANCE.

Ah ! monsieur !

GABAILLE.

C’est le fin fond de ma pensée !

ACHILLE, à part, s’asseyant.

Papa lui fait des déclarations !

HERMANCE.

Mon bon monsieur Gabaille... je vais peut-être vous causer un chagrin... et vous savez si j’en souffrirai...

GABAILLE.

Je le sais !

BROSSELARD, à part.

Ma femme est trop bonne !

HERMANCE.

Vous aviez formé des projets d’union entre monsieur votre fils et mademoiselle Cécile...

ACHILLE se levant.

Eh bien ?

HERMANCE.

Eh bien ? je crois qu’il n’y faut plus penser...

ACHILLE.

Comment ! pourquoi ?

GABAILLE, bas, à Achille.

Laisse-la donc parler !

Haut.

Continuez, chère madame...

HERMANCE, à Achille.

Il paraît que monsieur votre père... dont tout le monde proclame la probité et la délicatesse... aurait employé, pour vous assurer une position, certaines manœuvres... que je ne blâme pas...

GABAILLE.

Ah ! vous êtes une amie, vous !

HERMANCE.

Mais ces procédés... audacieux... auraient scandalisé quelques esprits... timides... comme on en rencontre quelquefois en province... Nous ne vous en voulons pas, nous... car M. de Brosselard me disait encore ce matin : Je pardonne à M. Gabaille.

BROSSELARD.

Moi !... J’ai dit cela ?

HERMANCE.

Oui, mon ami, en faisant votre barbe...

Reprenant.

Je lui pardonne...

Elle se lève.

mais qu’il parte... qu’il aille exercer, sur un théâtre plus digne de lui, les vastes capacités diplomatiques... dont la nature l’a si heureusement doué.

GABAILLE.

Ah ! madame, vous me comblez...

HERMANCE.

C’est le fin fond de ma pensée...

Très aimable.

Monsieur Gabaille...

GABAILLE.

Chère madame ?...

HERMANCE, gracieusement.

Vous avez un train à neuf heures douze...

ACHILLE, à part.

C’est notre congé.

DUBICHET, vivement.

Avant de partir, vous prendrez bien une glace.

Il remonte un peu.

GABAILLE, à part, tirant sa montre et passant au n° 1 à gauche.

Il n’est que huit heures... j’ai encore le temps de gagner la bataille.

Haut.

Merci, madame, merci de cette bonne et franche explication...

HERMANCE, étonnée.

Hein ?

GABAILLE, s’asseyant sur le canapé.[98]

Je la désirais... Je l’aurais provoquée même si vous n’étiez venue à mon aide... avec cette franchise qu’en ne rencontre plus que chez les femmes !

HERMANCE, à part.

Il m’agace avec ses compliments !

BROSSELARD.

Vous aurez beau faire, monsieur, vous ne parviendrez jamais à vous disculper.

GABAILLE.

Permettez... je me bornerai à raconter les faits dans leur simplicité... et madame sera mon juge.

HERMANCE.

Oh ! avec plaisir !

GABAILLE.

De quoi m’accuse-t-on ? – D’avoir cherché à faire obtenir une place à mon fils ?... Mais, c’est le devoir d’un père... d’autant plus que Dubichet en faisait une condition...

DUBICHET.

C’est vrai.

GABAILLE.

Jusque-là, aucun mal...

HERMANCE.

Mais, monsieur, cette place...

GABAILLE, galamment.

Ah ! madame, ne me troublez pas... cela vous serait trop facile.

DUBICHET.

Oui, laissons-le parler.

BROSSELARD.

Parlez.

GABAILLE.

Voulant placer mon fils...

On entend sonner le quart, Bouricard paraît avec un plateau ; il est en habit noir et cravate blanche.

DUBICHET, avec empressement.

Ah ! des glaces !... madame... messieurs...

HERMANCE.

Merci !

GABAILLE.

Plus tard !

ACHILLE.

Je viens de dîner.

Bouricard offre successivement des glaces aux divers personnages et dans l’ordre des réponses de chacun.

BROSSELARD, refusant.

Merci !

BOURICARD.

Je vais porter çà aux musiciens.

Il sort au fond.

BROSSELARD, le regardant.

Tiens, c’est le docteur !

DUBICHET.

C’est par obligeance... ce n’est, pas mon domestique.

À part.

Bredouille !

À Gabaille.

Veuillez continuer...

GABAILLE.

Où en étais-je ? 

BROSSELARD.

Voulant placer votre fils...

GABAILLE.

Ah ! oui !... Voulant placer mon fils, comme je vous le disais... je vais trouver un de mes amis qui est dans les bureaux... il m’apprend qu’il y a, à Guérêt, une vieille cruche...

BROSSELARD.

Hein ?

GABAILLE, se reprenant.

Non... un homme éminent qui, par ses longs travaux, a conquis ses droits à la retraite... il s’appelle de Brosselard...

HERMANCE.

Ah ! vous en convenez ?

ACHILLE, à part.

Il se coule, papa !

GABAILLE.

Dubichet... rappelez vos souvenirs... sous quel nom nous avez-vous présenté madame à Paris ?

DUBICHET.

Sous le nom de madame Hermance Sancier.

GABAILLE.

Eh bien ! comment pouvais-je deviner qu’en sollicitant la place de M. de Brosselard, j’atteignais le mari de madame Sancier, de la femme charmante qui nous éblouissait à Paris ?

Il lui baise la main.

ACHILLE, à part.

Très fort !

HERMANCE, à part.

Il me porte sur les nerfs !

GABAILLE, à Hermance.

Et maintenant, madame, condamnez-moi !

ACHILLE, qui est venu près d’Hermance.

Condamnez-nous !

HERMANCE, à part.

Il est très roué, ce vieux commerçant !

DUBICHET, gaiement.

Tout est éclairci, arrangé... allons prendre des glaces !

GABAILLE, arrêtant tout le monde d’un geste.[99]

Un mot encore !... J’ai failli – bien involontairement – faire destituer M. de Brosselard... Eh bien ! maintenant, j’ai conçu le projet de le faire avancer !

TOUS.

Comment ?

HERMANCE.

Que voulez-vous dire ?

GABAILLE.

Chut ! – J’ai étudié la localité... Je connais mon Guérêt... Vous avez, dans les bureaux, une autre vielle cruche.

BROSSELARD.

Comment, une autre ?

GABAILLE.

Homme éminent d’ailleurs... qui occupe la place de chef à la division des cours d’eau...

BROSSELARD.

M. Tartarini !...

TOUS.

Eh bien ?

GABAILLE.

Eh bien !... Ah ! pardon... il n’est le parent de personne. 

DUBICHET.

Non.

GABAILLE.

Alors, il n’y a aucun inconvénient à le faire sauter...

TOUS, sauf Hermance.

Aucun ! aucun !

GABAILLE, à Brosselard.

Vous prenez sa place... Achille entre dans la vôtre... il se marie... et tout s’arrange !...

ACHILLE.

Bravo !

HERMANCE, à part.

Ah ! mais, je n’entends pas ça !

BROSSELARD.

Mais c’est une très bonne idée que vous avez là !

DUBICHET.

Excellente !

HERMANCE passe à Brosselard.[100]

Mais, mon ami, tu n’y songes pas... déposséder M. Tartarini...

BROSSELARD.

Il n’est pas de la famille.

DUBICHET.

Il n’est pas des quatorze !

HERMANCE.

Et puis, accepter ces fonctions nouvelles... un surcroît de travail... à ton âge...

BROSSELARD, souriant.

Comment, à mon âge ? – Tu m’as dit hier que je rajeunissais...

ACHILLE, à part.

Ah bah !

HERMANCE, bas à son mari.

Taisez-vous ! Vous n’êtes qu’un sot !

Brosselard remonte et va au numéro 2 à gauche.

GABAILLE.

Vous attendez M. Bufquin... il s’agit de le dorloter... de le rouler dans du sucre...

DUBICHET.

Soyez tranquille... j’ai déjà dit à mon orchestre de lui faire son entrée...

GABAILLE, à Hermance.

Madame nous aidera...

Lui tendant la main.

Car, nous sommes alliés maintenant.

HERMANCE, lui serrant la main et nerveuse.

Oh ! à la vie et à la mort !

GABAILLE, à part.

C’est drôle ! – j’ai cru sentir ses ongles... c’est la reconnaissance...

Il passe à gauche, numéro 1. On entend jouer une marche dans la coulisse.

TOUS.

C’est lui ! c’est Bufquin.

 

 

Scène IV

 

DUBICHET, HERMANCE, BROSSELARD, GABAILLE, ACHILLE, BUFQUIN, ROGER, CÉCILE, INVITÉS

 

Bufquin entre au son d’une musique caressante, il donne le bras à Cécile et pose la main sur l’épaule de Roger.

BUFQUIN.

Merci, mes amis, merci... vraiment, on me comble !

DUBICHET.

Quand on a l’honneur de recevoir un personnage tel que vous !...

Bas aux autres.

Chauffons! Chauffons !

BROSSELARD.

Vous êtes le bienfaiteur du pays !

GABAILLE.

Vous en êtes la providence.

HERMANCE, à part.

Sont-ils assez plats !

Tout le monde s’empresse autour de Bufquin qui descend à gauche s’asseoir sur le canapé ; les personnages sont placés dans l’ordre suivant : Gabaille, Bufquin, Dubichet, Brosselard, Achille, Cécile, Hermance, Roger.

ROGER, bas à Hermance.

Puisque mon ami le hasard ne m’a pas servi, donnez-moi, comme dédommagement, une fleur de votre bouquet.

HERMANCE.

Plaît-il ? – Ah ! vous allez trop vite !

ROGER, bas.

Dame !... mon congé expire dans deux jours.

On entend l’accord de l’orchestre qui exécute une valse.

CÉCILE, allant à son père.

Ah ! papa, voici l’orchestre !

BUFQUIN.

Allez, mesdames... je me reprocherais d’interrompre vos jeux...

DUBICHET.

Quel brave homme !

ROGER, invitant Hermance.

Madame...

HERMANCE.

Rien qu’une valse !

 

 

Scène V

 

DUBICHET,  BROSSELARD, GABAILLE,  BUFQUIN, BOURICARD, puis HERMANCE

 

On entend le quart à l’horloge ; Bouricard paraît à la porte du fond avec un plateau garni de glaces ; il en offre à Hermance et à Roger qui se dirigent vers la porte du fond à gauche, ceux-ci refusent et sortent. Même jeu de Bouricard près d’Achille et de Cécile qui refusent et sortent par la porte du fond à droite. Bouricard descend en scène près de Dubichet qui lui indique d’offrir des glaces aux personnages en scène.

DUBICHET, vivement.

Messieurs... une glace ! une glace ! passez à M. Bufquin.

BUFQUIN.

Oh ! moi... je ne prends jamais de ça !

DUBICHET.

Ah !... alors une tasse de chocolat ? un verre de sirop ?

BUFQUIN.

Merci... tenez, voulez-vous que je vous parle franchement ?

DUBICHET.

Sans doute.

BUFQUIN.

Eh bien ! je n’aime pas les boissons... maniérées... et sans cérémonie, puisque nous sommes entre hommes... je vous demanderai un verre de vin.

TOUS, étonnés.

Du vin !

GABAILLE, bas à Brosselard.

Chauffons ! chauffons !

Haut.

C’est une excellente idée !... et, si vous le permettez, je ferai comme monsieur.

Il remet sa glace sur le plateau.

BROSSELARD, même jeu.

Moi aussi.

DUBICHET, à Bouricard.

Allez, mon ami, allez chercher du vin.

BROSSELARD.

Oui, allez chercher du vin !

Bouricard sort au fond, milieu.

DUBICHET, à part.

Encore bredouille !

GABAILLE, à part.

Il paraît que nous allons trinquer !

DUBICHET.

Mais, après, nous prendrons quelques glaces.

BOURICARD, rentrant avec deux bouteilles et un panier de verres.

Voilà le vin !

GABAILLE, il donne un verre à Bufquin.

Servez M. Bufquin.

BUFQUIN, tendant son verre.

Tout plein !... tout plein !

Bouricard verse du vin à Bufquin. Gabaille, qui a passé un verre à Dubichet et pris une bouteille, verse à boire à Dubichet et à lui-même.

BUFQUIN, avant de boire.

Messieurs et la compagnie...

DUBICHET et GABAILLE, trinquent avec Bufquin.

À la vôtre !

BROSSELARD, à Bouricard qui se dispose à lui verser à boire.

Docteur, croyez-vous que je puisse me permettre ?

BOURICARD, le servant et se versant à boire.

Un verre de vin ?... Ça corse l’économie... animale...

Tous les personnages trinquent de nouveau et boivent.

BUFQUIN, dégustant.

C’est bon, ça !

DUBICHET.

Ah ! dame ! je le colle moi-même.

GABAILLE.

C’est énorme !

BROSSELARD.

C’est tout !

DUBICHET.

Un vin bien collé, bien bouché... ne peut jamais faire un mauvais vin.

BUFQUIN.

À moins qu’il ne soit de mauvaise qualité !

GABAILLE, à part.

C’est une conférence de la société œnophile.

BROSSELARD, buvant.

Je le trouve un peu sûr.

GABAILLE.

C’est le terroir... Vous faites venir ça d’Orléans ?

DUBICHET.

Non... de Nanterre-la-Vineuse.

BUFQUIN.

J’en redemanderai...

GABAILLE, à part.

Saprelotte ! comme il est trempé ce gaillard-là !

DUBICHET, versant à Bufquin.

Voulez-vous un biscuit ?

BUFQUIN.

Merci... Nous sommes entre hommes... Je vous demanderai une croûte de pain.

DUBICHET, à Bouricard.

Allez chercher du pain.

Bouricard sort.

GABAILLE.

Tiens ! moi aussi ! une croûte de pain, ça calme le vin.

BROSSELARD.

Je vous tiendrai compagnie.

DUBICHET.

Après, nous prendrons des glaces.

BOURICARD,
rentrant avec une assiette et des mouillettes de pain.

Voilà des mouillettes.

Chacun prend une mouillette et fait la trempette dans son verre. À part.

À la bonne heure ! ils entendent la vie, ces gens-là !

Reprenant son plateau.

Je vas porter ça aux musiciens.

Il disparaît par la porte au fond.

BUFQUIN, tout en trempant sa croûte de pain.

J’aime ces réunions du monde... où la douce intimité bannissant la contrainte, appelle sur les lèvres le sourire... de la solidarité.

À part.

Je leur décoche quelques phrases pour payer mon écot.

GABAILLE.

Oui... on peut s’épancher... causer de ses petites affaires...

Bas aux autres.

C’est le joint pour attaquer.

Haut.

Ainsi, dans ce moment, toute la famille est préoccupée d’un projet... qui intéresse M. de Brosselard.

HERMANCE, paraissant au fond. À part.

Qu’est-ce qu’ils font là ?

BROSSELARD.

Tiens, ma femme !

GABAILLE.

Elle vient à propos pour vous présenter elle-même sa supplique.

BUFQUIN, vivement.[101]

Donnez, que je signe.

Il va s’asseoir à la table droite.

HERMANCE.

Mais je n’ai rien à faire signer...

TOUS, toussant pour l’avertir.

Hum ! hum !

HERMANCE.

Je ne sais pas de quoi il s’agit.

TOUS.

Hum ! hum !

Brosselard remonte derrière Hermance et descend à l’avant-scène à gauche.

GABAILLE, à part.

Elle ne comprend pas... elle est bête, cette petite femme-là !

DUBICHET, qui a passé à la gauche de Bufquin.[102]

Voici l’affaire... vous connaissez Brosselard... travailleur infatigable... capacité administrative... homme éminent...

BROSSELARD, confus.

Ah ! messieurs !...

BUFQUIN.

Ce n’est pas tout ça... quelle place voulez-vous.

GABAILLE, passant près de Bufquin et à sa droite.

Nous voudrions être nommé chef de division... pour le jour de l’an... si c’est possible...

DUBICHET.

Voilà !

BROSSELARD.

Voilà !           

HERMANCE, vivement à Bufquin.

Mais...

BUFQUIN, se méprenant.

Vos désirs sont des ordres... à la place de qui ?

Hermance dépitée va s’asseoir sur le canapé.

GABAILLE.

À la place d’un sieur Tartarini qui déplaît aux populations...

BUFQUIN.

Parfait !... Je vais écrire à Francisque... Bufquin... mon paraphe...

GABAILLE.

C’est ça !... un télégramme...

HERMANCE, se levant vivement.

Mais avant de faire une pareille démarche...      

GABAILLE, la retenant et bas.

C’est inutile maintenant... c’est arrangé...

À Bufquin.

Je vais dicter...

Bas à Hermance.

Si vous voulez absolument faire quelque chose, envoyez-lui un sourire...

HERMANCE, à part.

Allez ! allez ! j’aurai mon tour !

Elle se rassoit.

GABAILLE, à Bufquin.

Mettez en tête : «  Particulièrement recommandé. »

BUFQUIN.

Ça y est.

GABAILLE.

« Prière de destituer le sieur Tartarini... cerveau étroit... déplaît... aux classes laborieuses... »

Parlé.

À la ligne.

Dictant.

« Prière de nommer à sa place M. le comte de Brosselard... »

BROSSELARD, passant devant Hermance et allant à Dubichet.

Mais, je ne suis pas...

GABAILLE.

Ça ne fait rien !...

Dictant.

« Monsieur le comte de Brosselard... homme éminent,... idole de nos campagnes... »

Parlé.

À la ligne.

Dictant.

« Prière de nommer à sa place... le jeune Achille Gabaille... prix d’honneur, né à Paris... »

HERMANCE, à part.

C’est ce que nous verrons !

DUBICHET.

Nous en demandons peut-être beaucoup à la fois ?

BUFQUIN.

Oh ! ça ne fait rien... ne vous gênez pas !

GABAILLE.

Ne nous gênons pas...

À Bufquin.

À la ligne.

Dictant.

« Prière d’accorder une distinction flatteuse à monsieur Gabaille père... qui n’a rien à sa boutonnière... »

DUBICHET.

Tiens ! et moi ?

BROSSELARD, regardant sa boutonnière vide.

Et moi donc ?

GABAILLE.

En voilà assez... Il ne faut pas abuser...

À Bufquin.

Signez !

BUFQUIN, signant.

Voilà !

BROSSELARD.

Et vous croyez que le ministre ?...

BUFQUIN, se levant et donnant la lettre à Gabaille.[103]

Je lui ai rendu, dans sa jeunesse, un de ces services qu’on n’oublie pas.

GABAILLE, qui a relu la dépêche.

C’est parfait... je vais faire porter ça au bureau du télégraphe.

Il sort au fond.

DUBICHET, qui est remonté, prend le milieu de la scène.

Rentrons dans le bal !

BROSSELARD, à Hermance.

Viens-tu, ma bonne amie ?

HERMANCE, bas.

Non. – Je reste pour remercier monsieur Bufquin.

Dubichet et Brosselard sortent au fond par la porte du milieu.

 

 

Scène VI

 

HERMANCE, BUFQUIN, puis GABAILLE

 

HERMANCE, à part.

À nous deux !

BUFQUIN, à Hermance.

Eh bien ! êtes-vous satisfaite ?

HERMANCE.

Je suis transportée !...

BUFQUIN, lui passant le bras autour de la taille.

Ah ! si je ne craignais d’être indiscret, je vous demanderais une petite récompense.

HERMANCE.

Honnête !

BUFQUIN.

Oui... c’est-à-dire...

À part.

Elle me trouble...

HERMANCE.

Je vous suis d’autant plus reconnaissante que ce que vous venez de faire n’est pas sans danger.

BUFQUIN, retirant son bras.

Hein !

HERMANCE, continuant.

Car celui que vous allez faire destituer est un homme implacable, qui ne pardonne pas.

BUFQUIN.

Ah bah !

HERMANCE.

Mon Dieu ! ce monsieur Tartarini n’est pas à proprement parler un méchant homme, mais...

BUFQUIN.

Mais ?...

HERMANCE.

Il y a un petit nuage qui plane dans sa vie...

BUFQUIN.

Lequel ?

HERMANCE.

Il y a douze ans un jeune homme eut l’imprudence de le citer chez le juge de paix... pour une misère... un pot de fleurs tombé sur sa tête... et le lendemain…

BUFQUIN, inquiet.

Le lendemain ?...

HERMANCE.

Son corps fut relevé... percé de cinq coups de couteau... dzingue !

BUFQUIN.

Cinq coups de couteau ! dzingue !... pour un pot de fleurs !

Il court vivement à la table et écrit.

HERMANCE, le regardant écrire et souriant, à part.

Je crois que nous faisons assez travailler le télégraphe.

GABAILLE, entrant par le fond.

La dépêche est partie...

BUFQUIN, écrivant et répétant à haute voix.[104]

« Particulièrement recommandé... je me suis trompé... Prière de ne pas destituer Tartarini. »

GABAILLE.

Hein ?

HERMANCE, à part.

Allons donc !

BUFQUIN, lisant.

« Homme éminent... idole de nos campagnes. »

GABAILLE, vivement à Bufquin.

Monsieur Bufquin !...

BUFQUIN.

Ah ! écoutez donc !... du moment qu’il est implacable...

GABAILLE.

Qui ? quoi ?

BUFQUIN, prenant le milieu.

Dzingue ! cinq coups de couteau pour un pot de fleurs... je vais au télégraphe !...

Il sort vivement au fond devant Gabaille.

 

 

Scène VII

 

HERMANCE, GABAILLE, puis UN FACTEUR DU CHEMIN DE FER

 

GABAILLE.

Madame ! madame ! c’est vous !...

HERMANCE.

Quoi ?

GABAILLE.

Vous restez cinq minutes avec lui... et il est retourné !... qu’est-ce que vous lui avez dit ?

HERMANCE.

Ah ! vous êtes curieux !

GABAILLE.

Pas curieux... furieux !...

HERMANCE.

Ne sommes-nous pas alliés à la vie, à la mort ?

GABAILLE.

Madame...

HERMANCE.

Pardon... je suis invitée.

Elle rentre dans le bal.

GABAILLE, seul au fond à gauche.

Cette femme-là est le mauvais génie de ma famille !... il faut que je la rejoigne ! qu’elle s’explique !...

Il se dispose à sortir. Un facteur du chemin de fer entre avec une malle sur l’épaule.

LE FACTEUR, venant du deuxième plan à droite.

M. Dubichet, s’il vous plaît ?

GABAILLE.

C’est ici !... posez ça là... je n’ai pas le temps... appelez la bonne.

Il sort vivement par le deuxième plan de gauche. Le facteur dépose la caisse au fond à droite devant la jardinière.

 

 

Scène VIII

 

BOURICARD, LE FACTEUR, TAPIOTTE, puis GABAILLE

 

LE FACTEUR criant.

Ohé ! la maison !

On entend sonner un quart à l’horloge. Bouricard entre avec un plateau de glaces.

BOURICARD du fond.

Messieurs ! mesdames !... Tiens ! personne !...

Apercevant le facteur.

Tiens ! voulez-vous une glace, vous ?

LE FACTEUR, refusant.

Oh ! merci ! merci !

BOURICARD.

Bah ! acceptez donc !... Il y en a cent quarante-quatre comme ça... et personne n’en veut.

Le facteur et Bouricard prennent chacun une glace et se mettent à la manger.

C’est bon ! hein ?

TAPIOTTE, entrant du premier plan de droite et les voyant manger la glace.

Eh bien, qu’est-ce que vous faites là ?

LE FACTEUR, continuant sa glace.

C’est une caisse arrivée par la petite vitesse, pour M. Dubichet.

TAPIOTTE.

Celle que mademoiselle attend !... Voulez-vous bien vous en aller !...

Le Facteur sort en mangeant sa glace.

BOURICARD, le suivant.

Eh bien, il emporte la cuiller, l’Auvergnat !...

Il sort en courant.

TAPIOTTE, ouvrant la caisse.

Cherchons vite ce bracelet que mamzelle m’a recommandé de lui apporter...

Elle sort la robe du premier acte, la place sur le couvercle ouvert de la caisse et continue à chercher le bracelet.

GABAILLE, rentrant de la gauche, deuxième plan.

Impossible de la faire s’expliquer !...

Voyant Tapiotte.

Qu’est-ce que tu fais là ?

TAPIOTTE.

Je cherche un bracelet.

GABAILLE, reconnaissant la robe et la prenant.

Hein ! cette robe !... mais je la reconnais !... Juste le trou !...

À Tapiotte.

À qui cette robe ?

TAPIOTTE, quittant le caisse et venant à gauche de Gabaille.

À madame de Brosselard.

GABAILLE.

À madame de Brosselard !

À lui-même.

Mais ! alors, rue de Trévise ! c’était donc elle !...

TAPIOTTE.

Il n’y avait plus de place dans sa malle... alors, elle a confié sa robe à mademoiselle Cécile !...

GABAILLE, à part, avec joie.

Ah ! je la tiens ! Oh ! oh ! nous allons voir !...

HERMANCE, paraissant au deuxième plan gauche et parlant à la cantonade.

Lieutenant, je vous remercie.

GABAILLE, à part.

Elle !...

À Tapiotte.

Laisse-nous !...

Tapiotte sort, deuxième plan de droite, après avoir refermé la caisse.

 

 

Scène IX

 

GABAILLE, HERMANCE

 

GABAILLE, courant à Hermance.[105]

Enfin, madame, nous voici face à face !...

HERMANCE, riant.

Ah ! mon Dieu ! quel ton tragique !...

GABAILLE.

Ne rions pas... madame !... je sais pourquoi vous vous opposez à toutes les combinaisons qui pourraient faire obtenir une place à mon fils.

HERMANCE.

Moi ?... je m’oppose...

GABAILLE.

Avec rage !... avec fureur !...

HERMANCE.

Et pourquoi ?...

GABAILLE.

Parce que s’il était placé... Achille épouserait mademoiselle Cécile !...

HERMANCE.

Eh bien ?

GABAILLE.

Et que ce mariage ferait un vide dans votre cœur...

HERMANCE, vivement.

Quoi ?

GABAILLE.

Je ne m’explique pas davantage...

HERMANCE.

Ah ! vous devenez impertinent...

GABAILLE.

Oh ! pas de grands airs !... j’ai des preuves... j’en ai deux !... cette robe qui est à vous...

Tirant de sa poche le morceau coupé au premier acte.

Et ce morceau qui est à cette  robe !...

Il le lui montre.

HERMANCE, à part.

Ciel !...

Avec dignité.

J’espère, monsieur Gabaille, que vous me ferez l’honneur de ne pas me soupçonner...

GABAILLE.

Moi ?...

À part.

Elle est forte celle-là !

HERMANCE.

J’ai pu être imprudente... légère même...

GABAILLE.

Je le crois...

HERMANCE.

Mon seul tort... et je l’avoue... c’est de m’être cachée quand vous êtes entré, car ma présence n’avait rien que de parfaitement honorable... Je venais pour des motifs...

GABAILLE.

Des motifs ?....

HERMANCE.

Que je vous expliquerai plus tard.

GABAILLE, à part.

Ça lui donnera le temps de les trouver.

HERMANCE.

Monsieur Gabaille... vous êtes un galant homme... et je désire que ceci reste entre nous...

Le saluant.

Au revoir...

Elle remonte.

GABAILLE, la retenant.[106]

Ah ! mais, permettez !... ça ne peut pas finir comme ça.

HERMANCE.

Quoi encore ?...

GABAILLE.

Il faut qu’Achille ait une place... n’importe laquelle... ou foi de Gabaille, je montre le morceau.

Il le tire de sa poche.

HERMANCE, vivement.

Non ! cachez ça !...

GABAILLE.

Alors, une place !... réparez le mal que vous avez fait !

HERMANCE.

Une place !... où voulez-vous que j’en trouve, M. Bufquin a écrit une seconde dépêche !...

GABAILLE.

Eh bien, il en écrira une troisième... ça lui coûte qi peu !

HERMANCE.

Eh bien ! je verrai... j’essayerai... pour votre fils... qui est un bon jeune homme... et pour vous que j’aime de tout mon cœur.

GABAILLE.

Ah ! je vous le rends bien !...

 

 

Scène X

 

GABAILLE, HERMANCE, DUBICHET, ACHILLE, CÉCILE, BROSSELARD, puis BUFQUIN, puis BOURICARD

 

Dubichet entre suivi d’Achille de Cécile, de Brosselard et de ses invités.[107]

DUBICHET, tenant à la main une lettre qu’il agite.

Une dépêche adressée à M. Bufquin !

GABAILLE.

La réponse du ministre ! Ouvrez-la !...

DUBICHET.

C’est juste !...

Il s’apprête à rompre le cachet et s’arrête.

Il serait peut-être plus convenable d’attendre M. Bufquin.

BROSSELARD.

Mais où est-il ?... Quand je pense qu’il y a peut-être là-dedans ma nomination de chef.

ACHILLE.

Et la mienne de sous-chef.

GABAILLE.

Bufquin devrait être là ! c’est inconvenant !

PLUSIEURS INVITÉS.

Le voici ! le voici !...

BUFQUIN, entrant du fond.

Qu’y a-t-il ?

Tous les personnages s’empressent autour de lui. Brosselard et Dubichet apportent chacun une chaise. Bufquin s’asseoit sur celle apportée par Brosselard. Les personnages sont ainsi placés : Achille, Bufquin, Brosselard. Dubichet assis à la table.

DUBICHET.

Une dépêche pour vous... du ministre !...

TOUS.

Ouvrez ! vite !...

BUFQUIN s’asseyant. Il se mouche, met ses lunettes. Tous les personnages sont anxieux.

Attendez... c’est collé !... voilà !... c’est de Francisque !...

Tout le monde tend le cou pour écouter. Bufquin lisant.

« Laisse-moi tranquille, grand imbécile ! »

TOUS.

Hein ?

GABAILLE.

C’est tout ?...

BUFQUIN, se levant.

Il n’y a pas autre chose.

À part.

Je vais lui répondre...

Il va s’asseoir au guéridon à droite.

GABAILLE, à Hermance.[108]

Alors, je montre le morceau !

HERMANCE, bas.

Attendez donc.

ACHILLE.

Et ma place ?

HERMANCE.[109]

Vous l’aurez !...

À Bufquin, haut.

Monsieur Bufquin !

BUFQUIN, se levant.

Madame !...

HERMANCE.

Mon mari m’a dit que vous aviez le projet de prendre un secrétaire.

BROSSELARD, à part.

Moi ! j’ai dit cela ?

HERMANCE.

Oui... mon ami !... en faisant votre barbe !...

BUFQUIN, surpris.

Un secrétaire !... pourquoi faire ?

HERMANCE.

Vous avez une nombreuse correspondance.

BUFQUIN, avec orgueil.

C’est vrai !... j’apostille toute la journée !... j’en ai mal au bras !...

HERMANCE.

Je propose M. Achille !

TOUS.

À la bonne heure !

BUFQUIN, se décidant.

Soit !...

Avec effusion.

Mais je ne donne pas d’appointements !...

DUBICHET.

Oh ! qu’à cela ne tienne ! c’est une position honorifique...

GABAILLE.

Secrétaire général de M. Bufquin !

DUBICHET, faisant passer sa fille près d’Achille.

J’accepte !...

GABAILLE, se trompant et donnant à Brosselard le morceau de la robe.

Tenez... cachez ça...

BROSSELARD, étonné.

Quel drôle de mouchoir !

GABAILLE, à part.

Sacrebleu ! je me suis trompé !

BROSSELARD.[110]

Qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse ?...

Le quart sonne, Bouricard entre avec le plateau de glaces.

DUBICHET.

Messieurs ! mesdames ! une glace ! ça va fondre !

TOUS.

Merci, nous partons !

DUBICHET, à part.

Oh ! si jamais j’en redemande.

À Bouricard.

Portez-les aux musiciens.

BOURICARD.

Monsieur, ils n’en veulent plus, ils se déclarent incommodés.

CHŒUR.

Air :

D’une charmante femme
Quand on obtient le cœur,
C’est avoir sur mon âme
Le second prix d’honneur...


[1] Toutes les indications sont prises au point de vue de la salle, à partir de la gauche du spectateur. Les personnages sont placés en scène comme en tête des scènes, les changements sont indiqués par des renvois en bas des pages.

[2] Bouricard à la table ; Achille entrant du premier plan à droite.

[3] Achille, Bouricard.

[4] Bouricard, au fond, Achille.

[5] Achille, Bouricard.

[6] Achille, Hermance, au fond.

[7] Hermance, Achille.

[8] Achille, Hermance.

[9] Hermance, Achille.

[10] Achille, Hermance.

[11] Hermance, Achille.

[12] Gabaille, Achille.

[13] Achille, Gabaille.

[14] Gabaille, Achille, au fond.

[15] Gabaille, madame Gabaille, Dubichet, Achille.

[16] Madame Gabaille, Gabaille, Dubichet, Achille.

[17] Madame Gabaille, Dubichet, Gabaille, Achille.

[18] Madame Gabaille, Dubichet. (Un peu au fond.) Achille, Gabaille.

[19] Gabaille, Achille.

[20] Hermance, Achille.

[21] Achille, Hermance.

[22] Gabaille, Achille.

[23] Dubichet, Gabaille, madame Gabaille, Achille.

[24] Dubichet, Achille, Gabaille, madame Gabaille.

[25] Gabaille, Dubichet, madame Gabaille, Achille.

[26] Gabaille, Achille.

[27] Achille, Gabaille.

[28] Gabaille, Achille.

[29] Bouricard, Gabaille, Achille.

[30] L’accordeur au piano, Dubichet.

[31] Dubichet, Tapiotte.

[32] Cécile, Dubichet, Tapiotte.

[33] Cécile, Dubichet.

[34] Dubichet, Cécile.

[35] Dubichet, Tapiotte, Cécile.

[36] Cécile, Dubichet.

[37] Dubichet, Bouricard.

[38] Dubichet, Achille, Gabaille, madame Gabaille.

[39] Achille, Dubichet, Gabaille, madame Gabaille.

[40] Dubichet, Achille, Gabaille, madame Gabaille.

[41] Dubichet, Cécile, Achille, Gabaille, madame Gabaille.

[42] Cécile, Dubichet, Achille, Gabaille, madame Gabaille.

[43] Cécile, Dubichet, Gabaille, Achille, madame Gabaille.

[44] Cécile, Hermance  (au fond.) Dubichet, Gabaille, Achille, madame Gabaille.

[45] Cécile, Dubichet, Hermance, Gabaille, Achille, madame Gabaille.

[46] Cécile, Hermance, Dubichet, Gabaille, Achille, madame Gabaille.

[47] Achille, Cécile, Hermance, Dubichet, Gabaille, madame Gabaille.

[48] Cécile, Hermance, Dubichet, Gabaille, Achille, madame Gabaille.

[49] Cécile, Dubichet, Hermance, Gabaille, Achille, madame Gabaille.

[50] Cécile, Dubichet, Hermance, Achille, Gabaille, madame Gabaille.

[51] Dubichet, Hermance, Gabaille, Achille, madame Gabaille.

[52] Dubichet, Gabaille, Achille, Hermance, madame Gabaille.

[53] Dubichet, Gabaille.

[54] Dubichet, Hermance, Gabaille, Achille, madame Gabaille.

[55] Hermance, Dubichet, Gabaille, Achille, madame Gabaille.

[56] Hermance, Gabaille, Achille, Dubichet, madame Gabaille.

[57] Hermance, Achille, Gabaille, Dubichet, madame Gabaille.

[58] Achille, Hermance, Bouricard, Dubichet, Gabaille, madame Gabaille.

[59] Achille, Hermance, Bouricard, Gabaille, Dubichet, madame Gabaille.

[60] Agathe, Roger.

[61] Agathe, Bufquin, Roger.

[62] Bufquin, Agathe.

[63] Gabaille, Dubichet, Agathe.

[64] Gabaille, Agathe, Dubichet.

[65] Achille, Gabaille, Dubichet.

[66] Hermance, Achille.

[67] Achille, Hermance.

[68] Achille, Roger, Hermance.

[69] Achille, Hermance, Roger.

[70] Hermance, Achille, Roger.

[71] Hermance, Roger.

[72] Hermance, Brosselard, Roger.

[73] Hermance, Roger, Agathe.

[74] Brosselard, Hermance, prenant un bouquet au fond, Bufquin, Agathe.

[75] Brosselard, Hermance, Bufquin, Agathe.

[76] Agathe au fond, Hermance, Bufquin.

[77] Agathe, Hermance, Bufquin.

[78] Bouricard, Agathe, Bufquin, Agathe.

[79] Gabaille, Brosselard, Bouricard.

[80] Bouricard, Brosselard, Gabaille.

[81] Gabaille, Brosselard, Bouricard.

[82] Hermance, Brosselard, Gabaille, Bouricard.

[83] Brosselard, Hermance, Gabaille.

[84] Brosselard, Hermance, Achille, Gabaille.

[85] Brosselard, Hermance, Bufquin, Achille, Gabaille.

[86] Brosselard, Hermance, Achille, Bufquin, Gabaille.

[87] Hermance, assise, Brosselard, Agathe, Achille, Bufquin, Gabaille.

[88] Bouricard, Dubichet, Cécile, Tapiotte.

[89] Bouricard, Dubichet, Tapiotte, Cécile.

[90] Cécile, Dubichet.

[91] Brosselard, Hermance, Dubichet.

[92] Elle passe au n° 1, Hermance, Brosselard, Dubichet.

[93] Hermance, Dubichet, Brosselard.

[94] Dubichet, Hermance sur le canapé, Achille, Gabaille, Brosselard assis la gauche du guéridon.

[95] Dubichet, Achille, Hermance, Brosselard, Gabaille.

[96] Hermance, Dubichet, Gabaille, Achille, Brosselard.

[97] Dubichet. Hermance, Gabaille, Achille, Brosselard.

[98] Gabaille, Hermance assis, Dubichet, Achille, Brosselard assis tous deux à la table.

[99] Achille, Hermance, Dubichet, Gabaille, Brosselard.

[100] Achille, Dubichet, Gabaille, Hermance, Brosselard.

[101] Dubichet, Gabaille, Hermance, Brosselard, Bufquin.

[102] Brosselard, Hermance, Gabaille, Bufquin assis, Dubichet.

[103] Hermance, Brosselard, Gabaille, Bufquin, Dubichet.

[104] Hermance, Gabaille, Bufquin.

[105] Hermance, Gabaille.

[106] Gabaille, Hermance.

[107] Hermance, Gabaille, Achille, Dubichet, Cécile, Brosselard.

[108] Hermance, Gabaille, Brosselard, Bufquin, Achille, Dubichet, Cécile.

[109] Brosselard, Gabaille, Hermance, Bufquin, Achille, Dubichet, Cécile.

[110] Brosselard, Hermance, Gabaille, Bouricard, Dubichet, Bufquin, Cécile, Achille.

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