L’Ingrat (DESTOUCHES)

Comédie en cinq actes et en vers.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain, le 28 janvier 1712.

 

Personnages

 

GÉRONTE

ARISTE, frère de Géronte

CLÉON

ISABELLE, fille de Géronte

DAMIS

ORPHISE

LISETTE, suivante d’Isabelle

NÉRINE, suivante d’Orphise

PASQUIN, valet de Damis

 

La scène est à Paris, dans la maison de Géronte.

 

 

ACTE I

 

 

Scène première

 

GÉRONTE, ARISTE

 

GÉRONTE.

Vous voulez me parler d’une affaire importante ?

ARISTE.

Oui, si vous contraignez votre humeur pétulante,

Jusques à m’écouter sans nul emportement.

GÉRONTE.

Soit.

ARISTE.

Pour peu qu’on s’oppose à votre sentiment,

Vous répondez d’un air...

GÉRONTE.

Ah ! que de préambule !

ARISTE.

Vous me promettez donc ?...

GÉRONTE.

Suis-je si ridicule ?

Est-ce qu’à la raison je ne me rends jamais ?

ARISTE.

Je ne dis pas cela, mon frère ; mais...

GÉRONTE.

Quoi ! mais ?

Je vous l’ai déjà dit plus de vingt fois, mon frère,

Et je vous le redis, dussé-je vous déplaire :

Je suis très fatigué de vos moralités,

Et c’est toujours à moi que vous les débitez.

Grands discours, mots choisis, figure à chaque phrase,

Vous parlez gravement, et même avec emphase ;

Mais tout cela ne sert qu’à me faire enrager,

Et nullement, mon frère, à me faire changer.

Je suis vif, je suis prompt ; mais je suis raisonnable.

ARISTE.

Quelquefois ; et souvent vous êtes intraitable.

Dès qu’on veut vous ôter certains entêtements...

GÉRONTE, brusquement.

Oh ! parbleu ! je suis las de vos raisonnements.

Bonjour.

ARISTE.

Hé bien ! j’ai tort ; écoutez-moi, de grâce.

GÉRONTE.

Trêve de remontrance, ou je quitte la place.

ARISTE.

Voulez-vous marier votre fille ?

GÉRONTE.

Au plus tôt.

J’ai trouvé justement le parti qu’il lui faut.

ARISTE.

Quel est-il ?

GÉRONTE.

C’est Damis.

ARISTE.

Ah ! que viens-je d’entendre ?

Mon frère, y pensez-vous ? Quoi ! vous prenez pour gendre

Un jeune homme sans bien, que, depuis quelques mois,

Vous avez retiré chez vous ?

GÉRONTE.

Oui. Je conçois

Que mon dessein, mon frère, est peu conforme au vôtre.

Vous vouliez me parler, sans doute, de quelque autre ?

ARISTE.

Oui, mon frère, il est vrai.

GÉRONTE.

Je n’en démordrai point,

Mon cher frère.

ARISTE.

Avez-vous consulté sur ce point

Le goût de votre fille ?

GÉRONTE.

Est-il donc nécessaire

De prendre son avis sur une telle affaire ?

De ma fille, je crois, j’ai droit de disposer.

ARISTE.

Mais pour avoir ce droit en faut-il abuser ?

Sachez donc si Damis est aimé d’Isabelle ;

Car enfin...

GÉRONTE.

Oh ! parbleu ! vous mêla donnez belle.

Il faut bien qu’il lui plaise, étant choisi par moi.

Un père à ses enfants doit imposer la loi ;

Il est le souverain de toute sa famille.

ARISTE.

Oui : mais quand il marie ou son fils, ou sa fille,

Il doit rabattre un peu de cette autorité,

Et ne point trop vouloir ce qu’il a projeté ;

Autrement, c’est aller jusqu’à la tyrannie.

GÉRONTE.

Vous me faites pitié, ma foi. Pauvre génie !

ARISTE.

Enfin donc, votre fille épousera Damis.

GÉRONTE.

Oui, je vous en réponds. Je me le suis promis.

Elle l’épousera, la chose est très certaine,

Ou... je l’épouserai, moi.

ARISTE.

Mais prenez la peine

De me dire pourquoi vous en usez ainsi ?

Quelles sont vos raisons ?

GÉRONTE.

Mes raisons ? Les voici.

ARISTE.

Bon.

GÉRONTE.

C’est que je le veux, et que je suis le maître.

ARISTE.

On ne peut pas répondre à cela ; mais peut-être

En avez-vous quelque autre ; et vous être trop bon,

Trop juste...

GÉRONTE.

Oui, morbleu ! j’ai quelque autre raison,

Que tout homme d’honneur ne saurait contredire,

Et j’ai honte pour vous qu’il vous en faille instruire.

Avez-vous oublié que je dois tout mon bien

Au père de Damis ? Et comptez-vous pour rien

Les bontés qu’eut pour moi cet ami plein de zèle,

Lorsque l’éclat fâcheux d’une affaire cruelle

Obligea notre père à sortir de Paris ?

Son bien fut confisqué. Le père de Damis,

Touché de nos malheurs, sensible à ma misère,

Me prit dans sa maison, et me tint lieu de père.

Ses parents, ses amis, et ses soins assidus,

Obtinrent que nos biens nous fussent tous rendus ;

Il me sauve, en un mot, d’un si cruel orage.

Au bout de quatorze ans, lui-même fait naufrage ;

Il prête à des amis, il se rend caution,

Et, par d’autres malheurs, il perd un million.

Un bien près de Nevers est le seul qui lui reste ;

Il s’y retire enfin après ce coup funeste :

Il languit quelque temps dans ce triste séjour ;

Il meurt, et laisse un fils. Par un juste retour

Je l’attire céans ; et, malgré ma famille,

Je prétends qu’au plus tôt il épouse ma fille.

Je sais bien, comme vous, qu’il est pauvre ; mais quoi !

Les bienfaits que son père a répandus sur moi

Ne sont-ils d’aucun prix ? C’est un riche héritage

Que Damis à ma fille apporte en mariage.

ARISTE.

Aidez-le, j’y consens ; mais ne le pouvez-vous

Sans que de votre fille il devienne l’époux ?

Déjà depuis longtemps Cléon aime Isabelle ;

Et, pour dire encor plus, peut-être l’aime-t-elle.

Cléon, en l’épousant, vous ferait grand honneur.

Sa naissance et son rang...

GÉRONTE.

Je suis son serviteur.

Je veux être toujours maître dans ma famille ;

Il croirait faire grâce en épousant ma fille.

Puis, maître de mon bien qu’il souhaite d’avoir,

Il ne daignerait plus s’abaisser à me voir ;

Et ma fille, par lui haïe et méprisée,

À mille déplaisirs se verrait exposée.

Dès qu’elle se plaindrait : Allez, lui dirait-on,

C’est bien assez pour vous de porter un grand nom ;

Vous n’êtes que bourgeoise : entendez-vous, ma mie ?

Morbleu ! je souffrirais une telle infamie !

Je me dépouillerais pour avoir des mépris !

Non, non, je ne veux point de grandeur à ce prix.

J’ai du bien ; mais enfin je n’ai point la faiblesse

De vouloir voir ma fille ou marquise ou duchesse ;

Il en coûte trop cher. Plus d’un riche bourgeois,

Ayant fait ce faux pas, s’en est mordu les doigts.

ARISTE.

De la part de Cléon vous n’avez rien à craindre.

GÉRONTE.

Bagatelle. À présent il tâche à se contraindre ;

Dès qu’il serait mon gendre, adieu l’honnêteté.

Hé ! je connais l’humeur des gens de qualité.

ARISTE.

Examinez-le à fond, vous changerez de style,

Et conviendrez...

GÉRONTE.

Morbleu ! vous m’échauffez la bile.

Retirez-vous, de grâce, et ne me troublez pas.

ARISTE.

Adieu donc.

 

 

Scène II

 

GÉRONTE, seul

 

Il me met dans un grand embarras.

Je crains fort que Cléon, trop aimé d’Isabelle,

À mes intentions ne la rende rebelle ;

Mais elle vient. Feignons pendant quelques moments,

Et découvrons un peu quels sont ses sentiments.

 

 

Scène III

 

GÉRONTE, ISABELLE, LISETTE

 

GÉRONTE, d’un air riant.

Ah ! vous voilà, ma fille ! Eh quoi ! toujours rêveuse ?

Qu’avez-vous, dites-moi ? Ne soyez point honteuse.

ISABELLE.

Moi ? qu’aurais-je, mon père ?

GÉRONTE.

Ah ! vous dissimulez.

Ouvrez-moi votre cœur. Que vous faut-il ? Parlez.

LISETTE.

La chose à deviner n’est pas bien difficile.

GÉRONTE, brusquement.

Je ne vous parle pas, vous êtes trop habile.

À Isabelle.

Vous savez l’amitié que j’eus toujours pour vous.

ISABELLE.

Il est vrai, c’est pour moi le bonheur le plus doux.

GÉRONTE.

Vous êtes inquiète.

LISETTE.

Ô la grande merveille,

Qu’une fille à vingt ans ait la puce à l’oreille !

GÉRONTE.

Pourquoi me réponds-tu ? Je ne te parle pas.

LISETTE.

Je me réponds à moi.

GÉRONTE.

Réponds-toi donc tout bas.

À Isabelle.

De ce que vous pensez me ferez-vous mystère ?

ISABELLE.

Moi ? je ne pense rien que je veuille vous taire.

LISETTE.

Il est certains secrets qu’on renferme en dedans,

Et dont les pères sont de mauvais confidents.

GÉRONTE.

Tais-toi.

LISETTE.

Je ne le puis, Monsieur, en conscience.

GÉRONTE.

Je le veux.

LISETTE.

Elle le prévient, quand il veut parler.

Qu’il est dur de garder le silence !

GÉRONTE, à sa fille.

Enfin...

LISETTE.

Mais on le veut, il faut bien obéir.

GÉRONTE, à sa fille.

Je sais...

LISETTE.

Je me tairai, quand j’en devrais mourir.

Elle rencontre les yeux de Géronte, qui lui jette un regard terrible.

GÉRONTE.

Avouez le sujet de votre rêverie.

Ne souhaitez-vous pas ?...

ISABELLE.

Quoi !

GÉRONTE.

Que je vous marie ?

LISETTE.

Ma foi, vous devinez.

ISABELLE.

Je le souhaite, moi ?

LISETTE.

Eh ! vous n’en mourriez pas ; ni moi non plus, je crois.

GÉRONTE.

Lisette parle bien, et j’aime sa franchise.

Suis son exemple, allons.

ISABELLE.

Que faut-il que je dise ?

GÉRONTE.

Que tu veux un mari ; ne dissimule point.

ISABELLE.

Il me sied assez mal de parler sur ce point.

Cependant j’obéis. Si pour le mariage

On consulte mon cœur, j’y vois mon avantage ;

Rien ne peut me flatter plus agréablement.

Si l’on veut m’engager sans mon consentement,

Je hais le mariage, et je serai ravie

D’être comme je suis le reste de ma vie.

GÉRONTE, à part.

De mon benêt de frère elle a pris les leçons.

Haut.

Contraignons-nous pourtant. Je goûte vos raisons,

Ma fille, et de ma part vous n’avez rien à craindre.

Allez, je vous promets de ne vous point contraindre.

Çà, découvrez-moi donc le fond de votre cœur.

Cléon... Vous rougissez ?

LISETTE.

Eh ! franchement, Monsieur

Il joint bien du mérite à sa haute naissance.

GÉRONTE.

Il vient ici souvent ?

LISETTE, à part.

Plus souvent qu’il ne pense.

GÉRONTE, à sa fille.

Dites donc ?

ISABELLE.

Quelquefois.

GÉRONTE.

J’ai cru m’apercevoir

Qu’il n’était pas fâché, quand il pouvait vous voir.

ISABELLE.

Au moins il me le dit.

GÉRONTE.

Vous jurant qu’il vous aime.

ISABELLE.

Oui.

GÉRONTE.

De votre côté, vous en usez de même ?

ISABELLE.

Comme il est honnête homme, et qu’il veut m’épouser,

À ses empressements je n’ai pu m’opposer.

GÉRONTE.

Fort bien. Je vous entends, ma petite mignonne.

Vous l’aimez ?

ISABELLE.

Il est vrai.

GÉRONTE, en fureur.

Quoi ! vous l’aimez, friponne ?

Ah, ah ! vous vous piquez de belle passion !

Et vous osez aimer sans ma permission !

ISABELLE.

Mon père !

GÉRONTE.

Indigne fille !

ISABELLE.

Hélas ! je suis perdue !

GÉRONTE.

Osez-vous bien encor vous montrer à ma vue ?

LISETTE.

Pouvez-vous (car il faut que je parle à mon tour)

Montrer tant d’ignorance en matière d’amour ?

GÉRONTE.

Quoi ! coquine, tu veux ?...

LISETTE.

Malgré votre colère,

Sachez qu’on n’aime point selon l’ordre d’un père.

La main dépend de lui. Le cœur, en liberté,

Du pouvoir paternel brave l’autorité ;

Il ne s’attache à rien qu’à ce qu’il trouve aimable,

Et c’est de la nature un droit incontestable.

Très inutilement prétend-on l’engager,

Par force, par devoir, par raison, à changer.

Ni force, ni devoir, ni raison, ni prudence,

Rien ne l’y peut forcer que sa propre inconstance.

GÉRONTE.

Quoi ! pendarde, tu peux me tenir ce discours ?

Ah ! je t’en punirai.

LISETTE, à Isabelle.

Vous tairez-vous toujours ?

Vous-même, à votre tour, défendez votre cause.

GÉRONTE.

Aimer sans mon aveu !

LISETTE.

Voyez l’étrange chose !

Ainsi donc il fallait, pour aimer tendrement,

Qu’elle prît soin, Monsieur, d’avoir votre agrément,

Et vous dit : Mon papa, Cléon me trouve aimable,

Je m’aperçois aussi qu’il est très estimable,

Qu’il est jeune, bien fait, qu’il a l’œil tendre et doux.

Je voudrais bien l’aimer, me le permettez-vous ?

Elle fait la révérence.

Ô le beau compliment d’une fille à son père !

De votre temps, Monsieur, était-ce la manière ?

Je ne sais si l’on fait aujourd’hui bien ou mal ;

Mais nous n’observons plus ce cérémonial.

GÉRONTE.

Enfin, malgré mes dents, il faut que je me taise,

Chienne ! pour te laisser jaser tout à ton aise.

Prends bien garde, à la fin, de te faire chasser.

LISETTE.

Je vous parle raison, pourquoi vous offenser ?

N’avez-vous pas promis de ne la point contraindre ?

GÉRONTE.

Va, si je l’ai promis, c’est que je voulais feindre.

LISETTE.

Mais qui voulez-vous donc lui donner pour époux ?

GÉRONTE.

Damis.

ISABELLE.

Ah, ciel !

LISETTE.

Damis ! Vous vous moquez de nous.

En conscience, là, croyez-vous être sage ?

GÉRONTE.

Oui. Je veux dès demain faire ce mariage.

À Isabelle.

Si vous n’obéissez, un couvent, dans trois jours,

Vous fera repentir de vos folles amours.

Il sort.

 

 

Scène IV

 

ISABELLE, LISETTE

 

ISABELLE, pleurant.

Ah ! ma pauvre Lisette !

LISETTE, sur le même ton.

Ah ! ma chère maîtresse !

ISABELLE.

Je ne puis respirer, tant la douleur m’oppresse.

Cher Cléon, pourrez-vous soutenir ce malheur ?

LISETTE, d’une voix entrecoupée.

Hélas ! le pauvre enfant ! il mourra de douleur.

ISABELLE.

C’est donc en vain que j’aime et que je suis aimée !

LISETTE.

Je cède à la fureur dont je suis animée.

Du côté dont Géronte est sorti.

Quoi donc ! vous prétendez, vieux, reître, vieux brutal !...

ISABELLE.

Ah ! respecte mon père, et n’en dis point de mal.

LISETTE.

Je veux lui chanter pouille au moins en son absence,

Puisque je n’ose pas le faire en sa présence.

ISABELLE.

Si c’est tout le secours que tu veux me donner,

À mon mauvais destin tu peux m’abandonner.

Conseille-moi plutôt sur ce que je dois faire.

LISETTE.

Primo, désobéir à monsieur votre père.

Oui, c’est là le grand point qu’il vous faut observer ;

Et j’ai trouvé cela tout d’un coup sans rêver.

ISABELLE.

Le couvent...

LISETTE.

Raisonnons en bonne politique.

Le couvent est-il fait pour une fille unique,

Qui doit en mariage avoir cent mille écus

Du seul bien de sa mère ? Allez, ne craignez plus

Qu’à cette extrémité l’on veuille vous réduire ;

Aimez toujours Cléon, osez même le dire.

Si Géronte vous presse, il faut dorénavant

Lui répondre en deux mots : Cléon, ou le couvent.

ISABELLE.

Je crains qu’il ne persiste...

LISETTE.

Eh ! je sais qu’il vous aime.

Il faudra qu’il se rende en dépit de lui-même ;

Et quand Damis saura que vous aimez Cléon,

Qui l’a toujours aidé de sa protection,

Et qui depuis peu même, à ce que l’on publie,

A trouvé le moyen de lui sauver la vie ;

Et de plus, que Cléon, très amoureux de vous,

Souhaite avec ardeur de se voir votre époux,

Comptez que le respect et la reconnaissance...

ISABELLE.

Je connais peu Damis ; mais, selon l’apparence,

Il ne se pique pas d’avoir des sentiments...

LISETTE.

Je sais que les ingrats sont communs en ce temps,

Et...

ISABELLE.

Céder une main qui fait notre fortune,

Ce n’est pas là l’effort d’une vertu commune.

LISETTE.

En tout cas, il faudra lui déclarer tout net

Que vous le haïssez.

ISABELLE.

Je le hais en effet.

Mais si, malgré cela...

LISETTE.

Mon Dieu ! laissez-moi faire,

Je trouverai moyen de rompre cette affaire.

Mais voici son valet ; retirez-vous d’ici,

Et laissez-moi le soin de mener tout ceci.

ISABELLE.

Je me confie en toi.

LISETTE.

Vous serez satisfaite.

 

 

Scène V

 

LISETTE, PASQUIN

 

PASQUIN.

Très humble serviteur à l’aimable Lisette.

LISETTE, brusquement.

Bonjour.

PASQUIN.

Comment ! bonjour ! Quel accueil est-ce là ?

D’où peut naître, dis-moi, l’humeur où te voilà ?

LISETTE.

Que t’importe ?

PASQUIN.

Crois-moi, ne fais point la cruelle.

Les hommes aujourd’hui sont rares.

LISETTE.

Bagatelle.

Il en est encor plus que nous ne voudrions,

Et qui méritent bien que nous les méprisions.

PASQUIN.

Vous avez beau tenir ce discours malhonnête,

Le moindre de nous tous vous fait tourner la tête.

LISETTE.

Voilà certainement le discours le plus plat

Qui soit jamais sorti de la bouche d’un fat.

Eh ! taisez-vous, Messieurs, dans le siècle où nous sommes,

Où l’on voit chaque jour dégénérer les hommes.

Car qu’est-ce qu’un jeune homme ? Un jaseur importun,

Un petit freluquet vide de sens commun,

Distrait, fat, étourdi, qui met toute sa gloire,

Tout le jour à courir, toute la nuit à boire ;

Sans goût, sans politesse, insolent, dissipé,

Qui de la bagatelle est toujours occupé ;

Esclave, plus que nous, d’une mode nouvelle ;

Ami très indiscret, amant très infidèle,

Qui jure, qui médit, qui prodigue son bien,

Qui n’a nuls sentiments, qui ne s’applique à rien,

Qui ne sait observer ni raison, ni mesure,

Et qui de l’homme, enfin, n’a plus que la figure.

PASQUIN.

Ta maîtresse a de nous meilleure opinion.

LISETTE.

Que sais-tu ?

PASQUIN.

Je vois bien qu’elle lorgne Cléon.

LISETTE.

Oui, parce qu’il est fait autrement que les autres.

PASQUIN.

Bon ! il a ses défauts, et nous avons les nôtres.

À la naissance près, mon maître le vaut bien.

LISETTE.

Plaisant original !

PASQUIN.

Comment !

LISETTE.

Ne m’en dis rien.

Depuis qu’il est ici, j’évite sa présence,

Et me parler de lui, c’est me faire une offense.

PASQUIN.

Il t’est fort obligé de ces bons sentiments,

Et je t’en fais pour lui d’humbles remerciements.

LISETTE.

Ma maîtresse le hait encor bien davantage.

PASQUIN.

Tout de bon ?

LISETTE.

De ceci tu pourras faire usage,

Si tu vois que ton maître ait la témérité

D’abuser des bontés d’un vieillard entêté,

Qui forme quelquefois des projets fort bizarres.

PASQUIN.

Mais je ne t’entends point ; je crois que tu t’égares.

LISETTE.

Non. Je te parle juste. Apprends aussi de moi

Qu’Isabelle à Cléon vient d’engager sa foi,

Et qu’ils se sont promis une amour éternelle.

PASQUIN.

J’y consens volontiers. Parlons de moi, la belle ;

Vous sentez-vous d’humeur à m’aimer tant soit peu ?

LISETTE.

Non. Naturellement je vous fais cet aveu.

PASQUIN.

Voilà ce qui s’appelle un aveu fort sincère.

Je me flattais pourtant d’avoir de quoi vous plaire.

LISETTE.

Je te dis franchement les sentiments que j’ai.

Adieu, va-t’en au diable, et voilà ton congé.

 

 

Scène VI

 

DAMIS, PASQUIN

 

DAMIS.

Je te cherchais, Pasquin.

PASQUIN.

Me voici.

À part.

La coquine,

Pour qui j’avais déjà presque oublié Nérine !

DAMIS.

Dis-moi...

PASQUIN.

Je ne sais rien. Je suis pétrifié.

DAMIS.

Qu’as-tu ?

PASQUIN, à part.

Comme un faquin m’avoir congédié !

DAMIS.

Veux-tu bien me répondre ?

PASQUIN, à part.

Insolente grisette !

DAMIS.

De qui parles-tu donc ?

PASQUIN.

Je parle de Lisette.

Si vous saviez, Monsieur, comme elle m’a traité !

DAMIS.

C’est bien fait. On punit ton infidélité.

PASQUIN.

Si je suis inconstant, êtes-vous plus fidèle ?

Vous trahissez Orphise en aimant Isabelle.

DAMIS.

Je ne la trahis point, je l’aimais faiblement ;

Et je prends celle-ci par raison seulement.

Un homme bien sensé n’aime que de la sorte ;

Sur tout autre motif son intérêt l’emporte.

C’est là sa passion. Orphise n’a plus rien :

On m’offre une autre épouse avec beaucoup de bien,

Dois-je, en la refusant, me piquer de constance,

Et, tendre Celadon, préférer l’indigence

À l’état opulent où Géronte aujourd’hui

Prétend me rétablir en m’attachant à lui ?

PASQUIN.

Dorante l’aurait fait en vous donnant Orphise ;

Sa générosité...

DAMIS, en souriant.

Je ferais la sottise

De me sacrifier à son intention ?

PASQUIN.

Pourquoi non ? Vous devez faire réflexion

Qu’étant riche, et vous pauvre, il vous offrait sa fille.

DAMIS.

Que veux-tu que j’y fasse ? Un procès de famille

Qu’a perdu ce bon homme, a changé son état.

PASQUIN.

Il peut le regagner. Je sais, d’un avocat,

Qu’on a fait à Dorante une injustice extrême ;

Des gens très bien au fait vous l’ont dit à vous-même.

Les juges de Nevers avaient été surpris ;

Il en devait, je pense, appeler à Paris.

De plus, Orphise attend d’une vieille parente

Une succession qu’on dit très importante.

DAMIS.

Espérances en l’air, chimères, en un mot :

Pour compter là-dessus, il faut être bien sot.

PASQUIN.

Mais le gain du procès, selon toute apparence...

DAMIS.

Le solide, présent, vaut mieux que l’espérance.

PASQUIN.

Que dira-t-on de vous ?

DAMIS, en riant.

Tout ce que l’on voudra.

PASQUIN.

C’est une ingratitude ; on vous en blâmera.

DAMIS.

Ingratitude ou non, je songe à ma fortune.

PASQUIN.

Il n’est pas d’un bon cœur...

DAMIS.

Un bon cœur importune.

PASQUIN.

On n’a pour un ingrat que haine et que mépris.

DAMIS.

Caractère odieux pour les petits esprits.

Qui craint ce titre-là n’est qu’un franc imbécile.

Tout fourmille d’ingrats, à la cour, à la ville.

De son seul intérêt on doit s’embarrasser ;

Et sans ingratitude on ne peut s’avancer.

PASQUIN.

Mais la reconnaissance...

DAMIS.

Est une tyrannie,

Qui ne pourra jamais asservir mon génie.

Pusillanimité.

PASQUIN.

Vertu.

DAMIS.

Tais-toi, faquin.

PASQUIN.

Je lisais l’autre jour dans un petit bouquin,

Qu’il était un pays, où, pour l’ingratitude,

On ne pouvait trouver un supplice assez rude.

DAMIS.

Pays des Iroquois.

PASQUIN.

Pays des gens de bien.

DAMIS.

Oui, de sots comme toi.

PASQUIN.

Je n’avance donc rien

À vous prêcher ?

DAMIS, en riant.

Tu vois.

PASQUIN.

Mais, Monsieur, à ce compte,

Vous épouserez donc la fille de Géronte ?

DAMIS.

En doutes-tu, Pasquin ?

PASQUIN.

J’aurais tort d’en douter,

Voyant qu’aucun égard ne peut vous surmonter ;

Mais ce qui me surprend, c’est que, par préférence,

Géronte vous la donne.

DAMIS.

Oui, par reconnaissance.

Car mon père autrefois l’a comblé de bienfaits,

Dont il veut qu’au plus tôt je sente les effets.

PASQUIN.

Et vous trouvez cela ?...

DAMIS.

Très juste.

PASQUIN.

Ah ! mon cher maître !

Je vous prends sur le fait. Qui prétend reconnaître

Un bienfait est un sot ; ne l’avez-vous pas dit ?

Donc, selon vous, Géronte est un petit esprit,

Un imbécile, un fou.

DAMIS.

Qui te dit le contraire ?

Il fait une sottise, et je le laisse faire.

En feignant d’admirer son généreux motif,

Mon admiration le rend encor plus vif :

Je me moque tout bas d’un pareil ridicule,

Et j’en profiterai sans le moindre scrupule.

N’est-ce pas très bien fait ?

PASQUIN.

Oui, le trait est fort beau ;

J’en suis édifié.

DAMIS.

Crois qu’il n’est pas nouveau.

PASQUIN.

Le bon cœur que voilà !

DAMIS.

Tu me crois bien blâmable :

Mais apprends qu’au bon cœur l’esprit est préférable,

Et que l’esprit consiste à n’avoir pour objet

Que son avancement, sans se rendre sujet

À tous ces vains égards, dont de prétendus sages

Nous font dans leurs écrits d’ennuyeux étalages.

Des plus puissants états l’intérêt est la loi ;

Les grands hommes toujours ont pensé comme moi.

PASQUIN.

La chose étant ainsi, vous êtes un grand homme ;

Si je le suis jamais, je veux bien qu’on m’assomme.

DAMIS.

Tu n’es qu’un idiot, qu’une âme du commun.

PASQUIN.

Vouloir vous corriger, c’est vous être importun ;

Quoique, depuis le temps de votre adolescence,

J’aie acquis près de vous le droit de remontrance.

DAMIS.

Mais n’en use pas trop.

PASQUIN.

J’en userais en vain.

Je me tue à prêcher, vous allez votre train.

DAMIS.

Eh ! n’ai-je pas raison ? Sais-tu mieux que moi-même

Ce qui me convient ?

PASQUIN.

Oui ; parce que je vous aime.

Je voudrais...

DAMIS.

Va, tu peux te reposer sur moi :

Je m’ouvre librement, et je me fie à toi.

Que cela te suffise.

PASQUIN.

Un mot sur Isabelle :

Vous sentez-vous au fond quelque penchant pour elle ?

DAMIS.

Pas le moindre.

PASQUIN.

Tant mieux.

DAMIS.

Et pourquoi donc tant mieux ?

PASQUIN.

C’est que si, par malheur, vous étiez amoureux,

Vous aimeriez tout seul ; car elle en aime un autre.

DAMIS.

Qui te l’a dit ?

PASQUIN.

Lisette. Il y va trop du vôtre

Pour que je vous le cache.

DAMIS.

Eh ! que me fait cela ?

PASQUIN.

Ah ! je n’attendais pas cette réponse-là.

DAMIS.

Que m’importe son cœur, si j’obtiens sa personne ?

Je ne suis amoureux que du bien qu’on lui donne.

Je cherche à m’enrichir, non à me faire aimer.

D’ailleurs, quand mon mérite aurait pu la charmer,

Cela durerait peu ; car à présent l’usage

Est qu’on ne s’aime plus après le mariage.

PASQUIN.

N’en étant point aimé, quand vous serez mari,

Ce sera, sur mon âme, un beau charivari.

Votre front pourra bien être orné par la belle.

DAMIS.

Ce malheur aujourd’hui n’est qu’une bagatelle :

De pareilles frayeurs sont visions de fous.

PASQUIN.

Je vois beaucoup de gens qui pensent comme vous.

DAMIS.

Mais quel est cet amant que ma future adore ?

PASQUIN.

Un homme qui vous doit être cher.

DAMIS.

Mais encore ?

PASQUIN.

Cléon.

DAMIS.

Quel conte !

PASQUIN.

Non ; rien n’est plus assuré.

Il adore Isabelle, il en est adoré.

Tout homme d’un haut rang, sentant sa bourse vide,

D’une riche bourgeoise est diablement avide.

Pourrez-vous disputer Isabelle à Cléon

Après ce qu’il a fait pour vous ?

DAMIS.

Eh ! pourquoi non ?

Voyons.

PASQUIN.

Laissons à part son rang et sa naissance ;

Mais songez, après tout, que la reconnaissance...

DAMIS.

Quelle reconnaissance est-ce que je lui dois,

Maraud ?

PASQUIN.

La question est plaisante, ma foi ;

Il ne vous a sauvé que l’honneur et la vie,

Et ce sont menus droits qu’aisément on oublie.

DAMIS.

Ah, ah ! je m’en souviens ; l’affaire de Nevers ?

PASQUIN.

Ah ! qu’à votre louange on chantait de beaux vers !

Vous aviez, disait-on, d’une âme noble et fière,

Tue, pendant la nuit, un homme par-derrière.

DAMIS.

J’en étais innocent.

PASQUIN.

Oui, vous avez raison,

Je le sais : mais enfin, on vous mit en prison.

Le défunt, comme vous, était amant d’Orphise ;

Vous auriez eu tous deux sur cela quelque prise ;

L’assassin avait su si bien prendre son temps,

Que vous eussiez pour lui payé tous les dépens ;

Vous périssiez enfin, malgré votre innocence,

Si Cléon n’eût écrit en toute diligence,

Et n’eût mis tous ses soins à découvrir enfin

Qu’un parent du défunt était son assassin.

DAMIS.

Il est vrai ; mais Cléon n’a fait, dans cette affaire,

Que ce qu’un galant homme est obligé de faire.

L’action est si belle, et lui fait tant d’honneur,

Qu’il la doit, plus que moi, tenir pour un bonheur.

Je sonde les motifs, j’en pèse le mérite.

PASQUIN.

Et vous pesez si bien, que vous demeurez quitte.

Que c’est un beau talent que de savoir compter !

DAMIS.

Qu’un fat est ennuyeux, quand il veut plaisanter !

Mais je ne songe pas qu’on attend le notaire ;

Le bon homme aujourd’hui veut terminer l’affaire :

Je m’en vais le rejoindre, et dicter le contrat.

PASQUIN, seul.

Morbleu ! que je suis las de servir un ingrat !

 

 

ACTE II

 

 

Scène première

 

ISABELLE, LISETTE

 

LISETTE.

Mais où courez-vous donc ?

ISABELLE.

Eh ! que sais-je, Lisette ?

LISETTE.

Écoutez-moi du moins.

ISABELLE.

Je suis trop inquiète :

Mon oncle sort, Cléon ne revient point. Hélas !

LISETTE.

On l’est allé chercher, ne vous désolez pas :

Il va vous demander lui-même en mariage,

Peut-être obtiendra-t-il...

ISABELLE.

Ah ! je tremble !

LISETTE.

J’enrage

De voir que vous ayez si peu de fermeté.

ISABELLE.

Je sais trop à quel point mon père est entêté...

LISETTE.

Eh bien ! Madame, il faut imiter votre père.

Sans vous, au bout du compte, on ne saurait rien faire ;

Il tiendra pour Damis, vous tiendrez pour Cléon ;

Il dira toujours oui, vous direz toujours non.

ISABELLE.

Est-ce là le parti qu’une fille bien sage ?...

LISETTE.

Il vous en aimera mille fois davantage.

Un père est trop heureux, et surtout aujourd’hui,

De se voir un enfant qui tienne un peu de lui ;

Cela n’est pas commun.

ISABELLE.

Je n’ai pas l’assurance...

LISETTE.

Eh bien ! signalez-vous par votre obéissance ;

Damis sera le prix de vos soumissions ;

Et l’on ne force point les inclinations.

ISABELLE.

Ah ! ne m’accable point par cette raillerie.

LISETTE.

Mais, enfin, quel parti prenez-vous, je vous prie ?

ISABELLE.

De parler à Damis...

LISETTE.

Ah ! j’approuve cela.

ISABELLE.

Et de lui déclarer...

LISETTE.

Hé ! tenez, le voilà.

 

 

Scène II

 

ISABELLE, DAMIS, PASQUIN, LISETTE

 

DAMIS.

Madame, je ne sais si vous êtes instruite...

LISETTE, à Isabelle.

Courage. Vous voilà déjà tout interdite.

DAMIS.

Des bontés dont Géronte a daigné m’honorer.

ISABELLE.

Je sais jusqu’où son choix vous permet d’aspirer :

Je sais plus ; c’est qu’avant de m’avoir consultée,

L’offre qu’il vous a faite est par vous acceptée :

N’est-ce pas m’offenser ?

DAMIS.

Je ne puis le nier ;

Mais mon empressement doit me justifier.

Sitôt que je vous vis, je vous aimai, Madame.

Eh ! que n’ai-je point fait pour étouffer ma flamme ?

Pasquin m’en est témoin.

PASQUIN, à part.

Il a le diable au corps.

DAMIS, à Pasquin.

Parle donc.

PASQUIN.

Il est vrai qu’il a fait des efforts.

Bas à Damis.

Mais pouvez-vous mentir avec cette impudence ?

DAMIS.

Ces efforts furent vains. Je m’imposai silence :

C’était beaucoup, Madame ; et jusques à ce jour,

Ma bouche ni mes yeux n’ont point parlé d’amour.

À suivre mon penchant Géronte m’autorise,

Il m’offre votre main. Quelle aimable surprise !

Ai-je dû balancer, Madame, à l’accepter ?

Était-ce vous aimer que de vous consulter ?

PASQUIN.

Oh ! mon maître a cela, qu’il va vite en affaires.

Quand on est bien pressé, l’on ne raisonne guères.

DAMIS.

L’amour et la raison peuvent-ils s’accorder ?

Dans ces occasions, l’amour veut décider.

LISETTE.

Eh ! ce n’est point l’amour en ceci qui décide ;

Dites-le franchement, l’intérêt seul vous guide.

DAMIS.

L’intérêt ? juste ciel ! Moi qui ne sais qu’aimer !

PASQUIN.

Mon maître intéressé ! Grand Dieu ! c’est blasphémer.

DAMIS.

Tu sais que c’est à tort, Pasquin, qu’on me soupçonne,

Et que mon cœur n’en veut qu’à sa seule personne.

LISETTE.

Vous le direz cent fois, que nous n’en croirons rien ;

Ma maîtresse est fort riche, et vous aimez son bien :

Voilà tout votre objet.

PASQUIN.

Rends-lui plus de justice.

Bas à Damis.

Ma foi, l’on vous connaît, malgré votre artifice.

DAMIS.

Que le ciel !...

PASQUIN.

Que l’enfer !... Mais n’allons pas plus loin.

C’est à vous de jurer.

DAMIS.

Oui, le ciel m’est témoin

Que mon cœur, enchanté de ce qu’on me propose...

LISETTE.

Eh bien ! on vous croit donc, mais c’est la même chose ;

Car enfin... Allons, vous, il est temps de parler,

Madame.

ISABELLE, à Damis.

Il faut ici ne rien dissimuler.

Je ne vous aime point, et sens que de ma vie,

Monsieur, de vous aimer je n’aurai nulle envie.

PASQUIN.

Ce n’est point s’exprimer énigmatiquement,

Et jusqu’au moindre mot j’entends ce compliment.

LISETTE va du coté de Damis, et le tire à part.

Je vous dirai bien plus, mais c’est en confidence,

Ma maîtresse vous hait, Monsieur, à toute outrance ;

Et moi qui parle, moi, je ne vous hais pas moins.

PASQUIN, à Damis.

Vous m’avez dit cent fois que vous perdiez vos soins

À chercher en ce monde une fille sincère :

En voici deux pour une.

DAMIS, à Isabelle.

Ah ! puisque votre père

De nous unir tous deux a formé le dessein,

À son ordre absolu vous résistez en vain.

De plus, quand vous saurez le motif qui l’y porte,

Votre haine, sans doute, en deviendra moins forte.

PASQUIN.

Tantôt de ce motif mon maître me parlait.

Morbleu ! si vous saviez comment il l’admirait !

ISABELLE.

Mais quel est-il enfin ?

DAMIS.

C’est la reconnaissance :

Aimable qualité ; vertu dont l’excellence

Mérite d’autant plus nos applaudissements,

Madame, qu’elle n’est que trop rare en ce temps.

Imitez votre père.

LISETTE.

Imitez-le vous-même.

Cléon aime Madame, et de plus elle l’aime.

Ce qu’il a fait pour vous est d’un assez grand prix,

Pour que vous lui cédiez...

PASQUIN, bas à Damis.

Ma foi, vous voilà pris.

DAMIS.

Si Lisette dit vrai...

LISETTE.

La chose est positive ;

Et je...

DAMIS.

Cette raison n’est que trop décisive,

Je n’y puis répliquer, j’en suis au désespoir.

Il faut donc pour jamais renoncer à vous voir !

ISABELLE.

Ah, ciel !

DAMIS.

Oui, pour Cléon tout me sera facile ;

Je vais agir pour lui.

ISABELLE.

Qui ? vous ?

DAMIS, à Isabelle.

Soyez tranquille :

Attendez tout enfin d’un cœur reconnaissant,

Prêt à faire sur soi l’effort le plus puissant :

De l’honneur, du devoir, je serai la victime.

ISABELLE.

Après un tel effort, comptez sur mon estime.

LISETTE.

Et sur mon amitié.

DAMIS.

Bientôt, par les effets,

Madame, vous verrez si j’impose jamais.

ISABELLE.

Adieu. Je vais tâcher de disposer mon père

À seconder l’effort que vous voulez vous faire.

PASQUIN, à Lisette.

En faveur des bontés que mon maître a pour vous,

Ne pourrai-je obtenir quelques regards plus doux ?

LISETTE.

Je voudrais, de bon cœur, te trouver plus aimable ;

Mais tiens, plus je te vois, moins la chose est faisable.

 

 

Scène III

 

DAMIS, PASQUIN

 

DAMIS.

Pasquin, que penses-tu de tout ce que tu vois ?

PASQUIN.

Je suis content de vous, Monsieur, pour celte fois.

Oui, j’en pleure de joie, et vous demande en grâce

De vouloir bien souffrir...

DAMIS.

Quoi ?

PASQUIN.

Que je vous embrasse.

DAMIS.

D’où te vient donc, Pasquin, un tel ravissement ?

Dis-moi.

PASQUIN.

De voir en vous un si prompt changement.

DAMIS.

Moi, je n’ai point changé, je suis toujours le même.

PASQUIN.

N’avez-vous par promis ?...

DAMIS.

Ta sottise est extrême.

Tu crois que, pour Cléon, je m’en vais renoncer

À l’hymen d’Isabelle ?

PASQUIN.

Oui.

DAMIS.

Tu l’as pu penser ?

PASQUIN.

Comment donc ? je croyais la chose indubitable.

DAMIS.

Oh bien ! détrompe-toi, rien n’est moins véritable.

Quoi ! moi-même j’irais détruire mon bonheur,

Par un sot point de gloire, un chimérique honneur !

PASQUIN.

Pour vous en dispenser, comment pourrez-vous faire ?

DAMIS.

Je sais me retourner, j’ai plus d’un caractère.

PASQUIN.

Vous êtes donc un fourbe, aussi-bien qu’un ingrat ?

DAMIS.

Si je me dévoilais, je ne serais qu’un fat ;

Il faut, dans le besoin, travailler d’industrie.

C’est ce que le vulgaire appelle fourberie :

Moi, je l’appelle adresse et souplesse d’esprit

Parlez selon les gens, et tout vous réussit.

PASQUIN.

Surtout l’hypocrisie.

DAMIS.

Oui.

PASQUIN.

Même en ma présence,

Vous vantez le bon cœur et la reconnaissance.

DAMIS.

Je m’y suis vu forcé. Puisqu’on hait les ingrats,

Je ne puis être ingrat, et ne m’en cacher pas :

Un ingrat doit savoir l’art de se contrefaire.

PASQUIN.

Sentez par là l’horreur de votre caractère.

DAMIS.

À te dire le vrai, je la sens comme toi ;

Et si je suis ingrat, je le suis malgré moi ;

Le remords quelquefois se réveille et me gêne ;

Mais quand j’y veux céder, mon intérêt m’enchaîne.

Pour sortir du malheur où le sort m’a jeté,

Je me suis endurci contre la probité.

Je ne puis résister aux offres de Géronte :

L’honneur en souffre un peu, mais j’y trouve mon compte.

PASQUIN.

Mais vous avez promis bien positivement

De parler en faveur de Cléon.

DAMIS.

Oui vraiment.

Je lui tiendrai parole.

PASQUIN.

Oh ! je n’y vois plus goutte.

DAMIS.

Pour venir à mes fins, c’est la plus sûre route.

Jusqu’au dernier excès Géronte est entêté,

Et ne révoque point ce qu’il a projeté.

D’ailleurs, en l’assurant que la reconnaissance

Me convie et m’oblige à fuir son alliance,

Ce discours généreux le prendra tellement,

Qu’il se confirmera dans son entêtement.

Cléon d’un dur refus emportera la honte,

Et sa haine, à coup sûr, tombera sur Géronte.

PASQUIN.

Bon courage, Monsieur : voilà, sans contredit,

Avoir fort peu d’honneur avec beaucoup d’esprit.

DAMIS.

L’honneur est d’un grand poids, mais il est peu commode :

L immoler au besoin c’est se mettre à la mode ;

C’est par là que l’on voit à la ville, à la cour,

Tant de fourbes adroits s’avancer chaque jour.

PASQUIN.

Vous parviendrez à tout.

DAMIS.

Oui, Pasquin, je l’espère.

PASQUIN.

Mais, malgré votre esprit et votre savoir-faire,

Vous aurez de la peine à sortir d’embarras ;

Car, à coup sûr, Cléon ne vous cédera pas.

DAMIS.

Je saurai l’y forcer par l’adroite manœuvre...

PASQUIN.

Vous allez donc ici faire votre chef-d’œuvre.

Permettez, avant tout, que je vous mette au fait.

DAMIS.

Sur quoi donc ?

PASQUIN.

Soyez sûr qu’Isabelle vous hait.

DAMIS.

Il s’agit d’épouser, et tu verras ensuite

Qu’on sait se faire aimer, quand on a du mérite.

Au pis-aller, le bien qu’elle m’apportera

De tous les accidents me dédommagera.

PASQUIN.

Ma foi, m’en croirez-vous ? Fuyez qui vous méprise :

Retournons à Nevers, pour apaiser Orphise.

Elle vous adorait. Son amour renaîtra

Dès le premier moment qu’elle vous reverra.

En même temps aussi je reverrai Nérine,

Qui, depuis notre absence, est, je crois, bien chagrine.

Hélas ! la pauvre enfant ! elle m’aimait si fort,

Que, lorsque je partis...

DAMIS.

Tu pleures ?

PASQUIN.

Ai-je tort ?

J’ai quitté pour vous suivre une aimable maîtresse,

Plus douce qu’un mouton. Ici d’une diablesse,

Pour mes péchés, je crois, je me suis entêté.

Vous-même autant que moi je vous vois maltraité.

Laissons ces guenons-là. Partons, tout nous invite...

DAMIS.

Je trouve mon bonheur ; tu veux que je le quitte,

Pour aller vivoter sur le reste d’un bien

Que Dorante a perdu ? Non, je n’en ferai rien.

PASQUIN.

Craignez que d’un rival Cléon ne se délivre :

Il vaut mieux vivoter que de cesser de vivre.

DAMIS.

Cléon est grand seigneur, mais je ne le crains point :

S’il osait me pousser jusques à certain point,

Je lui disputerais hautement Isabelle ;

Et, si par des détours je veux m’assurer d’elle,

C’est afin d’éviter avec lui quelque éclat,

Qui pourrait m’obliger à passer pour ingrat.

Je veux l’être en secret sans en avoir la honte,

Afin de conserver l’estime de Géronte :

Par elle je saurai parvenir à mes fins ;

Et la perdre, entre nous, est tout ce que je crains.

PASQUIN.

Voici Cléon, je sors.

DAMIS.

Demeure, et de ta vie

Tu n’auras vu jouer si bien la comédie.

Admire et ne dis mot.

PASQUIN.

Du moins j’y tâcherai.

Mieux vous allez jouer et moins j’applaudirai.

 

 

Scène IV

 

DAMIS, CLÉON, PASQUIN

 

CLÉON.

Vous me voyez, Damis, dans une peine extrême ;

Mais, comme vous m’aimez autant que je vous aime,

Je viens me joindre à vous...

DAMIS.

Je l’ai dit mille fois.

Je songe incessamment à ce que je vous dois ;

C’est un doux souvenir ; et plus je le rappelle,

Plus je sens que mon cœur...

PASQUIN, à part.

La scène sera belle.

DAMIS.

Pasquin sait que tantôt nous en parlions tous deux.

PASQUIN.

Et nous en parlerons.

DAMIS.

Si je forme des vœux...

CLÉON.

J’apprends que vous voulez, en ami véritable...

DAMIS.

Je sais trop à quel point je vous suis redevable,

Pour ne pas employer tous mes soins désormais,

À prouver que je suis sensible à vos bienfaits.

PASQUIN, à Cléon.

Oh ! c’est le meilleur cœur...

DAMIS, bas à Pasquin.

Bourreau, veux-tu te taire !

CLÉON.

Je recherche Isabelle : on dit que sur son père

Vous pouvez tout, Damis ; et cette occasion

Vous fournit les moyens...

DAMIS.

Votre protection

M’a tiré d’un péril...

CLÉON.

Je m’en fais trop de gloire

Pour prétendre...

DAMIS.

J’en veux conserver la mémoire

Jusqu’au dernier soupir.

CLÉON.

Vous me rendez confus.

DAMIS.

Sans vous j’étais perdu : vos soins...

CLÉON.

N’en parlons plus.

DAMIS.

Je ne m’en lasse point, et je mourrais de honte,

Si...

CLÉON.

Cherchons les moyens d’obtenir de Géronte...

DAMIS.

Permettez qu’avant tout, en vous ouvrant mon cœur...

CLÉON.

Ne songez désormais qu’à faire mon bonheur.

DAMIS.

J’en suis tout occupé ; plein de reconnaissance,

Le plaisir d’obliger tient lieu de récompense.

Quiconque ne sert pas pour servir seulement,

N’en mérite pas même un seul remercîment.

CLÉON.

Si j’exige de vous une faveur bien grande,

Ce n’est pas comme un droit que je vous la demande ;

Je ne veux l’obtenir que de votre amitié.

PASQUIN, bas à Damis.

Eh quoi ! cet homme-là ne vous fait pas pitié ?

CLÉON.

Pour vous récompenser tout me sera facile,

Et je ne serai point satisfait ni tranquille,

Que lorsque j’aurai pu, Damis, vous rendre heureux,

Et vous élever même au-delà de vos vœux.

DAMIS.

Joindre à tant de bienfaits cette nouvelle grâce,

C’est me faire mieux voir ce qu’il faut que je fasse.

CLÉON.

Vous me promettez donc...

DAMIS.

Je ne vous promets rien ;

Les effets parleront.

PASQUIN.

Et parleront si bien...

DAMIS, après avoir poussé Pasquin pour le faire taire.

Que ne puis-je vous faire un plus grand sacrifice !

CLÉON.

Me pouvez-vous jamais rendre un plus grand service,

Qu’en renonçant pour moi...

DAMIS.

Géronte vient à nous :

Commencez, s’il vous plaît, puis j’agirai pour vous.

PASQUIN, bas à Damis.

Ma foi, vous aurez peine à vous tirer d’affaire.

DAMIS, bas à Pasquin.

Va, je m’en tirerai, Pasquin ; laisse-moi faire.

À Cléon.

Abordez-le.

 

 

Scène V

 

GÉRONTE, CLÉON, DAMIS, PASQUIN

 

GÉRONTE.

Oui, morbleu ! contre un si bon dessein

Tout le monde murmure et se déchaîne en vain ;

Je veux l’exécuter, et ma joie est extrême

De pouvoir en cela me contenter moi-même,

Et désoler mon frère, homme vain, entêté

Du faste, des grandeurs et de la qualité.

Mais que vois-je ?

CLÉON.

Monsieur.

GÉRONTE, à part.

La peste soit de l’homme !

CLÉON.

Je vois que mon abord vous surprend.

GÉRONTE, à Damis.

Il m’assomme.

CLÉON.

Malgré l’éloignement que vous avez pour moi,

Je ne cesserai point...

GÉRONTE.

Je sais ce que je dois

Au sang dont vous sortez, au rang qui vous élève ;

Je me connais aussi : mais, s’il faut que j’achève,

La naissance et le rang que je respecte en vous,

Font que je n’aime point que vous hantiez chez nous.

CLÉON.

Mais songez, s’il vous plaît, que l’usage autorise...

GÉRONTE.

Dispensez-moi, Monsieur, de faire une sottise ;

Et soyez informé, pour une bonne fois,

Que je veux m’en tenir à l’étage bourgeois.

Je prétends que mon gendre aime à vivre en famille,

Je veux qu’il considère et chérisse ma fille ;

Qu’il soit doux, complaisant, sincère, officieux ;

Qu’il ne puisse parler ni de rang ni d’aïeux ;

Que de me ménager il se fasse une affaire,

Et se tienne honoré de m’avoir pour beau-père.

Or, si j’étais le vôtre, avouez franchement,

Monsieur, que tout cela tournerait autrement ;

Ma famille à vous voir n’oserait pas prétendre,

Je serais obligé de respecter mon gendre ;

Et même, si j’osais l’appeler de ce nom,

On me commanderait de régler mieux mon ton.

Vous haïriez ma fille ; et, d’un vain titre ornée,

Elle viendrait chez moi pleurer sa destinée,

Tandis qu’on vous verrait briller à mes dépens,

Et rire du bon homme avec les courtisans.

CLÉON.

Non ; vous vous abusez, et la reconnaissance

Nous rendra vous et moi d’une égale naissance.

GÉRONTE.

Chansons que tout cela.

CLÉON.

Je ne vous dirai pas,

Monsieur, que tous vos biens n’ont pour moi nul appas.

Votre frère toujours a réglé mes affaires,

Et sait que vos secours me seraient nécessaires ;

Mais c’est le moindre objet qui m’amène chez vous,

Et j’y suis attiré par un charme plus doux.

Vous l’avouerai-je enfin ? Oui, j’adore Isabelle,

Et j’ose me flatter que je suis aimé d’elle.

GÉRONTE.

L’effrontée !

CLÉON.

Ah ! bien loin de condamner nos feux,

Consentez que l’hymen nous unisse tous deux.

Imposez-moi des lois, je suis prêt à les suivre,

Dans un parfait accord avec vous je veux vivre ;

En moi vous trouverez tous les égards d’un fils

Qui vous respectera, qui vous sera soumis.

GÉRONTE.

Voilà des courtisans le doucereux langage :

Fiez-vous-y, morbleu !

CLÉON.

Mais quoi ! Si je m’engage...

GÉRONTE.

Jurez et protestez jusqu’à la fin du jour,

Je ne vous croirai point, vous êtes de la cour.

CLÉON.

Mais enfin...

GÉRONTE.

Mais enfin, Damis sera mon gendre,

Et...

DAMIS.

Non. À cet honneur je n’ose plus prétendre.

GÉRONTE.

À l’autre ! Et pourquoi non ? Je vous trouve plaisant.

N’est-ce pas mon dessein ? Est-il ami, parent,

Égard, avis, prière, ordre qui puisse faire

Que je n’achève pas au plus tôt cette affaire ?

Oui, je l’achèverai, puisqu’on me contredit ;

Dût mon benêt de frère en crever de dépit.

DAMIS.

Sans respecter les lois d’un père de famille,

L’amour a contre vous révolté votre fille.

Vous savez pour Cléon quels sont ses sentiments.

CLÉON.

Voulez-vous séparer les plus tendres amants ?

GÉRONTE.

Les plus tendres amants ! Par la morbleu ! j’enrage,

Quand on vient me tenir ce doucereux langage ;

C’est de l’hébreu pour moi. Voici l’homme, en deux mots,

Que j’ai choisi pour gendre ; et trêve de propos.

Oui, Damis, dès ce soir je vous donne Isabelle.

DAMIS.

Et moi je veux toujours vous prendre pour modèle.

Je dois tout à Cléon. Est-ce vous imiter,

Si, quand je lui dois tout, je lui veux tout ôter ?

Si vous vous souvenez des bontés de mon père,

Des bienfaits de Cléon la mémoire m’est chère.

Donnez-lui votre fille, et souffrez qu’aujourd’hui

Je puisse à vos dépens m’acquitter envers lui.

Je veux à vos genoux obtenir cette grâce.

GÉRONTE.

Je n’y puis plus tenir, il faut que je l’embrasse,

Et mon cœur est saisi de doux ravissements,

Lorsque je vois en lui de si beaux sentiments.

DAMIS.

Si...

GÉRONTE.

Pour vous il n’est rien que je ne veuille faire.

DAMIS, vivement.

Quoi ! vous consentez donc que Cléon ?...

GÉRONTE.

Au contraire,

Me voilà résolu plus que je ne l’étais,

À vous donner ma fille ; et je rebuterais

Un prince qui viendrait s’offrir d’être mon gendre,

Après ce que de vous je viens ici d’entendre.

DAMIS.

Songez...

GÉRONTE.

Je vous défends d’ajouter un seul mot.

CLÉON.

Votre frère sait bien...

GÉRONTE.

Mon frère n’est qu’un sot.

Qu’il me laisse le soin de régler ma famille.

C’est lui qui vous engage à rechercher ma fille,

Il s’est sur ce sujet fait quereller tantôt,

Et je m’en vais encor le tancer comme il faut.

 

 

Scène VI

 

DAMIS, CLÉON, PASQUIN

 

DAMIS.

J’ai peine, je l’avoue, à cacher ma surprise.

Se peut-il qu’à ce point Géronte vous méprise !

CLÉON.

Quoique désespéré d’un si cruel refus,

Je suis charmé de vous, et...

DAMIS.

Moi, je suis confus

De voir que mon bon cœur ne serve qu’à vous nuire.

Mais si par mes conseils vous voulez vous conduire,

Allez voir Isabelle, et conseillez-lui bien

De ne point obéir ; je n’épargnerai rien

De ma part...

CLÉON, l’embrassant.

Que le sort me fut vraiment propice,

Quand il me donna lieu de vous rendre service !

Je n’oublierai jamais les généreux efforts

Que vous voulez bien faire en ma faveur. Je sors ;

Et je vais consulter ce qu’il faut que je fasse,

Pour ne point essuyer le sort qui me menace.

Adieu, Damis.

 

 

Scène VII

 

DAMIS, PASQUIN

 

DAMIS.

Il sort très satisfait de moi ;

Aussi l’ai-je servi comme il faut.

PASQUIN.

Oui, ma foi ;

Vous n’êtes point ingrat, et la preuve en est claire.

DAMIS.

Au fond, n’ai-je pas fait ce que je devais faire ?

PASQUIN.

Oui. Ce qu’un honnête homme eût fait en pareil cas,

Vous l’avez fait, Monsieur, je n’en disconviens pas,

Et j’enrage de voir que cette perfidie

Ait l’air d’une action qui doit être applaudie.

Quoi ! votre procédé ne vous fait pas horreur ?

DAMIS.

Non.

PASQUIN.

Vous ne sentez pas au fond de votre cœur

Des remords ?...

DAMIS.

Point du tout.

PASQUIN.

Ma patience est lasse.

Fourbe, ingrat, vous pouvez ?...

DAMIS.

Ah ! finissons, de grâce.

PASQUIN.

Cœur de tigre !

DAMIS.

C’est trop endurer d’un valet.

PASQUIN.

Je pense qu’il me vient de donner un soufflet.

DAMIS.

Insolent ! apprenez...

PASQUIN.

Voilà la récompense

De vous avoir toujours servi dès votre enfance ;

Mais, grâce à mon bonheur, jamais votre bonté

N’a donné d’autre prix à ma fidélité.

Ce traitement me fait souvenir d’un voyage

Où je mangeai pour vous mon petit héritage :

Vous tombâtes malade, et, sans vous faire tort,

Par mes soins, mes secours, j’empêchai votre mort.

DAMIS.

J’aurais avec plaisir abandonné la vie.

PASQUIN.

Vous n’en témoigniez pas cependant grande envie.

Pasquin, me disiez-vous en me tendant les bras,

Prends courage, mon fils, ne m’abandonne pas ;

Et puisque tu veux bien partager ma misère,

Compte que si le sort me devient moins contraire,

Tu t’en ressentiras ainsi que moi. Mais, bon !

Huit ou dix jours après, vous prîtes un bâton,

Et me fîtes sentir, en me donnant l’aubade,

Que, grâces à mes soins, vous n’étiez plus malade.

DAMIS.

Oh ! tais-toi, malheureux, ou je t’assomme.

PASQUIN.

Eh bien !

Puisque vous le voulez, je ne vous dis plus rien ;

Mais restez à Paris, retournez à la guerre,

Faites, si vous voulez, tout le tour de la terre,

Mariez-vous, ou bien ne vous mariez pas,

Le fidèle Pasquin ne suivra plus vos pas.

Me traiter de la sorte !

DAMIS.

Oui, selon ton mérite.

PASQUIN.

Mais ne craignez-vous pas ?...

DAMIS.

Quoi ?

PASQUIN.

Que si je vous quitte,

Je n’aille révéler vos manœuvres ?

DAMIS.

Le fat !

Que diras-tu de moi ? Que je suis un ingrat ?

On ne te croira point ; et par mon savoir-faire,

D’avance je suis sûr qu’on croira le contraire.

Tu viens d’en voir l’effet, et sans peine, crois-moi,

Je saurai démentir un faquin comme toi.

PASQUIN.

Vous tromperiez le diable, et je vous rends justice ;

Mais si vous êtes fin, je ne suis pas novice,

Prenez-y garde, au moins.

DAMIS.

Ah ! je te mets au pis.

Je suis las d’un valet qui donne des avis,

Ôte-toi de mes yeux.

PASQUIN.

Donnez-moi donc mon compte.

DAMIS.

Va, va, je te paierai de l’argent de Géronte.

PASQUIN.

Vous ne le tenez pas.

DAMIS.

Je le tiendrai bientôt.

PASQUIN.

J’ose encore en douter.

DAMIS.

Retire-toi, maraud.

PASQUIN.

Du moins...

DAMIS.

Ne pousse pas à bout ma patience.

PASQUIN.

Je me retire donc.

DAMIS.

Bon voyage.

PASQUIN va et revient.

Je pense

Que vous me rappelez.

DAMIS.

Je n’y songe pas.

PASQUIN.

Moi,

J’y songe, Monsieur ; et, parlez de bonne foi,

Vous me regrettez.

DAMIS.

Non, ta figure m’ennuie.

PASQUIN, s’attendrissant.

Mon cher maître.

DAMIS.

Voilà trop de fois que j’essuie

Tes insolents propos.

PASQUIN.

Nous avons tort tous deux.

J’oublierai le soufflet, oubliez...

DAMIS.

Non, je veux

Me défaire de toi.

PASQUIN.

Si j’aimais la vengeance,

Songez que je pourrais...

DAMIS.

Encore une insolence !

PASQUIN.

Mais considérez donc que si je me piquais,

J’irais trouver Géronte, et que je lui dirais...

DAMIS.

Dis ce que tu voudras, tu ne saurais me nuire.

Dans l’esprit du bon homme on tâche à me détruire ;

Je l’ai si bien saisi, qu’il ne peut m’échapper.

PASQUIN.

Ma foi, mon cher patron, vous pourriez vous tromper.

DAMIS.

Que je me trompe ou non, ce n’est pas ton affaire.

Je te donne congé.

Il sort.

 

 

Scène VIII

 

PASQUIN, seul

 

Congé pour tout salaire !

Me voilà bien payé ; mais je m’en vengerai,

Et tout rusé qu’il est, je le démasquerai.

J’ai besoin contre lui d’une manœuvre adroite.

Çà, morbleu ! commençons par instruire Lisette,

Puis Ariste et Cléon. Je conduirai sous main

L’intrigue, et nous verrons qui sera le plus fin

De cet homme ou de moi. L’imprudent me défie :

Je vais donc avec lui faire assaut de génie ;

Et quoiqu’il ait tout lieu de compter sur le sien,

Fût-il aidé du diable, il faut qu’il cède au mien.

 

 

ACTE III

 

 

Scène première

 

LISETTE

 

Où trouverai-je Ariste ? Ah ! qu’il aura de joie

Du secours imprévu que le ciel nous envoie !

Pasquin bien à propos s’est venu rendre à nous,

Et je vais à Damis porter de rudes coups.

Le traître ! Il est aimé d’une jeune personne,

Et par pure amitié Dorante la lui donne :

Enfin ce que pour lui Géronte fait ici,

Dorante en sa faveur la déjà fait aussi.

On dresse le contrat et la noce s’apprête ;

Un malheureux procès vient troubler cette fête ;

On le perd, et Damis à peine en est instruit,

Qu’il prend congé d’Orphise, ou plutôt qu’il s’enfuit ;

Ce lâche déserteur, trop digne qu’on l’assomme.

Se réfugie ici, séduit notre bon homme,

Et veut être son gendre aujourd’hui ! Non, morbleu !

Je l’empêcherai bien, et nous verrons beau jeu.

De cette histoire-ci je prétends faire usage,

Et nous en tirerons un fort grand avantage :

Mais ne nous pressons point ; avant que d’éclater,

Il faut avec notre oncle un peu nous concerter.

Allons donc... Mais que veut cette noire femelle ?

Je ne la connais point. Voyons.

 

 

Scène II

 

NÉRINE, LISETTE

 

NÉRINE.

Mademoiselle,

C’est ici la maison de Géronte ?

LISETTE.

Oui vraiment.

NÉRINE.

Je suis votre servante.

LISETTE.

Oh çà, sans compliment,

Qu’est-ce que vous voulez ?

NÉRINE.

Vous me paraissez vive.

LISETTE.

Il est vrai, je le suis, et même un peu naïve ;

Et je vous avouerai que votre abord ici

Me paraît surprenant.

NÉRINE.

Le vôtre l’est aussi.

Quand même du logis vous seriez la maîtresse,

Vous pourriez me parler avec moins de rudesse ;

Mais je crois, et soit dit sans vous mettre en courroux,

Que vous êtes ici ce que je suis chez nous.

LISETTE.

C’est selon ; car enfin deux filles de notre âge

Peuvent fort bien se mettre à différent usage :

Mais brisons là-dessus. Parlez, mon temps m’est cher.

Quel sujet vous amène ici ?

NÉRINE.

J’y viens chercher...

LISETTE.

Géronte ?

NÉRINE.

Non.

LISETTE.

Son frère ?

NÉRINE.

Encor moins.

LISETTE.

Isabelle ?

NÉRINE.

Point du tout.

LISETTE.

Point du tout ! Qui diantre cherche-t-elle ?

Demandez-vous Lisette ? En ce cas la voici.

NÉRINE.

Non.

LISETTE.

Voilà tous les gens qui demeurent ici.

NÉRINE.

Excusez ; je croyais y trouver un jeune homme...

On se sera mépris.

Elle veut s’en aller.

LISETTE.

Doucement. Il se nomme ?

NÉRINE.

Damis.

LISETTE.

Damis ! Oh, oh ! Vous connaissez Damis ?

NÉRINE.

Assez.

LISETTE.

Il est céans ? Est-il de vos amis ?

NÉRINE.

Peut-être. Mais, de grâce, achevez «le m’instruire.

Damis...

Elle soupire.

LISETTE.

Vous soupirez ?

NÉRINE.

Il est vrai, je soupire.

N’a-t-il pas un valet qui se nomme Pasquin ?

LISETTE.

Oui.

NÉRINE.

Mon message est fait. Adieu, jusqu’à demain.

LISETTE, la retenant.

Souffrez, à votre tour, que je vous interroge.

Vous avez de l’esprit.

NÉRINE.

Vraiment, c’est un éloge

Que je n’attendais pas.

LISETTE.

Êtes-vous de Paris ?

NÉRINE.

Non, j’y suis depuis peu.

LISETTE.

Quel est votre pays ?

Je voudrais le savoir.

NÉRINE.

Hélas ! que vous importe ?

LISETTE.

J’ai pour le demander une raison très forte.

NÉRINE.

J’en ai peut-être aussi pour ne le dire point.

LISETTE.

Non, croyez-moi, ma chère, éclaircissons ce point :

À quelque heureux succès cela peut nous conduire.

NÉRINE.

Mais, je suis de Nevers, puisqu’il faut vous le dire.

LISETTE.

Vous êtes de Nevers ? L’ai-je bien entendu ?

NÉRINE.

Fort bien. De point en point je vous ai répondu.

Souffrez...

LISETTE.

Encore un mot. Connaissez-vous Orphise ?

NÉRINE.

C’est ma maîtresse.

LISETTE.

Ah, ciel !

NÉRINE.

D’où vient cette surprise ?

LISETTE.

Vous êtes donc Nérine ?

NÉRINE.

Oui.

LISETTE.

Quel ravissement !

Embrassez-moi, ma chère, et très étroitement.

Orphise est-elle ici ?

NÉRINE.

Sans doute, avec son père.

LISETTE.

Une seconde fois embrassez-moi, ma chère.

Soyez la bienvenue. Ô jour cent fois heureux !

Me voilà maintenant au comble de mes vœux.

NÉRINE.

Cet accueil obligeant me rassure et me charme.

Mais par quelle raison ?...

LISETTE.

Nous sommes en alarme :

Le patron de céans veut donner pour époux

Damis à ma maîtresse.

NÉRINE.

Ah ! que m’apprenez-vous ?

LISETTE.

Or nous n’en voulons point, nous en aimons un autre,

Et nous voulons l’avoir : pour réclamer le vôtre,

Vous venez à propos. Reprenez votre bien,

Car très assurément nous n’y prétendons rien.

NÉRINE.

Et Damis consent-il à ce beau mariage ?

LISETTE.

C’est ce qui nous désole.

NÉRINE.

Ah, perfide ! Ah, volage !

Je ne m’étonne plus si depuis quatre mois

L’ingrat n’a pas daigné nous écrire une fois.

Je tremble, et je ne sais s’il faut que je hasarde

De m’éclaircir aussi... Mais, plus je vous regarde,

Plus je crains que Pasquin n’ait imité Damis.

Le malheureux ! après ce qu’il m’avait promis !

Ma chère, dites-moi franchement s’il vous aime.

LISETTE.

Voulez-vous le savoir au plus tôt par lui-même ?

NÉRINE.

Comment ?

LISETTE.

Dans un instant il viendra me chercher ;

Et, de ce cabinet où je vais vous cacher...

Mais il vient, entrez vite, et soyez attentive.

 

 

Scène III

 

LISETTE, PASQUIN

 

LISETTE.

Viens-tu de chez Cléon ?

PASQUIN.

Oui, mon enfant, j’arrive.

Des beaux tours de mon maître il est instruit à fonds.

LISETTE.

Il t’en a su bon gré ?

PASQUIN.

Vraiment, je t’en réponds.

Si tu savais combien il m’a fait de caresses !...

Dis-moi, les grands seigneurs tiennent-ils leurs promesses ?

LISETTE.

Quelquefois.

PASQUIN.

C’est-à-dire, à parler franchement,

Qu’ils promettent beaucoup, et tiennent rarement.

LISETTE.

À te dire le vrai, c’est assez leur allure.

PASQUIN.

Tant pis.

LISETTE.

Mais pour Cléon, oh ! sa parole est sûre.

PASQUIN.

Tant mieux. Car il prétend me faire tant de bien,

Que jamais, m’a-t-il dit, il ne me manque rien.

Enfin à mon mérite il sait rendre justice,

Et je vais, dès ce soir, entrer à son service.

LISETTE.

Tout de bon ?

PASQUIN.

Tout de bon. C’est un point arrêté ;

Mais n’en dis mot, au moins, car tout serait gâté.

Il s’agit de fourber un fourbe très insigne,

Qui du premier coup d’œil devine au moindre signe.

Une parole, un rien, tout le met en soupçon.

Je crois qu’il est sorcier.

LISETTE.

Va, mon pauvre garçon,

Je sais fort bien me taire.

PASQUIN.

Oh ! tu n’es donc pas fille ?

LISETTE.

Je suis fille, et me tais ; c’est par là que je brille.

Je faisais tout à l’heure une réflexion :

Quand Géronte est coiffé de quelque opinion,

Rien ne la peut détruire. Il entendra l’histoire

D’Orphise et de Damis sans en vouloir rien croire.

PASQUIN.

Il est vrai.

LISETTE.

Pour sortir de cette affaire-ci,

Nous aurions grand besoin qu’Orphise fût ici.

PASQUIN.

Plût à Dieu qu’elle y fût, aussi-bien que Nérine !

Mais elles sont bien loin, c’est ce qui me chagrine.

LISETTE.

Tu penses donc encore à Nérine ?

PASQUIN.

Oui, vraiment.

LISETTE.

Et d’où peut provenir un pareil changement ?

Tu m’aimais, disais-tu ?

PASQUIN.

Je ne puis m’en défendre,

Tes yeux vifs et fripons ont pensé me surprendre ;

Mais enfin tes mépris, dont je te sais bon gré,

M’ont fait voir que leurs coups ne m’avaient qu’effleuré.

D’ailleurs, crois-tu qu’il soit une peine plus rude

Que celle de se voir noirci d’ingratitude ?

Non. Le cœur d’un ingrat est toujours agité,

Et je crois qu’un damné n’est pas plus tourmenté.

On convient, malgré soi, que l’on n’est qu’un infâme,

Et toujours la raison... qui règle une belle âme...

Car enfin, vois-tu bien, quand on a de l’honneur...

On rougit aisément... et sitôt que le cœur...

Pour ainsi dire... avec l’animal raisonnable...

Fi, morbleu ! les ingrats ne valent pas le diable.

LISETTE.

J’admire la beauté de ton raisonnement.

PASQUIN.

Je me suis embrouillé.

LISETTE.

C’est dommage, vraiment !

PASQUIN.

La morale...

LISETTE.

Oui, Pasquin, ta morale est très fine :

Mais tu la prêches mal. Revenons à Nérine.

Souhaites-tu bien fort de la voir ?

PASQUIN.

Oui, ma foi.

LISETTE.

Écoute, sais-tu bien qu’il ne tiendrait qu’à moi

De te la faire voir ?

PASQUIN.

Comment ?

LISETTE.

Je suis sorcière.

PASQUIN.

Quoi ! tu vas au sabbat ?

LISETTE.

Serais-je la première ?

Si tu veux, à l’instant un spectre paraîtra

Tout semblable à Nérine, et même parlera.

PASQUIN, bas.

La pauvre fille en tient.

Haut.

Tu radotes, Lisette.

LISETTE.

Non, tu n’as qu’à parler, c’est une affaire faite.

PASQUIN.

Je te croyais plus sage.

LISETTE.

Ah, que de vains propos !

Dis : « Je veux voir Nérine » ; et moi, par quelques mots

Que je vais prononcer, je la ferai paraître.

PASQUIN.

Parbleu ! c’est être folle autant qu’on le puisse être :

Mais je consens à tout, pour me moquer de toi.

LISETTE.

Bon.

PASQUIN.

Je veux voir Nérine ; allons, montre-la-moi.

LISETTE fait plusieurs gestes extravagants, et puis un cercle autour de Pasquin, et dit ensuite fort gravement.

« Amo. Masculinus. Diabolus. »

PASQUIN.

Comment diable !

Elle sait le grimoire !

LISETTE.

À ma voix redoutable,

Obéissez, Nérine, et paraissez ici.

 

 

Scène IV

 

NÉRINE, LISETTE, PASQUIN

 

NÉRINE.

Tes charmes peuvent tout ; j’accours, et me voici.

PASQUIN.

Ah ! que vois-je ?

LISETTE.

As-tu peur ?

PASQUIN.

Non ; mais c’est que je tremble.

LISETTE.

Je vais voir ma maîtresse, et je vous laisse ensemble.

 

 

Scène V

 

NÉRINE, PASQUIN

 

PASQUIN.

Lisette, demeurez. Quelle malignité !

Me laisser là tout seul ! Lisette, en vérité...

NÉRINE le retient.

Approche.

PASQUIN.

Attendez donc.

Il fuit de l’autre côté du théâtre.

NÉRINE.

Suis-je si redoutable ?

PASQUIN.

Parlez-moi franchement, n’êtes-vous point un diable ?

NÉRINE.

Oui, sans doute, je suis un diable féminin.

PASQUIN.

Peste ! vous êtes donc un diable bien malin.

NÉRINE.

Viens, je veux t’embrasser.

PASQUIN.

Pour m’étouffer, peut-être ;

Madame Lucifer, allez prendre mon maître,

NÉRINE.

Ah, ah, ah.

PASQUIN.

Vous riez ! Cet esprit est bouffon.

Mais il faut que je sois un insigne poltron.

Approchez, s’il vous plaît, que je vous examine.

Arrêtez. Bon. Voilà tous les traits de Nérine.

Parlez.

NÉRINE.

Hé ! le poltron ! deux filles te font peur ?

Toi, qui m’as si souvent parlé de ta valeur.

PASQUIN.

Oh ! c’est elle. Je sens renaître mon courage.

Mais pourquoi, s’il vous plaît, ce lugubre équipage ?

NÉRINE.

C’est que la tante est morte, et nous portons le deuil.

Grande succession.

PASQUIN.

Bon. Au premier coup d’œil

Cet accoutrement noir m’a frappé. La surprise

De te voir tout à coup... Tu ris de ma sottise :

Mais bien d’autres que moi, peut-être, y seraient pris.

Pourquoi donc, s’il vous plaît, êtes-vous à Paris ?

NÉRINE.

Pourquoi ? Pour ce procès qu’avait perdu Dorante.

PASQUIN.

Dieu merci, me voilà hors de toute épouvante.

Viens, je veux t’embrasser du meilleur de mon cœur.

Il n’en faut point mentir ; mais tu m’as fait grand’peur.

NÉRINE.

C’est bien fait. Tu voulais prendre une autre maîtresse,

Et t’en voilà puni.

PASQUIN.

Va, crois-moi, ma faiblesse

N’a duré tout au plus que la moitié d’un jour,

Et ce n’est proprement qu’une éclipse d’amour.

NÉRINE.

J’ai fort bien entendu ton discours à Lisette,

Et de ton repentir je suis très satisfaite :

Mais plus d’éclipse, au moins.

PASQUIN.

Non ; je te le promets.

Tu me vois étonné, si je le fus jamais.

Quel hasard a voulu que tu te sois trouvée

Ici tout à propos ?...

NÉRINE.

Quand j’y suis arrivée,

Je ne m’attendais pas à cet événement.

PASQUIN.

Ma foi, ni moi non plus.

NÉRINE.

Je voulais doucement,

Et sans me découvrir, apprendre si ton maître,

Comme on nous le dit hier, était céans. Peut-être

L’aurais-je pu savoir par des gens du quartier.

J’ai cru qu’il valait mieux m’adresser au portier.

Je ne l’ai point trouvé. Sa porte était ouverte ;

J’ai traversé la cour. La cour était déserte,

Pas le moindre laquais. Moi, sans me rebuter,

J’ai monté jusqu’ici. C’était beaucoup tenter :

Mais l’amour me guidait, j’étais bien soutenue.

Lisette s’est d’abord présentée à ma vue.

J’ai demandé Damis. J’ai su ses trahisons.

Cela m’a fait sur toi naître quelques soupçons.

Je l’ai dit bonnement. Lisette m’a cachée :

Tu viens, je t’ai fait peur, et n’en suis pas fâchée.

PASQUIN.

Les friponnes ! À moi, me faire de ces tours !

Je n’en serai remis de plus de quinze jours.

Mais, Nérine, apprends-moi des nouvelles d’Orphise :

Que dit-elle de nous ?

NÉRINE.

Ce qu’il faut qu’elle en dise.

Bien du mal.

PASQUIN.

Il est vrai qu’on n’en peut dire assez ;

De mon maître, s’entend. Pour moi, comme tu sais...

NÉRINE.

Je sais que, si Lisette eût eu plus de faiblesse,

J’en avais pour mon compte, ainsi que ma maîtresse.

Va, je ne suis pas dupe, et...

PASQUIN.

Parlons du procès.

Votre appel à Paris a-t-il quelque succès ?

NÉRINE.

Le procès est gagné, la tante est dans la bière.

Orphise, ma maîtresse, est sa seule héritière.

PASQUIN.

La peste, quelle aubaine !

NÉRINE.

Et tous ces grands biens-là

Sont venus en huit jours. Que dis-tu de cela ?

PASQUIN.

Qu’il semble que le ciel en tout vous favorise,

Pour punir un ingrat, et pour venger Orphise ;

Car je ne pense pas qu’après ce qu’il a fait,

Le dessein qu’elle avait puisse avoir son effet.

NÉRINE.

Si ma maîtresse encor le retrouvait fidèle,

Avec quelques soupirs il obtiendrait tout d’elle.

Il possédait son cœur ; mais dès qu’elle saura

Toute sa perfidie, elle se guérira.

PASQUIN.

Si tu pouvais céans amener ta maîtresse,

Rien ne la pourrait mieux guérir de sa faiblesse.

NÉRINE.

Cela m’est très facile, elle est fort près d’ici :

Mais il faut qu’avec moi tu lui parles aussi.

PASQUIN.

Soit : mais séparons-nous. Damis peut nous surprendre.

À vingt pas du logis tu n’auras qu’à m’attendre,

Je m’en vais t’y rejoindre. On vient.

NÉRINE.

Et moi, je sors.

 

 

Scène VI

 

ISABELLE, ARISTE, LISETTE, PASQUIN

 

LISETTE, à Pasquin.

Qu’est devenu le spectre ?

PASQUIN.

Il est déjà dehors,

Madame la sorcière, et si ton art magique

M’a fait voir tout à coup un esprit fantastique,

Moi j’en évoque un autre, et dans quelques moments

Vous verrez tout l’effet de mes enchantements.

LISETTE.

Que dis-tu ?

PASQUIN.

Qu’à l’instant Orphise va paraître,

Pour rompre les projets de mon indigne maître ;

Nous avons entrepris de l’amener ici,

Et je veux que tantôt Dorante y vienne aussi.

ARISTE.

J’irai le chercher, moi.

PASQUIN.

Tant mieux, dans leur colère,

Dieu sait comme ils peindront Damis à votre père.

ARISTE.

De l’humeur dont il est, quand il le connaîtra,

Loin d’en faire son gendre, il le détestera ;

Mais il faut que Cléon sache notre entreprise,

Et que dans son carrosse il aille prendre Orphise.

Va le trouver. Il est dans mon appartement.

ISABELLE.

Dépêche-toi, Pasquin.

PASQUIN.

J’y cours dans ce moment.

ARISTE.

Il nous faudrait du temps. Pour l’obtenir, ma nièce.

Suivez bien mes conseils.

PASQUIN.

Quels sont-ils ?

LISETTE.

Ma maîtresse

Va feindre d’accepter ton maître pour époux,

Mais à condition...

PASQUIN.

Je comprends.

ARISTE.

Taisez-vous.

Quelqu’un vient, ce me semble.

PASQUIN.

Adieu, je me retire.

ISABELLE.

Je crains...

LISETTE.

Tout ira bien, j’ose vous le redire.

Oui, je veux mourir fille (et j’en enragerais),

Si Damis est jamais votre époux.

ISABELLE.

Tu pourrais...

 

 

Scène VII

 

GÉRONTE, ARISTE, DAMIS, ISABELLE, LISETTE

 

GÉRONTE, à Ariste.

Ah ! vous voilà. Je viens de conclure une affaire,

Qui n’aura pas, je crois, le bonheur de vous plaire :

Mais je vous avouerai que mon ambition

N’est pas celle d’avoir votre approbation.

ARISTE.

Je vous suis obligé.

GÉRONTE.

Pour vous, ma chère fille,

Qui voulez, quoi qu’il coûte, anoblir ma famille.

Et qui vous entêtez d’un seigneur indigent,

Qui soupire pour vous, moins que pour mon argent ;

De vos hauts sentiments daignez un peu descendre,

Et recevez l’époux que j’ai choisi pour gendre.

Il n’est point relevé par des titres pompeux :

Riais il m’aime, il vous aime, et c’est ce que je veux ;

Vous ne vous direz point, ni Monsieur ni Madame,

Il sera votre époux, et vous serez sa femme ;

Ces beaux noms consacrés à la société,

Et bannis par l’orgueil et l’infidélité,

Seront, conformément aux coutumes antiques,

Vos titres les plus doux et les plus magnifiques.

LISETTE.

Ces mots ont en effet un agréable son !

Ma femme ! mon époux ! oui, vous avez raison.

GÉRONTE.

Tu veux railler, je crois.

LISETTE.

Moi ? Point du tout. J’admire.

Mon époux ! Que ce mot est agréable à dire !

GÉRONTE.

Notre contrat est fait et dressé comme il faut.

LISETTE.

Le beau chef-d’œuvre !

GÉRONTE.

Allons le signer an plus tôt.

À Isabelle.

Comment ! vous hésitez ?

ISABELLE.

Ah ! de grâce, mon père !

GÉRONTE.

Quoi ! coquine !

ARISTE.

Calmez un peu votre colère,

Et daignez l’écouter pendant quelques moments.

GÉRONTE.

Et qu’ai-je affaire, moi, de ses raisonnements ?

ARISTE.

Mais enfin...

GÉRONTE.

Mais enfin la chose est résolue ;

Qu’on ne réplique pas : ma bile est trop émue.

ARISTE.

Quel risque courez-vous à savoir ses raisons ?

GÉRONTE.

De voir qu’elle ne suit que vos sottes leçons,

ARISTE.

Voilà de vos discours ; mais je vous les pardonne,

Pourvu que vous voyiez quels conseils je lui donne.

GÉRONTE, à sa fille.

Eh bien ! vous dites donc ?...

ISABELLE.

Que je ne ferai plus

Contre vos volontés des efforts superflus ;

Mais, mon père, du moins, si ma plus forte envie

Est de vous immoler le bonheur de ma vie,

Ne me contraignez pas d’obéir dès ce jour,

Et donnez-moi du temps pour combattre l’amour.

Oui, pour premier effort de mon obéissance,

Je m’en vais à Cléon ôter toute espérance,

Lui dire que Damis doit être mon époux,

Et que l’amour sur moi peut beaucoup moins que vous.

Après un tel effort, le temps fera le reste,

Il vient à bout de tout. Enfin je vous proteste

Que, si vous persistez dans votre sentiment,

Je vous obéirai, mon père, aveuglément.

GÉRONTE.

Oh ! j’y persisterai, j’ose vous le promettre.

Mais à combien encor voulez-vous nous remettre ?

LISETTE.

Cléon avait son cœur, et l’avait tout entier :

Il nous faut bien au moins six mois pour l’oublier.

Et pour aimer Monsieur, qui n’est pas trop aimable,

Un délai de trois ans me paraît raisonnable.

GÉRONTE.

Vous êtes une sotte, on vous l’a dit cent fois ;

Taisez-vous.

DAMIS.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que je vois

Monsieur, que je n’ai pas le bonheur de lui plaire.

LISETTE.

Oh ! vraiment, désormais je serai moins sincère ;

Car je ne dirai plus que mille biens de vous.

De ma maîtresse un jour vous deviendrez l’époux,

Je dois m’accoutumer à vous flatter d’avance,

Et joindre mes respects à son obéissance.

ARISTE.

Mon frère, vous voyez le fruit de mes avis.

Eh bien ! a-t-on mal fait de les avoir suivis ?

GÉRONTE.

Non ; et j’avoue ici que ma surprise est grande.

ARISTE.

Ainsi donc Isabelle obtiendra sa demande ?

GÉRONTE.

Soit. Nous différerons encore quelque temps,

Il faut la contenter ; mais aussi je prétends

Que Cléon dès ce jour apprenne d’Isabelle

Combien mes volontés ont de pouvoir sur elle,

Qu’elle obtienne de lui de ne le voir jamais,

Et que Damis enfin soit aimé désormais.

ARISTE.

Je vais trouver Cléon, et moi-même l’instruire...

GÉRONTE.

Mais au moins dites-lui tout ce qu’il faut lui dire.

ARISTE.

Reposez-vous sur moi.

GÉRONTE.

Je sors pour un instant.

Ma fille, songez bien...

LISETTE.

Eh ! vous serez content.

 

 

Scène VIII

 

ISABELLE, DAMIS, LISETTE

 

DAMIS.

J’ai peine à croire encor ce que je viens d’entendre :

Madame, se peut-il que l’amour le plus tendre,

Appuyé du devoir, ait touché votre cœur,

Et consentez-vous bien à faire mon bonheur ?

ISABELLE.

Aux lois de mon devoir vous me voyez soumise.

LISETTE.

Oui : mais à dire vrai, c’est faire une sottise

D’épouser une fille en dépit qu’elle en ait,

Et tout homme d’honneur en doit craindre l’effet.

Je pourrais sur cela me faire mieux comprendre ;

Mais vous m’entendez bien si vous voulez m’entendre.

DAMIS.

Si Madame consent que je sois son époux,

Sa vertu me répond du bonheur le plus doux.

LISETTE.

Ne vous y fiez pas.

DAMIS.

Je ne veux point encore

Vous presser de m’aimer, quoique je vous adore.

Un autre a votre cœur, je ne puis l’ignorer ;

Mais laissez-moi du moins la douceur d’espérer.

Daignez à mon amour accorder cette grâce :

Pour l’obtenir de vous, que faut-il que je fasse ?

Il se jette à ses genoux.

Permettez qu’un amant respectueux, soumis...

 

 

Scène IX

 

ISABELLE, ORPHISE, CLÉON, DAMIS, LISETTE, NÉRINE

 

CLÉON.

Que vois-je ? C’est donc là ce que tu m’as promis,

Perfide ?

ORPHISE.

C’est ainsi que Damis m’est fidèle ?

Et je trouve l’ingrat aux genoux d’Isabelle ?

DAMIS, à part.

Ciel ! qu’est-ce que je vois !

CLÉON.

Sont-ce là les effets

Qu’ont produits dans ton cœur mes soins et mes bienfaits ?

ORPHISE.

Est-ce donc là le prix que je devais attendre

D’une estime si pure, et d’un amour si tendre ?

CLÉON.

Fut-il jamais un cœur et plus double et plus bas ?

LISETTE.

Bon. Poussez l’un et l’autre, et ne l’épargnez pas.

CLÉON.

Rends grâces au respect qui retient ma colère...

DAMIS, fièrement.

Ne vous emportez pas ; on peut vous satisfaire.

CLÉON.

Ah ! je te punirai...

ORPHISE.

Je me charge du soin

De le punir, Monsieur ; vous en serez témoin.

Mon amour outragé va me servir de guide,

Pour venger mon injure, et confondre un perfide.

Mon père ignore encor toutes tes trahisons ;

Mais je vais, de ce pas, confirmer ses soupçons,

Et nous viendrons ici déclarer à Géronte

Le lâche procédé qui te couvre de honte.

LISETTE.

Oui, oui, nous parviendrons à le désabuser.

Chez Ariste, avec nous, venez vous reposer

Pendant qu’il est dehors ; jusqu’à ce qu’il revienne,

Il faut, sur tout ceci, que l’on vous entretienne.

ORPHISE, à Damis.

Attendant le succès de nos communs efforts,

Perfide, je te laisse en proie à tes remords.

 

 

Scène X

 

DAMIS, seul

 

Quelle aventure ! ô ciel ! Comment, par quel miracle

Orphise est-elle ici pour me servir d’obstacle ?

Son père va venir, je les verrai tous deux...

Que la foudre à l’instant puisse tomber sur eux !

Allons, il faut tâcher de parer ma disgrâce.

J’ai déjà concerté ce qu’il faut que je fasse ;

Et pendant leurs discours, que je n’écoutais pas,

Je songeais aux moyens de sortir d’embarras.

Prévenons le bon homme, et, sans perdre courage,

Mensonge, adresse, esprit, mettons tout en usage.

Il ne les connaît point ; et sa crédulité

Peut faire réussir ce que j’ai projeté.

 

 

ACTE IV

 

 

Scène première

 

GÉRONTE, DAMIS

 

GÉRONTE.

Ils veulent me surprendre ?

DAMIS.

Oui, la chose est certaine.

GÉRONTE.

Leurs efforts seront vains, ne soyez point en peine.

DAMIS.

J’ai balancé longtemps à vous le déclarer ;

Mais, comme on veut me perdre et me déshonorer,

J’ai résolu, Monsieur, de rompre le silence.

Vous pourriez vous laisser tromper à l’apparence ;

Car enfin leur projet est si bien concerté,

Que tout homme croirait ce qu’ils ont inventé,

S’il n’était prévenu sur cette fourberie.

GÉRONTE.

Mais par où savez-vous leur complot, je vous prie ?

DAMIS.

Par mes réflexions.

GÉRONTE.

Cela ne prouve rien.

DAMIS.

Voulez-vous m’écouter ?

GÉRONTE.

Oui-dà, je le veux bien.

DAMIS.

Cléon depuis longtemps est aimé d’Isabelle,

Qui ne ressent pour moi qu’une haine mortelle,

Ai-je dit ; cependant tout d’un coup je la vois

Prête à quitter Cléon pour me donner sa foi,

Mais à condition que l’hymen se diffère.

On veut gagner du temps ; ceci cache un mystère,

Me suis-je dit encor.

GÉRONTE.

Je crois qu’il a raison.

DAMIS.

Vous sortez, aussitôt je vois entrer Cléon ;

Isabelle lui dit, mais sans paraître émue,

Qu’à m’épouser enfin elle s’est résolue.

Je croyais que Cléon, enflammé de courroux,

S’allait plaindre aigrement de moi, d’elle, de vous.

Je ne veux point, dit-il, me répandre en injures,

Damis, j’étoufferai jusqu’aux moindres murmures.

Isabelle vous donne et sa main et son cœur ;

J’y consens, soyez-en tranquille possesseur.

D’un amant qu’on trahit est-ce là le langage ?

GÉRONTE.

Non, non ; ils m’ont trompé, je le vois bien. J’enrage,

Lorsque sur tout cela je fais réflexion...

DAMIS.

Écoutez-moi, de grâce, avec attention :

Isabelle et Cléon, en bonne intelligence,

Vont dans l’appartement d’Ariste...

GÉRONTE.

Plus j’y pense,

Et plus je vois, morbleu ! que je ne suis qu’un sot.

DAMIS.

Mais écoutez-moi donc.

GÉRONTE.

Je ne dirai plus mot.

Achevez.

DAMIS.

Je les suis...

GÉRONTE.

Je vous ferai connaître...

DAMIS.

Mais je les suis de loin, ne voulant pas paraître.

Ils entrent...

GÉRONTE.

Ce qu’on gagne à se jouer à moi.

DAMIS.

Je me tiens à la porte. On parle. J’entends...

GÉRONTE.

Quoi ?

DAMIS.

Qu’on demande à Pasquin...

GÉRONTE.

Votre valet ?

DAMIS.

Sans doute.

Si les gens qu’il sait bien sont arrivés. J’écoute

Pour savoir sa réponse, et j’entends ce maraud

Qui dit que ces gens-là vont venir au plus tôt.

Qu’il les a tous instruits de la bonne manière,

Et qu’enfin la suivante, et la fille, et le père,

Savent si bien leur rôle, et le joueront si bien,

Qu’à cette comédie il ne manquera rien.

GÉRONTE.

Non ; car j’en serai, moi : je la rendrai plaisante.

DAMIS.

Un vieillard doit venir sous le nom de Dorante,

Arrivé depuis peu de Nevers à Paris :

Car, de tous leurs discours, c’est ce que j’ai compris ;

Une fille suivra, qui, se disant Orphise,

Soutiendra qu’à Nevers elle me fut promise ;

Que je suis un ingrat qui lui manque de foi.

Et, pour mieux appuyer ce qu’ils diront de moi,

Une fausse suivante, après cent impostures,

D’un air simple et naïf m’accablera d’injures.

GÉRONTE.

Allons, sortons.

DAMIS.

Il faut...

GÉRONTE.

Suivez-moi.

DAMIS.

Mais enfin,

Il est bon de savoir quel est votre dessein.

GÉRONTE.

Mon dessein ? c’est d’aller chanter pouille à mon frère.

Si j’osais...

GÉRONTE.

Je n’ai point de plus pressante affaire.

DAMIS.

De grâce, modérez un tel emportement :

Il faut, pour nous venger, agir plus doucement.

GÉRONTE.

Pour qui me prenez-vous ? User de politique,

Sachant qu’à me tromper tout le monde s’applique !

DAMIS.

Oui, si vous m’en croyez.

GÉRONTE.

Je ne vous croirai point,

Et rien ne me saurait convertir sur ce point.

DAMIS.

Voulez-vous aujourd’hui désoler votre frère ?

GÉRONTE.

Oui.

DAMIS.

Feignez d’ignorer le nœud de cette affaire :

Mais lorsqu’il vous viendra proposer d’écouter

Ceux que pour m’accuser il doit vous présenter,

En vous moquant de lui, dites, d’un air tranquille,

Qu’il prend, aussi-bien qu’eux, une peine inutile ;

Que déjà vous savez le fait dont il s’agit,

Qu’il peut les renvoyer, et vous tenez pour dit...

GÉRONTE.

Il faut donc ignorer qu’ils veulent me surprendre ?

DAMIS.

Oui. Mais, pour les punir, il faut, sans plus attendre,

Révoquer le délai que l’on vous a surpris,

Et terminer la chose aujourd’hui.

GÉRONTE.

J’y souscris.

DAMIS.

Ils verront bien par la que toute leur adresse...

GÉRONTE.

Il est vrai. Vos discours sont si pleins de sagesse,

Que je me voudrais mal de n’y pas déférer.

Pour la première fois, je vais me modérer.

Oh, qu’il m’en coûtera ! Je sens que, de ma vie,

Je n’eus de quereller une si forte envie.

DAMIS.

Mais, si vous aimez mieux éclater...

GÉRONTE.

Non, Damis ;

Me voilà résolu de suivre votre avis.

DAMIS.

Quelquefois il est bon de se mettre en colère.

GÉRONTE, en fureur.

Ventrebleu ! je vous dis que je n’en veux rien faire.

DAMIS.

L’intérêt que je prends...

GÉRONTE.

Trêve de compliment.

DAMIS.

Oui, je me sens pour vous un tel attachement,

Qu’il n’est rien...

GÉRONTE.

Vous plaît-il de garder le silence ?

PASQUIN, derrière le théâtre.

Je vais le préparer, donnez-vous patience.

GÉRONTE.

Qu’est-ce que j’entends là ?

DAMIS.

C’est la voix de Pasquin.

On a, pour commencer, détaché ce coquin.

GÉRONTE.

Éloignez-vous un peu, vous pourrez nous entendre ;

Et, quand il sera temps, vous viendrez le surprendre.

DAMIS.

Il va vous en conter de toutes les façons.

GÉRONTE.

Eh ! vous verrez comment je reçois les fripons.

 

 

Scène II

 

GÉRONTE, PASQUIN

 

PASQUIN.

Le voici justement. Allons, Pasquin, courage.

GÉRONTE, à part.

Il cherche à m’aborder.

PASQUIN, à part.

L’affaire où je m’engage

Pourrait bien m’attirer quelque mauvais régal.

Damis est un fripon. Géronte est un brutal.

Il me voit.

GÉRONTE.

Que veux-tu ?

PASQUIN.

Mais... Je cherche mon maître.

Si j’osais vous prier de me dire...

GÉRONTE, à part.

Le traître

À Pasquin.

Va commencer son rôle. Eh bien ? tu veux savoir...

PASQUIN.

Où peut être Damis. Il est de mon devoir

De ne lui pas laisser ignorer une chose...

GÉRONTE.

Quoi donc ? qu’est-ce que c’est ? Apprends-le-moi.

PASQUIN.

Je n’ose.

GÉRONTE.

Parle. Je te promets de ne me point fâcher.

PASQUIN.

Eh ! le moyen, Monsieur, de vous en empêcher ?

Si vous saviez le fait, vous voudriez, je gage,

D’Isabelle et de lui rompre le mariage.

GÉRONTE.

Tout de bon ?

PASQUIN.

Tout de bon. Rien n’est plus assuré ;

Mais vous ne saurez rien, car je l’ai bien juré.

GÉRONTE.

Compte...

PASQUIN.

Un valet discret, et qui veut le paraître,

Ne doit point publier les défauts de son maître.

GÉRONTE.

C’est bien dit. Je te crois un honnête garçon,

Quoique tu portes l’air d’un insigne fripon.

PASQUIN.

Ah ! mon air me fait tort ; et plus on m’examine,

Plus on voit qu’il n’est rien si trompeur que la mine.

GÉRONTE, à part.

La tienne, scélérat ! ne trompe point du tout.

Haut.

Çà, dis-moi donc...

PASQUIN.

Jamais vous ne viendrez à bout

De tirer de ma bouche un aveu de la sorte.

GÉRONTE.

Eh ! fais-moi ce plaisir.

PASQUIN.

Non, le diable m’emporte :

Vous croyez que Damis est un homme d’honneur ;

Est-ce à moi, s’il vous plaît, à vous tirer d’erreur ?

Non, non, quoi qu’il ait fait, je neveux rien vous dire :

Trop de gens par malheur sauront vous en instruire.

GÉRONTE.

Eh, qui donc ?

PASQUIN.

Ces gens-là demandent à vous voir ;

Ils sont ici. Pour moi, je ferai mon devoir ;

Il pleure.

Et, bien loin de parler contre mon pauvre maître...

Ne sauriez-vous me dire en quels lieux il peut être ?

Vous allez nous chasser, Monsieur ; je le prévois.

GÉRONTE, à part.

Le fat, sur mon honneur, croit se moquer de moi.

PASQUIN.

Peste soit de Dorante, et peste soit d’Orphise !

GÉRONTE, à part.

Le fripon !

PASQUIN.

Je sais bien que Damis les méprise,

Quoiqu’ils eussent pour lui mille bontés tous deux :

Mais aime-t-on les gens qui cessent d’être heureux ?

Orphise était fort riche ; il l’aimait comme telle :

Un procès la ruine ; il fuit, trouve Isabelle,

Seule et riche héritière ; et pour bien moins, je crois

Que l’on peut être ingrat et manquer à sa foi.

GÉRONTE, à part.

L’y voilà.

PASQUIN, à part.

Je le tiens.

Haut.

Vous êtes équitable ;

De bonne foi, leur plainte est-elle raisonnable ?

Là, je vous en fais juge, et j’attends...

GÉRONTE, à part.

De quel art

Pour me surprendre mieux sait user ce pendard !

PASQUIN.

Vous ne répondez rien. Ah ! le maudit voyage !

Que diable allions-nous faire à Nevers ?

GÉRONTE, à part.

Oh ! j’enrage

De n’oser sur-le-champ assommer ce fripon.

Haut.

Mais feignons. Ton discours m’alarme avec raison,

Je crains que cette Orphise...

PASQUIN.

Elle en mourra, je pense ;

Aussi Damis lui fait une mortelle offense :

Car enfin il avait promis de l’épouser ;

Mais, comme je l’ai dit, on le peut excuser.

GÉRONTE.

Non ; fais-moi son portrait.

PASQUIN.

Eh ! mais, à ne rien feindre,

Il est tel à peu près que je vais le dépeindre.

Il a beaucoup d’esprit, mais un esprit malin,

Adroit, insinuant, et même patelin.

Pour faire sa fortune, il manœuvre sans cesse ;

Tout moyen pour cela lui paraît gentillesse ;

Envieux et jaloux, il se croit tout permis

Pour décrier sous main jusques à ses amis ;

Voulant primer partout, tout mérite le pique ;

Il veut persuader qu’il est un homme unique ;

Malgré son ton naïf, il est fourbe, trompeur ;

Sous un air vrai, sensible, il cache un mauvais cœur :

Nul bienfait ne le touche, et de l’ingratitude

Il s’est fait de tout temps un vice d’habitude.

Au reste, passez-lui tous ces petits défauts,

C’est le meilleur garçon...

 

 

Scène III

 

GÉRONTE, DAMIS, PASQUIN

 

GÉRONTE, à Damis.

Vous venez à propos.

Pasquin me fait ici votre panégyrique.

DAMIS.

Je suis heureux d’avoir un si bon domestique.

GÉRONTE.

C’est un peintre excellent.

PASQUIN, à part.

Morbleu ! je suis perdu !

DAMIS.

Je reconnais son zèle, et j’ai tout entendu.

GÉRONTE.

Vous avez entendu ce qu’il vient de me dire ?

DAMIS.

Oui : l’en récompenser est ce que je désire.

On ne peut trop payer des services pareils.

GÉRONTE.

J’y veux contribuer au moins de mes conseils.

DAMIS.

Eh bien ! ordonnez donc ce qu’il faut que je fasse ;

J’obéirai.

PASQUIN.

Messieurs, je vous demande en grâce

D’en user sans façon. Je sers sans intérêt,

Et vous baise les mains.

DAMIS.

Doucement, s’il vous plaît,

Traître !

PASQUIN.

Je suis pressé, permettez que je sorte.

DAMIS.

Scélérat ! vous osez déchirer de la sorte

Un maître qui pour vous eut toujours cent bontés ;

Il faut que je me venge.

PASQUIN.

Eh ! de grâce, arrêtez,

Et de Monsieur, au moins, respectez la présence.

La bienséance veut...

GÉRONTE.

Va, va, je l’en dispense.

PASQUIN.

Si vous m’abandonnez, je suis un homme mort.

GÉRONTE.

Tu le mériterais.

PASQUIN.

Je sais bien que j’ai tort ;

Mais là, considérez que, si je suis coupable,

C’est pour avoir voulu vous servir.

GÉRONTE.

Misérable !

Est-ce donc me servir que vouloir m’abuser ?

PASQUIN.

D’un semblable dessein pouvez-vous m’accuser ?

DAMIS.

Quoi ! n’as-tu pas pris soin de chercher et d’instruire

Les témoins supposés qu’on doit ici conduire ?

Car enfin je sais tout, et j’ai bien écouté

Ce qu’ensemble tantôt vous avez concerté.

Je sais qu’un faux Dorante et qu’une fausse Orphise

Doivent incessamment commencer l’entreprise,

Venir devant Monsieur me demander raison

De mon ingratitude et de ma trahison.

Lorsque pour l’abuser tout le monde se ligue,

N’es-tu pas, malheureux ! entré dans cette intrigue ?

Et l’argent de Cléon ne t’a-t-il pas porté

À me faire aujourd’hui cette infidélité ?

PASQUIN, à part.

Ah ! le fourbe maudit !

DAMIS.

Parle sans plus attendre.

GÉRONTE.

Il faut avouer tout, ou je te ferai pendre.

PASQUIN.

Avouer ?

DAMIS.

Oui, sans doute, et sur-le-champ.

PASQUIN, à part.

Bourreau !

GÉRONTE.

Allons, dépêche-toi.

PASQUIN, à part.

Le cas est tout nouveau :

Pendu si je ne mens ; disant vrai, l’on m’assomme.

Qui pourrait s’en tirer serait bien habile homme.

DAMIS.

Parle donc.

PASQUIN.

Demandez, et je vous répondrai.

DAMIS.

N’est-il pas vrai, maraud ?...

PASQUIN.

Oui, Monsieur, il est vrai.

DAMIS.

Quoi ?

PASQUIN.

Ce que vous voudrez.

DAMIS.

Pour de l’argent, infâme,

M’accuser faussement ! Quelle bassesse d’âme !

PASQUIN.

Nous sommes faits tous deux de diverse façon ;

Vous êtes honnête homme, et je suis un fripon.

DAMIS.

C’est bien récompenser les bontés de Géronte,

Que vouloir l’abuser !

PASQUIN.

Monsieur, j’en meurs de honte.

Après ce qu’il a fait, quiconque de nous deux

Le trompe, est un ingrat, un fourbe, un malheureux,

Un monstre qui doit faire horreur à tout le monde,

Et qui mérite bien que l’enfer le confonde.

DAMIS.

Vous voyez qu’il convient de tout ce que j’ai dit.

Votre frère et Cléon l’avaient fort bien instruit ;

C’est à vous de punir...

GÉRONTE.

Non : cela doit suffire ;

Et, puisqu’il se repent, il faut...

 

 

Scène IV

 

GÉRONTE, DAMIS, PASQUIN, LISETTE

 

LISETTE.

Je viens vous dire

Qu’un monsieur de Nevers demande à vous parler.

GÉRONTE, à Damis.

Comme ils s’entendent tous !

DAMIS.

Il faut dissimuler.

LISETTE.

Vous ne répondez rien. Que voulez-vous qu’on fasse ?

GÉRONTE.

Approche. Oses-tu bien me regarder en face ?

LISETTE.

Pourquoi non ?

GÉRONTE.

Effrontée ! ôte-toi de mes yeux.

LISETTE.

Eh, mon Dieu ! qu’est-ce donc qui vous rend furieux ?

Ne voulez-vous pas voir ?...

GÉRONTE.

Je ne veux voir personne.

Je ne sais qui me tient que vingt soufflets, friponne !...

LISETTE.

Mais pourquoi vous fâcher ? Dorante va venir.

Sa fille est avec lui. Tous deux...

GÉRONTE.

Veux-tu finir ?

LISETTE.

Ils veulent vous parler, l’affaire est d’importance ;

Elle va vous surprendre.

GÉRONTE.

Admirez l’impudence !

DAMIS.

Monsieur sait déjà tout, moi-même je l’ai dit.

LISETTE.

Quoi ! vous savez qu’Orphise ?...

GÉRONTE.

Oui, je suis bien instruit

De ce qu’elle me veut, et... Sors, impertinente !

Va dire, de ma part, à ce monsieur Dorante,

À cette dame Orphise, à sa suivante aussi,

À tous les Nivernois, qu’ils décampent d’ici.

LISETTE.

Mais y pensez-vous bien ?

GÉRONTE.

Oui, très bien, je t’assure.

LISETTE.

Faire à des gens d’honneur une pareille injure !

GÉRONTE.

Point de raisonnement. Je hais les gens d’honneur,

Et j’aime les fripons du meilleur de mon cœur.

PASQUIN, à part.

Le pauvre homme, ma foi, dit plus vrai qu’il ne pense.

DAMIS.

Que dis-tu ?

PASQUIN.

Rien, Monsieur ; je garde le silence.

GÉRONTE, à Lisette.

Va-t’en chercher ma fille, et me l’amène ici.

LISETTE.

Je n’irai pas bien loin, je crois que la voici.

 

 

Scène V

 

GÉRONTE, DAMIS, ISABELLE, LISETTE, PASQUIN

 

ISABELLE.

Ne vous a-t-on pas dit qu’Orphise et que Dorante ?...

GÉRONTE.

Ah ! vous vous en mêlez, madame l’impudente !

De mes bontés pour vous voilà donc tout le fruit ?

LISETTE.

Mais qu’avons-nous donc fait, et pourquoi tant de bruit ?

Je ne vous comprends point ; et plus je m’examine...

GÉRONTE.

Tu raisonnes encor ? Sortiras-tu, coquine !

À Isabelle.

Approchez-vous. Allons, qu’on lui donne la main.

LISETTE, en s’enfuyant.

Je vous le défends.

GÉRONTE la poursuit.

Chienne !

ISABELLE.

Au moins jusqu’à demain

Donnez-moi le loisir...

GÉRONTE.

Non, non, plus de remise.

ISABELLE.

Mais mon père...

GÉRONTE.

Quoi donc ?

ISABELLE.

Souffrez que je vous dise

Que vous m’avez prescrit, ou d’épouser Monsieur,

Ou d’aller au couvent.

GÉRONTE.

Oui.

ISABELLE.

J’y vais de bon cœur.

Donnez-lui tout mon bien ; j’en suis très satisfaite.

Et ne veux plus songer qu’à choisir ma retraite.

GÉRONTE.

Eh ! tout cela n’est rien ; et j’ai vu bien souvent...

Lisette passe devant Gérante, en lui faisant la révérence.

Où vas-tu donc encor ?

LISETTE.

Je m’en vais au couvert.

 

 

Scène VI

 

GÉRONTE, DAMIS, PASQUIN

 

GÉRONTE.

Il faut que je lui parle ; et je puis bien d’avance

Vous répondre, Daims, de son obéissance.

DAMIS.

Gardez-vous, s’il vous plaît, de me commettre en rien.

GÉRONTE.

De vos derniers avis je me souviendrai bien.

Pasquin veut le suivre, et Damis le retient.

 

 

Scène VII

 

DAMIS, PASQUIN

 

DAMIS.

Un mot, monsieur Pasquin.

PASQUIN.

Monsieur ?

DAMIS.

Vous savez peindre.

PASQUIN.

Vous croyez du portrait avoir lieu de vous plaindre.

Mais si, quand je l’ai fait, je ne l’ai point flatté,

C’est par excès de zèle et de fidélité.

DAMIS.

Toi zélé ? toi fidèle ?

PASQUIN.

Oui, moi zélé, fidèle,

Et des valets parfaits le plus parfait modèle.

DAMIS.

Quand tu n’épargnes rien pour me rendre odieux,

Et pour rompre un hymen qui peut me rendre heureux ?

PASQUIN.

Je l’ai fait tout exprès pour dégoûter Géronte.

DAMIS.

Et c’est donc là, bourreau ! me servir, à ton compte ?

PASQUIN.

Oui, c’est là vous servir, et vous donner moyen,

Et d’épouser Orphise, et d’avoir un gros bien.

DAMIS.

Du bien avec Orphise ?

PASQUIN.

Apprenez que sa tante

Est morte en lui laissant dix mille écus de rente.

DAMIS.

Quoi donc ! sa tante est morte ?

PASQUIN.

Et comme les bonheurs

Semblent être enchaînés, ainsi que les malheurs,

Elle vient de gagner ce procès d’importance,

Dont la perte vous fit partir en diligence.

DAMIS.

Pasquin, sa tante morte, et le procès gagné ?

PASQUIN.

Oui, Monsieur. Tout cela semblait bien éloigné ;

Rien n’est plus sûr. Orphise est-elle méprisable ?

DAMIS.

Non : Orphise devient un objet adorable.

PASQUIN.

C’est là pourquoi, Monsieur, j’ai voulu tout risquer,

Pour rebuter Géronte, et pour vous rembarquer

Avec l’autre beau-père et la trop bonne Orphise,

Qui de vous, m’a-t-on dit, plus que jamais éprise,

Prête à vous pardonner malgré tout son courroux,

N’aspire qu’au bonheur de vous voir son époux.

DAMIS.

Quoi ! tout de bon ? tu crois qu’Orphise m’aime encore ?

PASQUIN.

Oh ! oui, Monsieur ; Orphise est folle, et vous adore.

DAMIS.

Mais en es-tu bien sûr ?

PASQUIN.

Oh ! j’en suis caution.

Jugez mieux à présent de mon intention !

Je voulais, malgré vous, faire votre fortune.

Vous voyez ma candeur ; ainsi plus de rancune.

DAMIS.

À ce que tu me dis je n’ose ajouter foi ;

Mais s’il se trouve vrai, tu rentres près de moi.

Orphise m’aime encor ! je ne puis, quand j’y pense,

Lui marquer trop d’estime et de reconnaissance.

PASQUIN.

Vous m’enchantez ; je vois, malgré ce que j’ai dit,

Que vous avez le cœur aussi bon que l’esprit.

DAMIS.

L’occasion m’enchante, et m’épargne la honte.

De devoir la fortune à ce fou de Géronte.

PASQUIN.

Vous en êtes bien las ? Ne me déguisez rien.

DAMIS.

Son génie est, en tout, trop différent du mien :

Son trop de probité, sa candeur, sa droiture,

Tiennent incessamment mon âme à la torture ;

Esclave des devoirs, sottement prévenu...

Ce bon homme m’ennuie à force de vertu.

PASQUIN.

Ah ! que vous pensez juste !

DAMIS.

Allons trouver Orphise.

PASQUIN.

Je la crois chez Ariste ; elle sera surprise

D’un aussi prompt retour, comme vous jugez bien.

Je vais l’y préparer, et je n’oublierai rien

Pour vous sauver, Monsieur, quelques fâcheux reproches

Qui pourraient échapper aux premières approches.

DAMIS.

Non : je veux la surprendre, et vais adroitement...

PASQUIN.

Ariste va rentrer dans un petit moment ;

Voulez-vous qu’il vous trouve avec elle ?

DAMIS.

Qu’importe ?

Le bon homme Géronte est prévenu de sorte,

Qu’à tout ce qu’on pourrait lui dire contre moi,

Quand j’en conviendrais même, il n’aurait nulle foi.

PASQUIN.

Je vois bien à présent que vous lui feriez croire,

Dans la plus sombre nuit, que la nuit n’est pas noire.

DAMIS.

Oui ; je suis son oracle, il croit ce que je veux,

Et je le forcerais à démentir ses yeux.

PASQUIN.

Et ses oreilles même.

DAMIS.

Oui.

PASQUIN.

Mais, puisque d’Orphise

Votre âme généreuse est maintenant éprise,

Il n’est plus question d’aucun ménagement

Pour le bon homme ; il faut le braver.

DAMIS.

Doucement.

Je n’aime guère Orphise, encor moins Isabelle ;

Ma fortune m’occupe, et j’épouserai celle

Qui pourra m’assurer le sort le plus heureux.

PASQUIN.

Ah ! si vous les pouviez épouser toutes deux !

DAMIS.

Je veux choisir, du moins.

PASQUIN.

Et par reconnaissance,

La plus riche des deux aura la préférence.

DAMIS.

C’est ce qui doit régler un cœur sans passion.

PASQUIN.

Vous devriez pourtant, pour obliger Cléon...

DAMIS.

Obliger Cléon ! moi, lui rendre un bon office !

Il me fait trop sentir qu’il m’a rendu service :

Il met à trop haut prix ses bienfaits et ses soins,

Et le prix qu’il y met fait que je les sens moins.

PASQUIN.

Vous savez mieux que moi ce que les choses valent :

Il n’est point là-dessus de gens qui vous égalent.

DAMIS.

Pasquin, vivons pour nous, c’est la première loi :

Dans tout ce que je fais, je n’ai d’égard qu’à moi.

Je songe à m’avancer, je m’estime, je m’aime,

Et je n’ai point d’ami plus zélé que moi-même.

PASQUIN.

Si ce n’est moi, Monsieur : souffleté, puis chassé,

À vous servir encor je me suis empressé,

Même en dépit de vous, afin de vous surprendre.

Fut-il jamais valet plus fidèle et plus tendre ?

DAMIS.

Allons donc voir Orphise, et garde le secret ;

C’est toujours le plus sûr.

PASQUIN.

Je suis fin et discret.

Votre intérêt, Monsieur, est tout ce qui m’occupe.

Seul.

Ah, fourbe ! je te tiens, et tu seras ma dupe.

 

 

ACTE V

 

 

Scène première

 

LISETTE, PASQUIN

 

PASQUIN.

Oui, tout tourne autrement que je ne l’aurais cru ;

J’ai vu de mes deux yeux, et doute si j’ai vu.

LISETTE.

Tout ce que tu me dis me paraît incroyable.

PASQUIN.

Cependant, mon enfant, rien n’est plus véritable.

La peur d’être battu m’a forcé de mentir :

J’ai dit qu’Orphise enfin ne pouvait consentir

À s’éloigner de lui, quoiqu’il fût infidèle ;

Qu’elle lui pardonnait, s’il quittait Isabelle.

J’ai vanté, pour avoir encor plus de succès,

Et la succession, et le gain du procès ;

Sans me donner le temps de prévenir Orphise,

Il s’en va la trouver ; juge de ma surprise.

Aussitôt qu’elle a vu Damis à ses genoux,

Elle a jeté sur lui les regards les plus doux.

Le dépit a cessé, l’amour a pris sa place,

Et l’ingrat, en un mot, vient de rentrer en grâce.

LISETTE.

Quoi ! si facilement, si promptement ?

PASQUIN.

Dis-moi,

Quand on a le cœur pris, est-on maître de soi ?

Dans le premier dépit, ce sont plaintes, murmures ;

On querelle, on menace, on en vient aux injures,

La raison veut régner : l’amour vient, la poursuit ;

Il rentre dans le cœur, et la raison s’enfuit.

LISETTE.

Je conviens, avec toi, que l’amour est bien traître :

Quand on le croit éteint, il est prêt à renaître.

PASQUIN.

Surtout quand on s’y prend de certaine façon.

Le traître de Damis a d’abord pris un ton

Respectueux, soumis. Il a versé des larmes,

De la belle, en pleurant, exagéré les charmes.

Il m’a fait pleurer, moi.

LISETTE.

Comment ! Si prévenu ?...

PASQUIN.

Si le fond de son cœur m’eût été moins connu,

J’aurais encore été plus charmé de l’entendre.

On n’a jamais rien dit de si vif, de si tendre.

Mon adorable Orphise, à vos divins attraits,

Je veux, uniquement sensible désormais,

Ne vivre que pour vous, détester Isabelle,

Regretter les instants que j’ai passés près d’elle.

LISETTE.

Le chien !

PASQUIN.

Mais dans le temps qu’en propos amoureux

Il exhalait son cœur, un témoin dangereux

L’écoutait à la porte.

LISETTE.

Et qui ?

PASQUIN.

C’était Géronte.

LISETTE.

Géronte !

PASQUIN.

Oui, parbleu. Pour t’aller rendre compte

De ce qui se passait, je laisse nos amants

Se confondre à l’envi dans de beaux sentiments.

J’ouvre la porte, et vois, non sans surprise extrême,

En ouvrant brusquement, le bon homme lui-même :

Comme au mur attaché, stupéfait, interdit,

Et qui n’a rien perdu de tout ce qui s’est dit.

LISETTE.

Qui l’avait conduit là ? que venait-il y faire ?

PASQUIN.

Il venait à dessein de quereller son frère ;

Tu sais qu’Orphise était dans son appartement.

Mon maître parlait haut. Géronte apparemment

A reconnu sa voix, et le ciel a fait naître

Ce moment fortuné pour nous venger d’un traître.

LISETTE.

Fort bien. Et que t’a dit Géronte ?

PASQUIN.

Pas un mot.

De son côté chacun est demeuré bien sot.

En s’en allant, pourtant je l’entends qui murmure ;

Plus il double le pas, plus il s’échauffe, il jure ;

Il rencontre son frère au bas de l’escalier,

C’est là que son dépit se fait voir tout entier.

Il parlait bas pourtant, je ne pouvais l’entendre ;

Mais, en les regardant, ce que j’ai pu comprendre,

C’est que tous deux, d’accord avec juste raison,

Convenaient que Damis était un grand fripon.

LISETTE.

C’est un fait sans dispute. Une telle aventure

Doit nous conduire à bien.

PASQUIN.

Je le crois.

LISETTE.

J’en suis sûre.

 

 

Scène II

 

ISABELLE, PASQUIN, LISETTE

 

ISABELLE.

Ah, Lisette ! sais-tu par quel succès heureux ?...

LISETTE.

C’est de quoi dans l’instant nous raisonnions tous deux.

ISABELLE.

Mon oncle m’a tout dit, et maintenant j’espère,

Puisqu’il ne s’agit plus de détromper mon père,

Qu’à l’hymen de Damis, bien loin de me forcer...

LISETTE.

Comptez qu’il le déteste, et qu’il va le chasser

Pour rappeler Cléon.

ISABELLE.

Nous nous flattons, Lisette.

LISETTE.

Cléon va revenir, c’est une affaire faite ;

Et bientôt nous vivrons dans un autre séjour.

Adieu, Paris, adieu ; nous allons à la cour.

Quel plaisir ! Nous n’allons plus voir que des comtesses,

Des comtes, des marquis, des ducs et des duchesses.

Les princes nous viendront visiter quelquefois ;

Nous ne fréquenterons bourgeoises ni bourgeois ;

Et pour mieux ressembler aux gens du haut étage,

Nous changerons d’habit, de mœurs et de langage.

Le bruit et le fracas seront notre élément ;

Plus de soin de ménage, et plus d’arrangement.

Deux pages, six laquais, nous, serviront d’escorte :

Vingt créanciers toujours garderont notre porte ;

Nous veillerons la nuit, nous dormirons le jour.

Adieu, Paris, adieu ; nous allons à la cour.

PASQUIN.

Voilà tes adieux faits, il faut plier bagage.

Damis pourtant encor peut rompre le voyage.

Après la paix conclue, il est sorti d’abord

Pour aller voir Géronte, et, suivant notre accord,

Prendre congé de lui : la trop crédule Orphise

L’attend pour l’emmener ; mais je crains la surprise.

LISETTE.

Pourquoi ?

PASQUIN.

Ce diable d’homme avait l’air inquiet ;

Je sais que dans sa tête il a plus d’un objet ;

Que c’est son intérêt qui règle ses affaires,

Et qu’ayant comparé les biens des deux beaux-pères,

Il donnera la pomme au plus riche des deux.

ISABELLE.

Quel indigne mortel !

PASQUIN.

Car il n’est amoureux

Ni de vous, ni d’Orphise. Ah ! voici votre père !

LISETTE.

Il se parle tout haut, et paraît en colère.

 

 

Scène III

 

GÉRONTE, ISABELLE, LISETTE, PASQUIN

 

GÉRONTE entre en toussant, sans les voir.

Quel horrible complot contre Damis et moi !

LISETTE, à Isabelle.

Que dit-il ?

GÉRONTE, sans les voir.

Je suis simple, il est de bonne foi,

Et par mille moyens cette ligue traîtresse

Tâche de nous brouiller ; mais, malgré leur finesse,

Damis sera mon gendre.

ISABELLE, à Lisette.

Ah, ciel ! qu’ai-je entendu ?

GÉRONTE, toujours à part.

Si le seigneur Cléon, ce gendre prétendu,

Il tousse.

Reparaît devant moi... Hem. Ce rhume m’essouffle,

Il m’étrangle.

PASQUIN, lui faisant la révérence.

Monsieur.

GÉRONTE.

Ah ! te voilà, maroufle !

Il tousse.

J’étouffe de pituite.

À Pasquin.

Oses-tu m’aborder ?

LISETTE.

Quel plaisir prenez-vous à nous intimider ?

GÉRONTE.

Impudente !

ISABELLE.

Eh, bon Dieu ! qu’avez-vous donc, mon père ?

Lorsque nous nous flattons...

GÉRONTE.

Vous plaît-il de vous taire ?

Cléon, mon frère et vous, vous êtes de concert

Pour guider ce fripon ; mais j’ai tout découvert.

Ne vous flattez donc plus que jamais je renonce...

PASQUIN.

Qu’avez-vous découvert ?

GÉRONTE, lui donnant un soufflet.

Tiens, voilà ma réponse.

PASQUIN.

La peste, qu’elle est chaude ! Eh ! dites donc pourquoi ?

GÉRONTE.

Ah ! tu t’obstines, traître, à te jouer de moi !

PASQUIN.

Que voulez-vous donc dire ?

GÉRONTE.

À mille menteries

Dont tu m’as régale, tu joins les fourberies !

PASQUIN.

Moi, Monsieur ?

GÉRONTE.

Oui, coquin !

PASQUIN.

Si je sais...

GÉRONTE.

Quoi, maraud !

N’étais-tu pas, dis-moi, chez mon frère tantôt ?

PASQUIN.

J’en conviens.

GÉRONTE.

Avec qui ?

PASQUIN.

J’étais avec mon maître.

GÉRONTE.

Avec Damis ?

PASQUIN.

Sans doute.

GÉRONTE.

Et moi je suis sûr, traître !

Que dans ce moment-là Damis était dehors.

PASQUIN.

Qui vous l’a dit ?

GÉRONTE.

Lui-même.

PASQUIN.

Il a le diable au corps.

Quoi ! ce n’était pas lui qui conjurait Orphise

De lui pardonner tout ?

GÉRONTE.

Non. J’ai fait la sottise

De le croire d’abord ; car tu contrefaisais

Et son ton, et sa voix, parce que j’écoutais.

PASQUIN.

Pouvais-je le savoir ? La porte était fermée.

GÉRONTE.

Oui ; ma toux m’a trahi. Feignant d’être charmée,

Sa prétendue Orphise a saisi ce moment

Pour jouer avec lui le raccommodement ;

Elle a feint de pleurer, de céder aux excuses ;

Et moi, fort sottement, j’ai donné dans vos ruses.

PASQUIN.

Eh ! que n’entriez-vous ? Vos yeux, vos propres yeux...

GÉRONTE.

J’allais entrer aussi, car j’étais furieux ;

Mais dans le même instant est survenu mon frère,

À qui j’ai bonnement conté toute l’affaire :

Ayant su profiter de mon émotion,

Il m’a fait agréer qu’il ramène Cléon.

Il sort : Damis arrive, et me trouve en furie ;

Mais il m’ouvre les yeux sur la supercherie.

Avez-vous oublié que des gens apostés,

Pour me perdre, ont recours à mille faussetés ?

Me dit-il. Vous voyez une preuve certaine

Que je n’ai pu moi-même assister à la scène

Qui vous met dans l’erreur, puisque dans ce moment

Je reviens de la ville. Il faut absolument

Que l’on ait profité d’un quart d’heure d’absence

Pour vous tromper, Monsieur, par cette manigance.

Il m’a même ajouté que ce maître fripon,

Qui savait contrefaire et sa voix et son ton,

Autrefois à Nevers, pendant des nuits obscures,

Avait causé par là cent sortes d’aventures.

Je ne finirais point sur ce qu’il m’a conté ;

Le détail est trop long. Eh bien ! maître effronté,

Te voilà stupéfait !

PASQUIN.

Ma foi, je vous l’avoue,

Son génie, après tout, mérite qu’on le loue.

J’étais persuadé qu’il plierait sous le mien ;

Mais je me sens forcé de rendre hommage au sien.

Si faudra-t-il pourtant...

GÉRONTE.

Oh ! vous aurez beau faire.

Damis m’a conjuré de finir notre affaire,

Sans perdre un seul instant : m’y voilà résolu ;

J’ai détaillé mes biens, et nous avons conclu.

Sûr qu’il sera très riche en devenant mon gendre,

Son Orphise sur lui n’a plus rien à prétendre.

Il vient de me quitter pour écrire à Nevers,

Et prendre congé d’elle. Ainsi, coquin ! tu perds

Ton adresse et ton temps, en osant entreprendre

De m’engager enfin à prendre un autre gendre ;

Damis va l’être. Et quand ? avant la fin du jour.

LISETTE, à Isabelle.

Changeons donc nos adieux, faisons-les à la cour.

GÉRONTE.

Où sont ces Nivernois ? Il faut que je les voie,

Pour les tancer si bien...

 

 

Scène IV

 

ORPHISE, GÉRONTE, ISABELLE, LISETTE, NÉRINE, PASQUIN

 

ORPHISE accourt en tendant les bras à Isabelle.

Prenez part à ma joie,

Madame ; mon perfide est revenu vers moi :

Reconnaissant, fidèle, il m’a rendu sa foi,

Et ne me paraît plus indigne de la mienne.

GÉRONTE, à Pasquin.

C’est donc là ton Orphise ? On veut qu’elle soutienne

Son rôle jusqu’au bout : mais nous verrons beau jeu.

ORPHISE, à Isabelle.

Monsieur est votre père ?

GÉRONTE.

Oui, vous verrez dans peu

Que je ne suis pas dupe. On vous style à merveille :

Mais, moi...

ORPHISE, à Isabelle.

Que dit Monsieur ?

GÉRONTE.

Que Monsieur vous conseille

De sortir de céans.

ORPHISE.

Qui ? moi !

GÉRONTE.

Dans le moment.

NÉRINE.

On vous fait là, Madame, un joli compliment !

C’est recevoir les gens d’une façon galante !

GÉRONTE, à Pasquin.

Ah, ah ! n’est-ce pas là cette fausse suivante

Qui devait chanter pouille à Damis ?

NÉRINE.

Apprenez

Que je ne suis point fausse.

GÉRONTE.

Eh quoi ! même à mon nez

Tu te donnes les airs...

NÉRINE.

Nous valons bien vos dames.

GÉRONTE, à Pasquin.

Coquin ! voilà l’effet de tes subtiles trames.

Si tu n’emmènes pas ces créatures-là,

Tu seras étrillé.

ORPHISE, à Isabelle.

Quel propos est-ce là ?

Juste ciel !

ISABELLE, à Orphise.

Excusez, c’est une erreur.

 

 

Scène V

 

DORANTE, GÉRONTE, ISABELLE, ORPHISE, LISETTE, NÉRINE, PASQUIN

 

ORPHISE, courant au-devant de Dorante.

Mon père,

Vous venez à propos.

DORANTE, à Géronte.

Une importante affaire

M’obligeant à sortir, m’a privé de l’honneur

De tous embrasser ; mais...

Il veut embrasser Géronte, qui lui tourne le dos.

GÉRONTE.

Très humble serviteur.

DORANTE.

Permettez...

GÉRONTE.

Ventrebleu ! laissez-moi, je vous prie ;

Je ne suis pas en train d’entendre raillerie.

Croyez-moi, mon ami, j’ai le coup d’œil subtil,

Je l’applique sur vous.

DORANTE.

Sur moi ! que vous dit-il ?

GÉRONTE.

Que vous êtes un fourbe, et pour ces demoiselles...

Je veux bien retrancher ce que je pense d’elles...

DORANTE, à Pasquin.

Mais il faut que cet homme ait perdu la raison.

PASQUIN.

Elle est bien égarée.

GÉRONTE, courant après lui.

Attends, maître fripon,

Je te ferai sentir si ma raison s’égare.

PASQUIN, mettant la main sur sa joue.

Je l’ai déjà senti.

DORANTE.

Vous êtes bien bizarre !

À des gens comme nous faire un pareil accueil !

Ne vous piquez plus tant d’avoir un fin coup d’œil ;

Car je ne vois que trop que vous ne voyez goutte,

Et que votre bon sens, Monsieur, est en déroute.

GÉRONTE.

Comment ! jusque chez moi vous venez m’insulter !

DORANTE.

Oui, Monsieur, quand chez vous vous osez maltraiter

Un homme de ma sorte, une fille d’honneur.

NÉRINE.

Dites deux, s’il vous plaît.

DORANTE.

Nous avons trop de cœur

Pour souffrir de sang-froid un affront si sensible :

Vous m’en ferez raison.

ISABELLE, à Géronte.

Mon père, est-il possible

Que vous ne sentiez pas...

GÉRONTE.

Comment ! vous me parlez,

Insolente !

DORANTE.

Eh ! Monsieur...

GÉRONTE, à Dorante.

Mon ami, détalez,

Car je suis sur le point de perdre patience.

DORANTE.

Autre part que chez vous nous ferons connaissance,

Et je vous prouverai...

GÉRONTE.

Quelle obstination !

 

 

Scène VI

 

ARISTE, CLÉON, DORANTE, GÉRONTE, ISABELLE, ORPHISE, LISETTE, NÉRINE, PASQUIN

 

ARISTE, à Géronte.

Je me suis dépêché de ramener Cléon ;

Le voici, transporté du bonheur qu’il espère.

CLÉON, à Isabelle.

Je vous dois le retour de monsieur votre père,

Sans doute ? Aidez-moi donc à le remercier.

ISABELLE, en pleurant.

Ah, Cléon !

CLÉON.

Juste ciel !

LISETTE, à Cléon.

On va bien vous payer

De vos transports joyeux.

ARISTE, à Géronte.

Que veut-elle donc dire ?

GÉRONTE.

Que vous êtes un fat.

DORANTE, à Orphise.

Cet homme est en délire.

CLÉON.

Je tombe de mon haut.

PASQUIN, à Cléon.

C’est un tour de Damis.

CLÉON, à Géronte.

Si je reviens ici, c’est que l’on m’a promis...

GÉRONTE.

Oui, je vois que mon frère a fait une sottise.

ARISTE, à Géronte.

C’est par votre ordre exprès...

CLÉON.

Il m’avait dit qu’Orphise

Pardonnait à Damis son infidélité,

Et que, vous repentant de m’avoir maltraité...

GÉRONTE.

Mais, par malheur pour vous, j’ai découvert l’intrigue,

Et Damis, en deux mots, a dérangé la ligue.

CLÉON.

Quelle ligue, Monsieur ?

GÉRONTE, à Dorante.

Bon homme, répondez.

DORANTE.

Corbleu ! je ne sais pas ce que vous entendez ;

Mais vous perdez l’esprit, ou bien quelqu’un vous trompe.

LISETTE.

C’est trop me taire, il faut que je vous interrompe.

GÉRONTE, à Lisette.

Quoi ! coquine !...

LISETTE.

Je vais débrouiller le chaos :

Écoutez seulement ; j’aurai fait en deux mots.

GÉRONTE.

Quel chaos ?

LISETTE, à Dorante.

Le voici. Si Monsieur vous maltraite,

C’est qu’il vous croit le chef d’une intrigue secrète.

DORANTE.

D’une intrigue !

LISETTE.

Oui, Monsieur ; il est persuadé

Que vous êtes un fourbe adroitement aidé

Par ces personnes-là, qu’il croit que l’on suppose

Pour décrier Damis.

DORANTE.

Ah ! ah ! c’est autre chose.

À Géronte.

En ce cas-là, Monsieur, vous n’avez d’autre tort

Que d’être trop crédule. Apprenez-nous d’abord

Quel est l’homme impudent qui vous a fait ce conte.

GÉRONTE.

C’est quelqu’un qui bientôt va vous couvrir de honte.

DORANTE.

Mais qui donc ?

GÉRONTE.

C’est Damis qui m’a désabusé ;

Et vous me jouiez tous le tour le plus rusé,

S’il ne m’eût averti qu’un prétendu Dorante,

Et qu’une fausse Orphise, avecque sa suivante,

Aussi subtile qu’elle, étaient venus chez moi,

Bien payés par Cléon, d’un air de bonne foi,

Se plaindre que Damis était un infidèle,

Un perfide, un ingrat, indigne d’Isabelle.

À Ariste.

Tantôt même on a feint dans votre appartement,

Sous le nom de Damis, un raccommodement,

En montrant Pasquin.

Parce qu’on savait bien que j’écoulais. Ce traître

A si bien imité tous les tons de son maître...

ARISTE.

Et c’est Damis encor qui vous a dit cela ?

GÉRONTE.

Sans doute.

ARISTE.

Est-il un fourbe égal à celui-là ?

ORPHISE.

Je l’avoue à ma honte, un excès de tendresse

Jusqu’à lui pardonner a porté ma faiblesse ;

Par un faux repentir il a séduit mon cœur :

Mais je vois à présent l’excès de mon malheur ;

Ce que j’apprends ici me le fait trop connaître.

Aussi hardi menteur, qu’infidèle, que traître...

GÉRONTE.

Quoi donc ! ce n’était pas ce fripon de valet,

Qui, le contrefaisant ?...

PASQUIN.

Non, Monsieur ; le soufflet,

Encor chaud sur ma joue, appartient à la sienne :

Ne puis-je vous le rendre, afin qu’il lui revienne ?

GÉRONTE.

Maraud ! votre concert est bien exécuté !

Mais, parbleu ! le concert sera déconcerté.

J’attends Damis.

ORPHISE.

C’est trop souffrir son imposture.

Présentant une lettre à Géronte.

Tenez, connaissez-vous, Monsieur, son écriture ?

GÉRONTE.

Comme la mienne.

ORPHISE.

Eh bien ! vous allez voir l’effet

De vos bontés pour lui, par ce tendre billet

Renvoyé de Nevers, où me croyant encore,

Son style m’exprimait combien il vous honore.

DORANTE.

Il n’était à Paris que depuis quinze jours,

Et n’y vivait, je crois, que par votre secours.

GÉRONTE lit.

« Si je suis parti, belle Orphise,

« Sans vous en avertir, n’en soyez pas surprise.

« Mes profonds soupirs et mes pleurs

« Auraient trop aigri vos malheurs.

« Sans ressource dans cette ville,

« J’y vis chez un bourgeois, grondeur, capricieux,

« Qu’un long âge rend imbécile

« J’emprunte quelque argent de cet homme ennuyeux,

« Pour rejoindre ma compagnie,

« Et pars demain pour l’Italie.

« Recevez mes derniers adieux.

« DAMIS. »

Puis-je croire, grands dieux ! ce que je viens de lire ?

Je le comble de biens, et l’ingrat me déchire !

Mes bienfaits sur son cœur ont ce cruel effet !

Je m’en vais le chercher, et lui dire son fait.

DORANTE.

Vous attendrons-nous ?

GÉRONTE.

Oui.

Dans le temps qu’il veut sortir, Damis entre.

 

 

Scène VII

 

ARISTE, CLÉON, DORANTE, GÉRONTE, ISABELLE, ORPHISE, LISETTE, NÉRINE, PASQUIN, DAMIS

 

DAMIS, à Géronte.

Monsieur, voici la lettre

Que je vous ai promis tantôt de vous remettre

Pour la faire partir.

GÉRONTE, après l’avoir prise.

Il n’en est pas besoin :

Pour la rendre en main propre, on n’ira pas bien loin.

À Orphise.

Lisez, ma belle enfant.

DAMIS, à Géronte, après avoir aperçu la compagnie.

Je sors pour une affaire

Que j’avais oubliée.

GÉRONTE.

Il est plus nécessaire

Que nous ayons ici quelque éclaircissement,

Nous en avons besoin.

DAMIS, voulant s’échapper.

Permettez...

CLÉON, s’opposant à sa sortie.

Un moment.

ORPHISE lit.

« À Mademoiselle Orphise Dorante, à Nevers.

« On me propose un mariage

« Qui va finir tous mes malheurs,

« Et c’est ce soir que je m’engage ;

« Vous pouvez vous pourvoir ailleurs. »

LISETTE, à Orphise.

Voilà votre congé dans la meilleure forme.

ORPHISE.

Ô ciel ! fut-il jamais procédé plus énorme ?

GÉRONTE, à Damis.

Et je te donnerais ma fille après cela ?

DAMIS.

Pourquoi non ?

GÉRONTE.

L’impudent ! Lis cette épître-là,

Si tu l’oses.

PASQUIN, à Damis.

Ma foi, le voilà confondu.

DAMIS, en souriant.

À ces manœuvres-là je m’étais attendu ;

Mais je vous prouverai...

GÉRONTE, vivement.

Quoi ! ce n’est pas Orphise

Que tu vois ?

DAMIS, en riant.

Oh ! je vois... que, quoi que je vous dise,

Vous ne me croirez plus.

GÉRONTE.

Non, traître ! non, ingrat !

On m’a fait lire enfin dans ton cœur scélérat ;

Tu n’abuseras plus de mon esprit crédule.

DAMIS, riant toujours.

J’aime mieux être faux que d’être ridicule.

Votre crédulité m’a longtemps diverti :

Mais la pièce est finie, et je prends mon parti.

À Cléon.

Pour n’être plus ingrat, je vous cède Isabelle,

Et demeurons amis. Orphise voudrait-elle,

Après la cession, renouer avec moi ?

À Orphise.

Pour le coup, je reviens de la meilleure foi ;

En lui présentant la main.

Et vous m’aimez toujours. Acceptez, je vous prie.

ORPHISE.

Peut-on à cet excès pousser l’effronterie ?

Monstre ! je te méprise autant que je te bais.

Garde-toi, malheureux ! de me parler jamais.

DAMIS.

Il faut vous excuser, vous êtes en colère.

GÉRONTE, à Damis.

Tu ne méritais pas le bonheur de lui plaire,

À Dorante.

Pour cet aimable enfant je vous offre un neveu,

Jeune, riche, bien fait, que vous venez dans peu.

DORANTE.

Vous nous faites honneur, et j’accepte pour elle.

GÉRONTE, à Cléon.

Aux yeux de cet ingrat, je vous donne Isabelle.

DAMIS.

Puisque sur mon sujet vous prenez un travers,

Bonsoir.

NÉRINE, à Damis.

N’avez-vous rien à mander à Nevers ?

DAMIS.

Tu peux dire partout que, quoiqu’on me méprise,

J’espère trouver mieux qu’Isabelle et qu’Orphise.

PASQUIN, au parterre.

Vous avez vu punir le plus grand des ingrats :

Profitez de l’exemple et ne l’imitez pas.

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