Stanislas (Auguste LE POITEVIN DE L’ÉGREVILLE - Étienne ARAGO)

Comédie-vaudeville en un acte.

Représentée pour la première fois, à Paris,  sur le Théâtre de l’Ambigu-Comique, le 5 juin 1823.

 

Personnages

 

STANISLAS, sergent décoré

STANISLAS, N° 2, son fils

MICHEL, aubergiste

CHRISTINE, sa femme

CÉCILE, fille de Michel et Christine

SANS SON, meunier, amant de Cécile

DU FOIN, propriétaire, amant de Cécile

 

Le théâtre représente à la droite du spectateur une jolie maison bourgeoise ; à la gauche une auberge ayant pour enseigne à la Grenade ; dans le fond, un moulin à eau. Sur le premier plan à droite un banc de gazon : au milieu du théâtre un gros arbre et une petite table.

 

 

Scène première

 

STANISLAS et N° 2

 

Au lever du rideau on entend la marche de Michel et Christine. Stanislas et son fils descendent la montagne, le sac sur le dos et le fusil sur l’épaule.

STANISLAS.

Halte !

N° 2.

Ouf ! la marche est bonne ! au train dont nous allons, on aurait dit, mon père, que nous courions après l’ennemi.

STANISLAS, considérant les lieux.

C’est bien ici, oui, voilà la porte, les barreaux verts, le grand arbre... Allons je me reconnais... il y a cependant du nouveau : ce moulin, cette jolie maison bourgeoise, tout ça n’existait pas... Pourvu qu’il n’y ait ici de changé que ce que je vois, et que Christine...

Air : De la Partie carrés.

Je ne dois point douter de sa constance ;
Son amitié ne date pas d’un jour.
Oui, je le sais, l’on a dit que l’absence
Fut de tout temps le tombeau de l’amour :
Mais l’amitié n’est pas aussi légère,
L’oubli sur elle émousserait ses traits ;
Je vois ces mots gravés sur sa bannière :
« De loin comme de près. »
(bis.)

N° 2.

Ah ! ça, mon père, où établissons-nous le quartier-général ?

STANISLAS, montrant l’auberge.

Dans cette auberge.

N° 2.

Alors en avant marche.

STANISLAS, l’arrêtant.

Marquez le pas...

À part.

Il y a bientôt 20 ans qu’on n’a entendu parler de moi, et il pourrait bien se faire...

Haut.

Reste ici, petit ; je vais pousser une reconnaissance.

Il donne son sac et son fusil à N° 2, il marche vers l’auberge, met la main sur le loquet, s’arrête un instant avec émotion, puis entre brusquement.

 

 

Scène II

 

N° 2, seul

 

Qu’est-ce qu’il a donc ?... Si ce n’était le respect, je dirais qu’il perd la tête. Y a-t-il du bon sens ?... demander au colonel une permission de quinze jours pour venir à marche forcée me faire croquer le marmot devant une mauvaise auberge de province... tout au moins si c’était devant quelque chose de plus conséquent... Un arsenal ou un bastion... mais je crois que je raisonne !... Halte là, laisse faire ton ancien et ton chef, il en sait plus long que toi.

Air : Du vaudeville des Amazones.

Quoiqu’ sa conduit’ me paraisse légère,
Je ne dois point la censurer,
J’appris de lui que tout bon militaire
Doit obéir sans murmurer.
(bis.)
Je suis son fils, ce n’est pas mon affaire,
De pénétrer dans le fond de son cœur.
Je suis certain qu’en suivant mon vieux père    }
(bis.)
Je n’quitt’rai pas le sentier de l’honneur.             }

Par ainsi donc, motus ; en attendant, ayons soin des bagages.

Il entre sous une espèce de tonnelle qui se trouve en vue du spectateur, et y dépose le sac et le fusil de son père. Il ôte son sac et dit.

ça soulage tout d’même.

 

 

Scène III

 

N° 2, DU FOIN et SANS SON

 

Monsieur Du Foin paraît à sa fenêtre, et Sans Son à la porte du moulin... N° 2 s’assoit sur les deux havresacs.

DU FOIN.

Dieu ! le beau temps pour mes prairies... Ah ! voilà déjà ce maudit meunier.

SANS SON.

Bonjour, père Du Foin ? comment que ça va ?...

DU FOIN.

Le foin a baissé au dernier marché.

SANS SON.

Tant mieux pour les bêtes, M. Du Foin.

DU FOIN.

Faut se résigner, mon camarade... Mais je n’entends pas aller votre moulin, M. Sans Son.

SANS SON.

J’attends l’eau.

DU FOIN.

Je crois que vous attendez autre chose.

SANS SON.

C’est possible... et tenez, puisque vous abordez franchement la question, je ne demande pas mieux que de réciproquer... Descendez donc un peu, père Du Foin, je vous soufflerai amicalement deux mots à l’oreille.

DU FOIN, à part.

Est-ce qu’il voudrait entrer en composition ?...

Haut.

Je descends.

Il quitte sa fenêtre ; Sans Son descend la scène et va à sa rencontre.

N° 2, à part.

Décidément, je crois que mon père est dans les trainards. Il n’y a pas grand mal, je suis en position d’attendre.

Il baille, s’étend, et finit par s’endormir.

DU FOIN, à Sans Son.

Eh ! bien, jeune homme ?...

SANS SON.

Comme on doit des égards à ses amis, je vous préviendrai, M. Du Foin, que je me suis mis sur les rangs pour épouser la petite Cécile Michel.

À part.

V’là l’affaire engrainée.

DU FOIN.

Vous avez donc oublié que j’ai pareille intention, corroborée par la parole du père ?

SANS SON.

Non, mais moi, j’ai celle de la mère, et je me flatte d’épouser.

DU FOIN.

D’épouser... mais vous n’avez donc pas réfléchi ?...

Air : De Préville et Taconnet.

En épousant vous méritez le blâme ;
Il faut songer à l’avenir.
Il est aisé d’avoir enfants et femme,
Le difficile hélas ! est d’ les nourrir.
(bis.)
Je vous le dis, c’est pour votre gouverne ;
Renoncez donc aux douceurs de l’hymen ;
Mais quant à moi je puis offrir ma main :
J’ fais tous les ans cent quintaux de luzerne,     }
(bis.)
Avec cela l’on ne meurt pas de faim.                  }

Je vous l’ répète, vous ne me couperez pas l’herbe sous les pieds.

SANS SON.

Pourquoi donc pas, vieux herboriste ? Est-ce que je ne vaux pas mieux que vous de toutes les manières ?...

DU FOIN.

Oh ! c’est une question.

SANS SON.

Décidée.

DU FOIN.

Je ne vois pas cela, car enfin, je suis un propriétaire, tandis que vous...

SANS SON.

Respect au malheur ! avez-vous oublié que ce n’est que par des circonstances indépendantes de ma volonté que je me trouve placé si bas sur l’échelle de la société ?...

DU FOIN.

C’est possible, mais en attendant vous n’êtes que meunier de ce pays, et encore je dis meunier, meunier locataire, car votre moulin n’est pas à vous.

SANS SON.

Je l’achèterai avec la dot de la fille.

DU FOIN.

Nous y voilà... Eh ! bien, moi, je prends la fille sans dot.

SANS SON, jouant du bâton.

Dans tous les cas, ça n’ sera pas sans peine.

DU FOIN.

Air du Pot de Fleurs.

Oui, malgré vous, j’épouserai Cécile ;
Je ne veux pas former d’autre lien.

SANS SON.

Vous croyez-donc la chose si facile ?...

DU FOIN.

Dam’ !... je suis riche...

SANS SON.

Eh ! cela ne fait rien.
Mais je conçois qu’ Cécile vous retienne,
Vieil amoureux ressemble à vieux gourmand,
Il lui faut un morceau friand        }
(bis.)
Pour que l’appétit lui revienne.   }

Quoi qu’il en soit, on n’aura Cécile qu’après me l’avoir disputée au sabre ou au bâton... Je laisse le choix. Les opinions sont libres.

DU FOIN.

Je vous entends, vous voulez me proposer un cartel ?

SANS SON.

S’il n’y a que ce moyen là ?...

DU FOIN, fièrement.

Monsieur, apprenez alors que... je ne me bats jamais... Cela n’empêche pas les sentiments.

Air.

Je ne voulais pas prendre femme,
Aimant surtout à commander chez moi ;
Mais l’amour a touché mon âme !
C’en est fait, je subis sa loi.
J’ai donc fait choix d’une épouse gentille.

SANS SON.

De projet il vous faut changer ;
Car lorsqu’on veut avoir une famille,
Il faut savoir la protéger.

DU FOIN.

Oh ! je saurai protéger la mienne.

SANS SON.

Toi !

DU FOIN.

Oui moi... Les tribunaux ont été institués pour tout le monde... et j’en userai.

SANS SON, avec mépris.

Assez causé.

N° 2.

Il me semble qu’il serait bien temps de battre le rappel... Qui diable peut retenir encore mon père ?...

Il regarde par la serrure de la porte l’auberge.

En vérité, si je ne le connaissais pas, je croirais, Dieu me pardonne, qu’il y a quelque amourette sous jeu.

SANS SON.

Ouais !... qui parle d’amourette par ici ?...

Il aperçoit N° 2.

M. Du Foin, je crois que nous allons être à trois de jeu.

DU FOIN.

Oh ! oh ! un militaire... C’est pour notre amour un oiseau de mauvais augure.

SANS SON.

Il faut que j’aille lui voir le bec.

Il fait le tour de Stanislas N° 2, en jouant du bâton.

Sufficit, j’ai son signalement.

N° 2.

Eh ! ben, qu’est-ce qu’il a donc ce grand dadet ?...

Ils se toisent.

SANS SON.

Je suis tranquille, n’y a pas de danger.

DU FOIN, joyeux.

Vraiment ?...

SANS SON.

Il est trop jeune, et vous ne l’êtes pas assez... Bonjour mon vieux.

Il sort en fredonnant.

 

 

Scène IV

 

N° 2, DU FOIN

 

DU FOIN.

Chante, chante, tu déchanteras bientôt.

N° 2.

Dites donc, mon ancien, pourriez-vous me dire quel est ce...

DU FOIN.

C’est un homme qui ne me plaît guère.

N° 2.

Ni à moi. Je ne sais pas ousque je l’ai envoyé, mais il ne me revient pas du tout... A-t-il une boule ingrate ?...

DU FOIN.

Il se croit pourtant bel homme.

N° 2.

Lui bel homme !... Est-ce qu’il y a des bel-hommes dans votre pays ?...

DU FOIN, se regardant.

Quelques-uns... Le sexe surtout est de la plus grande beauté... Ah ! si vous voyez ma prétendue ; celle que ce meunier de malheur veut me souffler.

N° 2.

Comment ! vous vous mariez ?... à votre âge ?...

DU FOIN.

À mon âge... ne dirait-on pas que j’ai un siècle... que diable, je suis encore vert.

N° 2.

Mais notre ancien, rendez-vous justice ! on ne court plus après les belles quand à peine on peut se tenir sur ses jambes.

DU FOIN.

Vous avez beau dire, je possède tout ce qu’il faut pour me marier : j’ai cent arpents de terre au soleil, et un nom avantageusement connu dans le département... M. Du foin, marchand de paille, son, avoine, luzerne et autres comestibles.

N° 2, ironiquement.

Je ne vous demande plus si la belle vous aime ?...

DU FOIN.

Elle m’adore ; mais par pudeur apparemment, elle ne peut se décider à m’épouser, quoiqu’elle soit malade d’amour... En vérité je n’y conçois rien.

N° 2.

Attendez, mon brave homme, je vais tacher de vous le faire comprendre.

DU FOIN.

Vous me ferez plaisir.

N° 2.

Air de l’Écu de Six Francs.

En refusant votre personne,
La p’tit ressemble d ’point en point
À ce malade à qui l’on donne
Un’ potion qui ne lui plaît point.
Il la prend, la r’tourn’, l’examine.
Puis jett’ le breuvage fatal :
Il aime mieux garder son mal
Que de prendre la médecine.

DU FOIN, à part.

Me comparer à une médecine... ces militaires ne sont guère civils.

Haut et brusquement.

serviteur, monsieur le soldat.

N° 2.

Votre très humble, monsieur le marchand de comestibles... Voilà-t-y encore un drôle de farceur, avec sa fringale d’amour... mais j’aperçois mon père...

 

 

Scène V

 

STANISLAS, N° 2

 

STANISLAS.

Allons, petit, mon sac !

À part.

je ne veux pas rester un quart d’heure de plus ici.

N° 2.

Est-ce que nous doublons l’étape, mon père ?...

STANISLAS.

Silence !

Air de Colatto.

Perfide ami, je viens de te juger :
En me traitant avec indifférence,
Tu veux, ingrat, tu veux te dégager
De l’importun fardeau de la reconnaissance.
Malheureux ! que t’ai-je donc fait
Pour me porter une atteinte si rude ?...
Faut-il donc que l’ingratitude
Soit le salaire du bienfait !...

Tant pis pour lui, j’ai fait mon devoir ; plus que mon devoir.

Ils s’apprêtent à partir.

Allons...

 

 

Scène VI

 

STANISLAS, N° 2, puis CHRISTINE

 

STANISLAS.

Air.

Du régiment, aujourd’hui,
Courons rejoindr’ la bannière :
Là, tout soldat trouve un frère
Qui ne rougit pas de lui.
(bis)

CHRISTINE, paraissant.

Arrêtez, ami cruel !...

STANISLAS.

Quoi ! mon départ vous chagrine ?...

CHRISTINE.

De la faute de Michel,
Ne punissez-pas Christine.

Chœur.

STANISLAS, N° 2.

Du régiment, aujourd’hui, etc. etc.

CHRISTINE.

Pourquoi nous quitter ainsi ;
Ne soyez pas si sévère,
Michel reviendra, j’espère,
Vous r’trouverez un ami.

Tout est dit : je dois partir ;

À N° 2.

allons petit...

Air d’Aristippe.

On m’a frappé... j’ai senti la blessure ;
Faible encor, j’en ai pu gémir ;
Maintenant...

CHRISTINE.

Stanislas, j’en suis sûre,
Sera touché du repentir.
(bis.)

STANISLAS.

Non, je dois fuir votre présence :
De vrais amis me rappellent là bas...
Et là du moins, pendant l’absence,
L’amitié sût marquer le pas.
(bis.)

À N° 2.

Allons, petit...

N° 2.

Pas de route, en avant marche !

CHRISTINE, arrêtant Stanislas.

Stanislas, mon ami !... pouvez-vous accuser ?...

STANISLAS.

Non pas vous ni votre jolie Cécile, dont les traits m’ont rajeuni de vingt ans ; mais votre mari, M. Michel...

CHRISTINE.

Ne le jugez pas trop sévèrement. Michel n’a point oublié ses amis malgré sa fortune.

STANISLAS.

Que me fait sa fortune ?... Est-ce que je lui demandais de l’argent ?... Une poignée de main donnée de bon cœur, et j’étais satisfait... Au lieu de ça, votre mari me reçoit froidement, m’appelle Monsieur... et ne m’offre pas de trinquer avec lui.

N° 2.

Il est donc bien dégouté, ce bourgeois là, mon père ?...

CHRISTINE, à part.

Son père

À Stanislas.

ce jeune homme serait votre fils ?...

STANISLAS.

Oui

Il serre la main de N° 2.

CHRISTINE, avec intention.

Vous êtes donc marié aussi. Stanislas ?...

STANISLAS, brusquement.

Marié !...

Il regarde N° 2 et lui dit avec douceur.

Petit, laisse-nous.

N° 2, à part.

Je m’en avais douté, v’là du sentiment ; mais c’est égal, il n’y a pas d’affront... La petite mère est encore bonne là.

Haut.

Mon père ne vous ennuyez pas.

Il entre dans l’auberge.

 

 

Scène VII

 

STANISLAS, CHRISTINE

 

STANISLAS.

Marié, m’avez-vous dit, Christine !

Elle baisse les yeux.

ne savez-vous pas que c’était impossible. Cet enfant n’est pas à moi.

CHRISTINE.

Que me dites-vous ?...

STANISLAS.

Je l’ai trouvé dans les rangs de l’ennemi, et je l’adoptai sous la mitraille... C’était un devoir : le pauvre enfant n’avait plus de père.

CHRISTINE.

Quel cœur !

STANISLAS.

Eh ! mon dieu ! je ne suis pas méchant, voilà tout. Depuis lors l’enfant ne m’a jamais quitté, il a grandi avec notre gloire ; aussi est-il d’une belle venue.

Air de l’Artiste.

En campagne intrépide,
Soumis pendant la paix,
Oui, l’honneur fut un guide
Qu’il ne quitta jamais ;
Son âme fière, ardente,
Honore les vertus...
Vive Dieu ! je m’en vante,
C’est un français de plus.

L’enfant a toujours ignoré ce que j’ai fait pour lui. Il se croit mon fils, et je ne veux pas lui ôter une illusion à laquelle il attache du prix... peut-être. Christine, vous me comprenez...

CHRISTINE.

Oui, mon ami, soyez sûr que personne ne saura jamais un mot du secret que vous venez de me confier.

STANISLAS.

Il suffit. Maintenant adieu, Christine, adieu. Il ne me reste plus qu’à faire des veux pour votre bonheur.

CHRISTINE, soupirant.

Mon bonheur !...

STANISLAS.

Est-ce que par hasard Michel ?...

CHRISTINE, vivement.

Oh ! je n’ai point à me plaindre de lui.

STANISLAS.

Vous soupirez, cependant... Je reste.

Il ôte son havresac.

 

 

Scène VIII

 

STANISLAS, CHRISTINE, MICHEL

 

MICHEL.

Monsieur Stanislas !...

STANISLAS, sans le regarder.

Qui est-ce qui me parle ?

MICHEL.

C’est moi... Je reviens à vous... J’ai eu tort.

STANISLAS.

Vous en convenez,

Lui tendant la main.

n’en parlons plus.

MICHEL.

Si fait, si fait ; je tiens à m’excuser, voyez-vous, vous êtes arrivé dans un mauvais moment. Ma femme venait de me faire sa querelle journalière pour le protégé qu’elle destine à ma fille... Allez tout n’est pas roses dans l’état de mari.

Air : Sur les Beaux Arts et les Talents.

Pour aimer les nœuds de l’hymen,
Il faut être au matin de l’âge ;
Alors c’est un léger lien
Dont l’amour voilà l’esclavage.
Mais bientôt l’amour expirant
Fuit avec le temps qui l’entraîne.
Les fleurs se fanent, et tombant,
Ne laissent plus voir qu’une chaîne.

STANISLAS.

Comment se fait-il qu’après vingt ans de bonheur...

MICHEL.

Vous voulez dire vingt ans de mariage ; ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

STANISLAS.

Qu’est-ce que vous dites donc là ?...

MICHEL.

Je dis qu’un père est souvent bien tourmenté, lorsqu’il s’agit de marier convenablement sa fille.

CHRISTINE.

Est-ce ma faute ? je vous en fais juge, Stanislas : n’est-il pas honteux lorsqu’on est à son aise, de vouloir donner sa fille à un vieillard qu’elle ne peut aimer, tandis qu’un autre, moins riche à la vérité, mais jeune et laborieux, lui offre contentement et amour.

MICHEL.

L’amour ! l’amour !... belle recommandation.

Air du Verre.

À ma prudence fiez-vous,
De ma fille je suis le père.

CHRISTINE.

Mais quand il s’agit d’un époux,
On suit les avis d’une mère.

MICHEL.

Non, je ne les suivrai jamais :
Depuis longtemps j’ai fait l’épreuve
Que votre goût est très mauvais.

CHRISTINE.

Mon mariage en est la preuve.

STANISLAS, à part.

Bien riposté !... Ce que c’est que l’habitude de vivre ensemble !...

Haut.

Écoutez-moi tous deux. Chacun de vous croit avoir raison. Il y a un moyen bien simple de savoir à quoi s’en tenir.

MICHEL et CHRISTINE.

Lequel ?

STANISLAS.

C’est de prendre l’avis de votre fille.

CHRISTINE.

Eh ! sans doute, Stanislas a raison. Je cours chercher Cécile.

MICHEL.

Peine perdue.

STANISLAS.

Laissez-la partir : aussi bien j’ai à vous parler.

 

 

Scène IX

 

STANISLAS, MICHEL

 

STANISLAS.

Michel, je ne suis pas content de vous.

MICHEL.

Comment, vous vous souvenez encore ?...

STANISLAS.

Non il ne s’agit pas des torts que vous pouviez avoir envers moi ; je les ai oubliés aussitôt que vous lus avez reconnus.

MICHEL.

Eh ! bien donc !

STANISLAS.

Il s’agit maintenant de Christine.

MICHEL, surpris.

De ma femme !...

STANISLAS, sévèrement.

Te souviens-tu de notre position il y a vingt ans.

MICHEL, intimidé.

Mais... je crois qu’oui... Je vous dus beaucoup alors.

À part.

sans cela...

STANISLAS.

Air de Lantara.

Christine remplissait mon âme
Et j’étais maître de sa foi ;
Mais je sacrifiai ma flamme
Quand je vis son amour pour toi.
(bis.)
En dot elle apportait ensemble
Beauté, vertu, grâces, candeur ;
Et tous ces biens méritaient, ce me semble,
D’être payés par le bonheur.

MICHEL.

Je ne pense pas que Christine puisse avoir à se plaindre.

STANISLAS, durement.

Elle n’est pas heureuse.

MICHEL, ferme.

Je puis vous jurer M. Stanislas...

STANISLAS.

Elle n’est pas heureuse.

MICHEL.

Est-ce ma faute... il ne lui manque rien.

STANISLAS.

En vain elle a voulu me le cacher ; je l’ai devine malgré elle. Michel, vous me payez bien mal du sacrifice que je fis autre fois !... Milzieux ! quand pour vous je renonçai à Christine... à Christine que je méritais, et que j’aurais su vous disputer, je le fis pour un homme que je croyais digne du trésor que j’abandonnais... Je m’éloignai le cœur navré ; mais emportant une idée consolante : si je souffre, me disais-je, Christine est heureuse. Christine heureuse !... Cette pensée m’a soutenu pendant vingt ans... Je reviens... Mon rêve est détruit ; je ne vois que désunion, méfiance, querelles même, et c’est toi, toi seul que je puis accuser... Tu te tais...

Brusquement.

Veux-tu répondre ?

Avec bonhomie.

Allons, Michel, prouve-moi que tu as toujours été honnête homme.

MICHEL, avec fierté.

Je pense que personne ne peut en douter.

STANISLAS.

Si fait, corbleu ! j’en douterai, moi, jusqu’à ce que tu m’expliques ta conduite. Voyons ; qu’as-tu à dire contre ta femme ? n’est-elle pas sage ?

MICHEL, vivement.

Oh ! j’en répondrais... sur ma tête.

STANISLAS.

Économe, rangée.

MICHEL.

C’est une justice à lui rendre.

STANISLAS.

Jeune et belle encore.

MICHEL, avec feu.

Chacun l’appelle la sœur aînée de sa fille.

STANISLAS.

Que veux-tu donc de plus ?...

MICHEL, avec embarras.

Rien... Mais...

STANISLAS.

Mais ?...

MICHEL, après avoir regardé autour de lui, s’approche de Stanislas, et lui dit à l’oreille.

Je suis jaloux.

STANISLAS.

Toi jaloux ? et de Christine, lorsque vingt ans de mariage ont dû t’inspirer pour elle une estime égale à sa vertu ! ta conduite est indigne, lâche, affreuse.

MICHEL.

Quoi ! j’aurais mérité ?... Oui Stanislas, oui, je comprends mes torts ; mais, de grâce, ne m’accablez pas.

Air du Vaudeville des Visitandines.

Aigri par les soucis, par l’âge,
Souvent nous fumes en discords ;
Mais désormais dans mon ménage
Je veux effacer tous mes torts.
(bis.)

STANISLAS.

Ta faute sera réparée ;
Tu feras oublier ainsi
L’orage et les feux du midi
Par le calme de la soirée.

Je compte sur toi. – Voici ta femme

Il lui serre la main.

calme ton émotion... Je suis content.

 

 

Scène X

 

STANISLAS, MICHEL, CHRISTINE, CÉCILE

 

CHRISTINE, amenant Cécile.

On a bien de la peine à trouver cette petite folle.

STANISLAS.

Où était-elle donc ?...

CHRISTINE.

Elle causait avec votre fils.

CÉCILE.

Eh ! quoi, maman, ce jeune militaire est le fils de M. Stanislas ?... oh ! il me paraît encore plus gentil maintenant.

MICHEL, à Stanislas.

Votre fils ?... Je vous croyais garçon.

STANISLAS, brusquement.

Je suis veuf... Mais il ne s’agit pas de ça.

CHRISTINE.

C’est juste... Écoute, ma fille : ton père et moi voulons te marier.

MICHEL.

Oui nous voulons te marier, mon enfant.

STANISLAS, avec douceur.

Paix ! ne l’influencez pas... Écoutez Cécile : savez-vous ce que c’est que le mariage ?

CÉCILE.

Par exemple !... J’ai déjà dansé à quatre noces.

STANISLAS.

Eh bien !

CÉCILE.

D’abord on met ses plus beaux habits, et puis l’on va chez monsieur le Maire, où on écrit son nom sur un grand livre... Ensuite on se rend à l’église ; puis on soupe, puis on danse, puis on a un joli bouquet... et puis... Dame et puis voilà tout.

STANISLAS.

Il faut convenir que ça ferait une fière femme de ménage.

À Michel et à Christine

Mes amis, je crois qu’il est prudent d’attendre.

MICHEL.

Je ne demanderais pas mieux, mais j’ai donné ma parole.

CHRISTINE.

Et moi la mienne.

STANISLAS.

Une parole !

Air : Le Choix que fait tout le Village.

Ignorez-vous ce que souvent exige
De tout serment l’impérieuse loi ?...
L’honneur se perd si l’on transige,
Et le bonheur si l’on garde sa foi.
Mes bons amis ayez plus de sagesse,
N’engagez pas ainsi votre avenir :
Il ne faut point hasarder de promesse
Quand on n’est pas certain de la tenir.

CHRISTINE, serrant la main de Stanislas.

Toujours le modèle de l’honneur.

STANISLAS.

Vive la joie, morbleu, et en attendant le mariage de la petite, allons dire deux mots à cette bouteille... que nous avions oubliée... N’est-il pas vrai Michel ?...

MICHEL, gaiment.

C’est bien ça... Viens ma femme, ma chère Christine.

Air : Quel carillon.

Que le tin, tin,
De deux verres qui se choquent,
Serve soudain
De musique au gai refrain.

STANISLAS.

Le verre en main,
Quand deux amis se provoquent,
Soucis, chagrin,
Tout est noyé dans le vin.

ENSEMBLE.

Que le tin, tin... etc.

Stanislas et Michel entrent dans l’auberge, bras dessus, bras dessous : Christine les suit, en souriant.

 

 

Scène XI

 

CÉCILE, seule

 

Ainsi donc ce jeune soldat est le fils de M. Stanislas ?... Je suis bien aise de savoir ça ; parce qu’enfin s’il me disait un jour ce que son papa a dit autrefois à maman ; dame je ne sais pas si je répondrais comme maman a répondu à son papa. Oui, mais il ne me parlera peut-être plus.

Elle va pour rentrer.

 

 

Scène XII

 

CÉCILE, N° 2

 

N° 2, arrêtant Cécile.

On ne passe pas !... Oui dà, mon joli prisonnier, vous pensiez que la sentinelle était endormie.

CÉCILE.

Laissez-moi : on m’a dit qu’il fallait fuir les garçons.

N° 2.

Propos de vieille femme... Croyez-moi, profitons du moment que nos pères sont à vider leur bouteille, et faisons l’amour... Chacun sa partie.

CÉCILE.

Qu’est-ce que c’est que faire l’amour !

N° 2, à part.

Dieu de dieu ! est-elle en retard ?... Il faut que je lui donne une leçon. Écoutez : quand une jeune et jolie fille comme vous, se trouve en tête à tête avec un beau garçon comme...

CÉCILE, en riant.

Comme vous ?...

N° 2.

Par modestie je n’osais pas ; mais puisque vous avez lâché le mot... Alors l’amour n’est pas loin ; chacun se reluque : le cavalier hardiment ; la petite en sournoise... Sur ce coup de tems l’amour approche... Le cœur fait tic tac...

CÉCILE, la main sur le cœur.

Oh ! mon dieu !...

N° 2.

L’amour est arrivé.

Air.

L’amant plein d’un tendre délire
Saisit avec timidité
Une main, qu’à peine on retire...
Il s’explique, il est écouté...
La bell’ répond par un sourire,
Gage assuré d’un doux retour.

CÉCILE.

D’après c’que vous v’nez de me dire,
Je crois qu’nous avons fait l’amour.

N° 2.

Tout juste.

CÉCILE.

Eh ! bien, qu’est-ce qu’il en résultera ?...

N° 2.

Parbleu ! un mariage.

CÉCILE.

Justement ça arrive à point : mon père et ma mère veulent que je me marie.

N° 2.

Il faut toujours obéir à ses parents.

CÉCILE.

Par malheur ils m’offrent des maris qui ne me conviennent pas du tout.

N° 2.

Alors il faut faire une exception à la règle.

CÉCILE.

Oui, mais on dit qu’une demoiselle ne doit jamais épouser un soldat.

N° 2.

Préjugé de province.

CÉCILE.

Air : Une fille est un oiseau.

L’ militaire est trop léger :
L’ papillon lui sert d’ modèle ;
D’ garnison comme de belle
Toujours on le voit changer.
Son âme dure et cruelle
Sait feindre une ardeur réelle ;
Mais dès que l’tambour l’appelle,
Zeste, il nous quitte soudain.

N° 2.

Ce n’est pas être infidèle,
Car l’ tambour, mademoiselle,
N’est pas du genr’ féminin.

Et puis si on consent que je me marie avec vous, je donnerai ma démission ; je me ferai bourgeois.

CÉCILE.

À la bonne heure ! alors je vous épouserai de bon cœur ; d’abord parce que vous me convenez, et ensuite parce que vous êtes le fils de ce brave M. Stanislas auquel nous devons tant.

N° 2.

C’est donc ça : il paraît que c’est une fière histoire.

CÉCILE.

Est-ce que vous ne savez pas ?...

N° 2.

Du tout : c’est égal, ça doit faire honneur à mon père ; car il ne m’en a jamais soufflé le mot, mais ne perdons pas de vue l’affaire principale, et signons notre petit traité, ça, donnez moi un baiser pour arrhes.

CÉCILE.

Ça ne se peut pas...

Elle se défend.

N° 2.

De la résistance !... Allons... allons : à l’armée, quand un ennemi ne veut pas capituler de bonne amitié, on le prend de force.

Il l’embrasse.

CÉCILE, se sauvant.

Fi ! monsieur, que c’est vilain... Je vous réponds bien que ce sera le dernier.

N° 2.

D’aujourd’hui.

 

 

Scène XIII

 

SANS SON, sortant du moulin, N° 2

 

SANS SON.

Bravo ! camarade !... Je m’étais figuré ce matin que vous ne connaissiez pas Cécile.

N° 2.

Oui, ce matin, c’est vrai ; mais la connaissance est faite maintenant... ça ne doit pas vous surprendre : nous autres militaires, nous avons toujours quelque chose qui parle en notre faveur.

Air : du Vaudeville de Philibert Marie.

Quand un bon bourgeois cherche à plaire,
Il soupire indéfiniment ;
Mais un aimable militaire
Mène l’amour tambour battant.
Point de rivaux, point de cruelles,
Du sort il est le favori :
Il fait tourner la tête aux belles
Et les talons à l’ennemi.

SANS SON.

Oui, mais ici, personne ne tourne les talons. Répondez-moi, que voulez-vous... Cécile ?... Est-ce pour le bon motif que... ou pour autrement ?...

N° 2.

Je ne dois pas vous rendre compte de ma conduite.

SANS SON.

Pas d’embrouillamini... Expliquez-vous catégoriquement, car il faut z’en finir : est-ce du oui z’ou du non.

N° 2.

Vous êtes bien pressé.

SANS SON.

C’est que probablement j’ai envie de partir.

N° 2.

Et si j’avais envie, moi, de ne vous rien dire...

SANS SON.

Alors, nous le saurions de force, et...

Il le menace du poing.

N° 2, la main à son briquet.

Doucement camarade !... Tiens-toi z’en respect, ou je découpe.

SANS SON, touchant du bout de son bâton le briquet de N° 2.

Qu’est-ce que c’est ça ?...

N° 2.

Un sabre apparemment.

SANS SON.

Es-tu capable de le lever ?...

N° 2.

Si tu veux en faire l’épreuve.

SANS SON.

Blanc bec !

N° 2, à part.

Il n’y a plus moyen de l’éviter...

Haut.

Ah ! ça, grand pékin...

SANS SON.

Pékin !... dis donc, est-ce tu prétends me faire trimer comme un recrue... Apprends que je suis un provost, et que j’ai servi dans l’artillerie.

N° 2.

C’est donc pour ça que tu fais tant de train. Du reste, je suis bien aise que tu aies servi.

SANS SON.

Tu fais bien le crâne.

N° 2.

Beau mérite avec toi.

SANS SON.

Petit insolent !

N° 2.

Je ne réponds plus qu’en garde. Les braves ne se disputent pas : va polir ton sabre.

SANS SON.

Sois tranquille, il a le fil...

Levant son bâton.

Oh ! que j’ai envie de te dessiner une crois sur la figure avec mon crayon.

N° 2.

Tu ne t’es pas levé assez matin, et c’est moi qui te signera un passeport pour l’éternité avec la lame de mon sabre.

SANS SON.

Mioche ! dans deux minutes.

N° 2.

Tâche de n’en mettre qu’une.

Air : Clic et Clac.

Pars et surtout reviens vite,
J’ veux te voir sur le terrain.

SANS SON.

Toi, de tes instants profite,
Car il n’ s’ra plus temps demain.

N° 2.

Méchant provot de province !

SANS SON.

Conscrit, ne fais pas tant l’ brac ;
Tu verras comment j’en pince.

N° 2.

Meunier ton affaire est dans l’sac.

ENSEMBLE.

N° 2.

Pars et surtout reviens vite,
J’ veux te voir sur le terrain ;
Ici, je t’attends de suite,
N’ t’amuse pas en chemin.

SANS SON.

Je pars et je reviens d’suite,
Tu m’ verras sur le terrain ;
Mais de tes instants profite,
Car il n’s’ra plus temps demain.

 

 

Scène XIV

 

N° 2, seul

 

Ah ! ça, voyons maintenant si j’ai tort ou si j’ai raison... Mon père m’a dit que c’était toujours ce qu’il y avait à considérer avant d’en venir aux mains. Cécile est charmante ; je l’aime, je le lui dis, elle m’écoute, je lui prends un baiser ; un bourgeois arrive, il se fâche, je me monte, il me défie... Oh ! il me défie, j’accepte : j’ai raison... D’un autre côté j’ai dans la mémoire les leçons de mon vieux grognard de père... Il m’a rabâché vingt fois qu’on ne devait jamais lever son sabre contre un concitoyen... j’ai tort, très tort... et puis j’ai tort...

 

 

Scène XV

 

SANS SON, N° 2

 

SANS SON.

Me voilà, jeune homme...

N° 2.

En garde !

Il tire son briquet.

SANS SON, d’un air dé matamore.

En garde !...

N° 2.

Une minute. On pourrait ici interrompre notre conversation, éloignons-nous de quelques pas.

SANS SON.

T’as raison : il y a justement la derrière

Montrant l’auberge.

une place on ne peut plus commode pour se mettre à l’ombre : viens que je t’y étende.

N° 2.

Je n’ai pas encore envie de dormir.

Ils sortent.

 

 

Scène XVI

 

SANS SON, N° 2, derrière l’auberge, STANISLAS

 

STANISLAS.

Où est donc mon garçon ?...

N° 2, dans la coulisse.

Pare celle-là, meunier.

SANS SON.

Attends, voilà la riposte.

On entend le cliquetis.

STANISLAS.

On parle français ici !

Il cherche et découvre les combattants.

Qu’est-ce que je vois ! mon fils !... Sabre dans le fourreau soldat, sabre dans le fourreau... Dieu !... tu es blessé...

N° 2.

Père, si tu bouges, je suis flambé.

STANISLAS.

Mon fils !...

Il tire son sabre, court pour défendre son fils, s’arrête brusquement, et remet son sabre dans le fourreau avec indignation.

Armes égales !... mille bombez ! armes égales !

N° 2.

La botte de ressource.

Sans Son pousse un cri... N° 2, arrive et se jette au cou de son père : Stanislas l’embrasse avec fureur, puis le repousse brusquement.

STANISLAS.

En avant les procédés.

N° 2.

Ah ! c’est juste.

Ils entourent le bras de Sans Son qui vient de paraître.

SANS SON, à Stanislas.

Ce n’est rien : une égratignure.

STANISLAS.

C’est égal ; permettez, mon brave !...

SANS SON.

Grand merci, vieux grognard.

Il lui serre la main avec amitié... bas à N° 2.

Jeune homme, j’aurai ma revanche.

N° 2.

Quand tu voudras !...

SANS SON, avec intention.

Au revoir.

N° 2, fièrement.

Au revoir,

À part.

a-t-il l’esprit mal fait.

 

 

Scène XVII

 

STANISLAS, N° 2

 

STANISLAS.

Petit, ne t’ai-je pas dit cent fois que le duel était une action infâme, que le sang qu’on répandait dans ces combats singuliers, était un vol fait à la patrie ; et qu’à l’armée surtout ce n’était guère que le plus lâche qui s’en rendait coupable.

N° 2.

Qui osera le dire aujourd’hui ?

STANISLAS.

Moi, morbleu !

N° 2.

Oui vous, mais vous tout seul.

STANISLAS, à part.

Je l’embrasserais !...

Haut.

Ce n’est pas dans ces affaires que j’ai mérité l’amitié des soldats, et l’estime de mes chefs. Ces chevrons n’annoncent pas le nombre de mes duels ; mais bien mes compagnes contre les ennemis de mon pays. De mande ce que j’ai fait : personne ne te dira que j’aye été mauvaise tête et que jamais...

N° 2.

Ah ! ne mentez pas, père.

STANISLAS.

Non jamais.

N° 2.

Et le jour que nous arrivâmes à Strasbourg dans les fossés de la citadelle... Ce bras entamé... j’y étais.

STANISLAS, à part.

Le drôle... C’est là qu’il aura appris ma botte.

Air de la Marche Suisse.

Tran, tran, tran, tran,
Tu parais en courant
Et dans ton logement
Je te vois haletant,
Trépignant et jurant ;
Je me tiens doucement
Dans un coin tout tremblant,
Et le cœur palpitant.
J’ soupçonnai quelque chose de louche,
De craint’ mes sens sont frappés,
J’ n’entends sortir de ta bouche
Que des mots entrecoupés,
Mais ton briquet bientôt frappe ta vue,
Tu lui souris et tu cours le saisir ;
J’entends ces mots : il faut que je le tue.
Mon sang s’agitt’ je me sens tressaillir...
Zan, zan, zan, zan
Tu donnes le luisant,
Le poli, le tranchant,
À ce noble briquet,
Que l’ennemi connait,
Et qui sût si souvent
Soutenir vaillamment
L’honneur du régiment.
Redoutant un sort contraire,
J’ veux t’accompagner... hélas !
Tu m’ordonn’s d’un air sévère
De ne pas suivre tes pas.
À t’obéir c’est en vain que j’ persiste...
Mon cœur, mes sens étaient trop oppressés,
Pardonne-moi, je te suis à la piste
Et je te vois descendr’ dans les fossés
Près, près, près, près,
Je me tiens aux aguets
Et je vois les apprêts
De ce combat fatal ;
Mais bientôt ton rival
De fureur rugissant,
S’avance en brandissant
Son fer étincelant.
Chacun d’ vous a même audace...
Dieu ! que j’désirais alors
De mon pèr’ prendre la place,
Ou le couvrir de mon corps.
Rempli de rage il en veut à ta vie ;
Ah ! je frémis, ton rival est adroit,
Mais tu réponds toujours à sa furie
Par ton courage et ton rare sang-froid.
Pan, pan, pan, pan,
Vous pressez le mouvement :
Les coups vont redoublant ;
Dieu ! comme mon cour bat !
Tu l’ mets hors de combat
Par un coup imprévu,
Dont je me suis souvenu...
L’as-tu bien reconnu ?...
(ter.)

Il embrasse Stanislas.

STANISLAS.

Mais enfin, quel a été le sujet de votre querelle ?...

N° 2.

Ah ! c’est du sentiment, nous aimons tous les deux la même personne.

STANISLAS.

Tous deux la même femme ! il n’y a que trois heures que nous sommes dans ce pays !

N° 2.

Et il y en a deux et trois quarts que mon cœur bat la breloque.

STANISLAS.

Et pour qui, s’il vous plaît ?

N° 2.

Pour Cécile Michel, la fille de votre ami.

STANISLAS.

Corbleu ! que dites-vous là ? un soldat ne doit pas aimer.

N° 2.

Comment se fait-il donc que je soye au monde ?...

Stanislas fait un mouvement qu’il réprime.

et puis j’ai de la mémoire, des yeux, et j’ai devine que la jolie maman Christine.

STANISLAS.

Paix ! jeune homme, Christine fut toujours aussi sage que belle.

N° 2.

Tant mieux donc, j’épouserai la fille avec plus de plaisir.

STANISLAS.

Mais songes-tu bien que Cécile est riche, et que toi...

N° 2.

Je suis fils d’un brave.

STANISLAS.

Qui n’a que son honneur à te laisser.

N° 2.

C’est un héritage que ne lèguent pas tous les riches.

STANISLAS.

Mais enfin, Michelet sa femme, ne te donneront pas leur fille.

N° 2.

Je la prendrai.

STANISLAS.

Ce mariage est impossible, ignores-tu que cette famille me doit tout ; et convient-il qu’au moment même où ils sont là à délibérer sur le choix d’un époux pour leur fille, le fils de Stanislas vienne leur imposer la loi.

N° 2.

Mais mon père, je ne force personne.

STANISLAS.

Dans leur situation, ce serait les contraindre, que de laisser entrevoir des désirs ; ils croiraient que nous venons exiger le prix du bienfait. Il faut nous conduire en hommes d’honneur... Renonce, renonce à cette jeune fille.

N° 2.

Cela ne se peut, mon père : je l’aime... Comme vous aimiez sa mère.

STANISLAS, à part.

Sa mère !... Pauvre enfant !...

Haut.

Eh ! bien, j’ai renoncé à Christine, tu suivras mon exemple.

N° 2.

Je ne me sens pas ce courage.

STANISLAS.

Je saurai te l’inspirer.

N° 2.

Non, non, je ne puis vous obéir.

STANISLAS, furieux.

Tu te révolte contre ton père ; nous verrons si tu auras l’audace de t’insurger contre ton chef.

Montrant son galon de sergent, et d’une voix terrible.

Garde à vous !...

Au commandement, N° 2 prend l’immobilité du soldat.

 

 

Scène XVIII

 

STANISLAS, N° 2, MICHEL, CHRISTINE, DU FOIN, SANS SON, CÉCILE

 

Air : Partons, suivons les pas. (Fernand Cortez).

MICHEL, à Du Foin.

N’ayez aucun effroi,
Je prétends que Cécile
Vous engage sa foi :
Je suis maître chez moi.

CHRISTINE, à Du Foin.

Ne croyez pas encore
La chose si facile.

SANS SON, à Du Foin.

Craignez un coup du sort,
Sans Son n’est pas mort.

Ensemble (Michel et San son, Du Foin et Christine).

MICHEL.

N’ayez aucun effroi,
Je prétends que Cécile
Vous engage sa foi :
Je suis maître chez moi.

SANS SON.

Pour l’emporter sur moi
Faut être bien habile,
Tu n’auras pas sa foi :
Morbleu ! prends garde à toi.

DU FOIN.

Il me glace d’effroi,
Car si j’obtiens Cécile,
Il me tuera, je crois...
Oh ! c’en est fait de moi.

CHRISTINE.

Tu peux compter sur moi,
Ma petite Cécile,
Il n’aura pas ta foi,
Il est trop vieux pour toi.

CÉCILE.

Il s’agit, je le vois,
D’un mari pour Cécile ;
Alors, maman, pourquoi
Discute-t-on sans moi ?...

STANISLAS, à N° 2.

Fixe !...

Il s’avance vers Michel.

Touche-là Michel, et reçois mes adieux.

CHRISTINE.

Comment, vous partez ?...

STANISLAS.

Le devoir, l’honneur l’exigent.

Il leur serre la main.

CÉCILE, allant vers N° 2.

Vous me quittez après la promesse que vous m’avez faite tout à l’heure ?... C’est bien mal à vous, méchant !...

N° 2.

Il n’y a pas moyen d’y tenir... Je risque la salle de police... Apprenez tout...

STANISLAS.

Te tairas-tu ?...

SANS SON.

C’est donc à moi à parler... Mme Michel, le sentiment d’abord, et ensuite l’honneur et le devoir, comme le disait tout à l’heure ce brave homme, veulent que je vous rende la parole que vous m’avez donnée.

CHRISTINE.

Et pourquoi ?...

SANS SON.

Parce que ce jeune gaillard aime votre fille, parce qu’elle réciproque, et parce qu’un honnête homme n’épouse pas une fille malgré elle.

STANISLAS.

Bien ! voilà une action pleine de noblesse.

SANS SON.

Et de prudence... Vous père Du Foin, qui êtes prudent comme un lièvre, vous faites chorus sans doute...

DU FOIN.

Parlez pour vous.

SANS SON.

C’est pourtant dommage, car vous avez une boule qui promettait.

DU FOIN.

Et j’aurais tenu tout ce que j’aurais promis ; entendez vous ?...

CHRISTINE.

Michel !... Voilà l’instant d’acquitter nos dettes.

MICHEL.

J’en conviens... Cependant, je ne puis pas donner ma fille à un soldat.

STANISLAS.

Qu’à cela ne tienne... Mon temps est fini : je ferai celui de mon fils.

N° 2.

Mon père, je ne le souffrirai pas.

STANISLAS.

Sois tranquille, je me battrai pour deux.

N° 2.

M. Sans Son, je vous invite à ma noce.

SANS SON.

Volontiers, et vous aurez un beau danseur.

MICHEL.

Je vous invite aussi M. Du Foin.

DU FOIN.

Je ne danse plus, et depuis longtemps.

MICHEL.

Vous mangez au moins.

DU FOIN.

Ah ! ça, c’est une autre affaire... Je bois aussi.

MICHEL.

Vous ne serez pas le seul, car je prétends m’en donner, et vous aussi Stanislas.

STANISLAS.

Milzieux, avec la permission de la compagnie, je ferai halte pour quelques jours.

TOUS.

Vivat.

Stanislas et N° 2 s’avancent vers le public.

STANISLAS.

Air : De la Marche de Michel et Christine.

Jadis, vous m’ traitâtes en frère,
Messieurs, n’allez pas l’oublier...

N° 2.

Moi, je marcherai, je l’espère,
À l’ombre de ton vieux laurier.

STANISLAS.

Mais sur la fin de ma noble carrière
Mes lauriers seront-ils ternis ?...
Daignez, Messieurs, encourager mon fils.

N° 2.

Messieurs, récompensez mon père.

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