L’Épée de mon père (Charles DESNOYERS - Antonin D’AVRECOURT)

Comédie-vaudeville en un acte.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre des Variétés, le 21 octobre 1836.

 

Personnages

 

MADAME GERVAUT

HENRI, son fils

GUSTAVE, son fils

THOMASSIN, ancien fournisseur

LAURENCE, sa fille

UN DOMESTIQUE

 

La scène se passe en 1816, dans le Bourbonnais, chez Madame Gervaut.

 

Un salon. Une porte au fond ; une autre à la gauche du public ; à droite, une fenêtre. Du même côté, au fond, et près de la porte du milieu, une console, au-dessus de laquelle une pendule et des vases de fleurs. Sur le premier plan, un guéridon couvert de papiers ; à gauche, également près de la porte, un secrétaire ; chaises, fauteuils, etc.

 

 

Scène première

 

MADAME GERVAUT, seule

 

Comme ils tardent à rentrer !... je suis d’une impatience !... Pourvu qu’aucun accident ne leur soit arrivé ! Henri surtout est si imprudent, si étourdi... ah ! mes pauvres enfants... tout mon espoir... toute ma vie !... On vient : ce sont eux.

Elle regarde dans la coulisse.

Hélas ! non.

Laurence entre par la porte du fond.

 

 

Scène II

 

MADAME GERVAUT, LAURENCE

 

LAURENCE.

Je vous dérange peut-être.

MADAME GERVAUT.

Non, vraiment ; c’est aujourd’hui dimanche, et je jetais un coup d’œil sur l’état de notre caisse.

Elle montre des papiers placés sur le guéridon.

LAURENCE.

Moi, j’ai profité de l’absence de mon père pour venir vous voir.

MADAME GERVAUT.

Ce bon M. Thomassin... il est donc toujours notre ennemi sans nous connaître ?

LAURENCE.

S’il vous connaissait comme moi, pourrait-il ne pas vous estimer, ne pas vous aimer ? Il y a six mois à peine, mon père, ancien fournisseur des armées, me fait venir auprès de lui ; il m’apprend, ce que j’ignorais entièrement, que nous étions riches, très riches ; il ajoute qu’il veut se retirer dans le Bourbonnais, dans une terre magnifique qu’il vient d’acheter.

MADAME GERVAUT.

Dont les murs touchent à ceux de notre établissement.

LAURENCE.

J’ignorais alors le prix de ce voisinage... je ne vous avais pas vue... mais quelques arrangements restaient encore à faire à mon père ; je dus le précéder de quelque temps ; c’est alors que je vous vis, madame... et j’attendais avec impatience mon père, pour lui faire connaître ses nouveaux voisins... pour sanctionner une amitié si heureusement commencée... il arrive enfin... mais, hélas ! comme on me l’avait changé à Paris !... Lui, autrefois si simple, si modeste, ses amis l’avaient rendu ambitieux ; ils lui avaient conseillé d’avoir au moins un titre à joindre à son nom, qu’ils trouvaient trop simple, trop commun ; en fin, à force de démarches en sa faveur, ils l’avaient fait...

Hésitant.

le dirai-je ?... baron !

MADAME GERVAUT, souriant.

C’était la un beau titre.

LAURENCE.

Baron !... je ne sais quelle puissance magique il y a dans ces deux syllabes, mais, depuis qu’il s’appelait M. le baron Thomassin, il était devenu d’une fierté, d’une morgue... il croyait toujours qu’on insultait à sa qualité... et le premier jour de son installation, il trouva importun le bruit de votre usine ; il voulut, à tout prix, acquérir cette portion de terre qui manquait, disait-il, à son domaine.

MADAME GERVAUT.

Notre modeste habitation était pour lui le moulin de Sans-Souci.

LAURENCE.

Mais un ancien fournisseur ne pouvait être aussi philosophe que le grand Frédéric... et quand il reçut de vous un refus formel... il entama un procès injuste, déraisonnable, et, en attendant, il me défendit de jamais vous voir.

MADAME GERVAUT, lui prenant la main.

Heureusement pour nous, vous n’avez pas obéi.

LAURENCE.

Non, madame ; j’avais beau me dire que je devais toujours être de l’opinion de mon père, c’était impossible. Je me rappelais avec tant de plaisir ces soirées passées ensemble... à nous quatre... où chacun de nous avait une occupation différente. M. Gustave nous faisait la lecture, que M. Henri interrompait toujours, mais d’une manière si gaie, si amusante... oh ! je n’ai jamais tant aimé à m’instruire... ni à perdre mon temps ; et vous, madame, comme vous étiez heureuse !

Air : Simple soldat, né d’obscurs laboureurs.

Tous les deux vous les aimiez tant !
Monsieur Gustave...

MADAME GERVAUT.

Est l’orgueil de sa mère,

LAURENCE.

Son frère aussi...

MADAME GERVAUT.

Lui ! c’est bien différent,
Que de défauts ! De lui je désespère ;
Son avenir m’effraie à chaque instant,
Et cependant, hélas ! je lui pardonne
Et ses défauts et mon tourment ;
Car une mère aime dans son enfant
Même les chagrins qu’il lui donne,
Oui, jusqu’aux chagrins qu’il lui donne.

LAURENCE.

Ah ! étourdie que je suis !... j’ai oublié de vous apporter ces fleurs que je vous avais promises. Je n’attendrai pas jus qu’à demain pour vous tenir ma parole... Oh ! c’est que j’ai tant de choses à vous dire, madame ; vous ne me refuserez pas vos conseils, n’est-il pas vrai ? Je n’ai pas de mère à qui je puisse en demander, et vous êtes si bonne !... je ne vois que vous pour me servir de guide.

MADAME GERVAUT.

Et pourquoi mes conseils ?... De quoi s’agit-il ?

LAURENCE.

Mon père a sur moi des projets qui datent de bien loin, seize ans ; j’en avais trois alors... et mon père a promis, mais promis solennellement à un de ses amis que je serais la femme de son fils... N’est-ce pas, madame, que cela est bien cruel pour moi, et qu’un père ne devrait pas prendre un engagement aussi formel pour ?...

MADAME GERVAUT.

Pour une jeune personne de trois ans ; en effet, c’est se presser beau coup ; mais, sans doute, mademoiselle, vous connaissez à présent celui qu’on vous destine, vous l’avez vu ?

LAURENCE.

Non, madame, et mon père ne le connaît pas plus que moi. Il ne sait pas même où il est, ce qu’est devenue sa famille.

MADAME GERVAUT.

Comment !

LAURENCE.

Mais cela ne l’empêche pas de tenir fermement à sa résolution... il espère, à force de recherches...

MADAME GERVAUT, écoutant.

Ah ! quelqu’un.

LAURENCE.

Je me retire.

MADAME GERVAUT.

Henri, sans doute. Vous craignez de le voir, mademoiselle ?

LAURENCE.

M. Henri ? au contraire... je reste, madame.

MADAME GERVAUT.

Ah ! je me trompais, c’est son frère, c’est Gustave.

LAURENCE.

Décidément, il est tard, et mon père pourrait remarquer mon absence ; je me sauve... Adieu, au revoir, ma bonne madame Gervaut.

Elle va pour sortir, Gustave entre par le fond et la salue. Elle lui fait une profonde révérence, et s’éloigne.

 

 

Scène III

 

MADAME GERVAUT, GUSTAVE

 

GUSTAVE.

Toujours, toujours elle m’évite !

MADAME GERVAUT.

Gustave, tu as un chagrin que tu caches à ta mère.

GUSTAVE.

Moi ! eh bien ! eh bien ! oui ; je vous dirai tout : puisqu’aussi bien je suis désormais sans espérance... auprès de vous du moins, je trouverai des consolations. Cette jeune fille, je l’aime ; vous l’avez deviné, n’est-ce pas, vous qui lisez si bien dans le cœur de vos enfants ; je l’aime ; mais une chose que vous ne savez pas, et que vous blâmerez avec raison, c’est que j’ai eu le malheur de le lui dire.

MADAME GERVAUT.

Eh bien ?

GUSTAVE.

Eh bien ! ma mère, depuis ce temps, elle ne me pardonne pas ; c’est à peine si elle cherche à me cacher la haine que je lui inspire... et vous venez de le voir, il suffit que je paraisse, pour qu’elle sorte à l’instant même.

MADAME GERVAUT, souriant.

Oui, je commence à croire, en effet, qu’elle a pour toi une haine bien singulière... pauvre Gustave !

GUSTAVE.

Aussi, mon parti est pris, ma mère ; je l’oublierai, oui, je l’oublierai... Désormais, le travail, le travail seul... je ne m’occuperai que de votre bonheur, de celui de mon frère, des soins de notre maison de commerce.

MADAME GERVAUT.

C’est à toi, à toi seul que nous devons jusqu’à ce jour toute la prospérité...

GUSTAVE.

Eh ! ne m’avez-vous pas dit que j’étais le fils d’un brave et honnête négociant ? Je veux, je dois suivre son exemple... mon pauvre père !

Air du Baiser au porteur.

Dans le commerce où tu cachas ta vie,
Chacun connut tes mœurs, ta probité ;
Mais tu vécus loin du bruit qu’on envie,
Et nul de toi ne parle avec fierté.
Moi, je suis fier de ton obscurité ;
D’autres prendront leur place dans l’histoire,
La tienne aussi tu sus la réserver :
Un nom sans tache, ah ! c’est toute une gloire ;
Que tes enfants puissent la conserver !

MADAME GERVAUT.

Pourquoi ton frère ne pense-t-il pas de même ? Pourquoi se livre-t-il à la dissipation, à la paresse ?

On entend au dehors un coup de fusil.

Quel est ce bruit ?

GUSTAVE.

C’est lui, c’est Henri !

MADAME GERVAUT.

J’aurais dû le reconnaître à cette manière de s’annoncer...

 

 

Scène IV

 

MADAME GERVAUT, GUSTAVE, HENRI, en costume de chasseur

 

HENRI, à la cantonade.

Qu’on le dépouille sans miséricorde...

Entrant.

Vous permettez, ma mère.

Il baise la main de Madame Gervaut.

Bonjour, mon frère.

MADAME GERVAUT.

De quoi s’agit-il donc ?

HENRI.

D’un lapin que je viens de tuer à deux pas d’ici.

MADAME GERVAUT.

Un lapin ?

HENRI.

Eh bien ! plaignez-vous de moi... à présent... dites encore que je ne suis bon à rien... c’est vrai... on n’a jamais que des reproches à me faire... et pourtant vous voyez, je suis la Providence de la maison... ce gibier-là, vois-tu, frère, c’est du fruit de fendu... figurez-vous que j’étais parti pour la chasse au marais... une chasse délicieuse, dont tout l’agrément consiste à rester plusieurs heures... dans l’eau, jusqu’à mi-jambe... une campagne de Hollande sous la république... je cheminais tout en pensant au plaisir que j’allais goûter... quand tout-à-coup il me vient une idée.

GUSTAVE.

Ah ! mon Dieu ! une idée de toi...

MADAME GERVAUT.

J’ai peur.

HENRI.

Donc... je me rappelle à propos que notre voisin... notre ennemi... M. Thomassin, avait une propriété tout près de là, où le gibier était en abondance... alors, je franchis la haie qui m’en séparaît...

MADAME GERVAUT.

Vous avez eu tort... très grand tort...

HENRI.

C’est ce que je me suis dit... quand il n’était plus temps... d’ailleurs une réflexion vint me rassurer, et faire taire les murmures de ma conscience... ce M. Thomassin tient à sa chasse... par amour-propre... parce que c’est un droit seigneurial... mais du reste, il ne chasse jamais... il a pour ses perdrix une passion platonique... c’est chez lui de la générosité... du désintéressement... aussi pour les mettre à l’abri de quelque coup demain... ne s’est-il pas avisé de faire revêtir à un imbécile de garçon de ferme le costume complet de garde-chasse... vert et or... avec une plaque portant les armes de M. le baron Thomassin, c’est-à-dire deux bottes de foin en sautoir... un ancien fournisseur !...

GUSTAVE.

Et le garde-chasse te somma de te retirer...

HENRI.

Certainement... mais je lui répondis que les volontés étaient libres, et que je n’avais la même opinion que M. le baron sur les lapins... là-dessus, je mis à mort... l’animal dont vous me direz des nouvelles.

GUSTAVE.

Et le garde-chasse ?

HENRI.

Il était furieux... exaspéré... il voulut me mettre la main sur le collet... mais j’eus le temps de recharger mon fusil.

MADAME GERVAUT.

Ô ciel !

HENRI.

Rassurez-vous, je ne le chargeai qu’à poudre... et comme en ce moment là le soleil donnait en plein sur le vert de son uniforme qui se confondait avec celui des buissons dont il était entouré... je tirai... et le pauvre diable tomba mort de peur.

MADAME GERVAUT.

Serez-vous toujours aussi inconsidéré, aussi imprudent ? M. Thomassin ne vous connaît pas, je le sais ; mais on vous a vu entrer dans sa propriété... Bientôt, un nouveau procès ?

HENRI.

Qu’importe !

MADAME GERVAUT.

Henri ! Henri ! quel caractère !

HENRI.

Eh bien ! oui, ma mère, c’est vrai... un caractère affreux que je me reproche souvent, surtout lorsque je suis auprès de vous... mais tel que vous me voyez, je suis un anachronisme... ah ! pour quoi n’ai je pas eu vingt ans un peu plus tôt, à cette époque où tout le monde était soldat... tous les soldats généraux... et tous les généraux rois... il n’y avait guère moyen de ne pas être au moins maréchal d’empire... oui certainement, j’étais né pour être maréchal, ou pour être emporté par un boulet.

MADAME GERVAUT.

Ô ciel ! que dit-il ?

HENRI.

Oh ! rassurez-vous, ma mère ; il n’y a plus de danger maintenant ; faites vous donc soldat en 1816 ! à quoi cela vous mènera-t-il ? mais toutes ces idées de gloire et de batailles se sont amassées là pendant mon enfance, et voilà pourquoi je ne puis les chasser maintenant, pourquoi je ne suis bon à rien, pourquoi je vous donne tant de sujets de mécontentement... oui, cette vie tranquille... on bien ces éternels comptes en partie double... ça me lasse... ça me fatigue... la vie d’un négociant... me déplait horriblement.

MADAME GERVAUT.

Mon fils !...

HENRI.

Allons ! encore ! maudite tête... tout à l’heure... c’était mon père... à présent, c’est mou frère que j’offense dans ses goûts, dans ses prédilections... je ferais mieux d’aller prendre ma leçon d’armes... ça changerait le cours de mes pensées... d’autant que j’ai besoin d’avoir la tête libre, pour vous confier mon grand projet,

À part.

oui, mon grand projet. Laurence !...

GUSTAVE.

Explique-toi...

HENRI.

Je vous le dirai plus tard... à toi d’abord, frère ; c’est toi qui, le premier, dois recevoir ma confidence.

MADAME GERVAUT.

J’espère, Henri, que dorénavant vous ne laisserez plus à votre frère la plus grande part du travail... et que vous partagerez avec lui.

HENRI.

Oui, ma mère.

GUSTAVE, bas à son frère.

Ne crains rien... je ferai toujours ta besogne et la mienne.

HENRI.

Ah ! par exemple...c’est trop fort, pour qui me prends tu ?...

Bas.

J’accepte.

Air : Des bons Maris c’est le modèle. (Pensionnaire mariée.)

Des bons frères c’est le modèle :
C’est admirable ; mais un jour,
D’un cœur si bon et si fidèle,
Je puis me venger à mon tour.
De me battre j’ai l’habitude...

GUSTAVE.

Je vis en paix...

HENRI.

Eh ! mais tant pis.
Pour te prouver ma gratitude,
Je te voudrais cent ennemis.

Ensemble.

GUSTAVE.

Des bons frères, moi, le modèle
Oh ! non vraiment... car en ce jour
Ton cœur aussi, bon et fidèle,
Se promet bien d’avoir son tour.

MADAME GERVAUT.

Des bons frères c’est le modèle ;
J’hésite entre eux... Mais, en ce jour,

Montrant Henri.

Son cœur est bop... il est fidèle,
J’espère qu’il aura son tour.

Henri et Gustave sortent ensemble par la gauche.

UN DOMESTIQUE, entre au fond et annonce.

M. le baron Thomassin !

MADAME GERVAUT.

Ah ! mon Dieu ! c’est la guerre qu’il nous apporte.

 

 

Scène V

 

THOMASSIN, MADAME GERVAUT

 

THOMASSIN, avec brusquerie.

Pardon... madame, si j’entre aussi brusquement.

MADAME GERVAUT, à part.

Comme il a l’air furieux !...

Haut.

Qui me procure l’honneur de votre visite ?

THOMASSIN.

J’ai besoin d’abord... de vous décliner mes noms et qualités... je m’appelle Thomassin... le baron Thomassin.

MADAME GERVAUT.

Je le savais, monsieur ; je connais beaucoup votre nom... de vue...

THOMASSIN.

C’est juste... à cause des nombreuses assignations que j’ai eu l’honneur de vous envoyer... c’est un genre de correspondance qui en vaut bien un autre, et je vous avouerai même que j’aurais désiré que nos rapports eussent toujours eu un caractère aussi officiel...

MADAME GERVAUT, avec ironie.

Vous êtes trop bon... on m’avait aussi beaucoup parlé de votre amabilité.

THOMASSIN.

Il y a des moments où je suis fort aimable... mais, je ne suis pas dans un de ces moments-là... il faut nous expliquer franchement, madame... et cela ne peut durer plus longtemps... pour ma part, je suis furieux... exaspéré... je n’y tiens plus... votre voisinage m’est odieux... insupportable.

MADAME GERVAUT.

Ah ! monsieur, c’est mal à vous... je ne vous ai pas dit ce que je pensais du vôtre.

THOMASSIN.

Il ne s’agit pas de votre opinion, madame, mais de la guerre à mort que vous m’avez déclarée.

MADAME GERVAUT.

Moi, vous faire la guerre... je m’en garderais bien...

THOMASSIN.

J’aurais dû le prévoir, quand en arrivant ici, où j’avais rêvé le repos le plus absolu... troublé tout au plus par le murmure de quelque ruisseau... j’y trouvai ce qu’il y a de moins poétique... de moins champêtre au monde... ce qui n’a jamais figuré dans les paysages de M. de Florian... en un mot une usine... avec son bruit... sa fumée et l’odeur du charbon de terre... c’était un enfer anticipé...

MADAME GERVAUT.

Ah ! monsieur...

THOMASSIN.

Non, c’est vrai ; depuis qu’on a fait régner l’art partout... il n’y a plus moyen de trouver des beautés naturelles... vous promenez vos rêveries dans un vallon tranquille... vous vous croyez seul... vous vous retournez, et vous vous heurtez contre une manufacture... c’est agréable... il n’y a plus d’imprévu, plus de surprise, plus de pittoresque.

Air : Ah ! j’en rends grâce à la nature.

Afin d’établir un moulin,
On s’empare d’une cascade,
Dans le chalet le plus divin
On fabrique... la cotonnade ;
Si, grâce à leurs projets en l’air,
Ces ennemis de la verdure
Font passer leurs chemins en fer...
C’est sur le corps de la nature.

C’est une horreur !... c’est une abomination... du moins, j’espérais qu’en me bouchant les oreilles, je pourrais vivre en paix dans ma propriété... mais, aujourd’hui... il y a une heure... tout au plus... j’ai appris, par un nouvel attentat, que j’avais eu tort de garder cette prétention...

MADAME GERVAUT, à part.

Nous у voilà.

THOMASSIN.

Oui, madame : quelqu’un, qui appartient à votre maison, car je l’ai aperçu au moment où il rentrait, a osé pénétrer dans mon domaine, tirer sur mes propres lapins... animaux inoffensifs s’il en fût jamais, qui certes ne l’avaient pas provoqué, pas plus que mon garde-chasse, auquel il s’est permis de faire une peur effroyable...

MADAME GERVAUT.

Quoique vous ayez cru devoir m’aborder avec un ton assez peu convenable... je dois à la vérité de vous dire que j’ai beaucoup blâmé la personne dont vous parlez, et que je vous prie de recevoir ici nies excuses sur sa conduite.

THOMASSIN.

Des excuses ?... ce ne sont pas des excuses qu’il me faut, quand j’ai là la matière d’un bon procès...

MADAME GERVAUT, effrayée.

Un procès !

THOMASSIN.

Je suis venu en ennemi loyal... vous annoncer que j’allais de ce pas trouver mon avoué de Moulins... un garçon adroit, intelligent, qui sait embrouiller une affaire mieux que personne au monde ; c’est un homme très fort, qui a étudié à Paris...

MADAME GERVAUT.

C’est possible... mais je vous en conjure...

THOMASSIN.

Non... mille fois non... il ne sera pas dit qu’un homme comme moi sera la victime d’une petite commerçante comme vous...

MADAME GERVAUT.

Ce titre de commerçante n’a rien qui puisse me faire rougir... mais puisque vous me poussez à bout, apprenez que vous parlez à la veuve du général comte de Servières.

THOMASSIN, stupéfait.

Hein ?

À part.

Non, ce n’est pas possible !

Haut.

Du général comte de Servières, qui commandait une division en Italie ?

MADAME GERVAUT.

Lui-même.

THOMASSIN.

Plus de doute.

Faisant un mouvement.

Ah ! mon Dieu !...

MADAME GERVAUT.

Qu’avez-vous ?

THOMASSIN.

Les jambes vont me manquer, ce n’est rien, mais l’émotion... la joie... qui se serait attendu à cela ?...

MADAME GERVAUT.

Quoi donc ?...

THOMASSIN.

Apprenez que le général, comte de Servières était mon compatriote, mon ami d’enfance, et que c’est à lui que je dois tout... ma fortune... mon avenir !...

MADAME GERVAUT.

Est-il possible ?... mais, à présent, je crois me rappeler qu’il m’a parlé de ce nom de Thomassin.

THOMASSIN.

Et quand il fut atteint d’une blessure mortelle... c’est moi qui le reçus dans mes bras...

MADAME GERVAUT.

Vous !

THOMASSIN.

Oui, madame... et ses dernières paroles furent pour vous... je devais vous porter ses adieux...

MADAME GERVAUT, avec douleur.

Assez mon, sieur, assez !

THOMASSIN.

C’est que j’ai besoin de me justifier d’avoir manqué à la parole donnée à un mourant... mais ce ne fut pas ma faute ; quand je revins en France toutes mes recherches pour vous retrouver furent inutiles... et quand je vins ici... quand je me trouvai auprès de vous, sans le savoir... je voulais vous faire des procès... vous ruiner !... Ah ! madame, me pardonnerez-vous ? qui se serait attendu d’ailleurs à retrouver la comtesse de Servières sous ce nom de Madame Gervaut.

MADAME GERVAUT.

C’est qu’apparemment le général ne vous a pas dit que, tandis qu’il combattait glorieusement pour la France, sa fortune personnelle était dérangée, anéantie, eh ! qu’aurait fait alors sa veuve d’un titre qu’elle ne pouvait soutenir ? Elle ensevelit en elle-même une gloire dont elle était si fière... et ne fut pour tout le monde que Madame Gervaut...commerçante !...

THOMASSIN.

Mais ce jeune homme qui ce matin ?...

MADAME GERVAUT.

C’est mon fils !

THOMASSIN.

Ah ! le fils du général... celui dont il me parlait avec tant d’amour ! et moi qui aurais voulu le maltraiter... mais il faut absolument que je lui parle de son père.

MADAME GERVAUT.

Lui faire connaître son origine, c’eût été lui donner des idées d’orgueil qui n’allaient pas à la médiocrité de sa fortune... il ne sait donc rien... et j’ai besoin que, pendant quelque temps encore... mon secret ne soit pas divulgué.

THOMASSIN.

Il ne le sera pas, je vous le promets... mais vous me permettrez de le voir... de l’embrasser.

 

 

Scène VI

 

THOMASSIN, MADAME GERVAUT, HENRI, un fleuret à la main

 

HENRI, entrant vivement.

Ma mère !... ma mère !...

S’arrêtant à la vue de Thomassin.

Que vois-je, un Grec dans les remparts de Troie ?...

Il lui porte une botte.

MADAME GERVAUT.

Que faites-vous, mon fils ?...

THOMASSIN.

Laissez-le donc faire, c’est comme cela que j’aime les jeunes gens.

À part.

 Son père était ainsi, vif, emporté. Je me souviens même que dans son enfance, il avait quelquefois des mouvements... Donnez-moi la main, jeune homme.

HENRI, gaiement.

Si vous le prenez sur ce ton-là, je ne demande pas mieux...

THOMASSIN.

Très bien... « Soyons amis, tard, Cinna ! » Je dis Cinna... parce que je ne sais comment il s’appelle.

MADAME GERVAUT.

Henri.

THOMASSIN.

Soyons amis, Henri... mon cher Henri...

HENRI.

Mais que s’est-il donc passé ?

MADAME GERVAUT, avec inquiétude.

Henri, je vous l’expliquerai plus tard...

THOMASSIN.

Oh ! si vous saviez, monsieur le comte...

HENRI.

Allons, voilà qu’il me traite de comte... à présent... la tête n’y est plus...

THOMASSIN.

Mais, pardon si je vous quitte, je vais retrouver ma fille... vous l’amener ici... pauvre enfant... Il y a assez longtemps qu’elle est privée du plaisir de vous voir... qu’elle ne peut plus recevoir vos sages conseils...

Il fait un mouvement pour sortir.

 

 

Scène VII

 

THOMASSIN, MADAME GERVAUT, HENRI, LAURENCE, entrant par le fond, ayant des fleurs à la main

 

LAURENCE, apercevant son père et laissant tomber le bouquet quelle tient à la main.

Ô ciel ! mon père !

THOMASSIN.

Il paraît que ma défense était très bien observée.

LAURENCE, toute tremblante.

Oh ! mon Dieu ! je vous jure... que ce n’est pas ma faute, que sans les circonstances...

Elle pleure.

Mais ne vous mettez pas en colère... je vous en prie...

THOMASSIN.

Eh bien ! est-ce que j’ai l’air d’être en colère ?...

LAURENCE.

Comment ! vous n’êtes pas fâché ?

THOMASSIN.

Au contraire, j’en suis charmé, enchanté, ah ! tu faisais à Madame la comtesse...

S’arrêtant.

à Madame Gervaut, veux-je dire, des visites sans ma permission... Eh bien ! mon enfant, tu faisais très bien.

LAURENCE, naïvement.

Vrai ?

THOMASSIN.

Tu ne saurais avoir une connaissance meilleure, ni plus respectable. Tu peux venir ici tant que tu voudras... tous les jours, à chaque instant... je te le permets, je te l’ordonne.

LAURENCE.

Mon père, je vous obéirai.

HENRI.

Comment donc ! mais c’est un excellent homme que ce M. Thomassin.

THOMASSIN.

Et même, s’il faut te dire davantage... oh ! ma foi, je n’y tiens plus... Madame la comtesse, je parlerai... un peu plus tôt, un peu plus qu’importe ?... je parlerai. Je l’ai dit, mon enfant, quels serments j’avais faits à mon ami le général, lorsqu’il est mort dans mes bras ; je t’ai dit que j’a vais reçu de lui un portefeuille contenant cent mille livres... que cette somme, je m’étais engagé à la faire valoir, et à la remettre, capital et intérêts, à son héritier.

MADAME GERVAUT.

Est-il possible ?

HENRI.

Eh bien ! monsieur ?

THOMASSIN.

Je t’ai dit enfin qu’il m’avait fait promettre que son fils serait le mari de ma fille... eh bien ! voici le moment de remplir toutes mes promesses. Cette famille que j’ai vainement cherchée pendant si longtemps, elle est retrouvée : elle est ici.

TOUS.

Elle est ici.

THOMASSIN.

Tiens ! regarde ! voici Madame la comtesse de Servières, la veuve du général, en un mot, ta belle-mère.

LAURENCE, avec un mouvement de joie.

Ma belle-mère !

MADAME GERVAUT et HENRI.

Sa belle-mère !

LAURENCE, à part.

Ô mon Dieu ! je suis toute tremblante.

THOMASSIN.

Qu’en dis-tu ? Est-ce que tu me résisterais encore ?

LAURENCE.

Oh ! non ; non, mon père ; je le répète, je vous obéirai.

THOMASSIN

À la bonne heure.

HENRI, à part.

Ah ! tous mes projets, toutes mes espérances se réalisent.

THOMASSIN.

Mais j’ai encore une surprise à vous faire, jeune homme... et à vous aussi, madame la comtesse, je cours, et, dans un instant, je vous apporte...

TOUS DEUX.

Quoi donc ?

THOMASSIN.

Rien, rien... vous verrez ! vous verrez !... Viens, ma fille.

Air : des Chemins de fer.

Je pars ; mais bientôt, je l’espère,
Je tiendrai ce que j’ai promis :
Tout ce que j’ai reçu du père,
Je pourrai le rendre à son fils.
Cette dette de ma détresse,
Ah ! je suis loin de la nier ;
Plus elle est grande, et plus, je le confesse,
Je suis heureux de pouvoir la payer.
Je pars ; mais bientôt, je l’espère, etc.

Ensemble.

THOMASSIN et LAURENCE.

Partons ; mais bientôt, je l’espère,
Nous tiendrons ce qui fut promis :
Enfin, tous les bienfaits du père,
Nous pourrons les rendre à son fils.

MADAME GERVAUT.

Que dit-il ? quel est ce mystère ?
Au général qu’a-t-il promis... ?
Ah ! malgré moi, mon cœur de mère
Espère et tremble pour mes fils.

HENRI.

Que dit-il ? quel est ce mystère ?
Au général qu’a-t-il promis ?
Mais je jure, ô mon noble père,
De mériter d’être ton fils.

 

 

Scène VIII

 

MADAME GERVAUT, HENRI puis GUSTAVE

 

MADAME GERVAUT, à elle-même.

Ce mystère... que j’avais renfermé là, il faut donc que je le leur révèle ; je n’en aurai jamais la force.

HENRI, redescendant la scène, après avoir reconduit les autres personnages.

Ce M. Thomassin est admirable... il a deviné le plus cher de mes vœux... il y consent.

Appelant et criant de toute sa force.

Gustave ! Gustave ! mon ami, mon frère ! arrive donc.

GUSTAVE, rentrant par la gauche.

Me voilà... Qu’y a-t-il ? que me veux-tu ?

HENRI.

Ce qu’il y a ? la nouvelle la plus incroyable, la plus inimaginable ; apprends, mon ami, que je suis comte... et toi aussi... nous sommes tous comtes... et puis, il paraît que notre père, un général... est-ce que je sais, moi !

GUSTAVE.

Au moins, tu m’expliqueras.

HENRI.

Très volontiers... c’est-à-dire quand je saurai... car, pour le moment, je suis dans la plus profonde obscurité.

MADAME GERVAUT, à part.

Allons, il le faut :

Se plaçant entre eux.

Mes enfants, j’ai un grand secret à vous confier.

GUSTAVE.

Un secret... cette émotion... ce trouble... ma mère... c’est donc quelque chose de bien terrible ?

MADAME GERVAUT.

Ce secret, c’est mon bien, c’est toute ma vie... aussi, avec quel soin j’ai veillé pour que rien né vînt me trahir... ni une démarche, ni un mot imprudent... jugez combien j’ai souffert pour renfermer en moi cette vérité qui cherchait à s’en échapper ; pour étouffer cette voix qui me criait incessamment aux oreilles... mais tu n’es pas la mère de tous les deux.

TOUS DEUX.

Ô ciel !

HENRI.

Est-il possible ?... l’un de nous n’est pas votre fils !

GUSTAVE.

Ah ! c’est à genoux que nous devons vous entendre.

HENRI.

Et celui qui n’est ici qu’un étranger ne se relèvera qu’après avoir remercié sa bienfaitrice.

MADAME GERVAUT.

Voyons, ne m’ôtez pas mon courage, j’en ai déjà si peu. Relevez-vous ! relevez-vous !

Elle se laisse tomber sur un fauteuil que Gustave lui présente ; les deux jeunes gens sont debout autour d’elle, Henri à sa gauche, et Gustave à sa droite.

Ce nom de Gervaut n’est point le mien. Votre père appartenait à une famille noble ; on le nommait le comte de Servières.

HENRI, à Gustave.

Comte... qu’est-ce que je disais ?

MADAME GERVAUT, continuant.

Possesseur d’une fortune considérable... plein de valeur, d’un mérite militaire distingué, il était déjà, au moment de la révolution, parvenu aux premiers grades de l’armée. À cette époque, il se vit proscrire comme tous ceux de sa classe, non pour ses actes personnels, mais parce que le hasard de la naissance l’avait placé parmi les suspects. Déjà même, des rigueurs menaçaient sa tête... il fallut fuir, quitter son château où il avait cru trouver un refuge.

GUSTAVE.

Je comprends... il émigra.

MADAME GERVAUT.

Tous ses amis s’étaient mieux réunis pour l’y engager. Accepter l’hospitalité de l’étranger, la payer peut-être du sang de ses compatriotes... il ne le voulut pas.

MADAME GERVAUT.

Air : Je suis soldat, j’en jure sur l’honneur.

Mais il était alors un noble asile,
Et sous la tente on trouvait un abri
Où l’on avait le cœur bien plus tranquille

GUSTAVE.

Ah ! je le sens, j’aurais fait comme lui.

MADAME GERVAUT.

Même air.

Il combattit, reçut mainte blessure,
Et sa noblesse, il la cachait ainsi
Sous la gloire de sa roture.

HENRI, vivement.

Mais, à mon tour, j’aurais fait comme lui.

Ensemble.

TOUS DEUX.

Oui, l’un et l’autre auraient fait comme lui.

MADAME GERVAUT.

Déjà même, le suffrage de ses camarades l’avait élevé au grade de général, car à l’armée, il y avait égale justice pour tous, mais en France c’était bien différent... moi, la femme d’un soldat, je fus en butte aux plus odieuses persécutions, menacée de toutes parts... ce fut alors que je reçus une lettre de mon mari qui m’ordonnait de le rejoindre. Il savait que près de lui, je n’aurais rien à craindre ; mais comment partir ? J’avais un enfant nouveau-né... l’exposer aux fatigues, aux dangers d’un long voyage, c’était impossible. Nous avions un fermier sur lequel nous devions compter, et qui habitait assez loin de nous, dans une ferme isolée ; je lui remis l’enfant, en lui recommandant de l’élever comme son propre fils qui était du même âge que le mien : surtout, j’insistai pour qu’il demeurât tout-à-fait inconnu, pour que son nom fût caché à tout le mon de... je croyais par là le soustraire aux recherches de nos persécuteurs... Je partis alors.

HENRI.

Et votre absence fut longue ?

MADAME GERVAUT.

Je fus entraînée par la marche de l’armée ; enfin, lasse de ne pas recevoir de nouvelles, je revins en Champagne où étaient nos propriétés... Mais hélas ! quel malheur était arrivé... quelques mois après mon départ, l’ennemi avait envahi la France... notre château était détruit... et le village qu’habitait le fermier à qui j’avais confié mon fils avait été brûlé, rasé de fond en comble... lui, il avait pris les armes... il était parti... mort, disait-on... et une femme qu’il n’avait pas mise dans le secret me remit deux enfants... deux enfants ! et je cherchais mon fils... moi... et rien ne put m’aider à le retrouver, pas même un nom. Pour remplir ma volonté, on avait jugé à propos de changer le sien... et l’on me dit seulement que l’un d’eux s’appelait Gustave, l’autre, Henri...

HENRI.

Je comprends tout maintenant... et quel fut votre désespoir.

MADAME GERVAUT, se levant, et descendant la scène avec eux.

Oui ; j’avais toujours les yeux fixés sur ces deux enfants, pour voir si quelque sympathie ne se révèlerait pas tout-à-coup ; mais rien, rien !... oh ! c’était une horrible torture... mon cœur de mère était jaloux des soins et de la tendresse que je donnais au fils d’une étrangère.

Changeant de ton.

Heureusement que peu à peu je me mis à vous aimer tous deux, à vous confondre dans le même amour maternel... il le fallait bien ; d’ailleurs, ne m’appeliez vous pas tous deux du nom de mère ? Je ne fus pas assez forte pour y résister... et mon cœur fut partagé... Dites-moi celui de vous qui seul est mon fils... aurait-il le droit de m’en vouloir ?

HENRI et GUSTAVE, avec expression.

Ma mère !

MADAME GERVAUT.

Air : d’Yelva.

Oui, par vous deux j’ai vu tarir la source
De ces regrets qui causaient ma douleur,
Car, pauvre femme, hélas ! et sans ressource,
J’avais besoin de renaître au bonheur ;
Le ciel est juste et sa haute sagesse,
Au lieu d’un fils que le sort m’enlevait,
M’en rendit deux... afin que ma vieillesse
Pût retrouver l’appui qui lui manquait.
Oui, j’en ai deux, afin que ma vieillesse
Retrouve un jour l’appui qui lui manquait.

HENRI.

Et le général ?

GUSTAVE.

Quand il revint auprès de vous ?...

MADAME GERVAUT.

Il ne revint pas... et une lettre cachetée de noir m’apprit qu’il était mort... sur un champ de bataille.

HENRI, avec douleur.

Mort !

GUSTAVE.

Ah ! j’ai le droit de le pleurer du moins, si je n’ai pas celui de l’appeler mon père.

HENRI.

Et jamais aucune recherche ne put vous faire découvrir lequel de nous deux ?...

MADAME GERVAUT.

Jamais.

HENRI.

Nous sommes donc toujours frères... toujours vos enfants.

GUSTAVE.

Tu as raison, Henri.

MADAME GERVAUT.

C’est que vous ne comprenez pas pourquoi je vous devais cette cruelle révélation... quelqu’un est ici, qui a connu le général... qui sait qu’il n’avait qu’un fils...

GUSTAVE.

Ô ciel !

HENRI.

Le voisin, mon ancien ennemi, à présent mon ami intime ! Rassurez-vous, ma mère... Ah ! il croit que le général n’avait qu’un fils... eh bien ! c’est à nous à lui persuader que ses souvenirs l’ont trompé.

GUSTAVE.

Oui, en continuant de nous aimer, comme nous avons fait jusqu’à ce jour, de toute notre âme.

HENRI.

Et nous verrons s’il osera nous soutenir encore que nous ne sommes pas frères... ce sera un combat à mort que nous livrerons à sa mémoire... Oh ! nous en sortirons victorieux... moi, je suis sûr d’avance du succès... et toi, frère ?

GUSTAVE.

Et moi aussi.

HENRI et GUSTAVE.

Air de Doche. (Liaisons dangereuses.)

Jurons
Que nous le tromperons ! Jurons !
Toujours, toujours mon frère,
Tous deux dans les bras d’une mère,
D’y voir clair, nous le défierons.
Il peut venir : oui, nous jurons
Que de lui nous triompherons.

Ensemble.

MADAME GERVAUT.

Jurons
Que nous le tromperons.
Jurons
Tous deux près d’une mère ;
À ses yeux cachez ce mystère,
D’y voir clair nous le défierons, etc.

THOMASSIN, criant dans la coulisse.

Me voilà, madame la comtesse, monsieur le comte.

MADAME GERVAUT.

Ah ! c’est lui !

HENRI.

Attention !...

 

 

Scène IX

 

MADAME GERVAUT, HENRI, puis GUSTAVE, THOMASSIN, tenant à la main une épée dont la poignée est couverte d’un crêpe

 

THOMASSIN, entrant.

Enfin, j’ai tout retrouvé, et je vous apporte...

HENRI.

Quoi donc ?

THOMASSIN.

Regardez cette épée...

TOUS.

Eh bien !

THOMASSIN.

Vous ne devinez pas ? c’est celle de mon vieil ami.

MADAME GERVAUT.

Son épée...

HENRI.

Celle de mon père !

GUSTAVE.

Ah !... donnez, donnez !... monsieur...

Tous deux la saisissent, et la regardent ensemble sans faire attention à Thomassin.

THOMASSIN, à lui-même, en regardant Gustave.

Hein ! plaît-il ? qu’est-ce que c’est que ce jeune homme ?

HENRI.

Dis-moi, Gustave, est-ce que ton cœur ne bat pas avec plus de force qu’à l’ordinaire ?

GUSTAVE.

Oh ! oui, c’est une émotion que je n’avais pas encore connue... Quand je songe à celui de qui nous vient cette épée !

THOMASSIN, à lui-même.

Allons, c’est un ami de la famille !

GUSTAVE.

Ah ! que de choses nous avons à faire, pour soutenir l’honneur d’un nom comme le sien !

THOMASSIN.

C’est plus qu’un ami, c’est un parent.

HENRI.

Tu as raison, Gustave ; en contemplant ce glorieux souvenir, combien je suis honteux de moi-même... J’ai vingt deux ans, et je ne suis rien ! rien encore !  Oh ! mais je réparerai les torts de ma jeunesse... Merci, merci, monsieur ; vous venez de me rappeler quel exemple j’avais à suivre. Je le suivrai, je vous le jure, ma mère... et toi aussi, frère.

La mère et les deux jeunes gens se pressent la main.

THOMASSIN, toujours à lui-même.

Frère ! ah ! je comprends, une figure de rhétorique... Je comprends parfaitement.

GUSTAVE.

Et moi, si éloigné jusqu’à ce jour de toute pensée de guerre et de combats, je suis électrisé comme toi, Henri ; que le danger vienne, et je puis, ainsi que mon père, affronter la mort sur un champ de bataille ; et moi aussi, sans être mi voilà, militaire, je puis me servir de son épée.

THOMASSIN, à part.

Son épée ! son père ! je ne comprends plus, je n’y perds : c’est un logogriphe.

MADAME GERVAUT.

Air des Frères de lait.

Ah ! de là-haut exauce ma prière.
Vieille sur eux : mes deux fils ! mon seul bien !
Tous deux sont fiers de te nommer leur père...
Tu daigneras leur servir de soutien.

THOMASSIN.

Décidément je n’y comprends plus rien...

MADAME GERVAUT.

Ah ! ma tendresse enfin n’est pas trompée :
Ton noble exemple, ils sauront l’imiter ;
Car tous les deux, en voyant cette épée,
Sont devenus dignes de la porter.

Nouveau geste de stupéfaction de Thomassin. Madame Gervaut et ses deux fils répètent ensemble.

Oui, tous les deux, etc.

Henri va déposer l’épée sur le guéridon.

THOMASSIN, passant devant Madame Gervaut pour aller à Gustave.

Je vous demande un million d’excuses...

S’adressant à Gustave, en le saluant.

Monsieur, puis-je savoir à qui j’ai l’honneur de parler ?

HENRI.

À qui ?

À part.

Bien... nous y voilà...

Haut.

Eh ! parbleu, à mon frère.

MADAME GERVAUT.

À mon fils !

THOMASSIN.

Ah ! bah ! mais je crois me rappeler que le général...

HENRI.

Le général nous aimait tous les deux avec une égale tendresse...

GUSTAVE, à part.

Ô ciel ! prends garde à ce que tu vas dire, Henri !

HENRI.

Sois donc tranquille.

THOMASSIN.

C’est extraordinaire... Jamais, au grand jamais, il ne m’a dit un seul mot qui pût me faire croire...

HENRI.

Il nous aimait tant, il nous confondait tellement ensemble dans son affection, qu’il ne disait jamais, en parlant de nous, mes enfants ; non, il semblait qu’à ses yeux nous ne fussions qu’une seule et même personne... et quand il nommait son fils, il ne voulait désigner ni l’un ni l’autre en particulier... Mon fils... cela voulait dire : mes deux enfants... C’est clair...

MADAME GERVAUT, à part.

Il me fait trembler !

GUSTAVE, bas.

Tu vas nous perdre.

THOMASSIN.

Ah ! vous trouvez que c’est clair... mais quel est l’aîné de la famille ?

HENRI, à part.

L’aîné ! diable ! je n’a vais pas prévu !...

Haut.

L’ainé ! nous sommes jumeaux.

LES TROIS AUTRES PERSONNAGES.

Jumeaux !

Nouveau signe d’inquiétude de Madame Gervaut et de Gustave.

THOMASSIN.

De plus fort en plus fort...

HENRI.

C’est ce qui fait que le général ne pouvait établir entre nous aucune distinction, parce que... C’est la chose du monde la plus simple, la plus naturelle... Quand il nous tenait tous les deux sur ses genoux...

LES TROIS AUTRES PERSONNAGES.

Sur ses genoux ?

HENRI.

Je me le rappelle comme si j’y étais encore...

Nouveau mouvement d’incrédulité de Thomassin ; nouveau jeu de scène des deux autres personnages.

C’est-à dire, non, je ne me le rappelle pas... j’étais si jeune... enfin !

À part.

Je ne sais plus ce que je dis, je bats la campagne...

Haut.

Enfin, voilà pourquoi le général ne vous en a jamais parlé. Comprenez-vous ?

THOMASSIN, avec ironie.

Parfaitement.

HENRI, à part.

Allons, il y met de la bonne volonté.

THOMASSIN, à part.

Plus tard, j’éclaircirai ce mystère.

Henri s’est retourné vers Madame Gervaut, et semble s’applaudir d’avoir dérouté Thomassin. Tous deux ont l’air de lui adresser des reproches. Thomassin se rapproche d’eux, après avoir tiré de sa poche un papier cacheté.

Avec cette épée, souvenir de votre père...

Il appuie sur ce dernier mot.

j’avais encore à vous remettre de sa part...

Il présente les papiers ; Henri veut les prendre ; Thomassin les remet à Madame Gervaut.

À vous, madame la comtesse, à vous seule le droit de rompre ce cachet.

Madame Gervaut prend vivement les papiers qu’on lui présente. Un temps de silence et d’inquiétude pour les trois principaux personnages. Attention de Thomassin ; la comtesse rompt le cachet et jette l’enveloppe.

MADAME GERVAUT.

Deux lettres, cachetées aussi l’une et l’autre ; celle-ci, de la main du général.

L’inquiétude redouble.

La seconde... je ne reconnais pas l’écriture.

HENRI.

Ah ! d’abord...

GUSTAVE et HENRI, ensemble.

La lettre de mon père !

THOMASSIN, à lui-même.

De mon père ! ils y tiennent tous les deux.

MADAME GERVAUT, lisant d’une voix émue, pendant que les deux jeunes gens se pressent autour d’elle, et que Thomassin écoute aussi en témoignant une extrême curiosité.

« Si jamais on te remet cette lettre, ma chère Caroline, j’aurai cessé de vivre. »

Elle s’arrête, essuie une larme, puis continue.

« Mais du moins, en recevant mes derniers adieux, tu connaîtras un secret, auquel tient ton bonheur peut-être, et que j’eusse mieux aimé te révéler de vive voix, en embrassant avec toi notre fils. »

THOMASSIN.

Notre fils... là ! j’étais bien sûr qu’il n’y en avait qu’un.

HENRI.

Eh ! monsieur, de grâce, laissez nous entendre !

GUSTAVE.

Vous ne voyez donc pas que nous mourons d’impatience !

MADAME GERVAUT, lisant.

« La lettre qui est jointe à la mienne est de Rémi, notre ancien fermier, depuis, brigadier de dragons dans la division que je commande ; je l’ai vu mourir il y a deux mois environ. »

HENRI, bas.

Ah ! mon père, peut-être.

GUSTAVE, bas.

Ou le mien.

MADAME GERVAUT, continuant de lire.

« J’ai appris de lui, par suite de quelles circonstances notre fils a été confondu avec le sien ; comment l’un et l’autre ont été  élevés ensemble, élevés par toi-même, Caroline, sans que tu aies pu, d’après aucun indice, reconnaître ton enfant. »

THOMASSIN.

Ah ! je tiens donc enfin le mot de l’énigme... Aussi, j’aurais parié ma tête que le général...

MADAME GERVAUT, qui a continué de lire tout bas, s’écrie avec terreur.

Grand Dieu !

GUSTAVE.

Qu’avez-vous, ma mère ?

HENRI.

Au nom du ciel, achevez... c’est le mystère de notre naissance, n’est-ce pas ? que voulez-vous ? il faut bien nous armer de courage !

MADAME GERVAUT, à Thomassin.

Monsieur... vous voyez comme je tremble ! comme je souffre ! sans doute, à vous, l’ancien ami de M. de Servières, je dois compte de ce que renferment ces papiers... mais maintenant... j’ai besoin de rester seule avec eux, avec... mes fils !

THOMASSIN.

Je me retire, madame la comtesse ; mais songez que moi aussi, je suis impatient de connaitre la vérité ; je suis impatient de savoir à qui je dois marier ma fille.

HENRI.

Sa fille !

GUSTAVE.

Laurence ! que signifie ?

HENRI, bas.

Je te conterai cela.

MADAME GERVAUT, à Thomassin.

Je vous demande une demi-heure, monsieur.

THOMASSIN.

Je suis à vos ordres...

Air de la Haine d’une Femme.

Je pars et je reviens, madame ;
Oui, ma fille, je l’ai promis,
De l’un des deux sera la femme,
L’un ou l’autre devient mon fils.

À lui-même.

Voyons quel est celui que je préfère,
Celui qu’il faut que j’aime comme un père ?
Pour deviner, regardons bien.
Je suis fixé... Celui que je préfère,

Parlant.

C’est... ma foi non, c’est...

Reprenant l’air.

Je n’en sais rien (Bis.)
En vérité, je n’en sais rien ;
Duquel des deux voudrais-je être le père,
Je n’en sais rien.

Il sort par le fond.

 

 

Scène X

 

MADAME GERVAUT, HENRI, GUSTAVE

 

GUSTAVE.

Enfin, il nous laisse.

GUSTAVE et HENRI.

Eh bien ! madame ?

MADAME GERVAUT.

Ah ! déjà, vous ne me dites plus : Ma mère !

GUSTAVE.

Et qui de nous a le droit de vous donner ce nom ?

HENRI.

Qui de nous est votre fils ?

MADAME GERVAUT.

Je l’ignore encore moi-même, et la lettre seule de Rémi peut nous l’apprendre... Mais vous comprendrez pourquoi je n’ai pas encore osé lei lire... cet écrit que j’eusse payé jadis de toute ma fortune, et qui me semble si funeste aujourd’hui... Ah ! vous aviez raison de le dire tout à l’heure, il faut nous armer de courage ; écoutez, écoutez !

Elle reprend la lettre du général, et continue la lecture à l’endroit où elle a été interrompue.

« Rémi n’est pas tombé sur un champ de bataille, ainsi que j’espère mourir, moi, il a été condamné, fusillé, comme traitre à la patrie. »

Cri de douleur des deux jeunes gens.

GUSTAVE et HENRI.

Ah !...

MADAME GERVAUT, achevant de lire.

« J’ai reconnu cet homme lorsqu’il a comparu devant le conseil de guerre dont j’étais président ; puis, au moment où il allait subir son arrêt, que vainement j’eusse voulu révoquer, j’ai su de lui tous les détails que tu m’avais cachés, Caroline : il m’a remis ce billet, que je t’adresse, ce billet qui doit te faire connaître, avec des preuves certaines, attestées par des magistrats, lequel est notre fils, lequel est le fils du transfuge !

HENRI.

Ô mon Dieu ! mon Dieu ! le fils du transfuge !...

GUSTAVE.

Moi ! ou lui !

HENRI.

Madame... Oh ! je vous en con jure, n’ouvrez pas, n’ouvrez pas encore cette fatale lettre...

GUSTAVE.

Laissez-nous quelques instants du moins pour nous habituer à cette horrible idée, l’un de sa honte, l’autre, de celle d’un frère ?

MADAME GERVAUT.

Et votre anxiété, vos souffrances, croyez-vous donc que je ne les partage pas, moi ? croyez-vous que je puisse renoncer jamais à cet amour que je porte à tous les deux ?... Oui, je brûle de le connaître.

Ses doigts froissent la lettre comme pour l’ouvrir.

Mais, lorsque je vous vois si tristes, l’un et l’autre... Oh ! prenez, prenez-le, ce papier ; car, je n’aurais pas la force de le garder dans mes mains... sans le lire...

Gustave prend les papiers. Elle les regarde encore, jette des yeux avides sur l’écrit qu’elle vient de leur remettre ; puis, de nouveau, semble faire un violent effort sur elle-même, et sort en pleurant.

 

 

Scène XI

 

HENRI, GUSTAVE

 

Gustave tient toujours à la main le papier. Tous deux sont assis en face l’un ce mariage... de l’autre, et se regardent d’un air désespéré.

HENRI.

Gustave...

GUSTAVE.

Notre destinée... elle est là... et malgré nous... bientôt... trop tôt, il faudra la connaître.

HENRI, lui montrant la lettre que Gustave tient toujours à la main, et qu’il examine comme s’il voulait l’ouvrir.

Est-ce toi qui te sentiras la force...

GUSTAVE, moment d’hésitation.

Non... oh ! non et toi Henri ?

Il s’est levé, et lui a remis le papier.

HENRI, se levant aussi.

Moi !

Même hésitation.

Eh ! que sais-je ?... N’est-on pas toujours entraîné malgré soi à vouloir pénétrer même le secret qui doit vous perdre, vous briser le cœur ?...

Il fait un mouvement comme pour ouvrir la lettre, puis s’arrête.

Mais... mais ce n’est pas à nous que sont adressés ces papiers, et, quand nous venons de demander à notre mère de ne pas les lire encore, ce n’est pas nous qui devons avoir plus d’impatience qu’elle-même.

Il ouvre un secrétaire, et y serre le papier.

Tu l’as dit, mon frère, trop tôt l’instant viendra.

GUSTAVE.

Une demi-heure, c’est tout le temps que notre mère a demandé à M. Thomassin.

HENRI.

Oui, une demi-heure ! et déjà !

Il regarde une pendule.

L’aiguille de cette pendule marche avec une rapidité !

GUSTAVE.

Maudit homme ! il avait bien affaire de venir avec ses révélations !... n’étions-nous pas heureux d’être frères ?

HENRI.

Désormais, nous ne le serons plus !

GUSTAVE.

Et pour l’un de nous, que d’espérances à jamais détruites !

HENRI.

Que d’affections peut être aux quelles il faudra dire un adieu éternel !

GUSTAVE.

Une mère !

HENRI.

Un frère !... et puis, cet autre espoir, ce rêve que je voyais enfin se réaliser, Laurence !

GUSTAVE.

Laurence !

À part.

Que dit-il ?

HENRI.

C’était au milieu de mon étourderie, ma seule pensée sérieuse... la preuve, c’est que je n’en disais rien à personne, même à toi, mon frère ; je n’en disais rien, moi le plus indiscret de sous les hommes ; mais je ne voyais qu’elle, je ne songeais qu’à elle... de moi, elle aurait fait un homme raisonnable, un bon sujet comme toi, Gustave... son père venait lui même me demander d’être son gendre... cette promesse faite au comte de Servières.

GUSTAVE.

Ce mariage ?

HENRI.

Oui, n’as-tu pas entendu M. Thomassin ? sa fille doit épouser le fils du général... et juge de mon désespoir, si mes craintes se réalisent, Laurence ne pourra jamais être ma femme, et pourtant je suis sûr d’être aimé.

GUSTAVE.

Ah ! tu es aimé, Henri !

HENRI.

Oh ! je ne m’abuse pas, et c’est de cela que je voulais te parler en secret... ne l’as-tu pas remarqué depuis longtemps ? à ton approche, elle s’enfuit toujours par modestie, par timidité... mais moi... je ne sais pourquoi... je ne lui ai jamais fait peur... elle aime à causer avec moi, elle me sourit avec une grâce !...

GUSTAVE.

En effet...

HENRI.

Et tantôt... quelle joie naïve elle éprouvait à entendre les projets de son père... pauvre enfant ! oh ! si tu l’avais vue comme moi, tu aurais deviné qu’elle m’aimait de toute son âme...

Se tournant vers le fond.

Ah ! mon Dieu ! regarde donc... la voilà !

GUSTAVE.

Elle sort de l’appartement de la comtesse.

HENRI.

Elle aussi, vois comme elle ce est triste ; elle partage toutes nos inquiétudes.

GUSTAVE.

Les tiennes, Henri ?

HENRI.

Et moi, lorsque dans un instant peut-être, je vais porter un nom déshonoré, oh ! je n’ai plus le courage de lui parler de rester auprès d’elle... je sors.

Il fait deux pas pour sortir au moment même où entre Laurence. Il s’arrête un instant en la voyant.

 

 

Scène XII

 

HENRI, GUSTAVE, LAURENCE, qui entre par le fond du théâtre, elle est pensive et ne voit pas d’abord les deux frères

 

HENRI, allant à elle.

Mademoiselle, bientôt notre destin sera fixé... mais si j’étais condamné à ne plus vous voir... du moins, il me serait impossible de ne plus penser à vous.

LAURENCE.

Monsieur Henri, écoutez moi... je venais... je croyais...

HENRI.

Adieu, adieu, mademoiselle...

À part.

Ah ! maudite lettre ! si cette incertitude devait durer longtemps encore, j’aimerais mieux mourir.

Haut.

Adieu, mademoiselle, au revoir, frère.

Il sort par la gauche.

 

 

Scène XIII

 

LAURENCE, GUSTAVE

 

LAURENCE.

Il s’en va... il ne laisse seule avec... pourtant, j’aurais bien voulu lui parler.

GUSTAVE, à lui-même.

Ses yeux le suivent encore, lorsque depuis longtemps il n’est plus là... allons, Henri a deviné juste, il est aimé !...

Haut, en s’approchant de Laurence.

Mademoiselle...

LAURENCE.

Ah !... monsieur Gustave !

GUSTAVE.

Vous allez me fuir encore, n’est-il pas vrai ?

LAURENCE.

Non... non... quand je le voudrais, je ne le pourrais pas... tout le monde ici depuis une heure a tant de chagrin !... Madame la comtesse, votre frère, vous, monsieur ?...

GUSTAVE.

Oh ! ne parlons pas de moi, mademoiselle ; mais de lui, Henri, que sans doute vous cherchiez dans ce salon.

LAURENCE.

Eh bien !... eh bien ! oui, je vous l’avouerai, monsieur Gustave, dans ce moment je désirais le rencontrer avant le retour de mon père, avant que ce fatal secret dont m’a parlé Madame la comtesse...

GUSTAVE.

Ah ! vous savez...

LAURENCE.

Qu’un seul de vous est son fils, elle me l’a dit ; je sais aussi que celui là, lorsqu’il va être reconnu, doit être mon mari, que mon père le veut... que c’est une résolution irrévocable... et je sais en fin que, moi... moi, je ne puis me soumettre à ces calculs, à ces plans de fortune et d’avenir, pour lesquels on ne m’a jamais consultée ; et que jamais, non jamais je ne consentirai à être la femme... d’un homme... que je n’aimerais pas.

Elle pleure.

Voilà, monsieur Gustave, ce que je voulais dire à votre frère... et quand je l’ai vu...je n’ai pas osé...

GUSTAVE, à part, avec chagrin.

D’un homme qu’elle n’aimerait pas...

Haut.

Rassurez-vous, mademoiselle, cet homme, eût-il pour vous au fond de l’âme tout l’amour que vous m’... que vous inspirez à Henri, cet homme saurait se vaincre, et refuser, s’il le fallait, les offres de monsieur votre père.

LAURENCE.

Ah ! cette réponse... vous pensez qu’elle eût été celle de M. Henri ?

GUSTAVE.

Sans doute, puisque c’est la mienne, ne me connaît-il pas ? ne sait-il pas qu’il peut compter sur moi ? que quand ces papiers me feraient connaître à tous pour l’unique héritier du général, je ne voudrais pas être un obstacle au bonheur de mon frère ?...

Mouvement d’étonnement de la jeune fille.

au vôtre... oh ! il vous aurait dit tout cela, comme je vous le dis, mademoiselle, et il serait tombé à vos genoux pour vous témoigner sa tendresse, sa joie, et sa reconnaissance.

LAURENCE.

Sa joie ! sa reconnaissance !... je ne vous comprends pas.

GUSTAVE.

Il vous aime tant !

LAURENCE.

Il m’aime, lui, M. Henri !

GUSTAVE.

Cette démarche que vous vouliez faire auprès de lui, ne prouve-t-elle pas que vous partagez son amour ?

LAURENCE.

Cette démarche ! je voulais me confier à lui, à son bon cœur ; j’espérais qu’il serait assez généreux pour refuser d’être mon mari.

GUSTAVE.

Comment ?... mais à mon tour je ne vous comprends plus... mademoiselle, n’aimez-vous pas mon frère ?...

LAURENCE.

Certainement, j’ai pour M. Henri beaucoup d’amitié... mais...

GUSTAVE.

Toutes les fois que vous êtes venue dans cette maison, ne sembliez-vous pas trouver du plaisir à le voir... à l’entendre...

LAURENCE.

C’est vrai ! il est si bon ! mais...

GUSTAVE.

Et lorsque votre père a parlé tantôt devant lui de ce projet de mariage, votre premier mouvement n’a-t-il pas été de sourire ?

LAURENCE.

Oui, je me le rappelle.

GUSTAVE.

Air : Vaudeville de Préville.

Ce n’est pas moi que vous cherchiez ici ;
Mais ce secret que vous voulez me taire,
L’aurait-il su, lui, mon meilleur ami ?

LAURENCE.

Oui, j’oserais, je crois, le dire à votre frère.

GUSTAVE.

Ne puis-je aussi l’apprendre ?

LAURENCE.

Oh ! non, jamais !
Lui seul...

GUSTAVE.

Lui seul... quel étrange mystère !
Vous l’aimez donc ?

LAURENCE.

Monsieur, si je l’aimais,
J’oserais le dire à son frère.

GUSTAVE.

Mademoiselle, ah ! de grâce, achevez ! Cet aveu téméraire que je vous ai fait autrefois, vous me l’avez enfin pardonné ?

LAURENCE.

Oui, monsieur Gustave.

GUSTAVE.

Et lorsque vous évitiez ma présence, lorsque vous sembliez rechercher celle de mon frère...

LAURENCE.

Eh ! pouvais-je savoir ce que j’éprouvais là ?... Je sentais bien que je devais vous fuir... mais le motif, je l’ignorais, je ne le soupçonnais pas, et malgré la volonté d’un père, malgré moi-même, je revenais dans cette maison, auprès de Madame la comtesse, auprès de M. Henri. Pour lui, j’éprouvais une amitié de sœur... pour votre mère, la tendresse d’une fille ; mais lorsqu’aujourd’hui mon père est venu me dire en leur présence : Tu épouseras le fils de mon ancien ami... alors, j’ai laissé voir dans mes traits, dans mon langage peut-être, une joie, un bonheur... que je ne cherchais pas à contenir... Vous n’étiez pas là... votre frère s’est abusé... il a bien vu que j’aimais le fils du général. Je ne m’en cachais pas... je ne sais même si je ne l’ai pas dit ; mais, dans ce moment, je croyais, moi, que tout le monde devait comprendre ma pensée... et pour moi, le fils du général...

GUSTAVE.

Eh bien ?

LAURENCE.

Eh bien ! ce n’était pas M. Henri.

GUSTAVE.

Ah ! tant de bonheur... Laurence ! ma chère Laurence !

 

 

Scène XIV

 

LAURENCE, GUSTAVE, HENRI, rentrant par la porte latérale

 

HENRI.

Malgré moi, je reviens ; il faut, il faut absolument que je lui dise...

GUSTAVE, sans le voir.

Oh ! maintenant, je puis affronter tous les chagrins, toutes les misères... maintenant, je suis aimé !

Il baise les mains de Laurence.

HENRI, s’avançant.

Qu’entends-je ?

GUSTAVE.

Ciel ! mon frère... malheureux ! je l’avais oublié.

 

 

Scène XV

 

HENRI, GUSTAVE

 

HENRI.

Allez, monsieur, c’est affreux, c’est infâme !... Me tromper de la sorte... abuser de ma confiance !

GUSTAVE.

Je t’en conjure, écoute-moi

Laurence pousse un cri et s’enfuit.

HENRI.

Rien ! rien !... Vous pouviez attendre au moins, monsieur, que cette lettre vous eût donné votre titre de comte,  pour me punir, moi, de n’être que le fils...

GUSTAVE.

Ah ! c’est du délire, Henri... et c’est vous sans doute qui serez reconnu pour l’héritier du général.

HENRI.

Moi !... Oh ! si tel était mon sort, jamais je ne vous pardonnerais votre perfidie. Ainsi, ne me faites pas de grâce... chassez-moi sur-le-champ de cette maison, si le papier vous en donne le droit.

GUSTAVE.

Mais non, non ; je t’aimerai toujours, ingrat ; je ne briserai pas pour la querelle d’un instant une amitié de vingt années, et je te forcerai bien d’accepter...

HENRI.

Je ne veux rien de vous ; vous êtes un mauvais cœur, un mauvais frère. Je sortirai d’ici, si vous avez le droit d’y commander, et je ne vous reverrai de ma vie.

GUSTAVE.

Mais, encore une fois, voulez vous m’entendre ?

HENRI.

Non, non ; laissez-moi ; dès à présent, je vous hais ; il n’y a plus rien de commun entre nous : l’un des deux est le comte de Servières, l’autre, Rémi, Rémi, le fils du transfuge... d’un mauvais soldat flétri par une condamnation infamante. Oh ! Dieu veuille que ce soit vous, monsieur, pour que je puisse me venger de votre perfidie... Laissez-moi.

Il va s’asseoir avec colère.

GUSTAVE.

Monsieur, si vous êtes le comte de Servières, ce sera encore à moi de vous pardonner... oui, de vous par donner votre injustice, votre cruauté en vers le fils du transfuge.

HENRI.

Hein ? que dit-il ?

GUSTAVE.

Je vais chercher Madame la comtesse, et lui dire que l’un et l’autre, nous sommes décidés à ouvrir cette lettre. Adieu, monsieur.

Il sort par le fond. La nuit a commencé à venir pendant la fin de cette scène.

 

 

Scène XVI

 

HENRI, seul

 

Me plaindre ! me pardonner !... Je lui confie mon secret, je lui ouvre toute mon âme comme à un ami, comme à un frère, et lui, m’a-t-il dit un mot, un seul qui pût me faire soupçonner son amour ?... Ah ! je ne suis pas injuste... c’est de la déloyauté, c’est de la trahison... Il me pardonne !... mais toujours il m’a accablé de sa supériorité !... toujours, il l’a emporté sur moi ?... La fortune de la maison, la prospérité de notre commerce, c’est à lui qu’elle est due... et moi, je n’ai rien fait de ma vie... Il est honoré, estimé, admiré de tout le monde... serait-il donc vrai que cette différence entre nous deux fût le résultat de notre naissance... et que le sang qui coule dans ses veines fût plus noble que le mien, puis que j’ai été un homme nul jusqu’à ce jour, et lui, un homme de mérite ? Ah ! ce papier, ce papier !

Il marche vivement vers le secrétaire, et prend le papier.

Ils ne viennent pas... et je ne puis deviner ayant eux ce secret qui doit être ou ma vie ou ma mort ?...

Il cherche à regarder à travers le papier, sans enlever le cachet.

Je ne puis rien voir... la nuit... la nuit déjà !... et pas de lumière... Ah ! là ! à cette croisée, peut-être un dernier rayon de soleil...

Il court à la fenêtre et l’ouvre.

Oui, j’espère... Quelqu’un... non... non... Ah !

Lisant à la fenêtre, et toujours sans décacheter.

« Le fils du général, comte de Servières, est celui qui fut élevé sous le nom... sous le nom d’Henri. »

Mouvement de joie ; il relit encore pour bien s’assurer qu’il ne s’est pas trompé.

« Le fils du général, comte de Servières, est celui qui fut élevé sous le nom d’Henri. » Ah ! c’est moi ! moi ! mon père était un homme d’honneur... et lui, Gustave !... ah ! je serai vengé... Le voilà avec ma mère...

Regardant avec orgueil Madame de Servières.

C’est ma mère...

Entrée de Madame de Servières et de Gustave. Un domestique porte des lumières qu’il pose sur le guéridon, et se retire.

 

 

Scène XVII

 

GUSTAVE, LA COMTESSE, HENRI

 

LA COMTESSE.

Eh bien ! mes enfants, de loin, j’ai vu M. Thomassin qui revient ici, avec Mlle Laurence.

LES DEUX JEUNES GENS.

Laurence.

LA COMTESSE.

Gustave, vous m’avez dit que vous étiez décidés.

GUSTAVE.

Oui, madame, je suis prêt...

Regardant le secrétaire ouvert, et le papier que tient Henri.

et je vois que d’autres sont encore plus impatiens que moi de connaître leur destinée. Lisez donc, monsieur.

LA COMTESSE.

Monsieur... que veut dire ?

GUSTAVE.

Quel que soit mon sort, je le subirai, ou sans orgueil, ou sans faiblesse ; lisez, vous dis-je.

HENRI.

Ah ! vous êtes prêt, monsieur ?

LA COMTESSE.

Monsieur... et lui aussi !

GUSTAVE.

Oui... si je suis condamné à la honte, à la misère, je saurai me refaire une existence... je serais fier de l’honneur de mon père... mais si mon père a pu jamais oublier, lui, qu’il devait un nom sans tache à son enfant, moi, je réparerai par les actions de toute ma vie l’infamie de ma naissance. Je serai malheureux, je souffrirai sans doute... mais... mais lisez donc ; notre supplice est horrible, et vous n’avez pas le droit de le prolonger davantage.

HENRI, après un grand temps de silence, et regardant Gustave avec émotion.

Ah ! vous êtes décidé... eh bien !, eh bien ! moi je ne le suis pas.

LA COMTESSE.

Comment.

HENRI.

Non, madame, non ma mère... Il peut tenir ce langage, lui, qui dès son enfance fut un modèle d’honneur et de raison, lui, qui se faisant par son activité et mon indolence le chef de la famille, a enrichi notre maison de tout le fruit de son travail... mais moi je n’aurais pas de tels souvenirs pour me consoler... je n’aurais rien pour me relever à mes propres yeux... et alors... si je n’étais pas votre fils... je me tuerais, madame.

LA COMTESSE.

Ah ! mon fils.

GUSTAVE.

Henri ! mon ami ! mon frère.

HENRI, lui prenant la main.

Eh bien ! cette lecture, êtes-vous toujours prêt à l’entendre ?

MADAME GERVAUT.

Air de Renaud de Montauban.

Je tremble, hélas ! malheureux, qu’a-t-il dit ?
Il se tuerait ! pauvre Henri ! pauvre mère !
Quoi ! son trépas dans cet écrit ?

HENRI.

J’en fais serment...

LA COMTESSE.

Mon Dieu ! que faut-il faire ?

HENRI.

Voyons... parlez... ce papier que je hais,
Qui peut de toi me séparer, mon frère,
Qui priverait un enfant de sa mère...
L’ouvrirons-nous... oh ! non, jamais !
Vous ne le connaîtrez jamais.

Il s’élance vers une des bougies et brûle le papier.

LA COMTESSE.

Henri, qu’avez-vous fait ?

Thomassin et sa fille ont paru au même instant sur le seuil de la porte.

 

 

Scène XVIII

 

GUSTAVE, LA COMTESSE, HENRI, THOMASSIN, LAURENCE

 

THOMASSIN.

Hein ? qu’est-ce que c’est ? qu’ai-je vu... ce papier... c’était la lettre du fermier Rémi...

HENRI.

Précisément...

THOMASSIN.

Cette lettre qui devait nous apprendre....

HENRI.

Et qui, grâce au ciel, ne peut plus rien apprendre à personne.

THOMASSIN.

Comment ! je ne saurai donc pas quel est le fils de mon ami, celui qu’il m’a recommandé à son dernier soupir ?

HENRI.

Monsieur Thomassin, vous ferez comme ma mère... comme Madame la comtesse qui m’a déjà pardonné ce que je viens de faire, et qui nous aime toujours avec une égale tendresse, et qui voit toujours en nous ses deux enfants, n’est-ce pas ?

LA COMTESSE.

Oh ! oui... mes enfants ! toujours ! toujours !

THOMASSIN.

Vous, madame la comtesse, à la bonne heure, aimez-les tous les deux, je le veux bien, vous en avez le droit... mais, moi et ma fille, nous ne pouvons pas... ma fille surtout... que diable ! C’est une horreur, c’est une indignité, d’avoir brûlé cette lettre ! J’ai beau les regarder tous les deux des pieds à la tête pour trouver seulement un soupçon, un indice...

HENRI, déclamant.

Devine si tu peux, et choisis si tu l’oses.

THOMASSIN.

Et ce portefeuille qui m’a été confié par le général, cette somme de 100 mille livres qui, depuis seize années, a fructifié, doublé entre mes mains, mais enfin, dont je ne suis que le dépositaire, à qui rendre tout cela désormais ?

HENRI.

À qui ? gardez-les, personne ne vous les réclame.

LA COMTESSE et GUSTAVE, ensemble.

Non, non, personne.

THOMASSIN.

Les garder ; je n’en veux pas... celle fortune n’est pas à moi.

HENRI.

C’est égal... s’il nous plait d’y renoncer, vous ne nous forcerez peut-être pas...

THOMASSIN.

À la reprendre ? c’est ce que nous verrons... Je suis dans mon droit et je plaiderai... j’y mangerai plutôt toute ma fortune et la vôtre... Ah mais ! j’ai du caractère.

HENRI.

Allons, allons, apaisez-vous, monsieur le baron, nous redoutons les procès avec un adversaire tel que vous... Choisissez donc ; c’est le seul moyen de nous entendre... à qui l’héritage ?

THOMASSIN.

À qui ? eh ! parbleu, il faut bien que je fasse comme Madame la comtesse : à tous les deux. Je suis toujours sûr que le fils du général en aura la moitié.

HENRI.

Et qu’il donnera le reste, et de bon cœur, au plus cher de ses amis...

THOMASSIN.

Il en a le droit.

HENRI.

Et Mlle Laurence sera la femme de mon frère ?

THOMASSIN.

Eh bien !... eh bien ! oui, vous serez mon gendre, jeune homme... car très certainement le comte de Servières ne peut avoir pour fils un extravagant tel que monsieur...

Il montre Henri.

HENRI.

C’est probable... oh ! sans doute, ce n’est pas un préjugé que la naissance...

À part.

et, je le crois, je n’ai pas menti à la mienne... Eh bien ! Gustave, es-tu content de moi ? m’as-tu pardonné ?

GUSTAVE.

Ah ! mon ami, tant de générosité...

LA COMTESSE.

Henri... c’est bien...

LAURENCE.

Oh ! oui, monsieur Henri... c’est très bien.

HENRI.

Vous trouvez, ma petite sœur ?...

Bas à la comtesse en lui montrant Laurence.

Ma sœur ! Ah ! j’avais espéré... mais, pour me consoler, pour me faire oublier mon amour, il me reste... une mère... et cette épée.

À part.

L’épée de mon père !

Il va la prendre sur le guéridon.

LA COMTESSE, à elle-même.

Ah ! main tenant, je crois que je le préfère à l’autre, et je voudrais que ce fût là mon fils.

HENRI.

Air précédent.

À toi le cœur de celle que j’aimais.
Ton espérance, ami, n’est pas trompée.
Bonheur, richesse, à toi, tout... désormais,
Je ne veux rien, non, rien que cette épée.

À part.

Longtemps, je fus vaincu par lui ;
Je rougissais de la vertu d’un frère ;
Mais tous mes torts sont réparés... Mon père,
De toi, je suis digne aujourd’hui.

Chœur final.

Air : Jurons. (Voir la Scène VIII.)

HENRI et GUSTAVE.

Jurons
Que nous nous aimerons,
Jurons !
Toujours, toujours, mon frère
Tous deux sous les yeux d’une mère,
En frères nous nous chérirons.
Jusqu’à la mort, oui, nous jurons
Que toujours nous nous aimerons.

LES TROIS AUTRES PERSONNAGES, ensemble.

Jurons
Que nous nous aimerons !
Jurons !
Même pour votre mère,
Votre naissance est un mystère
Que jamais nous ne connaîtrons.
Mais il le faut, oui, nous jurons
Que tous deux nous vous aimerons.

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