L’Octogénaire (Jean-François Alfred BAYARD)

Comédie en un acte, mêlée de couplets.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre national du Vaudeville, le 6 octobre 1835.

 

Personnages

 

MONSIEUR DE SÉNANGES

MONSIEUR DE MÉRIGNY, son ami

GUSTAVE, jeune parent de Monsieur Sénanges

JACQUET, fils d’un fermier

ADÈLE, pupille et femme de Monsieur de Sénanges

MARGUERITE, femme de charge

 

La scène se passe dans le château de Monsieur de Sénanges.

 

Le théâtre représente un salon élégant. Entrée par le fond. Portes à gauche et à droite, sur le premier et le second plan. Sur le premier, à droite, porte de la bibliothèque ; à gauche, appartement de madame de Sénanges. Sur le second, à droite, appartement de Monsieur de Sénanges ; à gauche, sortie sur le jardin.

 

 

Scène première

 

JACQUET, MARGUERITE, ensuite MONSIEUR DE MÉRIGNY

 

MARGUERITE, à Jacquet.

Mais non... mais non !... madame n’est pas levée... monsieur n’est pas visible.

JACQUET.

Quand je vous répète qu’ils m’ont dit de venir ce matin, à cause de mon numéro...

MARGUERITE.

Ah ! oui... te voila conscrit !...

JACQUET.

Dam ! la commune doit fournir quatre hommes... j’ai le numéro 3, comptez...

MONSIEUR DE MÉRIGNY entre seul et cherche autour de lui.

Comment ! personne pour me recevoir ! depuis la cour jusqu’au salon ! mais partout des fleurs... des devises... des rubans, tous les débris d’une fête.

MARGUERITE.

Un étranger ! un voyageur ! que veut monsieur ? que demande monsieur ?

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Pardon, ma bonne femme...

Mouvement de la vieille.

JACQUET, riant, à part.

Ma bonne femme !...

MONSIEUR DE MÉRIGNY, descendant entre eux.

Je cherchais quelqu’un pour me faire annoncer... et je ne trouvais pas...

MARGUERITE.

Un domestique ! c’est tout simple... ces pauvres gens ! ils n’en peuvent plus... ils sont un peu paresseux.

JACQUET.

Dam ! un lendemain de bal.

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Alors, je conçois... ce désordre, cet abandon... Monsieur de Sénanges aime donc toujours le plaisir ?. il faut jouir de son reste à quatre-vingts ans.

MARGUERITE.

Quatre-vingt-un, monsieur... et un bal ! une noce !

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Une noce ! je comprends... Monsieur de Sénanges a marié quelqu’un de ses gens.

JACQUET.

Comment, quelqu’un de ses gens !

MARGUERITE.

Mieux que ça, monsieur ; quand je dis mieux...

Montrant la gauche.

C’est ici la chambre de madame et monsieur à l’autre bout du château.

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Voilà de nouveaux époux qui ne risquent pas de se rencontrer...

JACQUET.

Et c’est heureux !...

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Comment cela ?

MARGUERITE.

Chut !... voici le marié...

Monsieur de Sénanges paraît sortant de son appartement.

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Hein ?

JACQUET.

Il a très bonne mine.

 

 

Scène II

 

JACQUET, MARGUERITE, MONSIEUR DE SÉNANGES, MONSIEUR DE MÉRIGNY

 

MONSIEUR DE SÉNANGES, en robe de chambre.

Marguerite ! où donc est-elle ? Marg...

L’apercevant.

Ah ! te voilà enfin ! mais monsieur...

À part.

Allons, quelqu’importun !

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Mon cher Monsieur de Sénanges, que j’ai de plaisir...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Eh ! mais, je ne me trompe pas ! Monsieur de Mérigny !... quelle aimable surprise !... je vous croyais bien loin d’ici... n’êtes-vous plus consul à Riga ?

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Si fait ! je viens de passer un mois à Paris... et je retourne à mon poste, cette nuit peut-être ; j’attends des ordres... mais je n’ai pas voulu partir sans vous faire mes adieux...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Oui, je me rappelle... dans le château voisin... une jeune et jolie dame.

Mouvement de Mérigny qui regarde Marguerite.

Ne craignez rien... je suis discret... entre nous autres jeunes gens...

Il rit.

Ah, ah, ah, ah ! Marguerite, ma femme est-elle levée ?

MONSIEUR DE MÉRIGNY, à part.

Ah ! mon Dieu !

MARGUERITE.

Je ne crois pas...

On entend sonner.

Ah ! j’entends la sonnette...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Elle est éveillée... Eh ! bien, va...

Regardant Monsieur de Mérigny et se redressant.

Ne fais pas attendre ma femme...

MARGUERITE.

J’y vais, monsieur...

À Jacquet.

Va-t’en, tu reviendras plus tard.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Ah ! ah ! c’est toi, Jacquet !

JACQUET.

Oui, notre monsieur... comme vous voyez...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Air : De sommeiller encor, ma chère.

Eh bien, qu’est-ce donc qui t’amène ?
Je t’écoute... avance d’un pas.

JACQUET.

Notr’ monsieur, ça n’ vaut pas la peine.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Tu veux me parler !

JACQUET.

Oh ! non pas.
C’ n’est pas à vous, c’est à notr’ dame.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Un secret !

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Je conçois ici,
Que tous les secrets de la femme,
Ne soient pas trop ceux du mari.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Alors, plus tard...

On sonne plus fort.

Eh bien ! Marguerite, dépêche-toi donc... tu vois bien qu’elle s’impatiente...

Se redressant.

Ma femme !

MARGUERITE, entrant chez madame de Sénanges.

Oh ! ces jeunes dames...

JACQUET.

Adieu, mamzelle Marguerite.

Il sort par le fond.

MONSIEUR DE MÉRIGNY, à part, en souriant.

Il paraît qu’elle est jeune !...

 

 

Scène III

 

MONSIEUR DE SÉNANGES, MONSIEUR DE MÉRIGNY

 

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Très jeune, mon cher Mérigny... très jeune... Oh ! vous pouvez sourire ; depuis hier, je ne vois que des figures étonnées, et même un peu goguenardes... je commence à m’y faire.

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Assurément, je ne me permettrai pas...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Eh bien... je vous permets... hier soir, au milieu de ce bal qu’elle a voulu donner à mes gens, à mes fermiers, je me croyais dans un chapitre des Mille et une Nuits : c’était un vrai miracle... toute la journée.

Air : Un page aimait la jeune Adèle.

Dès le matin auprès d’Adèle ;
J’étais joyeux, j’étais coquet...
Le soir de Champagne, comme elle,
J’ai même arrosé mon bouquet.
Au bal, je causais en jeune homme...
Je sortis, ma femme resta,
Et puis j’ai dormi tout d’un somme !
Et le miracle a fini là !

Oh ! riez... ce matin, moi-même, en pensant à mon mariage, je me suis surpris à en rire tout seul... comme un fou... je vous parais bien extravagant, n’est-il pas vrai ?

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Je ne dis pas...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Oh ! dites, dites, et je vous répondrai, je n’en serai pas fâché... car, vous êtes ici la seule personne à qui je puisse essayer de paraître raisonnable.

Il lui fait signe de s’asseoir.

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Une confidence... très volontiers.

Ils s’asseyent.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Vous le savez, je suis d’une ancienne et bonne famille... mais, j’en suis le dernier ; c’est un échantillon qui ne doit pas vous donner une bien haute idée du reste. Mon grand oncle de Sénanges avait à sa mort une assez belle fortune qu’il ne savait trop à qui léguer... du côté de sa mère, c’étaient des collatéraux avides, qui après l’avoir négligé toute sa vie, accouraient à ses derniers moments pour dévorer son héritage... des gens de finance... des loups-cerviers... de l’autre côté, moi, moi seul, peu courtisan, mais ami sincère... parent dévoué... et surtout célibataire entêté... j’ai toujours eu le mariage en haine...

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Oh ! toujours... on m’a dit pourtant qu’à une certaine époque...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Oui... oui... c’est possible... un amour malheureux... une jeune parente que j’adorais, et que je vis passer aux bras d’un autre... je fus bien triste, et après tant d’années encore, je n’y pense jamais sans éprouver une émotion !... je l’aimais tant ! vous voyez, autrefois on était trahi comme à présent... par bonheur on se consolait de même. Pour me venger, je me lançai dans les plaisirs ; jeune et brillant cavalier, toujours amoureux et souvent aimé... ce temps-là est bien loin !... l’état de garçon me parut si doux, que tous les efforts de ma famille pour me marier, ne firent que m’attacher davantage au célibat. Mon oncle, qui voyait avec peine son nom s’éteindre avec moi, s’avisa d’un singulier moyen pour vaincre mon obstination... il me légua sa fortune tout entière en usufruit seulement, tant que je resterais garçon... la propriété ne devant m’en être acquise que du jour où je serais en puissance de femme ; mais je vous l’ai dit : j’étais entêté... d’ailleurs, le revenu était si beau qu’il suffisait de reste à mes besoins et même à mes caprices... j’en ai toujours eu beaucoup... dès-lors, je me reposai sur une fortune assurée... dépensant mes rentes avec l’exactitude la plus scrupuleuse, sans jamais toucher au capital... lorsqu’il y a quelques années, je perdis un compagnon de ma jeunesse, un de ces amis bien rares qu’on retrouve aux deux extrémités de la vie, pour en partager d’abord, les plaisirs, et plus tard les peines... il partit avant moi... c’est le seul chagrin qu’il m’ait causé... sa mort laissait orpheline une pauvre jeune fille, son unique bien, il me la légua ; si j’acceptai la succession... vous n’en doutez pas ! je fis donc élever à Paris, ma petite Adèle...

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Adèle, comment ! cet enfant que j’ai vue chez vous il y a deux ans.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Je ne vous parle pas de sa beauté, de sa grâce ; mais de tous les dons de l’esprit joints aux qualités du cœur, et pour moi, une tendresse toujours nouvelle... quand on me l’eut renvoyée, je m’aperçus que c’était peu de l’avoir fait élever ; il fallait l’établir, et dans mon imprévoyance, je n’y avais pas songé comment marier une jeune fille sans dot ! et je n’en avais pas à lui donner, mon mariage seul pouvait lui en assurer une... je voyais Adèle, après moi, sans guide, sans appui, son ingénuité même me faisait trembler pour elle ; tout à coup, il me vint une idée, que je repoussai d’abord... elle était folle... extravagante ! mais, elle me revint souvent et peu à peu je m’y habituai... c’était un peu tard pour penser au mariage... mon vieil ennemi ; mais à mon âge du moins, il aura peu de temps pour se venger de moi... un jour, assis près de ma pupille, je me hasardai en tremblant à lui parler de mon projet... je craignais des larmes, je ne vis que du bonheur et de la joie... elle me sauta au cou ! elle m’appela son père... son père ! ce mot me décida... et trois semaines après... c’était hier... je l’ai nommée ma femme.

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Ah ! c’est elle...

Ils se lèvent.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Non pas vous le pensez bien, pour avoir une jeune femme qui flatte ou mes caprices ou ma vanité.

Air : En amour comme en amitié, etc.

Pour que mes biens un jour lui soient remis,
Elle est ma femme aux yeux de la famille ;
Mais ses seize ans sont à peine accomplis,
Son cœur sommeille encore... elle sera ma fille !
Et je l’espère, à l’âge où me voilà,
Plus tard du moins, pour son âme ingénue
Lorsque d’aimer l’heure sera venue,
Pour la troubler, je ne serai plus là.

MONSIEUR DE MÉRIGNY, se levant.

Allons, allons, Monsieur de Sénanges, ne parlez pas ainsi... vous êtes jeune encore...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Vous êtes un flatteur...

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Et vous pensez donc que les biens de votre oncle...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Ils sont à moi... aux termes du testament ! j’ai rempli la condition, je suis marié... il n’a rien exigé de plus... heureusement... Eh bien ! voyons, trouvez-vous mon mariage bien ridicule !

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Moi ! au contraire, je l’approuve, quoiqu’il dérange un peu mes projets... mes espérances...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Hein ! quels projets ?... expliquez-vous...

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

J’attends ici, et je voulais vous présenter le jeune Gustave de Terville, à qui vous le savez... votre fortune devait revenir.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Oui... si mon célibat eût duré jusqu’au bout... dam ! cela va contrarier un peu certaines personnes... ma foi ! tant pis, Monsieur de Terville était un vilain homme, je ne l’estimais guères, je ne l’aimais pas.

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Ah ! de la prévention ! n’était-ce pas à cause de son mariage avec cette parente, que vous aimiez ?

MONSIEUR DE SÉNANGES.

C’est possible ! leur union m’a fait un mal que je n’ai jamais pu leur pardonner.

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Ils ne sont plus, oubliez-les ; mais leur fils est vraiment un fort aimable jeune homme ! léger, étourdi comme on l’est à dix-huit ans ; mais du reste, bon, sensible, généreux, il ne lui faudrait pour arriver à tout, qu’un peu de fortune...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Je conçois... il comptait sur la mienne...

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Oh ! il ne doit plus y penser, je l’emmenais avec moi, à Riga, pour l’associer à d’assez belles affaires... mais s’il n’a rien... ce qui me contrarie, c’est qu’il va venir...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Ici !... Ah ! diable... c’est fâcheux.

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Depuis quelque temps, je le tourmentais pour qu’il se fît présenter chez vous... il refusait toujours... par délicatesse sans doute ; mais avant hier, il est arrivé chez moi tout hors de lui : « Partons pour Sénanges, m’a-t-il dit, partons !... je suis prêt ! »

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Je ne me soucie pas de le recevoir...

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Je l’ai prié de passer au château d’Orvilliers.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Ah ! oui... quelque message secret pour la dame de vos pensées...

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Je vais écrire à Gustave de ne pas venir jusqu’ici, et envoyer mon domestique.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Eh bien ! oui, vous ferez bien... tenez dans mon cabinet...

ADÈLE, dans son appartement.

Oui, Marguerite... oui, je le veux.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Ma femme !

MONSIEUR DE MÉRIGNY, la regardant entrer.

Eh ! eh !

Il fait signe à Monsieur de Sénanges qu’il la trouve charmante.

 

 

Scène IV

 

MONSIEUR DE SENANGES, ADÈLE, MONSIEUR DE MÉRIGNY

 

ADÈLE, courant à Monsieur de Sénanges.

Ah ! mon bon ami...

Apercevant Monsieur de Mérigny.

Monsieur...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Ma chère Adèle, je vous présente Monsieur de Mérigny, qui veut bien s’arrêter quelques instants près de nous.

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Madame veut-elle recevoir mes félicitations ?

ADÈLE.

Avec plaisir, monsieur, car je suis bien heureuse...

Elle tend la main à Monsieur de Sénanges.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Comment avez-vous reposé, ma chère enfant ?

ADÈLE.

Très bien... et j’en avais besoin... Dieu ! que c’est fatigant un jour de noces ! Savez-vous, bon ami, que j’ai dansé quinze contredanses !... Aussi que j’ai bien dormi !...

MONSIEUR DE MÉRIGNY, à part.

Pauvre petite !... 

ADÈLE.

Mais j’y pense, monsieur, vous restez avec nous ? Je vais donner des ordres... vous faire indiquer votre appartement... Monsieur n’a rien pris peut-être ?

Se retournant, à Monsieur de Sénanges.

Hein !... Est-ce comme cela ?...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Charmante !...

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Pardon, madame... je n’ai besoin de rien ; avant tout, j’ai une lettre à écrire.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Oui, Mérigny, passez dans mon cabinet.

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Si madame veut bien me le permettre.

Adèle tournée vers Monsieur de Sénanges, ne répond pas. Appuyant.

Si madame.

ADÈLE.

Air : Vaudeville de Haine aux hommes.

Ah ! oui... Madame !... c’est pour moi
Ce nom qu’on me donne sans cesse...
Dieu ! que c’est singulier !... Je crois
Toujours qu’à quelqu’autre il s’adresse.
S’appeler madame !... En ce cas,
Cela surprend un peu l’oreille,
Quand on ne l’est que de la veille.

MONSIEUR DE MÉRIGNY, à part.

Et surtout quand on ne l’est pas.

ADÈLE.

Vous êtes libre, monsieur.

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Madame...

Il entre dans l’appartement de Monsieur de Sénanges.

 

 

Scène V

 

MONSIEUR DE SÉNANGES, ADÈLE

 

ADÈLE.

Enfin nous sommes seuls... c’est ennuyeux des importuns, les premiers jours d’un mariage... N’est-ce pas, mon bon ami ?

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Mais oui... quelquefois.

ADÈLE.

D’abord il faut leur faire les honneurs ; c’est embarrassant quand on commence. Et puis, madame ! toujours madame !... Ils n’ont que ce nom-là à vous donner.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Est-ce que vous n’êtes pas bien aise de le porter ?

ADÈLE.

Je ne dis pas... mais il faut s’y faire ! Voyez un peu ; on était mademoiselle, on va à l’église avec un voile, un bouquet et des diamants... c’est gentil, je ne dis pas... on dit oui, on s’ennuie à table, on s’amuse au bal, et après cela on est madame ! c’est drôle au moins.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Vous trouvez.

ADÈLE.

Mais ce n’est pas tout, il faut que je vous gronde ; je remarque une chose que vous oubliez.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Que j’oublie, moi !

ADÈLE.

Oui, et une chose très importante à laquelle je tiens beaucoup.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Ah ! si vous y tenez...

ADÈLE.

Là ! je vous y prends encore ! Pourquoi me dire vous ? ce n’est pas bien ; j’ai toujours vu qu’un mari tutoyait sa femme le lendemain... Est-ce que vous ne ferez pas comme les autres ?

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Si fait, ma chère Adèle, je vous tutoierai puisque tu le désires. Et vous ?

ADÈLE.

Oh ! moi, je tâcherai ; c’est le monsieur qui commence. Ainsi, nous voilà d’accord sur ce point. Mais, puisque nous sommes seuls, dites-moi, mon bon ami, à présent que me voilà mariée, j’espère bien qu’on ne me traitera plus comme une petite fille. Voyons, désormais qu’est-ce que j’aurai à faire ?

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Mais ce que vous...

Se reprenant.

ce que tu as fait jusqu’à présent...

ADÈLE.

Est-ce que j’obéirai à tout le monde, comme auparavant ?

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Non, tu commanderas, et nous obéirons.

ADÈLE.

J’aime mieux ça.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

On ne recevra d’ordres que de toi ; je donnerai l’exemple.

ADÈLE, avec joie.

Oh ! que c’est amusant, le mariage ! Eh bien ! je serai une bonne maîtresse, je te le promets... Oh ! dites-donc, mon ami, je vous ai tutoyé.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Tu as bien fait.

ADÈLE.

Comme ça, si je veux, je ne travaillerai plus.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Comment ?... plus du tout.

ADÈLE.

Oh ! si fait, un petit peu, de loin en loin ; dam ! j’aurai les honneurs à faire, des ordres à donner ; ça prend du temps. Et puis, je vous accompagnerai dans vos promenades, parce qu’un mari ne doit jamais sortir seul, surtout quand il est sujet à la goutte.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

À la bonne heure.

Air du Philtre (Amédée de Beauplan).

Je ne serai jamais maussade
Quand tu seras auprès de moi.

ADÈLE.

Et puis après la promenade,
Nous dînerons tous deux chez toi.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Eh oui, tête à tête avec toi !...
Tu laisseras donc, c’est dommage,
Quand la goutte me rend chagrin,
Ces bals et ces plaisirs... enfin
Tout ce qu’on regrette à ton âge.

ADÈLE.

Eh bien !
Je ne regrette rien.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Quoi ! rien ?

ADÈLE.

Non rien.

ENSEMBLE.

Je ne regrette rien.
Tu ne regrettes rien.

ADÈLE.

Mais le soir...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Le soir tu feras la lecture, un peu de musique.

ADÈLE.

Pour vous endormir.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Oh ! non.

ADÈLE.

Oh ! si... comme avant mon mariage... Et je vois qu’il n’y aura rien de changé... on se couchera à neuf heures.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Moi... oui... mais tu pourrais...

ADÈLE.

Même air.

Oh ! non, bon ami, j’en suis sûre...
Car, vois-tu, quand tu dormiras,
J’aurai grand sommeil, je te jure.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Ainsi donc, comme tu voudras !
À neuf heures tu dormiras.

ADÈLE.

De tout mon cœur, jusqu’à l’aurore.
Mais voyons un peu, cherchons bien...
Bon ami, n’oublions-nous rien ?
Peut-être qu’en songeant encore..

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Eh bien !
Je ne trouve plus rien.

ADÈLE.

Quoi ! rien ?

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Non rien.

ENSEMBLE.

Je ne trouve plus rien.

ADÈLE.

Je vous crois... Aussi je suis heureuse... Seulement je voudrais bien revoir mes bons amis de Paris. Est-ce qu’ils ne viendront pas ?

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Si fait ; tu leur écriras.

ADÈLE.

Oui, oui, c’est cela ; en attendant, je veux que le château soit gai, très gai... Et d’abord, monsieur, un lendemain de noces, c’est encore un jour de fête. Pourquoi ce négligé, cette robe de chambre !... Je veux que vous ayez de la coquetterie... j’en ai bien pour vous.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Du moment que tu le veux..

ADÈLE.

Certainement.

Elle sonne.

Et le bouquet d’hier, celui que je vous ai fait moi-même ?

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Mon bouquet ! je ne sais ; il est fané, sans doute...

ADÈLE.

C’est possible ; ça passe si vite ! mais c’est égal, vous en aurez un, je m’en charge.

 

 

Scène VI

 

MONSIEUR DE SÉNANGES, JACQUET, ADÈLE, MARGUERITE

 

MARGUERITE, sortant de chez Adèle.

Monsieur a sonné...

ADÈLE.

C’est moi, Marguerite...

Apercevant Jacquet qui est entré et se tient dans le fond.

Eh ! mais... c’est Jacquet... le fils du fermier. Approche, mon garçon, approche.

À Monsieur de Sénanges.

C’est mon danseur d’hier... il danse avec une légèreté !... comme un sylphe... il m’a écrasé les pieds.

TOUS, riant.

Ah ! ah ! ah !

JACQUET.

Vous êtes bien bonne, madame... je vous fais bien mes excuses.

ADÈLE.

Il n’y a pas de mal... et si c’est pour ça que tu viens...

JACQUET.

Oh ! non, c’est pour l’autre affaire... vous savez... mon numéro...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Ah ! oui, ton numéro... maladroit !

JACQUET.

Oh ! ce n’est pas ma faute... c’est le préfet qui en a été cause... Dam !... il m’a regardé en face, ça m’a intimidé, et j’ai amené le n° 3.

ADÈLE.

Mais, moi, je lui ai promis qu’il ne partirait pas... son père ne peut pas lui acheter un homme... jugez donc, bon ami, il a tant d’enfants !...

JACQUET.

Dix-sept... nous sommes dix-sept...

MARGUERITE.

Miséricorde !...

ADÈLE.

Et tous d’une belle venue... comme celui-ci... un beau garçon... à qui je veux donner une femme et une dot...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Une femme !

JACQUET.

Dam !... pourvu qu’elle soit jeune et gentille... et riche... et bonne... et...

ADÈLE.

Oh !... oh !...

Regardant Marguerite.

c’est mon secret, et je vais t’en parler au jardin, où tu vas m’aider à cueillir un bouquet pour...

Riant.

pour ton monsieur. Toi, Marguerite, tu vas préparer la toilette de mon mari, entends-tu ?

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Mon habit noir...

ADÈLE.

Non ! c’est triste... votre habit pensée et gilet blanc, c’est plus gai.

Air : Petit blanc.

Je reviens...vous, ma bonne,
Allez que tout soit prêt...

À son mari.

Il faut que je vous donne
Mon bras et mon bouquet...
Écoutez mon projet :

Bas.

Marguerite, j’espère,
Le prendra pour époux.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Les marier, ma chère !

ADÈLE.

Pourquoi pas !... comme nous !...

ENSEMBLE.

Mon danseur, venez vite,
Au jardin suivez-moi...
Allez donc, Marguerite !

À son mari.

Je reviens près de toi !

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Allez donc et bien vite
Revenez près de moi...
Ah ! bonne Marguerite,
Quel beau moment pour toi.

JACQUET.

Bien, j’y vais tout de suite,
Madame, attendez-moi !...
Quel bonheur, Marguerite,
Si j’échappe à la loi !

MARGUERITE.

Eh ! j’y vais tout de suite,
On peut compter sur moi...
Mais, pauvre Marguerite,
Quels ordres je reçois !

Adèle et Jacquet sortent par le fond.

MONSIEUR DE SÉNANGES, la regardant aller.

L’aimable enfant !... elle m’a un peu embarrassé avec ses questions...

MARGUERITE.

C’est donc fini, monsieur, ce n’est plus vous qui commandez, c’est madame !... et de quel ton ?

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Oui, je te conseille de te plaindre, ingrate ! si tu savais...

MARGUERITE.

Quoi donc ?...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Ça la regarde... Va préparer ma toilette... va !...

Il la regarde en riant.

Eh ! eh ! eh !

Elle sort toute étonnée.

 

 

Scène VII

 

GUSTAVE, MONSIEUR DE MÉRIGNY, MONSIEUR DE SÉNANGES, ensuite MARGUERITE

 

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Venez, mon ami, venez !... et dites-moi... Ah ! voici Monsieur de Sénanges...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Qu’est-ce donc ?...

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Mon protégé... Gustave... vous savez !... j’allais faire partir ma lettre quand il est arrivé...

Gustave salue.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Il n’y a pas de mal...

À part à Monsieur de Mérigny.

Oh ! mon ami... comme il ressemble à sa mère !...

Haut. Passant entr’eux.

M. Gustave... approchez, approchez... nous sommes un peu parents... et je ne suis pas fâché de faire votre connaissance... c’est un peu tard...

GUSTAVE.

Oh ! monsieur, il y a longtemps que je vous connais... oui, ma mère m’a souvent parlé de vous...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Votre mère !... en effet... je l’ai connue autrefois... elle ne m’avait point oublié ?

GUSTAVE.

Bien loin de là... son plus grand plaisir était de se rappeler vos bontés... et quand je la perdis... « Mon ami, me dit-elle, tu vas être seul, sans guide, sans appui... la fortune de Monsieur de Sénanges te reviendra peut-être un jour ; mais ce que je te souhaite avant tout, c’est son amitié... »

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Elle a dit cela !...

GUSTAVE.

Un moment après... je n’avais plus de mère...

MONSIEUR DE SÉNANGES, à part, avec émotion.

Pauvre Julie ! j’ai eu sa dernière pensée...Eh bien ! je remplirai son dernier vœu.

Haut.

Mon amitié ne vous manquera point... et puisque Monsieur de Mérigny veut vous emmener en Russie...

GUSTAVE.

Pardon... je ne sais... je ne suis pas encore décidé à quitter la France...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Et pourquoi cela ? nous pouvons nous entendre Mérigny et moi, et s’il faut vous aider... eh bien ! je puis encore malgré mon mariage...

GUSTAVE.

Votre mariage ?

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Eh ! oui...

À Mérigny.

Comment !... est-ce qu’il ne sait pas ?...

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Il ne sait rien...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Ah ! diable ! en ce cas, mon ami, je vous l’apprends... oui... je suis marié... marié d’hier... allons, il ne faut pas m’en vouloir...

GUSTAVE.

Et pourquoi donc, monsieur ? vous étiez libre d’agir comme bon vous semblait, je n’ai rien à dire à cela...

À part, en souriant.

Je disais bien que cette fortune ne me reviendrait jamais.

MARGUERITE, entrant.

Tout est prêt...

GUSTAVE.

Quelqu’un !...

L’apercevant.

Ah ! madame...

Il salue respectueusement Marguerite qui lui fait une grande révérence. À part.

C’est sans doute la mariée...

MONSIEUR DE SÉNANGES, le regardant, à Mérigny.

Eh bien, qu’est-ce qu’il fait donc là ?

MONSIEUR DE MÉRIGNY, en souriant.

Je crois qu’il se trompe.

MARGUERITE.

Voilà un jeune homme bien comme il faut !...

 

 

Scène VIII

 

GUSTAVE, MONSIEUR DE SÉNANGES, ADÈLE, MONSIEUR DE MÉRIGNY

 

ADÈLE, accourant un bouquet à la main, à la cantonade.

C’est bien... j’attends ta réponse...

Venant en scène.

Mon ami... mon ami... voilà...

Apercevant Gustave.

Ah !...

GUSTAVE.

Adèle !...

ADÈLE.

Gustave !...

Elle laisse tomber son bouquet.

MONSIEUR DE MÉRIGNY, à part.

Qu’est-ce que cela signifie ?

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Ah ! il paraît que vous vous connaissez !...

ADÈLE.

Oui, beaucoup... c’est un de ces bons amis dont je vous parlais...je le voyais souvent quand je sortais de la pension où vous m’aviez placée.

GUSTAVE.

Je savais bien que mademoiselle habitait dans ce pays... mais je ne conçois pas sa présence dans ce château...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

C’est une chose que je vais vous expliquer...

Prenant Adèle par la main.

Mon ami, je vous présente ma femme...

GUSTAVE, interdit.

Comment ! votre...

ADÈLE, gaiement.

Eh bien ! oui, sa femme ! la femme de mon bon ami...

MONSIEUR DE MÉRIGNY, à part.

Diable ! ça n’a pas l’air de lui convenir.

MARGUERITE, à Adèle.

La toilette de monsieur est prête...

ADÈLE.

À la bonne heure... Gustave, je suis bien aise de vous voir ici... vous nous resterez, longtemps... oh ! bien longtemps, n’est-ce pas ?

À Monsieur de Sénanges.

Allons... votre bras, mon ami.

MONSIEUR DE SÉNANGES, riant.

Volontiers, ma femme... Eh ! eh ! eh !

ADÈLE.

Ah ! mon bouquet !

MONSIEUR DE MÉRIGNY, le ramassant.

Le voilà !...

À Marguerite.

ADÈLE.

Air de Malvina.

Sur votre Antigone
Appuyez-vous bien !
Suivez-nous, ma bonne...

À Gustave...

Adieu... je reviens.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Plus gaiement j’existe
Près de ses seize ans ;
C’est l’hiver moins triste
Qui touche au printemps.

Ensemble.

ADÈLE.

Sur votre Antigone
Appuyez-vous bien !
Suivez-nous, ma bonne,
Et n’oubliez rien.
On est peu solide
À quatre vingt-ans,
Et je sers de guide
À vos pas tremblants.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Oui, mon Antigone,
Me guide fort bien,
Et l’hymen me donne
Un jeune soutien.
On est peu solide,
À quatre-vingts ans,
Et j’ai pris un guide,
Pour mes pas tremblants.

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Oui, son Antigone
Le guide fort bien,
Et l’hymen lui donne
Un charmant soutien.
Il est plus solide...
Mais combien de gens
Un si joli guide
Rendrait plus tremblants.

GUSTAVE.

Grand Dieu ! je frissonne
Quel trouble est le mien ?
Quel titre il lui donne ?
Je n’y comprends rien !
À peine solide
Sur ses pas tremblants,
Il a pris pour guide
Femme de seize ans.

Monsieur de Sénanges, Adèle et Marguerite entrent dans l’appartement à droite.

 

 

Scène IX

 

GUSTAVE, MONSIEUR DE MÉRIGNY

 

GUSTAVE, à part.

Mariée ! mariée ! ah ! j’étouffe !

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Eh ! voyons, vous n’avez pas eu le temps de me dire la réponse du château d’Orvilliers...

GUSTAVE.

La voici, monsieur...

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Une lettre ! Ah ! donnez donc ! et dites-moi, elle, madame d’Orvilliers, l’avez-vous vue ?

GUSTAVE.

Oui, monsieur ?

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Oh ! que vous êtes heureux !...

GUSTAVE.

Moi !

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

C’est juste, vous ne l’aimez pas... à votre place, j’en aurais perdu la tête ! une femme qu’on aime, qu’on adore, une première passion... et après deux ans d’absence...

Parcourant la lettre.

Ah ! le mari est à Paris...

GUSTAVE, à part.

Adèle ! non, ce n’est point un rêve ! mariée...

MONSIEUR DE MÉRIGNY, lisant.

« Ce soir ! » Qu’est-ce que c’est ! on vient ! je vais lire ma lettre dans le jardin... adieu, adieu !

Il sort par la porte du fond à gauche.

 

 

Scène X

 

GUSTAVE, ADÈLE

 

GUSTAVE, seul.

Il est heureux, lui ! on l’aime ! au lieu que moi... mais non, je ne puis croire encore... c’est impossible... et pourtant...

ADÈLE, entrant.

Gustave ! ah ! c’est vous, je vous retrouvé...

GUSTAVE, à part.

Elle est encore plus jolie comme ça.

ADÈLE.

Ah ! mon Dieu ! comme vous me regardez ! quel air triste et malheureux, qu’avez-vous donc ?

GUSTAVE.

Vous me le demandez ? vous, Adèle ! mariée ?

ADÈLE.

Sans doute, depuis hier ; est-ce que vous n’en n’êtes pas content ?

GUSTAVE.

Moi !

ADÈLE.

C’est peut-être parce qu’on ne vous a pas invité... mais, ce n’est pas ma faute ! je voulais une noce... beaucoup de monde, du bruit, et de la danse surtout... la danse, je l’aime tant ! alors, on aurait invité tous mes bons amis, et vous savez bien que vous en êtes ! malheureusement Monsieur de Sénanges, qui était le maître, a désiré que le mariage se fît sans invitations, sans éclat, entre nous, et sauf les gens du château et de la ferme, qui ont dansé toute la nuit...

GUSTAVE.

Il n’y avait personne ! je vous crois, le marié devait craindre les témoins, les rires, les railleries...

ADÈLE.

Mon bon ami ! on l’aime trop pour cela.

GUSTAVE.

Se marier, à son âge ! songez-y donc !

Air du Baiser au porteur.

Adèle, il serait votre père,
Votre aïeul, votre bisaïeul !

ADÈLE.

Eh oui... mais sa bonté m’est chère,
Pour appui je n’eus que lui seul !
(bis.)

GUSTAVE.

Avant d’unir vos destinées,
Riche de jeunesse et d’attraits,
Il fallait compter ses années !

ADÈLE.

Je n’ai compté que ses bienfaits !

GUSTAVE.

Mais vous n’aviez donc pas d’amies à consulter, vous n’avez donc pris conseil de personne...

ADÈLE.

À quoi bon ? est-ce que tout le monde n’aime pas Monsieur de Sénanges ! et tenez, lorsqu’il venait me voir à ma pension... toutes mes compagnes le trouvaient si bon, qu’elles auraient voulu l’avoir pour leur père, leur oncle, leur tuteur.

GUSTAVE.

Et pour mari ?...

ADÈLE.

Dam ! nous n’y pensions pas... nous n’en avons jamais parlé...

GUSTAVE.

Tant pis ! car alors, on vous aurait dit qu’il fallait pouvoir aimer son mari, mais l’aimer... là... d’amour ! que pour cela il devait y avoir entre lui et vous, sympathie de goûts, de caractère... d’âge surtout, et enfin, qu’un vieillard, comme Monsieur de Sénanges, ne pouvait rien pour le bonheur d’une jeune personne comme vous !

ADÈLE.

Je ne vous comprends pas...

GUSTAVE.

Adèle !

ADÈLE.

Ou plutôt, vous n’aimez pas M de Sénanges... vous lui en voulez !

GUSTAVE.

Moi ! Eh bien, c’est possible ! je lui en veux, parce que je vous aime, parce qu’il est affreux de vous avoir sacrifiée !

ADÈLE.

Qu’entends-je ?

GUSTAVE.

Oui, Adèle ! oui, sacrifiée... mais dans votre cœur, il n’y avait donc rien qui vous parlât pour un autre ? vous aviez donc oublié, celui que dans vos jeux tu appelais...

Se reprenant.

vous appeliez.

ADÈLE.

C’est égal, vas toujours, comme autrefois.

GUSTAVE.

Eh bien ! que tu appelais ton mari.

ADÈLE.

Oui, je me rappelle... Oh ! vous m’aimiez bien alors, et vous ne me grondiez pas comme à présent...

GUSTAVE.

Oh ! je vous aime encore... je vous aime cent fois davantage, car, depuis ce temps, votre image est restée là, oh ! non pas comme je vous aime en ce moment... car, jamais je ne vous ai rêvée aussi jolie !...

ADÈLE.

Vrai ! Eh bien ! cela me fait plus de plaisir de vous que d’un autre.

GUSTAVE.

Je serais mort plutôt de vous trahir, de vous oublier ! je me promettais de faire votre bonheur, moi seul ! aussi, dès que j’ai pu être libre... dès que j’ai eu brisé les chaînes qui me retenaient comme un enfant, j’ai voulu savoir votre demeure, je la cherchais, je la demandais partout, je ne voyais que vous, je n’aimais que vous, et dans ce monde où j’entrais en tremblant... quand une femme me retenait près d’elle, me parlait avec bonté, je me disais : Oh ! ce n’est pas Adèle !... et je m’éloignais pour penser à vous, et je gardais mon cœur libre et pur... que je n’ai donné à personne.

ADÈLE.

Oh ! que c’est bien à vous, cela !

GUSTAVE.

Aussi jugez de ma joie... quand, hier, j’appris que vous habitiez Sénanges !

ADÈLE.

Le château même...

GUSTAVE.

J’avais juré de ne jamais y paraître ! mais alors, je courus chez Monsieur de Mérigny pour lui dire que j’étais prêt à partir... il crut sans doute, que c’était pour faire ma cour à ce vieillard dont les biens devaient un jour m’appartenir... mais non, c’était pour vous revoir, pour vous dire tout mon amour, vous le faire partager, obtenir votre main, ou partir avec vous !...

ADÈLE.

Gustave !

GUSTAVE.

Air : Depuis longtemps j’aimais Adèle.

Pour vous, pour vous seule en voyage,
Je rêvais fortune et bonheur.
J’arrive ! hélas ! j’apprends ce mariage
Qui glace l’espoir dans mon cœur !
Il me ravit, sans que rien le seconde,
Avec ces biens qui m’étaient dus...
Celle qui pouvait seule au monde
Me consoler de les avoir perdus !

ADÈLE, très émue.

Mon ami !... Oh ! ne vous chagrinez pas ainsi, car vous allez me faire pleurer.

GUSTAVE.

Et il faut partir seul... vous oublier...

ADÈLE.

Que dites-vous, Gustave... m’oublier !

GUSTAVE.

Maintenant, vous voilà au pouvoir d’un autre... vous êtes la femme de Monsieur de Sénanges.

ADÈLE.

Eh bien, qu’est-ce que cela vous fait ?

GUSTAVE.

Ô ciel ! tant de candeur... de naïveté... j’en mourrai !...

ADÈLE.

Oh ! non... si je vous aime encore...

 

 

Scène XI

 

ADÈLE, MONSIEUR DE SÉNANGES, GUSTAVE

 

MONSIEUR DE SÉNANGES, en toilette.

Me voici, ma chère Adèle... en grande tenue... êtes-vous contente ?...

ADÈLE, cachant ses larmes.

Oui, mon bon ami... oui, très contente...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Ah ! monsieur Gustave... mon jeune parent...

GUSTAVE, très froidement.

Monsieur...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Je suis bien aise de vous voir... Asseyez-vous donc...

GUSTAVE.

Merci ! merci !...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Comme vous voudrez... mais moi, c’est différent... car, un jeune mari de quatre-vingts ans n’est pas très solide sur ses jambes.

ADÈLE.

Oui, mon bon ami... asseyez-vous là...

MONSIEUR DE SÉNANGES, la regardant.

Eh bien ? qu’est-ce que c’est ? quel air de tristesse... est-ce que je dérange !...

ADÈLE.

Non, non... au contraire...

MONSIEUR DE SÉNANGES, tendant la main à Gustave.

Est-ce que vous n’aurez pas pour moi un peu de cette vieille amitié que vous aviez pour ma femme ?...

GUSTAVE.

Monsieur... je ne dis pas... certainement.

À part.

Sa femme !...

ADÈLE.

Oh !... quand il vous verra si bon... si aimable... il vous aimera aussi... et il ne me grondera plus, le méchant !...

GUSTAVE.

Madame...

ADÈLE, partant d’un éclat de rire.

Ah ! ah ! ah ! madame !... et lui aussi il m’appelle madame !...

GUSTAVE.

Mais sans doute... je...

À part.

Le moyen de se fâcher !...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Et pourquoi la grondiez-vous, monsieur ?

GUSTAVE.

Mais non... je vous assure...

ADÈLE.

Si fait !... il m’a fait pleurer...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Toi, mon enfant !... Ah ! c’est mal... c’est très mal... voyons, calme-toi...

Il l’embrasse.

GUSTAVE, à part.

Ah !... il ne manquait plus que cela !... j’ai la rage dans le cœur !...

ADÈLE.

Eh bien ! oui, je vais tout vous dire... jugez-nous...

GUSTAVE, à part.

Oh ! je ne resterai pas plus longtemps... partons !...

Il sort vivement par le fond.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Parle, mon enfant... j’écoute...

 

 

Scène XII

 

ADÈLE, MONSIEUR DE SÉNANGES

 

ADÈLE.

Comment... il sort !...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Eh ! mais... où va-t-il ?... monsieur Gustave...

ADÈLE.

Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !... le mauvais caractère !...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Hein ?... plaît-il ? que s’est-il donc passé ?...

ADÈLE.

Est-ce que je sais ?... est-ce qu’il le sait lui-même ?... parce qu’autrefois nous nous voyions souvent... parce qu’il me jura d’être mon meilleur ami... et que moi, je lui en jurai autant.

À part.

Et il a tort...

ADÈLE.

Air : Une fille est un oiseau.

Il m’est venu reprocher...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Eh ! quoi donc ?

ADÈLE.

Mon mariage,
Qui du serment qui m’engage,
Peut, dit-il, me détacher.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Que ce serment vous retienne...
C’est un jeu !...

ADÈLE.

C’est une chaîne !
Ne faut-il pas qu’on le tienne ?...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Pardon, c’est selon, je crois,
Deux serments, on peut les faire...
Mais on n’en tient qu’un, ma chère...

À part.

Et pas du tout quelquefois.

Et il a tort ...

ADÈLE.

Ce n’est pas que je lui en veuille, au moins, c’est par amitié pour moi qu’il dit cela... car enfin il prétend que je ne serai pas heureuse... oh !... il se trompe... je serai heureuse...

Pleurant.

Je le suis déjà !...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Sans doute !... Vous aurez toujours en moi un bon père... Ah ! si vous eussiez parlé plus tôt... et M. Gustave, qu’on disait si honnête... si délicat...

ADÈLE.

Il l’est, mon bon ami...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Il ne l’est pas...

ADÈLE.

Si fait !...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Mais non !...

ADÈLE, vivement.

Mais si !... il est malheureux, voilà tout. Il croit que je ne l’aime plus...

MONSIEUR DE SANANGES.

Et quand cela serait ?...

ADÈLE.

Oh !... ce serait bien mal...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Au contraire, Adèle... vous avez des devoirs à remplir...

ADÈLE.

Oh ! c’est égal... je sens que je l’aimerai toujours !... et vous aussi !... mais ce n’est pas la même chose... vous, c’est une amitié bien calme... bien tranquille... au lieu que lui, c’est avec une colère !...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Oui... je comprends...

 

 

Scène XIII

 

ADÈLE, MONSIEUR DE SÉNANGES, MARGUERITE

 

MARGUERITE, accourant.

Là !... un coup de tête !...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Qu’y a-t-il encore ?...

MARGUERITE.

Il y a, monsieur... que depuis que la jeunesse est entrée dans le château, on ne s’y reconnaît plus... c’est une révolution...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Comment cela ?

MARGUERITE.

Voilà que ce jeune homme qui est arrivé ce matin...

ADÈLE.

Gustave !...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Qu’a-t-il fait ?

MARGUERITE.

Il est accouru la figure toute renversée... les yeux pleins de larmes...

ADÈLE.

Pauvre garçon !...

MARGUERITE.

Et puis il a demandé son cheval, avec une impatience qui m’a fait peur !... il s’est élancé dessus sans dire une parole... et d’un coup de cravache il l’a fait sortir de la cour au grand galop...

ADÈLE.

Il est parti !

MARGUERITE.

Et il est loin s’il court toujours !...

ADÈLE.

Ah ! mon Dieu !... parti !...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Eh bien !... il n’y a peut-être pas grand mal...

ADÈLE.

Comment !... vous dites... vous qui êtes si bon ! ah !... c’est d’un mauvais cœur...

MARGUERITE.

Tiens, moi, je ne vois pas...

ADÈLE.

Vous ne voyez pas que cela me chagrine !... vous ne voyez rien... car si vous aviez un peu d’esprit... de reconnaissance... après ce que j’ai fait pour vous... Gustave ne serait pas parti, vous l’auriez ramené... mais, non... cela m’aurait fait plaisir... et vous êtes jalouse, méchante, insupportable !...

MARGUERITE.

Moi ?

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Ma chère enfant !...

ADÈLE.

Non, laissez-moi... et puisque tous ceux que j’aime me rendent malheureuse, eh bien ! je vais pleurer toute seule... et je n’aimerai plus personne... si je puis.

MONSIEUR DE SÉNANGES, avec fermeté.

Madame !...

Elle rentre dans sa chambre.

MARGUERITE.

Là ! qu’est-ce que je vous disais, monsieur ?... voilà que ça éclate...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Taisez-vous !...

MARGUERITE.

Je vous l’ai prédit... quand vous avez voulu épouser un enfant...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Taisez-vous... voilà ma goutte qui me revient !

MARGUERITE.

Au lieu d’une femme raisonnable et d’un âge mûr...

MONSIEUR DE SÉNANGES, tout haletant et s’asseyant.

Mais, taisez-vous donc !...

MARGUERITE.

Oh !... je me tais, mon Dieu !... ne vous fâchez pas !...

À part.

Lui aussi... voilà qu’il se gâte déjà !...

 

 

Scène XIV

 

MONSIEUR DE SÉNANGES, MONSIEUR DE MÉRIGNY, ensuite JACQUET, MARGUERITE

 

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Allons... allons... diable d’étourdi !...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Ah ! c’est vous, Mérigny...

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Eh ! oui, moi... je fais courir un fermier après Gustave... qu’il va me ramener, je l’espère bien...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Et moi, j’espère que non...

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Plaît-il ? que voulez-vous dire ?

MONSIEUR DE SÉNANGES, bas.

Que je me suis trompé ! Adèle, ce cœur de seize ans, qui selon mes calculs, ne devait parler qu’après moi ?...

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Eh bien ?...

MONSIEUR DE SÉNANGES, toujours bas.

Eh bien ? il parle à présent...

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Comment ! cet amour que vous croyiez si loin encore...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Il est arrivé... et Adèle, ma pupille, mon enfant... ce matin si soumise encore... qui ne songeait qu’à nous rendre heureux... qui toujours gaie... toujours folle... pensait même à marier... Marguerite...

MARGUERITE.

Moi, monsieur...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

À mon fermier... à Jacquet, plus de gaieté ! maintenant, elle se fâche... elle s’impatiente... elle pleure...

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Ah !... elle a tant de qualités qui doivent vous rassurer !...

MARGUERITE.

Oui, madame a du bon... et beaucoup.

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Croyez-moi... Gustave, car je comprends tout, aura pour vous un respect... une reconnaissance...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Non, mon ami, non, je n’y compte plus... j’ai fait son malheur... comme son père fit le mien... quand il m’enleva celle que j’aimais !...

MARGUERITE.

Ah ! Jacquet !... entre, mon garçon... entre donc...

JACQUET, arrivant.

Pardon... excuse, notre monsieur... et la compagnie...

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Eh bien ! mon jeune homme ?...

JACQUET.

Il revient ! il revient... Dieu ! m’a-t-il fait courir !

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Tu l’as rejoint ! tant pis.

MARGUERITE.

Ce bon Jacquet... comme il a chaud !

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Et il est arrivé ?

JACQUET.

Non, pas encore, il vient seul pour n’avoir pas l’air d’être ramené.

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Amour-propre d’enfant !...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Venez, mon ami ; venez, vous lui parlerez.

Air : Séduisante image.

Il faut qu’il vous suive
Ce soir au plus tard ;
Avant qu’il n’arrive,
Réglons son départ.
Dans ce mariage
Je voyais le gage
De notre bonheur ;
C’était de l’orage
Un avant-coureur.

Ensemble.

MONSIEUR DE SÉNANGES, MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Il faut qu’il    { vous suive.
{ me
Ce soir au plus tard,
Avant qu’il arrive
Réglons son départ.

JACQUET.

Madame est trop vive !
Avant mon départ,
Il faut que j’esquive
C’t hymen au plus tard.

MARGUERITE.

Madame est bien vive !
Avant son départ,
Il faut qu’ell’ poursuive
C’t hymen au plus tard.

Monsieur de Sénanges et de Mérigny sortent.

JACQUET, à part.

Faut que je parle à notre dame.

MARGUERITE.

Si vous preniez quelque chose, monsieur Jacquet !

JACQUET.

Merci, mamzelle, merci. Ma mère est en bas qui veut vous parler.

MARGUERITE, émue.

Ah ! elle veut me parler, votre mère...

JACQUET.

Elle est même très pressée.

MARGUERITE.

J’y vais, monsieur Jacquet, j’y vais ; adieu monsieur Jacquet.

JACQUET.

Adieu, mamzelle Marguerite.

MARGUERITE, en sortant.

Adieu !

JACQUET.

Adieu !...

Marguerite sort.

Comme elle me regarde, la vieille !... Elle me fait peur.

 

 

Scène XV

 

JACQUET, ADÈLE, sortant de sa chambre

 

ADÈLE.

Je ne les entends plus, et je puis... Ah ! Jacquet...

JACQUET.

Oui, notre dame ; c’est moi qui viens comme vous me l’aviez permis...

ADÈLE.

C’est bien, que me veux-tu ? Qu’as-tu à me demander ? Parle, dépêche-toi...

JACQUET.

Oh ! je parlerai bien... c’est au sujet de ce que vous m’avez dit ce matin ; de ce mariage...

ADÈLE.

Oui, je veux te trouver une femme et une dot...

JACQUET.

Si vous pouviez me donner la dot toute seule !

ADÈLE.

Comment ! est-ce que Marguerite ?...

JACQUET, roulant son chapeau.

Oh ! Marguerite...

ADÈLE.

Eh bien ?

JACQUET.

Dam !

ADÈLE.

Après.

JACQUET.

J’en aimerais autant une autre.

ADÈLE.

Et pourquoi cela ?

JACQUET.

Oh ! ce n’est pas que... au contraire... mais... c’est que... et puis...

ADÈLE.

Tu aimes quelqu’un !

JACQUET.

Non, pas encore... mais ça viendra.

ADÈLE.

Eh bien ! alors... Marguerite est une bonne fille, un peu grondeuse... mais elle aura soin de toi... elle te rendra heureux.

JACQUET, riant.

Eh ! eh ! eh !

ADÈLE.

Hein ?

JACQUET.

Je ne crois pas.

ADÈLE.

Mais pourquoi ?

JACQUET.

C’est que, voyez-vous ; moi, j’ai eu vingt ans à la saint Fiacre... Pas davantage.

ADÈLE.

C’est cela, tu es bien jeune, au lieu que Marguerite est une femme raisonnable.

JACQUET.

Juste, elle est raisonnable, depuis trop longtemps ; parce que... vous comprenez... son âge et le mien... c’est si loin... si loin... si loin.

ADÈLE.

Ah ! oui, tu la trouves trop vieille...

JACQUET.

Voilà. 

ADÈLE.

Mais, si elle t’aime, qu’est-ce que ça fait ?

JACQUET.

Plaît-il ? qu’est-ce que ça...

À part.

Ah bien ! voilà une question !

ADÈLE.

Tu crains donc d’être malheureux ?

JACQUET.

Et je le serais, j’en suis sûr, parce que, voyez-vous, les ménages mal assortis, ça va mal. On ne se comprend pas, on ne s’entend pas : il y en a un qui veut ci, l’autre qui veut ça, l’autre qui ne veut rien du tout ; on se gronde, on se boude, on se déteste, c’est ennuyeux.

ADÈLE, rêveuse.

Ainsi, il avait raison, et mon mariage...

JACQUET.

Oh !

À part.

Qu’est-ce que j’ai dit là ?

Haut.

Oh ! le vôtre, c’est bien différent.

Air du Parnasse des Dames.

Un brave et digne homm’ qui vous aime,
Qui possède fermes, château...
Dam ! ça rajeunit... et moi-même
J’épous’rais Margu’rit’ subito,
Si je voyais à cett’ bonn’ femme
Un château, des ferm’s, des écus,
Enfin ce qu’ell’ n’a pas, not’ dame,
Pour remplacer ce qu’elle n’a plus.

ADÈLE.

Ainsi, Marguerite ne te plaît pas, et tu voudrais...

JACQUET.

Oh ! rien, un homme qui parte à ma place... ce n’est pas si cher qu’une dot ; on en a de superbes pour quinze cents francs, des gaillards de six pieds... Tout ce qu’il y a de mieux pour quinze cents francs.

ADÈLE, qui est allée à un petit bureau, lui tendant deux billets de banque.

En voilà deux mille. C’est l’argent de ma corbeille, mon premier cadeau de jeune femme ; il te portera bonheur.

Elle retient le portefeuille d’où elle les a tirés.

JACQUET.

Et à vous aussi... Oui, et d’abord nous allons vous bénir tous à la ferme ! Tous ! Ma mère, mon père et ses dix-sept enfants...

ADÈLE, écoutant.

Quel est ce bruit ?... un cheval entre dans la cour.

JACQUET, regardant par le fond.

Eh ! oui ; c’est ce petit monsieur qui me suivait.

ADÈLE.

Monsieur Gustave ?

JACQUET.

Oui, notre dame, c’est moi qui l’ai rattrapé.

ADÈLE.

Ah ! c’est toi !...

Lui tendant un billet de banque.

tiens, pour ton cadeau de noce quand tu te marieras, un billet de plus.

JACQUET.

Encore un !

ADÈLE, apercevant Gustave qui entre.

Ah ! c’est lui !... va, va !

Jacques sort par la porte qui mène au jardin.

 

 

Scène XVI

 

GUSTAVE, ADÈLE

 

GUSTAVE, entrant par le fond.

Adèle, je reviens... non pas pour ceux qui m’ont rappelé, mais pour vous que je ne pouvais quitter ainsi.

ADÈLE.

Ah ! vous m’avez fait bien de la peine, Gustave !

GUSTAVE.

Oh ! pardon ; vous m’aimez, vous ; vous me l’avez dit et je vous crois.

ADÈLE.

Enfin, c’est bien heureux, vraiment !

GUSTAVE.

Dès que j’ai été loin de ce château, le désir d’y rentrer m’a saisi au cœur, je pensais à vous.

Air de Téniers.

Et de loin, mon regard fidèle
Cherchait encore ce séjour enchanté,
Où mon cœur restait près d’Adèle...
Au premier cri je me suis arrêté ;
Et mon cheval a ramené son maître
Comme s’il eut deviné ses regrets...
Lorsqu’en ces lieux on m’oubliait peut-être...

ADÈLE, lui tendant la main.

Je crois que je vous attendais.

Et maintenant vous resterez, vous ne nous quitterez plus.

GUSTAVE.

Eh ! le puis-je ? me le permettra-t-il, ce vieillard qui n’existe que pour me désoler... à qui je ne dois rien... rien que mon malheur !

ADÈLE.

Ne dites pas cela... Monsieur de Sénanges est si bon ! il vous retiendra si je l’en prie...

GUSTAVE.

Non, Adèle... il est votre mari, il me chassera...

ADÈLE.

Et pourquoi cela... si vous l’aimez aussi, vous ! si vous m’aidez à l’entourer de soins, d’amitié...

GUSTAVE.

Ah !... n’y comptez pas...

ADÈLE.

Si fait... avant de vous avoir revu, Gustave, je ne vous avais pas oublié... mais... je m’en accuse, je pouvais me passer de vous voir... de vous entendre... mon cœur était paisible et il ne l’est plus... votre arrivée, m’a enlevé ce calme, ce bonheur, ces illusions que j’aimais... et pourtant, je ne veux pas que vous partiez... et voyez-vous, Gustave, il me semble que sans vous je ne resterais plus dans ce château.

GUSTAVE.

Air : Au temps heureux de la chevalerie.

Que dites-vous !...

ADÈLE.

Oui... j’en mourrai peut-être !...
De cet asile où je me plaisais tant,
Je sortirais pour n’y plus reparaître !...

GUSTAVE.

Pour moi, grand Dieu !

ADÈLE.

J’espère mieux pourtant !
Restez, monsieur... plus de voyage !
Car, c’est affreux de ne plus se revoir...
Mais on a bien plus de courage,
Quand on est deux pour en avoir.

 

 

Scène XVII

 

GUSTAVE, MONSIEUR DE MÉRIGNY, ADÈLE

 

MONSIEUR DE MÉRIGNY, entrant.

Ah ! Gustave !... où êtes-vous donc ?... je vous cherchais...

GUSTAVE, embarrassé.

Je parlais à madame... je lui racontais une promenade que je viens de faire autour du château... je lui disais...

ADÈLE, de même.

Oui, oui... monsieur me disait...

GUSTAVE.

Que les environs sont délicieux...

ADÈLE.

Oui, que les environs sont délicieux.

À part.

Un mensonge ! c’est le premier.

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Ah ! vous parliez des environs !

À part.

Ils sont émus ; le bonhomme a raison.

Haut.

Mon cher Gustave, vous avez bien fait de vous en occuper, car nous quittons ce charmant pays cette nuit même.

ADÈLE.

Cette nuit !

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Oui, madame ; on m’a confié monsieur Gustave, et je l’emmène avec moi ; c’est convenu, n’est-ce pas ?

GUSTAVE.

Sans doute, je suis prêt.

Courant à Adèle.

Grand Dieu ! elle chancelle ! Madame...

ADÈLE, se contraignant.

Non, ce n’est rien. Je rentre chez moi ; monsieur Gustave, Messieurs, je...

À part.

Oh ! j’ai bien envie de pleurer.

GUSTAVE, la conduisant jusqu’à la porte et lui parlant bas.

Je vous reverrai, Adèle ; je vous reverrai ce soir, ici !... veux-tu !...

ADÈLE le regarde en souriant, et après un moment de silence.

Messieurs...

Elle salue et rentre chez elle.

 

 

Scène XVIII

 

MONSIEUR DE MÉRIGNY, GUSTAVE

 

GUSTAVE, à part la regardant sortir.

Et tant de grâce, de bonté... non, non, non, je ne partirai pas ainsi ; cela ne se peut pas ; cela m’est impossible.

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Ah ça ! jeune homme, qu’est-ce qui vous prend donc ? Que diable ! vous vous démenez là...

GUSTAVE, très agité.

Mais non ; pas du tout, je vous assure ; je suis très calme.

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Allons donc ! vous avez la fièvre.

GUSTAVE.

Oui, monsieur.

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Vous êtes amoureux ?

GUSTAVE.

Amoureux ! Eh bien ! oui, monsieur !... Eh bien ! oui, je le suis depuis que je me connais...

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Laissez-moi donc tranquille !...

GUSTAVE.

Ou plutôt depuis que je connais Adèle.

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

À la bonne heure.

GUSTAVE.

Et je sens que s’il fallait la quitter, la perdre, j’en mourrais.

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Vous la quitterez, et vous n’en mourrez pas. Allons, vous ne voudrez pas faire le malheur de cette jeune femme, de ce bon vieillard.

GUSTAVE.

Un vieil hypocrite que je déteste ! épouser une jeune fille ! la sacrifier à un caprice !

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Oh ! là-dessus, il y a beaucoup de choses à vous dire. Nous causerons de cela en route, cette nuit ; car en ce moment je suis pressé de vous quitter.

GUSTAVE.

Vous ?

MONSIEUR DE MÉRIGNY, baissant la voix.

Chut ! personne ici ne doit le savoir que vous. Dans un instant, quand nous serons dans no-appartement, je m’échapperai en secret ; je suis attendu.

GUSTAVE.

Ah oui ! madame d’Orvilliers ! vous voyez bien, vous êtes aussi amoureux, vous !

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Oh ! il y a quinze ans que ça dure ; je ne suis pas un enfant ni elle non plus. Écoutez-moi ; il se peut que je revienne promptement. Dam ! si l’autre est de retour de Paris.

GUSTAVE.

J’entends, l’autre... le mari... car, vous voyez bien, elle aussi a un mari.

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

C’est différent ça, mon cher. Enfin, il se peut que je reste, et dans ce cas vous vous tiendrez prêt à partir ; vous ouvrirez en mon absence les papiers, les dépêches qui pourront m’arriver de Paris. C’est ici que je les attends ; et si l’on ordonne de presser mon départ, vous m’enverrez Justin, mon domestique, avec la voiture ; m’entendez-vous ?

GUSTAVE.

Oui, oui, j’écoute.

MONSIEUR DE MÉRIGNY, montrant la chambre d’Adèle.

Bien ! c’est que vous avez toujours l’air de regarder par là ! Silence, surtout ! Vous, vous monterez à cheval et vous m’attendrez sur la route près du taillis, parce qu’il se peut que, dans la voiture, il n’y ait pas d’abord place pour vous, et qu’une autre personne...

GUSTAVE.

Comment ! que dites-vous ? un enlèvement...

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Oh ! un enlèvement !... un petit voyage ! une promenade, n’importe !

GUSTAVE.

Ah ! elle consent... madame d’Orvilliers ?

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Quand je vous dis qu’il ya quinze ans ! c’est un amour raisonnable ; ça nous regarde.

GUSTAVE.

Oui, oui !

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Ainsi, c’est convenu... allons, que diable ! quelle agitation ! Vous ne tenez pas en place, vous ne m’avez pas entendu.

GUSTAVE.

Si fait ! si fait ! Les papiers à ouvrir, la voiture à vous envoyer, pour un enlèvement... un enlèvement !

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Mais taisez-vous donc ; voici quelqu’un. Monsieur de Sénanges.

GUSTAVE.

Oh ! le vilain homme !

 

 

Scène XIX

 

MONSIEUR DE MÉRIGNY, GUSTAVE, MONSIEUR DE SÉNANGES, MARGUERITE

 

Marguerite porte deux flambeaux. Elle en pose un sur la table et passe avec l’autre dans la chambre d’Adèle.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Bien, Marguerite, ne va pas si vite ; je ne peux pas te suivre.

MARGUERITE.

Dam ! monsieur, il me semble que je suis plus légère.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Oui, à cause de ton mariage ! Ah ! Mérigny... M. Gustave, vous voilà de retour, j’en suis bien aise.

GUSTAVE.

Vous êtes trop bon !

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Non ; mais je vous aime, moi ! j’aime la jeunesse... Ça me rajeunit moi-même ! je me sens plus gai. Voyons, donnez-moi votre main.

Il prend la main de Gustave que celui-ci laisse aller machinalement.

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Pardon ! nous allions nous retirer tous les deux.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

C’est juste... le pavillon du château, à droite ;

Il indique la bibliothèque.

par là. Nous ne nous reverrons peut-être pas ; mais du moins, nous nous quittons bons amis... Bons amis, n’est-il pas vrai ?

Se rapprochant de Gustave.

Et si jamais, mon jeune camarade, vous avez besoin de mes conseils ou de ma bourse, n’oubliez pas le vieil ami de votre mère... le vôtre.

GUSTAVE.

Monsieur...

À part.

Ah ! je n’en crois pas un mot ; c’est pour me renvoyer.

MONSIEUR DE SÉNANGES, à Mérigny à demi-voix.

Dites-moi, je rentre dans mon appartement ; et avant de m’endormir je vous enverrai une lettre, des papiers que je vous confie à vous... a vous.

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Comptez sur moi.

MARGUERITE, dans la chambre d’Adèle.

Eh ! mon Dieu ! madame, qu’est-ce que cela me fait ?

ADÈLE, de même.

Oh ! vous dites cela !

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Adèle !

À Mérigny.

Mon ami, adieu, adieu !

Bas.

Emmenez-le !

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Certainement...

GUSTAVE.

Moi, m’emmener...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Jeune homme, il le faut !

GUSTAVE.

Monsieur !

MONSIEUR DE SÉNANGES, sévèrement.

Il le faut !

Air du Chemin de fer.

Bientôt, nous nous mettrons en route,
Gustave, faites vos adieux.

GUSTAVE.

Monsieur, j’ai bien l’honneur... sans doute...

Passant à Mérigny.

Mon ami, sortons de ces lieux !

MONSIEUR DE SÉNANGES, à Mérigny.

Dans sa rancune il se retranche !

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

La tête se monte aisément
C’est un bon cœur, une âme franche...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Qui me déteste franchement !

Ensemble.

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Bientôt nous nous mettrons en route,
Recevez ici nos adieux...
À mon retour je dois sans doute
Vous revoir toujours plus heureux.

GUSTAVE.

Je ne veux pas me mettre en route,
Sans qu’elle ait reçu mes adieux !
Adèle m’attendra sans doute,
Et je reviendrai dans ces lieux !

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Bientôt vous vous mettrez en route,
Amis, recevez nos adieux...
Et nos vœux, exaucés sans doute,
Vont vous suivre loin de ces lieux.

De Mérigny et Gustave sortent par la bibliothèque.

 

 

Scène XX

 

MONSIEUR DE SENANGES, ADÈLE, MARGUERITE

 

MARGUERITE, sortant de la chambre.

Mon Dieu, madame, il ne faut pas croire que j’y tienne, au moins.

ADÈLE, de même.

C’est fort heureux, assurément.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Eh bien ! qu’est-ce donc, une querelle ?

MARGUERITE.

Parce que Jacquet ne veut pas se marier, cela m’est bien égal.

ADÈLE.

C’est que vous êtes trop méchante, là !...

MARGUERITE.

Madame...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Allons, Marguerite, éclairez-moi, et taisez-vous...

Tendant la main à Adèle.

Adèle, mon enfant, nous nous reverrons demain... dans l’allée du parc, où vous m’accompagnez...

Se reprenant.

où tu m’accompagnes tous les matins... tu m’ouvriras ton cœur... à moi... à ton ami !

ADÈLE.

Je vais vous reconduire, appuyez-vous sur mon bras.

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Non, merci, tu as besoin de repos, rentre chez toi.

ADÈLE.

Oui, tout de suite...

MONSIEUR DE SÉNANGES, s’arrêtant à la porte et lui tendant les bras.

Eh bien, tu ne m’embrasses pas.

ADÈLE, courant à lui.

Oh ! si fait ! si fait !

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Et tâchons de nous lever demain, avec des figures plus gaies, et des yeux moins humides... ce n’est pas joli, vois-tu, des yeux rouges... marche donc, Marguerite...

À Adèle.

Adieu, mon enfant...

ADÈLE.

Adieu, mon bon ami...

Il rentre chez lui précédé par Marguerite qui porte un flambeau.

 

 

Scène XXI

 

ADÈLE, ensuite GUSTAVE

 

ADÈLE, seule.

Je n’ose lever les yeux devant lui, je me sens rougir... trembler ! et pourtant je ne suis pas coupable... oh ! non ! mais j’ai besoin d’être seule, de ne voir personne.

Elle se dirige vers sa chambre.

GUSTAVE, entr’ouvrant la porte à gauche.

Monsieur de Mérigny est parti, je puis enfin...

ADÈLE, s’arrêtant.

On a parlé.

GUSTAVE, entrant.

Adèle !

ADÈLE.

Gustave ! ah ! sortez ! sortez ! je vous le demande en grâce !

GUSTAVE.

Toi aussi, tu me renvoies, tu me chasses ! oh ! reste, entends-moi.

ADÈLE.

Je ne le dois pas sans doute, car près de vous, j’ai peur, et il me semble que c’est mal à moi de vous voir, de vous écouter en secret.

GUSTAVE, s’approchant d’Adèle peu à peu et lui prenant la main.

Adèle ! oh ! ne tremble pas ainsi, si tu savais le bonheur que ton sourire m’a donné... quand je t’ai demandé ce rendez-vous ! ah ! ne me le retire pas si tu m’aimes.

ADÈLE.

Eh bien ! oui... mais va-t’en !

GUSTAVE.

Non, laisse-moi m’enivrer du plaisir de te voir... une dernière fois, peut-être ! car, c’en est fait, nous ne nous reverrons plus... je pars, Adèle !...

ADÈLE.

Vous partez !

GUSTAVE.

Cette nuit !

ADÈLE.

Grand Dieu !

GUSTAVE.

Dans un instant, peut-être, si je recevais l’ordre qu’attendait Monsieur de Mérigny ; ils veulent m’exiler loin de la France, que sais-je ? en Russie... où je mourrai loin de toi !

ADÈLE.

Oh ! non... ne parlez pas ainsi !

GUSTAVE.

Adèle ! vous m’oublierez...

ADÈLE.

Moi, jamais !

Air du Matelot.

Ah ! je ne sais quel trouble involontaire,
Vient m’agiter pour la première fois...
Vous voir partir, vous perdre... Ah ! j’ai beau faire,
C’est un supplice affreux !

GUSTAVE.

Ah ! je le vois,
Ce trouble-là c’est de l’amour, Adèle !

ADÈLE.

Moi... de l’amour !

GUSTAVE.

Oh ! je m’y connais bien...
Amour jaloux, impatient, fidèle
Qui de mon cœur est passé dans le tien !

Tu m’aimes !

ADÈLE.

Oh ! plus que moi-même... plus que ma vie !

GUSTAVE.

Et tu souffres de ce départ... de cet exil qu’on exige de moi !

ADÈLE.

Peux-tu le demander...

GUSTAVE.

Et te sens-tu le courage d’échapper à la tyrannie, à l’esclavage qu’on veut t’imposer... veux-tu que cette séparation n’ait pas lieu... le veux-tu ?

ADÈLE.

Si je le veux... ah ! le sais-je ?...

Mouvement de Gustave.

Oui, oui... je le veux, je le veux !

GUSTAVE.

Eh bien ! il faut quitter ce château ! la voiture de Monsieur de Mérigny est prête pour le départ, elle est à mes ordres, partons ensemble... partons tous deux...

ADÈLE, reculant.

Ah !

GUSTAVE.

Si ton amour est égal au mien, s’il est vrai que mon bonheur te soit cher... oh ! viens ! et qu’une retraite impénétrable... Tu trembles ?...

ADÈLE.

Quitter ainsi cette maison... Monsieur de Sénanges... mon ami...

GUSTAVE.

Ton tyran ! il t’a trompée, pour t’enchaîner à son sort ! tu seras malheureuse ! il est jaloux, et s’il savait que je suis ici, que j’ai pénétré jusqu’à toi... tu serais perdue !

ADÈLE.

Ah ! Gustave !

GUSTAVE.

Viens donc... suis moi...

ADÈLE, regardant au fond.

Ciel !... de la lumière... quelqu’un...

GUSTAVE.

On vient... partons !

ADÈLE.

Marguerite ! Ah !

Elle se jette dans sa chambre et referme la porte.

 

 

Scène XXII

 

MARGUERITE, GUSTAVE

 

GUSTAVE, voulant la suivre.

Adèle !...

MARGUERITE, entrant, une lettre à la main.

Allons !... je vais lui porter cette let... ce paq...

Apercevant Gustave.

Ah ! mon Dieu !... monsieur !... monsieur... qu’est-ce que vous faites là ?...

GUSTAVE, balbutiant.

Moi... rien... je suis sorti du pavillon... pour entrer dans la bibliothèque... pour prendre un livre...

MARGUERITE.

Un livre !... la bibliothèque !... et c’est pour ça que vous allez à la chambre de madame...

GUSTAVE.

Sa chambre... Je n’y pensais pas... je croyais... je...

MARGUERITE.

La bibliothèque est là... de votre côté... vous avez dû y passer...

GUSTAVE.

Oui... oui... certainement j’y étais... mais ma lumière... s’est éteinte... et je venais à ce flambeau...

MARGUERITE.

Ah !... c’est cela...

À part.

Il m’a l’air de mentir...

Haut.

Tenez... voilà des papiers pour Monsieur de Mérigny... paquet cacheté... que je lui portais...

GUSTAVE.

Des papiers... donnez !... je sais ce que c’est...

À part.

Ah !... l’ordre du départ...

MARGUERITE.

Vous lui remettrez, n’est-ce pas ?...

GUSTAVE.

Certainement... je rentre tout de suite.

MARGUERITE.

Par là.

À part.

Il y a quelque chose... il ya quelque chose...

Haut.

Adieu, monsieur... l’escalier à gauche.

GUSTAVE.

Adieu, bonne femme... adieu.

MARGUERITE, à part, dans le fond.

Bonne femme... je t’apprendrai, moi !...

Marguerite sort. Gustave qui allait sortir par la bibliothèque, rentre.

 

 

Scène XXIII

 

GUSTAVE, seul

 

Elle est partie ! et voilà l’ordre que Monsieur de Mérigny attendait ! l’ordre d’aller le rejoindre... que faire ?...

Il ouvre le paquet.

Oh !... si au contraire c’était un retard...

Lisant une lettre qu’il a tirée de l’enveloppe.

« Mon cher Mérigny... vous allez partir...

S’arrêtant.

C’est cela !...

Lisant.

« Mais je confie ces papiers à votre amitié, à votre discrétion... vous emmenez ce pauvre Gustave avec vous. » – Gustave !... c’est moi !...

Lisant.

« Vous l’emmenez pour peu de temps... et moi, je lui garde une fortune, un trésor... qu’il recueillera bientôt comme mon héritage...

S’arrêtant.

Ah ! mon Dieu !... qui donc ?... qui donc ?...

Il cherche la signature.

Monsieur de Sénanges !... oh !... ce n’était donc pas... Monsieur de Sénanges ! Et il parle de moi.

Lisant.

« Je n’ai voulu faire que des heureux, et j’ai fait le malheur de ces deux enfants. Ah !... je ne me le pardonnerai jamais... Dites à ce jeune homme... amoureux et jaloux... dites-lui de respecter le cœur si pur... si chaste de mon Adèle... qu’il soit digne d’elle et de moi, pauvre vieillard, qui n’ai qu’un jour à vivre, et qu’alors... bientôt sans doute... il puisse recevoir sans rougir... ma fille...

Relisant.

Ma fille ! que, par cet acte... je lui lègue... avec... avec... »

Pale et chancelant.

Ah !... mes larmes... je ne puis plus lire... je n’y vois plus... sa fille !...

 

 

Scène XXIV

 

ADÈLE, GUSTAVE

 

ADÈLE, sortant de sa chambre.

Gustave !... me voilà !...

GUSTAVE, reculant.

Adèle !

ADÈLE.

Qu’as-tu donc ?... ce trouble... ces papiers peut-être...

GUSTAVE, les mettant dans sa poche.

Oh ! non... ce que j’attendais... l’ordre du départ !...

ADÈLE.

Si tu savais... je viens de voir par ma croisée. Marguerite rentre chez monsieur de Sénanges... elle lui a parlé... et alors... il y a dans son appartement un mouvement de lumières...

GUSTAVE.

Grand Dieu !... aurait-elle soupçonné !...

ADÈLE.

Tout, je le crains... et cela m’effraie... ce que tu m’as dit tout à l’heure !... aussi... aussi... je ne veux pas le revoir... et je viens à toi...

Air : d’Aristippe.

Pour partir, pour suivre tes traces...

GUSTAVE.

Taisez-vous... sortez !

ADÈLE.

Et pourquoi !
Tu ne m’aimes plus... tu me chasses...
À ton tour, tu trembles d’effroi !

GUSTAVE.

Malheureux !... ah !... je t’en supplie !...

À part.

Ainsi, pour faire mon bonheur,
Il me donnait plus que la vie...
Et j’allais lui ravir l’honneur !

ADÈLE.

Eh bien !... Gustave... Oh ! je suis coupable... je le sens... mais tu m’as dit que sa colère...

GUSTAVE.

Adèle !... oh ! ne me crois pas... je te trompais... non pas, sur mon amour... je t’aime... comme un fou... comme un insensé... et c’est là mon crime !... mais tes devoirs... ce vieillard qui se confie à toi... qui peut nous maudire...

ADÈLE.

Nous maudire !...

Les portes du fond s’ouvrent. Monsieur de Sénanges, pâle et silencieux, paraît, Adèle l’aperçoit et poussant un grand cri.

Ah !...

GUSTAVE, le voyant aussi.

Ciel !...

Ils se séparent. Monsieur de Sénanges descend lentement le théâtre, et vient se placer entr’eux en jetant sur chacun des regards inquiets.

 

 

Scène XXV

 

ADÈLE, MONSIEUR DE SÉNANGES, GUSTAVE

 

MONSIEUR DE SÉNANGES, à Gustave.

Monsieur !... monsieur !... oh !... c’est mal, savez-vous !... moi aussi j’étais jeune... une femme me fut chère... une femme dont vous portez le nom... on nous sépara... pour la donner à un autre... et je partis... en homme, d’honneur !... sans laisser de remords dans ce cœur que j’aimais...

GUSTAVE.

Ah !... ne dites pas... ne croyez pas... Adèle a reçu les adieux... d’un frère !... d’un frère... qui la laisse dans vos bras... digne de vous... digne de veiller sur des jours qui nous sont chers à tous deux...

ADÈLE.

Grâce... pour lui !...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Pour lui... mais toi... toi, Adèle !...

ADÈLE, d’un air de candeur.

Moi, mon bon ami...

Monsieur de Sénanges la prend dans ses bras en souriant.

GUSTAVE.

Ah !... je voudrais payer de mon sang... ce repos que je vous laisse... et que je n’emporte pas !... elle vous aime, pour elle et pour moi !

MONSIEUR DE SÉNANGES, le regardant avec surprise.

Monsieur, quel langage... je ne puis comprendre...

 

 

Scène XXVI

 

ADÈLE, MONSIEUR DE SÉNANGES, GUSTAVE, MONSIEUR DE MÉRIGNY, MARGUERITE

 

MONSIEUR DE MÉRIGNY, en dehors.

Ils sont ici... conduisez-moi...

Il entre avec Marguerite, qui reste dans le fond.

Ah ! vous voilà... Eh bien !... la voiture est en bas... l’ordre est arrivé... nous partons !...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Mérigny !... d’où venez-vous ?

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Oh ! d’une petite promenade... où j’ai rencontré quelqu’un que je n’attendais pas !...

À part.

Diables de maris !... ils ne font rien à propos...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Mais... ccs papiers que Marguerite vous a portés de ma part...

MARGUERITE.

C’est à M. Gustave que je les ai remis...

MONSIEUR DE MÉRIGNY.

Des papiers ?...

GUSTAVE, les tendant à Mérigny.

Les voilà !...

ADÈLE.

Qu’est-ce donc ?...

MONSIEUR DE SÉNANGES.

Gustave !... vous avez... ouvert...

GUSTAVE, tombant à genoux devant Monsieur de Sénanges.

Mon père ! je pars... bénissez-moi !...

Adèle cache ses larmes en s’appuyant sur Monsieur de Sénanges, qui tend la main à Gustave.

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