La Frileuse (Eugène SCRIBE)

Comédie en trois actes.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Vaudeville, le 6 septembre 1861.

 

Personnages

 

LE PRINCE MAX, neveu de la duchesse Dorothée de Brunswick

LE BARON GALAOR DE BLAKENBERG

CONRAD D’HALBERST ADT, lieutenant

KLUMPP, sergent

PREMIER OFFICIER

DEUXIÈME OFFICIER

TROISIÈME OFFICIER

QUATRIÈME OFFICIER

UN HUISSIER

LA DUCHESSE DOUAIRIÈRE DOROTHÉE DE BRUNSWICK

THÉCLA, princesse de Wolfenbuttel, sa pupille

MARGUERITE DE WALDECK, demoiselle d’honneur de la duchesse

MINA, femme de chambre

 

Dans un camp, près Brunswick, au premier acte. Dans le palais à Brunswick, aux deuxième et troisième actes.

 

 

ACTE I

 

L’intérieur d’une baraque de campement militaire ; les parois sont recouvertes de riches tentures en tapisserie ; au fond, à gauche, la principale entrée, dont les portières relevées laissent voir les rues d’un camp ; à droite, au premier plan, une cheminée ; auprès, une petite table où sont des papiers ; au troisième plan, une porte ; à gauche, un grand fauteuil à dossier très élevé, placé près d’une table couverte de livres, de cartes géographiques, et sur laquelle se trouve un encrier ; au fond, sur la droite, une table servie.

 

 

Scène première

 

CONRAD, GALAOR, KLUMPP

 

Klumpp introduit Galaor. Conrad s’incline et l’invite à entrer. Klumpp reste à l’entrée.

CONRAD.

Entrez, monsieur. J’avais ordre de mon général, le prince Maximilien de Brunswick, d’attendre à l’entrée du camp monsieur le baron Galaor de Blakenberg.

GALAOR

C’est bien moi.

CONRAD.

Et de le conduire ici dans sa tente, où, en qualité d’aide de camp, je suis aujourd’hui de service.

À Klumpp.

Avertissez Son Altesse.

Klumpp sort.

GALAOR.

Où est donc le prince ?

CONRAD.

Ce matin seulement... et j’ignore pour quel motif, on a, à l’improviste, établi dans la plaine ce camp de manœuvres. Le prince est sorti pour le visiter... Il devait revenir, a-t-il dit, dans une demi-heure... mais, vous le connaissez !...

GALAOR.

Fort peu... Depuis dix ans, j’ai quitté la cour.

CONRAD.

Les études stratégiques l’absorbent beaucoup, et, si quelque théorie le préoccupe, il est capable de se laisser entraîner. En attendant, monsieur, c’est moi qui suis de garde dans sa tente, et si vous me permettez de vous en faire les honneurs...

Il lui avance une chaise près du feu.

GALAOR, s’asseyant.

Puis-je savoir quel est le jeune gentilhomme par qui je suis si gracieusement reçu ?

CONRAD.

Conrad d’Halberstadt, lieutenant.

GALAOR.

D’Halberstadt ! Un beau nom ! Bonne et ancienne famille, célèbre dans notre duché de Brunswick ! Et, sans doute, une belle fortune ?

CONRAD.

Orphelin depuis l’âge de douze ans, je n’ai que la cape et l’épée, et, de plus, quatre sœurs à élever et à établir.

GALAOR.

Miséricorde !

CONRAD.

J’en viendrai à bout avec du courage, de la persévérance et de la conduite.

GALAOR.

Si, pour arriver, vous n’avez pas d’autre bagage...

CONRAD.

Que faut-il donc de plus ?

GALAOR.

Ah çà ! mon cher, d’où sortez-vous ?

CONRAD.

Je vous l’ai dit, de ma province et du vieux château de mon père, où j’ai été élevé avec mes quatre sœurs.

GALAOR, riant.

Quatre sœurs ! Vous vous trompez... je crois que vous étiez cinq ! Apprenez qu’à la cour de Brunswick on n’arrive qu’en se débarrassant d’abord de toutes les vertus gênantes... la franchise, la conscience, les scrupules, etc., etc., et en les échangeant contre d’autres plus souples et plus productives.

CONRAD.

Je ne croirai jamais cela, monsieur ; car la cour de la duchesse douairière Dorothée de Brunswick est, dit-on, la cour la plus morale de l’Europe.

GALAOR.

La duchesse le prétend.

CONRAD.

Et notre souveraine elle-même est d’une sévérité de principes...

GALAOR, se levant.

Bégueule qui rappelle madame de Maintenon ; tous les petits princes d’Allemagne voulaient plus ou moins jouer au Louis XIV. Le feu duc de Brunswick, ne pouvant l’imiter dans ses grandeurs, le copiait dans ses faiblesses, et croyait lui ressembler en se laissant mener par sa femme, qui avait changé sa cour en un oratoire, d’où les mauvais sujets, les séducteurs étaient exilés de droit. Vous comprenez que je fus de ce nombre.

CONRAD.

Vous, monsieur ?

GALAOR.

Exil honorable, qui commença ma réputation en Europe ! J’avais hasardé alors ce que personne au monde n’eût osé ; j’avais adressé une déclaration à ma terrible souveraine !

CONRAD, vivement.

Vous l’aimiez ?...

GALAOR.

Allons donc ! Moyen de parvenir ! Audace qui pouvait me conduire à tout !

CONRAD.

Et pourtant la duchesse vous a exilé ?

GALAOR.

À regret, j’en suis sûr ! Il y a des témérités dont il faut bien qu’une femme se fâche... mais dont elle est désolée de se fâcher... Elle bannit le téméraire, mais jamais elle ne l’oublie ; aussi, elle devait tôt ou tard me rappeler, et c’est ce qu’elle a fait.

CONRAD.

En vérité !

GALAOR.

J’étais en France, où, depuis huit ou dix ans, j’avais achevé de me former sous le duc de Richelieu, mon modèle et mon maître, lequel avait pris plaisir à greffer sur un fonds germanique l’étourderie et la rouerie françaises, lorsque survint la mort du duc de Brunswick, et, quelques mois après, son auguste veuve m’envoya l’invitation de revenir à la résidence.

CONRAD.

Retour en faveur, qu’après tant d’années de disgrâce, vous avez reçu avec indifférence ?

GALAOR, à demi-voix.

Avec ravissement ! Quelque attrait que m’offrît la cour de France... là-bas, j’étais dans l’ombre... Ici, je brillerai... je serai le premier. Me voilà de nouveau en faveur, et la faveur du maître, voyez-vous... le sourire du maître, votre même la mauvaise humeur du maître, c’est quelque chose d’exceptionnel, de flatteur, d’enivrant, et plutôt que d’y renoncer, on serait capable de tout. J’ai vu dans notre Allemagne, et je le comprends, de vieux seigneurs aux jambes octogénaires, courtisans héroïques, qui aimaient mieux mourir debout derrière le fauteuil du prince que de vivre assis chez eux.

Klumpp paraît. 

 

 

Scène II

 

CONRAD, GALAOR, KLUMPP

 

CONRAD, allant à Klumpp.

Eh bien, sergent Klumpp, avez-vous rencontré le prince ?

KLUMPP.

Oui, mon officier.

CONRAD.

Lui avez-vous dit que M. le baron Galaor de Blakenberg l’attendait dans sa tente ?

KLUMPP.

Oui, mon officier.

GALAOR.

Et qu’a-t-il répondu ?

KLUMPP.

Il a répondu : « Je viens à l’instant ! »

GALAOR, souriant.

À la bonne heure !

KLUMPP.

Et il ne vient pas. Il était debout, traçant avec sa canne des figures et des lignes sur le sable.

CONRAD.

Que vous avais-je dit ?... Alignant des carrés d’infanterie... Il est élève du grand Frédéric, comme vous du maréchal de Richelieu ; et il est capable de rester là jusqu’à ce que sa bataille soit gagnée.

KLUMPP.

Et comme j’ai ajouté : « Le déjeuner de monseigneur est prêt. – Va-t’en au diable ! qu’il a dit. – Mais le déjeuner sera froid ! – Fais-le manger à mes aides de camp. »

CONRAD.

Eh bien ?

KLUMPP, voyant entrer plusieurs officiers.

Et voilà justement qu’ils viennent tous. Le déjeuner n’en réchappera pas !

GALAOR, à part.

Admirable ! Une histoire comme celle-là défraierait Versailles toute une semaine.

 

 

Scène III

 

CONRAD, GALAOR, QUATRE JEUNES OFFICIERS

 

CONRAD, aux officiers.

Vous veniez, messieurs, prendre les ordres du prince ? Ses ordres, les voici.

Montrant la table.

Vous voyez son déjeuner qu’on vient de servir ? Il vous ordonne de le manger.

TOUS.

En vérité !

GALAOR.

L’obéissance, messieurs, est la première des vertus militaires.

Deux soldats descendent la table et placent des sièges autour.

TOUS.

Obéissons !

CONRAD, présentant Galaor aux officiers.

Monsieur le baron Galaor de Blakenberg, auquel le prince a donné audience pour ce matin.

Les officiers s’inclinent.

PREMIER OFFICIER.

Si nous osions, monsieur le baron, vous prier de vouloir bien partager le déjeuner de Son Altesse ?

DEUXIÈME OFFICIER.

C’est-à-dire le nôtre !

GALAOR.

Je ne ferai pas de façons... je suis à jeun... Un repas charmant... un repas de prince !...

CONRAD.

Avec vous, monsieur !

Ils s’asseyent. Les deux soldats versent à boire.

Messieurs, la reconnaissance avant tout !... Un premier toast au prince Max, notre général !

DEUXIÈME OFFICIER.

À qui nous devons ce bon repas !

GALAOR.

C’est trop juste !

CONRAD.

Au prince, messieurs !

TOUS.

Au prince !

Ils boivent.

GALAOR.

Je propose, à mon tour, un toast qui doit convenir à de jeunes militaires : Aux amours heureux ! Aux vôtres, messieurs !

PREMIER OFFICIER.

C’est dit !

TOUS.

À nos amours !

GALAOR, à Conrad qui ne lève pas son verre.

Eh mais, mon jeune lieutenant, il n’y a que vous qui ne leviez pas votre verre !

PREMIER OFFICIER.

Lui ? Il est, je crois, comme le prince : il ne songe qu’à l’exercice !

TROISIÈME OFFICIER.

Et à la stratégie !

GALAOR.

Allons donc ! Vous avez bien une maîtresse, pour le moins ?

CONRAD.

Non, ma foi !

GALAOR.

Pas possible ! Je vous en prêterai plutôt... vous me rendrez cela à loisir, quand vous serez en fonds.

Rires.

CONRAD.

Monsieur !...

GALAOR.

À moins que vous n’ayez au cœur, ce qui tient lieu de tout... quelque passion... quelque grande passion !

CONRAD, souriant.

Eh bien, je ne dis pas le contraire... Une passion que je ne connais pas, et don ! je ne sais pas le nom.

GALAOR.

Du romanesque ? Voyons, cela nous changera.

CONRAD.

L’histoire ne sera pas longue. Le jour de mon arrivée à la résidence, la semaine dernière, j’étais à la sortie de l’Opéra, en grande tenue, avec une pelisse en fourrure, une belle pelisse toute neuve sur le bras. Devant moi, sous le vestibule, étaient deux dames, dont l’une me parut si jolie, que je restai immobile à la regarder. Elles attendaient leur voiture, et je compris que leur chasseur, en courant la chercher, avait, dans sa précipitation, emporté avec lui leurs manteaux ; et ma belle inconnue, qui avait des épaules nues et charmantes, semblait grelotter ! Ces épaules si blanches me faisaient peine et plaisir à voir. J’y avais froid !

Rires.

Et malgré moi, sans le vouloir, par un mouvement plus prompt que ma pensée, je jetai ma pelisse !... Un regard foudroyant me fit comprendre l’inconvenance que je venais de commettre ; mais, il y avait sans doute dans mes yeux tant de repentir et de respect, que ce grand courroux s’apaisa soudain... Un sourire gracieux, qui effleura ses lèvres, sembla dire : « Je pardonne ! » et depuis longtemps la voiture avait disparu, que j’étais encore à la même place, ma pelisse à mes pieds et la tête nue...

GALAOR.

Avec un rhume de cerveau !

CONRAD.

Précisément !

Rires.

Mais depuis huit jours, cette pelisse dont elle a été couverte un moment, me brûle et me donne la fièvre !

GALAOR.

La robe de Nessus !

DEUXIÈME OFFICIER.

Avec une candeur pareille, vous ne pouvez manquer de vous faire remarquer.

TROISIÈME OFFICIER.

Et de trouver quelque bon parti.

GALAOR.

Qui sait ?... Notre auguste princesse est veuve !...

CONRAD.

Monsieur ! C’est ma souveraine ! et, comme telle, je la respecte, je l’honore !...

GALAOR.

Eh ! mais, monsieur, vous le savez, je l’ai toujours adorée ; mais il y a, dit-on, à la cour de Son Altesse, des jeunes filles charmantes...

DEUXIÈME OFFICIER.

Mademoiselle Marguerite de Waldeck, sa première demoiselle d’honneur.

TROISIÈME OFFICIER.

Et surtout sa pupille, la belle Thécla, princesse de Wolfenbuttel.

QUATRIÈME OFFICIER.

Riche héritière !

GALAOR.

Délicieuse personne ; j’en sais quelque chose !

CONRAD.

Monsieur, pas un mot sur celle-là !...

GALAOR.

Ah çà ! permettez donc ; vous n’avez pas de maîtresse, et vous êtes le chevalier de toutes les belles, depuis les plus respectables, jusqu’aux mineures de dix-huit ans !

CONRAD.

Non, monsieur, mais la jeune princesse de Wolfenbuttel était dans le même couvent que ma sœur aînée. C’est par elle, c’est à sa recommandation que mes autres sœurs y ont été placées.

LES OFFICIERS.

Très bien ! La reconnaissance !...

GALAOR.

Vous avez été présenté à la princesse ? Vous l’avez vue ?

CONRAD.

Non, monsieur.

GALAOR.

Je suis plus heureux, moi ! Je l’ai rencontrée pendant la dernière saison, aux eaux de Bade, où j’ai eu l’honneur de lui faire ma cour ; laquelle, j’ose le dire, ne paraissait pas lui déplaire ; et, si la grande-duchesse n’avait pas prudemment rappelé sa pupille près d’elle...

CONRAD, avec colère.

Monsieur !...

GALAOR.

Je crois, sans me vanter, et je puis même, en confidence, vous dire...

CONRAD.

La chose qui n’est pas !

GALAOR, avec colère.

Monsieur !... une pareille expression !...

CONRAD, avec modération.

Me semble celle qui convient.

GALAOR.

Vous la retirerez, ou c’est l’épée à la main que je vous donnerai ma première leçon.

CONRAD.

Ou que vous la recevrez, monsieur le baron.

Tous deux mettent l’épée à la main et vont croiser le fer. On enlève la table.

QUATRIÈME OFFICIER, se jetant entre eux.

Que faites-vous là, messieurs ?... Après le déjeuner !...

GALAOR, gaiement.

Après le déjeuner, le dessert.

Musique à l’orchestre jusqu’à l’entrée de la duchesse.

DEUXIÈME OFFICIER, les séparant.

Eh ! non. En voici un sur lequel vous ne comptiez pas : la grande-duchesse qui arrive avec ses demoiselles d’honneur, pour visiter le camp et passer en revue l’année de Brunswick.

GALAOR.

C’est l’affaire d’un instant !

À Conrad.

Et si vous voulez, monsieur, remettre la partie jusque-là...

CONRAD.

J’allais vous le proposer, monsieur... Avant tout, mon service !...

GALAOR.

Et moi, ma présentation à Son Altesse.

 

 

Scène IV

 

LES MÊMES, LA DUCHESSE, MARGUERITE, DAMES D’HONNEUR et SEIGNEURS

 

LA DUCHESSE, s’adressant aux officiers.

C’est bien, messieurs, je suis satisfaite du bon ton et surtout de la décence qui règnent dans le camp ; la gloire est belle, mais la moralité est quelque chose, et nous entendons que notre armée soit à la fois la plus brave et la plus morale de toute l’Allemagne. Mais, comment le prince Max n’est-il pas là, pour offrir la main à sa tante et à sa souveraine ? Qu’on le cherche !

À Conrad.

Avertissez-le !...

Conrad sort. Apercevant Galaor.

Ah ! M. le baron de Blakenberg !

GALAOR.

Moi-même, que Votre Altesse a daigné rappeler de son long exil.

LA DUCHESSE.

Ce sera à vous de mériter cette faveur.

GALAOR.

Que faudra-t-il faire ? Qu’exige Votre Altesse ?

LA DUCHESSE.

Du zèle et du respect, n’agir que quand je l’ordonne et ne parler que quand j’interroge.

GALAOR, s’inclinant et à part.

Le temps a respecté son caractère... toujours le même !

LA DUCHESSE, aux dames et seigneurs.

Mesdames et messieurs, laissez-nous... Restez, baron.

Sortie des dames et des seigneurs.

Avant l’arrivée de mon neveu j’ai à vous parler, à vous, en tête-à-tête.

Elle va s’asseoir à droite.

GALAOR, à part.

Quelque danger me menaçait, j’en étais sûr.

 

 

Scène V

 

LA DUCHESSE, GALAOR

 

LA DUCHESSE.

Approchez. Où avez-vous passé le temps de votre exil ?

GALAOR.

En France, madame.

LA DUCHESSE.

Pays immoral qui vous convenait. Pourquoi l’avez-vous quitté ?

GALAOR.

Faut-il dire la vérité ?

LA DUCHESSE, sévèrement.

Toujours !

GALAOR.

On ne voulait plus m’y faire crédit.

LA DUCHESSE.

Vous avez donc conservé vos anciennes habitudes ?

GALAOR.

Oui, madame...

La regardant avec expression.

toutes !

LA DUCHESSE.

Celle de faire des dettes, car ici vous en avez laissé.

GALAOR.

C’est possible ; j’ai tout oublié.

Avec émotion.

Hors un seul souvenir !

LA DUCHESSE, sévèrement.

Vous devez, d’abord, et depuis longtemps, quarante mille florins à M. de Fallemberg, mon secrétaire intime, qui m’en parlait ce matin, et peut-être d’autres dettes encore...

GALAOR.

Quand Votre Altesse l’ordonnera, je n’en aurai plus.

LA DUCHESSE.

Comment cela ?

GALAOR.

Le jour où elle daignera les payer !

LA DUCHESSE, lentement.

Je ne dis pas non.

GALAOR.

Ô faveur inespérée !

LA DUCHESSE.

Silence ! Vous étiez, il y a huit jours, aux eaux de Bade ?

GALAOR.

Oui, Altesse.

LA DUCHESSE.

Vous y avez vu ma jeune pupille, la princesse Thécla de Wolfenbuttel ?

GALAOR.

Oui, Altesse.

LA DUCHESSE.

Feu mon mari, qui était son tuteur, m’a laissé tout pouvoir sur elle, et c’est à moi seule de disposer de sa main et de ses États.

GALAOR.

Je comprends... Votre Altesse veut faire un choix.

LA DUCHESSE, sèchement.

Il est fait.

Après un instant de silence.

Comment trouvez-vous la princesse ?

GALAOR, à part.

Est-ce qu’elle aurait, par hasard, des idées sur moi ?

LA DUCHESSE, impérieusement.

Comment la trouvez-vous ?

GALAOR, vivement.

Charmante ! Adorable ! Une grâce, un esprit !... Elle a beaucoup des manières de Votre Altesse... surtout une affabilité...

LA DUCHESSE, gravement.

Trop grande ! C’est un défaut.

GALAOR.

Dont je ne puis me plaindre ; car, pendant ces huit jours, elle m’a accueilli avec une bonté... qui fait que, près d’elle, on se sent entraîné... séduit... Impossible de ne pas l’adorer !

LA DUCHESSE, se levant vivement.

J’espère que vous n’avez pas eu cette audace ?

GALAOR.

Moi !... Quelle pensée !...

À part.

J’allais faire fausse route.

Haut.

J’avais, contre de tels dangers, des souvenirs cruels et vivaces que rien n’a pu effacer... et, pour moi, le passé est la sauvegarde du présent !

LA DUCHESSE.

Il suffit ! Pas un mot de plus... Écoutez-moi. Je m’indigne depuis longtemps des plaisanteries continuelles qu’on se permet en Europe sur le nombre et sur le peu d’importance des petits princes d’Allemagne ; mais le moyen de s’agrandir, quand on n’a pas deux ou trois cent mille hommes pour chercher à ses voisins quelque querelle d’Allemand ! Je me suis dit alors, que si, par exemple, un Brunswick épousait une Wolfenbuttel ; que si, plus tard, leurs enfants épousaient quelques princes ou princesses de Reuss, de Souabe, ou de Gotha, on arriverait ainsi, sans guerre, sans bataille, et par de seules conquêtes matrimoniales, à composer avec des fractions de principautés un royaume complet. Vous comprenez ?

GALAOR.

Très bien !

LA DUCHESSE.

C’est là le but de ma politique. Pour commencer, j’ai résolu de marier le grand-duché de Brunswick avec la principauté de Wolfenbuttel... dans la personne du prince Max, mon neveu, et dans celle de Thécla, ma pupille.

GALAOR.

Je n’y vois pas d’obstacle.

LA DUCHESSE.

Il y en a pourtant, et de très grands ! Quant à ma pupille, je lui ai dit : « Je veux. » Cela suffit, elle obéira. Elle sait que je ne reviens jamais sur mes décisions. Pour mon neveu... c’est plus difficile. J’ai tellement soigné son éducation, je lui ai donné, dans ce siècle démoralisé, des goûts si chastes, des principes si rigides, qu’il n’aime que la science et la stratégie, ne pense à aucune femme et a pris le mariage en horreur !

GALAOR, gaiement.

En vérité ?

LA DUCHESSE, avec embarras.

Il faudrait maintenant... et moi, je ne le peux pas... détruire en partie mon ouvrage... lui prêcher d’autres préceptes... le rendre moins sauvage... moins rigoriste... enfin, moins vertueux... et j’ai songé à vous.

GALAOR.

Ah ! Quel honneur !

LA DUCHESSE.

Si vous parvenez à le décider à ce mariage...

GALAOR.

Eh bien ?...

LA DUCHESSE.

Le jour où il y donnera son consentement, je paie toutes vos dettes, à commencer par celle de Fallemberg ; je vous accorde le titre de comte, et, de plus, la clef de premier chambellan.

GALAOR.

Ah ! madame...

LA DUCHESSE.

Vous savez que le feu duc, mon mari, m’a nommée régente de cette principauté, jusqu’au jour où son neveu, le prince Max, aura atteint sa grande majorité.

GALAOR.

C’est-à-dire sa vingt-cinquième année.

LA DUCHESSE.

Et il n’en a que vingt-trois. J’ai donc encore deux années devant moi, pour mener à bonne fin mes desseins politiques, punir ceux qui me trahissent et récompenser ceux qui me servent.

GALAOR.

Votre Altesse peut se reposer sur mon zèle et mon expérience. Dès que vous daignez compter sur moi pour rendre le prince mauvais sujet...

LA DUCHESSE, vivement.

Je n’ai pas dit cela.

GALAOR.

Moins vertueux, ce sont vos expressions ; je demande à être seul juge des moyens à employer.

LA DUCHESSE.

Si ma moralité peut les accepter !

GALAOR.

Nous aurons d’abord à la cour des soirées, des réceptions, des concerts...

LA DUCHESSE.

Un instant !

GALAOR.

Opéra et ballet deux fois par semaine...

LA DUCHESSE.

Permettez !

GALAOR.

Et, par mois, quatre grands bals où vous inviterez les plus jolies femmes de la résidence.

LA DUCHESSE.

Mais songez donc, baron !... Taisez-vous, c’est le prince, mon neveu. Le voici, enfin !

GALAOR.

Si Votre Altesse daignait me permettre de causer d’abord seul quelques instants avec mon élève ?...

LA DUCHESSE, souriant.

Pour votre première leçon ?... Soit... je vous laisse avec lui.

Elle remonte.

GALAOR, la suivant.

En quelle qualité ?

LA DUCHESSE.

Comme premier menin ou secrétaire, la place que vous voudrez... à votre choix.

GALAOR.

Je les choisis toutes les deux.

Le prince entre en rêvant et sans voir Galaor ni la duchesse, qui se tiennent au fond, à droite. Il prend un siège et s’assied.

LA DUCHESSE, bas à Galaor.

À bientôt ! À la revue !

Elle sort à gauche. Le prince se lève et passe à droite, absorbé dans ses réflexions. Galaor l’examine.

 

 

Scène VI

 

MAX, GALAOR

 

GALAOR, à part.

Il est impossible, dans une cour quelconque, même dans une cour d’Allemagne, qu’un prince soit arrivé à l’âge de vingt-trois ans sans s’occuper d’autre chose que de stratégie,

Le prince passe à gauche.

et s’il rêve là à quelque plan d’attaque... combinons le mien,

Saluant.

Monseigneur !...

MAX, sans le regarder.

Qui vient encore me déranger ? Que voulez-vous ?

GALAOR.

Je suis le baron Galaor de Blakenberg, à qui Votre Altesse a fait espérer l’honneur d’une audience.

MAX, se tournant de son côté.

Ah ! mon Dieu !... n’est-ce pas vous, monsieur, qui m’attendiez ?

GALAOR.

Depuis ce matin, mon prince.

MAX.

Pardon, monsieur, je suis accablé de travaux de toutes sortes.

GALAOR.

Passe encore, si c’était de plaisirs, mais d’affaires !

MAX.

Est-ce que vous n’avez pas d’affaires, vous, monsieur ?

GALAOR.

Non, mon prince, je les ai toutes réservées pour mon âge mûr.

MAX, le regardant.

Et votre âge mûr ?...

GALAOR.

Ne viendra jamais... grâce au secret que j’ai de rester toujours jeune.

MAX.

Un beau secret, monsieur !

GALAOR.

Dont Votre Altesse n’a pas besoin, par malheur ; sans cela, je lui en ferais part ; c’est mon devoir.

MAX.

Comment cela ?

GALAOR.

Madame la grande-duchesse m’a fait l’honneur de m’attacher à la personne de son auguste neveu.

MAX.

Je n’en savais rien.

GALAOR.

En qualité de secrétaire ou de premier menin, sauf ce qu’en dira monseigneur.

MAX.

Je dirai que je m’en étais passé jusqu’ici... et qu’à la rigueur...

GALAOR.

Votre Altesse aurait pu s’en passer encore. Aussi, rassurez-vous... ce sera exactement comme si vous n’en aviez pas.

MAX, à la cheminée de droite.

Vous croyez ?...

GALAOR.

J’en suis sûr, et si j’ai le bonheur de plaire à Votre Altesse...

MAX.

Vous me plaisez... à ces conditions-là.

GALAOR.

Trop heureux !... Ainsi, je pourrai donc entrer en fonctions ?...

MAX, impatienté.

Quand vous voudrez.

GALAOR.

Quels sont les ordres de Votre Altesse pour aujourd’hui ?

MAX.

Aucun.

GALAOR.

Et mon service ordinaire ?

MAX.

Rien !

GALAOR, à part.

Avec des travaux pareils, je ne pourrai jamais gagner mes appointements.

Haut.

Ainsi, le seul désir de monseigneur ?...

MAX.

Est d’être seul.

GALAOR.

J’obéis.

Il fait quelques pas pour sortir. Max s’approche de la table à droite. Il y prend une feuille de papier, la plie en deux et cherche une écritoire ; il tourne la tête et l’aperçoit sur la table à gauche. Il va pour la chercher, Galaor le devance. Il lui présente la plume et tient l’encrier de l’autre main.

Voici, monseigneur !

MAX.

Qu’est-ce ?

GALAOR.

La plume que vous cherchez.

Il passe derrière le prince et pose l’écritoire sur la table.

MAX, troublé.

C’est vrai ! J’ai un problème que je ne puis résoudre de tête.

Galaor salue, s’approche lentement de la porte du fond et s’arrête.

GALAOR, regardant Max de loin et à part.

Ce problème-là a l’air de l’agiter beaucoup : les yeux au ciel, l’air mélancolique et rêveur... Ces Allemands font de la stratégie avec sentiment.

MAX, assis à la table de droite.

Dieu ! Qu’il est difficile de dire ce qu’on veut dire... sans le dire ! Ah ! m’y voilà !

Ne savez-vous donc pas comprendre le langage
De ce cœur trop timide, et que l’on croit sauvage ?

C’est cela, c’est la vérité ! ou plutôt...

Ne comprenez-vous pas... vous, mon ange et mon guide,
Ce cœur... qu’on croit sauvage... et qui n’est que timide ?

Ce sera mieux... Écrivons !

GALAOR, s’approchant et toujours à part.

On croirait, Dieu me damne ! qu’il fait des vers ! Allons donc ! Lui, un mathématicien !

MAX.

Déesse, ayez pitié du pauvre... prince Max.

GALAOR, à part.

C’est cela même... des vers germaniques ! Pauvre prince Max !

MAX, à part, se frottant le front.

C’est peut-être un peu dur !

GALAOR, à part.

Oui, un peu !

MAX.

Mais cela me nomme, cela me fait connaître ! C’est quelque chose ; sans cela, elle ne se douterait peut-être jamais que c’est moi ! Pauvre prince Max !... Mais la rime, la rime à ce mot-là ?... Je n’avais pas déjà assez de difficultés, il faut encore qu’on me donne un nom qui n’a pas de rime !

Avec colère.

Max ! Max...

GALAOR, de même.

Le pauvre homme !

MAX, cherchant toujours.

Maudite rime !... Chienne de rime !... S’il ne s’agissait que d’enlever un carré d’infanterie !

Déesse, ayez pitié du pauvre prince Max !
Déesse... recevez... les vœux du prince Max.

GALAOR, s’avançant et déclamant.

Minerve accueillait bien les prières d’Ajax.

MAX, vivement.

Bravo ! Ma foi, trouvée !... Il n’y a peut-être que celle-là au monde !

S’arrêtant brusquement.

Eh mais ! Qu’est-ce qui vous amène ? Qui êtes-vous ?

GALAOR.

Votre secrétaire, monseigneur ! Secrétaire pour tout faire, même pour trouver des rimes.

MAX.

En vérité ?

GALAOR.

À moi la rime, à vous la raison, monseigneur ; nous ferons à nous deux des vers charmants, que tout le monde applaudira.

MAX, se levant.

Et je ne veux pas, morbleu ! qu’on applaudisse mes vers !

Il met la feuille dans sa poche.

GALAOR.

Vous êtes le premier, monseigneur.

MAX.

Je ne veux même pas qu’on les connaisse !

GALAOR.

Il y en a d’autres qu’on n’aurait qu’à laisser faire, cela suffirait ; mais les vôtres, monseigneur...

MAX.

Taisez-vous, taisez-vous, morbleu ! Et si vous vous avisez de parler de moi !...

GALAOR.

Votre Altesse me prend-elle pour la Renommée ? Je suis muet et j’y ai quelque mérite ; car je connais mieux encore que ces vers, je connais la personne même à qui ils étaient destinés.

MAX, vivement.

Vous ?

GALAOR.

Prêt à vous le prouver.

MAX, hors de lui.

S’il était vrai !...

GALAOR.

D’où vient, monseigneur, votre trouble... votre émotion ?... Vous méfiez-vous d’un serviteur fidèle ? Craignez-vous qu’il révèle votre amour ?

MAX.

Impossible ! Je n’en ai parlé à personne.

GALAOR.

Excepté à elle ?

MAX.

Du tout ! Pas même... à elle !

GALAOR.

Est-il possible ?

MAX.

Jamais, jamais je n’oserais !

GALAOR.

Mais comment l’idée de l’épouser ne s’est-elle pas offerte à votre pensée ?

MAX, effrayé.

L’épouser !... moi ? Des idées de mariage... à moi ? Et la grande-duchesse, ma tante !...

GALAOR.

Pourquoi ne pas aborder avec elle la question ?

MAX.

Je me connais !... J’irais sans crainte à l’attaque d’une redoute ; mais, depuis mon enfance, la grande-duchesse... m’a imprimé une telle terreur, m’a habitué à une telle soumission, que, même maintenant, j’éprouve encore auprès d’elle une timidité instinctive qui me rend gauche, maladroit, et me fait ressembler à un écolier en tutelle.

GALAOR.

Et c’est pour cela, sans doute... qu’elle a conseillé au feu duc, votre oncle, de prolonger cette tutelle... aussi longtemps que possible ?

MAX.

Je le sais... et peu m’importe ! Le pouvoir n’est pas l’objet de mes vœux.

Il va s’asseoir près de la table, à droite.

GALAOR.

Eh bien !... cet objet... ce seul objet de vos vœux... ce mariage... Votre Altesse me permet-elle d’en parler à sa redoutable tante ?

MAX, le regardant.

Ah ! Vous êtes intrépide, baron !

GALAOR.

J’en parlerai de votre part... non-seulement à elle, mais encore à la belle Thécla !

MAX, avec bonhomie.

Pourquoi ?

GALAOR.

À la princesse de Wolfenbuttel.

MAX, de même et se levant.

Pourquoi ? Elle est sans doute charmante, mais rieuse, étourdie, indiscrète !... et elle n’a que faire là-dedans.

GALAOR.

Comment, rien ?

MAX, passant à gauche.

Non, sans doute.

GALAOR.

N’est-ce pas à elle que vous pensez !

MAX.

Mais du tout !

GALAOR, poussant un cri.

Ah ! mon Dieu ! Et votre tante... qui veut vous la donner pour femme !

MAX.

Jamais ! Jamais !... Plutôt mourir !

GALAOR.

Et ce que Votre Altesse me disait tout à l’heure ?...

MAX, vivement.

Je n’ai rien dit... rien ! Pas un mot sur ce sujet, baron... il y va !...

Il passe à droite.

GALAOR, à part.

De ma place ! Et de mes dettes ! Tout est perdu !

Il descend à gauche.

 

 

Scène VII

 

GALAOR, MARGUERITE, MAX

 

MARGUERITE.

Eh ! mais, monseigneur, à quoi pensez-vous donc ? La grande-duchesse est arrivée au camp depuis plus d’une heure, et elle ne vous a pas encore vu !

MAX, avec embarras.

C’est vrai !

MARGUERITE.

Confondue par état dans la foule qui l’entoure, j’ai cru remarquer son inquiétude, son impatience... et, au moment où les principaux officiers venaient lui présenter leurs hommages, je suis accourue vous prévenir.

MAX.

Ah ! Combien vous êtes bonne ! Je ne fais que des gaucheries ou des fautes quand vous n’êtes pas là... et vous y êtes si rarement !

À Galaor, avec embarras.

Mademoiselle Marguerite de Waldeck, première demoiselle d’honneur de Son Altesse.

À Marguerite.

Monsieur le baron Galaor de Blakenberg, mon nouveau secrétaire.

MARGUERITE.

À qui toutes les demoiselles de la cour doivent déjà des remerciements. Il paraît que M. le baron a voix délibérative au conseil, et son influence, la grande-duchesse ne nous l’a pas laissé ignorer, vient d’opérer une révolution tout entière... Ce soir, un bal à la résidence, demain un concert !

MAX.

Ah ! mon Dieu !

MARGUERITE.

Votre Altesse y viendra ?

MAX.

Moi !... Et qu’y ferais-je ?

MARGUERITE.

Ce qu’y fait tout le monde... vous danserez.

MAX.

Y pensez-vous ? J’aurai l’air si emprunté... si maladroit !

MARGUERITE.

Vous vous défiez toujours de vous-même.

MAX.

C’est que je me vois... je me regarde.

MARGUERITE.

Regardez les autres... cela vous rassurera. Et puis, si Votre Altesse y consent, nous vous donnerons, avant le bal, une leçon.

MAX.

Quoi ! Vous daigneriez vous-même ?...

MARGUERITE.

Une leçon de danse... et de valse.

MAX, vivement.

De valse !... Oh ! non ! Je ne pourrais, je n’oserais jamais !

GALAOR, vivement.

Et pourquoi donc ?

MAX, avec embarras.

Je ne sais... mais croyez, malgré cela, que ma reconnaissance...

MARGUERITE.

J’y compte bien. J’ai justement une grâce à vous demander.

MAX, vivement.

Parlez.

MARGUERITE.

Un protégé à nous que je devais vous recommander...

MAX.

Un protégé !... parlez, je serai trop heureux...

MARGUERITE.

Un charmant jeune homme !

MAX, troublé.

Ah ! un jeune homme ?

MARGUERITE.

Un jeune lieutenant qu’il faudrait faire capitaine.

MAX.

C’est bien difficile !... Les règlements militaires... les droits...

MARGUERITE.

Des droits ?... Il en a de très grands... C’est le frère d’une de nos amies de couvent... Amélie d’Halberstadt... qui le recommande à la princesse Thécla et à moi... Et, tenez, c’est lui-même, le voici.

 

 

Scène VIII

 

GALAOR, MARGUERITE, MAX, CONRAD

 

CONRAD.

Je viens avertir monseigneur que les troupes se rangent en bataille pour la revue que doit passer madame la grande-duchesse.

MAX, à part.

Ah !... L’heure, la revue... et, jusqu’à ma grand’tante... j’oublie tout !... Je ne sais pas où j’ai la tête... Adieu !

MARGUERITE.

Non pas !... J’ai demandé un brevet de capitaine, et vous ne partirez pas que vous ne me l’ayez accordé !

MAX.

Vous croyez ?

MARGUERITE.

J’en suis sûre.

Elle lui parle vivement, et à voix basse.

CONRAD, pendant ce temps, s’approchant de Galaor.

Ce soir, monsieur le baron, après la revue.

GALAOR.

J’aurai l’honneur de venir vous prendre ici.

MAX, se défendant à peine contre Marguerite.

Je ne dis pas non ; mais c’est une injustice, un passe-droit !

MARGUERITE.

S’il prouve qu’il en est digne ! Si, par son mérite, la faveur devient une justice ? Croyez-moi, il y a en lui de l’avenir.

MAX, avec dépit.

C’est étonnant !... Moi, qui d’ordinaire suis de votre avis... je trouve...

MARGUERITE.

Quoi donc ?

MAX, à part.

Que plus elle m’en fait l’éloge, et plus il me déplaît !

MARGUERITE.

Eh bien, achevez ; que trouvez-vous ?

MAX, à demi-voix et d’un ton brusque.

Je trouve que le règlement s’oppose à un avancement aussi rapide, aussi injuste, aussi inouï !... Le lieutenant Conrad... restera lieutenant.

MARGUERITE, froidement.

Soit, monseigneur.

S’adressant à Conrad.

Les amis de vos sœurs et les vôtres, monsieur Conrad, espéraient obtenir pour vous quelque avancement ; mais il y a des moments où le sort est si fâcheux et si maussade, qu’on n’attend plus rien de lui...

MAX, à part, avec humeur.

C’est-à-dire que le sort... c’est moi.

MARGUERITE.

Mais, rassurez-vous, on ne vous abandonnera pas pour cela, et le ciel vous protégera.

CONRAD.

On doit compter sur sa protection, mademoiselle, quand on a déjà pour soi celle des anges.

MAX, à Conrad, avec impatience.

Ma canne ! Mon chapeau !

MARGUERITE, à Conrad qui les donne au prince.

À ce soir, monsieur Conrad, car nous avons à la résidence un bal.

GALAOR.

Je m’en vante !

MARGUERITE.

Où la grande-duchesse vient d’inviter ses jeunes officiers.

GALAOR.

Développement de mon système !

CONRAD.

Et si mademoiselle de Waldeck, car il faut s’y prendre d’avance, daignait me promettre une valse...

MARGUERITE, vivement et avec grâce.

La première.

MAX, à part, avec dépit.

Il valse, lui ! Et il valse bien, très bien, je le parierais ; et je le verrais là... sous mes yeux !... Un lieutenant l’emporter sur un général !... Non, morbleu !...

Haut.

Lieutenant Conrad, vous savez qu’en qualité de mon aide de camp vous êtes ce soir de garde ici ?

MARGUERITE.

Dans cette tente ?

MAX.

Qui est la mienne.

MARGUERITE.

Mais vous la quitterez ?

MAX.

C’est la consigne.

MARGUERITE.

Et pendant votre absence ?...

MAX.

C’est la consigne.

CONRAD.

Mais, monseigneur...

MAX.

Vous resterez aux arrêts jusqu’à ce soir.

MARGUERITE.

Pourquoi ?

MAX.

Pour avoir répondu.

CONRAD.

Moi, monseigneur ?

MARGUERITE.

Oh !...

MAX, avec colère.

Et, pour avoir répliqué, vous y resterez jusqu’à demain !

MARGUERITE.

Ah ! Monseigneur !...

S’adressant à Galaor.

La grande-duchesse assiste à la revue, n’allons-nous pas l’y rejoindre, monsieur le baron ?

GALAOR, à Marguerite.

Trop heureux, mademoiselle, de vous offrir mon bras !

MAX, à part.

Insensé ! Maladroit que je suis !... n’avoir su contenir un dépit... qui, après tout, peut-être, n’a pas le sens commun.

Bas, à Marguerite.

Daignez, mademoiselle, agréer mes excuses, et pardonner à mon manque d’égards. Je ne comprends pas comment j’ai pu refuser... J’accorde tout.

MARGUERITE, avec fierté.

Moi, je ne veux plus rien.

MAX.

Ah ! Vous êtes fâchée ?

MARGUERITE.

Non pour moi, monseigneur, mais pour vous.

MAX, voulant la retenir.

De grâce, un mot !...

MARGUERITE.

Je ne pense pas que vous vouliez nous retenir, ni nous mettre aussi aux arrêts sous votre tente ?

Elle lui fait une profonde révérence, et sort en s’appuyant sur le bras de Galaor. Max reste un instant immobile et comme anéanti, puis il fait un geste de désespoir et sort par le fond. Les rideaux de la tente se referment.

 

 

Scène IX

 

CONRAD, seul

 

Quelle idée ! Quel caprice ! Me mettre ainsi aux arrêts jusqu’à demain !... Me priver de l’honneur de défiler avec ma compagnie devant ma souveraine !... Pourquoi ? Je vous le demande ! Et puis, après la revue, tous ces jeunes officiers, mes camarades, je les vois d’ici, dans le palais de la résidence, au milieu du bal... à l’éclat des lumières, au son de la musique, valsant avec ces belles dames !

À demi-voix.

Qui sait, même... si, parmi ces parures élégantes et ces blanches épaules, je n’aurais pas reconnu celles de ma jolie frileuse ?... Ah ! C’est à se désespérer !... Sans compter que les arrêts... c’est fort ennuyeux... en hiver surtout, où la nuit vient vite et n’en est que plus longue ! Qu’est-ce que je vais faire ?... Mettre du bois dans la cheminée, cela occupe.

Il allume deux bougies.

Ah ! le baron que j’oubliais ! C’est ici qu’il m’a donné rendez-vous... À la bonne heure au moins !... se battre, cela distrait... Ce sera, je le prévois, la seule distraction de ma soirée ; et aujourd’hui, ou je n’ai pas de bonheur... si la chance m’était contraire ?... Si j’étais tué ? Bah ! aucune maîtresse ne me pleurerait.

Vivement.

Et mes sœurs, mes pauvres sœurs !... Que deviendraient-elles ?... Moi, leur seul appui ; moi qui devais les protéger, les établir... les marier toutes !...

Gaiement.

Allons donc, vains pressentiments ! Craintes puériles !... Mes jours ne risquent rien, trop d’anges veillent sur moi... mes sœurs d’abord... et puis une autre... que je ne puis nommer... que je ne connais pas, mais que j’attends toujours !

Il s’est assis dans le fauteuil à gauche. Musique à l’orchestre.

 

 

Scène X

 

CONRAD, assis, THÉCLA, enveloppée d’un manteau

 

Au troisième plan, à gauche, en dehors de la tente, on voit apparaître Thécla ; elle entre regardant de tous côtés ; elle profite du moment où la sentinelle se dirige au fond pour écarter les rideaux.

THÉCLA, entrant vivement.

Personne dans cette tente... Entrons !

CONRAD, l’apercevant et poussant un cri.

C’est elle !

THÉCLA, voulant s’enfuir.

Quelqu’un !

CONRAD, courant après elle et la retenant.

Ne craignez rien !... Que voulez-vous ? qu’avez-vous ?

THÉCLA, toute tremblante.

Ce que j’ai, monsieur l’officier ?... J’ai froid, je tremble de froid.

CONRAD.

Quelle rencontre ! La seule chose ici que je puisse peut-être vous offrir...

Lui offrant un siège près de la cheminée.

une place au feu !

THÉCLA, le regardant et à part.

Grand Dieu ! Ce jeune officier... qui, l’autre soir... à la sortie de l’Opéra... Fâcheux hasard ! s’il me connaît... c’est fait de moi !

CONRAD.

Daignez vous asseoir.

Thécla s’assied.

Je bénis le froid, il me porte bonheur !

Mettant du bois dans la cheminée.

Pourtant, je m’efforce de le combattre.

Il s’est assis sur un petit tabouret et prend le soufflet.

THÉCLA.

C’est inutile, monsieur, je ne reste qu’un moment.

CONRAD, se levant et allant à la table de gauche.

Oh ! non, de grâce ! Non, vous ne partirez que quand vous serez tout à fait réchauffée.

Prenant les papiers elles livres qui sont sur la table.

THÉCLA.

Que faites-vous là ?

CONRAD, jetant les livres et les papiers dans le feu.

Les livres de mathématiques de Son Altesse...

THÉCLA.

Mais vous allez mettre le feu !

CONRAD.

Pour vous chauffer, qu’importe !

Il se rassied.

THÉCLA.

Je vous répète, monsieur, que c’est inutile... Quelques instants passés près de ce brasier... m’ont ranimée.

CONRAD, qui l’a retenue par la main.

Vous me trompez ! Votre main...

À part.

Ah ! quelle jolie main !...

Haut.

Elle est glacée... Vous tremblez !

THÉCLA.

De frayeur !... monsieur... pas autre chose.

CONRAD, se levant.

Ne suis-je pas là pour vous défendre ? Et, si j’osais demander qui j’ai l’honneur de recevoir... et par quel miracle ?

THÉCLA, à part, avec joie.

Il ne me connaît pas !

Haut, se levant.

J’ignorais, monsieur, que cette prairie et ce petit bois, qui, d’ordinaire, sont libres, seraient occupés ce soir par un corps d’armée.

CONRAD.

On y a établi, ce matin... à l’improviste... un camp.

THÉCLA.

Et des vedettes, des sentinelles... Qui vive ? Qui va là ? La peur m’a prise, j’ai perdu la tête... je me suis enfuie au hasard.

CONRAD, vivement.

Oh ! mais, rassurez-vous ! Vous êtes ici en sûreté.

THÉCLA, à part, le regardant timidement.

Au fait, je pouvais plus mal tomber...

Haut.

vous m’avez l’air, monsieur, d’un bon et honnête jeune homme.

CONRAD.

Oui... oui... madame... ou mademoiselle ?

THÉCLA.

Mademoiselle.

CONRAD, vivement.

Ah ! tant mieux !

THÉCLA.

Pourquoi ?

CONRAD.

Je ne sais... Mais, ordonnez... disposez de moi.

THÉCLA.

C’est ce que j’allais faire... Il faut, monsieur, que, sans m’interroger, sans me rien demander, vous ayez la bonté de me conduire hors d’ici et où je vous dirai.

CONRAD, vivement.

Bien volontiers, si je pouvais sortir du camp ; mais je suis consigné, je suis aux arrêts.

THÉCLA.

Ô ciel !... Et dites-moi, monsieur, vos arrêts doivent-ils durer longtemps ?

CONRAD.

Jusqu’à demain matin.

THÉCLA.

Ah ! mon Dieu ! Pour quelques heures, je ne dis pas... mais jusqu’à demain !

CONRAD.

Oh ! le temps passe vite ! Pour moi, du moins.

Il veut lui prendre la main.

THÉCLA, reculant devant lui et retirant sa main.

Ne me touchez pas, monsieur !... J’ai trop froid !

CONRAD, à part.

Il est impossible d’être frileuse à ce point !

Haut et timidement.

Je veux dire que vous resteriez là auprès du feu... de ce côté de la tente... moi, de celui-ci... à l’autre extrémité, veillant sur vous de loin... ne me rapprochant que si vous m’appeliez... et puis, demain, de grand matin, vous enveloppant démon manteau, vous couvrant de mon chapeau, je vous guiderais, sans que personne vous vît, à travers les détours du camp ; puis, je vous conduirais, en esclave soumis, où vous me l’ordonneriez, sans vous interroger... sans vous rien demander... pas même de récompense. Que craignez-vous ? Interdit à votre vue, je ne sais ce que j’éprouve... c’est moi qui ai peur... c’est moi qui tremble de crainte et de respect.

THÉCLA, à part.

C’est vrai ! Me voilà plus rassurée !

CONRAD.

Vous vous taisez ! Vous acceptez ce moyen ?... Il n’y en a pas d’autres... et puis... il fait si froid !...

THÉCLA.

Qui êtes-vous, monsieur ?

CONRAD.

Conrad d’Halberstadt, lieutenant.

THÉCLA, descendant.

Ah !... qui a, je crois, une sœur au couvent d’Hildenhausen ?

CONRAD, vivement.

Comment le savez-vous ? Pardon... je ne dois rien demander, pas même qui vous êtes.

THÉCLA.

Mais vous ne seriez pas fâché de l’apprendre. Eh bien, monsieur, je suis attachée à la maison de Son Altesse, et, pour des raisons à moi connues, je voulais la quitter aujourd’hui même, sans l’en prévenir.

CONRAD.

C’est pour cela que vous partiez ainsi ?

THÉCLA.

Oui, monsieur ; je suis près d’elle ce qu’on appelle dans les résidences royales dame d’atours... et à la ville, femme de chambre.

CONRAD.

Bien vrai ?

THÉCLA.

Bien vrai.

Elle s’assied à gauche dans le grand fauteuil.

CONRAD, allant chercher une chaise.

Tant mieux ! Vous n’êtes donc pas une grande dame... une princesse ?...

THÉCLA.

Moi !

CONRAD, s’asseyant.

À votre air, j’en avais peur.

THÉCLA.

Pourquoi cela ?

CONRAD.

Parce que les grandes dames... les princesses... quelque belles qu’elles soient... on n’ose... ni les aimer... ni le leur dire.

THÉCLA.

Ce qui signifie que moi...

CONRAD.

Oh ! je ne le dirai pas, je ne le dirai jamais !

On entend la voix de Klumpp.

THÉCLA.

Écoutez... écoutez !

CONRAD.

On parle en dehors.

On entend Galaor répondre à Klumpp.

THÉCLA.

Grand Dieu ! Cette voix ?...

CONRAD, faisant quelques pas vers le fond.

Celle du baron Galaor.

THÉCLA, à part, se levant.

Je suis perdue !

CONRAD.

Vous le connaissez ?

THÉCLA.

Moi ?... Nullement ; mais je vous en prie, monsieur, je vous en supplie, que je ne sois pas vue ici, sous cette tente !

CONRAD.

Comment faire ?... Ah !

Il la fait rasseoir et prend son manteau qu’il jette sur elle de manière à la cacher entièrement.

 

 

Scène XI

 

CONRAD, THÉCLA, GALAOR

 

GALAOR, au dehors.

Comment ?... Je n’entrerai pas dans la tente du prince, moi, son secrétaire !

KLUMPP, de même.

On n’entre pas sans le mot d’ordre...

GALAOR.

Il fallait donc le demander tout de suite... Décence, discipline.

Entrant en scène et en riant.

Et le mot de ralliement : Dorothée !... Le nom de la grande-duchesse !

À Conrad.

Me voici à vos ordres, mon jeune officier.

CONRAD, à part.

Ah ! mon Dieu ! Il vient pour se battre !

GALAOR.

Vous m’attendiez ?

CONRAD, à part.

Non, ma foi !... M’éloigner d’elle en ce moment !

GALAOR.

J’ai invité pour la cinquième valse, mademoiselle Marguerite de Waldeck, avec qui je suis en coquetterie... ainsi, hâtons-nous.

CONRAD.

Quoi, monsieur ?... À cette heure !...

GALAOR.

Ah ! Vous reculez !

CONRAD.

Qu’osez-vous dire ?

GALAOR.

Défenseur de la princesse Thécla...

THÉCLA, à part.

Que dit-il !

GALAOR.

Vous aimez autant que l’affaire n’aille pas plus loin.

CONRAD.

Monsieur !...

GALAOR.

Soit ! Je me contenterai de la plus simple excuse.

CONRAD.

Jamais !

GALAOR, tirant son épée.

Eh bien donc, en garde !

CONRAD, regardant du côté où Thécla est cachée.

Ici !

GALAOR.

Pourquoi pas ? Un duel aux bougies.

CONRAD.

Et l’étiquette ! La tente du prince ! Pas possible ! Ce n’est pas convenable !

Remontant le théâtre et regardant vers le fond.

Mais, tenez... ici près... de ce côté... un clair de lune magnifique...

GALAOR.

À merveille ! Allons, Amadis !

CONRAD, tirant son épée.

Allons, Lovelace !

Ils sortent tous deux. Pendant qu’ils ont remonté le théâtre, Thécla a écarté le manteau que, plus d’une fois déjà, on avait vu s’agiter.

 

 

Scène XII

 

THÉCLA, se levant vivement du fauteuil

 

Ah ! je meurs de frayeur !... Et c’est pour moi... pour moi qu’il exposerait sa vie !... Non, non, je ne le souffrirai pas...

Elle fait quelques pas vers le fond et s’arrête.

Et ce Galaor qui va me reconnaître... que ne dira-t-il pas !... C’est me compromettre... c’est me perdre ! N’importe ! Courons...

Elle s’élance vers la porte de la tente, entr’ouvre les rideaux et regarde.

Ah ! le baron chancelle et tombe sur la neige... son épée lui échappe. Conrad court la ramasser, la lui présente... il l’aide même avec peine à se relever. Quel bonheur ! il n’est pas blessé !

Redescendant vivement le théâtre.

Mais ils vont revenir... tous les deux... ou lui seul !... ce qui est encore pis. Et passer ainsi le reste de la nuit !... Non, vraiment... ce n’est pas possible. Partons ! Fuyons au plus vite !... mais par où ?

Regardant par la porte à droite, qu’elle entr’ouvre.

Ah ! de ce côté !... L’entrée du camp est à deux pas...

Avec impatience.

Mais comment en franchir l’enceinte... comment ?...

Poussant un cri.

Ah ! le mot d’ordre que le hasard m’a livré !... et comme lui-même m’en a donné l’idée tout à l’heure... avec ce manteau et ce chapeau d’officier...

Elle s’enveloppe du manteau et met le chapeau sur sa tête.

Allons, allons, un peu de présence d’esprit et de courage, et bientôt je serai loin d’ici.

Elle s’élance par la porte à droite, au moment où Conrad apparaît joyeux à la porte du fond.

 

 

ACTE II

 

L’appartement de Marguerite de Waldeck : porte au fond ; à gauche, une fenêtre ; à droite, deux portes dont une au premier plan ; au milieu du théâtre, une table, sur laquelle sont placés des ouvrages de femme.

 

 

Scène première

 

MARGUERITE, entrant par la première porte à droite

 

Le bal est fini depuis longtemps ! Depuis longtemps je suis rentrée dans mon appartement et je n’ai pas songé un instant à dormir. Il me semble encore entendre les derniers sons de la valse ; je vois toute cette foule qui s’écoule, les lustres qui s’éteignent ; puis, à cet éclat de commande, à cette splendeur obligée, succèdent le silence et la solitude... image de ma vie, à moi !... Ah ! c’est bien triste, une fin de bal, triste comme tout ce qui finit...

Entre du fond, Mina, qui regarde de tous côtés en fermant la porte sur elle.

 

 

Scène II

 

MARGUERITE, MINA

 

MARGUERITE, se retournant.

Ah ! Mina ! La pauvre fille que j’ai fait venir de notre village... Qu’est-ce ? Il est jour depuis longtemps, et je n’ai pas besoin de tes services.

MINA.

Oui, mademoiselle... mais...

MARGUERITE.

Qu’as-tu ?... Quel air effrayé !

MINA.

Voilà ! Un jeune officier qui demande à vous voir.

MARGUERITE.

Moi ? de si bonne heure ?... Quelle folie !

MINA.

C’est ce que je lui ai dit.

MARGUERITE.

Renvoie-le.

MINA.

Il ne veut pas.

MARGUERITE.

Laisse-le dans le vestibule à se morfondre.

MINA.

C’est ce que j’avais fait.

MARGUERITE.

Eh bien ?

MINA.

Eh bien !... C’est là l’effrayant... il paraît qu’il connaît les êtres et que ce n’est pas la première fois qu’il vient à cette heure-ci...

MARGUERITE, se levant.

Que veux-tu dire ?

MINA.

Car il s’est élancé par le petit escalier dérobé qui conduit aux appartements de la grande-duchesse, et j’accourais pour arriver avant lui.

MARGUERITE.

Va, cours prévenir les gens du palais, le sergent de garde !

Apercevant Thécla qui paraît à la seconde porte à droite ; elle est enveloppée du manteau de Conrad et pose un doigt sur sa bouche.

Non, ne dis rien à personne, à personne au monde, entends-tu ? et laisse-nous.

MINA.

Oui, mademoiselle.

À part, en s’en allant.

Autant valait le recevoir tout de suite ; mais elles ont, à la cour, un tas de rubriques...

MARGUERITE, avec impatience.

T’en iras-tu ?

MINA, du fond et en sortant.

C’est peut-être ça qu’ils appellent l’étiquette.

 

 

Scène III

 

MARGUERITE, THÉCLA

 

MARGUERITE, débarrassant Thécla du chapeau de Conrad, qu’elle pose sur un fauteuil, à gauche.

Vous, princesse, sous ce déguisement et à pareille heure !

THÉCLA, jetant son manteau sur un fauteuil, à droite, et s’asseyant.

Laisse-moi respirer, ma bonne Marguerite, j’ai cru que j’en mourrais !

MARGUERITE, allant près d’elle.

Nous avons passé cette nuit au bal.

THÉCLA.

Moi pas !

MARGUERITE.

Et comme on s’étonnait de l’absence de Votre Altesse, madame la grande-duchesse a annoncé que vous désiriez rester ces deux jours-ci dans une retraite absolue, en son château de Neustadt.

THÉCLA.

C’est vrai.

MARGUERITE.

Où elle vous avait laissée avec votre gouvernante.

THÉCLA.

C’est vrai... Mon auguste tutrice m’a honorée, hier matin, d’une visite à laquelle j’étais loin de m’attendre... et avec ce ton sec et grand-ducal que tu lui connais, sans me demander mon consentement ni mon avis, mais comme une chose arrêtée, convenue et enregistrée par les états généraux, elle m’a déclaré qu’elle allait me marier.

MARGUERITE.

Ah ! mon Dieu !... Et avec qui ?

THÉCLA.

Écoute-moi bien, Marguerite.

Elle lui fait signe de s’approcher : Marguerite prend le siège placé à la droite de la table du milieu, l’avance et s’assied. D’un ton solennel.

Avec le prince héréditaire, Max de Brunswick.

Mouvement de Marguerite. Thécla poursuit vivement.

Je ne te dirai pas qu’il ne m’a jamais adressé un regard agréable, ni un mot galant, qu’il est froid, taciturne, original, une espèce d’ours princier, et, plus encore, un mathématicien ! Tout cela ne serait rien : il y a encore un autre obstacle, terrible, insurmontable !...

MARGUERITE, avec émotion.

Ah ! mon Dieu !...

THÉCLA.

Qui fait que je ne l’épouserai jamais et que je braverai toutes les colères des Brunswick plutôt que d’y consentir.

MARGUERITE, de même.

Qu’est-ce donc ?

THÉCLA.

J’ai découvert que ce misanthrope, ce sauvage, tranchons le mot, ce savant, sans en rien dire à personne, et peut-être sans s’en douter lui-même... avait au fond du cœur une passion... profonde et véritable... qui m’intéresse vivement.

MARGUERITE, vivement.

Et pour qui ?

THÉCLA, la regardant.

Pour une jeune fille qui, par ses qualités charmantes, mériterait plus que moi la couronne grand-ducale de Brunswick... et il est si rare de voir le mérite d’accord avec la fortune, que ce n’est pas moi qui voudrais déranger une pareille combinaison du hasard, surtout quand celle qui en est l’objet est ma plus tendre et ma meilleure amie.

MARGUERITE.

Que dites-vous ?...

Elles se lèvent.

THÉCLA, vivement.

Que j’ai vu... que j’ai deviné... et, si tu me démens... j’ajouterai que la jeune fille n’est pas insensible à ce farouche et royal hommage...

MARGUERITE.

Erreur... croyez-moi.

THÉCLA.

Erreur ou non, tu seras grande-duchesse de Brunswick, et je ne le serai pas, je l’ai juré. Mais sachant d’avance que tous mes efforts se briseraient contre la volonté de fer de mon impérieuse tutrice, j’avais résolu de combattre en fuyant... de demander asile au couvent d’Hildenhausen, où nous avons été élevées, et dont l’abbesse me défendra, par amitié pour moi.

MARGUERITE.

Ce qui est douteux.

THÉCLA.

Et par haine pour la grande-duchesse, ce qui est certain. Mais, sortie sans ma gouvernante, sous prétexte d’une promenade dans le parc, pour rejoindre à pied une voiture qui devait m’attendre à un quart de lieue, le brouillard m’a fait perdre ma route... Je suis tombée la nuit au milieu d’un camp... Enfin, me voici près de toi, dans le palais où j’ignore quels obstacles j’aurai à vaincre ; mais je te déclare qu’hier déjà j’étais bien décidée à ne pas accepter ton prince,

Vivement.

et aujourd’hui bien plus encore.

MARGUERITE.

Et pourquoi cela ?

THÉCLA, avec embarras.

Pourquoi ? Pourquoi ? Parce qu’il est à toi... qu’il t’appartient... et que tu l’épouseras !

MARGUERITE.

Quelle folie !

THÉCLA.

Comment êtes-vous ensemble ?

MARGUERITE.

Au plus mal ! Je voulais lui recommander un jeune officier, le frère d’une de nos bonnes amies de couvent...

THÉCLA.

Qui donc ?

MARGUERITE.

Conrad d’Halberstadt... en faveur duquel Votre Altesse avait daigné écrire sans le connaître.

THÉCLA, d’un air d’indifférence.

C’est vrai ! Je ne le connaissais pas. Eh bien ?

MARGUERITE.

Eh bien ! Non-seulement le prince Max a résisté à mes prières, mais il l’a empêché de venir au bal et l’a mis aux arrêts.

THÉCLA, à part.

Ah ! c’est pour cela qu’il était condamné !...

MARGUERITE.

Aussi, de toute la soirée, je n’ai adressé au prince ni un mot ni un regard.

THÉCLA.

Tu as bien fait.

MARGUERITE.

J’ai dansé avec tout le monde... et lui, pendant ce temps, donnait le bras à la grande-duchesse, sa tante.

THÉCLA.

Cela lui apprendra.

MARGUERITE.

Et au moment où il la reconduisait à sa place, moi, qui suis toujours là, derrière elle, j’ai entendu une conversation à demi-voix que je ne comprenais pas, mais où je vois maintenant qu’il était question de vous, princesse. La grande-duchesse disait : « Il faut d’abord lui plaire, je l’exige. – Je ne peux pas, je n’y entends rien. – Vous prendrez des leçons ; j’ai placé pour cela quelqu’un auprès de votre personne. »

THÉCLA.

En vérité !

MARGUERITE.

Et l’on a prononcé le nom du baron Galaor. Le connaissez-vous ?

THÉCLA.

Très bien. Il nous arrive de la cour de France. Un ex-séducteur retiré, qui exerce toujours, et qui, la saison dernière, aux eaux de Bade, se permettait des regards... malheureux.

MARGUERITE.

Est-il possible ?

THÉCLA, souriant.

Bah ! Aux eaux, l’on n’a rien à faire.

MARGUERITE.

Vous vous êtes fâchée ?

THÉCLA.

J’ai fait mieux, je ne m’en suis pas même aperçue.

MARGUERITE.

Il paraît que, nommé par la grande-duchesse précepteur de notre prince mathématicien, il s’est chargé de lui apprendre à vous plaire en douze leçons.

THÉCLA, riant.

Comme l’exercice à la prussienne... en douze temps !

 

 

Scène IV

 

MARGUERITE, THÉCLA, MINA, accourant du fond

 

MINA.

Mademoiselle !... Mademoiselle !...

S’arrêtant.

Tiens, l’officier... où est-il ?

MARGUERITE.

Je t’ai dit qu’ici il fallait ne rien voir, ne rien dire et ne rien penser.

MINA.

Oui, mademoiselle. C’est un autre qui demande aussi à entrer ; mais, celui-ci... il attend !... Et puis, il est venu par le grand escalier.

MARGUERITE.

Et qui donc ?

MINA.

Le prince Max... et un gentilhomme dont je ne vous dirai pas le nom... car il est si difficile !

MARGUERITE, avec émotion.

Le prince Max !

THÉCLA.

Il est grand jour depuis longtemps, l’on peut se présenter.

MARGUERITE.

Qu’il entre.

Mina remonte. Entrent le prince Max et Galaor par la porte du fond. Mina sort.

 

 

Scène V

 

THÉCLA, MARGUERITE, MAX, GALAOR

 

MAX, entrant avec Galaor et lui parlant vivement.

Convenable ou non, c’est trop important pour que je ne sache pas à l’instant même...

À Marguerite.

Pardon, mademoiselle, de me présenter d’une façon aussi peu respectueuse... mais...

MARGUERITE, l’interrompant en lui montrant Thécla.

Son Altesse madame la princesse de Wolfenbuttel !

MAX, à part, effrayé.

Ah ! mon Dieu !

Haut et s’inclinant.

Que je ne m’attendais pas à l’honneur de rencontrer ici !

GALAOR, saluant.

Et à qui je suis heureux d’offrir mes hommages.

Bas à Max.

Celle à qui nous devons plaire... Voilà une occasion de commencer.

THÉCLA.

J’arrive, monseigneur... et je suis désolée d’avoir d’abord une querelle à vous faire.

MAX, troublé.

À moi... princesse ?

Bas, à Galaor.

Mauvais début !

THÉCLA.

Mademoiselle Marguerite de Waldeck vous avait recommandé, en son nom et au mien... un jeune officier, M. Conrad d’Halberstadt...

MARGUERITE.

Lieutenant au régiment des gardes.

MAX, se contenant à peine.

Encore lui ! Depuis hier, ce nom me poursuit partout, et, ce matin encore... C’est à en perdre la tête !...

Montrant les papiers qu’il tient.

Voici des rapports qui réclament contre lui une punition sévère... rapports qui n’attendent plus que mon approbation ou celle de la grande-duchesse.

THÉCLA.

Et qu’a-t-il fait, mon Dieu ?

MAX.

Ce qu’il a fait ?... D’abord, il était aux arrêts.

THÉCLA.

Ce n’est pas sa faute.

MARGUERITE, regardant Max.

Mais celle des personnes qui l’y avaient mis.

MAX.

Et, quoique aux arrêts, il s’est battu.

THÉCLA.

Pour passer le temps, sans doute. Et avec qui ?

GALAOR.

Avec moi, princesse.

THÉCLA, jouant l’étonnement.

Avec vous, monsieur le baron !

GALAOR.

Qui, dans ce moment, demandais sa grâce à monseigneur.

THÉCLA.

Et la cause de ce combat ?

GALAOR.

Je prie Votre Altesse de me dispenser des détails.

THÉCLA.

J’y tiens beaucoup.

GALAOR.

Les jeunes gens sont volontiers légers, indiscrets ; souvent leurs plaisanteries ne respectent pas ce qu’il y a de plus respectable au monde... les dames de la cour... la grande-duchesse... vous-même, princesse ! Et moi, dont le dévouement pour Votre Altesse est connu, je devais naturellement la défendre, et donner une leçon à un jeune étourdi, que, du reste... je me suis efforcé de ménager.

THÉCLA, au prince.

C’est là son crime ?

MAX.

Si ce n’était que cela ! Mais il s’agit de bien autre chose : Ce matin, à ce que dit un second rapport, dans un état d’effervescence, d’exaltation, de délire, qui n’est pas ordinaire...

THÉCLA, à part.

Pauvre jeune homme !

MAX.

Il demande à son colonel à se rendre à la résidence ; autorisation qui lui est refusée... et alors, ce que vous ne croiriez jamais, mesdames, et ce qui ne paraît que trop bien prouvé... cette autorisation...

GALAOR.

Il l’a prise !

THÉCLA.

J’aurais fait de même.

MARGUERITE.

Moi aussi.

GALAOR.

Ces dames, par malheur, ne président pas le conseil de guerre.

MAX.

Ce qui reste constant, c’est qu’il a disparu : c’est qu’il a quitté le camp... c’est qu’on peut donner à cette affaire des proportions...

MARGUERITE.

Les plus minimes.

MAX.

Comme les plus graves... Attendu que des circonstances fort extraordinaires viennent s’y joindre. D’après un troisième rapport...

THÉCLA, d’un ton de compassion.

Vous les avez lus tous trois ?

MAX.

Certainement.

THÉCLA.

Pauvre prince !

MAX.

Le soldat de faction, dans la première cour du palais, a vu se glisser ce matin un jeune officier enveloppé du manteau et couvert du chapeau du régiment des gardes !

THÉCLA, à part.

Ah ! mon Dieu !

MAX.

Il a voulu l’arrêter ; mais celui-ci lui a dit le mot d’ordre : « Discipline, décence.. »

THÉCLA, impatientée.

Et « Dorothée !... »

MAX, étonné.

Et comment savez-vous le mot d’ordre ?

THÉCLA, à part.

Ô ciel !

Haut.

Vous venez de nous le dire.

MAX.

Moi ?

THÉCLA.

À l’instant même. Demandez plutôt à M. le baron.

GALAOR, descendant.

Pardon : je n’étais pas à la conversation.

THÉCLA.

Mais Marguerite l’a entendu.

MARGUERITE, avec sang-froid.

Parfaitement. « Décence, discipline et Dorothée, » vous l’avez dit.

MAX.

J’aurais juré le contraire. C’est inconcevable !

MARGUERITE.

Pas tant ; monseigneur est si distrait !

THÉCLA, souriant.

Il faudrait lâcher de ne pas l’être à ce point-là !

D’un air gracieux.

Et ce jeune homme ?...

MAX.

S’est élancé par l’escalier secret qui conduit chez les dames d’honneur.

THÉCLA, jouant la surprise.

En vérité !

MAX.

Bien plus, au dire du factionnaire, il n’est pas redescendu.

THÉCLA.

Voilà qui serait très inquiétant !

MAX.

N’est-ce pas ?... Aussi, j’accourais en prévenir mademoiselle de Waldeck, au moment on j’ai rencontré M. le baron.

THÉCLA, bas, à Marguerite.

Sa colère n’avait pas d’autre cause.

MAX.

Et je voulais demander à mademoiselle... si elle n’avait rien entendu, rien vu.

THÉCLA.

Que moi ; car, depuis ce matin, je suis près d’elle.

MAX, content.

Ah ! Votre Altesse ne l’a pas quittée ?...

THÉCLA.

Pas d’un instant.

Bas, à Marguerite.

Vois comme il est heureux, le pauvre homme !

Haut.

Nous causions là... en travaillant... de vous.

Elle va s’asseoir et occupe le milieu de la table. Marguerite s’assied à droite.

MAX.

De moi ?

THÉCLA.

Et si Votre Altesse veut nous permettre de reprendre notre ouvrage ?...

MAX.

Comment donc !

Elles prennent chacune un ouvrage de tapisserie.

THÉCLA.

Nous causions de votre bonté, qui doit s’accommoder bien mal des rigueurs de la discipline...

MARGUERITE.

C’est vrai... Et ce rapport ?...

MAX, à Thécla, regardant Marguerite.

Votre Altesse peut le regarder comme non avenu.

MARGUERITE, l’interrogeant du regard.

Le premier ?...

THÉCLA, de même.

Et le second ?...

MARGUERITE, de même.

Et le troisième ?...

MAX, même jeu que plus haut.

Je n’en signerai aucun.

MARGUERITE, émue.

Ah ! monseigneur, vous êtes le meilleur et le plus noble des hommes.

THÉCLA.

C’est aussi ce que nous disions quand vous êtes entré.

MAX.

J’ai eu tort... alors, d’arriver.

THÉCLA.

Et pourquoi ?

MAX.

Je suis de ceux qui ne peuvent que gagner à l’absence.

THÉCLA.

Nous n’en convenons pas.

GALAOR, bas au prince.

C’est le moment d’essayer notre première leçon. J’ai idée que vous plaisez déjà.

MAX, craintif.

Vous croyez ?

GALAOR, bas à Max.

Il s’agit de continuer ! Débutez par quelques mots de galanterie, et puis, saisissez la première occasion, une transition heureuse, et déclarez votre amour.

MAX, bas à Galaor.

Comme vous y allez ! Non pas, non pas, ce serait trop brusquer les choses.

GALAOR, de même.

Il faut savoir à quoi s’en tenir sur ses sentiments.

À part.

Et moi, sur ma place de chambellan.

MAX, de même.

Et si elle allait dire oui !

GALAOR, de même.

Eh bien ?

MAX, effrayé.

Qu’est-ce que nous deviendrions ?

GALAOR, bas.

C’était tout à l’heure, disiez-vous, le plus ardent de vos vœux !

MAX, de même.

Sans doute...

Regardant Marguerite.

Mais d’un instant à l’autre !...

THÉCLA.

Monsieur le baron me semble en bien grande faveur ; le charme de sa conversation a tellement absorbé Son Altesse, que nous sommes en complète disgrâce.

GALAOR, bas, à Max.

Vous l’entendez ?... Approchez-vous donc.

MAX, s’avançant.

Je craignais de déranger ces dames, qui travaillaient.

MARGUERITE.

Les ouvrages de femme ont un grand avantage sur les vôtres, messieurs, ils nous permettent de causer.

THÉCLA, regardant Max.

Et surtout d’écouter.

GALAOR, bas à Max.

Vous le voyez ! On vous presse de parler, on vous écoute.

MAX, de même, à Galaor.

J’entends bien !

Haut, regardant la table.

Voilà un guéridon... en mosaïque... je crois ?

MARGUERITE.

Oui, mon prince.

MAX.

Et, c’est là, mademoiselle de Waldeck, que vous travaillez... tous les jours ? Elle est jolie, cette table ! Elle me plait ! Je l’aime !

THÉCLA.

Mademoiselle de Waldeck n’y tient pas, et sera charmée, j’en suis sûre, de l’offrir à Votre Altesse.

MAX.

Du tout, du tout !... Ce n’est pas pour cela que je la regardais, ni que je disais...

GALAOR.

Et pourquoi donc ?

MAX, troublé.

Oh ! À cause...

Prenant un livre.

à cause de ce volume qui me paraît admirablement relié.

Regardant le titre.

C’est d’un auteur français : Le Triomphe des femmes.

THÉCLA.

Nous ne lisons que de bons livres.

MAX, à Marguerite.

C’est chez vous, mademoiselle, que ce livre devait se trouver.

GALAOR, bas.

C’est à la princesse qu’il fallait dire cela.

MAX.

Vous le connaissez, princesse ?

THÉCLA.

Non, vraiment. J’en faisais l’éloge de confiance et sur le titre seulement. Mais rien ne vous empêche, monseigneur, de nous en faire la lecture pendant que nous travaillons.

Galaor avance un siège à gauche de la table pour le prince Max.

MAX.

Moi ?... J’aurais peur de m’en tirer fort mal ; car je ne suis pas, il s’en faut, un habile lecteur.

THÉCLA.

N’importe ! Je vous nomme le mien.

GALAOR, à demi-voix.

Elle vous fait toutes les avances ! Cela doit vous encourager.

MAX, de même.

Au contraire, cela m’effraie.

THÉCLA, à Max.

Eh bien ?...

MAX, d’un air embarrassé.

Vous êtes prévenue, princesse, c’est à vos risques et périls que je vais lire...

Il s’assied. Galaor se lient debout à l’extrême gauche, observe le prince et ne se rapproche de lui que pour parler bas.

Le Triomphe des Femmes, poème.

Femmes, êtres divins !

Il regarde Marguerite.

Dont la présence atteste
Des dogmes incompris la vérité céleste ;
Anges venus du ciel, que le ciel a choisis
Pour forcer l’incrédule à croire au paradis !

THÉCLA, riant.

C’est très bien lu !

MAX, avec chaleur.

C’est que c’est si vrai !... N’est-ce pas, baron ?

GALAOR, se rapprochant de lui.

Certainement.

À demi-voix.

Mais en lisant, c’est la princesse qu’il faut regarder.

MAX, de même.

Vous croyez ?

THÉCLA.

Je suis de votre avis, monseigneur... Présenter la femme comme un dogme, comme un article de foi, auquel il faut toujours croire, me paraît une idée ingénieuse et très vraie.

MAX.

N’est-ce pas ?

Voyant le manteau que Thécla a jeté sur un fauteuil à droite. À part.

Ah ! mon Dieu ! un manteau d’officier ici !... Dans sa chambre !...

THÉCLA.

Continuez, monseigneur.

MAX.

Oui, princesse...

Étourdi, il cherche à retrouver le passage où il en était, il tourne la tête à gauche et aperçoit le chapeau. À part.

Et là, sur ce fauteuil... je ne m’abuse pas !...

THÉCLA.

Nous vous écoutons.

MAX, balbutiant de colère.

Femme ?... dont les vertus... dont les vertus...

MARGUERITE, souriant.

Eh bien, monseigneur ?

MAX, avec colère.

Dont les vertus... consolent notre vie...

À part.

Ah !... Par exemple !

Avec dépit.

Femmes... dont les vertus... consolent notre vie...

THÉCLA, bas, à Marguerite.

Aïe ! cela va déjà moins bien, et il balbutie un peu !

MAX.

Vous qui, maîtresse aimante, ou qui, fidèle amie !...

Ah ! c’est trop fort !

THÉCLA.

Comment ? Trop fort.

MAX.

Pardon, princesse... ma vue se trouble, je m’embrouille... Je vous avais prévenue...

Cherchant le vers.

Vous... vous qui, fidèle amie... C’est-à-dire qu’au moment même où l’on se croit sûr...

THÉCLA, riant.

De bien lire... on se trompe.

MAX.

Ou l’on est trompé !

Lisant.

Vous qui, maîtresse aimante, ou qui fidèle amie...

Ah ! C’est une trahison ! c’est une perfidie !

Il pose le livre sur la table.

MARGUERITE.

Mais il n’y a pas cela ; cela est impossible...

MAX, avec colère.

Si ! c’est une trahison... c’est une perfidie !...

THÉCLA, prenant le livre et lisant.

Mais vous improvisez !... C’est admirable !

MARGUERITE.

Excepté que ce n’est pas dans le sens de l’auteur, qui nous adore.

MAX, se levant.

Et qui a pu changer d’idée... C’est tout simple, tout naturel... quand on voit par soi-même son erreur !

GALAOR, à part, en remettant à sa première place le siège qu’il avait avancé pour le prince.

Ah çà, qu’a-t-il donc ? il perd la tête !

MAX.

Eh bien, oui, décidément, princesse...

THÉCLA.

Décidément, mon prince, vous disiez vrai...

MAX.

N’est-ce pas ?

THÉCLA.

Vous ne lisez pas bien. Mais ce n’est pas une raison pour vous fâcher.

MAX.

Mais !...

 

 

Scène VI

 

MARGUERITE, THÉCLA, MAX, GALAOR, LA DUCHESSE

 

LA DUCHESSE, ouvrant par la deuxième porte de droite, et tenant des papiers.

Un tel bruit chez ma première demoiselle d’honneur !... À peine si l’on s’entend dans mes appartements...

Voyant Thécla.

Ah ! c’est vous, princesse ? Je ne vous espérais que demain.

THÉCLA.

J’arrive, madame, et j’attendais chez mademoiselle de Waldeck l’honneur de vous faire ma cour.

LA DUCHESSE.

Mon neveu aussi !... Et M. le baron Galaor !... Il paraît qu’il y a réception aujourd’hui... chez mademoiselle ? On m’en dira, je pense, le motif.

MAX, froidement.

Oui, madame, si Votre Altesse daigne m’accorder un instant d’entretien.

LA DUCHESSE, allant près du prince, à gauche.

Parlez, mon neveu, je vous écoute.

Galaor, Thécla et Marguerite se tiennent au fond et les observent.

MAX.

Soit les conseils et les leçons du baron Galaor, soit surtout le désir d’être agréable à Votre Altesse, j’ai changé d’idée.

LA DUCHESSE.

Vous ?

MAX.

Je suis décidé à me marier, à épouser madame la princesse de Wolfenbuttel.

LA DUCHESSE.

Est-il possible !

MAX.

À condition que ce mariage sera célébré promptement.

LA DUCHESSE, vivement.

Dès demain !

MAX.

Dès ce soir... si cela se peut.

LA DUCHESSE.

Il sera fait ainsi que vous le désirez, monsieur mon neveu ; cela me regarde.

THÉCLA, bas à Marguerite et à Galaor.

Que se disent-ils ainsi à voix basse ?

MARGUERITE, de même.

Le prince est sombre.

GALAOR, de même.

Et la duchesse rayonnante.

Max salue la grande-duchesse et s’éloigne.

THÉCLA, de même.

C’est de mauvais augure.

À Max et à demi-voix.

Et la grâce de Conrad qui n’est pas signée ?

MAX, avec colère.

Conrad !... Conrad !...

Revenant à la duchesse, à qui il remet les papiers.

Son Altesse prononcera sur son sort.

THÉCLA, à part.

Ah ! mon Dieu !

MAX.

Je m’en rapporte à sa clémence.

Il se dirige vers le fond.

THÉCLA, à part.

Il est perdu.

Haut.

Mais, monseigneur...

MAX, sèchement.

Je ne peux rien de plus.

MARGUERITE, faisant un pas vers le prince.

Mais, vous disiez ?...

MAX, s’éloignant.

Il suffit !

GALAOR.

Suivrai-je Votre Altesse ?

MAX, impatienté, à la porte du fond.

Restez ou sortez, peu m’importe ! pourvu que vous me laissiez.

Il sort.

 

Scène VII

 

MARGUERITE, THÉCLA, GALAOR, LA DUCHESSE

 

GALAOR, à part.

Je prévois que jamais je ne réussirai à cette cour... J’ai trop de talent pour cela.

Bas, aux deux jeunes filles.

Vous disiez vrai... tout va mal !

Il fait quelques pas.

LA DUCHESSE, appelant Galaor sans le regarder.

Baron !

GALAOR, à part.

Encore un ordre d’exil !

LA DUCHESSE.

Approchez.

GALAOR, à part.

L’ostracisme, sans doute !

LA DUCHESSE.

Approchez donc !

Cherchant à contenir sa joie.

Je suis contente !

GALAOR, à part.

Ah ! bah !

LA DUCHESSE.

Je paie vos dettes ; je vous nomme premier chambellan, avec dix mille risdales de traitement !

GALAOR.

Est-il possible ?

LA DUCHESSE.

Mon neveu se marie !... Il épouse la princesse.

GALAOR, se vantant.

Ah ! j’ai eu de la peine.

LA DUCHESSE.

C’est-à-dire que je ne comprends pas comment vous avez pu réussir !

GALAOR, à part.

Ni moi non plus.

LA DUCHESSE.

Et surtout aussi promptement ! Vous me le direz.

GALAOR, à part.

Quand je le saurai.

LA DUCHESSE.

Passez chez le chancelier ; qu’il prépare l’ordonnance et la présente à la signature.

GALAOR.

J’aurai l’honneur de l’apporter moi-même à Votre Altesse.

En sortant.

Ô fortune, comment viens-tu !

 

 

Scène VIII

 

MARGUERITE, THÉCLA au fond, LA DUCHESSE

 

MARGUERITE, bas, à Thécla.

Il sort sans nous saluer... Qu’est-ce que cela veut dire ?

THÉCLA, bas, à Marguerite.

Qu’il est en faveur, et que tout va mal. Aussi je tremble pour ce pauvre Conrad !

MARGUERITE, de même.

Elle lit le rapport... elle fronce le sourcil !...

La duchesse traverse la scène.

THÉCLA, à part.

Conrad est condamné !

La duchesse fait une exclamation et va vivement à la table ; elle y pose les papiers, s’assied, prend une plume et va pour écrire. Thécla, faisant un mouvement et d’une voix tremblante.

Madame...

LA DUCHESSE, se levant.

Ah ! princesse...

À elle-même.

Je finirai plus tard cette affaire.

Haut.

Parlons de vous.

Marguerite se tient à gauche, un peu à l’écart, Thécla au milieu de la scène, la duchesse à droite.

Je vous ai fait connaître hier mes intentions... au sujet de votre mariage, et, docile à ma volonté souveraine, vous n’avez, je m’y attendais, élevé aucune objection... C’est bien, je vous en sais gré. Je craignais, je vous l’avoue, de ne pas trouver la même soumission chez le prince Max de Brunswick, mon neveu ; mais il vient à l’instant même de me déclarer qu’il consentait à ce mariage, qu’il le désirait...

THÉCLA et MARGUERITE, à part.

Ô ciel !

LA DUCHESSE.

Et qu’il ne serait jamais célébré assez tôt au gré de son impatience. À ces causes, nous avons décidé que ledit mariage se ferait ce soir, en famille, à minuit, dans la chapelle du château.

THÉCLA.

Mais, madame...

LA DUCHESSE.

Bien, vous voilà prévenue. Pas un mot. J’ai là des affaires importantes à examiner, vous pouvez vous retirer.

Elle s’assied à droite de la table et lit les rapports. Les deux jeunes filles se sont inclinées et remontent à gauche.

MARGUERITE, à demi-voix.

Et Votre Altesse obéira ?

THÉCLA, froidement et de même.

Non.

MARGUERITE, de même.

Comment ferez-vous ?

THÉCLA, de même.

Je n’en sais rien, mais je n’obéirai pas.

MARGUERITE, de même.

Et le prince !... Concevez-vous un tel caprice et cette soudaine colère ? Quelle en peut être la cause ?

THÉCLA, apercevant le chapeau, à gauche, sur le fauteuil.

Ah ! regarde là... ce chapeau ! Mais, en attendant, c’est fait de nous !

MARGUERITE, toujours à demi-voix.

Aucun moyen de salut...

THÉCLA, de même.

J’en ai un... terrible, peut-être !

MARGUERITE, de même.

Vous m’effrayez !...

THÉCLA, de même.

Mais c’est le seul... pour gagner du temps... et, si je peux compter sur toi ?...

MARGUERITE, de même.

À la vie et à la mort.

LA DUCHESSE, écrivant au bas d’un rapport.

« Ordre de poursuivre le lieutenant Conrad d’Halberstadt, comme ayant déserté son poste. »

THÉCLA, à part.

Grand Dieu !

Elle fait un pas.

LA DUCHESSE, levant la tête.

Vous êtes encore là, princesse ?

THÉCLA.

Oui, madame... J’aurais peut-être eu, au sujet de ce mariage... quelques observations...

LA DUCHESSE, sévèrement et fronçant le sourcil.

Hein !

THÉCLA.

Mais Votre Altesse les aime si peu... que je n’ai pas osé lui en soumettre une... qui, cependant, me paraît avoir quelque importance.

LA DUCHESSE.

Et qu’avez-vous, s’il vous plait, à m’objecter ?

THÉCLA.

Que ce mariage me paraît très difficile... pour ne pas dire impossible !

LA DUCHESSE, se levant.

Impossible !... quand je le veux !... quand j’ai, comme tutrice et souveraine, des droits auxquels nul pouvoir ne peut vous soustraire !

THÉCLA, bas, regardant Marguerite.

Je le sais bien.

LA DUCHESSE.

Ce mariage se fera donc, et dès ce soir...

THÉCLA.

Je vous en demande bien pardon, madame, il ne se fera pas.

LA DUCHESSE, avec ironie.

Et pourquoi cela ?

THÉCLA, timidement.

Parce que...

LA DUCHESSE.

Parce que ?...

THÉCLA.

C’est déjà fait.

LA DUCHESSE.

Que voulez-vous dire ?

THÉCLA.

Que je suis mariée.

LA DUCHESSE, poussant un cri et se cachant la tête dans les mains.

Ah !

MARGUERITE.

Ah !

THÉCLA, bas à Marguerite.

Tais-toi donc !

LA DUCHESSE, vivement.

Ce n’est pas vrai !... Quelle preuve... quel témoin de ce mariage ?

THÉCLA.

Mademoiselle de Waldeck peut vous l’attester.

Bas.

Dis donc que oui.

Haut.

Elle y assistait.

LA DUCHESSE, à Marguerite.

Répondez donc !

MARGUERITE, baissant les yeux et tremblante.

Oui, madame.

LA DUCHESSE.

Et ce mari, quel est-il ?

THÉCLA.

Connaissant d’avance vos intentions bienveillantes à son égard, je vous demanderai la permission de ne pas vous dire son nom.

LA DUCHESSE.

Et pourquoi ?

THÉCLA.

Parce que vous l’enverriez à l’instant même dans quelque forteresse.

LA DUCHESSE, passant à gauche.

C’est le moins qui puisse lui arriver... Mariée !... mariée ! une petite fille à qui je ne supposais même pas une idée !... En attendant, ce mariage est nul et sera cassé comme contracté sans mon aveu, que vous deviez me demander.

THÉCLA.

C’est vrai... mais comme Votre Altesse ne me l’aurait pas accordé...

LA DUCHESSE.

Ah ! c’en est trop !... Son nom ! son nom ?...

THÉCLA.

Je ne le dirai pas.

LA DUCHESSE.

Je le saurai... n’importe à quel prix !

 

 

Scène IX

 

MARGUERITE, THÉCLA, LA DUCHESSE, GALAOR

 

GALAOR, tenant un papier scellé.

Son Excellence le grand chancelier est un galant homme qui n’a pas perdu de temps. J’apporte à Votre Altesse mon brevet de chambellan pour cette signature...

LA DUCHESSE, déchirant le brevet.

Que je refuse... Vous ne serez pas chambellan, et je ne paie pas vos dettes.

GALAOR.

Ô ciel !

LA DUCHESSE.

Quant à votre place auprès du prince elle devient inutile... Vous pouvez vous éloigner...

GALAOR.

Mais Votre Altesse m’accordera au moins...

LA DUCHESSE.

Vingt-quatre heures pour sortir de mes États !

Elle va s’asseoir à droite.

GALAOR, à part, s’éloignant.

Ô fortune, comment t’en vas-tu !

Il remonte, et, prêt à sortir, il s’incline devant lu duchesse, qui le congédie d’un geste impérieux.

LA DUCHESSE.

Sortez !

Il se dirige vers la porte du fond.

THÉCLA, bas, à Galaor, qui passe près d’elle.

Restez !... Attendez que la duchesse soit partie.

GALAOR, bas, à Thécla.

Pourquoi ?

THÉCLA, de même.

Il y va de votre avenir... de votre fortune !...

LA DUCHESSE.

Un mariage secret !... Et ce mari inconnu, quel est-il ?... qui peut-il être ?...

Se retournant et voyant Galaor qui cause avec Thécla.

Quel trait de lumière !...

Galaor s’éloigne un instant des deux jeunes filles.

Cet audacieux baron qui est capable de tout !... je le sais par moi-même !... Cette rencontre aux eaux de Bade... cette saison entière passée avec elle...

Se retournant, et voyant Galaor, Marguerite et Thécla échanger des signes d’intelligence, elle se lève.

C’est évident ; il v a entre eux des intelligences... Je verrai... j’observerai... En attendant, et dans ma justice...

Serrant avec force les papiers qu’elle tient.

Tous ceux-ci... condamnés !

Elle sort par la deuxième porte à droite.

 

 

Scène X

 

MARGUERITE, THÉCLA, GALAOR

 

GALAOR.

Elle s’éloigne.

MARGUERITE, allant écouter à la porte à droite, qu’elle entr’ouvre.

Personne... Nous sommes libres !...

Ils descendent tous trois au milieu de la scène.

GALAOR.

Il s’agit donc d’une conspiration ?

THÉCLA.

Vous les craignez ?

GALAOR.

Jamais !... Quand on n’a rien à perdre... et c’est ma situation ; et puis une conspiration de femmes, c’est ma spécialité, c’est mon genre !... C’est la Fronde ! Vous êtes madame de Longueville.

THÉCLA.

Et la grande-duchesse ?

GALAOR.

Anne d’Autriche et Mazarin, tout à la fois !

THÉCLA.

Or, vous avez peu de chose à attendre d’Anne d’Autriche.

GALAOR.

Rien ! Elle me l’a déclare.

MARGUERITE.

Ce qui est une maladresse.

THÉCLA.

Tandis qu’en nous dévouant tous trois, fût-ce malgré lui, au prince Max de Brunswick, qui n’a pas de volonté...

MARGUERITE.

Mais qui est bon, généreux...

THÉCLA.

Et, de plus, amoureux !

GALAOR.

Je le sais.

MARGUERITE.

Et de qui ?

GALAOR.

De vous. Je m’en suis aperçu dès hier... au premier regard, au premier accès de jalousie... J’étais là sur mon terrain.

THÉCLA.

Eh bien, voilà un prince dont vous pouvez devenir dès à présent le confident, le favori, et, plus tard, le grand maître du palais.

GALAOR.

Comment cela ?

THÉCLA.

En le mariant... malgré sa tante !

GALAOR.

C’est une idée !

THÉCLA.

Une double combinaison ! Il épouse Marguerite... et, moi, j’épouse alors... qui je veux.

GALAOR.

C’est juste ! Il n’a rien à vous refuser... ni à moi non plus. Le malheur est qu’il ne doit régner que dans deux ans.

THÉCLA.

Allons donc !...

GALAOR.

Et le testament un grand-duc ?

THÉCLA.

On le cassera.

GALAOR.

On a bien cassé celui de Louis XIV !... Disposez de moi... Que faut-il faire ?

THÉCLA.

Commencer d’abord par réconcilier le prince avec Marguerite, car ils sont brouillés à mort... Il est jaloux, il est furieux... il veut m’épouser !... Un mariage par fureur !

GALAOR.

Deux mots d’explication dissiperont tous les nuages.

THÉCLA.

Pour cela, il faudrait s’expliquer... et il ne s’explique jamais... il ne parle pas... il ne dit rien... Maintenant, d’ailleurs, impossible de le voir.

MARGUERITE.

Et ce n’est pas nous, à coup sûr, qui ferons les premiers pas.

GALAOR, descendant à droite et se frottant le front.

Sans doute, sans doute... Eh bien !... Il vous demandera un rendez-vous pour ce soir...

MARGUERITE.

Y pensez-vous ?

GALAOR.

Vous le lui accorderez... Il viendra...

MARGUERITE.

Non, vraiment.

GALAOR.

Ici... à dix heures.

MARGUERITE.

Jamais !

GALAOR.

Ah çà ! Conspirons-nous, oui ou non ?

MARGUERITE.

Mais la nuit... un rendez-vous !

THÉCLA.

Ce n’est pas un rendez-vous... c’est une entrevue.

GALAOR.

Entre les chefs de la conspiration.

THÉCLA.

Précisément. Je serai là, d’ailleurs, avec toi... je ne te quitterai pas.

MARGUERITE.

C’est différent... Je suis brave, alors !

THÉCLA.

Ce qui m’inquiète, c’est le prince... Un rendez-vous, une déclaration !... Il ne s’en tirera jamais.

GALAOR.

Il faut bien qu’il ait un peu de peine ; la peine double le plaisir ! Ce sont ses premières armes !... Et moi, général plus expérimenté, je vais combiner un plan de campagne... quelque rouerie infernale, à la Richelieu, pour forcer la grande-duchesse à les marier, malgré elle... dès aujourd’hui !

THÉCLA et MARGUERITE.

Y pensez-vous ?

GALAOR.

Adieu ! adieu ! C’est arrêté, c’est convenu ! À ce soir !...

Il sort.

 

 

Scène XI

 

MARGUERITE, THÉCLA

 

MARGUERITE.

Il me semble, princesse, que nous sommes bien hardies ; car enfin, cette entrevue avec le prince, c’est un tête-à-tête ?

THÉCLA.

Un tête-à-tête à trois... et nous sommes deux contre lui, puisque je ne te quitte pas.

MARGUERITE.

C’est bien ce qui m’a décidée... sans cela, je n’aurais jamais consenti...

THÉCLA.

Et puis... le héros que nous attendons à ce rendez-vous sera, j’en suis sûre, plus tremblant que toi.

MARGUERITE.

Moi, je tremble déjà !... Que va-t-il me dire ?... Qu’est-ce qu’on peut se dire dans un rendez-vous ?... Le savez-vous, princesse ?

THÉCLA.

Je m’en doute... car, dernièrement, sans le vouloir... et par hasard... je me suis trouvée dans un tête-à-tête...

MARGUERITE.

À trois ?

THÉCLA.

Pas si nombreux.

MARGUERITE.

Ah ! ça fait peur !... Vous et lui ?

THÉCLA.

Oui... et, très clairement, il m’a donné à entendre...

MARGUERITE.

Quoi donc ?

THÉCLA.

Qu’il m’aimait... à première vue !

MARGUERITE.

Il l’a osé !

THÉCLA.

Bien plus ! Je crois qu’il a serré ma main dans les siennes... comme cela.

MARGUERITE.

Ah ! ça fait battre le cœur !

THÉCLA.

Bien plus ! Je crois qu’il m’a proposé de m’épouser.

MARGUERITE.

Il ne vous connaissait donc pas ?

THÉCLA.

Non.

MARGUERITE.

Et vous ne lui avez pas dit que vous étiez princesse ?

THÉCLA.

C’eût été me compromettre.

MARGUERITE.

On prétend que l’incognito a des charmes.

THÉCLA.

Beaucoup.

MARGUERITE.

Pauvre jeune homme ! Vouloir vous épouser !

THÉCLA.

Max veut aussi t’épouser, crois-le bien !

MARGUERITE.

Oh ! c’est pour le coup que je serais heureuse !

THÉCLA, riant.

Comme une princesse !

MARGUERITE.

Une princesse... incognito !

THÉCLA.

Tais-toi !... Qui vient là ?

 

 

Scène XII

 

MARGUERITE, THÉCLA, UN HUISSIER, KLUMPP, et DEUX SOLDATS

 

L’huissier entre du fond et descend près de Thécla. Klumpp et les soldats se tiennent au fond, sans entrer en scène. Un domestique apporte de la lumière qu’il pose sur la table, et sort.

L’HUISSIER, présentant une lettre à Thécla sur un plat d’argent.

Princesse, c’est un message de la part de la grande-duchesse.

THÉCLA, riant.

Message qu’on ne pouvait guère enlever, car il était bien escorté.

Elle fait signe à Marguerite de s’approcher, et toutes deux lisant la lettre.

Voyons donc la lettre que notre souveraine m’envoie avec un tel déploiement de forces.

Lisant.

« Je préviens ma rebelle et audacieuse pupille que je connais enfin son mari... j’ai su le découvrir.. »

Elles se regardent en riant.

C’est charmant !

MARGUERITE.

C’est admirable !

THÉCLA, lisant.

« Mais je veux entendre d’elle-même et de sa propre bouche le nom du coupable et du traître. »

MARGUERITE.

Preuve qu’elle n’est pas bien sûre de l’avoir deviné.

THÉCLA.

« Jusqu’à cet aveu, que je conseille à ma pupille de hâter, elle aura pour agréable de ne communiquer avec personne, pas même avec le susdit mari, et de garder les arrêts dans son oratoire... »

MARGUERITE.

Ô ciel !

THÉCLA.

« Le porteur de la présente est chargé par nous d’y conduire la princesse... »

Regardant Klumpp.

Comment ?... Ce sergent et sa suite !...

KLUMPP, mettant la main au chapeau, avec respect.

Oui, princesse... j’aurai cet honneur.

MARGUERITE, bas à Thécla.

Ce n’est pas une plaisanterie, c’est un vrai sergent.

THÉCLA.

Oui... oui... je vois qu’on me traite militairement !

MARGUERITE, à Thécla.

Et vous allez obéir ?

Avec crainte.

Vous allez les suivre ?

THÉCLA.

Il le faut bien !

MARGUERITE.

Vous me quittez ! Vous me laissez seule !... Et le prince qui va venir à ce rendez-vous que nous lui avons donné !

THÉCLA.

Ah ! mon Dieu !... C’est vrai ! Mais que veux-tu que j’y fasse ? Je ne peux rien contre la force armée ! Tâche de t’en tirer le moins mal possible... et dis-toi, pour te donner du courage, que, du succès de cette entrevue, va dépendre ma délivrance...

Klumpp s’avance.

Mais, tu le vois, le sergent est pressé.

Embrassant Marguerite.

Adieu, adieu et courage !

Elle sort entourée par les soldats. L’huissier les suit.

 

 

Scène XIII

 

MARGUERITE, seule

 

Courage, courage !... Oui, certainement, j’en aurai, du courage... et j’y ai plus de mérite qu’une autre, car j’ai bien peur !... Us ont beau dire... un tête-à-tête... c’est toujours terrible ! surtout pour une demoiselle d’honneur !... Heureusement, le moment est loin, et, d’ici là, j’aurai le temps de me familiariser... avec le danger.

On frappe.

Ah ! mon Dieu ! On a frappé... déjà !... mais on se trompe.

Tremblante.

Il est de trop bonne heure... c’est à dix heures seulement...

Écoutant.

On continue à frapper !... Le baron s’y sera mal pris... j’en étais sûre, il aura fait quelque gaucherie... quelque erreur... et je ne peux pas cependant punir le prince d’un malentendu... en le laissant ainsi dehors.

Elle ouvre la porte.

 

 

Scène XIV

 

MARGUERITE, CONRAD

 

CONRAD, sur le seuil de la porte.

Dieu soit loué ! Quelqu’un me répond !

MARGUERITE.

Monsieur Conrad !

CONRAD.

Mademoiselle de Waldeck !... Pardon, mademoiselle, pourriez-vous me dire où je suis ?

MARGUERITE.

Chez moi, monsieur.

CONRAD.

Ah ! Tant mieux !

Il entre et ferme la porte.

MARGUERITE, à part.

Mais, non pas !

Haut.

Et comment vous y trouvez-vous ?

CONRAD.

Ce serait trop long à vous raconter... J’ai rompu mes arrêts... je me suis battu !

MARGUERITE.

Vous avez quitte le camp sans permission... je sais tout cela... Mais pourquoi ?

CONRAD.

Pour venir ici, pour m’introduire dans le palais ducal.

MARGUERITE.

Où l’on vient de signer l’ordre de vous poursuivre, de vous arrêter...

CONRAD.

Très bien !

MARGUERITE.

Comme déserteur !

CONRAD.

À merveille !

MARGUERITE.

De vous condamner, peut-être !

CONRAD.

Ça m’est égal ! Pourvu que je la retrouve !... que je la revoie !... car elle habite ce palais... mais ce palais est immense, de longs corridors qui se croisent... des portes sans nombre où j’ai frappé en tremblant, et sans qu’on m’ouvrît !

MARGUERITE.

Il y a réception chez la grande-duchesse... Tout le monde y est.

CONRAD.

Excepté vous, ma protectrice, mon bon ange... qui pouvez me rendre un grand service !

MARGUERITE.

Parlez vite, monsieur, car je suis pressée, et je ne peux pas vous garder longtemps.

CONRAD.

Je m’en vais... je m’en vais. Veuillez seulement m’enseigner où est le corridor des dames d’atours.

MARGUERITE.

Et pourquoi ?

CONRAD.

Elle en est une... elle me l’a dit !

MARGUERITE.

Qui donc ?

CONRAD.

Celle qui m’est apparue... et pour qui je me ferais tuer !... Ça vous étonne ?... C’est juste : vous ignorez que nous avons causé des heures entières ensemble !... Je la vois encore... elle avait si froid !... Et si bonne... si gracieuse... si charmante !... Je la connais comme si je l’avais toujours aimée.

MARGUERITE.

Eh bien, monsieur... puisque vous la connaissez si bien, son nom... son nom ?...

CONRAD.

C’est la seule chose que j’aie oublié de lui demander ; mais elle est dame d’atours de Son Altesse.

MARGUERITE.

Il y en a quatre.

CONRAD.

C’est la plus jeune !

MARGUERITE.

Il n’y en a pas.

CONRAD.

La plus jolie !

MARGUERITE.

Il n’y en a pas.

CONRAD.

Ce n’est pas possible !... Celle enfin... qui a de l’esprit !

MARGUERITE.

Je crois, Dieu me pardonne, qu’aucune d’elles...

CONRAD.

Allons donc !

MARGUERITE.

Je peux me tromper... mais l’autre jour... et avec celle qui passe pour la plus spirituelle, je causais au coin du feu...

CONRAD.

Au coin du feu... Elle est frileuse ?

MARGUERITE.

Extrêmement !

CONRAD.

C’est elle !... Et son appartement ?

MARGUERITE.

Au-dessus du mien.

CONRAD.

J’y cours !

MARGUERITE.

Attendez !... j’entends marcher.

CONRAD, près de la porte du fond et écoutant.

Eh ! oui... on s’arrête à cette porte.

MARGUERITE, à part.

Grand Dieu ! Si c’était le prince !...

Haut.

Partez, monsieur... parlez !... Mais, comment vous en irez-vous ?

CONRAD, montrant la deuxième porte à droite.

De ce côté. Cette porte...

MARGUERITE.

Conduit chez la grande-duchesse !

CONRAD, montrant la première.

Celle-ci, alors...

MARGUERITE.

Celle de mon cabinet de toilette, qui n’a pas d’autre issue...

On entend sonner dix heures. Poussant un cri.

Ah.

CONRAD.

Qu’avez-vous ?

MARGUERITE, tombant dans un fauteuil.

Je me meurs !

CONRAD.

Qu’est-ce que cela signifie ? Elle se trouve mal !...

On entend frapper trois coups dans les mains.

Un rendez-vous que j’ai dérangé !... Maladroit que je suis ! Ma foi, à tout hasard, et, pour ne pas la compromettre...

Il disparaît par la première porte de droite ; au même moment, Max entre avec précaution par la porte du fond.

 

 

Scène XV

 

MARGUERITE, évanouie, MAX

 

MAX.

C’est mon premier rendez-vous, et j’éprouve là un trouble, une émotion !... eh ! parbleu ! pourquoi ne pas l’avouer ?... une frayeur qui me charme ! Grâce aux soins du baron, me voici dans la place... Ce n’était pas le plus difficile... il ne fallait qu’agir... mais, maintenant... il faut parler... et le cœur me bat si fort, que je ne pourrai jamais... Je crois que je ferais mieux de m’en aller, car rien qu’en la voyant... ciel ! évanouie !... Tant mieux !... Non ! non !

Il lui fait respirer un flacon de sels.

Marguerite ! Marguerite ! Revenez à vous, je vous en conjure !... Ce ne sera rien... Sa pâleur a disparu... ses couleurs reviennent !... Qu’elle est belle ainsi ! Et que je suis heureux, pendant qu’elle ne peut m’entendre, d’oser lui dire : Je t’aime !...

Se jetant à ses pieds.

je n’ai jamais aimé que toi... tu es mon espoir, mon rêve, ma vie !

MARGUERITE, soulevant la tête.

Bien vrai, monseigneur ?

MAX, se relevant vivement.

Ah ! je me suis trahi !... Vous m’avez entendu ! J’ai révélé mon secret, le secret de mon dépit, de mes injustes soupçons !... Oui, l’amour est jaloux et colère. C’est souvent de la haine qu’on éprouve... qu’on croit éprouver... pour ce qu’on aime le mieux !... Vous le sauriez comme moi... si vous aimiez !

MARGUERITE.

Et qui vous dit, monseigneur, que je ne vous ai pas souvent détesté ?

MAX.

Ah !

MARGUERITE.

La démarche même ne prouve-t-elle pas que je soutirais de votre erreur... et que je tenais, avant tout, à me justifier ?

MAX.

Vous n’en avez pas besoin. Le mot que vous venez de prononcer, Marguerite, répond à tout !

MARGUERITE, souriant.

Je n’ai rien dit.

MAX.

Et moi, je ne veux pas en savoir davantage ; vous devez avoir raison ; moi, je dois avoir tort... mais, désormais, je ne serai plus, comme je l’étais, ni absurde, ni gauche, ni timide ! Guidé par vous, je serai capable de tout ; j’aurai de la force, du caractère, même auprès de mon auguste tante !... Dès aujourd’hui, je lui déclare que je n’aurai jamais d’autre femme que vous.

MARGUERITE.

Non, non, gardez-vous-en bien ! Que je ne sois pas entre vous une cause de discorde et de haine !

MAX.

Mais, enfin... je ne serai maitre que dans deux ans !...

MARGUERITE.

Eh bien, laissez faire le temps.

MAX.

Non, vous seule devez régner en ce palais !... Dites un mot, et, dès aujourd’hui, mes ordres seront exécutés. Dites : « Je veux ! »

MARGUERITE.

Je veux...

Tendrement.

que vous m’aimiez !

MAX, la pressant sur son cœur.

Ah ! Toujours !

MARGUERITE.

Silence !... N’entendez-vous pas ?...

MAX, montrant la deuxième porte de droite.

Oui... on ferme cette porte !

MARGUERITE.

Qu’est-ce que cela veut dire ?

MAX, désignant la porte du fond.

On se dirige de ce côté !

MARGUERITE.

Ô mon Dieu !... que faire ?

MAX.

Oui... que faire ?

MARGUERITE.

Eh ! mais... vous semblez aussi ému que moi !

MAX.

J’en conviens. Quand on n’est pas fait à ces émotions-là...

La porte du fond s’ouvre. Max se jette de côté et se cache derrière les rideaux de la fenêtre, près de laquelle il se trouve ; il les ferme vivement.

 

 

Scène XVI

 

MARGUERITE, LA DUCHESSE, GALAOR, DAMES et SEIGNEURS

 

MARGUERITE, troublée.

Vous, madame... chez moi... à cette heure !... Un pareil honneur !

LA DUCHESSE.

Oui, ma chère ; j’ai voulu de plus, bientôt vous en connaîtrez le motif, être accompagnée de ces dames et de ces messieurs. J’avais même fait prévenir mon neveu, le prince Max... qui n’était pas chez lui.

GALAOR, à part.

Et pour cause !

LA DUCHESSE, montrant une lettre.

Moi, souveraine d’une cour où règne, j’ose le dire, la morale la plus pure, je reçois à l’instant cette lettre... ou plutôt cette insulte !... imposture qui mérite aux yeux de tous un éclatant démenti... Voici, mesdames et messieurs, ce que m’écrit une main anonyme ; écoutez ! « Au nom de son amour pour les mœurs, madame la grande-duchesse douairière est prévenue qu’un jeune et beau cavalier est caché, ce soir, dans l’appartement de sa première demoiselle d’honneur ! « 

Marques d’étonnement des dames et des seigneurs. Avec indignation.

C’est écrit !

Elle fait voir la lettre aux dames et aux seigneurs.

MARGUERITE, bas, à Galaor.

C’est fait de nous ! Qui donc a pu écrire cet horrible billet ?

GALAOR, bas, à Marguerite.

Moi-même !

MARGUERITE, de même.

Et pourquoi, grand Dieu ?

GALAOR, de même.

Le prince est ici ?

MARGUERITE, de même, en indiquant par signe qu’il est derrière les rideaux de la fenêtre.

Oui.

GALAOR, de même.

On va l’y trouver !

MARGUERITE, de même.

Un pareil scandale !

GALAOR, de même.

Assure votre mariage. La sévère duchesse se voit forcée de vous unir tous les deux au nom des mœurs !... C’est un coup de maître !...

Max paraît à la porte du fond.

Ô ciel ! Le prince !... Il a sauté par la fenêtre... et je ne l’ai pas prévu !

 

 

Scène XVII

 

MARGUERITE, LA DUCHESSE, GALAOR, DAMES et SEIGNEURS, MAX, puis CONRAD

 

MAX, après avoir échangé un regard avec Marguerite.

On vient de me dire que Votre Altesse m’attendait chez mademoiselle de Waldeck, et j’accours !

LA DUCHESSE.

Pour assister à une réparation qui ne peut avoir trop de témoins... Tenez, lisez d’abord ce billet qui vous dira tout !

MAX.

Ah ! c’est une horreur !

À part.

J’ai bien fait de m’éloigner !

Haut.

Vous avez raison, madame, il faut qu’aux yeux de tous...

LA DUCHESSE.

L’innocence de ma première demoiselle d’honneur soit hautement reconnue ! Voyez, messieurs, cherchez. Que cet appartement soit exactement visité !...

Des seigneurs vont à gauche et à droite, l’un d’eux ouvre la première porte à droite. Conrad paraît sur le seuil. Exclamation générale.

Ah !

MAX.

Conrad !

MARGUERITE, bas à Max.

Permettez, monseigneur !

MAX, bas.

Tout est fini !

CONRAD.

Pardon, madame la duchesse, l’honneur m’ordonne de déclarer à Votre Altesse que ce n’est point pour mademoiselle de Waldeck que je venais ici.

MAX.

Est-il possible ! Et pour qui donc ?

LA DUCHESSE et MARGUERITE.

Pour qui ?

TOUS.

Parlez !

CONRAD.

Je ne le puis.

LA DUCHESSE.

Rien ne vous en empêche ; car je déclare qu’à l’instant même, et après un pareil éclat, vous serez unis. Répondez donc !

CONRAD.

J’en suis désespéré, et vous ne me croirez pas... mais, je vous jure sur l’honneur... que je ne sais pas son nom.

MAX.

Monsieur !... une pareille défaite... révèle trop la vérité !

LA DUCHESSE.

Et c’est à vous, mon neveu, que je confie la punition du coupable. Conrad d’Halberstadt, déjà condamné comme ayant déserté son poste... j’ai signé l’arrêt... épousera demain, au nom et dans l’intérêt de la morale, mademoiselle de Waldeck. A ce prix, sa grâce, sinon...

GALAOR.

Madame...

LA DUCHESSE.

Ce sera ainsi, je l’ai dit.

Marguerite, accablée, tombe dans un fauteuil ; Galaor reste près d’elle. Max, voyant le désespoir de Marguerite, veut s’élancer vers elle ; il est arrêté par la grande-duchesse, ù qui il est forcé de donner la main.

 

 

ACTE III

 

Un oratoire gothique très élégant : porte au fond ; à gauche, deuxième plan, une cheminée ; à droite, deuxième plan, une fenêtre ; portes à droite et à gauche, au premier plan ; une table sur laquelle sont des livres, de la musique, une écritoire, etc., à droite, également au premier plan.

 

 

Scène première

 

THÉCLA, seule, assise à gauche près de la cheminée

 

Si jamais je suis reine ou princesse régnante, je ne mettrai personne en prison... on s’y ennuie trop !... Seule, depuis hier... toujours seule !

Elle se lève, et descend à droite.

Et cet oratoire qui me semblait charmant, et dont je ne voulais jamais sortir, je le déteste depuis que je suis obligée d’y rester !

Elle s’assied près de la table.

J’ai lu... j’ai dessiné... j’ai chanté tous mes airs d’opéra, sans que personne criât : Parfait ! Délicieux ! Je les ai recommencés sans qu’on me demandât bis ! et sans que personne répondît à ma voix.

Elle se lève et gagne le milieu du théâtre.

Autrefois, quand une princesse était prisonnière dans un donjon, un preux chevalier accourait toujours, la lance à la main, pour la délivrer... Hélas ! il y a encore des princesses et des châteaux forts ; mais nous n’avons plus de paladins !

Elle remonte à la cheminée.

Allons ! je vais passer ma journée d’aujourd’hui comme ma soirée d’hier... au coin du feu... Ah ! je donnerais tout au monde pour un événement... fût-ce un malheur !... Qu’entends-je ? On tire les verrous de ma forteresse !... Ah ! c’est un ami qui me vient !

 

 

Scène II

 

THÉCLA, MARGUERITE

 

THÉCLA, courant au-devant d’elle.

Toi, ma bonne Marguerite ! qui n’as pas oublié ta pauvre princesse... Ah ! mon Dieu ! te voilà tout en blanc, et comme tu es pâle, comme tu es triste avec ta toilette de mariée !

MARGUERITE.

C’est justement pour cela.

THÉCLA.

Qu’y a-t-il donc ?

MARGUERITE.

Des nouvelles épouvantables ! des événements terribles !... Vous savez bien, notre rendez-vous d’hier, ce tête-à-tête où vous deviez m’aider, où vous m’avez laissée seule...

THÉCLA.

Oui, cette entrevue qui t’effrayait tant ! Eh bien, voyons, qu’est-il arrivé ?... Ton amoureux est venu ?

MARGUERITE.

Il en est venu deux !

THÉCLA.

À la fois ?

MARGUERITE.

Non ; quand le prince est arrivé, l’autre était déjà caché dans mon cabinet de toilette.

THÉCLA.

Quel autre ?

MARGUERITE.

M. Conrad d’Halberstadt, qui s’est trouvé tout à coup dans mon appartement.

THÉCLA, émue.

Lui !... Comment cela ?

MARGUERITE.

Pour une demoiselle d’atours qu’il adore.

THÉCLA, à part.

C’était moi !...

MARGUERITE.

Et dont il n’a jamais pu dire le nom.

THÉCLA.

C’était moi !...

MARGUERITE.

Est-il possible ?

THÉCLA.

Pourquoi pas ? Achève ! Les deux rivaux se sont rencontrés, provoqués...

MARGUERITE.

Si ce n’était que cela !

THÉCLA.

Comment ! Ce n’est pas assez ?

MARGUERITE.

Eh ! non... La grande-duchesse, toute la cour étaient là, prévenues par le baron Galaor...

THÉCLA.

Qui nous a trahies ?

MARGUERITE.

Non ; qui a cru bien faire. Vous devinez quel éclat ! quel scandale !... La cour stupéfaite ! la grande-duchesse hors d’elle-même ! le prince Max désespéré !... il ne veut rien entendre, et ne daigne même plus me regarder... il me déteste... il me méprise !...

THÉCLA.

Et Conrad ?...

MARGUERITE.

Il voulait me défendre et me compromettait encore plus... « Ce n’est pas elle que j’aime, ce n’est pas pour elle que je suis venu !... » s’écriait-il. « Et pour qui donc alors ?... qui donc ? » demandait la grande-duchesse. Qui donc ? répétait tout le monde, et il ne répondait rien.

THÉCLA.

Pauvre jeune homme !

MARGUERITE.

Une pareille discrétion !...

THÉCLA.

Il ne sait pas qui je suis.

MARGUERITE.

En attendant, la grande-duchesse a ordonné, pour l’honneur de sa maison, que les deux coupables fussent unis ce matin.

THÉCLA.

Ô ciel ! N’y consens pas ! Ne l’épouse pas !...

MARGUERITE.

Certainement... Mais c’est qu’alors il sera fusillé !

THÉCLA.

Fusiller les lieutenants qui ne se marient pas !

MARGUERITE.

Non, mais les lieutenants qui désertent ; et il paraît qu’il a déserté.

THÉCLA.

Pour moi !... pour me revoir !... Oh ! épouse-le !

MARGUERITE.

Mais c’est que... je ne l’aime pas et je crois même que... Non, non, je n’aime plus personne, je l’ai juré... et, cependant, tout est disposé pour le mariage dans la chapelle du château... Et, pour obtenir, ma chère princesse, la faveur de vous voir une dernière fois, il a fallu ne jeter aux pieds de la grande-duchesse, qui a failli me refuser... tant sa vertu est furieuse contre vous et contre moi. Oh ! les vertus souveraines, les vertus régnantes sont terribles !

THÉCLA.

Surtout quand elles règnent depuis quarante ans !

La porte du fond s’ouvre.

MARGUERITE.

Ah !

THÉCLA.

Qu’as-tu donc ?

MARGUERITE.

Le prince !

Elle remonte à droite.

 

 

Scène III

 

THÉCLA, MARGUERITE, MAX

 

THÉCLA.

Que c’est bien à vous, prince, de visiter une pauvre prisonnière !... C’est dans le malheur qu’on reconnaît ses amis !

MAX.

N’est-ce pas ? Ceux-qui sont malheureux... ceux qui souffrent se doivent entre eux consolation, et je venais...

Voyant Marguerite, il s’arrête, puis reprend gravement.

Je venais, de la part de la grande-duchesse, mon auguste tante, pour une grave et importante communication.

THÉCLA.

Bien grave, sans doute, si j’en crois l’air seul qu’elle vous a forcé de prendre !

MAX, ému.

Une communication que je ne dois faire qu’à vous !

Marguerite veut sortir, Thécla la retient.

THÉCLA.

Permettez, prince...

Elle passe devant Max pour aller près de Marguerite.

J’ai trop peu d’amis dans ce moment, pour en perdre la moitié, et ne pas jouir de leur présence aussi longtemps qu’elle me sera permise... Parlez donc, prince, j’écouterai devant elle, ou je n’entendrai rien.

MAX, ému, et allant poser ses gants et son chapeau à gauche.

Ce que j’avais à vous dire, princesse, devait être adresse à un cœur franc et loyal, à un cœur qui ne se fait pas un jeu de ses serments, à un cœur enfin qui ne trompe personne !

MARGUERITE, avec colère.

Prince !...

MAX.

Je ne m’adresse pas à vous, mademoiselle.

À Thécla.

Je cherchais la vérité, et je venais vous la dire, princesse.

THÉCLA.

À moi ?...

MAX.

À la suite de divers incidents que vous ne connaissez point, et que je voudrais ignorer, j’étais, plus que jamais, décidé à vous aimer.

THÉCLA.

Moi !

MAX, avec force.

Et j’avais pris la ferme résolution...

Regardant Marguerite.

de vous épouser.

THÉCLA.

Je vous en remercie.

MAX.

Et, ce matin même, tout à l’heure, j’ai déclaré franchement à la grande-duchesse mes nouvelles intentions ; elle m’a arrêté net, en m’apprenant le mariage secret que vous lui avez avoué.

THÉCLA.

Mariage qui vous a irrité ?

MAX.

Dites désolé. Mais la grande-duchesse est contre vous d’une colère, ou plutôt d’une injustice... que je ne pouvais, que je ne devais pas souffrir... aussi, malgré le respect ou plutôt la crainte innée que m’inspire mon auguste tante, pour la première fois, j’ai été d’un avis contraire au sien, et j’ai pris votre défense.

THÉCLA.

Ah ! Merci ! merci !

MAX.

J’ai prétendu que vous étiez libre de votre choix, libre de votre main, de votre cœur...

THÉCLA.

Prétention inadmissible à la cour.

MAX.

Je me suis élevé surtout avec indignation contre la captivité qu’on vous faisait subir depuis hier, et que l’on comptait prolonger indéfiniment ; il paraît qu’à défaut de talent, l’amitié m’a donné quelque éloquence... car Son Altesse, touchée ou étonnée de ce trait de caractère inusité, s’est adoucie et m’a dit : « Eh bien, rendez-vous près de ma pupille, je vous permets de la voir, et si elle consent à vous faire connaître, ce qu’elle m’a refusé à moi, le nom de son mari... à l’instant même, elle est libre... Êtes-vous content, mon neveu ?... » Oui, me suis-je écrié, et me voici.

THÉCLA et MARGUERITE, à part.

Ah ! mon Dieu !

MAX.

Je n’ai pas besoin de vous dire que je prends ce mari, quel qu’il soit, sous ma protection... et, dans deux ans, quand le pouvoir me sera remis, je m’engage à faire reconnaître cette union. Parlez donc ! Confiez-moi le nom de ce mari.

THÉCLA.

C’est là, mon prince, ce qui m’est très difficile.

MAX.

Et pourquoi ? Serait-ce un choix indigne de vous ?

THÉCLA, vivement.

Oh ! non : il n’y a rien à dire sur lui.

MAX.

C’est donc, alors, manque de confiance en moi ?

THÉCLA.

Vous, mon appui, mon protecteur ! Non, prince, mais, pour des raisons... que j’aurais peine à vous expliquer... je ne dois... ni ne peux le nommer... en ce moment, du moins.

MAX.

Et jusque-là, vous resterez prisonnière !

THÉCLA.

Il le faut bien.

MAX.

Me refuser même le pouvoir de vous rendre service !

Avec douleur.

Ah ! je n’ai pas de bonheur aujourd’hui.

Il va reprendre ses gants et son chapeau.

MARGUERITE, vite et bas à Thécla.

Pourquoi ne pas tout lui dire ? Pourquoi ne pas lui avouer franchement que vous n’êtes pas mariée ?

THÉCLA, bas à Marguerite.

Parce qu’alors, il me faudrait l’épouser !

MARGUERITE, bas.

C’est vrai.

MAX, revenant à la princesse.

Je n’insiste plus.

Il remonte. Thécla descend à gauche.

Je vais rendre compte de ma mission à Son Altesse, qui m’a invité à l’accompagner à la chapelle.

THÉCLA.

À la chapelle ?

MAX.

À la cérémonie nuptiale ! Au mariage, par ordre, de mademoiselle Marguerite de Waldeck et de M. Conrad d’Halberstadt, lieutenant ! cérémonie qui va se célébrer dans un quart d’heure.

THÉCLA, à part.

Ô ciel !

MAX.

Adieu, princesse !

Il fait quelques pas. Marguerite tombe dans un fauteuil.

THÉCLA, à elle-même.

Oh ! non, non !

Au prince.

Un mot encore !

MAX, revenant.

Qu’est-ce donc ?

THÉCLA, lui faisant signe d’avancer près d’elle.

Pour reconnaître tant de bonté et de générosité, je voudrais à mon tour vous détendre...

MAX.

Et contre qui ?

THÉCLA, à voix basse.

Contre votre ennemi le plus redoutable, contre vous-même !... qui, n’écoutant qu’un transport aveugle et jaloux, vous obstinez à plaisir dans une erreur qui va faire votre malheur à tous deux !

MAX, avec une colère concentrée.

Une erreur ! dites-vous... une erreur !... quand j’ai vu ce rival caché la nuit... chez elle... quand je l’ai vu... de mes propres yeux.

THÉCLA, à voix basse.

Et si, en dépit de vos yeux... je vous prouvais que Marguerite n’a jamais aimé que vous et vous aime encore...

MAX.

Ah ! vous voulez m’abuser.

THÉCLA, haut et froidement.

Je ne vous retiens plus, alors... partez.

MARGUERITE, se levant.

Qu’est-ce donc ?

MAX, restant.

Voyons donc par quel moyen on pourrait justifier une semblable trahison.

MARGUERITE.

Et moi, je ne veux pas qu’on me justifie.

MAX, à Thécla.

Il n’importe... parlez... C’est vous seule que je veux, que je dois entendre. Mais qu’on n’espère pas m’abuser par de vaines dénégations, par des prétextes frivoles ; il me faut les preuves les plus convaincantes.

THÉCLA.

Vous les aurez.

MARGUERITE.

Que voulez-vous faire ?

THÉCLA.

Ces preuves, je vous les donnerai, mais sous le sceau du secret, et à condition que vous seul au monde resterez dépositaire de cette confidence.

MAX.

Je suis muet, je vous le jure ! Parlez, parlez de grâce !

THÉCLA.

Vous me demandiez tout à l’heure le nom de mon mari ? Eh bien...

MAX.

Eh bien ?

THÉCLA.

C’était...

MAX.

C’était ?...

THÉCLA.

C’était Conrad.

MAX.

Conrad !

MARGUERITE.

Y pensez-vous ?

THÉCLA, passant de nouveau près de Marguerite, et lui prenant la main.

Oui, je dirai tout... Je le dois à moi-même, et à toi que j’ai compromise.

À Max.

Oui, c’est à lui que je suis unie par un mariage secret.

MAX, gaiement.

Le petit lieutenant !

THÉCLA.

C’est pour moi, qu’au risque de ses jours, il s’était introduit hier au palais ; c’est pour moi, c’est pour me voir, qu’il venait la nuit dernière dans son appartement, où il m’aurait trouvée, si la grande-duchesse ne m’avait fait conduire hier soir ici, en prison dans cet oratoire.

MAX.

C’est donc cela !...

THÉCLA.

Et devant la grande-duchesse, devant toute la cour, ma fidèle Marguerite n’a voulu trahir ni son amie ni son secret... Comprenez-vous, enfin ?

MAX.

Oui, oui, je suis trop heureux ! Je n’ai plus de doutes !...

À Thécla.

Et dès que c’est vous qu’il aime !...

Il passe près de Marguerite.

THÉCLA.

La preuve... c’est que Marguerite et moi nous vous supplions de mettre obstacle au mariage qui va avoir lieu.

MAX, à Marguerite.

Est-il vrai ?

MARGUERITE.

Mariage qui nous désespère !...

THÉCLA.

Et nous comptons, pour le rompre, sur votre crédit... votre adresse...

MAX.

Du crédit !... j’en ai peu. De l’adresse... jamais... Mais enfin... J’ai un plan bien simple.

THÉCLA.

Écoutons.

MAX.

La grande-duchesse va, dans quelques instants, vous faire appeler à la chapelle.

MARGUERITE.

Je refuserai de m’y rendre.

MAX.

Merci !

MARGUERITE.

Je m’exposerai à toute sa colère plutôt que d’obéir.

MAX.

Ah ! vous êtes adorable !... Mais ce serait un dévouement inutile... car, naturellement, Conrad refusera.

THÉCLA.

Je l’espère.

MAX, avec bonhomie.

Cela va sans dire !... Il ne peut pas faire autrement sans être bigame. Il refusera donc !

THÉCLA.

Mais alors, monsieur, il sera fusillé !

MAX, avec satisfaction.

Précisément ! demain, au point du jour... tant mieux !

THÉCLA.

Comment, tant mieux ?

MAX.

Sans doute !... C’est à moi qu’il sera remis, et je vous jure, princesse, je vous jure sur l’honneur, que, ce soir...

THÉCLA, avec joie.

Eh bien ! ce soir ?...

MAX, montrant le fond.

Le soldat qui veille de ce côté m’est dévoué et n’obéira qu’à moi. À onze heures, cette porte sera ouverte... Au pied de l’escalier qui donne sur la rue, se tiendra une voiture à mes armes qui vous attendra. Dans cette voiture vous trouverez votre mari, vous partez avec lui... et vous êtes sauvés !...

THÉCLA, à part.

Il appelle cela sauvés !

MAX, à Marguerite.

Que dites-vous de mon plan ?

MARGUERITE, embarrassée.

Je dis... je dis... Silence ! C’est Son Altesse !

 

 

Scène IV

 

THÉCLA, MARGUERITE, MAX, LA DUCHESSE, GALAOR, GARDES, en dehors de l’appartement

 

LA DUCHESSE, à un officier des gardes.

Oui, je recommande les recherches les plus actives ; et, en cas de rébellion ou de résistance, vous connaissez mes ordres ! Qu’ils soient exécutés

À Max.

Je viens vous chercher, mon neveu... il nous semble que la conférence demandée, et que nous avons tolérée, a duré assez longtemps. Madame la princesse de Wolfenbuttel a-t-elle enfin daigné vous révéler le secret qu’elle avait refusé de nous confier ? Connaissez-vous le nom de ce mystérieux mari ?...

MAX.

Non, madame.

LA DUCHESSE, regardant Galaor.

Il ne tiendrait qu’à moi de croire que d’autres sont mieux instruits que vous.

GALAOR.

Je n’ai pas prétendu cela, madame !

LA DUCHESSE.

Silence ! vous n’avez pas la parole. Vous dites donc, monsieur mon neveu ?...

MAX.

Que, malgré mes instances, je n’ai rien pu obtenir de madame la princesse de Wolfenbuttel, et je me rendais près de Votre Altesse pour l’accompagner, ainsi qu’elle m’y avait invité...

LA DUCHESSE.

Au mariage du lieutenant Conrad avec mademoiselle de Waldeck... Je tenais à vous y faire assister.

À Marguerite.

Ah ! vous voilà, mademoiselle... en toilette de mariée... et disposée à m’obéir ? C’est bien, c’est très bien.

Après un silence.

Ce mariage n’aura pas lieu aujourd’hui.

THÉCLA, MAX et MARGUERITE, joyeux.

Est-il possible ?

LA DUCHESSE.

Il est remis... ajourné par moi.

MAX.

Et pourquoi, madame, pourquoi ?

LA DUCHESSE.

Ce retard, monsieur, semble vous causer une grande satisfaction !

MAX.

Ni satisfaction ni peine... Et, quelles que soient les intentions de Votre Altesse sur le lieutenant Conrad...

LA DUCHESSE, avec colère.

Le lieutenant Conrad !... Savez-vous ce qu’il a fait ?

MAX, bas, à Thécla.

Ce qu’il devait faire.

Haut, à la duchesse.

Il a refusé ?...

LA DUCHESSE, de même.

Il n’a point refusé !

MAX.

Comment ! Il aurait avoué ?...

LA DUCHESSE, de même.

Il n’a rien avoué !... Il n’a pas paru... il s’est évadé !...

THÉCLA, joyeuse, à part.

Quel bonheur !

LA DUCHESSE.

Il a eu l’audace de s’évader !

MARGUERITE, à part.

Nous sommes sauvés !

MAX, à part, triste.

Mon plan est renversé !

LA DUCHESSE.

Il s’est échappé des plombs, où il était renfermé... Une prison comme celle-là ! d’où l’on ne peut sortir que par les toits du palais.

GALAOR.

C’est-à-dire que, par la neige qui tombe en ce moment, c’est s’exposer à se casser le cou !

THÉCLA, à part.

Ô ciel !

LA DUCHESSE.

Exprès pour me braver et pour ne pas donner à la morale la satisfaction qui lui est due !

GALAOR.

Je pencherais plutôt pour ce dernier motif.

LA DUCHESSE.

Qui vous demande votre avis ?

À Max.

Je n’ai pris, comme toujours, conseil que de moi, et j’ai donné ordre de le poursuivre.

MAX.

Sur les toits ?... Je défends âmes soldats de s’y hasarder !

LA DUCHESSE.

Non, mais de s’embusquer dans toutes les mansardes du palais, et, dès qu’on l’apercevra, de le sommer de se rendre... et, s’il refuse... de tirer !

THÉCLA et MARGUERITE.

Ah !

MAX.

Donner un ordre pareil !

LA DUCHESSE.

N’a-t-il pas été jugé et condamné comme déserteur ? N’êtes-vous pas vous-même un de ceux qui ont signé l’arrêt ?

MAX.

Espérant que Votre Altesse n’oublierait pas qu’elle avait le droit de le casser.

LA DUCHESSE.

Je n’ai pas oublié non plus que j’avais le droit de le confirmer.

MAX.

Vous n’en ferez rien ; j’en suis assuré d’avance.

LA DUCHESSE.

Et qui m’en empêchera ?

MAX.

Vous-même, madame !

LA DUCHESSE.

Voilà ce que je voudrais bien voir !

MAX.

Et voilà, moi qui suis un peu mathématicien, ce que j’espère démontrer à Votre Altesse,

Surprise de la duchesse qui le regarde. Il reprend d’un ton radouci.

si elle veut me permettre de la reconduire jusqu’en ses appartements.

LA DUCHESSE, à part.

Je ne puis revenir de ce que j’entends ! Une pareille audace !... lui, d’ordinaire si timide !

Elle réfléchit. Marguerite remonte pour redescendre près de Thécla.

THÉCLA, s’approchant de Max, bas.

Que voulez-vous faire ?

MAX, de même.

Tout lui dire... Je prends tout sur moi.

THÉCLA, effrayée et de même.

Je vous le défends ; c’est vous exposer !...

MAX, de même.

Cela m’est égal.

MARGUERITE, à Thécla, bas.

Silence... de grâce !... ou bien il croira que l’on s’est joué de lui, et ses soupçons renaîtront plus terribles que jamais.

THÉCLA, de même.

Tu as raison... Mais que faire ?

LA DUCHESSE, à Max.

Soit ! J’y consens,

À part.

pour la rareté du fait !

Haut, en sortant.

Mademoiselle de Waldeck, je ne vous permets pas de rester ici.

Elle sort avec le prince, suivie de Marguerite.

 

 

Scène V

 

THÉCLA, GALAOR

 

THÉCLA, impatientée.

C’est fini !... Impossible d’en sortir !

Elle s’assied à gauche.

GALAOR, qui s’assure s’il est bien seul avec Thécla, s’approche sans bruit près d’elle.

Plus aisément que vous ne croyez, princesse.

THÉCLA, se retournant.

Vous, monsieur le baron ! Comment êtes-vous encore ici ?

GALAOR.

En ne suivant pas les autres.

THÉCLA.

Et vous avez un moyen, dites-vous, de me venir en aide, et de briser mes chaînes ?

GALAOR.

Oh ! pour cela, rien de plus facile ; voici une clef ouvrant cette porte qui conduisait autrefois des appartements de la grande-duchesse dans cet oratoire... cette clef est à vos ordres.

THÉCLA.

Bien ! Cela me rassure.

GALAOR.

Maintenant, venons au fait... Vous n’avez pas voulu dire à votre auguste tutrice le nom de votre mari, pour trois raisons.

THÉCLA, riant.

Pour quatre !

GALAOR.

Pour quatre, je le veux bien. La première, qui me dis pensera des autres... c’est, princesse, ou je me trompe fort... que vous n’êtes pas mariée.

THÉCLA, vivement.

Moi ?... Quand je l’ai déclaré !... y pensez-vous ?

GALAOR.

Soit ! Ne disputons pas sur ce chapitre. Irritée de votre refus, la grande-duchesse s’est tout à coup frappée d’une singulière idée, qui, à coup sûr, ne me serait jamais venue.

THÉCLA.

Laquelle ?

GALAOR.

Elle s’est imaginé, vu notre rencontre aux eaux de Bade, et surtout mon ancienne réputation de séduction et de conquête... qu’il n’était pas impossible... que je jouasse un rôle dans ce mariage secret... peut-être même... le principal...

THÉCLA.

Vous !... Vous vous en êtes défendu, je l’espère... Vous avez nié ?...

GALAOR.

Certainement, et avec force... mais pas de manière peut-être à la dissuader tout à fait...

THÉCLA.

Vous avez eu cette audace !... Et dans quelle intention, s’il vous plaît ?

GALAOR.

En zélé serviteur, et dans votre intérêt.

THÉCLA.

Voilà qui est fort !

GALAOR.

La grande-duchesse a promis solennellement, devant le prince Max et devant mon ami le comte de Fallemberg, qui me l’a répété... que, du moment où elle connaîtrait le nom de votre mari, elle vous rendrait la liberté. Dites un mot, je me dévoue... je me nomme, et l’on me jette dans une prison d’État. Quant à vous, princesse, libre aujourd’hui, demain vous quittez la cour, et, une fois éloignée, vous me démentez en écrivant la vérité... vraie... s’il y en a une au monde !

THÉCLA.

Et vous avez pensé que la grande-duchesse vous croirait ?

GALAOR.

D’autant plus facilement, qu’elle a déjà des soupçons.

THÉCLA.

Et vous espérez... que moi... je consentirai ?...

GALAOR.

À un projet où Votre Altesse ne risquera rien. Elle part, me laissant exposé à tous les dangers de mon bonheur, et, plus tard, quand elle revient, ce qui ne peut tarder, mariée ou non, car, en ce moment, je le répète, elle ne l’est pas, elle n’oubliera point, je l’espère, l’ami qui s’est dévoué à son sort, à sa fortune !... Je cours donc braver la forteresse, la prison, je cours me déclarer...

THÉCLA.

Eh ! non, monsieur !... eh ! non !

À part.

Il ne manquerait plus que cela, au moment surtout où le prince Max en déclare un autre à la grande-duchesse ; impossible, après cela, de se reconnaître dans mes maris.

Rumeur qui va en s’augmentant au dehors.

Entendez-vous ce bruit ?

GALAOR.

Oui, vraiment !

THÉCLA.

Partez, monsieur, partez, de grâce !

GALAOR.

J’obéis... mais vous réfléchirez, princesse... Je suis toujours à vos ordres !

Il ouvre la porte à droite avec la clef qu’il a montrée à la princesse et disparaît. Coup de feu au dehors. Thécla poussa un cri et tombe sur un fauteuil.

 

 

Scène VI

 

THÉCLA, seule

 

Ô ciel ! Si la grande-duchesse a exécuté ses menaces, et si ce pauvre jeune homme !...

Ouvrant la croisée.

Poursuivi par ses soldats... Messé... tué, peut-être !...

Voyant Conrad.

Ah !...

 

 

Scène VII

 

THÉCLA, CONRAD, entrant par la fenêtre

 

CONRAD, étendant la main et regardant derrière lui.

Qui que vous soyez, ne craignez rien, madame.

THÉCLA, avec émotion.

Non... je n’ai plus peur !... Vous n’êtes pas blessé ?

CONRAD, se retournant et reconnaissant Thécla. Il descend en scène.

Qu’ai-je vu ?... Vous, que je cherchais depuis hier !... bienheureux voyage !

THÉCLA.

Une route si périlleuse !

CONRAD.

C’est ce qui m’a sauvé !... Le toit à pic a effrayé mes gardiens, qui n’ont osé s’aventurer à ma poursuite... Ils ont tiré de loin et au hasard ; mais la neige rend le chemin si glissant... que, lorsque j’ai vu cette fenêtre s’ouvrir, j’allais m’élancer...

THÉCLA.

Et, si la tête vous avait tourné ?

CONRAD, la regardant.

Maintenant... maintenant seulement, de surprise, d’ivresse et de joie !

THÉCLA, écoutant.

Taisez-vous !

Elle remonte à la fenêtre.

Taisez-vous, j’entends marcher.

Elle ferme la fenêtre et redescend près de Conrad.

Si on vous apercevait ?...

CONRAD, lui prenant la main.

Que vous êtes bonne !

THÉCLA.

Mais vos mains sont glacées !

CONRAD.

C’est vrai... je n’y pensais plus... Il neige... il fait froid...

THÉCLA.

Ah !

Elle va vivement à la cheminée.

CONRAD.

Surtout dans les régions élevées !

THÉCLA, s’asseyant à gauche de la cheminée.

Approchez-vous du feu... chauffez-vous... asseyez-vous ! Ah ! mon Dieu ! ce feu presque éteint !

Elle prend un soufflet et cherche à ranimer le feu.

CONRAD, allant à elle.

Non, non, je ne souffrirai pas...

Il s’assied à droite.

THÉCLA.

Et pourquoi donc ?... Je vous rends l’hospitalité que vous m’avez donnée.

CONRAD.

Oui, c’est vrai... nous avons changé de rôle... C’était moi, l’autre soir, qui vous recevais sous une tente.

Regardant autour de lui.

On est mieux ici... Et puis, une autre différence encore : vous vous êtes empressée traîtreusement de me fuir... tandis que moi... vous ne me ferez pas le même reproche, je ne demande qu’à rester.

THÉCLA.

En vérité !

CONRAD, se chauffant.

Ah ! le bon feu !... Depuis que vous m’avez quitté, j’ai fait bien des rêves, bien des projets !... Je ne suis que lieutenant, il est vrai... mais, en se battant bien... en se distinguant à la guerre... vous m’avez dit, je crois, que vous étiez dame d’atours de la princesse Thécla ; chacun vante sa bonté, et, si elle daignait me protéger et s’intéresser âmes vœux...

THÉCLA, baissant les yeux.

Ah ! C’est que la princesse...

CONRAD, vivement.

Est-ce qu’elle ne voudrait pas ?...

THÉCLA, de même.

Elle le voudrait peut-être, mais, en ce moment, elle est en disgrâce.

CONRAD.

Pauvre femme !

Il se lève et descend à droite.

Eh bien, je me passerai de tout le monde... et, si vous me permettez de vous consacrer mes jours... de vous aimer... de vous le dire... Ne vous fâchez pas... je ne vous demande pas de me répondre.

THÉCLA, se levant.

C’est déjà beaucoup de vous entendre... et, loin de vous plaindre,

Elle passe à droite.

vous auriez peut-être quelques motifs de vous étonner de mon indulgence.

CONRAD, étonné.

Que dites-vous ?

THÉCLA, l’interrompant.

Maintenant, monsieur... que vous êtes réchauffé... parlons raison. Comment allez-vous sortir d’ici ? Je ne veux pas vous renvoyer par delà les maisons... et, cependant, je ne peux pas vous garder ainsi toute la nuit.

CONRAD.

Vous dites vrai, je porte malheur ! Hier déjà, en vous cherchant, en voulant vous trouver dans ce palais, où il y a tant de portes et de fenêtres, j’ai compromis, sans le vouloir, une jeune fille bien bonne et bien charmante, que la grande-duchesse voulait absolument me faire épouser ; voilà pourquoi je me suis enfui.

THÉCLA.

On dit cependant mademoiselle Marguerite de Waldeck fort jolie.

CONRAD, avec insouciance.

C’est possible, je n’ai pas regardé. Quand on cherche, quand on a une idée fixe...

S’animant.

et, cette idée, c’était de vous revoir, d’arriver près de vous...

THÉCLA.

Taisez-vous, monsieur. Il ne s’agit pas d’arriver, mais, au contraire, de vous en aller... et, pour cela, quel parti prendre ?

CONRAD, avec reproche.

Eh quoi ! Ce n’est pas assez de repousser les vœux d’un pauvre jeune homme qui ne veut cire que votre serviteur et votre esclave, qui ne demande rien qu’une occasion de se faire tuer pour vous... vous ne lui accordez même pas un mot... pas un regard... vous ne pensez qu’à son départ... vous ne cherchez qu’un moyen de l’éloigner ! Il en est un bien simple, c’est de me livrer moi-même à mes ennemis, et j’y vais !

THÉCLA.

Non, pas celui-là.

CONRAD, vivement.

Que voulez-vous donc ? Qu’ordonnez-vous ?

THÉCLA.

Attendez... un instant !...

À elle-même.

Quelque extravagante que fût la proposition de Galaor... elle avait du bon, oui... l’aveu de mon prétendu mariage n’était pas si absurde, c’est le mari qui l’était. Si je... Oh !...

CONRAD.

Ainsi, malgré mon amour... je ne peux rien obtenir de vous ; vous ne voulez pas mettre mon dévouement à l’épreuve ?

THÉCLA.

Si vraiment ! Vous pourriez, si vous le vouliez, me rendre un service.

CONRAD, vivement.

Un service... moi !

THÉCLA.

Un service... qui n’est pas sans danger

CONRAD.

Tant mieux !

THÉCLA.

Ce serait...

S’arrêtant.

Cela vous paraîtra peut-être bien extraordinaire.

CONRAD.

N’importe ! Quoi que vous ordonniez et quoi qu’il puisse m’en coûter...

THÉCLA, baissant les yeux.

Ce serait... de consentir... pas pour longtemps... pour quelques jours... pour quelques heures peut-être...

CONRAD.

Achevez.

THÉCLA.

De consentir... à être mon mari.

CONRAD.

Ô ciel ! À l’instant et toujours.

D’un air suppliant.

Mais vous êtes bien sûre, madame, que vous ne vous moquez pas de moi ?

THÉCLA.

Non, c’est très sérieux ! Ainsi, vous ne vous dédirez pas ?

CONRAD.

Moi, me dédire, grand Dieu !... C’est donc tout à fait un emploi de...

THÉCLA.

D’amitié... de confiance. Quand il y aura quelqu’un, vous serez mon mari.

CONRAD.

Et quand nous serons seuls... comme en ce moment ?...

THÉCLA, froidement.

Vous ne serez rien.

CONRAD, s’approchant d’elle en souriant.

Il ne serait pas possible de changer ?...

Thécla le regarde sévèrement.

Pardon... j’obéis... je me soumets.

THÉCLA.

À la bonne heure !

CONRAD, avec amour.

C’est déjà si doux, non d’obtenir, mais de rêver le bonheur, de le rêver tout éveillé !... Car, en vérité, je me croirais au milieu d’un songe, si ces beaux yeux, si ces traits chantants, si mon cœur qui bat quand je les regarde... n’étaient pas une réalité.

THÉCLA.

Ah !... monsieur.

CONRAD, vivement.

Dans mon emploi de confiance, vous ne m’avez pas défendu de regarder... et, qui sait ? laissez-moi le croire, mon obéissance et mon respect me mériteront peut-être un jour quelque récompense ; il n’est pas défendu à un lieutenant de rêver de l’avancement.

THÉCLA.

Silence !... On vient...

La porte du fond s’ouvre.

CONRAD, cherchant une issue pour sortir.

Le prince Max, mon terrible général ! Je suis perdu !

THÉCLA.

Non.

CONRAD.

Je suis fusillé !

THÉCLA.

Non, vous dis-je ! Mais taisez-vous !

Elle le fait asseoir à droite près de la table, et, en se mettant devant lui, le cache aux yeux du prince.

 

 

Scène VIII

 

MAX, THÉCLA, CONRAD

 

THÉCLA.

Eh bien, mon prince, vous avez tout dit à la grande-duchesse ?

MAX.

Oui.

THÉCLA.

Alors... je suis libre... je puis sortir ?

MAX.

Non.

THÉCLA.

Et pourquoi ?

MAX, en confidence.

Elle n’a pas voulu me croire... moi !

THÉCLA.

Est-il possible !

MAX.

Elle a une idée arrêtée, une idée qui s’est portée sur un autre qu’elle ne m’a pas nommé... Mais son entêtement ou sa conviction est telle, qu’un instant, je vous l’avouerai, j’ai douté moi-même de votre mari.

Thécla se recule et laisse voir Conrad, qu’elle présente à Max.

Ah ! je ne doute plus maintenant !

CONRAD, baissant la tête.

Mon prince... mon général... pardon !...

MAX.

Vous n’avez plus rien à craindre, monsieur Conrad, vous êtes sous ma garde...

Souriant.

Je conçois que, malgré toutes les recherches, on n’ait pu trouver le fugitif dans le palais ; il était caché chez vous.

CONRAD, se récriant.

Ah ! gardez-vous de croire...

MAX.

Vous n’avez pas besoin de vous justifier... c’est de droit... c’est légitime... je connais et j’approuve les nœuds qui vous unissent.

CONRAD, étonné.

Quoi ! Vous savez déjà ?...

Regardant Thécla.

Et comment se fait-il que le prince ?...

THÉCLA, froidement.

Je lui ai tout avoué.

CONRAD.

Tout ?...

MAX.

Oui, tout !

Secouant la tête.

Mais je crains bien, mes chers amis, que vous n’ayez encore bien des obstacles.

CONRAD, étonné.

Vous croyez ?

THÉCLA, embarrassée.

Et lesquels ?

 

 

Scène IX

 

MAX, THÉCLA, CONRAD, MARGUERITE

 

MARGUERITE.

Une grande nouvelle !... Je viens de la part de Son Altesse...

Apercevant Conrad.

Ah ! qu’ai-je vu ?

THÉCLA.

Mon mari, que je te présente, ainsi qu’au prince.

MARGUERITE, regardant tour à tour Max et Thécla.

Est-il possible !...

MAX, avec bonhomie.

Oh ! Moi, je connaissais le mariage depuis ce matin.

MARGUERITE.

Moi, depuis quinze jours.

CONRAD, à part.

Et moi, depuis dix minutes à peine.

THÉCLA.

Mais que disais-tu donc de la grande-duchesse ?

MARGUERITE.

Elle m’a donné l’ordre de venir vous prendre dans cet oratoire et de vous conduire mystérieusement et sans être vue...

THÉCLA.

Où cela ?

MARGUERITE.

Dans mon appartement.

THÉCLA.

Qu’est-ce que cela signifie ?

MARGUERITE.

Je vous le demande.

MAX.

Et moi, je vais vous l’apprendre... Quand j’ai fait part à la grande-duchesse de votre mariage à tous deux...

CONRAD, vivement.

Quoi ! Mon prince, vous avez daigné, vous-même... lui annoncer...

MAX.

Oui, je m’y intéresse autant que vous... Son Altesse m’a paru d’une incrédulité que vous ne concevez pas.

CONRAD.

Si, vraiment... car, moi-même, j’y crois encore à peine !

THÉCLA.

Taisez-vous donc... et écoutez.

MAX.

« On vous trompe, m’a répondu la grande-duchesse, il est un autre mari que celui-là. »

CONRAD, avec colère.

Un autre ! Est-il possible !... Et qui donc ?...

THÉCLA.

Monsieur...

MAX.

« Mais, aujourd’hui, je connaîtrai, à n’en plus douter, la vérité. Ce mari, quel qu’il soit, cherchera, cette nuit, à pénétrer dans la chambre de sa femme. »

À Conrad.

Vous voyez que, jusqu’à présent, mon auguste tante ne s’est pas trompée. « Qui peut vous le faire croire ? lui ai-je demandé. – Celui que je soupçonne, m’a-t-elle répondu, a cherché à séduire un de mes gens et a voulu lui acheter, à prix d’or, une clef de l’oratoire de la princesse ; je lui ai ordonné de la livrer... »

À Conrad.

Eh bien ! Voyons... est-ce vous ?

CONRAD, naïvement.

Non... Je suis entré par la fenêtre.

THÉCLA.

Je l’atteste !

MAX.

Mon auguste tante s’est alors complètement abusée.

THÉCLA, à part.

Pas tant, peut-être.

MAX.

Et, obstinée à la recherche d’une erreur ou d’un problème qui irrite sa curiosité, elle vous éloigne de cet appartement, qu’elle fera probablement occuper cette nuit par des agents sûrs... lesquels s’empareront du téméraire qui osera s’y présenter.

CONRAD.

C’est évident.

THÉCLA.

Et comme ce ne sera pas vous...

MARGUERITE.

Vous n’avez rien à craindre...

CONRAD.

Peut-être !

MAX.

Vous avez raison... la grande-duchesse est toujours très mal disposée à votre égard, et, pour vous mettre tous les deux à l’abri de son ressentiment... j’ai imaginé un moyen qui me sert moi-même.

THÉCLA.

Lequel ?

MAX, d’un air capable.

Mon idée de ce matin... j’y reviens. Vous savez, mon idée...

À Thécla et à Conrad.

de vous faire partir tous les deux cette nuit dans ma chaise de poste.

CONRAD.

Excellente idée !

THÉCLA, vivement.

Du tout... mauvaise !

MAX.

Et pourquoi cela ?

CONRAD, insistant.

Oui... pourquoi cela ?

THÉCLA, troublée.

Parce que... parce que, dans les circonstances où nous sommes... je ne peux pas quitter Marguerite, tant que son sort ne sera pas décidé, et jamais votre auguste tante n’accordera son consentement ; bien plus, jamais vous n’oserez le lui demander... je le crains, du moins.

MAX.

Et moi j’en suis certain ; aussi, j’ai résolu de m’en passer.

THÉCLA.

Que dites-vous ?

MAX.

Que je ne fais qu’un seul changement à mon plan. Au lieu d’une chaise de poste, j’ai fait préparer une berline... nous partirons quatre.

MARGUERITE, avec joie.

Ô ciel !

CONRAD.

Quel bonheur !

THÉCLA.

C’est une amélioration... mais...

MAX, à Conrad.

Moi et Marguerite... vous et la princesse.

CONRAD.

Qui, la princesse ?

MAX.

Votre femme !

CONRAD.

Que dites-vous ?... elle !... Princesse !

MARGUERITE.

Eh oui !... la princesse Thécla.

CONRAD.

Ah ! Malheureux que je suis !

MAX, allant à Conrad.

Eh quoi ! Ne le saviez-vous pas ?

CONRAD, avec désespoir.

Eh ! non, non. Qui me l’aurait dit ? Dame d’atours, passe encore ! Je pouvais espérer qu’un jour... mais princesse !... C’est fait de moi... Adieu mon bonheur !... Adieu toutes mes espérances !

La nuit commence à venir.

MARGUERITE, bas à Thécla.

Si celui-là ne vous aime pas pour vous-même !...

THÉCLA, à part.

Pauvre garçon !

Haut.

Calmez-vous, la découverte de mon rang et de mon nom ne change rien à la situation.

MAX, avec bonhomie à Conrad.

Eh ! oui... Je concevrais vos craintes si vous n’étiez pas mariés... mais vous l’êtes.

MARGUERITE.

Mais oui, monsieur.

THÉCLA.

Eh ! oui, monsieur.

CONRAD, d’un air de doute.

Vous croyez ?...

Regardant Thécla.

Et... si, d’un instant à l’autre, on casse ce mariage !...

MAX.

Un mariage comme le mien, en perspective, c’est possible ; mais un mariage aussi complet que le vôtre !

CONRAD, secouant la tête.

C’est la même chose !

MAX.

Passe pour la prison, pour quelque forteresse où l’on nous enfermerait tous les quatre... séparément...

TOUS.

Ô ciel !

MAX.

Si la grande-duchesse avait seulement le moindre soupçon de nuire fuite, mais elle ne saura rien qu’après notre départ.

THÉCLA.

Auquel... je n’ai pas encore consenti.

MAX.

Écoutez... Oui, la berline nous attend.

THÉCLA.

Mais je vous répète, mon prince...

MAX, à Thécla.

Comment ! C’est moi qui suis brave... et c’est vous qui tremblez ! N’importe ! le sort en est jeté... et, comme on ne sait pas ce qui peut arriver... Marguerite, votre main.

Il la presse contre son cœur. À Conrad.

Vous, mon cher, embrassez votre femme... et partons !

THÉCLA, voulant le repousser.

Monsieur !... Monsieur !...

CONRAD, à demi-voix.

Vous savez nos conditions... il y a du monde... je suis votre mari !

Il l’embrasse.

MAX, à voix basse.

Silence !

Montrant la porte. À droite.

J’ai cru entendre de ce côté le bruit d’une clef dans la serrure.

CONRAD.

La grande-duchesse, peut-être ?...

MAX.

Partez !

Les deux femmes s’élancent par la porte du fond. Conrad les suit. Max au milieu du théâtre.

Je ne sais pas si c’est la peur que j’en ai... mais j’ai cru reconnaître les pas de ma tante !...

Il sort également par la porte du fond. Obscurité complète sur le théâtre.

 

 

Scène X

 

GALAOR, entrant sur la pointe du pied par la porte à droite

 

La situation se complique. La grande-duchesse aurait dit à son secrétaire intime : « Si le baron Galaor est le mari de ma nièce, je le fais fusiller, et s’il ne l’est pas... je le fais pendre, pour avoir osé me tromper... » Il me semble assez difficile de sortir de là sans l’aide de la princesse, ou sans un de ces coups imprévus et hardis qui changent subitement la face des choses. D’un autre côté, mon ami le secrétaire intime m’a confié, dans mon intérêt, que l’intention de la grande-duchesse était de faire surprendre cette nuit celui que l’on trouverait dans la chambre de sa pupille, et cet avis, qu’il m’a donné officieusement pour m’éloigner, est justement ce qui m’a fait venir. Me faire pendre si je suis le mari de sa pupille, rien de mieux ! Mais si je ne le suis pas, si sa pupille n’est pas mariée, et si c’est la grande-duchesse elle-même qui, par un tel scandale, la force à se marier... c’est sa faute, ce n’est plus la mienne... C’est là le coup de maître ! Quant à ma présence ici, je venais, en tout bien tout honneur, tenter, grâce à cette clef, de délivrer une jeune princesse opprimée, dont je suis le sujet respectueux et fidèle.

S’arrêtant.

Ce qui m’étonne, c’est l’obscurité qui règne dans cet oratoire. Princesse !... Princesse !... Pas de réponse. Sans doute, elle est déjà retirée dans son appartement.

S’avançant à tâtons vers la porte à gauche.

Non, la porte est encore ouverte... Princesse !... Princesse !... Personne encore... Est-ce qu’elle serait partie et délivrée sans moi ?... Non, j’entends marcher de ce côté... On vient de la porte même par laquelle je suis entré... c’est étonnant.

 

 

Scène XI

 

GALAOR, au fond du théâtre, LA DUCHESSE, entre par la porte à droite, tenant à la main une lanterne sourde dont elle cache la lumière

 

LA DUCHESSE.

Cachons prudemment la lumière de cette lanterne sourde... Me voici dans l’oratoire de Thécla... On ne peut tarder à y venir, attendons !

Elle pose la lanterne sur la table à droite et s’assied.

Une souveraine doit tout voir par elle-même, surtout quand elle est trompée par tout le monde !... Mon neveu lui-même, qui s’est procuré secrètement un passeport et des chevaux de poste pour cette nuit... lui, si sage et si rangé... que veut-il faire cette nuit ? Je le saurai... Ordre à toutes les barrières de la ville d’arrêter sa voiture et de la ramener au palais.

Pendant ce monologue, Galaor a fermé à clef la porte du fond, et est descendu vers la porte à gauche, qu’il a également fermée.

On a marché, taisons-nous et écoutons.

GALAOR, à part.

Je n’entends plus rien !

La duchesse tousse malgré elle.

Si... on a toussé !...

LA DUCHESSE, de même.

Maudite toux !

GALAOR.

Princesse !... Est-ce vous ?

LA DUCHESSE, à part.

On a parlé... ce doit être lui... le mari !...

GALAOR, de même.

Il est singulier... qu’elle ne réponde pas... Est-ce que réellement la princesse Thécla aurait un mari ? L’attendrait-elle cette nuit ?... Ne serait-ce pas déjà ce mari lui-même ?

LA DUCHESSE, de même.

Il marche, il s’avance.

GALAOR, de même, près du fauteuil.

Non, c’est une femme !... Je sens une robe de soie !

LA DUCHESSE, à part.

Il a touché ma robe... mais il se tait... et rien ne le trahit encore.

GALAOR, de même.

Je tiens sa main !...

Souriant.

Et elle continue à garder le silence.

LA DUCHESSE, de même.

Familiarité inconvenante ! Mais il ne parle pas, et rien ne peut encore me faire connaître ce mari... Eh ! mais, il porte ma main à ses lèvres !...

GALAOR, de même.

Allons, décidément, un autre que moi était attendu !

LA DUCHESSE, de même, se levant.

Ô ciel ! Sans prononcer une parole, il ose prendre la taille de sa souveraine !... Crime de lèse-majesté !...Mais que faire ?... Que dire contre une insolence muette ?

GALAOR, de même.

Ma foi ! Puisqu’on ne se fâche pas...

Il l’embrasse.

LA DUCHESSE.

Ah ! c’est trop fort ! Je saurai quel est celui dont l’audace anonyme...

Elle prend sur la table la lanterne sourde, qu’elle dirige vers Galaor.

Ah !

Le théâtre reste à demi éclairé.

GALAOR, à part.

La grande-duchesse !

LA DUCHESSE, avec fierté.

Téméraire !

GALAOR.

C’est vrai !

À part.

Je suis perdu... je ne risque plus rien

LA DUCHESSE, replaçant la lanterne sur la table.

C’est donc vous l’époux de ma pupille, et c’est vous qui veniez ici pour elle ?...

GALAOR.

Deux erreurs, mon auguste souveraine. D’abord, la princesse Thécla n’est pas mariée : tôt ou tard vous en aurez la preuve... ensuite, elle n’est plus ici... elle est partie... elle est délivrée... Voyez plutôt par vous-même.

LA DUCHESSE.

Et pour qui donc, alors, monsieur... veniez-vous en cet oratoire ?

GALAOR, à part.

Ma foi, je brûle mes vaisseaux !

Haut et avec aplomb.

Pour vous, Altesse.

LA DUCHESSE.

Pour moi ?

Avec un peu d’émotion.

Vouloir me persuader que vous m’aimez encore !

GALAOR.

Toujours !... et à tout prix, avant mon départ, je voulais une entrevue avec Votre Altesse... Dans l’obscurité, j’avais osé suivre ses pas...

LA DUCHESSE.

Jusqu’ici ?

GALAOR.

La preuve, c’est que m’y voici. Oui, j’espérais vous y trouver seule... mais, ce que je ne pouvais prévoir, c’est l’effet que produirait sur moi votre présence... Elle vient de rallumer une flamme mal éteinte, un feu qui, depuis vingt ans, couvait sous la cendre !

LA DUCHESSE, avec embarras.

Monsieur... une telle audace !...

GALAOR.

Je suis coupable, mais Votre Altesse seule en est cause... La nuit... l’occasion... cette main que je viens de presser contre mes lèvres !... tout a rappelé le passé... la tête m’a tourné... et la prudence... la raison...

À part.

le sens commun...

Haut.

tout m’a abandonné.

Se jetant à ses pieds.

Oh ! je vous aime !

À part.

Qu’est-ce que je risque ?

LA DUCHESSE.

Vous, à mes genoux !

Écoutant.

Mais, on vient, monsieur, on vient, levez-vous, je l’ordonne !

GALAOR.

J’ai mérité la mort, et je l’attends à vos pieds !

LA DUCHESSE, montrant la porte du fond.

On frappe à cette porte !

GALAOR.

Rassurez-vous, elle est fermée à clef !

Montrant la porte à droite, devant laquelle il s’est placé.

Quant à celle-ci, je ne vous la laisserai pas franchir ; car, je vous l’ai dit, madame, c’est sous vos yeux, c’est devant vous, que je dois subir mon juste châtiment.

Il se jette de nouveau à ses pieds.

LA DUCHESSE.

Mais on va tout briser... on va me trouver seule avec vous, la nuit... dans cet oratoire !... Un oratoire encore ! Quel éclat !... Quel scandale !... Réfléchissez donc !...

GALAOR.

Réfléchit-on, madame, lorsque l’on va mourir ?

Se relevant.

D’ailleurs, on s’éloigne.

LA DUCHESSE.

Pour chercher du renfort ; ils vont revenir ! Et ma réputation... La réputation d’une femme, d’une princesse !

GALAOR.

Est une fleur, je le sais, qu’un souffle peut doublement ternir.

LA DUCHESSE.

Partez, du moins, monsieur, je vous l’ordonne !

GALAOR.

Abandonner Votre Altesse dans le danger ?

LA DUCHESSE.

Partez, ou demain je fais tomber votre tête !

GALAOR.

Comme Elisabeth celle du comte d’Essex ? Cela vous compromettra encore plus ; c’est attester mon audace, mon bonheur !

LA DUCHESSE, avec trouble.

Eh bien, non, monsieur !... Mais, parlez, et j’oublierai tout !...

Avec effort.

Je vous pardonne !

GALAOR.

Voudrais-je d’un pardon que mes amis ne partageraient pas ?... Amnistie pour tous !

LA DUCHESSE, écoutant, avec agitation.

Eh bien, soit !...

On frappe.

Amnistie !

GALAOR, se mettant devant la table et écrivant.

Ô généreuse souveraine ! Souveraine adorée !

LA DUCHESSE.

Que faites-vous ?

GALAOR.

J’écris vos augustes promesses.

LA DUCHESSE, avec hauteur.

Ma parole ne vaut-elle pas ma signature ?

GALAOR.

Exactement la même chose... Alors, qu’importe !... J’écris amnistie générale, permission à votre neveu, le prince Max, et à la princesse Thécla de se marier.

LA DUCHESSE, vivement.

Ensemble !

GALAOR.

Ensemble, ou séparément !

Lui présentant la plume.

Qu’importe !... Daignez signer, et je pars.

LA DUCHESSE, jetant la plume.

Non, je ne signerai pas cela... Je sens se ranimer ma colère !

GALAOR, avec exaltation.

Et moi se ranimer dans mon cœur le brûlant délire qui me consume, et qu’un mot de vous allait apaiser !

LA DUCHESSE, se hâtant de signer.

Je signe, monsieur... j’ai signé.

On frappe de nouveau à la porte.

Mais allez-vous-en !

GALAOR, sortant à droite.

J’emporte avec moi le décret d’amnistie !

 

 

Scène XII

 

LA DUCHESSE, seule un instant, puis MARGUERITE, MAX, THÉCLA et CONRAD

 

LA DUCHESSE.

Ô mon honneur ! que de sacrifices vous me coûtez !

Allant ouvrir la porte du fond.

Qui se permet de frapper ainsi à la porte de cet oratoire ?

Des domestiques apportent des lumières qu’ils posent sur la cheminée.

Que vois-je ? ma demoiselle d’honneur et le prince, mon neveu !

MAX.

Oui, madame. Vos agents ont ose m’arrêter, aux portes de la ville, moi et mes amis ! Ils ont empêché ma voiture d’aller plus loin, et l’ont ramenée au palais. Je viens vous demander si c’est par vos ordres qu’ils m’ont ainsi traité, moi, leur futur souverain !

LA DUCHESSE.

Calmez-vous, mon neveu.

MAX.

J’attends votre réponse.

 

 

Scène XIII

 

LA DUCHESSE,  MARGUERITE, MAX, THÉCLA, CONRAD, GALAOR

 

GALAOR, qui vient d’entrer pur la porte du fond, s’avance près de Max.

Notre auguste souveraine m’en avait chargé, car elle venait de m’envoyer, non pour arrêter Votre Altesse, mais pour la rappeler près d’elle.

MAX, s’inclinant.

Serait-il possible, vous, ma tante ?...

GALAOR.

Vous couriez après le bonheur... et il vous attendait ici.

Il présente au prince le papier signé par la duchesse. 

Lisez plutôt.

MAX, lisant.

Oui, la signature de ma tante. « Amnistie générale. –  Permission au prince Max, mon neveu, et à ma pupille, la princesse de Wolfenbuttel, de se marier ensemble ou séparément, selon le choix de leur cœur. »

TOUS.

Ô ciel !

GALAOR, prenant le papier et achevant.

« Signé : Dorothée, duchesse régnante de Brunswick. Contresigné par nous, baron Galaor, grand maréchal du palais. »

LA DUCHESSE, étonnée, regardant Galaor.

Comment... une telle faveur !...

GALAOR, s’inclinant.

Est bien peu de chose sans doute, auprès de celle que je viens d’obtenir.

MAX.

Marguerite, mon bonheur commence !

CONRAD, à demi-voix, à Thécla.

Et moi, hélas ! Le mien finit.

THÉCLA, souriant.

Ce rôle d’un jour vous a-t-il paru bien long et bien pénible ?

CONRAD.

Ah ! madame !

THÉCLA.

Continuez-le donc... Conrad, voici ma main.

CONRAD.

Ah ! C’est impossible !... Je ne sais si je veille !...

MAX.

Et moi, j’ai peine à comprendre... Vous n’étiez donc pas son mari ?

CONRAD.

Moi ? Je ne sais rien.

Montrant Thécla.

Demandez-le-lui.

LA DUCHESSE, à Galaor.

Ainsi, vous m’aviez donc trompée ?

GALAOR.

Jamais ! J’ai toujours dit à ma souveraine que la princesse n’était pas mariée... mais, dès demain, grâce à vous, ils le seront tous... et je m’étonne que l’aspect de tant d’unions heureuses n’inspire pas à Votre Altesse l’idée de donner aussi sa main...

LA DUCHESSE, avec indignation.

Baron !

GALAOR, s’inclinant et à voix basse.

La main gauche, Altesse, la main gauche !

Max et Marguerite, Conrad et Thécla s’avancent vers la duchesse pour la remercier.

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