Un mari qui lance sa femme (Eugène LABICHE - Raymond DESLANDES)

Comédie en trois actes.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Gymnase, le 24 avril 1864.

 

Personnages

 

DE JONSAC

DE GRANDGICOURT

LÉPINOIS

OLIVIER DE MILLANCEY

ROBERT TAUPIER, peintre

M. JULES

JOSEPH, domestique

LAVALARD

MADAME ROSINE LÉPINOIS

MADAME DE TREMBLE

THÉRÈSE DE MILLANCEY

LAURE LÉPINOIS

LA PRINCESSE DOUCHINKA

ÉGLÉ, BARONNE DE GRANDGICOURT

MADAME LAVALARD

MADEMOISELLE LEVALARD

DOMESTIQUES

INVITÉS

 

À Paris, de nos jours.

 

 

ACTE I

 

Le théâtre représente un salon chez Lépinois. À droite, guéridon. À gauche, cheminée et canapé.

 

 

Scène première


LAURE, MADAME LÉPINOIS, THÉRÈSE, puis JOSEPH

 

Au lever du rideau, madame Lépinois et Laure s’essuient les yeux. Madame Lépinois est assise sur le canapé.

THÉRÈSE, assise sur une chaise près de sa mère.

Voyons, maman... ma sœur... ne pleurez pas !... je sens que ça va me gagner... et j’aurai les yeux rouges pour la cérémonie.

MADAME LÉPINOIS, pleurant plus fort.

La cérémonie !... On va me prendre ma fille.

LAURE, pleurant aussi.

Un monsieur que nous ne connaissons presque pas !...

MADAME LÉPINOIS.

Ah ! je n’aurais jamais cru que ce jour viendrait si vite.. Quand je pense que c’est aujourd’hui à midi... une pareille séparation !

THÉRÈSE.

Je viendrai vous voir tous les jours.

LAURE.

Oui, on dit cela...

THÉRÈSE.

M. Olivier de Millancey, mon prétendu, est un excellent jeune homme... qui sera heureux de vivre en famille... au milieu de vous.

LAURE.

Ton M. Olivier... c’est un gandin !... pas autre chose !

MADAME LÉPINOIS, avec reproche.

Laure !

THÉRÈSE, se levant.

Tu es injuste... tu lui en veux !

LAURE.

Pourquoi vient-il m’enlever ma sœur ?.... Nous étions si heureuses... nous ne nous quittions pas... Mais depuis que ce monsieur est entré dans la maison, vous chuchotez ensemble toute la journée... et on ne fait plus attention à moi !

Madame Lépinois se lève.

THÉRÈSE.

Jalouse !

LAURE.

Dame ! il me semble que je suis plus que lui... je suis ta sœur. 

MADAME LÉPINOIS.

Mais lui va devenir son mari !... dans deux heures... J’ai à peine le temps de te donner quelques conseils.

THÉRÈSE.

À moi, maman ?

MADAME LÉPINOIS.

Ah ! ma fille, tu ne sais pas ce que c’est qu’un mari !... Il y en a qui sont grognons, tatillons, désagréables comme ton...

Se reprenant.

comme certaine personne que je ne dois pas nommer.

LAURE, à part.

Elle veut parler de papa !

MADAME LÉPINOIS.

Heureusement, M. Olivier n’a pas ce caractère... il paraît doux, aimable, facile... Aime-le donc, puisqu’il le faut...

LAURE.

Mais pas plus que nous !

MADAME LÉPINOIS.

Tâche de conserver son affection par tes soins, tes prévenances, tes câlineries même !

LAURE.

Ah !

MADAME LÉPINOIS.

J’entends par câlineries les bons procédés qu’on se doit entre époux !

                À part.

La petite me gêne.

À Thérèse.

Voilà à peu près ce que j’avais à te dire... Quand tu seras à ton compte, écris tes dépenses tous les jours... et chaque soir, avant de te coucher, n’oublie pas de faire ta balance.

THÉRÈSE.

Oui, maman.

MADAME LÉPINOIS.

Pauvre enfant ! comme la maison va nous sembler vide sans toi !

S’attendrissant.

Ah ! j’oubliais... si ton mari est mécontent de son tailleur... fais-lui prendre celui de ton père...

Pleurant.

On lui fournit l’étoffe, et il est très raisonnable...

Sanglotant.

Je te recommande aussi son bottier... c’est un Suisse... qui a de la famille...

À part.

Mon Dieu, que je souffre !

JOSEPH, paraissant à la porte du fond avec un paquet enveloppé.

Madame !

MADAME LÉPINOIS.

Quoi ?

JOSEPH.

On apporte ceci pour mademoiselle Thérèse... de la part de madame Trochu.

THÉRÈSE.

Ma tante Trochu !

MADAME LÉPINOIS.

Son cadeau de noce, sans doute !

LAURE.

Voyons ! voyons !

MADAME LÉPINOIS, défaisant le paquet.

Qu’est-ce que ça peut être ?... une cafetière en argent !

THÉRÈSE.

Une cafetière !

LAURE.

Avec ton chiffre... Elle est superbe !...

MADAME LÉPINOIS.

Elle contient au moins dix-huit tasses... voilà ce que appelle un présent utile !... Joseph !

JOSEPH.

Madame !

MADAME LÉPINOIS.

Placez-la sur une des deux consoles, en évidence.

Bas, à Thérèse.

C’est le nouveau domestique que j’ai arrêté pour toi... il frotte et met le vin en bouteille.

À Joseph.

Le coiffeur et la couturière sont-ils arrivés ?

JOSEPH.

Pas encore, madame.

MADAME LÉPINOIS.

Où est monsieur ?

JOSEPH.

Dans sa chambre... il s’habille...

                Il sort.

MADAME LÉPINOIS, à part.

Pour le sacrifice !

Haut.

Je vais m’habiller aussi !... je veux être prête la première, pour présider à vos toilettes.

À Thérèse.

À bientôt, chère petite.. Embrasse-moi encore !... encore !...

                Elle sort en sanglotant.

 

 

Scène II


THÉRÈSE, LAURE, puis JOSEPH

 

LAURE.

À nous deux maintenant... maman est partie, nous pouvons causer librement... car, moi aussi, j’ai mes petits conseils à te donner.

THÉRÈSE.

Toi ?

LAURE.

Oui, j’ai beaucoup réfléchi sur le mariage... c’est événement qui peut m’arriver d’un moment à l’autre.

THÉRÈSE.

Dans quelques années...

LAURE.

J’ai dix-sept ans et demi...

Mystérieusement.

et je crois qu’un de ces jours notre cousin Robert demandera ma main.

THÉRÈSE.

Robert ! qui peut te faire penser... ?

LAURE.

Oh ! mille petits signes particuliers... à moi connus.

THÉRÈSE.

Mais espères-tu que mon père voudra l’accorder à un peintre... à un artiste ?

LAURE.

Pourquoi pas ? Robert est un excellent garçon... très rangé... et qui a du talent... Il a gagné vingt mille deux cent sept francs l’année dernière... c’est gentil, de trouver cela sur sa palette !... Enfin, si nous nous arrangeons... si je l’épouse, j’ai mon programme tout prêt... et je vais te le donner.

THÉRÈSE, riant.

Voyons ton programme...

LAURE.

C’est surtout dans les commencements qu’il faut mettre son mari au pas et lui faire prendre de bonnes habitudes... aussi, dès demain matin, je te conseille de mettre ton chapeau et de sortir....

THÉRÈSE.

Pour quoi faire ?

LAURE.

Pour établir ton droit... Si ton mari te demande où tu vas, tu lui répondras fièrement : « Je vais voir ma bonne petite sœur... nous avons â causer !... De son côté, quand il sortira... il devra te rendre compte de ce qu’il aura fait, des personnes qu’il aura vues...

THÉRÈSE.

Ça, c’est juste !...

LAURE.

Oh ! j’ai étudié la question, va !... Ah ! une recommandation capitale !... N’abonne jamais ton mari à un journal du soir !

THÉRÈSE.

Où est le danger ?

LAURE.

Vois papa... son journal arrive à sept heures... il le lit après dîner... le sang lui monte à la tête... il s’endort... et la soirée est perdue !

THÉRÈSE.

Oh ! mais tu es très forte !

LAURE.

Autre détail très important !... donne l’ordre à ta cuisinière de lui servir, pendant quelques jours, son potage froid et sa salade dans des assiettes chaudes...

THÉRÈSE.

Ah ! par exemple !... et pourquoi ?

LAURE.

Tiens ! pour essayer son caractère !... Tu verras tout de suite s’il est aimable ou grognon... et alors, si toutes ces épreuves-là réussissent, s’il est bien gentil, bien sage, s’il te laisse venir voir souvent ta bonne petite sœur... tu auras bien soin de lui, tu lui feras faire des petits plats sucrés, et tu le mettras dans du coton... Voilà comment je compte me gouverner avec mon cousin Robert... s’il demande ma main.

JOSEPH, entrant avec un paquet enveloppé, à Thérèse.

Mademoiselle... c’est encore un cadeau qu’on apporte de la part de M. et madame Langlumé.

THÉRÈSE, prenant le paquet.

Nos cousins !... Oh ! qu’ils sont bons !... veuillez faire mes remerciements.

Joseph sort.

LAURE.

C’est amusant de recevoir des cadeaux toute la journée.

À Thérèse, qui est en train de développer le paquet.

Dépêche-toi donc !

THÉRÈSE, désappointée.

Ah !... une cafetière !

LAURE.

Encore !...

THÉRÈSE.

Ça m’en fera deux.

LAURE.

Sans compter le courant... la journée n’est pas finie.

THÉRÈSE.

Je vais la mettre sur l’autre console.

LAURE.

Ça fera pendant.

 

 

Scène III


THÉRÈSE, LAURE, LÉPINOIS, puis JOSEPH


LÉPINOIS, sortant de sa chambre, pan coupé à droite, en habit noir et cravate blanche ; il porte aussi des gants blancs.

Me voilà prêt !

THÉRÈSE.

Oh ! papa, que tu es beau !... gilet blanc, cravate blanche...

LAURE.

Et des gants blancs !... tu les as mis trop tôt, ils ne seront plus frais pour la messe.

LÉPINOIS.

C’est pour les faire... mais je vais les ôter.

                Il les ôte.

Thérèse !...

THÉRÈSE.

Papa ?

LÉPINOIS.

Ne t’éloigne pas... nous avons à causer... Comme père, j’ai le devoir de t’adresser quelques conseils à propos de la nouvelle carrière que tu vas embrasser.

THÉRÈSE, à part.

Lui aussi ! je n’en manquerai pas.

LAURE.

Alors je vous laisse...

LÉPINOIS.

Non, reste... et écoute... cela pourra te servir... plus tard...

                À Thérèse.

Ma fille... ce jour est un grand jour... parce que... un mari... vois-tu... un mari... attends ! j’ai jeté quelques notes !

                Il tire de sa poche un papier assez volumineux.

LAURE, à part.

Oh ! mais c’est un manuscrit !

LÉPINOIS, lisant.

« Ma fille, ce jour est un grand jour... tu vas associer ta destinée à celle d’un être supérieur... un mari est tout à la fois un ami, un frère, un père... presque un être divin. »

LAURE.

Oh ! ça...

LÉPINOIS.

Laure, taisez-vous !

Lisant :

« La femme toujours gracieuse et souriante doit... doit... »

Parlé.

Qu’est-ce qua j’ai mis là ? Ah !

Lisant :

« Doit s’appliquer à chasser du bout de son aile, les nuages qui de temps en temps viennent obscurcir le front de l’époux... »

LAURE.

Mais, papa...

LÉPINOIS.

Laure, taisez-vous !

Lisant :

Le front de l’époux... »

Parlé.

Qu’est-ce que j’ai mis là ?... Ah ! va te promener ! j’ai écrit ça très vite...

Serrant son papier.

Je te le recopierai.

LAURE.

En double, papa ?

LÉPINOIS.

Je terminais en te disant que tu faisais un mariage inespéré... Tu épouses M. Olivier de Millancey, un auditeur au conseil d’État... possesseur d’une fortune très satisfaisante... N’oublions jamais que c’est à mon notaire que nous devons cette alliance, à laquelle je n’aurai jamais osé prétendre... moi, un ancien fabricant de chocolat...

LAURE.

Mais il me semble que nous le valons bien.

LÉPINOIS.

Laure, taisez-vous ! Une ère nouvelle s’ouvre pour toi, Thérèse... Tu vas te trouver lancée dans un monde étincelant... tu vas nouer des relations considérables... Au sein des grandeurs, n’oublie jamais ton père... ni ta mère... ni ta sœur.

LAURE.

À la bonne heure !

LÉPINOIS.

Et tâche de nous faire inviter dans les brillantes réunions auxquelles tu seras conviée.

THÉRÈSE.

Comment ?

LÉPINOIS.

Car, je ne te le cache pas... j’ai de l’ambition... une noble ambition !... celle de sortir de ma médiocrité bourgeoise... Ainsi, mon enfant, je me résume... sois toujours d’humeur égale avec ton mari, qu’un sourire perpétuel fleurisse sur tes lèvres... Garde-toi d’être acariâtre, jalouse, quinteuse comme ta...

Se reprenant.

comme certaine personne que je ne dois point nommer.

LAURE, à part.

Il veut parler de maman...

LÉPINOIS.

Enfin, ma fille, songe que le mariage...

JOSEPH, entrant avec une caisse.

Mademoiselle... c’est encore un cadeau !

LAURE.

Troisième cafetière !

LÉPINOIS.

De quelle part ?

JOSEPH.

De la part de M. Barbara.

THÉRÈSE.

Mon parrain ! le marchand de porcelaine... Voyons !

LAURE.

Tiens ! il y a sur la caisse : « Fragile. »

Joseph avec un marteau enlève te couvercle de la caisse.

LÉPINOIS en tire des objets.

Une assiette !... deux assiettes !

THÉRÈSE.

Un plat...

LAURE.

Une soupière...

LÉPINOIS.

Un saladier... Ah çà ! c’est son fonds de magasin qu’il t’envoie là.

LAURE.

J’ai entendu dire qu’il allait liquider.

LÉPINOIS.

Bah ! tout cela est utile en ménage.

On place les porcelaines sur les consoles.

 

 

Scène IV


THÉRÈSE, LAURE, LÉPINOIS, ROBERT TAUPIER, puis JOSEPH


ROBERT, entr’ouvrant la porte.

Peut-on entrer ?

LAURE.

Le cousin Robert ! Oui, oui, entrez !

LÉPINOIS.

Et prends garde de mettre les pieds dans les plats... Tu vois, nous rangeons les cadeaux de noce.

ROBERT, à Lépinois, tout en aidant à ranger la vaisselle.

Bonjour, mon oncle...

Aux jeunes filles.

Cousines...

THÉRÈSE.

Bonjour, Robert.

ROBERT.

Comment ! vous n’êtes pas encore habillées ?

THÉRÈSE.

Oh ! nous avons le temps !... la cérémonie n’est que pour midi.

ROBERT.

C’est juste... c’est moi qui suis en avance...

LAURE, l’examinant.

Voyons, si vous êtes présentable... oui... pas trop mal !... Seulement la cravate est horriblement mise... Approchez ! que je donne un peu de tournure à cela.

ROBERT, s’asseyant et se laissant arranger sa cravate.

Franchement je comptais sur vos jolies petites mains.

LÉPINOIS, à part.

Trop de familiarité ! trop de familiarité !

LAURE, achevant de mettre la cravate.

La !... à la bonne heure ! vous avez l’air de quelqu’un.

ROBERT, se levant.

Merci, cousine.

Tirant de sa poche un petit paquet.

Maintenant, ma chère Thérèse, en ma qualité de parent et de garçon d’honneur, permettez-moi de vous offrir...

THÉRÈSE.

Comment ! vous aussi, Robert ?

LAURE.

Si c’est une cafetière, remportez-la.

THÉRÈSE, qui a développé le paquet.

Oh ! le joli coffret ! c’est d’un travail exquis.

LAURE, prenant le coffret.

Voyons. Il est signé Froment-Meurice.

LÉPINOIS, froidement.

C’est gentil ! c’est gentil !

LAURE, agitant le coffret.

Ça remue... il y a une petite bête dedans !

THÉRÈSE.

Encore une folie.

LAURE, à Robert.

Ça ne mord pas ?

ROBERT.

Non !

LAURE, ouvrant le coffret et désappointée.

Ah !... un dé... et un paquet d’aiguilles...

ROBERT.

L’emblème du ménage !... les attributs d’une honnête femme !

THÉRÈSE.

Je comprends... et je vous remercie.

Elle pose le coffret eu le guéridon.

LAURE.

Eh bien, moi, j’aurais trouvé un petit diamant beaucoup plus spirituel...

LÉPINOIS.

Le fait est qu’un dé et une aiguille... Il ne manque plus que des boutons de chemise.

JOSEPH, annonçant.

M. Olivier de Millancey !

LÉPINOIS, vivement.

Mon gendre ! Faites entrer !

 

 

Scène V

 

THÉRÈSE, LAURE, LÉPINOIS, ROBERT, OLIVIER, puis MADAME LÉPINOIS,  puis JOSEPH

 

                Olivier parait : habit noir, cravate blanche, tenue très élégante.

LÉPINOIS, allant à lui avec empressement.

Arrivez donc, mon cher.

OLIVIER.

Bonjour, beau-père !

                Donnant la main à Thérèse.

Ma chère Thérèse !

                À Laure.

Et vous, petite sœur, mon ennemie intime !

                Il lui donne aussi la main.

Tu vas bien, Robert ?

ROBERT.

Pas mal... merci.

LÉPINOIS.

Eh bien, mon gendre, vous voilà sous les armes... la tenue est irréprochable...

OLIVIER.

N’est-ce pas ? cela a son cachet... regardez-moi un peu cet habit, coupe de Darnet frères ; chemise de Longueville, chaussure de Sakowski... Rien de trop beau... le dessus du panier !

LÉPINOIS, bas, à Laure.

N’est-ce pas qu’il est splendide ?

LAURE.

Oui... Il est très bien mis.

MADAME LÉPINOIS, entrant en grande toilette, à la cantonade.

Préparez mes gants et mon mouchoir de dentelles...

À Thérèse.

Comprend-on ça ?... le coiffeur et la couturière ne sont pas encore arrivés. Ah ! monsieur Olivier !

OLIVIER.

Belle-maman !

                Il lui baise la main.

Ah ! mais vous êtes radieuse...

MADAME LÉPINOIS, avec bonhomie.

J’ai mis ce que j’avais de mieux... un jour comme celui-ci...

OLIVIER, l’examinant.

Bonnet à barbe d’Angleterre... robe de moire antique... volants de dentelle... nœud duchesse... manches boutonnées et franges.

LÉPINOIS.

Où va-t-il chercher tout ça ?...

LAURE, bas.

On jurerait qu’il a été modiste.

OLIVIER.

Adorable ! adorable ! une petite critique seulement... je n’aime pas votre corsage montant, je le préférerais à châle, et des manches pagodes à revers... à la place de vos manches fermées.

LÉPINOIS, bas, à sa femme.

Il se connaît à tout !... il est prodigieux.

MADAME LÉPINOIS, à part.

C’est égal, je le trouve un peu tatillon.

LÉPINOIS ; il prend le chapeau d’Olivier et le porte sur la cheminée. On s’assied, madame Lépinois sur le canapé ; Robert reste debout.

Voyons, mon gendre, parlez-nous de vos projets... Après la noce, vous faites sans doute monter votre femme en chaise de poste... et vous la conduisez dans le pays des orangers, sous le beau ciel de l’Italie.

OLIVIER.

Moi ? pour quoi faire ?

MADAME LÉPINOIS.

Vous êtes donc bien pressé de voir partir votre fille ?

LÉPINOIS.

Dame ! de mon temps, c’était la mode... on voyageait.. je me rappelle que, le jour de mes noces, nous avons pris un fiacre... et il nous a descendus à Nanterre, à la Boule blanche...

MADAME LÉPINOIS.

Oui, un joli établissement ! Il n’y avait seulement pas de rideaux aux fenêtres !

ROBERT, adossé à la cheminée.

Ah çà ! qu’est-ce que vous avez été faire à Nanterre ?

LÉPINOIS.

Dame !... nous nous sommes promenés... on construisait le chemin de fer... nous avons examiné les remblais.

OLIVIER.

Eh bien, beau-père, si mademoiselle est de mon avis, nous resterons à Paris.

LÉPINOIS.

Ah bah !

OLIVIER.

Voici le mois d’octobre, on rentre... les salons vont s’ouvrir... et il faut que je sois là !

ROBERT.

Pour quoi faire ?

OLIVIER.

Eh bien, pour produire ma femme... pour la lancer !

MADAME LÉPINOIS.

La lancer ?... où voulez-vous la lancer ?

OLIVIER.

Partout où l’on rit, partout où l’on s’amuse ! Je veux l’initier à toutes les surprises, à tous les enchantements de la vie parisienne.

LÉPINOIS.

À la bonne heure !

THÉRÈSE.

Voilà d’excellentes dispositions.

OLIVIER.

Il y a des gens qui, à peine mariés, déposent au vestiaire de la mairie toute la joyeuse défroque de leur célibat.

LÉPINOIS.

C’est bien vrai !

OLIVIER.

Le lendemain de la noce, ils coiffent leur jeunesse d’une calotte grecque... ouatée...

LÉPINOIS.

Oh !

Il ôte vivement sa calotte grecque.

OLIVIER.

Ils s’enterrent dans une vaste robe de chambre, mettent leurs pantoufles, prennent du ventre et offrent chaque soir à leur fiancée l’aimable régal d’un mari qui s’endort en lisant son journal...

LAURE, vivement.

Comme papa !

LÉPINOIS.

Laure, taisez-vous !

OLIVIER.

Moi, j’entends agir d’une autre façon ; j’entends que ma femme prenne sa part de toutes les fêtes, de tous les plaisirs...

LÉPINOIS.

Bravo ! ça va marcher !

LAURE, bas, à Thérèse.

Il a du bon !

THÉRÈSE, de même.

Quand je te le disais.

OLIVIER.

La vie, c’est le mouvement, le bruit, le théâtre, le bal, les courses.

LÉPINOIS, s’enthousiasmant.

Oui... le monde ! le monde avec ses girandoles !

MADAME LÉPINOIS.

Mais tout cela va bien fatiguer ma fille.

LÉPINOIS.

Allons donc ! femme bourgeoise !... Est-ce que le plaisir fatigue ?... Mon rêve à moi serait de me promener dans des salons... sous des lambris dorés... de voir de grands personnages... Malheureusement, mon genre de commerce ne m’a pas lancé !

À Olivier.

Tandis que vous...

OLIVIER.

Oh ! moi ! j’ai toujours eu pour système de me créer des relations... Quiconque est riche, quiconque brille, quiconque reçoit... celui-là est mon ami !

LÉPINOIS.

Mon gendre, vous êtes dans le vrai.

ROBERT.

Je comprends ça tant qu’on est garçon... On ne risque rien ; mais un homme marié doit être un peu plus réservé dans le choix de ses relations...

LÉPINOIS.

Et pourquoi cela ?

MADAME LÉPINOIS.

Il a raison...

ROBERT.

Je pense que l’épouse, qui doit être la gardienne de notre foyer, la mère de nos enfants, ne saurait être lancée étourdiment dans le salon du premier venu.

LÉPINOIS.

Oh ! quel paradoxe ! tu veux faire l’original !

ROBERT.

Il ne suffit pas que les gens soient riches et allument beaucoup de bougies pour conduire chez eux la jeune fille qui vous a été confiée... Il faut savoir, avant tout, s’ils sont dignes de l’honneur de recevoir une honnête femme... enfin il faut prendre ses renseignements.

OLIVIER, riant et se levant.

Ah ! je l’attendais !

LÉPINOIS, riant.

Des renseignements ! Il est adorable !

MADAME LÉPINOIS.

Je ne vois rien de risible là dedans.

LÉPINOIS.

Prendre des renseignements... sur des gens qui ont des salons !

ROBERT.

Il me semble...

LÉPINOIS.

Puisqu’ils ont des salons... ça suffit !

OLIVIER.

Me voyez-vous, lorsque je recevrai une invitation pour un bal ou pour une soirée... faisant une enquête comme un juge d’instruction, épluchant la liste des invités, tâtant le pouls à la moralité des danseuses.

LÉPINOIS, approuvant.

Très spirituel ! Très spirituel !

OLIVIER.

Mais un bal... c’est comme un voyage... on se lie, on fait des excursions ensemble, et, le voyage fini, on ne se connaît plus !

LÉPINOIS.

Voilà !

ROBERT.

Voilà ! j’ai mangé vos petits gâteaux, savouré vos sirops, dégusté vos sorbets... mais je vous défends de me saluer... C’est très commode !

LÉPINOIS.

Tiens ! tu m’agaces avec tes raisonnements à la Prudhomme !... Et c’est un peintre, un artiste qui parle ainsi !

ROBERT.

Calmez vous !

LÉPINOIS.

Sais-tu ce que c’est qu’un artiste ? mais un artiste... c’est un insensé, un fou, un braque... un homme sans conduite, sans domicile, sans mœurs, un sacripant...

ROBERT, riant.

Merci...

LÉPINOIS.

Couvert de dettes, buvant de l’absinthe, passant toutes ses nuits dans l’orgie avec un chapeau de feutre et des gants blancs ! voilà ce que c’est qu’un artiste !

ROBERT.

Certainement, mon oncle, le portrait que vous en faites est très séduisant... mais je ne crois pas qu’il soit absolument nécessaire d’être un homme mal élevé pour avoir du talent... Moi, je l’avoue, je n’ai pas de dettes, je ne bois jamais d’absinthe, je porte un chapeau comme le vôtre... un peu plus propre...

LÉPINOIS.

Hein ?

ROBERT.

J’ai un domicile et je paye exactement mon terme... De plus... et j’en suis honteux... il m’arrive quelquefois, aux fins de mois, d’acheter des obligations...

LÉPINOIS.

Des obligations ?

ROBERT.

Comme un simple chocolatier.

LÉPINOIS.

Un artiste ! tiens ! tu me fais pitié !

ROBERT.

J’aime mieux cela que de venir emprunter de l’argent à mon bon oncle... qui ne m’en prêterait peut-être pas.

LÉPINOIS, s’adoucissant.

Quant à ça, je ne te blâme pas.

ROBERT.

À force de volonté et de sagesse, je suis parvenu à mettre de côté ce bon petit morceau de pain tendre qui s’appelle l’indépendance... Je travaille à mon heure, dans un ciel... sans huissiers... Je puis refuser le portrait d’un millionnaire... si le millionnaire est trop laid... Enfin, et par-dessus tout, j’ai le droit de choisir mes relations et de ne tendre la main qu’à ceux que j’estime.

MADAME LÉPINOIS.

Bravo, Robert !

LAURE.

Comme il parle bien !

LÉPINOIS, se levant.

Allons donc ! il nous débite de vieilles rengaines ! Ah çà ! mais cette couturière n’arrive pas.

MADAME LÉPINOIS.

Et le coiffeur ?... Je n’y comprends rien ; j’ai envoyé Joseph.

OLIVER.

Mes témoins ne vont pas tarder à arriver.

LÉPINOIS.

Ils vont venir ici ?

OLIVIER.

Sans doute...

LÉPINOIS.

Et... sont-ce des personnages... un peu... considérables ?

OLIVIER.

L’un est le baron de Grandgicourt... Quatre cent mille livres de rente...

LÉPINOIS, à sa femme.

Tu entends, ma bonne. Quatre cent mille livres de rente !... Je n’ai jamais adressé la parole à un homme... de cette valeur-là !

OLIVIER.

Il donne des fêtes splendides... c’est étincelant ! je vous ferai inviter...

LÉPINOIS.

Oh ! quel monde nous allons voir !

OLIVIER.

Ne vous montez pas la tête, Grandgicourt est un noble de 1842.

LÉPINOIS.

Ah ! pas plus ?

OLIVIER.

Ne le dites à personne... son père, son grand-père et trois de ses oncles étaient des maîtres de forge... Il a hérité de ces cinq fortunes, et voilà pourquoi il a été créé baron.

LÉPINOIS.

Je vois ce que c’est...

Avec mépris.

un parvenu !

OLIVIER.

Il a, du reste, épousé une femme charmante, une femme de race et de grandes manières.

LÉPINOIS.

Mais comment vous y prenez-vous pour faire ces connaissances-là ?

OLIVIER.

J’ai connu Grandgicourt à mon cercle...

LÉPINOIS, à part.

Ah ! voilà ! je n’ai pas de cercle, moi.

Haut.

Et, l’autre ? votre second témoin ?

OLIVIER.

Oh ! celui-là est un vrai gentilhomme... le comte de Jonsac, très riche aussi...

LÉPINOIS.

Il a un salon ?

OLIVIER.

Non... il est célibataire, et refuse absolument de se marier... C’est un homme charmant... un peu mystérieux, un peu railleur... mais plein d’esprit... surtout près des dames...

LÉPINOIS.

Et où l’avez-vous connu ?

OLIVIER.

Au bois de Boulogne, sur la glace, en patinant...

LÉPINOIS, à part.

Ah ! voilà ! je ne patine pas, moi !

JOSEPH, entrant.

Madame... je ramène le coiffeur.

MADAME LÉPINOIS.

Et la couturière ?

JOSEPH.

Les robes n’étaient pas prêtes...

MADAME LÉPINOIS.

Ah ! mon Dieu !

LAURE, THÉRÈSE et LÉPINOIS.

Pas de robes !

MADAME LÉPINOIS.

Et nous n’avons plus qu’une heure... Que faire ?

OLIVIER.

Voyons, du sang-froid !... Les couturières, il faut savoir les prendre... je me jette dans une voiture, et je vous ramène, la vôtre, morte ou vive !

MADAME LÉPINOIS.

Oh ! vous nous sauvez !

OLIVIER.

L’adresse ?

MADAME LÉPINOIS.

Pauline...

OLIVIER.

Rue Louis-le-Grand, 29, je ne connais que ça !

Il prend son chapeau.

LÉPINOIS.

Il connaît tout ! il est prodigieux !

OLIVIER, saluant.

Madame,... Mesdemoiselles.

MADAME LÉPINOIS, à ses filles.

Vite, mes enfants ! ne faisons pas attendre le coiffeur.

Madame Lépinois, Laure et Thérèse entrent par la gauche.

 

 

Scène VI

 

LÉPINOIS, ROBERT

 

LÉPINOIS.

Ah ! voilà un gendre ! il est brillant, il est élégant, il a des relations...

ROBERT.

Eh bien, mon oncle, cet heureux choix doit vous encourager.

LÉPINOIS.

M’encourager... à quoi ?

ROBERT.

Mais... à marier votre seconde fille...

LÉPINOIS, vivement.

Oh ! nous avons le temps ! dix-sept ans et demi... c’est une enfant ! Mais comprends-tu ce baron de Grandgicourt ? Quatre cent mille livres de rente amassées... en forgeant.

ROBERT.

C’est merveilleux !... Mais, dans six mois, elle aura dix- huit ans.

LÉPINOIS.

Qui ça ?

ROBERT.

Laure... ma cousine...

LÉPINOIS.

Sa mère ne s’est mariée qu’à vingt-deux.

ROBERT.

Oui, mais sa sœur se marie à dix-neuf...

LÉPINOIS.

Oh ! tu sais... l’occasion... un parti renversant.

ROBERT.

Et s’il s’en présentait un pour Laure, plus modeste sans doute...

LÉPINOIS.

Je ne veux pas d’un parti modeste !

ROBERT.

Enfin si l’on vous offrait un brave garçon... que vous connaissez... qui mettrait tous ses soins à rendre votre fille heureuse...

LÉPINOIS.

Un instant ! Quelle est sa position dans le monde ?

ROBERT.

Au fait, à quoi bon ces détours ? Il s’agit de moi... j’aime ma cousine depuis longtemps...

LÉPINOIS.

Je m’en étais bien aperçu... mais j’espérais que tu ne m’en parlerais jamais.

ROBERT.

Vous êtes bien bon !... et pourquoi ?

LÉPINOIS.

Mon cher ami, je t’aime beaucoup... tu es mon neveu... tu seras toujours le fils de ma sœur... mais un peintre...

ROBERT.

Eh bien ?

LÉPINOIS.

Voyons, réfléchis !... Quand on dira dans le monde : « Vous savez bien, Lépinois... le beau-père de M. Olivier de Millancey, il vient de marier sa seconde fille ! – Ah bah ! à qui ? – À un petit jeune homme qui fait des tableaux. »

ROBERT.

Si mes tableaux sont bons et se vendent très cher...

LÉPINOIS.

Non, vois-tu, je ne veux pas donner à mon gendre, M. Olivier de Millancey, un beau-frère qui ne soit pas... de notre monde.

ROBERT.

Oh ! quant à cela, je réponds d’Olivier, c’est un ami de collège.

LÉPINOIS.

Et puis, entre nous, comme mari, tu es un bonhomme impossible.

ROBERT.

Moi ?

LÉPINOIS.

Tu n’aimes pas le monde, ta es un ours, un sauvage... Avant d’accepter une invitation, tu te crois obligé de prendre des renseignements... de faire une enquête, comme l’a très spirituellement dit mon gendre, M. Olivier de Millancey.

ROBERT, à part.

Il en a plein la bouche !

LÉPINOIS.

Mais j’y vois clair : tout ça, c’est un prétexte... pour faire coucher ta femme à neuf heures... Eh bien les femmes n’aiment pas à se coucher à neuf heures ! Ce qu’il leur faut, c’est le bruit, le luxe, le monde, le monde avec ses girandoles ! mais, toi, tu ne connais personne... tu n’as pas de relations...

ROBERT.

Permettez...

LÉPINOIS.

Où sont tes relations ? montre-moi seulement un baron ?

ROBERT.

Si c’est une commande... je chercherai...

LÉPINOIS.

Eh bien, cherche !... lance-toi !... et nous verrons !

À part.

Je suis bien tranquille !

 

 

Scène VII


LÉPINOIS, ROBERT, JOSEPH, puis DE GRANDGICOURT et DE JONSAC

 

JOSEPH, entrant vivement.

Monsieur ! ce sont les témoins...

LÉPINOIS.

Les nôtres, les Barbara ?

JOSEPH.

Non, les autres.

LÉPINOIS.

Le baron !... saprelotte ! et mon gendre qui n’est pas là !

                À Robert.

Aide-moi à les recevoir...

                À Joseph.

Fais entrer... et annonce-les avec tous leurs titres !

                Joseph sort. À Robert.

Je ne les connais pas, qu’est-ce que je vais leur dire ?

ROBERT.

Voyons, mon oncle... du calme !

JOSEPH, annonçant.

M. le baron de Grandgicourt ! M. le comte de Jonsac !

LÉPINOIS, avec empressement.

Entrez donc, monsieur le comte... monsieur le baron.

DE GRANDGICOURT, essoufflé.

Ah ! mon cher monsieur, que vous demeurez haut !

LÉPINOIS.

Un petit troisième...

DE JONSAC.

L’escalier est fort doux...

DE GRANDGICOURT.

Doux ! bien obligé !...

S’asseyant sur le canapé.

Vous permettez ?... Moi, dans mon hôtel, j’occupe le rez-de-chaussée et le premier... le reste est pour mes domestiques.

LÉPINOIS, à part.

Ce doit être le baron !

ROBERT, à part.

Il commence bien !

DE JONSAC, à Lépinois.

C’est M. Lépinois que j’ai l’honneur de saluer ?

LÉPINOIS.

L’honneur est pour moi, monsieur le comte.

DE JONSAC.

Je suis heureux, monsieur, d’avoir été choisi pour témoin par mon ami, M. Olivier de Millancey...

LÉPINOIS, remerciant.

Ah ! monsieur le comte !

ROBERT, à part.

Au moins celui-là est poli !

DE JONSAC, indiquant Robert.

Monsieur est votre parent, sans doute ?

LÉPINOIS.

Mon neveu... M. Robert Taupier...

DE JONSAC.

Le peintre ?

LÉPINOIS.

Oui... il est peintre comme ça... pour s’amuser...

DE JONSAC, à Robert.

Mon compliment, monsieur !... vous avez du talent... un talent vrai, sans charlatanisme...

LÉPINOIS.

Vraiment ?... vous croyez qu’il ira ?

DE JONSAC.

J’ai couvert d’or ce matin un tableau de monsieur... les Glaneuses.

LÉPINOIS.

Ah ! oui, de vieilles femmes qui ramassent de la paille... C’est donc joli, ça ?

DE JONSAC.

Si M. Robert Taupier veut me faire l’honneur de visiter ma galerie, nous choisirons pour son tableau le jour le plus convenable.

ROBERT, saluant.

Monsieur le comte...

LÉPINOIS, à part.

Une relation !

DE GRANDGICOURT, assis.

Taupier ! mais je n’ai pas de Taupier dans ma galerie... vous m’en ferez un, jeune homme... un grand !... j’ai de la place.

LÉPINOIS, à part.

Deux relations !

ROBERT, à Grandgicourt.

Si M. le baron veut prendre la peine de venir à mon atelier... je lui montrerai une esquisse... c’est une famille de forgerons.

DE GRANDGICOURT.

Hein ?

LÉPINOIS, à part.

Est-il maladroit ?

DE GRANDGICOURT, se levant.

Non ! je veux des nymphes... avec des satyres... vous arrangerez ça !

                Lorgnant la porcelaine qui est sur les consoles.

Qu’est-ce que je vois là-bas ?... Est-ce que vous déménagez ?

LÉPINOIS.

Ce sont les cadeaux de noce.

DE GRANDGICOURT.

Ah ! bah ! vous mangez dans de la terre... Moi, je ne me sers que de vaisselle plate.

LÉPINOIS.

Les deux cafetières sont en argent...

DE GRANDGICOURT.

Chez moi, les cafetières sont en or... Tout le service de dessert est en or... j’aime beaucoup l’or... jusqu’à mes bouchons qui sont coiffés en or... Quant à mon vin...

ROBERT.

Il est de la Côte d’or ?

DE JONSAC, riant.

Ah ! très joli !

DE GRANDGICOURT.

Charmant ! charmant ! c’est un mot ! Mais je ne vois pas Olivier... où est donc Olivier ?

LÉPINOIS.

Il est allé chercher la robe... Concevez-vous la robe qui n’arrive pas ?

 

 

Scène VIII


LÉPINOIS, ROBERT, DE GRANDGICOURT, DE JONSAC, MADAME LÉPINOIS

 

MADAME LÉPINOIS, entrant effarée.

Pas de couturière ! Olivier n’est pas de retour ?

LÉPINOIS.

Non, ma chère amie, je te présente M. le baron et M. le comte.

MADAME LÉPINOIS, distraite.

Messieurs, j’ai bien l’honneur... Oh ! je ne tiens pas en place... nous n’avons plus qu’une demi-heure... et la robe n’arrive pas.

DE GRANDGICOURT.

C’est un vrai désastre.

MADAME LÉPINOIS, à son mari.

Vite ton chapeau, et cours rue Louis-le-Grand...

LÉPINOIS.

Les remises sont à la porte... je vais en prendre un !

                À Grandgicourt et à Jonsac.

Vous permettez ?... ma femme vous tiendra compagnie...

Il sort vivement.

DE JONSAC, à madame Lépinois.

Voilà un contretemps...

MADAME LÉPINOIS.

Pardon... le coiffeur est là...

Saluant.

Messieurs...

                Elle sort vivement.

 

 

Scène IX

 

DE GRANDGICOURT, DE JONSAC, ROBERT

 

ROBERT, à part.

Il parait que c’est moi qui suis chargé de faire les honneurs...

DE GRANDGICOURT, se jetant dans un fauteuil.

Comte, qu’est-ce que vous dites de cela ?

DE JONSAC.

Je dis que la demoiselle ne peut pas se marier sans robe.

S’asseyant.

Attendons la robe.

DE GRANDGICOURT.

C’est étourdissant ! Où diable Olivier a-t-il été décrocher cette famille-là ?

DE JONSAC.

Le père est un ancien chocolatier qui a des écus...

DE GRANDGICOURT.

Je m’en doutais... En entrant, je me suis dit : « Tiens ! ça sent le chocolat ! »

DE JONSAC.

Et la mère, comment la trouvez-vous ?

DE GRANDGICOURT.

Monumentale ! c’est une femme qui doit réussir le miroton !

ROBERT, à part.

Ils ne savent pas que je suis là !

Haut, toussant.

Hum ! hum !

DE JONSAC, bas, à Grandgicourt.

Prenez garde !

DE GRANDGICOURT, bas.

Ne faites pas attention... c’est le peintre !

Haut.

Ah ! je sus bien curieux de voir la mariée.

ROBERT, de l’autre coté de la scène, à part.

Décidément je n’en suis pas !

DE JONSAC.

On la dit jolie.

DE GRANDGICOURT.

Jolie ? laissez-moi donc tranquille ! je ne la connais pas, mais je la vois d’ici... des mains rouges, des pieds très accentués... et un peu de piano... Le dimanche, ça doit jouer au volant dans la cour !

ROBERT, à part.

Elles, vont bien, les relations d’Olivier !

DE JONSAC.

Quelle singulière idée a eue M. de Millancey de se marier un jour de première représentation à l’Opéra.

DE GRANDGICOURT.

C’est juste ! et un jour de ballet encore !... il n’aura personne à sa soirée... Est-ce que vous irez au repas, chez le nommé Lemardelay ? où est ça, Lemardelay ?

DE JONSAC.

Rue Richelieu, je crois. Je ne compte pas m’y rendre.

DE GRANDGICOURT.

Ni moi !

ROBERT, à part.

Très bien ! nous aurons de la place !

Il sort un instant.

DE JONSAC.

J ‘ai promis à une dame de la conduire ce soir à l’Opéra...

DE GRANDGICOURT.

Une dame ? je sais qui !

DE JONSAC.

Je ne crois pas.

DE GRANDGICOURT.

C’est la petite Cascadine.

DE JONSAC.

Oh ! non ! Cascadine, je ne la sors pas !

DE GRANDGICOURT.

Passion domiciliaire !... de quatre à six... je connais ça !

DE JONSAC.

Tiens ! vous me faites songer que j’ai promis d’envoyer le coupon de ma loge à...

DE GRANDGICOURT.

À qui ?

DE JONSAC.

À la dame que vous ne connaissez pas...

S’approchant de la console et écrivant.

Vous permettez que j’écrive un mot ?

DE GRANDGICOURT.

Faites donc...

À Jonsac qui écrit.

Moi, mon cher, j’ai renoncé aux petites liaisons...

DE JONSAC.

Vraiment ?

DE GRANDGICOURT.

C’est toujours la même chose... J’en ai par- tête... Dans ce moment, je suis amoureux...

DE JONSAC.

Allons donc !

DE GRANDGICOURT.

Oui, mon cher !... un roman de pensionnat... Dix-huit printemps à peine... Je l’ai rencontrée, il y a trois jours, rue de Luxembourg, accompagnée d’une bonne... Elle avait des livres et une pancarte... sous le bras... Ça m’a touché... Je l’ai suivie... Elle se rendait au cours de M. Livarez... un Espagnol... qui apprend le français aux demoiselles... Elle était fraîche... jolie... Une goutte de rosée sur une rose pompon.

DE JONSAC, tout en écrivant.

Mauvais sujet !

Robert rentre.

DE GRANDGICOURT.

J’ai chargé mon domestique de s’informer où demeurait la petite... Il doit me rendre réponse ce soir. Je vais suivre ce petit roman.

DE JONSAC.

Eh bien, et madame la baronne ?

DE GRANDGICOURT.

Ma femme ?... Oh ! elle mûrit bien depuis deux ans !... Elle prend ses quartiers d’hiver, la pauvre baronne !

ROBERT, à part.

Très gentil pour madame !

 

 

Scène X

 

DE GRANDGICOURT, DE JONSAC, ROBERT, OLIVIER

 

OLIVIER, entrant très essoufflé.

Enfin ! elle est arrivée !

DE GRANDGICOURT, se levant ainsi que Jonsac.

La fameuse robe !

OLIVIER.

Ah ! vous savez ?... la couturière est chez ces dames... Vous êtes bien gentils d’être venus de bonne heure... Vous dînez ce soir avec nous chez Lemardelay ?

DE JONSAC.

Certainement.

DE GRANDGICOURT.

Je m’en fais une fête.

DE JONSAC.

Pardon... Une lettre à faire porter.

OLIVIER.

Donnez.

DE JONSAC.

Non... C’est un billet sans adresse... Il faut que j’explique moi-même à mon domestique... Je reviens.

Il sort par le fond.

 

 

Scène XI

 

DE GRANDGICOURT, ROBERT, OLIVIER, puis JOSEPH et LA COMTESSE DE TREMBLE

 

OLIVIER.

Quel homme mystérieux que ce Jonsac ! Il a toujours une lettre secrète à faire porter.

DE GRANDGICOURT.

Celle-ci est adressée à une femme...

OLIVIER.

Ah bah ! contez-moi ça !

DE GRANDGICOURT.

Impossible ! Il m’a défendu de la nommer.

JOSEPH, annonçant.

Madame la comtesse de Tremble !

ROBERT, à part.

Une comtesse !

OLIVIER, allant au-devant d’elle.

Ah ! comtesse, que vous êtes aimable, je n’espérais vous voir qu’à l’église !

MADAME DE TREMBLE.

Ne vous hâtez pas de me remercier... Bonjour, baron.

DE GRANDGICOURT, saluant.

Comtesse !

MADAME DE TREMBLE, à Olivier.

Vous me voyez désolée... J’ai envie de pleurer...

Bas, indiquant Robert.

Quel est ce jeune homme ?

OLIVIER, bas.

C’est un peintre... un de mes amis...

MADAME DE TREMBLE, à Olivier après avoir lorgné Robert.

J’aime beaucoup les artistes... Vous me le présenterez ?

ROBERT, à part.

On dirait qu’elle me lorgne !

MADAME DE TREMBLE.

Je viens pour vous dire qu’il me sera impossible d’assister à votre soirée...

OLIVIER, contrarié.

Ah ! et pourquoi ?

ROBERT, à part.

L’Opéra !

MADAME DE TREMBLE.

Un cas de conscience... je vous en fais juge... Vous connaissez M. de Tremble ?

OLIVIER.

Non... je me suis présenté plusieurs fois pour lui faire ma visite...

DE GRANDGICOURT.

C’est comme moi... je. ne le connais pas, ce cher ami !

MADAME DE TREMBLE.

Il n’est jamais chez lui... c’est l’activité même... Hier, je suis sortie... j’ai chiffonné dans les magasins... j’ai acheté une robe qui arrivait de Lyon... comme échantillon... M. de Tremble l’a trouvée si jolie, qu’il est parti immédiatement pour Lyon, afin de faire briser le métier... Il ne veut pas la voir sur le dos d’une autre femme...

OLIVIER.

Oh ! c’est magnifique !

DE GRANDGICOURT.

C’est sublime !

MADAME DE TREMBLE.

Ah ! il est doux d’être aimée comme cela... Le comte revient ce soir à neuf heures... et je veux aller au-devant de lui à la gare... c’est bien le moins.

 

 

Scène XII

 

DE GRANDGICOURT, ROBERT, OLIVIER, MADAME DE TREMBLE, DE JONSAC


DE JONSAC, rentrant.

Ma lettre est partie...

Apercevant la comtesse et à part.

Hein ! ma femme !

MADAME DE TREMBLE, à part.

Mon mari !

OLIVIER, les présentant l’un à l’autre.

M. le comte de Jonsac, madame la comtesse de Tremble...

DE JONSAC, saluant.

Madame...

MADAME DE TREMBLE.

Monsieur...

OLIVIER, à De Jonsac.

Vous me voyez désolé... madame de Tremble m’annonce que nous ne l’aurons pas ce soir...

DE JONSAC.

Ah ! vraiment... comtesse !

DE GRANDGICOURT.

Une histoire touchante... Madame va au-devant de son mari qui arrive ce soir de Lyon...

DE JONSAC.

Ah bah !

DE GRANDGICOURT.

Connaissez-vous M. de Tremble ?

DE JONSAC.

Beaucoup... c’est un homme charmant !

OLIVIER.

Et un mari modèle ! il est ailé à Lyon tout exprès pour faire briser un métier afin que madame ne voie sa robe sur le dos de personne.

À la comtesse.

N’est-ce pas ?

MADAME DE TREMBLE.

Mon Dieu, oui !

DE GRANDGICOURT.

C’est admirable !

DE JONSAC, à part.

Allons ! elle est très gentille pour moi... quoique séparés depuis trois ans... c’est peut-être à cause de cela...

Haut.

Mon compliment, madame, vous méritez à tous égards d’avoir un mari pareil... un phénix, à ce que je vois !

MADAME DE TREMBLE.

Oh ! il a bien aussi ses défauts !

DE JONSAC.

Qui n’a pas les siens ? Mais, quand on aime bien sa femme, l’amour efface tout...

Bas.

Il y a six mois que je n’avais eu le plaisir de vous rencontrer.

Grandgicourt est allé au canapé avec Robert et Olivier.

MADAME DE TREMBLE, bas.

J’ai voyagé !

DE JONSAC, bas.

Seule ?

MADAME DE TREMBLE, bas.

Vous êtes curieux.

DE JONSAC, bas.

Oh ! pardon ! Du reste, vous êtes toujours jolie... un peu moins fraîche que l’année dernière... mais l’hiver a été si fatigant.

MADAME DE TREMBLE, bas.

Moi, je vous trouve toujours galant... mais vous avez vieilli.

DE JONSAC, bas.

Ah !

MADAME DE TREMBLE, bas.

Considérablement...

DE JONSAC, bas.

Trop bonne de vouloir bien le remarquer.

DE GRANDGICOURT, assis, bas, à Olivier.

Voyez-vous de Jonsac ! ... il pousse sa pointe.

 

 

Scène XIII


DE GRANDGICOURT, ROBERT, OLIVIER, MADAME DE TREMBLE, DE JONSAC, JOSEPH, LA PRINCESSE DOUCHINKA


JOSEPH, annonçant.

Madame la princesse Douchinka.

ROBERT, à part.

Une princesse à présent !...

OLIVIER, bas, à Robert.

Une femme charmante ! une Valaque !

Allant au-devant de Douchinka.

Chère princesse...

Il lui approche une chaise.

DOUCHINKA.

Un siège... je suis morte !

S’asseyant.

Dieu, que c’est haut ici !

ROBERT, à part.

Le refrain de l’escalier !

DOUCHINKA, à madame de Tremble.

Vous allez bien, chère amie ?... Bonjour, baron !... bonjour, comte !...

À Olivier.

Mon cher, vous me voyez désolée, il me sera impossible d’assister à votre soirée...

OLIVIER.

Comment ! vous non plus ?

ROBERT, à part.

Toujours l’Opéra !

DOUCHINKA.

Non... je sens qu’il me faut renoncer au monde... Les veilles me tuent... je suis d’une santé si délicate... une mouche me renverserait...

OLIVIER.

Oh ! princesse !... un petit effort ?...

DOUCHINKA.

Je me traînerai jusqu’à l’église... mais c’est tout ce que je pourrai faire...

DE JONSAC, à part.

Elle pose pour la langueur, mais elle ne manque pas un bal.

DE GRANDGICOURT.

J’espère, princesse, que vous serez rétablie pour la fête champêtre que je dois donner cet hiver.

TOUS.

Une fête champêtre ?

DE GRANDGICOURT.

Oui... le costume villageois sera de rigueur... je veux que ce soit nature !

DOUCHINKA, se levant.

Oh ! ce sera charmant ! très original !... j’ai précisément chez moi un costume de paysanne lithuanienne... je vais le faire faire.

DE JONSAC, à part.

Allons, elle va mieux !

Il remonte, ainsi qu’Olivier et Robert.

MADAME DE TREMBLE, bas, à la princesse.

Vous verra-t-on ce soir à l’Opéra ? J’ai une place à vous offrir dans ma loge.

DOUCHINKA.

Oh ! impossible ! le monde... la musique... je suis trop nerveuse... cela me tuerait.

MADAME DE TREMBLE, à part.

Je parie qu’elle y sera.

DOUCHINKA, à madame de Tremble.

Est-ce qu’on ne va pas bientôt nous montrer la mariée ?

MADAME DE TREMBLE.

Je l’espère bien... je ne suis venue que pour la voir !

DOUCHINKA.

Moi aussi !

 

 

Scène XIV


DE GRANDGICOURT, ROBERT, OLIVIER, MADAME DE TREMBLE, DE JONSAC, LA PRINCESSE DOUCHINKA, MADAME LÉPINOIS, THÉRÈSE, en costume de mariée

 

MADAME LÉPINOIS, entrant.

Viens, Thérèse... Enfin, nous voilà prêtes !...

OLIVIER, présentant Thérèse.

Mesdames... messieurs... Mademoiselle Thérèse... ma fiancée...

DE GRANDGICOURT.

Mademoiselle, voulez-vous me permettre, en ma qualité de témoin et d’ami, de vous offrir ce petit souvenir ?...

Il tire une boîte de sa poche.

THÉRÈSE.

Oh ! monsieur... c’est trop de bonté...

Ouvrant la boîte.

Un éventail !

DE JONSAC.

En or ! il est en or !

MADAME DE TREMBLE.

C’est charmant !

DOUCHINKA.

Délicieux !

MADAME LÉPINOIS.

Ça vaut au moins cinq cents francs !

DE GRANDGICOURT, à part, mécontent.

Cinq cents francs !... il m’en coûte mille !

MADAME LÉPINOIS.

Je crois que nous pouvons partir... Il est midi. Ah ! mon Dieu ! et M. Lépinois ?

THÉRÈSE.

Mon père...

ROBERT.

Vous l’avez envoyé chez la couturière...

MADAME LÉPINOIS.

Et tout le monde qui nous attend !

DE JONSAC, bas, à Grandgicourt.

On a perdu le père !

DE GRANDGICOURT.

C’est étourdissant ! étourdissant !

DOUCHINKA, à madame de Tremble.

Alors, je vais me rasseoir !

 

 

Scène XV

 

DE GRANDGICOURT, ROBERT, OLIVIER, MADAME DE TREMBLE, DE JONSAC, LA PRINCESSE DOUCHINKA, MADAME LÉPINOIS, THÉRÈSE, LÉPINOIS, puis LAURE

 

LÉPINOIS, entrant vivement.

Me voilà ! la couturière est-elle arrivée ?

MADAME LÉPINOIS.

Depuis une heure... on n’attend plus que toi...

LÉPINOIS.

Il y a eu un malentendu... On a cru que je venais chercher la robe d’une princesse Douchinka, qui va ce soir à l’Opéra...

TOUS, à Douchinka.

Ah bah !

DOUCHINKA.

Je croyais en effet en avoir la force... mais je sens bien que je n’irai pas...

LÉPINOIS, à part.

Comment ! une princesse chez moi ?

Il va saluer Douchinka.

OLIVIER.

Allons, partons !

LÉPINOIS.

Et Laure ? où est Laure ?

MADAME LÉPINOIS.

C’est vrai ! je n’y comprends rien... elle était prête.

Appelant.

Laure ! Laure !

DE JONSAC, bas, à Grandgicourt.

On a perdu la sœur à présent !

Il remonte.

DE GRANDGICOURT, riant beaucoup.

Je me roule ! je me roule !

LAURE paraît habillée.

Me voici, maman.

DE GRANDGICOURT, l’apercevant.

Ah ! saprebleu !

ROBERT qui est près de lui.

Quoi donc ?

DE GRANDGICOURT.

C’est elle ! la petite qui va au cours !

ROBERT.

Ah bah !

DOUCHINKA.

Comment les trouvez-vous ?

MADAME DE TREMBLE.

Il n’y a que le mari qui soit passable.

DE GRANDGICOURT, regardant Laure.

Elle est ravissante !

À Robert, sans le voir.

Mon cher, quand cela devrait me coûter un million... je tenterai l’aventure !

DE GRANDGICOURT.

Tiens, le peintre !... je croyais que c’était Jonsac !

Le cortège se forme, madame Lépinois prend le bras de Grandgicourt et pousse des sanglots. On part.

 

 

ACTE II

 

                Chez Grandgicourt.

Salon tapissé de verdure. Lustres en feuillages. Tonnelles en feuillage, meublées de petites tables rustiques. Au fond, un buffet champêtre décoré avec des guirlandes de capucines et de saucissons. À droite, arbre, pommier artificiel.

 

 

Scène première


DE GRANDGICOURT, UN GARDE CHAMPÊTRE, INVITÉS

 

LE GARDE CHAMPÊTRE, annonçant à gauche.

Monsieur et madame de Bertaloir... Messieurs de Montour.

DE GRANDGICOURT.

Entrez donc... Vous voyez... de la verdure, du gazon, du feuillage partout, comme s’il en poussait... Entrez... On danse par là.

                Les invités entrent à droite.

 

 

Scène II


DE GRANDGICOURT, LA BARONNE. Elle porte un costume de paysanne hollandaise, plaques d’or dans la coiffure

 

DE GRANDGICOURT.

Dépêchez-vous donc, baronne ; vous n’en finissez pas !

LA BARONNE.

Comment trouvez-vous mon costume ?

DE GRANDGICOURT.

Parfait... C’est rustique... et on voit un peu d’or par-ci par-là... Ça fait toujours bien...

LA BARONNE.

Nous avons déjà beaucoup de monde ?

DE GRANDGICOURT.

Beaucoup, et j’en attends encore... mais je vous préviens que ce sera mêlé.

LA BARONNE.

Vraiment ?...

DE GRANDGICOURT.

J’ai invité un peu de commerce... la famille Lépinois...

LA BARONNE.

Ah ! la petite Lépinois sera de la fête ?...

DE GRANDGICOURT.

Naturellement !... Je ne pouvais pas dire aux parents de coucher leur fille, avant de venir...

LA BARONNE.

Vous vous en seriez bien gardé...

DE GRANDGICOURT.

J’attends aussi madame de Tremble... la princesse Douchinka, M. et madame de Millancey... J’ai été leur témoin il y a six mois...

LA BARONNE.

Alors, je ne vous demande pas si M.. Jonsac viendra...

DE GRANDGICOURT.

Ça ne fait pas question... Il est devenu l’ami du mari... et le cavalier de madame...

LA BARONNE.

On commence à en parler... on s’étonne d’autant plus de sa conduite que le bruit a couru, il y a quelque temps, qu’Olivier s’était battu pour lui...

DE GRANDGICOURT.

C’est vrai !... Il paraît qu’un soir, au cercle, on parlait de la vie un peu mystérieuse de Jonsac.. Un monsieur qui se trouvait là prétendit que Jonsac, qui se donne comme célibataire, était parfaitement marié...

LA BARONNE.

Ah bah !

DE GRANDGICOURT.

Et qu’au bout de quelques mois, ses mauvais procédés envers sa femme avaient provoqué une séparation.... Il ajouta que, si Jonsac tenait à Paris un certain rang, il le devait à sa victime qui avait acheté son repos et sa liberté au prix d’une pension de trente mille francs...

LA BARONNE.

Est-ce vrai ?

DE GRANDGICOURT.

C’est possible... Olivier, qui avait écouté tranquillement ce petit drame, eu fumant son cigare, se leva et appliqua au conteur... un vigoureux...

LA BARONNE, effrayée.

Ah ! mon Dieu !

DE GRANDGICOURT.

Non ! un vigoureux démenti... une rencontre eut lieu et Olivier eut la chance d’administrer à son adversaire un joli coup d’épée... ce qui fait que Jonsac courtise la femme d’Olivier ! Je l’aime ce Jonsac... il est vicieux !

LA BARONNE.

Oh ! ce n’est pas possible ! il ignore sans doute qu’Olivier s’est battu pour lui..

DE GRANDGICOURT.

Dans tous les cas, une faut pas le lui dire... ça le gênerait...

 

 

Scène III


DE GRANDGICOURT, LA BARONNE, LE GARDE CHAMPÊTRE, INVITÉS, MARCHANDS FORAINS

 

LE GARDE CHAMPÊTRE, annonçant.

Monsieur, madame et mademoiselle Lavalard.

DE GRANDGICOURT, à part.

Le commerce ! Lavalard !...

Les invités entrent successivement ; ils sont vêtus de costumes villageois. La baronne et de Montgicourt vont au-devant d’eux et les saluent.

LAVALARD.
Ah ! baron... c’est splendide !... c’est féerique !...

MADEMOISELLE LAVALARD.

On se croirait à la fête de Saint-Cloud...

MADAME LAVALARD.

Cela donne envie de déjeuner sur l’herbe.

DE GRANDGICOURT.

C’est assez réussi, n’est-ce pas ?... c’est un décorateur de l’Opéra qui a arrangé tout cela... Je lui ai dit : « Je ne regarde pas à l’argent... mais que ce soit naturel... »

LAVALARD.

En entrant j’ai vu de vrais gazons... qu’on fauchait...

DE GRANDGICOURT.

Oui... je fais mes foins...

MADAME LAVALARD, avec ravissement.

Oh ! quelle odeur !...

DE GRANDGICOURT.

Voilà quinze jours qu’on les couvre de guano... par exemple, j’ai été obligé d’ouvrir les fenêtres... j’avais semé aussi quelques oiseaux...

MADAME LAVALARD.

Dans les bosquets ?... Pas possible !...

DE GRANDGICOURT.

Mais ils se comportaient mal... ils étaient trop nature... j ‘ai encore été obligé d’ouvrir les fenêtres !...

LAVALARD.

On ne reconnaît plus votre appartement...

DE GRANDGICOURT.

Ici, c’est ma chambre à coucher... Dans le salon, il y a des chevaux de bois... et, dans la salle à manger, un tir à l’arc..

LAVALARD.

C’est fabuleux !...

MADAME LAVALARD.

Que le baron a d’esprit !... C’est un poète !...

UN MARCHAND DE PLAISIR, entrant.

Voilà, le plaisir, mesdames !... voilà le plaisir !...

UN MARCHAND DE COCO.

À la fraîche !... qui veut boire ?...

UN MARCHAND DE MACARONS, faisant tourner sa manivelle.

Macarons !... à tout coup l’on gagne !...

LAVALARD.

Baron, votre fête sera l’événement de l’hiver...

DE GRANDGICOURT, modestement.

Oui... c’est assez gentil !... J’espère que les journaux auront le bon goût d’en parler...

On entend grincer une musique horrible.

TOUS.

Ah ! qu’est-ce que c’est que ça ?

DE GRANDGICOURT.

Mon orchestre... c’est l’accord.

À part.

La musique des pompiers que j’ai fait venir de la Villette.

Haut.

Mesdames... messieurs, je crois qu’on va nous racler une contre danse.

                Tout le monde sort.

 

 

Scène IV


LÉPINOIS, MADAME LÉPINOIS, LAURE

 

                Entrée de la famille Lépinois par le fond. Lépinois est en Tyrolien. Madame Lépinois en marchande de gâteaux de Nanterre. Laure on bouquetière Elle porte un petit éventaire avec de bouquets de violette.

LÉPINOIS.

Par ici, mes enfants, par ici !... mais regardez donc !... de vraies feuilles !... de vrais arbres !... des pommes !... c’est féerique !... on se croirait à Ménilmontant !...

LAURE.

Oh ! papa, que je suis contente !... C’est la première fois que je me costume.

LÉPINOIS.

Ah ! dame !... nous voilà, lancés !... Quant à moi, ce monde, ces diamants, ces girandoles... ça me grise !... ça me...

À sa femme.

Tu as l’air triste ?...

MADAME LÉPINOIS.

Ça va se passer... j’ai envie de dormir.

LAURE.

Ah ! maman !...

LÉPINOIS.

Dormir !... dans la fournaise !... Tiens, madame Lépinois, tu es ridicule !...

MADAME LÉPINOIS.

Dame ! Il est onze heures... et puis je ne suis pas tranquille...

LÉPINOIS.

Pourquoi ?...

MADAME LÉPINOIS, confidentiellement.

J’ai laissé le panier à l’argenterie sur la table de la salle à manger...

LÉPINOIS.

Allons, bon ! elle va penser à son panier toute la soirée...

LAURE.

Maman, il n’y a aucun danger...

LÉPINOIS.

Vraiment, ma chère amie, il n’y a pas de plaisir à te mener dans le monde... Que diable!... nous avons fait des frais de costume... nous avons pris une voiture... pour toute la nuit...

 

 

Scène V


LE GARDE CRAMPÊTRE, LA PRINCESSE DOUCHINKA, JULES, LAURE, MADAME LÉPINOIS, LÉPINOIS, puis LAVALARD


LE GARDE CHAMPÊTRE, annonçant.

Madame la princesse Douchinka.

LÉPINOIS.

La princesse !

JULES, entrant de la droite et allant à Douchinka.

Ah ! princesse... enfin !

DOUCHINKA, bas.

Taisez-vous, du monde !

JULES, bas.

Je vous ai attendue hier aux Italiens...

DOUCHINKA.

Impossible de m’échapper... je vous dirai pourquoi... revenez ici dans cinq minutes.

JULES, saluant.

Princesse...

DOUCHINKA.

Mes compliments à votre excellent père.

Jules sort par la droite.

LÉPINOIS, à Laure.

La princesse... qui est venue au mariage de ta sœur... je crois que nous devons la saluer.

S’approchant de Douchinka.

Princesse... oserai-je vous demander comment vous vous portez ?...

DOUCHINKA, s’asseyant.

Mal... très mal...

                On entend l’orchestre. Douchinka se lève brusquement et dit à part.

Une valse !...

LÉPINOIS.

Vous souffrez ?...

DOUCHINKA.

Non... je me sens mieux.

Lavalard paraît au fond. À part.

Un danseur !

LAVALARD, invitant Laure.

Mademoiselle... voulez-vous me faire l’honneur...

LAURE, détachant son éventaire qu’elle donne à sa mère.

Volontiers, monsieur...

Elle sort au bras du danseur.                                    

DOUCHINKA, à part.

Cette musique me porte sur les nerfs... je ne peux pas tenir en place...

À Lépinois.

Vous ne valsez pas, monsieur ?...

LÉPINOIS, étonné.

Moi ? rarement... et, à moins d’une occasion...

DOUCHINKA, s’inclinant.

Pour celle-ci ?... volontiers, monsieur...

LÉPINOIS.

Hein ?...

MADAME LÉPINOIS, bas.

Comment !... tu vas valser ?...

LÉPINOIS, bas.

Une princesse !... pas moyen de refuser !... Tiens !... garde-moi mon chapeau !...

Offrant son bras à Douchinka.

Trop heureux, princesse... À trois temps, n’est-ce pas !...

Il sort en valsant.

MADAME LÉPINOIS.

Il valse !...

JULES, entrant par la gauche, à part.

Elle m’a dit que je la retrouverais ici...

À madame Lépinois.

Pardon, madame, vous n’avez pas aperçu madame la princesse Douchinka ?

MADAME LÉPINOIS.

Elle vient d’entrer dans la salle de bal...

JULES.

Merci, madame...

À part.

Je vais la rejoindre.

Il sort.

 

 

Scène VI


MADAME LÉPINOIS, OLIVIER, THÉRÈSE, DE JONSAC

 

MADAME LÉPINOIS.

En vérité, M. Lépinois devient fou !

THÉRÈSE, entrant suivie d’Olivier et de Jonsac.

Le bal est déjà commencé !... cette maudite couturière nous met toujours en retard... Ah ! bonjour, maman.

MADAME LÉPINOIS, l’embrassant.

Ma fille !...

OLIVIER.

Belle-maman...

DE JONSAC, la saluant.

Madame...

MADAME LÉPINOIS, à Thérèse.

Mais que deviens-tu ?.... Je suis allée dix fois chez toi sans te rencontrer...

THÉRÈSE.

Ce que je deviens ?... je n’en sais rien moi-même... je ne rentre chez moi que pour changer de toilette.

MADAME LÉPINOIS.

Combien donc en fais-tu par jour ?...

THÉRÈSE.

Je ne les compte pas... je ne m’appartiens plus... j’appartiens à mes robes ; le jour, ce sont les emplettes, les visites, le Bois, les courses...

MADAME LÉPINOIS.

Eh bien... et ton ménage ?

THÉRÈSE.

Le soir, les concerts, les bals, les théâtres... On a à peine le temps de mettre ses gants...

MADAME LÉPINOIS.

Mais ton ménage ?

THÉRÈSE.

Il est toujours à la même place...

OLIVIER.

Il garde la maison... Quant à nous...

THÉRÈSE.

Nous ne savons jamais le matin ce que nous ferons le soir... ainsi, aujourd’hui, nous sommes allés aux courses de la Marche...

MADAME LÉPINOIS.

À Chantilly ?

OLIVIER.

Mais non... on vous dit les courses de la Marche !...

THÉRÈSE.

Un coup d’œil charmant ; j’ai vu un monsieur se fouler le poignet.

MADAME LÉPINOIS, effrayée.

Ah ! mon Dieu !...

THÉRÈSE.

C’est un détail !... mais j’ai gagné vingt-cinq louis...

MADAME LÉPINOIS.

À quoi faire ?

THÉRÈSE.

J’ai parié...

DE JONSAC.

Et c’est moi qui les ai perdus.

MADAME LÉPINOIS.

Ah ! monsieur était de la partie ?

OLIVIER.

Jonsac... nous ne nous quittons pas.

MADAME LÉPINOIS, bas, à Thérèse.

Malheureuse !... risquer une pareille somme !... tu pouvais la perdre.

THÉRÈSE.

Impossible ! je connais les chevaux... En voyant Plick-Plock je me suis dit tout de suite : « Voilà un cheval qui a du bouquet ! »

OLIVIER.

Oh ! du bouquet !... un cheval qui fauche !

THÉRÈSE.

Non, monsieur, il ne fauche pas... il billarde seulement...

OLIVIER.

Il fauche !

THÉRÈSE.

Il billarde !

OLIVIER.

Il fauche !

THÉRÈSE.

Il billarde !

MADAME LÉPINOIS, à part.

Ah çà ! de quoi parlent-ils ?

THÉRÈSE.

En revenant de la Marche, notre dîner nous attendait... un dîner de ménage... mais comme Olivier n’aime pas le bœuf...

OLIVIER.

Nous sommes allés dîner au cabaret.

THÉRÈSE.

Au café Anglais...

MADAME LÉPINOIS.

Au café Anglais !... on m’a affirmé qu’un radis coûtait trois francs...

DE JONSAC.

C’est exagéré !... pour ce prix-là, on a la paire...

THÉRÈSE.

Oui ; mais on est servi dans un cabinet blanc et or... avec un piano...

OLIVIER.

Brouillé avec l’accordeur...

DE JONSAC.

C’est égal... nous avons bien dîné.

MADAME LÉPINOIS.

Ah ! monsieur en était ?

OLIVIER.

Jonsac... nous ne nous quittons pas...

DE JONSAC.

Jamais !

MADAME LÉPINOIS, à part.

Un ménage à trois... je n’aime pas ça !

THÉRÈSE.

Nous rentrons pour nous habiller... pas de couturière...

DE JONSAC.

Il nous a fallu l’attendre une heure...

MADAME LÉPINOIS.

Que lui as-tu dit ?

THÉRÈSE.

Je lui ai dit : « Mademoiselle, je la trouve mauvaise. »

OLIVIER.

Oui, elle nous fait toujours poser, celle-là !

THÉRÈSE.

C’était d’autant plus grave qu’elle devait me livrer deux costumes.

MADAME LÉPINOIS.

Deux costumes ?

THÉRÈSE.

Oui... nous avons un second bal... un bal renaissance.

OLIVIER.

Je me suis composé un Charles-Quint tapageur... qui fera monter sur les chaises...

MADAME LÉPINOIS.

Deux bals dans aine nuit ! mais tu vas te fatiguer...

OLIVIER.

Oh ! en voiture !

DE JONSAC.

C’est une promenade. À quelle heure partirons-nous ?

MADAME LÉPINOIS.

Ah ! monsieur en est ?

OLIVIER.

Jonsac ! nous ne nous quittons pas...

DE JONSAC.

Jamais !

Il remonte, ainsi qu’Olivier.

MADAME LÉPINOIS, à part.

Décidément, je n’aime pas ça..

Bas, à Thérèse.

Mon enfant, il faut que je te parle.

THÉRÈSE.

À moi ? bon ! voilà ma faucille détachée...

À Jonsac.

Comte... tenez-moi mon bouquet, je vous prie...

Elle le lui donne.

MADAME LÉPINOIS, étonnée, et à part.

Comment !... c’est à lui qu’elle donne... Eh bien, et le mari, à quoi sert-il ?

OLIVIER.

Ah ! la valse est finie !...

Il disparaît.

MADAME LÉPINOIS, à Thérèse.

Nous nous reverrons ; il faut que j’aille rejoindre ta sœur... et rendre le chapeau à ton père...

DE JONSAC, voulant prendre le chapeau.

Madame... permettez-moi de vous épargner cette peine.

MADAME LÉPINOIS, sévèrement.

Trop bon, monsieur... je n’accepte pas les services que je ne suis pas dans l’intention de payer.

Elle sort fièrement.

DE JONSAC, à Thérèse.

Qu’a donc madame votre mère ?...

THÉRÈSE.

Je ne sais pas.. C’est son heure de dormir...

Elle a achevé de remettre sa faucille.

Comte, mou bouquet ?...

DE JONSAC.

Le voici...

Il en détache une fleur.

THÉRÈSE.

Ah !... vous vous payez...

DE JONSAC, mettant la fleur à sa boutonnière.

Non, je me décore.

OLIVIER, rentrant avec des macarons.

J’ai tourné la manivelle et j’ai gagné trois douzaines de macarons... chacun la sienne...

Il les leur donne.

THÉRÈSE, en mangeant un.

Tiens ! ils sont à la vanille !

DE JONSAC.

C’est plus champêtre...

OLIVIER.

Ah ! vous en verrez bien d’autres !.... Il y a là-bas, au fond de la pelouse, un bœuf en carton, qui laisse échapper par les narines, des bavaroises toutes sucrées.

THÉRÈSE, vivement.

Oh ! je veux voir cela !...

DE JONSAC, lui offrant son bras.

Moi aussi !... un bœuf qui produit des bavaroises.

OLIVIER.

Nous nous retrouverons à minuit, ici...

THÉRÈSE.

Vous ne venez pas avec nous ?

OLIVIER.

Non... liberté complète !... Chacun pour soi, et le plaisir pour tous !... Nous ne nous connaissons plus, je redeviens garçon, vous êtes veuve !... Ce soir à minuit, rendez-vous sous le pommier, sous l’horloge...

THÉRÈSE.

Comme au bal de l’Opéra !

DE JONSAC.

Allons voir le bœuf...

Il sort par la gauche en emmenant Thérèse.

 

 

Scène VII


OLIVIER, MADAME DE TREMBLE, puis LA PRINCESSE DOUCHINKA et LÉPINOIS


OLIVIER, seul, s’asseyant.

C’est égal... je suis un peu éreinté... voilà trois nuits que je passe.

MADAME DE TREMBLE, entrant et cherchant quelqu’un.

Eh bien, il est aimable, mon danseur !...

OLIVIER, à part, se levant.

Tiens ! la petite comtesse de Tremble...

Haut.

Vous cherchez quelqu’un ?

MADAME DE TREMBLE.

Je cherche mon danseur, M. de Sivry... il m’a invitée pour la prochaine contredanse... et je ne sais ce qu’il est devenu...

OLIVIER.

Si j’osais m’offrir pour le remplacer...

MADAME DE TREMBLE.

Vous ? allons donc !... Est-ce que vous dansez encore ?...

OLIVIER.

Comment, encore ?...

MADAME DE TREMBLE.

Sans doute... un homme marié... C’est un homme qui ne compte plus... un homme éteint...

OLIVIER, à part.

Tiens ! on dirait qu’elle met du bois dans le feu !...

MADAME DE TREMBLE.

Vous cherchiez un quatrième pour le wisth ?

OLIVIER.

Non, comtesse, je cherchais...

MADAME DE TREMBLE.

Quoi ?

OLIVIER.

Une petite aventure.

MADAME DE TREMBLE, le regardant.

Ah !

OLIVIER.

Voulez-vous que nous cherchions ensemble ?... À deux, ces choses-là se trouvent plus facilement...

MADAME DE TREMBLE.

Oh ! non... je vous gênerais... Comment trouvez-vous mon costume ?

OLIVIER.

Charmant ! la jupe est trop longue...

MADAME DE TREMBLE.

Ah ! par exemple !

OLIVIER, finement.

Elle me fait l’effet de ces feuilletons qui s’arrêtent juste au point où l’intérêt commence...

MADAME DE TREMBLE.

Si vous continuez, je vais mettre mon masque...

OLIVIER.

Oh ! non ! je ne vous verrais plus...

MADAME DE TREMBLE.

Mais c’est une déclaration que vous me faites là !

OLIVIER, à part.

Tant pis ! ma femme n’est pas là !

Haut, tout en regardant autour de lui.

Eh bien, oui ! c’est une déclaration ! mais à qui la faute ? Je vous demande s’il est permis de promener, sans crier gare, une figure aussi adorable, des grâces aussi charmantes... Vous semez sous vos pas une tramée de poudre... et chacun de vos regards est une étincelle....

MADAME DE TREMBLE, l’interrompant.

Vous regardez toujours par là... vous avez peur de voir entrer votre femme ?...

OLIVIER.

Moi ?... du tout !.. je ne vois que vous... je n’entends que vous... Oh ! si vous saviez tout ce qu’il y a dans ce cœur...

MADAME DE TREMBLE.

Monsieur Olivier... laissez-moi... je n’aime pas à déranger les jeunes ménages.

OLIVIER.

Je ne vous demande qu’un souvenir... une fleur de votre bouquet...

Il enlève la fleur.

MADAME DE TREMBLE.

Que vous êtes enfant !... mais vous promettez d’être raisonnable...

OLIVIER, mettant la fleur à sa boutonnière.

Je le jure... sur vos yeux !

MADAME DE TREMBLE.

À la bonne heure !

DOUCHINKA, entrant suivie de Lépinois.

Monsieur, je vous remercie mille fois...

LÉPINOIS, très galant.

Princesse... c’est au contraire moi, qui...

À part.

Elle est ravissante !

OLIVIER, à part.

Mon beau-père !... de la tenue !...

LÉPINOIS, à part.

Mon gendre ! du flegme !...

DOUCHINKA, à part.

Où est donc M. Jules ?

Elle rentre à gauche.

LÉPINOIS, à part.

Elle s’en va !... je voulais l’inviter pour la suivante.

À Olivier.

Vous n’avez pas vu ma femme ? elle a mon chapeau...

OLIVIER, indiquant la droite.

Elle vient de sortir par là !

LÉPINOIS, se dirigeant vers la gauche.

Par ici... très bien.

À part.

Il faut que je rejoigne la petite princesse... Je me lance !

Il disparaît par la droite.

OLIVIER, à madame de Tremble.

Je compte sur vous pour la danse. C’est convenu...

MADAME DE TREMBLE.

Je ne demande pas mieux... mais j’ai promis... Voyez M. de Sivry... arrangez ça...

OLIVIER.

Tout de suite ! tout de suite !

À part, en sortant.

Elle est étourdissante ! elle me grise !

 

 

Scène VIII


MADAME DE TREMBLE, puis DE JONSAC, puis OLIVIER

 

MADAME DE TREMBLE.

Oh ! les hommes mariés... tous les mêmes !... je n’écouterai certainement pas les galanteries de M. Olivier... il est bien, ce jeune homme ; mais sa femme est mon amie. Quand je dis mon amie... une connaissance... nous nous saluons... voilà tout...

DE JONSAC entre, se dirige vers le buffet pour prendre un verre de sirop et se trouve vis-à-vis de madame de Tremble.

Ma femme !

MADAME DE TREMBLE.

Mon mari !

DE JONSAC, très courtois.

Enchanté, madame... Il y a longtemps que je n’avais eu la bonne fortune de vous rencontrer...

MADAME DE TREMBLE.

En effet... depuis six mois... depuis le mariage de M. de Millancey...

DE JONSAC.

Et votre santé a toujours été bonne ?

MADAME DE TREMBLE.

J’ai été un peu grippée cet hiver...

DE JONSAC.

Oh ! comme tout le monde... Je regrette de ne l’avoir pas su ! ... J’aurais envoyé prendre de vos nouvelles.

MADAME DE TREMBLE.

C’est trop de bonté...

DE JONSAC, saluant pour se retirer.

Madame...

MADAME DE TREMBLE.

Monsieur...

DE JONSAC, revenant.

Mais je n’avais pas remarqué. Vous avez un costume délicieux...

MADAME DE TREMBLE.

Vous trouvez ?

DE JONSAC.

Seulement la jupe est un peu courte.

MADAME DE TREMBLE.

Bon !

DE JONSAC.

Mais je ne m’en plains pas...

MADAME DE TREMBLE, riant.

Ah çà ! qu’est-ce qui vous prend ?

DE JONSAC.

Je ne sais... ce costume villageois... nouveau pour moi... Comtesse, vous êtes en beauté ce soir...

MADAME DE TREMBLE.

Vraiment ?

DE JONSAC.

Oui... Vous me faites l’effet de la femme d’un autre.

MADAME DE TREMBLE, riant.

Alors, je dois vous plaire ?

DE JONSAC.

Mais beaucoup... parole d’honneur !

MADAME DE TREMBLE.

Ah !... si j’en étais bien sûre... je vous demanderais un service...

DE JONSAC.

À moi ?

MADAME DE TREMBLE.

Oui... je ne sais comment cela se fait... j’ai beau faire des économies... réduire mes dépenses... À la fin de l’année, ça ne se balance pas... Enfin, j’ai un passif !

DE JONSAC, à part, devenant froid.

Je flaire un emprunt !

Haut, saluant.

Allons, comtesse, à l’avantage de vous revoir.

MADAME DE TREMBLE.

Un moment... Nous avons si peu d’occasions de nous trouver ensemble... Figurez-vous qu’en sortant de chez moi... on m’a remis un papier timbré... Mais je vous ennuie...

DE JONSAC.

Ça ne fait rien... Continuez.

MADAME DE TREMBLE.

Il paraît que c’est un parfumeur dont j’ai oublié de payer la note depuis deux ans... Il me poursuit pour deux mille francs.

DE JONSAC.

C’est un faquin !

Saluant pour s’en aller.

Allons, comtesse...

MADAME DE TREMBLE.

Ça vous gênerait donc beaucoup de me prêter ces cent louis ?

DE JONSAC.

Je vous avoue que dans ce moment...

MADAME DE TREMBLE.

Soyez tranquille... Je vous ferai un billet.

DE JONSAC, vivement.

Oh ! non !

MADAME DE TREMBLE.

Pourquoi !

DE JONSAC.

Comtesse, le tribunal m’a condamné à vous servir une pension de trente mille francs par an... C’est un compte rond... Je vous en prie, ne nous lançons pas dans les fractions... cela compliquerait nos écritures.

MADAME DE TREMBLE.

N’en parlons plus... Voulez-vous me rattacher ce ruban qui tombe ?

DE JONSAC.

Bien volontiers...

Il lui rattache son ruban.

Je ne vous connaissais pas ces épaules-là... Ah ! les belles épaules !

MADAME DE TREMBLE.

Dépêchez-vous donc.

DE JONSAC.

Et vous dites, comtesse, que ce croquant de parfumeur, vous a envoyé du papier timbré ?... Je veux vous débarrasser de cet ennui... et...

OLIVIER, entrant vivement, à madame de Tremble.

C’est arrangé... nous dansons ensemble...

MADAME DE TREMBLE, bas, lui montrant de Jonsac.

Chut ! du monde !...

OLIVIER, bas.

Ne craignez rien... C’est un ami.

Bas, à Jonsac.

Adorable, mon cher, divine !

DE JONSAC.

Hein ?...

OLIVIER, bas.

Occupez ma femme !...

On entend l’orchestre. À madame de Tremble.

Venez ! venez !...

Olivier et madame de Tremble sortent en valsant.

 

 

Scène IX


DE JONSAC, puis LA PRINCESSE DOUCHINKA et LÉPINOIS

 

DE JONSAC, seul.

Tiens ! il fait la cour à ma femme... il pourrait avoir des chances...

Douchinka entre de la gauche, poursuivie par Lépinois.

LÉPINOIS, avec empressement.

Princesse ! vous cherchez quelqu’un ?... Veuillez accepter mon bras...

DOUCHINKA.

Mais non, monsieur ; je ne veux rien ! je ne demande rien !

En sortant à part.

Il est insupportable, ce vieux monsieur...

Elle disparaît par la droite.

LÉPINOIS.

Charmante ! charmante ! Je ne la quitte pas...

Il s’élance à sa poursuite.

DE JONSAC, le regardant sortir.

Il va bien, le beau-père !

 

 

Scène X

 

DE JONSAC, THÉRÈSE, puis ROBERT

 

THÉRÈSE, paraissant au fond.

Ah ! monsieur de Jonsac... je vous cherchais...

DE JONSAC.

Comme vous avez l’air troublé !...

THÉRÈSE.

Je viens d’avoir avec ma mère une conversation très sérieuse.

DE JONSAC.

Sur quel sujet ?

THÉRÈSE.

Elle dit.... je ne sais comment vous répéter cela.... elle dit que vos assiduités me compromettent....

DE JONSAC.

Comment !

THÉRÈSE.

Elle prétend que vous me suivez partout.... qu’on vous prendrait pour mon mari...

DE JONSAC.

Oh !

THÉRÈSE.

Enfin, je suis venue pour vous prier... d’avoir l’obligeance...

DE JONSAC.

D’avoir l’obligeance ?

THÉRÈSE.

De ne pas tant vous occuper de moi... Ainsi, dans nos soirées, vous m’invitez quatre ou cinq fois à danser... c’est trop... deux suffisent.

DE JONSAC.

Oh ! trois ?

THÉRÈSE.

Non, deux !... Vous m’avez fait danser une fois... je ne vous accorderai plus qu’une valse... la première...

DE JONSAC.

Et un lancier ?

THÉRÈSE.

Oui... le lancier, ça ne compte pas !... Voila qui est convenu ?

DE JONSAC.

C’est convenu... ici... mais dans l’autre bal... celui où nous allons aller...

THÉRÈSE.

Là... c’est différent... ce n’est plus la même société !... Ah !... je vous recommande encore de ne pas être sans cesse à me regarder comme vous le faites...

DE JONSAC.

Je vous jure...

THÉRÈSE.

Je sais bien que c’est sans le vouloir... Mais on pourrait croire que vous me faites la cour...

DE JONSAC.

Moi ? Ah ! par exemple !

THÉRÈSE.

C’est ce que j’ai répondu à maman : « Ah ! par exemple ! » Elle a hoché la tête en me disant : « Ma fille, je m’y connais ! »

DE JONSAC.

Elle ne peut pas le savoir mieux que vous...

THÉRÈSE.

Certainement... mais ne me regardez pas tant devant le monde... qu’est-ce que ça vous fait ?

DE JONSAC.

C’est bien !... à votre vue, je détournerai les yeux...

THÉRÈSE.

Je ne vous demande pas cela... on croirait que c’est arrangé entre nous... et cela me compromettrait davantage.

DE JONSAC.

Cela devient très embarrassant !

THÉRÈSE.

C’est pourtant bien simple... regardez-moi... avec modération ! Est-ce convenu ?

DE JONSAC.

C’est convenu... voilà ma main pour signer le traité !...

Ils se donnent la main.

ROBERT, paraissant au fond à gauche et à part.

Encore ensemble !...

THÉRÈSE.

Je rentre dans le bal par ici... Vous, rentrez par là...

À part, en sortant.

Je crois que maman sera contente.

Elle disparaît.

 

 

Scène XI

 

DE JONSAC, ROBERT


ROBERT, arrêtant de Jonsac au moment où celui-ci va sortir.

Pardon, monsieur... j’aurais un mot à vous dire...

DE JONSAC.

À moi ?

ROBERT.

Monsieur... je suis allié à la famille Lépinois... Olivier est mon ami... Thérèse, sa femme, est presque une sœur pour moi... j’irai donc droit au but...

Le regardant en face.

Monsieur, vous faites la cour à madame de Millancey.

DE JONSAC, souriant.

Convenez que votre interpellation est au moins singulière ?... Mais je veux bien y répondre : vous êtes dans l’erreur, je ne fais pas la cour à madame de Millancey.

ROBERT.

Je n’insisterai pas sur ce point ; mais je vous sais homme d’honneur, et je me contenterai de vous apprendre un fait que vous ignorez sans doute...

DE JONSAC.

Lequel ?

ROBERT.

M. Olivier de Millancey s’est battu pour vous, il y a trois mois, à propos d’une calomnie qui touchait à votre honneur...

DE JONSAC.

Je le savais, monsieur.

ROBERT, étonné.

Ah !

On entend l’orchestre.

DE JONSAC.

Vous permettez... la valse commence... et ce serait mal reconnaître le service du mari que d’être impoli envers la femme.

Il salue et sort.

Monsieur...

 

 

Scène XII


ROBERT, puis DE GRANDGICOURT et LAURE, puis UN MARCHAND DE COCO


ROBERT, seul.

Parle-t-il sérieusement... ou se moque-t-il de moi ?

DE GRANDGICOURT, entrant de la droite en donnant le bras à Laure.

Venez dans ce salon... sous ses ombrages... nous serons seuls... j’ai à vous parler...

ROBERT, à part.

Turcaret !

LAURE.

Vous avez quelque chose à me dire ?

DE GRANDGICOURT.

Oui... vous ne devinez pas ?

Ils s’asseyent à gauche.

LAURE.

Non... pas du tout...

DE GRANDGICOURT.

J’ai à vous dire que vous êtes jolie comme une fleur... et que je n’ai pu vous voir...

ROBERT, toussant fortement.

Hum ! hum !

DE GRANDGICOURT, à part.

Encore ce monsieur... il est toujours sur mes talons... je ne l’ai pas invité, moi...

LAURE.

Tiens, c’est mon cousin !... je ne le reconnaissais pas sous ce costume...

Allant à lui.

Bonjour, Robert...

ROBERT.

Bonjour, cousine...

LAURE, à Grandgicourt.

Ah ! que c’est aimable à vous de l’avoir invité !...

DE GRANDGICOURT.

Oui... j’ai pensé que cela vous ferait plaisir... parce qu’un parent...

À part.

Il me gêne !

Haut, à Robert.

Vous ne dansez donc pas, jeune homme ?

ROBERT.

Jamais...

DE GRANDGICOURT.

Ah !... avez-vous vu les chevaux de bois ? c’est une chose à voir...

ROBERT.

Merci... j’aime mieux rester avec vous...

DE GRANDGICOURT.

Trop aimable...

À part.

C’est un clou.

LAURE, à Grandgicourt.

Mais vous aviez quelque chose à me dire.

DE GRANDGICOURT.

Oui... voilà...

À part.

Il est très gênant.

Haut.

Je voulais vous demander... si vous alliez toujours au cours ?

LAURE.

Tous les matins... il me semble vous avoir aperçu hier à la porte.

ROBERT.

Ah !

DE GRANDGICOURT, embarrassé.

Oui... j’étais là... je faisais raccommoder mon parapluie...

ROBERT.

Un parapluie, avec votre fortune...

DE GRANDGICOURT.

Et qu’est-ce que vous apprenez à votre petit cours ?

LAURE.

J’apprends la grammaire, l’histoire, la géographie... Aimez-vous la géographie ?

DE GRANDGICOURT.

Je l’aime certainement...

Avec expression.

Mais il y a des choses que j’aime mieux.

ROBERT.

Quoi donc ?...

DE GRANDGICOURT, à part.

Dieu ! que le cousin m’ennuie !...

                Apercevant un marchand de coco qui passe. À Laure.

Un verre de coco ?

LAURE.

Volontiers... je n’en ai jamais bu...

Elle prend un verre et boit.

Tiens, ça pique !

ROBERT.

Comment ?

DE GRANDGICOURT.

C’est du champagne !

LAURE, rendant son verre et honteuse.

Oh ! j’ai bu du champagne !... ne le dites pas à maman !

DE GRANDGICOURT.

Non... nous ne lui dirons rien à maman... nous aurons nos petits secrets, à nous deux !

ROBERT.

À nous trois !

DE GRANDGICOURT, à part.

Dieu, que le cousin m’ennuie !

Laure.

Avez-vous vu la salle de jeu ?

LAURE.

Non.

DE GRANDGICOURT.

Elle est tapissée de camélias blancs...

Lui reprenant le bras.

Venez !

ROBERT, les suivant.

Allons voir la salle de jeu !

DE GRANDGICOURT, à part.

Oh ! il est indiscret, ce petit !... il manque de tact.

Il entre à gauche avec Laure suivi de Robert.

 

 

Scène XIII

 

LE MARCHAND DE COCO, LA PRINCESSE DOUCHINKA, LÉPINOIS, puis MADAME LÉPINOIS

 

DOUCHINKA, entrant vivement.

Ce vieux monsieur est insupportable... il me suit partout... enfin, je crois que j’ai réussi à le perdre...

Lépinois paraît.

Ah ! le voilà !

LÉPINOIS.

Charmante princesse, je tremblais de vous avoir perdue...

DOUCHINKA.

À la fin, monsieur, que me voulez-vous ?

LÉPINOIS, passionné.

Mais vous voir... vous parler... j’ai tant de choses à vous dire.

DOUCHINKA.

Si vous continuez à me persécuter... je le dis à votre femme.

LÉPINOIS.

Oh ! vous ne ferez pas cela, méchante !

DOUCHINKA, apercevant le marchand de coco.

Donnez-moi à boire... il fait une chaleur...

Le marchand de coco lui offre un verre qu’elle boit. À part.

C’est du cliquot.

LÉPINOIS, au marchand.

À moi aussi !

Prenant le verre des mains de Douchinka.

Non ! dans le même verre ! dans le même verre !

Apercevant madame Lépinois qui parait au fond à droite.

Oh ! ma femme !

DOUCHINKA.

C’est ce que je demande !

À madame Lépinois.

Madame, gardez votre mari... il me fait la cour !

Elle sort vivement.

 

 

Scène XIV

 

LÉPINOIS, MADAME LÉPINOIS


MADAME LÉPINOIS.

Hein ?... une pareille conduite !... à votre âge !...

LÉPINOIS.

Non... je vais t’expliquer...

MADAME LÉPINOIS.

Et vous me faites tenir votre chapeau pendant que vous courez les aventures !... Mais reprenez donc votre chapeau !

LÉPINOIS.

Oui... merci... Mais cette dame se trompe... je l’invitais à danser, et elle a cru...

MADAME LÉPINOIS.

À danser ! et moi... moi, vous ne m’avez seulement pas invitée.

LÉPINOIS.

Toi ?

MADAME LÉPINOIS.

Et pourquoi pas ?... puisque vous aimez la danse... dansons ! et toute la soirée, monsieur !

LÉPINOIS.

Comment donc !... avec plaisir...

À part.

C’est le châtiment.

Il emmène sa femme au moment où Grandgicourt parait avec Laure ; ils ne se voient pas.

 

 

Scène XV


DE GRANDGICOURT, LAURE, puis ROBERT

 

DE GRANDGICOURT, à Laure.

Voyons... voyons... ne vous désolez pas...

LAURE.

Ah ! monsieur, c’est affreux ! vous m’avez fait jouer au baccarat... je ne savais pas ce que c’était... et j’ai perdu vingt-cinq louis... Une demoiselle !

DE GRANDGICOURT.

Consolez-vous... puisque je les ai payés pour vous...

LAURE.

Mais je vous les dois... J’ai des dettes, à mon âge ! que dira maman ?

Elle pleure.

DE GRANDGICOURT, à part.

Elle est encore plus gentille quand elle pleure !

Haut.

Pleurez toujours... mais ne vous faites pas de chagrin !

LAURE, pleurant.

Si vous croyez que c’est agréable d’avoir des créanciers !

DE GRANDGICOURT.

Soyez tranquille !... nous ne vous enverrons pas d’huissier... je suis trop heureux... parce que, si je pouvais vous dire...

Avec élan.

Mademoiselle, le premier jour où je vous vis...

ROBERT, qui est entré, tousse fortement.

Hum ! hum !

DE GRANDGICOURT, à part.

Encore cet animal-là !...

Haut.

Tenez, mademoiselle, passons par ici.

ROBERT, le retenant.

Pardon ! j’aurais un mot à vous dire...

DE GRANDGICOURT.

Plus tard... je suis en affaires.

ROBERT.

Non... tout de suite...

À Laure.

Mademoiselle, votre mère vous cherche.

LAURE, sortant à part.

« Mademoiselle ! » il a l’air fâché... il me croit joueuse, il ne voudra plus m’épouser !...

Elle sort par la droite.

 

 

Scène XVI

 

ROBERT, DE GRANDGICOURT

 

DE GRANDGICOURT.

Voyons... dépêchez-vous... Qu’est-ce que vous me voulez ?

ROBERT.

Voici d’abord les vingt-cinq louis que vous avez payés pour mademoiselle Laure.

DE GRANDGICOURT.

Comment ! c’est pour cela ?... Que le bon Dieu vous bénisse !... Gardez... je réglerai avec elle...

ROBERT.

Non... C’est avec moi qu’il faut régler... prenez... il le faut !

DE GRANDGICOURT.

Ah !...

Prenant l’argent.

Allons, puisque vous le voulez... Adieu !..

ROBERT.

Ce n’est pas tout... encore un mot.

DE GRANDGICOURT.

Pour l’amour de Dieu, dépêchez-vous ! je suis pressé !

ROBERT.

Oh ! ce ne sera pas long... Vous me ferez grand plaisir en cessant vos assiduités auprès de mademoiselle Laure.

DE GRANDGICOURT.

Vraiment ?

ROBERT.

C’est une prière... que je vous intime.

DE GRANDGICOURT.

Et si je n’y fais pas droit... qu’arrivera-t-il ?

ROBERT.

Oh ! rien... Connaissez-vous les nouveaux embellissements du bois de Vincennes ?

DE GRANDGICOURT.

Non !...

ROBERT.

C’est une chose à voir... et je serais bien heureux de vous en faire les honneurs... J’irais vous prendre un matin avec deux de mes amis... vous auriez les vôtres... je vous conseille d’amener aussi un médecin.

DE GRANDGICOURT.

Un médecin ! pour quoi faire ?

ROBERT.

C’est une société... Nous reviendrons par le polygone et nous pourrons essayer la portée de mes pistolets.

DE GRANDGICOURT.

Un duel ?

À part.

Mais je ne l’ai pas invité.

Haut.

Et voilà, jeune homme, ce que vous inspire la vue de ces bocages, le spectacle de la nature… décorée de capucines et de saucissons... Vous êtes donc altéré du sang de vos semblables ?

ROBERT.

J’ai dit.

DE GRANDGICOURT.

Mais, après tout, qu’est-ce que cela vous fait ? de quoi vous mêlez-vous ?...

ROBERT.

C’est juste... j’oubliais un détail... J’aime mademoiselle Laure, et je compte l’épouser... Réfléchissez.

Il sort.

 

 

Scène XVII

 

DE GRANDGICOURT, puis THÉRÈSE et DE JONSAC, puis OLIVIER


DE GRANDGICOURT.

L’épouser !... elle... dans les bras d’un autre ?... l’épouser !... quelle idée !... et pourquoi pas ?... Où est le père ?... Il me faut le père !... je vais le chercher !

                Il disparaît par une porte à droite au moment où Thérèse entre, par une autre à gauche, suivie de Jonsac.

THÉRÈSE, très émue.

C’est horrible ! c’est odieux !

DE JONSAC.

Mais, qu’avez-vous ?

THÉRÈSE.

Je n’en croyais pas mes yeux... tout à l’heure... derrière moi, dans un bosquet... j’entends un bruit... celui d’un baiser... je me retourne... c’était mon mari avec madame de Tremble !

DE JONSAC, à part.

Diable !

THÉRÈSE.

Ils ne m’ont as vue... Oh ! je suis d’une colère... vous ne pouvez me comprendre.

DE JONSAC.

Pardon ! je vous comprends parfaitement.

OLIVIER, entrant vivement par le fond.

Garçon ! deux couverts !... à cette table... tout de suite...

Apercevant Thérèse.

Oh ! ma femme !

THÉRÈSE.

Ah ! c’est vous, monsieur ? je vous attendais !

OLIVIER.

Moi ?

THÉRÈSE.

Il est minuit... vous m’avez donné rendez-vous sous l’horloge... j’y suis... partons !

OLIVIER.

Comment, partir ?

THÉRÈSE.

Ne devons-nous pas aller à cet autre bal ?

OLIVIER, à part.

Et moi qui ai pris rendez-vous pour souper avec la petite comtesse.

Haut.

Mais, qu’irions-nous faire là-bas ?... nous sommes bien ici... la réunion est fort gaie... et... je préfère rester.

THÉRÈSE.

Mais nous avons promis... et je désire, moi, tenir ma promesse.

OLIVIER.

Mon Dieu !... je ne demanderais pas mieux que de vous être agréable... mais je suis fatigué, souffrant... je n’irai pas à ce bal.

THÉRÈSE.

Ainsi, vous me refusez votre bras ?.. C’est bien, j’irai seule.

OLIVIER.

Hein ?

THÉRÈSE.

M. de Jonsac m’accompagnera.

DE JONSAC.

Moi ?

OLIVIER.

Thérèse, je vous défends...

THÉRÈSE.

Vous me défendez... vous.... Je vais prendre mon manteau... monsieur de Jonsac, voulez-vous avoir la bonté de faire avancer ma voiture ?

Elle sort par la gauche.

 

 

Scène XVIII


DE JONSAC, OLIVIER


OLIVIER.

On n’a pas idée d’une pareille folie... C’est un coup de tête, mais je ne céderai pas.

DE JONSAC.

Olivier... me croyez-vous votre ami ?

OLIVIER.

Sans doute.

DE JONSAC.

Eh bien, laissez-moi vous donner un conseil... accompagnez votre femme.

OLIVIER.

C’est impossible.

DE JONSAC.

Prenez garde !... vous jouez votre bonheur... votre femme est blessée... plus que vous ne croyez, peut-être...

OLIVIER.

Comment !

DE JONSAC.

C’est moi qui vous le demande... partez !...

OLIVIER.

Mais j’ai donné rendez-vous... ici... à cette table... à la petite comtesse... pour souper... elle, si jolie !... si provocante ! Ah ! vous ne la connaissez pas !

DE JONSAC.

Si... j’en ai entendu parler !

OLIVIER.

D’un autre côté... ma femme allant seule, là-bas... ce serait d’un effet déplorable !

DE JONSAC.

Déplorable !...

OLIVIER.

Il n’y a que vous qui puissiez me sauver.

DE JONSAC.

Moi ?...

OLIVIER.

Oui... voyez la comtesse... inventez une excuse... dites-lui... que je l’aime toujours... que j’irai la voir demain... prenez rendez-vous...

DE JONSAC.

Permettez...

OLIVIER.

Enfin ! arrangez cela comme pour vous !... Adieu !...

                Il sort par la gauche.

 

 

Scène XIX

 

DE JONSAC, LA PRINCESSE DOUCHINKA et MADAME DE TREMBLE


DE JONSAC, seul.

Eh bien ! il me charge là d’une jolie commission.

S’asseyant à la table indiquée.

Allons ! attendons ma femme... ma chère moitié...

Douchinka et Jules entrent en valsant.

JULES, s’arrêtant très essoufflé.

Pardon...

DOUCHINKA.

Qu’avez-vous donc ?...

JULES.

Je suis un peu fatigué... voilà vingt minutes que nous valsons...

DOUCHINKA.

Oh ! moi !... je ne suis pas lasse... quoique bien souffrante...

JULES, à part.

Elle a une maladie... en acier !

DOUCHINKA, apercevant les tables qu’on dresse.

Tiens !... avez-vous faim ?

JULES.

Oh ! non... près de vous...

DOUCHINKA.

Alors reposons-nous.

Elle indique une table à droite près de laquelle ils s’asseyent.

Garçon, qu’est-ce que vous avez ?

JULES, à part.

Comment ! elle va souper ?

LE GARÇON.

Foie gras... chaud-froid de volaille avec truffes, jambon d’York... homard... pâté de Pithiviers.

DOUCHINKA.

C’est bien... donnez-nous un peu de tout cela.

À Jules.

Je souffre de l’estomac.

MADAME DE TREMBLE, entrant, à elle-même.

Il m’a dit : « La première table, à droite. »

S’approchant du bosquet.

M. Olivier !...

DE JONSAC, se levant et lui saisissant la main.

Non... Edmond !

MADAME DE TREMBLE, à part.

Mon mari !

DE JONSAC.

Enchanté, madame ! il paraît que nous allons souper ensemble... c’est une bonne fortune pour moi ; mais veuillez donc prendre la peine de vous asseoir.

MADAME DE TREMBLE, s’asseyant.

Merci... je n’ai pas faim !

DE JONSAC.

Je comprends... la surprise... Quand on compte sur un convive et qu’un autre... Mon Dieu, comtesse, que vous êtes jolie, ce soir !

Madame de Tremble sourit.

Ah ! cela vous fait sourire... à la bonne heure !... Voyons ! vous accepterez bien une tranche de foie gras avec un verre de champagne ?

MADAME DE TREMBLE.

Oh, non ! je ne prendrai rien.

DE JONSAC.

À propos, j’ai envoyé solder cette vilaine note de parfumeur pour laquelle on vous tourmentait.

MADAME DE TREMBLE.

Ah ! vraiment ?

DE JONSAC.

C’est deux mille huit cents francs avec les frais... Vous aviez oublié les frais.

MADAME DE TREMBLE.

Comte, vous êtes un homme charmant.

DE JONSAC.

Voyons... Une tranche de foie gras... sans champagne ?

MADAME DE TREMBLE.

Oh ! merci !

DE JONSAC.

Vous êtes seule à ce bal ?... Vous me permettrez au moins de vous remettre chez vous ?... Ma voiture est en bas...

MADAME DE TREMBLE.

Edmond.... je le regrette beaucoup... mai cela ne se peut pas.

DE JONSAC.

Pourquoi ?

MADAME DE TREMBLE.

Mon avoué me l’a défendu.

DE JONSAC.

Ah !... monsieur votre avoué !

À part.

Elle est devenue très forte, ma femme !

DOUCHINKA, à l’autre table.

Monsieur Jules, donnez-moi un verre de madère.

 

 

Scène XX

 

MADAME DE TREMBLE, DE JONSAC, LA PRINCESSE DOUCHINKA, LÉPINOIS, MADAME LÉPINOIS, puis DE GRANDGICOURT, puis LAURE

 

LÉPINOIS, entrant avec sa femme.

Voyons, calme-toi !... Tu es rouge comme un coq.

MADAME LÉPINOIS.

C’est la colère !... Je vous en donnerai des princesses !

LÉPINOIS.

Mais je n’en veux pas... je ne veux que toi... Tu es belle !... Si tu veux, nous allons souper ensemble, comme deux tourtereaux... Je te paye à souper !

DE GRANDGICOURT, entrant vivement et à Lépinois.

Ah ! je vous cherche... il faut que je vous parle... à madame aussi.

LÉPINOIS.

Qu’y a-t-il ?

DE GRANDGICOURT.

Monsieur, madame... vous avez une fille charmante... adorable... une rose !... Moi, j’ai quatre cent mille livres de rente, et j’ai l’honneur de vous demander sa main.

MADAME LÉPINOIS.

Sa main ?

LÉPINOIS.

Mais vous êtes marié !

DE GRANDGICOURT.

Eh bien, puisqu’il faut vous l’avouer... non, je ne suis pas marié...

LÉPINOIS et MADAME LÉPINOIS, bondissant.

Pas marié !

TOUS, se levant des bosquets.

Pas marié !

DE GRANDGICOURT, à part.

Aïe ! j’ai parlé trop haut !

DE JONSAC.

Pas marié ! voila un homme qui a de la chance !

DOUCHINKA, se révoltant.

Pas marié !

À Jules.

Emmenez-moi, monsieur ; allons souper ailleurs.

MADAME DE TREMBLE.

Mais chez qui suis-je donc ici ? Ma voiture !

DE GRANDGICOURT, cherchant à les retenir.

Mesdames... monsieur...

MADAME LÉPINOIS.

Laissez-nous ! quelle société !

À Laure qui entre.

Viens ma fille ! nous partons !

LÉPINOIS, à part.

Quatre cent mille livres de rente, c’est un joli parti !...

 

 

ACTE III

 

                Salon octogone. À droite, cheminée et canapé. À gauche, table.

 

 

Scène première

 

JOSEPH, seul, faisant le ménage

 

Il y a de la brouille dans le jeune ménage... Monsieur et madame sont rentrés ce matin à trois heures... avec des costumes renaissance et des mines longues de ça !... à peine madame était-elle rentrée chez elle, qu’elle m’a sonné et m’a remis une lettre, avec ordre de la porter à sa mère à la première heure... Je suis allé chez maman Lépinois à six heures du matin... elle était debout, ainsi que son mari... ils avaient l’air de se disputer... ils parlaient de la Valachie.

 

 

Scène II


JOSEPH, LÉPINOIS, MADAME LÉPINOIS, LAURE, des livres et un petit carton sous le bras

 

MADAME LÉPINOIS, vivement.

Joseph !... ma fille ? ma fille est-elle levée ?...

JOSEPH.

Je vais voir, madame.

                À part.

Quelle figure ébouriffée !

Il sort par la gauche.

LÉPINOIS.

Ah çà ! de quoi s’agit-il ?... me diras-tu pourquoi tu nous amènes ici dès l’aurore ?

MADAME LÉPINOIS.

Huit heures... vous appelez ça l’aurore ?... mais cela ne m’étonne pas.

Bas, à son mari.

La débauche se lève tard !

LÉPINOIS, à part.

Elle me garde rancune...

Haut.

Mais enfin pourquoi cette visite matinale à nos enfants qui dorment ?

MADAME LÉPINOIS, bas.

Chut ! tout à l’heure... pas devant Laure.

LAURE, à part.

Je n’ai pas encore osé avouer à maman la perte de mes vingt-cinq louis... et les dettes de jeu se payent dans les vingt-quatre heures !

MADAME LÉPINOIS.

Laure... est-ce que tu ne vas pas dire bonjour à ta sœur ?

LAURE, d’un ton très doux.

Je veux bien, maman... je ferai tout ce qui te fera plaisir... et à papa aussi...

LÉPINOIS, à part.

Quel charmant caractère !

LAURE, à part.

C’est pour les préparer.

MADAME LÉPINOIS.

Va, mon enfant.

LAURE.

Oui, maman... mais, auparavant, j’aurais quelque chose à te confier.

MADAME LÉPINOIS.

Plus tard, mon enfant, va retrouver ta sœur...

LAURE.

Oui, maman.

LÉPINOIS.

Va retrouver ta sœur.

LAURE.

Oui, papa !

À part.

Il faudra pourtant bien leur dire...

                Elle entre à gauche.

 

 

Scène III


LÉPINOIS, MADAME LÉPINOIS

 

LÉPINOIS.

Oui, maman... oui, papa... c’est extraordinaire comme son caractère s’est adouci... depuis hier !... Voyons, maintenant que nous voilà seuls... parle !...

MADAME LÉPINOIS.

Monsieur Lépinois, votre gendre ne rend pas sa femme heureuse.

LÉPINOIS.

Olivier ?            

MADAME LÉPINOIS.

J’ai reçu ce matin un billet d’un laconisme poignant : « Venez tout de suite... il y va de mon repos... de mon bonheur... je suis bien malheureuse ! Votre fille, Thérèse » ! Comprenez-vous maintenant ?

LÉPINOIS.

Rien du tout ! qu’est-ce qui peut lui manquer !... je lui ai donné pour mari un garçon charmant... toujours gai... un vrai boute-en-train... qui la conduit dans un monde... tout à fait grandiose... elle fréquente des baronnes, des comtesses...

MADAME LÉPINOIS, avec aigreur.

Et des princesses, n’est-ce pas ?...

LÉPINOIS, à part.

Une pierre dans mon jardin !

Haut.

Enfin elle est toujours en fête... Elle vit au milieu des fleurs !... des girandoles !...

MADAME LÉPINOIS.

Mais laissez-moi donc tranquille avec vos girandoles ! Vous me faites l’effet de ces papillons qui prennent la bougie pour le jour ! Voilà ce que c’est ! vous avez voulu lancer votre fille... vous lui avez donné pour mari une espèce de joli monsieur, qui ne songe qu’à chiffonner le nœud de sa cravate... ou à conduire un cotillon... et qui, au lieu de regarder sa femme, se regarde dans la glace.

LÉPINOIS.

Tu es sévère avec Millancey.

MADAME LÉPINOIS.

Vous auriez mieux fait de la marier à un brave garçon, élevé simplement comme nous... Au moins, elle aurait un intérieur, un ménage... comme toutes les honnêtes femmes... et elle ne passerait pas sa vie à se faner le teint, à se brûler le sang au milieu de toutes ses sauterelles de salon, qui s’intitulent baronnes, comtesses ou princesses...

LÉPINOIS.

Décidément, tu n’aimes pas la noblesse.

MADAME LÉPINOIS.

Ni la Valachie, monsieur !

LÉPINOIS.

Il ne s’agit pas de ça ! parlons de la fille !...

 

 

Scène IV

 

LÉPINOIS, MADAME LÉPINOIS, JOSEPH, puis DE GRANDGICOURT

 

JOSEPH, annonçant.

M. le baron de Grandgicourt !

MADAME LÉPINOIS.

Lui !

LÉPINOIS.

Le baron !.... faites entrer !

Grandgicourt parait au fond, Lépinois avec empressement.

Entrez donc, monsieur le baron... asseyez-vous donc, monsieur le baron.

MADAME LÉPINOIS, à part.

Baron ! baron ! si on ne dirait pas qu’il mange du sucre !

DE GRANDGICOURT, saluant madame Lépinois.

Madame... je viens de chez vous... on m’a dit que vous étiez ici... je suis accouru... car je n’ai pas dormi de la nuit...

LÉPINOIS, avec intérêt.

Vraiment, baron ?

DE GRANDGICOURT.

J’avais hâte de vous donner une explication... devenue indispensable... après la demande un peu brusque que j’ai eu l’honneur de vous adresser hier au soir.

LÉPINOIS.

Certainement... nous sommes on ne peut plus flattés...

DE GRANDGICOURT.

L’incident qui s’est produit à la fin de mon bal a dû vous laisser une impression fâcheuse... C’est un devoir pour moi de la combattre... Madame, je vais nous raconter ma jeunesse...

MADAME LÉPINOIS, effarouchée.

Arrêtez, monsieur !

DE GRANDGICOURT.

Rassurez-vous, madame... je suis homme du monde.

LÉPINOIS.

Du plus grand monde ! asseyez-vous donc, monsieur le baron.

Ils s’asseyent.

MADAME LÉPINOIS, à part.

Qu’est-ce qu’il va nous raconter ?

DE GRANDGICOURT.

Je ne vous parlerai pas de mes premières années... elles n’eurent rien de remarquable... J’étais ce qu’on appelle un bel enfant...

LÉPINOIS, gracieusement.

Il en reste quelque chose, monsieur le baron.

MADAME LÉPINOIS, à part.

S’il est possible... le buste de la maigreur monté sus deux tringles !

DE GRANDGICOURT.

En 1829, mes ancêtres...

Lépinois s’incline.

MADAME LÉPINOIS, à part.

Des maîtres de forges !

DE GRANDGICOURT.

Mes ancêtres m’envoyèrent à Paris... pour y compléter mon éducation... Que vous dirai-je ?... j’avais le yeux bleus, le teint frais, les passions vives...

MADAME LÉPINOIS.

Monsieur !

DE GRANDGICOURT, s’inclinant.

Oui... un jour, par une chaude soirée d’août, je fus au jardin Marbeuf... C’était alors le rendez-vous des femmes à la mode...

LÉPINOIS.

Des biches... J’y allais aussi...

MADAME LÉPINOIS.

Vous dites ?

LÉPINOIS.

Rien ! je n’ai rien dit !

DE GRANDGICOURT.

Dans ce jardin, émaillé de pelouses et de bosquets... s’élevait un temple... le temple de Cythère...

LÉPINOIS.

À gauche... on y prenait de la bière et des échaudés.

DE GRANDGICOURT.

Tout à coup je vis apparaître une jeune fille entourée de ses compagnes... Vénus au milieu de sa cour ! c’était Églé...

MADAME LÉPINOIS.

Églé ?

DE GRANDGICOURT.

Oui... la personne...

LÉPINOIS.

Ah ! la vieille d’hier !

DE GRANDGICOURT.

J’étais jeune, elle était belle ; j’étais tendre, elle fut sensible.

LÉPINOIS.

Vous aviez fait ce qu’on appelle une petite connaissance.

DE GRANDGICOURT.

Je le croyais... Mais Églé, qui n’avait rien à faire... elle était rentière... venait me visiter souvent. Mon appartement lui plut, elle y fit apporter son armoire à glace, puis sa commode, puis le portrait de sa mère.

LÉPINOIS, à part.

Aïe !

DE GRANDGICOURT.

Et, un beau jour, mon argenterie et mon linge se trouvèrent marqués à son chiffre... Un domestique... qui me volait... l’appela madame la baronne... Les autres l’imitèrent... J’eus la faiblesse de fermer les yeux. Les années se passèrent... l’habitude s’en mêla... Et voilà comment Églé porte mon nom, habite mon hôtel et passe pour baronne... Ô jeunes gens ! quelle leçon pour vous !

LÉPINOIS, bas, à sa femme.

Il se repent... C’est déjà quelque chose.

MADAME LÉPINOIS, bas.

Laissez-moi donc tranquille !

LÉPINOIS.

Et qui nous garantit, monsieur le baron, que cette chaîne est à jamais rompue ?

DE GRANDGICOURT, se levant.

Oh ! je vous Le jure... De mon amour pour Églé, il ne reste plus que des cendres ! Je lui ferai une pension... ainsi qu’aux enfants !

MADAME LÉPINOIS, se levant.

Comment ! il y a des enfants ?

DE GRANDGICOURT.

Deux petits orphelins, que nous avons adoptés... L’un est dans la marine... et l’autre dans le notariat.

LÉPINOIS, se levant.

Enfin, ils sont casés ?

DE GRANDGICOURT.

Le second, le notaire... est un excellent sujet... marié sérieusement... avec des enfants aussi.

MADAME LÉPINOIS.

Alors, ma fille serait grand’mère... bien obligée !

DE GRANDGICOURT.

Madame, laissez-vous fléchir ?

LÉPINOIS.

Et d’ailleurs, qu’est-ce qui n’a pas eu ses petites faiblesses ?... Moi-même je...

MADAME LÉPINOIS.

C’est bien, monsieur, on ne vous demande pas vos mémoires.

DE GRANDGICOURT.

Je n’ajouterai plus qu’un mot... J’aime mademoiselle Laure... et, le jour du contrat, je m’engage à lui constituer par préciput, une rente de cinquante mille francs.

LÉPINOIS.

Cinquante mille livres de rente dans la corbeille !

MADAME LÉPINOIS.

Certainement, monsieur, nous sommes très flattés de votre demande... mais ma fille est trop jeune.

DE GRANDGICOURT.

J’attendrai, madame.

MADAME LÉPINOIS.

Mais alors... c’est vous qui ne le serez plus assez.

DE GRANDGICOURT, étonné.

Moi ?

LÉPINOIS.

Par exemple !

À Grandgicourt.

Qu’est-ce que vous avez ?... quarante-deux ans ?

DE GRANDGICOURT.

À peu près.

MADAME LÉPINOIS.

Ah ! pardon ! vous fréquentiez le Jardin Marbeuf en 1829... il y a trente-quatre ans.

DE GRANDGICOURT.

Je l’avoue... j’ai quelques années de plus.

LÉPINOIS.

Qu’est-ce que l’âge, quand les convenances y sont ?

MADAME LÉPINOIS.

Mais elles n’y sont pas !

LÉPINOIS.

Qu’en savez-vous ? Il faudrait au moins consulter votre fille.

MADAME LÉPINOIS.

Ça, je ne demande pas mieux !... Elle va venir.

LÉPINOIS, à Grandgicourt.

Soyez tranquille... Je la verrai... je la raisonnerai.

DE GRANDGICOURT.

Parlez-lui de mon affection... de mon amour...

LÉPINOIS.

Oui... de votre fortune.

DE GRANDGICOURT.

Adieu ! je reviendrai tantôt chercher la réponse...

Saluant madame Lépinois.

Madame... permettez-moi de conserver quelque espoir.

MADAME LÉPINOIS.

Je ne m’engage à rien.

DE GRANDGICOURT.

Ah ! vous êtes cruelle !

Il sort par le fond.

 

 

Scène V


LÉPINOIS, MADAME LÉPINOIS, puis LAURE


LÉPINOIS.

Vraiment, ma chère amie, tu as trop de raideur dans le caractère.

MADAME LÉPINOIS.

Quoi donc ?...

LÉPINOIS.

Ce pauvre baron !... tu l’as reçu... comme un monsieur qui viendrait t’offrir du vin... un homme qui a quatre cent mille francs de rente !

MADAME LÉPINOIS.

Eh bien, qu’est-ce que ça me fait ? est-ce que vous croyez que je veux vendre ma fille ?

LÉPINOIS.

Ah ! voilà les grands mots ! vendre ma fille ! d’abord ce n’est pas une vente... c’est un échange... Tu échanges contre la fortune du baron les charmes et les vertus de ton enfant.

MADAME LÉPINOIS.

C’est un pré pour une lande... je ne veux pas de ce marché-là...

LÉPINOIS.

Une lande ! le baron...

MADAME LÉPINOIS.

Dame ! il est de ton âge ! il est fatigué, délabré, ruiné... j’ai eu la faiblesse de t’écouter quand il s’est agi de marier Thérèse... mais, aujourd’hui, je tiendrai bon.

LÉPINOIS.

Mais, si ce mariage plait à ta fille, tu n’as pas le droit de la sacrifier.

MADAME LÉPINOIS.

Laure ? Essaie de lui parler de ce vieux bonhomme... elle éclatera de rire à ton nez !

LÉPINOIS.

Je ne crois pas ; il y a manière de présenter les choses...

MADAME LÉPINOIS, apercevant Laure qui entre à gauche.

La voici !... parle !... je ne l’influencerai pas...

LAURE.

Thérèse achève de s’habiller... elle va venir.

LÉPINOIS.

C’est bien... ma chère enfant... Je suis bien aise de te voir... nous avons à te poser une question solennelle !

LAURE.

À moi ?

LÉPINOIS.

M. le baron de Grandgicourt sort d’ici.

LAURE, à part.

Ah ! mon Dieu ! il est venu pour chercher son argent.                                        

LÉPINOIS à part.

Tiens ! elle paraît émue !

Haut.

Comment le trouves-tu, M. le baron de Grandgicourt ?

LAURE, embarrassée.

Mais... bien bon... bien complaisant...

MADAME LÉPINOIS.

Hein ?...

LÉPINOIS, bas, à sa femme.

Voilà comme elle me rit au nez !

À Laure.

Ainsi, il ne te déplaît pas ?

LAURE.

Oh ! pas du tout !

À part.

Mon créancier,  il faut le ménager.

MADAME LÉPINOIS, à part.

C’est incroyable !

LÉPINOIS, bas, à sa femme.

C’est comme ça !

Haut.

Mon enfant, je suis charmé de te voir dans ces dispositions... j’irai droit au but... M. le baron de Grandgicourt vient de nous faire l’honneur de demander ta main.

LAURE.

Comment ! il veut m’épouser ?

MADAME LÉPINOIS.

Oui, mais rien ne t’engage... tu es libre...

LAURE, sanglotant tout à coup.

Ah ! maman !... il faut que je te dise tout... c’est bien mal... mais ce n’est pas ma faute.

MADAME LÉPINOIS.

Qu’y a-t-il ?

LÉPINOIS, à part.

Elle l’aime !

LAURE, pleurant à sa mère.

Pardonne-moi... d’abord je ne savais pas ce que je faisais... il m’avait fait boire du champagne...

MADAME LÉPINOIS, éclatant.

Il l’a enivrée !

LÉPINOIS, effrayé.

Ah ! mon Dieu !

LAURE.

Ensuite, il m’a entraînée dans une salle garnie de camélias.

M. et MADAME LÉPINOIS.

Eh bien ?...

LAURE.

Il y avait là une grande table... avec des messieurs et des dames tout autour... ils tenaient des cartes... on m’a fait jouer... et j’ai perdu vingt-cinq louis !

LÉPINOIS, avec joie.

Voila tout ?

MADAME LÉPINOIS.

Joueuse ! à dix-sept ans ! le voilà donc, ce monde, avec ses girandoles !

LAURE.

Alors, comme je n’avais pas d’argent, M. de Grandgicourt a payé pour moi... Et, maintenant, je ne sais comment m’acquitter... parce qu’avec les soixante francs que tu me donnes par mois pour ma toilette...

LÉPINOIS, solennellement.

Sans doute, ta faute est grande, ma fille... mais un breuvage perfide avait troublé ta raison... Heureusement la Providence a placé sur ton chemin un homme illustre par sa naissance, puissant par sa fortune, recommandable par ses vertus privées.

MADAME LÉPINOIS.

Il faut le dire vite !

LÉPINOIS.

Cet homme t’a ouvert généreusement sa bourse... il t’a tendu la main quand tu étais dans le malheur... je te connais, ma fille, tu ne répondras pas par l’ingratitude à un si noble procédé...

LAURE.

Je ne demande pas mieux que de le rembourser...

LÉPINOIS.

Sois tranquille, ce soir même, M. de Grandgicourt sera payé.

LAURE, vivement.

Oh bien, s’il est payé, j’aime mieux épouser mon cousin.

LÉPINOIS, déconcerté.

Comment ?

MADAME LÉPINOIS, à Laure.

Tiens ! que je t’embrasse pour le mot...

Elle l’embrasse.

 

 

Scène VI

 

LÉPINOIS, LAURE, MADAME LÉPINOIS, THÉRÈSE

 

THÉRÈSE, entrant par la gauche.

Je vous demande pardon de vous avoir fait attendre.

MADAME LÉPINOIS.

Parle ! de quoi s’agit-il ?...

LÉPINOIS.

Nous avons lu ton billet.

THÉRÈSE, bas.

Tout à l’heure... éloignez ma sœur...

MADAME LÉPINOIS.

Laure... tu as tout juste le temps de faire tes devoirs... Entre là... dans le petit salon...

LÉPINOIS.

À midi, je te conduirai à ton cours... Va, mon enfant.

                Laure sort par la droite.

 

 

Scène VII


LÉPINOIS, MADAME LÉPINOIS, THÉRÈSE, puis JOSEPH

 

THÉRÈSE, se jetant dans les bras de sa mère.

Ah ! maman... je suis bien malheureuse !

MADAME LÉPINOIS.

Voyons... calme-toi !

THÉRÈSE.

Olivier ne m’aime plus... il me trompe !

MADAME LÉPINOIS.

Après six mois de mariage ?

LÉPINOIS.

C’est impossible !

THÉRÈSE.

J’en ai la preuve... Hier, au bal du baron, dans un bosquet, je l’ai surpris embrassant madame de Tremble.

MADAME LÉPINOIS.

Comment ! cette petite pimbêche... ?

LÉPINOIS.

Tu as peut-être mal vu ?...

THÉRÈSE.

Non, mon père... j’étais à deux pas de lui... je ne pouvais me tromper... Aussi, je ne veux plus rester ici... je vous en prie, emmenez-moi !

MADAME LÉPINOIS.

Y songes-tu ?... une séparation !

LÉPINOIS.

Voyons... mon enfant... il ne faut rien exagérer... ton mari a été... courtois avec cette dame...

MADAME LÉPINOIS.

Vous appelez ça être courtois ?

LÉPINOIS.

Ma chère amie, le grand monde a des usages auxquels nous ne sommes pas initiés... Ainsi, moi-même, j’ai été empressé auprès d’une personne... étrangère...

THÉRÈSE.

Mais vous ne l’avez pas embrassée ?...

LÉPINOIS.

Non !

À part.

Je le regrette !

Haut.

Mais un baiser... dans un bal masqué... où le champagne pétille sous le feu des girandoles... cela ne prouve rien !... c’est une politesse.

MADAME LÉPINOIS.

Il faut voir ton mari... dis-lui ce que tu as sur le cœur, ne te gêne pas, ça soulage... Moi, c’est mon système... demande à ton père !

LÉPINOIS.

Oui... ta mère se soulage souvent.

THÉRÈSE.

Lui parler... et pourquoi ?...

MADAME LÉPINOIS.

Mais pour qu’il s’explique... qu’il s’excuse... qu’il s’humilie... qu’il se traîne à tes genoux.

LÉPINOIS.

Mais, ma chère amie...

MADAME LÉPINOIS, à son mari.

Taisez-vous !... vous n’avez pas le droit de parler... nous causerons tantôt...

LÉPINOIS, à part.

Encore ! nous ne faisons que a depuis hier !

JOSEPH, entrant avec une lettre à la main.

Madame, une lettre pour monsieur.

THÉRÈSE, la prenant.

C’est bien... laissez-nous !

Joseph sort. Lisant l’adresse.

« À M. de Millancey... Personnelle ! »

LÉPINOIS.

Cela veut dire que c’est pour la personne.

THÉRÈSE.

Ce n’est pas une écriture d’homme !

Madame Lépinois prend la lettre, la regarde, la flaire et la met sous le nez de son mari.

MADAME LÉPINOIS.

Sentez-moi ça !

LÉPINOIS, flairant et se pâmant.

Ah !

MADAME LÉPINOIS.

C’est d’une femme !

Elle rompt le cachet.

THÉRÈSE.

Que fais-tu ?...

LÉPINOIS.

Il y a « personnelle... »

MADAME LÉPINOIS.

Ah ! ça m’est bien égal ! Moi, j’ai lu « péronnelle... »

Lisant.

« Mon ami... j’ai à vous gronder... J’irai aujourd’hui à trois heures faire visite à votre femme... Tâchez de l’éloigner... »

THÉRÈSE.

Hein ?

MADAME LÉPINOIS, lisant.

« La petite vendangeuse, qui veut bien croire encore à votre amour. »

THÉRÈSE, très indignée.

Un rendez-vous ? Chez moi !

MADAME LÉPINOIS.

Jour de Dieu !

Furieuse, à son mari.

Ne vous avisez jamais de ça, vous !

LÉPINOIS.

Moi ?... mais, ma bonne...

À part.

Que ces femmes du monde sont compromettantes !...

 

 

Scène VIII

 

LÉPINOIS, THÉRÈSE, MADAME LÉPINOIS, OLIVIER

 

OLIVIER, entrant par la gauche et appelant.

Joseph ! Joseph !... Que vois-je !... mon beau-père... Madame Lépinois... à cette heure matinale ?

MADAME LÉPINOIS, très froidement.

Oui, monsieur, c’est nous !

Bas, à son mari.

Soyez digne !

LÉPINOIS, bas.

Sois tranquille !

Haut, à Olivier.

Oui, monsieur, c’est nous !

OLIVIER.

Ah ! mon Dieu, quel accueil solennel !

THÉRÈSE, qui s’est assise sur le canapé à droite.

Monsieur, j’ai prié mon père et ma mère de venir pour assister à l’explication qui doit avoir lieu entre nous.

OLIVIER, étonné.

Une explication ?...

LÉPINOIS, bas, à Olivier.

Niez la lettre !

OLIVIER, bas.

Quelle lettre ?...

MADAME LÉPINOIS, à son mari.

Vous dites ?...

LÉPINOIS.

Rien, ma bonne.

Elle remonte.

THÉRÈSE.

Il ne me convenait pas hier de provoquer un scandale dans le salon de M. le baron de Grandgicourt ; mais vous n’avez pas espéré, je suppose, que je fermerais les yeux sur votre conduite ?

OLIVIER.

Ma conduite ?

THÉRÈSE.

Je veux parler de vos assiduités auprès de madame de Tremble.

MADAME LÉPINOIS, appuyant.

La petite vendangeuse !

OLIVIER.

Ah ! une scène de jalousie !... et c’est pour cela que vous avez convoqué le conseil de famille ?...

THÉRÈSE.

J’ai voulu que mon père et ma mère apprissent jusqu’à quel point vous avez trompé leur confiance et la mienne.

OLIVIER.

Voyons, ma chère, ne faisons pas de mélodrame... c’est un genre que je déteste... Qu’avez-vous à me reprocher ?

LÉPINOIS, à part.

Il va s’enferrer !

OLIVIER.

Quelques attentions d’un homme bien élevé, auprès d’une jolie femme, quelques galanteries banales...

MADAME LÉPINOIS, éclatant.

Banales !... un baiser !...

OLIVIER, surpris.

Comment ! vous savez ?...

THÉRÈSE.

Oui, monsieur, j’étais là !...

OLIVIER.

Et vous avez pris au sérieux une plaisanterie ?...

LÉPINOIS.

De salon !

OLIVIER.

D’ailleurs, un baiser sous le masque n’a rien de compromettant... c’est une sorte d’hommage familier... un compliment des lèvres... où le cœur n’est pour rien.

LÉPINOIS.

Pour rien du tout !

OLIVIER, s’asseyant près d’elle, sur une chaise.

Il serait temps cependant de laisser de côté vos scrupules de petite bourgeoise effarouchée... et de prendre un peu le diapason du monde dans lequel vous êtes entrée.

THÉRÈSE.

Je vous remercie du conseil.

OLIVIER.

Où diable avez-vous rêvé que mes soins auprès de madame de Tremble pouvaient être un danger pour vous ?... Je la connais à peine, cette dame... je ne la reverrai probablement jamais...

THÉRÈSE.

Pardon... vous la reverrez... je vous, annonce sa visite pour aujourd’hui.

OLIVIER.

Comment ?...

LÉPINOIS, bas et vivement.

Niez la lettre !

OLIVIER.

Quelle lettre ?

THÉRÈSE, lui tendant la lettre.

Celle-ci !...

OLIVIER, parcourant la lettre, et à part, se levant.

De la comtesse ! Maladroite !

THÉRÈSE, se levant.

À l’avenir, je suivrai vos conseils... monsieur... j’essayerai de me familiariser avec les habitudes et les mœurs de votre monde... je ne suis encore qu’une petite bourgeoise... je perdrai ces scrupules que vous me reprochez !

OLIVIER.

Thérèse !

THÉRÈSE.

On me dit souvent que je suis jolie... je refusais de le croire... je le croirai...

MADAME LÉPINOIS.

Très bien ! moi aussi !

THÉRÈSE.

J’accueillerai les propos galants... je me laisserai même embrasser...

MADAME LÉPINOIS, à son mari.

Moi aussi ?

THÉRÈSE.

On me fera la cour ! on me la fait déjà !

OLIVIER.

Comment ! permettez...

THÉRÈSE.

Un homme charmant, distingué, spirituel, dévoué.

Elle remonte.

MADAME LÉPINOIS.

Je le connais !

OLIVIER, à madame Lépinois.

Son nom ?

MADAME LÉPINOIS.

Que vous importe ! c’est un cavalier parfait... qui s’est montré plein d’égards et de petits soins pour moi...

LÉPINOIS.

Pour toi ? Laisse-moi donc tranquille !

MADAME LÉPINOIS.

Pourquoi pas ?... Ah çà, monsieur, vous me croyez donc finie ?...

LÉPINOIS.

Mais...

MADAME LÉPINOIS.

Je vous prouverai le contraire !... je me lancerai aussi !... Viens, ma fille !

Thérèse et madame Lépinois sortent par la gauche.

 

 

Scène IX


LÉPINOIS, OLIVIER, puis LAURE

 

LÉPINOIS, à part.

Lance-toi, ma bonne, lance-toi !... elle a quarante-huit ans... Trop tard !

Il s’assied.

OLIVIER.

Beau-père... connaissez-vous ce cavalier accompli qui fait la cour à ma femme ?...

LÉPINOIS.

Ah çà ! est-ce que vous allez devenir jaloux, à présent ?...

OLIVIER.

Non... mais, malgré moi, cela me préoccupe... Le dépit pousse quelquefois les femmes à faire des choses si extravagantes !...

LÉPINOIS.

Laissez vos soupçons, mon cher, ce n’est pas de notre monde... c’est bourgeois !... regardez-moi... vous avez entendu les menaces de madame Lépinois... Eh bien, je suis calme ! un roc !

OLIVIER.

Parbleu ! vous !

LAURE, entrant.

Papa, mes devoirs sont terminés... voici l’heure d’aller au cours...

LÉPINOIS.

Très bien !

Il se lève.

LAURE.

Oh ! bonjour Olivier... Je viens de voir votre bouquet, il est superbe !

OLIVIER.

Mon bouquet ?

LAURE.

On vient de l’apporter pour ma sœur pendant que je faisais mes devoirs... il m’a donné des distractions.

OLIVIER.

Mais quel bouquet ?... je n’ai pas envoyé de bouquet à ma femme !

LAURE.

Comment ! ce n’est pas vous ?... Oh ! que c’est vilain ! alors je sais qui...

OLIVIER.

Ah !

LAURE.

Vous ne devinez pas ?...

OLIVIER.

Non !

LAURE.

C’est M. de Jonsac !

LÉPINOIS, bas, à Laure.

Tais-toi donc !

OLIVIER.

Est-il possible ?...

LAURE.

Ah ! c’est un ami, celui-là !... il aime bien Thérèse !

OLIVIER, à part.

Ah ! mon Dieu, lui !...

LAURE.

Et Thérèse l’aime bien aussi !

OLIVIER.

Thérèse ?

LÉPINOIS, intervenant.

En voilà assez, mademoiselle ! suivez-moi !... vous verrez que nous arriverons après la dictée !...

Bas.

Petite bavarde !

LAURE, à part, étonnée.

Quel mal y a-t-il à cela ?

Lépinois et Laure sortent par le fond.

 

 

Scène X


OLIVIER, puis ROBERT

 

OLIVIER, seul, répétant la phrase de Laure.

« Et Thérèse l’aime bien aussi !... » Jonsac !... un ami ! allons donc ! c’est impossible ! lui que je reçois comme un frère, qui vit dans notre intimité...

Soupçonneux.

Au fait, il est toujours ici, galant, empressé, souriant... Oh ! cette pensée... ce serait odieux !

ROBERT, entrant.

Bonjour, Olivier !

OLIVIER.

Robert...

Il court vivement vers lui.

Écoute, tu es mon ami, toi... promets-moi de me répondre franchement ?

ROBERT.

À quoi ?

OLIVIER.

Que dit-on dans le monde de M. de Jonsac ?...

Hésitant.

et de ma femme ?...

ROBERT, embarrassé.

Mais... rien... je ne sais...

OLIVIER.

Tu hésites !... J’ai compris... de Jonsac est l’amant de ma femme !

ROBERT.

Tu es fou ! on ne dit pas cela !

OLIVIER.

Alors, que dit-on ?... Voyons... Robert... il s’agit de mon repos... de mon bonheur... il s’agit de ton plus vieil ami... parle, je t’en prie !

ROBERT.

Tu veux savoir la vérité ?

OLIVIER.

Oui ! oui !

ROBERT.

J’aurai le courage de te la dire... car je souffre... pour toi et pour Thérèse, de tout ce que je vois depuis trois mois.

OLIVIER.

Va ! va !

ROBERT.

Eh bien, l’on s’étonne dans le monde que, marié à une jeune femme, tu aies admis M. de Jonsac dans une intimité aussi grande... on s’étonne de le voir l’hôte assidu de ton foyer... on s’étonne de voir ta femme bien plus à son bras qu’au tien, se montrant publiquement au Bois, aux courses, au théâtre, partout enfin où la médisance publique peut exercer sa langue... de là des suppositions... des conjectures... des calomnies qui font dire...

OLIVIER.

Qui font dire ?...

ROBERT.

Que Jonsac fait la cour à ta femme...

Mouvement d’Olivier.

et lui-même ne manque aucune occasion de laisser accréditer ce bruit.

OLIVIER.

Comment ?

ROBERT.

Hier encore, il portait à sa boutonnière une fleur de son bouquet.

OLIVIER.

C’est une preuve !

ROBERT.

Comme tu en portais une du bouquet de madame de Tremble.

OLIVIER, vivement.

Alors ce n’est pas une preuve !

ROBERT.

Froissé de ces familiarités, j’ai cru devoir m’en expliquer avec lui.

OLIVIER.

Toi ?...

ROBERT.

Oui... pendant le bal... je me suis adressé à sa loyauté, à sa reconnaissance... en lui apprenant cette rencontre dans laquelle tu as failli te faire tuer pour lui...

OLIVIER.

Eh bien ?...

ROBERT.

Il la connaissait... et il m’a répondu d’un air passablement ironique : « Ce serait mal reconnaître les services du mari que de manquer de politesse envers la femme... Je l’ai invitée à valser... Elle m’attend... vous permettez, monsieur ?... » Et il m’a quitté !

OLIVIER, furieux.

Oh ! le misérable !

JOSEPH, entrant.

M. de Jonsac est au salon... il demande madame !

OLIVIER.

Lui !... faites entrer !

Joseph sort.

ROBERT.

Olivier... que vas-tu faire ?... du calme !

OLIVIER.

Sois tranquille... Entre chez ces dames... je puis avoir besoin de toi tout à l’heure... Tu me comprends... pas un mot de tout ceci à Thérèse !

Robert sort par la gauche.

 

 

Scène XI


OLIVIER, DE JONSAC

 

DE JONSAC.

C’est moi... je viens savoir ce que nous faisons aujourd’hui... Comment va Thérèse ?...

OLIVIER.

Je vous remercie... elle va bien... Thérèse !

DE JONSAC.

Qu’avez-vous donc ?

OLIVIER.

Oh ! peu de chose... Le bruit court, monsieur le comte, que vous faite la cour à ma femme...

DE JONSAC.

Ah ! vous vous en apercevez ?...

OLIVIER.

Comment ! vous osez en convenir ?...

DE JONSAC.

Du calme !... On voit bien que vous êtes un jeune mari... vous n’avez pas l’habitude de ces choses-là !

OLIVIER.

Je vous préviens, monsieur, que je prends l’affaire au sérieux...

DE JONSAC.

Vrai !... Eh bien, tant mieux !... vous voilà arrivé au point où je voulais... Asseyons-nous et causons...

OLIVIER.

Inutile, monsieur.

DE JONSAC.

Restez debout, si vous voulez moi, je préfère m’asseoir.

Ils s’asseyent tous les deux.

OLIVIER.

Dépêchons-nous, je vous prie !

DE JONSAC.

Mon ami...

Mouvement d’Olivier.

Attendez !... Vous vous êtes battu pour moi avec un faquin dont j’attends la guérison pour lui proposer une seconde partie... Je ne croyais plus guère au dévouement, vous m’avez prouvé que je me trompais, et je vous en remercie...

OLIVIER.

Ce langage !...

DE JONSAC.

Vous étonne... Je vais vous étonner bien davantage tout à l’heure... Le lendemain du jour où vous vous êtes battu pour moi, je me suis demandé quel service je pourrais vous rendre à mon tour... j’ai regardé dans votre vie comme dans celle d’un ami... et j’ai trouvé...

OLIVIER.

Ah !...

DE JONSAC.

Vous veniez de vous marier... vous aviez épousé une femme jolie, spirituelle, sensible à la flatterie et aux hommages... aux hommages respectueusement présentés, bien entendu... Je vous ai vu lancer cette jeune fille étourdiment dans le courant d’une société équivoque... je puis en parler... c’est la mienne !... je vous ai vu la conduire dans un monde de plaisirs, d’intrigues, de tentations... et je me suis dit : « C’est dommage !... » et j’ai prévu que votre femme ne pourrait respirer longtemps cet air malsain, sans faiblir, sans succomber peut-être...

OLIVIER.

Monsieur.

DE JONSAC.

Ah ! j’en ai un exemple fatal... dans ma famille... Un mari imprudent, étourdi... comme vous... facile sur le choix de ses relations... Il a cédé comme vous à l’entraînement de ce monde faux et brillant... il y a jeté sa femme... et, aujourd’hui... ils sont séparés... pour toujours...

OLIVIER, à part.

Comme il est ému !

DE JONSAC.

Vous veniez de défendre mon honneur, je résolus de préserver le vôtre !

OLIVIER.

Je ne saisis pas...

DE JONSAC.

J’ai compris qu’au milieu de toutes ces intrigues, il serait bien difficile à votre femme, de ne pas en rencontrer une... j’ai compris qu’il lui fallait un roman, pour éviter une chute... et j’ai été ce roman... roman plein de réserve, de tact, de mesure... j’ai occupé son esprit en respectant son cœur... enfin, j’ai joué près d’elle le rôle ingrat d’un amoureux... qui ne veut pas être aimé.

Se levant.

Olivier, croyez-moi, je puis avoir des défauts, des vices même... mais deux choses me sont restées : la reconnaissance et la loyauté.

OLIVIER.

En vérité... je ne sais ce que je dois croire...

DE JONSAC.

Voyous, réfléchissez, si j’avais cherché à séduire votre femme, si j’avais été capable de cette lâcheté, vous aurais-je donné hier au soir le conseil de quitter madame de Tremble pour suivre madame de Millancey ?

OLIVIER.

C’est vrai... cette insistance... ces paroles honnêtes...

DE JONSAC.

Oui... c’est vrai, j’ai prêché un peu... ce n’est pas dans mes habitudes... mais pour un ami qui allait se perdre...

OLIVIER, se levant.

Je vous crois, monsieur... mais vous avez joué un jeu dangereux...

DE JONSAC.

Non... je suis sûr de moi...

OLIVIER.

Mais elle ?

DE JONSAC.

Comment ?                

OLIVIER.

Si ma femme, subjuguée par vos soins, vos hommages, votre esprit... si elle vous aimait ?

DE JONSAC, effrayé.

Elle ? que dites-vous ? Allons donc, c’est impossible !

 

 

Scène XII

 

DE JONSAC, OLIVIER, THÉRÈSE

 

THÉRÈSE, entrant.

Bonjour, comte... On m’a dit que vous étiez ici... et je suis accourue... J’ai à vous remercier pour le charmant bouquet que vous m’avez envoyé... c’est une merveille... je le porterai ce soir aux Italiens ! Je compte sur votre bras, n’est-ce pas ? mon mari a affaire, je crois... Demain, vous me conduirez aux courses... Oh ! ce sera une journée de fête !

OLIVIER, bas, à Jonsac.

Vous, entendez ?

DE JONSAC, bas, à Olivier.

Si c’est une comédie, nous allons le savoir.

Haut, prenant son chapeau.

Monsieur de Millancey, dans une heure, mes témoins seront à vos ordres.

THÉRÈSE.

Des témoins ? un duel ! mais pourquoi ? Je devine !

À Olivier.

Tu es jaloux !

                À Jonsac.

De quel droit venez-vous provoquer mon mari ? je ne vous connais pas.

Se jetant dans les bras d’Olivier.

Je ne veux pas que tu te battes ! Je t’aime !...

DE JONSAC.

Allons donc ! voilà ce que je voulais vous faire dire !

OLIVIER, embrassant sa femme.

Chère Thérèse !

DE JONSAC.

Excusez-moi, madame, vous êtes bien jolie... mais je ne vous ai jamais aimée.

THÉRÈSE.

Comment ?

DE JONSAC.

Oh ! mais du tout ! du tout !...

OLIVIER, lui serrant la main.

Oh ! quel ami nous avons là !

 

 

Scène XIII

 

DE JONSAC, OLIVIER, THÉRÈSE, MADAME LÉPINOIS, ROBERT, LÉPINOIS, LAURE, puis JOSEPH

 

ROBERT, entrant par le côté gauche avec madame Lépinois.

Hein ! ils se serrent la main !

LÉPINOIS, qui est entré avec Laure par le fond, à part.

Qu’est-ce que cela signifie ?

OLIVIER.

J’étais fou... M. de Jonsac est le plus galant homme que je connaisse.

LÉPINOIS, à part.

Je ne comprends plus.

MADAME LÉPINOIS, à part.

C’est égal, je le surveillerai.

JOSEPH, entrant.

Madame la comtesse de Tremble est au salon.

TOUS.

La comtesse ?

MADAME LÉPINOIS.

La vendangeuse !

DE JONSAC.

Eh bien, mais il faut la recevoir.

À Joseph.

Faites entrer !

THÉRÈSE.

C’est que...

DE JONSAC.

Dites à madame de Tremble que M. de Jonsac est ici... et qu’il sera enchanté de la voir...

Joseph sort.

THÉRÈSE, allant à sa mère.

Oh ! cette femme !...

MADAME LÉPINOIS, bas, à Thérèse.

Sois tranquille... je vais lui dire son fait !

LÉPINOIS, bas, à Olivier.

Soyez froid et digne !

JOSEPH, rentrant.

Cette dame vient de partir !

TOUS.

Comment !...

JOSEPH.

Quand j’ai prononcé le nom de M. de Jonsac !... elle a pris la porte et elle court encore !...

THÉRÈSE, à Jonsac.

Qu’est-ce que cela veut dire ?

DE JONSAC.

Rien... c’est une question d’électricité !

LÉPINOIS, à Joseph.

Eh bien, qu’est-ce que tu attends ?...

JOSEPH.

Monsieur... il y en a une autre... une dame bien souffrante... la princesse Douchinka.

LÉPINOIS.

La princesse ?... Je vais la recevoir.

MADAME LÉPINOIS.

Se vous ordonne de rester !

À Joseph.

Dites à madame la princesse que nous sommes tous indisposés !...

                Joseph sort.

 

 

Scène XIV


DE JONSAC, OLIVIER, LÉPINOIS, THÉRÈSE, ROBERT, LAURE, MADAME LÉPINOIS, DE GRANDGICOURT

 

DE GRANDGICOURT, paraissant à la porte du fond, à Joseph.

C’est inutile de m’annoncer... Je suis de la maison.

TOUS.

Monsieur de Grandgicourt !

DE GRANDGICOURT.

C’est moi... un peu tremblant... mais plein d’espoir encore.

LÉPINOIS.

Monsieur le baron, permettez-moi d’abord de vous remettre les vingt-cinq louis que vous avez bien voulu prêter à ma fille.

DE GRANDGICOURT.

Non... Vous ne me devez rien...

Indiquant Robert.

Monsieur m’a remboursé.

TOUS.

Robert !...

DE GRANDGICOURT.

Il l’a exigé absolument...

À Laure.

Mademoiselle, vos parents vous ont sans doute fait part de mes projets... puis-je espérer qu’une réponse favorable... ?

LAURE.

Désolée, monsieur, mais j’épouse celui qui paye mes dettes !

ROBERT.

Laure !

DE GRANDGICOURT.

Comment ?... Ce n’est pas possible !... Est-ce que monsieur votre père ne vous a pas parlé du douaire ?... Je le double !

LAURE.

Oh ! ça m’est égal ! j’aime mieux mon cousin.

DE GRANDGICOURT, à part.

Un petit peintre... Je lui ferai des commandes éloignées. Je lui dirai de me peindre l’Égypte.

LÉPINOIS.

Monsieur le baron, voulez-vous me permettre de vous donner un conseil ?... Réparez vos fautes... Donnez un nom à votre victime.

DE GRANDGICOURT.

Je vous remercie, mais ça ne me tente pas beaucoup...

À Robert.

Sans rancune, jeune homme... Je vous commande un portrait des Pyramides...

ROBERT.

Volontiers... Mais vous me les ferez venir.

DE GRANDGICOURT, à part.

Il se méfie... c’est un petit ménage qu’il faut laisser dormir pendant un an... Je reviendrai au printemps... comme les asperges,

Se reprenant.

comme le soleil...

Saluant.

Mesdames... Messieurs...

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