Histoire du Théâtre Français depuis son origine jusqu’à présent - Tome II (Claude PARFAICT - François PARFAICT)

Histoire du Théâtre Français depuis son origine jusqu’à présent. Avec la Vie des plus Célèbres Poètes Dramatiques, des Extraits exacts, et un Catalogue raisonné de leurs Pièces, accompagnés de Notes Historiques et Critiques, Français et Claude Parfaict. Tome I. Chez André Morin, à l’Image Saint André et Flahault, au Palais, Galerie des Prisonniers. 1735.

 

 

PRÉFACE

 

Le Volume que nous donnons aujourd’hui, aurait dû paraître au commencement de l’année. Ce n’est pas que nous ayons perdu de vue l’engagement que nous avons contracté, mais pour nous mettre en état de publier, ainsi que nous l’espérons, un Volume tous les deux mois ; il nous a fallu travailler à un nombre infini d’Extraits qui demandaient du temps et qui, à dire la vérité, exigeaient une patience singulière. Nous espérons que la prévention de certaines personnes contre les Extraits, bien loin d’augmenter à la lecture de ceux-ci, le dissipera entièrement, et que ces mêmes personnes nous sauront quelque gré de leur avoir fait connaître des Ouvrages qu’elles n’étaient ni à portée de consulter, ni dans l’intention de lire en entier.

Nous n’avons rien négligé pour remplir ce double objet. On trouvera dans chacun de ces Extraits non-seulement l’économie et les morceaux les plus curieux des Pièces dont nous rendons compte, mais encore les caractères des personnages, les Jeux de Théâtre, et les changements de Décorations ; détails sans lesquels l’Histoire du Théâtre Français demeurerait dans l’obscurité, où elle est restée jusqu’à présent.

Au dessein d’éclaircir l’Historique du Théâtre, s’est joint celui de rendre ces Extraits utiles pour les personnes qui s’attachent au genre dramatique. Sans essuyer l’ennui et l’embarras des recherches, elles trouveront dans notre Ouvrage, des Exemples aussi instructifs qu’amusants.

Ce n’est pas assez d’avoir montré dans la Préface du premier Volume la nécessité et l’importance de nos Extraits nous avons aujourd’hui à les défendre contre une objection aussi frivole peut-être qu’elle paraît spécieuse ; on suppose qu’en donnant de pareils Extraits, il est impossible d’éviter l’ennui ou la profanation.

À l’égard du premier inconvénient qui serait le moindre sans doute, nous répondons que c’est mettre en fait ce qui est en question. En attendant la décision du Public, nous nous flattons qu’il recevra plus favorablement un Ouvrage méthodique, et plein de recherches, qu’un simple catalogue, qui à chaque article ne lui présenterait que le titre d’une Pièce, le nom de l’Auteur, celui du Libraire, l’année de l’Impression, la date du Privilège, et la forme du Volume.

Pour le second inconvénient, s’il avait été inévitable, comme on veut l’insinuer, nous aurions absolument renoncé à notre dessein. Mais pour se détromper à cet égard, une simple réflexion suffit. C’est que les Mystères ou les Poèmes du même genre, ne contiennent rien de contraire à la croyance de l’Église Catholique[1], et que tous les faits de l’Ancien et du Nouveau Testa ment y sont fidèlement rapportés. Il est vrai qu’on y trouve des Personnages qui figureraient mal aujourd’hui sur la Scène Française, mais ces Personnages sont épisodiques, et ne représentent que des Païens, encore ceux du plus bas ordre, tels que des Bourreaux, des Satellites, des Mendiants, etc. Nous l’avons déjà remarqué, les Auteurs de ces Pièces s’imaginaient faire sortir davantage les vérités qu’ils traitaient, par l’opposition de ces caractères, et ces mêmes caractères en donnant de l’amusement au Peuple, ne lui faisaient point perdre le respect et la dévotion qu’il avait pour les Mystères qu’on représentait.

En supposant qu’on eût inséré dans les Extraits les discours des Acteurs épisodiques, on aurait peut-être intéressé les mœurs en un certain sens ; mais il sera aisé de se convaincre en lisant ce volume, qu’il est des routes pour éviter de pareils écueils, et que sans faire perdre au Lecteur l’esprit et la conduite à une Pièce on a su lui épargner les détails qui seraient licencieux ou superflus : en même temps qu’on a crû devoir lui présenter dans les Farces ou Sottises quelques traits qui vont au plus à faire connaître le caractère de ces Pièces et peut-être la naïveté du temps, où elles ont été composées.

Le terme de profanations donc on s’est servi en parlant des Mystères dramatiques, conviendrait bien mieux à certaines Pièces, que des Calvinistes turbulents répandirent dans le Public sous les règnes des Rois Henri II, Charles IX et Henri III et dans lesquelles on trouve rassemblé tout ce que l’hérésie et le fanatisme peuvent produire de plus dangereux. Elles n’attaquent pas moins que la présence réelle, et traitent d’Idolâtres les Catholiques, qui croient cette vérité aussi respectable, qu’elle est essentielle au salut. Ajoutez que le Chef de l’Église, les Cardinaux et les Évêques ne sont désignés que par le titre injurieux de suppôts de Satan. Voilà les Ouvrages dont on ne pouvait donner des Extraits sans profanation parce qu’ils en sont véritablement remplis[2].

Il est un autre genre de Pièces qu’on peut nommer à juste titre des libelles diffamatoires, puisqu’elles ne furent composées que pour ternir la réputation des Cardinaux de Richelieu et de Mazarin, et de plusieurs autres personnes distinguées par leur naissance ou par leurs dignités. La noirceur qui règne dans ces Ouvrages les condamne aussi bien que ceux qui les ont produits à demeurer dans un éternel oubli[3]. Nous croirions mériter le blâme des honnêtes gens si nous rassemblions ces indignes productions, et celles des hérétiques dont nous venons de parler ; mais bien loin d’en marquer avec beaucoup de soin les Éditions, et quelquefois les plans, nous n’en rapporterons pas même les noms. Le simple titre de notre Ouvrage donne l’exclusion non seulement à ces sortes de Pièces, mais encore à celles qui n’ont point été représentées sur les Théâtres occupés par des Acteurs Français à Paris. C’est l’Histoire de ces différents Théâtres que nous donnons, et tout ce qui n’y a pas un véritable rapport, nous le rejetterons comme étranger à notre sujet.

La loi que nous nous sommes imposée de garder le silence sur toutes les Critiques qui seront accompagnées d’invectives, nous dispense de répondre à la Lettre insérée dans le Mercure de France du mois de Janvier 1735. L’Anonyme qui l’a composée, en relevant deux ou trois fautes, qui peut-être ont échappé dans l’explication d’un grand nombre de vieux mots, s’est emporté si loin au-delà des bornes d’une sage Critique, qu’il semble ne mériter aucune réponse de notre part.

Pour donner une preuve non suspecte de la justice que nous rendons aux remarques d’un autre caractère, nous allons rapporter celles, dont M. Bertrand Avocat au Parlement de Bretagne, et Procureur du Roi en la Maréchaussée, nous a fait part[4]. La Lettre qui la contient commence par l’offre obligeante d’une Pièce qu’il a en sa possession, intitulée ; la Destruction de Troye la Grant, dont il rend compte succinctement, mais avec beaucoup de fidélité et de goût[5] ; son Extrait est terminé par la remarque suivante. » Pag. 134 de l’Histoire du Théâtre Français, on explique sur le Feure, sur le chemin. Je croi bien que c’est-là une faute de l’Imprimeur ; car Feure en cet endroit, surtout, signifie Paille. » En jetant notre faute sur l’Imprimeur, M. Bertrand a peut-être plus humilié notre amour propre, que s’il avait employé tous les traits d’une Critique amère ; mais le tour poli qu’il a pris, nous force pour ainsi dire à lui marquer notre reconnaissance.

À propos de reconnaissance, celle que nous avons témoignée dans la Préface du premier Volume de cette Histoire, pours les personnes qui nous ont communiqué des Livres, nous a presque attiré une Épigramme[6] ; la reconnaissance ferait-elle de venue aussi surannée que les Pièces représentées par les Confrères ? Qu’on nous permette au moins d’en faire usage par Extrait.

Mais insensiblement ces détails nous font perdre l’objet principal de cette Préface, qui est de parler de ce que contient notre second Volume

Il ouvre par le Mystère de sainte Barbe, divisé en cinq Journées. Nous l’avons préféré à beaucoup d’autres, par la singularité de la vérification, la simplicité des caractères, et les Jeux de Théâtre.

L’Histoire de la Bazoche, ignorée jusqu’à présent, ou du moins, si peu connue, qu’on n’en avait que des notions très vagues, se trouvera entièrement éclaircie. Nous espérons que les amateurs du Théâtre nous saurons quelque gré de n’avoir pas négligé cet article dans nos recherches. Cette Histoire est suivie d’une Moralité et d’une Farce[7], deux genres de Pièces inventées par les Bazochiens, et qu’on a tâché de caractériser de façon qu’on ne les confondit plus avec d’autres, comme cela arrive, lorsqu’on se contente de copier les titres.

La vie singulière et retirée des Enfants sans Soucy, ne nous a pas permis de satisfaire à leur sujet, la curiosité du lecteur, autant que nous l’aurions souhaité : cependant ce que nous en disons, pour n’être fondé que sur des conjectures, ne laissera pas de faire plaisir. La Sottise qui finit leur article, est d’un comique si noble et si fin, que nous ne craignons pas de dire, que plus on la lira, et plus on y découvrira de beautés

Les faits Historiques que nous avons rassemblés sur les Auteurs et les Acteurs qui parurent avant 1548 ne seront pas la partie la moins curieuse de ce Volume. Le véritable Jean Michel que nous faisons connaître, et qui avait été confondu jusqu’à présent avec l’Évêque d’Angers, suffit seul pour rendre cet article intéressant.

Le Catalogue et les Extraits des Mystères depuis leur origine jusqu’en 1520 terminent le Volume[8] ; le surplus du même Catalogue, qui n’a pu y être inséré, commencera le Troisième, et sera suivi de ceux des Moralités, des Farces, et des Sottises, après les quelles on parlera de l’établissement du Théâtre de l’Hôtel de Bourgogne, dont on continuera l’Histoire dans les Volumes suivants, avec toute la diligence, et l’exactitude possible.

 

Parmi les Mystères des Saints qui furent représentés tant à l’Hôpital de la Trinité, qu’à l’Hôtel de Flandres, par les Confrères de la Passion, celui de Sainte Barbe, dont nous donnons l’Extrait, nous a paru mériter la préférence. C’est un Manuscrit unique qui ne se trouve que dans la Bibliothèque du Roi : de plus l’Ouvrage est extrêmement singulier par lui-même. Le plan, quoiqu’à peu près semblable par le fond à ceux insérés dans notre premier Volume, a pourtant une différence totale dans les détails. En général, la Versification de ce Poème n’est pas aussi coulante que celle de la Passion, mais elle porte un caractère de naïveté qui ne fera pas moins de plaisir, et qui achèvera de faire connaître le genre et le goût des Pièces représentées par les Confrères de la Passion. Il est impossible de savoir en quel temps ce Mystère a paru en public ; le Manuscrit n’indique ni date, ni nom d’Auteur, mais il est certain qu’il est du quinzième Siècle, et qu’il a précédé la défense que Parlement fit aux Confrères de représenter aucuns Mystères tant de l’Ancien et du Nouveau Testament, que des Saints. Comme cet Arrêt est important à notre Histoire, il est nécessaire de le rapporter en cet endroit.

« Du Samedy 17 Novembre 1547 Veu par la Cour la Requête à Elle présentée de la part des Doyen, Maîtres et Confrères de la Confrairie de la Passion et Résurrection de Nostre Sauveur JESUS-CHRIST fondée en l’Église de la Trinité, grande rue S. Denis, par laquelle, attendu que par temps immémorial, et par privilèges à eux octroyés, et confirmés par les Rois de France, il leur était loisible faire jouer et représenter par personnages plusieurs beaux Mystères à l’édification et joye du commun populaire, sans offense générale ou particulière, dont ils avaient ci-devant joui toujours, ils requéraient, d’autant que depuis trois ans la Salle de la Passion avait été par l’Ordonnance de ladite Cour, prise, occupée, et employée à l’hébergement des Pauvres, et que depuis lesdits Supplians avaient recouvert Salle pour y continuer, suivant lesdits Privilèges, la Représentation desdicts Mystères, du profit desquels était entretenu le Service Divin en la Chapelle de la dicte Confrairie, qu’il leur fût permis faire jouer en ladicte Salle nouvelle, tout ainsi qu’ils avaient accoustumé faire en celle de la Passion ; et défenses fussent faictes à tous doresnavant, tant en ladicte Ville, que Faubourgs et Banlieue de cette Ville, sinon que ce soit sous le tiltre de ladicte Confrairie, et au profit d’icelle... Et sur ce Oüy le Procureur Général du Royce consentant : LA COUR a inhibé et défendu, inhibe et défend auxdits Supplians, de jouer le Mystère de la Passion de Nostre Sauveur, ne autres Mystères sacrez, sous peine d’amande arbitraire ; leur permettant néant-moins de pouvoir jouer autres Mystères prophanes, honnestes, et licites, sans offenser ou injurier autres personnes : Et défend ladicte Cour à tous autres de jouer ou représenter doresnavant aucuns Jeux ou Mystères tant en la Ville, Faubourgs que Banlieue de Paris, sinon sous le nom de ladicte Confrairie, et au profit d’icelle, etc. »

 

 

EXTRAIT DU MYSTÈRE DE SAINTE BARBE

 

Divisé en cinq Journées.

 

PERSONNAGES des cinq Journées

 

DEUS

VIRGO MARIA

MICHEL        }

GABRIEL      }

RAPHAEL    } Anges

URIEL           }

CHERUBIN  }

SERAPHIN   }

JOHANNES-BAPTIST A

ANIMA BARBARE

HONORIUS, Papa

I. CAPELLANUS, Pape

II. CAPPELLANUS, Pape

REX CHIPPRIE

CHAMBELLOYS, I. Milles Regis Chipprie

MOUSSAY, II. Milles Regis Chipprie

DARGONZE, III. Milles Regis Chipprie

PONTZONNET, Nuncius Regis Chipprie

LE CONNESTABLE de Chippre

JASPAR DE RICHEFLOUR, I. Milles Connestabulis

HERTAULT, II. Milles

BRUYSART, III. Milles

L’ADMIRAL de Chippre

YVAM DE VAUSAC, I. Milles Admiralis

LE BOURC DE LA RAQUE, II. Milles

BLANDCHAUDIN, III. Milles

ORIGENES, Doctor vel Episcopus Alexandrie

BLONDELET, Clericus Origenes

YSACAR, Presbiter Christianus

S. VALENTINUS, Presbiter Christianus

LIÉPART, Capitaine d’Alexandrie

MORADIN, I. Armatus

YUROM, II. Armatus

NOMIN, I. Janitor Alexandrie

MALETESTE, II. Janitor Alexandrie

JOUSQUIN, Peregrinus Christianus

L’YMAIGER

DIOSCORUS, Rex pater Beate Barbare

BARBARA

GALATHEA, Damisella Barbare

FLORIMOND, I. Milles Dyoscori

LAOMEDON, II. Milles Dyoscori

ADRASCUS, III. Milles Dyoscori

BRANDIMAS, Chevalier de Dyoscorus

PALAMIDES, Chevalier de Dyoscorus

GRONGNART, I. Tyrannus Dyoscori

CORNIBERT, II. Tyrannus

ROULLART, III. Tyrannus

LAMENANT, Nuncius Dyoscori

MARCIANUS, Prevost de Nychomédie

ALIMODÉS, I. Milles Marciani

PERSEUS, II. Milles Marciani

CONTREFOY, I. Tyrannus Marciani

MARINART, II. Tyrannus

MARPAULT, III. Tyrannus

TALIFART, IV. Tyrannus

Me. AMPHORAS, I. Doctor

M. ALPHONS, II. Doctor

AMPHITEAS, Presbiter Paganus

JOZIAS, Presbiter Paganus

LE MAIRE de Nychomédie

FERNAULT

CHERLIN

THAMARIS, I. Mulier

CASSANDRA, II. Mulier

ATHALLENTA, III. Mulier

THESEUS, Civis Paganus

ANTHEON, Civis Paganus

JOSSET, Orphèvre

GANDELOCHE, I. Maczon

MURGALANT II. Maczon

GOURLANT, I. Pasteur

BOURLE Il. Pasteur

BRIFFAULT, Demoniacus

MALLEPART, Chartrannier

MALIVERNE, Aveugle

MALNO URRY, Boyteulx

LINART, Sourt

CLICQUEPATE, Pouvre

MALAISÉ, Pouvre

DYOGENIS, Empereur d’Égypte sous Maximien

BRUANT, I. Milles Dyogenes

FERGOLANT II. Milles Dyogenes

GOMBAULT, III. Milles

BRACONNET, Nuncius Dyogenes

BRISEVANT, Nuncius Dyogenes

RIFFLEMONT, Prince Persien

RIGAULT, I. Milles de Rifflemont

BOUCHER, II. Milles de Rifflemont

ANIMA DYOSCORI

LUCIFER  

SATHAN                  }

ASTAROTH             }

LEVIATHAN             }     

BÉRITH                     } Demones

BÉLIAL                     }

BELZEBUTH           }

STULTUS                  }

 

 

Première Journée

 

« Incipit Liber Beate Barbare primò Dyoscorus Rex pater Beate Barbare incipit[9]. »

Yoscorus Roi de Nychomédie[10] regrette amèrement la perte de son Épouse, que la mort lui a enlevé. Il n’est point de mortel plus malheureux que moi, s’écrie-t-il avec transport :

DIOSCORUS.

Je pers huy[11] mondaine plaisance,
Mon bien, m’amour, ma suffisance,
Ma totalle félicité,
Ma cordialle confiance,
Ma lyesse, mon habondance,
Et des biens ma fécundité :
Je suis par courroux irrité,
A deul, et à calamité,
A missere, et à desplaisance.

Florimond et Laomédon, deux de ses Chevaliers, font en vain leur possible pour le consoler.

DIOSCORUS.

Certainement, Laomédon,
Vous en parlez bien à votre aise ;
Impossible est pour tout l’or d’Aise[12]
Que je ne puisse bien contempter.

Seigneur, lui dit Adrascus, son troisième Chevalier, personne n’ignore que nous perdons une Reine adorable, et digne de la compagnie des Dieux, où elle est maintenant ; mais comme elle vous a laissé une jeune Princesse, vous devez songer à la faire instruire avec soin.

DIOSCORUS.

Adrascus, vous avez dit voir[13]

Il ordonne à Lamenant son Messager d’aller chercher la Princesse, qui obéissant aux ordres de son père, arrive avec Galathée sa Demoiselle. Le Roi s’informe où l’on pourrait trouver des Docteurs habiles, et Florimond lui dit qu’il en connaît deux qui ont passé pour les plus capables de l’Académie d’Athènes. Qu’on me les amène, dit le Roi à son Messager. Maître Amphoras, et Maître Alphons (c’est le nom de ces Docteurs) obéissent bien vite à ce commandement. Le Roi en leur confiant sa fille, les prie de lui enseigner toutes sortes de sciences, et leur recommande surtout de lui inspirer beau coup d’aversion pour la Religion Chrétienne.

Pausa, recedant Doctores cùm Barbarâ, et studeat cùm Doctoribus.[14]

Lucifer qui veut profiter de cette circonstance, appelle tous les Esprits infernaux.

LUCIFER.

Harau, toute la Deablerie,
Venez avant Deables parvers, etc.

Les Diables accourent promptement, et rendent compte à leur Monarque des soins qu’ils ont pris pour séduire les humains, qui leur apprend que Dyoscorus, fidèle zélateur de la Loi Païenne, a remis sa fille entre les mains de deux Docteurs de cette Religion, pour l’en instruire : Il faut, ajoute-t-il, que quelques Démons montent sur la terre pour aider ces Docteurs à effectuer le désir du Roi. Sathan se charge de cette commission, et part pour l’exécuter.

Cependant Amphoras et son camarade étalent devant la Princesse les Auteurs les plus célèbres : Écoutez avec attention, lui dit le premier.

Me. AMPHORAS.

Vous orez Lucan et Craton[15]
Precien, Donaist, et Charon,
Stace, Séneque, Térence,
Orace, Perseus, Fulgence,
Nazo, Maro, et Juvenal,
Lucresse, Mars, et Martial,
Espinoüs, Macrobéus,
Democritus, Virgilius,
Boësse, Remy et Bocasse,
Anaxagoras, et Orace,
Valere, Platon, et Porphyre :
Et moult vous devroit suffire
Ma doctrine sentencieuse ;
Elle sera compendieuse,
Tellement que serez contente.
Fille, mettez-y votre entente :
Voyez-cy les Livres des Auteurs,
Philosophes, Commentateurs, etc.

Mais avant toutes choses, ajoute t-il : il faut vous instruire des noms et des qualités des Planètes. La première est Saturnus, c’est le Maître du Tonnerre. Ensuite, dit Maître Alphons, est Neptune Dieu de la Mer. Après lui.

Me. ALPHONS.

Mercure Dieu de Faconde[16]
...
Apollo doit être honoré,
Car il est Dieu de sapience,
Et Minerve de science
Déesse est, plaine de savoir.
Juno est Déesse d’avoir.
...
Palas trouva l’art et manière
De faire armeures, et forger
Dequoi à s’armer à danger :
L’on les faisait de cuir bouilly.
Vénus ne soit mis en oubly,
Car elle est Déesse d’Amours.

C’est une puissante Divinité, continue-t-il, et l’on ne saurait trop la servir, et la respecter.

La vérité s’en peut monstrer
Par les Poëthes et Hystoires.
...
Elle fist Orpheus eschauffer
Si fort qu’il alla en Enfer[17]

Jupiter, Pygmalion, Paris, Hélène, et tant d’autres ont ressenti l’effet de son pouvoir.

Pasiphe, Gorgon, et Semelle[18]
Athalanta qui fut tant belle,
Et Achillès furent renus
Soubz la bannière de Vénus :
Dont appert qu’elle est grand Déesse.

Me. AMPHORAS.

Par elle vient toute liesse.

C’est ce qu’il faut bien remarquer ; dit Me. Alphons : Au reste, ajoute t-il, il serait impossible de vous raconter en si peu de temps les noms et les vertus des Divinités de l’Olympe, mais pour l’apprendre.

Ces Livres vous visiterez.

Barbe étudie avec attention, et formé quelques difficultés sur la naissance et le cours de la vie des Dieux du Paganisme.

BARBARA.

Ils mourraient donc ?

Me. AMPHORAS.

Le devez croire
Ainsi que les aultres mondains.

BARBARA.

Combien a t-il que le derrain[19]
Trespassa ?

Me. AMPHORAS.

Six cens ans, ou plus.

Comme la Princesse apprend que ce dernier est Phéton[20], elle demande de qui il a reçu la vie : d’Apollo, répond Me. Alphons. Et qui est le père de celui-ci a ajoute-t-elle. Jupiter, réplique promptement l’autre Docteur. De qui est fils Jupiter ? continue Barbe : de Saturnus, reprend Alphons. Et quel père reconnaît Saturnus ! dit la Princesse. Aucun, dit Alphons, après avoir hésité quelque temps. Heureusement pour nos Docteurs qui ne savent déjà plus que répondre aux questions de la Princesse, Galathée qui s’ennuie fort de ces disputes, les prie de prendre quelque relâche.

GALATHÉE.

Bon fust qu’on lessat en cet estor[21]
Madame, ung pou repouser ;
Demain luy pourrez vous pousser
Vos reliques et arguemens.

Me. ALPHONS.

Nous le voulons.

« Pausa : Fingat Barbara dormire[22]. »

Pendant que Barbe goûte les douceurs d’un profond sommeil, la sainte Vierge prie le Seigneur de vouloir tirer des ténèbres cette jeune Princesse, à qui il ne manque pour être accomplie, que la connaissance de la vérité. Dieu exauce la prière de sa sainte Mère, et envoie l’Ange Gabriel pour préparer le cœur de cette fille, et le fortifier contre l’erreur.

Lucifer de son côté dépêche ses Démons pour inspirer les deux Docteurs, qui ne manquent pas de revenir trouver Barbe, dans l’intention de prendre leur revanche, et de répondre à ses objections. Mais ils sont fort surpris, lorsqu’elle commence par leur reprocher le ridicule de la Loi Païenne, et les exemples monstrueux qu’elle présente.

BARBARA.

Jupiter plain de cruaulté
Fut trop, et de desloyaulté.
...
Encore quand il viola
La belle Demoiselle Yo,
Et lessoit sa femme Juno :
...
...
Puisqu’ilz furent de malles mœurs,
Et de diffamables humeurs,
Je juge que Dieux ne sont point.

Me. AMPHORAS.

Barbe, laissez cet argument.

La Princesse illuminée par la grâce de Dieu, continue, et confondant ces Docteurs par de pressantes raisons, les réduit au silence. Me. Amphoras et son Confrère ne sachant plus que dire, sortent ; mais craignant de perdre la récompense que le Roi leur a promis, ils prennent le parti de l’assurer que sa fille suffisamment instruite, n’a plus besoin de leurs soins. Le Roi les remercie, et leur fait compter à chacun mille ducats, qu’ils reçoivent avec empressement, et prennent congé de lui. Lucifer qui craint la conversion de la Princesse, ordonne à Sathan de faire son possible pour l’empêcher. Cet Esprit malin vient trouver le Roi, et lui suggère le dessein d’offrir un pompeux sacrifice pour solenniser le jour de la naissance de Jupiter et d’y inviter tous ses Sujets, et les Princes ses voisins. Lamenant court prier de sa part Dyogenes « l’Egipcien Empereur soubz Maximien, » et va ordonner au Prévôt Marcian de s’y trouver, avec ses Chevaliers et ses Tyrans. Il fait ensuite un pareil message à Rifflemont Seigneur Persien, et enfin il convoque le Peuple par un cri public. Dyogènes, Marcian, et Rifflemont prennent avec leur suite le chemin de Nychomédie.

RIFFIEMONT.

Mes Chevaliers, aller fault au Sabat[23].

RIGAULT.

Vous dites-bien, Monsieur, nous yrons.

Amphoras, Alphons et plusieurs Citoyens de cette Ville arrivent en foule : Lorsque Dyoscorus voit tout le monde assemblé, il dit à Barbe de venir prendre place auprès de lui : Celle-ci s’en défend, en le suppliant de lui permettre de se tenir un peu éloignée, pour mieux jouir de la vue de ce spectacle. Le Roi y consent, et mande Amphithéas pour faire le sacrifice.

Pendant ce temps-là, un Pèlerin Chrétien appelé Jousquin, attiré par la pompe de la cérémonie, s’approche du lieu où elle se passe, et sa curiosité est si forte, qu’elle lui fait oublier le danger qu’il peut courir s’il est aperçu. Heureusement l’attention du peuple le fauve de ce péril. La Princesse est la seule personne qui le voit, et qui lui demande pourquoi il est ainsi écarté. Madame, lui répond le Pèlerin, je suis étranger, et

JOUSQUIN.

Je ne connoys point tel stille.

Puisqu’il faut vous l’avouer, ajoute-t-il, c’est que je sers un Dieu puissant, dont le culte est bien différent du vôtre.

JOUSQUIN.

L’usaige de là n’est point tel ;
Ainsy on n’y fait point tel vice
En disant le divin Service,
Prosses, Messes, dévocions,
Abstinences, Oraisons,
Ensens, et maintz autres joyaulx.

De quel pays êtes-vous ? lui dit Barbe. Madame, réplique Jousquin, je reçus le jour dans Alexandrie Ville fameuse, et habitée d’un grand nombre de Chrétiens, qui, sous la conduite du fidèle Origenes, servent le Seigneur avec tout le zèle dont ils sont capables. Conduit par ce même zèle, ajoute-t-il, et par un esprit de mortification, j’ai, sous l’habit dont vous me voyez revêtu, visité les saints lieux de notre Rédemption, et c’est en revenant de ce saint voyage[24], que passant par ici, le spectacle dont j’ai vu les apprêts, m’a arrêté malgré moi. Ce discours du Pèlerin[25] excite dans le cœur de la Princesse une telle curiosité, que les réponses qu’il fait à ses demandes, ne font que l’augmenter encore. De l’autre côté le Grand-Prêtre offre le sacrifice, et ensuite fait sa prière.

AMPHITHÉAS.

Agyos, Theos, Ramatha,
Agyos, aleos, gabata,
Athanatos, Adonay[26] etc.

La prière finie, tous les assistants suivent cet exemple, et Dyogènes fait ainsi la sienne.

DYOGENES.

Ô Jupiter des biens génératif,
En ta garde je recommande mon âme,
Sans ta grâce je suis pouvre et chétif ;
Deffen mon corps de l’infernalle flamme ;
Ton amour est plus précieux que basme[27]
Souviengne-toy de moy serviteur suppliant :
Tu es mon bien et honneur despartant,
A tout homme qui est humiliant,
Accroistre peulz et salut, et haultesse :
Celuy qui est ta grâce requérant,
Vray Dieu du Ciel soustiens en sa noblesse.

« Marcian dicat retrogradė[28] ».

Dyoscorus adresse ensuite ses vœux à la Divinité, aussi bien que ses Chevaliers et le Prince Rifflemont : Bruant premier Chevalier de Dyogènes répète l’Oraison de ce dernier, en rétrogradant, et tout le reste de l’Assemblée continue de cette manière. Les deux Pauvres, l’Aveugle, le Sourd, et le Boiteux, ne manquent pas à demander leur guérison : et la cérémonie se termine par les dons que chacun fait au Grand Prêtre. Il souhaite mille bénédictions à l’Assemblée, qui se sépare fort satisfaite de l’ordre et de la magnificence de la fête.

DYOSCORUS.

Messeigneurs, par ma vérité,
Belle a été la solempnité :
Chacun a fait dons suffisans
Moult riches, et aussy plaisans :
Noz Dieux doibvent estre comprens.

La Princesse bien éloignée de ce sentiment, ne regarde ces sacrifices qu’avec horreur.

BARBARA.

O deshonneur abhominable !
Abhomination honteuse !
Honte vilaine ! etc.

Le Roi, qui ignore sa pensée, lui dit, avec beaucoup de douceur que la crainte qu’il a que sa beauté n’allume une coupable flamme dans le cœur de quelque audacieux, lui a fait prendre la résolution de lui faire construire un logement sûr pour la mettre à couvert de semblables entreprises. Barbe y consent sans peine, et l’on envoie chercher Murgault et Gandeloche Maçons pour exécuter ce projet.

« Pausa : dicant operando : et in ludo habeant lapides de materiam, et calcem, ut operantur.[29] »

« Hic finit prima Dies Misterii Beate Barbare Virginis.[30] »

 

 

Seconde Journée

 

« Incipit Liber secundus Beate Barbare Virginis.[31] »

« Rifflemont Prince Persien » dit à ses Chevaliers qu’il a assez longtemps gardé le célibat, et qu’il est résolu de le rompre en épousant la fille du Roi de Nychomédie, dont il est devenu amoureux le jour que le père de cette belle offrait un sacrifice à Jupiter. Rigault et Boucher ses deux Chevaliers le félicitent sur le choix qu’il a fait. Rifflemont leur dit de le suivre chez Dyoscorus mais comme il n’ose lui-même demander la Princesse à son père, il charge Rigault de cette commission, qui s’en acquitte parfaitement : le Roi remercie Rifflemont de l’honneur qu’il lui fait (car il est bon de remarquer que ce dernier est derrière son Confident, qui écoute tout sans dire mot) mais il le prie de lui donner quelque temps pour consulter cette affaire. Le Prince reçoit cette réponse avec beaucoup de politesse, et le retire pour en attendre l’issue. Dyoscorus assemble ses Chevaliers, et après leur avoir exposé le sujet pour lequel il les a appelé, il les prie de l’aider de leurs conseils, ajoutant qu’il a résolu de donner sa fille au Prince Rifflemont.

FLORIMOND.

A, à, Monsieur, je vous diray,
Vous proposez, et respondez :
Puis que conseil vous demandez,
Oüir devez l’opinion,
Et la bonne relacion
De vostre Conseil tour par ordre,
Affin qu’il n’y ait que remordre.

Après que ce Confident a disserté sur les raisons pour et contre, il tombe dans le sentiment de son Maître, aussi bien que Laomédon. Adrascus donne ensuite un avis contraire, et tache à dissuader le Roi de cette alliance : Mais Dyoscorus, prévenu en faveur du Prince, persiste dans son premier dessein, et va trouver Barbe pour lui en faire part. Cette nouvelle paraît l’effrayer, elle supplie son père de ne point la contraindre d’accepter un Époux, attendu qu’elle a voue sa Virginité.

BARBARA.

Père, qui vous meult de voulloir
Me marier ? Avez-vous veu
Aulcuin meffait en moy indeu ?
Je suis une fille simplette,
Demourée pouvre orphelinette, etc.

Le Roi s’imaginant que c’est à Diane que ce vœu s’adresse, va rapporter cette réponse à Rifflemont, qui part fort touché de ce refus. La Tour que Dyoscorus fait construire à plusieurs étages, se trouvant achevée, la Princesse y entre, et montant au plus haut, se met en prières, pendant que sa Demoiselle reste en bas. Lorsque sa prière est finie, se ressouvenant toujours des discours du Pèlerin, elle envoie chercher Lamenant, et lui ordonne d’aller trouver un célèbre Médecin, qui demeure à Alexandrie, appelé Origenes, pour le prier de lui prescrire le régime qu’elle doit observer touchant une certaine maladie, dont elle fait le détail dans la Lettre qu’elle remet à ce Messager. Lamenant reçoit cette Commission avec joie, et montant à cheval, il se met en devoir de l’exécuter ; comme ce chemin est long, il boit de temps en temps pour réparer ses forces. Enfin il arrive à Alexandrie, et frappe à la porte de cette Ville. Les deux Portiers à qui la garde en est confiée, sont si fort occupés à jouer, qu’ils ne vont ouvrir qu’à la troisième fois qu’ils entendent frapper, Lamenant en entrant demande le logis d’Origenes.

« Pausa veniat Lamenant versus Origenes, et salutet eum.[32] »

Origenes connaissant par la lecture de la Lettre les secours spirituels que la Princesse lui demande, remercie Dieu des grâces qu’il lui fait, et s’apprête à composer une réponse qui puisse remplir son attente. Pendant que le Prêtre Ysacar écrit la Lettre que lui dicte Origenes, Lucifer assemble ses Démons, et consulte avec eux de quelle manière ils pourront traverser les pieux desseins de l’Évêque d’Alexandrie. Cependant Origenes achève sa Lettre, la donne à Lamenant, et lui dit que pour faire observer plus exactement le régime qui y est prescrit, Ysacar va l’accompagner.

« Pausa : vadant, et stultus loquitur.[33] »

Barbe voyant revenir le Messager, appelle sa suivante.

« Pausula : defcendat Galathea superiùs, et dicat Barbare.[34] »

Elle demande à la Princesse ce qu’elle souhaite. Ouvrez la porte, lui répond Barbe, à Lamenant, et à celui qui l’accompagne, et faites les monter. Galathée obéit.

« Pausula : descendat inferiùs, et aperiat bostium turris.[35] »

La Princesse après avoir payé largement la peine du Messager, se fait lire par Ysacar la Lettre d’Origenes, et l’écoute avec beaucoup d’attention : Pendant ce temps-là le Roi arrive, et demande à la Demoiselle, comment se porte la Princesse.

DYOSCORUS.

Comment se porte Barbe ?

GALATHÉA.

Mal.

DYOSCORUS.

Mal ! Tarvagant !

GALATHÉA.

Elle a une mal...
A peine se peult soustenir.

Malgré tout ce qu’elle lui peut dire, le Roi monte avec sa suite, et est fort étonné en entrant dans la chambre de la fille, de la trouver seule avec un homme. Barbe voyant son agitation lui dit, pour l’apaiser, que c’est un Médecin qui est avec elle depuis deux jours et une nuit, et qu’elle se sent fort soulagée par ses soins. Non-seulement ce discours efface tous les soupçons de Dyoscorus, mais même il prie ce prétendu Médecin de ne rien épargner pour rendre la santé à sa fille, et l’allure qu’il sera bien payé.

YSACAR.

En son mal, très bon remède a ;
Il ne luy fault qu’obédience
A moy, et parfaicte adhérence
A mes ditz, et à mon régime.
...
Ilz sont mains moyens, et mainte œuvre
Par lesquels santé on receuvre,
Comme par une incision,
Par chaleur, par combustion,
Par une pocion amere, etc.

Sire, s’écrie Florimond, voici un habile homme. Je m’en aperçois bien à ses discours, répond Dyoscorus : Il sort ensuite, et Ysacar continue ses instructions auprès de la Princesse, et se retire enfin pour aller joindre Origenes, à qui le récit de cette aventure cause une joie inexprimable.

Lucifer qui en ressent un chagrin mortel, ordonne à Sathan d’aller inspirer à Dyogènes la pensée de persécuter les Chrétiens, pour faire sa Cour à l’Empereur Maximien leur ennemi juré. Dyogènes, à la suggestion du diable, forme ce projet, et le communique à son conseil, qui l’approuve. Il envoie Braçonnet son Messager pour en instruire le Roi de Nicomédie, et le Prince Rifflemont. Dyoscorus charmé de cette nouvelle, et de la guérison de sa fille, en rend grâces à Jupin, et se dispose à partir pour seconder les soins du Prince d’Égypte. Il mande Me. Amphoras, et Me. Alphons, et comme il est persuadé de leur capacité, il leur confie le soin de la Princesse, et du Royaume.

Me. AMPHORAS.

Sire, mon corps y est tenu,
Et j’en feray mon plain pouvoir.

DYOSCORUS.

Faictez à grant, et à menu
Justice, car c’est mon voulloir.

Me. ALPHONS.

Sire, mon corps y est tenu
Et j’en feray mon plain pouvoir.

Contre tous ces puissants préparatifs, le vertueux Évêque d’Alexandrie, n’oppose que les prières qu’il adresse au Seigneur. Liépart Capitaine de cette Ville, suivi de ses deux Soldats, et de Nomin et Maleteste qui en sont les Portiers, fait une si vigoureuse résistance, qu’il oblige les troupes que Dyogènes envoie, à se retirer. M’emmenez-vous ces Chrétiens ? dit Dyogènes, voyant revenir Rigault. Seigneur, répond ce dernier, la chose n’est pas aisée.

RIGAULT.

Ils sont plus vaillans que les Turcs.

Dyogènes ne pouvant réussir par la force, tâche à surprendre la Ville par une feinte douceur, et fait proposer une capitulation, dont il envoie les Articles par écrit. Origenes reçoit la Lettre qui les contient, et ordonne à Ysacar d’en faire tout haut la lecture.

YSACAR.

Dyogenes grant Empereur
De Perse soubz Maximien,
Grant Gouverneur Conthidien
Des Romains, Seigneur des Seigneurs,
Et le Majeur sur les Majeurs
Qui tiennent la loi des Païens :
A vous Bourgeoys et Citoyens
D’Alexandrie la Subjecte,
Salut, etc.

Par ces Articles, Dyogènes propose la paix aux Alexandrins, à condition qu’ils renonceront à la Loi Chrétienne, et n’adoreront plus que les Divinités du Paganisme ; leur promettant au surplus, d’oublier leur révolte, et d’y faire consentir l’Empereur, en cas qu’il en soit besoin. Origenes refuse constamment ces conditions, et se prépare à la défense de la Ville. Dyogènes fait donner un second assaut, qui ne réussissant pas mieux que le premier, le force d’implorer le secours de Dyoscorus et de Rifflemont. Ces deux Princes arrivent bientôt, et de concert avec eux, Dyogènes se prépare pour un assaut général.

Lucifer qui voit les effets de sa rage, excite ses Démons à redoubler encore la fureur des Païens.

LUCIFER.

A l’assault, Deables, à l’assault,
Il n’est pas heure de dormir. 

SATHAN.

Or nous dy quc Deable il te fault ?

LUCIFER.

A l’assault, Deables, à l’assault.

À quoi pensez-vous ? ajoute-t-il les Païens vont assiéger Alexandrie ; et vous ne songez pas à ramasser les corps et les Âmes de ceux qui périront dans le Combat ? Les Démons courent de tous côtés exécuter les ordres de leur Maître. Cependant l’assaut se donne, et les Chrétiens, protégés par le Seigneur, combattent avec tant de succès, qu’après avoir tué une partie de leurs ennemis, ils obligent les autres à fuir loin de leurs murailles. Rifflemont, Laomédon, Andrascus, Rigault, Boucher, Fergolant, Gombault, Anthéon, Théseus, et Braçonnet perdent la vie dans cette action, et Sathan obéissant au commandement de Lucifer, jette leurs Âmes, et leurs Corps dans une Brouette[36], et les conduit ainsi aux Enfers

Dyogènes et le Roi de Nicomédie se retirent fort en désordre, remerciant les Dieux, de ce que leur défaite n’a pas été plus considérable.

DYOSCORUS.

Nous avons eu pouvre support,
Saturnus nous maine à bon port.

FLORIMOND.

Mars, qui nous a gardé de mort,
Nous garde tousjours de déshonneur.

DYOSCORUS.

Saturnus nous maine à bon port,
Et nous doint recouvrer honneur.

« Finis pro secundâ die.[37] »

 

 

Troisième Journée

 

« Incipit tertius Liber Misterii Beate Barbare Virginis[38]. »

Pendant que le Roi de Nicomédie pleure la perte qu’il vient de faire ; Notre-Dame prie le Seigneur d’accorder à la Princesse de nouvelles marques de son affection. Dieu ordonne à ses Anges de l’aller trouver. Ces bienheureux Esprits obéissent, et c’est par leur conseil que Barbe fait venir les maçons, et les prie de percer une troisième fenêtre à la Tour du côté du Soleil Levant, pour jouir, leur dit-elle des rayons naissants de cet Astre. Lorsque cela est fait, Barbe se met en prière à cette nouvelle fenêtre, et voit paraître S. Jean-Baptiste, qui (par l’ordre de Dieu, sollicité à cela par sa Sainte Mère) vient la baptiser, et lui donner de nouvelles instructions, afin de la fortifier contre les tourments qu’elle doit souffrir. Barbe remercie Dieu, et son saint Précurseur, et reçoit le Baptême de la main de ce dernier. Après qu’il l’a quitté arrivent deux pauvres, demandant l’aumône.

MALAISÉ primus pauper.

Hélas ! est-il âme qui donne
Ung blanc aux pouvres Créatures ?

CLIQUEPATE secundus pauper.

Ta voix meschantement raisonne,
Desclare hault noz avantures.

MALAISÉ d’un ton plus élevé.

Hélas ! est-il âme qui donne
Ung blanc aux pouvres Créatures :

La Princesse entendant leurs cris, met la tête à la fenêtre, et jette quelques pièces d’argent, que ceux-ci ramassent avidement, et en la remerciant, lui promettent de boire du meilleur vin à la santé.

Lucifer ordonne à Sathan de remplir de fureur le cœur de Dyoscorus. Ce Prince va voir Barbe, et apercevant une troisième fenêtre, il s’emporte fort contre les deux maçons, qui s’excusent, en disant, qu’ils n’ont fait qu’exécuter les ordres de la Princesse.

DYOSCORUS.

Ha ! truande !
Faulce oultrageuse, et estourdie !
Comme as tu esté si hardie,
De faire à ta volonté pure
Sans mon congié une oupverture ?

Barbe lui répond qu’elle ne la fait faire, que pour honorer la Sainte Trinité : Ce discours qui marque les sentiments d’une Religion que ce Roi abhorre, ne fait qu’allumer sa fureur ; Il court sur sa fille l’épée nue à la main, dans le dessein de la tuer ; en ce moment la Vierge prie le Seigneur, qui permet que la Princesse passe au travers des murs de la Tour. Dyoscorus la voyant disparaître à ses yeux, la cherche partout, et vomit mille imprécations contr’elle. Les Tyrans qui sont à la suite lui en demandent le sujet.

GRONGNART primus Tyrannus.

Quesse, Monsieur ?

DYOSCORUS.

C’est ceste...
Ma fille.

CORNIBERT Secundus Tyrannus.

Qu’est-elle devenue.

DYOSCORUS.

Pleust à noz Dieux qu’elle fust arse !

ROUILLART tertius Tyrannus.

Quesse, Monsieur ?

DYOSCORUS.

C’est ceste...
Il fault que la peau on luy arse[39]
Et qu’on la tire sans détenue.

CORNIBERT.

Quesse, Monsieur ?

DYOSCORUS.

C’est ceste...
Ma fille.

GRONGNART.

Qu’est-elle devenue

Pendant qu’on cherche Barbe, Galathée déplore son sort, et condamne la cruauté du Roi[40], qui ordonne à Lamenant de faire son possible pour découvrir où elle est.

« Lamenant, ascendat super Equum.[41] »

Dyoscorus cherchant toujours la Princesse, rencontre Gourlant et Bourle Bergers de la Contrée : il leur demande s’ils n’ont point aperçu sa fille. Non, répondent-ils :

BRANDIMAS, Chevalier de Dyoscorus.

Vous mentez vilains, vous mentez ;
Contrefaictez-vous le Chat borgne ?
Cuidez-vous que le Roi soit borgne ?

BOURLE montrant le lieu où Barbe est cachée.

Je ne vous dy pas qu’el est-là.

Gourlant après avoir reproché à son Compagnon la trahison qu’il vient de commettre, se retire ; et Dyoscorus ayant trouvé sa fille, la fait mettre inhumainement dans une prison obscure.

« Pausa : ducant eam ad carceram.[42] »

Cependant la nature parle au fond du cœur de ce Roi, il gémit de sa triste situation, et s’écrie plusieurs fois :

Hélas ! qu’elle que de ce monde.

Pour tâcher de la r’amener par la voie de la douceur, il envoie chercher les deux Docteurs, à qui il apprend sa disgrâce. Je m’en était toujours bien douté, lui dit Amphoras. Barbe arrivée en présence de son père, résiste à ses caresses, et aux discours des Docteurs avec une fermeté inébranlable. Ensuite comme elle veut s’efforcer de les retirer des ténèbres de leur erreur, le Roi lui impose silence : Vous perdez votre peine, lui dit Florimond.

FLORIMOND.

Lessez, lessez tout ce propoulx,
N’en parlez plus, de par le Deable.

Sa constance irrite Dyoscorus à un tel excès, qu’il la fait retirer et ordonne qu’on la livre au Prévôt Marcian, pour lui faire subir le dernier supplice[43].

DYOSCORUS.

Harau ! Deables ; je creveray
En ceste sanglante houillère ;[44]
N’est tirée bien-toust arrière :
Tant plus je l’oy, et plus j’ay mal.

Lucifer profite de cette conjoncture pour animer les Démons contre Barbe.

LUCIFER.

Hau ! Sathan : hau ! Leviathan ?
Berith, Astaroth l’infernal,
Saillez hors de vostre hospital ?

Lucifer ordonne à Sathan de verser son poison dans le cœur de Marcian. Ce Prévôt s’étant fait amener la Princesse, essaye à lui faire quitter la foi Chrétienne : Vos Dieux, réplique-t-elle avec fierté, ne sont que de vaines Idoles.

MARCIAN.

Idolles ? G...

BARBARA.

Voire Folles.

À ces mots Marcian commande à ses Bourreaux d’attacher Barbe à un pilier, et de la fouetter de toutes leurs forces.

TALIFART quartus Tyrannus.

Il fault ung peu grater ta galle.

CONTREFOY primus Tyrannus.

Despoullons la, et la battons.

« Pausa : exuant eam.[45] 

Dyoscorus songeant avec plaisir aux cruautés que Marcian va exercer contre sa fille, ordonne qu’on lui serve à souper.

GRONGNART.

Sus, or nous abillon
Pour aller souper :

CORNIBERT.

C’est mon goust.

« Finis pro tertiâ die.[46] »

 

 

Quatrième Journée

 

« Hîc incipit quartus Liber Misterii Beate Barbare Virginis. [47] »

Au milieu de les tourments Barbe loue le Seigneur, et le prie de lui donner la force de les souffrir avec constance.

« Tyranni ligant eam nudam ad postem.[48] »

Lorsque ces Bourreaux se sont exercés quelque-temps, ils se reposent pour reprendre haleine, et paraissent étonnés de sa tranquillité.

NARINART.

Elle est pire qu’une sansue !
Le Deable nous la puist embler.[49]

CONTREFOY.

Nous n’avons bras, jambes, ne eulx[50]
Que tous ne sont las.

MARCIAN.

Sus, mesgnye[51].

MARINART.

Par Apollin, je n’en puis plus,
Et nous a mis jusqu’à la lye.

Le Prévôt tâche encore de lui faire abandonner sa Religion, mais Barbe aussi insensible à ses honnêtetés, qu’à ses menaces, lui dit qu’il peut redoubler ses tourments : Marcian irrité par ce mépris, ordonne aux Tyrans de recommencer.

TALIFART.

Advise comme je m’atinte,[52]
Suy ge bien fourny de bon nerf ?

CONTREFOY.

Il me semble d’ung cuyr de Cerf,
Tant est dur : c’est bon pour la peau.

Alimodès l’un des Chevaliers de Marcian, prenant pitié des maux de cette jeune Princesse, l’exhorte d’obéir aux ordres du Roi.

ALIMODÈS.

Barbe, ma gentil’ Damoiselle,
Je vous requiers, ayez pitié
De votre grant formosité[53]

Comme elle ne veut point l’écouter, le Prévôt lui fait frotter ses plaies avec du vinaigre et du sel. Je ne sais déjà plus quel tourment lui faire endurer, s’écrie Marcian.

MARCIAN.

Ceste G... de mal’ affaire
Me feray cy mourir de raige.

BARBARA.

Tu pers ta peine, et ton devis[54]

On la ramène en prison coucher sur un lit de cailloux pointus. La Sainte Vierge prie le Seigneur de soulager une fille qui souffre avec tant de courage, pour sa gloire : Dieu va la visiter avec ses Anges.

« Pausa : descendant Deus et Angeli cantando, et veniant ad carcerem.[55] »

 Lucifer au désespoir des bontés que le Seigneur a pour Barbe, appelle tous les Démons pour leur apprendre cette nouvelle.

ASTAROTH.

C’est ung maulvais commencement
Pour bien garnir nostre mesnaige.

LUCIFER.

Il l’aime cordiallement.

LÉVIATHAN.

C’est ung maulvais commencement.

LUCIFER.

Il luy promet finablement
En Paradis son héritaige.

BÉRITH.

J’en ay grant deul, certainement
Dedans mon malicieux couraige.

SATHAN.

C’est ung maulvais commencement,
Pour bien garnir nostre mesnaige.

Ce n’est pas tout, dit Lucifer : Comme Marcian ne sait plus quel tourment faire endurer à la Princesse, il faut que vous alliez l’inspirer.

« Pausa : Fingat Marcianus dormire, Demones veniant ad eum.[56] »

Ce Prévôt conseillé par ces malins Esprits, envoie chercher Barbe, et la fait attacher à un pilier.

« Pausa : vadant quesitum Barbaram, et habeant cordam ad ligandam eam.[57] »

Je m’apprête à éprouver les tourments les plus affreux, lui dit cette fille courageuse,

BARBARA.

Car tu es du Deable endurcy.

MARCIAN.

Haro ! Mercure ! quelle cy ?
Ceste... trop me despite.

« Pausa ; suspendunteam.[58] »

Barbe ainsi attachée, lui reproche sa fureur avec les termes les plus vifs.

BARBARA.

N’as-tu point honte ne vergongne,
De commettre telle besongne ?
De pendre une pouvre pucelle
Par les piez : C’est chose cruelle.
Hélas ! pour l’honneur féminine,
Et pour celle qui tant fut digne
De te porter dedans ses flans,
Tu ne deusses par faulce mine,
Commettre ceste euvre maligne,
Par courroux qui te son en flans,

Le cruel Prévôt irrité par ce dis cours, lui fait déchirer le corps avec des peignes de fer, et ensuite bruler par des lampes ardentes. Non seulement Barbe souffre ses maux avec une constance infinie, mais même elle raille son bourreau.

BARBARA.

Truant, mengue[59] ung petit,
S’il te semble bon au vergueust[60]
Mes membres souf sus et jus[61]
Roustiz, et sans plus de débat,
Fay les mectre dedans ung plat, etc.

« Stultus loquitur.[62] »

Marcian essaye encore de la séduire par ses promesses : mais la voyant persévérer, il commande à ses Satellites de lui écraser la tête avec des maillets de fer.

CONTREFOY.

A ce cy nous nous acordon
Il sera fait plustroust que dit.

« Pausa : ligant eam, et habeant maleas ferreas.[63] »

MARINART.

Forgeons mieulx :
Frappe de hault sur ceste enclume.

Marcian effrayé de la voir résister à ce nouveau tourment, s’écrie avec fureur,

MARCIAN.

Par Saturnus, je cuyde et croix,
Que tu es Nigromencienne,
Ou une mauldicte Arrienne.

Les Chevaliers du Prévôt pressent Barbe, mais en vain, de se rendre aux volontés de son père.

ALIMODÈS.

Qu’atens tu ?
Delesse ton Jésus bien loings.

MARCIAN.

Sus Marinart, et toy Contrefoy,
Marpault, Talifart ? Abregez,
Gardez que jamais ne mengez,
Tant que vous aurez, comme fors,
Tranché ses mammelles du corps,
Comme chose très diffamable,
Et en femme vituperable.
Prenez moy cousteaux esbrechez,
Mal taillans, lours, et tous brechez, etc.

ALIMODÈS.

Contre eulx el n’aura jà vigueur
Qui vaille deux onces de vent.

Les Tyrans exécutent cet ordre avec toute la cruauté possible, accompagnée de paroles insultantes, et de plaisanteries dignes d’eux.

Le Prévôt ayant épuisé toute sa cruauté, renvoie Barbe en prison, afin de rêver, à loisir ce qu’il lui fera souffrir le lendemain.

« Pausa : Icy se dit un Rondeau, Deables esveillez vous : Et après ce Rondeau, dit Lucifer, haro, haro, je creye d’jre. Et doit on faire en Enfer, grant tonnaire, et grant hullement, avant que dire ledit Rondeau ; et doibvent estre tous les Deables en Enfer, et sortir quant Lucifer parlera.[64] »

Le résultat de ce Conseil infernal, est que Lucifer dépêche Sathan vers Marcian, avec de nouvelles instructions.

« Pausa : vadat Sathan ad Marcianum, et singat dormire.[65] »

Marcian à son réveil assemble ses Chevaliers, et après avoir écouté leurs avis, il prononce cette Sentence.

MARCIAN.

Moy Président, Prevost, et Juge,
Barbe, je te condamne et juge,
Très desloyalle et estourdye,
D’estre parmy Nychomédye,
Nue du pie jusques au chef
Desmonstrée sans nul couvert chef ;
Sans chemise, et sans vestement :
Et non pas par cy seullement,
Mais par la terre universelle
De ton Père, etc.

BARBARA.

O deshontée énormité !
Enorme bestialité etc...

Exuant eam usquè ad umbiculum[66]. Stultus loquitur[67].

Barbe obéit à cet injuste arrêt, et en souffre l’exécution sans s’en plaindre qu’à Dieu.

« Silete in Paradiso.[68] »

Ses plaintes pénètrent jusqu’aux Cieux : la sainte Vierge prie Dieu en sa faveur.

NOSTRA DOMINA.

Préservez la de honte dure ;
De son honneur ayez la cure.

Le Seigneur exauce sa sainte Mère, et ordonne à Gabriel d’avoir soin de Barbe.

« Angelus ponat tunicam super eam. Pausa : ducant eam per ludum percutiendo.[69] »

Les femmes de Nicomédie gémissent à la vue d’un traitement si inouï ; la Princesse les console, et lorsqu’elle est arrivée au marché public, ses Bourreaux perdent l’usage de la vue.

« Fiant ibi ceci.[70] »

Où sommes nous donc, s’écrie Talifart ; dans la rue Talafis, répond Barbe. Marche toujours, dit Marinart. Comme ils ne voient point Dieu permet que croyants frapper sur Barbe, ils se meurtrissent de coups les uns et les autres. Ils reconnaissent bientôt leur erreur, et pour n’y plus retomber, ils cessent de battre la Princesse, se contentant de l’accabler d’injures, et lui ordonnant de les ramener chez le Prévôt.

TALIFART.

Mectez nous au chemin, morveuse.

Barbe leur obéit fidèlement. Marcian est fort étonné lorsqu’il la revoit en bonne santé, et couverte d’une riche robe. Qu’avez-vous donc fait ; dit-il à ses Satellites.

CONTREFOY.

Sire, nous suymes cheuz en peril,
Par ceste... orde et crapaulde ;
...
Quant est à moy, je ne voy goutte.

MARINART.

Non faige moy certainement.

Cependant la sainte Fille prie Dieu pour ces malheureux, et ils recouvrent la vue. Ce miracle au lieu de toucher le cœur du Prévôt, l’endurcit encore davantage : enfin après l’avoir fait rouler sur des épées nues et tranchantes, il la renvoie à son Père, ne sachant plus quel tourment lui faire souffrir.

« Pausa : ducant eam ad Patrem, et stultus loquitur.[71]

« Pausa pro quartâ Die. [72]

« Barbara maneat in manus Patris, et tyranni revertantur ad Marcianum.[73] »

 

 

Cinquième Journée

 

« Incipit Liber quintus Beate Barbare Virginis.[74] »

Lucifer poursuivant avec ardeur la mort de la Princesse, envoie Léviathan en diligence, répandre son poison infernal dans le sein du Roi de Nicomédie.

« Pausa : vadat Léviathan ; et dùm sit propè Dyoscorum dicat.[75] »

DYOSCORUS.

Que ferai-je de ceste...
Pleult à noz Dieux qu’elle fust arse !

Après avoir rêvé quelque temps, il ordonne à ses tyrans d’enfermer Barbe dans un tonneau et de lui percer la chair avec de grands clous.

GRONGNART.

Allez vous en querir la pipe
Où Barbe sera la grant lipe,
Et je vais querir de granz cloux.

« Pausa : vadant duo tyranni quesituri dolium, et Grongnart vadat quesitum claves.[76] »

Lorsque les tyrans ont exécuté les ordres de Dyoscorus, il leur commande de rouler ce tonneau de toute leurs forces.

DYOSCORUS.

Roullez fort.

GRONGNART.

Roullon à outrance.

Au bout de quelque temps on ouvre le tonneau : le Roi et ses Chevaliers font dans un étonnement sans égal, voyant que Barbe en sort sans aucune blessure.

DYOSCORUS.

Veez-cy grant admiracion !
Veez-cy chousse trop merveilleuse !
Veez-cy ung art d’illusion !
Veez-cy vision dangereuse !
Veez-cy... malicieuse !
Veez-cy mauldicte abusion !

Je méconnais mon sang dans cette malheureuse, ajoute le Roi.

C’est...
Non ma fille, je la tiens nulle :
Je la regnye incrédulle.
A ! Lucina, haulte Déesse,
De vostre grace, non aultrement
Ceste fille vous me donnastes !

« Stet Leviathan propè Dyoscorum.[77] »

Ce Roi suivant les inspirations du Démon qui l’accompagne, prend sa fille par les cheveux, et la traine de cette forte au haut d’une colline.

« Pausa : vadunt super montem, et Dyoscorus ducit Barbaram per manun posteà : incipit sanctusValentinus.[78] »

Ce saint Homme déplore le sort de Barbe, et prie le Seigneur d’augmenter ses forces et son courage.

Barbe se met à genoux, et les yeux tournez vers le Ciel, elle fait une prière : qu’elle n’a pas plutôt finie, que son barbare Père lui enlève la tête et la vie avec son épée.

« Percutiat Dyoscorus.[79] »

Dieu envoie ses Anges pour enlever l’Âme de cette Martyre.

« Pausa ; descendant in Paradisum cantando Hymnum Virginis proles : et Organa respondant in Paradisum, et fit melodia magna.[80] »

Pendant ce Concert céleste, Dieu couronne sainte Barbe, et la récompense de ses travaux par une gloire éternelle : ensuite il punit son père dénaturé, en le faisant périr d’un coup de foudre. Ses Chevaliers étonnés de cette fin funeste, se retirent très consternés.

Sathan va chercher l’Âme de Dyoscorus, et l’amène aux Enfers, pour servir d’amusement aux malins Esprits. Lorsque les Démons se sont divertis quelque temps à la tourmenter[81].

Lucifer leur ordonne de se mettre en cercle, et après avoir fait placer Dyoscorus au milieu, il entonne le Branle suivant, qui se chance en dansant[82].

« Lucifer incipit cantilenam cantando.[83] »

LUCIFER.

Dyoscorus, tu fuz Roi coroné,
Mais tu es cheut en grant ravallement.

DEMONES.

Dyoscorus, tu fuz Roi coroné,
Mais tu es cheur en grant ravallement.

LUCIFER.

Tu es présent o[84] les Déables dampœz.

DEMONES.

Dyoscorus, tu fuz Roi coroné.

LUCIFER.

Tu es présent o les Déables dampnez,
Dont n’aura jamais relievement.

DEMONES.

Dyoscorus, tu fuz Roi coroné,
Mais tu es cheur en grant ravallement.

LUCIFER.

Tu nauldiras le jour que tu fuz né.

DEMONES.

Dyoscorus, tu fuz Roi coroné.

LUCIFER.

Tu mauldiras le jour que tu fuz né,
Car tu seras pugny cruellement.

DEMONES.

Dyoscorus, tu fuz Roi coroné,
Mais tu es cheur en grant ravallement.

LUCIFER.

A tous vices tu es habandonné.

DEMONES.

Dyoscorus, tu fuz Roi coroné.

LUCIFER.

A tous vices tu es habandonné ;
Puis a occis ta fille laidement.

DEMONES.

Dyoscorus, tu fuz Roi coroné,
Mais tu es cheur en grant ravallement.

LUCIFER.

Ainsi sera tout pécheur guerdonné.

DEMONES.

Dyoscorus, tu fuz Roy coroné.

LUCIFER.

Ainsi sera tout pécheur guerdonné,
Et décédé sans vray repentement.

DEMONES.

Dyoscorus, tu fuz Roi coroné,
Mais tu es cheut en grant ravallement.

Ce Branle fini, tous les Diables se retirent aux Enfers, excepté Léviathan, qui s’avançant sur le bord du Théâtre, avertit les spectateurs de prendre exemple sur ce misérable, et d’éviter avec soin la punition qu’il a si justement mérité[85].

S. Valentin arrive, et ensevelit le Corps de sainte Barbe. Lorsqu’il est retiré, un Aveugle, un Boiteux, et un Sourd s’avancent, et se plaignent de leurs misères.

MALIVERNE, Aveugle.

Las ! voycy pouvre compaignie,
Aveugles, Boüeteux, aussy Sours,
Et gens de misérable vie.

Ils se mettent à causer, mais comme le Sourd ne peut les entendre, il leur répond de travers, ce qui fait un jeu de Théâtre assez plaisant.

MALNOURRY, Boiteux.

Beau Sire ; avez vous point d’amye,
Par amour ?

LINART, Sourd.

Je l’ay prestéé.
Au Curé.

MALNOURRY.

Quoy ?

LINART.

Mon espée
Qui est du tems du Roi Basac.

En tenants de pareils discours, ils arrivent à la petite Maison où est enseveli le Corps de sainte Barbe : et d’abord que les deux premiers y sont entrés, ils se sentent parfaitement guéris.

MALIVERNE.

Vray Dieu ! je suis enluminé !

MALNOURRY.

Et moy, je ne suis plus boüeteux !

Ils rendent grâces à la Sainte, et sortent pour engager leur compagnon à implorer un pareil secours.

LINART.

En petit d’heures, Dieu labeure,
On le voit par expérience.

La joie qu’ils reçoivent de leur guérison, leur fait prendre la résolution d’aller chercher un Démoniaque de leur connaissance, pour lui procurer un semblable remède.

MALNOURRY.

Czà, Brissault ?
Nous te mainerons par le bras
Au sainct lieu.

BRIFFAULT, Demoniacas.

Tien, toy, quoy feras ?
Traistre, larron, filz de, etc...

Après avoir vomi un torrent d’in jures, sa fureur se calme, et il se met à chanter.

BRIFFAULT.

Jennin, Jennot,
Marguin, Margot,
Dieu poira la chandelle
Et tout l’escot,
Ce dit Pierrot :
Labourons soubz la treille,
Chacun son pot,
Viendras-tu à la veille ?
Jennin, Jennot,
Marguin, Margot,
Viendras-tu à la veille : etc.

Malgré sa résistance, Maliverne et ses camarades l’entrainent au Tombeau de la Sainte, où il reçoit aussitôt la santé. Le bruit de tous ces miracles parvient aux oreilles du Maire de Nicomédie, qui court bien vite avec ses gens chez un Orfèvre pour lui commander une magnifique Chasse[86].

JOSSET.

Beaux Seigneurs, que vous dit le cueur ?
Je suys plus noir qu’ung contrecueur,
Ne vous desplaise, de charbon.

FERNAULT.

Tout est du mestier, etc.

Cela nous embarrasse peu, ajoute t-il, et nous ne venons ici que pour savoir si vous pourriez nous faire une belle Chasse.

JOSSET.

De quelle étoffe ?

CHERLIN.

D’or luysant
Tout par tout net, et pour fin,

MAJOR.

Et fi y mettrez, beau cousin,
Des camahieux, et des rubis,
Des dyamans yndes et bis,
De bons saphirs, des esmeraudes ;
Qui one vertuz froides, et chauldes,
Et toutes autres pierreries.

Ce n’est pas tout, continue le Maire, il me faut quatre fortes chaînes.

JOSSE.

D’or aussi ?

CHERLIN.

Et quoy doncques ?

Mais, répond Josset, cela montera bien haut, et il serait bon de me faire quelque avance.

MAJOR.

C’est raison, je n’ay pas songé
Une telle ouvraige à part moy,
Sans vous vouloir bailler dequoy.
Tenez, voilà ung million.

FERNAULT.

Josset ? point nous ne marchandons ?

« Pausa : stultus loquitur[87]. »

Pendant que le fol amusé le Spectateur par ses plaisanteries, l’Orfèvre fabrique une Chasse ; et lorsqu’elle est achevée, il la porte au Maire qui la trouve telle qu’il la souhaite.

FERNAULT.

Voycy une Challe autentique ;
Elle est d’art scientificque,
Voycy une Chasse autentique.

JOSSET.

Et fust-elle du pays d’Affrique,
Voycy une Chasse autentique ;
Si est à mettre une Relicque,
Ou une Déesse parfaicte :
Voycy une Chasse autentique,
Bien composée, et bien pourtraicte.

« Pausa : stultus loquitur, et vadant ad locum Sepulchri... fingant ponere corpus in capsâ, et portant in Nychomediâ cùm cerris, et candelis accensis ; et fit in Nychomediâ templum paratum ad ponendum corpus, et sint cathene ad suspend, in acu capsam[88]. »

Lorsque la cérémonie est terminée, chacun se retire chez soi.

D’un autre côté le Roi de Chypre, Prince rempli de zèle pour la vraie Religion, propose une espèce de Croisade, pour délivrer les Chrétiens de la tyrannie des Infidèles. Origenes, Liépart, et tout le reste des Alexandrins s’offrent à le seconder dans une si sainte entreprise. Dyogènes au bruit de ces préparatifs, envoie Brisevant son Messager à Maximian, et aux Chevaliers de Nicomédie pour leur demander du secours. Cependant l’Armée du Roi de Chypre, et celle d’Alexandrie, viennent camper auprès de Nicomédie, et forcent les Païens à se renfermer dans ses murs. Lucifer à ces nouvelles ordonne aux Démons d’aller promptement chercher les Âmes des Païens qui vont être tués.

LUCIFER.

Où sont les Déables de Cyens ?
Et leurs Deableteaux, et Paiges ?

ASTAROTH.

Les ungs sont allez en fouraige,
Les aultres gardent la Cuysine[89].

À quoi vous amusez-vous ? dit Lucifer, au lieu d’aller à Nicomédie !

Où courrez-vous donc comme des étourdis, s’écrie Bélial ?

BÉLIAL.

Il fault mener nostre charette,
Nos trantz[90] nos jougs, nostre broëette,
Pour amener Payens à force,
Qui doibvent mourir en l’estorce[91]
De la guerre jà commencée.

« Pausa : vadant Demones, et ducant quadrigam. Silete in Paradiso[92]. »

Les Chrétiens escaladent les murs de la Ville, et après avoir massacré une multitude de Païens, ils se rendent maître de la Place. Le Roi de Chypre tue Dyogènes : Liépart blesse mortellement Florimond, et Marcian avec le Maire de Nicomédie tombent sous les coups du Connétable et de l’Amiral de Chypre.

« Pausa : fiat ibi magnum insultum et omnes Pagani moriuntur, et Christiani moriuntur, scilicèt, Bruysart et Heurtault[93]. »

 Les femmes se réfugient dans le Temple de sainte Barbe ; les Chrétiens les y suivent, et apprenants de Jozias Prêtre Païen la vie et les miracles de cette Martyre, ils font apporter les corps des deux Chevaliers qui viennent de perdre la vie, et qui ressuscitent par les prières de la Sainte. Les Païens qui sont restés, craignant le sort de leurs camarades, reçoivent le Baptême. Ensuite de quoi le Roi de Chypre, et les fideles qui l’accompagnent, rendent grâces à Dieu d’une si belle victoire. Pendant ce temps-là Sathan se désespère, de ce qu’on vient de lui arracher les Âmes de Bruysart et d’Heurtault, qu’il conduisait déjà aux Enfers.

SATHAN.

Quoy nous avons
Perduz les Ames et Esperitz
Des Chrestiens qui furent prins
De nous, et qui estaient jà mors ?

LÉVIATHAN.

Par qui ?

SATHAN.

Par les maulvais records[94]
De Barbe, la faulce avortonne :
J’en avois jà plain une tonne
Mais elle a faict tout remectre
Dedans les corps, pour les desmeptre
De nostre acquest, sans fiction.

Songeons à autre chose, dit Astaroth.

« Pausa : vadant quesitum corpora, et animas, cùm quadriguâ[95]. »

SATHAN.

Léviathan, tire au collier,
Et Astaroth, pour exploiter :
Je suis le Maistre Charretier.

Avancez donc, dit Lucifer.

LUCIFER.

Or parlez à moy, fils de Vaches :
Quelle la dedans ? sont-ce moulles ?

SATHAN.

Ce ne sont ne chappons, ne poulles ;
Ce sont des Sarrasins[96] les Ames.

Pendant qu’on tourmente ces malheureuses Âmes, le Roi de Chypre, et les Chrétiens qui le suivent, s’emparent du Corps et de la Chasse de sainte Barbe, et prennent le chemin de Rome, pour y remettre ce précieux dépôt.

« Pausa : stultus loquitur : Portant corpus Beate Barbare, et habeant magna luminaria ardentia, et quatuor milites portent, et Rex sit retrò, et omnes assecuntur, et veniant versùs Romam, Rex salutet Papam[97]. »

Le Roi, après avoir salué le Saint Père, lut raconte le sujet qui l’amène : et pour lui prouver ce qu’il avance, il le prie de s’informer des personnes qui le suivent. Les Chrétiens ne manquent pas d’instruire le Pape des miracles qu’ils ont vu, et de ceux qu’ils ont appris.

CHAMBELLOYS, I. Chevalier de Chippre.

C’est vérité.
Dictez où on la portera ?

PAPA.

Sans doubte, elle repousera.
Au Cymetiere Sainct Calixte, 
...
Et dès maintenant je propouse,
Et conclud, afin qu’on l’entende,
Si toust que j’auray sa Légende,
Que je la canoniseray.

« Pausa : portant corpus Beate Barbare in Cymeterium ; et fit propè Cymeterium paratum in modo ludi, et cantant eundo, et habeant magna luminaria ardentia[98]. »

Le Pape fait beaucoup d’honnêteté à ce Prince, et ordonne à ses Chapelains de préparer un magnifique souper.

PAPA.

Et apportez pain et viande,
Et puis vin que l’on recommande :
Or sus, o grande diligence[99].

Les Chapelains obéissent promptement, et prient le Roi et la suite de s’asseoir à table.

REX.

Quand le Sainct Père le dira.

PAPA.

Benedicite.

REX.

Dominus, etc.

Les Chevaliers se mettent à une autre table :pendant le repas, on fait venir un  « Ymager » pour lui commander une Statue de la Sainte. Cet Ouvrier demande quinze ducats, et on lui accorde, à condition qu’il fera une grande diligence. Lorsqu’on est prêt de sortir de table, le Roi fait souvenir le Pape de dire grâces.

PAPA.

Certes, vous avez raison :
Gratias agimus tibi, etc.

Un instant après l’Ymager apporte la Statue, et le Pape qui ne veut pas retarder le départ du Roi de Chypre, ordonne à ses Chapelains de la porter sur leurs épaules en procession à l’Église de Rome. Toute l’Assemblée obéit aux ordres du Saint Père.

PAPA.

Chacun porte torche ou cierge,
Et allons sans sermoner plus,
Chantant Te Deum laudamus[100].

 

 

HISTOIRE  DE LA BAZOCHE

 

L’ordre Chronologique de notre Histoire, demande que nous parlions présentement des clercs de la Bazoche, et des Pièces représentées par cette Société, dont nous avons promis de donner un article séparé[101].

 

Ce ne sont plus ici de grossiers ni de bas Ouvriers qui jouent des pièces en Public, c’est un Roi, accompagné de son Chancelier, de plusieurs Maîtres des Requêtes, d’un Procureur Général, et autres personnes revêtues de titres éminents dans la Robe, qui prennent ce soin eux-mêmes : Mais pour expliquer ce fait qui paraît assez singulier, il faut remonter à l’origine de ce Roi et de ses Sujets, dont nous avons déjà dit quelque chose pages 47 et 48 de notre premier Volume ; mais si succinctement, qu’on ne nous saura pas mauvais gré de donner plus d’étendue à ce morceau d’Histoire[102]

On dit que tous le Règne de Philippe le Bel, le nombre des procès augmentant de jour en jour, les Procureurs se trouvèrent obligés de représenter au Parlement qu’ils ne pouvaient vaquer aux affaires dont ils étaient chargés, sans être aidés dans leur ministère. La Cour ayant délibéré sur cette demande, permit aux Procureurs de recevoir des jeunes gens pour travailler sous eux, qui par ce moyen s’instruiraient dans leur profession, et deviendraient capables dans la suite, de parvenir aux mêmes emplois. Ces jeunes gens, à qui on donna le nom de Clerc, qui revient à celui d’Étudiant, se rendirent si utiles au Public, que pour récompenser leur vigilance, et leur exactitude, Philippe le Bel, vers l’an 1303 voulut non-seulement qu’ils eussent un Roi entr’eux[103], à qui il permit de porter une Toque pareille à la sienne[104], mais encore un Chancelier, des Maîtres des Requêtes, un Avocat et un Procureur Général, un Procureur de la Communauté des Clercs, un grand Référendaire et Rapporteur en Chancellerie, un grand Audiencier, et Aumônier, qui seraient Maîtres des Requêtes extraordinaires, et autres Officiers dont nous parlerons plus amplement : Et pour gratifier davantage cette nouvelle Société, le même Roi Philippe le Bel leur concéda le droit de Justice souveraine, qui s’exercerait au Palais, sous le nom et autorité de la Bazoche[105], laquelle Justice feroit seule, et sans appel pour tous les Clercs, sur les différends qu’ils avaient et pourraient avoir à l’avenir, soit les uns contre les autres, ou avec d’autres particuliers ; et pour donner plus d’étendue à la puissance du nouveau Roi de la Bazoche, il lui fut permis de faire frapper une monnaie qui aurait cours parmi les Clercs, et les Marchands fournissant cette Société, mais de gré à gré.

Par la suite, la Bazoche obtint une pleine autorité, non-seulement sur tous les Clercs du Palais et du Châtelet, mais aussi sur tous ceux des Juridictions ressortissantes au Parlement de Paris[106].

Comme il serait difficile d’entendre plusieurs faits particuliers des Jeux de la Bazoche, sans connaître le nombre, et les fonctions des Officiers de ce Royaume, nous allons parler de ces derniers.

Le plus considérable Officier de la Bazoche, après le Roi de cette Juridiction, était le Chancelier[107] qui ne porte ce titre, et n’en exerce les fonctions qu’un an. Il est élu huit jours après la S. Martin, et voici comment on y procède. Lorsque temps d’élire un Chancelier approche, le Procureur de la Communauté des Clercs requière à la Juridiction qu’il soit nommé quatre Contendants, pour faire choix parmi eux d’un nouveau Chancelier. Le Procureur Général conclut aux mêmes fins, et la Bazoche rend un Arrêt qui nomme le nombre de Sujets requis. Il est à remarquer que ce choix roule sur les quatre plus anciens Maîtres des Requêtes Ordinaires, l’Avocat Général, le Procureur Général, et celui de la Communauté des Clercs. Ces deux derniers se présentent à la Communauté des Procureurs, qu’on appelle l’Ancien Conseil (où préside toujours le Chancelier de la Bazoche) et demandent deux Commissaires (qui sont deux anciens Procureurs) pour les aider à procéder à la nouvelle Élection. Leur Réquisitoire accordé, les deux Commissaires, le Procureur Général, et le Procureur de la Communauté des Clercs, se rendent au Parquet de Messieurs les Gens du Roi du Parlement, où pendant trois jours consécutifs, ils y recueillent les voix de tous les Clercs. Ensuite, ces quatre personnes et tous les Officiers de la Bazoche se transportent à l’Ancien Conseil. Le Rapport fait, le Chancelier de la Bazoche, qui est à la tête de cette Assemblée va aux opinions, en commençant par les Procureurs au Parlement, et finissant par les Officiers de sa Juridiction : et après avoir compté les voix, il nomme par un Arrêt celui qui en a le plus grand nombre. On lui fait passer le Barreau, et prêter serment, etc. (Quelquefois le Chancelier est continué dans son emploi encore un an ; mais alors c’est la Bazoche seule qui proroge ce temps, sans être obligée d’y appeler les Procureurs au Parlement.) Ensuite on lui remet les Sceaux[108] sur lesquels sont gravés les Armes de la Bazoche[109], timbrées de Casque et morion, pour marque de souveraineté. Ce Chancelier préside aux Audiences, et prononce les Jugements qui s’y rendent, et ses Arrêts sont exécutés, comme ceux du Parlement, nonobstant oppositions, et appellations quelconques[110].

Les Maîtres des Requêtes ordinaires, dont le nombre fut fixé à douze, rendent la Justice conjointement avec le Chancelier.

Le Grand Référendaire et Rapporteur en Chancellerie, le Grand Audiencier et le Grand Aumônier portaient le titre de Maîtres des Requêtes extraordinaires. Le premier était chargé du soin de présenter les Lettres de provisions d’office accordées par la Bazoche, le second celles émanées du Chancelier ; et le dernier de la distribution des Aumônes : ce qu’ils ne faisaient cependant qu’en présence du Chancelier, et du Procureur Général. Ces Maîtres des Requêtes extraordinaires ne pouvaient assister en qualité de Juges aux affaires qui se décidaient aux Audiences, qu’au défaut du nombre compétant des Maîtres des Requêtes ordinaires[111], ou lorsqu’ils étaient mandés.

Le Procureur Général ne peut être destitué de son emploi qu’au cas de mariage, ou d’achat d’une Charge de Procureur. L’Avocat du Roi et le Procureur de la Communauté des Clercs, doivent tenir la main à l’exécution des Ordonnances, Règlements, et Statuts établis par la Bazoche, et de plus assister à toutes les plaidoiries ordinaires et extraordinaires, et aux Assemblées qui se font « pour empêcher qu’il ne s’y glisse quelque abus dans l’ordre établi par la Société qui a toujours observé, et observe encore aujourd’huy très exactement l’Ordonnance qui fait deffense à tous les Officiers de la Bazoche de prendre aucun salaire pour la visitation des procès, Charges, et informations qui leur sont communiquées, pour sur iceux prendre conclusions civiles et criminelles. »

Les Trésoriers ou Receveurs au nombre de quatre[112] qu’on élisait il n’y en deux jours avant le Chancelier, étaient obligés de faire assembler le Conseil pour les Audiences, qui se tiennent le Mercredi, et le Samedi à onze heures[113] « de recevoir tous les Becs-jaunes[114], et bien venue accoutumée être prise sur tous les Clercs indifféremment entrant au Palais, qui font d’un Teston de Roi[115] pour l’ordinaire, et le double pour les Nobles à cause de leur qualité plus relevée ».

Ces Trésoriers, qui sont toujours du nombre des Maîtres des Requêtes reçoivent les gratifications faites à la Bazoche par le Parlement. La Cour des Aides, et la Chancellerie[116] qu’ils emploient aux dépenses que la Juridiction fait, pour élever dans la Cour du Palais un Arbre qu’on appelle le May. Comme cette Cérémonie s’est conservée depuis son origine (qui suivit de près celle des Clercs) il est nécessaire d’en parler. Tous les ans, au mois d’Avril, le Procureur Général de la Communauté des Clercs se présente à l’Audience de la Bazoche, et demande qu’il plaise à la Juridiction nommer deux Commissaires, pour faire la recette, et la dépense ordinaire de la Fête du May : L’Avocat Général prend la parole, conclut à la nomination requise, et la Bazoche donne un Arrêt qui nomme les deux Commissaires.

Ces Commissaires sollicitent et touchent la gratification du Parlement, et celle de la Cour des Aides : Ces sommes reçues, ils se transportent dans la Cour du Palais, à la Maîtrise des Eaux et Forêts, et conviennent avec les Officiers de cette Juridiction du jour qu’ils se trouveront à Bondy, pour y choisir dans la Forêt les deux Arbres qu’on leur a permis d’y faire couper, ce qui se fait quelque temps après.

Le Mercredi, qui précède le Dimanche que la Bazoche en Corps va à Bondy, pour y faire marquer les deux Arbres déjà choisis, le Chancelier en habit de cérémonie, et les deux Commissaires, accompagnés d’un Timbalier, de quatre Trompettes, de trois Hauts-bois, et d’un Basson, se rendent au Palais, pour aller ensuite donner les Aubades et réveils accoutumés au Premier Président, aux Présidents à Mortier, aux Procureur et Avocats Généraux, aux Officiers des Eaux et Forêts, et enfin à la Bazoche. Le même jour, à midi, ils recommencent ces Aubades et réveils à la porte du Parquet des Gens du Roi, à celle de la Grand’Chambre, au bas de l’escalier de la Cour des Aides, aux Requêtes de l’Hôtel à la Chancellerie, où leur est délivrée la gratification d’une Lettre de quatre Sceaux simples.

Le matin du Dimanche arrêté pour aller à Bondy, tous les Officiers de la Bazoche à cheval, et habillés le plus magnifiquement qu’il leur est possible, ayant avec eux un Timbalier, quatre trompettes, etc. Vont prendre à sa demeure leur Chancelier, et le conduisent dans la Cour du Palais. Un Clerc fait un discours sur l’antiquité, et les Privilèges de la Bazoche : Ensuite au son des Instruments guerriers, la Cavalcade prend la route de Bondy, où elle trouve en arrivant tous les Officiers des Eaux et Forêts à cheval, suivis des Gardes qui l’attendent. Après un déjeuner assez simple, les Officiers des Eaux et Forêts, et les Gardes, se rendent à la Forêt dans un lieu indiqué. Le Chancelier et ses Suppôts se remettent en marche, et à une portée de fusil de l’endroit désigné, la troupe fait halte, et le Premier Huissier, par ordre du Chancelier, vient avertir les Officiers des Eaux et Forêts, que la Bazoche en Corps arrive, etc. On lui répond qu’on est prêt, etc. Aussitôt les deux Troupes se joignent ; et le Procureur Général de la Communauté des Clercs prononce une Harangue, où il rappelle les droits et les privilèges de la Juridiction Bazochiale : Ensuite il fait l’éloge du Roi régnant, passe au mérite du Chancelier en place, et finit enfin par demander la permission de faire marquer les deux Arbres choisis. Cette demande accordée, les Tim balles, et les Trompettes se font entendre : Tous les Officiers des Eaux et Forêts, et ceux de la Bazoche vont de compagnie, font marquer les deux Arbres par le Garde-Marteau, et se séparent. Le Chancelier, et sa Compagnie viennent dîner au même endroit où elle avait déjeuné : Quelques jours après cette cérémonie, le Charpentier avec lequel les Commissaires ont conclu un marché, va à Bondy, y fait couper les deux Arbres marqués, les conduit à Paris dans la Cour du Palais, et en donne avis aux Commissaires, qui s’y rendent, on abat l’ancien May, et l’on élève le nouveau, au son des Timbales, Trompettes, Hautbois, etc.[117]

Cette Fête, ou Cérémonie de May, nous en rappelle une autre plus célèbre qui fut supprimée par Henri III. On la nommait la Montre générale [118] : En peu de mots, voici de quoi il était question.

Une fois l’année, vers la fin du mois de Juin, ou au commencement de Juillet, tous les Clercs, tant du Parlement que du Châtelet, s’assemblaient et se distribuaient en douze Compagnies, ou Bandes, commandées par autant de Capitaines. Ces Capitaines avaient à leur tête le Roi de la Bazoche, et sous leurs ordres, chacun un Lieutenant, et un Enseigne. Chaque Clerc enrôlé portait sur son habit, indépendamment du jaune et du bleu, couleurs adoptées par la Bazoche, celle désignée par le Capitaine, qui pour cet effet la faisait peindre sur un morceau de Vélin, qui s’attachait au Drapeau de la Compagnie[119]. Les Trompettes, les Hautbois, et les Tambours de la Ville accompagnaient la Montre générale des Bazochiens : ces derniers se rendaient tous en bon ordre dans la Cour du Palais, et après avoir passé en revue devant leur Roi ; au son des Tambours, Trompettes, etc. ils allaient accompagnés de ces derniers donner des Aubades et Réveils accoutumés à Messieurs les Premier, » et Second Présidents de la Grand » Chambre, Procureur Général Chancelier, Messieurs les Gens du Roi, et plusieurs Conseillers[120] ».

Quelques jours après cette Fête ; les Bazochiens donnaient la Représentation d’une Moralité ou d’une Farce, autre usage établi parmi eux, et pour lequel nous n’avons rapporté les précédents, que pour donner plus de clarté à ce dernier, qui fait le principal objet de cet Article.

Le succès des Mystères représentés à l’Hôpital de la Trinité, excita l’envie et l’émulation des Clercs de la Bazoche[121], mais arrêtés par le Privilège exclusif des Confrères de la Passion, ils furent obligés de chercher une autre route. La Morale parut un fond inépuisable à leur dessein, ils personnifièrent les vertus, et les vices, et dépeignant toute l’horreur des derniers, ils faisaient voir l’avantage que l’on retire en suivant les premiers : C’est ce qui fit donner aux pièces dressées sur ce plan le titre de Moralité. Cette idée, assez heureuse, fit tout l’effet que ceux qui l’avaient employée, pouvaient en attendre ; et ce nouveau genre de Spectacles (qui ne paraissait que trois ou quatre fois l’année)[122] fut estimé par beaucoup de personnes supérieur à celui des Mystères[123].

Cependant le succès des Moralités fut peu considérable en le comparant à celui des Farces, qui parurent ensuite, et dont l’invention est due également aux Poètes Bazochiens. Ces pièces, travaillées dans un goût singulier, n’étaient pas sans mérite : Elles ridiculisaient d’une façon vive et plaisante, des vices qui ne sont que trop répandus dans le monde, et que l’on a la bonté de ne qualifier que du nom de défauts : Tels que ceux d’Avarice, de Fourberie, de débauche, etc. Mais ce fond excellent, qui caractérise la bonne Comédie, et que Molière sut depuis si bien faire valoir[124], fut gâté dès qu’il fut découvert ; la sale équivoque, la satyre grossière et personnelle tinrent pendant plus de deux cens ans la place du galant badinage, et de la fine raillerie[125].

Les Farces que la Bazoche représenta pendant un certain temps, ne satirisèrent que des tours de jeunesse de quelques Clercs de la Société, ou des gens d’un caractère méprisable ; mais peu à peu des personnes d’un état plus relevé furent désignées, et même nommées. Ce chemin une fois tracé, il ne fut plus de rang ni de naissance à l’abri des médisances, ou des calomnies répandues dans ces Pièces. De plus, les Bazochiens joignirent aux Représentations des Farces, celles des Soties ou Sottises, que le Prince des Sots et ses sujets, jouaient sur des Échafauds en place publique, et qui ressemblaient moins à des Comédies, qu’à des Libelles diffamatoires[126].

Les Guerres Civiles et étrangères dont la France fut déchirée sur la fin du règne de Charles VI et le commencement de celui de Charles VII suspendirent toutes les règles prescrites, et donnèrent occasion à la licence qui s’introduisit dans les Farces et Sottises. En vain le Parlement aurait voulu s’opposer à la témérité des Poètes qui donnaient de pareils Ouvrages : les Lois n’étaient plus écoutées, et celles du plus fort en faisaient l’équité. Un Roi étranger était presque le Maître du Royaume, l’Héritier présomptif n’a voit que peu de gens qui lui fussent demeurés fidèles ; les Princes de son Sang unissaient tous leurs efforts pour lui faire ôter une Couronne qui lui appartenait : la Ville Capitale était tyrannisée par des gens de la Vie du Peuple, qui s’étaient rendus les arbitres de la liberté et de la vie, non-seulement des simples particuliers, mais même des personnes du plus haut rang. Parmi tant de factions différentes chacun suivait le caprice, ou l’intérêt qui le conduisait. Les Partisans du Dauphin n’étaient pas fâchés de ce qu’on découvrait au Public les défauts, et l’ambition des Princes qui s’étaient emparés du Gouvernement, par la faiblesse du Roi régnant, et le peu de respect que les Parisiens portaient à celui d’Angleterre. Les Princes, et le Roi d’Angleterre, à leur tour, étaient charmés de faire répandre des discours offensants contre l’honneur du Dauphin : de sorte que toutes les Pièces qui parurent alors, n’étaient remplies que d’injures grossières contre les trois partis dont nous venons de parler, et ceux qui les avaient composé ou récité, bien loin de subir une punition rigoureuse, étaient récompensés.

Charles VI étant mort en 1422, le Dauphin son Fils qu’on nomma Charles VII conquit avec autant de bonheur que de courage les États que son père, et la mauvaise intelligence des Princes du Sang avaient laissé prendre aux Anglais. Il força ces derniers à se retirer du Royaume, et revint à Paris, vainqueur de tous ses ennemis, où il fut reçu avec des acclamations universelles[127].

La paix qui suivit des exploits si glorieux, donna les moyens de réprimer les abus qui s’étaient introduits pendant les troubles passez. Ceux des Théâtres ne furent pas mis au dernier sang. Le Parlement en accordant aux Clercs de la Bazoche sa permission de continuer les Jeux de Farces, et de Sottises, leur enjoignit d’en retrancher les termes contraires à la pureté des mœurs, et tout ce qui pouvait offenser, ou préjudicier à la réputation de qui que ce fut. Ces défenses n’ayant pas été observées aussi exactement qu’elles auraient dû l’être, on les renouvela, et on y ajouta, qu’à l’avenir les Bazochiens ne représenteraient leurs Pièces qu’après en avoir obtenu l’ordre du Parlement.

En 1442 les Clercs de la Bazoche ayant représenté leurs Jeux, malgré la défense qui leur en avait été faite, le Parlement, pour punir cette désobéissance, rendit un Arrêt le 14 Août de la même année, qui condamna les Acteurs à quelques jours de prison, au pain et à l’eau.

Le 12 May 1473 le Parlement en prononça un autre, dont le motif était tout contraire ; puisqu’il ordonnait à la Bazoche l’exécution de ses Jeux, et à ne se départir de cet usage, que par une permission expresse de la Cour.

Nous ignorons les causes qui firent interdire à la Bazoche la continuation de son Spectacle : mais nous trouvons un Arrêt du Parlement en date du 15.May 1476 qui défend à tous Clercs, tant du Palais que du Châtelet, non-seulement de représenter des Jeux de Farces, Sottises, et Moralités, mais même d’en demander la permission[128]. Jean l’Éveillé Roi de la Bazoche, ne laissa pas l’année suivante, de demander cette permission au Parlement, qui, par son Arrêt du 19 Juillet 1477 réitérai les défenses, sur peine, aux contrevenants, d’être battus de verges par les Carrefours de Paris, et bannis du Royaume[129]. Cette suspension du Spectacle de la Bazoche, s’étendit jusqu’à la fin du Règne de Charles VIII qui mourut en 1497.

 Louis XII qui lui succéda, et qui fut nommé à si juste titre, le Père du Peuple, rétablit tous les Théâtres et les libertés dont ils avaient joui avant les Règnes des Rois Louis XI et Charles VIII et par une raison particulière, il permit aux Poètes de reprendre dans leurs Pièces les vices et les défauts de toutes les personnes de son Royaume, sans aucune exception[130]. Les Bazochiens ne furent pas les derniers à éprouver les bontés de Louis XII entr’autres grâces qu’il leur fit, il leur accorda la permission de dresser leur Théâtre toutes les fois qu’ils joueraient) sur la Table de Marbre[131] qui existait pour lors dans la Grande Salle du Palais, et qui fut détruite par l’incendie qui y arriva en 1618[132]. Avant cette permission de Louis XII les Bazochiens n’avaient point eu de lieu fixe pour faire leurs Représentations, elles se passaient tantôt au Palais, tantôt au Châtelet, et quelquefois dans des Maisons particulières.

Le Parlement ne se montra pas moins favorable que le Roi aux amusements des Bazochiens, et leur accorda souvent des gratifications pour les indemniser des frais qu’ils étaient obligés de faire pour leurs Montres et Jeux.

L’année 1514 fut remarquable par la mort de Louis XII et l’avènement de Français de Valois à la Couronne, sous le nom de François I. Le nouveau Roi ayant réglé des affaires importantes, fit son entrée à Paris, et suivi de toutes les personnes de l’un et de l’autre sexe de sa Cour, il se rendit le même jour à l’Hôtel de Ville, où après un magnifique souper, qui lui avait été préparé par le Prévôt des Marchands et les Échevins ; les Bazochiens furent introduits, qui représentèrent une Farce, et exécutèrent des danses, dont le Roi fut très satisfait. Flattés d’un si heureux succès, nos Acteurs se préparèrent à donner de nouveaux Jeux ; mais l’exécution en fut arrêtée par le Parlement, attendu que le deuil du feu Roi n’était pas encore expiré. Cette opposition dérangeait les projets de la Troupe pour la faire lever, elle s’adressa à François I et lui présenta l’Épître suivante, que Clément Marot avait composée[133].

LA BAZOCHE AU ROY FRANÇOIS I.

Pour implorer votre digne puissance,
Devers vous, Syre, en toute obéïssance,
Bazochiens à coup sont venuz,
Vous supplier d’oüir par le menuz,
Les poincts et traits de nostre Comédie :
Et s’il y a rien qui pique ou mesdie
A vostre gré l’aigreur adoucirons ;
Mais à quel Juge est-ce que nous irons,
Si n’est à Vous ? qui de toute Science
Avez certaine et vraye expérience ;
Et qui tout seul d’authorité pouvez
Nous dire, Enfans, je veux que vous jouez.
O Syre, donc, plaise Vous nous permettre
Sur le Théâtre, à ce coup cy, nous mettre,
En conservant nos libertez et droits,
Comme jadis firent les autres Roys.
Si vous tiendra pour Père la Bazoche,
Qui ose bien vous dire sans reproche,
Que de tant plus son Règne fleurira,
Vostre Paris tant plus resplendira.

Cette Épître fut très favorablement reçue, et le Roi promit d’avoir égard à la demande des Bazochiens, qui encouragés par cette espérance, présentèrent Requête au Parlement, et demandèrent une gratification, pour les dédommager des frais qu’ils avaient faits. La Cour, par Arrêt du premier Février 1515 leur en accorda une à condition qu’ils joueraient et danseraient[134]. Ces mêmes profitèrent d’une pareille faveur le 14 May 1521 pour les Monstres et Jeux qu’ils avaient faits ce même mois[135]. Ce serait abuser de la patience du Lecteur, que de rapporter tous les Arrêts que le Parlement rendit, tantôt pour suspendre et tantôt pour permettre les Jeux et les Représentations de la Bazoche ; nous nous contenterons de parler des plus importants. Le 16 Juin 1526 « la Cour de Parlement ordonna une somme de 60 livres aux Bazochiens, pour leurs Jeux et Sottises en faveur du retour de Français premier[136].

Le soin que prenait le Parlement de ne rien laisser passer dans les Pièces que jouait la Bazoche, qui pût offenser la réputation et les mœurs, engagea ceux-ci à mettre des masques qui représentaient les traits du visage des personnes qu’on désignait : et quelquefois on ajoutait des écriteaux pour donner le véritable sens à plusieurs discours obscurs répandus dans les Farces, et qui étaient justement les endroits cyniques. Pour arrêter ces nouveaux abus ; le Parlement manda le Chancelier, et les Trésoriers, et leur fit défenses « de faire monstrations de spectacle, ne écriteaux taxans, ou notans quelques personnes que ce soit, sur peine de prison, et de bannissement.[137] »

L’obéissance que la Bazoche marqua aux ordres qu’elle avait reçu, fut cause que le Parlement en 1538 lui permit de jouer en la manière accoutumée, avec ordre pour l’avenir, de remettre à la Cour les Manuscrits de leurs Pièces quinze jours avant la Représentation[138]. L’année 1540 fut très différente pour les Bazochiens, puisqu’on leur défendit de jouer leurs Jeux sous peine de la hart[139].  Une maladie qui se répandit à Paris en 1545 et qui y fit beaucoup de progrès, obligea le Parle ment à refuser aux Bazochiens la permission de représenter leurs Jeux[140]. Ce dernier Arrêt nous conduit presque au temps, où les Confrères de la Passion cédèrent leur Théâtre de l’Hôtel de Bourgogne à une Troupe de Comédiens ; époque à laquelle nous avons crû devoir nous fixer pour donner plus d’ordre et de clarté à l’Histoire que nous traitons ; et qui nous oblige à suspendre la suite, et l’extinction des Jeux de la Bazoche, dont nous rendrons compte dans les Tomes troisième et quatrième.

Pour suivre le plan que nous nous sommes prescrits, nous joignons à l’Histoire de la Bazoche Extrait d’une Moralité et une Farce complète. Cette dernière Pièce paraîtra faible, mais il nous reste si peu d’Ouvrages en ce genre, que nous n’avons pas été les maîtres du choix. Autre raison presque aussi forte : cette Farce est unique et très ancienne[141], et caractérise le siècle qui lui donna naissance. À l’égard de la Moralité, elle est la plus passable de toutes celles dont nous avons fait les Extraits. Le sujet est simple, et assez bien conduit : la Religion et les mœurs y sont respectées. À la vérité on y introduit des personnages nus ; mais cette nudité n’était pas effective ; des habits peints faisaient cet effet aux yeux des Spectateurs.

 

 

EXTRAIT DU MYSTÈRE DE BIEN-ADVISÉ ET MAL-ADVISÉ

 

PERSONNAGES

 

DIEU

SAINCT MICHEL    }

GABRIEL                  } Anges

RAPHAEL                }

URIEL                     }

BIEN-ADVISÉ

MAL-ADVISÉ

FRANCHE-VOULENTÉ

RAISON

FOY

CONTRICION

ENFERMETÉ

UNG POUVRE

HUMILITÉ

TENDRESSE

OYSANCE

REBELLION, Sœur d’Oysance

FOLIE

HOQUÉLERIE

HOULERIE, habillée en Bouchère

CONFESSION

OCCUPACIO N

PÉNITENCE

SATISFACION

AULMOSNE

VAINE-GLOIRE

JEUSNE         } Sœurs d’Aulmosne

ORAISON     }

DÉSESPÉRANCE

POVRETÉ

MALLE-MESCHANCE

LARRICIN

HONTE

CHASTETÉ

ABSTINENCE

OBÉDIENCE

DILIGENCE

PACIENCE

PRUDENCE

HONNEUR

FORTUNE

REGNABO

REGNO

REGNAVI

SINE-REGNO

MALLE-FIN

I. DIABLOTON        }

II. DIABLOTON      } de la suite de Malle-Fin

III. DIABLOTON     }

IV.DIABLOTON      }

Troupes de petits Diablotons

DÉMON                    }

LÉVIATHAN           }

SATHAN                  } Diables

BÉLIAL                     }

LUCIFER                  }

ESTERANCE

BONNE-FIN

 

 

Prologue

 

L’Acteur qui fait le Prologue vient rendre compte aux Spectateurs de la distribution de l’Ouvrage, et de l’intention que l’Auteur a eue en le composant. Ensuite il passe à une espèce d’Apologie, et de profession de foi, pour fermer la bouche aux personnes mal intentionnées.

Ma division est finée :
Si requiers la Vierge honorés,
Que le jeu prengnez à plaisir,
Et de joüer ayons loisir.
Nous faisons protestacion,
Que n’est point nostre intencion
De dire riens contre la Foy,
Contre Dieu, ne contre la Loy
 S’il y a lieu, parolle dure
Qui soit contre la Foy escripte,
Ou aufli faulte d’Escripture,
D’entendement, ou de Lecture
Ou habit sur corps et sur teste,
Qui nullement[142] soit malhonneste,
Ou qui vous peut porter nuysance
Prestres ou Clercz[143] d’une alliance
Tous ensemble les appellons ;
Et a trestous Tabellions
Instrumens en demandons ;
Monstré vous ay les personnages,
Et si me semblez assez sages
Pour les entendre en bonne guise,
Ainsi comme le Jeu devise ;
Séez vous chacun en son lieu,
Afin d’entendre mieux le Jeu.
Pour Dieu, et nous vueillez paix faire ;
Chascun n’a que sa bouche à taire
Et s’il y a aucunes faultes,
Ne les vueillez pas tenir haultes ;
Peu de choses y gaigneriez
Se de nous vous vous mocquiez ;
Car nous sommes bien peu habilles
A savoir choses si subtilles,
Mais pour toute la Compaignie
(Quant est de moy, je vous emprie)
Que vous prengniez pacience

 

 

Section première

 

Bien-Advisé trouve Mal-Advisé, avec lequel il s’entretient du chemin qu’il serait à propos de prendre : le dernier paraît avoir envie de suivre le plus facile, et celui qui l’amusera davantage. Voyageant ainsi, ils rencontrent Franche-Volonté.

« Adonc s’en vont, et trouvent Liberal-Arbitre, et Mal-Advisé fait semblant de dormir.[144] »

Franche-Volonté donne de fort bons conseils à Bien-Advisé, qui en est si charmé, qu’il veut réveiller son Compagnon pour lui en faire part. Mal-Advisé lui répond qu’il dort, et Franche-Volonté dit à Bien-Advisé qu’elle ne prétend violenter personne. Après quelques discours, elle lui montre le logis qu’habité la Raison, et lui dit de suivre les instructions qu’elle lui donnera. Bien-Advisé n’est point trompé dans son attente, car la Raison le conduit à la Foi, et cette dernière lui fait présent d’une Lanterne pour l’éclairer.

« Adonc Foy luy baille une Lanterne faite à XII petites fenestres, esquelles sont les Articles de Foy et une chandelle ardente, et Foy luy dit en luy baillant la Lanterne. »

FOY.

Je te donne ceste Lanterne,
Affin que tu te voyes conduire ;
Aller peux par champs et par Villes,
Mais que tu gardes ce brandon.[145]

BIEN-ADVISÉ.

Madame, des mercis cent mille.
Car vous me donnez ung beau don,
Mais pour Dieu, veuillez moy apprendre
Quelles choses sone icy escriptes.

La Foi lui explique en peu de mots les douze Articles du Symbole, après quoi elle l’invite à consulter Contrition.

« Adonc s’en va à Contricion ; et notez que Contricion doit avoir ung Mortier, et ung Pillon à deux testes. »

Bien-Advisé lui en demande la raison. Ce Mortier, et ce Pilon, répond-elle, servent à apprêter les Bonnes-œuvres, qui est la viande dont se nourrit Bonne-Fin. Cette réponse énigmatique, augmente encore la surprise de notre Catéchumène.

BIEN-ADVISÉ.

Pour Dieu, dittes m’en plus à plain ;
Bonnes œuvres l’avez nommée ;
Ceste viande bien savourée ?
L’on mourrait bien emprès[146] de fain.

Contrition lui explique comment elle se sert des larmes des vrais pénitents pour en faire la sauce. Ensuite pour servir d’exemple à ce qu’elle vient de dire, paraissent Enfermeté[147] et un Pauvre. Enfermeté se plaint de la misère, et répand des larmes, que Contrition refuse, parce qu’elles n’ont d’autre source que la douleur, et non l’Humilité. Le Pauvre se met à pleurer à la vue des maux de cette femme ; alors Contrition recueille précieusement ses larmes. Bien-Advisé qui est spectateur de tout ceci, veut imiter l’exemple du Pauvre ; mais Contrition lui dit qu’il n’est pas encore temps, et qu’il faut avant toutes choses qu’il visite Confession.

« Adonc Bien-Advisé s’en va à Confession, et il trouve Humilité en son chemin, et dit, sans soi descouvrir, et sans révérance. »

Bien-Advisé aborde Humilité, et sans daigner mettre la main à son Chapperon, il lui demande où loge Confession. Humilité lui reproche son impolitesse.

BIEN-ADVISÉ.

Pardonnez-moy, en vérité,
Car je ne vous congnoissoye mie.

Ce n’est pas tout, ajoute-t-elle, il faut que tu quittes ces habits précieux, pour te revêtir de ceux qui me sont propres.

« Adonc Humilité luy baille le vestement de Humilité,et Bien-Advisé la vest, et puis Humilité regarde ses chausses semelées à grans poulains :[148] et Humilité luy dit de les quitter ».

« Adonc il oste ses souliers, et ses chausses, et se tient emprès affin qu’il voye tout le Jeu. »

 

 

Section II

 

Franche-Volonté après avoir conduit Bien-Advisé dans le chemin du salut, vient retrouver Mal-Advisé, et lui demande s’il veut imiter son Camarade. Celui-ci qui regarde comme une infortune tout ce qui vient d’arriver au Bien-Ad visé, veut prendre un chemin différent, et prie son guide de le lui enseigner.

MAL-ADVISÉ.

Je voy là une male fame,
Qui a destroussé mon Compaingz[149]
 
Je seroye meschant, et infame
Se me tiroye entre ses mains,
Afin de dire le parfait,
Je vous jure bien et promet,
Ung homme ne sçet ce qu’il fait,
Qui en main de femme se met,
Jamais n’yray le chemin dextre, etc.

Prenons donc à gauche, répond Franche-Volonté.

« Adonc Franche-Volonté s’en va, et Mal-Advisé va à Témérité[150]. »

En chemin il rencontre Tendresse, qui lui conseille de suivre une vie sans peine, et éloignée de tout embarras. En la quittant il trouve Oysance[151] qui le confirme dans ce sentiment, et lui enseigne sa sœur Rébellion. Celle-ci, pour achever de perdre promptement cet insensé, le conduit sans différer à la Folie, qui lui demande d’abord, s’il aurait en vie de faire bonne chère, et de se bien divertir. C’est ce qu’il me faut, répond Mal-Advisé, avec empressement.

MAL-ADVISÉ.

Je te supplie, maine m’y donc.

FOLIE.

Je te monstreray le chemin,
Certes aussi droit comme jonc.

Mais lui dit Mal-Advisé, ne jugeriez-vous pas à propos, de prendre un troisième avec nous ? Il me semble que nous en aurons plus de plaisir ! Votre pensée me paraît juste, répond Folie, et j’aperçois, continue-t-elle, en lui montrant Hoquélerie[152] une personne, qui est notre fait.

« Adonc Folie, Hoquélerie, et Mal-Advisé s’en vont à la Taverne. »

Houlerie[153], qui est la Maîtresse de ce lieu, vient leur demander ce qu’ils souhaitent. Faites-nous apporter ce qu’il y a de plus exquis, répond Folie, et ne vous embarrassez pas du paiement, nous y satisferons. Houlerie leur donne tout ce qu’ils demandent ; Mal-Advisé mange beaucoup, et boit de même aussi-bien que sa Compagnie. À la fin du repas, Hoquélerie propose de jouer pour se désennuyer ; Folie et Mal-Advisé y consentent avec plaisir. Ce dernier joue avec un si grand malheur, qu’il perd, non-seulement l’argent qu’il a sur lui, mais encore beaucoup d’autre, sur sa parole : Et ne la pouvant acquitter, ses Camarades se jettent sur lui, lui arrachent ses habits, et l’assomment de coups[154].

« Adonc le batent, et luy déspoullent sa Robe ».

Mal-Advisé honteux de se trouver en cet équipage, s’enfuit, et se va cacher dans un coin.

 

 

Section III

 

Bien-Advisé qui voit le malheur de son compagnon, remercie Dieu de lui avoir inspiré la voie de son salut, et s’abandonne entièrement à l’Humilité, qui profitant de ce moment favorable, le conduit à Confession. Cette dernière après l’avoir instruit de la façon dont il doit se préparer, le confesse, et l’absout. Ensuite elle lui dit, que pour arriver au logis de Bonne-Fin, il doit passer par un chemin (qu’elle lui montre) et qu’en le suivant il trouvera plusieurs femmes qui l’y conduiront. Bien-Advisé chagrin de n’avoir vu encore aucun homme pendant son voyage, s’écrie,

BIEN-ADVISÉ.

Saincte Marie ! et tousiours femmes !
Femmes à dextre, et à fenestre !
Beau très doulx Dieu ! et que peut-être ?
Oncques ne vis telles merveilles ;
Je ne say se je dors ou veilles ;
Je ne say se c’est songe ou faintie[155]
Sui-je au pays de Femmenie ?

Ne crains rien, dit Confession ; suis seulement cette haie.

« Adonc Bien-Advisé se départ de Confession, et s’en va vers cette haye : Et auprès de cette haye, il trouve Occupacion, laquelle est habillée simplement, faisant des nates. »

Occupation donne quelques conseils à Bien-Advisé, et lui montre le lieu qu’habite Pénitence qu’il cherche.

« Adonc Bien-Advisé s’en va d’avec Occupacion, et s’en va auprès de Pénitence, qui tient les verges de discipline. »

Ce Spectacle remplit de crainte notre Voyageur, la frayeur redouble lorsque Pénitence lui dit d’un ton terrible, qu’il faut qu’il soit fouetté. Bien-Advisé semble alors se repentir d’avoir pris ce chemin ; mais comme il n’est plus temps, il prend le parti de faire ses très humbles remontrances.

BIEN-ADVISÉ.

Hélas ! et que t’aige meffait ?
Saincte Marie ! et que dis-tu ?
Je te supplie, change ta colle[156].
Ses[157] verges fussent mieulx séans
Certes à ung Maistre d’Escolle,
Pour bien chastier ses enfans,
Tu deveriez avoir honte
De battre ung homme parfait [158].

PÉNITENCE.

De tous ces dictz je ne tiens compte, etc.

Ne perdons point de temps, ajoute-t-elle, entre chez moi, afin que je t’y donne la discipline. J’ay une grâce à vous demander, répond Bien-Advisé, c’est que vous fassiez cette correction ici, et non dans votre maison, afin que s’il vous prenait en vie de me tuer, je puisse appeler du secours. Tous tes discours sont superflus, réplique Pénitence, et je ne dois rien faire qu’en secret.

« Adonc s’en vont à la Chambre de Pénitence. »

Après que Bien-Advisé a reçu la discipline de la main de Pénitence, il sort fort content de cette Maison, et s’en éloignant au plutôt, il court chercher Satisfaction.

« Adonc Bien-Advisé s’en va à Satisfacion, et Sacisfacion doit être nue.[159] « 

Bien-Advisé scandalisé de trouver une si belle Dame en cet équipage ne peut s’empêcher de lui en faire des reproches : Si je suis en cet état, lui dit Satisfaction, tu dois t’y réduire bientôt toi-même, si tu veux arriver à Bonne-Fin ; et sois certain que pour y parvenir, il faut que tu restitue tout le bien que tu possède, et qui ne t’appartient pas. Que si tu ne peux le rendre à ceux sur qui tu les as usurpés, fais en des aumônes. Cependant, puisque tu n’es couvert que de l’habit d’Humilité, je te permets de le garder.

« Adonc s’en va d’avec Satifacion, et s’en va auprès du Pauvre. »

Ce Pauvre demande la charité : Aumône arrive, et lui donne quelque argent ; ensuite apercevant Vaine-Gloire, elle supplie ce Pauvre de la cacher sous des broussailles. Le Pauvre obéit, et Vaine-Gloire ne voyant point Aumône, se retire. Bien-Advisé arrive, Aumône lui conseille de suivre son exemple, et en même-temps d’aller trouver ses deux sœurs Jeune, et Oraison : Ce que Bien-Advisé ne manque pas d’exécuter. 

« Adonc Bien-Advisé se gette contre terre, faisant Oraison : et Mal-Advisé se lève de la place, où il étoit mussié[160]. ».

 

 

Section IV

 

Mal-Advisé privé de tout son bien, va comme un furieux, trouver Désespérance, et la prie de le conduire à Malle-Fin : Désespérance lui promet de le satisfaire avec plaisir.

« Adonc Mal-Advisé s’en va, et Pouvreté vient. »

Ce malheureux apercevant cet te affreuse vieille couverte de méchants haillons, s’efforce de la fuir ; mais Pauvreté le saisit par le bras, et après lui avoir déclaré qu’elle s’appelle la Pauvreté Involontaire, pour la distinguer de la Volontaire qui conduit à Bonne-Fin, l’oblige de se revêtir de ses méchants habits.

« A donc luy baille le vestement de Poureté, et Mal-Advisé le vest. »

Lorsque cela est fait, arrive Malle-Méchante, qui s’offre à accompagner le Mal-Advisé.

« Adonc le mainent à Larrecin. »

Larcin joyeux de l’arrivée de Mal-Advisé, lui donne quelques consseils ; enfin le voyant dans un état de perdition, il appelle tous les autres Vices que ce malheureux a parcouru, et les prie de venir l’aider à le conduire à Malle-Fin. Tendresse, Oysance, Rébellion, Folie, Houlerie, Hoquélerie, Vaine-Gloire, Désespérance, et Malle-Méchante accourent à la voix de Larcin : et après qu’ils ont entouré et lié de chaînes le Mal-Advisé, Larcin commence une marche en chantant, et les autres le suivent[161].

« Adonc font une dance, et commence, et dit le Chante-Pleure, et les autres disent comme luy. »

LARRECIN.

Mal-Advisé, Mal-Advisé,
Tu as en ton chemin trouvé
Poureté et Malle-Meschance ;
Tu souloyes[162] est bien prisé,
Or[163] es meschant et desguisé.[164]
Et n’a plus nulle chevance[165]
C’est le chemin d’Oysiveté,
Qui t’a mené à Poureté,
Et à Malle-Meschance.

De cette façon ils le conduisent à Mauvaise-Honte, qui le resserre encore de ses liens, et ordonne à Désespérance d’en avoir soin.

HONTE.

Désespérance, prens ta corde,
Et le me lie bien et fort ;
Gouverne le jusques à la mort,
Et gardes que s’il se repent,
Que tu l’estrangles à l’instant.

« Adonc Désespérance le lie, et puis le mainent devant Fortune, et Bien-Advisé se lieve de son Oraison. »

 

 

Section V

 

Bien-Advisé ayant fini sa prière, s’abandonne de plus en plus à sa charitable conductrice[166] qui le mène à Chasteté, de-là à Abstinence, ensuite à Obédience, après quoi elle le fait monter au séjour de Diligence ; cette Vertu l’exhorte à voir Patience ; Bien-Advisé lui obéit, et promet une entière soumission à cette dernière : en la quittant il va trouver Prudence. La consolation qu’il reçoit de ses avis, lui fait oublier toutes les peines qu’il a essuyé, et il est enchanté de la sagesse.

BIEN-ADVISÉ.

Sainte Marie que tu es saige !

La Prudence qui le trouve digne d’être présenté à l’Honneur, appelle toutes ses Compagnes, qui sont les Vertus que le Bien-Advisé a suivi, et les invite à l’accompagner pour conduire leur Disciple au Trône de l’Honneur.

« Adonc mènent Bien-Advisé à Honneur en chantant Veni Creator. »

L’Honneur reçoit Bien-Advisé, et comme ce dernier lui témoigne avoir envie de voir la Roue de la Fortune, il le lui permet, et lui enseigne le chemin pour y arriver, persuadé que cette vue, bien-loin de le séduire, ne servira qu’à augmenter le mérite de ses bonnes œuvres.

« Adonc Bien-Advisé s’en va à Fortune. »

 

 

Section VI

 

Bien-Advisé en arrivant est Bétonné de la figure emblématique de la Fortune, et lui en demande l’explication.

BIEN-ADVISÉ.

Dame, or[167] entens ma replique :
Tu as ung visage angélique,
Et l’autre est espovantable ;
L’autre est bel, gracieux, et frique[168] ;
L’autre est pire que ung Basilique,
De la moitié, et plus doubtable[169] ;
 C’est une chose esmerveillable ;
Si te supply, dy-moy sans fable,
Que telle chose signifie ?

La Fortune, qui ne veut point tendre de pièges au Bien-Advisé, lui rend la raison de bonne foi des deux visages qu’elle présente aux Mortels. Pendant ce temps-là, Mal-Advisé conduit par Désespérance, veut tenter aussi la Roue de Fortune ; mais cette dernière les fait retirer l’un et l’autre[170], pour faire place à quatre hommes qu’elle veut favoriser.

« Adonc viennent les quatre Hommes, qui signifient les quatre Estats du monde, lesquels sont appellez le premier, Je Régneray, le deuxième, Je Regne, le tiers J’ay Regné, et le quart, Je suis sans Regne ; et puis sont desclairez en Latin, en ce petit verset qui s’ensuit. »

Regnabo, Regno, Regnavi, sum sinè Regno.

Ces quatre Hommes sont portés alternativement tantôt en haut, et tantôt en bas. Lorsque ce Jeu a duré quelque temps, Fortune prend Regnavi, et Sinè-Regno, et les précipite de sa Roue. Ces deux personnages se voyants sans espoir d’y remonter, vomissent mille injures contre cette inconstante, qui, sans s’en embarrasser, prend Regnabo, et Regno sous sa protection. Bien-Advisé qui voit le désespoir de Regnavi, et de son malheureux compagnon, s’approche d’eux, et leur conseille de ne point briguer davantage des saveurs auxquelles ils ne peuvent plus prétendre ; mais d’aller trouver la Confession, qui les recevra, malgré leur disgrâce. Ces deux infortunés se rendent aux avis de Bien-Advisé, qui les conduit à la Concession[171].

« Adonc se confessent, et en la fin les absout, et demeurent-là. »

Désespérance emmène le Mal-Advisé, qui n’a pas été mieux traité de la fortune, que les deux autres, et le conduit à Malle-Fin. Cette Furie infernale lui demande s’il se repent d’avoir suivi le chemin par où il vient de passer. Non, répond Mal-Advisé. Cela étant, réplique Malle-Fin, je vous reçois à ma suite.

« Notez que Malle-Fin doit avoir grandes mammelles comme une Truye, et y doit avoir beaucoup de petits Diabletons qui la suivent tout ainsi comme les petits Cochons suivent leur mère. »

Au bout de quelque temps, Malle-Fin demande encore à Mal-Advisé s’il est toujours dans la même intention. Oui, répond-il. Aussitôt la Furie profitant de cet instant fatal, le tue.

« Adonc Malle-Fin occist Mal-Advisé, et puis Mal-Advisé se doit mettre en guise de Âme[172]. »

Fortune s’étant divertie quelque temps de Regnabo et de Regno, les fait tomber du haut de la Roue, les Vices que nous avons nommés ci-dessus, les reçoivent, et les conduisent à Malle-Fin, qui, pour donner quelque consolation à Mal-Advisé, lui ordonne de tuer ces derniers ; ce qu’il exécute avec une joie extrême.

« Adonc s’en vont tous chantant à Malle-Fin, et doivent être » (quatre Diables en forme de) « petits enfans, et prennent chacun Malle-Fin leur mère, en leur esjouissant. »

Ces petits Diablotons courent après les Âmes de Regnabo, de Regno et de Mal-Advisé, qui fuient de tous côtés, pour éviter leur persécution, et leurs hurlements ; les Diablotons les poursuivent toujours, et cela forme un Jeu de Théâtre assez plaisant.

« Adonc ilz s’enfuient tous en criant, Hélas ; et les petits Diables vont après, faignant les prendre. »

 

 

Section VII

 

Les Diablotons las de ce Jeu, se saisissent tout de bon des âmes des trois Mal-Advisés, et les amènent aux portes des Enfers.

« Adonc les grands Diables les emportent, en faisant grant joye. »

Démon, Sathan, Léviathan, et Bélial s’avancent, et recevant des mains de Malle-Fin, et de ses suppôts, les Âmes des Mal-Advisés, les conduisent en triomphe aux Enfers.

« Adonc les Diables mainent ycelles Ames en Enfer, et devez noter qu’il doit estre[173] en manière de cuisine comme cheuz[174] ung Seigneur, et doit illec avoir Serviteurs à la mode. Et doit-on là faire grant tempestes, et les Ames doivent fort crier en quelque lieu que l’on ne les voye point[175] ; et les Dyables qui viennent à tous les Ames, doivent faire la révérance à Lucifer, en disant. »

DÉMON.

Allon, tous d’une randour[176]
Et couron tous d’une aleure
Par révérance, et honnour,
Courre sus à nostre Seigneur.

« Adonc les Diables queurent[177] sur Lucifer, et le batent. »

 Lucifer, après avoir remercié les Démons, leur ordonne de traiter ces nouveaux venus du mieux qui leur sera possible. Ces malins Esprits se disposent à obéir.

« Adonc chacun face son office et boutent la table, et frappent sur la table d’ung baston, et devez sçavoir que la table doit être noire, et la nappe peinte de rouge. »

Lorsque l’on a dressé la table, on fait asseoir les trois Convives en cette forte ; Regno est placé à un bout, Mal-Advisé ensuite, et Regnabo à l’autre bout ; après quoi on les sert.

« Adonc viennent les Serviteurs avecques viandes, et en lieu d’instrumens infernaulx, tous les Dyables crient à haulte voix. »

LES DYABLES.

Saulce d’Enfer, Saulce d’Enfer,
Aux Serviteurs de Lucifer.

Après cette Musique infernale, on apporte les viandes.

« Adonc Sathan vient, lequelle apporte de la Saulce noire en ung vaisseau que les petits Serviteurs de Sathan portent. »

« Adonc mettent grande abondance de souffre sur les plats, et sur les gobeletz tellement que quant ilz boivent, il semble que tout brusle. »

Comme ces mets, ainsi que les assaisonnements qu’on y vient de mettre, ne plaisent point aux Mal-Advisés, les Démons les font boire et manger par force ; et à la fin ils jettent ce qui reste sur eux.

« Adonc tous les Diables renversent la table, et tout ce qui est dessus par dessus les poictrines des Mal-Advisez, et les Diables facent grans criz, et grans tempestes. »

Ensuite ces malins Esprits les font entrer dans le profond des Enfers, par la gueule du Dragon, qui en représente l’entrée.

« Adonc les Diables font une grande tempeste, et un grant bruyt, en les tourmentant, et desrompant. »

 

 

Section VIII

 

Confession désirant conduire ses deux nouveaux Disciples à Bonne-Fin, les fait passer par Espérance, et Pénitence. Cette dernière leur fait essuyer sa rigueur ordinaire : et la charité de Bien-Advisé l’oblige à partager encore une fois cette correction avec ses Camarades.

« Adonc Pénitence les bat de verges ; et puis les maine par la haye : Et quant ilz sont au bout de la haye, ilz se tournent par Pénitence[178]. ».

Ils la remercient bien humblement, montent ensuite au trône d’honneur, et viennent enfin rendre l’esprit aux pieds de Bonne-Fin, en recommandant leurs Âmes à leur Créateur, qui les accepte, et ordonne à ses Anges de les lui amener. Michel, Gabriel, Raphael, et Uriel obéissent aussitôt à ce commandement, et conduisent ces biens heureuses Ames au Ciel, en chantant Iste Confessor : Et tous les Esprits célestes témoignent leur joie par des Cantiques.

« Adonc dansent les Ames de Paradis toutes ensemble, et chantent Veni Creator, et les Diables font grans tourmens en Enfers[179]. »

Le Spectacle fini, Bonne-Fin s’avance sur le bord du Théâtre, et exhorte l’Assemblée à profiter du triste exemple des Mal-Advisés, et à suivre celui des Bien-Advisés, qui les a conduit au Paradis : Elle finit ainsi.

BONNE-FIN.

Faison comme eulx sans faintise ;
Et icy ne séjournon plus ;
Allons tous ensemble à l’Église
Chantant Te Deum laudamus[180].

« Cy finist le Mystère de Bien-Advisé, et Mal-Advisé. »

 

 

FARCE NOUVELLE, TRÈS BONNE ET FORT JOYEUSE DES DEUX SAVETIERS À TROIS PERSONNAGES

 

C’EST ASSAVOIR

 

LE PAUVRE

LE RICHE

LE JUGE

 

LES SAVETIERS[181]

LE PAUVRE commence en chantant.

Ay ayant Jehan de Nivelle[182]
Jehan de Nivelle a deux housseaux,[183]
Le Roi n’en a pas de si beaux ;
Mais il n’y a point de femelle,
Hay avant Jehan de Nivelle.

LE RICHE.

Voicy chose non pareille :
Dequoy j’ouys oncques parler ;
Car je voy mon voisin chanter
Toute jour, et si n’a que frire.

LE PAUVRE.

Dieu vous guard, Dieu vous guarde,
Dieu vous guard, Sire,
N’avez-vous que faire de moy ?

LE RICHE.

Nenny ; mais je suis en esmoy
D’une chose, voicy le cas :
Que je voy que vous n’avez pas
Un denier, pour vous faire taire,
Ne un pauvre tournois arrière,
Et chantez tousiours sans cesser ?

LE PAUVRE.

Par Sainct Jean, vous povez penser
Que n’ay pas peur de Escus.

LE RICHE.

Tu peux bien penser au surplus
Que fais mon trésor sans lanterne.

LE PAUVRE.

Et moy mien à la Lanterne.

LE RICHE.

Amasse à quant tu seras vieux.

LE PAUVRE.

Voy, je seray tousiours joyeux.

LE RICHE.

Argent est plaisance mondaine.

LE PAUVRE.

C’est commencement de toute peine.

LE RICHE.

Argent faict faire maintz esbats.

LE PAUVRE.

Et à la fin faict dire, hélas.

LE RICHE.

Qui a cent escus tout comptant,
Il peut bien galler, et rire.

LE PAUVRE.

Sainct Jehan, je n’en ay pas tant,
Je n’en ay n’a frire, n’a cuyre.

LE RICHE.

Qui a cent escus, il n’est en friche ;
Vous n’avez guarde qu’il se tayse.

LE PAUVRE.

Qui a des poux en sa chemise
Il n’est pas tousiours à son ayse.

LE RICHE.

Qui a escus, a brief parler,
Il peut faire beaucoup de choses.

LE PAUVRE.

Qui a les soulliers percez,
Il a besoin d’avoir des chaudes.

LE RICHE.

Qui a cent escus tout comptant,
Il est de bonne heure né.

LE PAUVRE.

Qui au matin a froict ès dens,
Il n’est pas trop bien desjeuné.

LE RICHE.

Qui a cent escus en mittaine,
Il peut fringuer et mener pompes.

LE PAUVRE.

Et voire à sa pute estraine,
Et pourquoy ne le faictes-vous ?

LE RICHE.

Qui a cent escus, ou autre avoir,
Il peut vivre joyeusement.

LE PAUVRE.

Par Sainct Jean, il m’en faut avoir.
Qui Diable vous en donne tant ?

LE RICHE.

Qui ? Mon Amy : Dieu tout contant ;
Aussi t’a-t-il donné ces biens.

LE PAUVRE.

Non a, parbleu, car je les tiens
De mon grant père, a des ans vingt,
Et tout de succession me vint,
Mais je n’en payeray pas taille.

LE RICHE.

Voisin, tu n’as denier ne maille
Que Dieu ne t’ayt donné vrayment.
Il te feroit riche à merveille,
Et demain nud jusqu’à l’oreille ;
Il faict, et le deffaict.

LE PAUVRE.

Ha deà ! voysin, il me plaist
Qui me donne assez, ou prou,
Sçaurait-on trouver moyen ou ?

LE RICHE.

Que pense avoir de la pécune !
Oüy, mais il a telle coustume ?
Que jamais il ne donne rien,
Qui n’y va par bon moyen ;
Et aussi qui ne l’en prie.

LE PAUVRE.

Nostre-Dame : il ne tiendra mye,
Au prier. Je m’envoys tout droict
Au Monstier, car se Dieu vouloit
M’en donner, je serais reffaict,
Et le remerciroys en effet,
De avoir en pouvoys un loppin.

LE RICHE.

Dy, par ta foy, mon voyfin,
Que luy demanderas-tu content.

LE PAUVRE.

Je luy demande des escus cent,
Sans plus, ne moins.

LE RICHE.

S’il t’en donnait deux vingtz,
A tout le moins tu prendroys cela.

LE PAUVRE.

Saint Jean, je ne les prendroys jà,
Ne suis-je pas comme vous estes ?
Il peust aussi bien mes Requestes
Octroyer, qu’il a faict la vostre.

LE RICHE.[184]

Voyre, par Sainct Pierre l’Apostre,
Je vous bailleray un esclat
Cent escutz dedans ung fac
Voys mettre, ung moins par Sainct Claude,
Taisez-vous, et vous verrez rage.

LE PAUVRE.

Ha ! par Sainct Jean, je ferai rage ;
Je ne seray plus Savetier,
Je hanteray fort le gibier.
Ah ! j’aurai aujourd’huy argent.
Je voys à l’Église diligemment,
Sans plus séjourner au surplus ;
O Dieu ! qui donne les escus
A ce Riche si largement,
Donne m’en cent tout content ;
Et je te jure, sur mon ame,
A toy, et à Nostre-Dame,
Que se me les donne, de bon cueur
Je vous feray tousiours honneurs
Toutes les foys que vous verray.

LE RICHE derrière l’Austel.

Demande, je te octroyray,
Mais que ce soit juste demande.

LE PAUVRE.

Or çà, doncques, je vous demande
De bon cueur, le pauvre Droüet,[185]
A qui vous donrez, s’il vous plaist,
Un cent escus tant seulement.

LE RICHE.

N’en voudroys tu point moins de cent ?

LE PAUVRE.

Nenny, par ma foy ; c’est le cas.

LE RICHE.

Tu auras soixante ducatz.

LE PAUVRE.

Par Sainct Sire ; je n’en veüil nulz ;
Car je veüil avoir des escutz,
De Ducatz je n’ay point d’envie.

LE RICHE.

Tu en auras quatre-vingtz et dix,
De bons, et de fermes en un tas.

LE PAUVRE.

Beau Sire, imaginez le cas,
Et que vous fussiez devenu.
Comme moy, pauvre, tout nud,
Es que je fusse Dieu, pour veoir ;
Vous les voudriez bien avoir.

LE RICHE.

Celà est pieça tout commun,
En voilà cent, il s’en faut un ;
Prens-les, ou laisse tu veux.

LE PAUVRE.

Or ça, n’en auray-je donc plus ?
Vous me faictes un grant forfaict.
Les prendray-je donc en effect.
Ouy, on ne scet qui va ne qui vient ;
Puis y a un point qui me tient,
Que n’en pourroye bien repentir,
Pourtant les me faut recueillir,
Pour un escu ne plus ne moins.

LE RICHE.

Ha par dieu ne par tous ces saincts
Vous les rendrez Maistre Coüart
C’à, que le Dyable y ait part,
Par la mort bien y les emporte.
Rapporte, mon voysin, rapporte.

LE PAUVRE.

Quel Dyable esse qui m’appelle. ?

LE RICHE.

Par nostre dame  je l’ay belle,
C’à les escus, çà ses escus.

LE PAUVRE.

Vous estes un peu trop camus :
Dieu me les vient de donner.

LE RICHE.

Par la mort vous y mentez,
C’à mon argent.

LE PAUVRE.

Ils se houssent ?

LE RICHE.

Ils se houssent ?

LE PAUVRE.

Mais parbleu, voicy belle chose.

LE RICHE.

C’à mon argent.

LE PAUVRE.

Or y perra,
Et par sainct Jacques non fera,
Adieu, adieu, je les emporte.

LE RICHE.

Rapporte, mon voysin, rapporte :
Ou je te feray adjourner.

LE PAUVRE.

Je ne veüil plus cy séjourner.

LE RICHE.

Vous y viendrez, par saint Germain.

LE PAUVRE.

Sainct Jehan, je n’y entreray jà,
Car mes abitz ne vallent rien.

LE RICHE.

Ha deà, je t’en bailleray bien,
Qui sont meilleurs que tous ceux-cy[186].

LE PAUVRE.

Attendez-moy donc icy,
Je m’en voys parler à ma femme.

LE RICHE.

Non ferez, Sire, par nostre dame
Vous viendrez devant le Prevost.

LE PAUVRE.

Voysin, je reviendray tantost.

LE RICHE.

Mettez la Robe sur vostre dos.

LE PAUVRE.

Et comment ? la me donnez-vous ?

LE RICHE.

Nenny, non.

LE PAUVRE.

Deà ! et comment ?

LE RICHE.

Je te la preste jusques à tant
Que soyons venuz de la Court.

LE PAUVRE.

Or sus, donc, pour faire court,
Allez devant, et cependant
Je m’en iray porcer l’argent
En la maison pour tout refuge.

LE RICHE.

Il le nous fault porter au Juge,
Et le mettrons en sa séquestre.

LE PAUVRE.

Sainct Jehan, non ferez nostre Maistre,
Je ne m’en veüil point dessaisir.

LE RICHE

Quel Juge voulez-vous choisir,
Qui soit à cecy bien habille ?

LE PAUVRE.

Hé ! le Prevost de ceste Ville
Il a un bon esprit,
Mais qu’il ayt un petit
Nostre cause regardée,
Tantost Sentence aurait donnée ;
Sans y faire si long Procès.

LE RICHE.

Mais il se commet tant d’excès,
En tout on use tromperie.

LE PAUVRE.

Hé, non faict, par saincte Marie
Il n’y va qu’à la bonne foy.

LE RICHE.

Allons autre part.

LE PAUVRE.

Ha ! voy ?
Mais où voudriez-vous aller ?

LE RICHE.

Et si tu me voulloys bailler
Mon argent, tu ferois bien mieux.

LE PAUVRE.

Ha ! point ne l’aurez, se m’est Dieux.[187]
Adieu, adieu.

LE RICHE.

Allon, allon.

LE PAUVRE.

Ha dictes, despéchez-vous donc.

LE RICHE.

Il ne m’en chaut, mais que j’aye droict.

LE PAUVRE abordant le Juge.

Dieu y soit.
Monseigneur, Dieu vous gard,
Comme vous va puis le matin ?

LE JUGE.

Par Dieu il me va bien Jennin.
Comment se porte Jeanette.

LE PAUVRE.

Elle est ronde, grosse et grossette, 
Elle se porte tousiours bien.

LE RICHE à part.

Comment deà ! je n’y enten rien ;
Il est tantost faict de ma cause.

LE PAUVRE.

Il est vray qu’en ceste sepmaine,
Sans vous faire trop long sermon,
Voire il est ainsi, c’est mon,
J’ay faict à Dieu une Requeste,
Qui est très belle et honneste,
Qu’il me donna cent escus d’or ;
Non pas pour faire un grand trésor.

LE JUGE.[188]

Entendez-vous bien ?

LE PAUVRE.

Oüy deà ;
Par sainct Jehan il les me octroya,
Et en escuz cent moins un contant,
Que Dieu me donna vrayment,
Après que j’euz faict ma prière.
Puis après je m’en vins arrière
Pour m’en aller en ma maison ;
Voicy mon voysin, sans raison,
Pour me cuyder du tout tromper ;
Qui s’en vint après moy cryer,
Et disait qu’ilz étoyent à luy :
Ainsi, Monsieur, je luy ny ;
Je n’uz jamais de luy argent.

LE RICHE.

Monsieur, qui le dict, il ment.

LE PAUVRE.

Et attent, mon voyfin, attent ;
Laisse-moy parler, se tu veux ;
Dictes qui a tort de nous deux,
Monsieur, donnez-nous Jugement.

LE JUGE.

Tu te haste trop mallement,
On ne juge pas si à coup.

LE PAUVRE.

Ha ! Monsieur, vous mettez trop ;
Je suys de loing, despéchez-moy.

LE RICHE.

Par nostre dame, non ferez,
Il me touche trop près du cueur.

LE PAUVRE.

Or laissez parler Monsieur.

LE RICHE.

Monsieur, il y a bien aultre chose.

LE JUGE.

Sans faire plus d’arrest, ne pose,
Si tu ne dictz autre nouvelle,
Sa cause fera bonne et belle.

LE RICHE.

Ha ! deà, Monsieur, il ne dys pas
Où le mal gist : voilà le cas.
Derrière l’Austel où j’estoys,
Et sa prière je escoutoys,
Puis luy jectay cent escus là.

LE JUGE.

Or me respons dessus cela
Tu les jectas là ; et pourquoy ?
Tu pouvais bien penser à toy
Que pas ne les refuserait.

LE RICHE.

Ha ! Monsieur, il me disait
Qu’il n’en prendrait jà moins de cent.

LE JUGE.

Ton rapport est sans entendement,
Car il n’y a raison quelconque.

LE RICHE.

Que j’en aye la moictié, doncques,
Car la perte serait trop grande.

LE JUGE.

Va dire à Dieu qui te les rende,
Puisque les a donnez pour luy.

LE PAUVRE s’adressant au Riche.

Ha deà ! vous estes estourdy,
Je m’en voys sans plus d’Arrest.

LE RICHE.

Monsieur, faictes arrest,
Car il veut emporter ma Robe.

LE JUGE.

Viença, Droüet, que nul ne hobe,
Ceste Robe est-elle tienne ?

LE PAUVRE.

Saint Jean, Monsieur, elle est mienne.

LE RICHE.

Vous me la rendrez au surplus.

LE PAUVRE.

Ainsy disait-il des escus.
C’est un fort terrible Sire,
Vous sçavez qu’il ne sait que dire ;
Il demande puis l’un, puis l’autre ;
Puis d’un costé, puis d’autre ;
La teste il a esservellée.

LE RICHE.

Deà, Monsieur, je luy ay prestée,
Pour venir jusques-icy.

LE PAUVRE.

Ha ! je vous nye tout cecy,
Par sainct Jean il n’en est rien

LE JUGE.

Par Dieu Droüet, je t’en croy bien.

LE PAUVRE.

Hé ! je ne suis point Coüart.

LE RICHE.

Hau ! Que le dyable y ait part,
Au Juge, et au Savetier,
Et à la ferme, et au Jugier.[189]
Ne qui le fit onc estre Juge.
Haro ! quel mal-fai ct ! quel déluge !
Mes cent escutz sont-ils perdus ?
Voyre deà, voyre cent escutz
Que le grant Dyable y ayt part.

LE PAUVRE.

Hay, Jenin ; hay, pauvre Coüart :
J’auray Robe, Or, et Argent,
Par ma foy, il est mal content.
Mais n’est-elle point retournée ?[190]
Je suis payé de ma journée.
Pardonnez-nous jeunes et vieux
Une autrefoys nous ferons mieux.

 

 

MYSTÈRES REPRÉSENTÉS AUX ENTRÉES DES ROIS ET DES REINES DE FRANCE À PARIS

 

Si l’Histoire que nous traitons était plus connue, nous ne serions pas obligés de parler des Mystères qui s’exécutaient sur des Échafauds aux Entrées des Rois et des Reines de France, puisque ces sortes de Représentations n’étaient que des espèces de Tableaux, qui donnaient l’idée de quelques traits de l’Ancien et du Nouveau Testament. Mais tant de personnes les confondent avec ceux qui parurent sur le Théâtre de la Trinité, qu’il nous a paru important de détruire cette erreur. Nous croyons en avoir trouvé les moyens, en rapportant exactement les propres termes des Auteurs qui ont parlé de ces sortes de Mystères : Par-là on jugera si nous devons les mettre au rang des Poèmes de la Passion, des Actes des Apôtres, du Roi Avennir, etc.[191]

 

 

Entrée de la Reine Isabeau de Bavière, à Paris le 20 de Juin 1389

 

À la première porte Saint Denys ; ainsi qu’on entre dans Paris, avait un Ciel tout étoilé, et dedans ce Ciel jeunes enfants appareillés, et mis en ordonnance d’Anges, lesquels Enfants chantaient moult mélodieusement et doucement ; et avec tout ce, il y avait une Image de Notre Dame, qui tenait par figure son petit Enfant, lequel Enfant s’ébattait parfois à un petit moulin fait d’une grosse noix ; si était haut le Ciel et orné moult richement des Armes de France et de Bavière : à un Soleil d’Or resplendissant, et donnant ses Rayons, et le Ciel d’or rayonnant était devise du Roi.

Après, dessous le Moustier de la Trinité sur la Rue, avait un Echa faut, et sur l’Échafaud un châtel, et au long de l’Echafaud était ordonné le Pas[192] du Roi Saladin, et tous faits de personnages, les Chrétiens d’une part, et les Sarrazins de l’autre, et là étaient par personnages[193] tous les Seigneurs de nom, qui jadis au pas de Saladin furent, et armés de leurs Armes, ainsi que pour le temps d’adonc[194] ils s’armaient, et un petit en sus d’eux était par personnage, le Roi de France, et autour de lui des douze Pairs de France, tous armés de leurs Armes. Et quand la Reine de France fut amenée si avant dans sa litière, jusque devant l’échafaud où ces ordonnances étaient, le Roi Richard se départit de ses Compagnons, et s’en vint au Roi de France, et lui demanda congé pour aller assaillir les Sarrazins, et le Roi lui donna. Ce congé pris, le Roi Richard s’en retourna devers ses Compagnons, et lors se mirent en ordonnance, et allèrent incontinent assaillir le Roi Saladin et ses Sarrazins ; et là y eut pour ébattement grande bataille, et dura une bonne espace, et tout fut vu moult volontiers, puis passèrent outre, et vinrent à la seconde porte S. Denis,[195] et là avait-on ordonné, comme à la première porte, un Ciel nué, et étoilé très richement, et Dieu par figure séant en Sa Majesté, le Père, le Fils, et le S. Esprit ; et là dedans le Ciel petits Enfants de Chœur chantaient moult doucement en forme d’Anges (laquelle chose on voyait moult volontiers) et ainsi que la Reine passa dedans la litière sous la porte de Paradis, d’amont[196] deux Anges issirent hors en leur avalant[197], et tenaient en leurs mains une très riche couronne d’or garnie de pierres précieuses, et la mirent les deux Anges, et l’assirent moult doucement sur le chef de la Reine, en chantant moult doucement tels vers.

Dame enclose entre Fleurs de Lys,
Reine estes-vous de Paradis,
De France, et de tout ce Païs.
Nous en r’allons[198] Paradis.

Après trouvèrent les Seigneurs et Dames devant la Chapelle S. Jacques[199] un Échafaud fait moult richement, et très bien ordonné, séant au côté dextre, ainsi comme ils s’en allaient ; et était ledit Échafaud couvert de drap de haute-lice, et encourtiné en manière d’une chambre, et dedans cette chambre, il y avait des hommes qui sonnaient Orgues moult doucement. À la porte du Châtelet de Paris y avait un Châtel ouvré et charpenté de bois et de garites[200] * faites aussi fortes que pour durer quarante ans ; et là y avait à chacun des créneaux un homme d’arme, armé de toutes pièces, et sur le Châtel un lit paré, ordonné et encourtiné aussi richement de toutes choses, comme pour la Chambre du Roi, et était appelé ce Lit, le Lit de Justice ; et là en ce Lit par figure, et par personnage se gisait Madame sainte Anne. Au plein de ce Châtel (qui était contenant grand espace) y avait une garenne et grande foison de ramée, et dedans la ramée grande foison de lièvres et de lapins et d’oisillons qui volaient hors, et y revolaient à sauf garant, pour le doute du peuple qu’ils voyaient. Et de ce bois et Ramée, du côté que les Dames vinrent, issit un grand blanc Cerf[201] devers ledit Lit de Justice : d’autre part issit hors du bois et de la ramée, un Lion, et un Aigle fait très proprement, et approchaient fièrement ce Cerf et le Lit de Justice. Lors issirent hors du bois et de la Ramée, jeunes pucelles environ douze, très richement parées en chapelets d’or, tenant épées toutes nues en leurs mains, et se mirent entre le Cerf et l’Aigle, et le Lion, et montrèrent qu’à l’épée elles voulaient garder le Cerf et le Lit de Justice, etc.[202]

 

 

Représentations faites à Paris à l’Entrée de Henri VI, Roi d’Angleterre[203]

 

L’an 1431 environ l’issue de Septembre Henri VI Roi d’Angleterre fit son entrée à Paris... Si avait au Poncelet S. Denis un Échafaud, sur lequel était comme une manière de Bois, où étaient trois hommes sauvages et une femme, qui ne cessèrent de combattre l’un contre l’autre, tant que le Roi et les Seigneurs fussent passés : et avait dessous ledit Échafaud une Fontaine jetant hypocras, et trois Sirènes dedans : et était ledit Hypocras abandonné à un chacun. Et depuis le Poncelet, en tirant vers la seconde Porte de la rue S. Denis, avait par personnages sans parler[204] de la Nativité Notre-Dame, de son Mariage, et de l’Adoration des trois Rois, des Innocents, et du Bon Homme qui semait son blé : et furent ces personnages très bien joués : et sur la Porte S. Denis fut jouée la Légende S. Denis, qui fut volontiers vu des Anglais, etc.

 

 

Représentations faites à Paris à l’Entrée du Roi Charles VII le Mardi 12 Novembre 1437[205]

 

Après les Prevost des Marchands, et Échevins, le Prévôt de Paris, etc. suivaient des personnages représentants les sept Péchés Mortels, et les sept Vertus, Foi, Espérance Charité, Justice, Prudence, Force et Tempérance, montés à cheval, habillés selon leur propriété.

Le Roi ayant passé la Porte S. Denis, vint au Ponceau, où d’un artifice était une Fontaine, et sur icelle un pot couvert d’une Fleur de Lys, laquelle du haut de ses trois feuilles, jetait hypocras, vin, et eau en abondance. Dans cette Fontaine se promenaient deux Dauphins :dessous cette Fontaine était l’Arcade pour passer, peinte en azur, semée de Fleurs de Lys ; et dessus une terrasse l’Image de saint Jean-Baptiste montrant l’Agnus Dei, tout entouré d’un Chœur de Musiciens habillés en forme d’Anges, chantants en toute mélodie.

Devant la Trinité était un grand Théâtre, sur lequel étaient représentés les Mystères de la Passion, et Judas faisant sa trahison : ces personnages ne parlaient, ains représentaient ces Mystères par gestes seulement[206]. À la seconde Porte aux Peintres étaient les Images de S. Thomas, S. Denis, S. Maurice, et S. Louis Roi de France, au milieu desquelles était celle de sainte Geneviève Patronne des Parisiens.

Devant le Sépulcre était un autre Théâtre, où furent représentées la Résurrection du Sauveur du monde, et son apparition à la Madelaine. A la Porte de sainte Catherine derrière sainte Opportune, était un autre Théâtre, où était le S. Esprit descendant sur les Apôtres et Disciples.

Devant le Châtelet était un grand Rocher et Terrasse couvert d’un Boccage et pastis agréable, où étaient les Pastoureaux avec leurs brebis, recevant les nouvelles par l’Ange de la Nativité de Notre Rédempteur, et chantants Gloria in excelsis Deo : et au-dessous l’Arcade dudit Rocher était un Lit de Justice, où étaient trois personnages représentants la Loi de Grâce, la Loi Écrite, et celle de Nature : et contre les Boucheries étaient représentés le Paradis, le Purgatoire, et l’Enfer ; et au milieu l’Archange S. Michel pesant dans une balance les Ames des Trépassés.[207]

À l’entrée du grand Pont de Paris, était représenté le Baptême de Notre Seigneur par S. Jean-Baptiste, et sainte Marguerite auprès du Dragon.

 

 

Représentations faites à l’Entrée du Roi Louis XI le dernier jour d’Août 1461[208]

 

À l’entrée que fit le Roi à ladite Ville de Paris par la Porte S. Denis, il trouva une moult belle Nef en figure d’argent, portée par le haut contre la maçonnerie de ladite Porte, depuis le Pont-levis d’icelle, en signifiance des Armes de la Ville, dedans laquelle Nef étaient les trois États, et aux Châteaux de devant et derrière d’icelle Nef, étaient Justice, et Équité, qui avaient personnages pour ce à eux ordonnés, et à la Hune du Mast de la Nef, qui était en façon d’un Lys, hissait un Roi habillé en habit Royal, que deux Anges conduisaient.

Un peu avant dans ladite Ville, étaient à la Fontaine du Ponceau hommes et femmes sauvages, qui se combattaient et faisaient plusieurs contenances et si y avait encore trois belles filles faisant personnages de Sirènes, toutes nues, qui était chose bien plaisante, et disaient de petits motets et bergerettes. Et près d’eux jouaient plusieurs bas instruments, qui rendaient de grandes mélodies. Et pour bien rafraîchir les entrants en ladite Ville, y avait divers conduits en ladite Fontaine, jetant lait, vin, et hypocras, dont chacun buvait qui voulait ; et un peu au-dessous dudit Ponceau, à l’endroit de la Trinité, y avoir une Passion par personnages, et sans parler.[209] Dieu étendu en la Croix, et les deux Larrons à dextre et à senestre ; et plus avant à la porte aux Peintres avait autres personnages moult richement habillés. Et à la Fontaine S. Innocent y avait aussi personnages de Chasseurs, qui accueillirent une Biche illec étant : qui faisaient moult grand bruit de chiens, et de trompes de chasse. Et à la Boucherie de Paris il y avait Échafauds figurés à la Bastille de Dieppe : et quand le Roi passa, il se livra illec merveilleux assaut de gens du Roi à l’entour des Anglais étant dans ladite Bastille, qui furent pris et gagnés, et eurent les gorges coupées ; et contre la Porte du Châtelet y avait de moult beaux personnages. Et outre ledit Châtelet sur le Pont aux Changes, y avait autres personnages, et était tout étendu par-dessus, et à l’heure que le Roi passa on laissa voler parmi ledit Pont plus de deux cens douzaines d’Oiseaux de diverses sortes et façons, que les Oiseleurs de Paris laissèrent aller comme ils sont tenus de ce faire ; pour ce qu’ils ont sur ledit Pont lieu et place à jour de Fête pour vendre. lesdits Oiseaux, et par tous les lieux de ladite Ville, par où le Roi passa cette journée, était tout tendu au long des rues bien notablement. Ainsi s’en alla faire son Oraison en l’Église Notre Dame de Paris, et puis s’en retourna souper en son Palais Royal à Paris, etc.

 

 

Représentations faites à l’Entrée du Roi Charles VIII à Paris le 8 Juillet 1484[210]

 

Puis après je vins choisir
Au plus près de la Trinité
Mystère que ne veux laisir
Qui fut de grand’ utilité.

C’estoit l’amère Passion
De Nostre Sauveur Jesus-Christ,
Et la Crucification,
Et de Judas le grand délict,
Qui à un arbre se pendit,
Par très grande désespérance,
Donc en Enfer il descendit,
Où puni est de son offence...

Plus avant à la Porte aux Peintres
Vis le Galliffre de Braudas[211]
Qui engouloit sans nulles feintes
Enclumes de fer à grands tas,
Dénotant que tels Goulias
En France ont fait grand mangerie,
Dont plusieurs en font au pourchas
Par le monde querans leur vie.

Puis auprès de Sainct Innocent
Estoit Hérode le cruel,
Qui fit mourir maint Innocent,
Par son malice monstruel ;
Puis vint illec fainct Gabriel,
Quand, de par le Dieu envoyé,
Qui bapetise les aisnel
En leur sang, donc Dieu est loué.

Et puis au près du Chastellet.
Il y avait un grand Eschaffaut,
Où illec un Roi se séet
Par dessus les autres, au plus haut,
Qui par engin subtil et caut
Envoyoit au Peuple d’en bas,
Plus léger que ne fait un haut,
La vertu de Paix par soulas. 

En après la vertu de Force.
Par engin venoit à Noblesse :
Dilection, et Amour force
A l’Église avoit son adresse :
Puis après sans grande longuesse,
J’apperceus un autre Eschaffaut,
Qui estoit d’assez grande hautesse,
Ou je vis un Mystère haut.

Car j’y vis en façon de Lis
Un arbre de grand estudie,
Sur lequel estoit un beau Fils,
Et au pied des gens grande lye,
Qui estoient pleins de maladie,
Car couchez estoient contre terre ;
Si pensai fort, je vous assie,
Que vouloit dire ce Mystère.

Si vis qu’en regardant l’Enfant
De la terre ils le soubslevoient
Et se dressaient en estant,
Comme ceux qui cœur reprenaient.
Si conclus lors, qu’ils dénotoient,
Que par nostre Roi debonnaire,
De tous maux relevez seroient
Ses sujets, et hors de misere.

Après sur le Pont des Changeurs,
J’apperçus un autre Mystère ;
Il estoit des premiers honneurs
Qu’eut David de Dieu nostre Père ;
Et comme éleu de luy en terre,
Il tua Golias le Géant,
Luy enfant de moult grand affaire ;
Et depuis sur Roi triumphant.

Qui estoit pour nous demonstrance,
Que nostre Roi jeune et plaisant,
De Dieu éleu par sa prudence,
Sera de tous maux relevant
Son Peuple ; et fera destruisant
Ses ennemis et adversaires ;
Et fera son Peuple vivant
Soubz luy en paix, sans nulle guerre,

Puis à la Porte du Palais
J’aperceus un autre Mystère,
Qui fut moult beau, et non pas laiz,
Et estoit grande la matière ;
C’estoit qu’en une grande Chaire
Il y avait un Roi assis,
Et par grand vertu singulière,
Sur luy venoit le Saint-Esprit.

 

 

Représentations faites à l’Entrée du Roi Louis XII à Paris le Lundi second jour de Juillet 1498[212]

 

L’Échafaud de dessus la Porte S. Denis, était honorablement fait, et composé par Messeigneurs les Prévôt et Échevins de la Ville de Paris ; dessus lequel était un Lys triomphant à sept fleurons : et au pied du Lys était habillé un personnage richement, en habit Royal, semé de fleur de Lys d’or. Au premier des fleurons d’en bas à main dextre était Noblesse habillée de drap de soie violette, et la tête garnie de fermeillets d’or à crépines, et cheveux pendants : et de l’autre côté était un autre personnage aussi dedans le Lys, nommé Humanité, habillé de soie grise : et avait en sa tête une grosse perruque à deux bosses, couvertes de fermeillets d’or, et pierreries, en la façon du temps passé : en démontrant que l’Homme noble doit être humain.

Au deuxième fleuron du côté dextre était un autre personnage nommé Richesse, habillé de drap de soie jaune doré, et la tête comme une Épousée, le plus richement qu’il était possible ; et de l’autre côté du fleuron, un autre personnage nommé Libéralité, vêtu de soie blanche à deux cornes, en la façon du temps passé, garnies de fermeillets, et de pierres ; démontrant que l’Homme riche doit être libéral, etc...

Plus outre devant l’Église de la Trinité, avaient fait faire les Gouverneurs et Confrères de la Confrérie de la Passion, un Échafaud, où était Abraham qui sacrifiait à Dieu le Père son Fils Isaac[213]. Et à l’autre côté de l’Échafaud le Crucifiement de Jésus-Christ : c’est à savoir Jésus étendu en la Croix entre deux Larrons, Judas pendu, Anne, Caïphe, Pilate, et plusieurs Juifs regardant le Crucifiement : et coulait incessamment une manière de sang des plaies du Crucifix[214].

À la porte aux Peintres, avait un Echafaud, sur lequel avait un Monde, dedans lequel étaient deux personnages, Bon-Temps, et Paix ; et Ménestriers qui jouaient mélodieusement, et autour dudit Monde, étaient trois autres personnages, le Peuple Français, Réjouissance, et le Bon Pasteur, lesquels disaient,

Je suis de hait[215] menant resjouissance
A la venue du Bon Pasteur de France,
Paix et Bon-Temps il entretient au Monde
Honneur, Loüange, Triomphe en lui abonde,
Dieu le préserve de mal et de souffrance, etc.

Devant le Châtelet de Paris avait un grand Échafaud, devant lequel avait un pavillon de couleur jaune et violette, et au milieu dudit Pavillon avait un Lys, où étaient figurées, et empreintes neuf portraitures de Rois. Le premier desquels Louis douzième était au plus haut dudit Lys, tenant un Sceptre en sa main dextre, et de l’autre un Baston Royal. Après lequel, en descendant, était figuré Charles Duc d’Orléans, neveu et père de Roi, tenant en sa main un Épervier. Et au troisième était figuré Louis Duc d’Orléans fils, frère, oncle, et aïeul de Roi[216]. Et au IVe degré était figuré Charles Quint, tenant en la main dextre un Sceptre, et en l’autre un bâton Royal : Et au Ve degré était figuré le Roi Jean, tenant en la main le Sceptre et bâton Royal. Et au VIe degré était figuré Philippes de Valois, tenant en ses mains le Sceptre et bâton Royal. Et au VIIe degré était si figuré Charles Comte de Valois fils, frère, père de Roi, et oncle de quatre Rois[217]. Et au VIIIe degré était figurée la portraiture du Roi Philippe[218], tenant en ses mains le Sceptre et le bâton Royal. Et au IXe et dernier degré était figuré le Roi S. Louis, tenant en les mains le Sceptre et bâton Royal, et un chacun d’eux portant ses Armes, et au côté dextre trois Porcs Épics.

Au dedans dudit Échafaud était un Roi au plus haut en siège Royal, et à main dextre était bon Conseil, et à senestre Justice, et sous les pieds dudit Roi Injustice couchée. Pareillement y était Puissance armée tenant un vouge contre la poitrine de Division : et étaient à l’entour six autres personnages, l’Église, le Peuple, Seigneurie Pouvoir, Union, et Paix. Ces choses vues, ledit Seigneur passa outre, et vint devant le Palais Royal : et y était un autre Échafaud, que Messeigneurs de la Chambre des Comptes avaient fait faire : auquel Échafaud étaient deux Cerfs volants, qui tenaient un grand Écu de France timbré, et au-dessous dudit Écu, un Porc Épic au pied, et deux Serpents entrelacés, chacun en un Lys, jetant un enfant nu, et rouge par la gueule : et aux deux côtés dudit Porc Épic, les armes de Milan : et était écrit ce qui s’ensuit.

Salut, honneur et révérence
Au Roy Loüis le Bien Aimé,
Douzième de ce nom clamé,
Par éternelle Providence.

 

 

Représentations faites à l’Entrée de la Reine Anne de Bretagne le 19 Novembre 1504[219]

 

Ladite Dame arriva à la Porte S. Denis, environ midi, sur laquelle Porte y avoir un beau et riche Mystère d’un grand Cœur, représentant le Cœur de Paris, auquel il y avait deux personnages, c’est à savoir Loyauté, et Honneur ; et était ledit Cœur soutenu par trois personnages, c’est à savoir, Justice, Clergé, et Commun : et y avait un Acteur qui disait ce qui s’ensuit, etc...

Item, à la Fontaine du Ponceau y avait la représentation d’un petit Enfant nu, de la hauteur de deux pieds ou environ, richement peint, par lequel coulait ladite Fontaine.

Item, devant la Trinité y avait un Mystère de la Transfiguration Notre Seigneur, et autres Mystères de la Passion, qui furent faits par les Maîtres de la Passion.

Item, à la vieille Porte S. Denis, y avait un autre Mystère des cinq Annes, qui sont trouvées dans l’Ancien Testament ; avec lesquelles on ajoutait Anne, noble Reine de France, pour les vertus et biens qui sont en elle : et y avait un personnage pour déclarer les choses dessus dites, qui disait en substance ce qui s’ensuit.

Cinq Dames sont au saint Escrit trouvées
Nommées Annes, très justes éprouvées,
Héléazar prit l’une en mariage,
Dont sur produit Samuel l’enfant sage.
La deuxième femme du vieil Tobie
De charité, et de piété remplie.
La troisième fut mère de Sara,
Tobie le jeune par grâce l’espousa.
La quatrième prophétise fut ditte,
Car la venue de Christ avait préditte.
La cinquième fut mère de Marie
Vierge pucelle, qui le doux fruit de vie
Par grâce Dieu enfanta dignement.
Ces cinq Dames ont vertueusement
Durant leur temps régné sans quelque doute,
Avec elles la sixième on ajoute :
C’est Dame Anne noble Reine de France,
Qui son Peuple préserve de souffrance.

Item, à la Fontaine S. Innocent, y avait un autre Mystère des trois Rois qui vinrent adorer Notre Seigneur, et autres Mystères qui furent faits par les Fripiers.

Item, devant le Châtelet y avait autres Mystères.

 

 

Représentations faites à l’Entrée de Marie d’Angleterre Reine de France dans la Ville de Paris le Lundi sixième jour de Novembre 1514[220]

 

Item, à l’entrée de ladite Ville, y avait un grand Échafaud, sur le quel était un grand Navire d’argent, voguant sur la mer, dedans lequel était le Roi Bacchus, tenant un beau raisin, dénotant Plante de Vins : et une Reine[221] tenant une gerbe, dénotant Plante de Blés : et aux trois mats dudit Navire au plus haut étaient trois grosses Lunes dorées, dedans lesquelles étaient trois personnages, les deux armés aux deux bouts, tenant chacun un grand Écusson, et celui du milieu un Écu de France. Et aux quatre bouts de ladite mer, étaient quatre grands Monstres soufflants, dénotant les quatre Vents, nommés Subsolanus, Auster, Boreas, et Zephirus. Et dedans ledit Navire étaient des Matelots et autres personnages, lesquels chantaient mélodieusement, et aux deux bouts de ce Navire, étaient les armes de l’Hôtel de Ville.

Item, à la Fontaine du Ponceau, y avait un agréable Jardin, dedans lequel était un beau Lys, et un Rosier de Roses vermeilles ; et dans ledit Jardin étaient trois jeunes Pucelles nommées Beauté, Liesse, et Prospérité, et autour dudit Jardin, était écrit, Gratia praveniens, et gratia jam data.

Item, devant la Trinité avait un Échafaud, sur lequel était le Roi David, le Roi Salomon son fils, avec ses Chevaliers, la Reine de Saba, et cinq jeunes Demoiselles : laquelle Reine portait la paix à baiser audit Roi, lequel la remerciait humblement, et au pied dudit Échafaud était écrit, etc...

Item, à la Porte aux Peintres avait un grand Échafaud, au plus haut duquel était le grand Pasteur, tenant le Lys et le Cœur de France ; et au bas dudit Échafaud étaient un Roi et une Reine, ledit Roi tenant en ses mains un Sceptre et un Bâton Royal, et ladite Reine tenant en une main un Bâton Royal, et en l’autre une Rose vermeille ; et au-dessous étaient cinq jeunes Pucelles, c’est à savoir, France, Paix, Amitié, Confédération, et Angleterre, lesquelles chantaient mélodieusement ; et au-dessus dudit Roi, et de ladite Reine, était écrit ce qui s’ensuit, Veni de libano, sponsa mea, veni, et coronaberis.

Item, devant S. Innocent avait un grand Échafaud, et au plus haut étaient les quatre Vertus, gardant le Lys de France, et au-dessus était écrit ce qui s’ensuit, Misericordia et veritas custodiunt Regem, et robora bitur clementia ejus. Et au bas dudit Échafaud, était Dieu le Père, lequel faisait monter au plus haut avec ledit Lys, une belle Rose vermeille épanouie, dedans laquelle était une Reine appelée Franc Vergier, mon tant au trône d’Honneur. Et au pied dudit Échafaud était Dame Paix laquelle avait mis et trébuché la Guerre sous ses pieds.

Item, au Châtelet de Paris avait un grand Échafaud, au milieu du quel étaient Dames Justice, et Vérité, montants et descendants du trône Céleste sur la Terre, et à dextre et à sénestre étaient les douze Pairs de France ; et au milieu dudit Échafaud était écrit ce qui s’ensuit ; Veritas de terrâ orta est, et Justitia de Cœlo prospexit. Et au bas dudit Échafaud étaient cinq personnages, au milieu desquels étaient Bon-Accord, Stella Maris, Minerva, Diana, et Phebus.

Item, à la Porte Royale du Palais, avait un grand Échafaud, au plus haut duquel était l’Ange Gabriel saluant la Vierge Marie, en disant, Ave gratiâ plena ; et entre deux avait un beau Lys, et au-dessous étaient deux grands Écus couronnés, c’est à savoir l’Écu de France, environné de l’Ordre du Roi[222], et l’autre mi-parti d’azur, et de gueule semé de fleurs de Lys d’or, et de trois Léopards d’or en champ de gueule, bordé de roses vermeilles, et dextre était un grand Porc Épic soutenant aussi les mêmes Écus : et au bas dudit Échafaud avait un beau Jardin, nommé le Vergier de France ; semé de plusieurs beaux Lys ; et au dessus de ce Jardin étaient un Roi et une Reine, et à dextre était Dame Justice, tenant une épée en sa main, et à senestre était Dame Vérité, tenant en sa main la Paix ; et dedans ledit Jardin étaient plusieurs Bergers et Bergères, lesquels chantaient mélodieusement, et à dextre et senestre de cet Échafaud était écrit, etc...

 

 

Représentations faites à l’Entrée de la Reine Claude à Paris le Mardi douzième Mai 1517[223]

 

Premièrement, à la Porte S. Denis à l’entrée de ladite Ville avait un Échafaud, et au plus haut était un Ciel clos, et par dessus une nuée, laquelle s’ouvrait, dont sortait une Colombe, tenant une couronne d’or, dénotant le S. Esprit ; laquelle Colombe descendait au milieu dudit Échafaud, où il y avait une jeune Dame, représentant ladite Dame ; et la Colombe lui posait ladite couronne sur son chef, puis s’en remontait au Ciel ; et à dextre et à sénestre de ladite Dame, étaient six Dames du Vieil Testament, nommées Rachel, Rebecca, Esther, Lia, Sarra, et Lucresse, et au bas de cet Échafaud étaient quatre autres Dames ; c’est à savoir, Justice, Magnanimité, Prudence, et Tempérance.[224]

De plus, à la Fontaine du Ponceau, nommée la Fontaine de la Reine, avait un beau Jardin, et au milieu un Lys, et à dextre et à sénestre une Salamandre, et une Hermine ; et emprès[225] dudit Lys était une jeune Dame, et deux jeunes Pucelles, laquelle Dame tenait en sa main une pomme d’or, dont il saillait eau de tous côtés arrosant ledit Lys.

Devant la Trinité y avait un Échafaud, sur lequel au plus haut étaient six personnages ; savoir un Roi couronné, une Reine, et deux jeunes Damoiselles, et un nommé Bon Conseil, tenant un papier ; et l’autre Bon Vouloir, tenant l’Étendard de Vertu ; et au bas dudit Échafaud était un beau Jardin, nommé le Clos du Repos, au milieu duquel était un Lys que deux personnages gardaient ; l’un se nommait le Baston de Proüesse, tenant une lance, et l’autre le Baston de Concorde, tenant une épée.

Item, à la Porte aux Peintres, y avait un autre Échafaud, sur lequel au plus haut était un grand Soleil d’or, et dedans ledit Soleil, une jeune Dame vêtue de blanc, les mains élevées au Ciel, nommée Dame Charité ; et au-dessous étaient cinq Déesses ; et au milieu était la Dame des Déesses, tenant un long bâton ; et au bout y avait un Écu, auquel était portraites les Armes du Pape et du Roi de France : et à dextre et à senestre, étaient lesdites quatre Déesses : et au bas de cet Échafaud étaient six personnages, savoir le Pape à main dextre, avec deux Prélats en Pontificat[226], tenants tasses, et présentant à boire au Pape[227] ; et à sénestre était l’Empereur, le Roi, et un nommé Ammatanus, tenant une tasse, et présentant à boire à l’Empereur et au Roi.

À la Fontaine des Saints Innocents était dressé un Échafaud, au milieu duquel y avait un grand Chœur fermé, dedans lequel étaient trois jeunes Dames nommées, Amour divin, Amour naturel, Amour conjugal[228] ; et au bas dudit Échafaud, étaient le Roi David, la Reine Abigaïl, et la Reine Lia, tenant en sa main une paix.

Devant le Châtelet de Paris, y avait un Échafaud, sur lequel était un arbre à trois branches ; au milieu et au plus haut duquel étaient un Roi et une Reine couronnés ; représentants le Roi Français, notre dit Seigneur, et la Reine Claude sa femme, à présent régnante ; et à dextre et à senestre étaient au milieu et au bas plusieurs autres Rois et Reines, Ducs et Comtes, démontrant la généalogie de ladite Dame, et la lignée dont elle est descendue.

Item, devant la Porte Royale du Palais Royal du Roi notre Sire, y avait un Échafaud, dedans lequel étaient au plus haut trois personnages, savoir un Roi couronné, représentant S. Louis, et une Dame représentant la Reine Blanche sa mère ; et une autre Dame tenant une épée, représentant Dame Justice : et au bas dudit Échafaud étaient trois autres personnages ; un Aventurier tenant une Lettre ; un Laboureur portant une houe sur son col ; et un Pauvre mendiant tenant une Requête à dextre, et à sénestre deux Écus, l’un aux Armes de France, et l’autre mi-parti aux Armes du Roi et de la Reine ; et plusieurs Chantres, lesquels chantaient mélodieusement.

 

 

Représentations faites à l’Entrée de la Reine Éléonore d’Autriche, Sœur de l’Empereur Charles Quint, et seconde Femme de François premier à Paris le Jeudi seizième jour de Mars 1530[229]

 

Et pour honorer et récréer ladite Dame, on avait fait et dressé plusieurs Échafauds avec Mystères et Figures, par les lieux où elle devait passer.

Premièrement, un à la Porte saint Denis, où il y avait un Mystère de Paix et Accord, avec autres Vertus et personnages, qui présentèrent les clefs de la Ville à ladite Dame. À la Fontaine du Ponceau y en avait un autre, où se présentait une Morisque[230] de Satyres, dansants autour de ladite Fontaine : et au derrière sur deux autres petits Échafauds étaient plusieurs Vertus et personnages parlants, et donnants louanges à ladite Dame. Devant l’Église de la Trinité y avait une Bergerie Moralisée, avec plusieurs autres personnages sur un autre Échafaud. À la Porte aux Peintres étaient les neuf Muses, jouant de tous instruments harmonieusement, avec plusieurs autres personnages. À la Fontaine S. Innocent y avait un autre Mystère des quatre États, auxquels une Dame d’Honneur donnait la Paix. À la porte du Châtelet, qu’on dit autrement la Porte de Paris, était un grand Mystère plein de plusieurs personnages, signifiants et représentants la reddition de Messeigneurs les Dauphin et Duc d’Orléans Enfants du Roi[231].

 

 

HISTOIRE DES ENFANTS SANS SOUCI

 

La Société qui fait le sujet de cet Article, est si singulière dans son origine, qu’il est étonnant qu’aucun Auteur n’en ait parlé. Cependant les noms et les talents de ceux qui l’établirent, méritaient d’être tirés de l’oubli. On conjecture que cette Société se forma au commencement du Règne de Charles VI par quelques jeunes gens de famille, qui joignaient à beaucoup d’éducation un grand amour pour les plaisirs, et les moyens de se les procurer.

Ces circonstances réunies, il ne pouvait manquer d’en naître quelque chose de spirituel ; aussi donnèrent-elles lieu à l’idée badine, mais morale d’une principauté établie sur les défauts du genre humain, que ces jeunes gens nommèrent SOTTISE, et dont l’un d’eux prit la qualité de Prince[232].

Cette plaisanterie était neuve, les moyens qu’on employa pour la faire connaître, ne le furent pas moins. Nos Philosophes enjoués, inventèrent, mirent au jour, et représentèrent eux-mêmes sur des Échafauds en place publique[233], des Pièces Dramatiques, qui portaient le nom de SOTTISE, qui en effet peignaient celle de la plupart des hommes. Ce badinage passa de la Ville à la Cour, et y fit fortune. LES ENFANTS SANS SOUCY (car c’était ainsi qu’on nomma ces jeunes gens, lorsqu’ils parurent en public) devinrent à la mode. Charles VI accorda au Prince des Sots des Patentes qui confirmèrent le titre qu’il avait reçu de ses camarades. Cette première Société se renferma dans de justes bornes : Une Critique sensée, et sans aigreur constitua le fond des Pièces qu’elle donna ; mais cette sage attention eut un court espace. La Guerre civile qui s’alluma en France, et dont Paris ressentit les plus cruels effets, occasionna du relâchement dans la conduite des Enfants Sans Souci : Les plus prudents se retirèrent, et cette Société devint celle de tous les fainéants, et les libertins de la Ville. Nous avons dit page 83. de ce Volume, que le Prince des Sots donna la permission aux Clercs de la Bazoche de jouer des Soties, ou Sottises, et qu’en échange il reçût de ces derniers celle de représenter des Farces et des Moralités : Nous ajouterons que cet arrangement en fit naître un autre avec les Confrères de la passion, qui, pour soutenir leurs Spectacles, dont le public commençait à se lasser associèrent à leurs Jeux le Prince des Sors, et ses Sujets. Voyez le premier Tome de cette Histoire, p. 57.[234]

Voilà quels furent les Enfants sans Souci, que du Verdier dans sa Bibliothèque Française confond mal-à propos avec des espèces de Comédiens, qui commencèrent à paraître sous Charles VII. Ces derniers venaient souvent à Paris ; et pour donner plus de vogue à leurs Jeux, ils se faisaient appeler les Enfants Sans Souci[235].

Le Règne de Louis XII est plein d’époques brillantes pour les Enfants sans Souci. Ce Prince favorisa, et honora souvent de la présence les Pièces qu’ils représentèrent.

Clément Marot passa une partie de la jeunesse avec les Enfants sans Souci. Il composa pour eux une Ballade, qui appartient de droit à l’Histoire de ces derniers. Les personnes qui possèdent les œuvres de ce célèbre Poète, ne seront pas fâchées de la trouver ici, puisqu’elle est dans sa véritable place, et qu’elle caractérise cette Société.

 

 

Ballade des Enfants sans Souci, composée en 1512

 

Qui sont ceux-là, qui ont si grand’envie
Dedans leur cueur et triste marisson[236],
Dont ce pendant que nous sommes vie
De Maistre Ennuy n’escoutons la leçon ?
Ils ont grand tort, veu qu’en bonne façon
Nous consommons nostre florissant aage,
Sauter, danser, chanter à l’avantage,
Faux envieux, est-ce chose qui blesse ?
Nenny pour vray, mais toute gentillesse,
Et gay voulloir, qui nous tient en ses laqs :
Ne blasmez point doncques nostre jeunesse,
CAR NOBLE CUEUR NE CHERCHE QUE SOULAS
Nous sommes druz, chagrin ne nous suit mye :
De froid soucy ne sentons le frisson ;
Mais dequoy sert une teste endormie ?
Autant qu’un bœuf dormant près d’un buisson.
Languards piquans[237] plus fort hérisson,
Ou plus reclus qu’un vieil corbeau en cage,
Jamais d’autruy ne tiennent bon langage ;
Tousiours s’en vont songeant quelque finesse :
Mais entre nous, nous vivons sans tristesse
Sans mal penser, plus aise que Prélats,
Sans dire mal : c’est doncques grand’ simplesse,
CAR NOBLE CUEUR NE CHEFCHE QUE SOULAS.
Bon cueur, bon corps, bonne phizionomie,
Boire matin, fuir noise, et tanson[238]
Dessus le soir, pour l’amour de sa mie
Devant son huis la petite chanson.
Trancher du brave et, et du mauvais garçon ;
Aller de nuict, sans faire aucun outrage ;
Se retirer : voilà le tripotage :
Le lendemain recommencer la presse.
Conclusion, nous demandons liesse ;
De la tenir jamais ne fusmes las,
Et maintenons que cela est noblesse,
CAR NOBLE CUEUR NE CHERCHE QUE SOULAS.

ΕNVOY.

Prince d’Amours, à qui devons hommage
Certainement c’est un fort grand dommage,
Que nous n’avons en ce monde largesse
Des grands trésors de Junon la Déesse,
Pour Vénus suivre ; et que Dame Pallas
Nous vinst après resioüir en vieillesse,
CAR NOBLE CUEUR NE CHERCHE QUI SOULAS.

Le silence des Historiens nous oblige à terminer l’Article des Enfants Sans Souci, par le Cry[239] de la Sotise qui fut représentée à la Halle en 1511[240]. Ce morceau achèvera de faire connaître cette Société.

LA TENEUR DU CRY.

Sotz lunatiques, Sotz estourdis, Sotz sages
Sotz de Villes, Sotz de Chasteaux de Village,
Sotz rassotez, Sotz nyais, Sotz subtils,
Sotz amoureux, Sotz privez, Sotz sauvages,
Sotz vieux nouveaux, et Sotz de toutes ages,
Sotz barbares, estranges et gentilz,
Sotz raisonnables, Sotz pervers, Sotz retifz,
Vostre Prince, sans nulles intervalles
Le Mardy Gras joüera ses Jeux aux Halles.

Sottes Dames, et Sottes Damoiselles
Sottes vieilles, Sottes jeunes et nouvelles,
Toutes sottes aymant le masculin,
Sottes hardies, couardes, laides, et belles,
Sottes frisques, sottes doulces, et rebelles,
Sottes qui veulent avoir leur picotin,
Sottes trotantes sur pavé, sur chemin,
Sottes rouges, mesgres, grosses, et palles,
Le Mardy Gras jouera le Prince aux Halles.

Sots yvrognes, aimans les bons loppins,
Sotz qui ayment jeux, tavernes, esbatz,
Tous sotz jalloux, Sots gardans les patins,[241]
Sotz qui faictes aux Dames les choux gras,
Admenez-y Sotz lavez, et Sotz salles,
Le Mardy Gras joüera le Prince aux Halles.

Mère sotte[242] sémond toutes ses sottes :
N’y faillez pas y venir bigottes,
Car en secret faictes de bonnes chieres,
Sottes gayes, délicates, mignottes,
Sottes qui estes aux hommes familières :
Monstrez-vous fault doulces et cordialles,
Le Mardy Gras joüera le Prince aux Halles.

Fair et donné buvant vin à plains potz,
Par le Prince des Sotz et ses suppotz.

Fin du Cry.

La Sottise à huit personnages, dont on va lire l’extrait, est sans contredit la Pièce la mieux conduite de toutes celles qui précédèrent le Règne d’Henri II le plan en est neuf, l’exposition simple, le nœud bien formé, et le dénouement tiré du fond du sujet. En un mot c’est le chef-d’œuvre, et le modèle des Pièces de ce genre. À la vérité les vices y sont repris un peu vivement, mais c’est le style du temps : on connait la franchise Gauloise de nos pères.

Un chat étoit un chat, et Rollet un fripon.

L’Auteur de cet ouvrage est inconnu ; car de l’attribuer à Gringore, c’est ne savoir pas distinguer l’or d’avec le plomb. Autant ce dernier avait l’imagination pesante, et grossière, autant l’Auteur dont nous parlons l’avait légère, et fine.

 

 

EXTRAIT D’UNE SOTTISE À HUIT PERSONNAGES[243]

 

Savoir.

 

LE MONDE

ABUZ

SOT Dissolu

SOT Glorieulx

SOT Corrompu

SOT Trompeur

SOY Ignorant

SOTTE Folle

 

Le Monde ouvre la Scène, et se plaint amèrement que sa puissance diminue chaque jour ; il s’écrie de temps en temps,

C’est grant pitié que de ce pauvre Monde.

Abuz arrive, qui lui dit, que s’il veut rétablir son pouvoir, il faut qu’il suive Plaisance-Mondaine. Le Monde sent quelque répugnance à suivre ce conseil, et ne s’y rend que lorsqu’Abuz lui représente que son mal étant sans remède, il ne doit pas balancer un moment à prendre ce parti salutaire. Vous êtes fatigué, ajoute-t-il, feignant de le plaindre, reposez vous un peu, et soyez persuadé, que pendant votre sommeil j’aurai soin de tout. Le Monde séduit par ces discours, s’endort ; et Abuz profitant de cette occasion, va frapper l’Arbre le plus proche, qui est celui de la Dissolution, et le premier Sot en sort.

SOT Dissolu, habillé en homme d’Église[244].

Voule[245], voule, voule, voule, voule.

ABUZ.

Veez-cy des gens de mon Escolle.

SOT Dissolu.

Voule, voule, voule, voule.

ABUZ.

Veez-cy des gens de mon Escolle ;
Mais, ay-je point perdu mon temps ?

SOT Dissolu.

Ay ! ha, ha, toy, toy ; voule, voule,
Ribleurs[246] chasseurs, joueurs, gormens,
Et aultres gens plains de tormens,
Seigneurs dissolutz, appostates,
Yvrognes, napleuz[247] à grans hastes,
Venez, car vostre Prince est né.

ABUZ, s’adressant au Peuple.

Mais puis, n’est-il pas guerdonné[248]
En enfant de bonne maison ?

SOT Dissolu.

Allons, des cartes à foison.
Vin cler, et toute gormandise.

« Sot Dissolu sortira lors, et va embrasser Abuz ».

Quoi donc, ajoute-t-il, en s’adressant à Abuz, suis-je seul ici ? Oui, jusqu’à présent, répond ce dernier, mais de peur que tu ne t’ennuies, je vais te donner des Camarades ; à ces mots il frappe l’Arbre suivant, et le second Sot paraît.

SOT Glorieulx, habillé en Gendarme.

A l’assault, à l’assault, à l’assault, à l’assault.
A cheval, sus en point, en armes.

ABUZ, au Peuple qui paraît étonné, et qui rit.

O Sant bieu quel Prieur pour les Carmes.

SOT Dissolu.

Quel Huissier pour crier deffault.

SOT Glorieulx.

A l’assault, à l’assault, à l’assault, à l’assault.
A cheval, sus en point, en armes.
Je feray plourer maintes larmes
A ces gros villains de Villaige.

ABUZ, au Peuple.

Diriez-vous pas à son visaige
Qu’il est plaisante Damoiselle ?

Maître Abuz, dit Sot Glorieulx, resterons-nous en si petit nombre ? Ne vous fâchez point, mon enfant, répond Abuz, je vais y pourvoir : Aussitôt il frappe l’Arbre de Corruption, et fait sortir le Sot Corrompu.

SOT Corrompu.

Procureurs, Advocatz ; Procureurs, Advocatz.

Abuz donne un coup sur l’Arbre de Tromperie, et Sot Trompeur sort « habillé, en Marchand », ensuite ouvrant celui d’Ignorance, il donne la liberté au Sot Ignorant.

SOT Ignorant, en chantant.

Et Dieu la gard, la vart ; la Bergerette ;
Et Dieu la gard, va vart seans ou non,
Ou beuf, ou lorimeau rat ta ta hou[249].

ABUZ, au Peuple.

Veistes vous oncques si lect moruhon ?[250]

« Sot Ignorant chante ; icy fera ung sifflet de boier[251]. »

Lorsqu’il aperçoit l’Arbre de Folie, il sent une extrême curiosité de voir ce qui peut y être renfermé ; tous les autres Sots pressez d’une pareille envie, prient Abuz de l’ouvrir. Abuz pour les satisfaire, frappe cet Arbre, et en fait sortir Sotte Folle, qui par ses cris, et ses mouvements furieux, inspire une terreur mortelle dans le cœur des autres Sots, et les fait repentir de leur curiosité.

SOTTE Folle.

Villain coquin, meschant ; deffaict,
Ha ! fy, fy, à l’ayde de Dieu.

« Icy se moudra[252] la robe comme enraigée. »

SOT Ignorant, fouyra comme ung regnard, et dira de loing.

Qui Diable amena en ce lieu,
Ce Dragon, ce Serpent sauvaige.

SOT Dissolu.

Sang bieu ! j’ai grant peur qu’elle enraige.

SOT Glorieulx.

Helas ! Dieu, qu’elle est furibonde !

SOT Corrompu.

Je ne croy point que en tout le monde
Ait beste si fort dangereuse.

SOT Trompeur.

Elle me fait peur à la veoir,
Le Diable luy a faict la teste.

Rassurez-vous leur dit Abuz, elle n’est pas si méchante qu’elle vous le paraît ; et si vous voulez lui parler avec douceur, vous verrez la personne du monde la plus complaisante. Nos Sots suivent ce conseil, et Sotte Folle se radoucissant, leur fait mille caresses. Au bout de quelque temps, ils aperçoivent le Monde qui est endormi. Quel est cet homme-là ! demande Sotte Folle. C’est le vieux Monde, répond Abuz. Il faut le tondre pour nous amuser, réplique Sotte Folle. Les Sots ne tardent pas à exécuter ce qu’elle vient de prononcer ; mais lorsqu’ils voient le Monde en cet état, ils le trouvent si laid, et si horrible, que ne pouvant le souffrir, ils le chassent indignement ; et après avoir détruit ce premier Monde, ils prient Abuz de leur en construire un nouveau. Cela n’est pas mal imaginé, répond le Père du Désordre. Songeons, ajoute-t-il, au fondement sur lequel nous le poserons.

ABUZ.

Pour fere[253] ce Monde nouveau
Fauldroit une pierre de marbre ?

SOT Dissolu.

Ou du bois de quelque gros arbre,
Gros et massif, et de bon poix.

SOT Glorieulx.

Est-il au monde plus beau bois
Que avec duquel raiges je foiz,[254]
Fundons-le sur deux ou trois lances ?

SOT Trompeur.

Je veulx le funder sur ung poiz,
Sur aulnes courtes de deulx doiz,
Ou au filet d’une balances.

SOT Corrompu.

Je vouldrois que les circonstances
Du Monde, pour mes récompances,
Fut parchemin, papier, procez.

SOT Ignorant.

Sur mon agulhon[255] à deux ances,
Pour le souhet de mes plaisances
Le fonder me feroit assez.

SOTTE Folle.

J’ay quatre fuseaulx amassez,
Et ma quenoulhe, ores pensez,
Seroit-ce point bon fondement ?

SOT Dissolu.

Pour le funder plus rondement,
Mettons-le au plus hault d’ung clochier ?

Nous perdons le temps inutilement ; leur dit Abuz, de quelle qualité voulez-vous qu’il soit !

SOT Dissolu.

Chault.

SOT Glorieulx.

Froit.

SOT Corrompu.

Sec.

SOT Trompeur.

Humide.

SOT Ignorant.

Pluvieulx.

SOTTE Folle.

Il n’en sera rien ; je le veulx
A tous vens tousiours variable.

Accordez-vous donc ; répond Abuz. De quelle forme faut-il que je le fasse ? Les Sots conviennent encore moins de la figure, que de la qualité qu’ils veulent donner à leur bizarre ouvrage : ce qui fait qu’Abuz après avoir rêvé quelque temps, leur propose, afin de les contenter tous, de prendre Confusion pour fondement, et qu’ensuite chacun d’eux sera élever un pilier à sa fantaisie. Cet avis plaît à tous les Sots ; et après qu’Abuz a posé le fondement, il s’adresse à Sot Dissolu, et le prie d’ordonner la structure de la colonne. Il est juste, répond ce Sot, que l’on commence par la mienne.

SOT Dissolu.

Ne suys-je pas le Sot d’Église ?
Or sus, qu’on fasse mon pillier.

On veut d’abord y placer Dévotion, mais comme cette Pièce n’y peut convenir, on pose Ypocrisie, qui y vient fort bien. Qu’y mettrons nous ensuite ? demande Abuz, qui fait l’Office d’Architecte ; Chasteté, dit Sot Glorieulx. J’ay bien peur, ajoute Sot Dissolu, qu’elle ne puisse servir.

SOT Dissolu.

Il y a long temps que n’a esté
Avecques moy ; or essayez.

SOT Trompeur.

Rien n’y vault.

SOT Ignorant.

Tout chait[256].

SOTTE Folle.

Bien voyez,
Qu’on a icelle façon apprise,
Que Chasteté, et gens d’Église
Ne se congnoissent nullement.

SOT Glorieulx.

Veez-là le cas[257].

ABUZ.

Quoy ?

SOT Glorieulx.

Ribaudise.

SOTTE Folle.

C’est le vray Armet de l’Église[258]
Par Sainct Jehan, ha tu ez bon homme.

SOT Dissolu.

Je l’ay faicte porter de Romme,
Où maintz Cardinaulx et Prélatz
Avaient estez d’elle près las,
Et suyvi à beaucoup de mains[259].

SOT Glorieulx.

En treuve-t’on en France au moingz ?
Aulx haulx tousiours a esté braist[260]
En maintz tormentz faict son accrest[261] :
Carmes, Augustins, Cordeliers,
Ont pour elle corps desliez
Pour en disputer contre Moynes[262].

SOT Corrompu.

La congnoissent point les Chanoynes
De la grant Métropolitaine ?

Oh ! qu’oui, dit Dissolu : mais continuons notre ouvrage. Comme Obédience ne peut pas convenir, on y supplée par Apostasie : et Lubricité remplit fort bien la place qu’Oraison ne peut occuper. Voici, dit Sot Trompeur, une bonne pièce de Simonie, qui ne gâtera rien ; apportez vite, reprend Sot Dissolu.

SOT Dissolu.

C’est le grant levain
Des bons Bénéfices.

 Si pour couvrir le tout, dit Sot Trompeur, nous prenions Irrégularité, il me semble que cela n’irait pas mal.

SOT Dissolu.

Mon Dieu, faictes-en ma couverte, etc.

ABUZ à Sot Dissolu.

A ceste heure voy toute entière
La pille des Sotz de l’Église ;
Ypocrisie, Ribaudise,
Apostazie, Lubricité,
Symonie, Irrégularité :
Sang bieu ! quelz[263] six piéces d’arnoiz !
Es-tu contant ?

SOT Dissolu, d’un air fier.

Voire, et tu doiz
Loz et honneur à tousiours maiz.

Puisque ce pilier est achevez, dit Abuz, commençons-en un autre. Vous, Sot Glorieulx, ajoute-t-il, ordonnez le vôtre. On prend Noblesse[264] pour en faire le fondement ; mais comme cette Pièce ne peut tenir en place, Sot Dissolu apporte « ung gros tronson de Lascheté, nouvellement arrivé de Sens.[265] » Comment donc, demande Sot Glorieulx, je croyais qu’elle ne venait que de Naples[266] : du moins c’était autrefois de ce Pays qu’on nous en amenait. On pose ensuite Bombance au lieu d’Humilité et Pillerie, et Avarice, au lieu de Libéralité. Je savais bien que vous ne pourriez faire autrement, dit Sot Corrompu, car ajoute-t-il,

SOT Corrompu.

Libéralité interdicte
Est aux Nobles par avarice ;
Le Chief[267] mesme y est propice,
Et les Subjects sont si marchans
Qu’ilz se font laiz, sales marchans :
Nobles suyvent la torcherie[268].

Pour achever la Colonne, on met une Pièce de Mépris ; et comme l’Amour[269] ne peut tenir sur cet Édifice, on y entremêle quelques morceaux de Courroux, et de Menaces. Par la même raison on est obligé de se servir de Trahison, au lieu de Fidélité ; et le Support Publique ne pouvant faire la couverture, on y supplée par l’Art de Domination. Commençons à faire la troisième Colonne, dit Abuz ; approchez-vous, continue-t-il, en s’adressant au Sot Corrompu, voici votre tour. Prenez Justice pour en établir le fondement, dit Sot Trompeur : je le veux, reprend Abuz, mais donnez-moi quelqu’autre Pièce, ajoute-t-il peu de temps après, car celle-ci est rompue en morceaux.

ABUZ.

Si très fort a esté cassé
Qu’il ne tient ne à chau, ne à sable.

Que n’employez-vous Corruption ? dit Sotte Folle. Où loge-t-elle ? répond Sot Dissolu : en une infinité d’endroits, réplique Sot Trompeur.

SOT Trompeur.

Maiz au Palais à la grant Salle
C’est le lieu ou plus à fiance,

SOT Corrompu.

Tiendrait-elle point Audience
Avec les Chapperons fourrez ?

SOTTE Folle.

Dieu ! que par eulx sont maintz folz raiz
Sans rasoir, sans eau, et sans pigne ?

Cela est horrible, dit Sot Trompeur ; et je m’étonne qu’on n’y apporte point de remède. J’en sais bien la raison, répond Sot Dissolu.

SOT Dissolu.

Quelqu’un voulfit couper l’aureilhe
A Corruption bien sommere[270]
Mais en passant par l’Ordinaire,
Et allégant qu’était Clergesse,
De logiz trouva grant largesse
Par toute l’Officialité, etc.

Voici un Tronçon de Qualité, dit Sot Corrompu. Cela est inutile, répond Abuz, Affliction y suffit. Essayez ces deux Pièces d’Équité, et de Juxte[271] vouloir : continue le premier. On ne saurait les placer, réplique Abuz, et il n’y peut tenir que Faveur.

SOT Dissolu.

Ambicion d’avoir de l’Or,
D’Offices, et Austérité[272]
Joindrait bien, et puis Faulceté ?
Or sus, tost mectons y ses quatre.

Bon pour cela, répond Sot Corrompu ; et que fera-t-on de Lite[273] et de Miséricorde demande Sotte Folle.

SOT Corrompu.

Que s’en ailhent tirer la corde
Des Cordeliers de l’Observance.

Vous, Sot Trompeur, dit Abuz, ordonnez votre Pilier. Voici Loyauté qui pourra vous servir de fondement. Personne n’en use, dit Sot Glorieulx : elle est trop « layde » s’écrie Sotte Folle. Lassons la donc continue Abuz, et prenons Tromperie. Qu’y mettrons-nous encore ! Je tiens, répond Sot Glorieulx, un bon morceau d’Usures. On se sert de ces deux pièces pour fonder ce Pilier, et on l’achève avec les fausses Mesures, les Parjurements, l’Avarice, et le Larcin.

SOT Corrompu.

Veez-cy ung Pilier très beau,
Tromperie meslée d’Usures,
Parjuremens, faulces Mesures,
Fainctile, et puis Avarice :
Cecy est aux Marchans propice.

Le Sot Ignorant qui s’ennuie de ne pas voir élever sa Colonne, s’impatiente fort. Ne te fâches pas, lui dit Abuz, tu n’as qu’à donner tes ordres. Veux-tu qu’on la fonde sur l’obéissance aux Supérieurs ?

SOT Ignorant.

Hostés, n’est point à ma plaisance.

SOT Glorieulx.

Comme beste vivant sans foy,
Mangeant, beuvant sans sçavoir quoy,
Te funderons nous d’Ignorance ?

SOT Ignorant.

Mectés, car c’est mon asseurance.

Ce Rustique refuse ensuite Innocence, Simplicité, Patience, Obéissance, et Timidité, et choisit Convoitise, Chicheté, Rusticité, Murmure, Rébellion, et Fureur. C’est aussi d’Ignorance et de ceux-ci, qu’est composé son Pilier.

SOT Corrompu.

Veez-cy lit beau, et qu’à seure ance[274]
Ignorance, Cupidité,
Rudesse par haustérité,
Murmurement,
Rébellion,
Fureur, Humble comme ung lion.
Veez-cy de très bonnes Vertuz.

Vous voilà tous contents, s’écrie Sotte Folle, mais je ne la suis pas. Que voulez-vous ? dit Abuz. Je veux, répond-elle, qu’on fasse mon Pilier, cela me paraît juste. Et pourquoi faire ? réplique Abuz. Comment, pourquoi faire ? répond-elle avec fureur : peut-on s’en passer ? Oui, répond Abuz ; et nous avons un Magasin assez assorti, pour pouvoir nous passer du reste. Cela ne sera pas ainsi, ajoute Sotte Folle, et vous n’aurez point de repos, que je ne sois satisfaite. Je vois bien, dit Abuz aux autres Sots, que nous ne saurions nous dispenser de faire ce qu’elle demande, allons continue-t-il, en s’adressant à cette criarde, ordonnez ce qu’il vous faut. Voulez-vous sonder votre Pilier sur Modestie, lui demande Sot Dissolu. Je n’en ay que faire, répond-elle. Prenons donc Folie, dit Sot Glorieulx. Très volontiers, réplique la Sotte. Elle rebute Cœur franc, Vergogne, Tempérance, Subjection, et Faconde, pour prendre Dépit, Caquet, Variation, Faiblesse, et Enragement. Voici qui est bien à présent, dit-elle, lorsque tout est fini.

SOTTE.

Voyons quieulx Piesses à ceste heure
Tout le Pilier où j’ay acquest ?
Folye, Despit, et Quaquet,
Variation ; et puis Foiblesse,
Enraigement : honc[275] tel noblesse
N’eust femme du monde encien.

À présent, dit Abuz, nous aurons du repos.

ABUZ.

Or sà, mes Sotz, que ferons-nous ?

SOT Dissolu.

Gaudio[276].

SOT Glorieulx.

Tuer.

SOT Corrompu.

Gripper.

SOT Trompeur.

A tous
Trancher du cousteau à deux vans.

SOT Ignorant.

A nous chasser des Chatz huans.

Pour moi, ajoute Sot Dissolu ; je prétends m’employer uniquement à faire l’Amour à cette Sotte. Cet honneur m’appartient, dit Sot Glorieulx. C’est bien plutôt à moi, répondent promptement Sot Corrompu, Sot Trompeur, et Sot Ignorant. Comme ils se disputent avec chaleur le cœur de cette nouvelle Maîtresse ; Abuz, voulant prévenir le désordre, dit à Sotte Folle de faire un choix. Je donnerai la préférence, répond-elle à « celuy qui fera plus beau sault. »

SOT Ignorant.

Je saulte mieulx.

SOT Dissolu.

J’ay plus de biens.

SOT Glorieulx.

Pas ne suis vieulx.

SOT Corrompu.

A ma fin viens.

SOT Ignorant.

Je mayne joye.

SOT Dissolu, tendrement.

Choisissant, ne diras-tu riens ?
Helas ! Sotte, soye ma proye !

SOTTE Folle.

Or à brief parler je me octroye
A qui plus soudain passera.
Parmi le trouz[277] : celluy sera
Mon seul amy. Sus avanssez.

Tous les Sots se mettent à courir, afin d’obtenir un prix si beau ; et Abuz les y encourage.

ABUZ.

Or sus, sus, villains, à l’assault.
Que gainera doncques l’honneur ?

TOUS.

Hay, avant.

Comme ils font tous leurs efforts pour passer en se repoussant les uns les autres, ils se débattent avec tant de violence, qu’ils font tomber l’Édifice.

ABUZ voyant la ruine du Monde qu’il vient de construire, s’écrie.

Adieu mon labeur.

TOUS.

Hé Dieu ! tout s’en va par abysme !

Ils veulent se plaindre à Abuz, qui leur reproche, qu’ils ne doivent imputer leur malheur qu’à leur propre imprudence : et que pour les punir, ils vont retourner au lieu d’où ils sont sortis, c’est-à-dire dans le sein de la Confusion.

TOUS.

Adieu, adieu.

Ils se retirent l’un çà, et l’autre là. 

« Le Monde vient, et trouve tout vuyde ». Il moralise sur le fort de ces Sots qui viennent de périr presqu’au moment de leur naissance, et exhorte les Assistants à profiter de cet exemple. Il finit par ces deux vers.

Ce n’est pas jeu que se fier au Monde ;
Bien est deceu qui se fit en ce Monde.

Ensuite il supplie l’Assemblée de ne pas s’offenser des traits satyriques répandus dans cet Ouvrage, qui n’étant que généraux, n’ont pour but que la correction des mœurs, et la dessein d’inspirer l’horreur des vices,

Seigneurs et Dames de la ronde,
Si en riens vous avons forfaict
Pardonnez-nous, car nul meffaict
Ne pretendons ne faiz, ne diz.
A Dieu qui vous doint Paradis.

Deo gratias.

 

 

POÈTES FRANÇAIS QUI ONT COMPOSÉ DANS LE GENRE DRAMATIQUE DEPUIS ENVIRON 1430 JUSQU’EN 1548

 

 

L’Obscurité qui règne sur l’Histoire du Théâtre Français depuis son origine jusqu’en 1548, et même beaucoup au-delà, s’étend encore sur les Poètes qui s’attachèrent au genre dramatique[278], la plupart sont inconnus ; les autres, dont les noms ont été conservés à la tête de quelques Pièces de Théâtre, ou dans les Bibliothèques Françaises de la Croix du Maine, et de du Verdier de Vauprivas, sont en petit nombre, et nulle circonstance n’accompagne les noms de ces Auteurs. L’année de leur naissance, et celle de leur mort n’est presque jamais marquée, souvent même il est impossible de savoir en quel temps ils ont vécu. Nous exposons ces difficultés, moins pour faire valoir nos soins, que pour prévenir la critique de plusieurs personnes, qui n’étant pas instruites de la négligence des Historiens, mettraient sur notre compte la sécheresse de certains articles, que nous aurions souhaité rendre plus intéressants.

 

ARNOUL et SIMON GREBAN, frères[279]

 

Nés à Compiègne en Picardie. Arnoul Gréban Chanoine de la Ville du Mans, commença le Mystère des Actes des Apôtres par personnages. Simon Gréban son frère, Moine de saint Richer en Ponthieu, et Secrétaire de Charles d’Anjou Duc du Maine, acheva ce Poème. Ce dernier vivait encore en 1460 car il composa plusieurs Épitaphes sur la mort de Charles VII Roi de France en forme d’Églogues et de Pastorales[280]. Il mourut au Mans, et y fut enterré en l’Église Cathédrale de saint Julien, devant l’Image saint Michel, auquel lieu, dit la Croix du Maine, pag. 456. de la Bibliothèque, se voyoit la Tombe, avant les premiers troubles et séditions pour la Religion.

Pasquier[281] après avoir parlé des e premiers Poètes Français, ajoute, tout cet entre-get de temps jusques « vers l’avènement du Roy François I. du nom, nous enfanta plusieurs, les uns plus, les autres moins recommandez. Arnoul et Simon Gréban frères, nez en la Ville du Mans[282], dont Marot parle dans une Épigramme qu’il adresse à Hugues Salel son Concitoyen. » 

« Les deux Grébans ont le Mans honnoré. » 

« Je crois que les deux Grébans frères furent grandement célébrés par les nôtres, car Jean le Maire en sa Préface du Temple de Vénus, les met au nombre de ceux qui avaient mieux écrit en notre Langue. Le semblable fait Geoffroy Thory en son Champ Flory. »

On trouve dans le Prologue des Actes des Apôtres de l’Édition de 1540 le passage qui suit.

Simon Gréban, bon Poëte estimé
Même en son temps, print la peine d’escrire
Comme le vois, moult doulcement rithmé.
Un frère il eust Arnoul Gréban nommé,
Gentil ouvrier en pareille Science,
Et inventeur de grande véhémence.

 

JACQUES MILET[283]

 

Né à Paris, étudiant à Orléans, commença dans cette dernière Ville le 2 Septembre 1450 le Mystère de la Destruction de Troyes la Grande. La Croix du Maine, Bibliothèque Française, p. 191.

 

JEAN DU PRIER ou LE PRIEUR[284]

 

Valet de Chambre et Maréchal des Logis de René le Bon, Roi de Sicile. On ignore le temps de la naissance et de la mort de ce Poète, tout ce qu’on sait, c’est qu’il composa le Mystère du Roy Advenir par l’ordre du Roi son Maître. Voici comment il en parle dans le Prologue de l’Ouvrage ci-dessus cité.

Il est vray que le noble Roi
René[285] que Dieu veuille garder ;
Fist mettre en faict par arroy[286]
En prose pour le regarder :
S’avisa pour plus augmenter
La vie du Roi Advenir,
Que ung Mystaire en serait ouvré
Pour jouer au temps avenir.

Lors pour expédier ce fait,
Affin que plustost fust parfait
(Quoy que bien eust trouvé meilleur)
Luy ayant au vouloir parfait,
Il appella un sien Varlet
De chambre, nommé le Prieur,
Comme peut faire son Seigneur.
Il le fist de ce faict Acteur[287]
Et luy commanda à l’ouvrer,
Ce point, priant le créateur
Que de tout le voulult garder.

 

JEAN MICHEL[288]

 

Le nom de l’Auteur, qui fait le sujet de cet article, est extrêmement connu, mais sa personne l’est si peu, que jusqu’à présent ses Ouvrages ont été attribués à Jean Michel Évêque d’Angers. Cette erreur, quoique très accréditée, n’est cependant sondée que sur une ressemblance de nom. C’est ce que nous allons prouver par deux passages, qui ne fatigueront point l’attention du Lecteur. Le premier, regarde Jean Michel Évêque d’Angers, il est tiré de la Gaule Chrétienne de Messieurs de Sainte Marthe, Tome II. pag. 139. « Jean Michel né à Beauvais, Secrétaire de Louis II Roi de Sicile, et en suite d’Iolande d’Arragon sa Veuve, obtint un Canonicat à Angers en 1428 il fut élu malgré lui Évêque de cette Ville, le 20 Février 1438 et mourut le Mardy 12 Septembre 1447. »

Comme le lieu de la naissance, la qualité d’Évêque, et le temps de la mort de Jean Michel, dont nous venons de faire mention, n’est contesté de qui que ce soit, il faut présentement faire voir que le Poète dont nous parlons n’était point de Beauvais, qu’il ne fut jamais Évêque d’Angers, et qu’il ne mourut que près de cinquante ans après le Prélat auquel on a donné ses Œuvres.

La Croix du Maine pag. 248 de sa Bibliothèque Française, dit, « Jean Michel Angevin, Poète ancien, très éloquent du scientifique Docteur, a écrit en vers Français le Mystère de la Passion de Notre Seigneur. Ce Mystère fut joué en la Ville d’Angers avec beaucoup de triomphe et de magnificence sur la fin du mois d’Août 1486 auquel tems florissoit l’Auteur. »

Voilà donc Jean Michel vivant en 1486 qu’on nomme Auteur de la Passion, et qui n’est qualifié que de Scientifique Docteur. La Croix du Maine parlerait-il ainsi d’un Évêque ? Il y a plus, l’Édition de ce même Mystère imprimé à Paris en 1507 (vingt-un an après la représentation d’Angers) porte au titre de la premiere Journée, « cy commence le Mystère de la Passion de nostre Saulveur Jesus-Christ ; avec les addicions et corrections faites par très éloquent et scientifique Docteur, Maître Jehan Michel, lequel Mystère fut joué à Angiers moult triumphantement et derrenierement à Paris l’an de grâce 1507. »

Les personnes qui prirent le soin de faire imprimer l’Ouvrage ci-dessus cité, n’ignoraient pas que l’Évêque d’Angers portait le nom de Jean Michel, de sorte que si ce Prélat avait eu quelque part au Mystère de la Passion, ils n’eussent pas manqué de le dire ; ce fait faisait trop d’honneur à leur Théâtre, pour le passer sous silence, ainsi il ne faut point douter que Jean Michel, dont la Croix du Maine fait mention dans sa Bibliothèque Française, ne soit celui qui a travaillé aux corrections et additions du Mystère de la Passion.

Voilà les raisons que nous comptions employer pour faire voir qu’on s’était trompé jusqu’à présent, en attribuant à l’Évêque d’Angers des Ouvrages auxquels il n’avait aucune part, lorsqu’une Lettre que nous reçûmes, décida absolument la question en notre faveur[289]. On en va juger par ce qui suit.

Jean Michel naquit à Angers, et y professa la Médecine avec beaucoup de réputation[290]. Charles VIII passant par cette Ville, entendit parler du mérite de Michel, et lui donna la place de son premier Médecin. Michel accompagna ce Roi en Italie, et mérita de plus en plus sa confiance. De retour en France, Charles VIII honora son premier Médecin d’une Charge de Conseiller au Parlement de Paris, Michel y fut reçu en 1491[291]. Il mourut à Quiers en Piémont le 22 Août 1493[292]. L’Auteur anonyme de la Vie de Charles VIII donnée par Godefroy, dit, page 172. « Ce fut le 22 Aoust que trespassa Me. Jean Michel premier Médecin du Roy, très excellent Docteur en Médecine, dont le Roy fut très mari ». Au reste Michel est grand aïeul du fameux Père Joseph Capucin ; et c’est d’un de ses frères et non de lui (car il ne laissa qu’une fille) qu’est descendu Gabriel-Michel de la Rochemaillet, célèbre Avocat au Parlement, Compilateur des Coûtumes et Commentaires de la Province d’Anjou. Mais revenons à Jean Michel, qui précédemment aux corrections et additions de la Passion, avait composé le Mystère de la Résurrection en trois Journées, qui fut représenté à Angers devant le Roi de Sicile. Or ce Prince, comme on l’a déjà dit, mourut en 1480. En 1486. Jean Michel fit représenter la Passion dans la même Ville d’Angers, qui dura quatre jours, ayant été répété au tant de temps. On croit que Michel у joua le rôle du Lazare. Voyez le Catalogue des Mystères.

 

JEAN MOLINET ou MOULINET[293]

 

Né à Desvrennes, Village auprès de Boulogne en Picardie, fit ses études à Paris, et devint par la suite Garde de la Bibliothèque de Marguerite d’Autriche, Gouvernante des Pays-Bas, et Chanoine de la Collégiale de Valenciennes, Ville de Haynaut. Il composa entr’autres Ouvrages, un Recueil de choses arrivées de son temps, depuis 1474 jusqu’en 1505 : qui n’a point été imprimé.

Adrien Hecquet Carme et Docteur en Théologie, parle de Moulinet, et rapporte quelques-uns de ses bons mots ; il ajoute que cet Auteur était né pour les Facéties[294].

Moulinet mourut à Valenciennes l’an 1507 et fut enterré auprès de son Précepteur, Georges Chastelain Gentilhomme et Historien célèbre. Voici son Épitaphe.

Me Molinet peperit Divernia Boloniensis,
Parisius docuit, aluit quoquè Vallis Amorum,
Et quamvis magna fuerit mea sama per Orbem,
Hœc mihi pro cunctis fructibus Aula fuit.

Guicciardin dans sa Description des Pays-Bas, traduit en Français par Belleforêt in-fol. Amsterdam 1609 pag. 433. à l’article de Valenciennes, place Moulinet parmi les Hommes savants qui naquirent en cette Ville. « Maître Jean Moulinet, Chanoine vertueux, et grand Poëte ». Guicciardin n’est pas exact au sujet de la patrie de Moulinet, et le témoignage de Valère André est préférable au sien. Cette faute de Guicciardin a été copiée par la Croix du Maine, p. 248 de la Bibliothèque Française. Nous ne rapporterons point le passage, il suffit de le marquer.

Parlons présentement des Ouvrages dramatiques de Jean Moulinet.

Histoire du Rond et du Quarré à cinq personnages, etc. imprimée par Antoine Blanchard, sans nom de lieu et sans date[295].

Les Vigiles des Morts par personnages, etc. imprimées à Paris in-16 par Jean Janot, sans date[296].

 

ELOY D’AMERNAL[297]

 

Prêtre et Maître des Enfants de Chœur de la Ville de Béthune, où il prit naissance, est Auteur d’un Ouvrage intitulé, la Grande Deablerie, imprimée en 1508. En voici le privilège.

De Maître Eloy d’Amernal sans doubtance,
Vénérable Prestre plein de prudence,
Icy s’ensuit, croyez la Deablerie,
Il a congé du Roi, je vous assie
De le faire à Paris imprimer,
Aultre ne peut que lui le exprimer.
Sous grandes peines cela est deffendu,
Jusqu’à deux ans il doit estre vendu,
Par iceluy qui en a le congé.
C’est un bon Livre, utile et abrégé,
L’Acteur longtemps a vacqué à l’Ouvrage
Pour expliquer son cueur et son courage.
Michel le Noir fait à l’impression
Tous deux les mectes Dieu en sa mention.

Venons aux particularités de la vie de l’Auteur ; on les trouve à la tête du Prologue de la Grande Deablerie.

Eloy des Enfans de Bethune[298]
Subject à Dieu et à Fortune
Pivotant le moins mal qu’il peut ;
Selon que Dieu disposer veult
Des humains à son appétit :
Disciple, voire bien petit
Des Chantres et Musiciens
Et Clerc de Réthoriciens,
Prestre indigne et pouvre pescheur
Des Lois Divines transgresseur,
Indigent en tout temps et lieu
De la grâce et amour de Dieu,
Et de sa grant miséricorde.

 

SIMON BOUGOUIN[299]

 

Valet de Chambre du Roi Louis XII a composé une Moralité intitulée, L’Homme Juste, et L’Homme Mondain, imprimée à Paris par Antoine Verard in-4° 1508. Comme cet Auteur devait savoir son nom, nous nous en sommes rapportés à lui préférablement à du Verdier, qui l’appelle Bourgoin[300]. En voici la preuve :

Tant que vouldrai            S    ervir debon courage
Voulant te obéis              J     amais déception
Je n’auray plus                M   ais la salvation :
J’en suis certain,             O   toy par bonne ouvrage
Honneur des Cieulx        N   ostre mere, et l’amye,
Entre femmes                  B    enoiste et secourable
Servir je veulx                  O[301] les justes l’amye,
Vray pain de grace           V   ie ausly perdurable,
Sans toy ne puis              G   race avoir honnorable
Avecques toy                    O[302] les Sainctz joyes prendre,
Mon ame donc                  V   euilles de malreprendre,
Et bien l’instruictz              I    cy parbon remord,
Ne me laissant                  N   e l’heure de ma mort.

Cette Pièce de vers, qui n’a guères de sens, mais qui exprime le nom du Poète, dont nous parlons, se trouve à la fin de la Moralité de l’Homme Juste, et de l’Homme Mondain. Bougouin l’écrit de même à la fin de son Traité de l’Épinette du jeune Prince conquérant le Royaume de Bonne Renommée, in-fol. Gotique, Paris, Michel le Noir, 1514.

Bougouin était un fort mauvais Poète, même pour le temps où il a vécu, car du Verdier, pag. 1136 de sa Bibliothèque Française, en annonçant ce dernier Ouvrage, ajoute, « qu’il était composé en rime gosse et mauvais termes. »

 

PIERRE GRINGORE[303][304]

 

Dit Vaudemont, Hérault d’Armes de M. le Duc de Lorraine, joignait à cette qualité le titre de Mère Sotte, ou Maire Sotte, seconde personne de la Principauté de la Sottise.

Gringore fut non-seulement Auteur et Acteur, mais encore Entrepreneur des Mystères représentés sur les Echafauds. Les articles suivants en font foi.

[305]À Jehan Marchant et Pierre Gringore Compositeurs et Charpentiers, qui ont fait et composé le Mystère fait au Châtelet de Paris à l’Entrée de M. le Légat, ordonné des personnages, iceux revêtus et habillés ainsi que audit Mystère était requis, et pareillement d’avoir fait les Échafauds qui étaient nécessaires, pour ce fourni le bois, cent livres[306].

[307]À Jehan Marchant Charpentier de la grand’Coignée, et Pierre Gringore Compositeur, cent livres, pour avoir composé le Mystère fait au Châtelet à l’Entrée de M. l’Archiduc, ordonné des personnages, etc.

[308]À eux (c’est toujours Marchant et Gringore) la somme de cinquante livres Parisis, pour accomplir le Mystère qui se doit faire à l’Entrée de la Reine de France, lesquels ont fait et préparé la plus grande partie du Mystère, pour faire et accomplir quand le bon plaisir sera à ladite Dame, faire ladite Entrée, ainsi que lesdits Marchant et Gringore se sont obligés par devant deux Notaires.

[309]Maître Jehan Marchant, et Pierre Gringore, cent livres, pour par eux faire les Échafauds, et faire faire le Mystère sur la Porte du Châtelet de Paris, à l’Entrée de Madame la Reine, qui fut par Elle faite en cette Ville de Paris ; quis et livré par eux les habillements et autres choses nécessaires appartenantes pour ledit Mystère.

Gringore est Auteur d’une Sotie, d’une Moralité, d’une Farce, qui furent représentées toutes les trois le même jour aux Halles de Paris en 1511. Ce Poète renonça au Théâtre pour s’attacher à des Ouvrages de piété. On dit qu’il fut enterré à Notre-Dame.

 

JEAN DU PONT-ALAIS ou DU PONT-ALLETZ[310][311]

 

Contemporain et camarade de Gringore, fut également comme ce dernier, Auteur et Acteur, et de vint par la suite Entrepreneur de Mystères par représentations[312]. Il y a grande apparence que le nom sous lequel il est connu, lui avait été donné par le public, ou qu’il l’avait pris lui-même, pour se distinguer des autres Joueurs de Farces qui parurent de son temps[313].

Les bons mots de Pont-Alais (car comment le nommer autrement) et la façon dont il les débitait lui procurèrent l’avantage d’être reçu chez les personnes les plus qualifiées de la Cour. Il eut même l’honneur d’approcher souvent des Rois Louis XII et François I. Un seul trait fera connaître à quel point on tolérait ses plaisanteries.

Pont-Alais était bossu ; un jour il aborda un Cardinal, qui l’était aussi, et mettant sa bosse contre la sienne, Monseigneur, lui dit-il, nous voici en état de prouver que deux Montagnes, aussi bien que deux hommes, peuvent se rencontrer, en dépit du proverbe qui dit le contraire.

On trouve dans Bonaventure des Periers le récit d’un tour que Pont Alais joua à un Barbier-Étuviste, qui mérite d’être placé ici.

« Il y avait un Barbier d’Etuves qui étoit fort glorieux, et ne lui sembloit point qu’il y eût homme dans Paris qui le surpassât en esprit et en habileté, et quoique dans  une extrême indigence il disoit à ceux qu’il étuvoit, voyez-vous ce que c’est que d’avoir du génie ! tel que vous me voyez, je me suis avancé moi-même, jamais parent ; ni ami que j’eusse ne m’aida en rien. Or Pont-Alais, qui connoissoit cet original, en faisoit bien son profit, l’employant à toutes heures à ses Farces et Jeux, et lui disoit qu’il n’y avait homme dans Paris qui sçut mieux jouer son personnage. Et n’ai jamais honneur, continuoit Pont-Alais, sinon quand vous êtes en jeu, et puis on me demande quel était celui-là qui joüoit un tel Rôle ? Oh qu’il joüe bien ! mon ami, ajoutoit-il, vous serez tout ébahi que le Roy vous voudra voir. Ne demandez pas si le Barbier augmentoit de suffisance ; et d’effet, il dit un jour à Me Jean du Pont Alais, sçavez-vous qu’il y a, Pont-Alais ? Je n’entens pas que d’ici en avant vous me mettiez à tous les  jours, et ne veux plus joüer, si ce n’est en quelque belle Moralité, où il y ait quelque grand personnage, comme Roy, Prince, ou Seigneur : et si je veux avoir le plus apparent lieu. Vrayment, lui répondit Me Jean du Pont-Alais, vous ayez raison, et le méritez ; mais, que ne m’en avisiez-vous plûtôt ? Mais j’ai bien de quoi vous contenter d’ici en avant, commencer, je vous prie ne faillir Dimanche prochain, que je dois joüer un fort beau Mystère, auquel je fais parler un Roi d’Inde la Majeure. Vous le joüerez. N’est-ce pas bien dit ? Oui, oui, dit le Barbier, et qui le joüeroit, si je ne le joüois point ? Baillez-moi seulement mon rôle. Pont-Alais le lui donna le lendemain. Quand ce vint le jour des Jeux, mon Barbier se représenta en son Thrône, avec son Sceptre, tenant la meilleure Majesté Royale que fit oncques Barbier. Cependant Pont-Alais, qui faisait volontiers lui-même l’entrée des Jeux qu’il joüoit, quand le monde fut amassé, vint tout derrière sur l’Eschaffaut et il commença tout le premier, et va dire : 

« Je suis des moindres le mineur, 
« Et n’ay pas vaillant un teston ; 
« Mais le Roi d’Inde la majeur 
« M’a souvent razé le menton. 

« Et disoit cela de telle grâce, qu’il étoit besoin, pour faire connoître la sotte vanité du Razeur ; et si avoir fait son Jeu en telle sorte, que le Roy d’Inde ne devoit quasi point parler, seulement tenir bonne mine, afin que si le Barbier se fut dépité, que le Jeu n’en eut pas moins valu. »

Un Dimanche matin Pont-Alais eut l’impudence de faire battre le tabourin[314] dans le Carrefour qui est proche de l’Église de saint Eustache, pour annoncer une Pièce nouvelle qu’il devait donner le même jour. Le Curé qui faisait alors le Prône, interrompu par le bruit qu’il entendait, et voyant ses Auditeurs sortir en foule de l’Église pour aller entendre Pont-Alais, descendit de sa Chaire, se rendit dans le Carrefour et s’approchant de Pont-Alais. Qui vous a fait si hardi, lui dit-il, de tambouriner pendant que je prêche ? Et qui vous a fait si hardi de prêcher pendant que je tambourine ? Reprit insolemment Pont-Alais. Cette réponse fit juger au Curé qu’il ne lui convenait pas de pousser plus loin la conversation, mais il porta ses plaintes au Magistrat, qui fit mettre Pont Alais en prison. Et ce ne fut qu’au bout de six mois que ce dernier obtint sa liberté, et la permission de continuer ses Jeux.

Il ne nous reste aucun Ouvrage de Pont-Alais ; cependant du Verdier assure qu’il y en avait d’imprimés. « Jean du Pont-Alais, Chef et Maître des Joueurs de Moralitez et Farces à Paris, a composé plusieurs Jeux, Mystères, Moralitez, Satyres et Farces, qu’il a fait réciter publiquement sur Eschaffaut en ladite Ville, aucunes desquelles ont été imprimées, et les autres non ». Le surplus de l’Article que nous venons de citer, contient deux faits, qui ne sont guères vraisemblables. « On dit (c’est toujours de Pont-Alais dont du Verdier parle) que par son Testament, il ordonna son corps être enseveli en un cloaque, en laquelle s’égoûte l’eau de la Marée des Halles de la Ville de Paris, assez près de l’Église saint Eustache, là où il fut mis après son décès, suivant sa disposition et dernière volonté. Le trou qu’il» y a pour recevoir ces immondices, est couvert d’une pierre en façon de Tombe ; et est ce lieu appellé du nom du Testateur, le Pont Alais [315]. J’ai ouï dire que la repentance qu’il eut sur la fin de ses jours, d’avoir donné l’invention d’imposer un denier tournois sur chaque Manequin de Marée arrivant aux Halles, de tant que cela venoit à la foule du Peuple, l’occasionna de vouloir être ainsi enterré en tel puant lieu, comme s’estimant indigne d’avoir une plus honnête sépulture. »

 

PIERRE CUEVRET ou CURET[316]

 

« Chanoine de l’Église de saint Julien du Mans l’an 1510. Il a revu et recorrigé les Actes des Apôtres faits par Arnoul et Simon Gréban frères, natifs de Compiègne en Picardie. » La Croix du Maine, p. 391 de sa Bibliothèque Française.

L’Ouvrage de Pierre Curet ne consiste qu’en quelques changements dans les vers des Grébans.

 

NICOLE DE LA CHENAYE[317]

 

Auteur de la Condamnation des Banquets, Moralité qui se trouve à la suite de la Nef de Santé, et du Gouvernail du Corps Humain, deux Traités en prose du même la Chénaye, imprimés à Paris par la veuve de feu Jehan Trepperel, demeurant en la rue Neuve Notre-Dame à l’Enseigne de l’Écu de France, vol. in-4°.

Cette Moralité de la Condamnation du Banquet, ne paraît pas avoir été représentée. Voici ce qu’en dit l’Auteur dans l’Avertissement qui la précède. « Et pour ce que telles Œuvres que nous appellons Jeux, ou Moralitez, ne sont pas toujours faictes à joüer, ou publiquement représenter au simple peuple ; et aussi que plusieurs aiment autant en avoir ou oüir la lecture, comme veoir la représentation, j’ai voulu ordonner cet Opuscule en telle façon, qu’il soit propre à démontrer à tous visiblement, par personnages, gestes et paroles, sur Echaffaut, ou aultrement, etc. »

 

CHEVALET[318][319]

 

Voici le titre de l’Ouvrage dont il est Auteur. « S’ensuit la Vie de S. Christofle, élégamment composée  en rime Françoise, et par personnage, par Me Chevalet, jadis souverain Maître en telle compositure, nouvellement imprimée. » À la fin de ce Mystère on lit ce qui suit. « Icy finit le Mystère du glorieux S. Christofle, composé par personnages, et imprimé à Grenoble le 28 Janvier, l’an comptant la Nativité de Notre-Seigneur 1530 aux dépens de Me Annemond Amalberti, Citoyen de Grenoble ».

Chevalet est loué en plusieurs en droits de ce Mystère, ce qui prouve qu’il n’était plus vivant lorsqu’on le représenta à Grenoble.

S’ensuit la seconde Journée
Par personnages ordonnée
En langage qui n’est pas lait,
Tout fait par Maître Chevaler.

Cette seconde Journée finie par les vers suivants.

Si tu penses d’entendement aux ditz
De la seconde du Livre la journée,
Tu trouveras que despuis le jadis
Celle-ci passe de nouveau imprimée.

 

CLAUDE D’OLESON[320]

 

A composé en rime le Mystère de l’Édification et Dédicace de l’Église de Notre-Dame du Puy, et Translation de l’Image qui y est, à trente-cinq personnages. Bibliothèque Française de du Verdier, p. 178.

 

GUILLAUME TASSERIE[321]

 

A écrit en rime par personnages le Triomphe des Normands, traitant de l’Immaculée Conception Notre-Dame, imprimée à Rouen in-8 °, sans date, le même p. 534.

 

BARTHÉLÉMY ANEAU[322]

 

[323]Né à Bourges en Berry, fit ses études sous Melchior Volmar qui avait un talent merveilleux pour instruire la jeunesse : Il profita effectivement beaucoup sous lui dans les Belles Lettres, mais il eut le malheur de prendre dans la conversation du goût pour les erreurs du Luthéranisme, que Volmar professait, et de se disposer à les embrasser, comme il fit dans la suite.

La grande réputation qu’il s’acquit bientôt par son habileté dans les Langues Grecque et Latine, et la Poésie, engagea quelques-uns des anciens Échevins de Lyon, qui étaient ses compatriotes, à lui faire offrir une Chaire de Professeur en Rhétorique dans le Collège qu’ils venaient d’établir. Aneau l’accepta avec joie, se rendit à Lyon, et y prit possession de son poste, qu’il conserva jusqu’à sa mort.

On fut si content de lui, qu’en 1542 on le choisit pour être Principal de ce Collège ; mais il fit un mauvais usage de la confiance qu’on lui donna ; il s’en prévalut pour accréditer l’Hérésie, et pour infecter la jeunesse qu’il instruisait. On ne fut pas longtemps sans s’en apercevoir, et on se contenta d’abord d’en murmurer : mais un accident arrivé le jour de la fête du Saint Sacrement de l’an 1565 mit fin à la séduction, en terminant sa vie d’une manière tragique.

Ce jour, qui était le 21 de Juin, comme la Procession passait vers le Collège, on lança avec roideur d’une des fenêtres une grosse pierre sur le Saint Sacrement, et sur le Prêtre qui le portait : soit que ce coup d’Aneau ou d’un autre, le Peuple entra en foule dans le Collège, et massacra Aneau, qu’il crût auteur de cet attentat.

Parmi les Ouvrages qu’Aneau publia, et dont le Père Niceron donne la liste, nous ne citerons que les deux suivants.

Mystère de la Nativité par personnages, composé en Imitation verbale et musicale de diverses Chansons recueillis sur l’Écriture Saincte ; et d’icelle illustré. Lyon 1539 in-4°.[324]

Lyon marchant, Satyre Française sur la comparaison de Paris, Rouen, Lyon, Orléans, et sur les choses mémorables depuis l’an 1524 sous Allégories et Énigmes, par personnages Mystiques. Lyon 1542 in-12.

Il semble qu’Aneau avait un frère Poète et Musicien ; car à la fin de son Livre intitulé, Chant Natal, contenant Sept Noëlz (où se trouve le Mystère de la Nativité, dont nous venons de parler) il y a un Noël Mystique, contenant trois couplets, sur le chant : le Deüil issu. Le second s’exprime ainsi.

Noël, Noël, si hault que l’air en tonne,
Non, l’homme seul, mais tour animant dict :
Le grand Lyon son gros organ entonne, (Lyon)
Noël, Noël, à haulte voix bondit :
Un chant plaisant fondé sur un bon dict,
Le Rossignol Vi-liers par accords (Viliers Aneau)
Et un Aigneau bailant luy répondit,
Noël chantant et à cris et à cors.

 

JEAN PARMENTIER[325]

 

Naquît à Dieppe en 1494. La profession de Marchand qu’il exerça toute sa vie, ne l’empêcha pas de se livrer aux Belles Lettres, « et quoi, qu’il n’eut pas beaucoup hanté les Écoles, si toutesfois étoit-il congnoissant en plusieurs Sciences, que le grant Précepteur et Maistre d’Escole par don de grace infuse luy avoit avait eslargi. » Cette grâce infuse le rendit non-seulement capable de composer quantité de Poésies, telles que Chants Royaux, Ballades, Rondeaux, bonnes et excellentes Moralités et Farces, mais encore de traduire du Latin de Salluste la Conjuration de Catilina[326]. Nous nous gardons bien d’adopter ce fait, mais nous serions blâmables de le supprimer[327]. Le désir de connaître, et de voir par lui-même beaucoup de Pays inconnus, fit entreprendre à Parmentier la conduite de deux Vaisseaux[328], que Jean Ango Grenetier, Vicomte de Dieppe avait équipés à ses dépens. Le frère cadet de Parmentier, nommé Raoul, l’accompagna dans ce voyage. Crignon dans la complainte sur la mort des deux Parmentiers, exprime ainsi le départ des voyageurs.

Il me souvient comme à la départie
Chacun prenoit congé de sa partie,
Et qui je vey la Nymphe Parmentier,[329]
Qui son Espoux aimoit de cueur entier ;
Faire ung adieu si mellé de regrez,
Que ce voyant ung cueur plus dur que grez
Se feust fendu, ou fondu comme cire.

Crignon après avoir décrit la beauté de la femme de Parmentier, la fait parler ainsi.

Mon espoux et amy,
Je n’ay esté, fors que un an et demy,
Avecques luy, qui me semble trop brief :
O dur départ, tant tu me feras grief,
Tous les plaisirs que j’ay prins jours et nuictz
Sont convertiz en douleurs et ennuictz.
...
N’avons-nous pas des biens à suffisance
Pour vivre ensemble en joye et en plaisance ?

Malgré des plaintes si touchantes, Jean et Raoul Parmentier partirent, et après une assez fâcheuse navigation, ils arrivèrent enfin à l’Île de Sumatra, où ils débarquèrent avec tout l’équipage.

Les chaleurs du Pays, jointes aux fatigues du voyage, causèrent à Jean Parmentier une fièvre si violente que les remèdes les plus salutaires, ne purent retarder sa mort, qui arriva au bout de huit jours. Son frère Raoul attaqué du même mal, ne lui survécu que de quinze jours. Ainsi moururent les deux Parmentiers, qui méritaient un meilleur sort, et que Crignon compagnon de leur voyage, et témoin de leur triste fin, nous dépeint avec toutes les fleurs de sa Rhétorique. Il fit même l’Apothéose des deux frères : et dans la Complainte sur le trépas des Parmentiers, il fait parler ainsi la Muse Polymnie à la femme de l’aîné.

Du corps de Jan tiens toy tout informé
Qu’il est défia en Palme transformé.
...
Le corps de Raoul, qui jecté fut en mer,
...
Et transformé en un léger Dauphin
...
Et ceste mer où il faict demourée,
Du nom des deux doibt estre décorée :
Se plus François vient en ceste frontière,
Il nommera ceste mer Parmentière,
Et en sera mémoire à tout jamais, etc.

Il ne nous reste des Ouvrages Dramatiques de Jean Parmentier, que la Moralité suivante. Moralité très élégante à dix personnages, à l’honneur de l’Assomption de la Vierge Marie ; imprimée à Paris in-4° en la rue de Sorbonne 1531.

 

JEAN D’ABUNDANCE[330]

 

Bazochien, et Notaire du Pont Saint-Esprit, a composé plusieurs Moralités et Mystères par personnages ; savoir,

Le Gouvert d’Humanité.

Le Monde qui tourne le dos à chacun.

Plusieurs qui n’a point de Conscience.

Le Mystère des trois Rois.

Mystère sur Quod secundùm legem debet mori, etc. et plusieurs autres imprimés à Lyon. Du Verdier Bibliothèque Française, p. 635.

 

 

Natif de la Ville du Mans, était Poète Français, Philosophe, Mathématicien, et bien versé en autres Sciences.

Il a composé quelques Tragédies, Comédies, et autres Poésies Françaises, non encore imprimées. Il fut accusé d’être Magicien, et comme tel condamné aux Galères.

Il était Principal du Collège de Justice à Paris, auquel lieu il fit jouer et représenter plusieurs Tragédies et Comédies, tant en Latin, qu’en Français composées par lui. Il florissait à Paris sous le règne de François I. Bibliothèque Française de la Croix du Maine, p. 226.

 

ANTOINE FORESTIER[332]

 

Parisien, dit Sylviolus ; il a écrit plusieurs Comédies Françaises. Il florissait en l’an 1540 ou environ. La Croix du Maine page 16 de sa Bibliothèque Française.

 

LOUIS CHOCQUET[333]

 

A mis en rime Française par personnages, les Actes des Apôtres[334] et l’Apocalypse saint Jean, avec les Cruautés de Domitian l’Empeseur. Le tout à Paris en l’Hôtel de Flandres l’an 1541 et imprimé in fol. par Arnoul et Charles les Angeliers. Du Verdier Bibliothèque Française, page 796.

 

MARGUERITE DE VALOIS[335][336]

 

Sœur de François I du nom, Roi de France, naquît à Angoulême le 11 Avril 1492 de Charles d’Orléans, et de Louise de Savoie. Elle fut élevée à la Cour de Louis XII et elle épousa le 9 Octobre 1509 Charles dernier Duc d’Alençon, que François I fit reconnaître pour premier Prince du Sang. Le Duc d’Alençon mourut à Lyon en 1525 du déplaisir de la prise de François I. Marguerite, quoique extrêmement touchée de cette mort, se rendit à Madrid auprès du Roi son frère, et sollicita vivement pour sa liberté. François I.de retour en France, maria Marguerite avec Henri d’Albret Roi de Navarre : ce mariage se fit en 1527. Cette Princesse avait beaucoup de connaissance des belles Lettres, et elle composait assez bien pour son temps en vers, et en prose. Elle estimait les Savants et se plaisait à leur faire du bien. Brantome pag. 308. et 309 de ses Dames Illustres dit, « Que la Reine de Navarre composoit souvent des Comédies et des Moralitez, qu’on appelloit en ces temps-là des Pastorales, qu’elle faisoit joüer, et représenter par les Filles de sa Cour. »

Florimond de Rémond, Histoire de l’Hérésié, Livre VIII, Chap. 3, p. 849 dit « Que le Docteur Roussel mit cette Princesse dans le goût de lire la Bible, et qu’elle s’y attacha avec tant de plaisir, qu’elle composa une traduction Tragi-Comique de presque tout le Nouveau Testamens, qu’elle faisoit représenter en la Salle, devant le Roy son mary : ayant recouvert pour cet effet des meilleurs Comédiens qu’elle pût trouver[337]. »

Marguerite de Valois mourut au Château d’Odos en Bigorre le 2 Décembre 1549 et fut inhumée à Pau. Charles de sainte Marthe Lieutenant Criminel d’Alençon, et Maître des Requêtes de l’Hôtel de cette Reine, composa son Oraison funèbre, qu’il publia en Latin et en Français. Scévole de Sainte Marthe a placé son éloge entre ceux des Hommes de Lettres Français. Ronsard, Dorat, Nicolas Denisot, Brantôme, la Croix du Maine, du Verdier etc. font mention de cette Reine. Il reste même un Volume d’Épitaphes qu’on fit pour elle. Anne, Marguerite, et Jeanne de Seymour Anglaises composèrent pour elle plus de cent Distiques Latins, que du Bellay, Dorat et Baïf, et autres Poètes célèbres mirent en notre Langue.

Voici les titres des Pièces Dramatiques que Marguerite de Valois composa[338]. (a) 

Comédie de la Nativité.

Comédie de l’Adoration des trois Rois.

Comédie des Innocents.

Comédie du Désert.

Comédie deux Filles, deux Mariées, la Vieille, le Vieillard, et les quatre Hommes.

Farce de Trop, Prou, Peu, Moins.

 

 

ACTEURS

 

Avant de passer au Catalogue Chronologique, et Extraits des Mystères depuis leur origine jusqu’en 1548 qu’ils furent supprimés, il faut parler de quelques Acteurs qui parurent pendant les Règnes des Rois Louis XII et François I. Nous avons ci-dessus fait mention de Gringore et de Pont-Alais, qui joignirent au talent de la Composition, celui de la Déclamation.

 

CLÉMENT MAROT[339]

 

Fils de Jean Marot, Valet de Chambre du Roi Louis XII naquît à Mathieu, Village à deux lieues de Caen, en 1495. Il y resta jusqu’en 1505, que son père le fit venir à Paris ; le peu d’inclination qu’il marqua pour l’étude de la Langue Latine, obligea Jean Marot à le mettre en pension chez un Procureur au Parlement : Clément, bien loin de s’attacher à l’état auquel on l’avait destiné, se lia avec les Enfants Sans Souci, et joua souvent dans leurs Pièces. Enfin il quitta cette Troupe en 1515 et entra chez Nicolas de la Neufville, Chevalier Seigneur de Villeroy, en qualité de Page. Le surplus de la vie de Clément Marot ne regarde plus cet ouvrage, d’autant qu’il ne suivit point le Théâtre, ni comme Auteur, ni comme Acteur. Il suffit de dire que ce célèbre Poète mourut à Turin, Capitale du Piémont en 1544 âgé de 49 ans.

 

JEAN DE SERRE[340]

 

Excellent joueur de Farces, mourut sous le règne de François I. Clément Marot a fait passer jusqu’à nous son nom, et le détail de ses talents pour le Théâtre, par l’Épitaphe suivante.

Épitaphe de Jean de Serre excellent Joueur de Farces.

Cy-dessous gist et loge en serre
Le très gentil fallot la Serre,
Qui tout plaisait alloit suivant,
Et grant joüeur en son vivant :
Non pas joüeur de dez, ne de quilles
Mais de belles Farces gentilles ;
Auquel jeu, jamais ne perdit,
Mais y gagna bruit et crédit ;
Amour et populaire estime,
Plus que d’escuz, comme j’estime.
Il fut en son jeu si adextre,
Qu’à le veoir, on le pensoit estre
Yvrogne, quand il s’y prenoit,
Ou Badin[341] s’il l’entreprenoit ;
Et n’eust sceu faire en sa puissance
Le sage ; car en la naissance
Nature ne lui fist la trogne
Que d’un Badin, ou d’un Yvrogne.
Toutesfois, je croy fermement
Que ne fit onc si vivement
Le Badin qui rit, ou se mord,
Comme il fait maintenant le mort.
Sa science n’éstoit point vile,
Mais bonne, car en ceste Ville
Des tristes tristeurs destournoit,
Et l’homme aise, en aise tenoit,
Or bref, quant il entroit en salle
Avec une chemise sale,
Le front, la joue, et la narine,
Toute couverte de farine,
Et coëffé d’un béguin d’enfant,
Et d’un haut bonnet triomphant,
Garni de plumes de chapons[342],
Avec tout cela je réponds
Qu’en voyant la mine niaise,
On n’estoit pas moins gay, ni aise,
Qu’on est aux Champs Elisiens.
O vous humains Parisiens,
De le pleurer, pour récompense,
A ce qu’il souloit faire et dire,
On ne se peut tenir de rire.
Que dis-je ? On ne le pleure point :
Si fait-on, et voicy le poinct.
On en rit si fort en maints lieux,
Que les larmes sortent des yeux ;
Ainsi en riant on le pleure.
Or pleurez, riez vostre saoul,
Tout cela ne luy sert d’un soul.
Vouz feriez beaucoup mieux en somme,
De prier Dieu pour le poure homme.

 

LE COMTE DE SALLES

 

Acteur, dont on ignore le véritable nom, jouait quelquefois avec les Clercs de la Bazoche. Il mourut d’une maladie épidémique qui courus à Paris sous le règne de François I et fut enterré à S. Laurent. L’Épitaphe suivante, qu’on trouve dans les Poésies attribuées à Clément Marot, nous apprend les particularités que nous venons de rapporter.

Épitaphe du Comte de Salles, en forme de Ballade

S’oncques à pitié il te convient mouvoir
Et d’autruy-cas, ou malheur, te douloir,
O viateur, ne te desdaigne mye
Veoir cest escript, et pyteuse omélye :
Si gémiras le grief despart d’ung Comte,
Qui vivant pleust en toute compaignie,
Mais on n’en faict mise, recepte, ou compte.

Je suys celuy, comme tu dois savoir,
Comte de Salles, assez plaisant à veoir ;
Qui par mes gestes, brocards et Tragédie,
Mainte assemblée ay souvent resjouye,
En entretient, ayant plus grâce que honte,
Et en accordz, et doulz chantz armonie,
Mais on n’en faict mise, recepte ou compte.

Cuydant fuir le naturel devoir,
Mort au passaige m’arrester eut vouloir,
Et n’est amy qui à m’aider s’emplye[343]
Parquoy laissay, pour bon gaige, ma vie,
Dont j’ay quittance, sans faulte, ne mescompte,
Escrite au rolle des Mortz d’Epidémie,
Mais on n’en faict mise, recepte, ou compte.

Prince, inutil est mon ramentevoir,

Pourquoy vous dis adieu jusques au revoir.

Des bonnes partz, la meilleure ay choysie ;

Fol est pour vray, qui au moindre se fie ;
Car tel est bien hault juché, qu’on démonte ;
L’homme prudent à tel jeu ne l’envye,
Mais on n’en faict mise, recepte, ou compte

Complaintes de Dame Bazoche sur le trépas dudit Comte

O sort inepte de lubrique repos,
O fil couppé par la dire[344] * Atropos,
Que Lachésis en commençoit filler.
Les Destinés de trop ferme propos,
M’ont tost osté mon plus plaisant support,
Par le vouloir de celuy qui fait l’Aër.
Pas ne falloit si soubdain affiler
Poincte à la mort, pour chose si très tendre,
Que l’on pouvoit sans plus tordre enfiller ;
Plus l’arc est foible, moins de force à le tendre.

S’esbahit-on si mon cueur triste rendy,
Quand voy mon Comte au Cloistre saint Laurens,
Ainsi, de peste, soubdainement mourir ?
Ha ! mes suppotz, gettez-vous sur les rancs,
Pour, avec moy, estre rémémorans
La perte grande qu’il nous convient souffrir.
Jadis le veistes à tous voz faictz souffrir.
Et en vos jeulx faire florir son nom :
Ire fatalle ores le faict pourrir.
Par faulx esteuf on pert souvent le bon.
Vous, Baronat[345], qui fustes son Seigneur,
Et vous, Guislaud[346] de son bien en seigneur,
Voicy, pour vous, piteuse chansonnette.
Vous, Compaignon, qui l’aimastes de cueur,
Avez point eu tristesse du malheur
Qui succumba si simple personnette ?
Chacun de vous à lamenter se mette
Le passe-temps, la joye, et le confort,
Que son vivant pert sa façon, et geste,
A ung chascun plaire faisait effort, etc.

 

JACQUES MERNABLE

 

N’est connu que par l’Épitaphe suivante, de la composition du fameux Ronsard. Elle s’explique assez sur la misère du personnage, sans qu’il soit besoin d’en parler ici.

Épitaphe de Jacques Mernable, Joueur de Farces

Tandis que tu vivois, Mernable,
Tu n’avois ni maison, ni table,
Et jamais, pauvre, tu n’as veu
En ta maison le pot au feu ;
Ores la mort t’est profitable ;
Car tu n’as plus besoin de table,
Ni de pot, et si désormais,
Tu as maison pour tout jamais

 

 

CATALOGUE CHRONOLOGIQUE ET EXTRAITS DES MYSTÈRES DEPUIS LEUR ORIGINE, JUSQU’EN 1548 QU’ILS FURENT SUPPRIMÉS

 

 

Mystère de la Passion[347]

 

On ne peut douter que le Mystère de la Passion ne soit le premier, et le plus ancien de tous ceux qui furent représentés par les Confrères, puisque c’est celui qui leur fit prendre le nom, dont on les voit qualifiés dans les Lettres Patentes qui leur furent accordées en 1402[348] par le Roi Charles VI lorsqu’ils établirent un Théâtre à Paris dans une Salle de l’Hôpital de la Trinité, titre qu’ils ont toujours conservé depuis ; mais on ignore le nom de l’Auteur, ou plutôt des Auteurs qui l’ont composé. Car, comme nous l’avons déjà dit[349], selon toutes les apparences, ce Poème n’est pas l’ouvrage d’une seule personne : et la différence sensible que l’on trouve dans la versification, en est une preuve manifeste. Nous avons déjà dit, et nous le répétons encore, que c’est à tort que Jean Michel en a passé pour Auteur, puisque ce fait est démenti par les Éditions les plus correctes de cet Ouvrage[350], qui ne lui en attribuent que quelques additions, et des corrections : nous en parlerons plus amplement ci-dessous.

C’est ce Mystère qui a servi de modèle à tous ceux que l’on composa dans la suite, et qui pendant plusieurs années sur le seul que les Confrères représentèrent à Paris. Plusieurs Villes à l’envi voulurent jouir de ce pieux Spectacle, et n’épargnèrent aucun soin pour en rendre les Représentations plus magnifiques. La plus célèbre fut celle que Conrard Bayer[351] Évêque de Metz fit exécuter auprès de cette Ville en 1437 et où il invita la Noblesse de la Lorraine, du Palatinat du Rhin, et des Provinces circonvoisines. Un Auteur, qui se dit Curé de S. Euchaire Paroisse de la Ville de Metz, nous en rapporte les particularités dans la Chronique, intitulée, Histoire de Metz véritable[352].

« L’An MCCCCXXXVII le troisième Juillet, (dit cet Auteur) fut fait le Jeu de la Passion Nostre-Seigneur, en la Plaine de Veximiel ; et fut fait le Parc d’une très noble façon, car il était de neuf sièges[353], de haut ency[354] comme degrés. Tout autour et par-derrière estoient grans sièges et longes pour les Seigneurs et Dames : Et fut Dieu un Sire appelle Seigneur Nicolle[355] Don Neufchastel en Lorraine, lequel était Curé de sainct Victour de Metz, lequel fut presque mort en la Croix, s’il n’avoit esté secourus, et convint que un autre Prestre fut mis en la Croix pour parfaire le personnage dou Crucifiement pour ce jour, et le lendemain ledict Curé de fainct Victour, parfit la Résurrection[356], et, et fit très haultement son personnage, et dura ledit Jeu. Et un autre Prestre, qui s’appelloit Messire Jean de Nicey, qui estoit Chapelain de Métrange, fut Judas, lequel fut presque mort en pendant, car le cuer luy faillit, et fut bien hativement despendu, et porté en voye. Et estoit la bouche d’Enfer très bien faite, car elle ouvroit et clooit quant les Diables y voulvient entrer et issir, et avoit deux gros, eulx[357] d’acier, et fut un Clerc des sept de la guerre de Metz, appellé Fourcelle, Maistre dudict Jeu, et pourtour[358] de l’Original avoit pour ledict temps moult de Seigneurs, et de Dames Estrangeres en ladicte Cité de Metz, dont les noms s’ensuivent ci-après.

« Premier, Monseigneur l’Évêque de Metz, Sire Conrard Bayer. 

« Le Comte de Vaudemont, Seigneur Baudouin de Fleville, Abbé de Gorze. 

« La Comtesse de Sallebruche, et le Conseil de la Duché de Bar et de Lorraine.

« Messire Henri d’Encey, et ses deux frères ; le Brun de Saulx ; Charles de Servolles ; Henri de la Tour, et plusieurs autres Seigneurs et Dames d’Allemaigne, et dou Pays, dont je ne say les noms. Et fit-on mettre les Lanternes[359] aux fenestres tout ledict Jeu durant. »

Longtemps après cette Représentation, Jean Michel Poète et Médecin d’Angers, déjà connu par le Mystère de la Résurrection en trois Journées, dont il est Auteur, entreprit de faire quelque changement à celui dont nous parlons. Il retrancha quelques endroits qui lui parurent trop libres, et y en substitua d’autres plus convenables, ajoutant un Prologue assez ennuyeux[360]. Elle fut jouée de cette façon à Poitiers vers le commencement de Juillet 1486[361] et à Angers sur la fin du mois d’Août suivant[362] avec beaucoup de magnificence.

Le bruit des préparatifs que l’on fit pour cette dernière représentation, attira des spectateurs de toute la France, les personnes les plus qualifiées d’Angers, y voulurent jouer un Rôle[363]. Le Doyen de S. Martin y représenta celui de Jésus ; et l’on croit que Jean Michel fit celui de Lazare. Les Acteurs changeaient de Rôle à chaque journée.

Le Théâtre était construit au bas des Halles[364]. Il y avait cinq Échafauds à plusieurs étages couverts d’ardoises ; le Paradis qui était le plus élevé, contenait deux étages.

On employa quatre jours à la répétition de ce Mystère, et autant à le représenter. Le premier jour de la représentation, on célébra[365] une grande Messe, et l’on trouve dans les Registres de la Cathédrale d’Angers, qu’on fut obligé d’avancer la grande Messe, et de retarder les Vêpres, afin que les Chanoines et les Chantres pussent assister à cette fameuse représentation.

Dans le compte rendu à la Nation d’Anjou en 1486 par Jean Binel[366], on trouve la somme à laquelle monta la dépense que cette Nation fut obligée de contribuer pour sa part. Pro Misterio Passionis Jesu Christi Anno presentis compoti, Andegavi per personnagia manifestato, data fuit, ex parte Nationis, summa decem librarum, ad onera hujusmodi Misterii supportanda.

Cette représentation d’Angers produisit un tel effet, que dans la suite on ne joua plus ce Mystère, conformément aux Corrections et Additions de Jean Miche. Outre les représentations que les Confrères de la Passion en donnèrent à Paris, et dont nous ne parlerons point, parce qu’elles étaient ordinaires[367], on remarque que la plupart des Villes d’Anjou, de Poitou, et des environs, firent construire des Théâtres, pour y représenter les Mystères, et surtout celui de la Passion. Montmorillon, Langest, Saint-Espain, Doué, et Saint Maixant furent de ce nombre, mais les plus considérables étaient ceux de Saumur et de Poitiers, où ces sortes de Spectacles durèrent longtemps ; car Jean Bouchet nous assure avoir vu représenter dans ces deux Villes en 1534 les Mystères de l’Incarnation, Nativité, Passion, etc. Voici comme il en parle dans ses Annales d’Aquitaine Partie IV feuillet 267 de l’Édit.de 1567 

« Le quatrième dudict mois de Juillet (1534) les Maire, Eschevins, et Bourgeois de Poitiers firent aussi leurs Monstres pour servir le Roi en ladicte Ville. Et le lendemain furent faictes joyeuses et triomphantes Monstres des Mystères de l’Incarnation, Nativité, Passion, Résurrection, et Ascension de Nostre-Seigneur Jesus-Christ, et de la Mission du Saint Esprit ; lesquels Mystères on joua quinze jours après au Marché Vieil de ladicte Ville, en ung Théâtre fait en rond, fort triomphant. Et fut ledict Jeu commencé le Dimanche dix-neufviesme jour dudict mois, et dura onze jours continuels, et subsécutifs, où il y eut de très bons joueurs, et richement accoûtrés. Les chaleurs furent si grandes durant ledict Jeu, qu’on n’oüit jamais parler des vivans des hommes, de si grandes et continuelles chaleurs oudit Païs : dont à Dieu grâces, ne sont depuis procédées les maladies, que les Médecins prédisoient devoir en advenir, c’est par la grâce de Dieu. On joua aussi la Passion et Résurrection troys semaines après, ou environ en la Ville de Saulmur, où je vey d’excellentes fainctes. »

Le Théâtre de Saumur, dont on voyait encore quelques restes du temps d’Henri III était remarquable par les peintures, et surtout celles du Paradis[368]. À l’égard de ceux de saint Maixant, de Doüé, et des autres, il est certain qu’on y représenta des Mystères assez fréquemment, mais nous n’oserions assurer que l’aventure que Rabelais[369] dit être arrivée à François Villon sur ses vieux jours à saint Maixant, soit bien certaine. Voyez l’Extrait du Mystère de la Passion, Tom. I. p. 162 et suivantes.

 

Mystère de Griseldis[370]

 

 « Cy commence l’Estoire de Griseldis, la Marquise de Saluces, et de la merveilleuse constance, et est appellé le Miroir des Dames mariées... Cy fine le Livre de l’Estoire de la Marquise de Saluces, mis par personnages et ryme, l’an mil CCC IIII[371] et quinze[372] ».

C’est un Manuscrit in-4° sur vélin, avec des miniatures, contenant 56 feuillets, ou 112 pages, à 28 vers chacune. Environ deux mille vers.

Ce Mystère, qui n’a de recommandable que son antiquité, est une servile imitation, en très mauvais vers, et en action, du Roman qui porte ce titre.

Le Marquis de Saluces, dont la passion dominante, est le plaisir de la chasse, pressé par ses sujets de prendre une Épouse, promet de les satisfaire dans quinze jours. Pendant cet intervalle il aperçoit Griselidis, fille de Janicolle pauvre Laboureur, qui revient d’une Fontaine porter de l’eau : il la suit dans la Cabane de son père, la lui demande en mariage, et l’obtient aisément. Après lui avoir fait prendre des habits convenables, le Marquis l’épouse, et ses sujets, charmés de la beauté, et de la douceur de la nouvelle Marquise, en témoignent leur joie. Le caprice du Marquis trouble ce bonheur. Non content d’avoir fait enlever les deux enfants que Griselidis met au monde, il veut la répudier, et envoie l’Évêque de Saluces prier le Pape de lui accorder la permission, en quittant son Épouse, d’en choisir une autre d’un rang plus convenable à sa naissance. Le Pape, qui trouve cette demande fort juste, lui en fait aussitôt expédier une Bulle par son Grossaire. Muni de cette Bulle, le Marquis ordonne à Griselidis de retourner chez son père, et de quitter ses riches habits.

« La Marquise sans faire dire, despoille son riche habit, et elle prent le vieil qu’elle avoit laissié, et consent liément de retourner à son propre père. »

La pudeur l’oblige cependant à supplier le Marquis, de lui laisser la chemise qu’elle porte.

GRISELDIS.

Sauf ce que me sembleroit
Chose indigne, et non afférable,
Que ce fau ventre misérable,
Duquel furent les enfans nez
Que de ton faict as engendrez,
Deust au peuple apparoir tous nuz :
Parquoy, je te supply sans plus,
 S’il te plaist, et non autrement,
Qu’en récompensant seulement,
La virginité qu’apportay
A toy, quant au Palais entray ;
Laquelle ne puis remporter,
Il te plaise à commander,
Que l’en laisse une me chemise
A l’issire de ton servise, etc.

Le Marquis y consent. Pendant ce temps-là on lui amène ses deux enfants, qu’il avait fait élever chez le Comte de Pavie son beau-frère : la fille âgée pour lors de douze ans, et le garçon de huit. Le Marquis feint de vouloir épouser la jeune Princesse, et ordonne à Griselidis de lui servir de fille de chambre. La Marquise se soumet à cet ordre avec tant de douceur, que son époux touché de-cette rare patience, lui fait connaître ses enfants, et après lui avoir déclaré que tout ce qu’il a fait, n’était que pour l’éprouver, il la reprend avec lui, et le Mystère finit par les réjouissances des Bergers de la Contrée.

 

Mystère de la Résurrection[373]

 

Il est impossible de marquer précisément le temps que ce Mystère fut représenté pour la première fois : ce n’est que par les Lettres Patentes que Charles VI[374] accorda aux Confrères en 1402 (et dans lesquelles ce Roi leur donne la qualité de Confrères de la Passion et Résurrection Notre Seigneur) que l’on apprend qu’il était déjà connu. Nous avons dit ci dessus, en parlant du Mystère de la Passion, que celui-ci fut joué plusieurs fois avec succès à Metz au mois de Juillet 1437[375] à Poitiers en 1486 et en 1534 et la même année à Saumur[376]. Jean Michel en composa un en trois Journées, mais si différent de celui dont nous parlons qu’il faut les ignorer entièrement pour pouvoir les confondre. Comme dans notre premier Volume[377], nous avons donné un Extrait de ce Mystère, il ne nous reste plus ici qu’à marquer les différentes Éditions, que nous avons pu voir.

[378]L’Édition de 1507, dont nous avons donné le titre dans notre premier Volume pag. 68.

[379]« La Résurrection de Nostre-Seigneur Jhésuchrist par personnages, comment il s’apparut à ses Apostres, et à plusieurs autres, et comment il monta és Cieulx le jour de son Ascencion, nouvellement imprimé à Paris par la veuve feu Jehan Trepperel, et Jehan Jehannot, Imprimeur et Libraire Juré de l’Université de Paris, demourant en la rüe Neufve Nostre-Dame, à l’Enseigne de l’Escu de France[380]. » C’est un in-4 ° Gothique, à la fin duquel on trouve une Table des Mystères, mais peu correcte.

[381]Alain Lotrian la réimprima depuis in-4° Gothique de 51 feuillets ou 102 pages à deux colonnes. À Paris 1541.

 

Mystère de la Conception[382]

 

Quoiqu’on ne sache pas le temps que ce Mystère a paru pour la première fois, et qu’on ignore même le nom de son Auteur cependant, il est certain, qu’il a suivi de près l’établissement des Confrères à l’Hôpital de la Trinité. Pour former un corps complet de tous les Mystères du Nouveau Testament, on rétrograda jusqu’au Procès de Paradis, et enfin au Mariage, et aux premières années de saint Joachim. C’est aussi à cause de cette liaison, que l’Édition de 1507 ; porte à la fin du Prologue Final, de ce Mystère. « Fin du premier Jour de la Passion de Nostre Seigneur Jésu-Christ. » Ces différentes parties du Mystère de la Conception, composées par plusieurs Auteurs, furent longtemps jouées séparément[383] : mais à la fin on les rassembla toutes sous le nom « du Mystère de la Conception, Nativité, Mariage, et Annonciation de la Benoiste Vierge Marie, avec la Nativité de Jesu-Christ, et son Enfance.[384] »

Ajoutons que l’Auteur du Mystère de l’incarnation, qui fut représentée à Rouen en 1474, s’est beaucoup aidé de celui-ci, principalement ce qui regarde le Procès de Paradis, dont il a copié des vers et des passages tous entiers. C’est ce que nous disons plus amplement, en donnant l’Extrait de ce dernier Mystère.

 

Mystère du Vieux Testament[385][386]

 

« Le Mystère du Viel Testament par personnages, joué à Paris,  hystorié, et imprimé nouvellement audit lieu, auquel sont contenus les Mystères cy-après déclairez. »

C’est un petit in-folio Gothique avec des figures en bois, contenant 336 feuillets, ou 672 pages à deux colonnes, de 50 vers chacune ; ce qui peut composer environ soixante deux mille vers. On lit ces mots à la fin.

« Cy finist le Viel Testament par personnaiges, joué à Paris, et imprimé nouvellement audit lieu, par Maistre Pierre le Dru, pour Geoffroy de Marnef[387] Libraire Juré de l’Université de Paris, demourant en la rue S. Jacques, à l’Enseigne du Pellican[388]. »

 

I. La création du Ciel, de la Terre, ou des Anges

 

La décoration du commencement de ce Mystère, est absolument différente des autres. Plusieurs toiles cachent les Établies ou Echafauds aux yeux des Spectateurs : l’Acteur qui représente Dieu, paraît d’abord seul[389], et crée le Ciel[390] et les Anges[391]. Ces derniers remercient le Seigneur : mais bientôt Lucifer, aidé de quelques Anges, conspire contre  son Créateur, qui le précipite aux Enfers avec ses complices, en prononçant ces terribles paroles.

DIEU.

Non ascendes, sed defcendes.

« Adoncques doivent tresbuscher Lucifer et ses Anges, le plus soudainement qu’il sera possible : et doit avoir autant de Diables tous pretz en l’Enfer, lesquelz enmeant grande tempeste, et gettent feu dudit Enfer[392]. »

Dieu crée ensuite le Jour et la Nuit, que nos anciens représentaient de cette manière. 

« Adoncques se doit monstrer un drap peint, c’est assavoir la moytié toute blanche, et l’autre noire. »

Après cela il forme le Soleil, la Lune, les Étoiles, les Arbres, les Animaux, et le Paradis Terrestre. 

« Adoncques se doivent monstrer quatre ruysseaux, à manières de petites Fontaines, lesquelles soient aux quatre parties de Paradis Terrestre, et chascun d’iceulx escriptz et ordonnez[393]. »

Le Seigneur crée enfin Adam, qui après avoir regardé de tous côtés, avec admiration, remercie son Créateur, qui pendant le sommeil de notre premier père, forme Ève, d’une de ses côtes, et la lui donne pour Épouse ; à peine ces nouveaux Époux se sont-ils promené quelque temps, que Sathan tente Ève, et l’engage à manger du fruit défendu. Ève en porte à son mari.

« Icy prent Adam la Pomme que Eve luy baille, et mort dedens, puis se prent par la gorge. »

Ils reconnaissent bientôt leur crime, et vont se cacher[394]. Miséricorde veut parler en faveur de l’infortuné Adam, mais Dieu n’écoutant que Justice Divine, descend sur la Terre, et après lui avoir donné sa malédiction, il ordonne à Chérubin de chasser Adam et Ève du Paradis Terrestre. Les herbes sèchent sous les pas des deux coupables, et les arbres perdent leur verdure.

 

II. D’Adam et d’Ève

 

Adam marie Caïn et Abel avec Calmana et Delbora leurs sœurs. Le premier, pour conserver une autorité sur son frère, fait construire par Enoch, Irard, et ses autres enfants, une Ville, à qui il donne le nom de l’aîné. Adam vient visiter leur nouvelle demeure, et leur ordonne d’offrir au Seigneur la dixme de leurs biens. Abel obéit, en sacrifiant un bel Agneau : mais Caïn murmure contre le commandement. À quoi bon ces Sacrifices, ajoute-t-il ?

Je croy que mon père radoute.

Enfin par complaisance pour Adam, il met le feu à une botte de méchante paille.

CAYN.

Icy ne prens point plaisance
Qu’on me vienne brusler ma paille.

Comme les Holocaustes d’Abel sont favorablement reçus du Seigneur, Caïn en conçoit une si vive jalousie qu’il l’assassine. La voix du Sang d’Abel porte ses plaintes à Justice Divine : et Dieu maudit le meurtrier. Calmana et la veuve Delbora, vont apprendre ces tristes nouvelles à Adam, et à Ève. Cette dernière meurt, et Adam se sentant proche de sa fin, ordonne à Seth d’aller à la porte du Paradis Terrestre, lui chercher quelque soulagement. Le Chérubin, qui en garde l’entrée, donne, suivant l’ordre du Seigneur, trois grains de l’Arbre[395] de Vie à Seth, en l’avertissant de mettre ces trois grains dans la bouche d’Adam, lorsqu’il sera expiré, parce qu’ils doivent produire l’Arbre, qui doit un jour servir à la Rédemption des Hommes. Seth exécute ce commandement, et partage la Terre avec son frère Caïn. Lameth, descendant de ce dernier, quoique privé de la vue, veut aller à la chasse, et s’y fait conduire par son fils Tubal-Caïn : mais se confiant trop à son guide, il blesse mortellement Caïn.

 

III. Du Déluge

 

Pendant ce temps-là Caynam, Mathusaël, et quelques autres descendants de Seth, deviennent amoureux des Filles sorties du Sang de Caïn ; et oubliant la défense de leur premier Père, ils les recherchent en mariage.

MATHUSAËL.

Les filles de Cayn sont belles,
Et ne demandent autre chose,
Fors que avecques elles on repose
Par désordonnée volupté.

Dieu pour punir les hommes de leurs péchés, se résout à les exterminer par un déluge d’eaux, il envoie un Ange pour enlever Enoch, et or donner à Noé de construire une Arche, et de s’y retirer avec sa famille. Noé obéit promptement. 

« Icy surmonteront les eaües tout le lieu là où l’en joüe[396] le Mistère, et y pourra avoir plusieurs hommes et femmes, qui seront semblant d’eulx noyer, et qui ne parleront pas. »

Lorsque le Déluge, cesse, Noé sort de son Arche, et offre un Sacrifice au Seigneur. Après quoi il plante la Vigne, et exprimant le jus de deux ou trois grappes, il boit cette liqueur.

« Icy boit Noë, et puis s’endort in tout découvert[397]. »

Cham se moque de son père, qui maudit la race de cet ingrat, etc.

 

IV. De la Tour de Babel

 

Pour éviter un second Déluge, Cham conseille à ses enfants de bâtir une Tour, dont la hauteur puisse les en défendre. Ils choisissent Nembroth pour leur Chef, à cause de la férocité, et de la taille avantageuse : Dieu dissipe leur dessein, et les force d’abandonner cet ouvrage. Ensuite Nynus fils de Bellus, forme, sans qu’on sache pourquoi, le bizarre projet de faire adorer l’Idole de son père. Mais ce qui est de plus singulier, c’est que non-seulement Nembroth se soumet à cet ordre, mais qu’il s’offre même à le faire exécuter. Nynus charmé de cette aventure, lui en confie le soin avec plaisir, et Nembroth pour lui donner des preuves de son zèle, veut obliger Aram et Abraham à rendre hommage à la nouvelle Divinité. Ces deux frères refusent d’y consentir, et Nembroth les jette dans un brasier ardent. Aram y est consommé, mais Abraham en sort sans aucun mal. Et pour se mettre à couvert de ces violences, il passe en Égypte, où le Roi Pharaon devient amoureux de Sarra, qu’il croit sœur d’Abraham, et l’enlève, mais il est obligé de la lui rendre. 

« Cy fine la jeune Sarra[398]. »

 

V. De Abraham et de Melchisédech, de la délivrance de Loth

 

En quittant la Cour du Roi d’Égypte, Abraham passe dans la Palestine, et la partage avec son neveu Loth, qui choisit la Contrée de Sodome. Cordelamor Roi des Élamites ravage le Pays habité par le dernier, et emmène le Peuple en captivité, Abraham vole au secours de son neveu, défait ce Roi victorieux, et en rend grâces à Dieu, par un sacrifice qu’il fait offrir par Melchisédech. Cependant Sarra fâchée de n’avoir point d’enfants, propose à son mari de prendre Agar, pour se procurer un héritier. Abraham y consent, et Sarra ayant tiré cette fille à part, lui déclare son intention, et lui ordonne d’obéir sans répliquer.

SARRA.

Accomplissez à son désir,
Obtempérez à sa demande.
Se quelque chose vous commande,
Gardez-vous bien de l’esconduire.

Agar lui promet une pleine soumission.

« Icy prent Abraham Agar, et la maine en sa chambre[399]. »

Cette fille apercevant qu’elle est enceinte, devient insolente, et parle à sa Maîtresse avec mépris.

AGAR.

Au moins ne suis-je pas brehaigne,
Comme vous...

SARRA.

Un jour vous vous repentirez.

AGAR.

Et quesse que vous me ferez,
Je ne vous crains, ne ne vous doubte.

 

Sarra porte ses plaintes à Abraham, qui ordonne à Agar de se retirer. L’Ange du Seigneur console cette dernière, et après lui avoir commandé de retourner chez son Maître, il parle à Abraham, et lui promet la naissance d’un fils.

 

VI. De la destruction de Sodome et de Gomorrhe

 

Le Seigneur justement irrité des crimes des habitants de Sodome et de Gomorrhe, se prépare à en tirer une vengeance éclatante.

JUSTICE DIVINE.

C’est ung péché trop dissamable,
Plus infaict que celuy du Dyable,
Qui transgressa vostre vouloir.

Miséricorde veut en vain excuser leur aveuglement,

DIEU.

Sans tenir plet[400]
Leur péché si fort me desplest,
Veu qu’il n’y a raison, ne rime,
Qu’ilz descendront tous en abisme.

Cet Arrêt prononcé, le Seigneur ordonne à un Ange de l’exécuter, et de faire retirer Loth et sa famille de cette Ville criminelle. Loth remercie l’Ange, et se met en devoir de lui obéir, cependant des habitants de Sodome courent après le Messager du Ciel, et veulent lui faire quelque violence : Loth s’y oppose de tout son pouvoir.

LOTH.

Or je vous diray, i’ay deux filles,
Autant Vierges que femmes furent ;
Prenez-les...

L’Ange aveugle ces malheureux, ce qui donne à Loth le temps de s’enfuir, pendant ce temps-là le feu du Ciel tombe sur les deux Villes, et des réduits en cendres.

 

VII. Le sacrifice d’Abraham[401]

 

Sarra, suivant la promesse de l’Ange, met au monde un fils, à qui Abraham donne le nom d’Isaac. 

« Icy fault ung enfant nouveau né. »

Pendant qu’Isaac, devenu grand, va se réjouir avec Ismaël son frère et Eliézer jeune garçon, qu’Abraham leur a donné pour camarade ; et qu’il joue avec eux à la follette, et à Pique-Romme[402], le Seigneur ordonne à Abraham de lui sacrifier ce cher fils. Isaac à son retour est fort étonné ; lorsque son père lui commande de le suivre, et lui déclare ensuite le commandement de Dieu, auquel il ne peut se dispenser d’obéir. Isaac, quoi qu’entièrement soumis aux ordres du Seigneur, a cependant quelque regret à quitter la vie, les remontrances de son père le déterminent enfin.

ISAAC.

Mais veüillez-moy les yeux cacher,
Afin que le glaive ne voye :
Quant de moy vendrez approcher,
Peut-estre que je fouyroye.

ABRAHAM.

Mon amy ? si je te lyoye ?
Ne feroit-il point deshonneste ?

ISAAC.

Hélas ! c’est ainsi que une beste.

Dans le moment qu’Abraham s’apprête à ôter la vie à son fils, Miséricorde obtient du Seigneur la révocation de cet Arrêt sanglant. Cependant Isaac et son père, ignorants les secrets du Ciel, se disent un tendre adieu.

ABRAHAM.

Adieu, mon filz.

ISAAC.

Adieu, mon père,

Bendé suis, de bref je mourray,
Plus ne vois la lumière clere.

ABRAHAM.

Adieu, mon filz.

ISAAC.

Adieu, mon père ;
Recommandez-moi à ma mère,
Jamais je ne la reverray.

ABRAHAM.

Adieu, mon filz.

ISAAC.

Adieu, mon père,
Bendé suis, de bref je mourray.

L’Ange arrête le bras d’Abraham ; prêt à percer le sein de son fils, et lui apprend que Dieu est satisfait de son obéissance. Abraham et Isaac se retirent fort contents, et vont faire part de cette aventure à Sarra, qui en reçoit une joie inexprimable.

 

VIII. Le mariage de Isaac et de Rebecque. Comme Jacob et Esaü furent nés. Comment Isaac baille là bénédiction à Jacob en lieu d’Esaü.

 

Nous ne nous arrêterons pas sur ce Mystère, qui, ne contenant que la vie d’Isaac, et la naissance de Jacob et d’Esaü, ne présente rien de singulier, que la rencontre que ce dernier fait à la chasse. Nous venons de voir ci-dessus[403], que lorsqu’Adam fut enterré, Seth lui mit dans la bouche les trois grains de l’Arbre de Vie, qu’il a reçu du Chérubin. Ces trois grains ont germé, et produit trois Arbres, sortants d’un seul tronc ; c’est ce qu’Esaü aperçoit ici avec étonnement.

« Icy voit les Arbres de la Croix, et les Oyseaux qui les adorent, et partent lesdictz troys Arbres d’une même souche et tige, et portent divers feüillages et fruictz. »

 

IX. De la servitude de Jacob

 

Jacob craignant la fureur de son frère, passe en Mésopotamie, et devient amoureux de Rachel. Laban son père la lui promet en mariage, à la charge de le servir pendant sept années. L’amoureux Jacob accepte cette condition, et la remplit fidèlement. Cet heureux jour arrivé, Laban ordonne à Lia sa fille aînée, d’aller se coucher au lit destiné pour l’Épousée, et après avoir averti Zelpha sa Chambériere de souffler la chandelle ausitôt que Jacob sera entré dans sa chambre, il fait servir un magnifique souper, et invite son nouveau gendre à boire. Allez vous reposer avec votre Épouse, dit-il à Jacob, à la fin du repas.

JACOB.

Puisque Dieu veult que soit ma femme,
Aussy feray-je, se je puis.

Mais quel est son étonnement lorsque le lendemain matin il s’aperçoit de la tromperie de son beau-père ; il court lui en faire de vives plaintes, mais Laban le console, en lui promettant Rachel au même prix qu’il vient d’obtenir son aînée. Jacob y consent, et n’a pas plutôt épousé Rachel, qu’il quitte Laban, et retourne en Palestine, etc.[404]

 

X. De Joseph qui exposa les Songes, et de sa Vendition

 

La jalousie que les Enfants de Jacob conçoivent contre Joseph, leur fait former le dessein de le vendre la somme de vingt deniers, à des Marchands Gallatides et Hismaëlictes, et ceux-ci le revendent ensuite à Putiphar. 

« Fin du petit Joseph. »

L’Épouse de Putiphar devenue amoureuse de Joseph, le fait entrer dans la chambre.

LA DAME.

Joseph ?

JOSEPH.

Que vous plaist-il, Madame ?

LA DAME.

Mon amy, veuillez approcher,
De moy, et nous allon coucher
Ensemble, tout secretement ?

JOSEPH.

Quesse-cy, Madame, comment ?
Le faictes-vous par farcerie,
Ou autrement ?

Joseph la quitte avec indignation, et elle l’accuse à son mari, qui fait jeter l’innocent Joseph dans une prison. Sur ces entrefaites, Cordelamor Roi d’Assyrie voulant s’emparer de l’Égypte, envoie des Émissaires pour corrompre les Domestiques de Pharaon, et les engager à empoisonner les viandes que l’on sert à ce Prince. Heureusement pour ce Roi, un de ses Médecins[405] s’aperçoit du poison, et avertit le Roi de ne point manger de ces mets dangereux. Pharaon fait aussitôt arrêter son Bouteiller, et son Panetier. Le Médecin, par son art de « Nygromancie, dont il sait un Chapitre, » découvre que le Panetier est seul coupable. Le Roi, inquiet des songes qui le tourmentent, fait appeler son Médecin, pour les lui expliquer. Le Bouteiller voyant que ce sage ne peut satisfaire le Roi, lui conseille de se faire amener Joseph ; Pharaon suit cet avis, et prend tant d’amitié pour le fils de Jacob, qu’il lui confie le soin de son Royaume. Le reste de ce Mystère ne contient que la suite des Aventures de Jacob et de ses Enfants en Égypte, jusqu’à la mort de Joseph.

 

XI. De Pharaon Roi d’Égypte, et de sa cruauté. De la nativité de Moïse

 

Après la mort de Pharaon, les Égyptiens choisissent pour leur Roi Cordelamor second Pharaon[406]. Ce nouveau Monarque ignorant les obligations que son État avait à la Maison de Jacob, persécute ses descendants avec une dureté incroyable. Moïse craignant la fureur du Roi, se retire auprès de Jétro, s’offrant à garder ses troupeaux.[407] Jétro accepte sa proposition avec plaisir, et Moïse lui raconte qu’ayant été retiré des eaux, et élevé par Thérimit fille de Pharaon, il a passé ensuite à la Cour du Roi d’Éthiopie, dont il a épousé la fille, appelée Tarbis : qu’enfin Aaron et Marie, ses frère et sœur, l’ont obligé à quitter ce Pays barbare, pour revenir en Égypte y consoler les Israélites : et que dans ce dernier Pays il a eu le malheur de tuer un Égyptien, qui maltraitait un Hébreu ; ce qui cause son exil.

 

XII. Du Buisson Ardent. De la Mer Rouge, où passèrent les Enfants d’Israël, et de la mort de Pharaon

 

Moïse ne songeant qu’à garder avec soin les troupeaux de Jétro, va vers le Mont Oreb. Là, un Ange du Seigneur, sous la figure du Fils de Dieu, lui parle derrière un Buisson « qui brûle, et qui est vert, » et lui ordonne ce qu’il doit exécuter pour la délivrance des Enfants d’Israël, Moïse rempli d’admiration, va faire part de cette nouvelle à Aaron, et ils vont ensemble avertir les Hébreux de se tenir prêts. 

« Icy fault ung Désert[408]. »

Moïse ordonne aux Hébreux de manger l’Agneau Pascal, et de le suivre. 

« Icy s’aparest l’Escu au Ciel[409]. »

Les Israélites, ayants Moïse à leur tête, quittent l’Égypte, et suivent le chemin que l’Écu leur montre. Ils passent ainsi la Mer Rouge à pied sec, et jouissent de la satisfaction d’y voir périr leur persécuteur, avec son armée.

 

XIII. Des Dix Commandements de la Loi baillés à Moïse. Du Veau d’Or que les Enfants d’Israël adorèrent. De Choré, Datan, et Abiron que la terre engloutit. De Balaam Prophète, et de son Âne qui parla

 

Comme les Hébreux n’ont emporté avec eux aucuns vivres, Dieu y pourvoit, et leur envoie une multitude d’Oiseaux et de la Manne.

« Icy chet la Manne du Ciel, c’est assavoir pain et blé[410]. »

Josué combat contre Amalec, ligué avec les Ismaélites, et le met en fuite.

« Icy s’en vont hors de l’Eschafaut[411]. »

Le Peuple d’Israël va vers le Mont Sinaï : Moïse monte sur cette Montagne, malgré les éclairs redoublés qui partent de ce lieu.

« Icy se tourne vers le Peuple, et on gecte du feu. »

JÉTRO.

Et me semble que soit cornu ?
Et qu’on voit ses cornes reluire ?

Pendant que Moïse reçoit de l’Ange les Tables du Décalogue, le Peuple, impatient de ne le plus voir, s’adresse à Aaron, et le force de lui faire un Dieu ; Aaron après leur avoir remontré inutilement leur devoir, et le crime dont ils vont se souiller, vise pour les retirer de cette pensée de leur composer un Veau, de l’or qu’ils avaient amassé avec tant de soins, et de peines.

« Icy font[412] le Veau d’Or. »

RUBEN[413].

Et queffe-cy ?

AARON.

Que c’est ? Soyez bien tous records
Que c’est le Dieu de voz trésors.
Regardez, c’est ung Dieu nlouveau.

JUDA.

Et comment, Aaron, c’est ung Veau ?

AARON.

Voyez que c’est.

SIMEON.

Il suffit
Nous en ferons nostre proussit,
Pour Dieu le voulons recongnoistre.

AARON.

C’est ung Veau ?

JUDA.

Vous ne dittes rien[414]
Ung Veau soit, pour Dieu nous l’aurons.

Moïse à son retour, fait punir les coupables ; Choré et ses complices ressentent ensuite à leur malheur, la protection du Ciel sur ce saint Législateur, qui meurt enfin[415], et Josué est élu à sa place[416].

 

XIV. De Xanxon Fortin.[417] De Samuel. Du Règne de Saül. De Goullias

 

Helcana, et Anne son épouse ; vont offrir Samuel leur fils au Temple du Seigneur, le Grand Prêtre Hely le reçoit, et l’élève avec soin.

« Icy fine le petit Samüel, et Hely dort, et le grant Samüel est couché près de l’Autel[418]. »

Samuel vient de la part du Seigneur, dire à Hely, que la maison sera détruite. L’accomplissement de cette Prophétie arrive bientôt. Samuel succède au Grand Prêtre : et pour contenter les désirs du Peuple, il sacre Saül, qu’Israël reconnaît pour son Roi. Saül par la désobéissance, perd bientôt la grâce du Seigneur, qui ordonne au Prophète d’aller trouver David, qu’il a élu pour régner sur les Hébreux. Cependant le malin Esprit tourmente le misérable Saül, et le rend furieux.

SAÜL.

Le Dyable me vient pourchasser ;
Je cuyde qu’il me mangera.

On amène David, qui par le son de la harpe suspend les maux de Saül. Les Philistins arment contre Israël, et Goliath paraît à leur tête. Le généreux David s’offre à le combattre, et prenant cinq pierres, il marche contre cet énorme Géant, et lui en lance une. Goliath ressent une vive douleur, mais n’apercevant pas David, il ne sait à qui en attribuer la cause.

GOULLIAS.

Dyable ! quesse qui m’a piqué ?
Oncques ne sentis tel douleur.

David lui jette une seconde pierre, et enfin le renverse d’un troisième coup, et lui coupe la tête.

« Icy vient David la teste portant de Goullias. »

 

XV. De la mort Saül, et du Règne David

 

Saül persécute toujours David, mais se voyant pressé par les Philistins, il demande pardon à Dieu, et va consulter une Devine sur son sort. 

« Icy fait un tas de mynes, et conjuremens... Une apparicion[419] pour Samüel. »

L’Ombre du Prophète déclare au Roi qu’il va perdre la vie. Il est tué dans le combat qu’il livre aux Philistins, et Jonathas est mortellement blessé dans une autre action. David se voyant paisible possesseur de la Couronne, ordonne à Joab d’aller faire la guerre contre les Ammonites, dont il veut châtier l’insolence. Pendant ce temps-là Bersabée, accompagnée de ses deux Demoiselles, va à la Fontaine pour se baigner : le Roi l’aperçoit d’une des fenêtres de son Palais, et en devient éperdument amoureux.

NATHAN.

David
Garde toy bien de te forfaire ?
Si tu veulx à nature complaire,
Dieu à toy se corroucera.

DAVID à part.

Doy-je croire Nathan ? Nenny...
Et si fais, très bien me conseille.
Mais j’ay tant la puce à l’oreille
De ceste femme icy présente,
Qu’il faut que mon esprit contente,
Et que je la tienne accolée
Entre mes bras,

à Nathan.

Ne vous en rompez plus la teste.

Achitophel obéissant aux ordres de David, lui amène Bersabée, rejette d’abord les caresses de David. Mais enfin elle y consent, et le Roi la fait conduire dans « son secret ».

DAVID, à Bersabée.

Si ayse suis, quant je vous tiens,
Qu’il m’est advis, je vous le dis,
Que soye en ung droit Paradis.

Bersabée se sentant enceinte, va trouver le Roi, et lui fait part de ses inquiétudes. David mande Urie, et lui ordonne d’aller se coucher chez lui. Comme Urie s’en défend, le Roi le fait souper, et tâche de l’enivrer. Toutes ces précautions ne pouvant lui servir de rien, il donne une Lettre à Urie, qui porte ainsi son Arrêt de mort à Joab. Le Prophète Nathan vient voir David, et lui apprend les menaces du Ciel, David pleure son péché, et en voit bientôt les tristes effets. Amon, amoureux de sa sœur Thamar, feint d’être malade. Thamar le va voir par ordre de son père, et Amon saisit ce moment pour découvrir sa passion. Sa sœur rejette cette proposition avec horreur.

AMON.

Je verray se j’ay la puissance
Plus forte que vous.

« Il la couche, » et ensuite la chasse brutalement.

THAMAR.

Hélas ! hélas ! je suis destruicte,
Après que ay esté viollée !
Encores s’il m’eust consollée.

Elle raconte son infortune à Absalon son frère utérin ; et ce derniers de surprenant Amon, le poignarde. Un Chevalier de la suite de David, vient lui faire, en peu de mots, le récit de tout ce qui vient d’arriver.

LE CHEVALIER.

Amon a Thamar viollée,
Et puis Absalon l’a occis.

David bannit Absalon de sa présence. Ce perfide se révolte contre son père, et perd la vie dans un combat. David se désespère lorsqu’il apprend sa mort.

DAVID.

Mon filz Absalon,
Absalon mon filz,
Las ! perdu t’avon,
Mon filz Absalon,
Il fault que soyon
En grief deüil confis,
Mon filz Absalon,
Absalon mon filz.

David remet le jeune Salomon entre les mains de Nathan ; et en même temps il ordonne à Joab de faire le dénombrement de son Peuple. Joab exécute cet ordre avec beaucoup de répugnance. Gad le Prophète vient de la part de Dieu, offrir au Roi le choix des trois fléaux du Ciel, la famine, la guerre, et la peste. David se détermine au dernier, et aussitôt l’Ange exterminateur frappe quatre Hébreux, qui ne songent qu’à se divertir. Le Seigneur s’apaise en fin. Peu de temps après, le Prophète Nathan vient apprendre à David que Joab et Abiathar veulent placer Adonias sur le Trône.

NATΗΑΝ.

Ilz crient, en faisant leurs fabas,
Vive le Roi Adonyas.

Le Roi commande à Sadoc de sacrer promptement Salomon. On promène ce jeune Roi sur une Mule, au son de la Bucine. Joab s’enfuit de frayeur, et Adonias se réfugie à l’Autel, et obtient sa grâce. David meurt, et laisse sa Couronne à Salomon. 

« Fin du petit Salomon. »

 

XVI. Du règne Salomon. Des Jugements de Salomon. De Salomon, de la Reine de Saba

 

Thamar et Jézabel, jeunes femmes de Jérusalem, se réjouissent par avance du bonheur dont le Peuple va jouir sous le nouveau Roi, qui paraît ne songer qu’à le rendre heureux.

JÉZABEL.

Car nous avons ung nouveau Roi des Juifz,
Saige, courtois, en tous les ars instruys,
Bel, adyenant, qui ayme les déduys ;
Parquoy puis dire,
Que les Juifves ont maintenant beau rire.

Elles vont coucher ensemble, avec leurs enfants. Cependant Salomon fait massacre. Adonias, exile Abiathar ; et ordonne à Bananias d’ôter la vie à Joab. Bananias va avec ses Tyrans, ou Satellites pour obéir à cet ordre, mais trouvant Joab à l’Autel, il n’ose l’exécuter : et ce n’est que sur l’ordre réitéré du Roi, et l’approbation du Prophète Nathan et du Grand Prêtre Sadoc, qu’il retourne l’assassiner.

Salomon demande à Dieu le don de Sapience, et en donne aussitôt des preuves dans le Jugement qu’il rend aux deux femmes dont nous venons de parler, dont la dernière a étouffé son fils. Trois frères se présentent ensuite ; chacun prétendant que le Testament de leur père le regarde seul. L’aîné représente à Salomon, que son père ne possédant pour tout bien qu’un seul arbre, lui en avait laissé le droit et le tort. Le second soutient que le Testament est entièrement en sa faveur, puisqu’il lui lègue le vert et le sec du même arbre ; et le troisième prétend, que son père lui ayant fait don du dehors et du dedans l’Arbre doit lui appartenir. Pour terminer une dispute si épineuse, le Roi ordonne qu’on déterre le corps du défunt, et dit aux contendants que celui qui tirera une flèche le plus près du cœur, gagnera l’héritage. Les deux premiers emploient toute leur adresse, pour atteindre ce but, mais le troisième refuse d’obéir, et déclare qu’il renonce à un bien, qu’il ne peut obtenir que par une action si inhumaine. À ces mots, où Salomon reconnaît la voix de la nature, il adjuge l’héritage à ce dernier, comme le méritant à plus juste titre que les deux autres.

SALOMON.

Tu es son enfant naturel,
Tu es son filz, le cas est tel,
Et les autres deux font bastars.

La Reine de Saba, entendant parler de la sagesse de Salomon, veut voir un Roi si célèbre et après avoir écouté un grand nombre de ses sentences, elle s’en retourne fort contente.

Fin du premier. Volume du Viel Testament.

 

XVII. L’histoire de Job[420]

 

XVIII. L’histoire de Thobie

 

Dans le dessein d’exterminer la Nation Juive ; Sennachérib Roi d’Assyrie défend à ce Peuple d’enterrer ses morts. Gabellus fuyant une ordonnance si tyrannique, emprunte 500 livres à Thobie, et se retire en Médie. Des meurtriers entrent chez Thobie, et pillent sa maison. Thobie se sauve de leur fureur, avec sa femme et son jeune fils. Sennachérib va cependant au Temple de ses Dieux, et promet de leur sacrifier ses fils. Ces derniers, à qui on a donné avis de cette résolution, assassinent ce Prince, et se retirent dans « la belle Cité d’Arménie. » Thobie va enterrer les corps de Ludin et de Sadoc, qui viennent de périr par le fer des Assyriens. D’un autre côté[421] Raguel console la fille Sarra.

RAGUEIL.

Comment va fille ?

SARRA.

Tout esplorée,
En moy n’y a ne jeu, ne ris :
Vous sçavez que tous mes marys
Sont mors la première nuitée :
Je ne suis en rien viollée
Et si fort je m’en desconforte,
Que bref, je vouldroie estre morte

« Icy se siet Thobie sur une pierre, tout nu teste, et les Arundelles lui crèvent les yeux. »

Pendant ce temps-là Sarra gronde Delbora sa Servante, qui lui paraît un peu trop coquette.

SARRA.

Mais, venez-çà,
Delbora, quand je vous regarde,
A vostre fait fault prendre garde,
Vous estes ung peu trop dissolüe ;
L’autre jour, emmy[422] ceste rüe,
Je vous vis faire plusieurs tours, etc.

DELBORA.

Me reprénez-vous ? Quesse-cy ?
Vous estes une vaillante femme !
Parlez de vous, parlez, infame :
Sans faire telz charivaris.
Vous avez tue sept maris.

Sarra se met à pleurer, et cependant l’aveugle Thobie retourne chez lui : Que vous est-il arrivé, mon père, lui dit son jeune fils ?

THOBIE.

Ung tas d’Arundelles
M’ont fienté sur le visage.

Anne gronde son mari, qui ordonne au petit Thobie d’aller à Ragez chez Gabellus, recevoir les cinq cens livres qu’il lui a prêté ; l’Ange Raphaël s’offre pour conduire ce jeune homme, lui enseigne les moyens d’épouser la belle Sarra, et le ramène en bonne santé.

 

XIX. Le livre de Daniel

 

XX. L’histoire de Susanne[423]

 

Nabuchodonosor, inquiet sur les songes qu’il a eus la nuit précédente, et dont il ne se souvient plus, envoie chercher ses Médecins[424] pour en avoir l’explication. Ne pouvant lui répondre sur une chose qu’ils ignorent, le Roi ordonne qu’on les fasse mourir, et fait appeler Daniel, qui ne demande qu’un jour pour satisfaire sa curiosité. Pendant ce temps-là, Susanne épouse de Joachim, accompagnée de ses deux pucelles, prend le chemin du bain : en causant avec elles, et leur donnant d’excellentes instructions.

SUSANNE.

Et pourtant une fille sage,
Se doit monstrer doulce et honneste,
Sans souffrir qu’on la taste, ou baise :
Car baiser attrait autre chose.

Daniel vient trouver le Roi, lui raconte le songe qu’il a eu, et le lui explique. Nabuchodonosor en est si content, qu’il lui donne toute sa confiance. D’un autre côté deux Juges Israélites, amoureux de la belle Susanne, vont chez elle, et en chemin le font mutuellement confidence de leur passion. Daniel cependant découvre au Roi d’Assyrie l’artifice des Prêtres de Bel, qui lui faisant croire que ce Dieu mange toutes les viandes qu’on lui présente, les emportent secrètement pour s’en nourrir avec leurs servantes. Une de ces dernières, par un à parte, rend compte aux Spectateurs de cette friponnerie.

LA CHAMBÉRIERE.

Ce qu’on apporte sur l’Autel,
De ce très hault puissant Dieu Bel,
Les Prestres en font bonnes cheres
Avec entre nous Chambérieres
Nous dévorons l’Oblacion.

Le Roi fait mourir ces Prêtres ; Daniel délivre ensuite le Pays d’un Dragon énorme que le Peuple adore ; ce qui oblige Nabuchodonosor à consentir que le fidèle Prophète soit enfermé dans la Fosse aux Lions. Dieu le tire de ce péril, et peu de temps après Daniel sauve l’innocente épouse de Joachim, que les deux Vieillards, dont nous avons parlé, étaient prêts à faire périr.

 

XXI. L’histoire de Judith

 

On vient rapporter à Nabuchodonosor, que plusieurs Villes de la Judée refusent d’adorer la Statue.

NABUCHODONOSOR.

Quel outraige !
Oultrageusement oultrageuse
Oultrage main si sumptueuse !
Sumptueux bras victorieux !
Victorieu Roi glorieux,
Glorieusement triumphant !

Il ordonne à Holopherne de marcher avec son Maréchal, et le Grand Maître de l’Artillerie, et de massacrer tous ceux qui se trouveront rebelles à cette Ordonnance. Holopherne prend d’assaut le Château d’Esdrelon ; la Ville de Mésopotamie[425] lui vient remettre ses clefs. Mais Béthulie se met en défense : Le Général Assyrien entre dans une telle fureur contre les habitants de cette Ville, qu’il fait pendre Achior Mésopotamien, qui veut parler en leur faveur. Comme cette exécution se fait auprès de Béthulie même, deux Espions Juifs sauvent ce misérable, et le font entrer dans la Ville ; Holopherne fait donner l’assaut, et est repoussé.

TURELUTUTU.[426]

C’est une rude quoquinaille,
Et sont courageux à merveille.

GRANCHE.

Je n’y ay perdu qu’une oreille.

TURELUTUTU.

Et moy un œil, tout simplement.

Je ne vois qu’un moyen pour réussir, dit le Maréchal. Ce serait, ajoute-t-il, d’arrêter les eaux du Fleuve.

HOLOFERNÈS.

C’est bien dit
S’il est possible qu’on le fist.

Ce projet, tout difficile qu’il paraît, s’exécute pourtant, et les Béthuliens sont forcés de promettre qu’ils rendront la Ville dans cinq jours. Judith apprend cette nouvelle, et ordonne qu’on redouble les prières au Seigneur.

« Icy fera licite[427] d’avoir des enfants, qui chanteront quelque dit piteux, comme Domine non secundùm peccata nostra, qui se dit en Karesme, et pareillement avoir certains personnages tout nudz, en maniere de Pénitens. »

Judith habillé richement, sort de Béthulie, suivie d’Abra sa Chambrière. Les Soldats Assyriens l’arrêtent, et la conduisent à leur Général.

« Icy en lieu de pose[428] on pourra chanter en Béthulie quelque dit piteux, ainsi que dessus est dit, en priant Dieu pour Judich, et ses Pénitens tous nudz. »

Holopherne se réjouit avec les Chefs de son Armée, de la prise prochaine de Béthulie ; et leur donne un grand repas. On fait entrer Judith et sa Suivante, et lorsqu’elles sont assises à la table, Judith demande la permission de pouvoir aller et venir où bon lui semblera. L’amoureux Holopherne lui accorde cette grâce : et cependant lui et sa compagnie boivent à longs traits. À la fin du repas le Général dit à Vagar son Valet de Chambre de venir le déshabiller, et ensuite de lui envoyer Judith, avec qui il veut passer la nuit. Vagar, en déshabillant son Maître, le félicite sur sa bonne fortune.

VAGAR.

Ung beau petit Holofernès
Ferez ceste nuyt ?

HOLOFERNÈS.

Point n’en doubte.

Judith entre dans la chambre d’Holopherne, et Vagar s’étant retiré. Elle coupe la tête du Général des Assyriens, et appelant Abra, lui ordonne de la suivre.

JUDICH.

Dors tu ?

ABRA.

Nenny, mais je sommeille.

Elles s’en retournent à Béthulie et causent une joie inexprimable à ses habitants. De l’autre côté les Assyriens s’apercevant de la mort de leur Chef, disent beaucoup d’injures aux Béthuliens, et prennent honteusement la fuite.

 

XXII. L’histoire de Hester

 

Pendant que Vasthi est à table avec les Dames de sa suite, Assuaire régale les Seigneurs de la Cour.

ASSUAIRE.

Je suis en plaisir fort esmeu.

BARATHA.[429]

Assuaire à ung petit beu :
Bien voy, incaluit vino.

Pour rendre la fête plus complète, le Roi ordonne qu’on fasse venir la Reine, et les Dames de la compagnie. Vasthi refuse d’obéir, ce qui cause tant de chagrin à Assuaire, que de l’avis des Seigneurs qui sont à la table, il la répudie, et épouse Hester : il prend ensuite Mardochée pour son Portier, et choisit Aman pour premier Ministre.

ASSUAIRE à Aman.

Nous voulons aller le premier,
Mais nous voulons, par fais exprès,
Que soyez le second après.
Et gardez que n’y faillez mye.

AMAN.

Cher Sire, je vous remercye.

Mardochée exerçant son emploi à la porte du Palais d’Assuaire, entend Tharès et Bagathan qui méditent d’étrangler ce Roi, pour venger l’affront qu’il vient de faire à Vasthi. Il court en avertir Esther, qui le fait aussitôt savoir à son mari. Le Roi ordonne à Aman de lui faire justice de ces deux criminels. Aman les interroge, et ensuite commande au Bourreau de les pendre. Micet Valet de l’Exécuteur, le prie assez plaisamment de lui permettre d’en expédier un[430]. Gournay (c’est le nom du Bourreau) le refuse ; Micet se plaint à Aman, qui par compassion pour lui, lui permet d’enlever les Corps, et ordonne à Gournay de l’aider. Peu de temps après le Roi se ressouvenant des obligations qu’il a à Mardochée, le fait monter sur un beau cheval, et oblige Aman à le conduire ainsi par toute la Ville,

AMAN.

Faulce fortune forcennée
Comme sucre fault avaller
Ta poison !

Assuaire apprenant ensuite la conspiration de ce Ministre contre les Juifs, ordonne au Bourreau de le pendre ; Gournay exécute cet ordre, et Micet son Valet prend à l’insu de son Maître les habits du malheureux Aman, et les va vendre à la friperie.

 

XXIII. De Octovien et des Sibylles[431]

 

On vient de raconter à l’Empereur Octovien[432] les prodiges qui ont paru à la mort de Jule César. Il mande aussitôt la Sibylle Tiburte pour les lui expliquer. Arrive aussi un Peintre, qui offre de faire la Statue de l’Empereur. Avant que de lui répondre, ce Prince demande à la Sibylle s’il y a dans l’Univers quelqu’un plus puissant que lui, et s’il peut se faire adorer, comme tout son Empire le demande avec instance. La Sibylle pour le tirer de cette erreur, lui fait voir la sainte Vierge tenant l’Enfant Jésus entre ses bras. L’Empereur l’adore, et renonce pour jamais à satisfaire le désir des Romains. Enfin paraissent les douze Sibylles, qui chacune à leur tour viennent prophétiser la venue du Messie[433].

 

 

Mystère de Sainte Catherine[434]

 

« L’An 1434, le 15 Juin fust faict le Jeu de la Vie saincte Cathetine[435], en chainge, et duroit trois jours ; et fust Jehan Didier ung Notaire[436] saincte Catherine, et Jeban-Mathieu le Plaidous, Empereur Maximian[437]. »

 

 

Mystère de la Vengeance[438][439]

 

[440]« La Vengeance Nostre-Seigneur Jesucrist par personnages bien au long[441], Paris, Jehan Petit » in-folio Gothique sans date[442] contenant 176 feuillets, ou 352 pages, à deux colonnes : environ trente mille vers.

Cet Ouvrage est divisé en quatre Journées, comme celui de la Passion ; avec un Prologue à la tête de chacune. Comme la versification en est fort mauvaise, nous donnerons en peu de mots l’Extrait de ce Mystère, ne nous attachant qu’aux endroits les plus singuliers.

 

Première Journée

 

Quelque temps après la mort du Jérusalem aperçoivent dans les airs des signes menaçants. Annas et Cayphas, ne les envisageant que comme des Phénomènes, productions naturelles, et de nulle considération, méprisent ces présages, dont les gens les plus sensés sont mortellement alarmés. Pilate et sa femme sont de ce nombre. Ce n’est pas tout[443], Laucins et Carius morts depuis quelque temps, se montrent aux Juifs, et leurs apportent des Lettres, pour leur attester de la vérité de la Résurrection. Les honnêtes gens tremblent de frayeur à la lecture de ces Lettres[444]. D’un autre côté[445] Vespasien attaqué d’une affreuse lèpre, et abandonné des Médecins, n’attend que la mort. Un Ange, sous la figure un Pèlerin, vient lui raconter les miracles de Jésus. Titus, quoique Païen, aussi bien que son père, demande au Pèlerin si celui dont il parle n’est pas le Messie, et le Réparateur de la Nature humaine. Sur sa réponse, Vespasien écrit à Pilate, pour le prier de lui envoyer quelque chose qui ait appartenu à Jésus. Sur ces entrefaites Pilate apprenant que Metelle, Soldat Païen, possède la Robe de N. S. et la conserve avec une vénération particulière, feint d’être malade, et la lui ayant empruntée, ne veut plus la lui rendre, espérant que ce précieux vêtement le garantira des périls qu’il craint.

Cayphas et Annas écrivent à l’Empereur Tibère, pour se justifier de la mort de Jésus, et accompagnent leur Lettre d’un riche présent. Pilate dépêche de son côté Centurion et Metelle dans le même dessein[446].

 

Seconde Journée

 

Metelle et son Compagnon présentent à l’Empereur les Lettres de Pilate, dans lesquelles ce Gouverneur lui fait le récit de la Vie et des Miracles de Jésus. Tibère[447] saisi d’étonnement, convoque le Sénat, pour lui en faire part. Cependant les Chevaliers de Vespasien arrivent en Judée, et s’adressent à Cayphas, qui les renvoie avec menaces. Pilate, qu’ils vont trouver ensuite, les instruit sur la sainteté de la Vie de notre Sauveur, mais il ajoute qu’il ne peut contenter les désirs de leur Maître. Les Chevaliers, désespérants de pouvoir trouver ce qu’ils cherchent, vont au Temple de Jérusalem, où ils rencontrent Véronne[448], qui obéissant aux ordres de Dieu, leur dit qu’elle possède la Véronique, et qu’elle veut bien les accompagner. Vespasien guéri par l’attouchement de cette sainte Relique, remercie Jésus, et promet de venger sa mort. Il sort ensuite pour apprendre sa guérison miraculeuse à l’Empereur. Cette nouvelle irrite ce Prince contre Pilate, il ordonne à des Archers d’aller le prendre chez lui, et de l’amener à Rome, où il le fait aussitôt enfermer dans un cachot. Le Démon Forgibus vient trouver ce prisonnier, et lui conseille de se pendre. Pilate résiste à cette tentation. Sur ces entrefaites Sabin son Valet lui apporte de l’argent, et la Robe de N. S. que Pilate met aussitôt. Par un effet de cette Robe, Tibère lui fait beaucoup de caresses lorsqu’il l’en voit revêtu, mais dès qu’il n’est plus devant lui il veut le faire mourir. On soupçonne enfin l’artifice du criminel, et après l’avoir dépouillé de sa Robe, Tibère, de l’a vis du Sénat, le condamne à l’exil. On le conduit à Lyon, où on l’attache aussitôt au Pilori, avec un écriteau devant, et un autre derrière : et de-là on le ramène dans la prison de cette Ville. Pilate désespérant de sortir jamais de ce lieu obscur, suit les conseils du Démon Fergalus, et se tue d’un coup de poignard : on jette son corps dans le Rhône.

Tibère meurt, Gayus lui succède, sa prompte mort laisse l’Empire à Claude, et celui-ci à Néron. Les Juifs se révoltent contre ce Prince, qui envoie Vespasien avec une forte armée pour réduire ces rebelles. Vespasien arrive au Port de Jaffet, et cette Journée finit par quelques escarmouches entre les troupes Romaines et Juives.

 

Troisième Journée

 

Néron importuné des remontrances de Sénèque, ordonne qu’on lui tranche la tête, et se résout à faire mourir Agrippine. Lucifer instruit de ses desseins, envoie un Démon, qui sous l’habit d’un Médecin, conseille à ce Prince de faire ouvrir le ventre de cette Princesse[449]. Pour accroître encore le crime de Néron, l’Auteur suppose ici qu’Agrippine perd la vie dans l’opération, elle vomit, en expirant, mille injures contre ce fils dénaturé. Les Sénateurs informes de cette cruauté, conspirent contre l’Empereur : qui cependant fait mettre le feu dans Rome, et écorcher deux Sénateurs. Le Peuple se soulève, et Néron se tue enfin à la suggestion des malins esprits, qui emportent son âme[450]. D’un autre côté Vespasien remporte quelques avantages sur les Juifs, et prend Jotapate. Joseph jeté dans une fosse, en est retiré miraculeusement par un Ange que Dieu envoie exprès pour lui sauver la vie.

 

Quatrième Journée

 

Galba n’est pas plutôt élevé à l’Empire, qu’il se voit disputer cette dignité par deux compétiteurs Vitelle et Othes[451]. Il succombe sous les coups du dernier, qui devient par-là son successeur. Othes ne conserve pas longtemps sa nouvelle dignité : poursuivi par Vitelle, et ses adhérents, il s’arrache la vie, et laisse le Trône à Vitelle. Au bout de quelque temps les Romains las des débauches de ce dernier Empereur, l’assassinent, et jettent son corps dans le Tibre. Les Diables emportent son âme en grand triomphe aux Enfers. Cependant Vespasien presse les Juifs de plus en plus, et fait arborer trois étendards, l’un blanc, le second rouge, et le dernier noir[452]. La résistance des rebelles l’oblige à donner un assaut général. Cayphas et Annas sont faits prisonniers, et Vespasien se ressouvenant de la promesse qu’il a faite au Seigneur, les condamne, comme auteurs de la révolte, à être pendus par les pieds. On attache aussi avec eux des chiens, des chats, et des singes pour les dévorer. On vient apprendre à Vespasien que le Sénat la proclamé Empereur. Sur cette heureuse nouvelle, ce Prince charge son fils Titus du soin de l’Armée, et de cette guerre, et s’en retourne à Rome. Titus exécute les ordres de son père avec beaucoup d’ardeur, ce qui jette les rebelles dans une extrême consternation. Une femme appelée Marie, pressée par une faim cruelle, met son jeune enfant à la broche comme un cochon de lait. Cependant les Romains, par un dernier effort, entrent dans la Ville ; on met le feu au Temple, et les vainqueurs exercent mille cruautés, violant les femmes et les filles, en présence de leurs maris, et de leurs mères[453], qui sont emmenés en esclavage.

 

Mystère de la Sainte Hostie[454][455] 

 

« Le Jeu[456] et Mystère de la saincte Hostie par personnages : A Paris pour Jean Bonfons[457] Libraires demnourant en la rue Neufve Nostre-Dame, à l’Enseigne Saint Nicolas[458]. »

Une femme réduite à la dernière nécessité, va porter son surcot à un Juif appelé Jacob Mousse, qui de meure dans la rue des Jardins, et le prie de lui prêter trente sols dessus. Le Juif trouvant la sûreté de son argent, fait promptement son affaire.

Adieu, qui vous rompe le col.

Dit la femme en s’en allant. Serre cette jupe, dit Jacob Mousse, à sa femme.

Je croy qu’el nous demourra.

La mauvaise femme voyant les Fêtes de Pâques approcher, va chez le Juif, et le prie de lui prêter sa jupe : Jacob la refuse, et lui propose en même temps de la lui rendre, si elle veut lui apporter la sainte Hostie qu’elle doit recevoir. La mauvaise femme succombe à la tentation de r’avoir sa jupe, et va à l’Église de S. Merry, où elle demande à communier.

LE PRESTRE de S. Merry.

Agénoüillez-vous en ce lieu,

Disant vostre Confiteor.
Clerice, va-t’en au Thrésor ?
Et allume secrettement.

LE CLERC.

Liber, çà tost, venez avant,
Si ayderez à communier
Une femme, etc.

La femme retourne bientôt chez le Juif, et en lui livrant la sainte Hostie, elle reçoit sa jupe. Je veux éprouver présentement, dit Jacob Mousse, si ce que les Chrétiens disent de leur Dieu est véritable, à ces mots il frappe l’Hostie avec un Canivet, et en voit sortir du sang en abondance.

LA FEMME du Juif.

Hélas ! il seigne ! quel blaspheme !
Ha ! par Mahom[459] il est en vie.

LA FILLE à genoux.

Hélas ! doux père, je vous prie
Que vous ne le despecez pas.

LE FILZ, en plorant.

Hélas ! il seigne : hélas ! hélas !

Baillez çà, je le garderay.

LE JUIF, tout esbabi.

Or paix, ou bien je vous batteray :
Merdailles, vous faut-il parler ?
Paix tout cop, sans plus babiller.

LA FILLE.

Et pour Dieu, ne le tuez pas.

Le Juif forcené de rage, fait tout son possible pour la mettre en pièces[460] malgré les prières de sa femme et de ses enfants.

LE FILZ, en plorant.

Cessez-vous, beau père ? Hay, hay.
Voulez-vous tuer tel enfant ?

LA FEMME du Juif, à part.

Fol inique, et molestant,
Et très pervers persécuteur

à son mari.

Mon doux amy, appaisez-vous.

Le Juif ne sachant plus que faire, jette la sainte Hostie dans une chaudière.

« Icy apert[461] un Crucifix en la chaudiere, contre la cheminée. »

Un miracle si visible touche la femme et les enfants de ce Juif, et leur fait prendre la fuite. 

« La femme et ses enfans s’en vont, et le Juif demeure sur son lict tout enragé... Cy a ung Oratoire de saincte Croix[462], où l’on sonnera à Dieu lever. »

Une femme appelée Martine, suivie de Michelet et Robinet jeunes enfants du voisinage, vont à sainte Croix. Où allez-vous, leur dit le fils du Juif ? adorer Dieu, répondent les enfants.

LE FILZ.

Par ma Loi, ne vous hastez mye,
Car n’est pas en vostre Moustier.

À quoi vous amusez-vous, de parler à ce Juif, dit Martine ?

MARTINE.

Il se moque.
Peu s’en faut que je ne lui crocque
De ma main sur son chaperon.

Votre Dieu, continue le jeune Juif, est au logis de mon père, qui ne cesse de le martyriser. Martine faisant réflexion à ces paroles, court chez le Juif, et feignant d’être une Servante, elle vient avec un plat de mander un peu de feu. 

« Elle se signe, et prens du feu, et l’Hostie faut au platel. »

 Martine va à l’Église de S. Jean en Greve, où trouvant un Prêtre, elle lui remet le sacré dépôt qu’elle porte, et lui raconte ce qu’elle vient de voir. Le Prêtre se met à genoux, et prenant le plat, va porter la sainte Hostie dans l’Église : deux Bourgeois du quartier, en vont aussitôt avertir l’Évêque de Paris, et le Prévôt.

LE I. BOURGEOIS.

Car il y a plus de mille ans,
Qu’à Paris telle chose n’advint.
...

LE PREVOST.

Et, qu’est-ce ?

LE I. BOURGEOIS.

C’est ung Traiteur,
Lequel demeure à la ruë
Des Jardins[463] et a tant batuë ;
Tuée, arce, navrée, boüillie,
Une sacrée et digne Hostie ;
Que le sang en est espandu.

L’Évêque et le Prévôt vont à saint Jean, et de-là à la maison du Juif. On se saisit de ce dernier, que l’Évêque interroge : la femme du Juif demande grâce pour son mari, et prie qu’on lui accorde le Baptême ; l’Évêque est prêt à y consentir, lorsque le Prévôt s’y oppose, et lui représente la gravité du crime.

LE PREVOST.

Nenny, il soit à mort jugé.
Ce n’est rien qu’un eschapatore.
Et pourroit faire pis encore
Qu’oncques ne fist.

On baptise cependant la femme du Juif, et ses enfants, en imposant le nom d’Isabelle à la première, et de Jean et de Jeanne aux deux enfants. 

« La condamnation du faux Juif, comme il fut ars et brûlé dehors Paris, au Marché aux Pourceaux[464]

« L’Évêque de Paris envoye chercher l’Inquisiteur, l’Université, et les Sergens du Parlement, et interroge le criminel en leur présence.

AFFAMÉ, Second Sergent.

Regardez-moy cest Apostre,
C’est ung erreur infinitif.

MAIGREDOS, premier Sergent.

Sire, dépeschez ce Juif.

LE JUIF.

Nif, Juif, nif, Juif, nif.
Et voilà pour vous tous voilà.

Comme l’Évêque voit que ce misérable ne veut pas reconnaître son erreur, il le remet entre les mains du Prévôt.

L’EVESQUE.

Puisqu’il est en son art magique[465]
L’Église à plein se desmet ;
La cognoissance vous remet,
Faictes fin de telz malfaicteurs.

Le Prévôt, sans autre formalité, envoie chercher le Bourreau, et une charrette, dans laquelle il fait mettre le Juif, que l’on conduit ainsi au Marché aux Pourceaux. Lorsque l’on est arrivé au lieu du supplice, Jacob Mousse, montant sur le bucher[466], demande son Livre, espérant que le feu ne pourra lui faire aucun mal.

LE JUIF.

Mon Livre, mon Livre, mon Livre.

LE PREVOST.

Esprouvons ce Magicien.

LE JUIF.

Ouy[467] c’est cestuy voirement :
C’est-il. Or n’ay-je meshuy garde...
O Diable ! il semble que j’arde.
Diables, Diables, je brusle, et ars :
Je ars, je brusle de toutes pars,
 Je dépars en feu et en flamme :
Mon corps, mon esprit, et mon ame
Bruslent et ardent trop ardamment.
Diables, venez hastivement
Et m’emportez à ce bécoing.[468]

AFFAMÉ.

Il est payé de son salaire.

La mauvaise femme craignant une semblable punition, sort de Paris, et va à Senlis, où elle se met au service d’un Maître d’Hôtellerie, qui en entrant, lui dit de se défier de son Valet. L’Hôtesse de son côté parle à ce dernier.

L’HOSTESSE.

Où es-tu, dy, bau, Gillet ?

LE VARLET.

Que vous plaist-il, Madame chere ?

L’HOSTESSE.

A ceste neuve Chambriere
Faut monstrer dessus et dessouz
A ramonner partout tout doux,
Quant à cestuy commencement.

LE VARLET.

Laissez-moy faire hardiment :
Entendez-vous, gente troquette ?
...
Je suis de vous si amoureux
Qu’oncques je ne fuz à tel trect.

LA MAUVAISE FEMME.

Et que c’est bien dit, Gillet :
Quel folastre, n’avez-vous honte ?

LE VARLET.

Par ceste croix vous rendrez comte,
Ayant qu’il soit an et demy.

LA MAUVAISE FEMME.

Morte je voudroye estre en fosse.
Hélas ! hélas ! je me sens grosse.

Qu’avez-vous donc, lui dit l’Hôtesse ! Ce n’est rien, Madame, répond cette malheureuse.

L’HOSTESSE.

...Je croy, par mon ame,
Que vous estes grosse d’enfant.

La mauvaise femme accouche en fin, et cache son enfant dans un fumier : sa Maîtresse étonnée, lui de mande où elle l’a mis, et la Servante continue à soutenir qu’elle n’était point grosse.

L’HOSTESSE.

Maistresse, pas ne dictes bien
Car tu m’en apprendras rien,
Je me connoys trop à ce faict.

Confessez-moi la vérité, ajoute-t-elle. La mauvaise Femme lui avoue son crime.

L’HOSTESSE.

O meurtriere, mauvaise femme !

L’Hôte court aussitôt avertir le Bailly de ce qui vient d’arriver.

L’HOSTE.

J’ay une Chambriere, Monsieur Baillif,
Laquelle m’a sept ans servy ;
Or est advenu d’adventure,
Un cas (mais ce n’est que nature)
Elle a esté grosse de faict,
Mais son enfant elle a deffaict.

Le Bailly ordonne à Maigredos ; et à l’Affamé de lui amener cette misérable ; qui non-seulement confesse la vérité, mais en même temps elle avoue le crime qu’elle a commis précédemment, ce qui fait que ce Juge la condamne à être brûlée vive : elle souffre ce tourment avec beaucoup de patience.

LA MAUVAISE FEMME.

Bon Jésus, Jésus, in manus

Tuas commendo mon espritz.

 

Mystère des Actes des Apôtres[469]

 

Cet Ouvrage qui fut composé vers l’an 1450 par les deux Grébans,[470] Simon, et Arnoul, est le Mystère le plus beau, et le mieux versifié après le Poème de la Passion ; et celui où l’on trouve un plus grand nombre d’endroits passablement écrits. Longtemps après la mort des Auteurs[471] Pierre Cuvret, où Curet Chanoine de l’Église du Mans, du voulut le corriger, mais son travail est très peu de chose. Il y a apparence, que malgré son mérite, le Mystère dont nous parlons, fut un peu ignoré, puisque la première Édition de ce livre dont on ait connaissance, est celle de Galiot du Pré, cité par la Croix du Maine[472], et qui a suivi de près la correction de Pierre Cuevret. Dans la suite, ce Mystère fut plus connu, et on le représenta en plusieurs endroits[473] et enfin à Paris en 1540 et depuis. Nous ajouterons ici en entier le Cry  et Proclamation publique qui fut fait alors, avec d’autant plus de plaisir, qu’outre, qu’en apprenant l’ordre, et l’arrangement qui y fut prescrit, (ce qui indique en même temps celui qu’on observait ordinairement aux annonces de ces sortes de Pièces Dramatiques) on y trouve des particularités remarquables touchant le Cérémonial des Confrères.

[474]Le Cry et Proclamation publique ; pour jouer le Mystère des Actes des Apostres, en la Ville de Paris : faict le Jeudy seizième jour de Décembre l’an 1540 par le commandement du Roi nostre Sire, Françoys premier de ce nom ; et Monsieur le Prevost de Paris, affin de venir prendre les Roolles, pour joüer ledict Mystère. On les vend à Paris en la Rue neufve Notre-Dame à l’enseigne de Sainct Jehan Baptiste, prés Sainte Genevieve des Ardens, en la Boutique de Denys. Janot. MDXLI.[475]

« LE JOUR de susdict : environ huict heures du matin, fut faicte l’Assemblée en l’Hostel de Flandres[476] lieu estably pour joüer ledict Mystère, assavoir tant des Maistres Entrepreneurs dudict Mystère que gens de Justice, Plebeyens, et aultres gens ayant charge de la conduicte d’iceluy ; Rétoriciens, et aultres gens de longue robe, et de courte. »

« Et premièrement marchoyent six Trompettes ayans baverolles à leurs tubes et bucines, armoyez des Armes du Roi nostre Sire. Entre lesquelles était pour conduicte la Trompette ordinaire de la Ville : accompagnez du Crieur-Juré, estably à faire les Crys de Justice en la dicte Ville : tous bien montez selon leur estat. »

« Après marchoit ung grand nombre de Sergens et Archers du Prévost de Paris, vestuz de leur Hocquetons paillez d’argent, aux livrées et Armes tant du Roi, que dudict Seigneur Prévost, pour donner ordre, et conduicte, et empescher l’oppression du Peuple, et lesdictz Archers bien montez, comme au cas est requis. »

« Puis après marchoyent ung nombre d’Officiers de Sergens de Ville, tant du nombre de la Marchandise que du Parloir aux Bourgeois, vestuz de leurs Robbes my-parties de couleurs de ladicte Ville, avec leurs Enseignes, qui sont les Navires d’argent : iceulx tous bien montez comme dessus. » 

« En après marchaient deux hommes establis pour faire ladicte proclamation, vestuz de sayes de velours noir, portans manches perdues de satin de troys couleurs, assavoir jaulne, gris, et bleu : et bien montez sur bons chevaulx. »

« Après marchoyent les deux Directeurs dudict Mystère Rhétoriciens, assavoir ung homme Ecclesiastique, et l’aultre Lay, vestuz honnestement, et bien montez selon leur estat. »

« Item, alloyent après les quatre Entrepreneurs[477] dudict Mistère, vestuz de chamarres de taffetas armoysin, et pourpoinctz de velours, le tout noir ; bien montez, on et leurs chevaulx garnis de housses. »

« Item, après ce train marchoyent quatre Commissaires au Chastelet de Paris, montez sur mulles garnies de housses, pour accompaigner lesdicts Entrepreneurs. »

« En semblable ordre marchoyent ung grand nombre de Bourgeois, Marchans et aultres gens de Ville ; tant de longue Robe que de courte : tous bien montez selon leur estat, et capacité. »

« Et fault noter qu’en chascun Carrefour, où se faisait ladicte publication, deux desdictz Entrepreneurs se joignaient avec les deux Establiz cy-devant nommez, et après le son desdictz six Trompettes sonné par trois fois, et l’exhortation de la Trompette ordinaire de la Ville, faicte de par le Roi nostredit Seigneur, et Monsieur le Prévost de Paris, feirent lesdictz quatre dessus nomrnez ladicte proclamation en la forme et manière qui s’ensuyst.[478] »

« Et pour l’assignation du jour et du lieu estably à venir prendre roolles dudict Mistere, fut signifié à tous, de foy trouver le jour et feste Sainct Estienne, première Férie de Noël ensuivant en la Salle de la Passion, lieu accoustumé à faire les recordz et répétitions des Mistères joüez en ladicte Ville de Paris, lequel lieu bien tendu de tapisserie, sièges et bancz, pour recepvoir toutes personnes, honnestes, et de vertueuses qualitez ; assisteront grand nombre de Bourgeois et Marchans, et aultres gens, tant Clercs, que Lays, en la présence des Commissaires, et gens de Justice establis, et députez pour oüyr les voix de chascun personnage : et iceulx retenir, compter selon la valeur de leur bien faict en tel cas requis, qui fut une réception honneste. Et depuis lesdictes Journées se continuent, et continueront chascun jour aud ictlieu, jusques de la perfection dudict Mystère. »

 

 

Extrait du Mystère[479] des Actes des Apôtres

 

Livre Premier

 

 Près l’Ascension de Jésus-Christ les Apôtres s’assemblent, et élisent Saint Mathias pour remplir la place dont Judas s’est rendu indigne par ses crimes. Lucifer ignorant ce qui se passe, ordonne aux Démons de parcourir le Monde. Ces malins Esprits, avant de sortir, lui demandent sa bénédiction[480].

LUCIFER.

Que recevons pour bénédiction ?
Dyables dampnez en malediction ?
Dessus vous tous, par puissance interdicte,
Ma pate estens, qui est de Dieu mauldicte,
Pour de tous maulx, et malfaictz vous absoudre.
Sortez, courrez, que malédicte fouldre, etc.

Les Diables partent avec ce Passeport. D’un autre côté la sainte Vierge, et les Apôtres chantent le Veni Creator. Jésus prie Dieu son Père de faire descendre le Saint-Esprit. Les Apôtres fortifiés par ce secours divin, composent le Symbole, et vont en fuite prêcher au milieu du Temple, où ils font plusieurs miracles ; les Pharisiens et les Scribes, animés par Sathan, les font mettre en prison.

GRIFFON.

Allons les cacher pour la pluye :
Vous serez enfans de la pye ;
Gallans, vous serez mis en cage.

On les fait sortir cependant, en leur enjoignant de ne plus prêcher. Bien loin d’observer une défense si injuste, les Apôtres recommencent leurs Prédications, et choisissent sept Diacres pour fructifier davantage dans ce saint travail. Le Seigneur leur donne sa bénédiction, et bientôt un nombre de Juifs se convertissent, et viennent apporter tout ce qu’ils possèdent aux pieds des Apôtres : Qui, en réservant une partie pour leur nourriture, distribuent le reste aux pauvres. Ananyas propose à Saphire sa femme d’imiter l’exemple de ces nouveaux fidèles. Cela est fort bien pensé, répond Saphire, et nous vivrons sur le commun, sans rien faire.

ANANYAS.

Est-il vray ?

SAPHIRE.

Comme l’Evangile.

Dieu punit leur coupable intention par une prompte mort ; Sathan et Astaroth emportent leurs Ames. Lucifer est si transporté de joie à leur arrivée, qu’il ordonne à les Démons de se réjouir.

LUCIFER.

Je vueil que la tourbe dampnée,
Icy devant mon Tribunal,
Me dye ung Motet infernal,
En chanterie dyabolicque.

Que Bélial, et Burgibus, ajoute-t-il, tiennent le dessus ; Bérits, Cerbérus, et quelques autres chanteront la taille, et Astaroth, avec Léviathan feront la basse[481].

« Icy chantent tous ensemble[482]. »

LÉVYATHAN.

Tant plus a, et plus veult avoir,
Lucifer nostre grant Dyable.
S’il yoyoit ames plouvoir,
Tant plus a, et plus veult avoir ;
Et tousiours il veule recepvoir,
Car il est insatiable.
Tant plus a, et plus veult avoir,
Lucifer noltre grant Dyable.

Finissez, dit Lucifer, vous m’étourdissez. Sus chantons, continue Bélial. Ils cessent enfin, et Lucifer se prépare à envoyer des Émissaires sur la Terre. Cerbérus, qui ne voit point la lumière du jour, demande à accompagner Léviathan à ce voyage. Pendant ce temps-là un Aveugle de Jérusalem appelle son Valet Gobin, et lui dit de le conduire au Temple. Ce Valet occupé à manger quelques restes, qu’on lui a donnés pour son Maître, ne lui répond point.

L’AVEUGLE.

Par le sang bieu, je l’oys mascher :
Le p... sans moy se desjune ?

GOBIN.

Tiens, Gobin, crocque ceste prune,
Et puis boyras une bouffée.

L’AVEUGLE.

Je sens quelque gallymaffrée :
Hau ! Gobin ?

L’Aveugle se met ensuite à jurer : alors Gobin s’approche. Tu sens le vin, gourmand que tu es ; lui dit l’Aveugle. Ils vont ensuite au Temple ; S. Pierre guérit cet Aveugle, et chasse Fergalus du corps d’un possédé. Ce Démon se retire aux Enfers, et entre doucement de peur qu’on ne l’aperçoive. Burgibus l’arrête au passage. D’où viens-tu, à l’heure qu’il est, lui dit Lucifer d’une voix terrible[483] ? Je craignais de vous éveiller, répond Fergalus. Lucifer le fait étriller malgré ses excuses. Peu de temps après Cerbérus et Léviathan au désespoir de n’avoir pu réussir dans leurs projets, reviennent aux Enfers. Cerbérus frappe doucement à la porte, et lorsqu’il est passé, il prie Burgibus, qu’il avait mis à la place, d’aller avertir son camarade de rentrer sans faire de bruit, et qu’il laissera la porte entr’ouverte. Burgibus sort sans se défier de Cerbérus, qui aussitôt ferme la porte. On reconnaît les deux Diables, et quoi que puisse dire Burgibus contre son malin compagnon, ce dernier lui soutient le contraire, et jouit de la noire satisfaction de lui voir partagés les tourments de Léviathan[484].

 

Livre II

 

Saint Étienne par ses vives prédications, confond les Juifs, qui le mènent à Cayphe, et lui produisent plusieurs faux témoins.

« Icy doibt, pour exterrir[485] les faulx Juifz, apparoir le visage de S. Estienne reluysant comme le Soleil. »

Les Juifs prennent l’épouvante, et s’enfuient. Le saint Diacre les rappelle et ajoute que ce n’est que pour jeter la terreur dans le cœur des faux témoins. Alors son visage paraît dans son premier état ; sur quoi les Pharisiens et les Scribes le soupçonnant de Magie, pressent de plus en plus le Pontife de prononcer sa sentence de mort.

JÉCONYAS.

Cayphe, fais le mettre à mort,
Que attendz-tu tant à le juger ?

HIÉROBOAM.

Cryons de plus fort en plus fort :
Cayphe, fais le mettre à mort.

CAYPHE.

Ha ! Messeigneurs, vous avez tort,
Je ne puis plustost abréger.

SALATHIEL.

Cayphe, fais le mettre à mort,
Que attendz-tu tant à le juger ?

Cayphe prononce cet Arrêt en vertu de la Justice Pontificale dont il est revêtu. Cependant Jésus prie son Père pour saint Étienne, et pour le jeune Saulus, en faveur de qui il obtient qu’il ne trempera pas ses mains au sang de ce Martyr, et ne fera employé qu’à garder les robes des Bourreaux. Notre-Seigneur se manifeste dans toute sa gloire au saint Diacre qui le prie pour ses persécuteurs.

AGRIPPART.

Il resve.

GRIFFON.

Il ment.

MAUBUÉ.

Mais il devine.

DÉGOUSTÉ.

Il songe.

RIFFLART.

Il nous compte merveilles.

Les Pharisiens lancent les premières pierres contre saint Étienne, et les Bourreaux achèvent son supplice. Dieu ordonne à ses Anges de lui amener l’Âme de ce Martyr. Peu de temps après Saulus accompagné de Satellites, va chez Nathanaël, et le fait jeter en prison avec toute sa famille. Cayphe charmé de voir tant d’ardeur dans ce jeune homme, le charge d’aller à Damas pour y arrêter tous ceux qu’il saura être d’intelligence avec les Apôtres. Sur ces entrefaites la Reine d’Éthiopie appelée Candace désirant faire un riche présent au Souverain Dieu, demande à ses Demoiselles, à qui ce don doit s’adresser. Vous le devez à Jupiter, répond Helaine : ou plutôt à Dyana, ajoute Exionne. Comme la troisième nommée Thamaris voit que la Reine rejette ces avis, elle lui conseille de faire appeler l’Eunuque ; c’est un habile homme, continue-t-elle, et qui a lu toutes les Histoires.

LA ROYNE.

Exionne, allez-moy querir
Nostre Eunucque, et qu’il vienne à haste.

EXIONNE.

Et qui est-il ?

LA ROYNE.

C’est l’homme chaste,
Qui gardoit nostre trésor hyer.

L’Eunuque arrive, et la Reine lui ordonne de porter au Temple de Jérusalem dix Coupes d’or. L’Eunuque obéit, et commande à Corridon d’atteler son Chariot : sur lequel il monte, et prend le chemin de la Palestine. Les Apôtres cependant élisent saint Jacques le Mineur, Évêque de Jérusalem : S. Pierre, S. Jacques, et S. Jean lui imposent les mains, et ce nouvel Évêque célèbre la Messe pontificalement. D’un autre côté S. Philippe Diacre convertit les habitants de Sébaste, étonnés de ses miracles, et baptise sur le chemin de Gaza l’Eu nuque de la Reine d’Éthiopie. Saulus, prêt d’entrer à Damas, ressent aussi les divins effets de la grâce du Tout-puissant. 

« Icy doit descendre une grande lumière du Ciel dessus Saulus, qui, l’abat de dessus son cheval[486]. »

Saulus aveuglé par l’éclat de cette lumière, prie les Juifs qui sont avec lui, de le conduire à Damas. Sathan et Burgibus raisonnent beaucoup sur cette aventure ; le dernier soutient que ce n’est qu’une vapeur naturelle, mais Sathan après avoir disserté sur les causes et les effets des vapeurs de la moyenne région de l’air, conclut enfin que la lumière qu’ils viennent de voir n’ayant nul rapport avec celles-ci, on ne peut s’empêcher de dire que le principe en est divin. Après cette conversation sur la Physique, ils s’en retournent aux Enfers, criants comme des enragés.

SATHAN.

Au meurtre !

LUCIFER, d’un ton räilleur.

Voilà bien chanté.

SATHAN.

A la mort !

LUCIFER.

Voilà voix notable.

SATHAN.

Alarme !

LUCIFER, en colère.

Paix, de par le Dyable
Qui vous puisse rompre les testes.

SATHAN.

...Enfer est en danger,
Tenez-vous pour tout adverty.

LUCIFER, étonné.

Comment !

SATHAN.

Saulus est converty
A ceste heure, comme je croy.

Les Diables témoignent par des cris affreux, le chagrin que leur cause cette nouvelle ; et Lucifer en conçoit une violente haine contre Sathan, qui vient de la lui rapporter.

 

Livre III

 

Lucifer, à qui la conversion nie, consulte ses Démons pour sa voir s’il est possible de la traverser. Les Diables, après avoir feuilleté leurs Livres avec soin, répondent que toutes les puissances des Enfers, ne sauraient l’empêcher. Astaroth et Léviathan partent dans le dessein de s’y opposer, Cependant Ananyas baptise Saulus, qui par ses prédications, excite bientôt la colère des Juifs. Les Fidèles le sauvent, et le font sortir de cette Ville.

Gondoforus, Roi d’Inde, voulant faire construire un superbe Palais, ordonne à Abanès son Prévôt, d’aller à Rome, et de lui amener de cette Ville d’habiles Architectes. Le Seigneur instruit l’Apôtre S. Thomas du dessein de Gondoforus, lui commande d’aller au devant d’Abanès, et de se servir de ce prétexte, pour s’introduire à la Cour de ce Roi, et lui enseigner la véritable Religion. Saint Thomas sent quelque répugnance à passer dans ce Pays barbare, et prie Dieu de lui ordonner une autre Mission. Seigneur, ajoute-t-il,

SAINCT THOMAS.

Jésus, je te requiers mercy ;
Et te prie de cueur devost,
Que point n’aille avec ce Prevost
Que le Roi faict transmettre icy.
Le Peuple est d’erreur endurcy.
Et d’idolatrie tout noircy,
De cruaulté plus dur qu’ung os ;
Car au vray Dieu tourne le dos,
Retourner nous n’en pouvons vifz.
Domine mitte me quù vis,
Prœter ad crudeles Indos.

L’Archange S. Michel le rassure ce pendant, et l’Apôtre obéissant aux ordres du Seigneur, se présente à Abanès, qui joyeux de trouver ce qu’il cherche, prie saint Thomas d’entrer avec lui dans une fameuse Hôtellerie. Léviathan et Astaroth reviennent en diligence raconter ces nouvelles à Lucifer.

CERBÉRUS.

Ce p... est plus esperdu,
Et a les mynes plus estranges, 
Que s’il était de trois cent Anges
Rembarré jusqu’à nostre porte.

S. Thomas et le Prévôt d’Inde, passent par Andrinopolis, lorsque le Roi de cette Ville prêt à célébrer les noces de la Princesse Pellagie sa fille, et du Prince Denys, y invite tous les Étrangers. Nos voyageurs ne manquent pas de s’y rendre. Pendant le repas, une fille Hébreuse chante une chanson en cette Langue, et ensuite la répète en Français. Cette chanson ne contient que les louanges de Dieu. L’Apôtre est si attentif à l’écouter, que le Sommelier croyant qu’il dort, lui donne un soufflet pour le réveiller. Le Seigneur punira votre insolence, lui dit S. Thomas. 

« Icy vient ung lion qui occist le Sommelier du Roi, et luy arrache une main qu’il emporte. »

Le Roi effrayé à cette vue, prie S. Thomas d’implorer pour lui la bénédiction du Ciel. Pendant ce temps là le Prince Denys voit naître miraculeusement un Palmier chargé de dattes, La Princesse mange de ce fruit, et s’endort. Pendant son sommeil, Dieu lui inspire le dessein de se rendre Religieuse. Le lendemain elle fait part de son songe à S. Thomas, qui charmé de la trouver dans une si sainte disposition, lui donne le voile, en lui recommandant de combattre sans cesse le Démon et la chair.

S. THOMAS.

De libidineuse foiblesse
Provient toute corruption ;
De corruption vient tristesse,
Et pollution :
Et de pollution s’appresse
Peché, et puis confusion.

Cet Apôtre baptise ensuite le Roi et les habitants d’Andrinopolis, et prend avec Abanès le chemin des Indes.

Retournons à présent en Judée, où S. Pierre guérit le Paralytique Enéas. On vient ensuite lui apprendre que Tabita a rendu l’esprit.

NOEMY Servante.

...La très bénigne
Est allée à Dieu, la voilà :
Dorcas, Tabita, Damula,
Nommez-la ainsi que vouldrez,
Est morte...

S. Pierre arrive au logis de Tabita, et après avoir donné bonne espérance aux assistants, il leur dit de le laisser seul.

S. PIERRE.

Je ne vous fais pas départir,
Pour cause que je vueille faire
Rien qui soit à la loi contraire,

Mais, ajoute-t-il, je suis ici l’exemple de Jésus, lorsqu’il ressuscita la fille de Jayrus[487]. Tabita revoit la lumière, et par sa présence réjouit toute l’assemblée.

« Icy commencent les Bélistres[488]. »

Trois Pauvres paraissent sur la Scène, et lorsqu’ils ont dit beaucoup de sottises, et de grossièretés, enfin ils tâchent à se reconnaître. Je crois que je t’ai vu en quelque endroit, dit Mauduyt à Troüillard ; c’est ce qu’il me semble aussi, continue Toulifault.

TROÜILLARD.[489]

Quant me vis-tu ?

TOULIFAULT.

Ce fust aux Pasques.

TROÜILLARD.

Tu n’a pas bien leu ton Registre.

TOULIFAULT.

Comment !

TROÜILLARD.

Ce fust à la belistre,
Quant moy et ta fille Maunette.
Allions ronfler l’esguillette
A la biserte de l’Autonne.

TOULIFAULT à part.

S’il est vray ce qu’il me jargonne,
Enfin nous trouverons parens.

TROÜILLARD.

Quand nous goussames les harens,
Que nous-trouvasmes au caignard ?

TOULIFAULT.

Comment t’appelle-t-on ?

TROÜILLARD.

Troüillard.

Et que ne disais-tu cela d’abord, dit Mauduyt. Ils s’embrassent, et ensuite ils vont à la porte du Centenier Cornélius, dont ils connaissent l’humeur charitable.

TROÜILLARD.

Donnez au poure Pélerin
Au nom de Dieu de Paradis.

TOULIFAULT.

Hélas ! pour passer son chemin,
Donnez au poure Pélerin ;
Je ne mangay puis le matin.

TROÜILLARD.

Et si as des foys plus de dix.
Donnez au poure Pélerin.
Au nom de Dieu de Paradis.

Le Centenier leur dit d’entrer, et leur fait donner à dîner. Troüillard, à l’insu de ses camarades dérobe un gros morceau de viande, et lorsqu’ils sont sortis, Toulifault et Mauduyt qui s’en aperçoivent veulent en avoir part, et le menacent de le faire appeler devant le Juge.

TROÜILLARD.

Je plaideray la main garnye,
Vous en devez estre adverti.
Enfans, beati garniti,
(Comme dit Maistre Aliborum)
Vault mieux que Beati quorum :
Rerenez ceste auctorité.

Nous laisserons la Vision de Saint Pierre, le Baptême de Cornélius, et les querelles des deux Hérodes, pour passer aux aventures de Saint Thomas. Cet Apôtre conduit par Abanès se présente au Roi d’Inde, et promet de lui faire bâtir un Palais magnifique. Gondoforus prêt à partir pour parcourir ses États, lui remet trente mille bésans, que Saint Thomas distribue aux Bélitres (dont nous venons de parler). Le Roi revient au bout de deux ans, et ne voyant aucune apparence de bâtiment il fait mettre l’Apôtre en prison, avec Abanès qu’il a chargé de veiller sur la conduite. Peu de jours après Agar frère de Gondoforus meurt subitement : les Anges portent son âme au Ciel, où ils lui font voir le brillant Palais construit des aumônes de saint Thomas. Agar, qui par les prières de saint Thomas est ressuscité propose au Roi son frère, de lui vendre ce superbe Édifice. Gondoforus instruit de la chose, déclare qu’il veut le garder pour lui ; et après avoir fait donner la liberté à S. Thomas, il le prie de lui accorder le Baptême, et le reçoit avec tous ses sujets.

S. Barthelemy, suivant l’inspiration du S. Esprit, passe en Arménie Province voisine des Indes, où il guérit Byblis fille du Roi Polonius, qui est lunatique, et chasse Astaroth, enfermé dans un Idole, en lui ordonnant en même temps de briser ce vain Simulacre, et le Temple où le peuple l’adore.

« Ici doibt saillir de l’Ydolle, et la rompre aussi menu que poudre. »

ASTAROTH.

Je croy que Dyable ne fut oncques
Aussi terriblement pugny.

Polonius frappé à la vue de ces prodiges, se convertit, et reçoit le Baptême. Pendant ce temps-là l’Empereur Tibère meurt, et laisse sa Couronne à Gayus Gallicula[490]. Ce dernier qui protège Hérode Agrippa, lui donne le gouvernement de la Judée que possède Antipas son frère, et envoie celui-ci en exil. S. Jacques le Majeur revient aussi d’Espagne ; le Magicien Hermogene sachant son arrivée, envoie Philetus son Disciple contre lui. Philetus loin de faire quelque mal à l’Apôtre, le prie instamment de le baptiser. Hermogene au désespoir, ordonne aux Démons de lier de chaînes ce nouveau Chrétien : mais S. Jacques l’en délivre, et commande à ces mêmes Esprits de lui amener ce Magicien. Hermogene se voyant en présence de S. Jacques, renonce à ses erreurs, et veut brûler ses Livres. Non, non, dit l’Apôtre.

S. JACQUES.

Mieulx vault les gecter en la mer ;
Affin que le faux sentement
Ne puist vexer aucunement
Les simples et les ygnorans. 

 

Livre IV

 

Hérode Agrippa n’est pas plutôt arrivé en Judée, que pour plaire aux Juifs, il fait trancher la tête à Saint Jacques le Majeur. La Sainte Vierge, qui ne s’occupe qu’à travailler en foie avec quelques jeunes filles, répand des larmes en apprenant la mort de cet Apôtre, que les Confrères prennent soin d’ensevelir. Hérode fait ensuite jeter Saint Pierre en prison, d’où l’Ange du Seigneur le délivre. Ce Prince projette de faire la guerre aux Tyrois[491] et aux Sydoniens, qui envoyent promptement un Podestat pour se justifier à son égard. Il jouit peu de temps de cette satisfaction, une maladie mortelle le saisit, et le conduit au tombeau. 

« Icy doit avoir ung Chahuan sur la teste. »

Les Diables le voyant en cet état le mettent sur un chariot, et le conduisent avec beaucoup de pompe aux Enfers[492], où les malins Esprits lui viennent faire des présents convenables au triste séjour qu’ils habitent : et enfin chantent la Chanson suivante, en dansant autour de lui.

Hérode Agrippe, chien mastin,
Tu viens en l’abysme mortelle,
Où tu auras maint dur tatin.

Tu fouloyes gens détirer,
Et faire éxiler, par envye,
S. Destruyre, battre, et martyrer,
Dont plusieurs ont perdu la vie.

Mais tu t’en viens le hault chemin
En peine, et en doulear cruelle :
Où tu seras dampné sans fin,
Hérode Agrippe, chica mastin.

Pendant que les Apôtres rassembles se préparent à de nouvelles Prédications, le Saint-Esprit leur ordonne de détacher Saulus et Barnabé, qui doivent dans l’Asie annoncer la parole du Seigneur. 

« Ces parolles seront proférées de par le S.Esperit, par la bouche d’ung Séraphin, ou d’ung autre Ange, selon que l’on verra estre le plus convenable. »

S. Paul et S. Barnabé passent en Cypre, confondent le Magicien Baxin Elymas, et de-là vont à Lystre, où les Juifs émus de rage, ordonnent aux Tyrans de les lapider.

AGRIPPART.

Apporte-moy ?

RIFFLART.

Quoy ?

AGRIPPART.

Ung caillou.

GRIFFON.

Et à moy une pierre dure.

RIFFLART.

Mais, où prinse ?

AGRIPPART.

Ne te chaille où.

MAUBUÉ.

Apporte-moy ?

RIFFLART.

Quoy ?

MAUBUÉ.

Ung caillou.

Viendras-tu ?

RIFFLART.

Attendez ung pou,
J’ay mis ma main en une ordure.

Les Fidèles sauvent les deux Apôtres, et les font cacher dans la maison d’Horestes l’un d’entr’eux. Pendant ce temps-là S. Pierre prêche à Antioche : le Prince de cette Ville, nom mé Théophilus, le fait arrêter à la sollicitation de Simon Magus, et ordonne qu’on le laisse mourir de faim. Heureusement S. Paul s’introduit dans la prison, et secourt S. Pierre, ensuite il obtient sa liberté, à condition qu’il ressuscitera[493] le fils du Prince d’Antioche, qui est mort depuis dix ans. Dieu accorde cette grâce aux prières de S. Pierre, le Prince et ses sujets se convertissent, et font construire une Chaire pour cet Apôtre qu’ils reconnaissent pour leur Evêque.

« Icy le portent en la Chaire. »

 

Livre V

 

Saint Pierre de retour à Jérusalem assemble un Concile où le trouvent tous les Apôtres, et les Juifs convertis à la Foi. On y décide la question agitée par ces derniers, et on conclut que la Circoncision n’est point nécessaire aux Gentils qui seront appelés à l’Évangile. Saint Pierre fait ensuite expédier des Copies des Canons du Concile, dont la teneur est en prose.

« Icy se mettent ensemble, et font semblant d’escrire. »

Les Apôtres se séparent ensuite, S. Paul revient en Asie, et de-là se à Athènes, où il convertit saint Denys, Damaris son épouse, Rustique, Eleuthère, et quelques autres.[494]

Cependant la sainte Vierge prête à quitter la terre, prie le Seigneur de faire trouver les Apôtres à son trépas. Les trois Maries, et plusieurs femmes dévotes s’y rendent aussi.

« Icy se doit faire ung tonnere en une nuée blanche, qui doit couvrir les Apostres preschans en diverses Contrées, et les apporter devant la porte de Nostre-Dame, au Mont de Syon... Icy la Vierge Marie vest une robe blanche, en laquelle elle trespasse[495]. »

La sainte Vierge voyant tous ses amis rassemblés, leur donne sa bénédiction, et leur dit un éternel adieu,

MARIE.

[496]Adieu, enfans, que j’ayme comme moy,
Adieu vous dy, colonnes de la Foy,
Fermes et fors, sans jamais desmanches ;
Les protecteurs de la nouvelle Loi,
Adieu vous dy, car certes, j’apperçoy
De mon trespas l’heure fort approcher ;
Adieu parens, ou n’a que reprocher ;
Ce monde bas ou souloyes marcher
Laisse aux enfans de la terre, et leur quitte ;
Adieu vous dy, mes seurs.que tant ay cher,
Pour vous ne puis mes larmes estancher,
Car il convient que nature s’acquitte.

Au bruit d’un second tonnerre, tous les assistants, excepté les Apôtres, et les trois Vierges compagnes de Marie, s’endorment ; des Anges descendent du Ciel pour recevoir l’Âme de la sainte Vierge.

« Icy doibt avoir une merveilleuse senteur en la chambre de la Vierge Marie à la venue des Anges. »

Les femmes ensevelissent le corps de la sainte Vierge, et les Apôtres le portent ensuite au tombeau à Gethsémani.

« Icy commence sainct Pierre In exitu Israël de Egypto, et sainct Paul avec luy doivent porter le devant de la Chasse. Sainct Jacques et sainct André l’autre partie, et les autres tenans le drap de dessus, doivent environner le corps, et doit aller sainct Jehan devant à tout la palme en la main. »

Quelques Juifs audacieux veulent porter leurs mains profanes sur la Chasse qui renferme le corps de la sainte Vierge, et reçoivent au même instant la punition de leur crime. Leurs yeux se couvrent de ténèbres. Belzezay, et quelques-uns d’entr’eux reconnaissent leur faute, et prient la Mère de Dieu d’intercéder pour eux. Ils recouvrent la vue ; mais les cinq autres Juifs persistants dans leur aveuglement, deviennent la proie des Démons qui les tourmentent, et enfin les étranglent.

ASTAROTH.

Que fais-tu Sathan ?

SATHAN.

Je leur serre
Ung petit le col de ma parte,
Pour les despeche plus à haste ;
Car ils crient comme enragez.

« Icy doit une nuée couvrir les Apostres, puis par deffoulz terre chascun s’en doit retourner en sa région. Durant ce temps les Anges enlèvent au Ciel le corps de la Vierge Marie. »

 

Livre VI

 

Saint André arrivant en Myrmidonie[497] rend la vue à saint Matthieu à qui les Infidèles ont crevé les yeux. Ce dernier passe en Éthiopie, et guérit deux pauvres Éthiopiens que Zaroés et Arphaxat tiennent estropiés par leur Art Magique. Ces deux Sorciers irrités contre le saint Apôtre appellent une multitude de serpents, qui sont aussitôt dévorés par un Dragon furieux que S. Matthieu fait venir exprès.

« Icy fault qu’il saille par dessoubz terre ung Dragon moult terrible comne ung Serpent. »

Le fils du Roi meurt, et l’Apôtre le ressuscite. Ce miracle touche le Roi, et le convertit ; Zaroés et Arphaxat quittent aussitôt cette Cour, pour se rendre en Perfide auprès de Waradach Duc de Babylone : mais destinés à n’employer leur malice que pour relever le mérite et la gloire des Apôtres, en fuyant S. Matthieu, ils rencontrent ici S. Simon et S. Jude. Pendant le séjour que fait S. André à Myrmidonie, une mère amoureuse de Sostrates son propre fils, et ne pouvant le faire consentir à ses coupables désirs, l’accuse au Juge d’avoir voulu la violer. S. André par ses prières sauve cet innocent, que son silence et sa modestie allaient faire périr ; un coup de tonnerre réduit en poudre cette mère incestueuse : et le Juge et les habitants saisis de frayeur, demandent le Baptême.

Saint Philippe conduit par l’Esprit de Dieu, va en Sithie. L’Évêque Païen de ce Pays, veut le sacrifier au Dieu Mars. Le Seigneur délivre son Apôtre de ce danger.

S. PHILIPPE.

Dieu puissant, qui pouoir
As de veoir, et savoir,
En ceste heure présente ;
Ta grâce me présente,
Pour réconfort avoir.

« Icy doit saillir de l’Ydolle ung in Dragon qui abbate le filz de l’Evesque, et les deux Tribuns, et les deux Varlets tous mortz, et les lampes rompues. »

L’Évêque se convertit à ce spectacle, et S. Philippe par ses prières rend la vue à son fils.

D’un autre côté Zaroès et son camarade ne songeant qu’aux moyens de faire périr les Apôtres, vont chercher dans des déserts deux Serpents d’un venin mortel.

LE I. CHEVALIER du Duc estouppe son nez.

Ha ! par noz Dieux, cecy est gref !
Ha ! que ces bestes puent fort !

« Icy sainct Symon et sainct Jude prennent les Serpens, et les gectent aux Enchanteurs. »

ZAROÉS.

Ha ! que mauldicte soit la mère[498]
Qui pour moy son ventre effondra.
Et le père qui m’engendra,
Et ma mauldicte conscience.

ARPHAXAT.

Ha ! que mauldicte soit la science,
Qui a ceste douleur nous tire.

LE CHEVALIER.

Or endurez vostre martyre,
Et ce qu’il vous plaira direz.

Les Apôtres s’approchent d’eux ; et les exhortent à prier le Seigneur, qui peut les délivrer des maux qu’ils souffrent.

ARPHAXAT.

Symon, tu as beau sermonner.

ZAROÉS.

Jude, vous perdez vostre peine.

S. SYMON.

Dieu peult tous péchez pardonner.

ARPHAXAT.

Symon, tu as beau sermonner,

S. JUDE.

Je viens vos maux médeciner.

S. SYMON.

A vous donner salut me peine.

ARPHAXAT.

Symon, tu as beau sermonner.

ZAROÉS.

Jude, vous perdez vostre peine.

Cependant saint Paul annonce la parole du Seigneur en Achaye, et s’étend beaucoup sur les moyens de gagner le Ciel.

S. PAUL.

Estre doux aux piteux,
Souffrir des despiteux,
Estre en dictz véritable ;
De ses biens charitable
Aux poures souffreteux :
En vertu vertueux.
Vers Dieu affectueux
En foy ferme, et estable,
Pour en bien délectable
Estre en Cieulx precieux,
Fuyez malicieux,
Pervers, sédicieux,
Et par droict raisonnable,
Dessus péché dampnable
Serez victorieux.

« Icy les Juifs le prennent et le meinent à Gallyot Prévost. »

GALLYOT.

Si de la mort avez envye,
Ou aucun crime en luy voyez,
Prenez-le, son cas pourvoyez ;
Pas ne vueil estre son Juge,
Qui mal y congnoist bien le Juge.

Les Juifs profitant de la faiblesse et de l’ignorance de ce Prévôt d’Achaye maltraitent fort saint Paul, que les Fidèles arrachent à leur fureur, et sont embarquer sur un Vaisseau. L’Apôtre passe à Éphèse ; et est fort étonné lorsque le Pilote lui demande de l’argent pour son passage.

S. PAUL.

Car je n’ay ne pille, ne croix,
Jamais je ne porte deniers.

LE MATHELOT.

Vous estes l’ung des Aulmosniers,
Qui font au poinct du jour l’aulmosne ?

LE PATRON.

Vostre passage je vous donne,
Une autrefois nous reverrons.

S. Matthieu donne cependant le voile à Éphigénie, fille du feu Roi d’Éthiopie. Hirtacus Seigneur du Pays, apprenant la résolution de la Princesse, va trouver l’Apôtre, et lui promet la moitié du Royaume, s’il veut la faire consentir à l’épouser, Bien loin de répondre à ses désirs, S. Matthieu par un nouveau Sermon exhorte cette Princesse, à conserver sa Virginité, Hirtacus devenu furieux, fait assassiner l’Apôtre, et meurt peu de temps après, consommé d’une affreuse lèpre.

Sur ces entrefaites, saint Barnabé prêchant l’Évangile aux Cypriens, est conduit en prison, et peu de temps après au supplice, où il reçoit la couronne de gloire.

« Icy Barnabé soit lyé par le corps et par les piedz contre une roüe de charette, et au millieu ung pillon, où doit avoir ung pertuys pour passer une corde, et par-dessoubz terre ung corps sainct comme Barnabé, et faindra Daru brusler Barnabé, et fera brusler ledit corps sainct, et se dévallera Barnabé par-dessoubz terre. »

Daru et les autres Satellites mettent les os dans un coffret de plomb, dans l’intention de le jeter dans la mer le lendemain.

« Icy fermé le coffre, et s’en va, et les deux Disciples de Barnabé le prennent. »

Pendant que tout ceci se passe en Éthiopie, et en Chypre, la voisine d’un Seigneur de Babylone, vient lui annoncer que sa fille vient d’accoucher ; cette fille déclare à son père que c’est le Diacre Eufrosinus qui l’a séduite. Le Père va consulter S. Simon et S. Jude, qui ordonnent à l’enfant nouveau né de dire s’il doit da naissance à ce Diacre. L’enfant répond que non ; le père prie ensuite les Apôtres de lui faire connaître le coupable. Mais ceux-ci s’en défendent, ajoutant qu’il suffit pour eux que l’innocence soit reconnue.

LE PERE à la nourrice.

Remportez l’enfant en l’Hostel ;
Que malle rage, et malle mort
Ayt sa mere.

LA VOYSINE.

Vous avez tort,
Rien n’a faict qu’à autre n’advienne.

L’Évêque Païen de Babylone apprenant avec chagrin les miracles opérés journellement par les deux Apôtres, vient avec main forte, et les entraîne au Temple du Soleil et de la Lune pour les obliger à les adorer.

« Icy leur monstre ung Temple, où il y aura deux Chariots, l’ung tiré à chevaulx, et l’autre à bœufz ; et dessus ung Soleil, et sur l’autre une Lune ; et dessoubz lefdictz Chariotz ung Ethiopien noir et terrible, et derrière deux furieux. »

Ces deux furieux se retirent à la vue des Apôtres, qui ordonnent en suite aux Éthiopiens de briser les Idoles, et les Chars sur lesquels elles sont posées. Ces deux malins Esprits obéissent et l’Évêque voyant ses Dieux en cendre, se jette avec fureur sur saint Simon et son Compagnon, et leur ôte la vie.

Cependant Daru, qui est le Bourreau banal de ce Mystère[499], vient avertir le Prince Astragès, que saint Barthelemy a converti à la Foi Chrétienne le Roi Polonius son frère ; Astragès est charmé lorsqu’il apprend que Polonius s’est rendu Hermite ; et lui a abandonné sa Couronne ; il demande à Daru quel est, et où il a appris cette nouvelle.

ASTRAGÉS.

Maulgré Appollo, qui es-tu ?
Qui ainsi me dis en commun ?

DARU.

Par ma foy, Sire, je suis un
Gentil-homme de basse main[500]
Mon frère fut cousin germain
A l’oncle du nepveu au frère
De la fille à la seur du père
De la mère de mon ayelle ;
Et la mienne portoit la voille,
Pour mieux la Dame contrefaire[501].

Il ajoute qu’il est Bourreau. Astragès pour essayer ce qu’il sait faire, lui ordonne d’aller arrêter saint Barthelemy, à qui il propose ensuite de renoncer la Foi qu’il professe. Le généreux Apôtre[502] répond sans s’effrayer, que les tourments les plus terribles ne peuvent l’ébranler : sa constance irrite le Tyran, qui commande Daru de le fouetter de toutes ses forces.

DARU.

[503]Cà, Maistre, çà,
Et zif, et zef, et zof, et zaf,
Et zif, et zof, et sef, et saf ;
Et croq, et craq, et maille, et cherge.

Astragès voyant que saint Barthelemy se rit de ce tourment, ordonne qu’on l’écorche, et enfin lui fait trancher la tête. 

« L’Ame de sainct Barthelemy sort. »

L’Apôtre n’est pas plutôt expiré, que les Démons s’emparent de ses Bourreaux, et de ses persécuteurs, et les agitent avec violence.

ASTRAGÉS.

Je meurs, je forsenne, j’enrage,
Et si m’en vois à dampnement.

« Icy courent comme enragez. »

LE PRESTRE de la Loi.

J’enrage ; Dyables, vistement,
Venez à coup, et m’emportez.

L’ESCUYER d’Astragès.

A ly, à ly.

LE PRESTRE.

Après, après.

L’ESCUYER.

Gare, gare, le croq de fer.

DARU courant comme eulx.

Par Jupin, voicy Lucifer,
Qui nous vient tout tomber en bas.

ASTRAGÉS.

Cà, Dyables.

DARU.

Daru n’y est pas.

LE PRESTRE.

Dyable, las, ne m’emporte point 
Si rudement.

DARU.

Je n’en suys point,
Es par Jupiter je m’en voys.

« Icy doivent cheoir à terre, et eulx trayner en Enfer. »

Daru échappé de ce danger, va à Hiérapolis, où il aide à crucifier le Diacre saint Philippe. Ensuite feignant d’être aveugle, il prie les passants de lui faire l’aumône. Le Maître d’une Hôtellerie d’Hiérapolis, et sa femme lui donnent quelques pièces d’argent, et s’apercevant des fouets et des cordes qu’il porte, lui en demande la raison : c’est pour chasser les chiens, qui viendraient me mordre, répond Daru.

DARU.

S’ilz m’abayaient soir et matin
Je fais ainsi : passe mastin,
Arriere, arriere quand il mort.

« Icy frappe l’Hôte et l’Hôtesse de ses foüetz, et s’enfuit ensuite. »

 

Livre VII

 

Saint Thomas obéissant aux nouveaux ordres du Seigneur, va prêcher l’Évangile dans l’Inde la Majour, et convertit Migdoyne, femme de Caricius. Caricius irrité contre l’Apôtre, va en avertir le Roi Mygdéus son frère, qui fait aussitôt arrêter saint Thomas, et ordonne à Daru de le faire marcher sur des fers ardents.

« Icy doit cheminer par-dessus, et en doit avoir d’autres mis par soubz terre[504], et doit avoir force d’eaüe, qui doit faire fumée. »

LE ROI.

Quesse-cy, dont vient en ce lieu :
Ceste eaüe ?

CARICIUS.

Ha deà tout en est plain.

Le Roi fait jeter ensuite saint Thomas dans un four bien chaud : et Daru croyant qu’il y va périr, veut voir ce qui se passe à Philippis[505] et aide les Païens de cette Ville à mettre le feu à la maison de saint André[506]. Il revient un moment après, ouvre le four, et saint Thomas en sort sain et sauf, au grand étonnement de l’Assemblée. Mon frère dit alors Caricius au Roi Mygdéus, pour faire perdre à ce Chrétien la protection de son Dieu, il faut l’obliger à adorer les nôtres. 

« [507]Icy doit avoir ung Temple et ung Soleil d’or sur ung Chariot, remarquables mené à chevaulx, et dedans le soleil au derrière ung Dyable... Icy doit avoir une Ydolle qui peut fondre. »

S. Thomas conduit dans ce Temple par l’Évêque des Indiens, et ses Satellites, ordonne au Démon de se retirer, et auparavant de réduire le Temple et l’Idole en poussière.

« Icy doit fondre l’Ydolle, et le tout en poudre, et le Temple cheoir, et l’Evesque et autres urler comme loups et chiens. »

DARU.

Et quel Dyable pourroit entendre
Leurs chansons ? Ilz ne font que urler.
Ne savent autrement parler ?
On ne les entend peu ou pou,
L’ung urle en chien, et l’autre en loup,
L’ung crye, l’autre parle Hébrieu :
Je ne say que c’est en ce lieu.
Ce sont Dyables, je les conjure.

« L’Evesque d’Ynde la Majou, prend ung glaive sainct, et dict. »

L’EVESQUE.

Seigneur, je vengeray l’injure
De mon Dieu, car j’en ay envye.

« Icy le fiert[508] au travers du corps ; et tue sainct Thomas. »

DARU, voulant l’arrêter.

Ha ! que maulgré en ayt ma vie ;
Cecy était à moy, affaire.

Les malins Esprits voyants que malgré leurs efforts, l’Église naissante s’augmente de jour en jour sur leurs ruines, prennent la résolution de quitter les Enfers, et d’aller sur la terre gagner leurs vies à des métiers, où ils pourront mieux réussir.

SATHAN.

Au monde yray estre ulurier ;
Assez ouvrage trouveray.

BERITH.

Et croyez que m’esprouveray
A estre marchant de Chevaulx.
Pour faire ce mestier je vaulx
Plus de trente milz ducatz.

BURGIBUS.

Je m’en yray aux Advocatz.

Et moi dit Cerbérus je m’adonnerai à faire des messages d’amour à la Cour, et à la Ville. Je veux être Sorcier, et diseur de bonnes aventures, ajoute Belzébuth.

LÉVYATHAN.

Et il fauldra que je me boutte
A l’Églife, et que je m’adonne
A servir Madame Symonne.

Proserpine qui entend leurs discours, pousse des cris épouvantables. Les Diables en paraissent touchés et redoutant en même temps les menaces de Lucifer, abandonnent leur dessein, et rentrent aus Enfers.

« Icy vont tous en Enfer, et se doit faire ung grant bruyt. »

Cependant les Juifs lapident l’Apôtre saint Matthias, et Daru (qui se trouve partout) lui fend la tête d’un coup de hache.

« Icy doit être mis en ung sercueil sur une trappe[509] couverte, par laquelle s’en aille par dessoubz terre. » 

« Icy faict sainct Pierre Linus et Clétus Cardinaulx[510]. »

S. PIERRE.

Cardinaulx je vous constituë, etc.

Linus et Clétus remercient saint Pierre, qui guérit ensuite un Aveugle, et un Boiteux, et convertit les quatre Concubines d’Agrippa Prévôt de Rome.

MAUBUÉ, Messager d’Agrippa.

Quesse-cy ? Rose[511] est devenuë
Benigne, Nonnain, ou Abbesse ?

L’Empereur Claudian[512] meurt, et Néron lui succède. 

« Icy doivent tirer ung rideau[513] feignant d’ensevelir le corps. »

D’un autre côté saint André fait plusieurs miracles dans la Grèce, et enfin au nom du Seigneur délivre le Pays d’un Serpent monstrueux, qui a cinquante coudées de long, et quatorze de large. 

« Icy doit avoir ung Chesne planté, et se doit lyer le Serpent à l’entour dudict Chesne, en criant ; et doit saillir grant quantité de sang, et puis meurt[514]. »

Sur ces entrefaites Lysias Prévôt de Judée fait arrêter Saint Paul, et ordonne aux Bourreaux de le fouetter. L’Apôtre se plaint amèrement qu’on ose traiter ainsi un Citoyen de Rome.

LYSIAS.

Es-tu Rommain ?

S. PAUL.

Prévost, oüy,
Battu en grande vilité. 

S. André continue à opérer plusieurs miracles en Achaye, on le mande chez Maximilla Épouse d’Égée Prévôt de cette Province, qui est accablée d’une violente maladie[515]. En entrant dans le Palais, il trouve Égée prêt à se percer le sein ; l’Apôtre qui revient le bras, et le console, en lui disant que le Seigneur peut guérir en un moment le mai de son Épouse. En effet Dieu exauce ses prières, et Maximilla se trouve entièrement soulagée. Le Prévôt transporté de joie, offre de riches présents à saint André, qui les refuse, ajoutant qu’il n’est point auteur de cette guérison. Peu de temps après Égée part pour la Macédoine. S. André profite de son absence pour dessiller les yeux de Maximilla, et lui enseigner la voie du salut.

Égée de retour chez lui, apprend avec chagrin la conversion de son Épouse, et se prépare à en punir l’auteur, lorsqu’une colique imprévue, l’oblige à songer à toute autre chose.

EGÉE.

Ha ! Dieu, le ventre ; il me convient
Retourner, plus tenir ne puis
Mon eauë, aussi enflé je suis
Que ung tonneau : ma douleur se traict
Cy au long.

LE II. CHEVALIER d’Egée.

Allez au retraict
Et allégé vous sentirez.

Le Prévôt un peu soulagé, va au Conseil, où il prend la résolution de faire périr tous les Chrétiens. Heureusement pour lui Daru vient lui offrir ses services.

EGÉE.

Et que sais-tu faire ?

DARU.

Bien pendre,
Rostir, brusler, escarteler,
Battre de verges, descoller,
Trayner, escorcher, enfouyr,
Et si on se combat, fouyr,
Aussy bien qu’oncques fait personne.[516]

[517]Egée envoie prendre saint André, how et malgré les prières et les menaces de sa femme, et de ses plus proches parents, le fait attacher à une Croix, où il expire, et des Anges viennent recevoir son Âme. 

« Soit sainct André descendu de la Croix, et Maximilla, Tyton[518], Sydrac, Exosus, et Annel le doyvent mettre en ung Tombeau en sépulture, sur une trappe coulouerée, où il s’en puisse aller par dessoubz terre. »

SATHAN sault au col d’Egée.

Vous serez le très mal venu.

BERITH.

Vous serez le très mal trouvé. 

« Sathan fainct de l’estrangler. » et aidé de son Compagnon, il l’entraine en Enfer par les pieds.

Nota. « Que Symon Magus ayt un visage sainct soubz son Chapperon de Docteur en la teste, et se puisse avaller sur le visage, etc. »

En cet état Simon se présente à l’Empereur Néron, en lui disant qu’il est le Fils de Dieu ; et que pour prouver ce qu’il avance, on n’a qu’à lui faire trancher la tête, et qu’il ressuscitera ensuite. Néron poussé par la seule curiosité, ordonne à Daru de faire cette exécution : mais Daru séduit par les charmes de cet enchanteur, coupe la tête à un mouton ; et les Disciples de Simon emportent ce scélérat dans un tombeau pratiqué exprès, d’où il sort au bout de quelque temps. L’Empereur demande à ses Chevaliers[519] s’ils ont vu expirer Simon, tous lui répondirent qu’oui : pendant ce temps-là « Symon Magus lyeve la couverture du tombeau. » et s’annonçant pour le Messie, il prêche le Peuple de Rome : et pour augmenter davantage son crédit, Sathan, sous de pareils habits, chante les louanges de cet Enchanteur, dans une autre place de cette Ville.

 

Livre VIII

 

Ce Livre commence par le Martyre de saint Philippes Apôtre, que le Prévôt d’Hiérapolis fait attacher à une Croix, et par celui de saint Jacques Alphée, qui prêchant la voie du salut à Jérusalem, est précipité par les Juifs. Pendant ce temps-là Festus Prévôt de Judée, qui a succédé à Lysias, fait mettre saint Paul dans un Vaisseau pour le conduire à Rome ; une effroyable tempête agite le Bâtiment sur lequel il est monté, et oblige les Matelots à songer à leur sûreté.

« Icy doyvent gecter coffres, et autres besongnes en la mer, et l’arbre doit être de deux pièces, en façon qu’il se puisse rompre. »

Le Navire aborde à l’Île de Mytyllaine[520], etc. et enfin à Rome dans le temps que Néron et Symon Magus songent aux moyens de faire périr saint Pierre. Saint Paul va visiter ce dernier, et lui rend compte de tout ce qui lui est arrivé : saint Pierre en fait de même, et ajoute qu’il vient de consacrer saint Clément Évêque de Rome.

S. PIERRE.

J’ay voulu
Qu’il ait été Evesque esleu :
Paul, faictes-lui la révérence.

S. PAUL saluant S. Clément.

Selon ma petite science
Le feray.

S. CLÉMENT.

Il ne le fault pas.

Ces deux Apôtres vont ensuite disputer avec Simon Magus, qui ne pouvant résister à l’Esprit Divin dont ils sont remplis, appelle les secours infernaux. 

« Icy doivent venir d’Enfer aucuns Dyables, comme chiens sainctz, qui viennent à saint Pierre. »

S. PIERRE, en leurs jettant des morceaux de pain.

Or, tenez, en l’honneur de Dieu,
En lieu de venir dévorer
Mon corps, venez assavourer
Ce pain, que par Dieu vous présente,
Devant l’Assemblée présente ;
Et de mal faire vous gardez[521]

« Icy doivent tous sentir Pierre ; puis faire ung cry, et s’enfuyr. »

S. Pierre découvre ensuite comment ce Magicien a séduit le Peuple, en substituant un mouton à la place, pour faire accroire qu’il a ressuscité. Toute l’Assemblée écoute avec étonnement le discours de l’Apôtre. Daru lui-même ne sait que penser d’une pareille aventure, et s’exprime ainsi sur cet événement.

DARU.

Or çà, et si j’ay tué Dieu,
Et s’est suscité par ses dictz,
Je suis Bourreau de Paradis ?
A ces parolles le voit on. 
Et si j’ay tué ung mouton,
Tant bien qu’ung autre laboureur,
Je suis boucher de l’Empereur !
Que voulez-vous ? c’est adventure.

S. Pierre rend la vie à un jeune homme fort aimé de l’Empereur ; et Simon qui a employé inutilement tous ses efforts, en conçoit une si grande fureur, qu’il fait une conjuration plus puissante que les précédentes.

« Icy Symon Magus doit lyre en ung Livre que Marcel luy tiendra, et doit faire de grandes adjurations ; et conjurations ; et doit ung Dyable venir en forme d’ung Chien, et doit être Cerbérus ; et fault qu’il ait dents apparoissans. »

Le saint Apôtre craignant peu la fureur de ce Monstre, lui ordonne de rentrer au lieu d’où il est sorti ; Simon s’enfuit de rage, et Marcel son Disciple se jette aux pieds de saint Pierre, le prie de lui donner le Baptême, et de le recevoir au nombre des Fidèles. On vient faire le récit de tout ceci à saint Clément, et saint Paul prêt à monter en Chaire, lui demande sa bénédiction.

S. PAUL à genoulx.

Révérend Père en Dieu, Clément,
En la Cité prescher m’en voys,
Et au peuple espandre ma voix,
Pour requérir salvation.

S. CLÉMENT luy donne sa bénédiction.

De Dieu la bénédiction[522].
Paul, mon amy, vous soit donnée,
Comme la chose est ordonnée
Par nostre très précieux Maistre.
Allez en la Chaire vous mettre,
Et faictes-bien vostre devoir. 

« Icy soit Sainct Paul en Chaire ; et parle, et soit Patroclus hault sur une fenestre sur une pièce de boys, lequel cherra de dessus ladicte pièce à la fin du Sermon de Sainct Paul. »

Patroclus s’endormant au Sermon de l’Apôtre tombe, et perd la vie ; saint Paul descend aussitôt de sa Chaire, et le ressuscite. Ce miracle fait beaucoup de bruit dans Rome ; Patroclus lui-même en rend témoignage à Néron, de qui il est fort connu ; mais ce Prince ennemi des Chrétiens, lui donne un soufflet, et le fait mettre ensuite en prison avec Barnabas et Justus qui veulent prendre sa défense.

 

Livre IX

 

Simon Magus au désespoir de succomber dans toutes les disputes qu’il entreprend avec les Apôtres, veut tenter un dernier effort, pour rétablir son crédit dans l’esprit de l’ignorante populace, et fait répandre le bruit qu’il va monter au Ciel. Une foule de peuple accourt à ce spectacle ; et déjà Simon est élevé dans les airs par ses Démons, lorsque saint Pierre, qui se trouve présent, ordonne à ces derniers de laisser tomber ce malheureux Enchanteur, que tout son art ne peut défendre de la mort qu’il reçoit par cette chute.

« Icy les Dyables vont prendre le corps de Symon Magus, et l’entraynent en Enfer. »

Néron voulant venger sa mort, fait conduire en prison saint Pierre, saint Paul, Aristarcus, Tyton, Sidrac, Lucas, et quelques-autres. Procès et Martinien, à qui on les confie, se convertissent à la Foi, et mettent les prisonniers en liberté. L’Empereur irrité contre ces nouveaux Chrétiens, les fait conduire au supplice.

PARTHÉMIUS à Néron.

Ha ! Sire, ilz sont plus asseurez,
Qu’oncques pierre, que j’apperceuz.

On vient ensuite donner avis à saint Pierre que le Prévôt Agrippe le fait chercher partout pour lui ôter la vie. Les Fidèles exhortent cet Apôtre à prévenir par une fuite salutaire les poursuites du Prévôt. S. Pierre rejette courageusement ce conseil, mais se trouvant seul, il prend la résolution de sortir de Rome.

« Soit sainct Pierre à la porte, et doit estre l’Eschaffault de Rome près de Paradis[523]. »

L’Ange Gabriel sous la figure du Fils de Dieu, reproche à cet Apôtre la faiblesse, et l’engage à souffrir la mort avec fermeté.

« Icy doit cheminer par la Cité, et Pierre après ; et nota, qu’il doit aller près d’ung pillier de Paradis, et se attachera pour monter comme une Ascention, et se doit couvrir à l’entrée d’une nuée[524]. »

Néron ordonne à ses Chevaliers, qui font ici l’office d’Archers, d’aller arrêter saint Pierre et les Chrétiens. Ces Satellites en exécutant cet ordre, fouillent dans leurs poches.

LE II. CHEVALIER.

Sus, cheminez, Maistre Tyron ;
C’à la bourse oui font les escus.

On conduit saint Paul à l’Empereur, et les autres prisonniers à Agrippe, qui ordonne à Daru de brûler Tyton, Aristarcus, et Sydrac. 

« Icy doivent estre attachez au pillon[525], et qu’ilz se puissent devaller en bas secretement, et en leurs lieux reboutter entre le pillon et les fagotz aucuns corps sainctz. »

Néron condamne saint Paul à avoir la tête tranchée pendant qu’Agrippe juge saint Pierre à être crucifié. Saint Paul conduit au supplice, convertit ses Bourreaux, qui, les larmes aux yeux, lui offrent la liberté. L’Apôtre refuse leur secours ; et les prie instamment d’exécuter l’Arrêt de l’Empereur. Les Bourreaux touchés de la constance, n’obéissent qu’avec peine[526].

Nota. « Que la teste faulte trois faulx, et à chascun yst[527] une fontaine. »

S. Pierre arrivé au lieu où il doit recevoir le martyre, supplie son Juge de le faire crucifier la tête en bas. Agrippe consent à cette demande.

AGRIPPE.

Or sus, sus nous luy accordons.
Prenez des cordes, et cordons ;
De le lyer on se recorde.

RAVISSANT[528].

Quant est à moy, je m’y accorde,
J’en estoye bien recordé.

DARU[529].

Par ce bras seras encordé,
Car de ce faire suis recordz.

EPIPHANÉS.

Encorder le vueil par le corpz,
Sans plus la leçon recorder.

ANTIGONUS.

Par ses piedz le fault concorder
A la fin, que nul ne l’oublie.

GÉRYON.

J’ay cy une corde establie,
Qui y sera toute propice.

Tandis qu’on vient raconter à Néron la mort de S. Paul, cet Apôtre paraît au milieu de la Salle[530] et annonçant la colère du Ciel, jette l’Empereur dans un trouble sans égal.

NERON.

Harau ! Dyables, qu’on me sequeurre[531]
Saillir d’icy vueil sans demeure ;
Ostez-vous, je me vueil occire.
Tous le tiennent.

PAULIN.

Et pour Dieu, patience, sire.

NERON.

Il me semble que voy monter
Mon ame en une cheminée ?

Paulin conseille à Néron, pour soulager son mal, de donner la liberté à Patroclus, à Barnabas, et Lucas, qui en sortant de leur prison, vont ensevelir les corps des deux Apôtres. Peu de temps après l’Empereur tourmenté par sa noire mélancolie fait arrêter le Prévôt Agrippe[532] : et lui demande par quelle raison il a fait mourir saint Pierre. Agrippe se défend de tout son possible, et insiste beaucoup sur la haine que l’Empereur porte aux Chrétiens, dont cet Apôtre était le Chef. Au même instant Saint Pierre paraît tout-à-coup, et déclare à Néron que la vengeance du Ciel est prête à fondre sur sa tête. Cette vue achève de jeter ce Prince dans le dernier désespoir : plusieurs Anges surviennent, « et le frappent de fleaux et autres bastons. » 

« Icy s’en va Sainct Pierre, et nota, que par dessoubz terre doit avoir gens ayans fléaux et autres bastons. »

Néron appelle ses Domestiques à son secours, et réclame en vain l’assistance de la Déesse Isis sa protectrice.

ALBINUS.

Empereur de haulte valeur,
Ayez ung peu de patience.

PAULIN.

Qu’est devenue vostre science ?
Et prudence ?

LE I. CHEVALIER.

Sire, c’est une illusion,
Qui en l’esprit vous est venuë,
Car Pierre est mort devant ma veuë.

On porte l’Empereur dans une chambre de son Palais, où Albinus le vient bientôt trouver, tenant un papier à la main. Néron lui demande ce qu’il contient.

ALBINUS.

Ne vous chaille jà de sçavoir
Ce que c’est, Sire ; je vous jure
Que c’est libelle plein d’injure,
Par les Romains faict contre vous.
Et sçay que auriez du courroux
Si vous en voyiez la lecture.

NERON.

Contre moy-est-il créature
Qui osast de mon nom mesdire ?
Lysez tout hault, car je mœurs d’yre ;
Si au long l’escript je n’entendz.

ALBINUS.

Vous obéïr en tout prétendz :
Efcoutez doncques, s’il vous plaist. 

« Teneur du Libelle diffamatoire faict à l’encontre de l’Empereur Néron, par le Peuple Romain, et leu en la présence par le susdict Albinus, comme s’ensuit : »

ALBINUS, lisant.

Qui a désir sçavoir la cruaulté
Du fer Néron, plein de defloyaulté,
Lise l’escript qui contient vérité ;
Là pourra veoir ce qu’il a mérité, etc.[533]

Néron, que cette lecture, et tout ce qui vient d’arriver, ont rendu furieux vomit mille imprécations contre la Statue d’Isis, où ce Libelle était attaché, et la couvre de boue, ordonnant à ses Chevaliers de suivre son exemple.

LE  I. CHEVALIE R.

Tiens, Yfis, farde ton visage.

LE II. CHEVALIER.

Tenez, tenez, vieille soüillarde.

NERON.

Gectez, gectez sur la p...
Qui m’a laissé vilipender.

On l’emmène enfin dans sa chambre, il se couche, et prie les Diables de le conseiller pendant son sommeil. Sathan[534] arrive, et lui inspire le dessein de se poignarder ; Néron se lève en chemise, et prie ses Chevaliers de lui percer le sein : ce qu’aucun d’eux n’ose exécuter.

NERON tient une espée.

Ha Dyables dampnez
De toutes parts vers moy venez,
Venez à ma fin malheureuse :
Espée, soys moy rigoureuse,
Donne tost fin, par grant fureur
A Néron le poure Empereur
Le triste infect et douloureux,
Le malheureux des malheureux :
Le sans per des mal fortunez,
Le desespoir des forcenez.
Dyables, puisqu’il fault que je meure,
Accourez, ne faictes demeure,
A vous suis, à vous je me donne[535]
Et le corps et l’ame habandonne
A jamais, pour vostre présent.

SATHAN, portant l’Ame de Néron en Enfer.

Lucifer, terrible Serpent,
C’est l’Ame du faulx Empereur
Néron, etc. 

« Icy se faict tempeste en Enfer. »

Marcel vient trouver saint Clément, pour lui raconter le martyre des Apôtres, et tout ce qui est arrivé depuis, mais le saint Père lui dit qu’il a tout appris.

CLÉMENT.

Si nous retirons à l’Église,
Rendans graces, et sans sainctise,
Allons faire nostre Oremus,
Chantans Te Deum laudamus

« Et se doit commencer le Te Deum en Paradis[536]. »

 

 

La destruction de Troyes[537][538]

 

Si l’on ignore la vie de l’Auteur de cet ouvrage, on sait au moins son véritable nom, et le jour propre qu’il l’a commencé. C’est ce que nous apprend un Manuscrit[539] de ce Mystère écrit neuf ans après la composition, du vivant même[540] de l’Auteur, à la tête duquel lit ce qui suit. « Cy s’ensuit l’Istoire de la Destruction de Troye la grant, translatée de Latin en Franchois, mise par personnages ; composée par Maistre Jacques Mirlet estudiant ès Loys en l’Université d’Orleans, commencée l’an mil quatre cens cinquante, le IIe jour du mois de Septembre. »[541]

Ce Mystère divisé en quatre journées, peut contenir environ quarante mille vers[542]. Comme le Poète, à la réserve de quelques traits pris d’un Livre intitulé Histoires de Troyes, a suivi Darès Phrygien[543] (Auteur fort connu, et dont il n’a fait quelquefois que corrompre ou estropier les noms propres) nous nous étendrons peu sur cet Extrait.

 

Première Journée

 

Priam voulant r’avoir sa Sœur Exione[544] retenue par Thélamon, ordonné à Anthénor d’aller en Grèce demander raison de son enlèvement. Cet Ambassadeur aborde à Manise Ville Capitale des États de Pelleus[545] ensuite à Salamine, de là à Thaye séjour de Castor et de Pollus[546] et enfin à Pille[547] chez le vieux Nestor ; et ne pouvant rien obtenir d’aucuns de ces Princes, il s’en retourne à Troyes ; pour le consoler un peu du mauvais succès de cette Ambassade, Paris raconte à son père qu’au Printemps dernier, un Vendredi après-dînée, il avait eu envie d’aller à la chasse, et que s’étant égaré dans les bois, il avait aperçu Junon, Pallas, et Vénus, et Mercure auprès d’elles, que ce dernier lui avait ordonné de la part de Jupiter, de juger de la beauté des trois Déesses, Paris ajoute qu’après avoir balancé quelque temps, il avait enfin décidé en faveur de la Mère d’Amour, qui lui avait promis la plus belle femme de la Grèce : et comme, continue-t-il, je compte fort sur la parole de cette Divinité, et que je me veux venger des perfides Grecs, j’ai résolu de passer dans leurs Provinces. Priam transporté de joie, fait équiper un Vaisseau à son fils, qui arrive bientôt dans les États de Menélaüs, dans le temps qu’on célèbre la fête de Vénus Cythérée. Paris va à son Temple et y offre cent écus. Hélène s’y rend aussi. Et sensible à l’amour du fils de Priam, elle se laisse enlever par ce dernier, qui la conduit à Troyes. Cithéus va par ordre de Menélaüs à Athènes avertir le Roi Agamemnon, qui mande aussitôt les Princes de la Grèce[548].

Achilles, Patroclus, Diomedès, Ulixés, Nestor, et les autres arrivent en foule à Athènes[549]. Un Marchand Troyen, nommé Sentippus, qui demeure dans cette Ville, en sort dans le moment, et court porter cette nouvelle à Priam, qui aussitôt mande des secours de tous côtés. Cependant les Grecs font offrir par Calcas un Sacrifice à l’Idole Apollo[550]

« Cy finit la première Journée de la Destruction de Troye la Grant. »

 

Seconde Journée

 

« Cy commence la seconde Journée de l’Ystoire de la Destruction de Troye la Grant. »

Palamède prend congé de son père Naulus[551], et va joindre les Grecs qui sont campés devant Troyes. Protéfilaüs perd la vie dans le premier combat, dont l’avantage demeure égal entre les deux Armées. La victoire demeure ensuite aux Troyens ; Hector tue Patroclus. Le Roi Cédiron tombe sous les coups du jeune Troïllus, et Thoas est fait prisonnier Basaac, un des Soldats de ce dernier, vient instruire Achilles de la mort de Patroclus, et du malheur arrivé à son Maître. Pendant que les Grecs consultent les moyens de se défaire d’Hector, Priam de son côté veut faire pendre le Roi Thoas ; son Conseil empêche cette exécution. On donne un troisième combat Achilles tue Philemenis[552], et Diomedés blesse mortellement Sagittaire Soldat d’Epistropus Roi allié de Priam ; Menélaüs se bat en duel avec Paris, les deux partis les séparent ; et Anthenor demeure prisonnier des Grecs. Agamemnon prêt à le faire mourir, en est empêché par les remontrances de son Conseil, qui conclut unanimement à demander une trêve, que Priam accorde.

« Lors se fera pause pour disner[553]

Calcas vient trouver Agamemnon, et le prie que Briséïda sa fille prisonnière des Troyens soit comprise dans l’échange d’Anthenor avec Thoas. Après bien des contestations, le Conseil de Troyes accepte ces conditions ; et l’amoureux Troïllus est obligé de conduire lui-même au Camp des Grecs la belle Briséïda, dont il est tendrement chéri. Ces deux Amants se quittent les larmes aux yeux. Diomède prend part aux douleurs de la fille de Calcas, et bientôt devient son Amant. Dans un combat que les Grecs livrent peu de temps après aux Troyens, ce Prince arrache l’épée de Troïllus, et l’envoie par son Sénéchal à cette nouvelle Maîtresse, qui lui promet une fidélité inviolable. Achilles tue Margariton, bâtard de Priam, et Boüetes Roi de Bretonnie. Hector sort des portes de Troyes, tue Prothenor, et combat avec Achilles, qui le blesse : le fils de Priam combat ensuite contre Ajax ; et pendant qu’ils se reposent pour reprendre haleine, Achille vient par derrière Hector, et le tue. On porte le corps de ce dernier à Troyes ; et Priam pleure cette perte, qui le fait ressouvenir de celle de son fils Ganymèdes[554] que Jupiter a autrefois enlevé. 

 

Troisième Journée

 

Achilles profitant de la trêve de deux partis, va voir le superbe Tombeau que Priam vient de faire élever à Hector, et prier en même temps les Dieux pour l’âme du défunt. Hécube suivie de Polyxène, de Créüsa, d’Ascanius, et d’Andromache, arrive aussi dans le même dessein.

« Lors doit aller Achilles parmy l’Eglise ; et passer trois ou quatre foyz pardevant les Dames, et en regardant Polixene du coing de l’ueil, puis se tire à part. »

Le Héros épris des charmes de Polyxène, envoie Basaac pour la demander en mariage à Priam. Ce Roi reçoit l’Envoyé d’Achilles avec politesse, et cependant fait marcher ses Troyens contre Palamides, qui vient lui présenter bataille à la tête des Grecs, dont il se trouve Chef, sans qu’on en cache la raison. Troïllus renverse Diomedès et Palamides blesse mortellement Déïphebus. Priam, pour venger son fils, fait tomber Palamides, que Paris achève d’un coup de flèche. Achilles craignant Déïphebus, se retire ; mais la mort de ce dernier le rassurant, il revient au combat ; ses Myrmidons entourent Troïllus, et donnent le temps à leur Maître de lui enlever la tête, qu’il attache ensuite à la queue de son cheval. Par une pareille surprise, il ôte la vie à Ménon[555].[556]

« Pause pour disner. »

Priam, sous prétexte de donner sa fille Polyxène en mariage à Achilles : le mande dans un Temple, où il le fait ensuite assassiner avec Archilogus[557] fils de Nestor, qui l’accompagne. Hélène, par ses prières, empêche les Troyens de jeter les corps de ces deux Princes, et les fait rendre aux Grecs. On donne ensuite un combat, dans lequel Paris et Ajax se donnent mutuellement la mort.

 

Quatrième Journée

 

Menélaüs va chercher chez Licomedès le jeune Pirrus, qui arrive au Camp des Grecs en même temps que Panthasilée vient au secours de Priam. Cette Reine fait prisonnier Ajax fils de Thélamon ; heureusement pour ce dernier, Diomedès le délivre. Pour s’en venger, Panthasilée fait tomber Menélaüs et Pirrus, et sauve la vie à Polidamas, que les Mirmidons sont prêts de massacrer : mais bientôt cette Princesse se voit environnée par ces Soldats, et Pirrus lui fait perdre la vie. Priam pleure, et s’arrache la barbe ; Anchise, Enée, Anthenor et quelques autres tâchent de l’engager à demander la paix : mais en vain, ce malheureux Roi rejette leurs conseils : ce qui irrite ces Princes à un tel point, qu’ils complotent entr’eux de livrer la Ville. Calcas donne l’idée du fameux Cheval de bois, qu’Apius[558] se charge de construire. Priam consent qu’on le fasse entrer dans Troyes ; et les Grecs par ce moyen s’étant rendus maîtres de cette Ville, en massacrent tous les habitants, sans épargner le Roi même. Polyxène est sacrifiée sur le tombeau d’Achilles ; Hécube devenue furieuse par ce nouveau malheur, se jette comme une insensée sur les Grecs, qui pour se délivrer de ses morsures, l’assomment à coups de pierre, et ensevelissent son corps dans l’Île de Pleur. Lorsque les Grecs font prêts à s’embarquer, Ajax s’appuyant sur les services qu’il a rendus, demande le Paladin[559], que l’on accorde cependant à Ulixès. Ajax va se coucher dans la tente, en exhalant de[560] grandes menaces contre ce dernier. Le lendemain on le trouve mort dans son lit ; et Ulixès craignant d’être soupçonné de cette mort précipitée, s’enfuit la nuit suivante, Agamemnon ordonne aux Princes qui ont livré la Ville de Troyes, de sortir promptement du Pays ; et remonte dans ses Vaisseaux. Enée s’embarque pour l’Italie et Anthénor fait voile vers les Îles des Anglais[561].

 

 

Mystère du Trépassement Notre-Dame[562][563]

 

« S’ensuit le Trespassement de Nostre Dame, laquelle fut visitée par l’Ange Gabriel, et clamée des Anges. »

DIEU LE PERE.

Doulce Marie, Vierge Dame,
Royne de Paradis, et Dame,
Dieu ton Filz à toy se m’envoye,
Et dict que de rien ne t’esmoye
Des choses que tu oye parler.
Je connaist ta vie finer
En ce monde, plain de discours ;
Tu n’y seras plus que trois jours,
Au tiers, tu te ordonneras,
Et à celuy trespasseras
De cestuy monde indurable :
Prendras Royaulme perdurable.
Je t’apporte cestuy rameau
De Palme, lequel est moult beau :
De Paradis je te l’apporte ;
Et te dis, quant tu seras morte,
Devant toy porcer le feront
Les Apostres qui là seront
Afin de ton corps importer.

MARIE.

Loué soit Jésus mon doulz Seigneur,
Encens à moy, mon loyal amy ;
Et très cher Amour, je te prye
Les Apostres fay assembler,
Et que soyent à mon Trespasser.

L’Ange Gabriel vient consoler la Vierge, pendant ce temps-là l’Acteur[564] annonce l’arrivée des Apôtres.

S. PIERRE.

Dame, je te vueil demander :
Dis-nous pourquoy nous a mandez
Si-tost venir en ta maison ?
Dis-nous si c’est pour trayson ?

La sainte Vierge leur dit qu’elle ne craint rien, mais qu’elle va quitter ce monde.

En ceste nuitz, à la tierce heure.

JESUS.

Pax vobis
Paix soit a vous tous,
Ma doulce mère, etc.

Jésus ordonne aux Apôtres d’ensevelir le corps de la Vierge dans un tombeau neuf, dès que son Âme en sera séparée, et d’y veiller jusqu’au troisième jour.

MARIE.

Je te gracie mon Créateur,
Père, Filz, et mon Seigneur,
Je requieres ta benisson.

L’Acteur rend compte aux Spectateurs de la mort de la sainte Vierge, dont les Anges ont enlevé l’Âme ; et du miracle qui arrive à un Juif à son Tombeau[565]. Au bout de trois jours Jésus survient, et emporte son corps au Ciel, et bénit les Apôtres. Le Mystère finit par une prière à la Vierge Marie.

 

 

Mystère du Roi Avenir[566]

 

« S’ensuit le Mystère du Roi Advenir, ouvré par Jehan du Prier, dit le Prieur Mareschal des Logis du Roi de Cécille, René le Bon[567].

 

Journée première

 

Le Comte d’Alagonne députe des Chevaliers vers le Roi Alfonce, pour lui demander sa fille en mariage. Le Roi envoie chercher la Princesse, et lui fait part de la proposition du Comte.

LE ROY ALFONCE.

Ung Comte y a ; je ne sçay qui il est,
Qui vous demande
A mariage,
En son langaiges
Et dit qu’il est
Plain d’Eritage,
De grant lignage ;
Ne sçay que c’est.
Il m’est advis, qu’il est nommé
Par son nom, Comte d’Alagonne.

La Princesse, sans demander une plus ample explication, déclare qu’elle ne veut pas se marier du vivant de son père. Sur ce refus le Comte assemble les troupes, et vient assiéger Alfonce dans la Capitale.

LE COMTE D’ALAGONNE.

Par Jupiter, je vous aurez.

LA FILLE DU ROY.

Par Jupin, pas ne sera voir[568]

LE COMTE D’ALAGONNE.

Je n’auray donc plus de pouvoir,
Que vous n’en soyez la maîtresse.

LA FILLE DU ROY.

Je me feroye avant ardoir[569]
Par Vénus la bonne Déesse.

Alfonce perd la vie dans un assaut, Le Roi Avenir, qui est venu à son secours, veut engager la Princesse à épouser le Comte. Mais elle ne pouvant souffrir le meurtrier de son père, rejette son alliance avec horreur ; et le Comte est contraint de s’en retourner dans son Pays.

Peu de temps après l’Abbé de Sanar, et celui de Grantmont, suivant les inspirations du Ciel, envoient quelques-uns de leurs Religieux prêcher la Foi aux Infidèles. Ceux-ci en passant par un bois, trouvent un Hermitage, et trois Ermites.

LE I. MOYNE de Grantlmont.

In quem creditis vos ?

LE I. HERMITE du Boys, tremblant.

Jhesus ;
Confidimus in Mariâ.

Ces serviteurs de Dieu, rassurés de part et d’autre, vont prêcher le Peuple d’Alagonne. Le Comte se trouve à leur Sermon, avec le Duc Grec, et le Duc Égyptien. Les Astrologues Païens disputent avec les Religieux, qui les confondent par de pressants arguments. Lucifer, qui voit leur défaite, ordonne à ses Démons d’aller à leur secours.

Le Comte d’Alagonne se convertit, aussi bien que Carbarant, Chevalier Égyptien, et Gadiffer Chevalier Grec. Les Ducs d’Égypte et de Grèce font chercher partout ces deux derniers ; et le Messager à qui l’on donne cette commission, rencontre un Laboureur, à qui il demande s’il n’a point aperçu de Chrétien.

LE LABOUREUR en colère.

Le Diable les puist emporter.
Depuis leur sanglante venue,
J’ay par eulx ma femme perdue
Je ne sçay où Diable elle est.

Le Roi Avenir apprenant les progrès des Religieux, ordonne à Barbaran son Prévôt de lui amener tous les Chrétiens qu’il pourra trouver ; ce Prévôt part avec Agrippart, Malengrongné, et Bray-de-fer ses Archers, et emmène les Ermites, et les autres Fidèles.

« Icy abatent l’Hermitage, et les Diables leur aident. »

Avenir reconnaissant parmi eux le Comte, les deux Chevaliers, et la femme du Laboureur, ordonne qu’on les fasse mourir, et qu’on commence par le Comte d’Alagonne.

LE BOURREAU.

Si g’y faulx, faictes m’en autant.

Pendant que le Roi est occupé à faire tourmenter ces Chrétiens, on lui annonce que son Épouse vient d’expirer, en mettant un Prince au monde.

AVENIR.

Malgré Jupin, des Chrestiens,
Et qui jamais les mist en voye
J’ay perdu m’amour, ma joye,
J’ay perdu ce que j’avoye,
J’ay perdu ce que doubtoye,
Que vouloye,
Que tenoye.
Simple coye
De mon trésor la mont joye
Je m’en vant[570].
Je pers ce que désiroye,
Je pers où mon temps passoye,
Je pers à qui m’esbatoye,
Que baisoye,
Embrassoye,
Ou disoye
Quant en mes bras la tenoye
Cy-devant, etc.

La naissance du jeune Josaphat ; console un peu le Roi ; il mande tous les Seigneurs de sa Cour, et les Astrologues Égyptiens, qui l’assurent que ce Prince embrassera un jour la Loi des Chrétiens. Pour prévenir ces présages, Arrachis conseille à Avenir de faire construire une Tour et d’y faire mettre Josaphat, avec un Maître d’École, qui prendra soin de lui inspirer beaucoup de haine pour le Christianisme[571]

« Cy fine la premiere Journée prennent la Royne, et la portent hors du jeu. »

 

Journée seconde

 

Pendant que Duc Grec fait endurer les tourments les plus cruels à Gadiffer, qu’Avenir lui a remis entre ses mains, le Duc Égyptien ordonne au Bourreau de couper par la moitié le corps de Carbarant son Chevalier.

CARBARANT, la moitié de dessus.[572]

Jhésus, Jhésus !

LE PREVOST au Duc.

Et escoutez !
Veez-cy merveilles, Monseigneur !

AGRIPPART frappe, et dit.

Et je croy que vous vous tairez.

CARBARANT.

Jhésus, Jhésus !

LE DUC EGIPCIAN étonné.

Et escoutez ;
Je suis de ce faict effroyez.

CARBARANT.

Pacience, mon Créateur.
Jhésus, Jhésus.

LE I. CHEVALIER.

Et escoutez,
Veez-cy merveilles, Monseigneur.

Michel et Gabriel enlèvent les Âmes de ces deux Martyrs : d’un autre côté le premier Chevalier du Roi Avenir, prend la résolution de se faire baptiser ; Sathan sous la figure d’un Taureau, tâche de le détourner[573], mais le nouveau soldat du Seigneur le chasse honteusement.

LE CHEVALIER.

Or si tu viens par les faux Déables,
Retourne-toy, sans séjourner. 

« Sathan tombe étendu à terre, et tous les Déables ensemble le battent, et l’entraînent en Enfer. »

Cependant Josaphat, appuyé contre une fenêtre de la Tour, considère un Temple des Idoles, et interroge son Précepteur.

JOSAPHAT.

Le dessus du Monstier ne tent
Pas bien contre Soleil levant ?

LE Me. D’ESCOLLE étonné.

Quelle chose appellez-vous Monstier ?
Pas vostre parler n’entendons.
C’est où on va sacrifier
Tous les Dieux, esquelz nous créons.

JOSAPHAT.

Vos Dieux ? Et comment font leurs noms ?
Sont-ce ceux qu’on appelle Ydolles.

LE Me. D’ESCOLLE en colère.

Monseigneur, laissez ces raisons,
Ne dictes celles parolles folles ;
Ce sont ceulx qui vous ont formé,
En qui devez avoir créance.

JOSAPHAT.

Qui les a faict, ne charpenté ?
Vous autres ?

LE Me. D’ESCOLLE.

Oüy sans doubtance. 

JOSAPHAT.

Et comment ont-ils donc puissance
De moy former, puisqu’entre nous,
Les avez faict à vos semblances.

LE Me. D’ESCOLLE le fait retirer dedans, et dit.

Sus, Monseigueur, retrairons-nous.

Le Prévôt ayant entendu dire que deux nouveaux Ermites sont venus : s’établir dans la Forêt d’Alagonne, les va prendre, et les conduit devant le Roi, qui les fait jeter dans un grand feu : ce feu s’éteint, et lorsqu’on le rallume, la flamme s’élance sur les Bourreaux, et sur Avenir même.

ROY AVENNIR.

Ay, Saturnus ! ay ! à la mort ;
Que maudicte soit la lignées.
Haro ! j’ay la barbe bruslée 
Maulgré Apollin, et

Les Chevaliers prient le Roi de pardonner à ces pauvres ermites que le feu a respecté. Non, non, s’écrie Avenir.

ROY AVENNIR.

Ma barbe ne puis oublier,
Je l’ay brullée jusques aux os.

Par ses ordres on coupe les bras et les jambes de l’un et la tête de l’autre[574], et on les ensevelit ensemble en cet état. Le Roi va ensuite visiter Josaphat ; qui lui fait des louanges de son Maître d’École, et de Zardain son Valet de Chambre. Avenir remet le jeune Prince sous la garde du Duc Égyptien, et lui recommande surtout, de ne lui point parler de mort, ni de maladie. 

« Ung Joueur de Lut joue et chante, et l’autre jouera de la harpe, et vont devant Josaphat. »

Les soins du Duc Égyptien, et de Zardain ne peuvent empêcher Josaphat de parler à un pauvre très caduc, à qui il demande pourquoi il marche avec tant de peine. C’est le poids des ans qui m’accable, répond le Pauvre, et je sens que bientôt il faut que je meure, ajoute-t-il.

JOSAPHAT.

Et quelle chose esse de mourir ?

LE VIEIL HOMME.

C’est le point ou chacun venir
Conviendra, ès fins de sa vie.
Du corps faict Dieu l’ame partir,
Puis s’ell’a malfaict est pugnie.

JOSAPHAT.

Et comment pugnie ? Quesse à dire ?
Qui elle qui la pugniera ?

Le Pauvre lui parle alors du Jugement dernier, et des peines de l’Enfer. Ce discours épouvante de celle sorte Josaphat, qu’en quittant ce pauvre, il va se jeter sur son lit. Dieu ordonne à Barlaam de profiter de ce moment, pour instruire le Prince dans la Foi Chrétienne

« Ballam vestu en guise de Marchand va vers l’enfant. »

 

Journée troisième

 

Barlaam sous ce déguisement, s’introduit chez Josaphat, qu’il instruit dans notre Religion, et lui donne une Haire, et une Robe grise. Il se retire ensuite ; et Zardain en entrant dans la chambre de son Maître, est fort étonné de le voir ainsi habillé. Il court aussitôt en avertir le Roi, qui pour détacher le Prince de la Religion qu’il vient d’embrasser ordonne que les trois Maîtres de la Loi disputeront devant Josaphat avec les Chrétiens. Le fidèle Nator en confondant les Docteurs Païens affermit la foi du jeune Prince.

ROY ABHENNIR.

Comment estes-vous donc ruez juz[575] ?
Seigneurs, que ne respondez-vous ?
Et quesse-cy ? Vous rendez-vous ?
Et beaux Seigneurs, et quesse-ce à dire ?

LE I. MAISTRE DE LA LOY.

Quant à moy, je ne sçay que dire,
Il ne dit que la vérité :
Il ne se peult autrement faire.

ROY ABHENNIR en colère, au Bourreau.

A ce coup, qu’ilz soient despéchez,
A tous les trois les yeux crévez,
Sans attendre ne grain, ne goutte,
Afin qu’ils n’y voyent plus goutte.

LE I. MAISTRE DE LA LOY.

Miséricorde très chier Sire,
Nous ne l’avons pas desservy.

Le Bourreau et son valet les exécutent l’ordre d’Avenir. Après quoi le Valet prétend partager l’argent que l’on donne à son Maître.

LE VARLET du Bourreau.

Et comment, n’en aurai-ge point ?
Je fais l’office comme ly,
Et si n’en ay riens ; quant à moy...

Après quelques contestations, le Bourreau lui donne quelque chose.

LE CONSEILLER d’Alfonce[576] pleurant.

Hélas ! pourquoy sui-ge venu
A ceste disputacion ?
Mon luminaire j’ay perdu.

Le Roi assemble son Conseil, pour trouver les moyens de faire changer de sentiment à son fils. Seigneur, lui dit Théodas, si vous voulez le tenter, faites-lui amener des jeunes Demoiselles.

CALIBÉAS, Conseiller.

Vous estes l’un des plus subtilz
Qui soit en Ynde, et bien saige,
Et de science le plus saige
Qu’homme vivant pourrait trouver.
Il nous fault des femmes mander,
Très chier Sire, comme il a dit.

Le Maître d’Hôtel du Roi, va de la part prier la Fille du Roi Alfonse de venir au Palais, et d’amener avec elle les plus jolies Demoiselles qu’elle pourra trouver.

LA FILLE du Roi Alfonce.

Et sur ma foy, Maistre d’Hostel,
Je ne sçay que ma Demoiselle :
Elle est gracieuse, et très belle,
Et scer assez bien l’honneur.
Mais se vous sentez deshonneur
Au faict, ne nous y menez point.

LE Me. D’HOSTEL.

Haa ! nenny, ne nous doubtez point.
Et comment : c’est vostre parent,
Jà ne feroit certainement
Rien dont vous eussiez de plaisir.

[577]D’un autre côté le Roi va au Temple, où il a fait porter en offrande à les Dieux la tête d’un des deux Ermites d’Alagonne. Cette tête, quoique séparée de son corps depuis longtemps, parle à Avenir, et confond les subtilités de Théodas et de Calibéas. Le Roi les prie de le délivrer des discours importuns de cette tête.

« Icy celuy qui est au fond[578], remplist la teste de souffre, d’estoupes, et de salpestre. »

Calibéas dit à la tête de se consommer d’elle-même, si le Dieu des Chrétiens est le véritable : à ces mots la tête paraît en feu, et se réduit en cendres.

On vient avertir Avenir que la Fille du Roi Alfonse arrive : le Roi la fait entrer, lui déclare ses intentions, et la prie d’employer son adresse pour retirer Josaphat de la profonde mélancolie où il est.

LA FILLE du Roy Alfonce.

Monseigneur, croyez seurement
Que jamais jour il ne m’avint,
N’en ma pensée ne m’advint
De penser à cestuy affaire :
Mais c’est raison, qu’on vüeille faire
Ce qu’il vous plaist sans nulz débatz.

LA DAMOISELLE.

Voire, mais il ne me plaist pas,
Moy, qui ay bonne renommée,
Que je soye deshonnorée :
Chacun au doy me monstrera.

ROY ABHENNIR à la Demoiselle.

Or, m’amye, quànt ainsi sera,
Pas ne sera grant deshonneur,
D’un Filz de Roi, à vostre onneur.
Et aussi, quant aing seroit,
Vostre corps rien n’y perderoit,
Ains seroit de moy enrichy :
Et vous trouveroye mary
Plus puissant, et grandement.

Elles vont trouver Josaphat, qui bien loin de répondre à leurs caresses leur prêche la chasteté, et leur conseille, en cas qu’elles se veuillent marier, de prendre le Sauveur pour Époux. La Princesse feint de se trouver mal, et tombe évanouie. Que veut votre Maîtresse ! dit le Prince, à la Demoiselle.

LA DAMOISELLE.

Et le devez-vous demander !
Monsieur, le vous fault-il dire ?

LA FILLE du Roy Alfonce.

Comment osez-vous contredire,
De refuser cestuy plaisir :
Plusieurs se feraient occire
Pour une heure ou deux me tenir.
Las ! ne me faictes pas languir,
Monsieur, et je vous en prie.
Doulcement, vieillez accomplir
La volonté de vostre amie.
Est nature en vous deffaillie ?
Vous qui n’estes qu’ung jeune enfant ?
Embrassez-moy à chere lye,
Jamais homme n’aimay autant.

LA DAMOISELLE de la Fille Alfonce, chante et dance.

Gente créature,
Que j’ay tant aimé :
Si je ne t’agrée, etc.

Josaphat fortifié par la Seigneur, touche le cœur de ces deux Filles, et les convertit à la véritable Religion. Théodas suit cet exemple, et bientôt Avenir détestant les Idoles embrasse le Christianisme[579]. Il meurt peu de temps après dans des sentiments véritablement Chrétiens. Josaphat quitte, ensuite sa Couronne et se retire dans un Hermitage. 

« Les Diables en guise de bestes l’assaillent. »

SATHAN.

Filz de Roi, entens ma raison.

Le Prince sans l’écouter, le chasse par le signe de la Croix ; et pour se mettre à couvert de pareils assauts, il va trouver son cher Barlaam : et meurt paisiblement dans cette dernière retraite. L’Évêque de Sanar, instruit de la mort, va accompagné de ses Chanoines, chercher son corps pour le mettre en sépulture.

 

 

Le Mystère de l’Incarnation et Nativité de N. S. J. C.[580][581]

 

Avant de donner l’Extrait de ce Poème, nous avons crû devoir joindre ici l’ordre des Échafauds qui furent construits à Rouen, lorsque ce Mystère y fut représenté en 1474. Outre qu’on y trouve le détail exact de cette décoration, ce passage éclaircira ce que nous avons déjà dit page 57 du premier volume, et mettra pleinement le Lecteur au fait de la forme, et de l’arrangement de nos anciens théâtres : on pourra aisément sur le plan de celui-ci, concevoir une idée juste et certaine de tous les autres.

« Ensuit l’Incarnation et Nativité de Notre Saulveur et Rédempteur Jesu-Christ, laquelle fut monstrée par personnaiges, ainsi que cy-après est escripte l’an MCCCCLXXIV les Festes de Noël, en la Ville et Cité de Rouen : Et estoient les Establies assises en la partie Septentrionale d’iceluy[582] depuis l’Hostel de la Hache couronnée, jusqu’en l’Hostel, où pent l’Enseigne de l’Ange. Second[583] l’ordre déclaré en la fin de ce Codicille. Mais les Establies des six Prophètes, estaiont hors des autres, en diverses places, et parties d’iceluy Neuf Marchié... »

Ensuit l’ordre[584] comment estoient faicts les Establies. »

« Premièrement, vers Orient. »

 

Paradis[585]

 

« Ouvert, faict en manière de Throsne, et reçons d’or tout autour. Au milieu duquel est Dieu en une Chaiere parée, et au costé dextre de luy Paix, et soubz elle Miséricorde : et au senestre Justice, et soubz elle Vérité : et tout autour d’elles, neuf ordres d’Anges les uns sur les autres. »

Nazareth[586] : 1. La Maison des parens Nostre-Dame.
2. Son Oratoire
3. La Maison de Elizabeth en Montaigne

Hiérusalem[587] :         1. Le Logis de Symeon.
2. Le Temple Salomon.
3. La demeure des Pucelles[588].
4. L’Ostel de Gerson Scribe.

5. Le lieu du peuple Payen.
6. Le lieu du peuple des Juifz.

Bethléem[589] :             1. Le lieu de Joseph et de ses deux Cousins.
2. La Crache ez Beufz.
3. Le lieu où l’en reçoit le tribut.
4. Le Champ aux Pasteurs contre la Tour Ader.

Romme[590] :    1. Le Chasteau de Sirin Prévost de Syrie[591].
2. Le Temple Apollin.
3. La Maison de Sibille.
4. Le Logis des Princes de la Synagogue.
5. Le lieu où l’en reçoit le tribut.
6. La Chambre de l’Empereur.
7. Le Throsne d’icelluy.
8. La Fontaine de Romme.
9. Le Capitole.

Enfer, faict en manière d’une grande gueulle, se cloant, et ouvrant quant besoing est[592].

Le Limbe des Peres fait en manière de Chartre, et n’étaient vus sinon au dessus du faux du corps [593].

Les places des Prophètes en divers lieux hors les autres[594].

PROLOGUE

Pour relever l’humaine Créature
Des ors Enfers, et de la chartre obscure,
Oui l’avoit sceu le mauvais Ange attraire :
Le Filz de Dieu par sa charité pure,
Et amitié, nostre propre nature
A voulu prendre, et vray homme soy faire,
Et d’une Vierge il a fait son sacraire,
Puis en est né, en très poure repaire,
Ainsi comme nous le démonstrerons,
S’il plaist à Dieu ; et pour ce mieux parfaire,
Nous vous prions tous, qu’il vos plaise taire,
Jusques à ce qu’achevé nous aurons.
Afin d’ennuy füir, nous nous tairons.
Présent des lieux, vous les pouvez congnoistre
Par l’escript tel que dessus voyez estre[595].
Nous requérons universellement
A tous Seigneurs d’Église[596] ou autrement,
Et au commun, bref à toute personne,
Se commettons fautes, qu’on nous pardonne,
Et chacun Dieu de prier d’humble cueur,
Que par sa grâce il nous soit adjuteur.
Donc Balaam, le Prophète gentil,
Commencera le premier ; et est cil
Qui Eliud est dit en Livre Job.

 

Première Journée

 

Après que Balaam, David[597] et les autres Prophètes, avec la Sibylle, ont prophétisé chacun à leur tour la venue du Messie, l’Empereur Octavian monte au Capitole pour offrir un sacrifice à la Divinité qu’on y adore ; et lui demander qui sera son successeur. Le Fils de Dieu, qu’une Vierge enfantera, sans cesser d’être Vierge, répond le Diable Mammon caché derrière l’Idole.

ΜΑΜΜOΝ.

Entendez ces motz, plus n’en dis.

Pendant ce temps-là la Sibylle va à la Fontaine de Rome ; et prête à puiser de l’eau un accès prophétique la saisit : attendez un peu, lui dit Sadeth son Clerc, que j’aille chercher l’Empereur : Octavian[598] arrive, ogavice et apprend de la Sibylle que le Sauveur du monde doit naître dans peu ; mais que ce jour, qu’elle ignore sera signalé par le cours de cette Fontaine qui alors jettera de l’huile, au lieu d’eau. L’Empereur s’en retourne dans son Palais, et fait construire un Autel à ce Dieu qui doit naître.

« Adonc s’en vont les Seigneurs en leurs places, et la Sibyle en la maison, sans mot dire ; et est Enfer ouvert, en une des parties duquel est le Limbe des Pères, comme une chartre et sont nudz[599].

L’arrivée de l’Âme d’Hélie[600] console les Peres ; Il leur apprend que le sceptre de Juda est passé dans une main étrangère, ce qui leur fait espérer que le Christ descendra bientôt sur la terre.

Sur ces entrefaites Thogorma Chef de la Synagogue de Rome, va au Temple Apollin, et charmé de la beauté de ce lieu, il consulte la Divinité sur la durée : le Démon Asmodéus lui répond, qu’il ne finira que lorsqu’une Vierge enfantera. Thogorma regardant cette chose comme impossible, fait attacher cette inscription à la porte du Temple.

Templum pacis eternum.

Cependant Dieu écoutant la prière que Miséricorde lui fait en faveur de la nature humaine[601], ordon né à Justice de parcourir la terre, et d’y chercher un mortel, qui par la pureté de ses mœurs, soit digne de faire la réparation nécessaire, pour effacer le crime d’Adam. Justice après Bien des peines, arrive enfin à Jérusalem, où elle entend le Grand Prêtre qui causant avec Samuel son Clerc, lui avoue qu’il a été obligé d’acheter l’Office dont il est revêtu et qu’Hérode le lui a vendu chèrement. Justice voyant par ses discours que le crime a pénétré jusque dans le Sanctuaire, désespéré de trouver ce qu’elle cherche, et reprend la route du Ciel. Dieu touché, de la misère des hommes, déclare que son propre Fils ira expier leurs pêchés, et ordonne à Gabriel d’aller annoncer à Marie mariée[602] depuis peu à Joseph que le Messie prendra naissance dans con sein. Cette nouvelle cause une joie inexprimable à tous les Esprits Célestes ; et ils en témoignent leur satisfaction par des chants d’allégresse. 

« Adonc chantent le premier vers de la Chanson qui suit ; et puis les Joïeurs d’instrumens derrière les Anges répètent iceluy vers, et tandis les Anges qui tiennent les instrumens font manière de jouer. Après les Anges chantent le second vers, et puis les instrumens répètent trois lignes ; après les Anges chantent le tiers vers, et puis les instrumens tout le premier, et puis la fin.[603] »

Au nouveau sceu de la Conception du Fils de Dieu, pour la Rédemption : Qui veule faire d’humaine Créatu...re ; Qui était cheüe en pé... chié et ordu... re : Chacun au Ciel maine exul... tation.

Faisons grand bruit, chansons multiplions,

Toutes nos voix ensemble despléons[604]
Nul ne se saigne ; et chacun y ait cure.
Au nouveau Sceu.
Tenor. Au nouveau Sceu.
Contratenor. Au nouveau Sceu.
Concordans, Au nouveau Sceu.

Des Instrumens prenons ung million,

En encor plus, bref tout y employon,

Car aujourd’huy a uni sa facture
Avecques soy le haule Dieu de Nature,
Et à tousjours, sans séparation,
Au nouveau Sceu.

PROLOGUE.

Seigneurs, et toute l’Assemblés,
Nous vous remercions humblement,
Cy finons pour ceste journée,
Seigneurs, et toute l’Assemblée,
Demain sera à fin menée
La matière parfaictement :
Seigneurs, et toute l’Assemblée,
Nous vous remercions humblement.

 

Seconde Journée

 

Cyrin Prévôt de Syrie fait publier dans la Judée l’Ordonnance de l’Empereur qui enjoint à ses sujets, de se faire inscrire au pays de leur naissance. Chacun obéit à ce commandement et Joseph et Marie s’y conforment aussi, et payent une pièce d’argent, suivant ce qui est prescrit.

Pendant ce temps-là Thésan et Meraïoth, ayant appris qu’il doit naître dans peu le Sauveur des Gentils, du nombre desquels ils sont, en ressentent une extrême joie, et chantent cette Chanson à deux parties, en langage inconnu, peut-être à l’Auteur même.

Tenor. En nog novet, en nog novet en matherisoth, bistouare lau en dirouy li gros. En nog novet : en nog novet, en matherisoth, Bistouare lau en dirouy li gros. Litelit horne Platelit horne, dandelit, dandelit danser lamy Phallare, dandelit hau ligrin.

Contratenor. En nog novet, en nog novet, etc.

D’un autre côté le Pasteur Nachor rassemble les Bergers de la Plaine de Bethléem, pour faire la veillée : on lui dit qu’une partie de ceux qu’il de mande sont morts depuis longtemps. Prions Dieu pour eux, réplique-t-il.

NACHOR.

Re-qui-e-scant-in-pa-ce.

Ce chant lugubre plaît tant au rustique Anathot, et il le recommence si souvent, qu’Enos et Malaléel ses compagnons l’obligent de se taire.

ΑΝΑΤΗOΤ.

Se le mestier avoye hanté,
Ung bien perit, j’en feroye rage.

Sur ces entrefaites la sainte Vierge qui n’a pu trouver de logement, et qui s’est retirée dans une pauvre Crèche à Bethléem, donne la naissance au Messie.

« Adonc est Jesuchrist né. »

Les Anges par la clarté qu’ils répandent, et par leurs chants, annoncent cette heureuse naissance.

LES ANGES chantent.

Au sainct naistre du sacré Roy des Roys,

Qui de présent, est en terre accomply :
Soyons joyeulx, et soit ce lieu rempli
De mélodie, à haulte et clere voix,

Ils chantent ensuite un autre Rondeau, dont le refrain est, Loé soit Dieu. Zébel et Salomé réveillées par ce bruit et cette lumière, viennent trouver S. Joseph, qui leur apprend la naissance de Jésus. Zébel ravie de joie, entre dans la Crèche ; mais l’incrédule Salomé refuse d’ajouter foi à ce récit. Pour punir son crime Dieu permet que ses mains de viennent sèches : elle implore alors l’assistance du Seigneur, qui envoie Raphaël pour lui dire qu’elle sera guérie en touchant le saint Enfant qui vient de naître. Pendant ce temps-là les Bergers de Bethléem arrivent pour savoir la cause de la lumière éclatante qu’ils aperçoivent, et lorsqu’ils sont entrés, ils adorent le Sauveur, et lui offrent des pressens, suivant leurs facultés[605].

Au même instant que ceci se passe en Judée, Mammon et Asmodéus se retirent avec précipitation des Temples où ils se faisaient adorer, qui s’embrasent. Lucifer au désespoir de ces nouvelles, demandent où sont les autres Démons.

LUCIFER.

Et Mars, qu’en Grec, on dit Aris ?

ASMODEUS.

Il régente encontre Paris,
En Montmartre, lieu de renom.

« Adonc crient tous les Déables ensemble, et les tabours, et autres tonneres fais par engins, et gettent les coulleuvrines, et aussi fait l’en getter brandons de feu par les narilles de la gueulle d’Enfer, et par les yeulx et aureilles : laquelle se reclost, et demeurent les Déables dedans. »

La Sibylle qui reconnaît à cette clarté brillante les marques de la venue du Messie, ordonne à Sadeth d’aller à la Fontaine ; Sadeth revient avec une cruche remplie de l’huile qu’il y a puisé : la Sibylle va aussitôt en avertir l’Empereur, et arrive au Palais, au moment que Jédébos le Connétable assure ce Prince, que les Romains charmés de ses rares qualités, veulent lui dresser des Autels. Octovian étonné de ce que la Sibylle lui rapporte des eaux de la Fontaine, et encore plus lorsqu’il apprend la Destruction subite du Temple Apollin, et de celui du Capitole, rejette la proposition du Connétable : et la Sibylle, pour le convaincre entièrement de la naissance du Sauveur ; lui fait voir sur un Autel la représentation de la sainte Vierge, qui tient son Enfant entre ses bras. L’Empereur l’adore, et lui offre un sacrifice : et le Mystère est terminé par les réjouissances des Bergers de Bethléem, qui chantent une Chanson, dont voici le premier Couplet[606].

Nature humaine en ses suppos,
Chante hault et cler sans repos ;
S’esjoüissant de cueur non las,
Au naistre du vray Messias.

 

 

Mystère de la Résurrection[607][608]

 

« S’ensuit le Mistère de la Résurrection de Nostre-Seigneur Jesu-Crist, de son Ascension, et de la Penthecouste : duquel est premièrement à noter qu’il doit durer troys jours ; et commencera le premier Jour, Jesu-Crist estant en la Croix, qui finira quant les Femmes auront acheté des oignemens, et feront retournées de chez l’Apoticaire devers Nostre-Dame. »

Nous laisserons le Prologue, qui ne contient, suivant l’ordinaire, que l’Argument de la Journée qu’on va représenter[609].

 

Le premier Jour

 

Lucifer effrayé des cris de joie des Pères des Limbes[610] songe à la sûreté de son Empire, et ordonne à Cerbérus d’en garder soigneusement l’entrée.

« Icy l’Âme de Jésus vestuë de blanc[611] estant près de la Croix, se agenoille devers Paradis, et dit les mains jointes ce qui s’ensuit. »

L’AME.

Créateur de toute nature,
Mon Dieu, mon Père, et mon Seigneur,
Qui m’as voulu faire l’onneur
D’estre au corps de Jésus posée :
Ou, pas ne me suis reposée
Longuement, sans adversité.
Je te mercye, en vérité,
De ma noble créacion,
Et de ce que ma Passion
De mon corps j’ay eu pacience ;
Et de la divine science
Que m’as daigné communiquer ;
Et de ce que, sans répliquer,
Mon corps, qui gist maintenant mort,
A eu victoire de la mort,
Maulgré le Dyable, et son envie.

Dieu le Père ordonne à ses Anges d’aller chercher l’Âme de Jésus : pendant ce temps-là les Diables emportent l’Âme du mauvais Larron, qui est revêtue d’une chemise noire[612]. Enfin Jésus descend aux Enfers, en chaîne Sathan, et brise les portes de ce séjour ténébreux.

« Icy se doit faire pause[613] et tous les Diables, excepté Sathan, viennent tous à l’entrée d’Enfer ; et lors comme espoventez, feront signes amiratifz[614] en mettant Coullevrines, Arbalestes, et Canons, par manière de deffence : et eulx estans sur le Portal, l’Ame de Jesu-Crist, accompaignée de quatre Anges, et de l’Ame du bon Larron, viendra aux Portes d’Enfer, traînant après elle Sathan enchesné d’une chesne[615]. »

Lorsque Jésus est entré[616], il prononce un Arrêt contre les Princes de l’Enfer : Mammona le Démon de la Convoitise, et de l’Avarice : Asmodéus, de la Luxure ; Belzébuth de l’Envie ; Belphégor de Gourmandise ; Baalderich de la Colère ; Baalin de l’Oisiveté ; Astaroth le Démon d’Orgueil ; Berich d’inobédience, et Béhémoth du Désespoir ; et enfin il condamne Sathan à demeurer enfermé pour toujours dans le puits de l’abyme[617]. Le Fils de Dieu passe ensuite au Limbe[618] des Pères, où Adam chante pour lui, et les Compagnons, Libera me Domine, et rompt leurs liens[619]. De là il délivre dix Âmes prisonnières dans le Purgatoire[620], et fort de ce lieu souterrain, sans vouloir écouter les pleurs des Enfants[621] qui ont eu le malheur de mourir avant d’avoir été circoncis, et qui par conséquent ne sont pas dignes de cette grâce.

[622]Pendant que Cayphas et Annas Evesques de Jérusalem, vont poser des gardes au Tombeau de Jésus, et qu’ils font mener Joseph d’Arimathie en prison, pour avoir aidé à l’ensevelir, un Aveugle appelé Galleboys, arrête à son service un garçon nommé Sauldret, sur le pied de cent sols par an. Au bout de quelque temps il appelle ce Valet ; hau ! que me voulez-vous répond Sauldret. Comment, hau ? réplique l’Aveugle, je prétends que vous m’appeliez Monseigneur ou mon Maître. Après s’être dit l’un à l’autre bien des injures ; ne nous fâchons pas, ajoute Galleboys, traite-moi de Maître, et je te payerai bien. Le Valet accepte enfin, cet accord, et ils chantent ensemble des Chansons.

Or escoutés mes bonnes gent,
Et vous orés présentement
Une Chanson nouvelle
Des biens que l’on treuve souvent
En mariage vrayment,
C’est chose bonne et belle ;
Ce ne sont point mots controuvés,
Ne plains de menterie ;
Mais sont certains, et esprouvés,
Je le vous certifie.

Après cet exorde, qui n’est que pour appeler les passants, ils récitent une Chanson en douze Couplets dont voici le dernier[623].

Moult vaut femme en fais et en dis,
Soit riche, basse, ou haulte :
Mariés-vous grans et petis,
Si verrez se c’est faulte.

Un Messager qui passe par ce chemin, achète de ces Chansons, et raconte à l’Aveugle qu’il se fait tous les jours des miracles au Tombeau de Jésus ; Galleboys dit à Sauldret de l’y conduire, mais ce dernier ne veut obéir, que lorsque l’Aveugle lui a payé six mois d’avance, alléguant pour ses raisons, que l’Aveugle né[624], au service de qui il a été très longtemps, n’a plus voulu lui payer ses gages, d’abord qu’il a été guéri.

D’un autre côté les Anges demandent à l’Âme de Jésus, la permission d’aller visiter son sacré Corps.

S. MICHEL à l’Ame de Jésus.

Madame, vous nous donnerez,
S’il vous plaist, en ceste présence,
Gracieulx congié, et licence
D’aler vostre Corps visiter. 

« Icy vont visiter le Tombel de Jésus et les trois Maries vont chez un Apotiquaire, pour achetter des parfums. » « Icy est la fin de la première Journée ; et le Portocole peut dire ce que ensuit.[625] »

Ceulx qui de Jésus vouldront voir
Jouer le Resuscitement,
Si reviennent cy vistement,
Demain le matin[626], car pour l’eure
Plus ne ferons cy de demeure,
Ne de Mistère pour ce jour :
Mais nous en alons, sans séjour.

 

Second Jour

 

« Icy l’Ame de Jésus accompaigné de troys Anges, c’est assavoir S. Michel, Raphaël, et Uriël prennent l’Ame de Adam par la main, et Adam prent sa femme, et ainsi de main en main jusques à la dernière, et au dehors d’Enfer, et vont le champ droit en Paradis Terrestre[627]. »

Jésus ordonne au Bon Larron de prendre sa Croix, et d’aller avertir le Séraphin d’ouvrir la porte du Paradis Terrestre, où toutes ces Âmes suivent le Sauveur, en chantant Hec dies, quam fecit Dominus. Enoch, et Hélie viennent à la porte pour le recevoir.

Le Seigneur ressuscite, et va visiter sa sainte Mère, et ensuite les Apôtres, et les trois Maries. Carinus et Léoncinus[628] fils de Siméon, sortent de leur tombeau ; et vont trouver Joseph d’Arimathie. Cependant les Gardes du Sépulcre de Jésus arrivent chez Cayphas, et lui certifient sa Résurrection. Cayphas et Annas leur donnent quatre mille francs, pour faire courir un bruit contraire, et vont eux-mêmes l’assurer à Pilate : qui mande aussitôt les Gardes, et apprend d’eux la vérité, et la mauvaise foi des Pontifes. Vous êtes des scélérats dit Pilate à ces derniers.

CAYPHAS.

Vous avez dit vray ; nostre Maistre,

Certainement bien le savons,
Mais, autre remède n’avons,
Pour couvrir nostre villenye ;
Aussi le Peuple n’entend mye,
Les subtilités de Clergise, etc.

PILATE.

Et le Dyable emportera tout,
Et vous, et moy : bien m’y attens,
Avant que soit gaire de temps
Mais pour évader tous périlz,
J’en suis d’acort, et m’y consens.

Joseph dit au Messager qu’il trouve y sur la route de Jérusalem, que les deux fils de Siméon font ressuscités ; ce Messager en chemin chante cette Chanson, et boit quelques coups pour se désaltérer.

Verdure le boys, verdure
Je revenois de ture
Verdure le boys :
Trouvay une vieille dure,
Verdure le boys, verdure.
Qui avait une grant hure,
Verdure le boys, verdure :
Plaine de toute laydure ;
Verdure le boys, verdure.

 Sur le récit de ce Messager, les deux Pontifes vont trouver Joseph, de qui il le tient ; et ensuite ils ordonnent de la part de Dieu, à Carinus et à son frère, de leur parler. Carinus et Léoncinus certifient pas leurs écrits la vérité de la Religion Chrétienne, et disparaissant, vont rejoindre les Âmes bienheureuses du Paradis Terrestre, où celle de Jésus vient les consoler. Cependant Galleboys, et Sauldret en sortant d’un Cabaret, renouvellent leur ancienne querelle. Et après s’être défié l’un et l’autre, ils prient un nommé Fictus de leur fournir des chevaux, des armes, et des lances : comme ils ne se sont jamais servi de ces choses, Fictus a bien de la peine à les mettre en état, ce qui fait un Jeu de Théâtre assez plaisant[629]. Malgré tout cela l’Aveugle est si persuadé, que pour son coup d’essai, il ya renverser son adversaire, qu’il dit :

L’AVEUGLE.

Je n’auray point de deshonneur,

Ce croy-je pour ceste journée :
Car oncques César, ne Pompée,
Ne se monstrerent plus vaillans.

Sauldret le jette cependant à terre, et Galleboys, l’appelant à son tour, Monseigneur et Maître, est obligé de lui demander la vie, et de lui promettre qu’il le traitera bien dans la suite : et ils s’en retournent ensemble au Cabaret pour faire leur raccommodement.

« Icy est la fin de la seconde Journée : et est à noter que l’Aveugle et son Varlet s’en vont, faisans manière d’aler boire, et conséquemment tout le monde se doit départir. Et celuy qui porte le Livre[630], » dira, etc. »

 

Tiers Jour

 

Jésus vient visiter les Apôtres[631], qui sont occupés à la pêche, et leur ordonne de se trouver tous sur le Mont Thabor. Après le repas, il les instruit de l’ordre, et de la discipline qu’ils doivent prescrire aux Fidèles, ensuite de quoi, en présence de la sainte Vierge, des Apôtres, des Disciples, et des trois Maries, il s’élève au Ciel, accompagné[632] des Âmes bienheureuses, qui chantent, Eterne Rex altissime ; Jesu nostra Redemptio, et le Regina Cœliletare alleluia, etc.[633] Et lorsqu’il est entré dans le Paradis, il les fait asseoir sur les sièges qui leur sont préparés, entre ceux des Anges[634], qu’il bénit ensuite selon les vertus qui leur sont principalement affectées. Et les Fidèles s’en retournent au Cénacle, attendre l’arrivée du S. Esprit.

Peu de temps après trois Prêtres Juifs viennent trouver Cayphas, pour lui apprendre qu’ils ont vu monter Jésus dans les Cieux. Le Pontife consulte avec Annas, quel parti ils doivent prendre là-dessus.

ANNAS.

Or ne voy-je plus dequoy rire.

Ils offrent deux cent Francs à chacun de ces Prêtres, à condition qu’ils ne feront part de cette nouvelle à personne, et qu’ils sortiront de Jérusalem. Les Prêtres acceptent la condition ; et en quittant cette Ville ils prennent une route détournée, dans la crainte où ils sont, que Cayphas ne les fasse voler sur le grand chemin.

Les Apôtres rassemblés dans le Cénacle, attendent le Saint-Esprit avec impatience. Je croyais, dit saint Jacques Mineur, que nous le recevrions le Dimanche qui a suivi son Ascension, parce qu’à pareil jour il a créé la lumière. Et moi le Lundi répond saint Jacques le Majeur, à cause que ce jour Dieu fit le Firmament, et divisa les eaux. Je ne l’attendais que le Mardi, parce qu’il créa ce jour-là les plantes, réplique saint Barthelemy. Moi le Mercredi, jour qu’il a formé le Soleil, ajoute saint Mathieu. Ou bien plutôt le Jeudi, continue saint Simon, qui était l’Octave de son Ascension. J’aurais plutôt crû le Vendredi, qui est le jour de la Passion ; dit saint Jude. Pour vous prouver que nos sentiments sont bien différents, je vous avouerai, reprend saint Philippe, que je comptais fort que nous recevrions cette grâce hier, attendu que ce même jour, nous allâmes visiter le Tombeau de Jésus le lendemain de la mort.

S. THOMAS.

Et je suis le poure Thomas,
Qui ne sait souldre ceste doubte ;
Fors seulement que je me doubte
Qu’il y ait quelque occasion.

Les Apôtres redoublent leurs prie et la sainte Vierge les console. 

« Icy endroit se mectent tous et toutes en Oraison à genolz, c’est assavoir les femmes d’une part, et les hommes de l’autre, en ladicte Maison du Cénacle, laquelle doibt estre dessoubz Paradis. »

 Pendant que les Fidèles chantent Veni Sancte Spiritus, etc. le saint-Esprit descend sur cette Assemblée.[635] Après avoir remercié le Seigneur, les Apôtres composent les douze Articles du Symbole, que saint Pierre récite en Hébreu, en Grec, et en Latin, et saint Jean l’Évangéliste en Français. On charge ce dernier d’en faire plusieurs Copies : ensuite de quoi ils prennent tous congé de la sainte Vierge, et se séparent pour aller annoncer l’Évangile en plusieurs endroits de la Terre.

 

 

Mystère de Job[636][637]

 

Les Domestiques de Job[638] se viennent réjouir du bonheur de leur Maître. Cependant Gason, l’un d’entr’eux, appelle vilain un des Bouviers de Job. Le Rustique fâché qu’on le traite ainsi, dit qu’il veut se faire passer Chevalier.

GASON.

Si tu veux bien te contenir,
Chevalier seras en peu d’heures.

LE RUSTIQUE.

Ce serait moult grant adventure.

GASON.

Par Dieu, j’en ay faict puis n’agure
De mes mains plus de quinze mille.

Que faut-il faire pour cela, répond le Rustique ! Une bagatelle, réplique Gason, souffrir seulement quelques coups de bâton. Mais, continue le Rustique, qui saura que je suis Chevalier ?

GASON.

Moy-mesme, je leur iray dire
A tous, de maison en maison.

Essayons donc, dit Rustique.

GASON.

Or me pardonne donc ta mort,
Et crie fort Chevallerie.

LE RUSTIQUE.

Ma mort ! en despit de ma vie,
Et me veulx-tu faire mourir ?

GASON.

Nenny, mais je te vueil ferir
Cinq ou six coups, car c’est la guise.

« Icy Gason doit frapper le Rustique, et il doit crier Chevalerie. » 

LE RUSTIQUE.

Hau ! Gason, hau ! il souffist.

GASON.

Atten ung pou, c’est ton prouffist,
Encore mon amy, endure.

LE RUSTIQUE.

De Chevallerie je n’ay cure ;
Je m’en repens, j’en suis lassé.

GASON.

Le mal sera tantost passé :
Tu ne te doys point remuer. ?

Il le bat.

LE RUSTIQUE.

Au meurtre ! tu me veulx tuër,
Je renonce à la gentilleffe.

Il chet à terre.

GASON.

Si tu n’es Chevalier passé,
Par mon serment, je n’en puis mais.

LE RUSTIQUE.

Pour Dieu, ne m’en parlez jamais :
Au Deable la Chevalerie,
Jamais je n’en auray envie,
J’en dy fy : j’aymeroye trop mieuls
De la moytié, garder les beufz.
Tu es ung maistre, par ma foy,
Jamais n’auray fiance en toy,
Car tu le m’avoys conseillé.

GASON.

Tu estois tant esveillé
Que l’on ne te pouvait tenir ?

LE RUSTIQUE.

J’ayine mieulx vilain devenir,
Et manger du lart, et des poix,
Que de mener le Gentilloix.
Car pard... il m’en souviendra.
Lorsque tel bout de l’an vienra.
Tu m’as si bien anullé mes bosses[639].
Oncques ne fus à telles nopces :
Et pour maintenir la coustume,
Tu m’as si bien cherpy ma plume,
Que souvent me le fault sentir.

GASON.

Si tu t’en cuides repentir,
Par ma foy, compains[640], c’est à tart.

LE RUSTIQUE.

Tu dis voir, le Deable y ayt part
A la belle Chevalerie,
N’en parlons plus, je t’en supplie,
Et face chascun son mestier.

Cependant le Seigneur qui veut éprouver la patience de Job, appelle Sathan, et lui permet de le tenter

SATHAN, en sautant de joye.

De grant joye, je feray ung fault.

Le malin Esprit va aussitôt inspirer au Roi de Sabbée, et aux Chaldéens le dessein de piller les terres appartenant à Job. Le Roi de Sabbée, qui adore Jupiter, et le Dieu Mahom, entreprend avec plaisir la guerre contre Job, serviteur du vrai Dieu : et suivi de son Chambellan, et de son Maréchal, il passe dans la terre de Us, et enlève une partie des troupeaux de ce saint Homme. Les Chaldéens arrivent ensuite, et dérobent l’autre. On vient rapporter ces fâcheuses nouvelles à Job, en même les Bergers lui apprennent que le feu du Ciel a consumé les troupeaux de brebis. À peine Job sait-il ces choses, que son Messager lui raconte que la maison où étaient ses enfants est tombée, et les a tous ensevelis sous ses ruines. Ces malheurs n’ayant pu ébranler la constance de Job, Sathan demande au Seigneur le pouvoir de l’affliger encore. Dieu lui accorde ce qu’il demande, et Job ne ressent pas plutôt, les coups de ce Démon, qu’il se trouve couvert temps que de lèpre.

« Ici sa femme et ses Domestiques le portent sur ung fumier. »

Ses amis viennent le consoler : ce pendant Sathan enrageant de voir ses soins superflus, vient aborder Job, sous la figure d’un Pauvre, et lui demande la charité. Job, privé de tous ses biens, lui fait part de ce que sa mauvaise situation[641] lui fournit. Sathan va trouver sa femme, à qui il donne des montre les vers que Job lui a donnés, et qui, par son pouvoir, paraissent autant de pièces d’or. La femme de Job, irritée à cette vue, vomit mille injures contre son mari, et lui reproche, que possédant de l’or en abondance, il la laisse périr de nécessité. Job supporte ce nouvel assaut, et Dieu touché de ses souffrances et de la fermeté, ordonne à ses amis de lui faire de riches présents, qui le rétablissent en son premier état.

 

 

Mystère de la France[642]

 

« Mystère[643], là où la France se représente en forme d’un personnage au Roi Charles VII pour le glorifier ès grâces que Dieu a faites pour lui, et qu’il a reçues à sa cause, durant son règne : et parlent ensemble en forme de Dialogue. Puis ses Barons parlent l’un après l’autre, chacun en deux Couplets, à sçavoir, 

« Le sieur de Barbaran. 
« Le sieur d’Estouteville. 
« Le Mareschal de Boussac. 
« Le sieur de Gaucourt.
« Poton de Xaintrailles. 
« La Hire. 
« Amadoc de Vignoles. 
« Jean de Bretzé. 
« L’Admiral de Crictini. 
« Mesire Robert de Floques. 
« Le Comte d’Aumale.
« Le Comte de Bokan.
« Le Comte d’Onglas. 
« Le sieur de Gamaches. 
« Le Baron de Coulonces. 
« Artus de Brétaigne, Connestable de France. 
« Le sieur d’Orval. 
« Le Comte du Mayne. 
« Messire Pierre de Breszé. 
« Le Comte de Dunois. 
« Le Comte de Foix. 
« Le sieur de Buevil. 
« Le sieur de Loëhac. 
« Joachim Roault. 

« Escrit à la main[644]. »

 

 

Mystère de Sainte Barbe[645]

 

Ce Mystère, dont on a vu l’Extrait à la tête de ce Volume, est in folio Manuscrit dans la Bibliothèque du Roi : divisé en cinq journées, dont la première contient 66 feuillets : la deuxième 92, la troisième 75, la quatrième 55 et la cinquième 83 en tout 371 feuillets ou 742 pages, et environ vingt cinq mille vers. Quoiqu’on ignore le nom de son Auteur, et le temps où il a vécu, nous conjecturons ce pendant, par l’écriture, et par l’état du Manuscrit, qu’il est du quinzième Siècle, des règnes de Louis XI Roi de France, et de René Roi de Sicile, Princes protecteurs des Poètes dramatiques de leur temps, et dont le premier mourut en 1481 et l’autre l’année précédente. Ce Mystère est au reste très différent d’un autre de même nom, qui ne parut que longtemps après, vers le milieu du Siècle suivant, et dont nous ne manquerons pas de rendre compte. »

 

 

Mystère de Saint Denis[646]

 

Première Journée du Mystère S. Denis[647]

 

Le commencement de cette journée est fort ressemblant au IIe Mystère de la Conception : Lucifer évoque tous les Démons, qui sortent chacun par une trappe, ou Apparition : et tient conseil avec eux sur les moyens de traverser les Prédications des Apôtres. Ensuite ils s’en retournent tous aux Enfers.

« Icy se fait tempeste en Enfer. »

« Sainct Denis estant en Athenes » va au Temple de Mars son Dieu tutélaire, tandis que Panopagès Philosophe Péripatéticien, et Apolofanès l’Épicurien, vont adorer Pan et Apollon. En sortant du Temple, Denis rencontre ces deux derniers, et s’entretient avec eux de plusieurs questions de Philosophie, où il fait briller beaucoup de sagesse. 

« Icy se commence l’Esclipse, et Denis et ses Compaignons doibvent faire grands admirations advant que parler, et auxi les Maistres de la Loi d’Athenes. »

Denis et ses deux Compagnons étonnés de cette nuit subite, consultent avec les Maitres de la Loi la cause Physique qui peut l’avoir occasionnée : et n’en n’ayant su trouver aucune, tous, sans en excepter l’Épicurien, concluent, que cette Éclipse surnaturelle, est au-dessus de leurs connaissances. Cette dispute les conduit à rechercher cette Divinité supérieure, et enfin à lui élever un Autel.

« Pause, et doit-on chanter sependant que l’Autel du Dieu incongneu s’élévera ».

Toute l’Assemblée vient lui rendre ses hommages ; ensuite de quoi chacun se retire, « en la place, et sependant on chantera en Paradis Virgo Dei genitrix. »

La Sainte Vierge après avoir déploré la mort de son fils Jésus, exhorte les Apôtres à aller annoncer sa sainte Loi.

MARIE.

Preschez la très saincte Evangille,
Pour vray ; ite predicate
Evangelium et cetera.

Pour faciliter leurs Prédications, la sainte Vierge les instruit de certaines particularités qui regardent le Sauveur, et qu’ils ne peuvent savoir : voici ce qu’elle leur dit touchant l’Incarnation.

MARIE.

J’ay depuis apprys de mon Filz,
Qui m’a les façons dénoncées,
Et telz parolles prononcées,
Qu’en moy se mist le Sainct-Esprit,
Et troys gouttes de mon sang prit,
(Du pur sang vital, il s’entant,)
Et en forma, en nung instant
Ung corps, et en cest instant-là,
L’Ame divinement forma :
En cest instant, par unité,
Conjoignit la Divinité :
Affin qu’entendre le vous donne,
C’estoye la seconde Personne
De la Trinité, etc.

Les Apôtres la remercient. « Icy se fait le disner.[648] »

Le reste de la journée, dont la fin manque, contient l’élection des sept Diacres, et le Martyre de saint Estienne...

 

Troisième Journée[649]

 

Saint Denis accompagné de Rustique et d’Eleuthère, vient prêcher le Peuple de Paris, qui attaché au culte de ses Dieux, porte ses plaintes aux Eschevins ; ces derniers font arrêter saint Denis et ses Compagnons, et les interrogent sur le Dieu qu’ils annoncent.

LE I. ESCHEVIN.

Vostre Dieu est-il homme, ou femme ?
Est-il venu, ou advenir ?
Est-il mort ; ou doit-il mourir ?
Est-il puissant, ou impuissant ?

Saint Denis sans être ébranlé, leur prêche les Mystères de notre Religion, avec tant de force, que plusieurs se convertissent, et entr’autres un pauvre homme appelle Lubie ; les Parisiens se jettent avec fureur sur lui, pour le conduire en prison, mais il disparait à leurs yeux.

« Icy se fait le disner. »

Lubie non content d’avoir reçu la lumière de l’Évangile, en veut faire part à la Femme ; mais cette malheureuse, rejetant ses discours, va l’accuser au Prévôt Festemyn que Domitien vient d’envoyer à Paris, ce Prévôt fait conduire Lubie dans une étroite prison, et ensuite arrêter saint Denis et ses deux Compagnons, à qui on fait endurer plusieurs tourments... la fin qui est apparemment le Martyre de saint Denis, manque.

 

 

Mystère de S. Dominique[650]

 

« [651]S’ensuit ung Mystère de l’Institution ddes Frères Prescheurs, et commence sainct Dominique, luy estant à Romme vestu en habit de Chanoyne Régulier ; à XXXVI Personnages dont les noms s’ensuivent cy-après... Cy finit ce présent Mystère de sainct Dominique, nouvellement imprimé à Paris par Jehan Trepperel, Libraire et Imprimeur, en la rue Neufve N. D. à l’Enseigne de l’Escu de France[652]. »

Saint Dominique brulant de zèle pour la gloire du Seigneur, et de son Église, gémit du désordre qu’il voit régner dans le monde. Pendant ce temps là les trois États, Église, Noblesse, et Labour[653] dirigés par obstination, s’abandonnent aveuglément à sa conduite.

EGLISE.

Par discorde, et griefve efforce
Je vueil avoir des Bénéfices :
Dignités dix douze par force,
En commande, grandes Offices :
Des roüelles jaunes en coffre.
...
Qui ne veut vivre qu’à plaisance,
En tous plaisirs prent ma paisson ;
Car jeune chair, et viel poisson,
Si me donnent resjoüissance.

LABOUR.

L’Eglise a trop biens d’abondance :
Payer les dismes ? Quel leçon ?
Il faut user d’autre fasson :
Ne fault-il pas que Labour dance ?

Hérésie survient ; et conseillé par Sathan, elle répand sur la terre son plus mortel venin[654] : * ‘ce qui irrite le Tout puissant à un tel point, qu’il menace les hommes des fléaux de sa colère.

DIEU.

Ve, ve, ve habitantibus
Super terram.

NOSTRE-DAME.

Hominibus
Ha ! mon cher Filz, miséricorde.

Pour apaiser le Seigneur, la sainte Vierge lui présente saint Dominique, qui s’offre à reprendre avec fermeté les défauts des hommes, et à exterminer l’hérésie. Dieu accorde cette grâce aux prières de sa sainte Mère. Saint Dominique sans perdre de temps, va avec ses deux Compagnons[655] trouver le S. P. pour lui demander la permission de prêcher. 

« Sainct Dominique à genoulx, et ses frères, en parlant au Pape. »

Pater Sancte, sainctement triumphant,
Hault triumphe d’Eglise militante :
Tenant les clefz de la joye triumphante,
Salut, honneur, comme au Chef triumphant.

LE PAPE.

Fili, quid vis ?

S. DOMINIQUE.

Souverain Héléphant,
Vostre grâce, etc.

Le Pape lui dit qu’il consultera cette affaire avec ses Cardinaux : mais une vision célestes qu’il a la nuit suivante, le détermine à consentir aux désirs de saint Dominique. Saint Pierre, et saint Paul vont visiter ce dernier, et lui promettent leur protection.

« Adonc saint Regnault abillyé richement, comme ung Docteur en décret, demourant à Paris, appellera son Chappelain » et lui dit qu’il va expliquer la sainte Écriture.

Tandis que saint Regnault est dans cette occupation, inspiration Divine lui commande d’aller à Rome trouver saint Dominique. Ce Docteur obéissant aux ordres du Ciel, quitte aussitôt ses Écoliers qui lui disent adieu les larmes aux yeux, et prend le chemin de cette Ville, où il va visiter saint Domi nique. Peu de temps après il tombe malade, et demande ce Saint pour le confesser. D’un autre côté son Chapelain, qui le voit à l’extrémité, va chercher un Cardinal, qui autrefois a été camarade d’école avec son Maître. Le Prélat alarmé mande aussitôt ses Médecins, et les conduit chez le malade.

Me. AVICENNE, II. Médecin, en entrant.

Dieu soit céans.

S. DOMINIQUE, aux Médecins.

Mais, dites-moy, que vous en semble ?

Me. YPOCRAS, I. Médecin.

Plus mort, que vif.

S. DOMINIQUE.

Le cueur me tremble.

M. AVICENNE.

Quant à moy, je le tiens pour mort.

Les Médecins désespérants de la santé de saint Regnault, sortent, et saint Dominique et les autres assistants implorent le secours de la Mère de Dieu.

S. DOMINIQUE.

Vierge, nous metz tu en deffault,
Quant nous perdons nostre secours ?

LE CHAPELAIN de S. Regnault.

Par un bien cruël sourbesault,
Vierge, nous metz-tu en deffault !

LE CLERC de S. Regnault.

Contre toy courray à l’assault,
Veu que permetz si pireux cours.

SAINT DOMINIQUE.

Vierge, nous metz-tu en deffault,
Quant nous perdons nostre secours ?

La Vierge Marie arrive à leur secours, accompagnée de sainte Magdelaine, de sainte Catherine, et de plusieurs Anges ; elle rend la santé à saint Regnault, et lui fait présent d’un habillement blanc, que ce saint, en la remerciant, lui promet de porter le reste de sa vie. Les Médecins étonnés de la guérison, n’en veulent croire que leurs propres yeux.

Me. AVICENNE.

En vérité, j’yrai jusqu’au lieu, 
Car ce seroit ung beau miracle.

Saint Dominique couvert d’un pareil habit que Saint Regnault, le quitte, pour passer en Espagne.

S. DOMINIQUE.

En Espaigne je m’en iray,
Pour consulter les Hérétiques.

« Cy ne parlera plus Sainct Dominique... Lors s’en ira Sainct Regnault à Boulongne. »

On lui amène un pauvre Frère Convers du Monastère de cette Ville, qui est possédé du malin Esprit : Saint Regnault ordonne aux Religieux de lui donner la discipline.

S. REGNAULT.

Frappez fort.

LE CONVERS.

Haro, et la mort.

S. REGNAULT.

C’est le commandement de Dieu.

LE CONVERS.

Hau Diables, venez à mon confort.

S. REGNAULT.

Frappez fort.

LE CONVERS.

Haro, à la mort ;
Je cuide estre le plus fort.
Bellement, ce n’est point de jeu.

S. REGNAULT.

Frappez fort.

LE CONVERS.

Haro, à la mort.

S. REGNAULT.

C’est le commandement de Dieu.

Sathan ne pouvant tenir contre un si sévère châtiment, s’enfuit confus et Saint Regnault quittant les Frères de Boulogne, vient trouver ceux du Couvent de Paris, qu’il console, et termine le Mystère par un long Sermon qu’il fait en leur présence.

 

 

Mystère du Chevalier[656] qui donna sa femme au Diable à dix Personnages

 

« [657]C’est assavoir, Dieu le Père, Nostre Dame, Gabriël, Raphaël, le Chevalier, sa Femme, Amaury Escuyer, Anthenor Escuyer, le Pipeur, le Dyable, » sans nom d’Imprimeur, et sans date. C’est un in-16, de 56 pages : environ quatorze cens vers. Gothique.

Un Chevalier fort attaché à ses plaisirs, dépense son bien follement avec deux Écuyers qu’il a pris à son service, et dont l’intention est de l’abandonner aussitôt qu’il sera ruiné. L’Épouse du Chevalier vient lui représenter le mauvais état de les affaires, qui dépérissent de jour en jour.

LE CHEVALIER.

Or vous en taisez, je le veulx ;
Que n’ayez sur vostre visaige
Je suis assez prudent, et saige
Pour me gouverner par honneur.

En s’adressant à Amaulry Escuyer.

Certainement
Ma femme caquetoire,
Si me veult par son consistoire
Faire devenir Hermite.

Vous êtes le Maître, Monseigneur, lui répond Anthénor. La Dame va à l’Église prier Dieu pour la conversion de son mari, qui d’un autre côté perd son bien en jouant avec un Pipeur : il veut emprunter de l’argent de ses Écuyers ; mais quoique comblés de ses bienfaits, ils le refusent, ajoutant qu’ils ont fait serment de ne jamais prêter rien à des Joueurs. Le Chevalier fort chagrin s’en retourne chez lui.

LE CHEVALIER.

Pas n’ay esté saige,
Du mien par usaige
Ay fait vasselage,
Dont me sens deceu.

LA DAME.

Se Dieu plaist, vous serez pourveu,
Ayez en la Vierge fiance.

La Dame s’en va.

LE CHEVALIER.

Par ma foy, je pers pascience :
Il me desplaist très grandement ;
Ce grant tourment
Finiray avant qu’il soit tart :
Chacun si m’appelle musart,
Et dit l’en veez-là un cocquart,
Chassez-le appart :
C’est dommage qu’il vit vrayment.

Le Diable profite de ce malheureux instant ; et lui promet de l’enrichir, s’il veut lui vendre fa femme, et signer cette promesse de son sang. Le Chevalier y consent ; Écrivons nos conventions, dit le Diable ; je veux d’abord que tu renonces à ta Religion, ajoute-t-il.

LE CHEVALIER.

Je m’adviseray sur ce cas, 
La cause requiert qu’on y vise.

Je n’ay pas le loisir d’attendre, répond le Diable.

LE CHEVALIER.

De regnyer la Trinité,
C’est ung dur point, et détestable :
Mais d’estre mis en liberté,
Cela m’est au cueur aggréable.

Ce n’est pas tout, dit l’Esprit malin.

LE DYABLE.

La Vierge Marie regnyeras.

LE CHEVALIER.

Par ma foy, tant que je vivray,
Je n’en feray rien, c’est le cas.

LE DYABLE.

Pourquoy, meschant, ne peulz-tu pas
Aussi bien regnier la Mère,
Comme le Filz ?

LE CHEVALIER, secouant la tête.

La chose si m’est trop amère[658]

Je me retire donc, réplique le Démon : le Chevalier lui dit de s’arrêter, et signant ce misérable Libelle, s’oblige en même temps à livrer son Épouse dans sept ans. Ce terme arrive bientôt : et le Chevalier jaloux de tenir la parole, ordonne à la Dame de venir avec lui dans le bois. La Dame lui obéit, mais elle le prie de vouloir lui permettre d’entrer dans l’Église qu’ils trouvent sur le chemin. Le Chevalier y consent, et lui dit de revenir promptement. Pendant qu’elle fait sa prière, la Sainte Vierge sous la forme de cette Dame, va trouver le Chevalier, et l’accompagne à l’endroit du bois, où est Sathan.

LE DYABLE.

Que m’as-tu amené ici ?

LE CHEVALIER.

Ma femme.

LE DYABLE.

Tu mens faulcement,
Tu amaines celle Marie.

Oui, c’est moi, répond la Sainte Vierge, et je viens pour retirer ces deux âmes de tes liens, et t’obliger à rendre la promesse. 

L’ANGE GABRIEL.

Sathan, ne fais point de reffus,
Baille tost la Lettre à Marie.

LE DYABLE.

Je n’entens pas bien ung fait tel,
De m’oster ce qu’il m’appartient.

Il est contraint de céder, et s’enfuit. La Sainte Vierge rend le billet au Chevalier, et lui dit de vivre désormais en bonne intelligence avec sa femme, et de révérer ensemble son Immaculée Conception.

 

 

Mystère de l’Assomption[659]

 

« L’Assumption de la glorieuse Vierge Marie en rime, à XXXVIII personnages, imprimé à Paris. in-16. à l’Escu de France, sans datte[660]. Du Verdier, Biblioth. Française, p. 105

 

 

Mystère de Sainte Marguerite[661]

 

« [662]La vie de Saincte Marguerite Vierge et Martyre, fille de Théodosien, à XLIV Personnages. Imprimée à Paris par Alain Lotrian in Octavo » Bibliothèque Française de Du Verdier pag. 891.

 

 

Mystère de Notre-Dame du Puy[663]

 

« Le Mystère de l’Edification et Dédicace de l’Eglise de Notre-Dame du Puy, et translation de l’Image qui y est, à XXXV Personnages, par Claude[664] d’Oléson, » Bibliothèque Française de Du Verdier pag. 178.

 

 

Le Triomphe des Normands[665]

 

« Le Triumphe des Normands, traictant de l’Immaculée Conception Nostre-Dame, escrit en rime par Personnages, par Guillaume Tasserie.[666] » Imprimé à Rouen in Octavo, sans datte. » Du Verdier Bibliothèque Française pag. 512.

 

 

Mystère de Jovinien[667]

 

« De l’Orgueil et présomption de l’Empereur Jovinien, Histoire extraicte des gestes des Romains, lequel fut decongnu de tout son Peuple, par le vouloir de Dieu, et après remis en son Empire, à XIX Personnages. Imprimé à Lyon in Octavo, par Benoist Rigaud, sur une vieille copie 1584.[668] » Du Verdier Bibliothèque Française pag. 779.

 

 

 

Mystère de S. Pierre et S. Paul[669][670]

 

Ce Poème commence à l’Élection des Apôtres : Jésus ordonne a Pierre, à André, et aux deux fils de Zébédée de quitter leur occupation pour le suivre. Zébédée et Marie la femme, chagrins de perdre leurs Enfants, les prient avec instance de rester chez eux.

ZEBÉDÉE.

Hélas ! et que voulez vous faire ?
Faire deussiez bien aultrement,
Aultrement envers vostre père :
Père, des autres plus dolent.
Dolent suis plus que nul vivant :
Vivant ne doy longuement estre,
Estre je doy en grant tourment ;
Tourment me vient mes douleurs croistre,
Croistre voy ma peine et douleur ;
Douleur me vient en ma féblesse :
Féblesse me oste ma vigueur ;
Vigueur n’ay plus, ce fait vieillesse :
Vieillesse, las ! que feras-tu ?
Toy poure Vieillart desconfis,
Defconfis que deviendras-tu,
Quant ainsi te lessent tes filz ?

Les Apôtres fidèles aux ordres du Seigneur, ne tardent pas, après son Ascension, à prêcher son Saint Évangile : et à choisir les sept Diacres pour les soulager dans leurs[671] travaux Sathan descend furieux aux Enfers, rendre compte à son Maître des progrès du Christianisme.

SATHAN.

Hau ! Lucifer, nous sommes fris.

Pour tâcher de les traverser, il monte sur la Terre accompagné de Bérith, et de Belzebuth, dans le temps que Simon Magus, rejeté par les Apôtres, de qui il veut acheter le don du S. Esprit, prend un Grimoire, et l’invoque. Leur appui ne peut empêcher ce Magicien de succomber dans une dispute publique qu’il a contre Saint Pierre et Saint Jean : d’un autre côté Saul[672] changé en Prédicateur de la Loi de J. C. reçoit le Baptême des mains d’Ananie[673] ce qui jette les Juifs dans un étonnement sans égal.

YSMAEL, Juif.

Est Saul devenu Héréricque ?

Cependant Saint Jacques le Majeur revenant d’Espagne, est arrêté par les ordres d’Hérode qui lui fait trancher la tête. Prêt à faire périr Saint Pierre d’un pareil supplice, il est enlevé de sa prison par un Ange. Cet Apôtre baptise ensuite S. Clément, que Saint Barnabé lui amène, et va prêcher le Peuplé d’Antioche. Théophile Roi de cette Contrée le fait mettre dans un cachot, d’où Saint Paul le retire. Les miracles que ces deux Apôtres opèrent dans cette Ville, convertissent le Roi et les Habitants.[674]

« Adonc préparent ung lieu en manière in d’une Eglíse, et une Chaize pour Saint Pierre. »

Après quelque séjour à Antioche, Saint Pierre passe à Rome. Sur ces entrefaites, Noiron[675] qui recherche en mariage Octavie fille de l’Empereur Claudien[676], envoie le Messager Passevite à Théophile, pour le prier d’engager l’Empereur à consentir à son mariage : le Roi d’Antioche répond au Messager, qu’il ne veut point le mêler de cette affaire, et que d’ailleurs Noiron n’est pas d’une maison assez illustre, pour pouvoir prétendre à une telle alliance. Agrippine pour faire monter son fils sur le Tr ne, fait présent d’une pomme, et d’un bouquet empoisonnés à Brethaincus[677] fils de Claudien, qui expire peu de temps après ; l’Empereur meurt aussi la nuit suivante. Cependant Pierre fait plusieurs miracles dans Rome ; il ressuscite Thabita[678] et convertit par ses Sermons, Lini et Cleti, et enfin ses Maîtresses du Prévôt Agrippe. Simon Magus arrivé dans cette Ville, séduit quelque temps le nouvel Empereur Noiron ; mais enfin vaincu dans une dispute qu’il entreprend contre Saint Pierre, et Saint Paul, le Peuple se jette avec fureur sur lui, et l’assomme à coups de pierres, pour se venger de ses impostures. Noiron très fâché de la perte ordonné que l’on ensevelisse son corps.[679]

NOIRON.

Soit enterré.

SATHAN, emportant le corps de Symon Magus.

Non sera mye ;
Il sera porré en Enfer.

L’Empereur commande à Saint Pierre de sortir de Rome, et sur le refus de cet Apôtre le Prévôt Agrippe le fait arrêter, et ensuite attacher à une Croix, tandis que par ordre de Noiron, on conduit Saint Paul sur un Échafaud, où le Bourreau lui enlève la tête[680].

Cependant ce Prince, oubliant ce qu’il doit à Agrippine tâche de la faire empoissonner : ne pouvant réussir dans cette entreprise, il fait préparer dans une Île, un superbe festin, pour régaler sa Maîtresse Pompée[681], il y invite cette misérable Princesse, et lui fait ouvrir le ventre, avec une extrême cruauté. La vengeance du Ciel poursuit enfin ces meurtriers : le Prévôt Agrippe expire en souffrant des tourments incroyables. Ses quatre Satellites prennent querelle en sortant d’un Cabaret, et s’égorgent mutuellement. Et Noiron craignant de subir un honteux supplice, se perce le sein, avec sa propre épée. Les Diables viennent ramasser les Âmes, et les Corps de ces misérables ; et les Fidèles rendent grâces au Seigneur.

[1] Tous les faits historiques forment l’Apologie de ces Pièces. Ils nous apprennent qu’elles furent introduites par une société de Bourgeois extrêmement preux ; que cette société fut autorisée par des Lettres Patentes du Roi Charles VI que l’Église, bien loin de s’opposer à ces divertissements, s’y, prêta en avançant le Service Divin, pour donner le temps au Peuple d’y assister. Ajoutez que les Auteurs de ces Poèmes furent des gens savants, dont la foi et les mœurs n’ont jamais été suspectes, la plupart engagés dans les Ordres sacrés ; que plusieurs Prêtres et Curés représentèrent la plus grande partie de ces Pièces, etc.

[2] C’est contre de pareilles Pièces que le savant Auteur qui a parlé du premier Volume de l’Histoire du Théâtre Français*, doit insister avec force. Ceci, pour servir de Supplément à la Réponse qu’il a eu la bonté de joindre à l’Objection proposée au nom des personnes scrupuleuses, et nullement pour blâmer son Extrait, dont nous le remercions très humblement.

* Mémoires pour servir Sciences et des beaux Arts Fev. 1735. Art. XII.

[3] Nous passons sous silence d’autres Ouvrages qui ont paru depuis environ quatre ou cinq ans, et qui tiennent aux Pièces erronées par le fond, et aux diffamantes par la forme.

[4] La Lettre de M. Bertrand datée de Nantes le 14 Novembre 1734 se trouve dans le Mercure de France du mois de Décembre de la même année, premier Volume, p. 2603.

[5] Nous sommes très fâchés de n’avoir pu profiter de l’Extrait de M. Bertrand ; mais le nôtre était déjà disposé, et dans un ordre tout différent.

[6] On a tellement brouillé le Texte et la Note, qu’on nous fait rétracter dans l’une ce que nous avançons dans l’autre. Apparemment que nous nous sommes mal expliqués. Tâchons de réparer notre faute. On nous a permis de tirer de plusieurs Bibliothèques les Livres dont nous avons eu besoin ; mais personne ne nous a donné des conseils sur le plan, et l’arrangement des faits, etc.

[7] On a oublié de marquer que cette Farce appartient à M. Barré, à qui nous sommes redevables de plusieurs autres Pièces extrêmement rares, et qui se trouvent rassemblées dans la nombreuse et belle Bibliothèque.

[8] Les Extraits insérés dans ce Volume, et ceux qu’on trouvera dans les suivants, ne formeront pas un nombre si considérable que certains Catalogues paraissent l’indiquer. Mais ce n’est pas notre faute, si l’on a pris pour des Poèmes Dramatiques des Ouvrages qui n’en approchent en aucune façon. Un titre captieux ne nous en a point imposé et nous ne nous en sommes rapportés qu’à la voie de l’examen pour toutes les Pièces qui sont venues à notre connaissance, de forte que si notre Ouvrage n’est pas goûté du Public, ce ne sera ni faute de soins, ni de véritables recherches.

[9] « Ici commence le Livre de sainte Barbe.  Le Roi Dyoscorus père de sainte Barbe commence. » Il y a un autre Mystère de sainte Barbe qui n’est qu’en deux petites Journées ; mais outre que ce dernier est imprimé, et même a eu plusieurs Éditions, c’est qu’il est fort différent de celui-ci, comme on le pourra voir dans le Catalogue des Mystères et Vies de Saints, où nous en donnons un petit Extrait.

[10] Nicomédie.

[11] Huy : Aujourd’hui.

[12] D’Aise. D’Asie. C’est une transposition de lettre, l’Auteur s’est servi de ce mot par une licence Poétique ; afin de fournir une rime au vers précédent.

[13] Voir. Vrai.

[14] « Pause. Les Docteurs se retirent avec Barbe, et elle étudie avec les Docteurs. » Qu’on ne prenne pas garde aux phrases que nous employons pour traduire le Latin de ce Mystère, car nous nous sommes assujettis à une Traduction extrêmement littérale, afin que tout le monde soit en état de juger de la latinité de l’Auteur.

[15] Nous croyons qu’il est inutile de faire remarquer le bizarre assemblage qu’on trouve ici de Poètes, de Philosophes et de Grammairiens, dont la plupart des noms sont si défigurés, qu’on a quelque peine à les reconnaitre. Precien, Donaist, Chaton, Perseus et Macrobeus, sont placés pour Priscien, Donat, Caton, Perse, et Macrobe. Le nom d’Horace s’y trouve employé deux fois, aussi bien que celui de Virgile, l’un sous celui de Maro et l’autre sous celui de Virgilius. À l’égard de Mars et d’Espinoüs, ce sont deux Auteurs inconnus jusqu’à présent dans la République des Lettres. Mais ce qui prouve plus l’ignorance et la bêtise de l’Auteur, c’est d’avoir mis au nombre des Philosophes Païens Fulgence, Remy, Boëce, et Bocace, lorsque tout le monde sait qu’ils étaient Chrétiens, et qu’ils ont tous vécu depuis sainte Barbe, entr’autres Bocace qui florissait vers la fin du quatorzième Siècle.

[16] Faconde ; Éloquence. Les curieux verront dans les discours des Docteurs, une Mythologie nouvelle, et qu’ils ne connaissent surement pas.

[17] Pour demander sa femme Eurydice.

[18] Pasiphaë, Méduse,  Sémélé.

[19] Derrain, dernier, I.

[20] Phaëton.

[21] Estor, dispute.

[22] Pause : Barbe feint de dormir.

[23] Sabat, Fête.

[24] L’Auteur fait voir par ce passage qu’il savait autant de Géographie que d’Histoire, et de Mythologie, en supposant qu’un Pèlerin qui part de Jérusalem et s’en retourne à Alexandrie, passe par Nicomédie, Ville de Bithynie éloignée de la route plus de cinq cent lieues.

[25] Il faut remarquer que cette conversation de la Princesse et du Pèlerin se fait à parte, et ne doit point être entendue des autres Acteurs. C’est ce que nos anciens exprimaient par le mot d’interlocutoire, dont nous avons donné l’explication dans nos Remarques sur le Mystère de la seconde Journée de la Passion.

[26] On trouve une prière à peu près semblable, et comme celle-ci composée de mots Grecs et Hébreux, la plupart forgés, ou consacrés au Rituel Chrétien dans la première Journée de la destruction de Troyes, dont nous parlerons dans la suite.

[27] Basme : Baume.

[28] « Marcian répète en rétrogradant. » Il est nécessaire de savoir la forme observée dans ces prières. Dyogènes fait la sienne : Marcian la répète en commençant par le dernier vers, et finissant par le premier, en cette sorte.

Vray Dieu du Ciel soustiens en la noblesse
Celuy qui est ta grace requérant :
Accroistre peulz, etc.

Dyoscorus commence une seconde Oraison, qu’un de les Chevaliers répète ensuite de la façon que nous avons dit : et ainsi des autres. Ces prières sont composées de manière qu’on les peut réciter en rétrogradant, sans faire de contresens : comme on le peut voir dans celle que nous donnons poux servir d’exemple.

[29] « Pause : Les Maçons causent en travaillant et il faut qu’il y ait dans le jeu, des pierres, des matériaux, et de la chaux, afin qu’ils travaillent. »

[30] « Ici finit la première Journée du Mystère de sainte Barbe Vierge. »

[31] « Ici commence le second Livre de sainte Barbe Vierge. »

[32] « Pause, Lamenant vient vers Origenes et le salue. »

[33] « Pause : ils marchent, et le Fol parle. » Quoiqu’il soit marqué ici que le Fol parle, qu’on ne s’imagine pas trouver dans l’Original de l’Ouvrage dont nous donnons l’Extrait quelques-uns de ses discours. Car l’Acteur qui représentait ce personnage, jouait ses Scènes de tête et servait à délasser par ses plaisanteries l’esprit des Spectateurs du sérieux qui règne dans ces Mystères. Ces plaisanteries étaient mêlées de beaucoup de grossièretés : c’est ce qu’on peut juger entr’autres, par les discours d’un fol et d’une folle qui paraissent dans le Mystère de Saint Chrystolphe, dont nous parlerons dans la suite.

[34] « Petite pause. Galathée descend en haut, et parle à Barbe. » En vérité l’Auteur n’aurait-il pas mieux fait de parler sa langue naturelle, que de se servir d’une autre qu’il ne savait guères : Il aurait évité le contresens où il est tombé, en employant le même mot pour exprimes monter et descendre.

[35] « Petite pause : Elle descend d’en bas, et ouvre la porte de la Tour. »

[36] Dans l’Extrait du Mystère de S. Andry, on verra que Sathan emmène l’Âme d’Egéas Prévôt d’Achaïe, et persécuteur de cet Apôtre, dans une Brouette : Mais ici on doit croire que, vu le nombre des Corps, cette Brouette doit être de la grandeur d’un Tombereau. C’était apparemment la même Charette dont Sathan se sert dans la  cinquième Journée ci-après.

[37] « Fin pour la seconde Journée. »

[38] « Ici commence le troisième Livre du Mystère de la Bienheureuse Barbe Vierge. »

[39] On luy arse : on lui brule.

[40] Galathée a d’autant plus lieu d’être surprise de cette inhumanité, que jusqu’à ce moment Dyoscorus n’a fait paraître que beaucoup de bonté, et une complaisance aveugle pour sa fille.

[41] « Lamenant monte sur un cheval. » Qu’on ne s’imagine pas que ce Cheval fut représenté par une machine ; c’était un Cheval effectif, aussi bien que l’Âme sur lequel Jésus-Christ monte à la fin de la seconde Journée de la Passion. C’est ce que nous prouverons en parlant ci-après du Mystère de l’Incarnation.

[42] « Pause : ils la conduisent à la prison. » On ne peut assurer si le mot Carcer am qui se trouve au lieu de Carcerem est une faute de Copiste ; cas nous ayons montré que l’Auteur en était fort capable.

[43] Dans le Mystère de Sainte Barbe imprimé, et différent de celui-ci, ce même Martian qui n’est ici que le Prévôt de Dyoscorus se trouve Empereur de Rome.

[44] Houillère. Cette façon de parler est figurée, le mot d’Houillère signifie une maison de débauches.

[45] « Pause : ils la déshabillent. »

[46] « Fin pour la troisième Journée. »

[47] « Ici commence le quatrième Livre du Mystère de Sainte Barbe Vierge. »

[48] « Les Tyrans l’attachent toute nue à un poteau. »

[49] Embler, dérober, enlever.

[50] Eulx, yeux.

[51] Mesgnie, Maisonnée. Qui vient du mot Espagnol Mesnada.

[52] Je m’atinte, je m’apprête, je m’arrange.

[53] Formosité, Beauté.

[54] Ton devis. Ton discours.

[55] « Pause. Dieu descend avec les Anges en chantant, et viennent à la prison. »

[56] « Pause. Marcian feint de dormir, et les Démons viennent à lui. » Nous avons remarqué ci-dessus, que nos anciens se sont fort servi de ce moyen.

[57] « Pause. Ils vont chercher Barbe et il faut qu’ils aient une corde pour la lier. »

[58] « Pause. Ils la pendent par les pieds. »

[59] Mengue : mange.

[60] Vergueust. Verjus.

[61] Sus et jus : dessus et dessous.

[62] « Le fol parle. »

[63] « Pause : Ils la lient, et il faut qu’ils ayent des maillets de fer. »

[64] Les Diables font ici un branle à peu près semblable à celui que nous rapportons dans la Journée suivante : à l’exception de la Chanson qui ne se trouve point ici. Soit dit en passant, l’Auteur a fort bien fait d’exprimer ce jeu de Théâtre en son vieux langage : cette sage précaution lui a évité bien des barbarismes.

[65] « Pause. Sathan va à Marcian, qui feint de dormir. »

[66] Pour Umbilicum.

[67] « Ils la déshabillent jusqu’à la ceinture : Le fol parle. »

[68] « Silete en Paradis. »

[69] « L’Ange pose une robe sur elle : Pause. Ils la promènent dans le jeu en la frappant. »

[70] « Ici ils deviennent aveugles. »

[71] « Pause : Ils la conduisent à son Père ; et le fol parle. »

[72] « Pause pour la quatrième Journée. »

[73] « Barbe reste entre les mains de son Père, et, les Tyrans retournent vers Marcian. »

[74] « Ici commence le cinquième Livre du Mystère de sainte Barbe Vierge. »

[75] « Pause. Léviathan marche, et lorsqu’il est près de Dyoscorus, il lui parle. »

[76] « Pause. Deux Tyrans vont chercher un tonneau, et Grongnart va chercher des clous. »

[77] « Léviathan doit se tenir auprès de Dyoscorus. »

[78] « Pause. Ils vont sur la Montagne : et Dyoscorus traine derrière lui Barbe qu’il tient par la main. Ici commence Saint Valentin. »

[79] « Ici Dyoscorus frappe. »

[80] « Pause. Les Anges descendent du Paradis en chantant l’Hymne Virginis proles, et les Orgues répondent en Paradis, et il faut qu’il y ait une grande mélodie. »

[81] On peut voir dans l’Extrait de la Moralité du Bien Advisé. Mal Advisé, et dans celui du Mystère S. Andry, comment ce jeu de Théâtre s’exécutait.

[82] Nous avons transcrit ici cette Chanson toute entière d’autant mieux qu’elle forme un branle dans les règles.

[83] « Lucifer commence cette Chanson, en chantant.. »

[84] O, avec.

[85] Dans le siècle où nous sommes, cette Morale paraîtrait assez mal placée, étant débitée par l’ennemi du genre humain : mais on ne peut douter qu’elle n’ait produit pour lors un grand effet sur des Spectateurs allez simples pour concevoir plus d’aversion pour le péché, en voyant que le Diable même n’en parle qu’avec horreur.

[86] Il faut remarquer que le Maire de Nicomédie ; et les deux personnes qui l’accompagnent sont Païens, et ceci se prouve aisément par la suite de l’Ouvrage, où l’on verra qu’ils sont compris au nombre des Infidèles, et comme tels tués par les Chrétiens au siège de Nicomédie.

[87] « Pause : le fol parle. »

[88] « Pause : le fol parle. Ils vont au Tombeau, et font semblant de mettre le Corps dans la Chasse, et le portent à Nychomédie, avec des cierges et des chandelles allumées. Et il faut qu’il y ait à Nychomédie un Temple tout prêt pour y poser le corps, et des chaînes pour suspendre la Chasse en haut. »

[89] On verra, lorsque nous parlerons du Mystère de S. Christophe, en quoi consistait cette Cuisine infernale. Et plus amplement dans la septième Section de la Moralité de Bien Advisé et Mal Advisé

[90] Trantz. Liens, courroies.

[91] Estorce combat. Ce mot a été placé ici pour la rime, au lieu d’estour. Nos anciens prenaient souvent la liberté de changer les finales de leurs mots pour la commodité de leurs vers : Ainsi lorsque l’on trouve de ces sortes de mots, on ne doit pas les prendre pour de l’ancien Gaulois ce n’est souvent qu’un effet du caprice d’un Auteur.

[92] « Pause : les Démons vont et conduisent la Charette. Siléte en Paradis. »

[93] « Pause : Ici on doit donner un grand assaut, et tous les Païens meurent et entre les Chrétiens Bruysart et Heurtault meurent. »

[94] Records, avis, conseils.

[95] « Pause. Ils vont chercher les Corps et les Âmes avec la Charrette. »

[96] C’est une chose assez ordinaire à nos Anciens de confondre les Sarrazins et les Païens : c’est par cette raison que nos vieux Historiens ont appelé Sarrasins les Normands qui vinrent du fond du Nord inonder la plus grande partie de l’Europe, et surtout la France, sous les Successeurs de Charlemagne.

[97] « Pause. Le fol parle. Ils portent le Corps de sainte Barbe, et ils doivent avoir de grandes torches allumées, que quatre Chevaliers portent le Corps, le Roi soit après, et tous les autres le suivent ; et qu’ainsi ils aillent à Rome, et le Roi salue le Pape. »

[98] « Pause. Ils portent le Corps de sainte Barbe dans le Cimetière ; et il faut qu’il y ait un Cimetière tout prêt, et qu’ils chantent en y allant, et aient de grandes torches allumées. »

[99] O, avec.

[100] C’est ordinairement, par ces mots que finissent les Mystères des Saints, et un grand nombre de Moralités. Voyez entr’autres ci-dessous les Mystères de saint Pierre et saint Paul, de saint Andry, etc. La Moralité du Bien-Advisé Mal-Advisé, celle de l’Homme Pécheur, et autres.

[101] Tome I, p. 57.

[102] Nous sommes obligés de suivre deux Auteurs qui sont les seuls qui aient parlé de la Bazoche un peu méthodiquement, et qui cependant le sont plus attachés à rendre compte de l’origine et des usages établis entre les Clercs que des Jeux représentés par ces derniers. Le premier est Miraumont, qui a fait un Traité des Juridictions Royales étant dans l’Enclos du Palais, et le second un Particulier qui prend la qualité d’Avocat de la Bazoche, à la tête d’un Recueil de Statuts, Ordonnances, Règlements, Antiquités, prérogatives, prééminences du Royaume de la Bazoche, Imp. en 1586.

[103] Ce titre de Roi, donné à un simple Clerc ne paraîtra extraordinaire qu’à ceux qui ignorent qu’il y avait alors à Paris plusieurs particuliers qui le portaient. Tels étaient le Roi des Merciers, que le Grand Chambellan nommait, et qui avait autorité sur la Communauté. Celui des Ribauds, ayant inspection sur les mauvais garçons de la Cour et de Paris, et enfin le Roi des Arbalestiers, etc. Voy. Miraumont p. 615 de son Traité des Jurisdictions Royales étant dans l’Eclos du Palais.

[104] Les Bonnets de Chambre ressemblent beaucoup à ces Toques, dont on peut voir la figure dans les anciennes Tapisseries, surtout celles qui furent fabriquées sous les Règnes de François Premier, Henri Second, etc.

[105] Ce mot Bazoche vient du Latin Basilica. Les Clercs s’en servirent sans doute, à cause qu’ils s’assemblaient, dans la Grande-Salle du Palais. Voyez les pages 46 et 47 du premier volume de notre Histoire. Au reste, il y a tout lieu de croire qu’ils avaient déjà établi certaines règles entr’eux, et que les Privilèges que Philippe le Bel leur accorda, n’en furent que la confirmation.

[106] « La Bazoche a toujours été auctorisée par les Roys de France, et approuvée par les Arrêts de Nos Seigneurs du Parlement ; et si on en voit encore aujourd’huy deux anciens, l’un en de datte du Mardy 14 Juillet 1528 et l’autre du 3 Avril 154 dans les Registres de la Cour, dans lesquels on reconnaît l’ancienneté de la Bazoche, et leurs beaux Privilèges. Et il se remarque dans celui de 1528 qu’il est porté que les Bazochiens de Poictiers tiennent en foy et hommage du Roy de la Bazoche, et que de ce il se trouve une complainte en manière de nouvelleté de  1500 laquelle est signée en queue, par Monsieur le Président Guillard, lors étant Maître des Requêtes du Roi, parce qu’ils n’étaient tenus de répondre ailleurs qu’en la Bazoche. Cette même Bazoche a donné des Lettres d’érection de Bazo che à plusieurs Villes : On en voit la preuve dans les Lettres du Roi de la Bazoche dattées de l’an 1586. Savoir les Villes de Loches, Chaumont, Lyon, et autres lieux. Plusieurs poursuites sur appellations des Sentences du Prévôt Bazochial de Lyon, et un Règlement fait en la Bazoche l’an 1599 par les. Officiers de la Bazoche de Verneuil. » Recueil de Statuts, Ordonnances  Règlements, Antiquités, prérogatives, et prééminences du Royaume de la Bazoche, pp. 29 et 30.

[107] Lorsqu’Henri III eût abrogé le titre de Roi, et de Royaume de la Bazoche, le Chancelier de vint, et est encore la première personne de la Juridiction dont nous parlons.

[108] Ils sont d’argent.

[109] Les Armes de la Bazoche sont trois Écritoires d’or en champs d’azur.

[110] Qu’on ne nous blâme point de ce que nous parlons des Officiers de la Bazoche, tantôt au présent, et tantôt au passé, c’est un moyen qu’on a employé pour distinguer ceux qui subsistent actuellement au Palais, d’avec ceux dont les droits et les fonctions sont supprimées. Par-là on évite des répétitions inutiles, et même étrangères au sujet que nous traitons.

[111] Ces Maîtres des Requêtes, devaient être au moins sept pour rendre un Jugement.

[112] Depuis très longtemps il y en a de plus que deux.

[113] Le Mercredi, qui suit la rentrée du Parle ment, la Bazoche ouvre ses Audiences en la Chambre de S. Louis. La première Séance est employée au récit d’une Harangue prononcée ordinairement pas le Procureur de la Communauté des Clercs, par laquelle il exhorte les Confrères à remplir dignement les places qu’ils occupent. Ensuite on fait la lecture du Tableau des Avocats Bazochiens.

[114] Métaphore prise des Oiseaux qui ont le Bec aune avant que d’avoir de la plume. Il y a grande apparence que l’embarras où se trouvaient les nouveaux Clercs, en répondant aux questions qui leur étaient faites par les Trésoriers, a donné lieu à ce sobriquet. Au reste, depuis plus de cinquante ans, les Clercs ne payent plus ce droit.

[115] Monnaie d’argent du poids de sept deniers douze grains et demi de fin, que l’on commença de fabriquer sous Louis XII en 1513 qui fut évaluée à dix sols. Sous les Règnes suivants cette monnaie augmenta jusqu’à  trois livres.

[116] L’Anonyme qui a fait un Recueil des Statuts et Règlements du Royaume de la Bazoche, nous apprend que ces gratifications (qui sont évaluées présentement à 150 livres chacune) furent accordées par François I. aux Bazochiens, pour les récompenser d’un service important qu’ils rendirent à ce Prince. Voici  comment il rapporte ce fait, dont nous ne nous rendons point garants. En 1547 il y eut quelque révolte en Guyenne ; occasionnée par des impôts qu’on avait été obligé de mettre sur cette Province. Le Roi de la Bazoche, à la tête de six mille de ses Sujets, vint offrir les services à François I, pour lui aider punir les mutins. Le Roi accepta ces offres, et les Bazochiens ayant joint les autres Troupes qui étaient en Guyenne, le comportèrent avec tant de valeur, et de sagesse qu’ils aidèrent beaucoup à remettre le calme dans tous les lieux qui voulaient se soustraire à l’obéissance due à leur Souverain. François I. pour faire connaître combien il était content des Bazochiens, leur fit don « d’un lieu de Promenade, contenant cent Arpents de Pré, qu’on appelloit le Pré de la Seine, et qu’on nomma depuis le Pré aux Clercs. As ce don, il ajouta la permission de faire couper dans l’une de ses Forêts deux Arbres, pour en élever un dans la Cour du Palais, et pour fournir aux frais qu’ils étoient  obligez de faire le jour de cette cérémonie, il leur accorda une somme à prendre sur les amandes ajugées au Roi, tant au Parlement, qu’en la Cour des Aydes ; et à l’instant, il leur en fit expédier des Lettres qui furent registrées au Parlement en 1548. »

[117] Tout le monde sait que l’Arbre appelé le May, est dans la Cour du Palais, et fait face d’un côté à la rue de la Vieille Draperie, et de l’autre, à l’Escalier qui conduit au milieu de la Salle Mercière. Les Armes de la Bazoche, qu’on attache à cet Arbre, et qui sont entourées de lierre, portent au bas de l’Écusson le nom du Chancelier, et des deux Commissaires en exercice.

[118] Cette Montre Générale est aussi ancienne que l’érection de la Bazoche, puisque Philippe le Bel en autorisa l’exécution. Voici les termes du Compilateur Anonyme du Recueil des Règlements du Royaume de la Bazoche. « Philippe le Bel ordonna  que tous les ans, le Roi de la Bazoche ferait faire montre à tous les Clercs du Palais et du Châtelet, et autres Clercs ses Suppôts, et Sujets. »

[119] Les Clercs qui s’enrôlaient sous ces Capitaines, s’obligeaient de suivre leurs engagements, à peine de dix écus d’amande. « En 1528 un Clerc, qui avait pris parti, ne voulant pas satisfaire à son engagement, fut condamné à l’amande prescrite, par Arrest du Chancelier de la Bazoche, et en exécution,, saisie fut faite du manteau du défaillant, qui pour se soustraire à la Jurisdiction de la Bazoche, fit citer son Capitaine devant l’Official de Paris. Là dessus Appel comme d’abus au Parlement, par les Officiers de la Bazoche, pour les quels plaidèrent, de Thou, Poyet, et Berruyer : Morin pour le Promoteur de l’Official, dit qu’il se désistait de la citation, et Favier pour le défaillant, demanda pardon de sa faute. La Cour, par son Arrest du 14 Juillet de la même année 1528. renvoya ledéfaillant par devers le Roi de la Bazoche et son Conseil, et ordonna à ce Roi de traiter amiablement ses Sujets. Hist. de la Ville de Paris Liv. X. pp. 502, et 503. »

[120] Statuts et Règlements du Royaume de Bazoche.

[121] Il serait difficile de marquer exactement le temps où les Clercs de la Bazoche commencèrent à représenter des Moralités et des farces, mais il est certain qu’ils tardèrent peu après l’établissement des Confrères de la Passion, puisqu’en 1442 on trouve qu’ils étaient en possession des Moralités, des Farces et des Soties, ou Sorises, et que le Parle ment fut obligé d’interposer son autorité pour réprimer la licence qui régnait dans leurs Pièces. Voici ce qu’en dit l’Abbé d’Aubignac. « Or en France la Comédie a commencé par quelques pratiques de piété, étant jouée dans les Temples, et ne représentant que des Histoires Saintes. Mais elle dégénéra bientôt en satyre, et bouffonnerie, autant contraire à l’honnêteté des mœurs, qu’à la pureté de la Religion. Elle fut quelque temps ainsi maltraitée par les Bazochiens, qui furent comme les premiers Comédiens en ce Royaume ; et enfin parmi les Bateleurs publics, parmi lesquels elle a demeuré pendant plusieurs années, avec autant de honte que d’ignorance. » Pratique du Théâtre, Tome I, p. 349.

[122] Les Clercs de la Bazoche ne jouaient ordinairement que trois fois l’Année. La première fois, le Jeudi qui précédait, ou qui suivait la Fête des Rois : car cette représentation variait entre ces deux jours : La seconde, le jour de la cérémonie du May dans la Cour du Palais ; et la troisième quelque temps après la Montre générale. Mais lorsqu’il se faisait des réjouissances publiques à Paris, comme aux Entrées des Rois et des Reines de France, etc. La Troupe des Bazochiens prenait part à ces événements, et donnait le divertissement de son Spectacle.

[123] Tout contribuait aux applaudissements que recevaient les Clercs de la Bazoche : Ils étaient Auteurs, et Acteurs : ajoutez que ces derniers, qui sans doute, avaient plus d’éducation que ceux qui représentaient les Mystères, mettaient plus d’art, et de convenance dans leur déclamation, et leurs jeux de Théâtre.

[124] Molière ne s’y conforma peut-être que trop : du moins Despréaux lui a fait ce reproche dans le troisième Chant de son Art Poétique. Voici le passage, qui ne peut manquer de faire plaisir, même à ceux qui le possèdent de mémoire. 

« Étudiez la Cour, et connaissez la Ville ;
« L’une et l’autre est toujours en modèles fertile ;
« C’est par là que Molière illustrant les Écrits.
« Peut-être de son Art eût remporté les prix.
« Si moins ami du peuple, en les docte peintures,
« Il n’eût pas fait souvent grimacer les figures,
« Quitte pour le bouffon, l’agréable, et le fin,
« Et sans honte à Térence allié Tabarin
« Dans ce sac ridicule, où Scapin s’enveloppe,
« Je ne reconnais plus l’Auteur du Misanthrope.
 »

Si Despréaux dit, peut-être en parlant de Molière, quel terme aurait-il employé pour ceux qui sont venus  après ce grand Homme ?

[125] Le mot adjectif que l’on joignait toujours au nom de Farce, faisais connaître le genre dans lequel elle avait été composée. Ainsi l’on trouve FARCE joyeuse, histrionique, fabuleuse, enfarinée, morale, récréative, facétieuse, badine, française, etc. Les Notes qui suivent ces Farces dont  nous donnons des Extraits, expliquent ces différents termes.

[126] Le Prince des Sots donna la permission aux Clercs de la Bazoche de jouer ses Soties ou Sottises, et en échange il reçut de ces derniers celle de représenter des farces. Voyez l’Article du Prince des Sots, et des Enfants sans Soucy.

[127] Alain Chartier dans son Histoire de Charles VII dit (parlant de l’entrée de ce Roi, à Paris en l’année 1437.) Que « tout au long de la grande rue S. Denis, auprès d’un jet de pierre l’un de l’autre, étaient faits eschaffaultz bien et richement tenduz : où estaient faicts par personnages, l’Annonciation Nostre Dame, la Nativité Nostre-Seigneur, sa Résurrection, et Pentecoste, et le Jugement qui séoit très bien : car il le joüoit devant le Chasteler : où est la Justice du Roi : et emmy la Ville avait plusieurs jeux de divers Mystères, qui seraient trop longs à racompter ; et là venoient gens de toutes parts criants Noël, et les autres pleuraient de joye. », Alain Chartier, His. de Charles VII, pag. 109.

[128] « La Cour pour certaines causes à cela mouvans, a deffendu et deffend à tous Clercs et Serviteurs, tant du Palais que du Chastelet de Paris, de quelque estat qu’ils soient, que doresnavant ils ne jouent publiquement audict Palais ou Chastelet, ni ailleurs en lieux publics, Farces, Soties, Moralités, ne autres Jeux à convocation de Peuple, sur peine de bannissement de ce Royaume, et de confiscation de tous leurs biens : et qu’ils ne demandent congié de ce faire à ladicte Cour, ne  autres ; sur peine d’estre privez à tousiours, tant dudict Palais, que dudit Chastellet ; Faict en Parlement le 15 May 1476. »

[129] « Du Samedy 19 Juillet 1477. Vu au Conseil, en la Grand’Chambre, les Chambres assem,blées. Vue par la Cour, la Requesto baillée à icelle par les Clercs des Présidens, et Conseillers de ladicte Cour, et aussi les Avocats et Procureurs d’icelle, la Cour a défendu et défend à Jehan l’Esveillé, soy disant Roi de la Bazoche, Martin Houssy, Theodar de Coatnanapran, et autres ayans personnages, de jouer Farces, Moralités ou  Sotises, au Palais de céans, ne ailleurs, jusques par ladicte Cour en soit ordonné, sur peine d’estre battus de verges par les Carrefours de Paris, et de bannissement de ce Royaume. A aussi deffendu et deffend audi et l’Esveillé soy disant Roi de la Bazoche, et Martin Houssy, à leurs personnes, qu’ils ne soient si hardis de jouer Farces, Moralités, publiquement au Palais, ne ailleurs, sur peine d’estre battus de verges par les Carrefours de Paris, et bannissement de ce Royaume. »

[130] Le bon Roi Louis XII se plaignant que de son tems personne ne luy vouloit dire la vérité, ce qui était cause qu’il ne pouvoit savoir comme  son Royaume estoit gouverné. Et pour que la vérité put parvenir jusqu’à luy, il permit les Théâtres libres, et voulut que sur iceux on jouast librement les abus qui se commettaient, tant en sa Cour, comme en son Royaume : pensant par-là apprendre et savoir beaucoup de choses, lesquelles autrement il luy estoit impossible d’entendre. »  Guillaume Bouchet treizième Sérée pag. 18 et  19 de l’Édition in-8 imprimé à Rouen chez Louis Loudet en 1635.

[131] Cette Table de Marbre que Louis XII prêta aux Clercs de la Bazoche, avait été construite et posée dans la Grande Salle du Palais pour un usage bien différent, puisqu’elle servait aux festins somptueux que les Rois de France donnaient aux Empereurs  et Rois Étrangers. Sauval parle de cette Table de Marbre dans les termes suivants. « Autrefois dans la Grande Salle du Palais, qui fut consumée en 1618. Il étoit dressé une Table qui en occupoit presque toute la largeur ; et qui de plus portoit tant de longueur, de largeur et d’épaisseur, qu’on  tient que jamais il n’y en a eu de tranche de Marbre plus épais le plus large ni plus longue. » Sauval, Livre VIII, p. 3.

[132] L’incendie du Palais arriva la nuit du cinq au six Mars1618 : le feu prit d’abord à la charpente de la Grande Salle, et comme il faisait beaucoup de vent, tout le lambris qui était d’un bois sec et vernissé, s’embrasa en fort peu de temps. Les solives et les poutres qui soutenaient le comble, tombèrent par grosses pièces sur les Boutiques des Marchands, sur les Bancs des Procureurs, et sur la Chapelle, remplie alors de cierges, et de torches, qui s’enflammèrent à l’instant, et augmentèrent l’incendie. Les Marchands accourus au bruit du feu, ne purent presque rien sauver  de leurs Marchandises. On sauva seulement les Registres de quelques Greffes qui n’étaient pas dans la Grande Salle. L’embrasement augmentant par un vent de Midi fort violent, consuma en moins de demi-heure les Requêtes de  l’Hôtel, le Greffe du Trésor, la Première Chambre  des Enquêtes, et le Parquet des Huissiers. Le feu prit incontinent à une Tourelle près de la Conciergerie, et des Greffes, dont les papiers furent brûlés : alors s’éleva une clameur des Prisonniers, qui crièrent que la fumée les étouffait. Plusieurs se sauvèrent malgré  les Geôliers ; mais le Procureur Général fit conduire les principaux au Châtelet, et  dans les autres Prisons de Paris. Le vent devint si violent, qu’il porta des ardoises jusques vers S. Eustache. Lorsque le reste du comble de la Grande Chambre vint à tomber, un brandon de feu enflammé, emporté par le vent, alla mettre le feu à un nid d’oiseau au haut de la Tour de l’Horloge, qui courut un grand risques, si on n’eut promptement découvert la Tour, pour couper le cours au feu. Le Premier Président, le Procureur Général, le Lieutenant Civil, et le Prevost des Marchands donnèrent de si bons ordres, que l’on fut redevables à leur prudence aussi bien qu’à la hardiesse et à l’adresse des Ouvriers, de la conservation de la Grande Chambre, de la Cour des Aides, de la Galerie aux Merciers, et des autres Appartements du Palais, qui furent garantis de l’incendie. Pour avoir de l’eau en abondance, le Prevost des Marchands ordonna aux habitants des Ponts les plus voisins, et à ceux des rues de la Cité aux environs du Palais, de tirer de l’eau de la Seine et des puits, et de la répandre dans le ruisseau, pour la faire couler de la dans la Cour du Palais, où il se forma en moins de rien un Lac qui fournit abondamment toute l’eau dont on eut besoin. On se servit aussi de quantité de foin mouillé et de fumier. Mais tout cela ne put  empêcher que les murailles  ne fussent fort endommagées. La Table de Marbre fut réduite en pièces, et toutes les Statues des Rois depuis Faramond jusqu’à Henri IV élevées contre les murs, brisées et perdues. Journal Manuscrit de Hautein.

[133] Dans l’Article des Enfants Sans Souci on parlera de Clément Marot, et on verra pourquoi il était, lié avec la Troupe Bazenchienne.

[134] Mané. « Sur la Requeste baillée à la Cour par es Receveurs de la Bazoche, par laquelle ils requéroient que pour aider à supporter les frais qu’il  leur avoit convenu faire pour les préparations par eux faites pour jouer et danser la veille des Rois  derniers, qu’il ne leur  avoit été permis faire par la Cour au moyen du  décès du feu Roi survenu,  il plût à la Cour leur faire délivrer par les Receveurs des Amandes d’icelle Cour, une, ou deux Amandes de 60. liv. Parisis, ainsi qu’il étoit accoutumé par cy-devant. LA COUR a ordonné et ordonne que en jouant par ceux de la Bazoche, et dansant ainsi qu’il est accoutumé, l’Amande de 60. liv. Parisis leur sera baillée et délivrée, pour les aider à supporter lesdits  frais. Faict en Parlement le Jeudy premier Février1515. »

[135] « Du 14 May 1522. La Cour du Parlement a ordonné et ordonne à Hervé de Haërquesinon Receveur des Exploits et Amandes d’icelle Cour, bailler et délivrer aux Receveurs de la Bazoche 60. liv. Parisis pour les aider à supporter les frais et mises qu’il leur convient  faire pour les Monstres et Jeux qu’ils ont faicts en ce mois de May. »

[136] Registre 61 du Parlement.

[137] « Du Samedy 20 May 1536, ce jour, la Cour a mandé les Chanceliers et Receveurs de la Bazoche, et le Chancelier avec l’un desdicts Receveurs venus, leur a fait deffenses de ne joüer à la Montre de la Bazoche prochaine, aucuns Jeux, ne faire monstration de Spectacle, ne escriteaux taxans, ou notans quelques personne ce soit sous peine de s’en prendre à eux, et de prison et bannissement perpétuellement du Palais et s’il y a quelques-uns qui s’efforcent de faire contraire, les escrivent, et baillent par escript leurs noms à ladicte Cour, pour en faire les punitions telles qu’il appartiendra. »

[138] « Du Mercredy 13 Janvier 1938. Après avoir vu par la Cour le Cry ou le jeu présenté à icelle, par les Receveurs de la Bazoche, pour jouer Jeudy prochain, la dicte Cour  a permis audict Receveurs iceluy Cry ou Jeu faire jouer à la Table de Marbre en la manière accoustumée, ainsi qu’il est à présent : hormis les choses rayées ; leur a fait deffenses, sous peine de prison, et de punition corporelle, de faire joüer autre chose que ce qui es, hormis lesdictes choses rayées : Et pour l’advenir à ce que lesdicts Receveurs ou leurs successeurs ne se mettent en frais frustratoirement, LADICTE COUR leur a inhibé et défendu faire faire aulcun Cry ou Jeu, que premierement ils n’ayent la permission de ce faire de ladite  Cour ; et à cette fin baillée quinze jours auparavant leur Requeste à ladicte Cour. »

[139] Registre 81 du Parlement.

[140] « Du 11 Mars 1945. Ce jour après avoir vu par la Cour le Jeu présenté à icelle par les Receveurs et Trésoriers de la Bazoche, et pour aucunes considérations à cela mouvans, LADICTE COUR leur a deffendu et inhibé procéder à l’exécution d’iceluy, attendu l’indisposition du temps, et péril des maladies ayant de présent cours : Et ce sur peine de s’en prendre à eux, et de punition telle qu’il appartiendra. »

[141] Voyez le Catalogue des Farces dans le troisième Volume.

[142] En aucune façon.

[143] Clercz. Ce mot se prend généralement pour tout homme de lettres.

[144] Comme notre Auteur ne nous dit point quel était l’habillement de Franche-Volonté, nous remarquerons que dans la Moralité de l’Homme pécheur joué à Tours par personnages, Franc-Arbitre, qui est la même chose, et qui y joue un pareil rôle, paraît habillé en Roger Bontemps.

[145] Flambeau.

[146] Auprès.

[147] Infirmité.

[148] (A grans poulains) Poulaine, singulier féminin, qui s’est dit autrefois de longues pointes de certains souliers qui furent défendus du temps de Charles VI. Calcei polani. Cette pointe était longue de demi pied pour les gens ordinaires ; d’un pied pour les riches, et de deux pieds pour les Princes. On fit ensuite d’autres souliers qu’on appelait Becs de Canne, qui avaient un Bec au-devant de quatre ou cinq doigts de long : et depuis on fit des Pantoufles si larges par devant, qu’elles excédaient la me sure d’un bon pied, comme témoigne Guillaume Paradin. Borel dit que ce mot signifie à la Polonoise, parce que la Pologne s’appelais autrefois Poulaine. Dictionnaire de Trévoux.

[149] Compaingz, Compagnon.

[150] Quoique Mal-Advisé prenne le chemin de Témérité, et qu’il semble que ce soit elle qui le conduise, cependant elle de paraît en aucune façon.

[151] Oysance, oisiveté.

[152] Nous implorons ici l’assistance du Savant du premier Ordre ; En attendant les Manuscrits de la Bibliothèque du Vatican, nous conjecturons qu’Hoquélerie est l’Emblème des Filles débauchées. C’est le rôle qu’elle joue ici.

[153] Houlerie Débauche, Prostitution, dans un Roman du Renard du XIV Siècle.

Et tretous ceulx de malle vie,
Et qui vivent de Houllerie,
De jeux de dez, de jeux de tables.

Ibid. Houlier pour Paillard. Ainsi que dans les Cent Nouvelles nouvelles. Dans le Petit Glossaire. Adultère, Ribaud, ou Houlleur. Et Scortator, Houllier. Voyez du Cange Gloff. Voce Hullarii, et Ménage, Origines. Voce Houlleur. Au reste Houlerie paraît ici habillée en Bouchère.

[154] Voyez au troisième Volume, une Scène à peu près semblable, mais beaucoup plus détaillée dans la Moralité de l’Homme Juste et de l’Homme mondain, qui a été composée sur celle-ci.

[155] Faintie, Enchantement, Fantôme.

[156] Colle, colère, bile, Borel.

[157] Ses pour ces

[158] Un homme fait.

[159] C’est apparemment  au sujet de ce personnage que l’Auteur prie les Spectateurs de ne pas se scandaliser des habillements qui pourront leur paraître malhonnêtes. Voyez les Prologue ci-dessus.

[160] Mussié, mussé, cachés.

[161] Voyez dans la cinquième Journée du Mystère de sainte Barbe un Branle  très différent de celui-ci.

[162] Souloyes, avais coutume.

[163] Or, ores, à présent.

[164] Changé, méconnaissable.

[165] Chevance, biens, facultés.

[166] C’est la Confession.

[167] Or, à présent.

[168] Frique, gai, gentil.

[169] Redoutable.

[170] On s’étonnera peut-être que le Bien-Advisé conduit par les Vertus,

Et instruit par la Fortune même, du peu de cas que l’on doit faire de ses saveurs veuille courir ce risque ; Mais on peut croire que l’Auteur a voulu nous apprendre par cette morale, que les per sonnes qui paraissent avancées dans l’Amour de Dieu, ne sont pas toujours,  insensibles aux présents de la Fortune.

[171] L’Auteur veut apparemment faire entendre que le nombre de ceux qui cherchent sincèrement les voies du Salut est très petit, et c’est ce que signifie l’exemple du bien-Advisé.

[172] Mal Advisé quitte ici ses habillements, et paraît sous la forme d’une Âme, que nos anciens représentaient par un grand voile, dont l’Acteur était couvert depuis le sommet de la tête, jusqu’aux pieds. Ce voile était blanc pour les Àmes bienheureuses,  et noir ou rouge pour celles des Damnés.

[173] Voyez la description de l’Enfer Tome I, p. 65.et dans les Notes sur le sixième Mystère de la première Journée de la Passion et ci-dessous le Mystère de la Résurrection de Jean Michel.

[174] Cheuz, chez.

[175] Ces Âmes qu’on ne voit point, font celles des Damnés, et non celles des Mal-Advisés.

[176] Randour. Rang.

[177] Queurent, chéent, combent. Voyez le premier Volume p. 68 et le deuxième Mystère de la Conception.

[178] Par Pénitence, vers Pénitence.

[179] La vue de ces deux Fêtes dont le sujet est si contraire, devait présenter un Spectacle des plus complets ; et était fort propre au dessein de ces fortes de Représentations.

[180] C’était ordinairement par ces mots que finissaient la plus grande partie des Mystères, des Vies des Saints, et des Moralités.

[181] Le Théâtre représentait une place de Village ; une Chapelle dans l’enfoncement, et la Maison du Juge sur l’un des côtés. Voyez le Catalogue des anciennes Farces, au Tome troisième. Au reste le Pauvre et le Riche sont tous les deux Savetiers.

[182] Ceci nous montre l’ancienneté de cette Chanson, connue avant le temps où cette Farce fut composée.

[183] Housseaux ou Heuses substantif masculin, pluriel. (LH s’aspire) chaussure contre le froid, la pluie, et la crotte... C’était une espèce de botte,  ou de bottine ; les gens de guerre s’en servaient comme aujourd’hui des bottes. On les faisait de cuir de Vache. Villehardouin parle de Heuses vermeilles... Ce mot est vieux, et n’a plus d’usage qu’en cette  phrase basse et figurée. Il a quitté ses Housseaux pour dire il est mort. Il y avait deux sortes de Housseaux les uns n’étaient que la tige simple, les autres avaient un soulier, et quelquefois ce soulier était à Poulaine* avec un long bec, et recourbé en haut. On appelait Housseaux  sans avant-pied, une espèce de chausses semelées, dont la tige se retournait comme celle d’un gant. Housseaux se dit en quelques Ports de Normandie, des grandes bottes, que les Matelots qui pêchent le poisson portent dans leurs Bateaux et dans l’eau. Ce mot vient de Hosellum, diminutif de Hosa, qui se trouve dans Paul Diacre, et , qui a été fait de l’Allemand  Hose ; le mot Hosen signifie encore à présent Haut-de-chauffes en Allemagne. Dictionnaire de Trévoux.

* Voyez la  Remarque sur la première Section de Mystère de Bien-Advisé.

[184] Il dit ceci à part, en s’adressant aux Spectateurs, et ensuite va le cacher derrière l’Autel de la Chapelle.

[185] C’est le nom du Pauvre Savetier.

[186] Ici le Riche va chercher une robe, et la lui donne.

[187] Si Dieu m’aide.

[188] En s’adressant au Riche.

[189] Il paraît que le Juge était ami du Savetier Droüet, à cause de Janette, le Jugement qu’il rend en est une preuve assez convaincante.

[190] Il regarde sa nouvelle Robe.

[191] Ce fut vers la fin du Règne de Charles V. que les Mystères représentés sur des Échafauds furent introduits : ils firent partie des Cérémonies qui s’observaient aux Entrées des Rois et des Reines de France, jusqu’à Français I. inclusivement. Henri II les supprima, et on y substitua les Arcs de Triomphe.

[192] Le sujet de cette représentation est pris de l’Histoire des Croisades.

[193] Il est bon de remarquer que ces personnages ne parlaient point.

[194] D’alors.

[195] Il semble qu’on la nommait la Porte aux Peintres, qui fut abattue du temps de François I. de ce nom.

[196] D’en haut.

[197] En descendant.

[198] Retournons.

[199] S. Jacques de l’Hôpital.

[200] * Guérite.

[201] Juvenal des Ursins nous apprend que ce Cerf, était tellement fait et composé, qu’il y avait homme qu’on ne voyoit, qui lui faisait remuer les yeux, les cornes, la bouche, et tous les membres, et avait au col les Armes du Roi y pendants, c’est à savoir l’Écu d’Azur à trois fleurs de Lys d’or, bien richement fait, et sur le Licou près le Cerf, avait une grande Épée toute nue, belle et claire ; et quand ce vint à l’heure que la Reine passa, celui qui  gouvernait le Cerf au pied du devant dextre lui fit prendre l’Épée, et la tenait toute droite, et la faisait trembler.

[202] Nous supprimons le rste de cette description, que l’on trouvera dans nos Notes du premier Volume,  pag. 43. et 44.

[203] Enguerand de Monstrelet Tom. 2 p. 77, 78.

[204] Voyez la Note suivante.

[205] Tiré du Recueil des Offices de France par jean Chenu Avocat en parlement.

[206] Voici une preuve, bien marquée que ces Mystères n’étaient point récités et qu’ils n’étaient seulement que représentés par figures : On en peut voir encore des preuves aussi fortes en plusieurs autres endroits ci-dessous.

[207] Alain Chartier nous rapporte dans son Histoire une description fort abrégée de cette Entrée. Voyez ci-dessus.

[208] Chronique de Louis XI écrite par Jean de Troyes Greffier de Ville de Paris p. 16 de l’Édition de Bruxelles, à a suite des Mémoires de Commines.

[209] Cette Passion, comme on le voit aisément, est tout autre que celle que jouaient les Confrères, puisqu’elle n’était qu’une action figurée.

[210] Cérémonial Français p. 214, 215 et 216.

[211] Le Galiffre de Braudas nous est inconnu, à moins qu’on n’ait voulu entendre le Calife de Bagdad. On voit par ce personnage, que nos ancêtres  avaient aussi bien que nous des Joueurs de Gobelets.

[212] Cérémonial Français pag. 240, 241 etc.

[213] Ceci n’est qu’une simple représentation des Mystères de l’Ancien Testament.

[214] Nouvelle preuve de ce que nous avons avancé.

[215] Je suis de hait : je suis à mon plaisir, Clément Marot, Épît. V.

« Si l’un s’en rit, fi l’autre n’est à son hait.

[216] Louis Duc d’Orléans, qui fut assassiné à Paris par la faction du Duc de Bourgogne, était fils du Roi Charles V frère de Charles VI oncle de Charles VII et père de Charles Duc d’Orléans, père de Roi Louis XII.

[217] Charles de Valois fils de Philippe le Hardy, frère du Roi Philippe le Bel, père de Philippe de Valois, et oncle des trois Rois Louis Hutin, Philippe le Long, et Charles le Bel. À l’égard du quatrième, il est inconnu dans l’Histoire, à moins qu’on ne comprenne le jeune Roi  Jean, fils de Louis Hutin, qui ne vécut que huis jours.

[218] Philippe le Hardi.

[219] Tiré des Registres de l’Hôtel de Ville.

[220] Tiré d’une Relation manuscrite, insérée dans le Cérémonial Français p. 733, 734 et 735.

[221] Cérès.

[222] C’était l’Ordre de S. Michel.

[223] Tiré d’une Relation manuscrite insérée dans le Cérémonial Français p. 756 et 757.

[224] L’Auteur de la Relation de cette Entrée, insérée dans le Cérémonial Français, pag. 482 et 483, ajoute que ces quatre Vertus représentaient les « quatre Veuves qui règnent au Royaume de France, sçavoir Madame d’Angoulême, Mère du Roy, Madame d’Alençon, Fille de Lorraine, Madame de Bourbon et Madame de Vendosme ; aussi estoit au-dessus de la nuë escrit ce qui suit, Attendite à facie iræ columba. »

[225] Auprès.

[226] En habits Pontificaux.

[227] L’Auteur que nous venons de citer, rapporte ceci un peu autrement : « Au bas dudit Eschaffaut, dit-il, estoient six grands personnages, le Pape à dextre, et deux Prélats tenans des tasses, dedans lesquelles distillaient d’une phiole, que tenoit au-dessus d’eux un petit enfant nommé Tantalus, plusieurs rayons d’eau. » Cérémonial Français, p. 482.

[228] L’Auteur cité ci-dessus éclaircir ce passage, ajoutant, « qu’au bas dudit Eschaffaut estoit le Roy David, et devant lui à genoux une Dame nommée Abigail, laquelle lui présentoit plusieurs vivres, et présens, et était droitement sous amour Divin : Sous amour conjugal étaient deux Dames, c’est à sçavoir Julia, tenant une Paix, en laquelle étoit figuré le Monde ; l’autre Dame estoit nommée Phorcia*, qui tenoit un plat plein de charbons ardents qu’elle prenoit en la main, et les avaloit. Dessous Amour naturel, estoit, un Prince nommé Cariolanus**, et devant luy une Dame veuve luy monstrant les mammelles. » Cérémonial Français, p. 483.

* Porcia.

** Coriolanus.

[229] Cérémonial Français p. 502

[230] Cette Danse était ordinairement accompagnée de récits de chant. Nous en parlerons dans un autre Ouvrage.

[231] Cette Entrée, comme on en peut juger aisément, fut l’une des mieux entendue, et des mieux exécutée. Outre que le goût s’était beaucoup épuré, c’est qu’on avait encore eu le soin de faire choix des plus habiles gens de ce temps, et nous apprenons par les Registres de l’Hôtel de Ville, que les Maîtres de la Passion de la Trinité, les Maîtres de la Trinité en l’Église des Saints Innocents, les Maîtres des Mystères, Maître Jean du Pont-Alais, Messire Mathée, et ses Compagnons Décorateurs et Peintres Italiens furent employés. Cérémonial Français, p. 783.

[232] Ce Prince des Sots, ou de la Sottise, marchait avec une espèce de capuchon sur la tête, et des oreilles d’Âne. Il faisait tous les ans une entrée à Paris, suivi de tous les sujets. Dans différentes Notes, nous parlerons des Officiers qui l’accompagnaient ordinairement.

[233] C’était à la Halle que ces représentations se faisaient.

[234] « Il faut parler d’une Société appellé la SOTISE qui a subsisté à Paris jusque dans le siècle passé. Le. Chef s’appelloit le Prince des Sots, ou de la Sotise. Ils avoient une Maison dans la rue Darnetal, appellée la Maison des Sots Attendans. Leur Chef avoit une Loge distinguée à l’Hôtel de Bourgogne, pour y assister aux représentations des Pièces de Théâtre, et joüissoit du droit de présider aux Assemblées qui s’y tenoient, et ailleurs par les Confrères de la Passion, propriétaires de l’ancien Hôtel de la Comédie ; comme on le peut voir, tant par un Arrest du Parlement du 19. Juillet 1608. que par  le Contrat d’acquest d’une partie de l’Hôtel de Bourgogne, cédée à la Confrairie de la Passion par Jean Rouvet, premier acquéreur en 1548. » Histoire de la Ville de Paris, Tome I. pag. 225.

[235] Ces Comédiens, qui ne prirent ce titre que lorsqu’ils furent en possession de l’Hôtel de Bourgogne demandent un Article réparé. On le trouvera dans le troisième Volume.

[236] Tristesse.

[237] Médisants.

[238] Dispute.

[239] Le Cry, c’est à dire l’Annonce. Voyez ci-dessous la Vie de Jean du Pontalais.

[240] Cette Sottise, qui est suivie d’une Moralité, et d’une Farce, et qui est de Pierre Gringore, se trouvera à son rang dans le Volume suivant.

[241] Sots qui gardent leurs femmes.

[242] Mère Sotte ou Maire Sotte, c’était la seconde personne de la Principauté de la Sottise. Celui qui remplissait cet Emploi était chargé du détail des Jeux représentés par les Enfants sans Souci, et de l’Entrée que le Prince des Sots faisait tous les ans à Paris.

[243] Bibliothèque du Roi I. in-8 num. 3166.

[244] La peinture des gens d’Église que l’on trouvera ici, ne doit point scandaliser ; elle ne regarde que ceux