Policrite (Claude BOYER)

Tragicomédie en cinq actes et en vers.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de l’Hôtel de Bourgogne, le 10 janvier 1662.

 

Personnages


LE ROI DE CHYPRE

PHILOXIPE, Prince de Chypre, Amoureux de Policrite

ARÉTAPHILE, Princesse de Chypre

POLICRITE, Fille de Solon, crue Bergère et Fille de Cléante

MÉNANDRE, Père de Philoxipe

CLÉON, Amoureux de Policrite

ARCAS, Écuyer de Philoxipe

DORIDE, Fille de Cléante

BARSINE, Suivante d’Arétaphile

MANDROCLE, Capitaine des Gardes du Roi

SUITTE

 

La Scène est dans le Jardin du Château de Clarie.

 

 

À MONSIEUR FONTAINE MARTEL, COMTE DE CLAIRE,

Chevalier des Ordres du Roi

 

MONSIEUR,

 

Vous savez qu’il y a longtemps que je vous ai voué Policrite, et que j’attendais seulement pour vous la donner, qu’elle fut consacrée par l’approbation publique, et qu’un succès avantageux autorisât le don que je vous en fais. Je sais, MONSIEUR, qu’un Nom comme le votre devrait être à la tête d’un Ouvrage achevé.

Parmi les Noms qui brillent dans l’Histoire,
En est-il de plus grand que celui de Martel ?
Et qui soutient l’éclat de ce Nom immortel,
Peut-il rien voir au dessus de sa gloire ?

Quoique Policrite ait conservé sur le Théâtre quelques traits de cette parfaite beauté, qui la fait admirer dans le Roman, et quoi qu’avec cet avantage elle n’ait pas déplu à des Personnes qui peuvent faire le bon et le mauvais destin des Ouvrages de l’Esprit, et dont l’approbation doit être respectée de tous les Siècles, je ne vois rien en elle qui puisse répondre à la dignité de l’Auguste Nom de MARTEL, que vous portez avec tant d’honneur, et qui après avoir été consacré par tant de Rois, et par tant de Héros, a transmis dans votre Maison la meilleure et la plus solide partie de sa gloire. C’est dans cette source, MONSIEUR, que vous avez puisé ces généreuses inclinations, cet air de grandeur et de magnificence qu’on voit éclater dans toutes les actions de votre vie, cette valeur intrépide qui s’est signalée en tant d’occasions, cette fermeté inébranlable dans le devoir de bon Sujet, et sur tout cette franchise et cette probité héroïques qui ne se sont jamais démenties dans un Siècle si gâté, et que vous conservez toutes entières parmi tant d’exemples de corruption et d’infidélité. Par ce faible Portrait que je vous fais de vous-même ; jugez, MONSIEUR, quelle est ma confusion de mériter si peu une si haute et si glorieuse protection que la votre. Tout ce qui peut me justifier envers Vous, c’est qu’après avoir donné mes premiers Ouvrages aux plus illustres Personnes du Royaume, je vous donne celui qui me semble le plus poli et le plus achevé de ceux qui sont partis de ma main. Je vous donne Policrite, qui est sans doute dans le Roman le Chef d’œuvre d’un des plus beaux Esprits de notre Siècle, le charme de toute la Cour, et les inclinations de votre grande Princesse. C’est par là que je vous prie de considérer le présent que je vous fais, et de vous souvenir que je suis, avec une passion fort sincère et fort respectueuse,

 

MONSIEUR,

 

Votre très humble et très obéissant Serviteur,

 

BOYER.

 

 

ACTE I


 

Scène première

 

ARCAS, CLÉON

 

ARCAS.

Oui Cléon, c’en est fait, le rivage est tranquille.

CLÉON.

Ces Pirates troublaient le repos de cette Île

Et jusques à Paphos ont porté la frayeur.

ARCAS.

Le Prince Philoxipe a su par sa valeur

Dissiper promptement ces infâmes Corsaires,

Ils ne troubleront plus nos aimables Bergères ;

Je viens de les poursuivre, et leurs faibles vaisseaux

Brisez par la tempête, ont péri dans les eaux.

CLÉON.

Philoxipe touché de ce bonheur extrême...

ARCAS.

Philoxipe sans doute est encore le même ;

Depuis deux ou trois jours que je suis loin de lui,

Je doute qu’il ait pu vaincre tout son ennui.

Rien ne le peut guérir de son inquiétude ;

La Cour a moins d’appas que cette solitude,

Et la possession d’une illustre faveur,

Pour charmer ses ennuis est un faible bonheur,

Dans un mal si secret on ne peut rien comprendre.

CLÉON.

Le Roi m’envoie ici pour tâcher de l’apprendre ;

Et peut-être il viendra, pour lui-même arracher

Ce que son Favori s’obstine à lui cacher :

Outre son amitié, qui pour lui s’intéresse,

Philoxipe le sert auprès de la Princesse,

Et tandis qu’il demeure éloigné de la Cour,

Le Roi perd le secours qu’il preste à son amour ;

Il croit qu’ayant l’honneur d’être aimé de ton Maître,

Son secret pour moi seul pourra cesser de l’être.

Cependant plains mon sort, et sache qu’aujourd’hui

Je viens plein de douleur songer aux maux d’autrui,

Et d’un Prince affligé briguer la confidence,

Quand mille maux secrets accablent ma constance.

ARCAS.

Quels sont ces déplaisirs ?

CLÉON.

Un mortel désespoir :

Écoute, et cache bien ce que tu vas savoir.

Tu sais que du crayon j’aimai toujours l’usage,

Et comme je m’en sers avec quelque avantage,

Ayant fait un Portrait sous des traits inconnus,

Il passe aux yeux de tous pour celui de Vénus.

C’est de cette Vénus la fatale peinture,

C’est de cette Beauté la funeste aventure

Qui fait toute ma peine, et tous mes déplaisirs,

Et met au désespoir mes amoureux soupirs.

ARCAS.

Seriez-vous amoureux de votre propre ouvrage ?

CLÉON.

C’est d’un objet vivant la véritable image ;

Peu semblable en ce point, que ce faible Portrait

N’est de cette Beauté qu’un crayon imparfait.

ARCAS.

Peut-on voir sous les Cieux un si rare modèle ?

CLÉON.

Je la tiens au dessus d’une Beauté mortelle.

Cependant je l’ai vue, et dans ces beaux Déserts

Promenant mes regards sur des objets divers,

Je vis près de Clarie une Beauté si chère,

Je la vis, je l’aimai, je tâchai de lui plaire ;

Je peignis ses appas pour la rendre en tous lieux

Comme de mon esprit l’idole de mes yeux ;

Ayant de cet objet rempli toute mon âme,

Ma main n’obéit plus qu’aux ordres de ma flamme.

Si tôt que j’entreprends quelques nouveaux Portraits,

L’amour de ce que j’aime y mêle tous les traits ;

D’un charme impérieux mon âme possédée,

Sur tout ce que je trace en répand quelque idée ;

Mes sens comme mon cœur n’ont plus de liberté,

Et ma main se refuse à toute autre Beauté.

Cependant tous les jours seul au bord du rivage

J’allais dans sa Cabane adorer son visage,

Et mes yeux en secret pour n’être pas suspects,

À ma Nymphe adorable expliquaient mes respects ;

Car enfin ma Bergère avec tant de bassesse

Conserve sans orgueil tout l’air d’une Déesse ;

Et le rang où m’a mis le Favori d’un Roi,

Me laisse voir en elle un choix digne de moi.

ARCAS.

Vous d’un objet si bas borner votre espérance !

CLÉON.

Le Sort m’a fait plus grand, mais tu sais ma naissance,

J’aime à m’en souvenir, et n’en rougirai pas,

Puis que j’en prends le droit d’aimer en lieu si bas,

Je puis au plus haut rang élever ma fortune ;

Et comme l’amitié te la rendrait commune,

Peut-être tu voudras par un zèle indiscret...

ARCAS.

Non, non, plutost la mort, que trahir ce secret.

CLÉON.

Apprends donc jusqu’où va le transport de ma flamme ;

Policrite a jeté tant de feux dans mon âme,

Qu’il n’est raison, devoir, fortune, attachement,

Qui ne cède aux fureurs de cet embrasement.

Mais hélas ! mon aimable et charmante Bergère,

Aux lieux où je la vis a ravi sa lumière ;

Par un ordre du Prince ayant quitté ces lieux,

Je n’y retrouve plus le charme de mes yeux.

ARCAS.

Peut-être que pour fuir la fureur des Corsaires,

Elle est dans cette asile avec d’autres Bergères.

CLÉON.

Elle à cherché sans doute un asile plus loin :

Sa beauté fuit le monde avecque trop de soin. 

ARCAS.

En arrivant j’ai su qu’une Beauté parfaite

Un peu loin du Château fait ici sa retraite,

Et qu’en un Pavillon d’un Jardin si charmant,

La Bergère et les siens ont un appartement.

Mais n’aperçois-je point cette Beauté suprême ?


 

Scène II

 

CLÉON, ARCAS, POLICRITE, DORIDE

 

CLÉON.

Dieux ! qu’est-ce que je vois ? Policrite elle-même ?

ARCAS.

Hé bien.

CLÉON.

Va, laisse nous. Vous, Bergère en ces lieux ?

Vous qui par le secret d’un sort mystérieux

Assez loin de ce lieu Cléante votre Père

Cachait depuis longtemps dans un lieu solitaire ;

Je vous vois dans ce lieu, dans ce pompeux séjour,

Où le Roi quelquefois fait voir toute sa Cour ?

POLICRITE.

Ignorez-vous, Cléon, que par un sort bien rude

Je me vois arrachée à notre solitude ?

Des Corsaires cruels les barbares efforts

D’un ravage sanglant ont menacé nos bords :

Ces Tyrans de la Mer en approchant cette Île,

Ont forcé nos Bergers d’accepter cet asile ;

Mais d’un Prince obligeant les soins officieux

Chassant loin de nos bords ces Monstres furieux,

Je puis revoir demain mon aimable Cabane :

J’en ai fait mille vœux à la chaste Diane,

Et pour rendre un hommage à ces soins immortels,

J’allais avec ces fleurs couronner ses Autels.

CLÉON.

Pour moi qui trouve enfin ma Divine Bergère,

Je rends grâce à Vénus d’une faveur si chère

Bergère, à notre exemple enfin daignez un jour

Rendre ici quelques vœux à la Mère d’Amour.

C’est la Divinité qui protège cette Île,

Son secours vous a fait ce favorable asile ;

Ne voulez-vous jamais reconnaître ses Lois ?

POLICRITE.

Vénus règne à Paphos, Diane dans nos Bois.

CLÉON.

Vous le Portrait vivant de vénus Uranie,

Craignez-vous de ses Lois l’aimable tyrannie ?

Elle n’inspire ici que d’innocents désirs.

POLICRITE.

Mais ces désirs enfin font naître des soupirs,

Et je comprends assez, quoi qu’on en puisse dire,

Que l’on souffre toujours du mal quand on soupire ;

Même on m’a dit souvent, que dans les plus beaux feux

Se mêle quelquefois un trouble dangereux,

Des désirs inquiets, et pleins de violence,

Des transports dont l’ardeur fait trembler l’innocence.

CLÉON.

J’atteste toutefois le Dieu qui fait aimer,

Que jamais ces beaux yeux qui me surent charmer

Ne sauront m’inspirer l’apparence d’un crime,

L’ardeur de mes désirs n’a rien d’illégitime.

POLICRITE.

Cependant vous voyez jusqu’où vont ces désirs ;

Vous m’osez souhaiter des ardeurs, des soupirs,

Vous voulez attenter au repos de mon âme,

Et m’inspirer les soins d’une amoureuse flamme.

N’abusez pas Cléon de ma simplicité ;

Si le Ciel m’a donné quelque faible beauté,

Aimez-la comme on aime une belle Peinture,

Faites-vous dans la Cour quelque illustre aventure :

Allez dans vos Palais, et laissez-nous nos Bois ;

Et si vous y venez nous revoir quelquefois,

Portez-y cet amour, dont sans trouble et sans peine

On aime une Prairie, ou l’eau d’une Fontaine.

CLÉON.

Pour qui réservez-vous ce cœur et ses amours ?

POLICRITE.

Je les réserverai, Cléon, pour les beaux jours,

Pour nos Bois et nos Près, pour nos Lys et nos Roses.

CLÉON.

Hélas ! si votre amour est pour les belles choses,

L’amour que j’ai pour vous, cet amour si puissant,

Dont la source est si pure, et l’espoir innocent ;

Ces feux qu’un vrai mérite allume dans mon âme,

Ces beaux transports mêlés de respect et de flamme,

La gloire d’être aimée, et la douceur d’aimer,

Tous ces biens n’ont-ils rien qui vous puisse charmer ?

POLICRITE.

Vous avez l’art de peindre et l’Amour et ses charmes,

Mais vous savez cacher ses douleurs et ses larmes,

Et quand bien tous ses maux se pourraient déguiser,

Il est temps, il est temps de vous désabuser :

Je me connais, Cléon, et ce que je suis née

À l’espoir d’un Berger borne ma destinée ;

Non qu’un secret orgueil que je ne comprends pas,

Ne se plaigne d’un sort qui me semble trop bas :

Mais je craindrais enfin que mon Amant pût croire,

Qu’étant plus que Berger, il fait tort à sa gloire,

Et si sans en rougir il me donnait sa foi,

Je rougirais de voir qu’il descend jusqu’à moi.

CLÉON.

Que j’aime cet orgueil avec tant de lumière :

Quels Dieux dans son Désert inspirent ma Bergère ?

Ah ! si les seuls Bergers ont droit de l’engager,

Il n’est rien de si grand que le nom de Berger ;

Souffrez-m’en et l’envie, et la gloire de l’être,

Je n’ai dans la bassesse où le Ciel m’a fait naître,

Qu’à vous sacrifier ce qu’aux bienfaits du Roi

Je dois de différence entre un Berger et moi.

POLICRITE.

Le Prince vient, adieu. Que ma surprise est grande !

Allons, allons au Temple y porter notre offrande,

Doride, que sa vue a de pouvoir sur moi !


 

Scène III

 

PHILOXIPE, CLÉON

 

PHILOXIPE.

Cléon, j’ai su d’Arcas la volonté du Roi.

CLÉON.

Vous savez que charmé des yeux d’Arétaphile,

Il ne trouve qu’en vous un Confident utile ;

Il demande vos soins pour fléchir sa rigueur ;

Vos ennuis et les siens l’accablent de douleur,

Il veut savoir les maux qui causent votre absence.

PHILOXIPE.

Et tu viens en ces lieux pour forcer mon silence :

Dans ce comble de biens où la faveur m’a mis,

Le plaisir d’un secret ne m’est-il pas permis ?

CLÉON.

L’ordre du Roi, Seigneur, n’a rien de tyrannique ;

Par cet empressement son amitié s’explique :

Quoi, voulez-vous enfin que tous nos Courtisans

Sur un si long chagrin jettent un mauvais sens ?

Voulez-vous qu’on l’impute à ces secrètes flammes

Dont trop d’ambition brûle les grandes âmes ?

PHILOXIPE.

Non, Cléon, et mon cœur ne peut rien concevoir

Dont l’amitié du Roi n’ait rempli mon espoir.

CLÉON.

Formez-vous des desseins de haine ou de vengeance.

PHILOXIPE.

Par quelle injuste effort, par quelle violence,

Ay-je des ennemis à craindre, ou des jaloux ?

CLÉON.

L’Amour aurait-il pris quelque empire sur vous ?

Mais vous fustes toujours à ses traits invincible ;

Et quand même à l’Amour vous seriez plus sensible

Quel assez fier objet vous pourrait résister ?

La Princesse, Seigneur, qu’on vous voit visiter,

N’attire tous vos soins que pour le Roi qui l’aime.

PHILOXIPE.

Conclus donc, cher Ami, que je me hais moi même,

Et que d’un mal caché l’invincible poison

Détruit toute ma joie, et trouble ma raison.

CLÉON.

Quoi, cette âme si forte avec tant de sagesse,

Languirait sous le poids d’une aveugle tristesse ?

PHILOXIPE.

Je fais ce que je puis pour cacher mon secret ;

Car enfin trouve-t-on un Confident discret ?

CLÉON.

Quoi, mon zèle éprouvé...

PHILOXIPE.

Je sais quel est ton zèle ;

Mais le respect du Roi te peut rendre infidèle.

CLÉON.

Quoi que je doive tout au respect de mon Roi,

Je vous vois trop, Seigneur, pour vous manquer de foi.

PHILOXIPE.

Apprends donc un malheur dont la honte est extrême,

Pour tout dire en un mot, apprends, Cléon, que j’aime.

CLÉON.

Rougir d’aimer, Seigneur, vous qu’on ne peut blâmer

Que d’être peu sensible à la douceur d’aimer ?

Seigneur, dedans cette Île où règne la tendresse,

L’amour est un devoir, non pas une faiblesse ;

Retournez à Paphos, allez charmer la Cour,

Il ne vous manque rien, vous avez de l’amour.

PHILOXIPE.

Ah ! Cléon, que l’Amour dont je sens la puissance,

Punit cruellement ma longue indifférence !

J’aimais avec plaisir la gloire et ses appas ;

Si j’aimais la Beauté, je n’en soupirais pas,

Sans hôte et sans regret j’aimais tout ce qu’on aime,

Et même sans amour, j’estimais l’Amour même.

Ces appas qui charmaient mon esprit ou mes yeux,

Ne me présentaient rien qui ne fut glorieux ;

Mais la seule Beauté (le pourras-tu bien croire)

Vient de se faire aimer aux dépens de ma gloire :

J’aime en un lieu si bas, qu’à ce seul souvenir

Mon cœur de mon amour n’ose s’entretenir ;

Tâche à te figurer une bassesse extrême,

Descends jusqu’au Désert ; Cléon, c’est là que j’aime.

CLÉON.

À quelle étrange amour vous laissez-vous toucher ?

PHILOXIPE.

Ami, plains mon malheur, sans me le reprocher ;

Ou pour guérir un mal que je ne puis plus taire,

Reproche-moi cent fois que j’aime une Bergère.

CLÉON.

Une Bergère, ô Dieux ! tu trembles mon amour.

PHILOXIPE.

Rien de si beau jamais n’a paru dans la Cour ;

C’est la Bergère enfin qu’on crût avec justice

L’ingénieux effort de ton seul artifice.

CLÉON.

Quoi, de mon seul crayon l’effort capricieux...

PHILOXIPE.

Non, non, l’original s’est fait voir à mes yeux,

Et c’est assez longtemps que ton art infidèle

Usurpe à la Nature un si parfait modèle ;

C’est pour ta gloire assez de l’avoir imité.

CLÉON.

Depuis quel temps, Seigneur, aimez-vous sa beauté ?

C’est depuis peu de jours qu’elle vous est connue.

PHILOXIPE.

Depuis deux mois entiers je jouis de sa vue ;

Et lors qu’un ordre exprès t’éloigna de ces lieux,

J’aimais, et je voulais le cacher à tes yeux ;

Mais apprends, cher Ami, cette étrange aventure.

Sur les bords de Clarie admirât la Nature,

Plein de ces doux pensers qu’inspirent les beaux jours,

De ce Fleuve fameux je contemplais le cours,

Qui tombant des Rochers dans ces Rives fertiles,

Change un Torrent d’écume en des eaux plus tranquilles.

Au bruit de ce Torrent rêvant dans ces beaux lieux,

Et portant vers sa source et mes pas et mes yeux,

Au pied d’un petit Bois je vis une Bergère,

J’admire ses beautés dans ce lieu solitaire,

Et craignant qu’elle fuit l’abord d’un inconnu,

Je m’approche, et la vois de près sans être vu.

D’un habit négligé la blancheur surprenante,

D’un ornement de fleurs la propreté charmante,

De son œil innocent le modeste regard,

Un air naïf et doux, sans rudesse et sans art,

Dans son teint net et vif une fraîcheur aimable,

Et dans tout son visage un charme inexplicable,

Occupent tous mes sens, et jusqu’à ma raison,

Portant d’un trait mortel l’agréable poison.

Ravi, troublé, confus, une ardeur incertaine

Me pousse et me retient, m’emporte et me ramène :

Je quitte enfin l’endroit où je m’étais caché,

Je cours à la Bergère, et m’étant approché,

J’aperçois dans ses traits la Divine Uranie,

Que ta main a tracée avec tant d’industrie.

Ah ! que je fus surpris, et plus surpris encor,

De perdre tout d’un coup ce précieux trésor,

Quand mon abord chassant cette belle inconnue,

L’obscurité du Bois la dérobe à ma vue.

Je la suis, je la cherche, et je pers tous mes pas ;

Je reviens en ces lieux charmé de tant d’appas,

J’en retiens tous les traits, et sentant que mon âme

Trouve en ce beau fantôme une source de flamme,

J’en chasse avec dépit le honteux souvenir ;

Mais j’ai beau l’en chasser, je le sens revenir.

Ne pouvant me guérir éloigné de ses charmes,

Ma raison auprès d’eux se promet d’autres armes ;

Je la cherche, et je crois que dans son entretien

Son esprit trop grossier pourra guérir le mien.

Je trouve sa Cabane, et je lui rends visite ;

Je crois en triompher par son peu de mérite,

Je cherche des défauts dans tout ce qu’elle dit ;

Mais soit que ses beaux yeux secondent son esprit,

Ou que son esprit seul travaille pour sa gloire,

Son esprit de ses yeux achève la victoire.

Je ne te dirai pas que son Frère et sa Sœur

Soupçonnent mes respects, et craignent ma grandeur,

Qu’ils traversent toujours mon amoureuse flamme ;

Je ne te dirai pas les troubles de mon âme,

Contre un indigne amour mille combats rendus,

Ma raison renversée, et mes efforts perdus ;

En vain contre mon feu tout son orgueil s’irrite.

CLÉON.

Vous donc qui n’aimiez rien, vous aimez Policrite ?

PHILOXIPE.

Oui, ce cœur qui bravait les beautés de la Cour,

Auprès d’une Bergère a conçu de l’amour.

CLÉON.

Quel est votre dessein aimant une Bergère ?

PHILOXIPE.

Il faut l’aimer, Cléon, et mourir, ou se taire :

Dans ces yeux abattus, dans ce teint languissant,

Tu vois tout ce que souffre un devoir impuissant.

Contre un indigne choix je m’emporte et je cède,

Mon mal me fait rougir, et j’en crains le remède ;

Je ne puis écouter ni trahir mon devoir,

Enfin je hais la honte, et crains le désespoir.

CLÉON.

Ah ! seigneur, que de maux menacent votre flamme !

PHILOXIPE.

Ils me sont tous présents, et j’en frémis dans l’âme.

CLÉON.

Que puis-je dire au Roi, Seigneur, à mon retour ?

PHILOXIPE.

Tout ce que tu voudras, tout hormis mon amour.


 

Scène IV

 

MÉNANDRE, PHILOXIPE

 

PHILOXIPE.

Quoi mon Père en ces lieux ? que je crains sa colère !

MÉNANDRE.

Qu’on nous laisse ici seuls. Quoi, toujours solitaire ?

Quel chagrin vous attache à ce triste séjour ?

Un Favori, mon Fils, abandonner la Cour !

Le moindre éloignement de votre illustre place

Sème dans les esprits l’ombre d’une disgrâce.

Quoique votre vertu vous fasse aimer de tous,

Votre rang en secret vous fait mille jaloux,

Qui d’un adroit murmure accusant ces retraites,

Font à votre grandeur mille embuches secrètes.

PHILOXIPE.

Vous étant de mon rang le plus sûr fondement,

Ai-je à craindre, Seigneur, un pareil changement ?

Votre appui dans la Cour est le seul où j’aspire ;

Je suis aimé du Roi, vous gouvernez l’Empire,

Vous avez son pouvoir, j’ai toute sa faveur,

Vous régnez dans l’État, je règne dans son cœur.

Est-ce de ma grandeur la triste servitude,

De n’oser quelquefois aimer la solitude ?

L’éclat de ma faveur accrût-il tous mes soins,

Et ne puis-je passer un moment sans témoins ?

MÉNANDRE.

Vous le pouvez mon Fils ; mais il faut se contraindre,

Vos maux sont si cachez, qu’on a lieu de s’en plaindre.

Vous le sang de Thésée, en qui la main des Dieux

A semé tout l’éclat de vos divins Aïeux,

Vous dont le grand Solon a cultivé l’enfance,

Vous qui savez remplir toute son espérance,

Vous qu’un puissant Monarque a couronné d’honneur,

Vous ma gloire, mon Fils, et mon plus grand bonheur ;

Ingrat à votre Maître, ingrat à la Nature,

Perdrez-vous tant d’éclat dans une vie obscure ?

Nous fuirez-vous toujours ? quel est votre dessein ?

Solon revient en Cypre, et l’on l’attend demain.

Quelle excuse aurez-vous pour sauver votre gloire ?

Ce silence obstiné nous permet de tout croire,

Ces secrets sont honteux à qui vit innocent.

PHILOXIPE.

Faut-il toujours, faut-il dire tout ce qu’on sent ?

MÉNANDRE.

Quoi qu’on en puisse faire un secret légitime,

Un Roi le défend, le silence est un crime.

PHILOXIPE.

Je vous dois tout, Seigneur, je dois tout à mon Roi ;

Mais ne peut-on souffrir qu’un secret soit à moi ?

Si moi-même ignorant la source de ma peine...

MÉNANDRE.

Non, non, d’un mal si long la cause est trop certaine.

PHILOXIPE.

Mais enfin je ne puis l’exposer à vos yeux,

Et je voudrais pouvoir le cacher même aux Dieux.

MÉNANDRE.

Nos Maîtres sont nos Dieux, la suprême Puissance

Ne laisse point de borne à notre obéissance ;

Il lui faut tout donner sans réserve et sans choix,

Et comme tous nos biens, nos secrets sont aux Rois,

Je ne vous presse point par le pouvoir d’un Père ;

Mais si le Roi s’obstine à savoir ce mystère,

Fut-ce un crime effroyable, il faut le découvrir.

PHILOXIPE.

Il faudra donc, Seigneur, se résoudre à mourir.

MÉNANDRE.

Cessez, ingrat, cessez d’affliger ma tendresse,

Si vous voulez cacher la douleur qui vous presse,

Allez du moins calmer les déplaisirs du Roi,

Vous savez qu’il fiait sa flamme à votre foi :

Il ne saurait sans vous fléchir Arétaphile.

PHILOXIPE.

Ces soins exigeraient une âme plus tranquille.

MÉNANDRE.

N’avez-vous plus pour lui ce zèle officieux ?

PHILOXIPE.

Un autre Confident y réussirait mieux ;

Offrez-lui cependant cette faible assistance.

MÉNANDRE.

Allons donc l’assurer de votre obéissance.

Nous partirons demain. Cependant forcez-vous

À cacher vos ennuis aux yeux de vos jaloux :

La Cour en peut tirer un sinistre présage,

Et la fierté du rang veut un autre visage ;

Prenez pour cet effort le reste de ce jour.

PHILOXIPE.

Que de maux à la fois affligent mon amour !

 

 

ACTE II


 

Scène première

 

PHILOXIPE, POLICRITE

 

PHILOXIPE.

Je vous trouve à propos, mon aimable Bergère,

J’allais vous voir chez vous, et faire à votre Père

D’un funeste départ le triste compliment.

POLICRITE.

Il est allé vous voir dans votre appartement,

Et j’attends son retour pour quitter cet asile :

Grâce à votre valeur, la campagne est tranquille ;

Seigneur, vous nous rendez ce précieux séjour,

Qui comme mon repos, fait toute mon amour :

Souffrez donc que je parte, et ma Sœur et mon Père

Brulent d’aller revoir leur séjour solitaire :

Vous savez que tous deux, pour ce peu de beauté,

Dans les fonds d’un Désert cherchent ma sûreté.

PHILOXIPE.

Allez, il faut enfin vous tenir ma promesse,

Aussi bien, ma Bergère, il faut que je vous laisse,

Un ordre souverain m’éloigne de ces lieux :

Pour la dernière fois j’adore ces beaux yeux ;

Car enfin accablé de mon malheur extrême,

Puis-je vivre un moment, et quitter ce que j’aime ?

Puis-je vous dire adieu sans mourir de douleur ?

Quoi, ce beau teint se trouble et change de couleur ?

Hélas ! est-il bien vrai, qu’alors que je vous quitte,

Mes derniers déplaisirs ont touché Policrite ?

Et ces tristes soupirs que vous n’approuviez pas,

Sont-ils moins malheureux en quittant vos appas ?

Quel est ce trouble enfin ? que faut-il que j’en croie ?

POLICRITE.

C’est un trouble mêlé de douleur et de joie.

PHILOXIPE.

Vous me parlez de joie en m’éloignant de vous.

POLICRITE.

Je ne puis le nier, Seigneur, qu’il m’est bien doux

D’apprendre en vous perdant, qu’un ordre nécessaire

Arrache votre gloire au choix d’une Bergère.

PHILOXIPE.

Si mon départ vous plaît, quelle est votre douleur ?

POLICRITE.

Mon regret est de voir que toujours votre cœur

Balance avec sa gloire une indigne tendresse,

Et contre son devoir écoute sa faiblesse.

PHILOXIPE.

C’est là cette pitié dont je m’étais flatté,

Dans ce départ mortel, dans cette extrémité,

Quand vous plaignez mes maux, j’avais sujet d’attendre

Dans un trouble obligeant un sentiment plus tendre.

POLICRITE.

Je n’aime rien en vous plus que votre devoir ;

D’une faible pitié flatter un lâche espoir,

Serait-ce vous aimer, et le pourriez-vous croire ?

Est-ce peu que mon cœur s’attache à votre gloire ?

Épargnez-vous, Seigneur, la honte de vos feux,

Et portez à la Cour des soins plus généreux.

PHILOXIPE.

Ah ! bien loin d’étouffer une flamme si chère,

Je mets toute ma gloire à servir ma Bergère.

POLICRITE.

Voulez-vous au mépris des beautés de la Cour...

PHILOXIPE.

Ah ! que vous savez mal le prix de mon amour :

Où trouve-t-on ailleurs le mérité suprême,

La suprême Beauté, que dans celle que j’aime ?

Où voit-on tant d’esprit avecque tant d’appas ?

POLICRITE.

Sur le peu que je suis ne vous aveuglez pas :

Moi que Crète a vu naître en un Désert sauvage,

Moi qui connais de Cypre à peine le langage,

Qu’ai-je appris en ces lieux et par quel entretien,

Si non que votre esprit ait éclairé le mien ?

C’est de vous que je tiens ce que j’ai de lumière.

PHILOXIPE.

Il n’appartient qu’au Ciel d’inspirer ma Bergère ;

Et s’il m’était permis de le faire à mon tour,

Je vous inspirerais moins d’esprit que d’amour.

Mais pourquoi m’amuser à vanter Policrite ?

La grandeur de mes feux fait voir tout son mérite ;

Pour me le déguiser, cachez-moi ces beautés,

Cachez-moi de ces yeux les charmantes clartés.

POLICRITE.

Si mes yeux vous font naître une flamme si forte,

Regardez ma Cabane, et l’habit que je porte.

PHILOXIPE.

Où voit sous cet habit des Nymphes et des Dieux,

Et pour tout dire enfin, je ne vois que vos yeux,

De ce divin objet le charme inévitable

Jette sur tout le reste un éclat adorable :

Les habits dans la Cour front briller nos beautés,

Et vos yeux font briller tout ce que vous portez :

La Nature est en vous si charmante et si belle,

Que les pompes de l’Art n’ont rien de si beau qu’elle.

POLICRITE.

Quels que soient ces appas, ils sont bien malheureux,

S’il faut perdre l’amour que vous avez pour eux :

Mon Père, mon devoir, et sur tout votre gloire...

PHILOXIPE.

Rien ne peut vous ôter cette juste victoire.

Cependant je consens que mon amour discret

Ne rende à ces beaux yeux qu’un hommage secret.

POLICRITE.

Faites mieux, étouffez cette honteuse flamme.

PHILOXIPE.

Plutôt...

POLICRITE.

Mon Père craint la seule ombre du blâme,

Il soupçonne vos soins, et ses yeux trop jaloux... 

PHILOXIPE.

Avec tant de respect mon cœur brule pour vous,

Que si vous le voulez, un eternel silence...


 

Scène II

 

DORIDE, PHILOXIPE, POLICRITE

 

DORIDE.

Un amas de Chasseurs qui vers ces lieux s’avance,

Dans la Plaine de loin ayant frappé mes yeux...

PHILOXIPE.

Serait-ce point le Roi ?

POLICRITE.

Ma Sœur, quittons ces lieux,

Allons dedans nos Bois.

PHILOXIPE.

Arrêtez, ma Bergère ;

Vous voyez le Soleil au bout de sa carrière,

Et demain aussitôt qu’il nous rendra le jour...

POLICRITE.

Souffrez, Seigneur.

PHILOXIPE.

Donnez ce temps à mon amour.

POLICRITE.

Souffrez donc qu’avec soin je cache ma présence.

PHILOXIPE.

Cependant laissez-moi quelque faible espérance.

Le Roi vient Policrite, éclaircir mes ennuis,

Tirez-moi par pitié du désordre où je suis.

POLICRITE.

Si vous m’aimez, Seigneur, cachez bien votre flamme.

PHILOXIPE.

Rien ne peut arracher ce secret de mon âme.

POLICRITE.

Me le promettez-vous ?

PHILOXIPE.

J’en jure par ces yeux

Dont je crains le courroux plus que celui des Dieux ;

Au moins...

POLICRITE.

J’entends du bruit, souffrez que je vous laisse.


 

Scène III

 

PHILOXIPE, ARCAS

 

ARCAS.

Le Roi vient, et bientôt vous verrez la Princesse,

Elle a suivi sa Mère en ces lieux pour vous voir.

PHILOXIPE.

Dans l’état où je suis puis-je le recevoir ?

Pour me remettre un peu de ce désordre extrême,

Je me cache un moment.


 

Scène IV

 

LE ROI, CLÉON, ARCAS, SUITE DE CHASSEURS

 

LE ROI.

Non, non, Cléon, il aime ;

Tu me caches en vain le secret de son cœur.

Que fait le Prince, Arcas ?

ARCAS.

Solitaire et rêveur,

Il dévore son mal au fonds de ces retraites,

Et ne sait pas encor l’honneur que vous lui faites.

LE ROI.

Va, dis lui, que je viens partager ses ennuis.

ARCAS.

Il passe à soupirer et les jours et les nuits ;

Dans l’excès de ses maux sa mort est infaillible.

Dieux ! (dit-il quelquefois dans un mal si sensible)

Que va dire le Roi de mon malheureux sort,

Alors qu’il apprendra la cause de ma mort ?

LE ROI.

Que ces discours, Cléon, confirment mes alarmes !

Arcas, fais le venir, ou pour finir ses larmes,

Ou pour mêler aux siens mes soupirs et mes pleurs.


 

Scène V

 

LE ROI, CLÉON

 

LE ROI.

Que je prévoie, Cléon, d’effroyables malheurs !

Philoxipe est atteint d’une amoureuse flamme,

Nulle autre passion ne tourmente son âme,

Et dans l’heureux état où l’a mis ma faveur,

L’Amour, le seul Amour, fait toute sa douleur ;

Plein de biens, plein de gloire, aussi grand que moi-même,

S’il se plaint, s’il soupire, il faut croire qu’il aime.

CLÉON.

Pourquoi vous le cacher, si c’est là tout son mal ?

LE ROI.

Pourquoi, Cléon ? Hélas ! c’est qu’il est mon Rival.

CLÉON.

Oserait-il monter jusqu’à cette insolence ?

LE ROI.

Un cœur forcé d’aimer, aime avec innocence ;

Si mon cher Philoxipe aime enfin à son tour,

Sa peine et son silence excusent son amour ;

Tu sais avec quels soins auprès de la Princesse

Cet adroit Confident a servi ma tendresse.

CLÉON.

Le soupçonnerez-vous, ce confident discret ?

LE ROI.

Pourquoi deux mois entiers me cacher son secret ?

Avec autant de soin qu’en faveur de ma peine

Cet Ami généreux voyait cette inhumaine,

Il fuit de ces beaux yeux, et tâche d’éviter

Le pouvoir d’un Vainqueur qu’il ne peut surmonter.

Vois depuis qu’il ressent cette flamme nouvelle,

Avec quelle contrainte il me sert auprès d’elle ;

Vois comme il aime à vivre éloigné de la Cour.

Ah ! Cléon, que des soins agitent mon amour !

L’amitié que pour lui je croyais si parfaite,

Se trouble, s’affaiblit, et devient inquiète.

CLÉON.

Gardez-vous bien, Seigneur, de devenir jaloux ;

L’aveugle défiance, et l’injuste courroux,

Les conseils violents, les soupçons téméraires,

Sont de cette fureur les effets ordinaires.

Dérobez votre cœur à ce Monstre naissant.

LE ROI.

Ah ! Cléon, qu’en amour un soupçon est puissant !

Ne crains pas toutefois que ce Prince fidèle

Attire contre lui cette fureur mortelle ;

Je viens, pour épargner un Ami si discret,

D’une adroite pitié surprendre son secret.

Il paraît.


 

Scène VI

 

LE ROI, PHILOXIPE, CLÉON, ARCAS

 

PHILOXIPE.

Ma douleur, achève ton ouvrage.

Ah ! Seigneur.

LE ROI.

Que d’ennuis sont peints sur son visage !

Philoxipe, est-ce vous que je vois si changé ?

PHILOXIPE.

Puis-je voir tous vos soins sans en être affligé ?

Dans ces lieux retirez quel sujet vous amène ?

LE ROI.

J’y viens pour partager, ou finir votre peine,

Je sais votre secret, n’en soyez pas fâché.

PHILOXIPE, bas.

Ah ! Cléon.

LE ROI.

Prince, en vain vous me l’avez caché ;

Puisque par votre aveu, ce qui fait votre peine,

N’est pas l’ambition, la vengeance, ou la haine,

Ni tout ce qu’on peut craindre, ou souffrir dans la Cour,

Il n’est pas mal aisé de voir que c’est l’amour ;

Et n’oser m’en parler, me fait assez comprendre

À quel étrange amour vous vous laissez surprendre :

Quel que soit votre amour, c’est trop vous alarmer ;

En quelque lieu qu’on aime, est-ce un crime d’aimer ?

Si vous le présumez, au moins un si beau crime

Vous laisse ma tendresse, et toute mon estime.

PHILOXIPE.

Si vous savez mon mal que je voulais celer,

Plaignez m’en en secret, Seigneur, sans m’en parler.

LE ROI.

C’est peu, je prendrai part à votre inquiétude ;

Et triste compagnon de votre solitude,

Ne pouvant vous guérir, il me sera bien doux

De pouvoir en ces lieux soupirer avec vous.

PHILOXIPE.

N’accablez pas mon cœur de honte et de tendresse,

Laissez-moi seul ici souffrir de ma faiblesse,

Et sans chercher ailleurs d’inutiles secours,

Y finir en repos le reste de mes jours.

LE ROI.

Vous savez, Philoxipe, à quel point je vous aime ;

Mais pardonnez de grâce à mon amour extrême,

Si je ne puis encor, voyant vos déplaisirs,

Céder Arétaphile, et flatter vos soupirs.

PHILOXIPE.

Qu’entends-je ? Moi, Seigneur, moi Rival de mon Maître ?

LE ROI.

C’est bien assez pour vous de n’oser le paraître ;

Je sais votre innocence, et vois votre douleur :

Je n’impute qu’à moi notre commun malheur.

Quand j’employais vos soins comme un secours utile,

À fléchir quelquefois l’ingrate Arétaphile,

Sans songer au péril de votre liberté,

Je livrais votre cœur à toute sa beauté.

Pour servir mon amour avecque trop de zèle,

Vos visites, vos soins, n’ont été que pour elle ;

Et si quelqu’autre objet eut touché votre cœur,

M’auriez-vous pu cacher une innocente ardeur ?

Vous voyez que cent fois une rigueur nouvelle,

Pour servir mon amour, vous attire auprès d’elle,

Et qu’elle vous occupe à fléchir son courroux,

Pour avoir le loisir de triompher de vous.

L’ambitieuse a crû qu’il fallait pour sa gloire

Sur mon Confident même étendre sa victoire,

Qu’il était beau de vaincre un cœur, dont la fierté

A bravé si longtemps l’Amour et la Beauté,

Et que vainqueur d’un Roi pour tout autre invincible,

Il ne lui restait plus qu’à vaincre un insensible.

Elle a su réussir ; mais n’en rougissez pas ;

Dépendait-il de vous de vaincre tant d’appas ?

Moi-même en votre place on m’aurait vu peut-être

Trahir pour mon amour mon devoir et mon Maître,

Au lieu que je vous vois par un ennui pressant

Vous punir en secret d’un amour innocent.

Que de maux vont combler la douleur qui vous presse !

Cher Prince, ma Couronne a charmé la Princesse,

Pour elle hors du Trône, un seul degré plus bas,

Le mérite et l’amour ont de faibles appas.

PHILOXIPE.

Pour vous tirer d’erreur, Seigneur, il m’est facile

D’éviter pour jamais les yeux d’Arétaphile,

De fuir son entretien, d’abandonner la Cour.

LE ROI.

Et même de mourir pour cacher votre amour.

Ah ! ne t’obstine plus dans cette injuste envie,

Et sauve d’un seul mot ton repos et ta vie.

PHILOXIPE.

Seigneur, si cet amour fut entré dans mon cœur,

Je serais déjà mort de honte et de douleur.

Quoi, mon Roi me peut croire à ce point infidèle ?

J’atteste de Vénus la puissance immortelle...

LE ROI.

Quel est donc le secret de ce grand désespoir ?

PHILOXIPE.

Dispensez-moi, Seigneur, de vous le faire voir ;

Un tel devoir s’oppose à mon obéissance...

LE ROI.

Non, non, votre secret est en votre puissance.

Quoi, rien ne peut toucher cet insensible cœur,

Ni le respect d’un Roi, ni pitié, ni douceur ?

Ah ! c’en est trop enfin... Mais voici la Princesse,

Dans tous vos déplaisirs sa pitié s’intéresse.

Sa présence vous trouble, et vous rend interdit ;

Vous cachiez votre amour, et vos yeux me l’ont dit.


 

Scène VII

 

LE ROI, ARÉTAPHILE, PHILOXIPE, CLÉON

 

LE ROI.

Vous, Madame, en ces lieux ?

ARÉTAPHILE.

Seigneur, j’ai dû m’y rendre,

Ma présence en ces lieux ne doit pas vous surprendre

Ma Mère l’a voulu, vous l’avez souhaité,

Et je dois ce respect à Votre Majesté.

LE ROI.

Ce Prince à vos bontés devra cette visite,

Et tout autre devoir peut moins que son mérite.

Vous venez à propos consoler son ennui,

Usez bien du pouvoir que vous avez sur lui.

J’ai perdu tous mes soins, il s’obstine à se taire ;

Mais ce que je n’ai pu, vos yeux le pourront faire :

Ce grand secret ne doit se découvrir qu’à vous.

ARÉTAPHILE.

Je dois vous avouer, qu’il me serait bien doux

De pouvoir soulager l’ennui qui le possède.

LE ROI.

Je vous laisse ce soin, vous avez le remède.

ARÉTAPHILE.

Seigneur, j’ignore encor le secret de son cœur.

LE ROI.

Un cœur se cache mal aux yeux de son vainqueur ;

Et puis qu’enfin vos traits ont fait naître sa flamme...

ARÉTAPHILE.

Que dites-vous, Seigneur ?

LE ROI.

Ne feignez plus, Madame ;

Vous voyant si souvent, ces fréquents entretiens

Ont fait naître ses feux en vous parlant des miens,

Et sans doute...

PHILOXIPE.

Ah ! souffrez que je vous interrompe ;

Seigneur, rompez enfin le charme qui vous trompe.

Que s’il vous est permis de soupçonner ma foi,

Armez contre un Rival tout le courroux d’un Roi ;

Accablez promptement une mourante vie,

Que mes profonds ennuis m’auraient déjà ravie,

Si de votre pitié le généreux secours

Ne m’eut forcé lui-même à conserver mes jours.

LE ROI.

Ingrat, je t’ai donné la moitié de mon âme,

Et tu m’as refusé le secret de la flamme.

Par l’indigne pitié de ce faux désespoir,

Crois-tu tromper ma haine, et braver mon pouvoir ?

Après ta criminelle et lâche défiance...

Madame, pardonnez un peu de violence,

J’ai tort d’embarrasser votre espoir et le sien,

Et je dois laisser libre un si doux entretien.

Je n’abuserai point de ce pouvoir suprême,

Pour vous ravir, Madame, un Héros qui vous aime.

Adieu, ne craignez rien de mon ressentiment,

Mon plus juste courroux respecte votre Amant.


 

Scène VIII

 

PHILOXIPE, CLÉON, ARÉTAPHILE

 

PHILOXIPE.

Quel désordre, Cléon ! Ah ! soutiens ma faiblesse,

Je sens que mon secret échappe à ma tendresse.

ARÉTAPHILE.

Qu’est-ceci Philoxipe, et que prétend le Roi ?

Quelle part dois-je prendre au trouble où je vous vois ?

PHILOXIPE.

Des maux que je ressens vous n’êtes point coupable.

ARÉTAPHILE.

Mais que j’en sois la cause ou feinte, ou véritable,

Me voulez-vous du Roi dérober l’amitié,

Ou contre mon amour surprendre sa pitié ?

Que dois-je croire enfin de l’état où vous êtes ?

Puis que le Roi vous met au rang de mes conquêtes

Parlez, ne cachez plus cet amour trop discret,

Je saurai ménager cet important secret,

Et ce profond respect qui fait votre silence,

Me demande sans doute un peu de complaisance.

PHILOXIPE.

Je connais de vos yeux l’invincible pouvoir,

Mais non jusques au point d’ébranler mon pouvoir.

Le Roi seul de vos fers se doit toute la gloire,

Et quand il vous impute une moindre victoire,

Voyez dans son erreur l’effet de vos appas ;

Il vous aimerait moins, s’il ne se trompait pas ;

Il croit que tous les cœurs vous doivent leur hommage,

Et le mien en rendrait un puissant témoignage,

Si les respects d’un Maître, et ceux que je vous dois,

Ne s’opposaient aux droits que vous avez sur moi.

ARÉTAPHILE.

Cependant vous voyez que déjà dans son âme

Vous jetez des soupçons qui font trembler sa flamme.

Si ce n’est pas le mal dont son amour se plaint,

Parlez, Prince, parlez, qu’est-ce qui vous contraint ?

Vous voyez à quel point le Roi vous considère,

Ménagez ses bontés, et craignez sa colère ;

Gardez-vous de trahir une illustre faveur,

Et n’ayez d’autres soins que ceux de la grandeur.

Peut-être que le Roi vous découvrant son âme,

Vous avez crû que j’ai peu de part à sa flamme,

Que vous pouviez m’aimer et prétendre qu’un jour

Un Rival inconstant servirait votre amour.

PHILOXIPE.

Me ferez-vous toujours l’injustice de croire...

ARÉTAPHILE.

Adieu, je ne crois rien qui blesse votre gloire.

Croire que vous avez un peu d’amour pour moi,

Serait un mal léger, sans l’intérêt du Roi,

Et puis que mon orgueil excuse votre audace,

Allez, confessez tout, j’obtiendrai votre grâce.


 

Scène IX

 

PHILOXIPE, CLÉON

 

PHILOXIPE.

Tu vois par les effets d’un silence obstiné,

De quelles lâchetés mon cœur est soupçonné :

C’est peu d’un coup mortel, qui n’oserait paraître,

Tout le monde me croit le Rival de mon Maître.

CLÉON.

Pour détruire un soupçon qui vous doit alarmer,

Il faut...

PHILOXIPE.

Parle, Cléon.

CLÉON.

Il faut cesser d’aimer.

PHILOXIPE.

Quel remède, Cléon, contre un mal nécessaire ?

J’aime mieux découvrir l’amour de ma Bergère.

Allons enfin, allons désabuser le Roi,

Ses bontés, l’amitié qu’il eut toujours pour moi,

La beauté de mon choix, sa vertu, son mérite...

CLÉON.

Mais enfin vous allez offenser Policrite ;

Vous lui devez, Seigneur un amour plus discret.

PHILOXIPE.

Oui, Cléon, j’ai juré de garder ce secret.

CLÉON.

Ainsi par ce serment, ou par la peur du blâme,

Vous devez vous résoudre à cacher votre flamme.

PHILOXIPE.

Ainsi si je ne puis mettre ma flamme au jour,

Tu me verras mourir de tristesse et d’amour.

CLÉON.

Ah ! Seigneur, que vos maux me vont coûter de larmes !

PHILOXIPE.

Pour redoubler encor ces mortelles alarmes,

Mon Père vient, hélas !


 

Scène X

 

MÉNANDRE, PHILOXIPE, CLÉON

 

MÉNANDRE.

Prince ingrat et sans foi,

Infidèle à son Maître, et Rival de son Roi,

Enfin j’ai su de lui ce que vous voulez taire.

Quoi, jusqu’au choix du Roi votre cœur téméraire

Avec tant d’insolence élève ses désirs !

En vain d’un faux respect vous couvrez vos soupirs,

Vous ne sauriez détruire un soupçon légitime.

PHILOXIPE.

Hé quoi ! mon Père aussi m’accuse de ce crime ?

MÉNANDRE.

Que ne puis-je ignorer un amour malheureux,

Et couvrir de mon sang la honte de vos feux !

L’Amour, ce fier Tyran, dont vous sentez les charmes

Si vous cachez ses feux, se fait voir dans vos larmes,

Et de ce cœur muet les soupirs arrachez

Expliquent malgré vous, le feu que vous cachez.

L’amour s’est bien vengé de votre indifférence,

Si de tout autre objet vous sentiez la puissance,

Moi-même le premier je bénirais le jour,

Ou ce cœur insensible eut conçu de l’amour.

Je brûlais de vous voir embrasé de ses flammes ;

Ce feu doit animer toutes les belles âmes,

Et vouloir s’affranchir d’un joug si glorieux,

C’est choquer la Raison, la Nature, et les Dieux.

Mais que prétendez-vous soupirez pour tout autre ;

Le choix de votre Roi doit-il être le votre ?

Que si votre destin vous impose ce choix,

Allez demander grâce au meilleur de nos Rois :

Ce Roi trop généreux se plaint dans cette offense,

Bien moins de votre amour, que de votre silence :

Confessez tout, mon Fils, pour calmer son ennui ;

Quel que soit ce secret, espérez tout de lui.

PHILOXIPE.

Avouerai-je un amour qui n’est pas véritable ?

MÉNANDRE.

Ah ! c’est trop déguiser un amour si coupable ;

Allez, n’attendez plus de tendresse de moi,

Parlez, ingrat, parlez, et contentez le Roi.

PHILOXIPE, en s’en allant.

Vous verrez les effets de mon obéissance.

CLÉON, bas à Philoxipe.

Gardez-vous bien, Seigneur, de rompre le silence.


 

Scène XI

 

CLÉON, MÉNANDRE

 

CLÉON, bas.

Si ce secret est su, tout est perdu pour moi,

Il doit tout espérer de la faveur du Roi.

Alarmons sur ce choix la fierté de Ménandre.

MÉNANDRE.

Cléon, dans ce secret je ne puis rien comprendre.

CLÉON.

Ah ! Seigneur, empêchez l’éclat de ce secret.

MÉNANDRE.

Comment.

CLÉON.

Vous en mourriez de honte et de regret.

Oui, Seigneur, apprenez qu’il aime une Bergère.

MÉNANDRE.

Que dis-tu ?

CLÉON.

Le secret, qu’il s’obstine à vous taire.

MÉNANDRE.

Je vois qu’entre vous deux cet amour concerté...

CLÉON.

Quoi, doutez-vous, Seigneur, de ma fidélité ?

Je vous apprendrai tout mais empêchez de grâce...

MÉNANDRE.

Il aime une Bergère ? Ah ! honte de ma race :

Empêchons son secret d’éclater dans la Cour,

Qu’on pense tout de lui, plutost que son amour.

 

 

ACTE III


 

Scène première

 

DORIDE, POLICRITE

 

DORIDE.

Mon Père va partir, et l’Aurore s’avance.

POLICRITE.

Tout repose en ces lieux dans un profond silence ;

Et de ceux dont les yeux sont à craindre pour nous,

Nul ne s’éveille encor.

DORIDE.

Ma Sœur, qu’attendez-vous ?

Quelle humeur ce matin vous rend si paresseuse ?

PHILOXIPE.

Cette ardeur de partir est moins impétueuse.

DORIDE.

Les fleurs de ce jardin ont-elles des couleurs

Dont l’éclat soit plus vif que celui de nos fleurs ?

POLICRITE.

Je ne sais quoi, Doride, en ce jardin m’arrête.

DORIDE.

Craignez-vous d’y laisser une illustre conquête ?

POLICRITE.

Non, car si Philoxipe a de l’amour pour moi,

Dans l’état ravalé du sort où je me vois,

Je crains comme un grand mal cette ardeur violente,

Et n’en espérant point une joie innocente,

Je le veux fuir ; du moins je pense le vouloir :

Il est vrai que je suis bien aise de le voir ;

Mon âme à ce plaisir me semble un peu sensible.

DORIDE.

Si l’Amour, dont un croit le pouvoir invincible,

Engageait cet Amant jusqu’à vous épouser...

POLICRITE.

Ah ! ma Sœur, jusques là pourrait-il s’abuser ?

Je ne vois rien en lui qui m’oblige à le croire :

Comme j’aime par tout le devoir et la gloire,

Je sens bien que j’aurais du regret de le voir

M’aimer plus que sa gloire, et plus que son devoir.

DORIDE.

Vous aimez donc sa gloire ?

POLICRITE.

Il est vrai que je l’aime.

DORIDE.

Vous vous intéressez pour lui contre vous-même ;

Savez-vous ce que c’est ? Vous rougissez, ma Sœur.

POLICRITE.

Oui, je sens je ne sais quel trouble dans mon cœur :

Mais ce trouble n’est pas une amoureuse flamme :

Nous avons leu souvent, que l’amour dans une âme,

Quand il en est le maître, excite des désirs,

Par qui le cœur pressé pousse mille soupirs ;

Que l’âme en devient faible, incertaine, inquiète,

La passion maîtresse, et la raison sujette :

Jusque là qu’on m’a dit, que l’amour dans un cœur

N’est jamais bien amour, sans un peu de fureur.

Grâce aux Dieux, ma raison est toujours la maîtresse,

Je ne sens ni transport, ni fureur, ni faiblesse,

Je rêve quelquefois, mais c’est avec plaisir,

Et si je sens au cœur quelque faible désir,

C’est que je voudrais bien, si Philoxipe m’aime,

Qu’un si parfait Amant m’aimât toujours de même.

DORIDE.

Ce désir est amour ; ma Sœur, songez-y bien ;

Vous aimez Philoxipe, et vous n’en savez rien.

De ce que vous aimiez, avant sa connaissance,

Vous sentez faiblement ou la vue, ou l’absence ;

Vous aimez un peu moins le murmure des eaux,

L’éclat des belles fleurs, et le chant des oiseaux ;

Vous consultez souvent le cristal des fontaines,

Vos désirs sont confus, vos joies incertaines :

Je crois que c’est amour, ne vous y trompez pas.

Peut-être vous voyant dans un destin trop bas,

Philoxipe vous plaît par sa haute naissance,

Sa grandeur vous demande un peu de complaisance,

Et le respect du rang jette insensiblement

Dans une âme éblouie un plus doux sentiment.

POLICRITE.

Non, non, ce qu’un haut rang m’inspire de faiblesse,

Est soudain repoussé par ma propre bassesse :

La crainte du mépris dans un sort ravalé

Soutient dans son penchant mon esprit ébranlé,

Et de l’humilité du sort d’une Bergère

Je prends le chaste orgueil d’une vertu plus fière :

Philoxipe saura qu’au défaut de mon sang

J’oppose cet orgueil à l’éclat de son rang.

Bien plus (mais cache bien ce précieux mystère)

Instruit des soins du Prince, hier en secret mon Père

Craignant que Philoxipe avecque tant d’ardeur

Me surprit par l’appas d’une illustre grandeur,

En des termes confus il vanta ma naissance,

Et m’en a refusé l’entière confidence.

J’ai compris toutefois que parmi mes Aïeux,

Des Princes...

DORIDE.

Flattez-vous d’un sort si précieux,

Sur ce rang faux ouvrai réglez votre conduite.

POLICRITE.

Que ces clartés, ma Sœur, m’en font craindre la suite !

Loin que mon sort connu retienne mes soupirs,

Une secrète joie anime mes désirs :

Bergère je n’osais par un choix trop sublime

Laisser aller mon cœur au delà de l’estime ;

Et si dans ces transports de crainte et de respect

Tout ce que je sentais m’était un peu suspect,

Dans mon sort éclairci j’ai moins de défiance,

Ce mouvement confus se change en espérance,

Et ce soudain espoir qui me vient en ce jour,

Me fait craindre, ma Sœur, d’avoir un peu d’amour.

DORIDE.

Quoi, si vous appreniez que vous êtes Princesse...

POLICRITE.

Pour avoir ce beau nom a-t’on moins de tendresse ?

Il l’augmente, ma Sœur, et dans un sort égal,

Pour le Prince et pour moi l’amour n’est pas un mal.

Nous pourrions nous flatter d’un espoir légitime ;

Ah ! qu’il est doux, ma sœur, d’oser aimer sans crime !

Avant notre départ instruisons mon Amant.

DORIDE.

Quoi, ma Sœur ?

POLICRITE.

Finissons son erreur seulement,

Et la honte d’un feu dont la gloire s’offense.

DORIDE.

Il n’est pas encor temps. Mais je vois qu’il s’avance

Dans l’état où vous met un trop sensible espoir,

Fuyez, fuyez, ma Sœur, évitez de le voir.

PHILOXIPE.

Allons.


 

Scène II

 

PHILOXIPE, POLICRITE, DORIDE

 

PHILOXIPE.

Me fuyez-vous, charmante Policrite ?

Voyez auparavant où ma flamme est réduite.

Considérez l’état où vous laissez mon cœur,

C’est peu de mon amour et de votre rigueur ;

C’est peu que les ennuis de mes flammes secrètes

Aient trouvé dans la Cour de mauvais Interprètes,

Et que tous me voyant retiré dans ces lieux,

M’estiment inégal, bizarre, ambitieux ;

C’est peu que la langueur dont j’adore la cause,

S’impute indignement aux défauts qu’on m’impose ;

Pour le comble mortel d’un désordre fatal,

Le Roi me croit, hélas ! il me croit son Rival ;

J’ai beau vanter mon zèle, et nier pour ma gloire

Un amour criminel, il s’obstine à le croire.

Par ces soupçons qu’inspire un amour ignoré,

Vous voyez votre Amant presque déshonoré ;

En cachant par votre ordre une flamme si belle,

Pour punir mon silence, on me croit infidèle.

Permettez que je parle, approuvez mon devoir,

Le secret de mon cœur n’est pas en mon pouvoir ;

Ce secret est à vous, je sais que votre Père

Fait de votre retraite un important mystère ;

Mais pour un tel secret qu’on exige de moi,

Faut-il passer pour lâche et Rival de mon Roi,

Et m’imposerez-vous un eternel silence

Aux dépens de ma gloire et de mon innocence ?

POLICRITE.

Seigneur, notre intérêt n’exige pas de vous

La garde d’un secret qui n’est bon que pour nous,

Négligez mon repos, et celui de mon Père ;

Mais pourrez-vous vanter le choix d’une Bergère ?

Pourrez-vous sans rougir expliquer une ardeur.

Qui mêle tant de honte avec tant de grandeur ?

Passer pour le Rival d’un grand Roi qui vous aime ?

Je dois vous l’avouer, ce malheur est extrême ;

Mais le temps peut guérir ce soupçon odieux,

Et rien ne peut laver la honte de vos feux.

PHILOXIPE.

Vous aimer est-ce donc une action si noire ?

Loin d’en craindre l’aveu, souffrez-le pour ma gloire :

Mon silence lui seul fait soupçonner ma foi,

Et met au désespoir la tendresse du Roi ;

Il commence d’en prendre un peu de jalousie,

Si ces noires fureurs brouillent sa fantaisie,

Si la Princesse enfin en le traitant trop mal,

Inspire à son Amant les horreurs d’un Rival ;

D’un jaloux qui peut tout, le plus faible caprice

Va renverser ma gloire au fonds d’un précipice.

Conservons, s’il se peut, l’amitié de mon Roi,

Et ne détruisons pas ce qu’il a fait pour moi :

Je perdrais tout pour vous ; mais, ma belle Bergère,

C’est pour vous la donner que ma grandeur m’est chère.

POLICRITE.

Si c’est mon intérêt, ne me demandez rien ;

Parlez, Seigneur, parlez, si c’est pour votre bien :

Mais que dira mon Père après cette faiblesse ?

PHILOXIPE.

Peut-il blâmer en vous un rayon de tendresse ?

M’immoler le secret d’un amour si charmant,

Est-ce trop pour sauver un Prince et votre Amant ?

Pour achever ma gloire, en avouant ma flamme,

Bannissez de mes yeux les troubles de mon âme ;

Et quand je ferai voir l’effet de vos appas,

Qu’on apprenne que j’aime, et qu’on ne me hait pas.

POLICRITE.

Qui pourrait vous haïr ? on ne le peut sans crime ;

Tout ce qu’on voit en vous mérite notre estime :

J’ai des clartés assez pourvoir ce que je dois

À notre Protecteur, au Favori d’un Roi.

PHILOXIPE.

Compterez-vous pour rien l’Amant de Policrite ?

Si mon amour pour vous est encor sans mérite,

Dites que si son temps n’est pas encor venu,

Peut-être...

POLICRITE.

L’avenir ne nous est pas connu :

Comme on n’eut pas prévu qu’en un lieu solitaire

Un grand Prince insensible aimât une Bergère,

Que sais-je si les Dieux ne voudront pas qu’un jour

Un cœur qui n’aime point soit sensible à l’amour ?

Ces mêmes Dieux peut-être en faveur de vos flammes

Changeront nos destins pour mieux unir nos âmes,

Et sensibles aux soins que vous avez pour nous,

Voudront me faire un sort qui soit digne de vous.

PHILOXIPE.

C’est assez d’emporter cette faible espérance,

Et je n’attends plus rien pour rompre le silence ;

Je vais charmer le Roi, désabuser la Cour,

Confondre cent beautés en montrant mon amour,

Et forcer hautement tous ceux qui les adorent,

D’applaudir mon amour du beau choix qu’ils ignorent.

Adieu, belle Bergère, allez revoir ces lieux,

Qui plus que nos Palais peuvent charmer vos yeux ;

Et d’où je dois bientôt, si j’ai l’heur de lui plaire,

Pour lui donner la main, rappeler ma Bergère.


 

Scène III

 

DORIDE, POLICRITE

 

DORIDE.

Quoi, vous souffrez qu’il aille exposer son amour ?

On va voir dans nos Bois fondre toute la Cour :

Ma Sœur, qu’avez-vous fait, et que dira Cléante ?

Vous trompez de ses soins et le fruit et l’attente ;

Il a beau vous cacher dans les fonds d’un Désert ;

Le Prince va parler, et cet éclat nous perd.

POLICRITE.

Philoxipe est pour nous, que peut craindre mon Père ?

Philoxipe toujours me traite de Bergère :

S’il ignore mon rang dans un état si bas,

Souffre que son amour honore mes appas ;

Tu vois bien s’il rougit, avouant sa faiblesse :

Quel seront ces transports, si je deviens Princesse ?

DORIDE.

Cependant vous l’aimez, et peut-être qu’un jour

Vous vous repentirez d’un si fatal amour.

Mais quelqu’un vient, fuyons.

 

 

Scène IV

 

MÉNANDRE, CLÉON, POLICRITE, DORIDE

 

CLÉON.

Vous la voyez, c’est elle,

Seigneur, qu’elle est charmante !

MÉNANDRE.

Elle n’est que trop belle.

CLÉON.

Je lui serais suspect, seul allez l’approcher.

MÉNANDRE.

C’est à tort qu’à mes yeux vous voulez vous cacher ;

Père de son Amant, je puis voir Policrite

Admirer sa beauté, son esprit, son mérite.

POLICRITE.

Seigneur, il est grand jour, mon Père va partir.

MÉNANDRE.

Avant votre départ je dois vous avertir,

Qu’on soupçonne les soins du Prince qui vous aime.

Je sais qu’en vous on loue une sagesse extrême ;

Votre vertu sans doute assure votre cœur

Contre tous les périls d’une si forte ardeur :

Mais de tant de beauté l’orgueilleuse puissance

Peut élever une âme à trop de confiance :

Je vois même en vos yeux un rayon de fierté

Qui montre jusqu’où va l’orgueil de la beauté.

Ne vous abusez pas d’un espoir téméraire ;

Vous avez des appas, mais vous êtes Bergère,

Et vous devez savoir quelle sorte d’amour

Inspire un sort si bas aux Amants de la Cour.

POLICRITE.

Ma vertu ne craint point ce que mon sort inspire ;

Et puis qu’enfin quelqu’un a pris soin de vous dire,

Que Philoxipe avait quelque estime pour moi,

Il pourra vous ôter la peur où je vous vois.

Quel que soit votre Fils, quelqu’ardeur qui l’anime,

Je n’en craindrai jamais l’ombre même d’un crime ;

Et s’il se relâchait à d’injustes désirs,

Ma mort en préviendrait les mortels déplaisirs :

Mais je sais que s’il m’aime, il aime aussi la gloire,

Je sais de sa vertu tout ce qu’on en peut croire :

Et pour vous dire enfin quel est mon sentiment,

Sachez que si le Ciel m’eut donné cet Amant,

Comme je le croirais digne de mon estime,

Je rougirais pour lui d’un choix illégitime,

Et ne le pourrais voir, sans mourir de douleur,

Au choix d’une Bergère abaisser sa grandeur.

MÉNANDRE.

Ces sentiments n’ont rien qui sente la Bergère,

Ils sont trop au dessus d’une Fille ordinaire.

Un esprit qui se sent si fort, si délicat,

Se doit plaindre du sort qui lui fut trop ingrat.

Pour flatter votre orgueil d’une douce imposture,

Ne vous faites-vous point quelqu’illustre aventure ?

Vous figurez-vous point par un espoir bien doux,

Qu’un Prince peut un jour descendre jusqu’à vous ?

Qu’on a vu des grands Rois épouser des Bergères ?

POLICRITE.

Je ne me repais point de ces vaines chimères,

Et d’un solide honneur mon esprit amoureux,

D’un ridicule espoir ne flatte point ses vœux :

Je ne m’abuse point sur ce que je souhaite ;

Et mon ambition sera trop satisfaite,

Sans faire à la Fortune un violent effort,

Si les Dieux pleinement répondent à mon sort.

Que sur ce sentiment votre peur se dissipe,

Je ne trahirai point l’honneur de Philoxipe ;

Et sachez que ce cœur libre d’ambition,

Ne veut rien au dessus de ma condition.

MÉNANDRE.

Bergère, une Beauté si modeste et si sage,

Peut d’un plus haut espoir flatter votre courage :

Et si de tant d’appas le destin trop jaloux

A mis trop de distance entre mon Fils et vous,

Pour réparer du Sort l’injurieux caprice,

Cléon par son amour vous en fera justice.

POLICRITE.

Cléon ? c’est trop, Seigneur, flatter ma vanité ;

Je trouve entre nous deux trop d’inégalité.

MÉNANDRE.

Le sort de ce dernier est plus conforme au votre.

POLICRITE.

Si de deux j’avais droit de choisir l’un ou l’autre,

Je me ferais justice, et ne prétendrais rien

À qui serait d’un sort trop différent du mien.

CLÉON.

Ma Bergère, est-il vrai ce que je viens d’entendre ?

Pardonnez des transports que je ne puis suspendre

Seigneur. Ah ! Policrite, à quel rare bonheur...

POLICRITE.

Pauvre Cléon, que j’ai pitié de votre erreur !

Le Ciel entre nous deux met trop de différence :

Le temps vous apprendra quelle est votre espérance.

CLÉON.

Le temps ne peut servir qu’à croître mon amour.

POLICRITE.

Adieu. Je vais revoir notre aimable séjour.

Seigneur, vivez sans crainte, et cessez de vous plaindre.


 

Scène V

 

MÉNANDRE, CLÉON

 

MÉNANDRE.

Ainsi de ce côté je n’ai plus rien à craindre.

CLÉON.

Ainsi si vous voulez, mes vœux sont satisfaits.

MÉNANDRE.

Double intérêt m’engage à remplir tes souhaits,

L’intérêt de ma gloire, et celui de ta flamme.

CLÉON.

Mais un cruel souci s’élève dans mon âme.

Le Prince est mon Rival. Quel respect, quel devoir,

Peut d’un Amant trahi calmer le désespoir ?

MÉNANDRE.

Ne crains rien. Ôtons lui seulement l’espérance,

Et son amour perdra toute sa violence :

Sa raison reviendra de ces troubles puissants

Qu’excite dans son cœur la révolte des sens,

Et ne souffrira point dans une âme si fière,

L’indignité d’un feu qu’allume une Bergère.

Le Prince cependant m’a promis le secret.

CLÉON.

Le Prince peut parler, l’Amour est indiscret.

MÉNANDRE.

Ah ! je le traiterais d’imposteur et d’infâme,

S’il osait découvrir cette honteuse flamme.

Mais le Roi vient à nous.


 

Scène VI

 

LE ROI, MÉNANDRE, CLÉON

 

LE ROI.

Mes soupçons sont guéris ;

Je viens d’apprendre enfin le secret de ton Fils,

Il n’est pas mon Rival.

MÉNANDRE.

Comment, Seigneur.

LE ROI.

Il aime,

Ou Vénus en peinture, ou la Déesse même,

Ou pour mieux t’expliquer ce feu mystérieux,

Une illustre Bergère.

MÉNANDRE, à Cléon.

Une Bergère. O Dieux !

LE ROI.

Avec des traits de flamme il m’a fait sa peinture :

C’est le dernier effort des mains de la Nature,

Jamais tant de beautés n’ont brillé dans ma Cour,

Et ce qu’il m’en a dit excuse son amour.

MÉNANDRE.

Faites-vous à mon sang, Seigneur, tant d’injustice !

C’est pour vous éblouir un grossier artifice ;

Quelque intérêt qu’il prenne à calmer votre ennui,

Ce secours est indigne et de vous et de lui.

Ce Fils de vos faveurs la plus digne matière,

Quoi mon Fils, que Solon a rempli de lumière,

L’œuvre de son esprit, l’enfant de sa vertu,

Sous un indigne amour lâchement abattu,

Démentirait son sang avec tant de faiblesse,

Et mêlerait sa gloire avec tant de bassesse ?

Excusez, grand Monarque, un trouble si fatal,

J’aimerais mieux cent fois qu’il fut votre Rival.

Au moins dans cet état si son feu téméraire

Attirait sur mon Fils toute votre colère,

Je verrais d’un haut rang mon sang précipité

Par son orgueil plutost que par sa lâcheté.

LE ROI.

Je ne te puis nier que j’ai peine à comprendre

Que jusqu’à cet amour son cœur ait pu descendre ;

Mais aussi je comprends quelle fatalité

Des esprits les plus fiers brave la liberté,

Quand ce charme divin, cette source de flamme,

La Beauté sert l’Amour pour triompher d’une âme :

Ce qu’aime Philoxipe est d’un si grand pouvoir,

Qu’il tremble pour moi-même en me le faisant voir :

Tout ce qui fait aimer, esprit, beauté, jeunesse...

MÉNANDRE.

Rien ne peut faire aimer avec tant de bassesse ;

L’indignité du sang ternit tous ses appas,

Et tout manque à mes yeux, où la gloire n’est pas.

Mais pourquoi m’amuser à combattre un mensonge ?

Philoxipe est mon sang, cet amour n’est qu’un songe,

Et rien ne peut unir dans ce Fils précieux

L’amour d’une Bergère avec le sang des Dieux.

LE ROI.

Cléon, pour te convaincre, en rendra témoignage.

CLÉON.

Moi, Seigneur.

MÉNANDRE.

À mon Fils ferait-il cet outrage ?

CLÉON.

Seigneur, j’ignore encor le secret de son cœur.

LE ROI.

Il te fait le témoin de sa nouvelle ardeur :

Estes-vous pour sa gloire ennemis de sa flamme ?

Cruels, m’enviez vous le repos de mon âme ?

À Ménandre.

Me veux-tu rejeter dans ce soupçon fatal

Qui dans un Prince aimé me fait craindre un Rival ?

Aimes-tu mieux qu’un Fils, dont la gloire est si chère,

Soit crû Rival d’un Roi, qu’Amant d’une Bergère ?

M’aurait-il imposé ce Héros glorieux ?

J’irai, j’irai bientôt m’éclaircir par mes yeux,

Pour ta confusion autant que pour moi-même,

Justifier ton Fils, en voyant ce qu’il aime.

Je veux aller moi-même en ces lieux écartés

Chercher, voir sa Bergère, adorer ses beautés,

Qui d’un soupçon mortel délivrent ma tendresse ;

Mais avant que partir, je vais voir la Princesse,

Et la désabuser par cet heureux avis.

MÉNANDRE.

Le Roi va mettre au jour la honte de mon Fils.

 

 

ACTE IV


 

Scène première

 

BARSINE, ARÉTAPHILE

 

BARSINE.

Sur ces bruits votre Mère a craint quelque embarras ;

L’apparence qu’un Prince aime en un lieu si bas.

ARÉTAPHILE.

Je rêvais dans ces lieux sur ce que j’en dois croire,

Mais enfin je connais l’erreur de ma victoire :

Sans qu’il m’en eut coûté le désir seulement,

Ma beauté se flattait d’avoir fait un amant,

D’un Héros, qui dans Cypre où tout autre soupire,

Se vantait d’échapper à l’amoureux Empire.

BARSINE.

Ne vous suffit-il pas d’avoir charmé le Roi ?

ARÉTAPHILE.

C’est assez, et ce choix est seul digne de moi.

Mais tu n’ignores pas qu’on ne peut satisfaire

L’avidité de vaincre, et le désir de plaire.

Ce n’est pas un désir que mon cœur ait formé ;

Mais il est naturel de vouloir être aimé ;

Et de quelque vertu dont un cœur soit capable,

Quand il n’en coûte rien, la conquête est aimable.

D’ailleurs tu sais combien un Prince si charmant

Rendait le Roi jaloux, le croyant mon Amant :

De quels mortels soupçons son âme était saisie,

S’il eut encor plus loin poussé sa jalousie ?

Il m’eut offert sa main pour s’assurer mon choix ;

De tels Rivaux, Barsine ont fait trembler des Rois.

BARSINE.

L’aveu de Philoxipe a-t-il calmé son âme ?

Croit-il qu’une Bergère allume tant de flamme ?

ARÉTAPHILE.

Le Roi dans ses transports a montré tant d’espoir.

BARSINE.

Et dans ces beaux transports son amour s’est fait voir.

ARÉTAPHILE.

Vois cependant combien cette flamme est bornée ;

On me parle d’amour, sans parler d’hyménée ;

Tous ses soins ne me font qu’un espoir incertain,

Et demandant mon cœur, il néglige ma main.

BARSINE.

Le Roi veut être aimé, Madame, autant qu’il aime,

Son cœur ne veut devoir le votre qu’à soi-même,

Et souhaite qu’au moins le don de votre cœur

Précède d’un moment l’offre de sa grandeur.

Il sait ce que mérite un rang comme le votre ;

Mais quoi que son amour vous préfère à tout autre,

Pour former un beau nœud dans ce galant séjour,

Le mérite souvent ne fait rien sans l’amour.

ARÉTAPHILE.

Tu sais qu’il a mon cœur sans m’offrir sa Couronne ;

Mais dois-je l’avouer avant qu’il me la donne ?

Et veux-tu qu’un Monarque après ma lâcheté

Aille vanter ma honte à quelqu’autre Beauté ?

Tu sais les changements de sa flamme légère,

Et tu sais quel en est le prétexte ordinaire ;

On oppose l’État, et pour régler un choix,

Toujours l’ambition est du Conseil des Rois ;

La prudence du Trône est toute son excuse.

Bien plus, comme il aspire au Sceptre d’Amatuse,

Tu sais que sa Princesse a touché ses désirs.

Dois-je dans cet état hasarder mes soupirs ?

Ils ne paraîtront point à moins d’une Couronne.

BARSINE.

Voyez à quels transports son amour s’abandonne ;

Ces soupirs qu’à vos yeux sans cesse il vient offrir...

ARÉTAPHILE.

Barsine, un Sceptre offert parle mieux qu’un soupir ;

Et puis qu’il est trop lent à remplir mon attente,

Je retiens dans mon cœur ma flamme impatiente ;

Et pour n’en flatter pas un Roi victorieux ;

J’arme de faux dédains et ma bouche et mes yeux.

Il reviendra bientôt de ce lieu solitaire

Qui cache les beautés de l’aimable Bergère,

Que Philoxipe adore avecque tant d’ardeur.


 

Scène II

 

ARÉTAPHILE, MANDROCLE, BARSINE

 

ARÉTAPHILE.

Le Roi vient-il ?

MANDROCLE.

Il vient transporté de fureur :

Du Prince hautement accusant l’imposture,

Il vient vous demander raison de son injure ;

Voyant que la Bergère est un conte inventé,

Il revient plus jaloux qu’il n’a jamais été.

ARÉTAPHILE, bas.

Je saurai profiter de cette jalousie.

MANDROCLE.

D’un si mortel dépit il a l’âme saisie,

Que mes conseils n’ont fait qu’irriter sa douleur.

Le voici qui paraît.


 

Scène III

 

LE ROI, ARÉTAPHILE, BARSINE, MANDROCLE

 

LE ROI.

Ah ! Madame.

ARÉTAPHILE.

Seigneur,

D’où vient cette nouvelle et soudaine tristesse ?

LE ROI.

Philoxipe sans doute adore ma Princesse.

ARÉTAPHILE.

Comment ?

LE ROI.

Je suis enfin éclairci sur ce point ;

Je vois qu’il feint d’aimer un objet qui n’est point,

C’est un fantôme vain dont il pleure la perte,

Nous n’avons rien trouvé qu’une maison déserte ;

Et ces tristes rochers que nous venons de voir,

N’ont servi qu’à flatter mon dernier désespoir.

ARÉTAPHILE.

Quoi, cette Policrite...

LE ROI, l’interrompant.

Est une vaine idée ;

Et d’un soupçon plus fort mon âme possédée,

Contre un lâche Rival arme tout mon courroux :

Secondez la fureur de mes transports jaloux ;

Puis qu’enfin cet ingrat aspire à ma Princesse,

Et d’un grossier mensonge abusant ma faiblesse,

Ose jusques à vous élever ses désirs,

Par un orgueil mortel punissez ses soupirs.

ARÉTAPHILE.

Quoi, contre ce Héros si grand, si plein de charmes,

Contre lui, dont les maux ont mérité vos larmes,

Contre un Ami plus cher que l’Empire et le jour,

Vous pressez mon orgueil, pour punir son amour ?

Pardonnez-moi, Seigneur, cette digne faiblesse ;

La vertu malheureuse a surpris ma tendresse :

Vous cacher ce qu’il aime, en mourir de douleur,

Est-ce un crime qu’on traite avec tant de rigueur ?

Si vous êtes jaloux de son amour extrême,

Par un amour plus grand obtenez ce qu’il aime,

C’est comme il faut punir un semblable attentat.

LE ROI.

S’il faut par cet amour me venger d’un ingrat,

Quel amour sur le mien aura la préférence ?

Mais vous devez, Madame, achever ma vengeance :

Assurez mon amour contre un soupçon fatal,

Prestez-moi vos fiertés contre un lâche Rival ;

Je puis lancer la foudre, et faire sur sa tête

Du haut de ma puissance éclater la tempête ;

Mais les fruits que j’attends d’un si juste courroux,

Auront plus de douceurs, si je les tiens de vous.

Je vois bien que ses pleurs ont pénétré votre âme,

Et peut-être y font naître une nouvelle flamme.

Le sang des demi Dieux vous est plus cher qu’un Roi ;

Mais grâce à ma grandeur, ce sang dépend de moi ;

Puisqu’il m’ose tromper avec tant d’insolence,

J’armerai contre lui ma haine et ma puissance,

Et l’ingrat apprendra, que s’il est mon appui,

En soutenant le Trône, il peut tomber sous lui.

ARÉTAPHILE.

Quoi Seigneur un grand Roi qui sans cesse soupire

Pour l’intérêt du rang et l’honneur de l’Empire,

Voudrait-il renverser son plus ferme soutien ?

Quel bras vous paierait de la perte du sien ?

Sa gloire et sa valeur qui n’a point de seconde,

L’ont rendu jusqu’ici l’amour de tout le monde,

Et ses illustres soins vous ont fait tant d’honneur...

LE ROI.

Inhumaine, achevez de me percer le cœur,

Adorez ce Rival ; mais avouez, Madame,

Que s’il m’aide à régner, il règne dans votre âme ;

Qu’il me dérobe un bien plus précieux cent fois

Que tout ce qui produit la fortune des Rois ;

Qu’au lieu de vous parler de finir ma disgrâce,

Dans votre âme en secret il briguait une place,

Et qu’enfin il l’obtient, cet infidèle cœur,

Pour qui j’aurais donné ma vie et ma grandeur.

ARÉTAPHILE.

Seigneur, pour l’intérêt d’un Prince que j’estime,

Je dois par cet aveu vous épargner un crime ;

Philoxipe est fidèle, et n’eut jamais sur moi

Ce que mon cœur refuse aux charmes d’un grand Roi.

Non qu’il ne soit permis à mon âme abusée

D’adresser tous ses vœux au Neveu de Thésée ;

Non qu’aussi votre amour n’ait lieu de s’alarmer ;

Car enfin il est vrai que vous savez aimer

Qu’avez vous fait, Seigneur, qui m’oblige à le croire ?

Moi seule ai-je sur vous une entière victoire ?

Vous me rendez des soins, vous poussez des soupirs,

D’autres ont eu souvent vos pleurs et vos désirs.

Avez-vous crû cacher à ma flamme confuse

Ce que vous prétendez au Trône d’Amathuse ?

La Princesse vous plaît par un espoir si doux.

LE ROI.

Quoi, cet ardent amour dont je brûle pour vous...

ARÉTAPHILE.

Quel que soit votre amour, quel que grand qu’il puisse être,

Un Roi n’a qu’un moyen pour le faire connaître :

Je vous laisse y rêver, et je n’en parle plus.

Adieu.


 

Scène IV

 

LE ROI, MANDROCLE

 

LE ROI.

Je vous entends, et mon amour confus

Ne devra votre cœur, trop ingrate Princesse,

Qu’à votre ambition, et non à ma tendresse.

Je consens toutefois qu’elle aime ma grandeur,

Je lui donne mon Sceptre aussi bien que mon cœur ;

Je ne veux plus laisser ma fortune incertaine,

Pour punir mon Rival, allons la faire Reine.

Que fais-tu, lâche Amant ? J’aurais se cœur si bas,

Que d’offrir ma Couronne à qui ne m’aime pas !

Ne la puis-je charmer qu’avec un Diadème,

Et faut-il tout donner sans savoir si l’on m’aime ?

Peut-être par l’horreur de cette ambition

Elle veut rebuter toute ma passion ;

Elle aime Philoxipe, et l’orgueil de son âme

Sous l’ardeur de régner veut couvrir cette flamme.

Tu sais que jusqu’ici dans ma plus forte ardeur

Ma raison m’a laissé maître de tout mon cœur ;

Mais mon amour jaloux étouffe ma prudence,

Et l’heur de mon Rival irrite ma constance ;

Il saura que je suis Amant, jaloux, et Roi.

MANDROCLE.

Pardonnez, si surpris du trouble où je vous vois,

Je vous parle en faveur d’un Prince si fidèle,

Dont tant d’occasions ont éprouvé le zèle ;

Sa valeur, sa vertu, sa générosité,

Ces précieux garants de sa fidélité,

Cet éclatant honneur qui par tout l’environne,

Tous ces soins glorieux qu’il rend à la Couronne,

Ce zèle sans exemple, et ce profond respect...

LE ROI.

Et c’est ce grand éclat qui me le rend suspect,

Qui pourra résister, s’il a dessein de plaire ;

Mais il plaît, et voila ce qui me désespère.

Cette vertu qui fut mon charme le plus doux,

Jette un éclat horrible à mon amour jaloux,

Et quand par cet objet tu veux charmer ma peine,

Je trouve en son mérite une source de haine.


 

Scène V

 

LE ROI, MÉNANDRE, MANDROCLE

 

LE ROI.

Viens, viens, Ménandre : Enfin tes vœux sont satisfaits,

Ton orgueil n’aura plus à craindre désormais,

Que ton illustre Fils adore une Bergère ;

Cette Beauté n’est rien qu’une ombre imaginaire :

Tu me le disais bien, que ce Fils trop discret

Cachait d’un feint amour ce qu’il aime en secret.

Il aime, il est aimé de ma fière Princesse ;

En vain pour ce Rival mon zèle s’intéresse,

Ce glorieux objet de mes soins les plus doux

Est devenu l’objet de mes transports jaloux ;

Je sens au fonds du cœur ce trouble insupportable

Qu’enfante le bonheur d’un Rival trop aimable.

Ah ! de grâce préviens la jalouse fureur

Qui contre un Prince aimé m’inspire de l’horreur.

MÉNANDRE.

Quoi, Seigneur, si mon Fils adorait la Princesse,

Craindriez-vous un Rival avec tant de faiblesse ?

LE ROI.

N’as-tu que ce remède au trouble que je sens ?

Les charmes de ton Fils ne sont que trop puissants ;

J’en sais tout le pouvoir, je le sens par moi-même,

Et je suis trop certain qu’il est aimé, s’il aime :

Encor si ce Rival ne me déguisait rien,

Par le mal que je sens j’aurais pitié du sien ;

Mais plus son feu se cache, et plus je m’en défie,

Par ces déguisements mon mal se fortifie ;

Par là dans mes soupçons trop longtemps affermi,

Dans un Rival caché je crains un ennemi :

Qu’il rompe au moins, qu’il rompe un eternel silence,

Qui rompt de l’amitié toute l’intelligence.

J’aimerai tout de lui, jusqu’au nom de Rival,

Je ne hais rien de lui, qu’un silence fatal,

Que cette dureté, qui me cachant sa flamme,

À des soupçons mortels livre toute mon âme.

L’ingrat veut-il toujours se défier de moi ?

Veut-il désespérer l’amitié de son Roi ?

Hé bien, qu’il m’abandonne à mon inquiétude ;

Allons, c’est trop rougir de son ingratitude ;

Laissons ce Prince ingrat dans ces sauvages lieux,

Qu’il fie à ces rochers ce qu’il cache à nos yeux.

MÉNANDRE, bas.

Ô Dieux ! l’étrange peine où mon âme est réduite !

Seigneur, il vous a dit qu’il aime Policrite.

LE ROI.

Cruel, m’opposes-tu ce fantôme trompeur ?

Que ne me laissais-tu tantôt dans cette erreur ?

Voulant te confirmer cette étrange aventure,

J’en ai pour mon malheur découvert l’imposture.

La disgrâce d’un Fils t’ôte le souvenir ;

Tu le fais innocent, quand je le dois punir ;

Mais je veux m’aveugler pour l’intérêt d’un Père.

Ose donc m’assurer qu’il aime une Bergère ;

Parle, je m’abandonne à cette douce erreur.

Tu t’émeus, tu rougis au nom de son vainqueur,

Tu ne peux démentir la gloire de ta race.

MÉNANDRE.

Non, non, mais pour ce Fils je vous demande grâce.

Suspendez la chaleur d’un si juste courroux ;

Si mon Fils est coupable, il ne l’est pas pour vous,

Et s’il devient l’objet d’un soupçon légitime,

J’en atteste les Dieux, son malheur fait son crime,

À l’ennui qu’il vous cache abandonnez son cœur ;

Il vient, et vous voyez jusqu’où va sa douleur.


 

Scène VI

 

PHILOXIPE, LE ROI, MÉNANDRE, MANDROCLE

 

PHILOXIPE.

Ah ! Policrite, objet de ma flamme infinie,

De l’aspect des mortels vous êtes-vous bannie ?

Beauté du Ciel pourquoi venez-vous parmi nous ?

Si vous êtes mortelle, ingrate, où fuyez-vous ?

Ah ! Seigneur, pardonnez à mon désordre extrême,

J’ai perdu la raison en perdant ce que j’aime,

Et je viens à vos pieds par un torrent de pleurs,

Et par le sentiment de mes vives douleurs,

Demander une grâce en faveur de ma flamme.

LE ROI.

Déjà tout mon courroux abandonne mon âme ;

L’état où je le vois désarme ma fureur.

Qu’exiges-tu de moi, trop aimable imposteur ? 

PHILOXIPE.

Je demande la mort, et mon cœur l’appréhende

Bien moins que le refus de ce que je demande.

LE ROI.

Parle, et demande enfin ce qui m’est le plus cher,

Demande mon amour, tu peux me l’arracher.

PHILOXIPE.

Ah ! Seigneur, Policrite à mes yeux échappée,

Tous mes désirs trahis, et ma flamme trompée,

Accablent tout mon cœur d’un mortel déplaisir,

L’ardeur de la chercher fait mon plus cher désir,

Et l’espoir de trouver ce trésor adorable,

Est le dernier espoir d’un Amant misérable.

Permettez qu’éloigné de vous et de la Cour,

J’aille chercher partout l’objet de mon amour,

Puis qu’enfin rien ne peut m’ôter la juste envie

De trouver ma Bergère, ou de perdre la vie.

LE ROI.

Tu viens donc par l’éclat d’une fausse douleur

Tromper encor ma flamme, et surprendre mon cœur ?

Mérite mes bontés par l’aveu de ta flamme.

T’obstines-tu toujours à me cacher ton âme,

Et veux-tu par l’affront de ce déguisement

Rappeler dans mon cœur tout mon ressentiment ?

PHILOXIPE.

Ce n’est donc pas assez pour mon malheur extrême,

D’avouer mon amour, de perdre ce que j’aime ;

De souffrir mille maux pires que le trépas,

Je suis un imposteur, et l’on ne me croit pas.

À Ménandre.

Est-ce vous qui toujours, trop jaloux de ma gloire,

Par un fatal orgueil, l’empêchez de me croire ?

Aimez-vous mieux me voir sans honneur et sans foi,

Infidèle à mon Maître, et Rival de mon Roi,

Que me voir adorer l’aimable Policrite ?

Les Dieux ont des Autels avec moins de mérite.

Pardonnez-moi, Seigneur, un blasphème innocent

Qu’arrache à mon amour un trouble si puissant :

Au moins par ces transports, par ce désordre extrême,

Par ces emportements jugez de ce que j’aime.

Si c’est peu pour prouver des feux si glorieux,

Mon désespoir, Seigneur, vous éclaircira mieux,

Et peut-être ma mort plaira mieux à mon Père,

Que l’innocent amour d’une illustre Bergère.

MÉNANDRE.

Ah ! Seigneur, empêchez un mortel désespoir.

LE ROI.

Arrête Philoxipe, et songe à ton devoir.

PHILOXIPE.

Dois-je vivre accablé de honte et de misère ?

MÉNANDRE.

Je ne puis plus forcer les tendresses d’un Père,

Ce mensonge obstiné qu’a produit ma fierté,

Malgré l’orgueil du sang, cède à la vérité.

Cette Bergère enfin, Seigneur, n’est plus un songe,

Ni d’un Amant discret l’officieux mensonge.

J’ai vu dans ce jardin l’objet de son amour,

S’étant refugiée en cet heureux séjour.

Pour éviter les mains d’une troupe barbare ;

J’ai vu dans ces beaux lieux une Beauté si rare.

Depuis fuyant vos yeux, et l’amour de mon Fils,

Elle s’est échappée, elle a crû nos avis ;

Et sa vertu timide, ou celle de son Père,

A caché loin de nous cette sage Bergère.

La honte de ce choix m’a réduit malgré moi

À la nécessité d’imposer à mon Roi ;

Par là, quoi que le sang emporte la victoire,

Jugez ce qu’il m’en coûte en trahissant sa gloire.

LE ROI.

Après m’avoir trompé, te dois-je croire enfin ?

PHILOXIPE.

Voilà la vérité de mon mauvais destin ;

La croyant, vous m’ôtez la moitié de ma peine :

Mais ce qui reste encor rend ma perte certaine,

Je renonce, Seigneur, à la clarté du jour,

Si je ne puis revoir l’objet de mon amour.

LE ROI, à Ménandre.

Daigne enfin assurer mon repos et sa joie.

MÉNANDRE.

Pour vous mieux éclaircir, je consens qu’il la voie ;

Quoi qu’il me soit honteux de vous montrer son choix,

On doit tout hasarder pour le repos des Rois ;

Et pour ne laisser plus des soupçons dans votre âme,

Je vais faire éclater la honte de sa flamme.

PHILOXIPE.

Vous savez donc, Seigneur...

MÉNANDRE.

Je vous le ferai voir ;

Mais, Seigneur, qu’à sa vue il borne son espoir ;

J’exige cet effort de son obéissance,

Ou vous me permettrez d’user de ma puissance.

PHILOXIPE.

Du seul bien de la voir puis-je au moins m’assurer ?

C’est assez si je puis la voir et l’adorer.

MÉNANDRE.

Sur ce point votre amour peut être satisfaite.

PHILOXIPE.

Je dois à vos bontés tout ce que je souhaite.

Au Roi.

Ainsi vous n’aurez plus un soupçon si fatal.

LE ROI.

Ainsi je ne crains plus cet aimable Rival.

PHILOXIPE.

Ainsi vous me rendrez toute votre tendresse.

LE ROI.

Allons de ce bonheur avertir ma Princesse.

MÉNANDRE, seul.

Dieux ! quel honteux aveu viens-tu de m’arracher,

Indigne désespoir d’un Fils qui m’est trop cher.


 

Scène VII

 

CLÉON, MÉNANDRE

 

CLÉON.

Seigneur, ne craignez plus qu’on trouve la Bergère,

Par des avis pressants j’ai fait trembler son Père ;

Jaloux de son trésor, il l’a mis à couvert

Sur le bord de la Mer, et dans un lieu désert,

Et je viens de laisser dans sa retraite obscure

Le plus brillant objet qui soit dans la Nature.

MÉNANDRE.

Cependant pour mon Fils il doit paraître au jour.

CLÉON.

Comment ? trahirez-vous sa gloire et mon amour ?

MÉNANDRE.

Le Roi doit s’éclaircir, et qui pis est encore,

Je perds mon Fils Cléon, s’il perd ce qu’il adore,

Au Roi comme à mon Fils je le dois faire voir ;

Je l’ai promis enfin, mais je sais mon devoir.

CLÉON.

Ils la verront, Seigneur, et n’est-ce pas tout dire ?

Voyant pour quels appas Philoxipe soupire,

Le Roi peut-il blâmer de si justes soupirs ?

Epargnons-nous, Seigneur, de mortels déplaisirs.

MÉNANDRE.

Va, ne crois pas, Cléon, que jamais je consente

À ce honteux Hymen dont l’horreur m’épouvante ;

Et Pour mieux t’assurer, nous irons dans ces lieux,

Où tu viens de laisser le charme de tes yeux ;

Ou de force, ou de gré, j’aurai l’aveu du Père ;

Il te suffit d’avoir celui de la Bergère.

S’est-elle pas tantôt ouverte en ta faveur ?

Et peuvent-ils tous deux refuser tant d’honneur ?

J’en saurai du Roi même obtenir la licence ;

Quoiqu’il ait pout mon Fils beaucoup de complaisance,

Il ne souffrira point qu’un Hymen odieux

Déshonore à jamais un sang si glorieux.

Que s’il l’ose souffrir, s’il est Roi, je suis Père ;

Si mon Fils suit ses Lois, je puis me satisfaire,

J’ai pouvoir sur sa vie, et mon sang révolté

Gardera malgré lui toute sa pureté :

Mais sans avoir recours à ce remède extrême,

Tu pourras à mon Fils enlever ce qu’il aime,

Et par mon seul secours achevant ton dessein,

Avoir de la Bergère, et le cœur, et la main.

 

 

ACTE V


 

Scène première

 

ARCAS, CLÉON

 

ARCAS.

Enfin Cléon...

CLÉON.

Hélas !

ARCAS.

Quel trouble vous agite ?

CLÉON.

Le plus grand des malheurs, je pers ma Policrite.

ARCAS.

Comment ?

CLÉON.

Te puis-je hélas ! fier ce grand secret ?

Mais j’ai tort de douter d’un Ami si discret.

Apprends donc quel malheur trahit mon espérance.

Soutenu du Roi même, et plein de confiance,

J’allais voir Policrite avec quelque fierté,

Croyant de ma fortune honorer sa beauté ;

Quand Cléante surpris, et ne pouvant suspendre

L’ordre qu’en ma faveur il avait de Ménandre,

M’aborde, et m’expliquant, pour rompre mon dessein,

Un secret que la force arrache de son sein,

Il m’apprend que sa Fille était d’une naissance

Au dessus de mon rang, et de mon espérance.

Juge quel fut alors le trouble de mon cœur.

ARCAS.

Vous laissez-vous surprendre aux ruses d’un Pasteur ?

CLÉON.

Je n’ai rien oublié de ce qu’il fallait faire

Pour me rendre certain du sort de ma Bergère ;

Ne m’interroge point sur tout ce qu’il m’a dit :

Enfin elle est Princesse, et ce mot te suffit.

Voilà ce qu’il oppose à l’espoir qui me flatte,

Je n’ose le presser, de crainte qu’il n’éclate ;

Et c’est trop de bonheur, qu’il laisse encor couvert

À d’autres yeux qu’aux miens un secret qui me perd.

Quel secours m’offres-tu dans ce besoin extrême ?

ARCAS.

Vous la croyez Princesse, et Philoxipe l’aime :

Il faut céder, Cléon, quand on n’espère rien.

CLÉON.

Céder tout ce que j’aime, et céder tout mon bien !

Cédons tout ; mais qu’au moins quand ma perte est certaine,

Le Prince un peu plus tard jouisse de ma peine,

Et cachant à ses yeux un secret si charmant,

Laisse-moi ma Bergère encor quelque moment.

ARCAS.

Ne craignez pas, Cléon, que je fasse paraître

Un secret dangereux, et fatal à mon Maître,

Qui sous le faux espoir d’un conte imaginé

Voudrait autoriser un amour condamné.

CLÉON.

Que ne puis-je douter d’un coup qui me menace ?

Laisse-moi seul ici soupirer ma disgrâce.

ARCAS.

Je vous quitte, Cléon, et plains votre malheur.


 

Scène II

 

CLÉON, seul

 

N’as-tu que ce secours pour guérir ma douleur ?

Moi, céder lâchement une illustre Princesse !

Je n’y renonce point, fut-elle une Déesse ;

C’est toujours Policrite, et ces mêmes appas,

Que j’ai vus presque miens, et presque entre mes bras.

Je n’aimai qu’elle seule, et sans réserve aucune,

Je lui sacrifiai l’espoir de ma fortune :

Elle me doit le rang qu’on vient de mettre au jour,

Ce trésor est à moi, mon titre est mon amour.

Si dans une Cabane adorant ce que j’aime,

J’ai baissé mes regards au dessous de moi-même,

Quand son rang m’est connu par un plus digne effort

Je puis lever mes yeux au delà de mon sort.

Du choix que j’avais fait, la Fortune coupable

Tirant d’un lieu si bas un destin honorable,

Me venge, et me donnant une auguste beauté,

Veut dérober ma gloire à cette indignité :

Mais il est temps d’agir, et pour cette entreprise...

Vains devoirs, vains respects dont mon âme est surprise,

Cessez de condamner l’audace de mon choix ;

L’Amour est le seul Dieu dont j’écoute la voix ;

Avec son seul appui je puis tout entreprendre ;

Il n’est devoir, respect... Mais j’aperçois Ménandre.

Que lui dirai je, ô Dieux ! dans ce grand désespoir ?


 

Scène III

 

MÉNANDRE, CLÉON

 

MÉNANDRE.

Hé bien, Cléon, hé bien, je l’avais su prévoir,

Et s’il faut s’en fier au rapport de Cléante,

Ton cœur s’est repenti, sa flamme est inconstante,

Et tout confus d’un choix qui lui semble trop bas...

CLÉON.

Dites plutost d’un choix qu’il ne mérite pas,

Dites que Philoxipe a seul droit d’y prétendre,

Et que Cléante aspire à l’honneur d’un tel Gendre.

MÉNANDRE.

Ah ! je sais le moyen de me faire obéir.

CLÉON.

Ah ! ne le pressez pas, ce serait me trahir.

MÉNANDRE.

D’où vient cette timide et lâche déférence ?

CLÉON.

Ne pourrai-je être heureux que par la violence ?

Du temps et de mes soins espérons quelque appui.

MÉNANDRE.

Qu’attendez-vous du temps ? Apprenez qu’aujourd’hui

Le Roi veut que Cléante, en faveur de sa Fille,

Du Désert dans ces lieux amène sa Famille,

Et qu’il soit en état, sous le pouvoir d’un Roi,

De braver ma colère, et triompher de moi.

Sa curiosité se voulant satisfaire,

Dans un Temple rustique il a vu la Bergère,

Et ne saurait souffrir, frappé de tant d’appas,

Qu’on retienne au Désert ce que sa Cour n’a pas.

CLÉON.

Ô Dieux !

MÉNANDRE.

Cléante en souffre une douleur secrète ;

Mais sa Fille en péril l’arrache à sa retraite.

Bien plus j’ai vu Cléante entretenir le Roi,

Lui parler en secret, se défier de moi ;

Mais je crains encor plus la Fille que le Père,

En faveur de mon Fils le Roi la considère,

Et de tant de beauté la forte impression

Commence d’ébranler sa résolution.

Moi-même, par l’effort de ce charme invincible,

À l’amour de mon Fils je deviens plus sensible,

Et crains de n’avoir pas assez de fermeté

Pour combattre à la fois le sang et la beauté.

Vois dans ce grand péril de quoi je suis capable :

Mais dans ce triste état ton désespoir t’accable,

Et de vaines frayeurs tes vœux embarrassez...

CLÉON.

J’ai du trouble, il est vrai ; mais j’aime, et c’est assez ;

J’ose tout, je puis tout, que faut-il que je fasse ?

MÉNANDRE.

Mes ordres sont donnez pour finir ta disgrâce ;

Enlève promptement ce qu’on t’a refusé,

Sa venue en ces lieux rend cet effort aisé ;

En passant sur les bords du Fleuve de Clarie,

Dans un léger Esquif Policrite ravie,

Sur ses rapides eaux sera dans un instant

Conduite vers la Mer au Vaisseau qui l’attend.

Ne crains rien, que le Roi tonne, éclate, menace,

L’amour excuse tout, je répons de ta grâce.

Va, cours, sans perdre temps.

CLÉON.

Je pars, et j’obéis,

Et d’une telle ardeur...

MÉNANDRE.

Va, j’aperçois mon Fils.


 

Scène IV

 

PHILOXIPE, MÉNANDRE

 

PHILOXIPE.

Ah ! Seigneur, sans manquer à mon obéissance,

Souffrirai-je à ma flamme un rayon d’espérance ?

Le Roi déjà touché des beautés de mon choix,

Se rend à mes désirs et me donne sa voix ;

Et ma Bergère enfin, dont trop de retenue

Sur l’éclat de mon rang faisait baisser la vue,

Semble craindre un peu moins pour m’engager sa foi,

Cette fierté du sang qui parle contre moi.

Quand j’ai pour mon amour mon Maître et ma Bergère,

Aurai-je encor, Seigneur, à combattre mon Père ?

De l’empire du sang l’aimable autorité

Laisse-t-elle à ce cœur toute sa dureté ?

MÉNANDRE.

Oui, lâche, mon devoir est toujours invincible ;

Plût aux Dieux que ce cœur ne fut pas si sensible !

Je pourrais m’épargner la douleur d’un affront

Que tant de lâcheté fait tomber sur mon front.

Exiges-tu de moi la tendresse infidèle

Qui corrompt les devoirs de l’amour paternelle,

Et se laissant séduire à l’infâme pitié,

Trahit honteusement la solide amitié ?

Va, je ne sens que trop ce que sent un bon Père :

Mais apprends quel en est l’illustre caractère.

Loin de t’abandonner à tes lâches amours,

Je veux t’en affranchir aux dépens de tes jours :

Malgré ton désespoir, je préviendrai ta honte ;

Ta gloire est dans mes mains, et j’en dois rendre compte ;

J’offenserais les Dieux, si j’avais enduré

Que leur sang par mon choix se fut déshonoré.

Si dans un autre rang le Ciel t’avait fait naître,

J’excuserais un feu dont tu n’es pas le maître,

Et n’en accuserais que ce fatal pouvoir

Qui des simples mortels ébranle le devoir.

Mais je n’excuse point le Neveu de Thésée ;

Aux Héros de son sang, la victoire est aisée ;

Et tu dois pour l’honneur de cet illustre sang,

Ou le désavouer, ou soutenir son rang.

PHILOXIPE.

Aimer ce que la Terre a de plus adorable,

Est-ce être envers mon sang infidèle et coupable ?

Ces charmes tous divins de l’esprit et du corps,

Ce prodige d’appas, cet amas de trésors,

Ont versé dans mon cœur ce qu’en toutes les âmes

L’amour a répandu de désirs et de flammes.

Seigneur, dans cet état l’amour est tout mon bien,

J’adore Policrite, et ne connais plus rien ;

Et dussai-je attirer toute votre colère ?

Mon amour m’est sans doute un peu plus que mon Père.

La gloire de ces Dieux de qui je tiens le jour,

Tout l’éclat de mon sang, ne vaut pas mon amour.

MÉNANDRE.

Je donne à ta douleur cet indigne blasphème ;

Aveugle, j’ai pitié de ton erreur extrême ;

Et l’horreur que me font de tels emportements,

Me laisse encor pour toi de tendres sentiments.

Tu m’as vu malgré moi te rendre la Bergère,

Aux yeux du Roi ta flamme a fait rougir ton Père.

Lâche, ne presse pas mon dernier désespoir,

Sors plutost de l’abyme où l’Amour t’a fait choir ;

Relève ton esprit jusqu’au sang de nos Maîtres,

Au sang des immortels qui furent tes Ancêtres ;

C’est la source du tien, et jusques en ce jour

Rien ne t’en rend indigne, excepté ton amour.

Rappelle de Solon les sentiments sublimes,

Qui sont de vrais Héros les solides maximes ;

Peut-être en ce moment il arrive en ce lieu,

Tremble, et respecte en lui la sagesse d’un Dieu.

Qu’opposera ta flamme à cet illustre Sage ?

PHILOXIPE.

Tout ce que de grands cœurs peut attirer l’hommage.

J’opposerai, Seigneur, un vainqueur glorieux,

Je convaincrai Solon qu’elle est du sang des Dieux,

Et qu’il est juste au moins qu’une illustre alliance

Venge tant de beauté d’une indigne naissance.

J’opposerai, Seigneur, mes innocents désirs,

La gloire de mes fers, l’ardeur de mes soupirs,

L’invincible ascendant qui fait naître nos flammes,

Et tout ce qui contraint la liberté des âmes.

MÉNANDRE.

Hé bien, pour te convaincre, et confondre tes vœux,

Je consens que Solon ordonne de tes feux,

Maître de ton esprit, et père de ta gloire,

Qu’il règle sur ce choix tout ce que j’en dois croire ;

Je suspens en faveur du droit qu’il s’est acquis,

Le pouvoir que le Ciel m’a donné sur mon Fils ;

Mais après son Arrêts évite ma colère,

C’est le dernier effort des tendresses d’un Père ;

Et d’un titre si fort je n’en veux retenir

Que tout ce que j’en prends de droit pour te punir.

PHILOXIPE.

Avec ce faible espoir dont mon âme est ravie,

Vous soutenez. Seigneur, une mourante vie.

Souffrez que j’aille voir si Solon de retour...

MÉNANDRE.

Va savoir promptement l’espoir de ton amour.

Tu te flattes en vain d’une indigne victoire :

Cléon en ce moment travaille pour la gloire,

Et malgré toi pour elle ayant besoin d’agir,

Il t’ôte le moyen de me faire rougir.


 

Scène V

 

LE ROI, MÉNANDRE

 

LE ROI.

Approche, cher Ménandre, et goûte enfin la joie

Que pour notre bonheur la Fortune m’envoie :

Solon viendra bientôt finir nos déplaisirs,

Charmer l’amour du Prince, approuver ses soupirs.

MÉNANDRE.

Solon, Seigneur, Solon, ma dernière espérance...

LE ROI.

Cléante qui l’attend avecque impatience,

Par les douces clartés d’un secret entretien,

Commence à rétablir ton repos et le mien :

Mais sans plus de ton cœur suspendre l’allégresse,

Ne crains rien pour ton Fils, Policrite est Princesse.

MÉNANDRE.

La rare invention d’un Père ambitieux,

Qui veut faire à sa Fille un Hymen glorieux,

Et par une pieuse et superbe imposture,

Pour relever son sang, veut trahir la Nature !

LE ROI.

Non, non, n’en doutes plus, ton Fils a fait un choix

Qui compte dans son sang des Héros et des Rois ;

Et pour mieux t’éclaircir cet important mystère,

Apprends, Ménandre apprends que Solon est son Père.

MÉNANDRE.

Que Solon est son Père ! Ah ! s’il est vrai grands Dieux...

Mais pourquoi nous cacher un sang si glorieux ?

LE ROI.

Cléante m’a tout dit. Tu sais bien que sans peine

Solon pouvait monter sur le Trône d’Athènes,

Qu’il en eut de Codrus le titre avec son sang ;

Tu sais bien qu’aimant mieux son pays que son rang,

Quoi que choisi du Peuple, il refusa l’Empire ;

Content de lui laisser des Lois pour se conduire,

Le Ciel voulant payer sa générosité,

Lui donna Policrite avec tant de beauté.

Le sage Épiménide envoyant tant de charmes,

Pour son ami Solon en prit quelques alarmes ;

Cet Homme tout divin, dont l’esprit tant vanté

Du plus sombre avenir perce l’obscurité,

Fit connaître à Solon que les yeux de sa Fille

Désoleraient un jour Athènes et sa famille ;

Qu’un jeune Athénien frappé de tant d’éclat,

Pourrait former contr’elle un indigne attentat ;

Qu’afin de la gagner par le titre de Reine,

Son amour détruirait la liberté d’Athènes ;

Et que toujours sa Fille écoutant son devoir,

Préviendrait ses fureurs par un beau désespoir,

Ajoutant qu’il fallait pour fuir cette disgrâce,

Exiler dans ces lieux ce reste de sa race.

Solon suit ses avis ; Pour plus de sûreté,

Sur sa prédiction l’Oracle consulté,

Lui promet pour sa Fille un favorable asile,

S’il la faisait passer d’Athènes dans cette Île,

Et si la nourrissant en des lieux écartés,

Il cachait aux mortels ses fatales beautés.

Pour obliger Solon, Cléante son beau frère

Se charge d’élever une Fille si chère ;

Il la prend dans l’enfance, et son affection

La dérobe à l’éclat de sa condition ;

Il la mène en cette Île, où sa haute prudence,

Sans trahir sa grandeur, lui cache sa naissance.

Trois lustres ont déjà coulé depuis le jour

Qu’en habit de Pasteur il vit dans ce séjour ;

Et tu vois aujourd’hui par quel heureux miracle

Les Dieux font encor plus que n’a prédit l’Oracle.

Peux-tu douter encor de cette vérité ?

MÉNANDRE.

Laissez-moi rejeter cette affreuse clarté,

Et douter du malheur dont elle nous menace.

Ah ! trahison du Sort.

LE ROI.

Quelle est cette disgrâce ?

Quel trouble, quand le Ciel avec tant de douceur...


 

Scène VI

 

MANDROCLE, LE ROI, MÉNANDRE

 

MANDROCLE.

Ah ! Seigneur, commandez qu’on suive un Ravisseur ;

Cléon vient d’enlever la charmante Bergère.

LE ROI.

Cléon ! craint-il si peu ma haine et ma colère ?

Qu’on poursuive ce traître, et qu’on n’épargne rien.

Ah Ménandre, quel sort est comparable au mien !

Affranchi des soupçons qui régnaient dans mon âme,

J’allais offrir mon Sceptre à l’objet de ma flamme ;

Cependant quand l’Amour s’apprête à ces douceurs,

L’amitié souffre encor de nouvelles frayeurs.

Que deviendra le Prince après cette disgrâce ?

C’est toi qui de Cléon as soutenu l’audace,

Ton orgueil méprisait la beauté sans le rang,

Et tu la vois briller de tout l’éclat du sang ;

Pour garantir ton Fils d’une ombre de faiblesse,

Ta fierté lui ravit une auguste Princesse.

MÉNANDRE.

Je ne puis le nier, Cléon sert ma fureur,

Et vous voyez assez le trouble de mon cœur.

Quoi que ma fermeté dût être toute entière

À repousser l’appas d’une faible lumière,

Je sens bien que mon cœur sur ce peu de clarté

Craint un enlèvement que j’avais souhaité.

Mais pourquoi s’alarmer d’une fausse naissance ?

Pourquoi se repentir d’un peu de violence ?

Policrite enlevée a garanti mon front

Au péril d’un forfait, des périls d’un affront.


 

Scène VII

 

PHILOXIPE, LE ROI, MÉNANDRE, MANDROCLE, ARCAS

 

LE ROI.

Ah ! cher Prince, tu pers ton illustre Bergère.

PHILOXIPE.

Non, non, Seigneur.

LE ROI.

Comment ?

MÉNANDRE.

Ô Destin trop contraire !

PHILOXIPE.

Il en coûte la vie au lâche Ravisseur.

MÉNANDRE.

Cléon est mort.

PHILOXIPE.

Les miens ont puni sa fureur.

LE ROI.

Et Policrite...

PHILOXIPE.

Elle est auprès d’Arétaphile.

LE ROI.

Quel bonheur a rendu l’attentat inutile ?

PHILOXIPE.

Sur le bruit que Solon arrivait dans ces lieux,

Faisant chercher par tout cet Ami précieux,

Un des miens m’avertit qu’on ravit Policrite ;

Qu’en sortant du Château, quelques-uns de ma suite

Témoins de son malheur, couraient à son secours.

Moi sans perdre de temps, surpris de ce discours,

Je cours où m’emportaient l’amour et la colère ;

Près du rivage enfin je trouve ma Bergère.

Cléon assez près d’elle, et tout percé de coups,

Armait contre les miens un impuissant courroux.

Voyant par quels efforts il soutient ce grand crime,

Je conçois mal d’abord la rage qui l’anime :

Mais n’osant à mon Père imputer tant d’horreurs,

Je connais mon Rival à toutes ces faveurs.

Toutefois indigné que le nombre l’accable,

J’ordonne à tous les miens d’épargner le coupable ;

Mais il n’était plus temps : Cléon à mon aspect,

Tout confus de son crime, et tremblant de respect,

Tombe dedans son sang, et malgré sa faiblesse,

Il se traîne en mourant auprès de sa Maîtresse.

C’est pour vous, lui dit-il, c’est pour vous que je meurs,

Et voila tout le fruit de mes folies ardeurs.

Puis, s’adressant à moi, j’adorais Policrite,

Et croyais l’obtenir par mon peu de mérite.

Voyant que votre rang vous laissait sans espoir,

Je l’aimais en secret sans trahir mon devoir :

J’ai crû pouvoir jouir du fruit de ma bassesse,

Et le perfide Sort a trahi ma tendresse ;

Policrite est d’un sang que j’ai dû respecter ;

Mais l’Amour ose tout, et croit tout mériter.

Là comme s’il voulait apaiser sa colère,

Il tourne tendrement ses yeux vers la Bergère,

Et son âme en fuyant où tendent ses désirs,

Fait hommage à ses yeux de ses derniers soupirs.

Voilà quelle est sa fin malgré sa perfidie

Il donne à son amour le reste de sa vie ;

Et moi triste, incertain, dans mon malheureux sort.

LE ROI.

Ce que t’a dit Cléon, et si prés de la mort,

Laisse-t-il à ton âme une joie incertaine ?

Son rapport doit finir ton erreur et ta peine ;

Policrite est d’un sang qu’il a dû respecter :

Cléante m’a tout dit, il n’en faut plus douter.

PHILOXIPE.

Avec avidité, de cette vaine fable

J’embrassais dans mon cœur l’imposture agréable ;

Mais Policrite enfin instruite de son sort,

A de Cléon mourant démenti le rapport.

Qu’est-il besoin, Seigneur, de forger ce mensonge ?

Mes feux sont assez forts sans le secours d’un songe

Qu’importe que son sang soit vil ou précieux,

Si sa vertu lui fait un sort si glorieux ?

Rien n’est dessous les Cieux si grand que Policrite :

Pourquoi chercher le rang où brille le mérite ?

C’est le rendre suspect sous l’éclat d’un faux jour,

Et c’est flatter mon Père, et non pas mon amour.

Tout est pour moi, Seigneur, je n’ai qu’à vaincre un Père.

MÉNANDRE.

J’aime mieux te voir mort, qu’époux d’une Bergère.

PHILOXIPE.

Vous m’avez tout promis, si Solon est pour moi.

MÉNANDRE.

Oui, je consens à tout, si Solon est pour toi ;

Mais je sais qu’à ta gloire un Ami si fidèle...


 

Scène VIII

 

ARÉTAPHILE, POLICRITE, LE ROI, MÉNANDRE, PHILOXIPE, etc.

 

ARÉTAPHILE.

Je viens vous annoncer une grande nouvelle ;

Le retour de Solon met fin à votre ennui,

Je viens de lui parler ; Cléante est avec lui,

Ils se cherchaient l’un l’autre, et par cette entrevue

Cette Princesse enfin vient d’être reconnue.

Policrite est d’un sang si beau, si glorieux,

Qu’elle peut disputer avec le sang des Dieux :

Et pour vous en donner une preuve constante,

Solon m’a confirmé tout ce qu’a dit Cléante.

LE ROI.

Que ne vient-il lui-même assurer notre espoir ?

ARÉTAPHILE.

Malgré sa lassitude, il brule de vous voir ;

Mais il n’a pu forcer les faiblesses de l’âge,

Et je l’ai vu se rendre aux travaux du voyage.

Cléante, avec sa Fille, eut soin de son repos.

LE ROI.

Que Solon sert au notre, et qu’il vient à propos !

À Ménandre.

Toi seul douteras-tu de ce bonheur extrême ?

MÉNANDRE.

Si Solon a parlé, c’est la vérité même ;

Mais il faut de sa bouche apprendre ce bonheur,

En de pareils succès tout est suspect, Seigneur,

Et j’ai trop peu de foi pour un si grand miracle.

LE ROI.

La voix du grand Solon vaut celle d’un Oracle.

MÉNANDRE.

Si sa voix m’éclaircit, il lui faut obéir ;

On peut douter des Dieux, si Solon peut trahir.

LE ROI.

Prince, tu peux aimer une Beauté si chère,

Policrite est Princesse, et Solon est son Père.

PHILOXIPE.

Quoi, Solon est son Père : ô charmantes clartés !

À Policrite.

Et vous m’avez caché ces douces vérités ?

POLICRITE.

Sur le peu que j’ai su d’une illustre naissance,

Cléante, malgré moi, me forçait au silence ;

Il attendait Solon, et jusqu’à son retour

Il n’osait ni parler, ni souffrir votre amour.

PHILOXIPE.

C’est donc ce grand secret que cachait sa retraite.

POLICRITE.

Il avait beau tenir ma naissance secrète,

Écoutant votre amour, un choix d’un si haut rang

Vous informait assez de l’orgueil de mon sang.

PHILOXIPE.

J’en ai vu sur ce front le brillant caractère,

Mais j’étais trop heureux d’adorer ma Bergère :

Maintenant que je vois l’audace de mon feu...

LE ROI.

Allons du grand Solon obtenir cet aveu.

À Arétaphile.

Madame, vous savez à quel point je vous aime :

Recevrez-vous mon cœur avec le Diadème ?

Et par un double Hymen comblant notre bonheur...

ARÉTAPHILE.

Je sens comme je dois cet éclatant honneur.

LE ROI.

Prince, allons embrasser et Solon, et Cléante,

Auprès d’eux éclaircir ta flamme impatiente ;

Et puis dedans Paphos du bonheur de ce jour

Nous irons rendre grâce à la Mère d’Amour.

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