Oscar XXVIII (Eugène LABICHE - Adrien DECOURCELLE - Jules BARBIER=

Comédie-vaudeville en deux actes.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre des Variétés, le 29 juillet 1848.

 

Personnages

 

LE PRINCE OSCAR XXVIII

LUCIEN, voyageur

LE MAJOR D’HONSPECK, premier ministre

FRIEDMANN, aubergiste et bourgmestre

MAITRE PETRUS, gouverneur du prince

CHARLOTTE, fille de Friedmann

BÉATH, servante de Friedmann

TRICK

UN HUISSIER

TROIS CONSEILLERS

PEUPLE

 

L’action se passe en Allemagne dans la principauté de Crétinbach ; au premier acte, dans l’auberge de Friedmann, et au second acte dans le palais du prince.

 

 

ACTE I

 

Le théâtre représente une salle d’auberge. Portes au fond, portes latérales ; à gauche, premier plan, une fenêtre.

 

 

Scène première

 

FRIEDMANN, LE MAJOR

 

LE MAJOR, à la cantonade.

Faites boire les chevaux, nous repartons dans un instant.

À Friedmann.

Eh ! bonjour, monsieur le bourgmestre.

FRIEDMANN.

Monsieur le major d’Honspeck, dans mon auberge !... souffrez que je me dépose à vos pieds.

LE MAJOR.

Et comment se porte votre fille, l’aimable Charlotte ?

FRIEDMANN.

Très bien ; souffrez que je la dépose à vos pieds. Mais qui me procure l’honneur ?...

LE MAJOR.

Comment ! vous ne savez pas la nouvelle ?

FRIEDMANN.

Non.

LE MAJOR

Ce soir toute la principauté de Crétinbach sera illuminée ; je viens de faire placarder l’allégresse.

FRIEDMANN.

Aba bah !

LE MAJOR.

Oui, de huit à dix tout le monde sera joyeux sous peine d’amende.

FRIEDMANN.

Et pourquoi ?

LE MAJOR.

Comment ! je ne vous ai pas dit... Il arrive ! il arrive ! aujourd’hui !

FRIEDMANN.

Qui çà ?

LE MAJOR.

Notre prince ! Oscar XXVIII !

FRIEDMANN, se découvrant.

Ciel !... et ma barbe qui n’est pas faite.

LE MAJOR.

Enfin ! après quatorze ans d’absence !

FRIEDMANN.

Quatorze siècles !

LE MAJOR.

Ce n’est pas sa faute. Vous connaissez le testament de son père, feu Oscar XXVII.

Tous deux saluent.

Il décida que son fils Oscar XXVIII

Nouveau salut.

alors âgé de sept ans, quitterait l’Allemagne et se rendrait à Paris sous la direction d’un gouverneur, maître Pétrus, et que là il étudierait le latin, le droit, la grammaire... et l’art de régner correctement.

FRIEDMANN.

Je savais cela.

LE MAJOR.

Oui, mais ce que vous ignoriez, c’est qu’une clause secrète du testament interdisait formellement au jeune prince le retour dans ses états avant l’âge de vingt-et-un ans.

FRIEDMANN.

Tiens ! tiens !

LE MAJOR.

L’enfant partit... Ce jour-là nous fîmes placarder la douleur... et, peu de temps après, son père, notre illustre maître Oscar XXVII.

Il salue.

FRIEDMANN.

Mourut...

LE MAJOR.

Du croup !

FRIEDMANN.

Pas dans nos cours ! Oh ! pas dans nos cours !... C’est à lui que nons devons les réverbères.

LE MAJOR.

L’histoire le dira, monsieur le bourgmestre ! l’histoire le dira.

FRIEDMANN.

Je l’espère, Monsieur le major ! je l’espère.

LE MAJOR.

À la mort du prince, personne n’étant désigné pour la régence, je dus me sacrifier, et pour qu’il y eût unité dans le pouvoir, je résolus de ne le partager avec personne.

FRIEDMANN.

Oui, vous vous nommâtes ministre de l’intérieur, de l’extérieur, de la marine, de la guerre.

LE MAJOR.

Etc. ! etc. !

FRIEDMANN.

Et vous en touchâtes les émoluments...

LE MAJOR.

Régulièrement.

FRIEDMANN.

Eh bien ! cela fait crier.

LE MAJOR.

Des factieux.

FRIEDMANN.

Ils disent que vous faites danser l’anse.

LE MAJOR, avec dignité.

Monsieur le bourgmestre, je descends du grand Ulric par les femmes !... cela répond à toutes les insinuations.

FRIEDMANN.

Certainement... certainement

À part.

qu’est-ce que c’est que le grand Ulric... par les femmes ?

LE MAJOR.

Ainsi, voilà qui est convenu. Pour ce soir, illuminations, feux d’artifices, bouquets, musique...

FRIEDMANN.

Et vous êtes bien sûr que le prince arrive ?

LE MAJOR.

Parbleu ! voici sa lettre.

FRIEDMANN.

Comment ! il a daigné.

Le major ouvre la lettre et se découvre.

FRIEDMANN, se découvrant aussi.

C’est juste.

LE MAJOR, lisant.

« Vieux cravachon !

Parlé.

C’est à moi qu’elle est adressée.

FRIEDMANN.

Vieux cravachon ?

LE MAJOR.

Quelque dignité qu’il me confère.

Lisant.

« Vieux cravachon ! Paris me scie le dos et je m’embête de ne pas revoir mes sujets.

FRIEDMANN, à part.

Comme il aime son peuple !

LE MAJOR, lisant.

« Je suis décidé à filer mon nœud. Je partirai mardi, je roulerai mercredi et j’arriverai jeudi. »

FRIEDMANN.

Pristi ! que c’est écrit !

LE MAJOR, lisant.

« Vous me ferez plaisir en échelonnant l’enthousiasme sur toute la route. »

FRIEDMANN.

Nous l’échelonnerons, monsieur le Major... nous l’échelonnerons... sous peine d’amende.

LE MAJOR, lisant.

« Je compte sur vous pour me préparer une réception verdâtre, avec laquelle j’ai l’honneur d’être... etc.
P. S. « Tâchez que mon peuple se fende d’un peu d’artifice ! »

Parlé.

Quel style !

FRIEDMANN.

Je ne crains pas de le dire, c’est écrit comme Kotsbue !

LE MAJOR.

Ah çà ! il est convenu que les autorités partiront de chez vous pour aller au-devant de son Altesse...

FRIEDMANN.

Les autorités ! chez moi ! quel honneur !

LE MAJOR.

En qualité de bourgmestre je crois bien que vous feriez bien de préparer un petit di...

FRIEDMANN.

Un petit dîner.

LE MAJOR.

Non... un petit di... scours.

FRIEDMANN.

Moi !... un discours !

LE MAJOR.

C’est dans votre intérêt... songez-y...

FRIEDMANN.

Je n’oserai jamais... l’émotion...

LE MAJOR.

Je vous quitte ; un jour comme celui-ci, on ne tient pas en place... À bientôt.

Ensemble.

Air des Demoiselles de noce.

LE MAJOR.

Mon cher, je suis à vous de tout mon cœur ;
Mais je me dois aux besoins de ma place ;
J’attends de vous un discours plein de grâce,
D’esprit, d’entrain, de verve et de chaleur.

FRIEDMANN.

Je suis heureux et fier d’un tel honneur ;
Mais tout mon sang dans mes veines se glace :
Quand je verrai le prince face à face...
Mon cher major, j’ai bien peur... d’avoir peur !

Le Major sort par le fond.

 

 

Scène II

 

FRIEDMANN, puis CHARLOTTE et BÉATH

 

FRIEDMANN, seul.

Un discours ! je vais prononcer un discours ! comme ça... tout de suite... Et ma barbe qui n’est pas faite... voyons... Prince ! (son aspect troublera mes idées) Prince !... – Mais les rafraîchissements, le repas... Charlotte !... Béath !... Charlotte Béath !...

CHARLOTTE, entrant par la droite.

Qu’est-ce, mon père ?

BÉATH, entrant par la gauche et très lentement.

C’est-y Monsieur qui appelle ?

FRIEDMANN.

Vite ! vite ! accourez... Charlotte, des vins exquis... Béath, égorge tout ce qui te tombera sous la main... Charlotte, le linge... la vaisselle... – Prince, ce jour... de larges tables, Béath !... à dîner, à déjeuner, à souper ! – Prince, ce jour...

À Béath.

Tu me mettras à la broche...

BÉATH, lentement.

Vous, Monsieur ?

FRIEDMANN.

Est-elle bête ! Tu me mettras à la broche tous les poulets de la basse-cour... – Il arrive !

CHARLOTTE.

Qui ?

FRIEDMANN.

Oscar... Oscar s’avance...

À Béath.

Avec un gros dindon.

À Charlotte.

Son gouverneur...

À Béath.

Autour des volailles... et le major d’Honspeck... les autorités... le cochon de lait... Ma fille ! embrasse ton père... si tu savais...

Il l’embrasse.

Prince, ce jour...

Sortant.

Ah ! quel jour ! quel jour !

BÉATH, lentement.

Qu’est-ce qu’il a donc, monsieur votre père, Mademoiselle ?

CHARLOTTE.

Je n’en sais rien... Il paraît que le prince Oscar revient... il n’y a pas de temps à perdre ; vite, Béath, allons tout préparer...

Elle sort par la droite, première porte.

 

 

Scène III

 

BÉATH, puis LUCIEN

 

BÉATH, très lentement.

Tout de suite, Mam’selle, tout de suite... Mon Dieu ! qu’est-ce qu’il m’a donc dit... je ne m’en souviens plus à présent... il parle si vite, Monsieur... les poulets, les dindons, le gouverneur.

S’asseyant.

Ah ! mon Dieu ! que c’est ennuyeux d’être pressée...

Lucien paraît au fond, il porte une perruque, des favoris et des lunettes vertes qui le déguisent ; il tient à la main un paquet enveloppé dans un mouchoir.

LUCIEN, à part.

Ceci me fait l’effet d’une auberge. Holà !

Haut.

Mademoiselle ?

BÉATH.

Allons ! voilà un voyageur, à présent.

LUCIEN.

Bonjour, mon enfant ; pourriez-vous me faire l’amitié de me dire où je suis.

BÉATH.

Ah ! Monsieur le sait bien.

LUCIEN, à part.

En voilà trente qui me répondent ça.

Haut.

Mais si je le savais, je ne vous le demanderais pas, espiègle !

BÉATH.

Eh bien ! vous êtes chez M. Friedmann, donc !

LUCIEN.

Ah !... et qu’est-ce que c’est que M. Friedmann ?

BÉATH.

Ah ! Monsieur le sait bien.

LUCIEN.

C’est juste... c’est égal, dites toujours.

BÉATH.

M. Friedmann, c’est le père de mademoiselle Charlotte, mon maître, donc !

LUCIEN.

Merci !

BÉATH.

L’aubergiste et le bourgmestre de cet endroit.

LUCIEN.

Ah !... et comment s’appelle cet endroit ?

BÉATH.

Ah ! Monsieur le sait bien.

LUCIEN, à part.

Nous allons recommencer.

Haut.

Eh bien ! oui... je le sais... là !... mais j’aurais du plaisir à le savoir encore. Vous dites que nous sommes ?...

BÉATH.

Dans la principauté de Crétinbach.

LUCIEN, vivement.

Comment ! je ne suis plus en France ?... j’ai passé la frontière ?... tu en es sûre...

BÉATH.

Tiens !

LUCIEN.

Bravo !

Ôtant ses lunettes et embrassant Béath.

Voilà pour toi.

À part, arrachant sa perruque et ses favoris ; il tourne le dos à Béath.

Maintenant je puis me montrer aux populations sous mon véritable aspect...

BÉATH, très lentement.

Finissez-en donc, Monsieur !

LUCIEN.

Quoi donc ?

BÉATH.

Dame ! vous m’embrassez...

LUCIEN.

Moi ?... il y a huit jours...

BÉATH, apercevant Lucien transformé.

Tiens ! Monsieur qui a changé de cheveux.

LUCIEN.

Oui... pour voyager... comment me trouves-tu maintenant ?

BÉATH.

Pas assez gras.

LUCIEN.

Peste ! soixante-cinq kilos... Jusqu’ici on s’en était contenté.

BÉATH.

Monsieur déjeune-t-il ?

LUCIEN.

Il paraît que tu veux m’engraisser... Eh bien ! soit ! je me laisse faire... va, et surtout du vin, du vin du Rhin... tiens ! voilà pour toi.

Il l’embrasse, se croyant seul.

Enfin me voici hors de France, me voici libre...

BÉATH, revenant et lui donnant une tape.

Finissez donc !

LUCIEN.

Qu’est-ce que tu veux ?

BÉATH.

Dame ! vous m’embrassez.

LUCIEN.

Moi ?

À part.

Eh bien ! elle y met de la réflexion.

Haut.

Voyons, fais-moi déjeuner.

BÉATH, sortant lentement.

Tout de suite, Monsieur, tout de suite.

LUCIEN, la regardant sortir.

Je ne crois pas que cette fille soit vive.

 

 

Scène IV

 

LUCIEN, seul

 

Nous disons que je suis dans la principauté de Crétinbach... Eh bien ! jusqu’à présent j’avais complément vécu dans l’ignorance de cet mapire. Après çà l’Allemagne possède un tas de petits royaumes qu’on dessinerait dans le fond d’une assiette... grandeur naturelle. J’ai pourtant été lié avec un prince de ce calibre-là, Oscar, un étudiant que nous appelions Monaco et qui culotait fort bien les pipes, ma foi !... Il n’avait qu’un défaut, c’est-à-dire il en avait deux, il était bête et plein de rancune... Un jour je lui souffle sa maîtresse, en échange je lui donne un coup d’épée, Monsieur se fâche !... c’était un petit esprit. Ah çà, ce déjeuner n’arrive pas...

S’approchant de la fenêtre.

En attendant si je faisais le tour de la principauté... de l’œil... tiens ! mais c’est très gentil... Dieu me pardonne ! Voilà un arbre... avec des feuilles ; et là bas un canard... avec des plumes. C’est un royaume.

Revenant.

Tu ris, malheureux... et dans ce moment on te juge... il est vrai que c’est par contumace... Ah ! mon Dieu ! oui, je suis sur les bancs de la cour des Pairs, à Paris. J’ai eu la bêtise de conspirer ; j’avais un ami dans la société des Quatre-Saisons ; un jour, au café Momus, en jouant au piquet, il me dit ; faut que tu en sois... j’avais quatorze de rois, je lui réponds ! ma foi, non ! Il me dit : Ah ! que tu es ridicule ! – Mais qu’est-ce qu’on y fait dans ta société des Saisons ? – On y fait des calembours, du punch et des approximatifs. Allons ça va, j’en suis. Deux mois après, nous décidons que la poire est mûre et nous descendons dix-huit dans la rue pour renverser le gouvernement... On fait avancer quatre hommes, un caporal et deux milles pompiers, ornés de leurs instruments. – Au bout d’un quart-d’heure nous étions noyés. Je me sauvais, quand tout-à-coup j’avise un garde national qui avait mal aux dents. C’était mon bottier ; je lui emprunte sa capote, son bonnet à poil, et grâce à ce monument je m’esquive. Mais j’apprends que la police tient à me retrouver, j’achète une perruque, je me gâte le signalement, je pars, je marche et j’arrive... J’arrive avec mes effets les plus précieux.

Ouvrant son petit paquet.

Une chemise, douze douzaines de faux cols et ma pipe ! quant à l’article finance...

Fouillant dans sa poche.

Aie ! neuf francs !... je suis ce qu’on appelle un homme pané. Bah ! je m’en tirerai ; quand on a longtemps étudié le droit... on peut enseigner le billard et voilà.

Il danse le cancan en chantant larifla fla fla ! il se trouve juste en face de Charlotte et s’arrête court.

Oh !...

Il fait plusieurs saluts en se reculant.

 

 

Scène V

 

LUCIEN, CHARLOTTE, puis OSCAR

 

CHARLOTTE.

Pardon, Monsieur... je vous dérange !

LUCIEN.

Moi ?... du tout...

À part.

Une jolie fille !... Je demandais mon déjeuner.

CHARLOTTE.

En dansant ?

LUCIEN.

Oui... quand on est las... Est-ce que je dansais ?

CHARLOTTE.

Très bien.

LUCIEN, remerciant.

Trop bonne...

À part.

La jolie fille !

CHARLOTTE.

Monsieur est étranger ?... Monsieur désire peut-être parler à mon père.

LUCIEN, à part.

C’est la fille du bourgmestre... Charlotte.

CHARLOTTE.

Je vais le prévenir.

LUCIEN.

Non, restez... l’affaire qui m’amène peut se traiter entre nous...

À part.

Quelle jolie fille !

CHARLOTTE.

Ah ! c’est pour affaire ?...

LUCIEN.

Oui.

CHARLOTTE, à part.

Quelque commis voyageur...

LUCIEN.

Voici ce que c’est...

À part.

Qu’est-ce que je vais lui dire.

Haut.

Mademoiselle, je dois vous dire d’abord que je suis.

CHARLOTTE, à part.

Je m’en doute.

LUCIEN.

Je voyage...

CHARLOTTE.

Pour les vins ?

LUCIEN.

Non, pour l’Histoire naturelle, je suis un savant, un naturaliste !

CHARLOTTE.

Ah !

LUCIEN, à part.

Pristi ! la jolie fille ! des yeux... et une bouche...

Tout à coup.

Mademoiselle, votre père prend-il des pensionnaires ?

CHARLOTTE.

Comment ! c’est pour cela... sans doute... est-ce que vous songeriez ?...

LUCIEN.

J’y songe ; en regardant tout ce qui m’entoure je suis décidé à séjourner ici.

CHARLOTTE.

C’est facile.

Prenant un registre.

Voulez-vous que nous réglions tout de suite les petites conditions,

LUCIEN.

C’est ça, j’aime les affaires en règle.

CHARLOTTE.

Combien de temps Monsieur compte-t-il rester... un mois ?

LUCIEN.

Oui, un mois... et trois ans.

CHARLOTTE.

Comment !

LUCIEN.

Il faut ça pour étudier la nature.

CHARLOTTE, écrivant.

Deux repas par jour ?

LUCIEN.

Oh ! mettez-en trois... je suis au régime.

CHARLOTTE.

Vous déjeunez avec du thé.

LUCIEN.

Et du bœuf... sans bœuf je ne puis pas digérer le thé.

CHARLOTTE.

Quant au vin... une bouteille...

LUCIEN.

Par repas.

CHARLOTTE.

Oh ! c’est trop !

LUCIEN.

Je suis au régime.

CHARLOTTE, écrivant.

Coucher... service... Total : trente florins par mois.

LUCIEN.

Trente florins ? combien ça fait-il ?

CHARLOTTE.

Quatre-vingt-dix francs.

LUCIEN, à part.

J’en ai juste neuf... de neuf à quatre-vingt-dix... il me manque un zéro... je me le procurerai.

Haut.

Eh bien ! voilà qui est convenu...

À part.

C’est bien le diable si en professant le carambolage...

Haut.

Dites-moi, Mademoiselle, à quelle heure joue-t-on la poule dans ce pays-ci ?

CHARLOTTE.

La poule ?

LUCIEN.

Oui, le billard.

CHARLOTTE.

Nous n’avons pas de billard ici...

LUCIEN.

Comment ! pas de billard !

À part.

Je suis ruiné !...

CHARLOTTE, lui présentant le registre ouvert.

Si Monsieur veut signer les conditions...

LUCIEN, passant près de la table, il va pour signer et s’arrête tout à coup.

Non, décidément, je change d’avis...

À part.

Pas de billard !

Haut, fausse sortie.

Mademoiselle, j’ai bien l’honneur...

CHARLOTTE.

Mais pourquoi ce changement ?

LUCIEN.

Ah ! voilà !... Mademoiselle, je ne suis pas ce que vous croyez.

CHARLOTTE.

Vous n’êtes pas naturaliste !

LUCIEN.

Non. Tenez, je vais vous dire la vérité... toute la vérité, rien que la...

À part.

Qu’est-ce que je vais lui dire ?

CHARLOTTE.

Parlez, Monsieur... qui êtes-vous ?

LUCIEN.

Vous me le demandez... Ah ! Charlotte !

CHARLOTTE, à part.

Il sait mon nom !

LUCIEN.

Se peut-il que vous ayez oublié mes traits ?

CHARLOTTE.

C’est la première fois que je vous vois.

LUCIEN.

La première fois ! Ah ! Charlotte !... j’espérais... je me flattais que mon visage ne vous était pas tout à fait étranger...

À part.

Ça va.

CHARLOTTE.

Votre visag...

LUCIEN.

Oui, rappelez vos souvenirs... c’était un soir... le jour commençait à tomber...

CHARLOTTE, vivement.

Comment, Monsieur ! c’était vous ?

LUCIEN.

Eh bien ! oui, c’était moi.

À part.

Il paraît qu’il y a quelqu’un.

CHARLOTTE.

Au prêche, cette personne cachée dans l’ombre ?

LUCIEN.

Précisément... caché dans l’ombre... au prêche.

À part.

Ils ont des prêches et pas de billard ! quel peuple !

CHARLOTTE.

Et le lendemain quand je revins avec mon père par cet affreux orage ?...

LUCIEN.

Ah ! quel orage !

CHARLOTTE.

Ce cavalier qui nous fit si peur ?...

LUCIEN.

C’était moi. Dieu ! ai-je été trempé ce soir-là.

CHARLOTTE, à part.

Je crois bien... pauvre garçon !... C’est qu’il est très bien.

Haut.

Nous avons toujours votre parapluie.

LUCIEN.

Ah !... Eh bien ! gardez-le.

CHARLOTTE.

Mais vous...

LUCIEN.

À quoi bon, Charlotte ? L’amour... sèche !

CHARLOTTE.

L’amour ?

LUCIEN.

Vous me le demandez... après cet affreux orage... Ah ! Charlotte !

CHARLOTTE.

Écoutez donc... je ne peux pas deviner... pourtant je m’en doutais... parce qu’un jeune homme qui se cache... Mais pourquoi vous cachiez-vous ?

LUCIEN.

Dame ! je me cachais... par timidité.

CHARLOTTE.

La timidité est un défaut.

LUCIEN, se rapprochant.

Je m’en corrigerai.

CHARLOTTE.

Il faut aller trouver mon père.

Baissant les yeux.

Et puisque vous m’aimez... lui demander ma main.

LUCIEN.

En mariage ?

CHARLOTTE.

Mais certainement.

LUCIEN.

C’est juste ! quand on demande la main d’une jeune fille...

À part.

Elle est très excentrique.

CHARLOTTE.

Mon père est aubergiste, vous, vous êtes... qu’est-ce que vous êtes ?

LUCIEN.

Mon ! je suis... je suis Lucien, brasseur... je suis un gros brasseur.

À part.

C’est un état qui inspire la confiance.

CHARLOTTE.

Eh bien ! entre aubergiste et brasseur...

LUCIEN.

On peut se marier...

À part.

Au fait... elle est charmante...

CHARLOTTE.

Mon père se fait vieux... il donnera bientôt sa démission, et qui sait ! un jour vous serez peut être bourgmestre.

LUCIEN, à part.

Oh !

Haut.

Bourgmestre ! une telle félicité, à moi !

À part.

Voyons donc... d’un côté, une charmante petite femme... une excellente auberge, de l’autre, neuf francs, douze douzaines de faux-cols et ma pipe !... il n’y a pas à hésiter !

Se jetant à ses genoux.

Charlotte ! vous serez ma femme !... je n’en veux pas d’autre !

 

 

Scène VI

 

LUCIEN, OSCAR

 

OSCAR, entrant furieux, un parapluie à la main.

Mon peuple est un âne !

CHARLOTTE, se sauvant.

Ah ! mon Dieu !

OSCAR, de même.

Oui, mon peuple est un âne !

LUCIEN, se relevant.

Monsieur, que le diable vous emporte !

OSCAR.

Comment ! faquin !... Lucien !

LUCIEN.

Oscar ! Monaco !...

Chantant.

« Sur la terre étrangère... » Ah ! embrasse-moi...

OSCAR.

Avec plaisir.

À part, en l’embrassant.

En voilà un que j’ai dans le nez.

LUCIEN.

Mais par quel hasard es-tu ici ?

OSCAR.

Il est charmant !... je suis ici chez moi... je rentre dans mes États.

LUCIEN.

Avec un parapluie ?

OSCAR.

Dame ! il pleut !

LUCIEN.

Voyons, sérieusement... est-ce que tu es le présomptif ?...

OSCAR.

Certainement, Oscar XXVIII.

LUCIEN, éclatant.

Ah ! c’te balle !

OSCAR, piqué.

Lucien, ne blaguons pas, je t’en prie, ne blaguons pas, nous ne sommes plus dans le quartier latin.

LUCIEN.

Ah ça ! est-ce que tu vas faire ta tête avec moi ?

OSCAR.

Je ne fais pas ma tête, mais tu me tutoies et... ça n’est pas convenable... ça m’embête !

LUCIEN.

Comment !

OSCAR.

Certainement... j’attends le ban et l’arrière-ban de mes sujets... un vrai banc d’huitres !... Comprend-on ça ? personne pour me recevoir ! enfin croirais-tu que Pétrus, mon gouverneur, a été obligé de mettre lui-même les chevaux à l’écurie.

LUCIEN.

Pauvre vieux ! comment va-t-il ?

OSCAR.

Il tousse toujours.

LUCIEN.

En voilà un que nous avons pochardé à Paris.

OSCAR, riant.

Oui... dis donc, et l’année dernière au mardi gras...

LUCIEN.

Nous l’avons habillé en turc.

OSCAR.

Oui... nous étions d’aimables fous ! Avons-nous ri, avons-nous...

Sérieusement.

Mais il ne faut pas répéter ça ici...

LUCIEN.

Pourquoi ?

OSCAR.

Je compte nommer Pétrus ministre de l’instruction publique.

LUCIEN.

Lui ! il ne sait rien.

OSCAR.

Qu’est-ce que tu veux ?... il a fait mon éducation.

LUCIEN.

Et tu ne veux pas que ton peuple en sache plus que toi.

OSCAR.

Lucien, ne blaguons pas, je t’en prie, ne blaguons pas.

LUCIEN.

C’est juste... un prince...As-tu du tabac ?

OSCAR.

Non, j’ai laissé ma pipe à Paris... je ne fume plus que des cigares.

Il tire son porte-cigare.

LUCIEN.

Au fait... sur le trône...

Prenant l’étui.

Tiens ! c’est gentil... c’est bien brodé.

Il prend un cigare et met l’étui dans sa poche.

OSCAR.

C’est un cadeau de femme... un cadeau de Justine... la petite Titine... mais tu n’a pas connu...

LUCIEN.

Pardon... pardon... j’ai connu...

OSCAR.

Ah ! bah !

LUCIEN.

Donne-moi du feu.

OSCAR, lui remettant une petite boîte.

Voilà... c’est encore un cadeau de femme... une attention de Paquita... tu n’as pas connu...

LUCIEN, s’allumant.

Pardon... j’ai encore connu.

OSCAR.

Comment ?

LUCIEN.

Oui, je suis né pour te succéder... Oscar vingt-neuf !

OSCAR.

Mais c’est une infamie ! Je ne peux pas aimer une femme sans qu’il en soit. Mais c’est du communisme ça ! et je n’en veux pas dans mon empire !

LUCIEN.

Ce n’est pas ma faute, ces dames ont la bonté de me trouver quelques grâces.

OSCAR.

Quelques grâces... mais moi aussi j’en ai, des grâces !

LUCIEN.

Je ne veux pas te contrarier chez toi.

OSCAR.

Est-ce que tu comptes rester longtemps dans mes États ?

LUCIEN.

Ah !... tu as peur !... Rassure-toi, je me retire des affaires... je me marie.

OSCAR.

Toi ?

LUCIEN.

Oui, et j’ai compté sur toi pour me donner une bonne place.

OSCAR, à part.

Par exemple !

LUCIEN.

Voyons, nomme-moi quelque chose... qu’est ce que tu pourrais bien me nommer ?

OSCAR, à part.

Il a un aplomb !

LUCIEN.

J’ai trouvé ! doyen de la Faculté de droit !

OSCAR.

Nous n’avons pas de Faculté de droit.

LUCIEN.

Raison de plus. Je ne demande pas à professer, je demande à émarger, fais-moi émarger...

OSCAR.

Et qui épouses-tu ?

LUCIEN.

Charlotte... une indigène... la fille du bourgmestre.

OSCAR.

Ah !... est-elle jolie ?

LUCIEN.

Tiens ! sans cela...

OSCAR.

J’ai une idée.

LUCIEN.

Non.

OSCAR.

Si !

LUCIEN.

Alors tu vas te fatiguer.

OSCAR, à part.

Je trouverais très joli, mais très joli, de lui rendre en Allemagne ce qu’il m’a fait en France.

LUCIEN.

À quoi penses-tu ?

OSCAR, finement.

Je pense à faire quelque chose pour toi... je veux te décorer.

LUCIEN.

Oh ! que c’est bête !... on ne décore pas un ami, on le place.

OSCAR.

Eh bien ! je ne dis pas non, j’y songerai,

LUCIEN.

À la bonne heure !

 

 

Scène VII

 

OSCAR, LUCIEN, BÉATH

 

BÉATH, à Lucien.

Monsieur est servi.

LUCIEN.

Ah ! ce n’est pas malheureux ; au bout de deux heures !

BÉATH, lentement.

Dame ! Monsieur, faut le temps de les faire cuire.

LUCIEN.

Qu’est-ce que tu m’as fait cuire ?

BÉATH, lentement.

Des œufs à la coque.

LUCIEN.

Pristi ! si ceux-là ne sont pas durs !... je demande un marteau ?

Il sort vivement.

 

 

Scène VIII

 

OSCAR, BÉATH

 

OSCAR, seul.

Ah ! tu me souffles Adèle ! et tu viens me narguer dans mes États ! eh bien ! je t’enlèverai ta prétendue, quand je devrais m’habiller en pluie d’or, quand je devrais y manger ma principauté.

À Béath qui range au fond.

Holà ! la fille !

À part.

Prenons d’abord quelques renseignements.

BÉATH.

Monsieur ?

OSCAR.

Il paraît que ta jeune maîtresse va se marier.

BÉATH.

Hein ?

OSCAR.

Il paraît que ta jeune maîtresse, mademoiselle Charlotte...

BÉATH.

Eh bien ?

OSCAR.

Avec M. Lucien ?

BÉATH.

Qui ça ?

OSCAR.

Comment ! qui ça ?... Ce jeune homme qui vient de sortir...

BÉATH.

Il est allé déjeuner.

OSCAR.

J’entends bien, mais il se marie.

BÉATH.

Bah !

OSCAR, à part.

Décidément, mon peuple est un âne.

Haut.

Merci,

BÉATH, sortant.

Voici, Mademoiselle.

OSCAR.

Très bien, laisse-nous.

BÉATH, sortant par le fond.

À votre service, Monsieur.

Elle sort.

 

 

Scène IX

 

OSCAR, CHARLOTTE, avec une corbeille de fleurs

 

CHARLOTTE, à la cantonade.

Oui, papa, je fais les bouquets.

À part.

M. Lucien n’a pas encore osé lui parler.

OSCAR, à part.

Tiens !... mais elle a une jolie peau et du chic ! disons-lui quelque chose d’agréable.

CHARLOTTE, à part.

Un voyageur !...

OSCAR, à Charlotte, haut, avec sentiment.

Ah ! si j’avais à choisir parmi toutes ces fleurs, je ne prendrais pas celles qui sont dans le panier... hi ! hi !

CHARLOTTE.

Monsieur désire quelque chose ?

OSCAR.

Non ; je dis : Si j’avais à choisir... je prendrais à côté du panier... je vous prendrais, vous, hi ! hi !

CHARLOTTE.

Pour quoi faire ?

OSCAR, à part.

Elle ne comprend pas. Ah ! décidément, mon peuple est un âne.

CHARLOTTE, à part.

Qu’est-ce que c’est que ce Monsieur-là ?

OSCAR, mystérieusement.

Je suis un ami de Lucien.

CHARLOTTE.

Ah !

OSCAR.

Je le quitte... il déjeune... il mange des œufs durs... à la coque...

CHARLOTTE.

Est-ce qu’il vous a chargé de faire la demande ?

OSCAR.

Elle n’est donc pas faite ?

CHARLOTTE.

Non, puisqu’il ne s’est déclaré qu’aujourd’hui... ce matin.

OSCAR, à part.

Il n’y a pas encore de mal.

CHARLOTTE.

Le pauvre garçon ! il est si timide...

OSCAR.

Ah ! il est...

CHARLOTTE.

Voilà deux mois, Monsieur, qu’il me suit... dans l’ombre... sans se faire voir...

OSCAR.

Deux mois !

CHARLOTTE.

Je suis bien sûre d’être son premier amour, allez !

OSCAR, à part.

Est-elle bonasse !

CHARLOTTE.

Et puis il est très comme il faut.

OSCAR.

Oh ! oh !

CHARLOTTE.

Très distingué... dame ! pour un brasseur.

OSCAR.

Hein ! il vous a dit qu’il était brasseur.

CHARLOTTE.

Certainement.

OSCAR.

Ce n’est pas vrai !... il vous a monté le coup.

CHARLOTTE.

Monté le coup... Qu’est-ce que cela veut dire ?

OSCAR, à part.

Elle ne comprend rien ! quelle petite guimauve !

À Charlotte.

Lucien n’est pas ce que vous croyez.

CHARLOTTE.

Comment !

OSCAR.

Mais non... Vous comptiez sur un brasseur... vous aurez mieux que ça,

Très bêtement.

Vous aurez un embrasseur. Hi ! hi !... il est joli, n’est-ce pas ? il est de moi... je viens de le faire.

CHARLOTTE.

Quoi ?

OSCAR, l’imitant.

Quoi !

À part.

Est-elle serine !... Je lui fais des mots très jolis... elle me répond : Quoi ? Je vais parler à sa cupidité.

Haut.

Petite, aimez-vous les voitures ?

CHARLOTTE.

Oh ! non, j’ai toujours peur d’être écrasée.

OSCAR.

Ah ! très joli !... à la bonne heure !... il est de vous ?

CHARLOTTE.

Quoi ?

OSCAR, l’imitant.

Quoi !

À part.

Elle ne comprend pas même les siens... elle en fait ; elle ne les comprend pas... elle est à empailler !

Haut.

Tenez, je vois qu’il faut vous mettre les points sur les i, je vais m’exécuter... Un jeune prince s’est ému à votre aspect...

CHARLOTTE.

Un prince ?

OSCAR.

Il ne m’appartient pas de le vanter, mais on s’accorde généralement à le trouver beau, spirituel, aimable.

CHARLOTTE, à part.

Ah ! mon Dieu ! c’est Lucien !

OSCAR.

Et si vous êtes bien gentille, on vous donnera un cuisinier, un château, un parc, pas mal de cachemires, et un cuisinier... comprenez-vous ?

CHARLOTTE, le regardant fixement.

Pas encore.

OSCAR.

Ah !

À part.

Alors, c’est à y renoncer.

CHARLOTTE.

Et cette offre, au nom de qui me la faites-vous ?

OSCAR.

Au nom du prince, parbleu !

CHARLOTTE, à part.

Ah ! Lucien !... moi qui l’aimais !

OSCAR.

Votre réponse ?

CHARLOTTE, avec dignité.

Vous répondrez à votre maître...

OSCAR, à part.

Comment ! mon maître !

CHARLOTTE.

Qu’une fille de ma classe ne peut aimer un prince sans se déshonorer.

OSCAR.

Oh ! quel enfantillage !

CHARLOTTE.

Quant à la proposition que vous m’avez faite, elle est odieuse, et j’en laisse toute la honte à son auteur.

OSCAR.

Mais cependant...

CHARLOTTE, de la porte.

Allez rapporter ces paroles à M. Lucien... ou plutôt au prince Lucien.

Elle sort.

 

 

Scène X

 

OSCAR, seul

 

Au prince Lucien !... mais elle se blouse !... c’est moi, le prince !... qu’est-ce que je fais donc ? il ne faut pas la détromper... mon titre me nuirait, elle n’a aucun goût pour les princes... en attendant la voilà furieuse contre Lucien... oui, mais quand elle apprendra qu’il n’est pas... et qu’au contraire c’est moi qui suis... Oh ! il faut absolument que je garde l’incognito... quelques jours encore... ça ne sera pas difficile, personne ne me connaît.

 

 

Scène XI

 

OSCAR, PÉTRUS

 

PÉTRUS, entrant par le fond.

Monseigneur ! monseigneur !

OSCAR, à part.

Pétrus ! mon gouverneur... il va me trahir... un vieux bavard...

PÉTRUS.

Je viens d’annoncer à tout le village le retour de Votre Altesse.

OSCAR.

Plus bas donc !

À part.

imbécile !...

PÉTRUS

Dans un quart-d’heure toutes les autorités seront à vos genoux.

OSCAR, à part.

Allons ! me voilà bien... Il faut d’abord éloigner celui-là.

Haut.

Maître Pétrus.

PÉTRUS.

Monseigneur ?

OSCAR.

J’ai besoin de vous pour une mission de confiance.

PÉTRUS.

Parlez, prince.

OSCAR.

Vous allez prendre un cheval.

PÉTRUS.

Je le prendrai

OSCAR.

Vous vous rendrez ventre à terre à Paris.

PÉTRUS.

Je m’y rendrai.

OSCAR.

Vous descendrez rue de la Harpe 22 bis.

PÉTRUS.

J’y descendrai.

OSCAR.

Vous monterez au premier.

PÉTRUS.

J’y monterai.

OSCAR.

Et vous me rapporterez sans désemparer l’objet que vous trouverez sur ma cheminée.

PÉTRUS.

Je le rapporterai.

OSCAR.

Vous m’en répondez sur votre tête...

À part.

C’est ma pipe.

Haut.

Allez !

PÉTRUS.

Je vais...

Revenant.

Ah ! j’oubliais... une lettre qu’un courrier de France vient d’apporter pour Votre Altesse.

OSCAR, la prenant.

C’est bien. – r’allez.

Pétrus sort.

 

 

Scène XII

 

OSCAR, puis LUCIEN

 

OSCAR, ouvrant la lettre.

Qu’est-ce que c’est que ça ?... en voici bien d’une autre !... On me demande l’extradition du nommé Lucien de Pont-Carré, condamné par la cour des pairs... Le livrer, lui !... un camarade, un ami, qui m’a soufflé mes maîtresses et donné un coup d’épée ! allons donc !... je suis prince, mais je ne suis pas sergent de ville !

On entend un chœur dans la coulisse ; Oscar s’approche de la fenêtre.

Quel est ce bruit !... mon peuple qui vient pour me complimenter avec accompagnement de jeunes filles et de clarinettes... Et mon incognito !... Que faire ? C’est qu’il n’y a pas à dire, Pétrus leur a promis un prince, il faut leur livrer un prince.

LUCIEN, entrant.

Ah ! je viens de déjeuner.

OSCAR, à part.

Lucien ! Voilà mon affaire.

LUCIEN.

Eh bien ! il est gentil leur petit vin du Rhin... je m’y ferai.

OSCAR.

Dis-donc, j’ai pensé à toi... pour cette place.

LUCIEN.

Tu m’as nommé quelque chose.

OSCAR.

Oui.

LUCIEN.

Doyen ?...

OSCAR.

Mieux que ça.

LUCIEN.

Ah !... quoi ?

OSCAR.

Tu le sauras... on vient, silence !

 

 

Scène XIII

 

LUCIEN, OSCAR, CHARLOTTE, BÉATH, FRIEDMANN, LE MAJOR, AUTORITÉS, VILLAGEOIS, VILLAGEOISES, MUSICIENS

 

FRIEDMANN.

Entrez, vous autres !... et ne partez qu’à mon commandement... Mais où est-il ? où est-il ?

OSCAR, prenant Lucien par la main.

Paysans et bourgeois !... saluez votre prince.

TOUS.

Lui !

LUCIEN.

Moi !

LE MAJOR.

Je le reconnais.

FRIEDMANN.

Moi aussi...

Aux villageois.

Partez !

CHŒUR.

Air de Judas Macchabée.

Chantons victoire,
Chantons avec art,
Célébrons la gloire
Du grand prince Oscar !

FRIEDMANN.

Voilà Son Altesse !
Quelle a de beauté !

LE MAJOR.

Qu’elle a de noblesse,
Et de majesté.

LUCIEN, à part.

Allons, c’est une bonne balançoire !

Reprise du CHŒUR.

Chantons victoire, etc.

LUCIEN, au peuple.

Habitants de Crétinbach ! vos transports m’ont profondément remué... mais pour le quart-d’heure vous barbotez...

OSCAR, bas à Lucien, lui remettant un papier.

Tais-toi, ou je te renvoie en France.

LUCIEN, regardant le papier.

Mon extradition !

CHARLOTTE, bas à Lucien.

Tromper une pauvre fille... Ah ! prince !

LUCIEN.

Mais permettez...

OSCAR, lui montrant le papier.

Silence !

LE MAJOR, à Friedmann.

Votre discours ! votre discours !

FRIEDMANN, se plaçant devant Lucien.

Prince !

À part.

Dieu que je suis ému.

Haut.

Prince !... ce jour... de tous mes jours...

LUCIEN, à part.

Qu’est-ce qu’il me veut celui-là ?

FRIEDMANN, continuant.

Sera toujours... le plus beau jour...

LE MAJOR, bas.

Allez toujours.

FRIEDMANN, bas au major.

Car... semblable au soleil... Votre Altesse dont les rayons... Votre Altesse dont les rayons...

LE MAJOR, à part.

Il n’en sortira pas...

Au peuple.

Allez, la musique.

CHŒUR.

Chantons victoire !
Chantons avec art,
Célébrons la gloire
Du grand prince Oscar !!!

On porte en triomphe sur un fauteuil Lucien qui gesticule et se débat vainement.

 

 

ACTE II

 

Une salle du palais, grande porte au fond. Portes à droite et à gauche. Fenêtre au deuxième plan, à droite, tables, fauteuils.

 

 

Scène première

 

LE MAJOR, FRIEDMANN, CONSEILLERS

 

Ils entrent par le fond.

FRIEDMANN.

Oui, monsieur le major, il y a dans tout ceci quelque chose qui m’a profondément blessé.

LE MAJOR.

Quoi donc, monsieur le bourgmestre ?

FRIEDMANN.

Avez-vous remarqué qu’on ne m’a pas laissé achever la dernière phrase de mon discours ?

LE MAJOR.

En effet, l’enthousiasme des nations n’a pu en attendre la fin ; elle a tari à sa source le fleuve de votre éloquence.

FRIEDMANN.

Major !

LE MAJOR, minaudant.

Je dis ce que je pense ! Je dis ce que je pense !

FRIEDMANN, même jeu.

Oh ! oh ! oh !

LE MAJOR, changeant de ton.

Quand je vous dis quelque chose, vous me feriez plaisir de me croire.

FRIEDMANN.

Je voulais dire...

LE MAJOR, l’interrompant.

On a eu tort de vous couper la parole ; quand un homme s’est donné... le plaisir de faire un discours, l’auditoire doit s’imposer la pénible obligation de l’écouter jusqu’au bout.

FRIEDMANN.

C’est juste.

LE MAJOR.

Donc, je ne vois pas d’inconvénient à ce que vous repreniez la harangue où vous l’avez laissée...

FRIEDMANN.

Je la reprendrai dès que Son Altesse paraîtra. Mais savez-vous pourquoi elle nous a quittés ?

LE MAJOR.

Je crois, avec tout le respect que je lui dois, qu’elle change de linge en ce moment.

FRIEDMANN.

En vérité, c’est un bien charmant jeune homme.

LE MAJOR.

Rempli de qualités !

FRIEDMANN.

De qualités rares !

LE MAJOR.

Rares et éminentes !

FRIEDMANN.

Éminentes... et solides !

LE MAJOR.

Et quel air de bonté !

FRIEDMANN.

De dignité !

LE MAJOR.

De majesté !

FRIEDMANN.

D’autorité !

LE MAJOR.

Et de capacité !... C’est un grand prince.

FRIEDMANN.

Il est d’une belle taille.

LE MAJOR.

J’entends grand dans le sens métaphysique.

FRIEDMANN.

Moi aussi... cinq pieds six pouces.

LE MAJOR, à part.

Cet homme est stupide.

UN HUISSIER, annonçant.

Le prince, Messieurs.

Après l’entrée de Lucien, il se relire au fond.

 

 

Scène II

 

LES MÊMES, LUCIEN

 

LUCIEN, à lui-même.

Ah çà ! quel diable de rôle me fait-on jouer ici ? Ma foi, je renonce à deviner. Est-ce que, par hasard, je serais prince... à mon insu ? C’est bien possible. Qui sait ?

FRIEDMANN, bas au major.

Je crois que c’est le moment ?

LE MAJOR, même jeu.

De lâcher votre discours ? Ce l’est.

FRIEDMANN.

Hum ! « Prince...

LUCIEN, continuant.

Après ça, je n’ai rien à perdre à ce jeu-là. Si ça ne fait pas de bien, ça ne peut pas faire de mal. Et puis, quand j’en aurai assez, je pose ma couronne sur une chaise et je reprends mon castor. Décidément, je vais régner... un peu... provisoirement. Ça y est-il ? Ça y est !

FRIEDMANN.

« Prince !

LUCIEN.

Ah ! c’est vous, Messieurs ; j’ai bien l’honneur de vous saluer. Ça va bien ?

LES AUTORITÉS.

Ah ! oui.

FRIEDMANN.

« Prince...

LUCIEN.

Quoi ?

FRIEDMANN.

« Grand prince...

LUCIEN.

J’ai bien entendu. Après ?...

FRIEDMANN.

« C’est un beau jour.

LUCIEN.

Oui, il fait très beau. Mais votre fille, monsieur Friedmann ?

FRIEDMANN.

Vous êtes bien bon, Monseigneur, la petite ne va pas mal. « Prince...

LUCIEN.

Où est-elle ?

FRIEDMANN.

Dans les jardins, Altesse. « De tous mes jours...

LUCIEN, à part.

En voilà un qui est embêtant !

Haut.

Allez la chercher.

FRIEDMANN.

Mais...

LUCIEN.

Je la nomme dame d’honneur.

FRIEDMANN.

Dame d’honneur !

Fausse sortie.

Dame d’honneur... de qui ?

LUCIEN.

De moi.

LE MAJOR, vivement.

C’est impossible, Altesse ; c’est impossible.

LUCIEN.

Pourquoi donc ?

LE MAJOR.

Parce que... parce que ça ne se fait pas.

LUCIEN.

Ah ! ça ne se fait pas ? Eh bien ! dame d’honneur... de ma femme.

LE MAJOR.

Vous vous mariez !

LUCIEN.

Oui, M’sieur.

LE MAJOR.

Quoi ! prince, vous penseriez à donner des héritiers ?...

LUCIEN.

Je ne pense qu’à ça... c’est ma seule occupation depuis que j’ai l’âge de raison.

LE MAJOR.

Des héritiers ! – Prince, une illumination me semblerait nécessaire.

LUCIEN.

Ah ! oui ; des lampions.

LE MAJOR.

Des lampions.

FRIEDMANN.

Des lampions.

LUCIEN.

Va pour des lampions. – Eh bien ! monsieur Friedmann...

FRIEDMAMN.

Prince, je vole...

LUCIEN.

Vous volez ?... c’est défendu ; je vous ferai pendre.

FRIEDMANN, aux autorités.

Est-il gai ?

LES AUTORITÉS.

Ah ! oui.

Friedmann sort.

 

 

Scène III

 

LE MAJOR, LUCIEN, CONSEILLERS

 

LUCIEN, à lui-même.

Je vais donc revoir ma Charlotte bien-aimée... car je l’aime, le diable m’emporte ! Ce que c’est que l’éloignement !

« L’absence est à l’amour ce qu’est au feu le vent ;
« Il éteint le petit et rallume le grand. »

Ces vers sont vieux ; mais... ils sont mauvais... Tiens, J’oubliais ma cour.

Haut.

Dites-moi, Major, où suis-je donc ici ?

LE MAJOR.

Est-il possible que Votre Altesse ne reconnaisse pas le palais où s’écoula sa tendre enfance ?

LUCIEN.

Ah ! c’est ici que s’écoula ma tendre enfance ?

LE MAJOR, essuyant un pleur en montrant un portrait.

Voici feu votre père.

LUCIEN, saluant.

Il est frappant ! Ah ça ! si nous nous occupions de mes sujets ? si nous veillons un peu au salut de l’empire ?

UN CONSEILLER, basse.

Veillons au salut de l’empire.

LUCIEN.

Qu’est-ce qu’on fait ? qu’est-ce qu’on dit ? quel est l’esprit des populations ?

LE MAJOR.

Elles n’en ont pas, Monseigneur.

LUCIEN.

Je m’en doute bien. Mais blâme-t-on ? approuve-t-on ?

LE MAJOR.

On est généralement content, si ce n’est Fritz, le brasseur, une tête chaude ; un révolutionnaire enragé ; un républicain rouge !

LUCIEN.

Rouge.

LE MAJOR.

Cramoisi.

LUCIEN.

Ah ! ah !

À part.

Un confrère.

LE MAJOR.

Cet homme ne cesse de tenir des propos incendiaires, le soir, après dîner, en fumant sa pipe.

LUCIEN.

Bah ?

LE MAJOR.

De plus, on dit qu’il boit tous les jours douze chopes... à l’adjonction des capacités.

LUCIEN.

Vraiment ?

LE MAJOR.

Oui, prince ; et voilà vingt ans qu’il fait ce métier-là.

LUCIEN.

Vingt ans ! sans bouger ?

LE MAJOR.

Sans bouger.

LUCIEN.

C’est effrayant !

LES AUTORITÉS.

Ah ! oui.

LUCIEN.

Maintenant, passons à l’administration, – les finances ?

LE MAJOR.

Elles sont dans un joli état. Prospérité toujours croissante !

LUCIEN.

Oh ! connu !... Je demande à voir. – Qu’on m’apporte les finances.

LE MAJOR, appelant.

Trick ! la caisse de l’état !

LUCIEN.

C’est le nerf de l’intrigue et de la guerre, Messieurs.

TRICK, posant une caisse sur la table.

Monseigneur est servi.

LUCIEN, à part.

Voilà le nerf demandé.

Avec dignité.

Laissez-nous seuls tous deux – le trésor et moi – j’ai à lui parler.

LE MAJOR, aux conseillers.

Suivez-moi !

LES CONSEILLERS.

Ah ! oui !

Les conseillers saluent et se retirent en silence.

 

 

Scène IV

 

LUCIEN, puis OSCAR

 

LUCIEN, embrassant la caisse.

À nous deux, bichette !... Ah ! mon tendre Oscar, tu crois que je vais gouverner pour rien ?... ce serait d’un mauvais exemple... je demande trente-trois francs trente-trois centimes par jour, et je vais prélever dix années de traitement.

Il commence à remplir ses poches.

Un instant ! des regards indiscrets pourraient troubler ce doux tête-à-tête... et la presse est si méchante...

Il va pousser le verrou de la porte du fond ; Oscar entre par celle de gauche ; il aperçoit la caisse et met tranquillement de l’argent dans ses poches. En se retournant, Lucien l’aperçoit.

Au vol... Tiens ! c’est toi ? qu’est-ce que tu fais là ?

OSCAR.

Je fais de l’économie politique.

LUCIEN.

Part à deux, mon bijou... puisque je suis prince, je veux jouir des bénéfices de l’emploi.

OSCAR.

Mais...

LUCIEN.

À toi, à moi ; à toi, à moi ; une, deux ; une, deux ; il n’y a plus rien,

Retournant la caisse à l’envers.

rincé !... Maintenant, tu vas, sans doute, m’expliquer pourquoi tu m’as affublé de ton titre ?

OSCAR.

Pourquoi ?

LUCIEN.

Oui.

OSCAR.

Tiens, tu m’amuses beaucoup. Et Charlotte.

LUCIEN.

Eh bien ! après ?

OSCAR.

Elle est furieuse contre un certain prince qui a voulu la tromper incognito ; et, le dépit aidant...

LUCIEN.

Comment ! tu oserais ?...

OSCAR.

Très bien... Mais, au fait, tu la connais.

LUCIEN.

Si je la connais ! ma fiancée !... car c’est ma fiancée.

OSCAR.

C’est vrai ; c’est ta fiancée.

LUCIEN.

Mais c’est une trahison !

OSCAR.

Le crois-tu ? Et Adèle ? ce n’était pas une trahison, n’est-ce pas ?

LUCIEN.

Ah ! mais, je ne souffrirai pas...

OSCAR.

Plaît-il ? comment as-tu dit cela ? répète donc un peu, pour voir.

LUCIEN.

Je dis que je ne suis pas prince, et que je vais le crier sur les toits.

OSCAR.

Toi ?

LUCIEN.

J’abdique !

OSCAR.

As-tu fini ?

LUCIEN.

Et tu crois que je te laisserai faire ?

OSCAR.

Dis donc, Lucien ; écoute donc un peu par ici.

Bas.

Si tu dis un mot, je te mets entre quatre gendarmes ; et, avec le petit acte d’extradition que voici...

LUCIEN, à part.

Aie !

OSCAR.

Tu comprends ?

LUCIEN.

Parfaitement.

À part.

C’est un tyran, que cet animal-là !

OSCAR.

Louis XV, mon cher ! – Adieu, Lucien.

Chantant.

Je vais revoir ma p’tite Charlotte ! c’est le pays qui m’a donné...

Ouvrant la porte du fond.

Oh ! c’est elle.

 

 

Scène V

 

LUCIEN, OSCAR, FRIEDMANN, CHARLOTTE

 

FRIEDMANN, à Charlotte.

Mais viens donc !... Quand je te répète que c’est l’ordre de Son Altesse...

À Lucien.

Prince, voici ma fille qui brûle de se jeter à vos genoux...

Bas à Charlotte.

Jette-toi à ses genoux !

CHARLOTTE.

Mais, mon père...

FRIEDMANN.

C’est si naturel... après la faveur insigne...

OSCAR.

Quelle faveur ?

FRIEDMANN, à part.

Un étranger !...

À Oscar.

Monsieur, j’ai bien l’honneur de vous saluer.

OSCAR.

Moi aussi. – Quelle faveur ?

FRIEDMANN.

Son Altesse a daigné nommer ma fille dame d’honneur.

OSCAR.

Ah bah !...

LUCIEN.

Oui. Je désire attacher Mademoiselle à ma pers... à ma cour...

OSCAR, à part.

Mais ça m’embêté, moi, ça !

Haut.

Pardon, Prince, mais je ne sais pas s’il est bien convenable...

Mouvement de Friedmann.

CHARLOTTE.

Monsieur a raison.

À Lucien.

Monseigneur, ce matin, vous avez daigné m’adresser quelques paroles obligeantes... je n’avais pas l’honneur de connaître Votre Altesse, et peut-être en ai-je trop entendu... mais aujourd’hui que je sais qui vous êtes, je ne saurais demeurer ici plus longtemps...

FRIEDMANN, bas à Charlotte.

Malheureuse !... tu perds ton père !

CHARLOTTE.

La cour n’est point faite pour moi : elle n’a rien qui me séduise.

OSCAR.

Bravo !

FRIEDMANN, à part.

De quoi se mêle-t-il, celui-là ?

CHARLOTTE.

Souffrez donc que je retourne dans mon humble maison... je ne l’aurais pas quittée, si mon père m’en avait crue...

OSCAR.

C’est ça ! Fuyons le souffle empoisonné des cours.

Offrant son bras à Charlotte.

Venez-vous ?

FRIEDMANN.

Ne touchez donc pas à ma fille, Monsieur Prince, excusez-nous.

LUCIEN.

J’excuse tout ce qui passe par une si jolie bouche.

FRIEDMANN.

Oh ! prince !

À part.

Il trouve que j’ai une jolie bouche !

OSCAR.

Mais je n’accepte pas le refus de la belle Charlotte... je désire qu’elle reste ici, près de nous...

CHARLOTTE.

Cependant, prince...

LUCIEN.

Cela suffit... je le veux.

CHARLOTTE.

Je resterai.

OSCAR.

Alors, moi aussi ; nous resterons...

FRIEDMANN.

Ah ça ! il s’en met toujours, celui-là...

LUCIEN, à Oscar.

Non ! pas vous... J’ai une mission à vous confier... une mission lointaine.

OSCAR.

À moi ?

À part.

Je te vois venir...

Haut.

C’est impossible, Monseigneur.

LUCIEN.

Comment ?

OSCAR.

Votre Altesse sait bien que mes fonctions ne me permettent pas de m’absenter...

FRIEDMANN.

Vos fonctions ?

OSCAR, à Friedmann.

Secrétaire d’État... vingt mille francs d’appointements.

FRIEDMANN.

Vingt mille ! ah !... j’ai bien l’honneur de vous saluer.

LUCIEN.

Secrétaire d’État... vous rêvez !

OSCAR.

Ah ! je vous demande pardon.

LUCIEN.

Moi aussi.

OSCAR.

Moi aussi.

FRIEDMANN, à part.

Il va le savoir mieux que le prince !

OSCAR, présentant un papier à Lucien.

J’en suis sûr. Voici ma nomination... signée...

LUCIEN, à part.

Mon extradition !...

Haut.

Oui, en effet, je me rappelle maintenant...

OSCAR.

Quand je vous le disais !

À Charlotte.

Et maintenant, belle Charlotte, je ne vous quitterai plus... je serai près de vous tous les jours, à toute heure...

FRIEDMANN.

Mais, Monsieur... je suis son père, que diable...

OSCAR.

Ah ! c’est juste, vous ne savez pas... brave homme, j’aime votre fille, je l’épouse, c’est arrangé, merci bien.

FRIEDMANN.

Comment ! Vous me demandez sa main !

À part.

le favori du prince !

Haut.

Monsieur, je suis heureux, mais bien heureux, de pouvoir...

LUCIEN, bas.

Refusez.

FRIEDMANN.

Hein ?

À Oscar.

de pouvoir vous la refuser.

OSCAR.

Oh ! prince, parlez pour moi...

LUCIEN.

Impossible. Les affaires de famille...

OSCAR.

Je sais combien vous vous intéressez à ce mariage !...

CHARLOTTE.

Ah ! Son Altesse daigne s’intéresser...

OSCAR.

Beaucoup ! beaucoup...

LUCIEN, à part.

Gredin ! va !

OSCAR.

N’est-ce pas, Monseigneur ?

Il joue avec le papier.

LUCIEN.

C’est-à-dire... je... m’y intéresse... eh bien ! oui, là, je m’y intéresse...

À part.

Il abuse des gendarmes !

CHARLOTTE, à part.

C’est trop fort.

FRIEDMANN.

Alors, je n’ai plus d’objections à faire... J’accepte.

LUCIEN, bas.

Mais refusez donc !

FRIEDMANN.

Ah ! c’est-à-dire je refuse... non... j’accepte... Ah ! je ne sais plus ce que je dis... faites comme vous voudrez.

LUCIEN, à part.

Vieux cerf-volant !

Haut.

Entendons-nous... je ne veux pas imposer ma volonté... et si, par hasard, le cœur de Mademoiselle se trouvait engagé... ailleurs...

OSCAR.

Oh ! ce n’est pas probable...

CHARLOTTE.

Mon Dieu, puisque ce mariage paraît faire plaisir à tout le monde, puisque Son Altesse daigne s’y intéresser, je sais trop ce que je dois à mon souverain pour chercher à contrarier ses désirs...

OSCAR, à part.

Vlan !

LUCIEN, de même.

Me laisser jouer par cet imbécile... j’étouffe.

Haut.

Je désire être seul, Messieurs, j’ai affaire.

FRIEDMANN, à Oscar.

Mon gendre, prenez le bras de votre femme.

À lui-même.

Secrétaire d’État ! vingt mille francs d’appointements.

À Oscar.

Je vous permets de l’embrasser.

OSCAR, embrassant Charlotte et regardant Lucien.

Hein ?

LUCIEN, à part.

Je t’étranglerais !

OSCAR, bas, à Lucien.

Et Adèle ?...

Il remonte.

LUCIEN, bas, à Charlotte qui passe devant lui.

Ah ! Charlotte !

CHARLOTTE, bas.

Je vous obéis, Monseigneur.

Ensemble.

Air : Finale du premier acte du Mousquetaire gris.

LUCIEN, à part.

Me laisser jouer par lui !
Ah ! morbleu ! quelle injure !
Mais j’aurai, je le jure,
Ma revanche aujourd’hui !

OSCAR, à part.

Elle me préfère à lui !
Parbleu ! la chose est sûre.
Il fait triste figure :
Je me venge aujourd’hui !

FRIEDMANN, à part.

J’ai de l’amitié pour lui,
Il a bonne figure ;
Quelle heureuse aventure
Nous arrive aujourd’hui !

CHARLOTTE, à part.

J’avais de l’amour pour lui ;
Mais, depuis son injure,
Je maudis le parjure,
Et me venge aujourd’hui.

Charlotte, Friedmann et Oscar sortent par le fond.

 

 

Scène VI

 

LUCIEN, seul

 

Ah ! le brigand ! Mais, pardieu ! si j’en crois mon émotion, mon cœur s’en mêle autant que ma vanité. Elle ne l’aime pas, elle ne peut pas l’aimer ; le dépit seul l’anime... Oui, mais, amour ou dépit, c’est toujours la même chose pour moi. Il n’y a pas à dire, il faut forcer Oscar à reprendre sa place, mais comment ? Si je dis un mot, je deviens la proie des gendarmes... Si je gouvernais ?... Oui, parbleu ! c’est une idée ! Ah ! mon peuple ! ah ! Oscar XXVIII ! vous allez en voir de grises !... Holà ! quelqu’un !

Trick paraît.

Qu’on m’apporte le conseil d’État ! allez.

Trick sort.

Nous allons voir si vous me soufflerez ma maîtresse, Oscardinos !

 

 

Scène VII

 

LUCIEN, LE MAJOR, CONSILLERS, TRICK, avec plusieurs portefeuilles

 

LUCIEN.

Messieurs, je vous salue. Nous allons travailler, si vous le voulez bien.

LE MAJOR.

Nous sommes aux ordres de Votre Altesse.

LUCIEN.

C’est bon, asseyez-vous. Messieurs, j’ai pris connaissance de l’état pécuniaire du royaume, je sais où en sont les finances.

À part.

Elles sont dans ma poche.

Haut.

Il s’agit maintenant de me rendre compte des autres départements. Celui de la guerre, je vous prie.

LE MAJOR.

C’est moi. Trick, le portefeuille de la guerre. Votre Altesse désire connaître l’état de nos cadres ?

LUCIEN.

Oui.

LE MAJOR.

L’effectif est de dix-huit hommes...

LUCIEN.

Mâtin !

LE MAJOR.

Trente-six officiers et un caporal, tous musiciens. Si Votre Altesse veut les passer en revue, ils sont sous la fenêtre.

LUCIEN.

Ça me fera plaisir.

Il paraît au balcon.

CRIS du dehors.

Vive le prince Oscar !

Symphonie féroce.

Vive le prince Oscar !

LUCIEN.

Dieu ! qu’ils sont laids ! ils sont grêlés !

Criant.

Je vous mets tous à la salle de police !

La musique se tait, grognements.

LE MAJOR.

Prince, vous allez indisposer l’armée.

LUCIEN, à part.

J’y compte bien.

Haut.

Voilà comme je suis, moi. Le ministre de la marine ?

LE MAJOR.

C’est moi. Trick !

Trick lui donne un portefeuille ; rendant l’autre à l’huissier.

Track !... Prince, nous possédons deux étangs et trois bateaux... mais les étangs sont à sec.

LUCIEN.

Qu’on y plante de la moutarde.

LE MAJOR.

Mais, prince, la marine...

LUCIEN.

Elle cultivera la moutarde,

À part.

jusqu’à ce qu’elle lui monte au nez.

Haut.

À l’intérieur ?

LE MAJOR, même jeu que précédemment.

Trick !... Track !... Il n’y a rien.

LUCIEN.

Très bien ! À l’instruction publique ?

LE MAJOR, même jeu.

Trick !... Track !... Il y a un dictionnaire latin et deux bibliothécaires.

LUCIEN.

Fort bien ! Aux travaux publics ?

LE MAJOR.

Il y a, depuis vingt-deux ans, un comité permanent qui s’occupe d’organiser le travail. Grâce à ses lumières, un trottoir a été construit dernièrement avec une économie vraiment remarquable. Le trottoir a coûté mille francs le mètre, les ouvriers et les patrons ont eu chacun mille francs de bénéfice. Mille francs d’un côté, mille francs de l’autre, ça se balance... je pose zéro... donc, le trottoir n’a rien coûté du tout.

LUCIEN.

C’est clair.

LES CONSEILLERS.

Ah ! oui.

 

 

Scène VIII

 

LES MÊMES, FRIEDMANN

 

FRIEDMANN.

Pardon, prince, si je me suis fait attendre au conseil, mais des affaires de famille... Ah ! je suis bien content ! le secrétaire a encore embrassé ma fille.

LUCIEN.

Il l’a embrassée ?

FRIEDMANN.

Plusieurs fois.

LUCIEN.

Où ça,

FRIEDMANN.

Sur la joue.

LUCIEN.

Dans quel endroit ?

FRIEDMANN.

Sur la joue.

LUCIEN.

C’est indécent... Mais, au fait, il est mon secrétaire... Mais j’ai besoin de mon secrétaire... mais il n’est pas à son poste... mais il me le faut, tout de suite.

LE MAJOR, à Trick.

Qu’on apporte le secrétaire de son Altesse.

FRIEDMANN, à lui-même.

Je le lui disais bien : Le prince ne sera pas content, vous n’êtes pas à votre poste. Ces jeunes gens !... c’est jeune ! c’est jeune !

 

 

Scène IX

 

LES MÊMES, OSCAR

 

OSCAR, avec emphase.

Je me rends à vos ordres, mon... seigneur.

LUCIEN.

Vous devriez les avoir prévenus, Monsieur.

OSCAR, bas.

Oh ! ce genre !

LUCIEN, à Oscar.

Asseyez-vous là et écrivez.

À part.

Ah ! tu veux que je règne, eh bien ! on va régner... Hum !

Haut.

Premier décret, concernant les chiens :

« 1° Il sera perçu par tête de chien un impôt de deux francs par jour.
« 2° Ceux qui se déferont de ces compagnons dévoués et fidèles seront frappés du même impôt, en punition de leur ingratitude.
« 3° Ceux qui n’en ont jamais eu... paieront également, en vertu du principe d’égalité qui doit régir tous les citoyens. »

OSCAR, écrivant.

« Tous les citoyens. »

LUCIEN.

Vous écrivez ?

OSCAR.

Je moule.

LUCIEN.

Je vais te faire mouler... attends ! Deuxième décret : « Les jours de soleil se paieront cinquante centimes : le soleil féconde la terre. Les jours de pluie se paieront également cinquante centimes ; la pluie engraisse le sol. Les autres jours on ne paiera rien. Nota. La neige et la grêle seront considérées... »

OSCAR.

Comme Soleil ?

LUCIEN.

Comme pluie.

OSCAR.

Oh ! C’est le même prix.

LUCIEN.

C’est juste. En un mot, on répartira l’impôt d’une manière sage et progressive... Et il faudra que ça marche, morbleu !

OSCAR, écrivant.

Marche, morbleu !

LUCIEN.

Plaît-il ?

OSCAR.

Je répète le dernier mot.

LUCIEN.

Très bien.

LE MAJOR et FRIEDMANN, atterrés.

Mais, Monseigneur...

LUCIEN, gracieux.

Silence !

Regardant leurs habits.

Troisième décret : « Les habits marrons sont abolis dans toute l’étendue de la principauté. »

FRIEDMANN.

Mais...

LE MAJOR.

Pourquoi les marrons ?...

LUCIEN.

Silence ! il faut faire aller le commerce. Quiconque contreviendrait à cette ordonnance serait déclaré factieux, et comme tel empalé dans les vingt-quatre heures.

FRIEDMANN, vivement.

Je demande à ôter mon habit... j’ai très chaud.

LE MAJOR, de même.

Je demande à quitter le mien ; il me gêne des entournures.

LUCIEN.

Accordé.

Ils quittent tous deux leurs habits.

OSCAR, écrivant.

« Dans les vingt-quatre heures.

LUCIEN, à part.

Il ne bouge pas ?... Allons, les grandes eaux !

Haut.

Enfin, moi, prince de Crétinbach, je déclare la guerre à la Russie, à la France, à l’Autriche, à l’Espagne, à l’Angleterre, au roi de Prusse, à toute l’Europe ! et... à la principauté de Monaco.

OSCAR, écrivant.

« Monaco.

Le poussant.

Ah ! que tu es drôle !

LUCIEN.

Tu crois que je plaisante ?

Haut.

Le bourgmestre fera afficher ces ordonnances dans toute la ville.

OSCAR, effrayé.

Hein ?

LUCIEN.

Et s’il est assommé, comme cela est probable, les coupables seront pendus.

TOUS, se levant.

Mais, Monseigneur.

LUCIEN.

Silence !

Ils se rasseyent consternés.

Je suis heureux, Messieurs, d’un silence qui me prouve votre sympathie.

OSCAR.

Farceur, va !

LUCIEN.

Voilà mon système de gouvernement. Vous en verrez dans peu des effets... incroyables. Messieurs, j’ai bien l’honneur de vous saluer.

LE MAJOR, se levant.

Air : Alléluia.

Les tyrans les moins délicats,
D’Oscar XXVIII n’approchent pas !
On ne peut le comparer qu’à
Caracalla !

LES CONSEILLERS.

Ah ! oui !

CHŒUR, reprise.

Les tyrans les moins délicats, etc.

Ils sortent, lugubres, précédés du major et de Friedmann.

 

 

Scène X

 

LUCIEN, OSCAR

 

LUCIEN.

Eh bien ! qu’en dis-tu ?

OSCAR.

C’est bien, très bien, très bien. Ah ! tu gouvernes bien, c’est simple, mais c’est carré, le décret sur les habits marrons, surtout !... j’aime le décret sur les habits marrons. Quant à l’impôt, il m’a fait plaisir, c’est à la fois capricieux... logique et... productif. Ah ! tu comprends bien la question.

LUCIEN.

Tu trouves ?

OSCAR.

Oui ; voilà ce que j’appelle une politique... chique.

LUCIEN, à part.

Voilà qu’il me fait ses compliments, maintenant.

Haut.

Et comment prendront-ils cela, par ici ?

OSCAR.

Mon peuple ? oh ! très bien ! Mon peuple est un âne !

LUCIEN, à part.

C’est ce que nous verrons.

OSCAR.

Je te le répète, je suis content de toi : tu manies ça... très proprement. Continue ; et quand je reprendrai mon sceptre, je te nommerai peut-être premier ministre.

LUCIEN.

Quand tu le reprendras ?... Eh bien ! reprends-le tout de suite.

OSCAR.

Non, tout de suite, ça me gênerait. Demain, je ne dis pas ; mais ce soir, j’ai rendez-vous... conférence... Je fraternise avec une de mes sujettes.

LUCIEN.

Ah ! avec... Charlotte ?

OSCAR.

Le bruit en court.

LUCIEN.

Et... c’est bientôt ?

OSCAR.

Dans une heure, dit-on ; au pavillon de chasse.

LUCIEN.

Ah ! tu aimes la chasse ?

OSCAR.

C’est selon le gibier.

LUCIEN.

Et... tu iras ?...

OSCAR.

J’en ai peur.

LUCIEN.

C’est toi qui l’auras voulu...

OSCAR.

Quoi ?

LUCIEN.

Rien.

Appelant.

Trick !

Bas.

Allez me chercher à l’instant le brasseur Fritz ; vous savez, celui qui n’est jamais content ; vous le ferez passer dans mon cabinet. Faites vite, c’est pour affaire d’État. Allez !

Trick sort.

Adieu, Oscar.

À part.

Tu auras de mes nouvelles, mon trésor !

Il sort par la gauche.

 

 

Scène XI

 

OSCAR, seul

 

Eh bien ! où vas-tu donc ? Eh ! Lucien !... Il s’enferme... le sournois me prépare sans doute quelque tour... car il est furieux...

Riant.

Mais qu’est-ce que ça me fait ?... Avec ce petit morceau de papier, je le tiens, je le tiens !... Ah ! tu m’as soufflé Dédèle, toi ! et cætera, et cætera... et tu veux encore me blaguer au sein de mon empire... Tu veux me faire peur avec des décrets ?... mais ça ne prend pas ! Dire que, dans un instant, l’aimable Charlotte va échanger... le plaisir des rois contre le roi des plaisirs ! J’en deviens stupide de bonheur, ma parole d’honneur.

Il se met devant une glace et se mouille les sourcils.

 

 

Scène XII

 

OSCAR, LE MAJOR

 

LE MAJOR, s’avance avec précaution.

Il est seul, bon !... Hum !

OSCAR.

Ah ! c’est vous... messieurs les ministres ?

LE MAJOR.

Oui, Monsieur, c’est... nous, ou... ce sont moi... à votre choix... je voudrais vous parler en particulier.

OSCAR.

À moi ?

LE MAJOR, à part.

Allons-y gaiement.

Haut.

Êtes-vous riche, Monsieur le secrétaire.

OSCAR.

Moi ?

À part.

Où veut-il en venir ?...

Haut.

Je suis riche... d’espérance, de gentillesse et d’agréments personnels.

LE MAJOR, saluant.

Je m’en étais aperçu... mais ne vous plairait-il pas de dorer un peu ces fragiles avantages que le temps emporte avec lui ?

OSCAR.

Je n’y vois pas d’inconvénients.

LE MAJOR.

Eh bien, je suis votre homme.

OSCAR.

Vous faites la banque ?

LE MAJOR.

Non, Monsieur ; je... comment dirais-je bien cela ?... J’opère sur les fonds publics.

OSCAR.

Je ne saisis pas bien.

LE MAJOR.

Je m’explique... mais vous me promettez le secret ?

OSCAR.

Je vous le promets.

LE MAJOR, d’un air dégagé.

Eh bien ! je fais danser l’anse du panier.

OSCAR.

Vous êtes cuisinier ?

LE MAJOR.

Cuisinier... d’État.

OSCAR.

C’est-à-dire que vous êtes un...

LE MAJOR.

Oui, oui, oui...

Il rit.

OSCAR, riant.

Eh bien ! je m’en doutais.

LE MAJOR, de même.

À quoi ?

OSCAR, de même.

Vous avez une bonne figure.

Ils s’offrent du tabac.

LE MAJOR, légèrement.

C’est le secrétaire du prince qui est spécialement chargé de rendre compte des dépenses extraordinaires, et de l’emploi des fonds... ténébreux.

OSCAR, riant.

Ténébreux est joli !

LE MAJOR, de même.

Eh bien, moi, je me charge de plonger dans ces ténèbres... vous comprenez.

OSCAR.

Très bien !

LE MAJOR.

D’accord avec le secrétaire, je rends des comptes fantastiques à la nation, et le conseil boit de l’encre, pendant que, vous et moi, nous buvons du Johannisberg !

OSCAR, riant.

À sa santé ? c’est fort ingénieux, c’est fort ingénieux.

LE MAJOR, riant.

N’est-ce pas ?

OSCAR.

Oui... et... c’est dégoûtant !

LE MAJOR.

Oh ! oui, c’est dégoûtant !... Tenez, vous m’allez, vous !

Il lui offre une prise.

OSCAR.

Enfin, vous tripotez ?

LE MAJOR.

Je tripote ! mais... mais, du moment que tout le monde l’ignore... c’est comme si je ne tripotais pas. Ainsi, vous consentez ?

OSCAR.

À quoi ?

LE MAJOR.

À recevoir d’abord ce petit à-compte... une misère.

OSCAR.

C’est un pot-de-vin... je l’accepte.

À part.

Comme restitution.

Haut.

Et, il y a longtemps que vous faites ce métier-là.

LE MAJOR.

Depuis que j’ai la confiance de mes concitoyens. Mais, depuis douze ans, ça va ! ça va !... Vous comprenez, avec un conseil de régence... c’est tout plaisir. Qu’est-ce que ça leur fait, à ces braves conseillers ?

OSCAR.

Oui, au fait, qu’est-ce que ça leur fait ?

LE MAJOR.

Et à moi donc !

OSCAR.

Et à vous donc !

À part.

Canaille, va !

LE MAJOR.

Il va sans dire que le prince ignorera toujours...

OSCAR.

S’il apprend un mot de tout ceci, c’est... que vous le lui aurez dit vous-même !

LE MAJOR.

Ah ! ah ! ah !... vous êtes charmant.

OSCAR, à part.

Vieux filou !

LE MAJOR.

Décidément, vous me bottez.

OSCAR.

Nous nous bottons !

Ils se serrent les mains et rient à gorge déployée. Le Major sort.

 

 

Scène XIII

 

OSCAR, seul

 

En voilà un que je ferai pendre demain matin... Gredin ! voleur !

 

 

Scène XIV

 

OSCAR, LUCIEN

 

LUCIEN, se frottant les mains.

Allons, allons, ça ira.

OSCAR.

Qu’est-ce qui ira ?

LUCIEN.

Ça ne te regarde pas : ce sont des affaires d’État.

OSCAR.

Comment ! Ça ne me regarde pas !

LUCIEN.

Suis-je prince, oui ou non ?

OSCAR.

Tu l’es. Et tu seras encore bien autre chose.

LUCIEN.

Hein ?

OSCAR.

Je m’entends. Adieu, Lucien.

LUCIEN.

Où vas-tu ?

OSCAR.

Au pavillon de chasse.

LUCIEN.

Ah ! tu vas au pavillon de chasse, toi !

OSCAR.

Oui, j’y vais.

LUCIEN.

Bien du plaisir.

OSCAR, revenant.

Pourquoi me dis-tu : bien du plaisir ?

LUCIEN.

Parce que je t’y souhaite beaucoup d’agrément.

OSCAR.

Pourquoi me dis-tu cela comme ça.

LUCIEN.

Pour rien. Va au pavillon de chasse, mon ami.

OSCAR.

Oui, j’y vais.

LUCIEN.

Va au pavillon de chasse.

OSCAR, revenant.

Est-ce que tu l’aurais fait démolir ?

LUCIEN.

Je m’en serais bien gardé. Va au pavillon de chasse ; seulement, à ta place, je n’irais pas.

OSCAR.

Oh ! jaloux !

LUCIEN.

Non : c’est qu’on peut y prendre... le serein.

OSCAR, se drapant.

La personne du prince est inviolable et sacrée.

Il sort.

LUCIEN.

Tu m’as compris.

 

 

Scène XV

 

LUCIEN, seul

 

Il va au pavillon de chasse ! mais il batifole sur un volcan, le malheureux, un vrai volcan ! Pourvu que le brasseur profite de mes avis. Ces Allemands sont si flâneurs ! Je leur ai pourtant mâché une bien jolie révolution... mais pour ces choses-là, il n’y a que Paris. La belle cité pour ceux qui n’aiment pas à vivre tranquilles.

Écoutant.

Rien, rien encore ! J’y ai pourtant mis de la précision : « M. Fritz, lui ai je dit, ne trouvez-vous pas que « je suis un tyran ? – Moi, Monseigneur ? – Supposons que je sois un tyran, vous voudriez me renverser, n’est-ce pas ? Mais comment feriez-vous ? – Dame ! on ouvre d’abord les prisons. – Mauvais ! avec ces gens-là, vous ne ferez jamais qu’une émeute. Pour faire une révolution, il faut avoir pour soi les honnêtes gens, d’abord ; l’enthousiasme et le bon droit. Il ne faut pas un quartier de la ville, il faut toute la ville ; il ne faut pas une classe de citoyens, il faut tous les citoyens. En un mot, il ne faut pas être un contre tous, il faut être tous contre un. Ceci posé, vous commencez par faire des barricades. Savez-vous faire des barricades ? – Non. – Eh bien ! voilà comment on s’y prend. » (Et j’ai dépavé la moitié de la cour, pour lui montrer la manière de s’en servir.) – Savez-vous la Marseillaise ? – Non ! (Je la lui ai chantée.) – On fait sonner les cloches, on se rend en masse au pavillon de chasse, où le prince a coutume de se retirer à la nuit tombante, et tout est dit. La Révolution est faite. La suite au prochain numéro. Mais il tarde bien.

Bruit au dehors.

– Ah ! ça commence.

Il écoute.

Le bruit se rapproche.

Crescendo.

Allons, ça marche.

Il regarde à la fenêtre.

Ils se dirigent vers le pavillon... très bien. – Bien du plaisir, mon prince !

 

 

Scène XVI

 

LUCIEN, CHARLOTTE

 

CHARLOTTE.

Prince ! prince !

LUCIEN.

Charlotte !

CHARLOTTE.

Oui, Charlotte !...

LUCIEN, à part.

Ah ça l l’autre est donc tout seul au pavillon ?... c’est plus drôle.

CHARLOTTE.

Charlotte que vous avez voulu tromper... et qui vient vous sauver.

LUCIEN,

Vous tromper, Charlotte ?

CHARLOTTE.

Ne revenons pas sur le passé, Monseigneur ; occupons-nous du présent, s’il en est temps encore... une affreuse révolte...

LUCIEN.

Ah ! oui... parlons d’autre chose ; si vous le voulez bien, parlons de vous.

CHARLOTTE.

De moi ?... mais vous n’y pensez pas ! songez que toute la ville est sur pied.

LUCIEN.

Bon !

CHARLOTTE.

On marche sur le château !

LUCIEN.

Bien !

CHARLOTTE.

Des barricades s’élèvent !

LUCIEN.

Parfait !

CHARLOTTE.

Écoutez !

Bruit de voix et de tocsin.

LUCIEN.

Oui, on sonne les cloches... Ne faites pas attention... Il ne s’agit pas de cela ; mais de vous, que j’aime, que j’adore...

CHARLOTTE.

En vérité, prince, vous perdez la raison !

LUCIEN.

On la perdrait à moins.

CHARLOTTE.

Écoutez, révoquez vos ordonnances, ou vous êtes perdu !

LUCIEN.

Passons, passons !

Il veut l’embrasser.

CHARLOTTE.

Vous ne m’entendez donc pas ?

LUCIEN.

Vous êtes charmante !

Une pierre brise un carreau ; Charlotte effrayée se réfugie dans les bras de Lucien.

Parbleu ! voilà une pierre qui me rend le plus heureux des hommes.

CHARLOTTE.

Mais, malheureux, vous perdez votre trône !

LUCIEN, à part.

Ça m’est bien égal.

Haut.

Eh ! qu’est-ce qu’un trône, auprès de toi !

Il gesticule.

 

 

Scène XVII

 

LUCIEN, CHARLOTTE, LE MAJOR

 

LE MAJOR, vite.

Prince, prince ! la ville est en révolution... on a forcé l’arsenal et on en a pris toutes les armes : quatre fusils et le pistolet !

LUCIEN, à part.

Ils vont ! ils vont ?

CHARLOTTE.

Vous le voyez !

 

 

Scène XVIII

 

LUCIEN, CHARLOTTE, LE MAJOR, FRIEDMANN

 

FRIEDMANN.

Prince, prince ! on chante la Marseillaise ! on a enfoncé les grilles du jardin... et... on a marché sur les plates-bandes !

LUCIEN.

En vérité ?

CHARLOTTE.

Vous le voyez.

 

 

Scène XIX

 

LUCIEN, CHARLOTTE, LE MAJOR, FRIEDMANN, OSCAR, AUTORITÉS

 

OSCAR.

Lucien, Lucien, Lucien ! sacrebleu ! sais-tu ce qui ce passe ?

LUCIEN.

Eh bien ! et ton rendez-vous ?

OSCAR.

Il s’agit bien de cela !

Rumeurs.

Les entends-tu ? Ils vont escalader les fenêtres. Il faut leur parler...

LE MAJOR.

Pas moi.

FRIEDMANN.

Ni moi.

TOUS.

Ni moi.

LUCIEN.

Attends ; je m’en charge.

Il se met au balcon.

« Citoyens, si les décrets de ce matin vous sont désagréables, il faut le dire !

LA FOULE.

Oui ! oui !

LUCIEN.

Eh bien ! je les abroge ! – Êtes-vous contents ?

LA FOULE.

Non, non !

LUCIEN.

Qu’est-ce qu’il vous faut ! – Une constitution ?

LA FOULE.

Oui, oui !

LUCIEN.

Je vous la promets.

OSCAR, le tirant par son habit.

Qu’est-ce tu fais donc ?

LUCIEN.

Je les apaise ! Qu’est-ce que vous voulez encore ? – la liberté de la presse ? – la réforme, – l’arrestation des ministres ? Accordées.

OSCAR.

Mais tu les apaises trop !

LUCIEN.

Mais non, mais non.

LA FOULE.

Vive Oscar XXVIII.

LUCIEN.

Tu vois, tu deviens populaire.-Attends, je vais proclamer la république.

OSCAR.

Malheureux !

LUCIEN.

Alors, donne-moi Charlotte, nomme-moi premier ministre, et déchire l’extradition, sinon...

OSCAR.

Comme tu y vas !

LUCIEN.

Tu ne veux pas ?... Citoyens, je proclame la Rép...

OSCAR.

Arrête ! je consens à tout, ouf !

LUCIEN.

Il était temps... une minute de plus, et je te mettais en république.

Haut.

Maintenant, à chacun notre lot, Monseigneur ; à vous votre titre, à moi ma fiancée.

CHARLOTTE.

Comment ?

FRIEDMANN et LE MAJOR.

Que signifie ?...

LUCIEN.

Cela veut dire que voilà votre véritable prince.

OSCAR.

Il est vrai, Messieurs : le vrai, le seul, l’unique Oscar, c’est moi.

LE MAJOR.

Je le reconnais.

FRIEDMANN.

Nous le reconnaissons, n’est-ce pas, Messieurs ?

LES AUTORITÉS.

Ah ! oui.

LE MAJOR, à part.

Je suis pincé.

OSCAR.

Seigneur Lucien de Pontcarré, nous vous nommons premier ministre, en remplacement du major d’Honspeck, appelé à de plus hautes fonctions.

Bas, au major.

à être pendu.

LE MAJOR.

Quick !

LUCIEN.

Eh bien ! Charlotte...

CHARLOTTE.

Oh ! je suis bien heureuse.

FRIEDMANN.

Voici, je crois, l’instant de placer mon discours.

À Oscar.

Prince...

Pétrus paraît ; il porte la pipe d’Oscar sur un coussin.

PÉTRUS.

Prince, je reviens de la rue de la Harpe, 22 bis...

OSCAR.

Ah ! ma pipe ! merci, Pétrus.

Il la bourre et l’allume.

FRIEDMAN.

Prince, ce jour, de tous mes jours, sera toujours le plus beau jour, car...

LE PEUPLE, en dehors.

Des lampions ! des lampions !

Friedmann fuit de vains efforts pour continuer ; le peuple demande des lampions, les autorités s’en mêlent ; Friedmann, le major, Lucien, Oscar les imitent, et répètent en chœur :

Des lampions !
Des lampions !

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