Roman à vendre (Jean-François BAYARD)

Comédie en trois actes et un prologue et en vers

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le second Théâtre-Français, le 10 février 1825.

 

Personnages du Prologue

 

L’AUTEUR

L’AMI DE L’AUTEUR.

 

La scène est dans le cabinet de l’auteur.

 

Personnages de la Comédie

 

MONSIEUR BERTRAND, vieux libraire 

MONSIEUR FORTUNÉ, jeune libraire

DERVILLE, jeune auteur

DURAND, jeune auteur

GÉLON, journaliste

MADAME BERTRAND

ADÈLE, sa fille

MADEMOISELLE ROSINE, comédienne

 

La scène se passe à Paris.

Le premier acte chez Derville. Le second et le troisième chez Bertrand.

 

 

PROLOGUE

 

L’AUTEUR, seul, assis à son bureau.

La soirée est bien lente, et je suis mal chez moi...

Tirant sa montre.

Six heures moins un quart... J’ai la fièvre, je crois

Depuis une heure au moins j’ai mis là cet ouvrage,

Et j’ai recommencé dix fois la même page...

Je n’ai rien lu... mes yeux d’un nuage couverts...

Il se lève.

Pauvre auteur ! c’est ce soir qu’on doit juger mes vers !...

Si je pouvais dormir... essayons...

On entend sonner.

Mais on sonne.

Qu’est-ce ? que me veut-on ?... je n’y suis pour personne ;

À moi-même aujourd’hui je voudrais me cacher.

L’AMI.

Je force la consigne et je viens me fâcher !

Bonsoir.

L’AUTEUR.

C’est toi !... bonsoir.

L’AMI.

Comment vas-tu ?

L’AUTEUR.

Je tremble.

L’AMI.

Parbleu ! pour te juger le tribunal s’assemble,

Les bureaux vont s’ouvrir... Mais es-tu fou, dis-moi ?

On dit que les claqueurs sont expulsés par toi !

L’AUTEUR.

Eh ! oui.

L’AMI.

Que du théâtre on leur ferme l’entrée ?

Que ta pièce au public sans secours est livrée ?

L’AUTEUR.

C’est vrai.

L’AMI.

Comment ! c’est vrai !...

L’AUTEUR.

Mais sans doute.

L’AMI.

En ce cas,

Ta pièce est morte.

L’AUTEUR.

Allons, ne plaisante donc pas !

C’est mal prendre son temps, je suis sur les épines.

L’AMI.

Oh ! tu seras sifflé !

L’AUTEUR.

Bourreau, tu m’assassines !

L’AMI.

Expulser les Romains ! je les ai condamnés

Comme toi, mais chez nous ils sont enracinés.

C’est un mal nécessaire, il faut qu’on le subisse.

Il en est temps encor... que ma voix te fléchisse !

Tu trembles moins que moi lorsqu’on doit te donner.

Tu n’as pas de billets, mais tu peux en signer.

Vite, pour faire entrer la légion bruyante,

Signe-m’en trente. Allons.

L’AUTEUR.

Rien que trente !

L’AMI.

Ou soixante,

C’est un renfort.

L’AUTEUR.

Tes soins sont ici superflus ;

Le public a raison... le public n’en veut plus.

L’AMI.

Le public !... le public soutient-il un ouvrage ?

Des battements de mains il a perdu l’usage,

Depuis qu’avec des gens payés pour l’assourdir,

L’honnête spectateur n’ose plus applaudir.

L’AUTEUR.

Ces gens-là sont bannis, le public est le maître ;

L’usage d’applaudir lui reviendra peut-être.

L’AMI.

S’il ne lui revient pas... es-tu bien avancé !...

Tiens, vois-tu ce public immobile, glacé,

Et jusque dans le centre où siégeait la milice,

Écouter sans pitié, prononcer sans justice !...

Soutenu, réchauffé par un adroit claqueur,

Le faible paraît bon, le bon parait meilleur,

De bravos en bravos, la pièce est enlevée !...

Mais par des juges froids sera-t-elle sauvée ?

Aux endroits les plus gais à peine on sourira ;

Si l’ouvrage faiblit, l’ennui circulera

De l’orchestre au balcon, des loges au parterre ;

Tu n’as plus des Romains la chaleur salutaire,

On te siffle... et dès lors plus de vers, plus d’effets ;

Tout parait détestable au milieu des sifflets.

L’AUTEUR.

Allons, finiras-tu ?... Je le veux... Que t’importe !

C’est le public d’hier qui jugeait de la sorte.

Impatient d’un joug qui nous avait déplu,

Il reprend aujourd’hui son empire absolu.

Sévère sans aigreur, indulgent par système,

Il saura désormais nous applaudir... lui-même...

Passer un endroit faible en faveur d’un bon trait.

Et la balance en main, prononcer son arrêt.

Si l’ouvrage l’ennuie, il sifflera sans doute,

Mais avant de siffler il voudra qu’on écoute.

Plus de claqueurs, alors partout, même au balcon,

Un bravo bienveillant sera du meilleur ton,

Et le parterre enfin, grand juge du Parnasse,

Aura, comme les rois, le droit de faire grâce.

L’AMI.

Rêve que tout cela, mon pauvre ami, tu fais

Un essai malheureux dont tu paieras les frais.

L’AUTEUR.

Nous verrons.

L’AMI.

Vaincras-tu l’hydre de la cabale,

Si ses agents secrets envahissent la salle ?

L’AUTEUR.

Des cabales !... Mais non... non, je ne les crains pas.

L’AMI, mystérieusement.

Les libraires !...

L’AUTEUR.

Comment !...

L’AMI.

On assure tout bas

Que tu veux insulter l’honnête librairie...

Et ces messieurs...

L’AUTEUR.

Morbleu ! c’est une calomnie !

Un libraire en crédit me disait ce matin :

« Ne me peignez pas, moi, mais peignez mon voisin. »

Dieu m’en garde ! Mon trait au hasard vole et perce :

Guerre au charlatanisme et respect au commerce !

L’AMI, de même.

Tu mets un journaliste en scène... c’est chanceux !

Et les autres pourraient...

L’AUTEUR.

Eh bien ! tant pis pour eux !

Les sots se plaindront seuls des coups de ma férule.

Ma muse sans blesser poursuit le ridicule,

Nos maîtres le jouaient... Je le revois partout...

Ne puis-je le jouer sans un passe-debout ?

Mais non, j’espère mieux, en vain tu m’épouvantes.

Quand Molière autrefois de nos femmes savantes,

Dans un nouveau chef-d’œuvre exposa les travers,

Près d’elles il peignit deux enfileurs de vers,

Deux pédants... ce sont là des fruits de tous les âges...

Mais bientôt la malice à ces deux personnages

Donna deux noms connus... D’abord l’abbé Cotin

Comme dans un miroir se vit dans Trissotin.

Pourquoi ? c’est des pédants la peinture fidèle,

Et le portrait chez nous trouve encor son modèle.

Cotin cria : C’est moi ! Cotin fut écouté.

Dans monsieur Vadius bouffi de vanité

Et de grec, on crut voir Ménage, et sur Molière

On eut l’indigne espoir d’attirer sa colère ;

On voulut lui prouver que c’était lui, bien lui,

Qu’il devait à la cour implorer un appui,

Et se venger du peintre en proscrivant l’ouvrage.

Cotin s’était trahi... mais plus adroit, plus sage,

Ménage en souriant, repoussa le miroir,

Et dans les traits d’un sot ne voulut pas se voir...

Cotin de mes portraits se fâchera peut-être,

Mais Ménage, à coup sûr, ne peut s’y reconnaître.

L’AMI.

Tu te flattes, mon cher... suis mes conseils prudents...

Dix minutes encore, il me sera plus temps...

Vingt billets !...

L’AUTEUR.

Pas un seul.

L’AMI.

Si les claqueurs en masse,

Pour la première fois payant ce soir leur place,

Venaient venger sur toi leurs secours dédaignés,

Et leurs bras belliqueux au travail condamnés !

L’AUTEUR.

Tu me feras mourir !...ton amitié cruelle...

L’AMI.

Ah ! je connais ta pièce et je tremble pour elle...

Nous pouvons la sauver... donne-moi des billets.

Le chef est à deux pas, ses chevaliers sont prêts...

Ils seront contre toi, s’ils ne sont pour l’ouvrage.

L’AUTEUR.

Hein ! N’a-t-on pas sifflé ?...

L’AMI.

Tu préviens un orage,

L’auteur s’assied et prend la plume.

Tiens, signe... Tu le sais, point de succès sans eux.

L’AUTEUR, se relevant.

Point de succès sans eux !... Point de succès honteux !

J’étais faible, tremblant ; tu voulais me surprendre...

Je ne signerai pas... je ne veux rien entendre...

Mon ouvrage est sans doute un canevas léger,

Et c’est par les détails qu’il faudrait le juger ;

Mais, dût-on le siffler, j’en fais le sacrifice !

À ce public gagé je fermerai la lice...

L’AMI.

Les auteurs...

L’AUTEUR.

Les auteurs sont tous du même avis,

Et je n’ai que l’honneur de l’avoir entrepris.

Adieu, va-t’en. Je mets ma fortune légère

Sous la garde des dieux et du nouveau parterre.

L’AMI.

Six heures !... C’en est fait... tu prends un bon parti...

Je voulais te séduire, et tu m’as converti...

Adieu, je vais là-bas.

L’AUTEUR.

Oh ! moi, j’ai du courage,

Je reste... de ma chambre on n’entend pas l’orage...

Cours... applaudis le bon... ménage le mauvais...

Et viens m’apprendre ici ma chute... ou mon succès.

 

 

ACTE I

 

Le théâtre représente un salon.

 

 

Scène première

 

DERVILLE, seul, à la cantonade

 

Fortuné le libraire en ces lieux doit se rendre ;

Je sors pour un moment, vous le ferez attendre...

Ah ! madame Bertrand viendra peut-être aussi,

Car Gélon me l’annonce... Ils m’attendront ici...

Le roman fait fortune, et je tiens nos libraires !

En servant mon ami, je venge mes confrères,

Les auteurs... Qu’est-ce encore ?... Il est tard... et ma foi !

Il prend son chapeau et va pour sortir.

 

 

Scène II

 

DURAND, DERVILLE

 

DURAND.

Bonjour, mon cher Derville !

DERVILLE.

Eh ! mon ami, c’est toi !

Quel plaisir !

DURAND.

Tu sortais ?

DERVILLE.

Oh ! pour toi je demeure.

J’allais chez une actrice, et j’irai tout à l’heure.

Te voilà donc enfin ! depuis quand de retour ?

DURAND.

D’hier.

DERVILLE.

Et quel motif te ramène ?

DURAND, mystérieusement.

L’amour.

DERVILLE.

Ah ! mon Dieu ! mais c’est donc un voyage terrible !

Rapporter de Limoge un cœur tendre et sensible,

Et des romans !

DURAND.

Mon cher, tu peux dans mes amours,

Comme dans mes romans, m’être d’un grand secours.

DERVILLE.

Des amours ! c’est mon fort ! Fais-moi ta confidence.

Quel est l’objet charmant ? as-tu de l’espérance ?

DURAND.

Oui : nous en parlerons plus tard... Je voudrais bien

Sur un certain chapitre amener l’entretien.

J’ai pour d’autres raisons entrepris ce voyage.

Et je veux te parler de mon premier ouvrage.

DERVILLE.

Du premier ? Ce n’est pas du dernier qu’il s’agit ?

DURAND.

Eh ! non... sur cet objet je t’ai deux fois écrit,

Mais j’étais importun, du moins je le présume,

Tu n’as pas répondu.

DERVILLE.

C’est assez ma coutume,

Jamais je ne réponds ; mais n’importe, je prends

Aux lettres d’un ami l’intérêt le plus grand...

Voyons, que disais-tu dans ta dernière épître ?

DURAND.

Laisse-moi donc enfin aborder ce chapitre :

Quand je vins à Paris, je voulus publier...

DERVILLE.

Un roman de ton crû, d’un style singulier ;

Tu vis nos imprimeurs, et tous le refusèrent.

DURAND.

Sans le lire !

DERVILLE.

À ton nom d’abord ils le jugèrent :

Un auteur inconnu... monsieur Durand. Ah ! fi !

DURAND.

Tu voulus t’en charger !

DERVILLE.

Oui, c’était un défi,

J’ai, par un tour adroit, amené nos libraires

Aux trois éditions, à deux mille exemplaires.

DURAND.

Bon ! mais pourquoi changer le litre que j’avais ?

Pourquoi mettre Roman imité de l’anglais ?

Et pourquoi de mon nom as-tu fait un mystère ?

DERVILLE.

C’est fort bien ! du sermon que je prétends te faire

Tes pourquoi justement formeront les trois points.

Chaque jour le caprice a de nouveaux besoins ;

On ne sait pas, mon cher, au fond de ta province,

Que les Français en France ont un crédit fort mince :

L’étranger nous inonde, et quant à nos romans,

Ils doivent être anglais s’ils ne sont allemands.

Tu connais le public ; qu’on lui prône un ouvrage,

Il l’admire par ton dès la première page ;

Le livre qui chez nous serait lourd, accablant,

S’il a passé la Manche, est un livre excellent ;

C’est la mode ! elle a tort, mais enfin elle est reine.

Ici, l’homme dégoût perd son temps et sa peine,

Trente romans pour preuve !... Et j’en ai vu mourir

Que je pourrais citer... mais laissons-les dormir.

Toi-même en fis, hélas ! la triste expérience.

Ton roman dédaigné vieillissait sans vengeance.

Mais en relisant bien ce pauvre manuscrit,

Je vis que tu peignais avec assez d’esprit

L’Écosse et ses héros... Source large et commode

D’où jaillissent sur nous les romans à la mode !

Alors, j’ai suppose qu’un de mes bons amis

Voyageait en Écosse, et dans ce beau pays,

Traduisant d’un Walter le manuscrit unique,

Venait de m’envoyer un roman... historique.

Je fais, sans le nommer, l’éloge de l’auteur ;

Je cache adroitement le nom du traducteur,

Le titre était commun, et j’en mets un bizarre ;

On l’imprime, on le vend, la vogue se déclare ;

Chaque jour entraînés... ou payés, les journaux

Font du modeste auteur des éloges nouveaux ;

C’est du Scott, du Cooper ! c’est cent fois mieux encore !

Quel succès ! et pourtant sous un nom qu’on ignore,

Avec son titre plat, le roman limousin

Serait mort sans lecteurs au fond d’un magasin.

DURAND.

Voilà, je te l’avoue, une plaisante ruse !

Mais le public, mon cher.

DERVILLE.

Le public ! il s’amuse

De ce même roman qui l’aurait ennuyé,

Et c’est à son profit qu’il est mystifié.

L’important est d’abord qu’il consente à le lire.

Quelle gloire pour toi, quand tu pourras lui dire :

« Ces ouvrages par vous lus, relus, dévorés,

« Ces romans qu’à l’envi vous avez admirés,

« Ils ont plus que jamais des droits à vos éloges ;

« Messieurs, je suis leur père, ils sont nés dans Limoges ! »

Le tour paraît plaisant, ton nom est en crédit,

Et l’on dira de toi : C’est un homme d’esprit !

Ce titre-là, chez nous, vaut mieux que tous les autres.

DURAND.

Je crains certains lecteurs.

DERVILLE.

Je te réponds des nôtres.

DURAND.

Le mal est sans remède, il n’y faut plus penser...

Mais le dernier roman que je t’ai fait passer ?

DERVILLE.

Ah ! je l’ai parcouru... toujours en Angleterre,

Le sujet est charmant et le litre doit plaire.

DURAND.

J’ai pris un titre simple.

DERVILLE.

Oui, mais je l’ai changé ;

Ton héros à présent se nomme l’Enragé.

DURAND.

Oh ! Ciel !

DERVILLE.

Rien de trop fort depuis que nos parterres

S’accoutument aux gueux échappes des galères.

Et j’ai mis : Comme l’autre, imité de l’anglais.

DURAND.

Je ne souffrirai pas...

DERVILLE.

Bon ! encore un succès

Pour répondre au premier, le soutenir peut-être ;

Tu seras libre alors de te faire connaître.

Un libraire fameux dans le quartier d’Antin,

Fortuné le demande... il viendra ce matin.

DURAND.

Bah ! c’est lui qui d’abord, et sans vouloir m’entendre,

Refusa le roman que je cherchais à vendre !

DERVILLE.

Eh bien ! laisse-moi faire, et te voilà vengé !

Par l’aigle d’un journal tu seras protégé ;

Il l’a gardé trois jours pour le lire à son aise...

Monsieur Gélon.

DURAND.

Crois-tu que mon roman lui plaise ?

DERVILLE.

De ses décisions nous faisons peu de cas ;

Il prononce surtout, mais il ne juge pas.

Exercé dès l’enfance à faire de la prose,

Il s’en est mis marchand pour être quelque chose.

DURAND.

Un journaliste ! ah ! Dieu ! peux-tu dire cela ?

Si quelqu’un t’entendait !... au nom de ces gens-là,

Je suis encor tremblant comme sous la férule.

DERVILLE.

Nous l’avons, hier au soir, enivré sans scrupule

Dans un certain repas, que j’ai payé fort cher !...

DURAND.

Et vous avez parlé du manuscrit...

DERVILLE.

Hier !...

Oh ! non, mais ce matin j’ai reçu cette lettre ;

Tiens, vois ce qu’il m’écrit.

DURAND.

Donne.

DERVILLE.

Veux-tu permettre ?

Il lit.

« J’ai lu votre roman, il n’est vraiment pas mal ;

« Mauvais goût si l’on veut, mais style original.

« On y sent de l’Écosse un peintre très fidèle. »

DURAND.

Notre Auvergne, mon cher, m’a servi de modèle.

DERVILLE.

Oh ! c’est un connaisseur !...

Il lit.

 « Le succès est certain.

« J’en parlerai ce soir à Bertrand, mon cousin. »

DURAND.

Bertrand ! le libraire !

DERVILLE.

Oui.

DURAND.

C’est lui.

DERVILLE.

Qui ?

DURAND.

C’est lui-même,

C’est le père d’Adèle !

DERVILLE.

Ah !

DURAND.

De celle que j’aime !

DERVILLE.

Je comprends... Chut ! on vient... Eh ! Fortuné...

 

 

Scène III

 

DURAND, DERVILLE, FORTUNÉ

 

FORTUNÉ.

Pardon !

Vous êtes occupés, je vous dérange...

DERVILLE.

Non,

Soyez le bienvenu.

FORTUNÉ.

Mais je crois reconnaître...

J’ai déjà vu Monsieur... un jeune auteur peut-être ?

DERVILLE.

Mais il l’était... Alors, il vous a confié

Un malheureux roman qu’on n’a pas publié.

DURAND.

Je reçus un accueil on ne peut plus aimable.

FORTUNÉ.

Oui, je l’ai lu, c’est juste... un roman estimable,

Mais faible pour l’époque... Oh ! j’y suis maintenant,

Un titre sans attrait... un nom...

DERVILLE.

Monsieur Durand.

FORTUNÉ.

Oui, Durand !... À ce nom, la vogue eût fait retraite ;

Moi, ce n’est pas l’écrit, c’est le nom que j’achète.

Mais les jeunes auteurs qui n’ont que de l’esprit

Mettent leurs fruits naissants sous des noms en crédit,

On en trouve à louer... et ma foi ! s’il prospère,

L’enfant à son parrain doit bien plus qu’à son père.

DURAND.

Autrefois...

FORTUNÉ.

Autrefois les choses allaient mal,

Et l’on nous conduisait tout droit à l’hôpital.

DERVILLE.

Vous, Messieurs, aujourd’hui vous y menez les autres.

FORTUNÉ.

Eh ! non ; nous arrangeons nos succès... et les vôtres.

Grâce aux souscriptions, tout va bien ; les auteurs

Rançonnent le libraire, et lui, les souscripteurs.

Voyez : jeune, estimé, ma maison est brillante,

J’ai sur l’esprit courant vingt mille écus de rente,

Je vends tout, j’use tout ; par trente éditions,

J’exploite à mon profit les réputations,

Et pour me composer de séduisants ouvrages,

J’ai mis par un traité vingt savants à mes gages.

Tout Paris vient chez moi ; je plais dans les salons ;

On me trouve à la Bourse, au Gymnase, aux Bouffons

Recherché des auteurs, estimé des actrices,

Je fais des marchés d’or jusque dans les coulisses ;

Pour me mettre en crédit j’ai partout un prôneur,

Et dans chaque journal j’engraisse un rédacteur :

On dîne mieux chez moi que chez une Excellence.

DERVILLE.

Oh ! c’est un homme adroit.

FORTUNÉ.

N’est-ce pas !

DURAND.

Mais je pense

Que vous pourriez aussi mieux que certains auteurs,

Écrire, et pour vous-même avoir des souscripteurs.

FORTUNÉ.

On me l’a dit souvent, mais ce serait dommage,

Le métier que je fais rapporte davantage.

Mais parlons du roman que l’on va publier.

DERVILLE.

Je le crois, entre nous, meilleur que le premier.

DURAND, à part.

Il ne perd pas de temps.

FORTUNÉ.

C’est un succès, j’espère.

DERVILLE.

Il m’est hier matin arrivé d’Angleterre.

DURAND, bas à Derville.

Comment, y penses-tu ?

DERVILLE, bas à Durand.

Laisse donc ;

Haut.

le voici.

FORTUNÉ, prenant le manuscrit.

Bon ! quelque cher qu’il soit, j’achète celui-ci.

DERVILLE, à part à Durand.

Son intrépidité justifierait ma ruse.

DURAND.

Vous y tenez beaucoup ?

FORTUNÉ.

Si j’y tiens ! Il m’amuse

Ce cher monsieur Durand ! si j’y tiens, ah ! vraiment

La question me plaît, et le doute est charmant,

Si j’y tiens ! Oui, parbleu ! faites, je vous en prie,

Un ouvrage pareil, et je vous certifie

Qu’on y tiendra.

DURAND.

J’en doute.

DERVILLE, à Fortuné.

Un classique entêté.

FORTUNÉ.

Oh ! le pauvre garçon !... Je m’en serais douté.

Un livre dont le plan... dont le style... et la fable...

Enfin un livre anglais... une vogue admirable !...

L’avez-vous lu ?

DURAND.

Mais oui.

FORTUNÉ.

Mal !

DURAND.

Au moins aussi bien

Que vous-même, Monsieur, vous avez lu le mien.

FORTUNÉ, souriant.

En ce cas... en ce cas... l’Enragé ! le beau titre !

Dans votre cabinet, j’en vais lire un chapitre.

DERVILLE, le retenant.

Mais pour monsieur Bertrand, Gélon l’a demandé.

FORTUNÉ.

Pour Bertrand !

DERVILLE.

Oui.

FORTUNÉ.

Tant mieux, il peut m’être accordé,

Sans pour cela, mon cher, sortir de la famille.

DURAND.

Vous dites...

FORTUNÉ.

Que Bertrand va me donner sa fille.

DURAND.

À vous ?

FORTUNÉ.

À moi... Du moins sa femme en a l’espoir.

DERVILLE.

Il vous choisit pour gendre ?...

FORTUNÉ.

Il ne veut pas me voir.

DURAND.

Mais sa fille vous aime ?

FORTUNÉ.

On dit qu’elle m’abhorre.

DURAND.

Ah ! j’entends, vous l’aimez.

FORTUNÉ.

Je ne sais pas encore ;

Faible dot... J’aurais mieux.

DERVILLE.

Sur qui donc comptez-vous ?

FORTUNÉ.

Sur madame Bertrand... en dépit des jaloux...

Car j’ai certain rival que vous devez connaître...

DERVILLE.

Moi !

FORTUNÉ.

Vous-même.

DURAND.

Un rival !

FORTUNÉ.

Et vous aussi peut-être !

C’est ce pauvre Gélon.

DERVILLE.

Je m’en étais douté.

DURAND.

Et vous ne craignez pas qu’il vous ait supplanté ?

FORTUNÉ.

Après tout, c’est de quoi je ne m’occupe guères,

J’ai bien assez vraiment de mes grandes affaires.

Je vais donc m’enfermer avec le manuscrit,

Et dût le vieux Bertrand en mourir de dépit,

S’il me plaît, je le garde, et j’ai votre parole !

Je veux des nouveautés avoir le monopole,

Le sceptre de la mode en mes mains doit rester,

On ne gagnerait rien à me le disputer.

Il entre dans le cabinet à gauche.

 

 

Scène IV

 

DURAND, DERVILLE

 

DERVILLE.

À quoi rêves-tu donc ?

DURAND.

Mais à ce qui m’arrive !

Faut-il que de ses coups le destin me poursuive !

Je rencontre d’abord deux rivaux.

DERVILLE.

Deux... eh ! non,

Je ne vois qu’un rival à craindre, c’est Gélon,

Un sot !... Pour Fortuné, l’amour de l’or l’enflamme,

C’est le seul qui jamais puisse entrer dans son âme ;

Et tu triompheras... si la belle est pour toi...

Mais je n’en doute point.

DURAND.

Mon ami, je le crois !

Adèle m’a juré...

DERVILLE.

Bien ! la jeune personne...

DURAND.

L’an dernier, à Limoge, elle passa l’automne,

Chez une vieille tante, à qui j’allais souvent

Lire quelques morceaux d’un livre intéressant.

La bonne femme est seule, aveugle, et pour ma mère

Elle eut une amitié qui me la rend plus chère ;

Ma mère aurait son âge, et je crois la revoir !

Quand la nièce arriva, chez sa tante, le soir,

Je devins assidu, je repris mes lectures ;

C’étaient de deux amants les tendres aventures.

La vieille, à tout propos, commentait, commentait,

Adèle était rêveuse, et moi, troublé, distrait,

Sans m’en apercevoir, je me rapprochais d’elle.

Chaque jour, de plus près, je la trouvais plus belle ;

Et de nos deux héros s’expliquant les amours,

Nos regards attendris se rencontraient toujours.

Nos cœurs à ce roman en rattachaient un autre,

Leur secret par degrés nous révéla le nôtre,

Nous rougissions comme eux, d’un aveu, d’un serment,

Et comme eux, nous étions d’accord... au dénouement.

DERVILLE.

Et la tante, toujours faisait ses commentaires ?

DURAND.

À son aise, ma foi ! nous ne l’écoutions guères !

DERVILLE.

Qu’on nous dise à présent que ces ouvrages-là

Ne forment pas le cœur !

DURAND.

Alors on rappela

Adèle chez son père... Elle partit...

DERVILLE.

Sans doute,

Ton cœur, à son départ, la suivit sur la route !

DURAND.

J’aimais, j’étais aimé... Sans fortune, sans nom,

Comment me présenter chez un autre Harpagon ?

Cependant la famille a su tout le mystère ;

La tante, en apprenant mon secret par son frère,

M’a grondé vertement !

DERVILLE, gravement.

Tu le méritais bien ?...

Vivement.

Et depuis ce temps-là tu n’as rien reçu ?

DURAND.

Rien.

DERVILLE.

Et tu l’aimes toujours ?

DURAND.

Mon ami, je l’adore !

DERVILLE.

Et tu veux la revoir ?

DURAND.

Puis-je espérer encore ?

DERVILLE.

Espérer ! espérer !tu ne renonces pas

À l’hymen ?

DURAND.

À l’hymen !

DERVILLE.

Bon ! tu l’épouseras !

DURAND.

Qui ? moi !...

DERVILLE.

Pour égayer la fin de mes ouvrages,

Sur la scène j’ai fait plus de vingt mariages

Que la toile aussitôt défaisait en tombant,

J’en veux faire un qui tienne !

DURAND.

Oui, ce serait charmant !

Tes projets sont fort beaux, mais ils sont difficiles ;

Gélon et Fortuné sont deux fats bien habiles !...

Écoute : cher Bertrand, si j’allais de ce pas,

Lui porter mon roman et l’avouer...

DERVILLE.

Non pas !

Qu’il t’en sache l’auteur, adieu tout son mérite...

Mais il faut que d’abord Adèle soit instruite

Afin de nous aider...

DURAND.

Et la pourrai-je voir ?

DERVILLE.

Oui, c’est à quoi je rêve, et j’ai certain espoir...

Gélon, par ce billet m’annonce sa cousine,

Nous verrons... Il est tard pour aller chez Rosine.

Ma foi ! je n’irai pas.

DURAND.

Une dame t’attend ?

DERVILLE.

Une actrice, mon cher, qui doit incessamment

Débuter, à Paris, dans ma pièce nouvelle ;

Elle est charmante ! et moi, je travaille avec elle,

Je la fais répéter... Je la verrai demain.

Mais tes intérêts seuls m’occupent ce matin,

Et je vais là dedans trouver notre libraire...

Il ouvre le cabinet.

Ah ! bon Dieu ! vois, sur lui comme le livre opère !

DURAND.

Eh ! mais que fait-il là ?

DERVILLE.

Ce qu’il fait, pauvre auteur !

Il dort sur ton roman... Hein ? comme c’est flatteur !

Il entre dans le cabinet.

 

 

Scène V

 

DURAND, seul

 

Et c’est au poids de l’or qu’il achète mon livre !

Mais que faire à présent ? quel chemin dois-je suivre ?

Dans les plans de Derville irai-je m’embarquer ?

S’il ne réussit pas, ce serait trop risquer...

Mais s’il réussissait !... C’est en lui que j’espère,

En lui seul... et je crois qu’il faut le laisser faire !

 

 

Scène VI

 

MADAME BERTRAND, DURAND

 

MADAME BERTRAND, en dehors.

Oh ! je veux lui parler, il y sera pour moi.

DURAND.

J’entends quelqu’un venir... Une dame, je crois.

MADAME BERTRAND, entrant.

Et je n’aurai pas pris une peine inutile...

Ah ! pardon ! je croyais trouver monsieur Derville.

DURAND.

C’est lui que vous cherchez, Madame, il est ici,

Mais il va revenir, et je l’attends aussi.

MADAME BERTRAND.

Je voulais cependant...

DURAND.

S’il faut qu’on vous l’envoie,

Je vais...

MADAME BERTRAND.

Non, non, restez, pourvu que je le voie,

Je sens que j’attendrai, Monsieur, de tout mon cœur,

Vivement.

Puisque vous attendez, et... Monsieur est auteur,

Homme de lettres ?

DURAND.

Moi ! ce titre-là, Madame...

MADAME BERTRAND.

C’est le titre à la mode, et chacun le réclame.

Pour des vers d’almanach, pour un petit pamphlet,

Pour le tiers ou le quart d’un vaudeville, on est

Homme de lettres ! Mais Monsieur, je le présume,

Dans un genre plus noble exercera sa plume...

Nos grands théâtres ? Non ! des odes, des romans ?

Oui, je vois ; ce sont là les ouvrages du temps...

Pour moi, j’en puis juger par ceux que je publie.

DURAND, à part.

C’est une femme auteur !

MADAME BERTRAND.

En fait de poésie,

Mes odes ont marqué...

DURAND, à part.

Comment ! une Sapho !

MADAME BERTRAND.

Nous avons mis au jour plus d’un livre nouveau,

D’autant mieux accueilli qu’on ne le comprend guère.

Mes romans...

DURAND.

Vous seriez ?...

MADAME BERTRAND, faisant la révérence.

Monsieur, je suis libraire.

C’est pour notre famille un titre, Dieu merci !

Mon grand-père l’était, mon mari l’est aussi.

On sait partout, malgré la sottise et l’envie,

Si de notre maison la gloire est établie !

Mon père fut jadis un prote assez fameux

Que les auteurs du temps se disputaient entre eux ;

Feu monsieur de Voltaire était de ses intimes,

Et mon père souvent lui corrigeait ses rimes...

Moi, je n’ai qu’une fille, et si Dieu le permet...

DURAND.

Une fille !...

MADAME BERTRAND.

Comment !... qu’avez-vous s’il vous plaît ?

DURAND.

Ciel ! Madame !...

MADAME BERTRAND.

Achevez...

DURAND.

Pardon ! je dois connaître

Votre nom...

MADAME BERTRAND.

Je le crois.

 

 

Scène VII

 

FORTUNÉ, MADAME BERTRAND, DERVILLE, DURAND

 

FORTUNÉ, sortant du cabinet.

Et je le fais paraître !

Divin ! délicieux !

MADAME BERTRAND.

Fortuné ! vous ici ?

FORTUNÉ.

Ah ! madame Bertrand !

DURAND, bas à Derville.

Prends garde, mon ami !

DERVILLE, tenant le manuscrit.

Madame...

Bas à Durand.

Le roman !

MADAME BERTRAND.

Monsieur, votre servante !

Hier, monsieur Gélon m’a parlé de la vente

D’un ouvrage nouveau qui certes nous convient.

FORTUNÉ, à part.

C’est trop tard.

MADAME BERTRAND.

Mon mari, que la goutte retient,

Digne en tout point, Monsieur, de votre confiance,

Voudrait, sauf un bon prix, avoir la préférence...

Je vois votre surprise, et vous ne pensiez pas

Que d’un roman pareil nous fissions tant de cas ;

Mon mari, je le sais, dans sa vieille boutique,

Dédaigna trop longtemps l’opinion publique ;

Il s’en tenait toujours à ses anciens auteurs,

Ou même à des écrits nouveaux, mais sans prôneurs,

Il exigeait du goût, il voulait du solide ;

Mais grâce à moi, Monsieur, le voilà moins timide.

Un peu d’ambition est entré dans son cœur ;

Déjà notre boutique a changé de couleur,

Montrant Fortuné.

Et Monsieur vous dira, s’il est témoin fidèle,

Que le brillant quartier n’en a pas de plus belle,

Hors la sienne !...

FORTUNÉ.

Il est vrai ; Madame, chaque soir,

Au milieu des écrits rangés sur son comptoir,

S’offre aux yeux du public, qui passe et qui repasse,

Comme une Muse assise au sommet du Parnasse.

MADAME BERTRAND.

Il plaisante toujours !... Ah ! qu’il nous serait doux

De vous plaire, Monsieur !

DERVILLE.

Me plaire ! en doutez-vous ?

DURAND.

Le roman vous convient, il est à vous, Madame.

FORTUNÉ.

Hein ? que dites-vous là ? Mais moi, je le réclame.

DURAND.

Vous, Monsieur !

DERVILLE, bas à Durand.

Tais-toi donc.

Haut.

Sans doute, Fortuné

A reçu ma parole, et je suis enchaîné.

DURAND.

Cependant...

FORTUNÉ.

Cependant, la chose est décidée,

À peu près, et j’y tiens...

MADAME BERTRAND.

Vous, Monsieur, quelle idée !

Vous le savez, j’espère amener mon époux

À vous choisir pour gendre, à s’entendre avec vous ;

N’allez pas l’irriter !

FORTUNÉ.

Je résiste avec peine,

Mais cette affaire est sûre, et l’autre est incertaine.

MADAME BERTRAND.

Je veux forcer Bertrand à vous juger moins mal,

Et perdre près de lui Gélon, votre rival ;

Il me déplaît à moi, c’est vous que je préfère.

Mais laissez à Bertrand le roman qu’il espère !

S’il vous reste, vraiment ! je ne réponds de rien,

Le cousin...

FORTUNÉ.

Non, Bertrand me hait, et je sais bien

Que si pour le fléchir je lui cédais l’ouvrage,

Madame, il le prendrait sans m’aimer davantage.

DERVILLE, faisant un signe d’intelligence à Durand.

Mais je trouve un moyen de vous accorder tous :

Bertrand veut le roman ! qu’il s’entende avec vous ;

Allez chez lui, mon cher, j’y serai pour conclure.

FORTUNÉ.

Il me ferme sa porte !

MADAME BERTRAND.

Eh ! non, je vous assure ;

À vos bons procédés mon mari se rendra,

En faveur du roman le cousin plaidera,

Il vous sert malgré lui, vous épousez Adèle.

FORTUNÉ.

Vous croyez ?

DURAND, bas à Derville.

Mais vois donc, tu le rapproches d’elle !

DERVILLE, bas à Durand.

Si Fortuné s’éloigne, elle épouse Gélon ;

Es-tu de cet avis ?

DURAND, bas à Derville.

Qui ? moi ! Non, parbleu, non !

DERVILLE, à madame Bertrand.

Ainsi c’est convenu, chez vous on se rassemble.

FORTUNÉ.

Volontiers.

MADAME BERTRAND.

Dans une heure.

DERVILLE, à Durand.

Et nous irons ensemble.

À madame Bertrand et à Fortuné.

Je conduirai Monsieur avec moi, pour raison,

Et vous le connaîtrez.

FORTUNÉ.

Monsieur est auteur.

DERVILLE.

Bon !

Il a bien d’autres soins en tête... mais je pense

Qu’il voudra de ses plans vous faire confidence.

DURAND, à part.

Quelque folie encor !

DERVILLE.

C’est mon meilleur ami...

À madame Bertrand.

Je veux le présenter à votre cher mari.

MADAME BERTRAND.

Mais sans doute.

FORTUNÉ, à Durand.

À Monsieur si je puis être utile...

DURAND.

Ah ! vous êtes trop bon, mais je suivrai Derville.

MADAME BERTRAND.

Soyez exacts, Messieurs.

DERVILLE.

Nous n’y manquerons pas.

FORTUNÉ, à Madame Bertrand.

Acceptez-vous ma main ? J’ai mon wiski là-bas.

MADAME BERTRAND.

Un wiski ! C’est charmant !

DERVILLE.

Le libraire en voiture,

Et les auteurs à pied !

FORTUNÉ.

N’ont-ils par leur monture ?

Ils volent sur Pégase à de brillants succès,

Et mon Pégase à moi, c’est un cheval anglais.

Il donne la main à madame Bertrand.

 

 

Scène VIII

 

DERVILLE, DURAND

 

DURAND.

J’entrevois ton projet... il me rend l’espérance !

DERVILLE.

C’est fort heureux, ma foi ! la pédante ignorance

Éprouvait autrefois mon intrépidité ;

Du collège avec toi je reprends ma gaieté,

Mon camarade ! allons, laisse-moi te conduire ;

Chez ta belle d’abord je m’en vais t’introduire !

Près de ses chers parents pour te mettre en faveur,

Je te fais aujourd’hui... libraire voyageur !

DURAND.

Tu prétends les tromper !

DERVILLE.

Je prétends ! mais sans doute,

Et, foi d’auteur comique, ils le seront. Écoute,

Gélon est chez Bertrand un obstacle à tes vœux,

Mais, pour gagner du temps, à ce rival heureux

Opposons Fortuné, qui vraiment n’y tient guère ;

Advienne un bon succès, alors plus de mystère !

Gélon sera bien faible, et Fortuné, je crois,

Pour un roman nouveau te céderait ses droits.

DURAND.

Quel service !

DERVILLE.

Eh ! mon cher, quand mes frêles ouvrages,

Dans un bruyant parterre affrontaient les orages,

Nos amis me servaient... et je veux avec toi

Reconnaître aujourd’hui ce qu’ils ont fait pour moi.

DURAND.

Fais sans me compromettre !

DERVILLE.

À ce que j’imagine,

Tu craindrais... Que veut-on ? C’est vous, belle Rosine !

 

 

Scène IX

 

DERVILLE, ROSINE, DURAND

 

ROSINE, très gaîment toute la scène.

Comment donc, c’est fort mal ! vous m’oubliez ainsi !

DERVILLE.

Faites-en le reproche à Monsieur que voici.

ROSINE.

À Monsieur !

DURAND.

Ah ! de grâce, épargnez-moi !

DERVILLE.

Pouvais-je

Quitter ce cher Durand, un ami de collège,

Qui revient pour me voir de Limoge à Paris ?

ROSINE.

De Limoge, vraiment ! Oh ! le charmant pays !

DURAND.

Madame le connaît ?

ROSINE.

Je voudrais le connaître.

DURAND.

Je vois, vous avez là quelques amis peut-être ?

ROSINE, étourdiment.

Des amis ! mon Dieu ! non... De Limoge, entre nous,

Je n’ai vu jusqu’ici que Pourceaugnac... et vous.

DURAND, riant.

La remarque, Madame...

ROSINE, se reprenant.

Est tout à votre éloge,

Et j’aurais maintenant des amis à Limoge.

À Derville.

Savez-vous qu’à demain mon début est fixé ?

Et les petits journaux déjà l’ont annoncé.

DERVILLE.

Sitôt !

ROSINE.

Répétons-nous ce matin ?

DERVILLE.

Impossible !

Montrant Durand.

Son amour seul m’occupe.

ROSINE.

Ah !... Monsieur est sensible !

DERVILLE.

Mais il a deux rivaux, tous deux fats et pédants,

Que je vais de ce pas mystifier.

ROSINE.

J’entends !

Mystifier des sots ! Mais c’est une justice,

À tous les gens d’esprit c’est rendre un vrai service...

Je ne vous retiens plus ; il me serait bien doux

De pouvoir aujourd’hui me liguer avec vous,

À Durand.

De servir votre amour... Suis-je de la partie ?...

Oh ! j’ai mystifié bien des sots en ma vie !

DERVILLE.

Oui, s’il en est besoin, j’aurai recours à vous.

ROSINE.

Tous les rôles me vont, et je les jouerai tous.

J’aurai, pour vous aider, de l’esprit et du zèle :

Montrez-moi la victime, et je vous réponds d’elle.

DERVILLE.

Il se peut que plus tard...

DURAND.

Non, Madame ; aujourd’hui,

C’est déjà trop, je crois, que d’un fou tel que lui.

DERVILLE.

Il tremble !... mais partons, et, morbleu ! du courage.

DURAND.

On tremble d’autant plus qu’on risque davantage.

ROSINE, à Derville.

Vous me reconduisez... quand j’aurai tout appris,

Pour aller vous servir j’attendrai votre avis.

DURAND.

Nous sommes embarqués, que le ciel nous conduise.

ROSINE.

Guidés par la folie, attaquant la sottise,

Il faut vous résigner ; je vous réponds des fous,

Mais les sots, à coup sûr, ne seront pas pour vous.

Derville et Durand lui donnent la main.

 

 

ACTE II

 

Le théâtre représente l’arrière-boutique de Bertrand. Des meubles garnis de livres et de cartons. Une table à gauche.

 

 

Scène première

 

ADÈLE, BERTRAND, en robe de chambre et en bonnet

 

Adèle est assise ; elle coupe une brochure.

BERTRAND, à la cantonade.

Étalez en avant ces brochures choisies,

Les romans bien en vue... et puis ces poésies

Qui me coûtent si cher, et qu’on n’achète pas !

De l’aplomb, du babil et des airs d’embarras !

Je mettrai là mon nom en lettres d’or !... ma chère,

Gélon est tout à fait de l’avis de ta mère ;

Dans le commerce en grand je vais donc me lancer !

ADÈLE, se levant.

À votre âge, au commerce il faudrait renoncer,

Et vendre...

BERTRAND.

Beau conseil !... Va, l’on aura beau faire,

Je suis libraire encore, et je mourrai libraire !

Je sais bien qu’à Paris, c’est peut-être un malheur !

On voit peu de marchands mourir au lit d’honneur ;

Ils s’enrichissent vite et rien ne les arrête !

Moi, j’ai fait lentement une fortune honnête ;

Mon gendre m’aidera du moins à l’arrondir.

ADÈLE.

Votre gendre !...

BERTRAND.

Oui, mon gendre ! Eh bien ! pourquoi rougir ?

Pauvre enfant ! près de toi je souris, je babille,

En dépit de la goutte... écoute un peu, ma fille :

Tes quinze ans sont passés, et déjà je te vois

Grande comme ta mère et douce comme moi !

Je crois t’avoir trouvé l’époux que tu mérites.

ADÈLE.

Puis-je penser à moi quand vous souffrez !... Vous dites

Que vous l’avez trouvé ?...

BERTRAND.

Le garçon le plus doux,

Aimable...

ADÈLE.

J’ai des jours trop heureux près de vous,

Pour vous quitter jamais !... Je le connais, mon père ?

BERTRAND.

Oui, ton cousin Gélon.

ADÈLE.

Gélon !

BERTRAND.

Il doit te plaire :

C’est un homme charmant, actif, original,

Savant comme un recueil, malin comme un journal,

Il honore, il soutient notre littérature,

Et son nom est inscrit sur le Nouveau Mercure.

ADÈLE.

Pour le métier qu’il fait, c’est beaucoup, je le sais,

Mais pour le mariage, oh ! ce n’est pas assez !

BERTRAND.

Hein ! qu’est-ce, s’il vous plaît ? Je voudrais bien entendre

Que l’on me résistât !... Gélon sera mon gendre,

Je l’aime, il me convient, il doit te convenir.

ADÈLE.

Oh ! je saurai vouloir ce qui vous fait plaisir !

Le caressant.

N’allez pas vous fâcher !... Mais votre âme est si bonne !...

Vous m’aimez tant !...

BERTRAND.

Bien ! bien ! je te comprends, friponne !

Mais ce ton doucereux ne me séduira pas !

De ton cousin, vois-tu, moi, je fais très grand cas ;

Sans débourser ta dot, il fera sa fortune,

Et c’est une rencontre aujourd’hui peu commune,

Les charges, les états sont fort chers ; et, ma foi !

On épouse une dot pour payer son emploi.

Le peu que nous avons à Gélon doit suffire,

Un journal mène loin.

ADÈLE.

Oh ! vous avez beau dire,

Il me déplaît.

BERTRAND.

J’entends ; malgré tous nos discours,

Tu t’occupes encor de tes folles amours !

L’inconnu de Limoge...

ADÈLE.

Oh ! mon Dieu ! je l’oublie.

BERTRAND.

Fort bien, ma fille... mais il faut qu’on te marie,

Tu l’oublieras bien mieux !

 

 

Scène II

 

MADAME BERTRAND, ADÈLE, BERTRAND

 

MADAME BERTRAND.

Me voici de retour.

BERTRAND.

Ah ! ah ! notre roman ?

MADAME BERTRAND.

Avant la fin du jour,

Il nous sera livré... Mais qu’as-tu, mon Adèle ?

Dis-moi donc...

BERTRAND.

Ce n’est rien, je causais avec elle

De certain inconnu...

ADÈLE, vivement.

Papa m’a proposé,

Pour mari, mon cousin, et je l’ai refusé.

MADAME BERTRAND.

Pourquoi la tourmenter ?

BERTRAND.

Je veux qu’on m’obéisse !

MADAME BERTRAND.

Nous pourrions quelque jour avec plus de justice,

Pour un meilleur parti nous accorder tous trois...

BERTRAND.

Pour monsieur Fortuné ! c’est vraiment un beau choix !

Un petit brocanteur qui gâte le commerce !

Je n’ai point de projets, de plans qu’il ne traverse.

Le traître à notre porte est venu s’établir,

Et nous voyons chez lui tout Paris accourir.

MADAME BERTRAND.

Tu ferais avec lui de brillantes affaires.

BERTRAND.

Gélon éclipsera nos plus savants libraires.

J’aurai des traducteurs, des auteurs à fracas,

Et des collections... qui n’en finiront pas !...

Nous rendrons de l’anglais, du chinois, du tartare !

Il faudra que pour nous le public se déclare !

Gélon est journaliste, et monsieur Fortuné

À coups de feuilletons se verra détrôné.

Je me ferai connaître, il faut qu’il me redoute,

Je suis bouillant, actif, frais encore... Ah ! la goutte !...

MADAME BERTRAND.

Va, crois-moi, quelque jour il sera mieux jugé.

ADÈLE.

Oh ! non.

BERTRAND.

À son égard, je n’ai jamais changé !

Qu’il ne se flatte pas d’entrer dans ma famille.

ADÈLE.

C’est très bien !

MADAME BERTRAND.

Le cousin n’aura jamais ma fille.

ADÈLE.

À merveille ! Oh ! pour moi ne vous querellez pas !

De vos deux protégés je fais le même cas,

Je suis de votre avis, je suis aussi du vôtre,

Et, pour vous accorder, je les hais l’un et l’autre !

Elle sort.

 

 

Scène III

 

MADAME BERTRAND, BERTRAND

 

BERTRAND.

Ah ! nous verrons ! Voilà comme vous la perdez !

MADAME BERTRAND.

Elle a votre ton brusque et vos airs décidés !

Laissons cet entretien, nous pourrons le reprendre.

BERTRAND.

Ne me proposez plus Fortuné pour mon gendre.

MADAME BERTRAND.

Bien ! mais, en attendant, il faut le recevoir.

BERTRAND.

Comment !

MADAME BERTRAND.

Il va venir.

BERTRAND.

Je ne veux pas le voir.

MADAME BERTRAND.

Tu le verras, mon cher ; je l’ai promis.

BERTRAND.

Ma femme !...

MADAME BERTRAND.

Ce sont là des égards que Derville réclame.

Tes confrères déjà se disputent entre eux

Ce roman qui te plaît ; Fortuné, plus heureux,

L’obtenait, l’emportait, quand je suis arrivée.

BERTRAND.

Figure de malheur, que j’ai toujours trouvée

Entre la vogue et moi !

MADAME BERTRAND.

Mais il a consenti

Par amitié pour toi...

BERTRAND,

Fortuné, mon ami !

MADAME BERTRAND.

Il s’arrange avec nous pour publier ce livre,

Et ce matin, ici, Derville doit le suivre.

BERTRAND.

Cette rivalité doit en doubler le prix,

Qu’il le garde !

Gélon entre.

 

 

Scène IV

 

MADAME BERTRAND, GÉLON, BERTRAND

 

MADAME BERTRAND, vivement.

Ah ! Gélon... Bertrand est indécis,

Venez donc lui donner un conseil salutaire.

GÉLON.

Cousine, expliquez-vous ; en quoi puis-je vous plaire ?

MADAME BERTRAND.

Le roman de Derville est à nous, à peu près.

BERTRAND.

Mais tout est bien changé...

MADAME BERTRAND, l’interrompant.

Doutez-vous du succès ?...

GÉLON.

Moi ? non.

MADAME. BERTRAND, très vivement.

Vous le trouvez ?...

GÉLON.

Mais fort beau, je vous jure.

Sans connaître l’Écosse, à la simple lecture

On s’y croit transporté ! C’est là que, sans efforts,

La muse descriptive épanche ses trésors.

Quel style ! Pas un mot qui ne soit une image !

Ici, c’est un combat... sanglant, selon l’usage ;

Là, c’est l’auberge simple, ou le château bien vieux,

Où se trouve toujours l’être mystérieux !

Puis, viennent les rochers, et plus loin, les bruyères ;

On y voit chaque soir trois hideuses sorcières

Tenir près d’un grand bois leur conseil redouté,

Où le clair de la lune est toujours invité.

Les montagnes surtout y sont vraiment sublimes,

Et ne manquent jamais de neige... sur leurs cimes ;

À chaque personnage on a de longs portraits,

De plus longs entretiens... car ces vieux Écossais

Étaient un peu bavards, du moins je le présume,

Leur moindre dialogue a produit un volume !

Pour l’intrigue, elle est faible, et ses fils délicats

Se perdent fort souvent, mais nous n’y tenons pas ;

Le tout est embelli d’épigraphes gothiques.

C’est un chef-d’œuvre enfin ; il doit plaire aux boutiques,

Aux salons, aux boudoirs ; je réponds du succès :

L’ouvrage est à la mode, et nous sommes Français !

Madame Bertrand fait un signe d’intelligence à son mari.

BERTRAND.

Si j’avais un rival ?...

GÉLON.

Eh bien ! poussez l’enchère ;

Un ouvrage en crédit met en vogue un libraire.

Nous aurons les journaux.

MADAME BERTRAND.

Te voilà résigné ?

BERTRAND.

Allons, puisqu’il le faut, je verrai Fortuné.

GÉLON, interdit.

Qu’est-ce à dire ?

BERTRAND.

Sachons le traité qu’il propose.

GÉLON.

Fortuné vient chez vous ?...

MADAME BERTRAND, avec malice.

Oui, cousin, et pour cause ;

Mon mari, grâce à vous, se décide à le voir,

Et vous nous aiderez à le bien recevoir.

Tu viendras, mon ami, faire un peu de toilette...

Adieu, cousin, adieu !

 

 

Scène V

 

GÉLON, BERTRAND

 

GÉLON.

La cousine est discrète !

Quand je cherche à lui plaire, elle a des plans secrets,

Et, comme un sot, ici, j’ai servi ses projets !

Fortuné vient chez vous, on le dit fort habile,

Même trop ; vous avez l’esprit doux et facile...

BERTRAND.

Vous me croyez séduit !

GÉLON.

Oh ! je suis rassuré...

À part.

On a beau les unir, moi, je les brouillerai.

BERTRAND.

Il s’agit d’un roman et d’un traité peut-être,

Voilà tout... et, d’ailleurs, je suis toujours le maître.

GÉLON.

Il viendra, je suis vif, mon rival est pédant,

Je crains de m’emporter.

BERTRAND.

Allons, soyez prudent !

Je ne suis pas un sot, ni vous un imbécile,

Nous déjouerons... Mais, chut ! voici monsieur Derville.

 

 

Scène VI

 

GÉLON, BERTRAND, DERVILLE, DURAND

 

BERTRAND, allant au-devant d’eux.

Messieurs, je suis confus, enchanté de l’honneur...

Je suis vraiment... je suis votre humble serviteur.

DERVILLE.

À nous tout le plaisir, Monsieur...

À Gélon.

Bonjour !

GÉLON.

De grâce,

Motus sur le dîner !

DERVILLE.

Sans doute...

Bas à Durand.

De l’audace !

Haut à Bertrand.

Avant que Fortuné nous rejoigne chez vous,

Puis-je vous présenter un jeune homme fort doux,

Libraire aussi ?

DURAND.

Monsieur...

DERVILLE.

Son commerce est immense,

Et ses vastes projets font honneur à la France.

BERTRAND.

C’est fort bien.

GÉLON.

Qu’est-ce donc ?

DERVILLE.

Mon bon ami Durand

Fonde une librairie européenne... Il prend

Les leçons, les avis des plus fameux libraires,

Je l’amène chez vous... Les feuilles étrangères

À Gélon.

En ont déjà parlé. Vous les lisez ?

GÉLON.

Un peu.

DERVILLE.

Monsieur Durand... son nom vous est connu, parbleu !

GÉLON.

Ah ! Durand !...

DERVILLE.

Pour s’instruire il quitte sa patrie :

Tel que vous le voyez, il part pour la Russie !

Mouvement de Durand.

GÉLON.

J’en parlerai.

BERTRAND.

Je suis à vous, dès ce moment.

Cette démarche-ci m’honore infiniment ;

Étudiez le train de notre librairie,

Voyez, interrogez sans crainte, je vous prie ;

Car j’étends mon commerce... Il me serait bien doux

D’avoir à l’étranger des rapports avec vous.

Restez chez moi.

DURAND.

Monsieur, c’est un honneur insigne,

Ma joie...

DERVILLE.

Aimable accueil !... mais il en est bien digne.

GÉLON, à Derville.

Parlez-nous du roman.

DERVILLE, à Bertrand.

Quand Fortuné viendra,

Je vous mettrai d’accord.

GÉLON, à part.

Oui, l’on y pourvoira.

BERTRAND.

Nous verrons bien... Pardon, j’entends que l’on m’appelle,

Il faut me préparer... Ah ! c’est ma fille Adèle.

 

 

Scène VII

 

ADÈLE, BERTRAND, GÉLON, DERVILLE, DURAND

 

ADÈLE.

Mon papa ! mon papa ! Ha !...

Elle voit Durand et reste immobile.

DURAND, bas à Derville.

C’est elle !

DERVILLE, bas à Durand.

Tais-toi !

BERTRAND.

Qu’est-ce donc ?

GÉLON.

Qu’avez-vous, belle cousine ?

ADÈLE.

Moi !...

À Bertrand.

Je venais vous chercher.

GÉLON.

Pourquoi cette surprise ?

BERTRAND.

Oui, dis-nous ?...

ADÈLE.

Ce n’est rien, et me voilà remise...

BERTRAND.

Encor ?...

ADÈLE, dans le plus grand trouble.

C’est que... mon Dieu !...

Vivement.

c’est que monsieur Gélon

Est malade, à coup sûr... il est si pâle !...

GÉLON.

Bon !

DERVILLE, bas à Gélon.

Le dîner d’hier...

GÉLON, bas à Derville.

Chut !

DURAND.

Mais en effet... moi-même,

Je vous trouvais, Monsieur, d’une pâleur extrême.

DERVILLE, examinant Gélon.

Très pâle.

BERTRAND, de même.

Elle a raison ; oui, je le trouve aussi.

ADÈLE.

C’est ce qui m’a frappée en arrivant ici.

GÉLON.

Eh ! mais cela se peut... quand on aime l’étude.

DERVILLE, bas à Durand.

Et les plaisirs.

GÉLON.

Tenez... selon mon habitude,

J’avais pour ce matin un article à donner,

Le journal attendait... Hier, je vais dîner

Avec deux bons auteurs...

DERVILLE, bas à Durand.

Et trois célestes femmes.

GÉLON.

Sobrement.

DERVILLE, bas à Durand.

Le champagne est le vin de ces dames.

GÉLON.

Discours vifs et profonds, aimable liberté,

M’ont bientôt mis en verve...

DERVILLE, bas à Durand.

En pointe de gaieté.

GÉLON.

Je m’esquive un peu tard...

DERVILLE, bas à Durand.

Du Rocher de Cancale.

GÉLON.

Et je fais en rentrant deux pages de morale...

Cela fatigue un peu.

BERTRAND,

Le travail vous tuera.

DERVILLE, à Durand.

Sa morale se sent du lieu qui l’inspira.

DURAND.

Pour avoir l’air défait en faut-il davantage ?

ADÈLE.

Oh ! vous avez raison.

GÉLON.

Pour me rendre courage

Un mot de vous suffit, et je suis enchanté

De ce trouble inquiet que cause ma santé.

DURAND.

Quel intérêt touchant pour celui qui l’inspire !

ADÈLE.

J’étais troublée... Oh ! oui, je souffrais le martyre,

Gaiement.

Je craignais... À présent, je suis mieux, beaucoup mieux,

Puisque je me trompais.

DERVILLE, à Gélon.

Vous êtes trop heureux !

GÉLON.

C’est assez clair...

BERTRAND, à Adèle, à demi-voix.

Ma foi !... Tu l’aimes donc, friponne !

À Gélon.

Oh ! chez moi tôt ou tard on fait ce que j’ordonne !

Ta mère nous attend... Messieurs, je suis à vous...

GÉLON.

Cousine, vous m’aimez ; que cet aveu m’est doux !

ADÈLE, regardant Durand.

Mon Dieu ! mon cher cousin, le tout est de s’entendre...

BERTRAND, sortant avec Adèle.

Je reviens, je reviens.

Gélon remonte la scène avec eux.

 

 

Scène VIII

 

GÉLON, DERVILLE, DURAND

 

DERVILLE, à part à Durand.

Le regard le plus tendre !...

DURAND, à part à Derville.

Je suis sûr d’être aimé, mon ami, quel bonheur !

GÉLON, suivant Adèle des yeux.

Le bon parti.

DERVILLE, à part à Durand.

Tu vois, Gélon est en faveur,

Il faut absolument que Fortuné le chasse.

Puis...

Voyant que Gélon vient à eux.

Hum !

GÉLON.

Eh bien ! Messieurs, que d’esprit et de grâce !

DURAND.

À qui le dites-vous !

GÉLON.

Quant au rival que j’ai,

Je suis sûr à présent qu’il aura son congé,

Et je resterai seul.

DURAND.

Seul ! vous croyez !...

DERVILLE.

Sans doute,

Oh ! nous l’éconduirons, morbleu ! coûte que coûte.

GÉLON.

Je me contiens à peine, et s’il vient !...

 

 

Scène IX

 

GÉLON, DERVILLE, DURAND, FORTUNÉ

 

FORTUNÉ.

J’entre ici

Comme un parlementaire entre chez l’ennemi !

À Durand.

Ah ! le cousin Gélon !... Et Monsieur est des nôtres ?

DURAND.

Avide de leçons, je veux prendre les vôtres,

Connaître votre tact, vos usages.

DERVILLE.

Surtout

Comme on traite à Paris les affaires de goût.

FORTUNÉ.

Trop bon !

GÉLON, s’efforçant de rire.

Le goût n’est rien dans ces sortes d’affaires,

Et ce n’est pas par là que brillent nos libraires.

FORTUNÉ.

Épigramme pour moi !

GÉLON.

Non... c’est en général.

FORTUNÉ.

Dites, dites, mon cher... injures de journal.

GÉLON.

Mais voyez si pour vous ce sont là des injures :

Nous avons dans Paris des marchands de brochures,

Riches du mauvais goût entretenu par eux ;

Que je plains les auteurs ! De ce trafic honteux

Ils sont, sans le savoir, complices et victimes :

Ceux-ci, que pour les vendre ils proclament sublimes,

Jeunes, par un succès doucement alléchés,

Leur livrent des écrits qui ne sont qu’ébauchés ;

On les eût applaudis... on les siffle peut-être !

Ceux-là, par leurs travaux, se sont bien fait connaître,

Et voilà que leurs noms, prodigués par un fat,

À force d’être vus, perdent tout leur éclat

Mais le libraire étale une riche insolence !

Mouvement de Fortuné.

Oh ! nous avons aussi des libraires, en France,

Connus par de beaux noms et d’utiles travaux,

Estimés, honorés... dans un de ces tableaux,

Je pourrais aisément vous marquer votre place,

Il salue Fortuné.

S’il ne m’en coûtait trop de vous louer en face !

FORTUNÉ, saluant Gélon.

Monsieur !... c’est un article !

DURAND, à Derville.

Il se fâche déjà.

DERVILLE, à Durand.

Bravo !

FORTUNÉ.

Mais je réponds à ce compliment-là :

À Paris, plus d’un sot se croit un personnage,

Champion d’un journal, à quatre francs la page,

Et par désœuvrement barbouilleur de papier,

Du malheur de médire on se fait un métier.

Par de froids quolibets exploitant le scandale,

On insulte au bon goût ainsi qu’à la morale ;

Protecteur appointé de malheureux écrits,

Impuissant à produire, on verse le mépris

Sur le courage obscur, sur le savoir modeste...

À de jeunes talents exemple trop funeste !

Mouvement de Gélon.

Oh ! nous avons aussi des hommes éclairés,

Aristarques polis, du public honorés,

Chers aux lettres, aux arts, et chers à leur patrie ;

Leur plume dans le fiel ne s’est jamais salie,

Leur nom est un éloge, et quelques bons journaux

Sont soutenus par eux !... Dans un de ces tableaux

Je pourrais aisément vous marquer votre place,

Il salue Gélon.

S’il ne m’en coûtait trop de vous louer en face !...

GÉLON.

L’éloge est mérité plus que vous ne pensez !

FORTUNÉ.

Et je vous rends justice.

DERVILLE, riant.

Eh ! Messieurs, c’est assez...

Ces protestations d’estime mutuelle

Vous mèneraient trop loin.

GÉLON, à Fortuné.

Ma cousine chez elle

Cherche à vous attirer, et vous obéissez :

On vous jette une dot, et vous la ramassez.

FORTUNÉ, riant.

Vingt mille écus !

DERVILLE, à Gélon.

Pardon ! Durand cherche à s’instruire ;

Là, dans le magasin, voulez-vous l’introduire ?

GÉLON.

Avec plaisir.

DURAND.

Monsieur !...

DERVILLE, bas à Durand.

Il est bien plus piquant

Haut à Gélon.

Qu’il t’introduise, lui !... Ramenez-nous Bertrand.

GÉLON, à Durand.

Venez.

DERVILLE, bas à Durand qui sort avec Gélon.

Plais et tais-toi, je me charge du reste.

Ils sortent.

FORTUNÉ.

Et sans rancune au moins ! le cousin me déteste.

DERVILLE, vivement à Fortuné.

Vous, mon cher, à Bertrand il faut que vous plaisiez.

FORTUNÉ.

Bon ! et Gélon !...

DERVILLE.

Il faut que vous le supplantiez...

FORTUNÉ.

Je n’y tiens plus.

DERVILLE, mystérieusement.

J’y tiens... un peu de complaisance !

Laissez venir Bertrand, je vous mets en présence ;

Selon que l’entretien tournera bien ou mal,

Vous servirez ici Durand ou son rival...

Oui, mon ami Durand... réussissez, ensuite

Nous nous arrangerons.

FORTUNÉ.

Dites-moi donc ?

DERVILLE.

Eh ! vite,

Allez le saluer, je l’entends.

FORTUNÉ.

C’est bien ; mais

Mes affaires d’abord, et les vôtres après.

 

 

Scène X

 

GÉLON, BERTRAND, FORTUNÉ, DERVILLE

 

FORTUNÉ, allant à Bertrand.

Puisque vous permettez enfin que je vous voie,

Je puis en ce moment vous exprimer la joie,

Le plaisir que j’éprouve, et...

BERTRAND.

Votre serviteur,

Monsieur.

FORTUNÉ.

J’en suis ravi, ma parole d’honneur !

DERVILLE, se plaçant entre Fortuné et Bertrand.

Eh ! pourquoi se brouiller, se déclarer la guerre,

Quand on est, comme vous, d’humeur franche et sincère !

Vous êtes faits tous deux l’un pour l’autre... d’ailleurs,

Lorsque l’on s’entend bien, les états sont meilleurs.

Quel exemple en cela les procureurs vous donnent !

Leur champ est assez beau pour que tous y moissonnent,

L’accord les enrichit... Imitez-les enfin,

Marchez à la fortune en vous donnant la main !

Rapprochez-vous... soyez bons amis... bons confrères...

Ils tournent le dos.

Diable ! il n’est pas aisé d’attendrir deux libraires !

GÉLON, bas à Bertrand.

Tenez ferme.

FORTUNÉ.

Sans doute, entendons-nous. D’abord,

Non commerce à Bertrand ne peut faire aucun tort :

Moi, je travaille en grand, j’achète, je publie

De tout !... Sans nouveautés, adieu ma librairie !

Ses livres sont plus vieux, son fonds moins élégant,

Mais...

GÉLON, vivement.

Mais Monsieur aussi fait le commerce en grand !

BERTRAND.

Oui, certes !

DERVILLE.

Permettez, l’objet qui nous rassemble,

C’est le roman.

FORTUNÉ.

Voisin, arrangeons-nous ensemble.

DERVILLE.

Expliquez-vous.

BERTRAND.

Parlez, il faut prendre un parti.

FORTUNÉ.

Publions-le tous deux, mais de compte à demi,

Frais et profits communs... on ne saurait mieux faire.

DERVILLE, à Bertrand.

Mais c’est fort bien. Voyez.

GÉLON, vivement.

Monsieur est un libraire

Fort honnête à coup sûr ; mais il faut tout prévoir ;

Ces traités sont chanceux, et vous devez savoir

Qu’un des associés peut souvent tromper l’autre.

C’est mon avis, cousin, mais vous avez le vôtre.

FORTUNÉ.

Tromper, avez-vous dit !

DERVILLE.

Ne vous emportez pas.

BERTRAND.

Des avis de Gélon j’ai toujours fait grand cas.

Laissons-là ce marché, n’en parlons plus, Derville !

FORTUNÉ, à part.

Tant mieux !

DERVILLE.

Accordez-vous pourtant.

BERTRAND.

C’est bien facile.

Cédez-le-moi...

FORTUNÉ.

Non pas...

À Derville.

Vous l’avez exigé,

Je consens qu’entre nous l’honneur soit partagé ;

Mais je rougirais trop de voir qu’à mon confrère

Une muse écossaise appartînt tout entière.

BERTRAND.

À moi seul le roman.

DERVILLE, montrant le manuscrit.

Un moment ! le voilà.

GÉLON.

Qu’on le mette à l’enchère, alors il restera

Au plus offrant.

DERVILLE.

Mais c’est la guerre qu’il conseille !

BERTRAND.

N’importe !

FORTUNÉ.

J’y consens volontiers.

GÉLON.

À merveille !

BERTRAND.

Vous êtes un auteur estimé, plein d’esprit ;

Voyez qui de nous deux a le plus de crédit :

Moi, depuis quarante ans j’honore mon commerce.

FORTUNÉ.

Je suis riche depuis dix-huit mois que j’exerce ;

Cet auteur me manquait.

BERTRAND.

Et moi j’en ai besoin.

DERVILLE.

Ce que c’est cependant que de venir de loin !...

Entendez-vous, Messieurs.

BERTRAND.

Que l’enchère décide !

Je n’ai pas reculé.

FORTUNÉ.

Moi, je suis intrépide ;

Parlez, je couvre tout !...

BERTRAND.

Mettez l’ouvrage à prix !

DERVILLE.

Messieurs !

GÉLON.

Deux mille francs.

FORTUNÉ.

Deux mille !... j’enchéris

De cinq cents.

BERTRAND.

Mille écus !

DERVILLE.

Assez !

FORTUNÉ.

Mon cher Derville,

Notre dernier Cooper s’est vendu vingt-cinq mille ;

J’en mets quatre !

GÉLON, bas à Bertrand.

Poussez !

BERTRAND.

Quatre mille cinq cents !

FORTUNÉ.

J’ai la vogue, je suis la fleur des commerçants !

DERVILLE.

Doucement !... n’allez pas l’irriter, je vous prie !

BERTRAND.

Je représente, moi, l’ancienne librairie !

DERVILLE.

La vieille roche !

FORTUNÉ.

Et moi, la nouvelle !

DERVILLE.

Voilà.

GÉLON, à part.

C’est cela.

BERTRAND.

Il gâte le métier, il nuit à ses confrères !

FORTUNÉ.

Cinq mille francs.

BERTRAND.

Je suis le doyen des libraires,

Moi ! Cinq mille cinq cents.

FORTUNÉ.

Six mille, cher doyen !

GÉLON, bas à Bertrand.

Il raille.

BERTRAND.

Allons !... sept mille, et je vous paierai bien.

Ma fortune est solide et ne craint pas la mode.

DERVILLE.

Du calme !

FORTUNÉ.

Marchander, c’est la vieille méthode ;

Moi, je vais droit au but... huit mille !...

BERTRAND.

C’est affreux !

Monsieur, ne souffrez pas ce marché scandaleux !

FORTUNÉ.

Scandaleux ! bon ! voilà ce qui me détermine !

BERTRAND.

Voilà comme à Paris plus d’un fou se ruine.

FORTUNÉ.

Et pour vous ruiner j’offre trois mille écus.

BERTRAND.

Impertinent !

DERVILLE.

Messieurs ! oh ! nous voilà perdus !

À Fortuné.

Vous savez...

FORTUNÉ.

Eh ! ma foi ! c’est lui qui me provoque !

Trois mille écus, voisin.

BERTRAND.

Eh bien ! moi, je m’en moque !

Cinq cents de plus.

FORTUNÉ.

Allons, le coffre y sautera !

Dix mille francs, morbleu !

BERTRAND.

Dix mille ! à ce train-là,

Tu vendras ton wiski !

FORTUNÉ.

Je prends un équipage !

BERTRAND.

Pour braver le public, à qui, selon l’usage,

Tu vends du papier blanc et des pages de points.

DERVILLE.

C’est un joli talent !

FORTUNÉ.

Vendez-en donc au moins,

Bonhomme ! et vous pourrez briller comme je brille,

Acheter des romans, marier votre fille,

Et sur vos vieux rayons rajeunir vos bouquins.

BERTRAND.

Mes bouquins, malheureux !

DERVILLE, retenant Bertrand.

Ils en viendraient aux mains.

BERTRAND.

Va-t’en ! De nos Cotins les muses avortées

Réclament par huissier tes valeurs protestées !

FORTUNÉ.

Les vivants sur ton nom ne t’ont rien avancé,

Et c’est avec les morts que tu t’es engraissé !

GÉLON.

Il voulait épouser !...

DERVILLE.

Monsieur le journaliste !...

BERTRAND.

Va, tu n’es qu’un pédant !

FORTUNÉ.

Et vous un... bouquiniste !

BERTRAND, accablé.

Bouquiniste !... Il a dit bouquiniste !

 

 

Scène XI

 

GÉLON, BERTRAND, MADAME BERTRAND, ADÈLE, DURAND, DERVILLE, FORTUNÉ

 

MADAME BERTRAND, accourant.

Grand Dieu !

Qu’est-ce, monsieur Bertrand ?

DURAND, bas à Derville.

Tout va bien ?

DERVILLE, riant.

Non, parbleu !

Ils sont brouillés à mort !

BERTRAND.

Bouquiniste, ma femme !

M’appeler bouquiniste !

MADAME BERTRAND.

Eh quoi ! Monsieur...

FORTUNÉ.

Madame,

Suis-je donc un pédant ?

BERTRAND.

Un fripon !

MADAME BERTRAND.

Mon ami !

BERTRAND.

Va ! je t’envoie au diable, et tes romans aussi !

Achète-les bien cher ! ruine-toi ! courage !

Du côté de l’honneur je garde l’avantage !

On trouvera toujours le mauvais goût chez toi,

Les bons livres ici !... Ma femme, suivez-moi ;

À Gélon.

Venez, venez, mon gendre !

DURAND.

Ah ! ciel !

BERTRAND, à Fortuné.

Oui, oui, mon gendre !

FORTUNÉ.

Votre fille lui plaît, hâtez-vous de le prendre !

BERTRAND.

C’est un homme d’esprit au moins !

FORTUNÉ.

Tant mieux pour vous !

Vous en avez besoin.

BERTRAND, retenu par sa femme, par Gélon et par Adèle.

Laissez, dans mon courroux,

Je veux...

FORTUNÉ, prenant le manuscrit.

Oh ! je vous cache une joie importune ;

Et j’emporte avec moi ma gloire et ma fortune !

Il sort.

DURAND.

Le roman...

DERVILLE, retenant Durand.

Tu te perds.

BERTRAND, entraîné par Gélon et madame Bertrand.

Laissez-moi, laissez-moi !

 

 

Scène XII

 

ADÈLE, DURAND, DERVILLE

 

DURAND.

Beau chef-d’œuvre, vraiment, que tu fais là !

DERVILLE, assis et riant.

Ma foi !

Le sang allait couler !

DURAND.

Gélon sera son gendre.

Retenant Adèle.

Mademoiselle...

ADÈLE.

Eh bien ! vous venez de l’entendre...

Mais, adieu... car je tremble !

DERVILLE, se levant et la retenant.

Ah ! ne nous quittez pas,

Aidez-nous bien plutôt à sortir d’embarras.

ADÈLE.

Monsieur...

DURAND.

Ne craignez rien... c’est mon ami Derville,

À Derville.

L’étourdi qui nous perd... J’ai tout dit.

DERVILLE.

Sois tranquille !

ADÈLE, à Derville.

Tromper ainsi mon père... ah ! c’est bien mal à vous !

DERVILLE,

Contre le cher cousin à présent liguons-nous !

DURAND.

Et d’abord mon roman ! Si Fortuné l’achète,

Je veux qu’il sache tout.

DERVILLE.

Pourquoi ?

DURAND, avec force.

Je te répète

Qu’il le faut ! je l’exige ; il apprendra de toi

Que si tu l’as trompé, c’est presque malgré moi.

Dis-lui ce qu’il en est ; cessons ce badinage,

Le pousser plus avant serait me faire outrage.

DERVILLE.

Prévois-tu son dépit ?... N’importe, tu le veux,

Je cours le prévenir ; mais n’allez pas tous deux

Trahir notre secret avant que je revienne.

ADÈLE.

Non, non, je crains qu’ici quelqu’un ne nous surprenne.

DURAND, à Derville.

Il vaut mieux découvrir...

ADÈLE.

Ah ! gardez-vous en bien !

Mon père est en courroux, il n’entendrait plus rien,

Vous sortiriez d’ici.

DERVILLE, souriant.

Vous aimez mieux qu’il reste !

Il restera... Gélon...

ADÈLE, vivement.

Monsieur, je le déteste.

DURAND.

Va, cours chez Fortuné.

DERVILLE, riant.

J’entrevois un moyen.

Si Rosine voulait... Bah ! je ne risque rien...

Ah ! ah ! monsieur Bertrand, vous faites l’implacable,

Vous envoyez la mode et les romans au diable !

Moi, je veux avec eux vous réconcilier,

Et je vous donnerai pour gendre un romancier !

Mouvement d’Adèle et de Durand.

Oui ! je vous marierai... vous consentez, je pense.

ADÈLE.

Simon père l’ordonne, avec obéissance

Je dois...

DERVILLE.

Bien, je comprends...

DURAND.

Ah ! qu’entends-je ! obéir,

Ce n’est là qu’un devoir.

ADÈLE.

C’est souvent un plaisir !

Durand lui donne la main, ils sortent par le fond.

 

 

ACTE III

 

 

Scène première

 

FORTUNÉ, seul

 

Il entre avec dépit, et après un moment de silence.

Un roman limousin !... Il m’a tout dit, n’importe !

J’en veux tirer vengeance, ou le diable m’emporte !

Tout Paris, dès demain, rirait à mes dépens.

Il est temps que j’apprenne à ces mauvais plaisants,

Qu’avec eux, sans danger, je puis lutter de ruse !

Le tour est un peu fort, mais j’ai là mon excuse ;

On m’a pris comme un sot, le public est railleur,

Et j’aurai ma revanche ! il y va de l’honneur.

Ah ! mes petits Messieurs, vous me preniez pour dupe !

 

 

Scène II

 

FORTUNÉ, DERVILLE, DURAND

 

DERVILLE.

Oui, te dis je, il est là, ton affaire l’occupe.

Il vient pour te servir.

DURAND.

Vous êtes piqué ?

FORTUNÉ.

Non,

Et je vous servirai de la bonne façon !

Monsieur le romancier, vous avouerez, j’espère,

Qu’un auteur est souvent plus malin qu’un libraire.

DERVILLE.

Il achète ton livre.

DURAND.

Et si monsieur Bertrand

Consentait à le prendre ?...

FORTUNÉ.

Alors, c’est différent.

DURAND.

Vous le payez, combien ?

DERVILLE.

Mille écus !

DURAND.

Oh ! le traître !

DERVILLE.

Voilà ce que l’on gagne à se faire connaître !

L’anglais dix mille francs, mille écus le français.

FORTUNÉ, à part.

Et Bertrand le prendra pour un bon livre anglais.

Haut.

Vous restez inconnu... Je dirai que l’ouvrage

Coûte dix mille francs.

DURAND.

Et pourquoi ?

FORTUNÉ.

C’est l’usage.

DURAND.

Encor ?

DERVILLE.

Tu ne vois pas ? Bien souvent à Paris,

Nos lecteurs de romans les jugent sur le prix ;

De nos jeunes auteurs, les œuvres dramatiques,

Les odes, les pamphlets, les recueils poétiques,

Coûtent d’abord un prix dont on convient tout bas ;

Puis on leur en donne un qu’on ne discute pas ;

Les journaux font écho, l’ouvrage se débite :

Doubler le prix, vois-tu, c’est doubler le mérite.

FORTUNÉ.

Il connaît mon métier presque aussi bien que moi.

DERVILLE.

À madame Bertrand il parlera pour toi.

DURAND.

Le manuscrit vous reste à ce prix !... mais, Derville,

Je doute du succès, il est trop difficile.

Bertrand est furieux, il ne veut désormais

Que des auteurs connus, des classiques français...

Moi, qui pour le toucher comptais sur mon mérite !

FORTUNÉ, à part.

Diable ! c’est un obstacle au plan que je médite.

DERVILLE.

Ne crains rien, tout est prêt, notre actrice viendra.

DURAND.

Rosine ?

DERVILLE.

Je l’ai vue, elle nous aidera...

Écoute, si Bertrand rentre dans son ornière,

C’est qu’il ne gagne rien au métier qu’il vent faire...

FORTUNÉ.

Non, rien.

DERVILLE.

À nos romans il reviendrait encor,

Si l’espoir à ses jeux faisait briller de l’or.

Eh bien ! Rosine ici, d’un air mélancolique,

Va remettre en crédit le genre romantique,

C’est le tien ; tes écrits une fois en faveur,

Il sera plus aisé d’en faire aimer l’auteur.

DURAND.

Es-tu fou ?

DERVILLE.

Mais un peu.

FORTUNÉ, à part.

C’est divin ! j’en profite.

Haut.

Elle fera merveille !... amenez-la bien vite.

DERVILLE.

Elle a le mot... Je vais l’attendre au magasin,

Mais comme par hasard, pour lui donner la main.

Et vous...

FORTUNÉ.

Comptez sur moi.

DURAND.

Tu vas me compromettre,

Tu vas...

DERVILLE.

Te marier, si tu veux bien permettre.

DURAND.

Je tremble que ton plan...

DERVILLE.

Qu’il fasse ton bonheur :

Le plan qui réussit est toujours le meilleur.

Durand et Derville sortent.

FORTUNÉ, seul.

Bien ! me voilà venge, grâce à leur stratagème !

Comme, sans le savoir, ils me servent eux-mêmes !

L’actrice pour moi seul déploiera ses talents,

Et quand ils reviendront il ne sera plus temps ;

Bertrand furieux...

 

 

Scène III

 

MADAME BERTRAND, FORTUNÉ

 

MADAME BERTRAND.

Quoi ! c’est vous !

FORTUNÉ.

Eh ! oui, pour cause.

MADAME BERTRAND.

Ah ! deviez-vous tantôt si loin pousser la chose ?

FORTUNÉ.

Bertrand m’avait d’abord pressé trop vivement.

MADAME BERTRAND.

Oui, je vous crois sans peine, il est si violent !

FORTUNÉ.

Mais si, pour regagner l’estime du confrère,

Pour réparer mes torts, et surtout pour vous plaire,

Je cédais à Bertrand, jaloux de mon traité,

Le roman qui nous brouille, au prix qu’il m’a coûté...

Dix mille francs ?

MADAME BERTRAND.

Qui ? vous ! céder votre conquête !

Ah ! vous seriez, Monsieur, un homme bien honnête !...

Fortuné salue.

Mais alors fallait-il irriter mon mari ?

Ce matin...

FORTUNÉ.

Ce matin, pour en agir ainsi,

J’avais une raison, j’en ai ce soir une autre.

J’e veux à ce Gélon, mon ennemi, le vôtre,

Et j’aurais du plaisir à vous venger de lui !...

Aimez-vous la vengeance ?

MADAME BERTRAND.

Oui, beaucoup.

FORTUNÉ.

Aujourd’hui

Il se targue d’esprit, de goût et de science,

Et je vous veux à tous prouver son ignorance.

Que dit-il à présent ?

MADAME BERTRAND.

Eh ! mais il est fâché

Que Bertrand, ce matin, n’ait pas fait le marché.

FORTUNÉ.

Il est pris... et Bertrand ?

MADAME BERTRAND.

Il ne veut rien entendre,

Et je doute, entre nous, qu’il consente à se rendre.

FORTUNÉ, à part.

J’épierai le moment où l’actrice viendra,

Et puis...

MADAME BERTRAND.

Que dites-vous ?

FORTUNÉ.

Que Bertrand se rendra,

Si vous me secondez.

MADAME BERTRAND.

J’y ferai mon possible.

À vos bons procédés vous me voyez sensible,

Mais ne vous jouez pas de mon mari !...

FORTUNÉ.

Grand Dieu !

À part.

Je vous respecte trop. Je les tiens tous, morbleu !

BERTRAND, en dehors.

Au diable les romans !

FORTUNÉ.

Eh ! mais, je crois l’entendre.

MADAME BERTRAND.

Vous allez lui parler ?

FORTUNÉ.

Non, il vaut mieux attendre

Qu’il soit calme...

MADAME BERTRAND.

Oui, d’abord apaisons son courroux.

Par ici...

FORTUNÉ, sortant par la porte de droite.

Je reviens... et je compte sur vous !

 

 

Scène IV

 

BERTRAND, MADAME BERTRAND, GÉLON

 

BERTRAND.

Que vois-je ? Fortuné ! Chez moi que vient-il faire ?

MADAME BERTRAND.

Mon ami !...

BERTRAND.

Taisez-vous, ma femme ! Il peut vous plaire,

Il me déplaît à moi !

GÉLON.

Ne vous emportez pas.

MADAME BERTRAND.

Écoutez-moi tous deux... Il fait les premiers pas,

Il consent à céder le roman de Derville ;

Veux-tu le racheter dix mille francs ?

BERTRAND.

Dix mille !

MADAME BERTRAND.

Il cherche à te séduire ! Eh ! qu’importe, mon cher !

Prends toujours ce roman, car il n’est pas trop cher.

Cela n’engage à rien, Gélon sera mon gendre.

GÉLON, très gaiement.

Cousine, je vous crois... Comme il s’est laissé prendre !

Je craignais, ce matin, qu’il ne fût séduisant,

Mais le bruit qu’il a fait me rassure à présent ;

Il revient sur ses pas, exploitons sa sottise.

BERTRAND.

Vous êtes trop malin !

GÉLON.

Oui, c’est notre devise.

Achetez ce roman.

BERTRAND, à sa femme.

C’est ton avis ?

MADAME BERTRAND.

Oui.

BERTRAND.

Bien !

À Gélon.

Et le vôtre ?

GÉLON.

Oui.

BERTRAND.

Tant mieux !... Mais ce n’est pas le mien.

Qu’il garde ses romans d’Écosse et d’Angleterre,

Je ferai mon état comme l’a fait mon père ;

Je reviens au français, au bon français surtout,

Et nous aurons la vogue au retour du bon goût.

GÉLON.

Vous risquez de l’attendre encor longtemps, beau-père.

MADAME BERTRAND.

L’espérance, du moins...

BERTRAND.

L’espérance est trop chère !

GÉLON.

Mais un mélange heureux...

BERTRAND.

Non !

MADAME BERTRAND.

Ce petit roman...

BERTRAND.

Non.

ADÈLE, accourant.

Mon Dieu !

MADAME BERTRAND.

Qu’est-ce encor ? que nous veux-tu ?

ADÈLE.

Maman,

C’est une jeune dame élégamment parée ;

Elle vient pour affaire, et lorsqu’elle est entrée,

Monsieur Derville était là, près de son ami ;

Cette dame lui parle, et tenez, les voici !...

 

 

Scène V

 

ADÈLE, BERTRAND, DERVILLE, ROSINE, MADAME BERTRAND, GÉLON

 

DERVILLE, conduisant Rosine.

Ici même.

ROSINE, d’un air langoureux.

Pardon ! Messieurs, je vous salue !

Le bruit me porte aux nerfs, et le grand jour me tue.

Je suis si faible encor !... je tremble à chaque pas.

DERVILLE.

Trop heureux que Madame ait accepté mon bras...

Bas à Bertrand.

C’est la Geoffrin du jour.

MADAME BERTRAND, offrant un siège.

Remettez-vous, Madame.

ROSINE, assise et regardant autour d’elle.

Ah ! c’est monsieur Bertrand... Madame votre femme,

N’est-ce pas ? Votre fille ?... elle est vraiment fort bien.

Ce Monsieur-là... comment !... Eh ! mais je me souviens,

Oui, c’est monsieur Gélon, jeune, aimable, sensible,

Journaliste...

BERTRAND.

C’est lui, mon cousin...

ROSINE.

Pas possible !

Mais sachez le motif qui m’a conduite ici.

J’aime les lettres, moi... les bonnes !... mais aussi

Mon hôtel de leur temple est une succursale ;

On y fait des traités de goût et de morale,

D’esprit public surtout... Les hôtels de Paris

N’oseraient pas penser sans prendre notre avis,

Et c’est nous qui mettons, par de nobles suffrages,

Les auteurs à la mode ainsi que leurs ouvrages.

Les libraires souvent nous doivent leur crédit.

On m’a parlé de vous... Vous voulez, m’a-t-on dit,

Des lecteurs de bon ton être aussi le libraire ?...

Et vous serez le nôtre... Ah ! vous avez, j’espère,

D’excellents manuscrits.

BERTRAND, à part.

Diable !

Haut.

J’en fais l’aveu,

Si j’ai pris ce parti, ce n’est que depuis peu.

ROSINE.

Et vous réussirez ! Un gendre journaliste !

Qu’avez-vous de nouveau ?

ADÈLE, remettant un prospectus à Bertrand.

Papa, voici la liste.

GÉLON, bas à madame Bertrand.

Bonne visite !

MADAME BERTRAND, bas à Gélon.

Eh ! oui.

DERVILLE, bas à Rosine.

Le tour réussira.

BERTRAND, à part.

De l’argent à gagner.

ROSINE, après avoir jeté les yeux sur le papier.

Que me donnez-vous là ?

Il vous faut, je le vois, l’activité d’un gendre.

Du nouveau ! Du nouveau !

DERVILLE.

Fort bien ! mais pour en vendre

Il en faut acheter... Vos auteurs sont trop chers.

ROSINE.

Nos auteurs !... Ah ! divins !...

BERTRAND.

En prose comme en vers,

Ne peut-on réussir sans leur plume, Madame ?

ROSINE.

Comment, monsieur Bertrand, peut-on avoir une âme,

Et ne pas préférer à ces vers du vieux temps,

Nos petits vers naïfs, vaporeux, ravissants,

Et qui semblent toujours dire plus qu’ils ne disent ?

Le goût est un pédant que nos amis méprisent.

Les auteurs autrefois aimaient le ton plaisant ;

Mais la mélancolie est leur muse à présent !

Chez eux, même au printemps, la vie a peu de charmes,

Et l’amour, même heureux, verse toujours des larmes !

Sensibles, pleins de vague, en pleurant, en rêvant,

Dans les cœurs délicats ils entrent bien avant ;

À Derville.

On languit, on se meurt. Êtes-vous romantique ?

DERVILLE, vivement.

Oui, quand je suis malade.

ROSINE.

Et le genre historique

Offre dans les romans un mérite de plus :

Nous y reconnaissons des pays inconnus !...

Lesage ne peignait que le monde ordinaire,

Il est trop gai pour nous, on ne le lit plus guère.

Une fois en crédit, grâce à vos protecteurs,

C’est vous qui publierez tous nos jeunes auteurs...

Du galant Cléophas les saintes tragédies...

Nos muses de boudoir... nos auteurs d’élégies

Qui parlent de tombeaux en langage amoureux,

Et qui, toujours mourants, ne s’en portent que mieux.

Je vous promets surtout le poète Belrose

Qui lit dans mon salon tous les vers qu’il compose ;

Poète ravissant ! On a bien contesté

À ses vers délicats le goût et la clarté ;

Mais quelle profondeur ! quel vague ! que je l’aime !

Tenez, du romantisme il est le dieu lui-même,

Lorsqu’il vient parmi nous, pour l’entendre assemblés,

L’air tendre, l’œil humide et les cheveux bouclés !

DERVILLE.

D’honneur ! on croit le voir.

ROSINE.

Et le jeune Sénange !

Dans le genre bien sombre il écrit comme un ange,

Il agite les nerfs.

GÉLON.

Quel auteur !

ROSINE.

C’est le mien,

J’aime les maux de nerfs, cela me fait du bien !

Elle se lève, et rend la liste à Bertrand.

Mais je ne trouve là rien qui puisse nous plaire.

Aurez-vous avant peu du nouveau ?

MADAME BERTRAND.

Je l’espère.

DERVILLE.

Il est des romanciers que Monsieur peut avoir.

ROSINE.

Ayez-les donc ; ensuite, il faut venir nous voir...

La marquise d’Alvar... réfléchissez, de grâce,

On n’arrive aujourd’hui qu’avec un peu d’audace...

Hors du genre à la mode il n’est point de salut...

À Derville, qui lui offre la main.

Venez bientôt... Pardon !

DERVILLE, bas à Rosine.

Oh ! le charmant début !

À madame Bertrand.

Nous vous mettrons enfin dans notre confidence.

MADAME BERTRAND, étonnée.

Moi !

DERVILLE.

Nous vous attendons.

MADAME BERTRAND, de même.

Tout à l’heure.

ROSINE, bas Derville.

Ah ! je pense

À madame Bertrand.

Que vous êtes content... !

Regardant Adèle.

Madame !... Quel maintien !

Quelle grâce ! Elle est bien... d’honneur ! Elle est fort bien !

MADAME BERTRAND, bas à Gélon.

J’amène Fortuné.

ADÈLE.

Cette dame est aimable !

Derville offre la main à Rosine : Adèle sort avec eux ; madame Bertrand sort par la droite.

 

 

Scène VI

 

BERTRAND, GÉLON, ensuite MADAME BERTRAND et FORTUNÉ

 

BERTRAND.

Ce qu’elle m’a dit là me paraît vraisemblable.

Tous ses nobles amis seraient mes souscripteurs,

Et je pourrais compter sur nos jeunes auteurs...

Des beaux succès, je crois, c’est la route commune.

GÉLON.

Voici, mon cher cousin, une bonne fortune !

Aux arrêts de la mode on ne peut résister ;

Le public juge et paye, il faut le contenter...

Entrée de Fortuné et de madame Bertrand.

C’est Fortuné !

MADAME BERTRAND, amenant Fortuné.

Venez, le moment est propice...

FORTUNÉ, à part.

Ah ! Derville est sorti.

GÉLON, bas à Bertrand.

Malice pour malice !

Il est fin.

BERTRAND, bas à Gélon.

Laissez donc... je suis plus fin que lui.

FORTUNÉ.

Ne m’abuse-t-on pas, et pourrai-je aujourd’hui

Rétablir entre nous une paix qui m’est chère ?

Oubliez comme moi cet instant de colère.

BERTRAND.

Oublier à quel point vous m’avez outragé !

FORTUNÉ.

Si vous saviez, voisin, le repentir que j’ai !

Gélon ne m’aime pas, je le sais, mais j’espère

Qu’il ne me craindra plus... j’épouse une héritière

Un peu laide, un peu bête, et du reste fort bien :

Cinquante mille écus comptant.

BERTRAND, riant, à Gélon.

Je n’en crois rien.

GÉLON.

Vous me tendez un piège et ce nouveau langage...

FORTUNÉ.

Est de franche amitié.

MADAME. BERTRAND.

Donnez-en quelque gage.

GÉLON.

Cédez-nous le roman.

FORTUNÉ.

Eh ! non... il est trop cher.

BERTRAND.

Oh ! tout est bien changé, je le vendrai, mon cher,

Vieux que vous.

FORTUNÉ.

Mieux que moi !... non pas, je vous assure ;

Variant le format, le prix, la reliure,

J’en veux forcer la vente, et je le pousserai

À six éditions au moins, que je vendrai

Très bien... en commençant d’abord par la cinquième.

Pour de plus grands auteurs n’ai-je pas fait de même ?

Partout comme à Paris il sera recherché.

MADAME BERTRAND.

Allons, à mon mari cédez votre marché.

FORTUNÉ.

Le prix...

BERTRAND.

J’offre de plus cinq cents francs.

FORTUNÉ, jouant la délicatesse.

Ah ! confrère !

Ah ! vous me jugez mieux ! Moi ! que sur un libraire

Je gagne... cinq cents francs !... Moi, grand Dieu ! m’abaisser

À... cinq cents francs !... cinq cents !... L’avez-vous pu penser ?

BERTRAND, à Gélon.

Il fait le délicat !

FORTUNÉ, avec chaleur.

Je me crus inflexible !

Vous avez de mon cœur trouvé l’endroit sensible !

Oui, connaissez ce cœur honnête et généreux !

Le roman m’appartient, il est déjà fameux,

Tout Paris le demande et demain qu’il paraisse,

À cinq francs le volume il remplira ma caisse...

Eh bien ! vous le voulez, c’en est fait, je me rends,

Je ne demande rien que les dix mille francs,

Le prix qu’il m’a coûté... qu’en vos mains il prospère,

Et qu’il mette en crédit le gendre et le beau-père !

Cinq cents francs !... aimez-moi, je serai trop heureux !...

Soyons amis, Bertrand, c’est tout ce que je veux.

BERTRAND.

Le charmant procédé !

MADAME BERTRAND.

C’est bien !

GÉLON, à part.

À nous l’ouvrage !

Haut.

J’ai là tout ce qu’il faut... sans tarder davantage,

Finissons le marché qui vient de se passer.

Il se met en devoir d’écrire.

BERTRAND.

Un bon traité.

FORTUNÉ.

De grâce !

BERTRAND.

On ne peut mieux penser !

Tout finir sans délai, c’est assez ma manière.

FORTUNÉ.

Tudieu ! ce cher Gélon, comme il mène une affaire !

Il ira loin.

BERTRAND.

Très loin... il me remplacera.

MADAME BERTRAND.

Je vous laisse un moment, Messieurs, on m’attend là

Pour me parler.

FORTUNÉ, à part.

Grand Dieu ! c’est Durand et Derville.

 

 

Scène VII

 

GÉLON, FORTUNÉ, BERTRAND

 

FORTUNÉ.

Hâtez-vous... On m’attend... Dix mille francs.

GÉLON, écrivant.

Dix mille.

BERTRAND.

Dix mille francs, mon cher, des auteurs inconnus,

Et le Cid autrefois se vendit... cent écus !

FORTUNÉ.

Oh ! trop heureux Barbin ! il trouvait des Corneilles

À bas prix, mais c’était le siècle des merveilles.

On écrit à présent pour vendre, pour briller,

Le public est à ceux qui savent le piller.

BERTRAND.

Pillons-le donc.

FORTUNÉ.

Bien dit !

À part.

Et c’est lui qu’on attrape !

Gélon lui donne la plume, il signe.

À vous, voisin...

Bertrand signe.

Quel bruit !... Pourvu que je m’échappe !...

Mon double !...

Il prend le traité.

BERTRAND.

Et le roman ?

FORTUNÉ.

Allez, courez chez moi,

Il vous sera remis.

GÉLON.

Comment !

FORTUNÉ, à part.

On vient, je crois !

Haut.

En montrant le marché.

GÉLON, prenant l’autre double.

J’y cours...

Il sort.

BERTRAND, retenant Fortuné.

Pardon ! peut-être

Me direz-vous ?

FORTUNÉ.

Je sors.

BERTRAND, le retenant.

Eh ! vous devez connaître

La marquise d’Alvar.

FORTUNÉ, voulant s’échapper.

Elle n’a pas le sou.

BERTRAND.

Bah !

DURAND, en dehors.

Non, Madame !...

FORTUNÉ, se dégageant brusquement.

Eh ! vite... au diable le vieux fou !

Il va pour sortir, Durand paraît.

 

 

Scène VIII

 

ADÈLE, MADAME BERTRAND, BERTRAND, DURAND, DERVILLE, FORTUNÉ

 

DURAND, à Fortuné.

Vous ne sortirez pas !

DERVILLE.

Non, je ne puis le croire !

FORTUNÉ.

Ne croyez rien. Que faire ?

À part.

Il y va de ma gloire.

BERTRAND, à madame Bertrand.

Ma femme, qu’est-ce donc ?

MADAME BERTRAND.

De ce nouveau traité

J’ai dit un mot, soudain ce jeune homme irrité...

DURAND.

Vous saurez tout, Monsieur ! On vous trompe, on vous joue,

Et s’il croit me servir, moi, je le désavoue !

Avec vous, j’en suis sûr, le traître est sans pitié,

Vous payez ce roman...

BERTRAND.

Mais ce qu’il l’a payé,

Dix mille francs.

DURAND.

Dix mille !

DERVILLE.

Oh ! l’excellente affaire !

Le bon tour !...

FORTUNÉ.

N’est-ce pas !

DERVILLE.

C’est fort mal.

MADAME BERTRAND.

Quel mystère !...

BERTRAND,

Ah çà, me direz-vous ?...

DURAND.

Ce roman dit anglais...

BERTRAND.

Il l’est.

DURAND.

Que vous payez fort cher...

BERTRAND.

Oui, son prix.

FORTUNÉ, faisant signe à Durand.

Paix !

DURAND.

Que sur son titre seul vous jugez...

BERTRAND.

Admirable !

DURAND.

Eh bien ! il est de moi... j’en suis l’auteur !

FORTUNÉ.

Ah diable !

BERTRAND et MADAME BERTRAND.

Vous !

DURAND.

Pour fixer le prix je ne plaisantai plus ;

Et Monsieur m’a payé mon roman mille écus.

MADAME BERTRAND.

Mille écus !

BERTRAND, dans le plus grand trouble.

Mille écus !... Monsieur ! Eh bien ! ma femme !

Monsieur, vous me rendrez... C’est affreux ! c’est infâme !

J’étouffe !

FORTUNÉ.

Ah ! ah ! Messieurs, je suis en règle, au moins.

MADAME BERTRAND.

Comment ?

DURAND.

Vous persistez !...

BERTRAND.

Messieurs, soyez témoins.

DERVILLE.

Eh ! vous ne voyez pas que Fortuné plaisante.

FORTUNÉ.

Hein ? que dit-il ?

DERVILLE.

Parbleu ! la ruse est excellente,

Et nous étions d’accord.

DURAND, bas.

Que fais-tu ?

DERVILLE, bas.

Ton bonheur.

FORTUNÉ.

Monsieur !

DERVILLE, bas à Fortuné.

Vous vous perdez, je sauve votre honneur.

Haut.

Fortuné fut malin sans cesser d’être honnête,

N’est-ce pas ?

FORTUNÉ.

Mais sans doute...

À part.

a-t-il perdu la tête ?

DERVILLE, à Bertrand.

Ce n’est pas vous qu’ici nous cherchions à jouer,

Gélon seul... Car enfin il faut tout avouer ;

Durand est son rival... Oui, Monsieur, oui, lui-même,

C’est l’amant de Limoge, et vous savez qu’on l’aime.

Ses projets de commerce étaient un conte heureux

Sous lequel son amour se cachait à vos yeux.

En faveur du bon choix, passez-lui sa folie...

Car voyez votre fille, on n’est pas plus jolie !

DURAND et ADÈLE.

Ô ciel !

MADAME BERTRAND.

Il m’a tout dit.

BERTRAND.

Quoi ! Monsieur... mon traité !

DERVILLE,

Il vous sera rendu, c’est un point arrêté.

FORTUNÉ, à part.

Ah ! çà, que dit-il donc ?

DERVILLE.

Pensez-vous qu’un jeune homme,

Que pour sa probité dans Paris on renomme,

Estimé des auteurs, connu par son esprit,

Pour quelques mille francs risque tout son crédit,

Et devant le public se laisse compromettre ?

FORTUNÉ.

Non, certes, mais...

DERVILLE.

Tenez, il va vous le remettre...

Bas.

Allons !

Haut.

Tous les journaux, s’il reculait d’un pas,

Le perdraient sans retour.

FORTUNÉ, jouant l’assurance.

Oh ! je ne les crains pas !

Je sais mes droits, je sais comme on mène une affaire,

Et j’étais clerc d’huissier avant d’être libraire !

J’ai des amis partout ; les journaux sont pour moi,

Et j’imprime les vers d’un procureur du roi !...

À Derville.

Mais comme vous disiez, je voulais éconduire

À Bertrand.

Gélon, dont la sottise aidait à vous séduire...

À Durand.

Votre peur m’a vengé... Le tour a réussi,

Dès lors, plus de traité, je le rends, le voici.

BERTRAND, prenant le traité.

Ah ! je respire !

FORTUNÉ, à Durand.

Ingrat !

À part.

Être pris à la porte !

À Derville.

Vous m’avez bien jugé...

À part.

Que le diable l’emporte !

 

 

Scène IX

 

ADÈLE, MADAME BERTRAND, BERTRAND, GÉLON, DURAND, DERVILLE, FORTUNÉ

 

GÉLON, apportant le manuscrit.

Le roman est à nous ! je le tiens.

BERTRAND.

Ah ! vraiment,

Vous venez à propos.

FORTUNÉ.

C’est un garçon charmant !

MADAME BERTRAND.

Fort habile surtout !

GÉLON.

Quoi ! que voulez-vous dire ?

BERTRAND.

Pour moi, je refusais ce roman sans le lire,

Et vous qui l’aviez lu...

FORTUNÉ.

Vous êtes pris, cousin.

BERTRAND, riant.

Vos romans écossais venaient du Limousin.

MADAME BERTRAND.

Cela promet beaucoup pour un futur libraire !

GÉLON.

Quel est ce conte bleu que vous venez me faire ?

BERTRAND,

De ce cher manuscrit connaissez-vous l’auteur ?

DERVILLE.

Le voici.

GÉLON, stupéfait.

Bon !

DURAND, reprenant le manuscrit.

Pour moi le suffrage est flatteur !

DERVILLE, riant.

Convenez donc enfin, journalistes, libraires,

Bon public qu’ont séduits les muses étrangères,

Que rien n’est moins français que ce sot engouement,

Et que sans être Anglais, Écossais, Allemand,

On peut être bizarre... et même romantique !

Présentant Durand.

Pardonnez-lui, Monsieur, et dans votre boutique

Laissez-le s’établir... La vogue l’y suivra...

Et ce roman nouveau d’abord la fixera.

DURAND.

Monsieur...

FORTUNÉ, s’avançant pour prendre le roman.

Donnez, donnez... j’espère bien le vendre !

BERTRAND, saisissant le roman.

Non, non ; je publierai les œuvres... de mon gendre !

MADAME BERTRAND.

Je signe le traité.

BERTRAND, à sa fille.

Si pourtant tu le veux.

ADÈLE, montrant le roman.

C’est une affaire d’or !

DERVILLE.

Allons, soyez heureux !

FORTUNÉ, à part.

C’est dommage pourtant...

Haut.

Le cousin se désole.

GÉLON.

Mais vous n’épousez pas... et cela me console.

FORTUNÉ.

Gare les coups de plume !

À Bertrand.

Et nous, restons unis.

BERTRAND.

Vous dînez tous chez moi.

FORTUNÉ.

C’est cela, mes amis,

Nous boirons...

DERVILLE.

Nous boirons, en attendant la noce,

Au retour du bon goût !

FORTUNÉ.

Aux montagnes d’Écosse !

PDF