Théophile (Étienne ARAGO - DESVERGERS - Charles VARIN)

Comédie-vaudeville en un acte.

Représentée pour la première fois, à Pairs, sur le Théâtre National du Vaudeville, le 2 avril 1834.

 

Personnages

 

THÉOPHILE BERNARD, jeune séminariste

MONT-GOBERT, riche propriétaire

MADAME MONT-GOBERT, sa femme

SÉRAPHINE, leur fille

OCTAVIE, leur nièce

DOMESTIQUES

 

La scène se passe à la campagne près de Senlis ; dans la maison de M. Mont-Gobert.

 

Le théâtre représente l’intérieur du premier étage d’un pavillon ; porte d’entrée au fond ; porte latérale à gauche ; un canapé du même côté ; fenêtre à droite ; au fond deux bibliothèques de chaque côté de la porte ; elles s’ouvrent dans toute la hauteur par deux battants garnis de rideaux verts. Chaises, fauteuils, tables, etc.

 

 

Scène première

 

SÉRAPHINE, puis OCTAVIE

 

Au lever du rideau, Séraphine paraît au fond portant un paquet qu’elle dépose sur une chaise.

SÉRAPHINE.

Tout le monde dort dans la maison... personne ne m’a vue... appelons ma cousine...

Elle va frapper à la porte de gauche.

Octavie !... Ma cousine !... c’est moi, je suis seule...

OCTAVIE, paraissant.

Me voici, ma chère Séraphine... embrassons-nous !...

SÉRAPHINE.

Non, pas à présent... parce qu’avec ton costume d’homme, de militaire...

OCTAVIE.

Eh bien ?...

SÉRAPHINE.

Ça peut donner des idées !

OCTAVIE.

Quel enfantillage... est-ce que tu es encore comme à la pension... un peu prude, un peu dévote ?

SÉRAPHINE.

Et toi es-tu toujours...

OCTAVIE.

Je n’ai pas changé.

Air de Mazaniello.

Plus que jamais vive étourdie,
Gaiement, j’éloigne les chagrins !...

SÉRAPHINE.

Le ciel ma chère en cette vie,
Nous défend les plaisirs mondains.

OCTAVIE.

Le ciel qui t’occupe sans cesse ;
Crois-moi, ne saurait t’en punir,
Celui qui donne la jeunesse,
N’est pas l’ennemi du plaisir !...

SÉRAPHINE.

Moi, qui te croyais à Senlis, bien tranquille chez ton père, juge de mon étonnement, de ma frayeur, lorsqu’hier au soir, tu es venue seule, sous ce costume me demander asile à l’insu de mes parents.

OCTAVIE.

Il le fallait bien... ton père est mon oncle... et pour tout au monde je ne voudrais pas qu’il me sût chez lui.

SÉRAPHINE.

Aussi, je n’ai pas même pris le temps de t’interroger... il était tard !... je t’ai bien vite cachée dans ce pavillon qui est toujours inhabité... mais ma conscience n’est pas tranquille, car il t’est sans doute arrivé une aventure terrible...

OCTAVIE.

Non !... rien de bien extraordinaire... j’ai été enlevée...

SÉRAPHINE.

Enlevée !... par des voleurs ?

OCTAVIE.

Par un jeune homme... un officier.

SÉRAPHINE.

Et tu as pu le souffrir.

OCTAVIE.

Dam ! quand on n’est pas la plus forte.

SÉRAPHINE.

Se laisser enlever par un officier !... Est-ce un officier supérieur ?

OCTAVIE.

Un sous-lieutenant !...

SÉRAPHINE.

Tu es impardonnable.

OCTAVIE.

Je conviens de mes torts, mais ils sont involontaires... figure-toi qu’on devait donner à Senlis, un bal déguisé et masqué...

SÉRAPHINE.

Quel abyme pour l’innocence !...

OCTAVIE.

Je reçois une invitation... mon père me défend de l’accepter... c’était cruel !... mais le lendemain, il est forcé de se rendre à Paris pour y rester huit jours... en son absence, plusieurs de mes amies vinrent me voir, et moi, j’enrageais... parce qu’elles avaient l’air de me plaindre... Pauvre Octavie !... un si beau bal !... que tu es malheureuse !... mais c’est que tu le veux bien. – Moi ?... et comment ? – sans doute !... viens-y avec nous... tu seras déguisée, on ne te reconnaîtra pas... et ton père n’en saura rien...

SÉRAPHINE.

Tu t’es laissée entraîner ?...

OCTAVIE.

Que veux-tu ?... je savais qu’Arthur devait y être.

SÉRAPHINE.

Qu’est-ce que c’est qu’Arthur ?

OCTAVIE.

Arthur de Vernon, ce jeune officier de chasseurs, en garnison à Senlis... qui depuis quelque temps me parlait d’amour.

SÉRAPHINE.

Et tu l’écoutais...

OCTAVIE.

Est-ce qu’on peut empêcher un officier de parler... surtout celui-là... qui est très bavard... voilà pourquoi je pris ce costume, l’uniforme de son régiment petite tenue ! je me réjouissais de l’intriguer !... à peine au bal... je le rencontre, il feint de ne pas me reconnaître, et tout en causant, nous quittons la salle pour le jardin, où après plusieurs détours, nous arrivons à une porte extérieure !... là, deux hommes me saisissent, étouffent mes cris, et me placent à côté d’Arthur dans une chaise de poste qui part au galop...

SÉRAPHINE.

Vois-tu cependant, où les bals peuvent conduire.

OCTAVIE.

Heureusement qu’en traversant ce village qui n’est qu’à deux lieues de Senlis, une roue s’est brisée, et tandis qu’Arthur cherchait du secours, l’obscurité a protégé ma fuite et je suis venue te demander un refuge.

SÉRAPHINE.

Combien tu dois haïr ce jeune homme ?...

OCTAVIE.

Mais non, au contraire !... tu ne comprends pas cela, toi qui n’as jamais aimé

SÉRAPHINE.

Peut-être...

OCTAVIE.

Tu connaîtrais l’amour ?

SÉRAPHINE.

Oui !... mais un amour pur et sans remords... un amour qui ne peut-être heureux que là-haut...

OCTAVIE.

Là-haut !... prends-y garde !... dans ce genre-là, les enlèvements sont plus dangereux.

SÉRAPHINE.

Ne plaisante pas sur un pareil sujet.

OCTAVIE.

Je n’en ai guère envie, je suis trop inquiète, trop malheureuse !... C’est demain que mon père revient de Paris, et s’il ne me trouve pas à son arrivée, si le bruit de cet évènement se répandait... et ces choses-là se répandent si vite...

Air Du partage de la richesse.

Tu sais combien la médisance
En province est prompte à blesser ;
Sur un seul mot, sur la moindre apparence
On la voit souvent s’exercer.
Mon aventure est un excellent thème,
Dieu sait comme on va bavarder...
Car j’ai fourni le canevas moi-même,
Et l’on n’aura plus qu’à broder.

SÉRAPHINE.

Mon Dieu ! c’est vrai... Quel parti prendre.

OCTAVIE.

Il n’y en a qu’un... La nuit prochaine il faut que je retourne à Senlis, car je ne puis y retourner que la nuit ; mais il le faut absolument.

SÉRAPHINE.

Et qui t’accompagnera ?

OCTAVIE.

Ton frère Léon n’est-il pas ici ?

SÉRAPHINE.

Non, il est à Paris, où il est allé faire ses adieux à nos parents.

OCTAVIE.

Ses adieux ?...

SÉRAPHINE

Il est sur le point de partir pour l’Italie, mon père dit que c’est le moyen d’achever son éducation. Nous attendons même un monsieur, un jeune homme qui doit le suivre dans ce voyage.

OCTAVIE.

J’entends, un mentor... voilà justement ce qu’il me faudrait... Se confier à des domestiques, c’est impossible.

SÉRAPHINE.

Espérons encore ; nous avons toute la journée pour y penser, et d’ici à ce soir, le ciel nous inspirera peut-être... En attendant, quitte ce costume ; je ne t’aime pas sous cet habit, et je t’ai apporté tout ce qu’il faut pour en changer.

Elle lui donne le paquet.

OCTAVIE.

Tu ne m’a pas apporté autre chose ?

SÉRAPHINE.

Quoi donc ?

OCTAVIE.

À déjeuner... je meurs de faim.

SÉRAPHINE.

C’est juste... je tâcherai... Chut !... je crois entendre parler.

Elle écoute.

OCTAVIE, écoutant aussi.

En effet, on s’approche.

SÉRAPHINE.

C’est la voix de mon père !

Elle remonte la scène.

Maman est avec lui... Que viennent-ils faire ?... eux qui ne visitent jamais ce pavillon...

OCTAVIE.

Mais, ne sois donc pas troublée comme ça... Fais semblant de chercher un livre dans cette bibliothèque.

SÉRAPHINE, allant à la bibliothèque.

Mentir !... dissimuler !... tu vois à quoi tu m’exposes.

OCTAVIE.

Adieu... n’oublie pas mon déjeuner.

Elle rentre à gauche en emportant le paquet.

 

 

Scène II

 

SÉRAPHINE, MONSIEUR et MADAME MONT-GOBERT

 

MONT-GOBERT.

Oui, madame, je vous répète que je le veux.

MADAME MONT-GOBERT.

Et moi, je vous répète que vous n’avez pas le sens commun... Ce pavillon est isolé, au bout du jardin... rien n’est plus incommode.

MONT-GOBERT.

Mais au contraire... une solitude délicieuse, véritable demeure du sage, avec une bibliothèque choisie...

Il se retourne et aperçoit Séraphine.

Tiens ! tu étais là, Séraphine ?

MADAME MONT-GOBERT.

Que faites-vous, ici, mademoiselle ?

SÉRAPHINE.

Maman, je cherchais un livre,

MONT-GOBERT.

Approche, mon enfant... Je suis sûr qu’elle sera de mon avis.

MADAME MONT-GOBERT.

Brisons là, monsieur... Vous voulez qu’il habite ce pavillon, j’y consens, n’en parlons plus.

SÉRAPHINE.

Habiter ce pavillon... qui donc cela ?

MONT-GOBERT.

Le jeune homme qui doit accompagner ton frère dans ses voyages ; son séjour ici sera de courte durée, mais encore faut-il le loger convenablement... Y verrais-tu aussi des obstacles ?

SÉRAPHINE.

Mais quand doit-il arriver ?

MONT-GOBERT.

Je ne l’attends que dans trois ou quatre jours.

SÉRAPHINE, à part.

Ça me rassure.

Haut.

Alors, je n’y trouve aucun inconvénient.

MONT-GOBERT.

Vous l’entendez, madame ; il n’y a que vous qui fassiez toujours de l’opposition.

MADAME MONT-GOBERT.

C’est que vos idées sont quelquefois si contradictoires.

MONT-GOBERT.

Et en quoi, s’il vous plaît ? Me blâmeriez-vous parce que je donne un compagnon de voyage à mon fils un bon jeune homme qui a fait ses études au séminaire, ce qui est, selon moi, un gage de moralité et de bonne conduite.

Air : J’en guette un petit de mon âge.

Oui, je préfère en cette circonstance,
Un homme simple et d’esprit peu léger,
Car dans le monde il est mainte science
Qui pour mon fils, offre plus d’un danger.
Je veux quelqu’un d’une candeur extrême,
Qui ne puisse trop l’éclairer...
Et lui laissant presque tout ignorer,
Pour lui soit un autre moi-même.

SÉRAPHINE, à part.

Mon père a raison.

MADAME MONT-GOBERT.

Non, ce n’est pas en cela que je vous désapprouve... Du temps de l’empire, c’est à peu près de cette manière qu’on élevait beaucoup de jeunes gens... La mode en était revenue ; je m’étonne seulement que vous fassiez revivre un pareil usage, vous qui ne croyez à rien, qui vous mettez au-dessus des principes les plus respectés.

MONT-GOBERT.

C’est vrai... En général je ne crois que ce que je vois, et comme je ne vois rien... vous comprenez le reste ; mais je ne suis pas fâché que mes enfants aient une autre manière de voir.

MADAME MONT-GOBERT.

Je ne sais pourquoi vous encouragez Séraphine dans ses idées de dévotion, fort bonnes d’ailleurs, quand elles ne sont pas poussées trop loin ; mais, fuir le monde et le mariage, vouloir se consacrer entièrement à la retraite, voilà ce que je déclare un abus, et mon devoir est de m’y opposer.

SÉRAPHINE.

Mais maman, puisque c’est mon goût, mon seul désir.

MONT-GOBERT.

Sans doute... c’est écrit sur sa figure... regardez-la... la candeur même... C’est au point qu’à sa pension elle a servi de modèle pour le portrait d’une sainte qu’on destinait à une église.

MADAME MONT-GOBERT.

Qu’importe ?... moi je soutiens qu’une jeune personne est faite pour se marier, pour vivre dans la société.

MONT-GOBERT.

Tâchez alors de découvrir un gendre qui nous convienne, je ne demande pas mieux.

MADAME MONT-GOBERT.

Rien n’est plus facile : mon frère est colonel, et dans son régiment il y a plus d’un officier...

MONT-GOBERT.

Un militaire !... êtes-vous folle ? Un gendre qui se ferait tuer à la première occasion.

MADAME MONT-GOBERT.

C’était comme ça du temps de l’empire.

MONT-GOBERT.

Vous me citez toujours l’empire.

MADAME MONT-GOBERT.

Eh ! trouvez-moi quelque chose de mieux.

MONT-GOBERT.

Je n’y consentirai jamais !

MADAME MONT-GOBERT.

C’est ce que nous verrons... Quant à votre fils, le danger est moins grand pour lui ; cependant, point d’imprudence... vous ne connaissez pas ce jeune homme que vous attendez... et si par hasard c’était un fanatique, un hypocrite...

MONT-GOBERT.

Le jeune Théophile ? le fils de mon ami Bernard, mon ancien associé !... j’ai sur lui les meilleurs renseignements... Il faut vous dire qu’il y a dix ou douze ans, mon ami Bernard, qui n’avait pas été aussi heureux que moi en affaires, s’embarqua pour les Indes, afin de rétablir sa fortune. En partant, il laissa son fils entre les mains d’une vieille tante dévote qui l’éleva à sa manière, et voilà pourquoi Théophile a embrassé la profession dont je vous parlais tout à l’heure.

MADAME MONT-GOBERT.

Je comprends.

MONT-GOBERT.

Son père en fut désolé à son retour. Il était riche ; ses projets de fortune s’étaient réalisés, et ma foi, ayant appris que je cherchais une espèce de mentor pour mon fils, il m’a prié de choisir Théophile : il espère que le monde et les voyages le feront renoncer à un état qui contrarie les vues de sa famille. Vous sentez que je n’ai pu refuser un pareil service à un ancien ami.

MADAME MONT-GOBERT.

À la bonne heure... mais encore une fois, M. Théophile ne vous est pas personnellement connu ?

MONT-GOBERT.

Soyez donc tranquille ; je l’examinerai... je le questionnerai... et vous savez que je ne suis pas bête... J’ai lu Voltaire, j’ai lu tout Voltaire ! une fort belle édition qui m’a coûté assez cher... ainsi reposez-vous sur moi, et préparez ce pavillon d’une manière convenable... c’est tout ce que je vous demande.

MADAME MONT-GOBERT.

Je m’en occuperai dès aujourd’hui.

SÉRAPHINE.

Permettez, maman... ça vous gênerait... je me charge de tout cela.

MONT-GOBERT.

Cette chère enfant !... Mais voici l’heure où mes journaux arrivent, je vais les parcourir avant le déjeuner.

Air de la ligue des femmes.

Vous le savez, c’est mon unique étude,
Dans les journaux je m’instruis bien ou mal ;
Depuis longtemps j’en ai pris l’habitude,
Je ne saurais vivre sans mon journal...
Le monde, hélas ! est une nuit obscure
Où nous cherchons en vain la vérité ;
Moi, des journaux j’aime fort la lecture,
Ça m’entretient dans l’incrédulité.
Vous le savez, etc.

MADAME MONT-GOBERT et SÉRAPHINE.

Nous le savons, c’est votre unique étude,
Dans les journaux on s’instruit bien ou mal ;
Quand dès longtemps on a cette habitude
On ne saurait vivre sans son journal.

Mont-Gobert sort par le fond,

 

 

Scène III

 

MADAME MONT-GOBERT, SÉRAPHINE

 

MADAME MONT-GOBERT.

Enfin il est parti.

SÉRAPHINE, à part.

Pourvu qu’elle ne reste pas longtemps.

MADAME MONT-GOBERT.

Séraphine, j’ai un secret à t’apprendre.

SÉRAPHINE.

Un secret ?

MADAME MONT-GOBERT.

Je suis à peu près sûre que tu n’as eu jusqu’ici aucune inclination... Me serais-je trompée ?

SÉRAPHINE.

Non, maman.

À part.

Encore un mensonge.

MADAME MONT-GOBERT.

Cela rend ma tâche plus facile, et je m’applaudis du plan que j’ai formé avec mon frère le colonel, qui est en garnison à Senlis... Nous avons conspiré pour ton bonheur, et il s’est chargé de te trouver un mari dans son régiment.

SÉRAPHINE.

Un mari ! et un officier encore !

MADAME MONT-GOBERT.

Aurais-tu aussi des préventions contre les militaires ?... Du temps de l’empire on les recherchait partout... ils étaient l’âme de la société... ce sont les hommes les plus aimables.

SÉRAPHINE.

Je ne crois pas que mon père soit de votre avis.

MADAME MONT-GOBERT.

Je le sais bien !... jamais un officier n’aurait été reçu chez lui, surtout en qualité de prétendu... Il nous fallait un moyen de l’introduire, le hasard nous l’a fourni... j’ai écrit au colonel que nous attendions le jeune Théophile... l’occasion était bonne, il l’a saisie, et le protégé de mon frère doit arriver aujourd’hui à la place et sous le costume du séminariste.

SÉRAPHINE.

Il arrive aujourd’hui ? mais je ne le connais pas !

MADAME MONT-GOBERT.

Ni moi non plus... mais le colonel me vante son adresse, son esprit ; au surplus je vais te montrer la lettre qui renferme son éloge... je dois l’avoir sur moi...

Elle la cherche.

Eh, bien... je ne la trouve pas... je l’aurai laissée sur mon secrétaire...

SÉRAPHINE.

Maman, je m’en rapporte à vous.

MADAME MONT-GOBERT.

Et tu as raison... ce jeune homme est un excellent parti... à la vérité il n’est encore que sous-lieutenant, mais on peut prétendre à tout quand on se nomme Arthur de Vernon.

SÉRAPHINE, à part.

Arthur de Vernon !... le ravisseur d’Octavie !

MADAME MONT-GOBERT.

Ainsi, tu adoptes mes vues et tu t’y prêteras de bonne grâce...

SÉRAPHINE.

Non maman... n’y comptez pas... vous savez mon éloignement pour le mariage.

MADAME MONT-GOBERT.

Ma fille, cette résolution n’est pas naturelle, vous me cachez quelque chose.

SÉRAPHINE, à part.

Que lui répondre ?...

On entend sonner la cloche d’entrée.

MADAME MONT-GOBERT.

On sonne à la grille ! qui peut nous rendre visite à cette heure ?

 

 

Scène IV

 

MADAME MONT-GOBERT, SÉRAPHINE, MONT-GOBERT

 

MONT-GOBERT.

Le voici ! le voici !... je l’ai vu arriver de loin, par la grande avenue et j’accourais vous prévenir.

MADAME MONT-GOBERT.

Et qui donc ?

MONT-GOBERT.

Le jeune Théophile... je l’ai reconnu à son costume.

MADAME MONT-GOBERT, à Séraphine.

C’est notre officier...

SÉRAPHINE.

Ah ! je me sauve.

Elle s’enfuit par le fond.

MONT-GOBERT.

Eh bien ! qu’est-ce que ça signifie ?... pourquoi s’enfuit-elle ainsi ?

MADAME MONT-GOBERT.

Que sais-je ?... elle est d’une timidité insupportable.

MONT-GOBERT.

J’espère, madame, que vous ferez à ce jeune homme un accueil amical.

MADAME MONT-GOBERT.

Soyez tranquille ! j’y suis toute disposée.

 

 

Scène V

 

MONSIEUR et MADAME MONT-GOBERT, THÉOPHILE

 

THÉOPHILE, entrant.

Air du Comte Ory.

De ma voix étrangère
Écoutez ma prière (bis.)
Mon cœur pur et sincère
Vous implore aujourd’hui ;
Je suis dans ma misère,
Exilé sur la terre,
De ma voix étrangère
Accueillez la prière
Le ciel en qui j’espère,
Deviendra votre appui !

MONT-GOBERT.

Soyez le bienvenu, mon cher Théophile, je suis ravi de votre arrivée !... cependant je ne vous attendais que dans quelques jours...

THÉOPHILE.

Il est vrai !... mon zèle a peut-être passé les bornes, et, poussé par je ne sais quelle impatience aveugle, je suis accouru sous votre toit... comme un frêle esquif battu par les vents !...

MADAME MONT-GOBERT, à part.

C’est très bien... on ne le prendrait jamais pour un officier.

MONT-GOBERT.

Je crois comprendre que vous avez eu du mauvais temps en route... mais nous vous recevrons de manière à vous faire oublier les fatigues du voyage.

THÉOPHILE.

Je n’attendais pas moins de votre mansuétude.

MADAME MONT-GOBERT.

Monsieur ne doute pas du plaisir que nous procure son arrivée...

MONT-GOBERT.

Madame Mont-Gobert, mon épouse... que je vous présente...

MADAME MONT-GOBERT, à part.

Il baisse les yeux !... c’est admirable !...

THÉOPHILE, à part.

Cette femme a des regards bien hardis !...

MONT-GOBERT.

Et comment se porte mon vieil ami Bernard ?

THÉOPHILE.

Mon père jouit de la santé du corps et de l’esprit...

MONT-GOBERT.

Je crois qu’il n’est pas très satisfait de l’état que vous avez embrassé ?

THÉOPHILE.

Mon père est un honnête homme, selon les idées du siècle, mais son âme est enveloppée d’épaisses ténèbres !... il prétend, que je n’ai pas de vocation pour les choses spirituelles... et il exige qu’avant de m’y consacrer tout entier, je marche quelque temps au milieu des voies du monde !... il espère me ramener par là à des pensées profanes, à des sentiments terrestres... voilà pourquoi il m’a envoyé vers vous... c’est une épreuve à subir, j’en sortirai victorieux, et une fois ma tâche accomplie, je retournerai au bercail, comme un agneau bondissant.

MADAME MONT-GOBERT, bas à Théophile.

Vous jouez votre rôle à merveille.

THÉOPHILE, à part.

Que me veut donc cette femme ?...

MONT-GOBERT.

Jeune homme, nous reparlerons de tout cela, car il ne faut pas vous attendre à me voir partager toutes vos opinions j’ai lu Voltaire !... je suis un disciple de Voltaire.

THÉOPHILE.

Vous en avez bien l’air.

MONT-GOBERT.

Mais pour le moment, ne songez qu’à vous reposer... mon fils est encore à Paris, et jusqu’à son retour, vous habiterez ce pavillon tranquille et solitaire... ici, votre bibliothèque, là votre chambre à coucher.

Il indique l’une et l’autre.

Ma fille aura soin que vous ne manquiez de rien.

THÉOPHILE.

Votre fille ! vous avez une fille ?

MONT-GOBERT.

Une jeune personne, que je vous demande la permission de vous présenter.

MADAME MONT-GOBERT, bas à Théophile.

Acceptez, acceptez !...

THÉOPHILE, après l’avoir regardée.

Non, monsieur, et si j’avais connu cette circonstance, mon pied n’aurait point touché le seuil de votre demeure.

MONT-GOBERT.

Pourquoi donc ?

THÉOPHILE.

La femme est l’écueil du sage !... et moi faible mortel, je dois fuir sans relâche, une créature qui pousse le cœur à la révolte.

MADAME MONT-GOBERT, à part.

C’est bien plus adroit !... il a infiniment d’esprit.

MONT-GOBERT.

En vérité, mon jeune ami, vous portez un peu loin les scrupules, mais n’importe, nous allons nous mettre à table, déjeunez avec nous... un bon déjeuner ne se refuse pas... j’ai d’excellents vins, du Bordeaux, du Chambertin, du Champagne mousseux.

THÉOPHILE.

Permettez-moi de ne point m’asseoir à ce banquet.

MONT-GOBERT.

Vous n’avez peut-être pas faim ?

THÉOPHILE.

Au contraire... je suis comme les Hébreux dans le désert, avant que le ciel leur eût envoyé la manne... je tombe d’inanition... mais ce Champagne... je craindrais de me laisser surprendre à la gourmandise, et je préfère qu’on me serve ici une légère collation, afin de n’accorder à la nature que ce qui est nécessaire pour réparer ses ruines.

MONT-GOBERT.

Allons soit !... vous aimez la solitude, chacun son goût... ainsi madame, vous donnerez des ordres en conséquence !...

MADAME MONT-GOBERT.

C’est convenu...

Bas à Théophile.

Vous êtes charmant, attendez-moi... je reviendrai quand mon marne pourra nous déranger.

THÉOPHILE, à part.

Je suis charmant.

MONT-GOBERT.

Au revoir, mon jeune ami... au revoir...

Air : Mais pardon, il faut que je quitte.

Ici liberté toute entière !...
Point de gêne, voila ma loi...

THÉOPHILE

Qu’un jour le ciel vous rémunère,
De ce que vous faites pour moi.

MADAME MONT-GOBERT.

Monsieur se montre un peu sauvage,
Et nous devons sans peine l’excuser...
Car il veut nous laisser je gage,
Le plaisir de l’apprivoiser !...

Ensemble.

Ici liberté toute entière,
Point de gêne, c’est notre loi,
Croyez notre amitié sincère
On est chez nous comme chez soi !

MONT-GOBRRT.

Ici liberté toute entière,
Point de gêne, voilà ma loi...
Croyez mon amitié sincère,
On est chez nous comme chez soi !

THÉOPHILE.

Ici liberté toute entière,
Je me soumets à cette loi,
Qu’un jour le ciel vous rémunère,
De ce que vous faites pour moi.

Mont-Gobert sort avec sa femme.

 

 

Scène VI

 

THÉOPHILE, seul

 

Ils veulent m’apprivoiser !... voilà bien le monde... à peine suis-je entré dans cette Babylone impure, et déjà on m’y dresse des embûches ! dès le premier pas j’y rencontre un impie enflé d’orgueil !... car ce Mont-Gobert est enflé d’orgueil !... et une femme frivole, qui roule peut-être des pensées criminelles ! les yeux de cette femme brillaient comme deux escarboucles, et chacune de ses paroles me semblait un glaive à deux tranchants. « Attendez-moi, m’a-t-elle dit : vous êtes charmant !... je reviendrai quand mon mari ne pourra nous déranger. » Ce discours a répandu l’épouvante dans mon esprit !... c’est un piège affreux tendu sous mes pas... où suis-je grand Dieu ?... Pourquoi suis-je venu parmi les enfants des hommes !... qui me donnera la force de renverser mes ennemis et de me dompter moi-même, qui suis mon plus grand ennemi !... car mon âme n’est point encore détachée des choses de la terre, et mon cœur est plein de turpitudes !... mes regards s’arrêtent sur la créature avec une complaisance qui me rend l’égale de la brute... ma misère est si profonde que j’ose à peine prononcer le mot de femme !... ce mot qui suffit pour me causer des éblouissements !... ô femme, ta vue trouble ma vue et ta voix trouble ma voix ! ton approche me fait tressaillir et la nuit même, tu remplis mes songes de visions tumultueuses.

Air : Je conçois que pour la séduire.

Toujours en proie à l’ardeur qui m’enflamme,
Parfois j’ai su réprimer ses transports,
Mais plus souvent, les désirs dans mon âme,
Ont imposé silence à mes remords...
De bien, de mal, j’offre un affreux mélange.
Oui, le démon, par un art corrupteur,
Pour me tenter prend la forme d’un ange,
Et le ciel et l’enfer se disputent mon cœur.
Ah ! je ne puis y songer sans terreur,
Dans ce péril redoublons de ferveur,
Car le ciel et l’enfer se disputent mon cœur,

Où fuir ?... où me cacher ?... l’esprit de ténèbres qui tourne sans cesse autour de moi, me poursuit dans les lieux mêmes consacrés à la prière... c’est un peu fort. Naguère encore je m’en souviens ; agenouillé sur le marbre, je frappais ma poitrine, lorsqu’en relevant mon front prosterné... j’aperçus un tableau qu’on venait de placer dans le sanctuaire... c’était le portrait d’une sainte... un rayon de soleil traversant le nef semblait entourer cette tête charmante d’une auréole céleste !... Mes yeux demeurèrent fixés... et souvent je revins passer devant elle de longues heures de contemplation... bien plus... un talent profane, que j’avais cultivé durant ma jeunesse, me servit à reproduire ces traits divins et depuis ce temps ils ne m’ont plus quittés !... hélas, peut-être suis-je coupable !... peut-être est-ce une ruse de l’esprit du mal pour m’entraîner plus sûre ment dans l’abyme... mais non !... c’est un amour sans tâche... une affection dégagée des sens !...

Tirant le portrait de son sein.

Cette image est un lien qui me rattache à une autre patrie ! oui ! reste sur mon cœur, ô mes chastes délices !... sois pour lui comme un bouclier d’innocence et que nul autre que toi, ne puisse y établir sa demeure.

Un domestique entre, portant le déjeuner.

Qui vient là ?

Il serre vivement le portrait.

Ah ! c’est le repas qui m’a été annoncé !... mais avant d’y toucher, cherchons dans cette bibliothèque quelque bon livre... afin d’unir la nourriture de l’esprit à celle du corps...

Il va prendre un livre.

Voltaire, toujours Voltaire, écrivain rempli d’erreurs et de préjugés... je suis fâché d’en avoir souillé ma main... La Religieuse par Diderot... je ne connais pas cet homme de lettres... mais le titre me paraît assez édifiant, par courons quelques passages.

Il l’ouvre et lit un instant tout bas.

 

 

Scène VII

 

THÉOPHILE, OCTAVIE

 

OCTAVIE, sortant de sa chambre avec précaution.

Je n’entends plus rien... décidément Séraphine m’a oubliée...

Apercevant la table.

Une table servie !... je me trompais... elle a pensé à moi...

Elle se met à table et pose son bonnet de police sur un fauteuil.

Il paraît qu’elle n’a pu me prévenir, et j ai bien fait d’aller à la découverte.

THÉOPHILE, laissant tomber son livre.

Oh ! quelle abomination !

OCTAVIE, se levant.

Quelqu’un ! je suis perdue !

THÉOPHILE, à part.

Je n’étais pas seul... quel est donc ce petit jeune homme qui s’est emparé de mes aliments.

OCTAVIE, à part.

À son costume, je parierais que c’est le mentor dont m’a parlé Séraphine.

THÉOPHILE.

Jeune adolescent... seriez vous par hasard l’enfant du logis le rejeton mâle de la race des Mont-Gobert ?

OCTAVIE.

Non, monsieur, je suis son ami, son cousin.

THÉOPHILE.

À la bonne heure ! j’aurais été lâché qu’il fût dans le militaire...

OCTAVIE, à part.

C’est le mentor ! j’en étais sûre !... si je pouvais le mettre dans mes intérêts...

Haut.

Oserai-je vous prier sans façon de partager mon déjeuner ?...

THÉOPHILE, à part.

Son déjeuner !

Haut.

Malgré l’uniforme que vous portez, votre physionomie me rassure et je prendrai volontiers place à vos côtés.

Il se met à table.

OCTAVIE.

Vous n’aimez pas les militaires, monsieur ?...

THÉOPHILE.

Il y en a de bons et de mauvais ! par exemple nous avons Josué qui fut à la fois un saint homme et un grand capitaine ; mais d’un autre côté nous avons Holopherne qui a eu bien des choses à se reprocher.

OCTAVIE.

Je conçois votre éloignement pour eux... Il est rare de voir ensemble deux personnes de professions aussi différentes que les nôtres... et je vous avoue que je ne m’attendais pas à cette rencontre.

THÉOPHILE.

Ma surprise n’a pas été moins grande, d’autant que j’avais témoigné a monsieur Mont-Gobert le désir d’être seul dans ce pavillon que j’habite pour quelques jours.

OCTAVIE.

Vous habitez ce pavillon ?

À part.

Ah ! mon Dieu ! il n’y a pas à balancer... il faut me confier à lui...

THÉOPHILE.

Vous êtes venu à ce que je vois rendre visite à vos parents ?...

OCTAVIE.

Au contraire, monsieur... ma présence ici est un secret, et puisque vous en connaissez une partie, je me vois forcée de vous apprendre le reste... mais jurez-moi d’abord de ne pas révéler ce que vous allez entendre.

THÉOPHILE.

J’imposerai silence à mes lèvres et mon cœur est un vase de discrétion...

OCTAVIE.

Sachez donc que la nuit dernière j’étais à Senlis dans un bal masqué...

THÉOPHILE.

Oh !...

SÉRAPHINE.

Il s’y trouvait également une jeune personne dont j’étais amoureux...

THÉOPHILE.

Oh... Après ?...

OCTAVIE.

Et je l’ai enlevée.

THÉOPHILE.

Un ravisseur !...

Il se lève.

Si je l’avais su je n’aurais point rompu avec vous le pain de l’hospitalité...

OCTAVIE.

Daignez m’écouter.

THÉOPHILE.

Ah ! je vous plains malgré moi ! Vous, si jeune, et si doux de visage, vous vous êtes déjà laissé prendre aux filets d’une femme !... ô mon fils ! qui vous arrêtera sur le penchant du précipice !

OCTAVIE.

C’est par suite de cet événement que je me suis réfugié dans cette maison à l’insu de tout le monde.

THÉOPHILE.

De tout le monde ?...

OCTAVIE.

Excepté de ma cousine Séraphine, qui m’a cachée dans ce pavillon et qui prend soin de moi.

THÉOPHILE.

Séraphine !... encore une fille d’Ève... qui peut vous induire en tentation !

OCTAVIE.

Je l’aime comme une sœur, et voilà tout... Mais je crains ses parents, ma tante, surtout, qui est très sévère maintenant, quoiqu’elle ait été fort coquette du temps de l’empire, et qu’elle s’avise encore de l’être quelquefois.

THÉOPHILE.

Elle m’a paru en effet très adonnée aux vanités du siècle... et puisqu’une femme qui vous est unie par les liens de famille a pu donner matière à vos censures, combien cela ne doit il pas vous prémunir contre toutes les autres !... Fuyez, ô mon fils ! fuyez cette créature qui a causé la chute du premier homme !... fuyez la comme un tissu d’artifice et d’imposture, comme un instrument de honte et de perdition.

OCTAVIE, à part.

C’est bien agréable à entendre !

THÉOPHILE.

Ah ! que n’est-il donné à ma voix de vous ramener dans les sentiers de droiture et de continence.

Air nouveau de M. Doche.

Oui, par votre jeunesse
Je me sens attendrir ;
Mon fils, à la sagesse
Je veux vous convertir.

Il lui prend la main.

Ce noble espoir m’enivre ;
Trop heureux en ce jour
Si ma main vous délivre
Des pièges de l’amour.

Lui lâchant la main et la repoussant.

De frayeur mon âme est saisie,
Dieu ! quel trouble vient m’oppresser ?

OCTAVIE.

Eh bien ! qu’avez-vous, je vous prie ?
Pourquoi me repousser ?

Ensemble.

OCTAVIE.

La voix de la sagesse
Me porte au repentir,
Et c’est dans la jeunesse
Qu’on doit se convertir.

THÉOPHILE.

Hélas ! par sa jeunesse
Je me sens attendrir ;
Mais de cette faiblesse
Dois-je me repentir ?

OCTAVIE.

Non, jamais une femme
Ne touchera mon cœur.

THÉOPHILE.

Qu’entends-je... de ton âme
J’ai dissipe l’erreur !
Ô bonheur qui m’étonne !
Jour trois fois solennel !...

À Octavie.

Souffre que je te donne
Un baiser fraternel.

Il l’embrasse et la repousse vivement.

De frayeur mon âme est saisie ;
Dieu ! quel trouble vient m’oppresser ?

OCTAVIE.

Eh bien ! qu’avez-vous, je vous prie !
Pourquoi me repousser ?

Ensemble.

OCTAVIE.

La voix de la sagesse, etc.

THÉOPHILE.

Hélas ! par sa jeunesse
Je me laisse attendrir, etc.

OCTAVIE.

Mais ce n’est pas tout : il me reste encore à vous demander un service.

THÉOPHILE.

Parlez ; mon devoir est de soutenir le faible et l’opprimé.

OCTAVIE.

Il faut absolument que je sois demain matin à Senlis ; c’est pour moi de la plus hante importance.

THÉOPHILE.

Je comprends... vous craignez qu’on ne vous mette aux arrêts.

OCTAVIE.

Mais, pour que mon absence reste ignorée, je ne puis y rentrer pendant le jour...

THÉOPHILE.

Retournez-y pendant la nuit.

OCTAVIE.

Sans doute... mais, c’est que la nuit, seule, dans la campagne... Enfin je voulais vous prier de m’y reconduire.

THÉOPHILE.

Moi, que je serve d’escorte à un officier !...

OCTAVIE.

Vous êtes si obligeant !

THÉOPHILE.

Jamais !... vous avez mérité un châtiment, subissez-le sans murmure, et comme une expiation salutaire. Si je vous aidais à l’éviter, je me rendrais complice de vos déportements.

OCTAVIE.

Oh ! ne m’abandonnez pas !... Si vous saviez à quoi je suis exposée, vous n’auriez jamais le courage de me refuser.

THÉOPHILE, à part.

Comme sa voix est tendre et harmonieuse !

OCTAVIE, lui prenant le bras avec amitié.

Mon petit abbé, vous serez si gentil !... je vous aurai tant d’obligations !... Vous consentez, n’est-ce pas ?... Ah ! oui, je le vois dans vos yeux, vous consentez !...

THÉOPHILE.

Laissez-moi !... Retro, jeune homme, retro !... Je ne sais ce que j’éprouve... il y a quelque chose là-dessous.

OCTAVIE.

Vous refusez ?...

THÉOPHILE.

Laissez-moi, vous dis-je... retirez-vous.

OCTAVIE.

Air : Ce n’est pas cela.

Mon Dieu ! calmez-vous !
Point de courroux !
Mais j’ai votre promesse...
Si je vous lasse
Soyez discret,
Gardez bien mon secret.

À part.

Il m’obéira, je le crois ;
Plus tard je saurai l’y contraindre.

THÉOPHILE, à part.

Je tremble et je ne sais pourquoi,
Auprès de lui que puis je craindre ?...
Non, point de courroux ;
Mais entre nous,
On peut compter sans cesse
Sur ma promesse.
N’ai-je pas fait
Serment d’être discret ?

OCTAVIE.

Mon Dieu ! calmez-vous, etc.

Elle rentre à gauche.

 

 

Scène VIII

 

THÉOPHILE, puis MADAME MONT-GOBERT

 

THÉOPHILE.

À quelle agitation intérieure j’ai été en proie !... Serait-ce une nouvelle tentation de l’ennemi des hommes ? Ah ! veillons plus que jamais sur  moi pour détourner ses maléfices !... Voici la femme Mont-Gobert ; attention.

MADAME MONT-GOBERT.

Vous êtes seul... tant mieux !... Mon mari est sorti, nous n’avons rien à craindre... cependant, pour plus de sûreté, fermez cette porte.

Elle indique celle du fond.

THÉOPHILE.

Que je ferme...

MADAME MONT-GOBERT.

Oui ; que personne ne puisse nous surprendre.

THÉOPHILE, à part.

À quelle épreuve suis-je réservé ?

Il va fermer la porte.

MADAME MONT-GOBERT.

Il paraît un peu timide, pour un officier... allons, en qualité de belle-mère future, c’est à moi de l’encourager.

Elle va s’asseoir sur le canapé.

Maintenant venez vous asseoir à côté de moi.

THÉOPHILE.

Je dois m’abstenir de cette familiarité.

MADAME MONT-GOBERT.

Venez donc, vous dis-je ; nous n’avons qu’un instant, et si nous le perdons en cérémonies...

THÉOPHILE.

Non, non... je me tiendrai devant vous dans une attitude respectueuse.

MADAME MONT-GOBERT.

Il ne s’agit pas de respect... encore une fois approchez-vous, ou je vais me fâcher.

THÉOPHILE, à part.

Que mon patron me soit en aide.

Il s’assied sur le bord du canapé.

MADAME MONT-GOBERT.

Mais plus près, plus près... Est-ce que je vous fais peur ?

Elle le fait approcher.

THÉOPHILE, tout près d’elle.

Ah ! mon Dieu !

MADAME MONT-GOBERT.

En vérité, monsieur, vous ne répondez guère à l’idée qu’on m’avait donnée de vous... On m’avait annoncé un jeune homme vif, galant, et même, s’il faut vous le dire, un peu mauvais sujet.

THÉOPHILE.

Ô ciel ! j’ai été en butte aux flèches de la calomnie, et les méchants se sont ligués contre moi !

MADAME MONT-GOBERT.

De grâce, point de dissimulation !... Vous craignez peut-être de vous montrer à moi tel que vous êtes ? eh bien ! vous avez tort... je suis bonne, indulgente, et je sais qu’il faut pardonner quelques licences aux personnes de votre état.

THÉOPHILE, à part.

Cette femme est un blasphème vivant !

MADAME MONT-GOBERT.

Ainsi, mettez-vous à votre aise, et causons d’amitié... Vous sentez que, dans notre position mutuelle...

THÉOPHILE.

Mutuelle ?...

MADAME MONT-GOBERT.

Il est nécessaire de bien nous entendre pour tromper mon mari...

THÉOPHILE.

Tromper votre mari ?...

MADAME MONT-GOBERT.

Ce n’est pas difficile ; et cependant, avec ses préjugés, ses idées étroites, nous aurons de la peine à lui faire approuver vos projets amoureux.

THÉOPHILE, à part.

Que ne suis-je frappé de surdité !...

MADAME MONT-GOBERT.

Mais rassurez-vous : ma volonté l’emportera, et je ne serai heureuse que lorsque j’aurai couronné vos vœux.

THÉOPHILE, à part.

Ma langue reste clouée à mon palais !

MADAME MONT-GOBERT.

Eh bien ! qu’avez-vous donc ?... Vraiment, je ne conçois plus rien au monde d’aujourd’hui... du temps de l’empire, un homme de votre profession se serait déjà à mes pieds pour me remercier.

THÉOPHILE, à part.

Mes traits se couvrent d’horreur !

MADAME MONT-GOBERT.

Mais parlez donc, Monsieur !...

THÉOPHILE, se levant.

Oui, je parlerai, femme criminelle !... je parlerai, et ma voix retentira comme une trompette de malheur !

MADAME MONT-GOBERT.

Que signifie un pareil langage ?

THÉOPHILE.

Je parlerai... et je publierai partout tes plans de débauche et d’adultère !...

MADAME MONT-GOBERT.

Arrêtez, monsieur !... vous perdez la tête !...

THÉOPHILE.

Retire-toi, basilic ! ne me souille pas de tes attouchements venimeux !

MADAME MONT-GOBERT.

Calmez-vous... Il y a ici quelque mystère que je veux éclaircir, et vous ne me quitterez pas sans me l’avoir expliqué...

THÉOPHILE.

Tu veux me retenir !... va, je saurai bien m’échapper de tes griffes.

Il va pour sortir.

MADAME MONT-GOBERT, l’arrêtant.

Encore une fois, vous ne sortirez pas ainsi...

THÉOPHILE.

Lâche-moi... lâche-moi, femme plus impudique que les filles de Moab !...

En se débattant, son manteau se détache et reste entre les mains de madame Mont-Gobert.

Va, je te maudis !... Que le vent de la colère souffle sur ta tête ; que la terre se dessèche sous tes pieds ; que ton corps soit couvert de lèpres, et que tes cris de douleur portent au loin l’épouvante... Anathème sur toi, moderne Putiphar !

Il sort précipitamment.

 

 

Scène IX

 

MADAME MONT-GOBERT, puis SÉRAPHINE

 

MADAME MONT-GOBERT.

Quel est cet homme ?... est-ce un insensé ? ou bien veut-il se moquer de moi ?... Bien certainement ce n’est pas celui que mon frère m’avait annoncé... Cela contrarie tous mes projets.

Elle jette le manteau de Théophile sur le fauteuil où se trouve déjà le bonnet de police d’Octavie.

SÉRAPHINE, entrant sans voir sa mère.

C’est lui !... quel singulier hasard !... Tâchons de parler à ma cousine...

Apercevant sa mère.

Ciel ! ma mère !...

MADAME MONT-GOBERT.

C’est toi, Séraphine ; tu me cherchais ?

SÉRAPHINE.

Oui, maman... Vous semblez inquiète ?

MADAME MONT-GOBERT.

En effet, je viens d’avoir un entretien avec ce jeune homme, et j’ai tout lieu de croire que ce n’est pas notre officier.

SÉRAPHINE.

Et moi, j’en suis sûre.

MADAME MONT-GOBERT.

Comment ça ?

SÉRAPHINE.

Tout à l’heure il a passé dans le jardin ; j’étais derrière un bosquet, il n’a pu me voir, mais moi je l’ai bien reconnu...

MADAME MONT-GOBERT.

Reconnu !... Explique-toi.

SÉRAPHINE.

Oh ! maman, permettez-moi de n’en pas dire davantage.

MADAME MONT-GOBERT.

Comment ! un secret... J’exige de ta part la plus entière confiance.

SÉRAPHINE.

Eh bien, maman, c’est à Paris, dans le temps que j’étais à la pension.

MADAME MONT-GOBERT.

À la pension !

SÉRAPHINE.

Je le voyais quelquefois avec les autres élèves du séminaire.

MADAME MONT-GOBERT.

Mais alors, c’est le jeune Théophile que nous attendions.

SÉRAPHINE.

Air : Le beau Lycas.

Et puis, bien souvent à l’église,
Maman, je l’ai vu qui priait ;
Puisqu’il faut que je vous le dise,
Sa piété m’édifiait...
Son regard, sans être sévère,
Brillait d’une foi si sincère
Que mon cœur en fut tout ému,
Oui, mon cœur en fut tout ému.

MADAME MONT-GOBERT.

Que me dis-tu ?

SÉRAPHINE.

Ce n’est pas ma faute, ma mère,
J’ai toujours aimé la vertu.
Ce n’est pas ma faute, ma mère,
C’est par amour pour la vertu.

MADAME MONT-GOBERT, à part.

Qui se serait jamais douté ?

Haut.

Séraphine, je te défends de le voir et de lui parler... Puis-je compter sur ton obéissance ?

SÉRAPHINE.

Dès que vous l’exigez, je vous le promets.

MADAME MONT-GOBERT.

Et bientôt, je l’espère, il aura quitté la maison.

SÉRAPHINE.

Vous voulez le renvoyer ?

MADAME MONT-GOBERT.

Le plus tôt sera le mieux... Je vais trouver ton père, et malgré son entêtement, je pense qu’il comprendra... Mais je l’aperçois qui vient de ce côté ; je préfère l’attendre.

SÉRAPHINE.

Mon père, à présent !... je ne pourrai même causer avec Octavie...

 

 

Scène X

 

MADAME MONT-GOBERT, SÉRAPHINE, MONT-GOBERT

 

MONT-GOBERT.

C’est affreux ! c’est abominable... je suis d’une colère !...

MADAME MONT-GOBERT.

Qu’avez-vous, monsieur ?...

MONT-GOBERT.

Ce que j’ai ?... tremblez, madame, tremblez, vos complots sont découverts... et cette lettre trouvée sur votre secrétaire.

MADAME MONT-GOBERT, à part.

La lettre du colonel... tant mieux !

MONT-GOBERT.

Laisse-nous, Séraphine ; retire-toi, mon enfant.

SÉRAPHINE.

Bien volontiers.

À part.

Si j’osais... essayons.

Elle fait semblant de sortir, et entre doucement, sans être vue, dans la chambre d’Octavie.

 

 

Scène XI

 

MONSIEUR et MADAME MONT-GOBERT

 

MONT-GOBERT.

Ainsi, madame, vous conspiriez contre moi, et d’accord avec votre frère, que je déteste, vous êtes parvenus à introduire dans ma maison un amant déguisé... et quel amant ?... un officier... M. Arthur de Vernon.

MADAME MONT-GOBERT, à part.

Profitons de son erreur.

Haut.

Mon dessein n’avait rien que de louable.

MONT-GOBERT.

Vous en convenez donc ?

MADAME MONT-GOBERT.

Il le faut bien ; car, moi qui vous parle, j’ai été trompée la première... Ce jeune homme n’est pas ce qu’on n’avait dit ; et sa conduite à mon égard est surtout impardonnable.

MONT-GOBERT.

Sa conduite ?...

MADAME MONT-GOBERT.

Oui, monsieur, tout à l’heure, j’étais seule avec lui, et il a osé...

MONT-GOBERT.

Il a osé ?...

MADAME MONT-GOBERT.

Me faire une déclaration.

MONT-GOBERT.

À vous ?... Ces militaires sont d’une intrépidité...

MADAME MONT-GOBERT.

Peut-être même que sans ma résistance...

MONT-GOBERT.

Eh bien ?...

MADAME MONT-GOBERT.

Mais je l’ai reçu de manière à lui imposer le respect...

MONT-GOBERT.

Vous voyez si mes préventions contre les militaires étaient injustes.

MADAME MONT-GOBERT.

Il y en a bien peu comme celui-là ; ses manières sont indignes... C’est au point que son manteau m’est resté entre les mains.

MONT-GOBERT.

Son manteau ?

MADAME MONT-GOBERT.

Le voilà sur ce fauteuil.

MONT-GOBERT.

C’est ma foi vrai !... Je m’empare de cette pièce de conviction.

En prenant le manteau il aperçoit le bonnet de police.

Que vois-je ?

MADAME MONT-GOBERT.

Quoi donc ?

MONT-GOBERT.

Son bonnet de police.

MADAME MONT-GOBERT, le prenant.

Voyons...

À part.

Qu’est-ce que ça signifie ?

MONT-GOBERT.

Plus de doute !... vous aviez raison, madame, c’est une atrocité !... et dans ma fureur, je vous charge de le mettre à la porte.

MADAME MONT-GOBERT, à part.

C’est bien singulier !

MONT-GOBERT.

Mais le voici... Restez là, madame, nous allons lui parler.

 

 

Scène XII

 

MONSIEUR et MADAME MONT-GOBERT, THÉOPHILE

 

THÉOPHILE.

Ah ! je vous trouve enfin, vénérable Mont-Gobert, je vous ai cherché vainement à travers vos possessions.

MONT-GOBERT.

Je n’y tiens plus ! il faut que j’éclate ; capitaine, votre conduite est abominable.

THÉOPHILE.

Capitaine !...

MONT-GOBERT.

Non content de vous introduire chez moi sous un nom supposé... vous vous livrez encore aux excès les plus révoltants...

THÉOPHILE.

Vos paroles me semblent tirées de l’Apocalypse...

MONT-GOBERT.

Vous vous croyez tout permis, parce que vous êtes un sabreur...

THÉOPHILE.

Malheureux Pharisien, vous êtes frappé de vertiges.

MONT-GOBERT.

Air de Turenne.

Vous m’entendez fort bien, je le parie.

THÉOPHILE.

Moi ?... pas du tout.

MONT-GOBERT.

Alors, écoutez-moi !...

THÉOPHILE.

Ah ! n’allez pas plus loin je vous en prie,
À vos discours je dois ajouter foi
On ne se sauve, hélas ! que par la foi !
J’ai pour principe invariable,
De respecter ce qu’on me comprend pas,
Et, selon moi, vous êtes ici-bas,
Le mortel le plus respectable.

MADAME MONT-GOBERT.

Monsieur, il est inutile de feindre davantage,

Lui montrant le bonnet de police.

n’est-ce pas là votre bonnet de police ?

THÉOPHILE, à part.

Dieu ! celui du petit bonhomme !...

MONT-GOBERT, à part.

Comme il se trouble !...

MADAME MONT-GOBERT.

Qu’avez-vous à répondre ?...

THÉOPHILE, à part.

Ne trahissons pas ceux qui ont placé en nous leur confiance.

MADAME MONT-GOBERT.

Il se tait... je ne sais plus que penser !

MONT-GOBERT.

Capitaine... j’aurais pu vous pardonner ce déguisement !... mais je ne saurais tolérer vos outrages envers mon épouse !...

THÉOPHILE.

C’est elle qui m’accuse...

MONT-GOBERT, lui montrant son manteau.

Notre manteau est une preuve accablante.

THÉOPHILE.

Me voilà exactement dans la position de Joseph chez les Égyptiens.

MONT-GOBERT.

Vous sentez, M. Arthur, qu’après une pareille conduite, vous ne pouvez rester plus longtemps chez moi...

THÉOPHILE.

C’est vous qui me dites raca !

MONT-GOBERT.

Je ne vous ai pas parlé de raca... mais je vous donne une demi-heure pour quitter la maison...

THÉOPHILE.

Va !... tu voudrais m’y retenir en vain... je sortirai plein de joie de ce repaire d’iniquités... je secourrai la poussière de mes souliers, et j’entonnerai des chants d’allégresse...

Air : Plus d’amis, de maîtresses. (Du Lorgnon.)

Pour jamais je vous quitte,
Mes vœux sont accomplis,
C’est le ciel qui m’invite,
À fuir ces lieux maudits !

M. et MADAME MONT-GOBERT.

Oui, partez au plus vite
Je pardonne à ce prix.
Tout ici, vous invite,
À vous montrer soumis.

Ils sortent tous deux.

 

 

Scène XIII

 

THÉOPHILE, seul

 

Ils me chassent !... ils me repoussent du pied, comme un animal domestique !... n’importe ! réjouissons-nous de ma délivrance ! j’ai triomphé de mes ennemis... une puissance invisible m’a soutenu sur la brèche, et cette image chérie a corroboré mon cœur !

Il tire le portrait.

Retournons maintenant vers ceux qui pratiquent la justice, mais avant de saisir le bâton du départ, songeons à mon jeune convive... ne le quittons pas, sans lui adresser quelques admonitions salutaires !

Il va frapper à la porte d’Octavie.

Venez ! venez, mon jeune ami ! j’ai à vous entretenir !... le voici !... j’entends ses pas légers.

Il remonte la scène pour s’assurer que personne ne vient.

 

 

Scène XIV

 

THÉOPHILE, OCTAVIE, en femme

 

OCTAVIE, à la cantonade.

Reste-là un instant... tu pourras t’échapper, pendant que je causerai avec lui...

À Théophile.

Vous m’avez appelée, monsieur...

THÉOPHILE.

Une femme !... une femme !... Qui êtes-vous ? d’où venez-vous ? qui vous a conduite en cette solitude ?

Il se détourne pour ne pas la voir.

OCTAVIE.

Regardez-moi bien, monsieur !

THÉOPHILE.

Moi... non jamais...

OCTAVIE.

C’est pourtant le seul moyen de me reconnaître...

THÉOPHILE.

Cette voix n’est point étrangère à mon oreille !

Il se retourne lentement.

Que vois-je ? est-ce bien vous, jeune guerrier ? pardon, si je vous ai pris d’abord pour l’autre moitié du genre humain... mais dans quel but vous êtes vous revêtu de ce déguisement efféminé.

OCTAVIE.

Je ne suis plus déguisée, monsieur, c’est ce matin que je l’étais...

THÉOPHILE.

Une femme ! c’en était une ! et ma main a touché sa main... et mes lèvres se sont appuyées sur son visage... abomination !...

OCTAVIE, s’approchant de lui.

Daignez m’écouter...

THÉOPHILE, se reculant.

Ne m’approche pas !... ne m’approche pas, retro Satanas.

OCTAVIE.

Il faut cependant que vous m’entendiez... car je n’ai plus d’espoir qu’en vous ! je vous ai demandé ce matin un service que vous m’avez refusé, parce que vous n’en connaissiez pas l’importance... mais, vous allez tout savoir !... Ce que je vous ai raconté est vrai... seulement au lieu d’être le ravisseur, je suis la victime. Vous comprenez, monsieur ! il y va de mon honneur, de ma réputation, et vous pouvez me les conserver...

Air : Et son enfant va prier Dieu pour lui.

Je me confie en votre caractère,
Vous pouvez seul me sauver aujourd’hui...
Conduisez-moi dans les bras de mon père,
Les malheureux ont droit à votre appui !
Ah ! remplissez une tâche sacrée
En protégeant la faiblesse et l’erreur...
Ne suis-je pas la brebis égarée
Qui doit compter sur les soins du pasteur
J’ai compté sur les soins du pasteur.

THÉOPHILE.

Femme, quittez ce ton suppliant ! je ne saurais vous rendre votre robe d’innocence !

OCTAVIE.

Non, vous ne repousserez pas une femme qui vous implore...

THÉOPHILE.

N’essayez pas de me fléchir, mon cœur est affermi contre l’astuce et la malice.

OCTAVIE.

Plus d’espoir, mon Dieu que vais-je devenir ! et que pensera mon père de mon absence ?...

THÉOPHILE, à part en la regardant.

Ses yeux se mouillent de larmes !...

OCTAVIE.

Il en mourra peut-être ! Cette idée est horrible.

THÉOPHILE.

Qu’a-t-elle donc ?... elle chancelle !

OCTAVIE.

Malgré moi je me sens défaillir.

Elle se laisse aller dans les bras de Théophile.

THÉOPHILE, la soutenant.

Eh bien, que faites-vous ? une femme dans mes bras ! Dieu tout puissant, couvrez-moi d’une écorce impénétrable !...

Il la porte sur un fauteuil.

Seul avec elle !... et je n’ose appeler du secours ! C’est qu’elle est encore plus belle comme ça... mes regards se troublent... j’éprouve une émotion extraordinaire.

OCTAVIE, revenant à elle.

Ah !

THÉOPHILE.

Comment !... je crois qu’elle respire... femme !... reprenez vos esprits... j’agirai selon vos désirs, et mes pas vous guideront vers le toit paternel...

OCTAVIE, revenant tout-à-fait.

Vous me le promettez !...

THÉOPHILE.

J’en fais serment !...

 

 

Scène XV

 

THÉOPHILE, OCTAVIE, SÉRAPHINE

 

SÉRAPHINE, sortant de la chambre avec précaution.

Il faut pourtant que je sorte... maman est peut-être inquiète...

Elle se dirige doucement vers le fond.

OCTAVIE, à Théophile.

Ainsi je compte sur vous.

THÉOPHILE.

Comptez-y... il faut que je quitte à l’instant cette maison dont je suis banni... mais je vous attendrai à la porte du jardin vers la dixième heure de la nuit.

SÉRAPHINE, qui a regardé au fond.

Ciel ! mon père !

Elle se cache derrière le volet de la bibliothèque.

OCTAVIE.

Je m’y trouverai...

THÉOPHILE.

J’entends du bruit !... rentrez vite !... de peur que nous ne soyons un sujet de scandale

OCTAVIE.

Adieu ! combien je vous remercie !...

Elle rentre.

THÉOPHILE.

Plaignez-moi plutôt, car je suis un grand criminel il ne me reste plus qu’à me voiler la face et à me rouler dans les orties.

 

 

Scène XVI

 

THÉOPHILE, SÉRAPHINE, cachée, MONT-GOBERT, suivi de deux domestiques

 

MONT-GOBERT.

Le voilà !... il est encore ici !... c’est bien !...

Aux domestiques.

vous, restez à la porté, et ne laissez sortir personne...

Ils restent en dehors.

THÉOPHILE.

Mont-Gobert, excusez-moi, d’être encore chez vous je suis prêt à m’éloigner de vos foyers.

MONT-GOBERT.

Capitaine il n’est plus question de ça...

THÉOPHILE.

Que demandez-vous donc ?... et pourquoi la colère gonfle-t-elle vos narines ?

MONT-GOBERT.

M. Arthur, vos procédés sont infâmes !... je reçois à l’instant des nouvelles de Senlis... tout est découvert ma nièce a été enlevée par un officier... parlez, monsieur... qu’avez-vous fait de votre victime ?...

THÉOPHILE, à part.

Ah !... qui mettra un terme à mes tribulations...

MONT-GOBERT.

Vous ne répondez pas ; je sais le moyen de vous y contraindre...

THÉOPHILE.

Vieillard inique !... as-tu donc juré de me faire sortir des voies de la douceur et de la patience ?

MONT-GOBERT.

Vous vous révoltez.

THÉOPHILE.

Non !... je me résigne !... mais souffrez que je me mette en marche et que je cherche ailleurs une pierre où reposer ma tête.

MONT-GOBERT.

Vous ne sortirez pas... mes domestiques sauront bien s’y oppose.

THÉOPHILE.

Aurais-tu le projet de me réduire en captivité.

MONT-GOBERT.

Capitaine, votre crime ne peut rester sans châtiment... j’ai une fille aussi et je suis intéressé à punir les séducteurs tels que vous !... le procureur du Roi, est prévenu ! et demain, la gendarmerie viendra vous chercher...

THÉOPHILE.

Exécrable Philistin !... veux-tu donc me rendre la fable et la risée des nations.

MONT-GOBERT.

En attendant, vous passerez la nuit sous les verrous.

THÉOPHILE.

Oh ! non... par pitié, ne fais pas ce que tu dis !... plutôt souffrir tous les supplices ; charge-moi de chaînes, crève-moi les yeux... mais ne m’enferme pas dans ces murs redoutables.

MONT-GOBERT.

C’est cependant ce que je vais faire...

Il se dirige vers le fond.

THÉOPHILE.

Insensé !... pèse bien mes paroles dans la balance...

MONT-GOBERT.

Je n’écoute rien !...

THÉOPHILE.

J’embrasse tes genoux...

MONT-GOBERT.

Bonsoir, capitaine...

Il sort et ferme la porte du fond à double tour.

THÉOPHILE.

Race de Caïn ! tu as semé le malheur... tu récolteras la honte et l’opprobre...

 

 

Scène XVII

 

THÉOPHILE, SÉRAPHINE

 

SÉRAPHINE, toujours cachée.

Mon père nous a enfermés... quel parti prendre ?

THÉOPHILE.

Passer ici la nuit entière près de cette femme dont les charmes ont déjà fait trébucher ma vertu ! ah ! je sens mon courage épuisé... et pour me donner la victoire il faudrait un prodige...

SÉRAPHINE.

Heureusement ma cousine est là... si je pouvais rentrer dans sa chambre...

THÉOPHILE.

Oh ! une inspiration soudaine !

Il va à la porte de gauche, la ferme à double tour et en tire la clé.

SÉRAPHINE.

Que fait-il donc ?

THÉOPHILE.

Cette clé par la fenêtre... et je suis à l’abri de toutes les séductions.

Il traverse le théâtre et jette la clé par la fenêtre.

SÉRAPHINE, se montrant.

Arrêtez, monsieur, arrêtez !

THÉOPHILE.

Une femme !... encore une femme ! l’enfer a déchaîné contre moi toutes ses légions.

L’examinant.

Mais que dis-je ?... ces traits, cette figure !... c’est elle !

Tirant son portrait.

C’est bien elle !

SÉRAPHINE, à part.

M’aurait-il déjà remarquée aussi ?...

THÉOPHILE, se jetant à genoux.

Être inconnu... réponds à ma voix. Descends-tu du ciel ou es-tu sorti des entrailles de la terre ?... viens-tu me perdre ou me secourir ? dois-je te maudire ou t’adorer ?

SÉRAPHINE.

En vérité, monsieur, je ne saurais comprendre...

THÉOPHILE.

Oh ! que ton visage est doux ! Va, je te reconnais pour ma protectrice, c’est bien ainsi que tu m’es apparue durant mes nuits sans sommeil... tes yeux sont comme ceux des colombes, et tes joues plus fraîches que la rosée du matin, tu as une bonne petite figure, tu es belle comme Jérusalem...

SÉRAPHINE.

Monsieur, nous sommes seuls !... je ne puis rester ici.

THÉOPHILE.

Non, ne me quitte pas encore !... Veux-tu déjà m’abandonner dans cette caverne de lions et de léopards.

SÉRAPHINE.

Il le faut, mes parents seraient dans l’inquiétude... et s’ils me savaient avec vous...

THÉOPHILE.

Tes parents ?... tu as des parents sur la terre ?...

SÉRAPHINE.

Je suis Séraphine... la fille de M. Mont-Gobert.

THÉOPHILE.

Une femme, une simple femme !... ah ! va-t’en, va-t’en !

SÉRAPHINE.

Je ne demande pas mieux ! mais comment faire ? Je vais appeler.

Elle s’approche de la fenêtre.

THÉOPHILE, l’arrêtant.

Non ; tais-toi, n’appelle pas !

SÉRAPHINE.

Pourquoi donc ?

THÉOPHILE.

Il n’est plus temps... je ne puis consentir à me séparer de toi... regarde cette image qui brûle mon cœur depuis si longtemps...

Il lui montre son portrait.

SÉRAPHINE.

Que vois-je ?

THÉOPHILE.

C’est la tienne ! elle m’a préservé de tout autre amour ; mais elle est impuissante contre tes enchantements ! tu es ma bien-aimée, tu es mon épouse !

SÉRAPHINE.

Vous m’effrayez !... moi qui vous croyais si sage, si vertueux...

THÉOPHILE.

Ah ! j’ai trop combattu ! mes efforts ont été repoussés... je me livre à toi... prends mon âme... prends ma vie... je ne résiste plus au feu qui me dévore...

Air nouveau de M. Hecquet.

SÉRAPHINE.

Ah ! je tremble de frayeur !...

THÉOPHILE.

Non ; plus de vaine terreur !...
Ah ! je cède à mon délire,
Et Satan l’emporte sur moi,
Je me livre à son empire ;
Du ciel jaloux je brave enfin la loi !
C’est l’enfer que je désire,
Mais l’enfer avec toi.

Il veut entrainer Séraphine qui se jette à ses genoux pour l’implorer. Au même instant on entend tourner la clé dans la serrure du fond.

SÉRAPHINE.

Voici quelqu’un ! cachez-moi, monsieur, cachez-moi...

THÉOPHILE.

Là, sur ce canapé !... ne bougez pas !

Elle se met sur le canapé, Théophile la couvre de son manteau.

 

 

Scène XVIII

 

THÉOPHILE, SÉRAPHINE, MONT-GOBERT

 

MONT-GOBERT, entrant.

Ah ! mon cher Théophile... mon excellent Théophile !...  combien je suis coupable envers vous... mais votre innocence est reconnue !... tout est arrangé... M. Arthur de Vernon est chez moi avec le père de ma nièce ! mon fils lui-même est de retour !...

THÉOPHILE.

Il ne fallait pas vous déranger pour moi...

MONT-GOBERT.

Au contraire, je suis un monstre de vous avoir soupçonné... vous... un si honnête jeune homme... oh ! j’ai besoin que vous me pardonniez... dites que vous me pardonnez !

THÉOPHILE.

Pardonnez-moi comme je vous pardonne.

MONT-GOBERT.

À la bonne heure ; mais cela ne suffit pas... c’est devant tout le monde, c’est devant votre élève que je veux vous faire réparation... Ayez la bonté de me suivre au salon.

THÉOPHILE.

Pour ça je ne demande pas mieux.

À part.

Elle pourra s’échapper.

MONT-GOBERT.

Comme ils vont rire quand ils sauront que je vous ai pris pour le ravisseur de ma nièce.

Il rit

Ah, ah, ah !

THÉOPHILE.

Venez, dépêchons-nous.

MONT-GOBERT.

Et pour le séducteur de ma femme.

Il rit.

Ah, ah, ah !

THÉOPHILE.

Oui, oui, c’est drôle !... Ne perdons pas de temps !...

MONT-GOBERT.

Vous avez raison !

Il fait quelques pas.

Eh bien ! et votre manteau ?

THÉOPHILE.

C’est inutile !... je n’en ai pas besoin.

MONT-GOBERT.

Mais si fait ! c’est le plus drôle ! ce manteau que je croyais une preuve du crime... et qui est le manteau de la sagesse.

En disant ces mots il lève le manteau et aperçoit Séraphine.

Ma fille !...

SÉRAPHINE, se jetant à genoux.

Mon père !

 

 

Scène XIX

 

THÉOPHILE, SÉRAPHINE, MONT-GOBERT, MADAME MONT-GOBERT

 

MADAME MONT-GOBERT.

Séraphine !... où est Séraphine ?... je la cherche partout.

MONT-GOBERT.

Vil suborneur !... tu n’es venu chez moi que pour séduire ma fille !

MADAME MONT-GOBERT.

Qu’entends-je ?

THÉOPHILE.

Mais, père infortuné, c’est vous qui nous avez enfermés ensemble.

MADAME MONT-GOBERT.

Il se pourrait !

MONT-GOBERT.

Ensemble ! ah ! les serpents !...

SÉRAPHINE.

Je croyais n’avoir rien à craindre !... Octavie était là dans la chambre voisine.

MONT-GOBERT.

Octavie !... ma nièce !... je ne sais où j’en suis.

MADAME MONT-GOBERT.

Voyons ! qu’elle vienne... appelez-la sur-le-champ...

SÉRAPHINE.

C’est inutile !... monsieur a eu soin de l’enfermer.

MONT-GORERT.

Ah ça ! tout le monde est donc enfermé aujourd’hui ?

SÉRAPHINE.

Et il a jeté la clé par la fenêtre ?...

MONT-GOBERT, tirant la clé de sa poche.

Comment !... cette clé qui m’est tombée sur la tête au moment où je passais dans le jardin.

Il va ouvrir la porte à Octavie.

THÉOPHILE.

Le ciel m’est témoin de la pureté de mes intentions.

MONT-GOBERT.

Venez, ma nièce, venez...

 

 

Scène XX

 

THÉOPHILE, SÉRAPHINE, MONT-GOBERT, MADAME MONT-GOBERT, OCTAVIE

 

OCTAVIE.

C’est vous, mon oncle !... qui donc a trahi mon secret !

MONT-GOBERT.

Rassure-toi, tu vas bientôt embrasser ton père et ton mari.

OCTAVIE.

Que dites-vous ?

MADAME MONT-GOBERT.

Nous t’expliquerons cela tout à l’heure.

MONT-GOBERT.

Quant à vous, monsieur, après ce qui s’est passé...

OCTAVIE.

Mais en effet... que s’est-il donc passé ? on m’a enfermée... et puis à travers la porte... j’ai entendu monsieur, parler très haut et Séraphine qui le suppliait.

MONT-GOBERT.

Voyez-vous ça... il paraît décidément... mon cher Théophile, que vous êtes un gaillard...

THÉOPHILE.

Non... je ne suis point un gaillard ! mais, je le deviendrai peut-être... car, je crains bien que ce ne soit là ma véritable vocation.

MONT-GOBERT.

Ça me fait cet effet-là.

THÉOPHILE.

Oui, mon cher Mont-Gobert, je rentre dans le monde... je me sens fait pour y briller, et je me lance au milieu des plaisirs et des pompes du siècle !...

MONT-GOBERT.

Doucement, jeune homme !... n’allons pas trop loin maintenant... les extrêmes se touchent...

THÉOPHILE.

Rassurez-vous... je me marie, vous me donnez votre fille.

OCTAVIE.

Comment il épouserait ma cousine.

MONT-GOBERT.

Il le faut bien...

THÉOPHILE.

Je la rendrai parfaitement heureuse... je la conduirai aux bals, aux spectacles... elle sera couverte de cachemires... et moi je me ferai friser... j’aurai des gants jaunes... enfin tous les agréments de la vie...

MONT-GOBERT.

Mon ami Bernard sera enchanté de ce qui arrive...

MADAME MONT-GOBERT.

Je ne reviens pas de ma surprise...

THÉOPHILE, à Séraphine.

Ô jeune fille... devenez la compagne de ma vie, et que notre postérité soit aussi nombreuse que les grains de sable de la mer.

CHŒUR.

Air : Hardi coureur. (Du Lorgnon.)

Pour lui vraiment c’est un beau jour,
En sa faveur le ciel conspire,
S’il perd la palme du martyre,
Il obtient celle de l’amour.

THÉOPHILE, au public.

Air : Vaudeville de l’intérieur d’une étude.

Messieurs il faut qu’on se confesse,
À tout le moins une fois l’an...
Pour les péchés de notre pièce,
Nous demandons grâce humblement.
Ne nous portez aucun dommage,
De fait, ni volontairement...
Et daignez applaudir l’ouvrage,
Afin qu’il vive longuement.

Reprise du CHŒUR.

Pour lui, etc.

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