Les Trois beaux-frères (Thomas SAUVAGE - Jean-François Alfred BAYARD)

Comédie en un acte, mêlée de couplets

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Palais-Royal, le 16 septembre 1839.

 

Personnages

 

GIRAUD, fabricant de toiles peintes

LÉON DE JORSY

SAULIEU

MADAME GIRAUD, sœur de Saulieu

THÉRÈSE, vieille bonne

 

À Dieppe, chez Mme Giraud.

 

Un petit salon simplement meublé table et tout ce qu’il faut pour écrire ; grande porte au fond, petite porte à gauche de celle-ci. À gauche, une porte conduisant à l’appartement ; une fenêtre ; à droite, un cabinet.

 

 

Scène première

 

THÉRÈSE, LÉON

 

Ils sont en scène. Léon, assis à droite près de la table, parcourt des journaux : Thérèse debout près de la fenêtre.

LÉON.

Ta maîtresse tarde bien à rentrer des bains !

THÉRÈSE, regardant par la fenêtre.

C’est vrai, monsieur, je ne la vois pas revenir ; c’est singulier, il est dix heures.

LÉON.

Et, si elle veut déjeuner chez elle, aujourd’hui...

THÉRÈSE.

Dam ! chez qui donc ?... elle ne connait personne à Dieppe... personne... que vous... Mais est ce donc heureux qu’elle soit arrivée ici, pour prendre les bains, tout juste en même temps que  son frère, qu’elle croyait encore en Amérique ? 

LÉON, souriant.

En effet, cela s’est trouvé à merveille.

THÉRÈSE.

Et puis, cette manière de se rencontrer sur le bord de la mer, quelques jours après notre arrivée !... Madame est presque insultée par un petit impertinent, qui faisait l’aimable, avec une paire de moustaches et un cigare... quelle mode !

LÉON.

Des cigares !... de ton temps, on n’en avait pas ?

THÉRÈSE.

Non, monsieur ; on avait des pipes !... c’était plus galant ! Bref, madame était toute tremblante, quand vous êtes tombé là, tout juste, comme une bombe, pour prendre sa défense.

LÉON.

Et mettre l’ennemi en fuite !

THÉRÈSE.

J’aurais voulu y être ! « Mon frère ! ma sœur !... » en voilà un de ces hasards !

LÉON.

Oui, des plus dramatiques.

THÉRÈSE.

Ce n’est pas moi, qui vous aurais reconnu, au moins !... le moyen de deviner que vous étiez ce même jeune homme que je vis partir il y a quinze ans !...

Air : Vaudeville de Partie et Revanche.

C’est vous... et pourtant c’est étrange !...

Je ne vous croyais pas ainsi :
C’est étonnant comme l’un change... !

LÉON, se levant.

Oui, je le disais bien aussi...
Toi, que je vis fraîche et vermeille !
Tu devais avoir, en ce cas,
Bien des choses, ma pauvre vieille,
Que je ne te retrouve pas.

THÉRÈSE.

C’est comme vous, qui ressembliez tant à votre pauvre mère... et à présent, rien... rien du tout !

LÉON.

Bah ! c’est que tu ne te rappelles pas.

THÉRÈSE.

Et moi, qui disais toujours que je vous reconnaîtrais à l’instant... c’est qu’il me semble encore que je vous vois...

Le regardant en face.

Ce n’est plus ça.

LÉON.

Ma sœur a eu plus de mémoire que toi.

THÉRÈSE.

C’est vrai ! dam ! moi, je ne suis pas de la famille... Mais un frère, une sœur... il y a quelque chose qui les attire l’un vers l’autre !... et madame est si bonne !... Elle a oublié tout de suite les fredaines, les folies, dont la nouvelle est venue jus qu’en France ; car il paraît que là-bas vous étiez mauvais sujet ; vous l’êtes peut-être encore ?

LÉON.

Maintenant ! oh non ! je suis bien corrigé !

THÉRÈSE.

Sûr ?... eh bien ! je vous crois, parce que je vous aime, moi ; et puis, vous avez un petit air honnête... vrai, je resterais seule avec vous sans avoir peur !... Aussi, ça m’a fait de la peine, quand, ce matin, madame m’a dit que vous partiriez aujourd’hui même.

LÉON.

Comment ?... elle l’a dit cela ?

THÉRÈSE.

Et que, si vous reveniez, elle n’y était plus pour vous.

LÉON, avec dépit.

Ah ! quelle plaisanterie !

THÉRÈSE.

Ce qui ne m’empêche pas de vous laisser attendre ici... Mais quelle idée de nous quitter, de partir avant l’arrivée du mari de madame... de votre beau-frère ?

LÉON.

Oui, de mon beau-frère qui n’arrivera pas de sitôt, peut-être ?

THÉRÈSE.

Oh ! non !... il a coutume d’écrire longtemps d’avance.

LÉON.

À la bonne heure !... c’est aimable à lui !... voilà un mari qui sait vivre.

THÉRÈSE.

Oh ! monsieur vit très bien... c’est un mari brusque, bourru, jaloux, toujours criant et grondant... du reste, très gentil !... et puis, il fait de si bonnes affaires dans sa fabrique de toiles peintes !... il est si occupé !... et il faut qu’il le soit, pour avoir laissé venir madame seule à Dieppe... Une jeune et jolie femme !... Dam !... il pouvait lui arriver des choses...

Air : De sommeiller encore.

Il est vrai que j’étais près d’elle,

Et monsieur, j’en ai le soupçon,
M’avait placée en sentinelle,
Près de sa femme, pour raison !

LÉON.

Eh ! mais, j’approuve sa conduite !

THÉRÈSE.

Oui, l’on peut dire, sans mentir,
Que, pour mettr’ les galants en fuite,
Il ne pouvait pas mieux choisir !

 

 

Scène II

 

THÉRÈSE, LÉON, MADAME GIRAUD

 

MADAME GIRAUD, entrant et déposant son châle sur son chapeau, sans voir Léon.

Eh ! vite, Thérèse !... vite ! un commissionnaire chargé de paquets à mon adresse... vois un peu...

THÉRÈSE.

Tout de suite, madame.

MADAME GIRAUD, voyant Léon.

Ah ! monsieur Léon !

Se retournant vivement du côté de Thérèse qui est sortie.

Thérèse !...

 

 

Scène III

 

MADAME GIRAUD, LÉON

 

LÉON, la retenant.

Pourquoi la rappeler ? N’avez-vous pas de confiance dans mon respect, dans mon dévouement ?

MADAME GIRAUD.

Eh quoi, monsieur ? malgré ma prière !... quand je devais espérer qu’un prompt départ...

LÉON.

Et avez-vous pu penser que je vous obéirais, que j’aurais le courage de partir sans vous revoir ?

MADAME GIRAUD.

Ah ! monsieur ! je croyais que ma position devait vous inspirer quelque intérêt... et, puisque je n’ai pu empêcher une folie... une ruse qui peut me perdre...

LÉON.

Elle vous a sauvée !... Rappelez-vous donc, elle était nécessaire ! car moi, qui, pour la première fois, quittais ma province et le salon de ma mère, moi, qui, jamais encore, n’étais venu dans ce monde d’oisifs et de méchants, pouvais-je savoir qu’en vous offrant ma protection contre un fat qui vous offensait, j’allais vous compromettre !... Aussi, quelle fut ma douleur, lorsque, le soir, dans le salon des bains, au moment où je m’approchais de vous, heureux de recueillir de votre bouche l’expression si naïve et si touchante de votre reconnaissance, j’entendis murmurer autour de nous : « C’est un ami... c’est un amant !... »

MADAME GIRAUD.

Ah ! monsieur !

LÉON.

Ce mot-là vous fit tressaillir, comme à présent... Que faire ?... demander raison de ce nouvel outrage, c’était un nouvel éclat... Aux yeux de tout ce monde vous étiez perdue ! ma colère ou mon silence vous livrait également aux propos de cette autre petite ville... Il n’y avait qu’un moyen de nous tirer de là l’un et l’autre... Ah ! que je fus bien inspiré !... Je vous appelai à voix haute : Ma sœur !... ma sœur !... À ce mot, les murmures cessèrent... il parut tout simple, tout naturel que je fusse votre chevalier, votre défenseur... dès lors, plus de propos, plus de suppositions offensantes.

Air de Téniers.

Ce qui vous semble une folie
Était alors un service pour vous ;
Et vous deviez, toute la vie,
En conserver un souvenir bien doux !...
Oui, vous juriez, sans défiance,
Que votre cœur, jamais, songez-y bien,
N’oublierait sa reconnaissance...
Et c’est moi seul qui m’en souviens !

MADAME GIRAUD.

Oh ! c’est qu’alors j’ignorais le danger de ce badinage, de cette ruse... et lorsque je m’amusais la première de l’erreur de tous ceux qui m’environnaient... jusqu’à cette pauvre Thérèse, qui croyait reconnaitre mon frère en vous... pouvais-je prévoir que l’homme généreux, prêt à risquer ses jours pour me défendre, me parlerait plus tard un langage que je ne saurais entendre !

LÉON.

Eh quoi ! vous pensez encore ce moment d’oubli, à cet aveu d’un amour que mon cœur avait renfermé si longtemps ?... Ah ! c’est malgré moi...

MADAME GIRAUD.

Vous voyez bien, monsieur, que vous ne pouvez plus venir chez moi comme un frère ; j’ai un mari... qui m’aime... oh ! qui m’aime beaucoup !...

LÉON.

Eh ! c’est sa faute aussi !... Pourquoi n’était-il pas là pour vous défendre ?... S’il vous aimait, vous laisserait-il partir ainsi seule ?

MADAME GIRAUD.

C’est la première fois.

LÉON.

Oh ! je sais qu’il ne mérite pas cet amour... son caractère...

MADAME GIRAUD.

Monsieur, j’étais orpheline, sans autre fortune que des espérances assez vagues sur une succession en Amérique, sans autre famille qu’un frère, un fou, qui m’avait quittée pour aller recueillir cet héritage, le dissiper peut-être... M. Giraud, riche manu facturier, m’offrit son cœur et sa fortune, et il fut toujours pour moi le meilleur des maris !... je ne l’ai oublié qu’une fois, et j’en suis bien punie !... Oui, monsieur, j’ai eu tort de ne pas lui apprendre ce qui se passait... et, maintenant, il est trop tard ; je ne puis, je n’ose, il ne me croirait plus !... Oh ! partez ! je vous en prie, partez... ce qui est un secret aujourd’hui, n’en sera plus un demain peut-être... et si l’on découvrait...

LÉON.

Quoi donc ?... N’avez-vous pas ce frère, ce mauvais sujet... dont vous parliez tout à l’heure ?... Eh bien ! le voilà de retour d’Amérique ; et, quand il le faudra, il aura disparu... d’ailleurs...

Air du Baiser au porteur.

Que craignez-vous ?... que peut-on dire ?
Si votre cœur toujours, hélas !
Se ferme à l’amour qu’il inspire ?

MADAME GIRAUD.

Monsieur, on ne le croirait pas !

LÉON.

Vous avez donc tort, en ce cas ;
Convenez-en, au fond de l’âme,
Car l’amour, vous le voyez bien,
Perd trop à vos rigueurs, madame,
Et la vertu n’y gagne rien ;
Oui, l’amour y perd trop, madame,
Et la vertu n’y gagne rien !

MADAME GIRAUD, vivement.

Et voilà ce que je ne puis entendre !... Partez, monsieur, partez !

 

 

Scène IV

 

MADAME GIRAUD, LÉON, THÉRÈSE

 

THÉRÈSE, entrant précipitamment.

Madame !... madame !...

MADAME GIRAUD, s’éloignant de Léon.

Ciel !

LÉON.

Qu’est-ce donc, ma bonne Thérèse ?

THÉRÈSE.

Eh bien ! ce commissionnaire, ces paquets, c’était lui !

LÉON.

Comment ?

MADAME GIRAUD.

Que veux-tu dire ?

THÉRÈSE.

Qu’au lieu de deux couverts pour le déjeuner, je viens d’en faire mettre trois... puisqu’il est là, puisqu’il est arrivé !

MADAME GIRAUD.

Qui donc ?

THÉRÈSE.

Monsieur !...

MADAME GIRAUD.

Mon mari ?

LÉON.

M. Giraud ?

THÉRÈSE.

Je lui ai dit que votre frère était avec vous.

MADAME GIRAUD et LÉON.

Comment, tu lui as dit...

THÉRÈSE.

Oui, oui, madame.

LÉON, à part.

Diable ! diable !

 

 

Scène V

 

MADAME GIRAUD, LÉON, THÉRÈSE, GIRAUD

 

GIRAUD.

Où donc est-elle, ma femme ?... Eh bien, sa crebleu !... tu ne viens pas, tu n’accours pas ?...

Il l’embrasse et aperçoit Léon.

Ah ! monsieur...

LÉON, saluant.

Monsieur...

À part.

Ma foi, je ne sais que lui dire.

THÉRÈSE.

C’est lui, M. Saulieu !

Elle sort un peu après.

GIRAUD.

Eh oui, parbleu, je le sais bien !... Bonjour, mon cher beau-frère, bonjour... ma présence vous bouleverse... Oh ! je sais que la position est un peu vexatoire.

MADAME GIRAUD, à part.

Je me meurs !

LÉON.

Ah ! vous savez...

GIRAUD.

J’ai reçu votre lettre, et mieux que ça... Mais vous avez été diablement vite en route !... je vous croyais encore au Havre.

LÉON, troublé.

Ah ! vous me croyiez encore... En effet...

À part.

Je n’y suis plus du tout !

MADAME GIRAUD, à part.

Que veut-il dire ?

GIRAUD.

Eh bien, est-ce que vous ne deviez pas attendre, là-bas, la réponse de votre sœur à la lettre soignée que vous lui avez griffonnée en débarquant ?

MADAME GIRAUD.

Ah ! mon frère ?...

LÉON, à part.

Il paraît que je suis débarqué...

GIRAUD.

Et que j’ai ouverte... Mais vous ne lui disiez pas tout... et mon correspondant du Havre m’a donné, sur votre arrivée, des renseignements, qui sont beaux ! et qui m’ont fait quitter un peu brusquement ma fabrique de toiles peintes... Nous en causerons...

LÉON.

Monsieur, certainement...

MADAME GIRAUD, à part.

Mais il saura tout !

GIRAUD.

Plus tard : après déjeuner, car je meurs de faim.

À Mme Giraud.

Viens-tu, ma chère ?

Bas.

Je ne le croyais pas si gentil que ça !... Eh bien ! eh bien !... ne tremble donc pas ainsi... c’est ton frère... et je lui pardonne tout, excepté, pourtant, ce qui est trop fort de café.

Bas à Léon.

Dites donc, mauvais sujet, vous ne l’avez pas amenée avec vous ?

Léon le regarde avec surprise.

Vous ne l’avez pas amenée ?...

LÉON.

Monsieur...

MADAME GIRAUD, à part.

Qui donc ?

GIRAUD.

Elle !... elle !... on dirait que je parle hébreu... elle !...

LÉON, sans comprendre.

Elle !... non, non...

GIRAUD.

À la bonne heure !... Mais, c’est égal, mon correspondant a eu tort de vous dire que votre sœur était à Dieppe.

LÉON.

Ah ! vous croyez qu’il a eu tort ?

THÉRÈSE, rentrant.

Le déjeuner est servi.

GIRAUD.

M. Saulieu est des nôtres ?

LÉON.

Merci !... merci !... j’ai déjeuné.

GIRAUD.

Ailleurs qu’ici ?...

À sa femme.

Tu lui as donné de l’argent !

LÉON.

Hein ?

MADAME GIRAUD, vivement.

Moi ?

THÉRÈSE.

Vous avez fait connaissance tous les deux... vous devez être contents... un beau-frère !...

GIRAUD.

Oui, oui... désolé que nos relations de famille commencent d’une manière aussi aimable !

Air : Valse de Robin des Bois.

Mais, dans ce salon, tout à l’heure,
Pour vous parler, je reviendrai.

THÉRÈSE.

Ah ! chez nous, il est à demeure.

MADAME GIRAUD, à part.

Ciel !...

LÉON.

Monsieur.

GIRAUD.

Je vous reverrai !

Ensemble.

LÉON.

Mais s’il faut qu’ici je demeure,
Bientôt je la compromettrai ;
Non, non, je fuirai tout à l’heure :
En parlant, je la sauverai.

GIRAUD.

Oui, dans ce salon qu’il demeure.

À part.

Il n’a pas l’air trop rassuré.

Haut.

Veuillez m’attendre, et tout à l’heure,
Pour vous parler, je reviendrai.

THÉRÈSE.

Ils sont d’accord, à la bonne heure ;
Mon cœur déjà est enivré !
Avec nous enfin il demeure,
Et chaque jour je le verrai !

MADAME GIRAUD.

Près de moi l’on veut qu’il demeure,
Jamais je ne le souffrirai !...
Ah ! qu’il s’éloigne tout à l’heure,
Ou moi-même je parlerai.

Giraud sort en donnant le bras à sa femme, qui jette un regard sur Léon.

 

 

Scène VI

 

LÉON, THÉRÈSE

 

LÉON.

C’est jouer de malheur... un mari, qui a la bonne habitude de s’annoncer d’avance, et qui tombe ici comme un accident !

THÉRÈSE qui allait sortir, le regardant.

Eh ! mais, monsieur, on dirait qu’il y a quelque mystère ?

LÉON.

Eh ! oui, oui, certainement !

Se promenant avec agitation.

Et ce frère, qui est arrivé, à ce qu’il paraît !... il prend bien son temps !... Et moi !... que faire ?... Disparaître !... je ne le puis, sans la perdre !... rester... son trouble nous trahirait !...

THÉRÈSE, réfléchissant.

Comme madame était pâle !... Et vous-même, monsieur...

LÉON, se promenant.

Oui... oui... j’étais là, muet, immobile, pris comme un sot enfin !... Quand on n’a pas l’habitude des situations compliquées, se trouver jeté dans une intrigue !... c’est ma première !... Tout dire au mari, cela ne se peut pas ; il se croirait...

THÉRÈSE.

Quoi donc ?

LÉON.

Ah ! Thérèse, écoute ; tu remettras à ta maîtresse, en secret, en grand secret...

THÉRÈSE.

Ah ! mon Dieu ! comme vous dites cela !... vous me faites peur !

LÉON.

Chut !... ne parle pas si haut... c’est un billet... oui, un signe d’elle, et je pars ou je reste.

Il se place à la table à droite et écrit.

THÉRÈSE.

Il paraît qu’il a appris sur vous des choses...

LÉON, lui remettant un billet.

Tiens, je reviendrai dans un moment. Je cours tout préparer pour mon départ... si elle l’ordonne.

THÉRÈSE.

Votre départ ?

LÉON.

Va, va !... prends bien garde, surtout, que le mari ne te voie !

THÉRÈSE.

Qu’est-ce que ça fait ?... de la part d’un frère !...

LÉON.

Ah ! bien oui, un frère !... il s’agit bien de cela, à présent !

THÉRÈSE, étonnée.

Hein ! plaît-il ?

LÉON.

Silence !... je ne veux pas que M. Giraud me trouve ici... Avec ses questions, ses reproches, ses menaces, je ne suis pas sûr de garder mon sang-froid !

THÉRÈSE.

Ah çà ! monsieur, expliquez-moi donc... ce billet à madame ?...

LÉON.

Oui. Oh ! tu peux le voir, elle te dira tout. Sois discrète, et, surtout, répète-lui bien que j’attends ses ordres, et que, s’il le faut, je suis prêt à mourir pour la défendre !...

Il s’éloigne précipitamment et heurte Saulieu qui entre.

Ah ! pardon, je ne vous voyais pas !

Il disparaît.

 

 

Scène VII

 

THÉRÈSE, SAULIEU

 

SAULIEU, un cigare à la bouche.

Merci ! il n’y a pas de mal ; au contraire.

THÉRÈSE.

Tiens ! qu’est-ce que c’est que celui-là ?

SAULIEU.

Bonjour, la vieille.

THÉRÈSE.

La vieille !... permettez, je ne connais pas...

SAULIEU.

C’est possible... ni moi... passé trente ans, je n’y tiens plus.

THÉRÈSE.

Eh ! mais, il n’est pas galant !... Ôtez donc votre cigare, on ne fume pas ici !...

SAULIEU.

Tant pis pour vous !... vous vous privez, bonnes gens !... Voyons, la vieille, nous disons que c’est ici que demeure, pour le quart d’heure, une jolie femme, madame Giraud ?...

THÉRÈSE.

Oui ; après ?

SAULIEU.

Après !... Tiens ! cette question !... je veux la voir.

THÉRÈSE.

Elle est à déjeuner.

SAULIEU.

Raison de plus, ne dérangez personne, ça me va.

Air de Piquillo.

J’aime à trouver à table un ami, franc buveur,
Quand je lui rends visite ;
Car il faut qu’il m’invite !...
Déjeuner ou dîner, bon estomac, bon cœur,
Sans façon hypocrite,
Devant un gai repas, moi, jamais je n’hésite.
J’arrive, quel aspect !
Et surtout, quel fumet !
On suspend la bataille :
« Placez-vous à ce bout...
« Que voulez-vous ?... » De tout !

Pâté, jambon, et fruit, poisson, gibier, volaille !...

Guillaume, du bordeaux !... du champagne !... une tasse de café à monsieur ; un verre de rhum à monsieur... comment donc !... et derechef, et en réitérant !...

J’aime à trouver à table, etc.

Allons, la vieille, annoncez-moi.

THÉRÈSE.

La vieille !... Je vais vous annoncer à M. Giraud.

SAULIEU.

Hein ?... le fabricant !... Il est ici ?

THÉRÈSE.

Il vient d’arriver.

SAULIEU.

Ah ! diable !

THÉRÈSE, à part.

On dirait que ça le contrarie !... il me fait peur cet homme-là !

SAULIEU.

Le mari !... ça me chiffonne un peu... j’aurais mieux aimé trouver la petite toute seule, parce que... Mais bah !... à la guerre comme à la guerre... je suis bon cheval de trompette... Annoncez-moi tout de même, la vieille.

THÉRÈSE, avec impatience.

Mais je ne m’appelle pas la vieille, entendez vous ?

SAULIEU, riant.

Tiens ! c’est étonnant ! Excusez, je ne voyais pas le physique.

THÉRÈSE.

Je m’appelle Thérèse !

SAULIEU, changeant de ton.

Hein ! Thérèse !... il se pourrait !

THÉRÈSE.

Eh bien, quoi donc ? 

SAULIEU.

Cette bonne Thérèse, qui nous a élevés chez ma mère !...

THÉRÈSE.

Votre mère !...

SAULIEU.

Thérèse !... oui, oui !... ses grands yeux, son petit menton, sa voix fêlée... c’est bien ça !

THÉRÈSE.

Mais, monsieur, je ne vous reconnais pas.

SAULIEU.

Dam ! il y a si longtemps !

THÉRÈSE, le regardant avec attention.

Eh ! mais, attendez donc !...

SAULIEU.

Et puis, cette gueuse d’Amérique... ça m’a changé.

THÉRÈSE.

Ah ! mon Dieu !... mais non, non !... c’est impossible !

SAULIEU.

Comment ! tu n’y es pas ?

THÉRÈSE.

Vous... vous !

SAULIEU.

Benoît Saulieu !

THÉRÈSE, poussant un cri d’effroi.

Ah !...

SAULIEU, la soutenant.

Qu’est-ce que tu as ? Tu te trouves mal de joie, de plaisir !

THÉRÈSE.

Mais l’autre, l’autre ?

SAULIEU.

Qui ça, l’autre ?

THÉRÈSE.

Et pourtant... Oh ! l’on me trompait !... Oui, oui, voilà ses traits, ceux de sa mère... je disais bien !... Oh ! c’est vous !... c’est vous !...

Elle lui saute au cou.

SAULIEU.

Tiens ! si c’est moi !... Prends donc garde !... ce n’est pas une raison pour m’étrangler !

THÉRÈSE, dans ses bras.

Ah ! pouah !... il infecte le tabac !... Mais l’autre, qui s’en va !...

SAULIEU.

Qui ? ce monsieur qui est sorti !... c’est peut-être le mari de ma sœur. Hein ? ce que c’est que de ne pas connaitre sa famille ! un peu plus, je lui cassais la tête, en entrant. Drôle de manière de faire connaissance !

THÉRÈSE.

Et madame... madame !... elle que je croyais si sage !

SAULIEU.

Ma sœur !

THÉRÈSE, à part.

Ce n’était pas son frère !... Ils m’ont trompée tous les deux... et moi qui étais assez bonne...

Elle ouvre vivement le billet de Léon ; lisant.

« Léon de Jorsy. »

SAULIEU.

De Jorsy !... Qu’est-ce que c’est que ça ?

THÉRÈSE.

J’entends M. Giraud !

SAULIEU.

Mon beau-frère ! je cours...

THÉRÈSE, le retenant.

Eh non ! s’il vous connait, si vous vous nommez, madame est perdue !

SAULIEU.

Ah ! bah !

THÉRÈSE.

Et moi donc, en qui monsieur avait toute confiance... il nous tuerait !

SAULIEU.

Un logogriphe... bien !... Mais explique-moi donc ?

THÉRÈSE, montant au fond.

Oui, plus tard... mais ne dites mot !

SAULIEU.

Ne dites mot, ne dites mot !... mais il faut que je lui parle, à ma sœur aussi... Que diable !... je n’ai pas le sou !... Avec ça que j’ai laissé le sentiment à l’auberge, et il faut qu’il vive le sentiment !

THÉRÈSE, revenant.

Chut !

SAULIEU.

Quoi ?

THÉRÈSE.

Songez à votre sœur !...

Indiquant le cigare.

Et ôtez donc ça !...

Saulieu le jette à terre.

 

 

Scène VIII

 

THÉRÈSE, SAULIEU, GIRAUD

 

GIRAUD.

Thérèse !...

THÉRÈSE.

Monsieur...

Bas à Saulieu.

C’est lui !

SAULIEU, à part.

Il paraît que c’est le particulier.

GIRAUD, à Thérèse.

Allez, ma femme vous demande.

THÉRÈSE, bas à Saulieu.

Votre beau-frère.

SAULIEU.

Beau ! ça, non !

GIRAUD.

Mais je croyais retrouver ici le frère de ma femme.

SAULIEU, s’avançant.

Monsieur...

À part.

Il a l’air étoffé, le parent !

GIRAUD.

Monsieur, je n’ai pas l’honneur...

THÉRÈSE, qui sortait lentement, revenant.

C’est un ancien ami de la famille de madame... qui demandait...

GIRAUD.

Son frère, M. Saulieu peut-être ?

SAULIEU.

Hein ? je demande M. Saulieu, moi ?

THÉRÈSE.

Il demande madame... vous.

SAULIEU, voulant se donner de l’aplomb.

Oui, oui, monsieur... me trouvant à Dieppe, par hasard... ayant appris que madame votre épouse... et vous-même... j’ai pris la liberté... ça se fait, à la campagne, entre amis...

À part.

Sapristi ! je dois avoir l’air bête !

GIRAUD, à part.

Qu’est-ce que c’est que cet olibrius-là ?

Haut.

Le nom de monsieur ?

SAULIEU.

Mon nom ? Monsieur me fait l’honneur de...

THÉRÈSE, vivement.

Léon... il s’appelle Léon de Jorsy.

SAULIEU.

Léon...

Thérèse lui fait signe.

Oui, oui... je m’appelle Léon de Jorsy.

THÉRÈSE.

Au fait, puisque l’autre a pris son nom, à charge de revanche.

GIRAUD.

Eh bien, Thérèse, que faites-vous là ?

THÉRÈSE.

J’y vais, monsieur.

Bas à Saulieu.

Je vais prévenir madame votre saur... jouez serré.

Elle sort par la gauche.

 

 

Scène IX

 

GIRAUD, SAULIEU

 

SAULIEU, à part.

Jouons serré ! Si je sais ce que ça veut dire, je veux bien subir le supplice des musulmans !

GIRAUD, redescendant.

Monsieur... Léon...

Saulieu regarde autour de lui.

Monsieur...

SAULIEU.

Ah !...

À part.

C’est juste !

GIRAUD.

Vous êtes un ancien ami de la famille ?...

SAULIEU.

Un peu !

GIRAUD.

Vous devez connaitre mon beau-frère Saulieu.

SAULIEU.

Beaucoup !

GIRAUD.

Eh bien, alors vous pouvez me donner un coup d’épaule.

SAULIEU.

Un coup d’épaule...

À part.

Un coup de pied, un coup de poing, tout ce qu’il voudra.

GIRAUD.

Franchement, c’est un mauvais sujet.

SAULIEU, se fâchant.

Monsieur !...

À part, se remettant.

Je vais entendre mon éloge.

GIRAUD.

L’expression vous paraît un peu rude ?

SAULIEU.

Vous pourriez même dire un peu verte... Mais bah ! j’en ai bien entendu d’autres, ma foi !

GIRAUD.

Je vois que vous le connaissez bien.

SAULIEU, vivement.

Si je le connais !...

Se reprenant.

C’est-à-dire, jusqu’à présent, je m’en étais flatté... mais il paraît... car enfin... j’étais si jeune moi-même... vous comprenez !...

GIRAUD.

Oui, parfaitement !

SAULIEU, à part.

Il est bien heureux !... Moi, je patauge d’une manière remarquable.

GIRAUD.

Il y a si longtemps qu’on l’a perdu de vue !... mais puisqu’il est ici...

SAULIEU.

Ah ! vous savez qu’il est ici ?

GIRAUD.

Sans doute, je viens de le voir.

SAULIEU.

Ah ! vous venez de le...

À part.

Il est fort celui-là, par exemple !

GIRAUD.

Un peu avant votre arrivée.

SAULIEU.

Il était arrivé ayant moi !...

À part.

Çà devient noir, noir, bouteille à l’encre !

GIRAUD.

Je l’ai trouvé auprès de ma femme.

SAULIEU.

Auprès de votre femme ?

GIRAUD.

De sa sœur.

SAULIEU.

Ah ! oui, oui... de ma... de sa sœur... Il était auprès d’elle ?... avec elle ?... seul ?

GIRAUD.

Eh bien, parbleu ! c’est assez naturel !

SAULIEU.

Naturel ! certainement !

À part.

Diable ! diable ! voilà qui s’éclaircit furieusement !

GIRAUD.

Il a paru confus, embarrassé...

SAULIEU, à part.

Je le crois fichtre bien !

GIRAUD.

Sa sœur elle-même m’en parlait encore tout à l’heure avec une émotion...

SAULIEU, à part.

Il paraît que nous en faisons de belles dans la famille !

GIRAUD.

Elle a tort ; car enfin, je ne la rends pas responsable de ce qui s’est passé... ce n’est pas sa faute à cette femme !

SAULIEU.

Au fait, ce n’est pas sa faute à cette...

À part.

Il a une bonne tête, l’industriel !...

Haut.

Et, dites-moi, ce monsieur, qui est arrivé avant moi... votre beau-frère enfin, il est jeune ?

GIRAUD.

Dam ! vingt-trois, vingt-quatre ans... vous savez bien, parbleu !

SAULIEU.

Oui, je sais bien, parbleu ! Et joli garçon ?

GIRAUD.

Mais, entre nous, pas trop mal... et ce qui m’étonne, il a même l’air assez distingué.

SAULIEU.

Tiens ! pourquoi pas ? et ça vous étonne ?

GIRAUD.

Il y a de quoi !... Ma femme et lui avaient un oncle en Amérique ; il mourut leur laissant une succession assez embarrassée, ce qui décida ce mauvais garnement à passer l’Océan pour diriger lui même cette affaire.

SAULIEU, à part.

Bon ! il va me conter mon histoire.

GIRAUD.

Ce fut un bon débarras pour la famille !

SAULIEU, à part.

Merci, toile peinte !

GIRAUD.

Il paraît que déjà il ne valait pas grand’chose ! C’était avant mon mariage, je ne le connaissais pas... Eh bien ! à New-York, ça n’a fait que croître et embellir... plutôt que de s’occuper de cette succession en litige... il se jeta dans des folies, dans des extravagances, à le faire mettre aux Petites-Maisons !

SAULIEU.

Voyez-vous ca, le gaillard !

GIRAUD.

Dépensant à pleines mains l’or qu’il empruntait sur la succession... étalant partout un luxe d’ambassadeur extraordinaire... ce qu’il gagnait au jeu, le perdant avec les femmes...

SAULIEU, gaiement.

Le fait est qu’il allait joliment !

GIRAUD.

Vous dites ?...

SAULIEU, sévèrement.

C’est mal ! c’est très mal !

GIRAUD.

Air : Depuis longtemps, j’aimais Adèle.

Enfin, un jour, amoureux d’une femme,
Il blesse, en duel, le mari !

SAULIEU, s’efforçant d’être sérieux.

Le drôle...

GIRAUD.

Ensuite il enlève la dame !

SAULIEU, de même.

Le polisson !...

GIRAUD.

Menacé, poursuivi,
Pour s’endetter, il passe en Angleterre ;
Vous voyez, je sais tout !...

SAULIEU.

Eh ! oui !...

À part.

Mais sur ce point, il a beau faire,
J’en sais encor plus long que lui !

GIRAUD.

C’est ainsi qu’il a débarqué en France, avec l’Américaine, sans doute... comptant sur moi pour payer ses folies !

SAULIEU, s’oubliant et lui frappant sur le ventre.

Oui, sur les écus du beau-frère !

GIRAUD.

Plaît-il ?

SAULIEU, changeant de ton.

C’est d’une impudence !

GIRAUD.

Et, à son arrivée au Havre, savez-vous ce qu’il a fait ?

SAULIEU.

Qu’est-ce qu’il a fait ?

GIRAUD.

Il a tiré sur moi une lettre de change !

SAULIEU, vivement.

Que vous avez payée ?

GIRAUD,

Pas du tout !

SAULIEU.

Vous avez eu tort !

GIRAUD.

Comment, j’ai eu tort ?

SAULIEU, se reprenant.

C’est-à-dire que vous n’avez pas eu raison... parce qu’enfin, un beau-frère... c’est un beau-frère... et pour l’honneur de la famille...

GIRAUD.

Pour l’honneur de la famille, je veux le renvoyer en Amérique.

SAULIEU.

Bah ! vous croyez qu’il y retournera ?

GIRAUD.

Il le faudra bien : je ne me soucie pas d’avoir ici un mauvais sujet que ma femme voudra soutenir...

SAULIEU.

Ah ! c’est donc une bonne femme ?...

GIRAUD.

Et qui passerait sa vie à nous faire des dettes, jusque sous les verrous de Sainte-Pélagie !

SAULIEU.

Il en est capable, le chenapan ! 

GIRAUD.

Enfin, je compte sur vous pour le décider à... vous concevez ?...

SAULIEU, souriant.

Ah ! vous voulez le renvoyer en Amérique... à ce mari qu’il a blessé... qui attend peut-être sa femme...

GIRAUD.

Allons donc !... croyez-vous qu’il y tienne ?... un mari outrage ne doit plus avoir pour sa femme que du mépris !

SAULIEU, l’observant, à part.

Ah ! diable !

Haut.

C’est votre façon de penser ?

GIRAUD.

Moi, monsieur, en pareil cas, je serais inexorable !

SAULIEU, effrayé.

Vrai !

À part.

Ah ça ! c’est un bouledogue ! et ma pauvre sœur !...

GIRAUD, apercevant Léon qui entre.

Ah ! monsieur Saulieu...

SAULIEU, s’oubliant.

Hein ?... plaît-il ?

 

 

Scène X

 

GIRAUD, SAULIEU, LÉON

 

LÉON, les apercevant.

Ciel !

GIRAUD.

Approchez, monsieur, approchez...

À Saulieu.

C’est lui !

SAULIEU.

Ah ! oui, monsieur Saulieu...

À part.

C’est bien cela : joli garçon, et l’air en dessous... c’est un amoureux ! 

LÉON.

Pardon ! c’est que je ne voudrais pas vous déranger, je cherchais...

GIRAUD.

Votre sœur ?...

LÉON, allant pour sortir.

Mais... oui...

SAULIEU, vivement.

Restez, restez ici !...

Léon le regarde avec surprise.

GIRAUD.

Monsieur est un ami de votre famille, qui vous a connu enfant.

LÉON.

Monsieur ?...

À part.

C’est fait de moi !

SAULIEU.

Et je vous reconnais parfaitement !

LÉON, étonné.

Ah !

GIRAUD, à Léon, lui présentant Saulieu.

Monsieur Léon de Jorsy.

LÉON.

Comment... monsieur serait... ?

GIRAUD.

Air de la Famille de l’Apothicaire.

Qui peut vous étonner ainsi ?...

SAULIEU, à part.

Il ne sait pas le stratagème.

LÉON.

Ah ! c’est lui... monsieur de Jorsy ?...

SAULIEU.

Oui, monsieur Saulieu, c’est moi-même.

LÉON.

Ah ! monsieur...

GIRAUD.

Eh ! mais qu’a-t-il donc ?...

SAULIEU.

Nous avons nos droits l’un et l’autre :
Moi, monsieur, je porte mon nom,
Comme vous, vous portez le vôtre.

GIRAUD.

C’est tout simple.

SAULIEU, à Giraud.

N’est-ce pas ?

LÉON.

Sans doute, tout simple.

À part.

Il a l’air d’être au fait.

SAULIEU, à Giraud.

Hein ? a-t-il l’air capon ?

GIRAUD.

Monsieur mon beau-frère, quand vous êtes entré, nous nous occupions de vous.

LÉON.

Je vous remercie, monsieur... mon cher beau-frère...

SAULIEU.

Ah ! il n’y a pas de quoi !... monsieur le toile peinte... c’est-à-dire monsieur le fabricant me parlait de ses intentions, dont je vais vous faire part.

Bas à Giraud.

Laissez-nous tous les deux.

GIRAUD, bas à Saulieu.

Bien ! j’aime mieux ça !

À Léon.

Je vous laisse avec monsieur... je serai plus sûr de moi quand je n’y serai pas... l’explication pourrait bien commencer par des gros mots.

LÉON.

Monsieur !

SAULIEU.

Allons, allons, ça me regarde !

Bas à Giraud.

Filez donc !

GIRAUD.

M. Léon vous dira ce que j’attends de vous ; je vais jusqu’à la poste, à deux pas... et j’espère qu’à mon retour je vous trouverai tout disposé à faire ce que je désire... ce que je veux.

SAULIEU.

Est-il bavard !... allez donc !

GIRAUD, bas à Saulieu, en sortant.

Mais c’est qu’il n’a pas l’air d’un mauvais sujet.

SAULIEU, qui l’accompagne jusqu’à la porte, bas.

C’est un hypocrite !

GIRAUD.

C’est encore pis !

SAULIEU.

Parbleu !

 

 

Scène XI

 

LÉON, SAULIEU

 

LÉON, à part.

Mais cet inconnu...

Haut à Saulieu.

Ah çà ! qu’est-ce que cela veut dire ?

SAULIEU.

Ce que cela veut dire !... vous allez le savoir, mon garçon !

LÉON.

Permettez, monsieur...

SAULIEU.

Non, non, je ne permets rien... Assez cause comme ça !... Ah ! vous êtes M. Saulieu, vous ? le frère de Mme Giraud ?... seul avec elle !... en l’absence du mari !...

LÉON.

Ah ! silence, de grâce !... Et de quel droit, monsieur, vous mêlez-vous... ?

SAULIEU.

Tiens ! il est gentil celui-là !... mais du droit d’un homme que vous avez volé !...

LÉON.

Monsieur...

SAULIEU.

Volé comme dans un bois !... je n’ai pas le sou... j’ai tout mangé, il ne me reste plus que mon nom, et vous me le prenez !

LÉON.

Votre nom ?

SAULIEU.

Ce n’est pas grand’chose, je le veux bien !... et il y a des endroits où vous seriez bien attrapé !... mais ici, c’est pour vous glisser près de ma sœur, pour la séduire !...

LÉON.

Grand Dieu !... votre sœur !... vous seriez... ?

SAULIEU.

Eh ! parbleu ! son frère !... ça coule de source.

LÉON.

Comment ! vous que l’on croyait en Amérique...

SAULIEU.

D’où j’arrive, et bien à propos, à ce qu’il paraît, pour la morale !... Ce n’est pas pour ça que je venais, mais c’est égal, ça se trouve bien !

LÉON.

Ah ! monsieur, surtout, n’allez pas penser...

SAULIEU.

Laissez-moi donc tranquille, avec votre air de n’y pas toucher !

Air : Je n’ai pas un ces bosquets de lauriers.

Luron, farceur et fini bambocheur,
J’ai rondement, je crois, mené la vie,
Mais j’ai senti se soulever mon cœur
Quand on poussait trop loin la raillerie.
Non, de l’honneur
D’un frère ou d’une sœur,
Je ne veux pas, morbleu ! que l’on se joue !
Car j’ai pu prendre, hon garçon,
Un peu d’ poussière au sein du tourbillon...
Jamais de tache dans la boue.

J’ai du cœur, voyez-vous, et je ne permettrai pas que, dans ma famille, il se passe des choses qui ne soient pas catholiques... Ma sœur !... ah ! Dieu !... ma sœur !... et puis son honnête homme de mari, qui donne dedans !... car, règle générale, il est convenu que les maris donnent toujours dedans !... Jobards, allez !...

LÉON.

Mais non !... votre sœur n’a rien à se reprocher... rien, monsieur !

SAULIEU.

Votre parole ?

LÉON.

Je vous le jure !

SAULIEU.

Bah ! les amoureux jurent toujours que non, et si fait !

LÉON.

Elle vous dira tout ; cette ruse, que M. Giraud a ignorée, et à laquelle il ne croirait plus...

SAULIEU.

Parbleu !... c’est tout au plus ce que je pourrais faire, moi !... Ainsi, bien sûr... ma sœur...

LÉON.

Elle est digne de vous !

SAULIEU.

Ce n’est pas là ce que je vous demande... Vous me jurez que son honneur...

LÉON.

Est resté pur !

SAULIEU.

Et le mari ?

Mouvement de Léon qui signifie que son honneur est intact. À part.

Pauvre cher homme !... est-il heureux d’être tombé sur cet in nocent-là !... Si c’eût été un mauvais sujet comme... Enfin, il y a un Dieu pour les toiles peintes !

 

 

Scène XII

 

LÉON, SAULIEU, MADAME GIRAUD

 

MADAME GIRAUD.

Mon mari... il n’y est pas... je puis venir !...

SAULIEU.

Eh ! mais, cette dame ?...

LÉON.

C’est elle !

SAULIEU.

Ma sœur !

MADAME GIRAUD, courant dans ses bras.

Mon frère !

LÉON, allant au fond.

Dieu ! s’il allait rentrer !

SAULIEU.

Ma pauvre sœur !... Mais que je te voie donc !... il y a douze ans que je ne t’ai embrassée... sapristi !... que tu es gentille !

MADAME GIRAUD.

Mon frère !... enfin, j’ai un appui, un protecteur !

SAULIEU.

Allons, pas de bêtises... voilà que je pleure !... Pauvre petite !

MADAME GIRAUD.

Ah ! pourquoi faut-il que ce plaisir soit mêlé de crainte et d’inquiétude !

SAULIEU.

Oui, oui, je sais...

MADAME GIRAUD.

Mais, mon mari !

LÉON, revenant.

Il ne sait rien !

MADAME GIRAUD.

Quoi ! monsieur, vous encore ici !... Vous voulez donc me perdre ?

SAULIEU, l’imitant.

Vous voulez donc... Dieu ! que c’est bête le sentiment !

Il remonte au fond.

LÉON.

Je vous ai écrit... j’attends vos ordres... et je reviens pour vous sauver, s’il le faut, au péril de mes jours !

MADAME GIRAUD.

Que prétendez-vous faire ?

LÉON.

Eh ! le sais-je ?

SAULIEU, redescendant.

Air de Turenne.

Allons, allons, pour calmer la tempête,
Du sang-froid... nous en aurons tous !...
Morbleu ! ne perdez pas la tête...
S’il le faut, j’en aurai pour vous,
Et ce sera drôle, entre nous !...
Mais, vous risquez, je dois le dire,
De trébucher un peu, je crois,
S’il faut qu’ici je vous conduise, moi,
Qui n’ai jamais su me conduire.

Voyons, il faut tenir conseil.

LÉON.

Oui, oui, délibérons !

MADAME GIRAUD.

Que M. Léon parte !... qu’il s’éloigne ! il le faut !

SAULIEU.

C’est vrai !

LÉON.

Moi, qui passe pour votre frère !... disparaître ainsi, tout-à-coup, sans motifs, ce serait donner des soupçons !

SAULIEU.

C’est juste !

MADAME GIRAUD.

Je dirai tout à mon mari !

SAULIEU.

Ma foi, oui, disons tout !

LÉON.

Mais comprenez-vous le danger ?... après l’avoir trompé... c’est lui mettre les armes à la main !

MADAME GIRAUD.

Grand Dieu !

SAULIEU.

Il a raison !... ces maris... ça se bat très bien ; témoin l’autre là-bas, que j’ai...

MADAME GIRAUD.

Qui donc ?

SAULIEU.

Oh ! rien !... revenons... je ne vois qu’un moyen d’en sortir : il veut renvoyer son beau frère en Amérique ; c’est pour ça qu’il nous a laissés ensemble.

MADAME GIRAUD.

Toi !... déjà !... mon frère !...

SAULIEU.

Ma pauvre petite sœur ! ce n’est pas ton avis... c’est bien à toi !... mais il n’a pas tout-à-fait tort !...

À Léon.

Eh bien, mon brave, si nous y allions tous les deux ?

LÉON.

En Amérique ? Monsieur, y pensez-vous ?

SAULIEU.

Tiens ! pour sauver une femme que vous aimez... Je viens bien en Europe pour une...

Se reprenant, à part.

Aïe ! qu’est-ce que j’allais dire !...

Haut.

Moi, voyez-vous, pour ma sœur, j’irais au diable s’il voulait de moi !

LÉON.

Je pourrais disparaître... sans aller en Amérique !

SAULIEU.

C’est encore une idée !

MADAME GIRAUD.

Mais toi, repartir ainsi !

SAULIEU.

Dam ! s’il le faut ! mais il me le paiera, le fabricant !... je ne m’embarque pas comme ça sans biscuit !... Ainsi donc nous continuons... Mais puisque vous prenez ma place, attention !... D’abord, mon cher, pour lui faire avaler la chose ; un peu plus d’aplomb... le ton plus de gagé... Que diable ! avec vos airs sucrés, ce n’est pas le tout de dire : Je suis monsieur un tel, un mauvais sujet... il faut encore en avoir la tournure... Voyons ! le chapeau sur l’oreille, la main au gousset, le cigare à la bouche ; et moi, votre rôle, les yeux baissés, la bouche en cœur... sainte Nitouche !

MADAME GIRAUD, qui est remontée.

Mon mari !... il revient !

SAULIEU.

Attention, et du calme !

MADAME GIRAUD.

Ô ciel ! comme il paraît agité !... Ah ! mon frère !...

Elle va à Saulieu.

SAULIEU, la poussant auprès de Léon.

Eh ! non, tu te trompes ! c’est l’autre !

Giraud paraît.

LÉON.

Chut !

 

 

Scène XIII

 

LÉON, SAULIEU, MADAME GIRAUD, GIRAUD

 

GIRAUD.

Ah ! ah ! vous voilà tous réunis, j’en suis bien aise !

MADAME GIRAUD.

Monsieur...

SAULIEU, à part.

Il n’a pas l’air commode du tout !

GIRAUD, à Léon, qui se campe en tapageur.

Eh bien, monsieur... Ah ! je vous reconnais mieux comme ça !

SAULIEU, bas à Léon.

Vous voyez bien !

LÉON, avec assurance.

Monsieur, je ne comprends pas...

GIRAUD.

Vous ne comprenez pas que je suis au fait ?

LÉON, troublé, à part.

Ô ciel !

MADAME GIRAUD.

Vous êtes au fait !

SAULIEU.

Aïe !

LÉON.

De quoi ?

GIRAUD, allant à Léon.

Votre victime... cette femme dont vous avez fait le malheur et la honte...

MADAME GIRAUD.

Grand Dieu !

SAULIEU.

Que dit-il ?

LÉON.

Cette femme, monsieur ?

GIRAUD.

Vous l’avez amenée ici, à Dieppe, avec vous... elle est à l’hôtel de Londres !

SAULIEU.

Ah ! oui.

Riant, à part.

J’y suis... la mienne !

LÉON, à part.

Je comprends !

MADAME GIRAUD.

Je respire !

GIRAUD.

Eh ! mon Dieu, il ne faut pas prendre l’air d’un saint d’église : on dirait, à vous voir, que vous êtes d’une innocence à n’y pas toucher !

SAULIEU, à part, à Léon.

Ferme donc !

LÉON, se remettant.

Moi ! ah bien, oui ! vous y êtes bien !...

À part.

Je ne sais que lui dire !...

SAULIEU, vivement.

C’est ce que je lui répétais quand vous êtes entré !... Que diable, mon cher, soyez mauvais sujet, si c’est votre calibre ; ça n’empêche pas d’être bon enfant... mais hypocrite, jamais ! votre beau-frère n’est pas beau ; mais il est bon, il pardonnera.

GIRAUD.

Du tout ! du tout ! Comme vous y allez, vous !... Je n’ai pas dit ça !... il vient d’arriver dans cette ville quelqu’un qui n’est pas de cet avis, et qui cherche à vous rencontrer.

LÉON.

À me rencontrer !... Quelque camarade de plaisir, sans doute ; un farceur !...

SAULIEU, à part.

Farceur, bien... il marche ! il marche !

GIRAUD.

Farceur, jusqu’à un certain point... c’est le porteur de votre lettre de change, qui a jugement contre vous...

SAULIEU, à part.

Encore la mienne !

GIRAUD.

Et qui pourrait bien vous faire mettre dedans !

LÉON.

Où ça, dedans ?

MADAME GIRAUD.

Mon frère !

SAULIEU, à Léon, à part.

Ferme donc... Que diable ! quand on a déjà été arrêté trois ou quatre fois !...

GIRAUD.

Il y a un moyen de sortir d’embarras.

SAULIEU.

Ah ! voyons, voyons le moyen... je serais curieux de le connaître.

LÉON.

Et moi aussi !

GIRAUD, à sa femme.

Eh ! mais, ma chère amie, qu’as-tu donc ? cette émotion...

SAULIEU, à part.

Voilà l’autre côté qui faiblit !

MADAME GIRAUD.

Pardon ! C’est que je suis si troublée par la position de mon frère, la vôtre... il m’en coûte, oh ! beaucoup, de ne pouvoir la faire cesser, je ne me sens pas bien, je vous laisse parler de cette affaire, et la terminer, oh ! oui, la terminer, il le faut à tout prix !... Mon frère, monsieur...

Elle les regarde avec émotion, s’arrête et dit avec effort.

Adieu !

Elle sort.

GIRAUD, à part.

C’est singulier !

 

 

Scène XIV

 

GIRAUD, LÉON, SAULIEU

 

SAULIEU, d’un air dégagé.

Eh bien, nous disons donc que ce moyen ?...

LÉON, l’imitant.

Oui, ce moyen, parbleu !

SAULIEU, riant, à part.

Oh ! il croit jurer !

GIRAUD.

Vous voyez que vous n’êtes venu ici que pour nous bouleverser tous !

LÉON, intimidé.

En effet, monsieur, pour que tout cela ne fût pas arrivé, je donnerais...

GIRAUD.

Vous ne donneriez rien du tout !

LÉON.

Mais, si fait !

GIRAUD.

Mais non !

LÉON.

Eh ! morbleu, monsieur !

SAULIEU, se plaçant entre eux.

Allons, allons, du calme !... que diable ! entre beaux-frères !...

À part.

C’est moi qui vais faire l’homme raisonnable !... c’est amusant ! ça me changera.

Haut, à Léon.

La toile peinte a raison...

Mouvement de Giraud.

le fabricant ! Vous ne donneriez rien, parce que vous n’avez rien, rien du tout ! Ah ! connu, connu, mon cher !...

Bas à Giraud.

Il est dans la débine la plus complète !

LÉON, à part.

Qu’est-ce qu’il dit là ?

GIRAUD.

Je le sais bien... et puis une créature sur les bras... Qu’est-ce qui dirait ça avec cet air ?

SAULIEU, bas, le poussant.

Allez donc !

LÉON.

Quoi ! qu’est-ce qu’il y a ?

GIRAUD.

Il y a, sacrebleu ! que, pour réparer tout cela, vous pouvez nous faire un plaisir...

LÉON.

Et lequel ?

GIRAUD.

C’est de filer vers le Havre et de vous y rembarquer !

LÉON.

De me rembarquer !

SAULIEU.

Eh ! oui, c’est cela.

Bas à Léon.

Prenez donc garde !

Haut.

Je lui ai dit vos intentions à cet égard... que vous désiriez le renvoyer en Amérique... il fait des difficultés...

LÉON.

Certainement !

GIRAUD.

Et lesquelles, s’il vous plaît ?

LÉON.

Oh ! lesquelles, lesquelles !...

Bas à Saulieu.

Oui, lesquelles ?

SAULIEU.

Ah ! voilà !... il parle de son voyage, de ses folies... car il a fait des folies, qu’il faut payer... et, vous concevez, il veut de l’argent !

GIRAUD.

De l’argent !

LÉON, s’oubliant.

Ah ! permettez, monsieur !...

SAULIEU, bas.

Laissez faire, je tire une carotte au beau-frère.

LÉON, bas.

Mais, je ne veux pas...

SAULIEU, bas.

Chut ! donc, ça me regarde.

GIRAUD.

De l’argent... je m’y attendais !

SAULIEU, bas à Léon.

Vous voyez, c’est tout naturel, il s’y attendait.

GIRAUD.

Et je ne lui dois rien, moi !

SAULIEU.

Oui, voilà !... c’est ce que je lui disais à l’instant même... parce qu’on a un beau-frère qui fabrique des toiles peintes, qui file un excellent coton, et qui roule sur le calicot et les billets de banque...

GIRAUD.

Qu’est-ce que vous dites donc ?

SAULIEU.

Qui mène un train de sultan Mamouth.

GIRAUD.

Mais, non ; je ne suis pas Mamouth du tout !

SAULIEU.

On s’imagine qu’on peut le rançonner, le plu mer comme un... allons donc !...

GIRAUD.

Je tiendrai bon, sapristi !

LÉON.

Eh ! peu m’importe !

SAULIEU, poussant Léon.

Mauvaise tête !... il ne veut pas partir ! Voyez vous !... il aime mieux se faire arrêter, compromettre votre crédit, votre réputation de négociant !

GIRAUD.

Je m’en moque !

SAULIEU, allant à Giraud.

Oh ! si fait... c’est désagréable, ça nuit toujours !... Et puis, les larmes de sa sœur... les femmes, ça pleure ferme, je m’y connais : « Mon frère ! oh ! mon Dieu !... arrêté !... j’en mourrai !... Oh ! mon petit mari, mon petit chat, paie ! paie !... » Et elle se pâme, et vous serez obligé de payer le double de ce qu’il vous demande... le double, qu’est-ce que je dis !... il a semé de lettres de change le chemin de la vie... il doit le diable ! j’en suis sûr... Et puis, les frais... Ah ! c’est mal ! c’est d’un mauvais cœur !...

Bas à Léon.

Mais parlez donc, dites donc quelque chose !

LÉON.

Eh ! monsieur !...

Bas.

Mais, je n’ai pas besoin d’argent, moi !

SAULIEU, bas.

Possible !... mais j’en ai besoin, moi !

GIRAUD.

Quoi !... il dit ?

SAULIEU, revenant à Giraud.

Ah ! ceci est différent !... il dit que vous aurez des sûretés, une hypothèque, sa part dans la succession d’Amérique, qu’on liquide pour le quart d’heure... Ah ! c’est honnête !...

LÉON, à part.

À la bonne heure, c’est moins humiliant !

GIRAUD.

Je ne dis pas... mais, en attendant, s’il croit me forcer par du scandale...

SAULIEU.

Oui, parce qu’il sait que vous êtes un brave homme, il veut en abuser !... Les fabricants ont le cœur si bien placé, cette année !... le calicot va bien, hein ?

GIRAUD.

Mais, au contraire, et sans mes toiles peintes...

SAULIEU.

C’est ça, les toiles peintes... il sait...

GIRAUD.

Il sait, il sait !... il devrait savoir qu’un négociant ne se tue pas le corps et l’âme pour être grugé par un...

Changeant de ton.

Ah çà, il repartirait tout de suite ?

SAULIEU, à part.

Eh ! allez donc !...

Haut.

Oui, oui...

À Léon.

Hein ?... vous repartiriez tout de suite ?

LÉON.

Sans doute, je repartirais...

À part.

Ce diable d’homme, il me fait dire ce qu’il veut !

GIRAUD.

Et qu’est-ce qu’il demande ?... À quel prix met-il son départ ?... C’est une pilule à avaler !

SAULIEU.

C’est ça, une pilule !... qui est-ce qui n’en avale pas ?

GIRAUD.

Voyons la somme !

SAULIEU, à Léon.

Hein ?... la somme ?

LÉON, à demi-voix, avec impatience.

Est-ce que je sais !

SAULIEU, très haut.

Quinze mille francs !

LÉON, bas.

Miséricorde !

GIRAUD.

Quinze mille francs !.

LÉON, bas.

Mais, c’est trop !

SAULIEU, plus haut.

Bon ! voilà qu’il veut vingt mille francs, à présent !

LÉON, bas.

Mais songez donc !

SAULIEU, criant.

Ah ! sans compter la lettre de change en circulation !

 

 

Scène XV

 

GIRAUD, LÉON, SAULIEU, THÉRÈSE

 

THÉRÈSE, qui est entrée doucement et cache une lettre qu’elle tient à la main, à part.

Il faut pourtant que je lui remette...

GIRAUD, se fâchant.

Eh ! monsieur, c’est une infamie !

LÉON, de même.

Eh ! monsieur, je ne dis pas le contraire !

SAULIEU, de même.

C’est fort mal, ce que vous dites là !... on parle avec plus de respect à un honnête beau-*frère... qu’on rançonne !

LÉON.

Hein ? plaît-il ?...

À part.

Il va me faire de la morale, à présent !

Thérèse cherche à se faire remarquer de Léon en montrant sa lettre.

GIRAUD, la voyant, à part.

Qu’a donc Thérèse ?... Cet air mystérieux...

SAULIEU.

Ainsi, c’est vingt mille francs !

LÉON, apercevant Thérèse, à part.

Thérèse !

GIRAUD,

Sans doute !...

Apercevant la lettre ; à part.

Un billet !

Haut.

Dam ! il faut voir.

Thérèse cache la lettre.

SAULIEU, à Léon.

C’est juste, mon cher, il faut voir !

GIRAUD.

Si monsieur voulait me faire un état de ce qu’il demande...

Montrant une porte à droite.

Là, tenez...

SAULIEU.

C’est juste... je vais causer avec lui... vous avez affaire, nous vous laissons...

À Léon.

Venez-vous ?

LÉON, occupé du billet de Thérèse.

Oui, oui...

SAULIEU, à part.

À peine si j’ai vu ma sœur, je cours la retrouver.

GIRAUD, arrêtant Léon qui se dirige vers Thérèse et lui montrant la porte à droite.

Par là !... par là !...

SAULIEU.

Eh ! oui !...

Bas à Léon, près de la porte.

Voyez-vous !... il a digéré la chose très bien, le Bédouin !

À Giraud.

C’est vingt mille francs.

GIRAUD, les faisant entrer.

Allez donc !

 

 

Scène XVI

 

GIRAUD, THÉRÈSE

 

THÉRÈSE, à part.

Comment lui faire passer...

GIRAUD, revenant vivement à Thérèse.

À nous deux, maintenant !

THÉRÈSE.

Monsieur ?...

GIRAUD.

La lettre que tu tenais là, tout à l’heure !

THÉRÈSE.

Quelle lettre, monsieur ?... je ne comprends pas...

GIRAUD.

Tu ne comprends pas que cette lettre que tu cachais précipitamment, après l’avoir montrée, je l’ai vue ?

THÉRÈSE.

Mais, je vous jure !...

GIRAUD.

Je te jure que tu vas me la remettre à l’instant !

THÉRÈSE.

Mais... 

GIRAUD.

Mais je le veux, fichtre !

THÉRÈSE.

Ah ! mon Dieu, monsieur, je vous en prie, ne vous mettez pas en colère !

GIRAUD.

Cette lettre !

THÉRÈSE.

Je ne savais pas...

GIRAUD.

Cette lettre !

THÉRÈSE, cherchant à la cacher.

Certainement, si j’avais su... je n’aurais pas permis...

GIRAUD, prenant la lettre vivement.

 Cette lettre donc !

THÉRÈSE.

Mais, je suis bien sûre que, malgré les apparences...

GIRAUD, qui a ouvert la lettre.

De ma femme !

THÉRÈSE.

Madame n’a rien à se reprocher !... Oh ! non !

GIRAUD, lisant.

« Monsieur Léon, partez à l’instant, je le veux... L’idée de tromper mon mari est affreuse pour moi. Dieu sait que je n’ai rien à me reprocher ! plus tard, il pardonnera peut-être !... mais d’abord, éloignez-vous ! HORTENSE. »

THÉRÈSE.

Là, vous voyez bien !

GIRAUD.

Ma femme !... je comprends maintenant l’air d’embarras de cet homme, qui s’est trouvé là, tout à point, comme par hasard... cet étranger qu’elle regardait en tremblant !... L’infâme !... oh ! j’y suis !...

 

 

Scène XVII

 

GIRAUD, THÉRÈSE, LÉON

 

LÉON, une note à la main.

Allons, puisqu’il le veut absolument, voici la note.

GIRAUD, l’apercevant et allant à lui.

Monsieur...

THÉRÈSE, effrayée, se jetant entre eux.

Ah !

GIRAUD, froidement à Thérèse.

Eh bien ! qu’est-ce ?... qu’as-tu, avec ton : ah !

À Léon.

J’aurai besoin de vous, votre sœur aussi, peut-être... en ce moment, je ne vous presse plus de partir... cet homme, qui était avec vous, ce prétendu ami de la famille ! où est-il ?

LÉON.

Mais, monsieur, ce ton...

GIRAUD.

Mais vous me faites bouillir !... où est-il ?

LÉON.

Je le crois passé chez Mme Giraud.

GIRAUD.

Chez ma femme !...

THÉRÈSE.

Ah ! monsieur !

LÉON.

Qu’est-ce donc ?

GIRAUD.

Restez ici ! restez ! et attendez-moi !

Il sort précipitamment par la gauche.

 

 

Scène XVIII

 

LÉON, THÉRÈSE, ensuite MADAME GIRAUD

 

THÉRÈSE.

C’est juste, il vous prend toujours pour l’autre.

LÉON.

Heureusement... Mais cette lettre que tu me montrais tout à l’heure ?

THÉRÈSE.

La lettre de madame...

LÉON.

De ta maîtresse ?... pour moi !... donne.

THÉRÈSE.

Mais, puisque monsieur l’a prise !

LÉON.

Cette lettre !

THÉRÈSE.

Il l’a lue !

LÉON.

Grand Dieu !

THÉRÈSE.

C’est pour cela qu’en vous apercevant j’ai cru qu’il allait vous tuer... Oh ! madame !

MADAME GIRAUD, entrant.

Qu’est-ce donc ?

Apercevant Léon.

Ah ! mon sieur, vous encore !

LÉON.

De grâce, madame...

MADAME GIRAUD.

Mon mari est entré furieux chez moi ! Après m’avoir ordonné de sortir, d’un ton qui m’a fait trembler, il s’est renfermé avec mon frère, qui était là !

THÉRÈSE.

M. Saulieu !

LÉON.

Qu’il prend toujours pour moi !

MADAME GIRAUD.

Mais encore, à quoi bon ?... qu’est-il arrivé ?

LÉON.

C’est que vous ne savez pas... cette lettre...

THÉRÈSE.

Que vous m’aviez remise...

LÉON.

Pour moi...

MADAME GIRAUD.

Eh bien ?

LÉON.

Elle est tombée entre les mains de votre mari !

MADAME GIRAUD.

Ciel !... mais alors il sait tout ! je suis perdue !

LÉON.

Ah ! calmez-vous, de grâce !... qui sait !... votre frère trouvera peut-être un moyen...

MADAME GIRAUD.

Et lequel ?

THÉRÈSE, écoutant au fond.

Oh ! on se dispute vivement !... j’entends la voix de monsieur !

LÉON.

C’est à moi de reprendre ma place, j’y cours !

MADAME GIRAUD.

Ah ! monsieur !

Saulieu entre par la gauche, Thérèse sort par le même côté.

 

 

Scène XIX

 

LÉON, THÉRÈSE, MADAME GIRAUD, SAULIEU

 

SAULIEU, entrant vivement, à la cantonade.

C’est bien ! c’est bien !... à vos ordres !

LÉON.

Ah ! monsieur ?...

SAULIEU.

Eh bien ! c’est gentil !... il ne manquait plus que ça !

MADAME GIRAUD.

Mon mari ?

LÉON.

M. Giraud... ?

SAULIEU.

Il veut m’envoyer une balle dans la tête, le filateur, et pas une balle de coton, fichtre !

MADAME GIRAUD.

Que dis-tu ?

SAULIEU, à demi-voix.

Silence ! ça se complique !... Je ne sais quelle satanée lettre l’a mis hors de lui... Je suis l’amant de sa femme, à présent !... j’ai beau protester, jurer... ah ! bien oui !... j’en veux à son honneur, et ayant de quitter Dieppe il veut faire un éclat... il veut me, tuer !... moi, son beau-frère !... Caïn, va !...

MADAME GIRAUD, à demi-voix.

Grand Dieu !

SAULIEU.

Laissez donc tranquille, il ne me tuera pas... je lui défends de me tuer !

LÉON.

Non, monsieur, non ; c’est moi seul que cela regarde... j’irai le trouver !

MADAME GIRAUD.

Un duel !... oh ! je me jetterai à ses pieds.

SAULIEU.

Bon !... si nous tournons au sentiment, ça va se gâter !...Pas de drame, je vous en prie ; c’est embêtant : vous allez vous exposer à un malheur... ou vous serez tué, ce qui serait fièrement désagréable pour vous... ou vous tuerez, ce que je ne veux pas, corbleu !

MADAME GIRAUD.

Non, non, c’est moi qui vais...

SAULIEU, l’arrêtant.

Quoi faire ?... compromettre ton bonheur, le repos de ton ménage... quelle bêtise !

LÉON.

Eh bien ! donc !... c’est moi qu’il croit votre frère, votre ami... c’est moi qui lui parlerai !

SAULIEU.

C’est ça... voilà un moyen, nom d’un... Pardon, petite sœur !...

THÉRÈSE, entrant vivement et en passant derrière les personnages de la scène ; d’une voix étouffée.

Voilà, monsieur !

LÉON.

Laissez-nous ! laissez-nous !

MADAME GIRAUD.

Vous laisser ensemble en ce moment !...

LÉON.

Ah ! ne craignez rien !

SAULIEU, montrant la porte à droite.

D’ailleurs je serai ici... dans ce cabinet.

MADAME GIRAUD.

Monsieur Léon, mon honneur, ma vie sont en vos mains !

Elle sort par la petite porte du fond avec Thérèse.

LÉON, à Saulieu.

Et vous !...

SAULIEU.

Suffit !

Il entre dans le cabinet.

Soyons mauvais sujet !...

 

 

Scène XX

 

GIRAUD, LÉON, SAULIEU

 

GIRAUD, entrant par la gauche, une boite de pistolets à la main.

Ah ! monsieur Saulieu, vous êtes seul...

Il pose la boîte de pistolets sur une chaise à gauche.

LÉON, d’un air assuré.

Mais, oui, monsieur Giraud... je vous attendais.

GIRAUD.

Vous m’attendiez ?... Je croyais trouver ici une autre personne.

LÉON.

Je le sais... et, au besoin, cette boite de pistolets me l’aurait appris.

GIRAUD.

Quoi donc ? que savez-vous ?

LÉON.

Eh ! mais que, sur une lettre assez insignifiante, votre tête s’est montée tout-à-coup, et que vous cherchez M. de Jorsy pour lui demander raison d’une injure, qu’il ne vous a pas faite.

GIRAUD.

Qu’en savez-vous, morbleu !

LÉON.

J’en suis sûr, morbleu !

SAULIEU, à la porte du cabinet.

Bon, ferme !

GIRAUD.

Je n’en crois rien !

LÉON.

Ça n’a pas le sens commun !

GIRAUD.

Plaît-il ?

LÉON.

Eh ! je suis votre beau-frère, j’ai le droit de parler, je parlerai !

GIRAUD.

Pour me faire une leçon, peut-être ? ce serait drôle !

LÉON.

Drôle ou non, c’est comme ça !

SAULIEU, de même.

Il ya, il ya, le petit !

LÉON.

Un fou peut donner nu bon conseil une fois par hasard, ça ne tire pas à conséquence.

GIRAUD.

Allons donc ! avec vos conseils !

LÉON.

Oh ! parce que je suis un bon enfant, parce que j’ai fait des dettes et que j’ai mangé... le diable !... mais, voyez-vous, il y a quelque chose là... et quand il s’agit du repos, de l’honneur d’une personne qui nous est si chère à tous... de ma sœur, qu’un éclat scandaleux...

GIRAUD.

Eh ! il ne s’agit pas de votre sœur... mais de cet homme, qui s’est introduit chez moi pour la séduire, pour me déshonorer !

LÉON.

Cela n’est pas vrai !

GIRAUD.

Monsieur !...

LÉON.

Eh ! je suis votre beau-frère, j’ai le droit de parler ainsi !

SAULIEU, de même.

Ça chauffe ! ça chauffe !

GIRAUD.

Je vois qu’il vous a chargé de prendre sa défense.

LÉON.

Eh ! non !... Ce qu’il craint, c’est un scandale inutile... et j’ai le droit de vous demander, dans l’intérêt de ma sœur, dans le vôtre...

Changeant de ton.

ou plutôt... pardon ! j’ai tort de vous parler ainsi à vous, qui êtes un brave et honnête homme, mais qui aimez votre femme... car vous l’aimez, et vous faites bien, elle vous rend ça, voyez-vous ?

SAULIEU, de même.

Oh ! quelle couleur !

GIRAUD.

Mais ce jeune homme, cette lettre, tenez !...

Lisant.

« L’idée de tromper mon mari est affreuse pour moi ! » Elle me trompait donc ?

LÉON, qui a suivi des yeux.

Attendez !...

Continuant.

« Dieu sait que je n’ai rien à me reprocher ! » Ça y est !

GIRAUD.

Oui, je le sais ; mais...

LÉON.

Mais est-ce sa faute si on l’aime ?... Pourvu qu’elle se défende !

SAULIEU, de même.

Qu’est-ce qu’on peut demander de plus à une femme ?

GIRAUD.

À la bonne heure ; mais...

LÉON.

Mais, puisqu’elle le chasse ! soyez donc un brave homme tout-à-fait, morbleu !... la confiance perdue ne se retrouve plus !... éteignez cette affaire-là sans bruit, entre nous... il faut que votre femme ne sache pas même que vous l’avez soupçonnée !

GIRAUD, ému.

Je ne dis pas !...

SAULIEU, de même.

Enfoncé le toile peinte !

LÉON, lui prenant affectueusement la main.

Air d’Aristippe.

Allons, frère, un peu de courage !
Soyez généreux, confiant ;
À vous sera tout l’avantage,
Puisque l’autre part à l’instant !

GIRAUD.

Comment, il part ?... et dans l’instant !

LÉON.

Eh ! oui, quoique tendre et sincère,
Sans espoir il quitte ces lieux,
Et vous restez !... Vous voyez, frère,
Que vous êtes le plus heureux !

GIRAUD.

Vous en êtes bien sûr ? il part ! Vous l’emmenez en Amérique ?

LÉON.

Et vous ne le reverrez jamais !

GIRAUD.

Jamais ?

LÉON.

Je vous le jure !

 

 

Scène XXI

 

GIRAUD, LÉON, SAULIEU, MADAME GIRAUD

 

SAULIEU, se montrant.

Et moi, j’en réponds !

GIRAUD, avec colère.

C’est vous, monsieur !

LÉON.

Ah ! vous avez promis !...

MADAME GIRAUD, entrant vivement.

Ce bruit ! ces cris !... Qu’est-ce donc ?

SAULIEU.

Rien, rien, madame... C’est monsieur, à ce qu’il paraît, qui avait une petite discussion avec son beau-frère... Il veut absolument qu’il parte, et c’est moi qui l’emmène.

GIRAUD.

Et tout de suite encore !

SAULIEU.

Oui, vraiment, je l’ai promis, et je n’ai qu’une parole : il partira !

GIRAUD, à demi-voix.

Oh ! je ne sais ce qui me retient !...

LÉON, lui saisissant la main.

Mais, du moins, ce qui adoucit mes regrets, c’est que, malgré le ton un peu vif, un peu brusque, qu’il a pris avec moi, mon beau-frère est un honnête homme, qui, par sa confiance, son amour, mérite que sa femme le rende heureux !

MADAME GIRAUD, serrant la main à son mari.

Oh ! oui, toujours !

GIRAUD, serrant la main à Léon, bas.

Bien ! très bien !

SAULIEU

Bien ! parfaitement bien !... d’autant mieux que le fabricant, le filateur, le... n’importe ! ne paraît pas disposé à escompter votre part de succession.

GIRAUD, tirant un portefeuille de sa poche et l’ouvrant.

C’est ce qui vous trompe.

À Léon.

Monsieur Saulieu, voici une lettre pour mon correspondant du Havre : vous toucherez chez lui la somme que vous avez exigée.

LÉON.

Monsieur...

Bas à Saulieu.

Je ne puis l’accepter... je ne la prendrai pas !

SAULIEU.

Prenez donc !

GIRAUD, lui offrant la lettre.

La voici.

SAULIEU, la prenant vivement.

Je la prends !

Mouvement de Giraud.

Il l’aura en s’embarquant.

Il met la lettre dans sa poche.

LÉON, à Giraud.

Laissez... j’aime mieux cela, pour des raisons de sûreté.

GIRAUD.

Et maintenant, mon ami, faites vos adieux à votre sœur...

Bas.

et débarrassez-nous de cet homme-là, ou je ne réponds pas !...

LÉON.

Adieu !... on veut que je m’éloigne... j’obéis !

GIRAUD, prenant sa femme par la main et la faisant passer près de Léon.

Eh ! embrassez-la donc, et que ça finisse !

SAULIEU, à part.

Bon ! ces diables de maris n’en manquent pas une !

THÉRÈSE, entrant, à la cantonade.

C’est bien ! c’est bien !

GIRAUD, se retournant du côté de Thérèse.

Qu’est-ce qu’il y a encore, Thérèse ?

Pendant ce temps, Saulieu repousse Léon, qui s’approchait de Mme Giraud, et il embrasse vivement sa sœur, qui reprend sa première place.

 

 

Scène XXII

 

GIRAUD, LÉON, SAULIEU, MADAME GIRAUD, THÉRÈSE

 

THÉRÈSE, au fond à gauche.

Monsieur, il y a là, dans le salon, une personne qui demande M. Saulieu pour une lettre de change.

GIRAUD.

Faites entrer !

LÉON, à part.

Ciel !

SAULIEU, à part, à Léon.

On ya me reconnaître !

MADAME GIRAUD.

Je suis perdue !

LÉON, vivement.

Merci ! ne faites pas entrer ! Vous concevez, un créancier, on ne se soucie pas...

SAULIEU.

Avec ça que ce n’est pas nous qui payons, c’est le toile peinte.

Ensemble.

Air : Valse de Strauss.

SAULIEU et LÉON.

Adieu, je pars !

THÉRÈSE et GIRAUD.

Enfin il part !

MADAME GIRAUD.

Hélas ! il part !

SAULIEU et LÉON.

Plus de retard !

THÉRÈSE, GIRAUD et MADAME GIRAUD.

Plus de retard !

SAULIEU et LÉON.

Mais j’ai l’espoir.

THÉRÈSE et GIRAUD.

Oui, j’ai l’espoir.

MADAME GIRAUD.

Non, plus d’espoir.

SAULIEU et LÉON.

De vous revoir !

GIRAUD, à Léon.

De vous revoir !

THÉRÈSE et MADAME GIRAUD.

De le revoir !

Mme Giraud, Giraud et Thérèse sont à gauche, Léon et Saulieu se dirigent vers le fond, par la droite. Mme Giraud regarde d’un air de regret Saulieu. Thérèse est stupéfaite. Le rideau baisse.

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