Monsieur de Coyllin (Eugène LABICHE - Auguste LEFRANC - MARC-MICHEL)

Comédie en un acte, mêlée de chant.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Palais-Royal, le 2 juillet 1838.

 

Personnages

 

MONSIEUR DE COYLLIN[1]

MADAME DE KERGOËT

LE DUC DE LAUZUN

LE DUC D’HUMIÈRES

CAVOIE, maréchal des logis

DE SAINT-LUC, gentilhomme de la cour de Louis XIV

DE BEAUFORT, gentilhomme de la cour de Louis XIV

DAUMONT, valet de chambre

FOUCAULT, maître d’hôtel

MADAME DE NOGENT, dame de la cour

MADAME DE CHAMARANTE, dame de la cour

 

L’action se passe dans la forteresse de Brissach, pendant la guerre de Hollande.

 

Une salle nue ; murs délabrés ; au fond, porte d’entrée ; à gauche, en face, une petite fenêtre garnie de barreaux de fer, fermée. À gauche, une porte conduisant à une chambre : pour tout ameublement, une chaise, une table, à gauche, sur le premier plan.

 

 

Scène première

 

DAUMONT, CAVOIE, FOUCAULT, entrant par la porte du fond.

 

CAVOIE, l’air affairé.

Mon Dieu ! mon Dieu ! quelle journée ! j’en perdrai la tête... Le roi et sa suite vont arriver... Quelle idée pour un si grand prince d’emmener toujours en guerre, avec lui, toute sa cour de Versailles ! Voyons, Daumont, as-tu visité les cuisines de ce maudit château hollandais sont-elles convenables ?

DAUMONT.

Ne m’en parlez pas, je n’ai jamais rien vu de pareil : des buffets vermoulus, des tables boiteuses, des fourneaux démantelés ; on dirait que depuis vingt ans on n’y a pas fait cuire une mauviette.

CAVOIE.

Et tu as pourvu à ce désordre ? tes aides sont à l’œuvre ? tes feux sont allumés ?

DAUMONT.

Tant bien que mal ; mais, ce soir, il ne faut pas compter sur une table bien servie.

CAVOIE.

Que va dire le grand roi Louis XIV, bon Dieu !

DAUMONT.

Dites plutôt : Que va-t-il manger ?

CAVOIE.

Et toi, Foucault, as-tu prépare les appartements ? as-tu fait marquer à la craie blanche, sur les portes, le nom de chaque personne ?

FOUCAULT.

Tout cela est fait.

CAVOIE.

Enfin as-tu réglé l’ameublement ?

FOUCAULT.

Ma besogne était facile. Dans toutes les chambres, mobilier invariable ; une table, un lit, quatre chaises ; ou bien, quatre chaises, un lit, une table... ou bien...

CAVOIE, l’interrompant.

Après tout, vois-tu ! en temps de guerre... une nuit est bientôt passée : on prend ce qu’on trouve : un lit de plumes, deux ou trois matelas.

FOUCAULT.

Mais quels matelas !

CAVOIE, continuant.

Je sais bien que c’est dur.

FOUCAULT.

C’est très dur !... Avons-nous des blessés ?

CAVOIE.

Non.

FOUCAULT.

C’est heureux.

CAVOIE.

Mais ces maudits Hollandais battent si bien en retraite, que la cour arrive après une marche forcée de dix lieues ! elle sera harassée.

FOUCAULT.

Tant mieux ! la fatigue nous sauvera.

CAVOIE.

Que va dire le grand roi, bon Dieu !

On entend un bruit de trompettes ; Cavoie court vivement à la fenêtre, et regarde en dehors.

Mais le voici, avec toute sa suite ; je cours le recevoir. Vous, messieurs, vite à vos postes.

CHŒUR.

Air du Tic-tac du Moulin.

Du courage
À l’ouvrage !
Qu’avec un zèle nouveau,
Sans paresse,
On s’empresse !
La cour arrive au château.

CAVOIE, à Foucault.

Toi, songe aux literies,
À la salle de jeu ;
Je cours aux écuries.

À Daumont.

Toi, va te mettre au feu !

Allez, allez.

Reprise du CHŒUR.

Du courage, etc.

Ils se rangent à gauche près de la porte.

CAVOIE, à la cantonade.

Par ici, messieurs, par ici.

Ils sortent après que la cour est entrée.

 

 

Scène II

 

BEAUFORT, MADAME DE NOGENT, DE LAUZUN, D’HUMIÈRES, MADAME DE CHAMARANTE, DE SAINT-LUC

 

CHŒUR.

Air des deux Nuits.

Affreux pays, affreuse guerre !
Passer la nuit dans cette prison solitaire ;
Pour notre prince et pour la cour,
Grand Dieu ! grand Dieu ! quel horrible séjour !

MADAME DE NOGENT.

Oh ! je n’en puis plus !

MADAME DE CHAMARANTE.

Je suis morte !

MADAME DE NOGENT.

Comment ! nous allons passer une nuit tout entière dans cet horrible château !

MADAME DE CHAMARANTE.

Pour moi, je ne m’en sens pas le courage... il me semble que je vais y mourir d’ennui.

MADAME DE NOGENT.

Et moi, de frayeur...

DE LAUZUN.

Et nous, d’amour... mesdames.

MADAME DE NOGENT.

Oh ! de grâce, monsieur de Lauzun !... pas de fades compliments... vous nous feriez croire aussi à un mouvement de mauvaise humeur.

DE LAUZUN.

De L’humeur ! Dieu m’en garde ! car j’ai entrepris de dissiper la vôtre, mesdames.

D’HUMIÈRES.

Prends garde ! tu n’es pas heureux près des dames aujourd’hui !

MADAME DE NOGENT, souriant.

Vous avez une anecdote sur les lèvres, monsieur d’Humières... contez-nous-la.

D’HUMIÈRES, à de Lauzun.

Tu permets ?

De Lauzun hausse les épaules.

Vous saurez donc, mesdames, que notre ami de Lauzun est amoureux... amoureux fou !...

DE LAUZUN.

Tu commences par un pléonasme !

D’HUMIÈRES.

Il est amoureux depuis jours, et son amour n’a pas fait un pas.

DE LAUZUN.

Tu vas faire croire à ces dames que mon amour est comme le poète Scarron, qu’il boite.

D’HUMIÈRES.

Bien mieux, loin d’avancer, il recule... car la belle a depuis deux jours un nouveau galant qui paraît au mieux avec elle !

DE LAUZUN.

Tu nous fais là une histoire de carnaval.

D’HUMIÈRES.

Prends garde ! je vais nommer les masques !...

DE LAUZUN.

Nomme...

D’HUMIÈRES.

La dame est une jeune et jolie veuve... un peu coquette... un peu légère... arrivée à la cour tout récemment.

MADAME DE NOGENT.

Madame de Kergoët ?

D’HUMIÈRES.

Justement... et le rival préféré de M. de Lauzun est un brave duc... que les dames recherchent pour sa prodigieuse affabilité... un naïf original, que les hommes estiment tout en s’en moquant un peu... En un mot, celui que nous avons surnommé : l’homme le plus poli de France et de Navarre.

TOUS.

M. de Coyllin ?

D’HUMIÈRES.

Précisément... M. de Coyllin !

DE LAUZUN.

Plaisant rival !

D’HUMIÈRES.

Ah !... il avoue...

MADAME DE NOGENT, à de Lauzun.

Prenez-y garde ! ses manières de chevalerie nous plaisent, à nous autres femmes.

DE LAUZUN.

Les femmes n’aiment pas le ridicule.

MADAME DE NOGENT.

Elles aiment l’originalité.

DE LAUZUN.

Eh mais ! vous le défendez avec une chaleur...

MADAME DE NOGENT.

Vous l’attaquez avec une partialité...

DE LAUZUN.

Je parie bien pourtant le perdre dans votre opinion.

MADAME DE NOGENT.

Voyons...

Tout le monde se rapproche de de Lauzun.

DE LAUZUN.

On m’a raconté certaine anecdote qui n’est pas encore connue ici.

MADAME DE CHAMARANTE.

Quelque méchanceté...

DE LAUZUN.

C’est de l’histoire... Il y a de cela trois jours, nous étions à Maëstricht ; le chargé d’affaires de Hollande ayant été rendre visite à M. de Coyllin, celui-ci, selon ses habitudes de cérémonie, voulut reconduire l’étranger jusqu’à la rue ; il se trouva que ce personnage, presque aussi poli que le duc lui-même, fit mille façons pour résister à tant de déférence ; une lutte de civilité s’établit entre eux, et le Hollandais, voyant qu’il lui faudrait être vaincu, à moins d’un parti violent, ferma à double tour la porte du vestibule, afin d’empêcher le duc d’aller plus loin... M. de Coyllin, éperdu, ouvre une fenêtre des antichambres, et ne la trouvant pas fort élevée, il saute dans la rue, court au carrosse de l’étranger, et s’y présente encore à temps pour le saluer une dernière fois... « Ah ! monsieur le duc, c’est donc le diable qui vous a porté ici, dit l’ambassadeur ? – C’est le respect que je vous dois, répondit Coyllin. » Et il remonta chez lui en boitant.

D’HUMIÈRES.

Je le reconnais bien là.

MADAME DE NOGENT.

J’avoue que c’est pousser un peu loin la politesse.

DE LAUZUN.

Et vous voulez que je fasse à un pareil maniaque l’honneur de le craindre ?

D’HUMIÈRES.

Mon cher, il n’y a pas de petits ennemis... Songe, que pendant toute la route, il n’a pas quitté la voiture de la belle marquise.

DE LAUZUN.

On ne peut empêcher un importun...

D’HUMIÈRES.

On a vu Mme de Kergoët lui sourire de la façon la plus engageante.

DE LAUZUN.

Coquetterie !

D’HUMIÈRES.

Et je gage qu’en ce moment encore...

DE LAUZUN, piqué.

En ce moment, tu fais des suppositions absurdes.

D’HUMIÈRES, apercevant de Coyllin et Mme de Kergoët.

Eh ! parbleu ! je ne croyais pas si bien dire ; vois !

 

 

Scène III

 

LES MÊMES, MONSIEUR DE COYLLIN, MADAME DE KERGOËT

 

De Coyllin donne la main droite à la marquise, il la quitte après un profond salut ; de Lauzun s’approche alors de Mme de Kergoët.

D’HUMIÈRES, à Coyllin.

Arrivez donc, monsieur de Coyllin, nous parlions de vous.

MONSIEUR DE COYLLIN, saluant d’Humières.

Ma personne ne mérite pas...

D’HUMIÈRES.

De Lauzun faisait votre éloge.

MONSIEUR DE COYLLIN, se retournant vers de Lauzun qui cause avec Mme de Kergoët.

Oh ! monsieur de Lauzun...

DE LAUZUN, se retournant cérémonieusement et montrant d’Humières.

Je n’étais en cela que l’écho de monsieur.

Il se retourne vers Mme de Kergoët, et cause bas avec elle.

MONSIEUR DE COYLLIN, se retournant vers d’Humières et lui serrant la main.

Ah ! monsieur d’Humières...

D’HUMIÈRES, montrant de Lauzun.

Il vous proclamait l’homme le plus poli de France et de Navarre.

MONSIEUR DE COYLLIN.

Oh !

Vivement à de Lauzun, très occupé de Mme de Kergoët.

Monsieur, souffrez que je vous serre les mains.

De Lauzun se laisse prendre les mains avec impatience.

DE LAUZUN, avec vivacité.

Que diantre !... convenez qu’il n’y a pas sur la terre un homme aussi... horriblement... poli que vous !

MONSIEUR DE COYLLIN, vivement.

Vous vivant, monsieur le duc, je n’en conviendrai jamais.

Tous rient aux éclats ; Coyllin les regarde avec étonnement, puis il rit par complaisance.

Très joli !... très joli !

À part.

Je n’ai pas compris.

Haut, d’un air profondément affligé.

Et pourtant je n’ai pas envie de rire, après ce que je viens d’apprendre.

D’HUMIÈRES.

Quoi donc ?... Est-ce que l’armée hollandaise viendrait nous livrer bataille cette nuit ?

MONSIEUR DE COYLLIN.

Ah bien oui ! si ce n’était que cela !

MADAME DE KERGOËT, vivement.

Ah ! mon Dieu ! qu’y a-t-il donc ?

MONSIEUR DE COYLLIN.

Un événement épouvantable !

D’HUMIÈRES.

Il y a quelqu’un de tué ?... M. de Turenne... peut-être ?

MONSIEUR DE COYLLIN.

Allons ! M. de Turenne, maintenant !... Certainement M. de Turenne est un grand capitaine ! mais ce que j’ai à vous conter touche à la famille de sa majesté !

MADAME DE KERGOËT.

Est-ce que le roi ?...

MONSIEUR DE COYLLIN.

Le roi... se porte fort bien ! c’est Mademoiselle...

MADAME DE KERGOËT, vivement.

Elle est morte ?...

Tous se rapprochent de M. de Coyllin.

MONSIEUR DE COYLLIN, naïvement.

Non, elle soupe... mais dans quelle chambre, bon Dieu !...

MADAME DE KERGOËT.

Vous m’effrayez !

MONSIEUR DE COYLLIN, avec une indignation marquée.

Pas de rideaux au lit de Mademoiselle !!!... Quelle campagne ! mon Dieu !

On rit.

DE LAUZUN, ironiquement.

C’est tout ?...

MONSIEUR DE COYLLIN.

Comment ! tout ?... ce n’est pas assez peut-être !

MADAME DE KERGOËT.

Qu’allons-nous devenir dans cette affreuse demeure !

MONSIEUR DE COYLLIN, passant entre Mme de Nogent et Mme de Kergoët.

Nous serons là, madame... nous serons là !

DE LAUZUN.

Parbleu ! monsieur de Coyllin, vous qui croyez aux revenants, vous pourrez satisfaire ici votre amour pour le merveilleux... Le bruit court dans le pays que l’âme de l’ancien gouverneur revient la nuit visiter sa vieille forteresse...

Aux dames, avec galanterie.

Et certes ! à sa place, mesdames, ce n’est pas aujourd’hui que je manquerais à ma promenade habituelle.

MADAME DE KERGOËT, à M. de Coyllin.

Quoi ! vous croyez aux revenants, monsieur ?

MONSIEUR DE COYLLIN.

Et vous, madame la marquise ?

MADAME DE KERGOËT.

Un peu.

MONSIEUR DE COYLLIN, aux dames.

Et vous, Mesdames ?

LES DAMES.

Beaucoup.

MONSIEUR DE COYLLIN.

Je puis donc l’avouer sans contrarier votre opinion... Eh bien ! oui, je crois que les morts visitent parfois les vivants.

Air de Préville et Taconnet.

Lorsque l’on a laissé sur cette terre
De vrais amis ou de chères amours,
Faudra-t-il donc, dans sa prison dernière,
Loin de tous ceux qui charmèrent vos jours,
Sans souvenir, hélas ! dormir toujours !
Le cœur survit... et pourquoi me défendre
De conserver un aussi doux espoir ?
Si parmi vous la mort venait me prendre,
Croyez-le bien, je reviendrais vous voir.

MADAME DE NOGENT.

Mon Dieu ! monsieur de Coyllin, pourquoi nous effrayer d’avance ?

MADAME DE KERGOËT.

C’est vrai ! je suis sûre que je ne pourrai fermer l’œil de la nuit.

DE LAUZUN

Bien heureux, madame, les vivans qui pourront, comme les morts, vous causer des insomnies !

Cavoie entre et dépose un flambeau sur la table.

CAVOIE.

Mesdames, le roi va descendre pour le couvert.

Il sort.

MADAME DE NOGENT.

Dîner avec sa majesté, en pareil costume !...

MADAME DE CHAMARANTE.

C’est impossible...

D’HUMIÈRES.

C’est le désir du roi, mesdames.

MADAME DE NOGENT.

Jolie toilette de cour !...

MADAME DE KERGOËT.

Et qui va nous conduire ?

Lauzun va pour offrir la main à la marquise ; il est prévenu par M. de Coyllin.

MONSIEUR DE COYLLIN, avec empressement.

Moi, si vous le permettez...

MADAME DE KERGOËT.

Au moins, si nous nous perdons...

MONSIEUR DE COYLLIN.

Nous nous perdrons ensemble.

CHŒUR.

Air de la Cave (Enfants du Délire).

Partons } vite,
Partez   }
Car le prince à son festin
Nous } invite
Vous }
Allons, donnez-nous la main.

M. de Coyllin sort en donnant la main à Mme de Kergoët et à Mme de Nogent ; de Saint-Luc accompagne Mme de Chamarante jusqu’à la porte, et revient.

 

 

Scène IV

 

DE BEAUFORT, DE LAUZUN, D’HUMIÈRES, DE SAINT-LUC

 

D’HUMIÈRES, à de Lauzun.

Eh bien ! duc, que t’ai-je dit ? il me semble que c’est assez clair.

DE LAUZUN.

Pauvres séducteurs que vous êtes, qui vous effrayez d’un rien !

DE SAINT-LUC.

Je pense ! moi, comme l’ami d’Humières. Et toi, de Beaufort, quel est ton avis ?

DE BEAUFORT.

Ma foi, messieurs, moi je tiendrais pour de Lauzun.

D’HUMIÈRES.

Tu aurais tort, sa présomption lui portera malheur.

DE LAUZUN.

Que diable ! messieurs, on sait ce qu’on vaut, et il me semble que je n’en suis pas à faire mes preuves en matière de galanterie.

D’HUMIÈRES.

As-tu lu le dernier apologue de ce bonhomme de La Fontaine ?

DE LAUZUN.

Le Lièvre et la Tortue ?

D’HUMIÈRES.

Justement : le lièvre, c’est toi, la tortue, c’est ton rival... il arrivera le premier.

DE LAUZUN.

En êtes-vous bien convaincu, monsieur d’Humières ?

D’HUMIÈRES.

Assez pour soutenir un pari.

DE LAUZUN.

De deux cents louis ?

D’HUMIÈRES.

De trois cents, si tu veux.

DE LAUZUN.

Va pour trois cents ; mais en vérité je te vole.

DE BEAUFORT.

Je tiens pour de Lauzun.

DE SAINT-LUC.

Et moi pour d’Humières.

D’HUMIÈRES.

Et quand dois-je t’apporter mon argent... ou recevoir le tien ?

DE LAUZUN.

Je suis si sûr de moi, que je ne vous demande que le temps de notre séjour en ce château.

DE SAINT-LUC.

Songe que nous le quittons demain au point du jour...

DE LAUZUN.

Au boute-selle, messieurs, je vous attendrai.

D’HUMIÈRES.

Ainsi tu commences l’attaque ?

DE LAUZUN.

Ce soir.

D’HUMIÈRES.

Et tu triomphes ?

DE LAUZUN.

Avant demain.

TOUS.

Bonne nuit, cher duc.

DE LAUZUN.

Bon sommeil, messieurs.

Les gentilshommes sortent en riant.

 

 

Scène V

 

DE LAUZUN, seul

 

Ah ! mes petits messieurs, vous me défiez ! Eh bien ! je vais vous faire voir comment on s’y prend. Ah çà, il s’agit de bien combiner mon plan d’attaque et de ne pas faire d’école. Diable ! c’est que ma réputation d’homme à bonnes fortunes est en jeu, et si je devais être battu sur mon propre terrain par cet imbécile de Coyllin... Après tout, je n’ai affaire ici qu’à une petite coquette de province, une petite vertu bretonne qui a pu résister jusqu’à ce jour à de bons gros gentilshommes campagnards ; mais qui, une fois en présence d’un des premiers seigneurs de la cour de Louis XIV... Voyons, d’abord tâchons de savoir où se trouve la chambre de la marquise.

MADAME DE KERGOËT, qu’on aperçoit au fond, en dehors de la porte, à la cantonade.

Priez donc M. de Cavoie de me faire retrouver mes femmes.

DE LAUZUN.

Parbleu, je suis servi à souhait.

 

 

Scène VI

 

MADAME DE KERGOËT, DE LAUZUN

 

MADAME DE KERGOËT, entrant.

Seul ici, monsieur le duc ?

DE LAUZUN, à part.

Commençons !

Haut, d’un ton sentimental.

Oui, madame ; la solitude convient aux disgraciés.

MADAME DE KERGOËT, souriant.

Est-ce que vous auriez trouvé une cruelle, monsieur le duc ?

DE LAUZUN.

Pire que cela, madame... une coquette qui se plaît à torturer mon cœur.

MADAME DE KERGOËT.

Charmante femme qui venge vos victimes !

DE LAUZUN.

Vous aussi, madame, vous partagez cette erreur de la cour qui fait de moi un héros de boudoir, un coureur de ruelles ! ah ! c’est mal !

MADAME DE KERGOËT, souriant.

Oui, je vous crois trop frivole pour être amoureux.

DE LAUZUN, d’un air grave.

Et c’est ce qui vous trompe, madame. Au milieu de ces femmes de la cour dont les passions sont des caprices, la beauté, du fard, doit-on s’étonner qu’un galant homme passe parfois pour un roué sans pudeur ? On voit un beau visage qui vous sourit, une vertu éprouvée qui capitule sous le feu de vos regards ; l’amour-propre est flatté, on s’approche, et comme on trouve peu de résistance, le monde dit bientôt que vous avez fait une conquête de plus... mais ensuite, vous reconnaissez que ce beau visage n’était qu’un masque, cette haute vertu, une apparence trompeuse. Alors vous reculez, vous amenez une rupture, et l’on dit de vous...

MADAME DE KERGOËT, continuant.

M. de Lauzun est un homme qui se joue de la réputation des femmes ; l’approcher, c’est se compromettre. Vous voyez, que, quoique nouvelle à la cour, je suis déjà bien au courant.

DE LAUZUN, d’un ton pénétré.

Et pourtant, madame, si cet homme rencontrait un jour celle que son cœur cherche depuis si longtemps, celle qui doit réaliser pour lui ses rêves d’amour, de bonheur ; croyez-vous, madame, que cette femme, cet ange n’enchaînerait pas sa constance, qu’elle ne le fixerait pas à ses pieds... une fois pour toujours ?

À part.

Ouf !

MADAME DE KERGOËT.

Je crois... que je ne suis pas compétente pour juger en pareille matière, et je me récuse.

DE LAUZUN.

Madame !...

MADAME DE KERGOËT, l’interrompant.

Monsieur le duc, pourriez-vous m’indiquer M. de Cavoie ?

DE LAUZUN, avec feu.

Un mot encore, madame la marquise.

MADAME DE KERGOËT, avec distraction.

Parlez vite... il faut absolument...

Elle fait un pas vers la porte.

DE LAUZUN.

Je le vois, madame, c’est un parti pris par vous de ne pas me comprendre.

MADAME DE KERGOËT, souriant.

Il faut pardonner quelque chose à l’intelligence d’une provinciale.

DE LAUZUN.

Je vous parlais tout à l’heure d’une coquette dont l’apparition à la cour avait tout-à-coup bouleversé mes idées et flétri mon existence... la connaissez-vous ?

MADAME DE KERGOËT.

Je ne pense pas.

DE LAUZUN.

Eh bien, vous la connaitrez.

MADAME DE KERGOËT.

Je n’aime pas les nouvelles connaissances.

DE LAUZUN.

Vous la connaîtrez, car malgré toutes vos froides railleries, je ne puis m’imposer plus longtemps silence.

MADAME DE KERGOËT, raillant.

Encore une déclaration !... je suis si pressée !... sera-t-elle longue ?

DE LAUZUN.

Un instant encore... Je voudrais vous dire...

MADAME DE KERGOËT, avec impatience.

Tout ce que je sais déjà.

DE LAUZUN, tendrement.

Et n’avez-vous donc rien à me répondre ?

MADAME DE KERGOËT.

Si... trois mots : Vous êtes fou... Bonsoir, monsieur le duc.

Elle veut sortir.

DE LAUZUN, se plaçant devant la porte du fond.

Écoutez ; maintenant ce n’est plus un bonheur que j’ai à vous demander, c’est une grâce.

MADAME DE KERGOËT, prête à sortir.

Une grâce ?

DE LAUZUN.

Que je vous revoie encore une fois, ce soir.

MADAME DE KERGOËT.

Au jeu du roi... tout à l’heure...

DE LAUZUN.

Non... seule, une minute seulement.

MADAME DE KERGOËT, impatientée.

Laissez-moi, monsieur le duc.

DE LAUZUN.

Au moins, promettez-moi...

MADAME DE KERGOËT, à part.

Quel homme insupportable !

DE LAUZUN.

Je ne vous quitte pas que vous ne m’ayez accordé...

MADAME DE KERGOËT, avec une impatience très marquée.

Tout ce que vous voudrez ; mais je vous supplie...

DE LAUZUN, descendant la scène.

Ici, à minuit... j’attendrai.

MADAME DE KERGOËT, à la porte, regardant dans le corridor.

Ah ! j’aperçois...

Elle sort vivement en disant.

Au revoir, monsieur le duc.

DE LAUZUN, courant à la porte.

C’est convenu ?... à minuit.

 

 

Scène VII

 

DE LAUZUN, seul

 

Mon Dieu ! que de façons ! que de simagrées pour une chose toute simple !

Air : Ma belle est la belle des belles.

Vraiment, ces dames de province
De la cour ignorent les lois ;
Et pour la faveur la plus mince
Vous laissent soupirer un mois...
Les combats que l’amour abrège
Ici se vident à l’instant...
Avant que l’on ait mis le siège
Bien souvent la place se rend.

C’est égal, je suis maintenant en bon chemin ; elle fait la prude, elle n’a pas dit oui ; mais elle a dit : Au revoir !... elle viendra, elle viendra... On sait un peu ce que c’est... la grande habitude... Ah ! mon cher d’Humières, tu veux parier avec le duc de Lauzun !... gare à tes trois cents louis !... je les vois bien près de quitter ta bourse pour la mienne.

 

 

Scène VIII

 

DE LAUZUN, MONSIEUR DE COYLLIN

 

MONSIEUR DE COYLLIN, entrant par la porte du fond, et portant un manteau sur le bras, sans voir de Lauzun.

Quelle guerre ! quelle guerre !

Apercevant de Lauzun, et se découvrant aussitôt.

Monsieur le duc !... oh ! vous étiez là... et je me serais permis de ne pas vous apercevoir !... je vous demande mille pardons de vous recevoir ainsi... pas un siège à vous offrir... ah ! si... une chaise.

Il court à la chaise pour l’offrir à de Lauzun.

DE LAUZUN, refusant de s’asseoir.

Non, c’est inutile !

MONSIEUR DE COYLLIN, déposant son manteau sur le dossier de la chaise et revenant près de Lauzun.

Je suis si troublé après ce qui vient de m’arriver... nous venons de coucher le roi. Sa majesté m’avait désigné pour assister à son coucher ; je tenais le bougeoir ; tout-à-coup je m’aperçois qu’il n’y a pas de tabouret ; sa majesté obligée de monter toute seule sur son auguste lit ! Je m’inquiète, je tourne la tête ; le bougeoir m’échappe des doigts ! Sa majesté me regarde et se met à rire ; puis elle me congédie toujours en  riant !

Il pousse un soupir.

DE LAUZUN, souriant.

Allons ! il ne faut pas vous désoler : c’est un petit malheur.

MONSIEUR DE COYLLIN.

Un petit malheur ! mais vous n’avez donc pas entendu ? le bougeoir tombé !

DE LAUZUN.

Cela peut arriver à tout le monde.

MONSIEUR DE COYLLIN.

Oh ! non ! oh ! non !

DE LAUZUN.

Une distraction que le roi vous pardonnera demain...

MONSIEUR DE COYLLIN.

Non ! non ! non ! la bonté du roi peut me pardonner ; mais moi ! un bougeoir tombé ! presque sur les pieds de sa majesté ! on ne croira jamais cela à Versailles ! Mais l’histoire de la guerre de Hollande restera pour le dire : je suis perdu de réputation !

DE LAUZUN.

Soyez tranquille. Pélisson, l’historiographe du roi, ne parlera pas de si petites choses.

MONSIEUR DE COYLLIN.

De si petites choses ! Et de quoi parlera-t-il alors ?

DE LAUZUN.

De la guerre, apparemment.

MONSIEUR DE COYLLIN.

Quoi ! pas un mot du coucher du roi ! pas un mot de mademoiselle, qui n’avait pas de rideaux à son lit !

DE LAUZUN.

Pas un mot.

MONSIEUR DE COYLLIN, avec indignation.

Et voilà comme on écrit l’histoire !... Mais pardon, je vous retiens ; après une journée aussi fatigante, vous avez sans doute besoin de repos.

DE LAUZUN.

C’est moi qui crains de vous retenir : rentrez, rentrez chez vous.

MONSIEUR DE COYLLIN.

Chez moi ? chez moi, mais j’y suis...

DE LAUZUN, l’interrompant.

Comment ? cette chambre...

À part.

Et mon rendez-vous !

MONSIEUR DE COYLLIN.

Voyez plutôt

Il ouvre la porte du fond ; sur le côté extérieur se trouve écrit à la craie le nom de M. le duc de Coyllin.

mon nom qu’on vient d’écrire à l’instant.

DE LAUZUN, à part.

Quel contretemps !

MONSIEUR DE COYLLIN, redescendant la scène.

Du reste, ce que j’en fais n’est pas pour vous renvoyer ; car je suis décidé à vous faire société toute la nuit, si tel est votre bon plaisir.

DE LAUZUN.

Merci, merci ; mais je ne vois pas votre lit.

MONSIEUR DE COYLLIN.

Nous sommes dans l’antichambre.

Ouvrant la porte de gauche.

Voici ma chambre à coucher.

Regardant dans sa chambre.

Oh ! mon Dieu ! des rideaux à mon lit ! et Mademoiselle qui n’en avait pas !

Prenant gravement le bras du duc.

La guerre est un fléau, monsieur le duc, qui bouleverse toutes les convenances ! Je me reprocherai ces rideaux-là toute ma vie !

DE LAUZUN, à part.

Décidément je me puis insister plus longtemps. Il faut que je trouve un moyen de m’emparer de sa chambre : il me reste encore une heure, de Beaufort m’aidera.

Haut.

Allons, bonsoir, cher duc, Dieu vous garde !

MONSIEUR DE COYLLIN.

Monsieur le duc, je suis votre serviteur !

Allant prendre le flambeau sur la table.

Mais ces corridors sont noirs ; permettez-moi au moins que je vous éclaire !

DE LAUZUN.

Non, c’est inutile ; merci !

MONSIEUR DE COYLLIN.

Oh ! je connais trop mes devoirs !

Au moment où M. de Coyllin va prendre le flambeau, de Lauzun se sauve vers la porte ; Coyllin le poursuit ; de Lauzun sort et ferme la porte à clef pour se soustraire à ses politesses ; de Coyllin crie à travers la porte.

Monsieur le duc ! monsieur le duc !

Aussitôt il se précipite vers la fenêtre, l’ouvre vivement, elle est garnie de barreaux de fer ; de Coyllin recule avec stupeur.

Des barreaux ! Il m’enferme ! absolument comme l’envoyé de Hollande !

Il revient avec confusion sur le devant de la scène, tenant son flambeau à la main.

 

 

Scène IX

 

MONSIEUR DE COYLLIN, seul

 

Quelle journée ! je n’ose récapituler le nombre de mes bévues. D’abord, M. le duc que je laisse redescendre seul ; ensuite, le bougeoir... le bougeoir ! Oh ! je me fais horreur à moi-même.

Il pose son flambeau.

Voyons, couchons-nous, car j’ai besoin de toute ma présence d’esprit pour réparer demain mes sottises d’aujourd’hui.

Il prend sa tabatière et fait un cri.

Ô ciel ! j’y songe, j’ai refusé aujourd’hui trois fois du tabac dans la tabatière de M. d’Humières, et j’ai puisé, immédiatement après, dans celle de M. de Saint-Luc ! quel affront ! Et d’Humières qui m’a vu éternuer ! Il a même eu la générosité de me saluer en riant, en riant ! lui que je venais d’humilier ! Où allons-nous, bon Dieu ! où allons-nous !

Air du Menteur véridique.

Contre les lois de l’étiquette,
Des rideaux manquent sur un lit ;
On a servi... dans une assiette,
Un perdreau qui n’était pas cuit !
Bien sûr, si cela continue,
Je prévois un destin fatal...
À peine si l’on se salue !
Cette guerre finira mal.

Avec inquiétude.

Mais moi-même, tout à l’heure, ai-je salué M. de Villars qui traversait la cour ?

Rassuré.

Oui, oui, je l’ai salué-... deux fois seulement ; j’allais commencer mon troisième salut, mais il n’était plus là... Je lui ferai mes excuses demain ! – Voyons, tâchons d’oublier cette maudite journée. Ah ! je me souviendrai toujours avec horreur de la forteresse de Brissach !

Il ôte sa perruque et la pose sur le dossier de la chaise. On frappe à la porte. Il remet vivement sa perruque et s’approche aussitôt de la porte.

Je suis enfermé ; donnez-vous la peine de tourner la clef. Mille pardons ! à droite, monsieur le comte.

À part.

Ô mon Dieu ! c’est peut-être un duc !

Haut, d’un ton courtois.

À droite, monsieur le duc, monsieur le duc ! s’il vous plaît !

La porte s’ouvre, et Mme de Kergoët paraît sur le seuil, tenant un flambeau.

 

 

Scène X

 

MONSIEUR DE COYLLIN, MADAME DE KERGOËT

 

MONSIEUR DE COYLLIN, étonné.

Madame la marquise !

MADAME DE KERGOËT, sur le seuil.

Pardon, monsieur, vous me voyez dans un cruel embarras ! Je viens vous prier de me guider ; tout le monde est au lit depuis une heure, et je cherche mon logement sans pouvoir le trouver : mon nom n’est écrit sur aucune porte ; et j’ai compté sur votre complaisance pour me faire trouver Cavoie.

MONSIEUR DE COYLLIN, lui prenant le flambeau des mains et redescendant la scène avec elle.

Nous le chercherions en vain ; j’ai appris que ce malheureux, ayant perdu la tête, est allé se loger en ville.

MADAME DE KERGOËT.

Ah ! mon Dieu ! pas de logement !

MONSIEUR DE COYLLIN.

Vous oublier ! vous ! Madame, si j’étais de Cavoie, je n’y survivrais pas.

MADAME DE KERGOËT.

Si je connaissais au moins quelqu’une de ces dames, j’irais lui demander asile. Mais je suis nouvelle à la cour ; et puis, ces vilaines histoires de revenants que M. de Lauzun nous a racontées.

MONSIEUR DE COYLLIN.

Je ne vois qu’un parti à prendre, madame, c’est que vous acceptiez mon appartement.

MADAME DE KERGOËT, baissant les yeux.

Oh ! monsieur le duc... quelle proposition... après vos assiduités de tantôt, que dirait-on ?

MONSIEUR DE COYLLIN.

C’est vrai, madame, excusez-moi ; le trouble... la guerre... Cavoie... le bougeoir... je commets une inconvenance à chaque mot...

Fausse sortie.

Je vais frapper à la porte de Mme de Nogent, et lui ferai demander pour vous...

MADAME DE KERGOËT, d’un air d’indifférence, montrant la porte à gauche.

Vous avez une autre chambre, là ?

MONSIEUR DE COYLLIN, se retournant.

Oui, madame.

MADAME DE KERGOËT.

Ça fait deux.

MONSIEUR DE COYLLIN,

Ça fait...

Vivement.

Est-ce que vous voudriez accepter ?

MADAME DE KERGOËT.

Je dis seulement, ça fait deux.

MONSIEUR DE COYLLIN.

Eh bien oui ! ça fait deux.

Avec indignation.

Voilà ce qui m’irrite contre Cavoie... deux chambres à moi ! tandis que vous, la dernière personne à oublier...

MADAME DE KERGOËT, avec indifférence.

Ferme-t-elle, cette chambre ?

MONSIEUR DE COYLLIN,

Oh ! très bien ! tenez... tenez...

Il va à la porte, et, revenant, fait jouer la serrure.

Ainsi vous voyez qu’il n’y a aucun danger.

MADAME DE KERGOËT.

Du danger ? est-ce que vous auriez peur ?

MONSIEUR DE COYLLIN.

Moi ! madame... oh ! je disais cela pour...

MADAME DE KERGOËT.

Pour moi ? mais je n’ai pas accepté.

MONSIEUR DE COYLLIN, à part.

Allons, encore ! maladroit que je suis.

Haut.

Madame la marquise, croyez que mon respect...

Avec effusion.

Tenez, accordez-moi une faveur ; acceptez cet appartement tout entier, ne vous inquiétez pas de moi ; je ferai comme je pourrai. – J’irai me promener.

MADAME DE KERGOËT.

Par ce temps affreux ?... entendez-vous le vent et la pluie ?

On entend siffler le vent au dehors.

MONSIEUR DE COYLLIN, avec feu.

Raison de plus.

Air : D’abord j’allais en Allemagne.

Daignez, madame, accepter cette chambre :
Dans ces couloirs vous ne pouvez dormir.
Seule, exposée aux rigueurs de décembre,
La peur, le froid, vous feraient trop souffrir !
Restez ici... moi j’irai, sans murmure,
Attendre ailleurs l’instant où le jour luit.
Du temps pour vous je braverai l’injure...
Et je dirai : grand Dieu ! la belle nuit !
Du temps pour vous je braverai l’injure...
Et je dirai : C’est ma plus belle nuit !

MADAME DE KERGOËT.

Je ne sais comment vous remercier.

MONSIEUR DE COYLLIN, avec joie.

Vous consentez ?

MADAME DE KERGOËT.

Puisque vous l’exigez.

MONSIEUR DE COYLLIN, respectueusement.

Je ne l’exige pas, madame la marquise, je le désire.

MADAME DE KERGOËT, avec émotion.

Monsieur de Coyllin, vous êtes un galant homme.

MONSIEUR DE COYLLIN, heureux.

Ah ! madame, ce mot sorti de votre bouche me réconcilie un peu avec moi-même.

MADAME DE KERGOËT.

Comment ?

MONSIEUR DE COYLLIN.

Si vous saviez... mais je ne veux point abuser. – Je vais prendre congé de vous... Madame la marquise, j’ai l’honneur de vous présenter mes devoirs.

Il salue pour sortir ; Mme de Kergoët, s’approche de la chambre à droite et rappelle de Coyllin.

MADAME DE KERGOËT.

Monsieur le duc...

MONSIEUR DE COYLLIN, se retournant.

Madame ?

MADAME DE KERGOËT.

Vous me laissez ? Je vais mourir de peur, seule dans cet appartement, avec des murs si épais, une fenêtre en meurtrière.

MONSIEUR DE COYLLIN.

Pauvre dame !

MADAME DE KERGOËT.

Et où irez-vous ?

MONSIEUR DE COYLLIN.

Ne vous inquiétez pas...

Saluant.

J’ai bien l’honneur...

MADAME DE KERGOËT.

Vous contenteriez-vous de cette antichambre ?

MONSIEUR DE COYLLIN, s’arrêtant.

Moi ! oh ! je craindrais de vous gêner.

MADAME DE KERGOËT.

Votre voisinage me serait pourtant d’un grand secours contre la peur... mais...

MONSIEUR DE COYLLIN,

J’ai compris, madame ; les convenances... le soin de votre réputation...

MADAME DE KERGOËT.

Cependant on n’est pas tous les jours à la guerre ?

MONSIEUR DE COYLLIN, se rapprochant.

La terrible chose que la guerre !

MADAME DE KERGOËT, continuant.

Et je pensais que le désordre qui règne à la cour nous serait une excuse... mais il n’y faut plus songer.

MONSIEUR DE COYLLIN, avec force.

J’aimerais mieux coucher au milieu des bois que de vous exposer au moindre soupçon.

Saluant.

Et j’ai bien l’honneur de vous présenter mes devoirs.

Il va pour sortir.

MADAME DE KERGOËT, insistant.

Monsieur le duc, je me fais vraiment scrupule de vous renvoyer à une pareille heure ; et puis, décidément, je ne suis pas tranquille... vous m’obligerez en restant.

MONSIEUR DE COYLLIN, près de la porte.

Non, madame, votre bonté prend ce prétexte ; mais je ne dois pas le souffrir.

Saluant.

Et j’ai l’honneur...

MADAME DE KERGOËT.

Je vous en prie.

MONSIEUR DE COYLLIN, redescendant la scène.

Vous l’exigez ?

MADAME DE KERGOËT.

Je ne l’exige pas, je vous en prie.

MONSIEUR DE COYLLIN.

Il ne m’est plus permis d’hésiter. – Je dormirai sur une chaise, dans cette antichambre.

MADAME DE KERGOËT.

C’est cela ! Demain nous conterons tout simplement ce qui arrive, et j’espère que personne n’y pourra rien trouver à blâmer.

MONSIEUR DE COYLLIN.

Le premier qui s’en aviserait... 

MADAME DE KERGOËT, allant vers la chambre à gauche.

Cependant, je n’accepte votre sacrifice qu’à une condition ; c’est que vous allez prendre pour vous un des matelas de votre lit.

MONSIEUR DE COYLLIN.

Pour moi !... Oh ! ces lits de forteresse sont déjà si mauvais.

MADAME DE KERGOËT.

Le matelas, ou la chambre... choisissez.

MONSIEUR DE COYLLIN.

Oh ! madame, vous n’y pensez pas.

MADAME DE KERGOËT, allant pour sortir.

Alors...

MONSIEUR DE COYLLIN, vivement.

Le matelas, madame la marquise, le matelas.

MONSIEUR DE COYLLIN, sur le pas de la porte de la chambre, hésitant encore.

Pourtant...

MADAME DE KERGOËT.

Allons ! exécutez-vous... tirez vous-même ce matelas du lit, et apportez-le... Je veux présider à votre installation.

Le duc entre dans la chambre en saluant avec obéissance.

MADAME DE KERGOËT, seule.

Je ne cours aucun danger avec M. de Coyllin... c’est un si parfait honnête homme !... en conscience je ne pouvais le laisser coucher dehors ; d’ailleurs je m’enfermerai.

À M. de Coyllin, qui rentre.

Très bien !

MONSIEUR DE COYLLIN, traînant péniblement le matelas et l’étendant à droite, du second au troisième plan.

Je suis vraiment confus de tant de bontés... vous daignez me faire l’honneur de prendre mon lit... et vous exigez encore... vraiment, ce matelas fera ma honte tant que je vivrai !

MADAME DE KERGOËT, prenant un flambeau.

Il ne me reste qu’à vous remercier de votre courtoise hospitalité.

MONSIEUR DE COYLLIN, saluant.

C’est moi, au contraire... qui bénis...

Il conduit par la main Mme de Kergoët jusqu’à la porte.

 

 

Scène XI

 

MONSIEUR DE COYLLIN, seul

 

Quel ange !... elle est digne des civilités de la terre entière... des politesses d’un monarque... Si j’avais osé, tout à l’heure, je lui aurais baisé la main !... oh ! fi donc !

Air du Charlatanisme.

J’irais, comme un franc libertin,
Abuser de sa confiance...
Et jusqu’à lui baiser la main !
Ah ! grand Dieu ! quelle inconvenance !
Non, ce n’est point ici le lieu ;
À près la campagne, peut-être,
J’oserai lui faire un aveu !...
Si le roi veut bien le permettre.

Car je l’aime, cette femme !... je chercherais vainement à me le dissimuler... Elle est la seule cause du désordre de mes idées... Depuis son arrivée à la cour, je ne sais plus ce que je fais, ce que je dis... tout le monde s’en aperçoit... sa majesté elle-même... qui a ri !... le bougeoir !... Oh ! je le sens... la possession... légitime... de cette aimable dame peut seule me rendre ma félicité, ma tranquillité... et... ma civilité habituelle... Je suis tout de flamme, maintenant qu’elle n’est plus là... si elle venait, il me semble que je lui dirais des choses... qui ne sont pas dans mes habitudes.

MADAME DE KERGOËT, dans sa chambre.

Mon Dieu ! que je suis donc malheureuse aujourd’hui !

MONSIEUR DE COYLLIN, alarmé.

Qu’arrive-t-il ?

Respectueusement, près de la porte et à haute voix.

Madame la marquise, je vous présente mes devoirs... souhaitez-vous quelque chose ?

MADAME DE KERGOËT, dans sa chambre.

Le sort a juré que je resterai debout toute la nuit...

MONSIEUR DE COYLLIN, de même.

Puis-je vous être utile ?

MADAME DE KERGOËT, en dedans.

Il y a derrière mon voile un nœud que je ne puis parvenir à détacher.

MONSIEUR DE COYLLIN, d’un ton pénétré.

Quel malheur !

MADAME DE KERGOËT, en dedans.

Je ne réussirai jamais sans mes femmes.

MONSIEUR DE COYLLIN, désolé.

Mais où les trouver maintenant ?... tout le monde est couché... les lumières sont éteintes dans le château...

MADAME DE KERGOËT, de même, avec dépit.

Mon Dieu ! que c’est impatientant !...

MONSIEUR DE COYLLIN, à travers la porte.

Daigneriez-vous agréer mes services ?

MADAME DE KERGOËT, entrant.

Je craindrais d’abuser...

M. de Coyllin lui présente la main et la conduit au milieu de la scène.

 

 

Scène XII

 

MADAME DE KERGOËT, MONSIEUR DE COYLLIN

 

MADAME DE KERGOËT.

Qu’allez-vous penser de moi ?

MONSIEUR DE COYLLIN, tristement.

Que vous êtes la plus malheureuse des femmes...

À part.

et moi le plus heureux des hommes...

N’osant toucher au voile.

Vous permettez, madame ?...

MADAME DE KERGOËT, se tournant.

Puisque vous êtes assez bon... c’est un service... un vrai service.

MONSIEUR DE COYLLIN, essayant de dénouer.

Dites une faveur !

Tremolo en sourdine jusqu’au couplet.

MADAME DE KERGOËT, après une courte pause.

C’est ici, vous y êtes.

MONSIEUR DE COYLLIN, s’efforçant de dénouer.

Pardonnez... j’ai si peu d’habitude !... Ne bougez pas... j’y étais...

Air du Dieu et la Bayadère.

MADAME DE KERGOËT.

Mais allez donc plus vite.

MONSIEUR DE COYLLIN.

Comment, aller plus vite !

MADAME DE KERGOËT.

Mon Dieu ! quel embarras !

MONSIEUR DE COYLLIN.

Mon Dieu ! quel embarras !

MADAME DE KERGOËT.

Ce long retard m’irrite.

MONSIEUR DE COYLLIN.

Ce long retard l’irrite !

MADAME DE KERGOËT.

Vous n’en finirez pas.

MONSIEUR DE COYLLIN.

Je n’en finirai pas.

Il se pique le doigt. Parlé.

Aïe !

Ah ! vraiment on s’expose...

MADAME DE KERGOËT, tournant la tête.

Vous vous blessez, je crois.

MONSIEUR DE COYLLIN, avec galanterie.

En touchant une rose
On se pique les doigts.

Parlé, en secouant son doigt.

La terrible chose que la guerre !

Il s’efforce de dénouer.

MADAME DE KERGOËT.

Mieux que regards sévères...

MONSIEUR DE COYLLIN.

Mieux que regards sévères...

MADAME DE KERGOËT.

Cet utile secours.

MONSIEUR DE COYLLIN.

Cet utile secours.

MADAME DE KERGOËT.

Des amours téméraires.

MONSIEUR DE COYLLIN.

Des amours téméraires.

MADAME DE KERGOËT.

Nous protège toujours.

MONSIEUR DE COYLLIN.

Vous protège toujours.

Ah ! c’est fait, et sans efforts, je m’y prenais mal.

MADAME DE KERGOËT, ôtant le voile qui couvrait ses épaules, et sans changer de position.

Que de remerciements !

MONSIEUR DE COYLLIN, en contemplation, à part.

Les belles épaules ! si j’osais !... j’ai le démon sur les lèvres.

MADAME DE KERGOËT, se retournant et le surprenant en extase.

Eh bien, à quoi pensez-vous donc ?

MONSIEUR DE COYLLIN, interdit.

Heu... eu...

MADAME DE KERGOËT, souriant.

Ah ! monsieur le duc !

MONSIEUR DE COYLLIN.

Oh ! madame, je vous jure...

MADAME DE KERGOËT.

Quoi donc ?

MONSIEUR DE COYLLIN, avec expansion.

Que je n’ai jamais rien vu de si beau !

MADAME DE KERGOËT.

Il est bien entendu que, dans le récit que vous ferez demain, cette circonstance ne sera pas mentionnée ?

MONSIEUR DE COYLLIN.

Je le promets sur mon honneur.

MADAME DE KERGOËT.

Bonsoir, monsieur le duc, merci...

À part, en rentrant dans sa chambre.

C’est égal ! cet homme-là est bien poli !

MONSIEUR DE COYLLIN.

Bonne nuit, madame la marquise.

Il l’accompagne jusqu’à la porte avec de grandes révérences.

 

 

Scène XIII

 

MONSIEUR DE COYLLIN d’abord seul, puis DE LAUZUN

 

MONSIEUR DE COYLLIN, seul.

Enfermez-vous bien, madame la marquise, poussez les verrous.

Descendant la scène.

Sans les bienséances, je me serais porté à quelque liberté déplacée ! Quelles épaules, mon Dieu ! j’en rêverai, c’est sûr.

Il ôte sa perruque. Aussitôt on frappe à la porte du fond.

Encore ! je ne puis recevoir en cet état.

Remettant vivement sa perruque.

Oh ! ciel ! Cavoie aurait-il encore oublié quelqu’une de ces dames ?

Il va ouvrir en réparant de son mieux sa toilette. Entre de Lauzun.

Ah ! monsieur de Lauzun, donnez-vous donc la peine d’entrer. Qui peut me procurer l’honneur de votre visite, à cette heure ?

DE LAUZUN.

Rendez-en grâce à monseigneur l’archevêque de Clermont, qui vient d’arriver à l’instant.

À part.

Je puis mentir ; il arrive demain matin.

MONSIEUR DE COYLLIN, fausse sortie.

Monseigneur de Clermont !... je cours lui rendre mes devoirs.

DE LAUZUN, le retenant.

C’est inutile... il est couché, il dort, il s’est emparé de ma chambre.

MONSIEUR DE COYLLIN.

De votre chambre ?... et vous ?...

DE LAUZUN.

Moi ?

Air du Charlatanisme.

Près de vous je cherche un abri,
Pour ne pas coucher dans la rue.

MONSIEUR DE COYLLIN.

Cher duc, votre personne ici
Sera toujours la bienvenue.

DE LAUZUN.

Vous le voyez, en ce moment,
Je viens donc, sans cérémonie,
Partager votre appartement...
C’est un billet de logement
Tiré sur votre courtoisie.

MONSIEUR DE COYLLIN, poliment.

Comment donc !

DE LAUZUN.

Si cette antichambre ne vous est pas indispensable...

Apercevant le matelas à terre.

Mais que vois-je ? que signifie ce désordre ?... est-ce que déjà ?...

MONSIEUR DE COYLLIN.

Hélas ! oui ; je suis désolé de ne pouvoir vous offrir mon lit, une impérieuse nécessité m’a déjà forcé d’en disposer.

DE LAUZUN, à part.

Diable ! et mon rendez-vous ; c’est désagréable, un voisin.

MONSIEUR DE COYLLIN.

Il ne me reste plus que ce matelas, et je vous le cède de tout mon cœur.

DE LAUZUN.

Oh ! monsieur, vous seriez assez bon pour me céder votre logement ?

MONSIEUR DE COYLLIN, embarrassé.

Pardon, pardon, je le voudrais...

À part.

Je ne puis pas abandonner la marquise.

DE LAUZUN.

J’ai été trop indiscret.

À part.

Je m’en débarrasserai toujours...

Haut.

Eh bien, soyons camarades de chambrée.

Air : Vous avez la vue un peu basse.

DE LAUZUN.

Sur ce lit restez à votre aise.

MONSIEUR DE COYLLIN.

C’est vous qui devez y dormir.

DE LAUZUN.

Moi, je vais prendre cette chaise.

MONSIEUR DE COYLLIN.

Non je ne puis y consentir... (bis.)

DE LAUZUN.

Eh bien ! s’il faut que je subisse,
Ce dévouement de l’amitié,
Au moins partageons, c’est justice,
Le différend par la moitié.

Il montre le matelas.

MONSIEUR DE COYLLIN.

Je vous gênerais... il est trop étroit pour deux personnes...

DE LAUZUN.

Alors, gardez-le pour vous seul, je vous en prie.

MONSIEUR DE COYLLIN.

Non... prenez-le pour vous... je vous en conjure.

DE LAUZUN, s’asseyant sur la chaise.

Eh bien donc, je m’installe ici, et je n’en bouge pas.

MONSIEUR DE COYLLIN.

Allons, je cède pour vous obéir, et je consens à partager, puisque vous le voulez absolument.

DE LAUZUN, se levant.

À la bonne heure !

À part.

Il n’en finira pas avec ses éternelles politesses !

Il passe près du matelas, à droite. Haut.

Vous permettez ?

Il dépose son épée.

MONSIEUR DE COYLLIN, sans s’apprêter à se coucher.

Je vous prie de vous persuader que vous êtes ici chez vous... que c’est vous qui me donnez l’hospitalité.

Changeant de ton et presque à lui-même.

Que c’est vous qui me donnez l’hospitalité !...

DE LAUZUN.

Eh bien ! vous ne vous couchez pas ?

MONSIEUR DE COYLLIN.

Vous d’abord, s’il vous plaît... prenez toutes vos commodités... je me contenterai parfaitement de la place qui restera.

DE LAUZUN.

Non, je ne me coucherai qu’en même temps que vous...

À part.

C’est qu’il serait homme à rester levé toute la nuit, et ça ne ferait pas mon affaire...

MONSIEUR DE COYLLIN, à part.

Il est impossible d’être poli avec cet homme-là !

Après avoir ôté sa perruque et mis son bonnet de nuit.

Me voici dans le plus inconvenant négligé !

Il dépose sur la chaise le flambeau, et un pistolet qu’il tire de sa poche ; puis il place la chaise à une petite distance, à gauche du matelas et s’enveloppe dans son manteau.

Mon Dieu ! qu’allez-vous penser de mon incivilité ?...

DE LAUZUN.

Quoi donc ?... Faut-il tant de façons entre camarades de lit ?... Allons ! prenons place.

Ils sont chacun d’un côté du matelas à genoux et se sollicitent mutuellement à se coucher.

MONSIEUR DE COYLLIN.

Après vous.

DE LAUZUN, le forçant à s’étendre en l’attirant.

Eh bien ! tous deux en même temps...

MONSIEUR DE COYLLIN, s’abandonnant à de Lauzun qui l’entraîne.

C’est pour ne pas vous désobliger...

Ils se couchent. Une pause.

MONSIEUR DE COYLLIN, se reculant un peu.

De grâce, prenez toutes vos aises...

DE LAUZUN, s’avançant à mesure qu’il recule.

Ne faites pas attention, mon cher duc... j’ai toute la place qu’il me faut.

Une pause.

MONSIEUR DE COYLLIN, de même.

Tenez, voici une petite place qui vous revient de plein droit...

DE LAUZUN, même jeu.

Je vous jure que je suis on ne peut mieux.

Une pause.

MONSIEUR DE COYLLIN, qui à force de reculer se trouve couché par terre.

Vous êtes bien, monsieur de Lauzun ?

DE LAUZUN, se carrant sur le matelas.

Parfaitement !... et vous ?

MONSIEUR DE COYLLIN, par terre.

J’ai dix fois plus de place qu’il ne m’en faut.

DE LAUZUN.

Alors, bonne nuit, monsieur de Coyllin !

MONSIEUR DE COYLLIN, de même.

C’est trop d’honneur !... bonne et excellente nuit, monsieur de Lauzun !

De Coyllin éteint le flambeau qui est sur la chaise et s’endort.

DE LAUZUN, après une pause, se levant à demi.

Dans quelques instants... la belle de Kergoët pourra venir... Je viens de remettre pour elle à l’une de ses femmes un billet bien tendre, bien pathétique... elle n’y résistera pas...

Regardant Coyllin.

Il dort... à merveille !... Ce pauvre Coyllin !... lui souffler sa maîtresse, et dans sa propre chambre encore !... oh ! le bon tour !... Il doit être près de minuit...

Il écoute ; on entend des pas dans le corridor, l’orchestre joue en sourdine jusqu’à la sortie du fantôme.

Bon !... j’entends... c’est à souhait !... mon rôle est de ne rien voir... dormons profondément.

Il s’étend et feint de dormir.

 

 

Scène XIV

 

DE BEAUFORT, en fantôme, MONSIEUR DE COYLLIN, DE LAUZUN

 

La porte s’ouvre ; un fantôme entre, tenant une torche allumée, il s’avance à pas lents, et s’arrête à peu de distance de Coyllin ; celui-ci éveillé par la lueur de la torche, se lève vivement et s’écrie.

MONSIEUR DE COYLLIN, effrayé.

Qu’est-ce cela ?

Il saisit sur la chaise son pistolet, et ajuste le revenant.

DE LAUZUN, à part.

Hem !...

Le revenant exprime un mouvement de frayeur, puis s’incline profondément devant de Coyllin ; celui-ci, désarmé par cette politesse, met aussitôt son pistolet dans sa poche, et fait un profond salut au fantôme.

MONSIEUR DE COYLLIN, à part, faisant une nouvelle révérence au fantôme qui l’a salué de nouveau.

Une âme d’aussi belles manières a dû appartenir à un seigneur de l’ancienne cour... c’est peut-être le défunt gouverneur de cette forteresse.

Il lui offre la chaise.

Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.

Apercevant le flambeau sur la chaise, il le retire vivement. Le fantôme refuse de s’asseoir par un geste.

MONSIEUR DE COYLLIN, à part.

Ah ! mon Dieu ! est-ce que par hasard il voudrait aussi partager le matelas... c’est que nous sommes déjà deux, et...

D’un ton solennel.

Que puis-je faire pour vous être agréable ?... Faut-il faire dire des messes ?...

Le fantôme présente à de Coyllin un parchemin rouge, et lui ordonne par un geste de lire ce qui s’y trouve écrit.

MONSIEUR DE COYLLIN, qui a saisi le parchemin, en imitant le geste qu’a fait le fantôme en le lui présentant, lit éclairé par la torche.

« Le lieu où repose le corps de Van-Helgom, gouverneur de la forteresse de Brissach, a été transformé cette nuit en écuries royales. Ton cheval foule mes cendres aux pieds. »

Avec un cri d’indignation.

Mon cheval !... quelle inconvenance !...

Au fantôme.

Je vous comprends... je dois mettre un terme à cette profanation.

Le fantôme fait un signe de tête affirmatif, et un geste de la main pour lui commander de le suivre.

MONSIEUR DE COYLLIN, s’apprêtant à obéir.

Je suis tout à vos ordres... seulement, j’oserai vous prier de ne faire que le moins de bruit possible... Deux personnes ont bien voulu partager mon appartement cette nuit, et je serais au désespoir que leur sommeil fût troublé.

Le fantôme le rassure par un geste.

MONSIEUR DE COYLLIN, passant à gauche.

Je n’attendais pas moins de votre savoir-vivre.

DE LAUZUN, à part.

Il est adorable, ma parole d’honneur !

MONSIEUR DE COYLLIN, à part.

Mais la marquise que je laisse... Oh ! M. de Lauzun dort profondément... et d’ailleurs je serai bientôt de retour.

Au fantôme.

Me voici à votre disposition... veuillez passer devant moi et me montrer le chemin.

Le fantôme commande à de Coyllin de passer devant.

MONSIEUR DE COYLLIN, poliment.

Non... je n’en ferai rien...

Le fantôme répète le geste avec autorité ; de Coyllin se résigne à obéir.

MONSIEUR DE COYLLIN, à part, en sortant le premier.

Quelle aventure ! bon Dieu ! quelle aventure !

DE BEAUFORT, entr’rouvant son linceul, à de Lauzun.

Eh bien ! qu’en dis-tu ?

DE LAUZUN, bas à de Beaufort.

À merveille !... Beaufort, retiens-le longtemps.

DE BEAUFORT, bas.

Sois tranquille...

MONSIEUR DE COYLLIN, en dehors.

Éclairez-moi donc, monsieur le fantôme, éclairez-moi donc !

DE BEAUFORT, s’oubliant.

Voilà !... voilà !...

DE LAUZUN, à Beaufort.

Veux-tu bien de taire !

De Beaufort fait retomber le linceul sur sa figure et sort.

 

 

Scène XV

 

DE LAUZUN, seul

 

Il se lève, plie le matelas et le jette dans la coulisse ; puis rajustant en riant sa perruque et ses dentelles.

Fort bien ! ah ! ah ! le trait est impayable ! se confondre en civilités avec un esprit de l’autre monde ! Mais c’est qu’il le tuait, si Beaufort ne se fût avisé de le désarmer par une révérence.

Il rit.

Ah ! ah !

Air.

Ce mauvais plaisant de Molière
Fronde cet usage des cours ;
Une courbette salutaire
De Beaufort a sauvé les jours.
Si, par cette coutume sage,
Son dos n’eût appris à fléchir,
Le revenant, affreux voyage !
Partait pour ne plus revenir...

Je conterai demain cette anecdote à Saint-Simon ; je veux lui fournir une des pages les plus curieuses de ses mémoires. – Oui, mais songeons avant tout au dénouement de l’aventure. – Ma belle tarde bien ; l’heure est passée depuis longtemps. Oh ! elle viendra !

Se consultant.

Serai-je discret sur le dénouement ? Non, ma foi ! l’histoire y perdrait ; mais au moins de la discrétion pour cette nuit. Voyons ! d’abord, ce maudit importun qui s’est emparé du lit de Coyllin,

Il montre la porte de la chambre.

je vais par prudence le barricader dans sa chambre. Qui, diantre, Coyllin a-t-il pu mettre là-dedans ? Bah ! que ce soit le diable ! pourvu qu’il ne trouble pas mon rendez-vous ; et voici le moyen d’en faire l’homme le plus discret du monde !

Il tourne la clef dans la serrure.

MADAME DE KERGOËT, de sa chambre.

Qu’y a-t-il donc, monsieur de Coyllin ?

DE LAUZUN, étonné.

Hein ? C’est une femme ! – Ah ! Coyllin ! mon fripon !

MADAME DE KERGOËT, appelant du dedans.

Monsieur le duc, pourquoi fermez-vous ainsi cette porte ?

DE LAUZUN, reconnaissant la voix de la marquise.

Cette voix ! Mme de Kergoët !

Sérieux.

Est-ce que ce damné de Coyllin... ?

Riant.

Ah ! je comprends ! une ruse, une adorable ruse de la marquise, pour se trouver toute portée au rendez-vous.

Il rouvre la porte.

Et moi qui l’enfermais !

MADAME DE KERGOËT, en dedans, d’une voix émue.

Mais, mon Dieu ! qu’y a-t-il, monsieur le duc ? répondez-moi, je vous en prie ; je meurs de peur !

DE LAUZUN, parlant à travers la porte.

Soyez sans crainte, madame, vous pouvez m’ouvrir.

La marquise ouvre la porte, et entre effrayée : sa toilette est la même, mais elle est un peu en désordre.

 

 

Scène XVI

 

DE LAUZUN, MADAME DE KERGOËT

 

MADAME DE KERGOËT, entrant.

Monsieur de Coyllin, quel est donc ce bruit ?

DE LAUZUN, à demi-voix.

Ce n’est pas lui, madame, c’est moi.

MADAME DE KERGOËT, effrayée.

M. de Lauzun !

DE LAUZUN.

Je suis exact, vous voyez ; moins que vous, pourtant. Que d’actions de grâces !

MADAME DE KERGOËT.

Mais que veut dire... M. de Coyllin n’occupait donc pas cette antichambre ?

DE LAUZUN.

Je vous conterai cela. En ce moment, de Beaufort lui fait visiter en détail tous les détours de ce château ; et si, comme je le crois, ils disputent pendant cinq minutes, à chaque porte, à qui passera le dernier...

Air de Mme Favart.

Une lutte de politesse
À chaque porte les retient ;
Et cette vieille forteresse
En a bien cent, il m’en souvient,
C’est très rassurant sur mon âme !
Pour notre rendez-vous d’amour,
Le duc est trop poli, madame,
Pour nous troubler avant le jour.

MADAME DE KERGOËT.

Je comprends encore moins !

DE LAUZUN.

Je crois bien ; c’est toute une histoire. De Coyllin aurait été de trop, comme vous pensez, et grâce à une petite ruse de guerre, nous en voilà débarrassés.

Tendrement.

Nous sommes seuls, madame !

MADAME DE KERGOËT, à part.

Mais, mon Dieu ! qu’est-ce donc que tout cela ?

À de Lauzun.

Vous saviez que j’étais dans cette chambre, monsieur le duc ?

DE LAUZUN, riant.

Je ne m’en doutais pas. Pouvais-je supposer que vous aviez eu la même idée que moi ?

MADAME DE KERGOËT, étonnée.

La même idée que vous ?

DE LAUZUN, riant.

J’allais sottement vous enfermer pour nous garantir d’un voisinage, quand votre voix charmante... Concevez-vous cela, marquise ? Vous emprisonner de ce côté,

Montrant la chambre.

tandis que je mourais d’impatience à vous attendre de l’autre !

MADAME DE KERGOËT.

Vous m’attendiez, dites-vous, monsieur le duc ? mais, vraiment, je ne comprends pas un mot de tout ce que vous me dites ; il me semble que je dors encore, et qu’un rêve...

DE LAUZUN, avec feu.

Oh ! non, non, madame, ce n’est point un rêve, vous êtes bien là, je suis auprès de vous, et mon cœur...

MADAME DE KERGOËT, sévèrement.

Assez, monsieur de Lauzun, je vois très bien à présent que je suis éveillée, et je vais...

Elle veut rentrer.

DE LAUZUN, l’arrêtant.

Quoi donc, madame ?

MADAME DE KERGOËT.

Si je pouvais mettre en doute votre discrétion, j’espère que le caractère de M. de Coyllin me serait un abri contre la médisance.

DE LAUZUN, impatienté.

Oh ! parbleu ! madame, que Coyllin reste où il est,

Tendrement.

et puisque nous voici tous deux au rendez-vous...

MADAME DE KERGOËT.

Un rendez-vous ?

DE LAUZUN.

Mais ne vous l’ai-je pas rappelé par un billet ?

MADAME DE KERGOËT.

Je n’ai rien reçu.

Se contenant.

Monsieur de Lauzun, voulez-vous que nous nous expliquions sérieusement ?

DE LAUZUN.

Voilà une heure que je vous en prie.

MADAME DE KERGOËT, de même.

Ainsi, je vous ai accordé une entrevue ?

DE LAUZUN.

Ici même... à cette place... avant le jeu du roi.

MADAME DE KERGOËT, riant.

Ah ! j’y suis maintenant... Et vous avez pris au sérieux... ah ! ah !

DE LAUZUN, piqué.

Je parlais sérieusement, moi, madame la marquise ; et je ne pensais pas que l’on pût se jouer...

MADAME DE KERGOËT.

Comment ! monsieur le duc, un homme comme vous, qui se pique de connaitre notre sexe, n’a pas compris qu’une femme n’a parfois qu’un seul moyen de se soustraire à des instances trop pressantes ?

DE LAUZUN, blessé.

Ah !... Et pourtant, madame, je vous rencontre chez M. de Coyllin.

MADAME DE KERGOËT, avec bonté.

Tenez, monsieur de Lauzun, pour faire ma paix avec vous, et de peur que vous n’alliez vous mettre dans l’esprit des idées qui n’auraient aucune vraisemblance, je vous assure, je vais vous dire tout.

DE LAUZUN,

Oh ! c’est inutile, madame, je devine de reste.

MADAME DE KERGOËT, appuyant.

Non, monsieur, vous ne devinez pas : c’est toujours la chose la plus simple et la plus naturelle que l’on se hâte le moins de supposer... Ce pauvre Cavoie, dans le trouble et l’embarras de cette couchée, avait oublié de me donner un appartement... et...

DE LAUZUN, incrédule.

C’est précisément le prétexte que j’ai pris pour m’introduire chez de Coyllin... vous êtes venue demander l’hospitalité.

MADAME DE KERGOËT.

À l’homme le plus poli et le moins dangereux de la cour.

DE LAUZUN.

À un homme qui vous aime, madame.

MADAME DE KERGOËT.

Lui !... il m’aime !

À part.

C’est donc vrai ?

DE LAUZUN.

Ah ! vous feignez aussi de l’ignorer ?

MADAME DE KERGOËT, riant.

Quoi ! vraiment ? ce pauvre duc !... Vous le calomniez, monsieur de Lauzun.

DE LAUZUN.

Et vous, madame, vous voudriez me donner une trop haute idée de sa vertu, pour que j’y puisse croire.

MADAME DE KERGOËT, offensée.

Vraiment ! monsieur le duc, cette incrédulité sur la vertu de M. de Coyllin ressemble assez à doute sur la mienne.

DE LAUZUN, raillant.

En bonne foi, madame la marquise, j’aurais grand tort !

MADAME DE KERGOËT, craintive.

Ainsi... vous pensez ?

DE LAUZUN, froidement.

Rien de plus que ce que je vois, et la cour n’apprendra pas un mot qui ne soit ce que j’aura vu.

MADAME DE KERGOËT, alarmée.

Quoi ! monsieur, vous iriez... ?

DE LAUZUN.

J’en suis fâché, madame ; mais les hommes n’ont parfois qu’un seul moyen de se soustraire au ridicule, auquel les exposent certaines femmes, un peu légères, un peu inconsidérées ; c’est de mettre les rieurs de leur côté, et d’étouffer les railleries, les épigrammes par quelque nouvelle bien piquante, bien scandaleuse.

À part.

Il m’est bien permis de l’effrayer un peu pour me venger.

MADAME DE KERGOËT, indignée.

Oh ! monsieur de Lauzun... vous ne ferez pas cela, et j’irai me plaindre au roi...

DE LAUZUN.

Le roi ? vous ne lui apprendrez rien de nouveau... car, demain... je veux dire ce matin même... tout à l’heure, au petit lever de sa majesté... je me réserve l’honneur de la faire rire le premier de cette joyeuse anecdote... Coyllin en bonne fortune !... ah ! ah ! mais voilà de quoi récréer la cour et la ville pendant un mois entier.

MADAME DE KERGOËT, avec colère.

Si vous faisiez cette lâcheté, M. de Coyllin ne le souffrirait pas.

DE LAUZUN, riant.

Coyllin ? je lui conseille de se fâcher ; je suis tout disposé à lui payer sa généreuse hospitalité de cette nuit.

MADAME DE KERGOËT, avec dignité.

Prenez garde, monsieur le duc... M. de Coyllin peut quelquefois prêter à la raillerie par l’excès d’une qualité que certains seigneurs de la cour semblent regarder comme au-dessous d’eux. Mais c’est un homme de cœur, qui a fait ses preuves de courage en mainte occasion ; et dans cette campagne même, au siège de Valenciennes, le roi en personne est descendu dans la tranchée pour louer sa bravoure et son intrépidité ! M. de Coyllin est un homme, enfin, qui ne permettra pas qu’on insulte une femme chez lui.

DE LAUZUN.

Cet éloge... dans votre bouche.

MADAME DE KERGOËT, continuant.

Oh ! je m’abusais étrangement, au fond de ma Bretagne, et je ne m’attendais pas, je l’avoue, à trouver à la cour de France des gentilshommes aussi galants, aussi courtois.

DE LAUZUN, raillant.

Des injures ?

MADAME DE KERGOËT, avec douceur.

Des prières ! monsieur le duc, renoncez à une vengeance sans motif.

DE LAUZUN.

Ah ! vous avez peur que je le tue.

MADAME DE KERGOËT.

Je vous implore pour ma considération.

DE LAUZUN, avec ironie.

Je ne sais pas résister aux prières des dames.

MADAME DE KERGOËT, vivement.

Ainsi, vous ne direz rien, vous me le promettez ?

DE LAUZUN, voyant entrer les gentilshommes.

Oui, je vous promets de me taire ;

Bas.

Mais voici, par malheur, mes amis... ils verront bien par eux-mêmes tout ce que j’aurais pu leur dire.

MADAME DE KERGOËT, anéantie.

Ô mon Dieu ! quelle honte !

Elle reste confuse, se cachant la figure dans ses mains.

 

 

Scène XVII

 

DE SAINT-LUC, D’HUMIÈRES, DE BEAUFORT, DE LAUZUN, MADAME DE KERGOËT

 

D’HUMIÈRES, entrant.

Ah ! pardon, nous te dérangeons peut-être ?

DE LAUZUN.

Moi ? pourquoi donc, messieurs ? vous ne pouviez arriver plus à propos.

Les gentilshommes sourient en regardant Mme de Kergoët.

D’HUMIÈRES.

Il est une personne ici qui n’est peut-être pas de ton avis ?

DE LAUZUN, avec fatuité.

Oh ! messieurs, pouvez-vous supposer... ? je vous jure que le hasard seul nous a conduits ici, dans l’appartement de M. de Coyllin... madame surtout.

MADAME DE KERGOËT, bas, suppliante.

Oh ! monsieur le duc...

DE LAUZUN, aux gentilshommes.

Madame me dit à voix basse que d’aussi galants gentilshommes sont toujours les bienvenus.

MONSIEUR DE COYLLIN, paraissant à la porte et voyant la marquise au milieu des seigneurs, s’écrie, à part.

Quel malheur ! ils l’ont vue !

MADAME DE KERGOËT, troublée, à part.

Je n’ai plus que ce moyen.

Haut.

Oui, messieurs, oui...

Prenant une résolution subite, et d’un ton ferme et résolu.

soyez les bienvenus, et puisque le maître de ce logement n’est point ici pour avoir l’honneur de vous recevoir, permettez qu’il soit remplacé... par Mme la duchesse de Coyllin, sa femme.

Étonnement général.

 

 

Scène XVIII

 

DE SAINT-LUC, D’HUMIÈRES, DE BEAUFORT, DE LAUZUN, MADAME DE KERGOËT, MONSIEUR DE COYLLIN

 

MONSIEUR DE COYLLIN, à part, étonné.

Qu’entends-je ? la duchesse de Coyllin ?

Il s’approche vivement de la marquise.

TOUS, se tournant vers de Coyllin.

La duchesse de Coyllin ?

De Beaufort passe à droite pour complimenter la marquise.

MADAME DE KERGOËT, bas à Coyllin.

Me démentirez-vous ?

MONSIEUR DE COYLLIN, bas à Mme de Kergoët.

Vous démentir ! oh ! madame, me croire capable d’une pareille impolitesse !

Aux seigneurs.

Oui, messieurs, puisque Mme la duchesse l’a dit, je ne dois plus en faire mystère.

Prenant la main de la marquise, bas.

Ah ! madame, que de bontés !

D’HUMIÈRES, bas à de Lauzun.

Quoi donc ? un mariage secret ?

DE LAUZUN, à part.

Elle m’échappe, nous verrons plus tard.

DE BEAUFORT, à de Coyllin.

Vous ne m’en voudrez pas, monsieur le duc, de la petite promenade...

MONSIEUR DE COYLLIN.

Monsieur le défunt gouverneur, votre plaisanterie était de fort bon goût, mais je ne vous engagerai pas à la recommencer,

Regardant la duchesse.

elle pourrait ne pas avoir un aussi heureux résultat.

DE LAUZUN, hypocritement.

Qu’est-ce que c’est ?

MONSIEUR DE COYLLIN, riant.

Je vous conterai cela... une facétie de M. de Beaufort... vous n’avez rien entendu ? vous dormiez si bien !

D’HUMIÈRES, bas à de Lauzun.

Et notre pari... nous avons perdu ?

DE LAUZUN, bas.

Non, messieurs ; vous avez gagné ; mais je demande ma revanche.

MADAME DE KERGOËT, bas à de Lauzun.

De quel côté sont les rieurs, monsieur de Lauzun ?

DE LAUZUN, bas, ironiquement.

Jamais du côté des maris, madame la duchesse.

CAVOIE, entrant.

Messieurs les gentilshommes de service auprès du roi !

MONSIEUR DE COYLLIN.

J’y cours, j’y cours !... je vais annoncer au roi Mme la duchesse de Coyllin !

Au moment de sortir, il s’arrête comme frappé d’une idée.

Ah ! mon Dieu ! et moi qui oubliais !... j’allais encore commettre une dernière inconséquence.

Au parterre après trois saluts.

Air du couplet final des Gants jaunes.

Sur le mérite de la pièce,
Messieurs, je compte peu ce soir ;
Et c’est sur votre politesse
Que j’ai fondé tout mon espoir ;
L’homme le plus poli de France
Va perdre ce titre aujourd’hui,
Et rencontrer ici, je pense,
Cent Français plus polis que lui.

CHŒUR.

Air des deux Nuits.

Donnez à l’homme très poli
Par vos bravos une leçon de politesse ;
Pour ajouter à son ivresse,
Qu’il soit, messieurs, par vous bien accueilli.


[1] On prononce Coilin.

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