La Maison de Penarvan (Jules SANDEAU)

Comédie en quatre actes et en prose.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français, par les comédiens ordinaires de l’Empereur, le 15 décembre 1863.

 

Personnages

 

PAUL DE PENARVAN

L’ABBÉ PYRMIL

GERMAIN, domestique de Paul

MICHAUD, meunier

ARMAND, garçon de moulin

MADEMOISELLE RENÉE DE PENARVAN

IRMA, fille de Michaud

GERVAISE, nourrice de Renée

 

La scène se passe en Vendée, sous le Directoire. Au 1er et au 3e acte, au château de Penarvan ; au 2e et au 4e acte, à la Brigazière.

 

 

ACTE I

 

Au château de Penarvan. Une grande salle gothique très élevée ; portraits de famille. Un arceau à trois portes au fond ; à droite, dans une grande encoignure, une fenêtre à balcon, donnant sur la campagne. À gauche, au dernier plan, une porte latérale. Une grande table à droite, à distance du mur, sur laquelle sont des papiers et des volumes, entre autres le manuscrit de l’Histoire de la maison de Penarvan ; attenant à la table un guéridon avec un pupitre et plusieurs petits flacons renfermant des couleurs. À gauche, un fauteuil ; des chaises çà et là.

 

 

Scène première

 

L’ABBÉ PYRMIL, seul, assis à la table en face du public

 

Je suis forcé de le reconnaître, ici l’historien, s’élève à la hauteur des événements qu’il raconte.

Lisant.

« Ainsi mourut, à la Massoure, en bon gentilhomme, comme il avait vécu, le sire Alain de Penarvan, après avoir occis de sa main cent cinquante mécréants qu’au moment d’expirer, il offrit à Dieu pour la rançon de son âme ! » – C’est tout simplement admirable !

Il se lève et relit avec complaisance.

« Ainsi mourut, à la Massoure, en bon gentilhomme, comme il avait vécu, le sire Alain de Penarvan, après avoir occis de sa main cent cinquante mécréants. » – Cent cinquante mécréants... pour un Penarvan...

Il corrige résolument et reprend.

« Après avoir occis de sa main trois cents mécréants... » – C’est mieux ! « Trois cents mécréants, qu’au moment d’expirer, il offrit à Dieu pour la rançon de son âme ! » – Et tout le chapitre est écrit dans ce goût !

Se frottant les mains.

J’ose espérer que mademoiselle Renée ne sera pas mécontente de ce petit morceau. – Et, maintenant, passons aux exploits du sire Gautier. – Mes notes, mes documents...

Il entasse devant lui les papiers épars sur la table et d’autres qu’il tire de ses poches.

– Encore un, le sire Gautier, qui n’y allait pas de main morte ! L’épée et le bouclier de la Bretagne !

Se tournant vers les portraits.

Quels hommes ! quelle race ! Et c’est à moi qu’était réservé l’honneur de retracer leurs grandes actions ! – « Histoire de la maison de Penarvan, par l’abbé Pyrmil ! » Mon nom, le nom d’un pauvre abbé, indissolublement uni à celui de tous ces héros, vivra jusqu’à la fin des âges... « Par l’abbé Pyrmil !... » C’est à donner le vertige ! ... Allons, mon sire Gautier, à nous deux !... Il faut qu’ici l’historien se surpasse lui-même ; il faut qu’il soit tour à tour naïf et profond, parfois épique... et toujours véridique !... Écrivons !

Il écrit à outrance tout en consultant ses notes.

C’est étonnant, j’ai acquis une facilité !...

Il écrit et s’absorbe dans son travail.

 

 

Scène II

 

L’ABBÉ PYRMIL, GERVAISE

 

Gervaise entre du fond à gauche, portant un plateau avec une assiette, des noix, un morceau de pain, une carafe d’eau et un verre. Elle regarde l’abbé d’un air compatissant, en passant derrière lui.

GERVAISE, à part.

Pauvre homme !

Elle pose son plateau sur le coin à droite de la table où travaille l’abbé.

L’ABBÉ, l’apercevant.

Ah ! c’est vous, ma bonne Gervaise ? que m’apportez-vous là ?

GERVAISE.

Pas grand’chose, monsieur l’abbé... votre déjeuner.

L’ABBÉ.

Est-ce que je n’ai pas déjeuné ?

GERVAISE.

Point que je sache... et ce n’est pas le dîner que vous avez fait hier...

L’ABBÉ.

Le dîner que j’ai fait hier ?... Mais il était excellent, ce dîner. Et, d’ailleurs, mademoiselle Renée ne s’en est-elle pas contentée ?

GERVAISE.

Oui, chère créature ! Elle supporte les privations, comme si elle n’avait jamais connu des jours meilleurs... et pourtant...

L’ABBÉ.

Oh ! elle est de sa race !... Mais quel enragé que ce sire Gautier ! comme il y va !

GERVAISE.

Ce n’est pas le sire Gautier qui nous aidera à passer l’hiver... Monsieur l’abbé ?

L’ABBÉ.

Ma bonne amie ?

GERVAISE, allant vers le fond, tout en parlant.

Encore ce matin, il y avait dans la cour du château bien des pauvres gens qu’il a fallu renvoyer comme ils étaient venus.

Rangeant les objets qui sont sur le guéridon.

Ce n’est pas ainsi que les choses se passaient chez nous autrefois.

L’ABBÉ.

Oui, oui, les temps sont changés ; mais patience ! Voici l’automne, le bon M. Michaud ne saurait tarder, et alors...

GERVAISE.

Belles aubaines que les visites du bon M. Michaud ! Cet abominable meunier nous a fait plus de dégâts, en trois ans, que les bleus pendant toute la guerre. Ah ! vous avez raison !... Le voici.

 

 

Scène III

 

MICHAUD, GERVAISE, L’ABBÉ

 

GERVAISE, à Michaud.

Qui demandez-vous ? Mademoiselle Renée n’y est pas.

MICHAUD.

Elle est sortie ?

GERVAISE.

Apparemment.

MICHAUD.

Et elle rentrera ?

GERVAISE.

Quand il lui plaira.

MICHAUD, gracieusement.

Merci !... M. l’abbé n’est pas sorti, lui !

GERVAISE.

M. l’abbé est occupé.

MICHAUD.

Oui, oui.

Il descend en scène.

Toujours plongé dans ses paperasses !... Bonjour, monsieur l’abbé, bonjour !

L’ABBÉ.

Hein ! qu’est-ce que c’est ?

Se retournant.

Mon bon monsieur Michaud !

MICHAUD.

C’est moi, monsieur l’abbé, j’arrive.

L’ABBÉ, se levant et allant à Michaud.

Nous vous attendions. Je disais, il n’y a qu’un instant : Les feuilles commencent à jaunir, nous allons voir le bon M. Michaud.

GERVAISE, descendue derrière le guéridon.

Oh ! pour ça, on est bien sûr de le voir arriver ici, deux fois l’an : au printemps, avec les chenilles, et, à l’automne, avec les fièvres.

L’ABBÉ.

Allons, paix, dame Gervaise, et laissez-nous !

À Michaud.

Elle est née au château... c’est elle qui élevait les enfants.

MICHAUD.

Ils devaient être bien élevés.

GERVAISE, qui s’en allait, revient au milieu.

Vous dites ?

L’ABBÉ.

Eh bien, encore !... Vous m’avez entendu, dame Gervaise ?... Laissez-nous !

Gervaise sort par le fond.

 

 

Scène IV

 

MICHAUD, L’ABBÉ

 

L’ABBÉ, d’un ton confidentiel.

Mon cher monsieur Michaud, vous ne pouviez venir plus à propos.

MICHAUD.

Tant mieux, morbleu !

L’ABBÉ.

Tant pis !

MICHAUD, d’un air contrit.

C’est juste !... Ça ne va donc pas, mon cher monsieur Pyrmil ? ça ne va donc pas ? Le fait est qu’à ne considérer que l’état de votre lévite...

L’ABBÉ.

Oh ! ce n’est pas de moi qu’il s’agit, ni même de mademoiselle Renée ; son propre dénuement ne la touche guère : il y a des âmes qui ne relèvent pas de la fortune. Mais si vous saviez que de misères crient autour de nous ! Et l’hiver approche, nos ressources sont épuisées encore une fois, et sans vous...

MICHAUD.

Me voilà, monsieur l’abbé, me voilà ! Je ne suis qu’un meunier, les temps sont durs et l’argent est rare ; mais, pour obliger mademoiselle de Penarvan !...

L’ABBÉ.

Excellent ami !

MICHAUD.

Une si brave demoiselle ! qui porte si dignement son nom ! qui a juré de le porter toute sa vie durant, avec le deuil de sa famille !... car elle l’a juré ?

L’ABBÉ.

Oui, certes, et elle est fille à tenir un serment.

MICHAUD.

C’est magnifique !... Eh bien, laissez-moi faire. Depuis longtemps, je roule dans ma tête une combinaison...

L’ABBÉ.

Une combinaison ?

MICHAUD.

Qui vous tirerait de presse une fois pour toutes ; car il faut en finir, mon cher monsieur Pyrmil ! Nous avons beau vivre en l’an VI, il ne convient pas que, chez nous, dans notre Bretagne, l’héritière d’un des plus grands noms du pays en soit réduite à attendre le père Michaud, pour savoir comment elle passera l’hiver ou l’été. Songez donc que je viens ici deux fois l’an, et je n’y viens jamais sans vous trouver aux prises avec les mêmes embarras. J’arrive, je remets votre barque à flot ; et six mois après, c’est à recommencer. Ça ne peut plus aller comme cela !

L’ABBÉ.

Et vous avez un moyen ?

MICHAUD.

Ah ! dame ! je ne vous cacherai pas que ce sera pour moi une lourde affaire ; mais, sapristi ! j’irai jusqu’au bout, quand je devrais y manger mon dernier écu.

L’ABBÉ.

Homme généreux ! vous aurez une récompense.

MICHAUD.

Je n’en veux point.

L’ABBÉ, finement.

Vous en aurez une, monsieur, qui dépassera tous vos rêves.

MICHAUD, un peu alléché.

Ah bah !

L’ABBÉ, il prend sur la table son manuscrit et le met sous les yeux de Michaud.

Vous voyez bien cela ?

MICHAUD.

Oui.

L’ABBÉ.

Feuilletez... donnez un coup d’œil.

MICHAUD.

Beau parchemin... belle écriture... c’est moulé ! Mais quel rapport ?...

L’ABBÉ, tournant les feuillets.

Et que dites-vous de ces miniatures encadrées dans le texte ? c’est l’ouvrage de mademoiselle Renée.

MICHAUD.

Tout à lait gracieux ! mais qu’est-ce que c’est que ça ?

L’ABBÉ.

Ça ?... c’est le monument que j’élève, d’une main pieuse, à la mémoire de toute une race de preux ; c’est l’Histoire de la maison de Penarvan, par l’abbé Pyrmil.

MICHAUD.

Eh bien ?

L’ABBÉ.

Eh bien, monsieur Michaud,

Refermant le manuscrit.

vous serez là dedans.

MICHAUD, un peu désappointé.

Voilà la récompense !... Vous aviez raison, monsieur l’abbé, j’étais loin de m’attendre à celle-là.

L’ABBÉ.

Et maintenant, mon digne ami, parlez, apprenez-moi...

MICHAUD.

Permettez !... comme il s’agit d’une affaire capitale, c’est à mademoiselle Renée...

L’ABBÉ.

Très bien ! mademoiselle va rentrer d’un moment à l’autre... S’il vous plaisait de lire, en attendant, un chapitre de mon histoire ?

MICHAUD.

Bien obligé ! je n’ai pas déjeuné.

L’ABBÉ, montrant son déjeuner.

Je n’ose pas vous offrir...

MICHAUD.

Merci ! vous êtes au dessert. J’ai des travaux à visiter, je pousserai jusqu’à Clisson, et je serai ici dans deux heures... Donc, à tantôt, monsieur l’abbé !

L’ABBÉ.

À tantôt, notre bienfaiteur !... Ah ! mon Dieu !

Il rappelle Michaud, qui est au fond.

Monsieur Michaud !

MICHAUD, revenant et descendant à droite.

Quoi donc ?

L’ABBÉ, d’un air mystérieux.

Vous allez avoir un entretien avec mademoiselle Renée... prenez bien garde à ce que vous direz... pesez bien toutes vos paroles !... Songez qu’il suffirait d’un mot, d’une allusion...

MICHAUD, étonné.

Je n’y suis pas !

L’ABBÉ, plus mystérieux encore.

Avez-vous donc oublié qu’il est une personne dont mademoiselle Renée ignore et doit toujours ignorer l’existence ?

MICHAUD, fort.

M. Paul ?

L’ABBÉ, avec effroi.

Chut !

MICHAUD.

Soyez tranquille.

L’ABBÉ.

Ah ! c’est que, voyez-vous, je la connais ! Si elle apprenait... si elle se doutait seulement...

MICHAUD.

Mais soyez donc tranquille !...

L’ABBÉ.

Ah ! monsieur Michaud, quelle plaie ! Mademoiselle Renée porte le deuil de sa maison, qu’elle croit à jamais éteinte ; et moi, je dois bénir son erreur comme un bienfait du ciel !

MICHAUD.

C’est positif.

L’ABBÉ.

Et que devient-il, ce malheureux enfant ? Toujours le même ?

MICHAUD.

Dites qu’il est pire que jamais.

L’ABBÉ.

En vérité ?

À part.

Voilà, pourquoi dom Jobin ne me parle plus de lui dans ses lettres.

Haut.

Pire que jamais ?

MICHAUD.

Oh ! c’est fini ! Plus de vergogne, plus de sens moral... Dans la démagogie jusqu’ici ! Fréquentant la plus mauvaise société...

L’ABBÉ, se désolant.

Oh ! mon Dieu !

Naïvement.

Vous le voyez souvent ?

MICHAUD.

Il ne bouge pas de chez nous.

L’ABBÉ.

C’est abominable !... Eh bien, vous ne le croirez pas ? Malgré tout ce que vous dites, malgré tout ce que je savais déjà, je sens là pour lui quelque chose... oui, je ne puis m’en empocher, et il me semble que, si je le voyais, si je me trouvais face à face avec lui...

MICHAUD.

Il vous ferait passer un joli quart d’heure !... Laissons cela, monsieur l’abbé, et ne pensons, en ce moment, qu’au salut de notre belle demoiselle.

L’ABBÉ.

C’est cela ! – Mais, vous savez... motus !

MICHAUD.

C’est convenu... À bientôt.

Il est arrivé à la porte du fond, où il rencontre Gervaise qui entre.

Votre serviteur, dame Gervaise.

Il sort.

 

 

Scène V

 

GERVAISE, L’ABBÉ, qui est allé à son déjeuner

 

GERVAISE, à la cantonade.

Va-t’en au diable, meunier de malheur, et puisses-tu n’en jamais revenir !

L’ABBÉ, grignotant des noix et du pain.

Mais à qui en avez-vous, dame Gervaise ? C’est M. Michaud que vous poursuivez ainsi de vos invectives ? Que vous a-t-il donc fait ? Que lui reprochez-vous ? S’il nous est permis de faire encore un peu de bien, n’est-ce pas à lui que nous le devons ?

GERVAISE.

Dites que nous le devons à nos terres, dont il est en train de nous débarrasser.

L’ABBÉ.

Vous voilà bien ! Pour quelques petits morceaux, de ci de là, qu’il nous achète, par pure bonté d’âme...

GERVAISE, ironiquement.

Pour nous obliger.

L’ABBÉ.

Oui, ma bonne amie, pour nous obliger.

Il boit un verre d’eau.

GERVAISE.

Je vous dis, moi, que c’est un sournois, et qu’il a son idée.

L’ABBÉ, venant à Gervaise.

Eh bien, oui, il a son idée... oui, dame Gervaise, il a son idée ; et l’heure est bien choisie pour tomber sur lui, quand il apporte une combinaison...

GERVAISE.

Oh ! j’en ai une aussi, moi, et c’est la bonne ! Que mademoiselle fasse un choix parmi les gentilshommes qui demandent sa main, et, au lieu d’éparpiller son domaine en détail pour quelques écus qui s’en vont et ne reviennent pas, qu’elle prenne un mari, qui mettra dans ses terres du bon blé qui revient tous les ans !

L’ABBÉ.

Un mari !... mais vous savez bien...

Regardant au fond.

Silence ! la voici !

Il se remet à son travail.

 

 

Scène VI

 

GERVAISE, RENÉE, L’ABBÉ

 

RENÉE, entrant.

Ah ! je te cherchais, Gervaise.

Lui donnant une bourse.

Tu distribueras cela aux pauvres gens qui assiégeaient ce matin notre porte.

GERVAISE.

Mais, chère demoiselle, comment avez-vous fait ?

RENÉE.

Ne t’inquiète pas... quelques bijoux que je suis allée vendre à la ville. – Ah !

Baissant la voix.

tu porteras chez M. l’abbé les vêtements qui viendront tantôt.

GERVAISE.

Ce ne sera pas du luxe.

RENÉE.

Non, certes... Va !

Gervaise sort, en emportant le déjeuner.

 

 

Scène VII

 

RENÉE, L’ABBÉ

 

RENÉE.

Bonjour, mon bon Pyrmil.

L’ABBÉ, se levant et allant à Renée.

Bonjour, chère demoiselle.

Il lui baise la main.

Vous venez du dehors ?

RENÉE.

Oui. – Le gai soleil, la belle matinée ! Ah ! j’en suis encore tout enivrée ! Et vous, mon cher abbé, toujours au travail ?

L’ABBÉ.

Oui ; et j’en ai fini avec le sire Alain.

RENÉE.

Déjà ?

L’ABBÉ.

Oui, mademoiselle, et je crois vraiment que mon style n’est pas resté au-dessous du sujet, ce qui n’est pas peu dire. Quel homme que ce sire Alain ! quels hommes, du reste, que tous ces Penarvan ! Et je ne parle pas seulement de ceux d’un autre âge... je parle de ceux d’hier, de ceux que nous pleurons ! Ah ! la fin de notre histoire sera belle ! Et là aussi, nous aurons de grandes choses à raconter !

RENÉE.

Oh ! oui, de grandes choses !

L’ABBÉ.

Ah ! mademoiselle, quelles scènes à retracer ! Vos trois frères, partis tous trois au premier signal de la guerre, frappés sur le même champ de bataille, et rapportés ici, couchés dans leurs manteaux... Leur père, appuyé sur le bras de sa fille, – sur votre bras, mademoiselle, – recevant debout, ces glorieuses dépouilles !

RENÉE, comme à elle-même.

Sa bouche resta muette ; ses yeux ne versèrent pas une larme ; il contempla longtemps sa race anéantie ; puis il se découvrit lentement et s’inclina dans un suprême adieu ! – Une heure après, il montait à cheval et se rendait au camp, malgré son grand âge. – Huit jours plus tard, il tombait à son tour pour ne plus se relever.

L’ABBÉ, désignant Renée du doigt.

Et la fille avait suivi le père ! Et l’histoire aussi la suivra, cette noble et vaillante fille, persécutée, proscrite, errant la nuit de ferme en ferme. Puis on la verra, rentrant seule dans son domaine en ruine, s’installant fièrement dans sa pauvreté et jurant que son nom, destiné à périr, ne s’éteindrait du moins qu’avec sa vie ! Voilà ce que l’histoire pourra dire, et voilà ce que je dirai !

RENÉE.

Et alors, ce sera à moi de raconter ce qu’a été l’abbé Pyrmil pour la maison de Penarvan. Quel zèle pour les vivants ! quel culte pour les morts ! – Oh ! je n’ai rien oublié : en rentrant dans ce château dévasté, quel ne fut pas mon étonnement de retrouver chez moi, dans ma chambre, les épaves de mon opulence, mes coffrets, mes écrins, mes toilettes et les vieux meubles familiers. – C’était un de vos tours, monsieur l’abbé !... Était-ce là pourtant ce qu’il fallait sauver ? Et, malgré moi, mon cœur s’indignait un peu contre vous ; mais à peine eus-je fait quelques pas dans cette vaste salle, où je pensais que le pillage et l’incendie n’avaient laissé que les murailles... là, dans leurs cadres de bois de chêne, les miens, tous les miens ! Ils étaient là !... ils étaient là... Et nos chartes, nos parchemins... enfin, les épées de mes frères !... Ah ! cette fois, c’étaient bien les trésors qu’il fallait sauver... et c’est à vous que je les devais !... Ah ! ce jour-là, monsieur l’abbé...

L’ABBÉ.

Ce jour-là, vous m’avez embrassé, mademoiselle.

RENÉE.

Et ce n’est pas tout encore ! Après m’avoir rendu mes aïeux, c’est vous qui avez eu la pensée d’en écrire l’héroïque histoire .Et dès lors, ma vie avait un but : un grand travail et un grand devoir !

Souriant.

Mais il ne faut pas les oublier, sous le prétexte de s’en souvenir. Allons, monsieur l’historien, à votre plume !

L’abbé se met à la table.

Et moi, à mes pinceaux !

Elle s’assied au guéridon.

L’ABBÉ.

C’est bien dit !

Il lui passe son manuscrit.

RENÉE, le parcourant.

Mais, l’abbé, vous avez omis le surnom du sire Alain : on l’appelait Alain... Jambes-Tortes.

L’ABBÉ.

Comment, mademoiselle, est-ce que vous voudriez le peindre d’après la tradition ?

RENÉE.

Il faudrait, au moins, indiquer légèrement...

L’ABBÉ.

Oh ! moi, je lui ferai les jambes droites comme un I.

RENÉE.

Pourtant...

L’ABBÉ.

Jamais vous ne ferez croire à personne qu’un Penarvan ait pu avoir les jambes de travers... jamais, mademoiselle !

RENÉE.

Attendez donc ! Si je faisais autour de lui un... massacre de Sarrasins qui lui monteraient jusqu’à mi-corps ? Qu’en dites-vous, l’abbé ?

L’ABBÉ.

Parfait, mademoiselle !

À part, avec conviction.

Raison déplus pour qu’il en ait tué trois cents !

Il se remet au travail.

GERVAISE, entrant du fond.

Un papier pour vous, monsieur l’abbé.

Elle le remet et sort.

L’ABBÉ, se lève sur place et regarde l’écrit.

Une lettre de dom Jobin.

RENÉE.

Dom Jobin ?

L’ABBÉ.

C’est ce savant bénédictin qui m’a déjà donné des renseignements si précieux sur la famille.

RENÉE.

Lisez.

L’ABBÉ, lisant debout, et marmottant d’abord.

« ...Mon embonpoint, qui n’a fait que croître au milieu des horreurs de la Révolution ; ne me permet pas de monter jusqu’au château. » – Pauvre ami ! – « Je vous attends au bas de la côte ; j’ai à vous faire les révélations les plus graves...

Baissant la voix.

sur la personne que vous savez. »

RENÉE.

Quelle personne ?

L’ABBÉ.

Un... un de nos aïeux !

À part, en remontant vers le fond.

Ah ! mon Dieu ! que va-t-il m’apprendre !

Au moment de sortir, il redescend à droite de Renée.

Ah ! j’y pense, mademoiselle, M. Michaud est venu ce matin et doit revenir dans une heure. Il m’a parlé d’une combinaison qu’il veut vous soumettre à vous-même.

RENÉE.

Une combinaison ?

L’ABBÉ.

Qui doit relever notre fortune.

RENÉE, avec ironie.

En vérité ?

L’ABBÉ.

Oui, mademoiselle... veuillez donc le recevoir ; moi, je vais savoir des nouvelles de... de notre ancêtre.

Il sort par le fond.

 

 

Scène VIII

 

RENÉE, seule

 

Ah ! M. Michaud a une combinaison nouvelle à me proposer ? Eh bien, je suis curieuse de la connaître.

Reprenant ses pinceaux.

Allons, si je ne dois rien ajouter à l’héritage de gloire que j’ai recueilli, je saurai du moins le garder fidèlement et le maintenir dans son intégrité. C’est là une assez belle tâche, une assez noble ambition... et qui suffit bien à remplir toute ma vie.

Un temps de silence. Elle travaille. On entend une musique joyeuse, lointaine d’abord, qui se rapproche peu à peu.

Qu’est cela ?

Elle se lève et va à la fenêtre.

Une noce qui passe. Pauvres enfants ! l’époque est mal choisie pour entrer en ménage. Mais n’est-ce pas surtout quand les temps sont difficiles, qu’il fait bon d’être deux et de s’appuyer l’un sur l’autre ? – La joie respire sur leur visage. Oh ! ils sont jeunes, ils s’aiment, ils sont heureux...

Répétant plus bas.

Ils sont heureux !

Avec un soupir.

Allons retracer les exploits du sire Alain.

Elle se rassied.

GERVAISE, entrant du fond.

Mademoiselle, est-ce qu’il faut laisser entrer M. Michaud ?

RENÉE.

Oui, je l’attendais.

GERVAISE, avec regret.

Ah !

À Michaud.

Il paraît que vous pouvez entrer.

 

 

Scène IX

 

MICHAUD, RENÉE

 

MICHAUD, sur le seuil de la porte.

Mademoiselle...

RENÉE.

Entrez, monsieur Michaud, et veuillez vous asseoir.

Elle fait signe à Gervaise de donner une chaise, Michaud la prévient et va en prendre une au fond à gauche. Gervaise sort.

MICHAUD.

Je ne sais si je dois...

Il place sa chaise à une distance respectueuse.

RENÉE.

Oui, oui, asseyez-vous.

Michaud reste debout contre la chaise.

Eh bien, mon cher monsieur, vous commencez votre tournée d’automne ? Vous voici, encore une fois, en visite de bienfaisance.

MICHAUD.

Mademoiselle...

RENÉE.

Et il n’y a que vous pour obliger les gens d’une façon si délicate et si discrète.

MICHAUD.

Il est heureux, mademoiselle, que vous me rendiez justice, car le métier que je fais ici, depuis trois ans...

RENÉE.

Le métier que vous faites ? Venir au secours des grandes familles appauvries par la Révolution ; épier nos besoins... pour les soulager ; arriver juste à l’heure où la nécessité nous presse ; si c’est là un métier, c’est celui de la Providence.

MICHAUD.

Toujours est-il que je m’y suis ruiné, et que je me vois forcé d’y renoncer.

RENÉE.

En vérité ! Mais que me disait donc M. l’abbé ? À l’entendre, vous aviez une... combinaison, qui devait relever ma fortune.

MICHAUD.

Oui... il est vrai qu’à force de me préoccuper de vos embarras, j’avais imaginé un moyen... et, ce matin encore, je croyais, j’espérais... Mais j’ai bien réfléchi, et ce serait tellement onéreux pour moi, que j’ai renoncé même à vous en parler.

RENÉE.

Pourquoi donc ? Parlons-en toujours ; cela n’engage à rien.

MICHAUD, à part.

Je la tiens !

RENÉE.

Eh bien ?

MICHAUD.

Eh bien, mademoiselle, puisque vous l’exigez... Mais, auparavant, je dois vous avertir que je vais vous parler avec la franchise... d’un paysan.

RENÉE.

Bien entendu ! Et je vous écoute, en travaillant... Vous permettez ?

MICHAUD.

Comment donc !

RENÉE.

La !... quand vous voudrez.

MICHAUD, s’asseyant.

Et d’abord, mademoiselle, êtes-vous bien sûre qu’en cherchant à vous obliger, je ne vous aie pas rendu un mauvais service ?

RENÉE.

Et comment cela, monsieur Michaud ?

MICHAUD.

Eh ! mon Dieu ! à force de vous acheter de la terre petit à petit, lopin par lopin, j’en suis arrivé, sans m’en douter, à posséder aujourd’hui la plus grosse partie de votre domaine. J’en suis au regret, mais je finirai par vous gêner. Déjà vous n’êtes plus chez vous ; je plante par-ci, je bâtis par-là, j’élève des murs. Avant qu’il soit peu, je vous aurai caché la vue de la vallée, et je ne m’en consolerai jamais.

RENÉE.

Vraiment, monsieur Michaud, vous avez des sentiments que je ne puis me lasser d’admirer.

MICHAUD.

Ce n’est pas tout, mademoiselle ; ce pays me plaît, je rêve d’y finir mes jours, et je compte venir bientôt m’y installer avec ma fille.

RENÉE.

Je serai charmée de vous avoir pour voisins, vous et mademoiselle Michaud.

MICHAUD.

Oh ! je n’en doute pas... Irma est une bonne fille, sans façon, toute ronde, avec qui vous aurez bientôt fait connaissance. Nous nous verrons souvent, ça vous distraira ; elle se mariera, un jour ou l’autre ; puis viendront les enfants ; ça pleure, ça crie, ça piaille ! ça jettera du mouvement autour de vous.

RENÉE.

Sans doute, et vous m’ouvrez là des perspectives enchantées.

MICHAUD.

Pour ce qui est de moi, j’aime la chasse, et ça vous amusera d’entendre aboyer mes chiens et de me voir tirer des lapins sous vos fenêtres.

RENÉE.

Vous animerez le paysage.

MICHAUD.

Malheureusement, il y a le revers de la médaille.

RENÉE.

Ah ! sans cela, c’eût été trop beau.

MICHAUD.

Je suis un bonhomme, mademoiselle, d’humeur facile et conciliante ; et bien que mon père, l’eu Étienne Michaud, meunier comme moi, lui natif de Caen, en basse Normandie...

RENÉE.

Ah ! monsieur votre père était Normand ?

MICHAUD.

Oui, mademoiselle ; et cependant, chacun vous dira que je ne suis pas chicanier. Seulement ; je tiens à mes droits. Mon droit et la loi, je ne connais que ça ! Aussi, malgré mon horreur des procès, j’en ai eu plus de vingt, rien que pour le cours d’eau qui fait tourner mon moulin. Je tiens à mes droits !

RENÉE.

Soyez tranquille, monsieur Michaud, on les respectera.

MICHAUD.

Oui, vous, mademoiselle, vous les respecterez ; mais pouvez-vous répondre de vos gens, de vos animaux ?... Un de vos serviteurs, pour abréger son chemin, passe dans ma luzerne ; un canard, abandonné à lui-même, s’introduit dans mon champ ; une vache, en rupture de ban, s’invite à déjeuner dans mon pré ; vous n’y pouvez rien, ni moi non plus. Mais je tiens à mes droits... et voilà des procès sans fin ! Et les procès, ça coûte gros... outre qu’à la longue, ça finit par altérer les bonnes relations.

RENÉE, à part.

Où veut-il en venir ?

Haut.

Continuez, monsieur Michaud, vous m’intéressez vivement !

MICHAUD.

Mademoiselle, outre les petits inconvénients que je viens de vous signaler, est-ce que vous vous trouvez bien ici ?

RENÉE.

Ici ? dans ce château où je suis née ? Mais, vous êtes bien bon, monsieur Michaud, je ne m’y trouve pas mal.

MICHAUD.

Hum ! il n’est point gai, ce vieux manoir ! Sans compter qu’il n’est pas solide. Je sais bien que, tel qu’il est, je ne voudrais pas l’habiter.

RENÉE.

Je le comprends, monsieur Michaud ; mais une pauvre fille comme moi s’y résigne et s’y accommode.

MICHAUD.

Oui... je l’examinais tout à l’heure en venant et je me disais...

Il se lève.

Ah ! ma foi, mademoiselle, au risque de vous offenser, il faut que je vous dégoise une bonne fois ce qu’il y a là dedans pour vous.

Il se frappe la poitrine.

Eh bien, oui, ça me fend le cœur de voir une personne comme vous vivre dans une masure ouverte à tous les vents et qui vous tombera sur la tête un de ces matins. Encore, s’il vous était permis d’y vivre doucement, dans le luxe ou au moins dans l’aisance ; mais c’est tout le contraire ; et votre position ne peut qu’empirer chaque jour. Voyons, comment comptez-vous sortir de là ? Qu’espérez-vous ? qu’attendez-vous ? Votre cause est perdue sans retour.

Renée proteste d’un geste.

Vous ne voulez pas vous marier ; vous avez aliéné le plus clair et le plus net de vos biens. Enfin... car il faut tout vous dire, n’est-ce pas ?

RENÉE.

Oui, tout.

MICHAUD, baissant la voix.

Eh bien, mademoiselle, vous n’êtes pas très bien notée dans les papiers de la République.

RENÉE.

J’aime à le croire, monsieur.

MICHAUD.

Vous êtes suspecte... Je ne voudrais pas vous effrayer ; mais, ce matin même, j’entendais parler de vous à la municipalité de Nantes... Le Directoire a les yeux sur vous... et au moindre soulèvement...

RENÉE.

Cela me regarde... Arrivons à votre combinaison.

MICHAUD, se grattant l’oreille.

Ma combinaison, mademoiselle, ma combinaison...

Portant sa chaise à gauche.

Ah ! ma foi, tant pis ! c’est plus fort que moi ! On dira ce qu’on voudra : que je me ruine, que je mets ma fille sur la paille et que je suis fou à lier ; mais on ne dira pas que j’ai abandonné mademoiselle de Penarvan ! – J’achète, en bloc, tout ce qui vous reste. Je n’y vais pas par quatre chemins, je prends tout, je vous débarrasse de tout ! – Qu’est-ce que ça peut valoir ? un millier d’écus. Et qu’est-ce que j’en donne ? dix mille, vingt mille francs ? Fi donc !... Il s’agit de vous assurer une existence honorable, indépendante... et je vous en donne quarante mille francs !

RENÉE.

Quarante mille francs !

MICHAUD.

Avec cela, vous pourrez vivre où vous voudrez, comme vous l’entendrez, sans souci du présent, sans crainte de l’avenir... Quarante mille francs ! vous ne les trouveriez pas dans les caisses de l’État, et ils sont chez mon notaire. Je les tenais en réserve pour la dot de ma fille ; tant pis pour mon gendre, il s’en passera ! Ils sont à vous, mademoiselle, je vous les donne.

RENÉE.

Et vous prenez tout ? les terres, les bois, les prés ?

MICHAUD.

Le château !... jusqu’au mobilier !

RENÉE.

Et les portraits de famille aussi ?

MICHAUD.

Ça m’est égal. Enfin, je prends tout, quoi ! je prends tout !

RENÉE.

C’est bien ! mais, dites-moi, monsieur Michaud, que comptez-vous faire de mon château ?

MICHAUD.

Oh ! soyez tranquille, mademoiselle, vous n’avez pas affaire à un démolisseur, à un vendeur de pierres ; je suis un brave homme, moi, je me suis enrichi honnêtement... dans le commerce des grains... Votre château, je le ferai restaurer, badigeonner, enfin je le ferai remettre à neuf, de fond en comble, et je m’y installerai moi-même avec ma famille.

RENÉE, désignant les portraits.

Et vous daignerez conserver... ?

MICHAUD.

Ces messieurs ? On en aura soin, mademoiselle, on les savonnera, on les mettra dans des cadres neufs, et...

RENÉE, se levant.

Assez, monsieur ! Brisons là ! Finissons cette comédie !

MICHAUD.

Une comédie !

RENÉE.

Oui, je vous connais, depuis longtemps, et je vais vous dire qui vous êtes.

MICHAUD.

Qui je suis ? Mais...

RENÉE.

Vous êtes un spéculateur.

MICHAUD.

Moi ?

RENÉE.

Et un spéculateur déloyal.

MICHAUD.

Mademoiselle !

RENÉE.

Je vous connais, vous dis-je ! pensez-vous que, sans cela, j’aurais accepté vos prétendus services ? Ne nous oblige pas qui veut, monsieur Michaud ! Au bruit de mes désastres, vous avez flairé une proie, vous êtes accouru, et, profitant de ma détresse, vous m’avez arraché mes terres à vil prix.

MICHAUD.

À vil prix !

RENÉE.

Et voilà qu’aujourd’hui, votre impudence croissant avec ma misère, vous ajoutez l’outrage à la spoliation ! vous voulez m’arracher jusqu’au berceau de ma famille ; vous voulez habiter la maison de mes pères !

MICHAUD.

La maison de vos pères ?... Si la République avait fait son devoir, il y a longtemps qu’elle aurait mis la main dessus.

RENÉE.

Qui l’en empêche ? Elle peut la prendre et la détruire ; mais l’acheter, je l’en défie ! Ah ! il vous faut nos châteaux maintenant ? ah ! vous vous étiez flatté de succéder ici, vous et les vôtres, à dix générations d’honneur et de vertu ? Mais depuis quand les renards vont-ils se terrer dans l’antre des lions ? depuis quand des oiseaux de basse-cour... ?

MICHAUD.

Hein !... c’est les Michaud qu’on traite ainsi, après qu’on a fait la Révolution ? Prenez garde, mademoiselle !

RENÉE.

Vous menacez, je crois ?... et moi, je m’oublie, je m’emporte, c’est trop d’honneur que je vous fais.

MICHAUD.

Ah ! j’étouffe de colère !

RENÉE, lui montrant la porte.

Le grand air vous remettra ! et, si vous avez besoin de vous rafraîchir, ne vous gênez pas, passez à l’office.

MICHAUD.

À l’office !... Ah ! monsieur votre cousin est moins fier que vous, mademoiselle.

RENÉE.

Mon cousin ?

MICHAUD.

Oui, mademoiselle, oui, votre cousin, un Penarvan comme vous.

L’ABBÉ, qui vient d’entrer.

Silence, malheureux !

MICHAUD, passant vivement derrière l’abbé.

Quand je l’invite à se rafraîchir, je le fais asseoir à ma table, nous trinquons ensemble, et l’honneur est pour lui.

Il sort furieux par le fond. L’abbé est tombé accablé dans le fauteuil à gauche.

 

 

Scène X

 

L’ABBÉ, RENÉE

 

RENÉE, frappée de stupeur.

Qu’est-ce que cela veut dire ?

L’ABBÉ.

Mademoiselle, j’aurais donné ma vie...

RENÉE, avec énergie.

Qu’est-ce que cela veut dire ?

L’ABBÉ.

Eh bien, oui, mademoiselle, il reste un Penarvan.

RENÉE, avec joie.

C’est vrai !... Mais non, c’est impossible ! Mon père m’a répété vingt fois que la branche cadette s’était éteinte bien avant que je fusse née.

L’ABBÉ.

M. le marquis savait bien le contraire, mademoiselle.

RENÉE.

Mais, alors, pourquoi m’a-t-il caché ?... Voyons, parlez !

L’ABBÉ.

M. le marquis et son frère ne partageaient pas les mêmes opinions, vous le savez. M. le vicomte avait toujours eu du penchant pour les idées nouvelles.

RENÉE.

C’était un philosophe.

L’ABBÉ.

Retiré près de Rennes, dans son petit domaine de la Brigazière, il se posait en réformateur des abus ; il correspondait avec M. d’Alembert.

RENÉE.

Je sais, je sais.

L’ABBÉ.

Pourtant, il n’y avait qu’un peu de froideur dans les relations, quand le vicomte Joseph ne craignit pas de s’allier à une famille de robe.

RENÉE.

Et il en fut bien puni, car il mourut subitement, le jour de son mariage avec la nièce de M. de la Chalotais.

L’ABBÉ.

C’est là qu’est votre erreur, mademoiselle ; votre oncle ne mourut pas ce jour-là ; mais votre père n’avait vu dans cette alliance qu’un insolent défi ; il y répondit en notifiant la mort de con frère à tous ses amis, et on assure que le vicomte Joseph lui-même reçut un billet qui lui l’aidait part de son propre décès.

RENÉE.

Bien ! bien !

Elle s’assied près de l’abbé.

Mais, après la mort de mon père, quand je croyais ma famille éteinte, comment m’avez vous laissé ignorer... ? comment ne m’avez-vous pas révélé l’existence de mon cousin, du dernier de ma race et de mon nom ?

L’ABBÉ, avec embarras.

Mon Dieu !... comme, de son côté, il ne nous a jamais donné signe de vie, j’ai dû croire qu’il avait hérité des sentiments...

RENÉE.

Et c’est pour cela !... ah ! monsieur l’abbé !...

Se levant agitée.

Mais nous allons lui écrire, l’appeler auprès de nous...

L’abbé se lève.

Je ne sais rien, je ne veux rien savoir des querelles qui ont désuni nos pères. Je ne sais qu’une chose, c’est un Penarvan ; il suffit !

Un silence.

Eh quoi ! vous vous taisez ? Ma maison survit à sa ruine, et vous ne comprenez pas ?...

L’ABBÉ.

Oh ! je comprends très bien, mademoiselle, mais je crains... et c’est pour cela que je me suis abstenu jusqu’ici...

RENÉE.

Voyons, que craignez-vous ?

L’ABBÉ.

Eh bien, d’après ce que m’a toujours dit dom Jobin, il paraît que votre cousin ne justifie pas absolument... ou plutôt, il justifie trop les craintes que...

Mouvement de Renée.

Oh ! ce n’est pas sa faute !... Son père était un esprit fort, et on conçoit qu’avec un pareil exemple !...

RENÉE.

Achevez !

L’ABBÉ.

Eh bien, à vingt ans, votre cousin lisait M. de Voltaire et M. Rousseau de Genève.

RENÉE.

Ce fut un tort. Après ?

L’ABBÉ.

Après... dame, il est tout simple qu’il ait pris parti pour la Révolution.

RENÉE.

Un Penarvan !

L’ABBÉ.

De la branche cadette, mademoiselle !

Avec douleur.

Et cela seul peut expliquer...

RENÉE, atterrée.

Un Penarvan !... Oui, je comprends qu’il ne soit pas venu à moi, ma vue seule eût été sa condamnation !... Allons, mon cher abbé, voilà de nouveaux devoirs à remplir. Puisqu’il reste encore un rameau vivant de l’arbre foudroyé, c’est à nous de le redresser. Vous irez trouver mon cousin de ma part, mon bon Pyrmil.

L’ABBÉ.

Moi ?

RENÉE.

Vous dissiperez les ténèbres qui troublent son esprit et vous l’aiderez à rentrer dans la bonne voie... Vous ne répondez pas ?

L’ABBÉ.

C’est que... c’est que je ne vous ai pas tout dit.

RENÉE.

Vous ne m’avez pas tout dit ?

L’ABBÉ.

Le mal est plus avancé que je ne le pensais moi-même.

RENÉE.

Enfin ?

L’ABBÉ.

Enfin, monsieur votre cousin est sur le point de se marier.

RENÉE.

Je devine... et, comme son père, il va se commettre avec une famille de robe ?

L’ABBÉ.

Ah ! plût à Dieu qu’il s’en tînt aux fourrures !

RENÉE, confondue.

Mais qui donc épouse-t-il, alors ?... Eh bien ?

L’ABBÉ, relatant.

Eh bien, mademoiselle, votre cousin épouse la fille d’un paysan, la Bile d’un meunier, la fille de M. Michaud !

RENÉE.

La fille de M. Michaud !

Se passant les mains sur le front.

Mais comment savez-vous ?... qui a pu vous dire ?...

L’ABBÉ.

Dom Jobin, qui arrive de Rennes. Il paraît qu’il n’est bruit que de cela dans tout le pays !

RENÉE, passant à gauche.

Voilà pourquoi cet homme en voulait à mes terres et jusqu’à mon château. Il lui fallait tout à la fois, et l’héritage et l’héritier.

À l’abbé.

Et quand doit se faire ce mariage ?

L’ABBÉ.

L’époque n’est pas encore fixée, mais...

RENÉE.

Monsieur l’abbé, ce mariage ne se fera pas.

L’ABBÉ.

Dieu vous entende ! Mais, au point où en sont les choses, qui pourra l’empêcher ?

RENÉE.

Moi !

L’ABBÉ.

Vous, mademoiselle ?

RENÉE.

J’ai juré de maintenir intact l’héritage d’une maison sans tache, et je tiendrai mon serment... Ce mariage n’aura pas lieu, vous dis-je... Nous partons dès demain.

L’ABBÉ.

Nous partons ?... moi aussi ?

RENÉE.

S’il ne vous convient pas de m’accompagner, libre à vous ; j’irai seule. Je crois avoir montré que les grands chemins ne me font pas peur.

Elle remonte vers le fond.

L’ABBÉ.

Je vous suivrai partout, mademoiselle ; mais que va devenir l’histoire des Penarvan ?

RENÉE, se retournant.

Nous ne l’abandonnons pas, monsieur l’abbé ; nous lui restons fidèles. Nous allons travailler pour que cette histoire, nourrie de gloire et d’honneur, ne s’achève pas dans la honte... et, Dieu aidant, nous réussirons.

Elle sort, Pyrmil tombe anéanti sur un siège à droite.

 

 

ACTE II

 

Un salon de métairie, ouvrant sur la campagne, et une porte charretière en avant de quelques mètres. Une fenêtre à gauche de la porte du fond ; une bibliothèque à droite. Deux portes latérales à droite et deux à gauche, se faisant face. À gauche, une table à distance de la première porte, avec une chaise de ce côté et un fauteuil de l’autre. À droite, un plus grand fauteuil.

 

 

Scène première

 

GERMAIN, seul, poudré, cravate blanche, culotte courte, souliers à boucles

 

Il est assis dans le fauteuil près de la table, à gauche, et lit le journal.

« L’armée républicaine vient encore de remporter une victoire. » – C’est incroyable ! ah ! décidément, ce général Bonaparte a des dispositions.

Réfléchissant.

Mais voyons donc... Bonaparte ? Eh ! oui, c’est un gentilhomme ! Parbleu ! de cette façon-là tout s’explique !... Il faut toujours en revenir à la noblesse !

 

 

Scène II

 

GERMAIN, ARMAND, portant un panier de vin

 

ARMAND, de la porte du fond.

M. Paul n’est pas là ?

Germain le regarde d’un air hautain, et reprend la lecture de son journal ; Armand descendant en scène et répétant.

M. Paul n’est pas là ?

GERMAIN, sans bouger.

M. Paul ?... qui ça, M. Paul ?

ARMAND.

Pardi ! M. Paul... le propriétaire de cette métairie ; enfin, votre maître, quoi !

GERMAIN.

Si c’est de mon maître que vous voulez parler, il se nomme le vicomte de Penarvan, et, ce que vous appelez sa métairie, moi, je l’appelle son château.

ARMAND.

Ah !... Eh bien, alors, vous direz au seigneur de Penarvan que le citoyen Michaud, ayant l’honneur de déjeuner, ce matin, au château, a jugé prudent d’offrir à M. le vicomte un panier de son vin. Voilà !

Il pose le panier au milieu du théâtre et sort.

GERMAIN, seul.

Insolent !

Il se lève.

Où en sommes-nous tombés, mon Dieu !... un Michaud, chez nous, à notre table !

Il prend le panier de vin et le porte au fond, à droite, où, désignant deux bustes en plâtre.

Après ça, quand on voit un Voltaire et un Rousseau installés chez un gentilhomme... on doit s’attendre à tout... Ah !

Il montre le poing aux bustes.

PAUL, du fond à gauche.

Tout beau, Sultan, à bas !

 

 

Scène III

 

PAUL, GERMAIN

 

Paul paraît au fond, en costume de chasse, veste de velours, grandes guêtres de cuir, chapeau de feutre à larges bords. Il se pose d’un air triomphant, appuyé sur son fusil d’une main, et montrant de l’autre un lapin.

PAUL.

Me voilà ! et je n’ai pas perdu mon temps, comme tu vois... Tiens, mon vieux Germain, tu vas faire sauter ce... ci-devant lapin.

Il le donne à Germain et va poser son fusil au fond, à gauche.

Tu sais que M. Michaud déjeune à la métairie ?

GERMAIN, tenant le lapin.

Comment, monsieur le vicomte, c’était donc sérieux ?

PAUL.

Si c’était sérieux ?

GERMAIN, posant le lapin au fond à droite.

J’affirme à M. le vicomte que j’ai cru qu’il voulait rire.

PAUL.

Et pourquoi cela, monsieur Germain ?

GERMAIN.

Le citoyen Michaud, déjeunant au château, à la table de M. le vicomte, cela m’a paru tellement exorbitant...

PAUL.

D’abord, je te prierai de ne plus me rebattre les oreilles de ton éternel M. le vicomte, et de renoncer à cette manie d’appeler ma ferme un château... Joli château, ma foi !... Quant à moi, qui ai toujours vécu à l’étroit, tandis que mes nobles cousins de la branche aînée menaient grand train dans de vastes domaines, j’ai beaucoup réfléchi sur l’organisation sociale, et j’y ai constaté bien des abus. Aussi j’ai pris l’égalité pour devise et je vis en conséquence : cultivant mon champ de mes mains et usant moins de souliers que de sabots... Tâche donc de comprendre cela une fois pour toutes, et fais-moi grâce de tes étonnements sempiternels.

GERMAIN.

Ah ! je suis plus affligé que surpris de tout ce que je vois, M. le vicomte.

PAUL.

Encore ?

GERMAIN.

Monsieur... tout court, puisque vous l’exigez.

PAUL, s’asseyant à gauche.

C’est bien assez déjà.

GERMAIN.

À moins pourtant de vous appeler citoyen.

PAUL, riant.

Je n’y verrais aucun inconvénient.

GERMAIN, scandalisé.

Ah ! monsieur !... mais tout cela devait arriver fatalement. Quand on part de la philosophie, on doit en venir à l’impossible. Aussi, de M. d’Alembert, avec qui on pouvait encore causer, on en est tombé à M. Michaud.

PAUL.

Un brave homme !

GERMAIN.

Un meunier, monsieur ! Enfin, jusqu’aux poules et aux canards qui, sans doute enhardis par la présence de ces messieurs,

Il montre les bustes.

viennent parfois tenir leur club jusqu’ici.

PAUL, se levant et riant.

En vertu de la liberté, vieux radoteur ! Allons, va dire à Jeannette de faire sauter mon lapin ; car mon compère Michaud ne doit pas tarder à venir.

GERMAIN, qui a repris le lapin, à part.

Son compère Michaud !... c’est à quitter la France !

Il sort par la droite, en levant au ciel les bras et le lapin.

 

 

Scène IV

 

PAUL, seul

 

Ah ! si l’égalité s’implante jamais chez nous, ce ne sera pas la faute des valets de bonne maison. Ces gaillards-là sont plus fiers que leurs maîtres.

Il aperçoit, au fond à gauche, Michaud et sa fille.

Ah ! voici mon compère !... et vous aussi, mademoiselle Irma ?

 

 

Scène V

 

IRMA, MICHAUD, PAUL

 

IRMA.

Oui, monsieur Paul, je suis venue vous dire bonjour, en passant.

PAUL.

Ah ! moi qui espérais déjà que vous seriez des nôtres !

MICHAUD.

Vous êtes bien honnête... mais une femme de ménage ne quitte pas sa maison comme cela. Et puis une jeune fille qui viendrait déjeuner chez un garçon... et un beau garçon, da !

PAUL.

Monsieur Michaud !

MICHAUD.

Oh ! je ne m’en dédis pas. Et je puis dire que, de son côté, Irma est une jolie fille aussi.

IRMA.

Mon père !

PAUL.

Certes !

MICHAUD.

Et douce, et sage, et ordonnée ! enfin la perle des ménagères, quoi ! et c’est tout dans une maison.

PAUL.

Le fait est qu’une maison sans femme...

MICHAUD, descendant à gauche.

Eh bien, dis donc, mignonne, puisque te voilà, si tu donnais un coup d’œil à droite, à gauche...

À part.

Oh ! en un tour de main, elle vous aura mis la maison en ordre.

PAUL, souriant.

De l’ordre ici ? Je ne m’y reconnaîtrais plus. D’ailleurs, mon amour-propre aurait trop à souffrir d’une pareille inspection. Quand je veux faire voir ma maison à son avantage, je prie mes hôtes d’en sortir, et je les conduis au jardin. Là, du moins, je me défends un peu. Pourtant, je ne répondrais pas que mes fleurs soient aussi fraîches que vos joues vermeilles ; mais elles en approchent, et c’est vraiment tout ce qu’on peut leur demander.

IRMA.

Monsieur Paul !

PAUL, à part, en remontant un peu.

C’est assez joli, ça !

MICHAUD.

Allez, mes enfants, allez faire un tour au jardin.

IRMA.

Ne venez-vous pas aussi, mon père ?

MICHAUD, passant à droite.

Non, je me sens un peu las, et je me reposerai un brin ici, en vous attendant.

PAUL.

Mademoiselle...

Il offre son bras à Irma et sort avec elle par le fond, à gauche, en causant gaiement.

 

 

Scène VI

 

MICHAUD, seul, les suivant des yeux

 

Allons, ça va ! ça va !... mais ça pouvait aller mieux encore !

Il redescend en scène et s’assied à droite.

Ah ! si mon plan avait réussi ! un plan si bien conçu, si bien mené !... Quel coup de filet ! mais le château a passé à travers les mailles... Il faudra se contenter du vicomte.

 

 

Scène VII

 

ARMAND, MICHAUD

 

Armand entre rapidement par le fond à droite ; il regarde de tous côtés d’un air un peu effaré.

MICHAUD.

Eh bien, te voilà, toi ? qu’est-ce que tu viens faire ici ?

ARMAND.

Moi ? Rien, patron.

MICHAUD.

Comment, rien ?

ARMAND.

Je... je voulais dire que mademoiselle Irma n’est pas à la maison.

MICHAUD.

Est-ce qu’on la demande ?

ARMAND.

Non, patron.

MICHAUD.

Eh bien, alors ?...

ARMAND.

On... on ne la demande pas... mais on pourrait venir la demander, et je croyais qu’elle était peut-être ici... mais je vois avec... je vois qu’elle n’y est pas.

MICHAUD.

Elle est dans le jardin.

ARMAND.

Ah !... toute seule ?

MICHAUD.

Non, avec M. de... avec M. Paul.

ARMAND, avec dépit.

Ah !

MICHAUD, se levant et les montrant du doigt.

Tiens, là-bas, à droite, le long des espaliers.

ARMAND.

Eh ! je les vois bien !

MICHAUD.

Eh bien, mon garçon, puisque tu les vois, tu assistes à un grand spectacle, et sur lequel je ne saurais trop appeler ton attention.

ARMAND.

Quoi donc ?

MICHAUD.

Regarde bien.

ARMAND.

Oui.

MICHAUD.

Cette jeune fille, au bras de ce jeune homme... c’est ma fille, la fille d’un meunier.

ARMAND.

Oui.

MICHAUD.

Ce jeune homme, c’est le fils de l’ancien seigneur du pays.

Il redescend en scène, à droite.

ARMAND.

Oui.

MICHAUD.

Bon !... maintenant, regarde par ici.

Il s’étend dans le fauteuil.

ARMAND.

Oui

MICHAUD.

Qu’est-ce que tu vois ?

ARMAND.

Dame !... vous, patron.

MICHAUD.

Oui, moi, me prélassant dans les salons de la noblesse. Dans une heure, je vais manger à la table de M. le vicomte ; et si, par hasard, il prenait fantaisie à ces jeunes gens de s’épouser demain, personne n’y trouverait à redire.

ARMAND.

Eh bien, quoi ?

MICHAUD, se levant et passant à gauche.

Eh bien, mon garçon, c’est pour ça qu’on a fait la Révolution.

ARMAND.

C’est pourtant vrai.

MICHAUD.

Aujourd’hui, plus de castes, plus de privilèges ; enfin, tous les hommes sont égaux.

ARMAND.

Ah ! patron, que je suis donc bien aise de vous entendre parler comme cela !

MICHAUD.

Pourquoi donc ? aurais-tu jamais douté de mon civisme ?

ARMAND.

Oh ! non !... Et cependant, je n’osais pas, j’hésitais encore ; mais, à présent, oh ! je n’hésite plus... J’aime votre fille... elle n’en sait rien... mais je l’aime et je vous demande sa main.

MICHAUD.

Tu dis ?... Répète un peu.

ARMAND.

Je vous répète que j’aime votre fille, et que...

MICHAUD.

Comment, maroufle, tu as l’audace... ?

ARMAND.

Puisque tous les hommes sont égaux !

MICHAUD.

Mais tu ne comprends donc pas ?

ARMAND.

Puisque votre fille pourrait épouser un vicomte !

MICHAUD.

Parfaitement ; mais...

ARMAND.

Puisque c’est pour ça qu’on a fait la Révolution !

MICHAUD.

Imbécile !... on a fait la Révolution pour que les filles de meuniers puissent épouser les fils de leurs anciens seigneurs, et non pas pour que les garçons meuniers puissent épouser les filles de leurs patrons.

Le poussant par les épaules.

Allons, oust ! et va voir au moulin si j’y suis !

ARMAND, haussant les épaules.

Eh bien, je l’aurais parié !

Il sort par le fond à gauche.

 

 

Scène VIII

 

MICHAUD, seul

 

A-t-on jamais vu chose pareille ? un drôle qui n’a jamais connu ni père ni mère et que j’ai ramassé tout nu dans un fossé !... Oh ! il faut avouer que les révolutions ont aussi leur mauvais côté : ça égare les masses, tout le monde veut sortir de sa sphère... et ça dégénère en abus.

Il remonte la scène à gauche.

 

 

Scène IX

 

MICHAUD, PAUL

 

MICHAUD.

Ah ! c’est vous, monsieur Paul ? Eh bien, et mon Irma ?

PAUL.

Elle vient de partir ; le petit Armand est venu la chercher.

MICHAUD.

Armand ?

PAUL.

Il paraît qu’on a besoin d’elle au moulin.

MICHAUD, à part, descendant.

Ah ! le gredin !... Mais il n’y a pas de danger.

PAUL.

Quelle aimable fille vous avez là, père Michaud ! La bonne grâce et la belle humeur !

MICHAUD, avec sentiment.

Et vous savez comment elle fait la tarte aux cerises ?

PAUL.

Dans la perfection. Mais parlons un peu de vous, mon voisin. Eh bien, avez-vous fait un bon voyage ?

MICHAUD.

Pas trop mauvais, je vous remercie ; on est bien un peu cahoté, par-ci par-là, dans les chemins... et même quelquefois dans les maisons...

PAUL.

Comment, dans les maisons ?

MICHAUD.

Ne faites pas attention, je m’entends !... Ah çà ! et vous, monsieur Paul, qu’est-ce que vous êtes devenu pendant ce temps-là ?

PAUL.

Ma foi, père Michaud, je ne veux pas faire blanc de mon épée, et je vous avouerai, bien franchement, que votre maison m’a souvent manqué.

MICHAUD.

Bien vrai ?

PAUL.

Dame ! vous comprenez ? L’habitude d’entrer chez vous à toute heure, à tout propos, et même sans raison... enfin, l’habitude !

MICHAUD.

Ah ! dame, c’est vrai, l’habitude, ça creuse aussi son sillon dans la vie et peu a peu, sans qu’on s’en doute... On entre un jour chez le père Michaud, par hasard, comme il arrive entre voisins ; on y est bien reçu, on y retourne, par politesse. Puis, on est seul chez soi, on ne sait que faire... « Allons chez le père Michaud, ça fera passer le temps ! » Et on y va, et le temps passe ; et il se trouve, un beau jour, que les jambes ont pris le chemin du moulin et qu’elles y vont toutes seules.

PAUL.

C’est vous qui l’avez dit !

MICHAUD.

Mais pourquoi donc qu’on ne vous a pas vu en mon absence ?

PAUL.

Votre fille n’est plus une enfant, père Michaud, et j’ai cru plus convenable...

MICHAUD.

Eh bien, entre nous, vous avez agi comme il faut ; et, puisque c’est vous qui amenez la conversation là-dessus, je vous avouerai que vous ne faites que me prévenir.

PAUL.

Comment ?

MICHAUD.

Oui, c’est justement pour pouvoir causer à notre aise que je me suis invité à déjeuner chez vous.

PAUL.

Et quoi donc de si mystérieux pouvez-vous avoir à me dire ?

MICHAUD.

Je m’étais promis, d’abord, de ne vous parler de la chose qu’au dessert ; mais, vous savez, entre amis, on se laisse aller ; et, comme je ne veux pas de surprise entre nous, je préfère vous parler à jeun.

PAUL.

Eh bien, parlez.

MICHAUD.

Asseyons-nous.

Il s’assied à gauche de la table ; Paul s’assied à droite, ils se font vis-à-vis.

Mon cher ami, vous ne pouvez pas douter du plaisir que nous avons à vous recevoir, ma fille et moi.

Paul s’incline.

Sans compliment, vous êtes devenu le charme de notre existence.

Paul s’incline encore.

Ce n’est pas votre faute, si vous êtes né ci-devant, vous étiez digne d’être meunier.

PAUL.

Monsieur Michaud, vous me comblez.

MICHAUD.

Non, vrai, je vous dis ça sans flatterie.

PAUL.

Du moment que vous me l’affirmez...

MICHAUD.

Cependant, je dois vous l’avouer, vos assiduités auprès de mademoiselle Michaud commencent à la compromettre.

PAUL.

Mes assiduités ?

MICHAUD.

Oui, on en jase dans le pays, et on s’étonne que vous ne vous soyez pas déjà déclaré.

PAUL.

Pardon, mais...

MICHAUD.

Laissez-moi dire.

PAUL.

Soit.

MICHAUD.

Malgré la vive amitié que j’ai pour vous, monsieur Paul,

Il lui serre la main.

la réputation d’Irma m’est encore plus chère que votre présence. Que voulez-vous ! les Michaud n’ont pas les mœurs de l’ancienne cour. L’honneur et la vertu, voilà nos titres de noblesse ! Il est donc temps de vous prononcer. Vous connaissez la maison, on n’y voit pas de lambris dorés ; mais on y respire à pleins poumons l’air pur de la fraternité ; et le vin n’y est pas mauvais. Ma fille est un trésor. Quant à l’éducation qu’elle a reçue, vous pourrez en juger... en consultant mon livre de dépenses. – Pour moi, ma vie est au grand jour, ainsi que ma fortune... sans compter ce qu’on ne connaît pas... On ne vous met pas le pistolet sur la gorge. S’il vous convient d’entrer dans ma fortune... je suis sans préjugés ; et, d’ailleurs, vous avez prouvé qu’il y a de braves gens partout. Si vous en décidez autrement, il faudra cesser de nous voir ; mais nous n’en serons pas moins bons amis.

Il se lève.

Sur ce, je vous laisse à vos réflexions... Le déjeuner dans une heure ; vous me rendrez réponse au dessert.

Il sort par le fond.

 

 

Scène X

 

PAUL, seul, après un grand temps de silence

 

Mais... mais... mais c’est-à-dire que je n’ai jamais pensé à lui faire seulement un doigt de cour... Comme il y va, le père Michaud !... Je sais bien qu’il n’est pas fier, comme il dit. Je ne le suis pas non plus ; et mon père lui-même a prouvé qu’il ne l’était guère.

Il se lève.

C’est égal, je doute fort qu’il eût fait une lieue, les pieds dans la neige, pour bénir le mariage de son fils avec la fille au père Michaud. – Après tout, il n’y a pas de quoi se gendarmer si fort. Les temps sont bien changés.

Regardant autour de lui.

Ce n’est pas le Louvre, ici !... Et puis, de braves gens, ces Michaud ! La petite, un vrai bouton de rose, et moi...

Il est remonté au fond, à droite, et se regarde dans un miroir suspendu.

moi, je commence à pouvoir passer pour une fleur... et pour une fleur assez épanouie. Si je ne veux pas vieillir dans la solitude, il est temps de songer sérieusement... et je n’ai pas le droit d’avoir de bien hautes visées.

Il regarde au fond, d’un et d’autre côté.

Mon pauvre petit champ ! Il est là-bas, perdu comme un îlot, dans les domaines du père Michaud ! En a-t-il, le brave homme, en a-t-il ? De quelque côté que je regarde, les blés ne poussent que pour lui !

Il redescend en scène.

Et pourtant, tout cela pourrait tenir dans une corbeille de mariage ; et, au lieu de vivre ici, comme un hibou, j’y verrais partout l’abondance, le mouvement, la gaieté. – Oui, certainement, certainement ; et si je ne consultais que mon intérêt et mon penchant... – Mais on se doit aussi...

Il s’assied à droite.

Et à qui ? et à quoi ? À la mémoire d’une famille qui n’a jamais eu pour nous que d’insolents dédains ? à ma noble cousine de la branche aînée, qui m’écrase encore, à l’heure qu’il est, de son silence et de son mépris ? Ah ! non, ce serait trop fort !

Se levant.

Par saint Paul, mon patron ! les Michaud seront ma vengeance !... Oui, mon mariage avec la jolie meunière sera la réponse de la branche cadette. Et j’en ferai part à ma fière cousine ; et je l’inviterai à la noce !... Et je n’aurai jamais tant ri ! Ah ! ah ! ah ! j’en ris déjà rien que d’y penser !

Tout en riant, il est remonté vers le fond à droite et regarde au fond à gauche.

Tiens ! quel est cet étrange personnage et cette belle amazone, qui ont l’air de venir ici ?... L’écuyer descend de sa monture... avec peine, il est vrai... Allons donc !... là !... ce n’est pas malheureux !

 

 

Scène XI

 

PAUL, L’ABBÉ, puis RENÉE

 

L’ABBÉ, au fond, après avoir considéré Paul d’un air attendri, se découvrant avec le plus grand respect.

C’est bien à M. le vicomte Paul de Penarvan que j’ai l’honneur de m’adresser ?

PAUL.

Oui, monsieur ; que puis-je faire pour votre service ?

L’ABBÉ, en extase.

Ah ! permettez-moi, d’abord, de vous embrasser !

Il l’entoure de ses bras.

PAUL, très surpris.

Veuillez me dire, au moins...

Renée paraît au fond ; Paul est comme frappé d’admiration, il interroge l’abbé du regard.

L’ABBÉ, d’une voix éclatante.

Mademoiselle Louise Renée de Penarvan, votre cousine, monsieur le vicomte !

RENÉE, allant à Paul, et lui tendant résolument la main qu’elle vient de déganter.

Bonjour, mon cousin ! convenez-en, vous ne m’attendiez pas ?

PAUL, après lui avoir baisé la main.

C’est la vérité, ma cousine ! si j’avais pu prévoir un si grand honneur...

RENÉE, avec bonhomie.

Qu’est-ce donc ? vous cultivez vos terres vous-même ?... Un de nos ancêtres... je ne sais plus lequel...

L’ABBÉ, la soufflant.

Mathieu de Penarvan !

RENÉE.

Un de nos ancêtres disait que le soc de la charrue était arme de gentilhomme, et se tenait pour mieux chaussé en sabots qu’en souliers de cour.

L’ABBÉ, bas.

C’était le sire Mathieu.

RENÉE.

Mon cousin, je vous présente l’abbé Pyrmil, l’ancien précepteur de mes frères et le mien.

L’ABBÉ.

Et l’historiographe de...

RENÉE, à Paul.

Monsieur l’abbé est de la famille.

PAUL.

Soyez le bienvenu, monsieur.

L’ABBÉ, à part.

Il n’a pas l’air méchant.

RENÉE.

Et maintenant, votre bras, cousin ; car je ne suppose pas que votre intention soit de nous laisser à la porte.

PAUL, lui offrant le bras.

Ah ! ma cousine, je suis trop heureux de cette bonne visite ; et croyez bien que je vous aurais devancée, si je n’avais craint...

RENÉE.

D’être mal reçu ?

PAUL.

Le passé n’était pas fait pour m’encourager. Pourtant, à la nouvelle du malheur qui vous a frappée, en vous sachant seule, entourée de dangers, mon premier mouvement avait été d’aller vous offrir l’appui de mon bras ; mais j’ai cru devoir attendre un signe, un mot de vous ; et, ne recevant rien, pas même une lettre d’avis...

RENÉE.

C’est que je ne soupçonnais pas même votre existence, mon cher cousin ; je ne la connais que depuis deux jours ; et, depuis deux jours, j’ai quitté le deuil que je devais porter toute ma vie.

PAUL.

Alors, je n’ai que des remerciements à vous faire, et beaucoup d’indulgence à vous demander... Vous le voyez, je n’habite pas précisément un palais.

Il la conduit à un fauteuil, près de la table à gauche, où elle s’assied.

RENÉE.

Mon indulgence vous est acquise, cher cousin, et j’espère bien qu’avant peu vous m’offrirez l’occasion de mettre toute la vôtre à l’épreuve.

PAUL, à part.

Elle est charmante ! Et moi, qui me figurais...

L’abbé, assis à gauche de la table, est dans le ravissement.

RENÉE.

Du reste, il importe peu que la maison soit riche ou pauvre ; ce qui importe, c’est que l’honneur y soit chez lui et n’ait pas envie d’en sortir : n’est-ce pas votre avis ?

PAUL, un peu surpris.

Assurément.

RENÉE.

Asseyez-vous donc, monsieur de Penarvan. Il est temps que vous sachiez ce qui m’amène.

Paul prend un fauteuil à droite et le place à distance de Renée.

L’ABBÉ, à part.

Ah ! voici le moment critique.

PAUL, à part.

Hum ! hum !...

Il s’assied.

RENÉE, après un silence, d’une voix ferme et hautaine.

Mon cousin, vous savez comment mon père et mes frères sont morts ?

PAUL, à part.

C’est bien cela !

Haut, avec fermeté.

Tenez, ma cousine, croyez-moi, n’allons pas plus loin ! Quand vous êtes entrée ici, il y avait en vous tant de franchise et de bonté, que j’ai cru, tout d’abord, à un prodige inespéré. Oui, j’ai pu croire un instant que vous étiez venue pour effacer les divisions de nos familles ; et, quant à moi, en sentant votre main dans ma main, j’avais tout oublié... Mais, si je me suis trompé, si je dois trouver en vous un censeur au lieu d’une amie, je vous dirai que je ne suis plus assez jeune pour recevoir des leçons... Votre père et vos frères sont morts pour une cause que je respecte, que j’honore, mais qui n’est pas la mienne. Or, je ne dois compte de mes opinions à personne, et je ne reconnais à personne le droit de juger ma conduite.

L’ABBÉ, à part.

Voilà bien ce que je craignais.

RENÉE.

Vous le prenez haut, mon cousin ; mais je suppose que votre conscience est plus humble que votre langage.

PAUL, vivement.

Ma conscience !

L’ABBÉ, se levant vivement.

Monsieur le vicomte !... mademoiselle !...

Il se place debout derrière le fauteuil de Renée.

RENÉE.

Laissons là le passé. Notre oncle et vos cousins vous ont légué des devoirs auxquels vous ne sauriez vous dérober sans félonie... Je suis venue pour vous les enseigner, si vous ne les connaissez pas ; pour vous les rappeler, si vous en avez perdu la mémoire.

PAUL.

Mais...

RENÉE.

On assure que vous pensez à vous marier.

PAUL, troublé.

Et qui a pu vous dire... ?

RENÉE.

On ajoute même que votre choix est fait ; vous allez épouser la fille d’un meunier... Est-ce vrai, mon cousin ?

L’ABBÉ, timidement.

Non... c’est impossible !

RENÉE, insistant.

Est-ce vrai, mon cousin ?

PAUL, confus et irrité tout à la fois.

Eh bien !... eh bien, oui, c’est la vérité. J’épouse la fille à M. Michaud.

L’abbé est anéanti.

RENÉE.

Et vous en convenez ?

PAUL.

Et pourquoi m’en cacherais-je ? Je suis au bout de ma jeunesse, j’ai dû songer à faire une fin. M. Michaud est un bon diable, sa fille me plaît... je ne lui déplais pas ; nous nous marions... c’est simple comme bonjour.

L’ABBÉ, à part.

Comme bonjour !

RENÉE, froidement.

Votre parole est engagée ?

PAUL.

Pas précisément... J’hésitais même encore un peu, tantôt...

Regardant sa cousine d’un air de défi.

Mais, à présent, je n’hésite plus...

RENÉE.

Et vous avez mûrement réfléchi aux conséquences ?

PAUL.

Les conséquences sont faciles à déduire ; je vivais seul dans l’abandon, et désormais je vivrai en famille et dans l’opulence !

L’ABBÉ, à part.

Oh ! mon Dieu !

RENÉE.

Et c’est ainsi que vous comptez relever la maison dont vous êtes l’unique espoir et le dernier soutien ? Ce n’est pas assez de sa ruine, il vous plaît d’y joindre la honte !

Elle se lève.

PAUL, se levant aussi.

Ah ! ma cousine, si vous le prenez ainsi, nous ne pourrons jamais nous entendre. Il y a entre nous une révolution, un monde écroulé, un abîme... et nous ne parlons pas la même langue.

RENÉE.

C’est tant pis pour vous, monsieur de Penarvan !

PAUL.

Et que m’importent les destinées de la maison de Penarvan ? Est-ce que je la connais ? qu’a-t-elle fait pour moi ? Votre père, anticipant sur la mort, avait jugé plaisant de rayer le mien du nombre des vivants ; vous, ma cousine, vous ne saviez pas même que je fusse de ce monde, et il a fallu qu’un hasard se chargeât de vous l’apprendre... Vous êtes accourue ; pourquoi ? pour rapprocher les débris de notre famille ? pour m’apporter l’oubli du passé ? Allons donc ! Vous n’êtes venue que pour préserver cet illustre nom de la souillure d’une mésalliance... une mésalliance pour vous, mais non pour moi, qui me fais gloire d’être de mon temps et ne suis d’ailleurs ni duc ni marquis.

RENÉE.

Duc... non.

L’ABBÉ, à lui-même.

Hélas ! non.

RENÉE.

Marquis, c’est autre chose !... Qui donc le fut ou le sera jamais, si vous ne l’êtes pas ?... marquis de Penarvan, mon cousin !

PAUL, un peu étourdi.

Marquis !

L’ABBÉ, venant à lui.

Marquis !... voici les parchemins, avec les sceaux.

RENÉE.

Après la mort de mes frères, vous étiez l’héritier présomptif du litre ; depuis la mort de mon père, vous êtes le chef de notre maison. Et ce n’est pas uniquement le soin de notre gloire qui m’a conduite ici : la conscience de ce que je vous dois aurait suffi pour me pousser vers vous. Non, je ne suis pas accourue seulement pour défendre notre honneur menacé, je suis venue aussi pour reconnaître et saluer votre autorité.

Elle va à lui, et lui présente les parchemins qu’elle a pris des mains de l’abbé.

PAUL, d’un ton très radouci.

Je... je ne m’en défends pas, ma cousine, je suis sensible à ce titre de chef de famille que vous voulez bien m’accorder...

L’ABBÉ, à part.

Eh ! mais...

PAUL.

La Révolution n’a pas aboli les privilèges de la beauté, et vous serez toujours ma dame suzeraine.

L’ABBÉ, à part.

Tiens ! tiens ! tiens ! on dirait que...

PAUL.

Quant à ma qualité de marquis... j’avoue que je n’y avais jamais songé.

L’ABBÉ, à part.

Je le crois.

PAUL.

C’est un mince régal par le temps qui court ; la noblesse est morte, et ce n’est ni vous ni moi qui la ressusciterons.

RENÉE.

La noblesse est morte ! qui vous a dit cela ? M. Michaud, sans doute ; et vous l’avez cru ? Mais il n’en croit rien, lui ! Et c’est pour cela qu’il veut de vous pour son gendre !

PAUL.

Comment ?

RENÉE.

C’est pour cela qu’après avoir profité de nos désastres pour m’arracher mes terres par lambeaux, il y a quelques jours à peine, il voulait m’acheter le château de nos pères, et s’y installer avec sa famille.

PAUL, indigné.

M. Michaud se serait permis ?... Ah !...

RENÉE.

Allons, monsieur le marquis, relevez-vous, reprenez votre rang et comprenez enfin vos devoirs. La fortune de notre maison repose désormais sur vous seul, et vous ne pouvez la laisser périr... Mariez-vous, mais épousez une femme digne de perpétuer notre nom. Le château est prêt à la recevoir, et c’est là que doivent grandir vos enfants.

PAUL.

Mes enfants !... mais vous vous marierez, ma cousine, et alors...

RENÉE.

Je ne me marierai jamais, je l’ai juré ! J’élèverai vos fils et je vous réponds d’en faire des gentilshommes !... Ne le voulez-vous pas, mon cousin ?

PAUL.

Mais... ma cousine...

L’ABBÉ, à part, avec joie.

Il revient !

RENÉE.

Nous vieillirons ensemble, mon cher Paul, à l’ombre de nos tours et de nos créneaux... relevés, je l’espère ! Et, pour ma part, je mourrai satisfaite, si mes yeux, avant de se former, ont vu renaître cette antique maison, que vous aurez tirée de la tombe.

PAUL.

Je vous suis très reconnaissant, ma cousine, mais je ne saurais pourtant...

RENÉE.

Aimez-vous donc... mademoiselle Michaud ?

PAUL.

Moi ? Pas du tout !

RENÉE, souriant.

Alors, c’est la dot qui vous tente, monsieur le marquis ?

PAUL, se récriant.

Ah ! quoi que j’aie pu dire, vous n’en croyez rien ?

RENÉE.

Non, sans doute ; mais expliquez-moi...

PAUL.

Eh ! c’est ce satané père Michaud qui vient de me jeter sa fille à la tête, sans crier gare !... que je sois pendu, si j’y pensais ! Il attend ma réponse, et...

RENÉE, vite et gaiement.

Allons, allons, le mal est moins grand que je ne craignais... La paix est signée, beau cousin !

PAUL.

Eh bien, à une condition, belle cousine ; vous ne serez pas venue chez moi pour y passer seulement quelques heures. L’hospitalité que je vous offre est si pauvre, que vous n’avez pas le droit de la repousser.

L’ABBÉ, triomphant.

Il est revenu !

RENÉE, à l’abbé.

Qu’en pense mon précepteur ?

L’ABBÉ.

Je pense, mademoiselle, que vous ne pouvez refuser cet honneur à M. le marquis.

RENÉE.

Alors, c’est convenu, mon cousin.

PAUL.

Permettez-moi de vous conduire à votre modeste appartement, c’était la chambre de ma mère.

Il va ouvrir la première porte à droite.

RENÉE, bas, à l’abbé.

Vous voyez bien !

L’ABBÉ, bas.

Vous êtes une fée.

À part.

Mais, c’est égal, j’ai eu chaud !

PAUL, qui est allé ouvrir la deuxième porte à gauche.

Voici le vôtre, monsieur l’abbé.

Il donne la main à Renée.

RENÉE, du seuil de la porte à droite.

Vous savez que nous n’avons pas déjeuné, mon cousin ?

PAUL.

J’aime à le croire.

Renée entre dans sa chambre et l’abbé dans la sienne.

 

 

Scène XII

 

PAUL, puis GERMAIN

 

PAUL.

Voyons, il s’agit de recevoir le mieux possible... Ah ! mais je suis fait comme un manant, moi !

Il va à la première chambre à gauche, où il entre en criant.

Germain ! Germain !

GERMAIN, entrant vivement de la deuxième porte de droite.

Monsieur m’a appelé ?

Il va vers la première porte à gauche.

Ah ! monsieur s’habille, et il désire sans doute...

PAUL, de la coulisse.

Non, je n’ai pas besoin de toi. J’ai du monde au chat... j’ai du monde chez moi ; qu’on mette la maison en ordre : les poules au poulailler !

GERMAIN.

Ah ! monsieur reconnaît enfin...

PAUL, de même.

Pas d’observations ! Fais ce que je te dis.

GERMAIN.

Ah ! je ne demande pas mieux.

Il remonte.

PAUL, le rappelant.

Et qu’on enlève le fumier partout.

GERMAIN, étonné, mais satisfait.

Bien, monsieur !

PAUL.

Qu’on sable la cour !

GERMAIN.

Bien, monsieur !

PAUL.

Et qu’on ratisse la grande allée.

GERMAIN.

La grande allée ?... Bien, monsieur.

PAUL, paraissant à la porte de sa chambre.

Ah ! ces livres... là... sur ces rayons...

GERMAIN.

L’Encyclop... ?

PAUL.

Oui ! c’est bon... tu les mettras ailleurs.

GERMAIN.

Dans la chambre verte ?

PAUL.

Non... tu les mettras à la cave.

Il rentre.

GERMAIN.

À la cave ! l’Encyclop... ? Ah ! il y a longtemps que...

PAUL, de sa chambre.

Ah ! Germain !

GERMAIN.

Monsieur a encore des ordres à me donner ?

PAUL.

Oui... il y a là un tas de choses qui encombrent l’appartement : tu m’ôteras tout cela.

GERMAIN.

Quoi donc, monsieur ?

PAUL.

Mon fusil... des plâtres... vois, cherche.

GERMAIN.

Ah ! les bustes de MM. les philosophes ?

PAUL.

Oui, si tu veux ; c’est inutile.

GERMAIN.

Il y a donc une justice !

Paul sort de sa chambre et finit de s’ajuster, il passe à droite : Germain vient à lui d’un air content.

Oh ! ce n’est ni pour flatter ni pour offenser M. le vicomte ! mais voilà longtemps que M. le vicomte n’avait eu si bonne façon ; et si M. le vicomte m’en avait cru plus tôt...

PAUL.

Toujours, donc ? toujours ? Tu ne te corrigeras donc jamais de me donner du vicomte par la figure ?

GERMAIN.

Monsieur le vicomte, c’est plus fort que moi.

PAUL.

Encore un coup, laisse là ton vicomte ! Tu sais le cas que je fais de ces sornettes... Si tu tiens absolument à me donner un titre, que diable ! donne-moi celui qui m’appartient, et appelle-moi : « Monsieur le marquis. »

GERMAIN, agréablement surpris.

Marquis ?... M. le vicomte serait marquis ?

PAUL.

Oui, mon garçon ! ma cousine est venue tout exprès à la Brigazière pour me conférer ce titre, dont j’hérite, et saluer en moi le chef de la maison.

Il s’assied à droite.

GERMAIN.

Est-il possible ?... Ah ! monsieur le marquis, si vous saviez le plaisir...

PAUL, lui tirant l’oreille.

Te voilà content, vieil aristocrate !

Il le fait tourner sur lui-même. Silence.

GERMAIN, avec douceur.

Monsieur le marquis ?...

PAUL, avec complaisance.

Mon ami ?

GERMAIN.

J’ose espérer qu’à présent, nous allons nous retirer de la farine ?

PAUL.

Ah ! mais, au fait, tu ne sais pas ? est-ce que le Michaud ne vient pas de m’offrir la main de sa fille !

GERMAIN, sérieusement.

C’est bien fait !

PAUL, riant.

Vois-tu ça d’ici ? mademoiselle Michaud, marquise de Penarvan. Ah ! ah ! ah !

GERMAIN.

Ah ! ah ! ah !

Ils rient à gorge déployée.

Et avec ça qu’elle est si jolie, mademoiselle Michaud !

PAUL, se levant.

Allons, allons, monsieur Germain, elle a quelque chose... elle a du minois.

Il passe à gauche.

Germain !

GERMAIN.

Monsieur le marquis ?

PAUL.

As-tu vu entrer ma cousine ?

GERMAIN.

Oh ! une reine, monsieur le marquis, une reine !

PAUL.

Oui, Germain... Ah ! il n’y a pas à dire, ce n’est encore que dans notre monde qu’on a la recette de ces visages-là. – Allons, Germain, va exécuter mes ordres...

Germain remonte au fond pour enlever les bustes.

et veille à ce que ma belle cousine ne se trouve pas trop dépaysée dans mon petit château. Va !

GERMAIN, un buste sous chaque bras.

Son château ! Allons, il est sauvé ! il est sauvé !

Il sort par le fond, à droite.

 

 

Scène XIII

 

PAUL, puis GERMAIN, puis MIGHAUD

 

PAUL.

Chef de maison ! Marquis !... Oui cela ne fait pas mal, cela veut dire quelque chose, et il est certain que cela oblige.

GERMAIN, du seuil de la porte et d’un ton goguenard.

Monsieur le marquis, c’est M. Michaud.

PAUL.

Lui ?

GERMAIN.

Je vais le jeter à la porte, n’est-ce pas ?

PAUL.

Non... Ah ! M. Michaud se jouait de moi ? Laisse-le entrer.

GERMAIN.

J’entends !... Veuillez prendre la peine d’entrer, monsieur Michaud.

Il le fait entrer et sort.

MICHAUD, entrant avec éclat.

Ah !... Je meurs de faim, moi !

Il pose son chapeau au fond, à gauche.

PAUL, d’un ton lamentable.

Ah ! c’est vous, monsieur Michaud ?

MICHAUD, étonné de l’accueil.

Oui, c’est moi... Mais qu’est-ce que vous avez donc ?

PAUL.

Vous venez cherchez ma réponse ?

MICHAUD.

La réponse, au dessert ! Déjeunons d’abord.

PAUL.

Non, monsieur Michaud... pas de surprise entre nous ; je veux vous donner ma réponse à jeun.

MICHAUD.

Mais...

PAUL.

Oh ! je vous connais ! vous avez le vin tendre ; au dessert, vous seriez homme à passer sur ce qui m’arrive.

MICHAUD.

Qu’est-ce qui a donc pu vous arriver depuis tantôt ?

PAUL.

Monsieur Michaud, après m’avoir accueilli comme votre égal, vous avez mis le comble à vos bontés en me proposant votre alliance.

MICHAUD.

C’est bon ! c’est bon !

PAUL.

Oh ! si vous avez pu oublier mon origine, c’est à moi de m’en souvenir.

MICHAUD.

Mais, mon cher enfant, nous avons passé l’éponge sur tout cela.

Renée paraît à la première porte de droite.

PAUL.

Oui, ce matin encore, je pouvais accepter votre clémence ; mais, depuis tantôt, ma position s’est tellement aggravée !...

MICHAUD.

Comment, votre position ?

PAUL.

Ah ! tenez, je n’aurai jamais le courage de vous révéler...

MICHAUD.

Mais allez donc, monsieur Paul ! vous me connaissez, que diable ! et vous savez bien...

L’abbé paraît à la deuxième porte de gauche.

PAUL.

Oui, vous êtes un patriote à part, vous ; et je vois que, même à jeun, votre dévouement ne reculerait devant rien. Mais, quoique né dans l’aristocratie, je ne suis pas étranger à tout sentiment de délicatesse : tombé trop bas pour pouvoir m’élever jusqu’à vous, je ne souffrirai pas, du moins, que vous descendiez jusqu’à moi.

MICHAUD.

Mais où êtes-vous donc tombé, malheureux ?

GERMAIN, à la deuxième porte de droite, avec éclat.

M. le marquis est servi.

MICHAUD, ébahi.

M. le marquis ?

PAUL.

Voilà, monsieur Michaud !

MICHAUD.

Mais expliquez-moi...

Apercevant Renée.

Elle, ici !... Je suis joué !

Il remonte vers le fond.

PAUL.

Vous ne déjeunez pas avec, nous, monsieur Michaud : je n’insiste pas.

MICHAUD.

Je le vois bien !

À lui-même, en enfonçant son chapeau avec colère.

Mais j’aurai mon tour !

GERMAIN.

Pardon, monsieur Michaud, vous oubliez...

Il lui tend son panier de vin, Michaud le prend et l’emporte.

 

 

Scène XIV

 

L’ABBÉ, PAUL, RENÉE

 

RENÉE.

Laissez-moi vous dire que vous avez été charmant, mon cousin.

PAUL, flatté.

Vous trouvez ?

L’ABBÉ.

Superbe !

RENÉE.

Mais ce n’est pas assez de rompre un sot mariage, cousin ; il faudra bientôt songer à une alliance digne de vous.

PAUL.

Évidemment ; mais la noblesse est dispersée, et, à moins d’aller à Coblence...

RENÉE.

Non, je chercherai pour vous.

Elle remonte au fond.

PAUL, la suivant des yeux.

C’est qu’elle est ravissante !

Bas, à l’abbé, avec un soupir.

Et s’il n’y avait pas ce maudit obstacle...

L’ABBÉ, bas.

Quel obstacle ?

PAUL, bas.

N’a-t-elle pas juré de ne jamais se marier ?

L’ABBÉ, bas.

Elle n’a juré qu’une chose : c’est de ne jamais quitter son nom !

PAUL, avec éclat.

Il se pourrait ?... Mais alors...

L’ABBÉ, lui serrant la main.

Silence !

RENÉE.

Qu’est-ce donc ?

L’ABBÉ et PAUL.

Rien.

Germain reparaît à la deuxième porte de droite.

RENÉE.

Allons-nous déjeuner, mon cousin ?

PAUL, lui offrant le bras avec empressement.

Ma belle cousine !...

Il sort avec elle d’un air radieux, par la deuxième porte de droite, en échangeant des signes d’intelligence avec l’abbé.

L’ABBÉ, les suivant de l’œil.

Allons, allons, ce n’est pas moi qui finirai l’histoire de la maison de Penarvan.

Il sort par la deuxième porte de droite.

 

 

ACTE III

 

Même décor qu’au premier acte. Un canapé à gauche, faisant face au public, un meuble adossé au mur, du même côté ; un fauteuil à droite. La grande table est adossée au fond, à droite.

 

 

Scène première

 

L’ABBÉ, GERMAIN, GERVAISE

 

Au lever du rideau, Germain regarde au dehors par la fenêtre, à droite ; l’abbé entre de la gauche ; Gervaise paraît au fond et vient s’adosser au côté gauche de la porte.

L’ABBÉ, à demi-voix.

Eh bien, Germain, personne encore ?

GERMAIN.

Non, monsieur l’abbé, et pas un grain de poussière à l’horizon... Voyez vous-même.

L’ABBÉ, regardant.

En effet, rien !...

Revenant.

C’est bien singulier !

À Gervaise, qui tricote debout.

Ah ! dame Gervaise, dès que le piéton arrivera...

GERVAISE.

Il vient de passer, monsieur l’abbé.

L’ABBÉ.

Et il n’avait pas de lettre pour madame la marquise ?

GERVAISE.

Non, monsieur l’abbé.

L’ABBÉ, après un soupir.

Allons, tant mieux ! c’est que M. le marquis va arriver.

Il se dirige vers la gauche.

Oui, sans cela, il aurait écrit.

Il s’arrête.

Il est vrai qu’il pouvait écrire dans tous les cas... Je m’y perds !

Il sort.

GERVAISE.

Après six mois de mariage !

 

 

Scène II

 

GERVAISE, debout contre la porte du fond, à gauche, et tricotant, GERMAIN, toujours regardant à la fenêtre

 

GERVAISE.

C’est M. le marquis que vous attendez là ?

GERMAIN.

Oui, oui ; et je ne doute pas qu’il n’arrive d’un instant à l’autre.

GERVAISE.

Il faudra voir.

GERMAIN.

Que voulez-vous dire ?

GERVAISE.

Je veux dire que, lorsqu’il est parti pour la Brigazière, ses affaires ne devaient l’y retenir qu’une semaine, et voici déjà près d’un mois qu’il est absent.

GERMAIN.

Qu’est-ce que cela prouve ?

GERVAISE.

Oh ! rien ; mais cela pourrait donner à croire qu’il est bien où il est, et qu’il s’y plaît mieux qu’ici.

GERMAIN.

Mieux qu’ici ? Le plus antique château de la Bretagne !

GERVAISE.

L’antiquité ne fait pas le bonheur.

GERMAIN.

Et M. le marquis adore sa femme.

GERVAISE.

Oui, je sais que monsieur est tombé amoureux de sa cousine, à première vue ; je sais que, le jour de son mariage, quand il s’est vu fêté et reconnu solennellement par toute la noblesse du pays, la tête lui a un peu tourné. L’amour et l’orgueil aidant, il a pu croire un instant qu’il était devenu un autre homme ; mais on ne renonce pas ainsi, du jour au lendemain, à sa nature, à ses habitudes ; et la vie qu’on lui fait mener chez nous manque un peu de franchise et de gaieté.

GERMAIN, se récriant.

Comment, comment ?

GERVAISE.

Dame ! monsieur passe pour un cavalier intrépide, pour un chasseur endiablé.

GERMAIN.

Ah ! il est certain que, pour tout ce qui demande de l’adresse et de l’audace, M. le marquis n’a pas son pareil.

GERVAISE.

Et comme il n’y a ni chiens au chenil, ni chevaux à l’écurie, monsieur ne sait que faire de ses journées.

GERMAIN, avec emphase.

Oui, mais les soirées !

GERVAISE.

Parlons-en ! On lui raconte sur tous les tons l’histoire de ses ancêtres.

GERMAIN, ébahi.

Eh bien ?

GERVAISE, s’assied près de la porte du fond, à droite.

Eh bien, c’est très glorieux, sans doute ; mais ce n’est pas très divertissant. Voilà la vie qu’il mène ! Et pendant ce temps-là, notre voisin, le bon M. Michaud, chasse, festoie et tranche du grand seigneur sur nos terres.

GERMAIN.

Ça fait pitié, voilà tout !

Il se lève et va à la fenêtre.

GERVAISE.

Soit, mais enfin monsieur est parti, et il ne revient pas !

GERMAIN.

Oui, mais il reviendra, dame Gervaise.

Il s’approche d’elle et lui dit en confidence.

Et vous allez le voir arriver.

GERVAISE.

Qu’en savez-vous ?

GERMAIN, avec mystère.

La Vendée recommence.

GERVAISE.

Miséricorde ! Il serait possible !

GERMAIN.

C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire.

Il passe à gauche, en se frottant les mains.

GERVAISE, se levant.

Et vous avez le cœur de vous en réjouir ?

GERMAIN.

Si je m’en réjouis !

GERVAISE.

Voulez-vous bien vous taire, vieux fou, vieil insensé ! Vous ne songez donc pas... ? Voici madame !

Renée entre de la gauche, suivie de l’abbé, qui congédie les domestiques du geste.

 

 

Scène III

 

L’ABBÉ, RENÉE

 

RENÉE est allée vivement à la fenêtre et interroge l’horizon.

Rien !... toujours rien !... Mais que fait-il, mon Dieu ?... Que peut-il faire ?...

Elle vient s’asseoir à gauche du guéridon.

Il devrait être ici depuis longtemps.

L’ABBÉ, timidement.

Il faut qu’il soit survenu...

RENÉE.

Quoi ?

L’ABBÉ.

Je... je ne sais... Il n’a peut-être pas reçu à temps...

RENÉE.

Ma lettre ?... Le courrier que j’en avais chargé la lui a remise à lui-même ; et cet homme, qui n’avait que faire de se hâter, cet homme est de retour depuis une heure.

L’ABBÉ.

C’est étrange, en effet !

RENÉE.

N’a-t-il donc rien compris, rien deviné ?

L’ABBÉ.

C’est encore possible !... car cette lettre était un peu vague.

RENÉE.

La prudence me forçait de ne parler qu’à mots couverts ; mais je le suppliais de revenir au plus vite. Et quand on dit à un Penarvan :

Appuyant.

« Que, si l’hiver a été triste, l’été sera meilleur et tel que peut le souhaiter un bon gentilhomme ; » quand on ajoute : « Qu’un cheval attend à l’écurie, et que c’est un vrai cheval de guerre, » alors le doute n’est plus permis.

Retournant à la fenêtre.

Et pourtant, il ne revient pas ! – Hésiterait-il ?

L’ABBÉ.

À l’heure du danger ? Vous lui faites injure !

RENÉE.

Eh ! je sais bien qu’il est brave, ce n’est pas de son courage qu’il s’agit ; mais, après un passé comme le sien !

L’ABBÉ.

Rappelez-vous avec quelle ardeur il a abjuré entre vos mains.

RENÉE.

Oui ; mais il se peut que depuis...

L’ABBÉ.

Depuis nous avons employé l’hiver à faire passer en lui, avec leur histoire, l’âme tout entière des Penarvan.

RENÉE, avec amertume.

Vous oubliez qu’un soir, au récit d’un de nos plus beaux faits d’armes, M. le marquis s’est endormi.

L’ABBÉ.

J’en conviens ; et cela m’a même un peu surpris ; car c’est assurément une de mes pages les mieux inspirées. C’est le chapitre...

RENÉE, passant à gauche.

Ah ! quel supplice !

L’ABBÉ.

Voyons, chère madame, un peu de patience ! M. le marquis n’est en retard que de quelques heures, et je ne doute pas qu’il n’arrive demain, au plus tard !

RENÉE.

Demain ? Mais vous n’avez donc pas lu la lettre que j’ai reçue tantôt de M. d’Autichamp ? Mais c’est aujourd’hui qu’il faut qu’il arrive !

Repassant à droite.

Et s’il n’est pas ici ce soir, ou cette nuit, c’est une tache à notre nom, à notre honneur, et je n’y survivrai pas !

Elle s’assied à droite.

Que faites-vous ici ? Pourquoi n’allez-vous pas... ?

L’ABBÉ.

J’y vais, madame, j’y vais.

RENÉE.

Où cela ?

L’ABBÉ.

Mais... je ne sais pas, moi.

 

 

Scène IV

 

L’ABBÉ, GERMAIN, RENÉE

 

GERMAIN, criant du fond.

Madame ! madame !

RENÉE.

Eh bien ?

GERMAIN, essoufflé.

Madame, une voiture s’avance à toute bride vers le château, et je crois bien...

RENÉE, courant à la fenêtre.

En effet, elle s’approche, elle entre dans la cour, elle s’arrête...

Avec un cri de joie.

C’est lui !

L’ABBÉ, à gauche de la porte du fond.

Oui, c’est... Je cours !...

PAUL, en dehors.

Renée...

L’ABBÉ.

Ah !... je... je...

Il tombe d’émotion sur une chaise.

 

 

Scène V

 

L’ABBÉ, PAUL, RENÉE

 

PAUL, entrant du fond à droite.

Renée ! Renée ! ma bien-aimée ! ma femme !

Ils s’embrassent avec effusion.

RENÉE.

Ah ! Dieu soit loué ! vous arrivez à temps !

PAUL.

Chère femme ! que je suis heureux de te revoir !

À l’abbé qui s’est levé.

Et vous, mon cher abbé !

Il lui tend la main.

L’ABBÉ, avec joie.

Vous voyez bien, madame, vous voyez bien !

PAUL.

Ah ! je n’ai jamais eu tant de joie à me retrouver ici !

Il s’assied sur le canapé à gauche ; à Renée.

Quelle bonne, quelle adorable lettre tu m’as écrite pour me rappeler !

RENÉE.

Vous l’avez comprise, mon ami ?

PAUL.

Ce n’était pas difficile.

RENÉE, insistant.

Vous l’avez bien comprise ?

PAUL.

Et si bien, que j’ai pris la poste pour arriver plus tôt. Et comment ne pas accourir ? J’étais parti triste, découragé... Et voilà tout à coup qu’on me dit de revenir, sans perdre un instant ; qu’on le veut ! qu’il le faut ! qu’on ne peut plus se passer de moi ! Et on me promet des surprises, des distractions dignes d’un gentilhomme. On me parle d’un cheval qui m’attend tout bridé... Que sais-je, moi ! c’est-à-dire que je n’avais jamais rêvé pareilles fêtes !

RENÉE.

Eh bien, oui, mon cher Paul, les grands jours sont revenus : la guerre se rallume.

Paul se lève.

Tout est prêt ; le rendez-vous général est à Torfou, de glorieuse mémoire ! Tous nos gentilshommes s’y trouveront à cheval, au lever du jour ; ils comptent vous y voir, et vous n’arriverez pas le dernier !

PAUL, qui est passé de l’inquiétude à la stupeur, puis à l’abattement.

Ainsi, voilà pourquoi vous me rappeliez ?

RENÉE.

Vous ne l’aviez pas deviné ?

PAUL, avec douleur.

Oh ! pas du tout !

RENÉE.

Mais que pensiez-vous donc ?

PAUL.

Ce que je pensais ?... Depuis six mois, nous menons ici une existence étrange, impossible, et je pensais que votre cœur et vos yeux s’étaient enfin ouverts. Oui, j’ai cru que nous allions commencer une vie nouvelle, et déjà j’avais pris des mesures pour vendre mon petit domaine, afin de vous donner un peu d’aisance et de bien-être, pour vous faire un nid plus doux, de ce froid sépulcre, et pour m’en faire un paradis. Il paraît que je m’étais trompé.

RENÉE.

Oh ! complètement, monsieur ! Vendre la Brigazière pour introduire ici le luxe et le bien-être, c’est fort bien ordonné, sans doute ; mais laissez-moi vous dire que le marquis, votre oncle, entendait son devoir autrement ; et lorsqu’il démembrait ses domaines, ce n’était pas pour embellir son logis, c’était pour fournir aux frais de la guerre.

PAUL.

Comment, nous manquons de tout ! Vous le savez, mon cher abbé, à peine avons-nous de quoi subsister ! Je songe à me dépouiller de mon patrimoine pour vous ménager, non pas une destinée brillante, mais une condition acceptable, et vous voulez...

RENÉE.

Je ne veux rien, monsieur le marquis ! Je crois que vous vous trompez d’heure et de lieu, voilà tout. – Quand le roi est en exil, la pauvreté sied bien aux Penarvan ; c’est le seul luxe qui leur convienne. – Je n’ai plus qu’un mot à vous dire : l’occasion que vous appeliez naguère, s’offre à vous. La sainte cause vous réclame. Vous avez, tout à la fois, votre passé à racheter, votre rang à soutenir et votre famille à venger. Tout le pays a les yeux sur vous ; la noblesse vous attend à l’œuvre et vous jugera. En vous rappelant, j’ai fait mon devoir ; j’espère encore que vous ferez le vôtre.

Elle sort lentement par la gauche, l’abbé va pour la suivre ; mais il s’arrête aux premiers mots de Paul, qui se lève furieux.

 

 

Scène VI

 

L’ABBÉ, PAUL

 

PAUL.

Mon devoir ? Ah çà ! l’abbé, se raille-t-on ici ? et a-t-on juré de me pousser à bout ? – Mon devoir ! Et que me fait, à moi, cette guerre impie, cette guerre insensée ? Est-ce mon parti qui se lève, mon drapeau que l’on déploie demain ? Qu’est-ce que je dois donc à la sainte cause, pour lui donner et mon sang et mon bien ?

L’ABBÉ.

Monsieur le marquis !

PAUL.

Marquis ou non, je suis de mon époque ; et je n’ai qu’un regret, et je n’ai qu’un remords, c’est d’avoir pu l’oublier un instant. – Ah ! la noblesse m’attend ? Eh bien, elle m’attendra longtemps, la noblesse !

Il s’assied à droite.

L’ABBÉ.

Mais, malheureux, vos aïeux vous entendent !

PAUL.

Mes aïeux, maintenant ! Ainsi, je ne pourrai jamais dire un mot, faire un geste selon ma nature, sans qu’ils accourent aux fenêtres. – J’ai trente ans, et je crois être un homme. Eh bien, non, je ne suis pas un homme... et ma femme n’est pas uni ? femme : c’est une Penarvan ! et moi, un Penarvan ! Paul ? non pas ! Renée ? fi donc !... Penarvan ! et toujours ! et toujours !

L’ABBÉ.

Pour Dieu, monsieur le marquis !...

PAUL, se levant.

Ah ! mes aïeux m’entendent ?... Eh bien, ils m’entendront !

Il passe à gauche.

Comment ! je serais engagé d’honneur à faire revivre en moi tous ces fantômes ! Il faut absolument que je pense comme eux, que je marche leur pas, en dépit de mes jambes et de mes idées ! Et, parce qu’ils ne rêvaient que batailles, je ne pourrai, moi, sans honte, rester tranquille en mon logis ! Parce que le sire Alain, que Dieu confonde ! portait une croix au dos de son surcot, je devrai coudre un sacré-cœur à mon babil ! – À d’autres, monsieur l’abbé ! Je ne suis avare ni de mon sang ni de mes deniers ; mais je n’irai pas à ce rendez-vous ; mais je ne donnerai pas un rouge liard à la sainte cause ! Sainte, tant qu’on voudra ! mais ce n’est pas la mienne : voilà mon dernier mot !

L’abbé sort par la gauche, en levant les bras au ciel.

 

 

Scène VII

 

PAUL, seul

 

Et je tiendrai bon au moins ! Je suis las de toutes ces balivernes. – Quoi ! alors que tout s’agite, se transforme et se renouvelle, on prétend pétrifier la vie ! supprimer le présent ! enchaîner l’avenir et faire du passé un éternel poteau autour duquel je devrai tourner comme un cheval aveugle ! Quelle pitié !

Il s’assied à droite.

 

 

Scène VIII

 

GERMAIN, PAUL

 

Germain entre de la gauche, portant une écharpe blanche, un chapeau d’uniforme, une paire d’éperons, deux pistolets d’arçon, et dépose le tout sur le canapé ; il arrange le ceinturon du sabre : Paul le regarde en silence.

GERMAIN.

La !

PAUL.

Qu’est-ce que tout cela ?

GERMAIN.

Les armes et l’équipement de M. le marquis.

PAUL, avec colère.

Et qui t’a dit... ?

GERMAIN.

C’est madame la marquise.

PAUL, avec ironie.

Ah ! oui... madame la marquise !... C’est bien ! va-t’en !

GERMAIN.

M. le marquis n’a pas besoin de moi pour ?...

PAUL.

Va-t’en au diable !... et qu’on me laisse en paix !

GERMAIN, à part, en sortant par la gauche.

Qu’est-ce qu’il a donc ?

 

 

Scène IX

 

PAUL, seul, se levant

 

Oui, voilà les gages d’amour de madame la marquise !

Il prend l’écharpe, la froisse et la rejette ; puis s’asseyant sur le bras du canapé.

Et moi dont le cœur battait d’un si doux espoir ! moi qui trouvais la route si longue ! – Ce n’était pas moi qu’on appelait avec tant d’impatience, c’était le paladin ! – Ah ! la pauvre femme ! la pauvre femme !

Il prend le sabre et la manie d’une main fiévreuse.

Mais elle prend sans doute ses rêves pour des réalités. Les choses ne peuvent en être au point où elle me les a montrées... Non !

Il se lève et marche.

Déjà la nuit !

On entend un tintement sourd ; il écoute.

Quel est donc ce bruit confus qu’il me semble entendre au loin ?

Il se met à la fenêtre à droite.

Quelle rumeur étrange ! Et, là-bas, ces ombres qui glissent sur la lisière du bois ? Ce sont des cavaliers !... À cette heure ? en cet endroit ? – Et ces lueurs subites qui brillent, par instants, dans les genêts ? – Ce sont... oui, ce sont des fusils !...

Prêtant l’oreille.

Enfin, ce bruit que j’entendais devient plus distinct... et ce bruit... c’est le tocsin. – Ah ! c’est bien sérieux... c’est la guerre ! la guerre ! Ah !

Il se rassied à droite. Germain apporte un flambeau, le pose sur le meuble à gauche, et sort.

Je ne puis pourtant pas... Non... ma raison proteste. – Ma raison !... mais l’honneur ?... – Quand on accepte l’héritage d’un grand nom, on doit l’accepter sans réserve. – Je tromperais donc les espérances que ma femme a eu le droit de concevoir ? Oui, le droit ! – Puis, déserter une cause à l’heure du danger... je passerais pour un lâche aux yeux de tous... aux yeux de Renée ! – Jamais... tout, excepté cela !

Il se lève.

Et, d’ailleurs, contre les ennuis qui m’accablent, la guerre est un refuge qui me plaît. – Allons, soyons un preux, puisqu’il le faut ! Quand je me serai fait tuer, peut-être me donnera-t-elle un regret.

L’abbé paraît à la porte de gauche.

 

 

Scène X

 

L’ABBÉ, PAUL

 

PAUL.

Entrez, l’abbé, entrez. – Je suis prêt à partir.

L’ABBÉ.

À partir ?

PAUL, ceignant le sabre.

Pour la guerre.

L’ABBÉ.

Ah ! mon cher enfant ! J’en étais bien sûr, vous avez réfléchi...

PAUL.

Oui, l’abbé, oui, j’ai réfléchi.

L’ABBÉ.

Et vous avez compris ce que vous devez à votre nom ?

PAUL.

Oui, l’abbé.

L’ABBÉ.

À vos aïeux ?

PAUL.

À mes aïeux !

L’ABBÉ.

À votre gloire ?

PAUL.

Si vous voulez... oui. – Mais, ce que j’ai compris avant tout, c’est qu’il faut que ma femme m’aime... et, maintenant, j’espère qu’elle m’aimera !

L’ABBÉ.

Si elle vous aimera !

GERMAIN, dans le fond.

Monsieur le marquis, tous les gars sont là qui vous appellent. Ils ont envahi la cour, ils vont faire irruption dans le château ; c’est un spectacle enchanteur !

PAUL, prenant à la main l’écharpe et le chapeau.

Allons !

L’ABBÉ.

Venez, mon cher enfant, venez d’abord vous montrer ainsi à madame la marquise.

PAUL.

Oui, allons lui dire adieu.

Il va pour sortir par la gauche.

 

 

Scène XI

 

L’ABBÉ, PAUL, MIGHAUD

 

MICHAUD, du dehors, du fond à droite.

Où est-il ? où est-il ? Je veux le voir !

Il entre.

Ah ! le voilà !

PAUL, avec hauteur.

Vous, ici, monsieur Michaud ?

MICHAUD.

Oui, monsieur le marquis. Je n’ai pas voulu vous laisser partir sans vous faire tous mes compliments.

PAUL.

C’est bien, monsieur Michaud.

L’ABBÉ.

C’est bien ! c’est bien !

Entraînant Paul.

Venez !

Ils sortent par la gauche.

 

 

Scène XII

 

MICHAUD, seul, suivant Paul des yeux

 

Allez, monsieur le marquis, allez vous couvrir de gloire et de horions...

Descendant en scène.

et, pendant ce temps-là, moi qui, Dieu merci ! ne possède que vos terres, je viderai tranquillement mon verre à l’ombre de ma tonnelle. – Ah ! j’avais bien dit que j’aurais mon tour !

 

 

Scène XIII

 

ARMAND, MICHAUD

 

ARMAND, entrant vivement par le fond un fusil à la main.

Ah ! le voici ! Adieu, monsieur Michaud ! voilà votre fusil que je vous apporte.

MICHAUD.

Mais je n’en suis pas, moi !

ARMAND.

C’est ce qui vous trompe. Les gars disent comme ça que vous avez acquis les biens de Penarvan et que vous devez suivre la terre.

MICHAUD.

C’est bien ce que je compte faire ! Et comme la terre ne bougera pas...

 

 

Scène XIV

 

ARMAND, L’ABBÉ, MICHAUD, GERMAIN

 

GERMAIN, entrant du fond.

C’est une façon de parler. Il faut marcher, monsieur Michaud.

L’ABBÉ, entré de la gauche.

Il faut marcher, mon ami !

Le fond s’est rempli de Vendéens armés.

DEUX VENDÉENS, à la porte, laissant tomber leurs fusils.

Il faut marcher !

MICHAUD, éperdu, à l’abbé.

Mais ce n’est pas mes opinions !

L’ABBÉ, lui présentant le fusil que tenait Armand.

Vous n’en aurez que plus de mérite.

Rumeurs des Vendéens.

GERMAIN, entraînant Michaud.

Le voici, messieurs, le voici !

VOIX, au fond.

Monsieur le marquis ! monsieur le marquis !

Paul, tenant la main de Renée, sort de la gauche et se dirige vers le fond ; les cris de Vive M. le marquis ! retentissent, les cloches sonnent, les tambours battent.

 

 

ACTE IV

 

À la Brigazière. Même décor qu’au deuxième acte.

 

 

Scène première

 

L’ABBÉ, PAUL, puis GERMAIN

 

Au lever du rideau, l’abbé travaille sur une table à gauche, en face du public.  Paul est assis, à droite, sur un fauteuil de malade ; il lit.  L’abbé se gratte l’oreille et lève les yeux au plafond, comme quelqu’un qui cherche une idée.

L’ABBÉ.

Ah ! c’est cela !

Il écrit.

PAUL, lit à haute voix dans un vieux livre.

« Un jour, le roi François Ier faisait combattre des lions. Au moment de leur plus grande furie, une dame laissa tomber un de ses gants dans le parc des animaux, et, se tournant vers M. de Lorge, qui l’aimait, le pria d’aller lui chercher ce gant, s’il était vraiment son serviteur. M. de Lorge, sans hésiter, descendit parmi les lions, qui s’écartèrent devant sa fière contenance, et ramassa le gant à la pointe de son épée. Quand il revint près de la dame, au milieu d’un applaudissement universel : « Vous êtes mon héros, lui dit-elle avec orgueil, et je vous aime ! » Mais M. de Lorge la salua et s’éloigna d’elle : il ne l’aimait plus ! »

Fermant le livre, et rêveur.

Il ne l’aimait plus !

GERMAIN, s’approchant de Paul avec un plateau sur lequel il y a un verre de madère et des biscuits.

Monsieur le marquis !

PAUL, prenant le verre et un biscuit.

Merci !

Germain fredonne.

Tu as l’air gai, toi, ce matin ?

GERMAIN.

Dame, monsieur le marquis, je n’ai pas sujet d’être mécontent. Le début de la campagne a déplissé tous nos rêves ; une balle en pleine poitrine ! Et nous en avions grand besoin.

Mouvement de Paul.

Ah ! la blessure que M. le marquis a reçue a été une bien bonne chose pour nous !

PAUL.

En vérité ?

L’ABBÉ.

Le fait est que, maintenant, il est permis de s’en réjouir.

PAUL.

Vous trouvez ?

L’ABBÉ.

Il est des traditions auxquelles on ne saurait se soustraire, et vous étiez le seul de votre race arrivé tout entier à votre âge !

PAUL.

Vous savez, l’abbé ? si, pour l’honneur de la famille, je ne vous parais pas suffisamment endommagé, parlez, ne vous gênez pas.

L’ABBÉ.

À Dieu ne plaise ! non, mon cher enfant, non, c’est très bien comme cela.

Germain s’incline affirmativement avec un geste d’approbation.

PAUL.

Alors tu es satisfait ?

GERMAIN.

Monsieur le marquis, mes vœux sont exaucés, et je puis enfin relever la tête !

PAUL.

Oui, mon garçon, oui, relève la tête... et laisse-moi.

Germain sort. Paul se lève et remonte vers la fenêtre du fond, à gauche.

Voilà mes bœufs qui ruminent là-bas, à l’ombre de ces vieux pommiers que mon père a planté. Quel doux paysage, et qu’on pourrait être bien ici !

 

 

Scène II

 

L’ABBÉ, PAUL, RENÉE

 

RENÉE, entrant de la gauche, va à Paul d’un air tendre et empressé.

Bonjour, mon ami ! comment vous sentez-vous ce matin ?

PAUL, d’un air un peu contraint.

Bien ! je vous remercie.

RENÉE.

Ainsi, vous ne souffrez pas de votre blessure ?

PAUL.

De ma blessure ? Oh ! nullement.

RENÉE, d’un ton pénétré.

Ah ! tant mieux ! tant mieux ! Pourtant, vous êtes encore bien pâle : et puis, cet air triste et soucieux, que vous n’aviez pas autrefois, et qui, maintenant, ne vous quitte plus ! Auriez-vous quelque préoccupation que j’ignore ?

PAUL.

Aucune.

RENÉE.

Je n’ai rien fait qui ait pu vous déplaire ?

PAUL.

Oh ! absolument rien.

RENÉE, à part.

C’est étrange !

Temps de silence contraint de part et d’autre. Haut.

Vous savez, mon ami, qu’il n’est bruit dans le pays que de votre conduite sur le champ de bataille ?

PAUL.

Ah !

À part.

J’en suis bien aise.

L’ABBÉ.

Et, ce qui semblait impossible, M. le marquis vient encore d’ajouter à l’éclat de son nom.

PAUL.

Oui !

RENÉE.

Je suis heureuse : vous êtes mon héros.

PAUL, avec une impatience contenue.

C’est convenu !

Il sort lentement par le fond.

 

 

Scène III

 

L’ABBÉ, RENÉE

 

RENÉE, à elle-même.

Mais qu’a-t-il donc, mon Dieu ?

À l’abbé.

Mais qu’a-t- il donc ?

L’ABBÉ, étonné.

Ce qu’il a ?

RENÉE.

Mais vous ne voyez donc lien ?

L’ABBÉ, se levant.

Quoi donc ?

RENÉE.

Cette froideur, cette contrainte, quand je vais à lui, quand je lui parle, quand il me répond... quand il daigne me répondre.

L’ABBÉ, ébahi.

J’avoue que je n’ai pas remarqué...

RENÉE.

Est-il concevable que vous soyez absorbé dans le passé au point de ne rien voir des choses de la vie ? Tout à l’heure encore, ici même, devant vous, sous vos yeux... son attitude glacée, ses rares paroles, ses longs silences, jusqu’à sa façon de s’éloigner, rien de tout cela ne vous a frappé ?

L’ABBÉ.

Eh quoi, madame la marquise, c’est là ce qui vous préoccupe, alors que vous êtes la plus glorieuse des épouses, quand nous avons un héros de plus ?

RENÉE.

Eh ! oui, je le sais bien, mon ambition est satisfaite ! D’où vient donc l’inquiétude qui me dévore ? Nous avons maintenant le gentilhomme qui nous manquait naguère ; mais l’homme d’une humeur si douce, si expansive, qui jetait la vie, malgré nous, dans notre intimité, où donc est-il ? Je le cherche, je ne le trouve plus... et je souffre... je souffre... horriblement !

Elle tombe brisée sur le fauteuil à droite.

L’ABBÉ, étonné.

Vous pleurez ?

RENÉE, se levant vivement et passant à gauche.

Moi ?... Non ! Mais je suis irritée d’un changement que je ne puis m’expliquer.

L’ABBÉ.

Attendez donc !... Blessé près de la Brigazière, M. le marquis a dû être transporté ici ; mais sa véritable place est au château. Autrefois, il s’y trouvait mal à l’aise ; il se sentait au-dessous de la grandeur qu’on y respire ; à présent, c’est là que l’attend le couronnement de sa gloire, et c’est là qu’il aspire à vivre.

RENÉE.

Croyez-vous ?

L’ABBÉ.

J’en suis sûr. Monsieur le marquis doit souffrir ici ; il est impossible qu’aujourd’hui ce séjour ne lui rappelle pas douloureusement ses erreurs premières.

RENÉE.

Douloureusement ?... Eh bien, moi, je crois le contraire.

L’ABBÉ.

Le contraire ?

RENÉE.

Oui, oui, je me rappelle maintenant... certaines paroles qui lui sont échappées : oui, certaines tendances à retomber dans son passé. Ce séjour est malsain pour lui ; voilà la vérité, monsieur l’abbé, la voilà ! Il faut retourner au château. Il doit être en état de supporter le voyage ; je vais en causer avec le docteur.

Elle sort par le fond.

 

 

Scène IV

 

L’ABBÉ, puis PAUL

 

L’ABBÉ, rêveur.

Qu’ont-ils donc, tous les deux ?

Après un temps de silence.

Allons, reprenons ce travail tant de fois interrompu... Il est là, le voici, le couronnement de sa gloire !

Il se met à écrire, en balançant la tête avec complaisance.

PAUL revient du fond, il regarde l’abbé ; à part.

Ce n’est pas sa faute, à lui !

Haut.

Eh bien, monsieur l’abbé, il paraît que décidément cela va comme vous voulez ?

L’ABBÉ.

Mais oui, mais oui. Et ce sera peut-être le plus beau de tous mes récits.

PAUL.

Pas possible ?

L’ABBÉ.

Et ce n’est plus dans les ténèbres du passé que je vis à cette heure, c’est dans les splendeurs du présent.

PAUL.

Les splendeurs du présent ?

L’ABBÉ, finement.

Oui, monsieur le marquis, j’en ai fini avec les morts.

PAUL, inquiet.

Ah çà ! dites donc, l’abbé, est-ce que vous songeriez, par hasard, à me suspendre dans votre galerie ?

L’ABBÉ, se trottant les mains.

C’est fait, monsieur le marquis.

PAUL.

Comment, c’est fait ?

L’ABBÉ.

Parfaitement.

PAUL.

Mais à quel propos, à quel titre ? à titre de héros ?

L’ABBÉ.

Oui, certes ! Voici votre dossier, et vous avez prouvé dans la dernière affaire...

PAUL.

J’ai prouvé dans la dernière affaire qu’il suffit d’un plomb vil, dans le fusil du premier venu, pour étendre un Penarvan tout de son long comme un simple meunier ; comme le père Michaud qui est tombé en même temps que moi !

À part.

Ils me rendront fou, ma parole d’honneur !

L’ABBÉ, à part.

Il a beau dire, il a beau faire, je le tiens et je ne le lâcherai pas : héros malgré lui !

GERMAIN, entrant vivement de droite, un journal à la main.

Lisez, monsieur le marquis, lisez ! une grande victoire que non ? venons de remporter.

L’ABBÉ.

Une victoire !

PAUL, indifférent.

Donne à M. l’abbé, c’est son affaire.

L’ABBÉ, saisissant le journal.

Oui ; mais courons, d’abord, annoncer cette nouvelle à madame la marquise.

Il sort avec Germain.

 

 

Scène V

 

PAUL, seul

 

Une victoire !... que m’importe, à moi ? je suis dans une impasse. Quelque drapeau que je suive, je sacrifie mes vœux ou mon devoir... Ah ! tu l’as voulu, mon fils, tu l’as voulu !...

 

 

Scène VI

 

IRMA, PAUL

 

IRMA, entrant et remarquant sa tristesse.

Tiens !

Elle s’approche de Paul, à sa gauche.

PAUL.

C’est vous, ma bonne Irma ?

IRMA.

Oui, monsieur le marquis, je viens savoir de vos nouvelles.

PAUL.

Moi, vous voyez, je suis très bien... Asseyez-vous... Et votre père ?

IRMA.

À peu près guéri de sa blessure, et tout à fait de son ambition.

PAUL.

En vérité ?

IRMA.

Il en a assez, de ces beaux domaines où il faut que l’homme suive la terre. Nous voilà rentrés au moulin, pour ne plus le quitter jamais.

PAUL.

À la bonne heure ! Et vous ne tarderez pas à épouser le petit Armand. Ce n’est pas un héros, lui, mais cela vous est bien égal : vous l’aimez, il vous aime, et vous serez heureux... tandis que moi...

IRMA.

Monsieur Paul... Ah ! pardon, je voulais dire...

PAUL.

Oh ! ne vous reprenez pas ! Paul me rappelle le temps où je vivais alerte et sans souci, selon mes goûts, selon ma nature, tandis que M. le marquis, cela veut dire la contrainte, et...

IRMA.

Cela veut dire l’heureux époux de la femme la plus belle, la plus noble...

PAUL.

Oh ! je ne conteste ni sa beauté ni sa noblesse, grand Dieu !

IRMA.

Ni sa tendresse ?

Mouvement de Paul.

En douteriez-vous ? Quand nous sommes arrivées, vous étiez encore sans connaissance, et vous n’aviez rien pu voir ; mais j’étais là, moi !

PAUL, lui tendant la main.

Je le sais.

IRMA.

Madame la marquise et M. l’abbé étaient agenouillés auprès de vous ; M. l’abbé priait le bon Dieu, en sanglotant ; madame ne pleurait pas, elle ! Non, elle ne pleurait pas, la pauvre femme ! mais, dans sa douleur muette, comme elle était belle et touchante ! Et quand vous êtes revenu à la vie, c’était un bonheur ! un délire ! « Tu vivras, tu vivras, disait-elle, oh ! je saurai bien te disputer à la mort !... et je la défie de t’arrachera moi ! » – Et ce qu’elle disait là, elle l’a fait, au moins !... Oui, monsieur Paul, elle vous a disputé, elle vous a arraché au tombeau, en vous prodiguant, jour et nuit, des soins comme une mère en eût donnés à son enfant ! Enfin, croyez-moi, elle vous aime bien, allez ! elle vous aime bien.

PAUL.

Oui, oui.

IRMA, apercevant au fond Renée.

Et tenez, la voici ! Regardez-la donc, et voyez tout ce qu’il y a d’amour pour vous dans ces beaux yeux-là !

Elle remonte.

PAUL, à part.

D’amour pour moi !...

 

 

Scène VII

 

RENÉE, PAUL, IRMA

 

RENÉE, joyeuse.

Mon ami...

PAUL.

Eh bien, madame la marquise, vous êtes contente ? Vous venez de remporter une grande victoire ?

RENÉE.

Une victoire ? Ah ! oui, je sais ; mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit.

PAUL.

Comment, ce n’est pas là ce qui vous donne cet air d’animation et de joie ?

RENÉE.

Non, mon ami. Le docteur vous a trouvé très bien ce matin ; et si bien, qu’il vous permet de retourner au château.

PAUL.

Ah !... Eh bien, j’y songerai... dans quelques jours... plus tard.

RENÉE.

Mais non, ami, c’est aujourd’hui que nous partons ; aujourd’hui, tout à l’heure.

À Irma.

Voulez-vous bien donner des ordres, mademoiselle ?

Irma sort par le fond, à gauche.

 

 

Scène VIII

 

RENÉE, PAUL

 

PAUL.

Déjà ?... Mais qu’avez-vous donc de si pressé qui vous rappelle là-bas ?

RENÉE.

Et vous, qu’avez-vous donc qui vous retienne ici ?

PAUL.

Moi ?... Rien... rien !

RENÉE.

Alors, c’est convenu, nous partons dans une heure ?

PAUL, se levant.

Oh ! quand vous voudrez ! Tout de suite, si vous voulez, tout de suite !

Il remonte au fond.

Allons, adieu, ma chère petite maison, puisqu’il faut te quitter encore ! Tu dois me trouver bien fou et bien ingrat... Oh ! oui !

RENÉE.

Cette émotion, ce langage...

PAUL.

C’est que je songe à cette vie libre, heureuse et gaie d’autrefois, que je portais si légèrement et que j’ai pu échanger... – Ah ! elle m’aura coûté cher, la folle bouffée de vanité que vous m’avez soufflée au cerveau !

RENÉE.

Des regrets ? des reproches ? Voilà donc le prix de mon dévouement, de mon amour ?

PAUL, avec un sourire amer.

Votre amour ?... J’ai pitié de l’erreur où vous êtes. Apprenez donc enfin à méconnaître. Depuis un mois, votre orgueil s’exalte pour un être chimérique et se dévoue pour un fantôme. Vous aimez un preux, un héros... et je ne suis rien de tout cela. J’ai horreur du sang et me soucie peu de la gloire. On vous a dit que je m’étais battu comme un lion ? C’est bien possible ; je n’en sais rien. Je me suis battu pour acquitter une dette d’honneur que j’avais contractée en vous épousant, et je suis prêt à recommencer. Mais, quand je songe à toutes les rêveries dont vous vivez et dont j’ai failli mourir, je m’indigne un peu malgré moi. – Ah ! Renée, si vous aviez voulu !... au lieu de cette mort anticipée que l’on nomme la vie de Penarvan, quelle douce vie nous aurions pu mener ! que de joie ! que de bonheur ! Je vous aimais tant, moi !

Au fond, à droite, près de la porte.

Je vous vois encore, au détour du sentier, venant à moi, au pas de votre mule, dans un flot de lumière, qui semblait émaner de vous ! Puis, quand vous êtes entrée ici, quand j’ai entendu le son de votre voix, quand j’ai senti votre main dans la mienne... Ah ! la bonne matinée ! Et que vous étiez belle ! et que je vous ai vite aimée !

RENÉE, très émue.

Mon ami !

PAUL, redescendant.

Oh ! oui, je vous ai bien aimée ! et mille fois plus encore que vous n’avez pu le supposer !

Avec un soupir.

Mais il vous fallait un héros, et je n’étais qu’un brave garçon fait pour vous adorer !... Reprenez donc votre amour, il se trompe et ne m’appartient pas.

RENÉE.

Vous perdez la raison, mon cher Paul ! votre séjour ici aura réveillé en vous quelques folles idées d’autrefois.

PAUL, éclatant.

Et c’est vous... c’est vous qui traitez mes idées de folies ?... Ah ! tenez, madame, nous ne nous comprenons pas, nous ne nous comprendrons jamais ! et nous serions moins séparés par la mort, que nous ne le sommes à vivre ensemble. Eh bien, croyez-moi, finissons-en !

Il passe à gauche.

Puisqu’il vous plaît ainsi, restez cloîtrée dans le passé de notre famille ; moi, j’en ai assez, je prétends vivre à mon gré. Vivons donc chacun de notre côté : vous, dans votre château, moi, dans ma ferme,

Appuyant.

car, je vous le répète, vous ne m’aimez pas, vous ne m’avez jamais aimé ! Moi, j’ai lu au fond de votre cœur... et je ne vous aime plus !

RENÉE, frappée de stupeur.

Vous ne m’aimez plus ? et vous refusez de me suivre ?

PAUL.

Oui, madame, oui, il faut on finir !

Il se jette dans an fauteuil à gauche.

RENÉE, fièrement.

Il suffit, monsieur... je pars !

 

 

Scène IX

 

PAUL, RENÉE, L’ABBÉ

 

L’ABBÉ.

La voiture est attelée ; tout est prêt, monsieur le marquis.

RENÉE, d’une voix de plus en plus brisée.

M. le marquis reste.

Étonnement de l’abbé.

M. le marquis refuse de me suivre... M. le marquis ne m’aime plus.

L’ABBÉ.

Mais c’est du délire !

RENÉE, éperdue.

Partons, monsieur l’abbé.

L’ABBÉ.

Mais, madame...

RENÉE.

Partons !...

Elle fait quelques pas eu chancelant, et s’appuie d’une main au dossier d’un fauteuil ; elle laisse échapper un cri étouffé et se cache le visage de l’autre main.

PAUL, courant à elle.

Renée !

Il écarte sa main.

Des larmes ?

RENÉE.

Eh bien, oui, des larmes ! je suis vaincue ! Peux-tu m’aimer encore ?

PAUL.

Chère femme ! oh ! chère femme adorée !...

L’ABBÉ.

Ah ! ce sera la plus belle page de mon histoire !

RENÉE.

Monsieur l’abbé, renvoyez la voiture, nous sommes arrivés.

PAUL.

Comment ?

RENÉE.

Oui, nous restons ici.

L’ABBÉ, tout effaré.

Pardon, pardon... mais le château ?...

RENÉE.

Penarvan sera le tombeau vénéré des ancêtres ; mais j’ai senti enfin que, s’il est beau d’honorer les morts, il est bien doux de vivre avec les vivants...

Tendant la main à son mari.

et de les aimer, mon cher Paul !

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