Les Trois maîtresses (Eugène SCRIBE - Jean-François BAYARD)

Comédie-vaudeville en deux actes.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Gymnase Dramatique, le 24 janvier 1831.

 

Personnages

 

LE GRAND-DUC FERDINAND, prince souverain

LE COMTE DE HARTZ, surintendant des menus plaisirs

LA COMTESSE D’AREZZO, maîtresse du Grand-Duc

RODOLPHE, neveu du comte

AUGUSTA, première cantatrice du Théâtre-Italien

HENRIETTE, couturière

OFFICIERS

SOLDATS

PEUPLE

 

La scène est dans une petite principauté allemande.

 

 

ACTE I

 

Un salon meublé simplement ; porte au fond ; deux portes latérales. À gauche de l’acteur, une petite porte secrète. Du même côté, et sur le devant, une petite table. Une psyché près de la porte du cabinet à droite.

 

 

Scène première

 

HENRIETTE, LE GRAND-DUC, LE SURINTENDANT

 

HENRIETTE.

Par ici, messieurs ; je remonte dans l’instant...je suis bien fâchée de vous faire attendre...

LE SURINTENDANT.

C’est tout naturel : une jeune et jolie couturière, aussi occupée que vous l’êtes...

HENRIETTE.

J’ai en bas, au magasin, des dames de la cour qui viennent essayer des robes nouvelles.

LE GRAND-DUC, vivement.

De jeunes dames ?

HENRIETTE.

Non ; quarante-cinq à cinquante ans !... À cet âge-là, cela ne va jamais bien. Les ouvrières ont bien plus de peine ; et ce sera peut-être un peu long.

LE GRAND-DUC.

Qu’importe ! nous sommes ici à merveille.

HENRIETTE.

Si, en attendant, ces messieurs veulent s’asseoir... Votre servante, messieurs ; je reviens le plus tôt possible.

Elle sort par le fond.

 

 

Scène II

 

LE GRAND-DUC, LE SURINTENDANT

 

LE SURINTENDANT, au Grand-Duc qui regarde sortir Henriette.

Eh bien ! qu’en dit Votre Altesse ?

LE GRAND-DUC.

Très jolie, et il n’y a que vous, mon cher comte, pour faire de pareilles découvertes.

LE SURINTENDANT.

Et puis une candeur, une naïveté, un cœur qui n’a jamais parlé.

LE GRAND-DUC.

Air du Piège.

Vous en êtes sûr, mon ami ?

LE SURINTENDANT.

De sa candeur, de sa constance ?
Oui, j’en réponds.

LE GRAND-DUC.

C’est bien hardi :
Vous vous risquez beaucoup, je pense.
Oser répondre, en vos serments,
De la fidélité d’une autre ?
C’est déjà trop, messieurs les courtisans,
D’oser répondre de la vôtre !

LE SURINTENDANT.

Ai-je jamais trompé Votre Altesse ?

LE GRAND-DUC.

Non pas vous ; mais...

Vivement.

Du reste, vous êtes certain qu’on ne nous a pas vus sortir du palais ?

LE SURINTENDANT.

Oui, Monseigneur.

LE GRAND-DUC.

Il ne faudrait pas que cette aventure, que je commence à trouver fort piquante, vînt aux oreilles de la comtesse d’Arezzo.

LE SURINTENDANT, à part.

Une femme qui m’a empêché d’être ministre ! mais je me venge.

Au Grand-Duc.

Votre Altesse l’aime donc toujours ?

LE GRAND-DUC.

Moi ?... mais non ; je crois même qu’au contraire.

LE SURINTENDANT, d’un air brusque.

Eh bien ! moi, je vous dirai la vérité, parce que je n’ai jamais flatté personne. Vous êtes trop bon, trop grand, trop généreux, vous vous fâcherez si vous voulez, peu m’importe.

LE GRAND-DUC.

Non, mon ami, je ne vous en veux point de votre brusque franchise. Achevez.

LE SURINTENDANT.

Eh bien ! elle éloigne du pouvoir tous les gens de mérite ; elle prétend que c’est elle qui gouverne.

LE GRAND-DUC.

Ce n’est pas vrai, c’est toujours moi qui règne... après ça, j’en conviens, cela continue avec la comtesse, parce que cela est... il est si difficile de prendre un parti... je l’ai beaucoup aimée... ce sont des titres... une femme charmante, d’une illustre famille, une âme de feu... une Napolitaine, c’est tout dire. Il y a même des jours où je l’aime encore... et pour en finir, j’ai eu même un instant envie de l’épouser.

LE SURINTENDANT.

De la main gauche.

LE GRAND-DUC.

C’est elle qui n’a pas voulu.

LE SURINTENDANT.

Quelle idée ! mon prince.

LE GRAND-DUC.

J’aurais pu faire un plus mauvais choix, la comtesse est une femme d’un mérite supérieur, et de fort bon conseil ; elle entend aussi bien que moi les affaires diplomatiques, dont, par parenthèse, je ne m’occupe jamais sans avoir la migraine.

LE SURINTENDANT.

C’est autre chose, si elle vous tient lieu d’un ministre des affaires étrangères...

LE GRAND-DUC.

Précisément... c’est une économie ; les ministres sont si chers !

LE SURINTENDANT.

Et les maîtresses donc !

LE GRAND-DUC.

Raison de plus pour réunir les deux charges en une, le peuple y gagne. Et vous qui parlez, rigide conseiller, ne dit-on pas que cette jeune cantatrice française qui vient de débuter sur mon Théâtre Italien...

LE SURINTENDANT, avec émotion.

La petite Augusta ?

LE GRAND-DUC.

Oui, elle me plaisait beaucoup, j’y avais pensé pour moi ; mais j’ai appris que vous l’adoriez.

LE SURINTENDANT, s’inclinant.

Ah ! prince ! Il ne fallait pas pour cela...

LE GRAND-DUC.

Si vraiment ; comme surintendant des menus plaisirs, cela vous revient de droit, ce serait attenter aux prérogatives de mes grands officiers.

Air du Vaudeville de l’Actrice.

Contre les bourgeois, quoi qu’on ose,
On est le maître, et rien de mieux...
Les grands seigneurs, c’est autre chose,
Et j’ordonnerai, je le veux,
Que l’on respecte la personne
Et le front des gens comme il faut ;
Quand cela vient si près du trône,
Cela pourrait monter plus haut.

LE SURINTENDANT.

Ah ! monseigneur ! j’ai besoin de vous le dire ; vous êtes le meilleur des souverains.

LE GRAND-DUC, s’attendrissant.

Oui, oui, je crois que je suis bon prince, surtout pour ceux qui, comme vous, s’occupent de mes plaisirs ; richesses, honneurs, dignités, ils ont droit de tout attendre.

LE SURINTENDANT.

Ah ! monseigneur !

LE GRAND-DUC.

C’est trop juste. À quoi donc serviraient les impôts, si ce n’était à moi et à mes amis ? Tout ce que je demande à mon peuple, c’est de me laisser régner tranquille... Et j’espère que vous avez fait exécuter mes ordres contre l’école des Porte-Enseignes, contre ces jeunes gens !

LE SURINTENDANT.

Oui, monseigneur ; les chefs ont été mis en prison, et défense aux autres d’approcher à plus de vingt lieues de votre capitale... et, quoiqu’il y en ait qui disent que cela nuira à leurs études...

LE GRAND-DUC.

Ce n’est pas un grand mal, on en sait déjà trop dans mes États. Cela gagne même les hautes classes ; car, dans la liste de ces jeunes séditieux, j’ai vu entre autres, ce qui m’a fort étonné, le jeune Rodolphe de Strobel.

LE SURINTENDANT.

Lui ! qui ne s’occupe que de femmes, qui leur a sacrifié sa fortune !

LE GRAND-DUC.

Lui-même, votre neveu.

LE SURINTENDANT.

Mon neveu !... Il ne l’est plus ! Et j’appellerai sur lui, s’il le faut, toute la rigueur de Votre Altesse. Voilà comme je suis, c’est la seule faveur que je demande.

LE GRAND-DUC.

Voilà, mon cher comte, un noble et beau caractère ! C’est du Brutus.

LE SURINTENDANT.

Du Brutus monarchique.

Air : De cet amour vif et soudain (de Caroline).

Par des torts dont je me défends
Si cette parenté m’accuse,
Les services que je vous rends
Peuvent me compter pour excuse.

LE GRAND-DUC, apercevant Henriette.

Si je m’en souvenais encor,
Tenez, voilà que je l’oublie ;
Comment se rappeler un tort,
Lorsque l’excuse est si jolie ?

 

 

Scène III

 

LE GRAND-DUC, LE SURINTENDANT, HENRIETTE

 

HENRIETTE.

Enfin, ces dames sont parties. ce n’est pas sans peine ; et me voilà tout à vous. Que désirent ces messieurs ?

LE GRAND-DUC, la regardant.

Ce que mous désirons ? Eh ! mais, ce serait facile à vous dire.

HENRIETTE.

Vous m’avez parlé de robes de cour.

LE GRAND-DUC.

Oui, robes de cour... robes de bal...

HENRIETTE.

Et combien ?

LE GRAND-DUC.

Ce que vous voudrez. Une ou deux douzaines.

HENRIETTE.

Ah ! mon Dieu ! c’est donc pour un mariage ?

LE SURINTENDANT, avec sang-froid.

Oui, mademoiselle, à peu près.

HENRIETTE.

Et qui me procure une commande pareille ?... Car c’est presque une fortune... et je ne connaissais pas ces messieurs.

LE GRAND-DUC.

Oui ; mais nous, nous connaissons vos talents, votre gentillesse.

LE SURINTENDANT.

Vos principes.

HENRIETTE.

Dame ! je travaille toujours en conscience ; et je prends toujours le moins que je peux.

LE GRAND-DUC.

C’est un tort. Vous êtes donc bien riche ?

HENRIETTE.

Moi, riche ! Je n’ai rien. Mon père, qui était un brave officier, a été tué à l’armée, et m’a laissé pour unique héritage le souvenir de ses exploits, son épaulette et son épée... Ça ne pouvait guère servir à une fille.

LE SURINTENDANT.

Non, certainement.

HENRIETTE.

Il fallait donc implorer la pitié ou l’orgueil de quelques grandes dames, ou entrer à leur service... Par bonheur, je savais coudre, broder... et cela vaut mieux.

Air nouveau de madame Duchambge.

Jeune, et maîtresse
De ma liberté,
J’ai pour richesse
Travail et gaieté.
Toute la semaine
Si j’ai travaillé,
Que dimanche vienne,
Tout est oublié.

Jeune, et maîtresse
De ma liberté,
J’ai pour richesse
Travail et gaieté.

Aujourd’hui, je pense,
Humble est mon destin ;
Mais j’ai l’espérance
Qui me dit : demain.

Jeune, et maîtresse
De ma liberté,
J’ai pour richesse
Travail et gaieté.

LE GRAND-DUC.

Et jamais vous n’avez eu d’ambition ?

HENRIETTE.

Si, une fois. J’ai dans mes pratiques la signora Augusta, cette jeune cantatrice du Théâtre-Italien, qui me commande toujours de si belles robes.

LE GRAND-DUC.

Qu’elle vous doit peut-être ?....

HENRIETTE.

Non, vraiment. On m’envoie toujours le mémoire acquitté.

LE GRAND-DUC.

Vous ne savez pas par qui ?

HENRIETTE.

Mon Dieu, non...

LE GRAND-DUC, bas au surintendant qui est venu à sa droite.

Vous le savez peut-être ?

LE SURINTENDANT, bas au Grand-Duc.

Hélas, oui !

HENRIETTE.

En la voyant toujours arriver dans de si beaux équipages, je me disais : S’il ne faut que chanter pour faire fortune, moi aussi, j’ai de la voix. Et il doit être plus agréable de faire des roulades que des corsages. Mais je n’y ai pensé qu’un instant, et je suis revenue à mes robes et à mes patrons, parce qu’on dit que c’est plus sûr, et que si ça ne rapporte pas tant, cela coûte moins cher.

LE GRAND-DUC.

Certainement... Mais il y a pour vous d’autres moyens d’être heureuse.

HENRIETTE.

Vous croyez ?

LE GRAND-DUC.

Supposons, par exemple, qu’il ne tînt qu’à vous de désirer, qu’est-ce que vous demanderiez ?

HENRIETTE.

Une chose, une seule chose au monde.

LE SURINTENDANT.

Un bel équipage, comme la signora Augusta ?

HENRIETTE.

Non, vraiment.

LE GRAND-DUC.

De l’or, des diamants ?

HENRIETTE.

Oh ! mon Dieu, non.

LE SURINTENDANT.

De riches toilettes, des parures ?

HENRIETTE.

Du tout, j’en fais tous les jours, je sais ce que c’est.

LE GRAND-DUC.

Eh bien ! alors, que pouvez-vous désirer ?

HENRIETTE.

Eh ! mais c’est mon secret. et je ne suis pas obligée de le dire.

LE GRAND-DUC.

Comment.

HENRIETTE.

Dans quel goût ces messieurs veulent-ils les robes qu’ils demandent ?

LE GRAND-DUC, désignant le surintendant.

Je vais m’entendre pour cela avec monsieur.

Ils gagnent la gauche du théâtre, pendant qu’Henriette va vers la droite.

LE SURINTENDANT, bas.

Eh bien ?

LE GRAND-DUC, bas.

Charmante. Le difficile est de l’introduire dans le palais, de la faire paraître à la cour, sans que la comtesse...

LE SURINTENDANT.

Il y aurait un moyen ; votre tante, la princesse Ulrique,  aime à s’entourer de jeunes dames... Et la fille d’un ancien officier...

LE GRAND-DUC.

Excellente idée !

HENRIETTE, venant à eux.

Eh bien ! messieurs, ces robes...

LE GRAND-DUC.

Dans le dernier goût.

HENRIETTE.

Je les ferai à la française. Pour une duchesse, peut-être ?

LE GRAND-DUC.

C’est possible.

HENRIETTE.

Et la mesure ?

LE GRAND-DUC.

Faites-les comme pour vous, car la personne à qui on les destine est exactement de votre taille, et vous ressemble beaucoup.

HENRIETTE.

Air : Restez, restez, troupe jolie. (Les Gardes-Marine.)

Ah ! la rencontre est admirable !

LE GRAND-DUC.

Voilà ses traits, voilà ses yeux.

HENRIETTE.

Mais pour moi c’est fort honorable.

LE GRAND-DUC.

Et pour elle c’est fort heureux.

HENRIETTE.

Ah ! si je pouvais... quelle ivresse !
Changer avec elle.

LE GRAND-DUC.

Entre nous,
Je connais plus d’une duchesse
Qui voudrait changer avec vous.

HENRIETTE.

Si ces messieurs veulent choisir des étoffes, voici des échantillons qu’on leur apporte.

 

 

Scène IV

 

LE GRAND-DUC, LE SURINTENDANT, HENRIETTE, UNE FILLE DE BOUTIQUE, posant un carton d’échantillons

 

HENRIETTE.

Donnez... C’est le carton n° 2... et cette lettre ?

LA FILLE DE BOUTIQUE.

C’est pour mademoiselle.

HENRIETTE, regardant la lettre.

Dieu ! c’est son écriture !

LE GRAND-DUC.

Qu’est-ce donc ?

HENRIETTE, ouvrant le carton qu’elle leur présente.

Rien. Si ces messieurs veulent voir ce qui leur plairait.

LE GRAND-DUC.

Nous allons choisir avec vous.

HENRIETTE.

Je le voudrais ; mais je ne puis, des affaires importantes...

LE GRAND-DUC.

Alors, nous nous en rapportons à vous.

HENRIETTE.

Eh bien ! je ferai de mon mieux ; je vous demande pardon de ne pas vous reconduire...

À la fille de boutique.

Mina, accompagnez ces messieurs.

LE SURINTENDANT, bas au Grand-Duc.

Il me semble qu’on nous met à la porte.

LE GRAND-DUC.

C’est égal, elle est charmante. Comte, je vous nomme premier chambellan.

LE SURINTENDANT.

J’accepte, car je crois le mériter ; sans cela, et pour rien au monde...

LE GRAND-DUC.

Partons.

À Henriette.

Je suis content de ce que j’ai vu.

Air : Garde à vous (de La Fiancée).

Au revoir !
On peut, mademoiselle,
Compter sur votre zèle ?

HENRIETTE.

Monsieur, c’est mon devoir.

LE GRAND-DUC.

Au revoir, à ce soir.

HENRIETTE.

À ce soir ?

LE GRAND-DUC.

J’ai des projets, ma belle ;
Et cet ami fidèle
Vous les fera savoir.
Au revoir !

HENRIETTE.

Au revoir.

Ensemble.

LE GRAND-DUC.

J’ai des projets, ma belle,
Et cet ami fidèle
Vous les fera savoir,
Au revoir.

LE SURINTENDANT, à part.

Servons cette intrigue nouvelle ;
Et les projets qu’il a sur elle,
Vont combler mon espoir.

Haut.

Au revoir !

HENRIETTE.

Au revoir,
Au revoir,
Au revoir !

Le Grand-Duc et le Surintendant sortent, suivis de Mina.

 

 

Scène V

 

HENRIETTE, seule

 

C’est bien heureux, ils s’en vont... c’est de lui !... c’est de Rodolphe !... lisons vite.

Décachetant la lettre.

Depuis un mois qu’il est absent.

Lisant.

« Ma bonne, ma gentille Henriette.

Air : Adieu Madeleine (de madame Duchambge).

Premier couplet.

Lisant.

« Je reviens près de ce que j’aime,
« Et j’espère que ton ami
« Pourra te voir aujourd’hui même,
« À deux heures... »

S’interrompant.

Nous y voici.
L’heure s’avance,
Et quand j’y pense,
Mon cœur bat d’amour et d’espoir.
Bonheur suprême !
Toi que j’aime, (bis.)
Je vais te voir.

Deuxième couplet.

Lisant.

« Pour un dessein que je projette,
« L’on doit me croire encore absent ;
« Et c’est par ta porte secrète
« Que j’arriverai... »

S’interrompant.

C’est charmant.
L’heure s’avance,
Et quand j’y pense,
Mon cœur bat d’amour et d’espoir.
Bonheur suprême !
Toi que j’aime, (bis.)
Je vais te voir.

On frappe à la petite porte à gauche de l’acteur.

Ah ! c’est lui.

Elle court ouvrir.

 

 

Scène VI

 

HENRIETTE, RODOLPHE, enveloppé d’un manteau qu’il jette en entrant

 

RODOLPHE, la serrant dans ses bras.

Ma chère Henriette !

HENRIETTE.

Vous voilà donc !... que je vous regarde... est-ce bien vous ?

RODOLPHE.

Oui ; c’est celui qui t’aime plus que jamais, et qui avait bien besoin de te voir.

HENRIETTE.

Et moi donc, ah ! que c’est long un mois à attendre !... et pas une seule lettre.

RODOLPHE.

Je ne pouvais t’écrire.

HENRIETTE.

Vous étiez donc bien occupé ?

RODOLPHE.

Mais... oui.

HENRIETTE.

Qu’importe ? D’écrire à ce qu’on aime, cela ne prend pas de temps, c’est comme d’y penser. Et vos mathématiques ? êtes-vous bien savant ? cela me fait peur.

RODOLPHE.

Et pourquoi ?

HENRIETTE.

Je crains qu’en apprenant tant de choses, vous ne finissiez par m’oublier... j’en mourrais, d’abord.

RODOLPHE.

Ma chère Henriette !

HENRIETTE.

Moi, je n’en sais qu’une, que vous m’avez apprise ; mais je la sais bien, c’est de vous aimer, Rodolphe.

RODOLPHE.

Ah ! que tu es bonne ! Vois-tu, Henriette, quand je t’entends parler ainsi, je ne désire plus rien au monde, ton amour me suffit.

HENRIETTE, gaiement.

C’est heureux, car nous n’avons rien ; mais quand on est jeunes, et qu’on s’aime, l’avenir n’est jamais effrayant. Je travaillerai, vous donnerez des leçons, et quand nous serons assez riches, nous nous épouserons. Ah ! dame ! ce sera peut-être dans bien longtemps ; mais nous nous aimerons en attendant, pour prendre patience.

RODOLPHE.

Ah ! si ce n’était que cela !

HENRIETTE.

Et qu’y a-t-il donc ?

RODOLPHE.

Il y a, Henriette, que je crains bien...

HENRIETTE.

Et quoi donc ? pourquoi ce trouble où je vous vois, cet air mystérieux ?... et puis les précautions que vous avez prises pour entrer par cet escalier dérobé ?

RODOLPHE.

Écoute, tu n’auras pas peur ? je vais te dire la vérité... Je suis poursuivi.

HENRIETTE.

Vous ! mon bon Dieu !

RODOLPHE.

N’as-tu pas entendu parler, il y a un mois, de quelques troubles assez sérieux, qui avaient éclaté dans cette résidence, à l’école des Porte-Enseignes ?

HENRIETTE.

C’est vrai.

RODOLPHE.

C’était nous autres sous-officiers, qui réclamions pour le peuple ses privilèges et ses franchises.

HENRIETTE.

Et en quoi cela vous regardait-il ?

RODOLPHE.

Tu auras peut-être de la peine à me comprendre ; mais, vois-tu, Henriette, la liberté, cela regarde tout le monde ; on nous en avait promis, il y a quelques années, quand Napoléon avait envahi notre Allemagne, et qu’on voulait nous soulever en masse contre lui. Mais dès qu’on eut repoussé le tyran, nos petits princes et nos petits grands-ducs, qui étaient tous comme lui, à la hauteur près, ont bien vite oublié leurs serments. Quand quelques-uns de leurs sujets se plaignent de ce manque de mémoire, on les appelle séditieux... et on les poursuit... et on les condamne... et ils ont tort, jusqu’au jour où ils deviennent les plus forts... et alors, ils ont raison.

HENRIETTE.

Ah ! monsieur, qu’est-ce que j’entends là ?

RODOLPHE.

Il n’y a pas de quoi s’effrayer.il ne s’agit que d’attendre.

Air du vaudeville de la Robe et les Bottes.

Le torrent grossit et nous gagne.
Chaque pays a sa force et son droit ;
Bientôt viendra pour l’Allemagne
La liberté que l’on nous doit.
Ces rois dont nous craignons le glaive,
Combien sont-ils ?... Peuples, combien ?
On se regarde, on se compte, on se lève,
Et chacun rentre dans son bien.

HENRIETTE.

Et pourquoi vous mêlez-vous de ça ?

RODOLPHE.

Parce que moi, surtout, il le faut !

HENRIETTE.

Et pourquoi le faut-il ?

RODOLPHE.

Ce serait trop long à t’expliquer, je te dirai seulement qu’il y a un mois, je reçois un avis mystérieux, qui me disait : « Vous êtes dénoncé ; et d’ici à une heure, on doit vous arrêter... fuyez. »

HENRIETTE.

Ce que vous avez fait sur-le-champ ?

RODOLPHE.

Non, je suis venu d’abord ici te rassurer sur mon absence, t’annoncer que je partais pour Leipsick... On a tant de choses à se dire quand on se quitte, qu’une heure s’est bien vite écoulée, et je n’avais pas fait dix pas dans la rue, que je suis arrêté, jeté dans une voiture ; et j’appris en route que l’on me conduisait à six lieues d’ici, à la forteresse ; mais à moitié chemin, nous entendons un bruit de chevaux : on nous entoure, on désarme mes gardes, on me fait descendre...

HENRIETTE.

C’étaient vos amis ?

RODOLPHE.

Je le crus comme toi, mais je n’en connaissais pas un. Leur chef, qui était un nègre, espèce de majordome ou de valet de chambre, me dit : « Monsieur, vous êtes libre. – À qui dois-je un pareil service ? – Je ne puis vous le dire ; mais ne rentrez pas dans la ville, et ne restez pas dans les environs. – Où donc aller ? – Si vous voulez nous suivre, mon maître m’a chargé de vous mettre en sûreté. »

HENRIETTE.

Il fallait accepter.

RODOLPHE.

C’est ce que je fis. On me présente un fort beau cheval ; nous marchons longtemps, et, à la nuit close, nous arrivons dans un endroit que je ne connais pas.

HENRIETTE.

Un endroit sauvage !

RODOLPHE.

Du tout... une habitation délicieuse, un séjour royal, où les soins, les plaisirs me furent prodigués. On s’empressait de prévenir tous mes vœux ; tous, excepté un seul : c’était de me dire qui me recevait si généreusement. Quelquefois seulement, Yago, c’était le nègre, venait de la part de son maître savoir de mes nouvelles, et me recommander la retraite la plus absolue. C’était bien aisé à dire ; mais je ne pouvais pas vivre sans te voir, et hier, je me suis échappé.

HENRIETTE.

Quelle imprudence !

RODOLPHE.

Je le crois, car tout à l’heure, au moment où je venais de franchir les portes de la ville, j’ai entendu un cri partir d’un landau élégant dont on venait de baisser les stores ; et, quelques instants après, j’ai cru voir qu’un homme à cheval me suivait de loin. Quelques détours que je prisse, je l’apercevais toujours sur mes pas ; et j’ai idée qu’il m’a vu frapper à cette porte.

HENRIETTE.

C’est fait de vous... c’est un ennemi !

RODOLPHE.

Non ; il m’eût fait arrêter sur-le-champ ; rien ne l’empêchait, et je croirais plutôt que c’est quelque émissaire de ce protecteur inconnu dont les bienfaits me poursuivent.

HENRIETTE.

Que faire alors ?

RODOLPHE.

Attendre de ses nouvelles, car, si c’est lui, il ne tardera pas à m’en donner ; et d’ici là, me tenir tranquille et caché.

HENRIETTE.

Ici ?

RODOLPHE.

Sans doute. Ne veux-tu pas me donner asile ?

HENRIETTE.

Oh ! je ne demande pas mieux... Mais seul, avec moi !...

RODOLPHE.

Qu’importe ? Tu sais si je t’aime.

HENRIETTE.

C’est à cause de cela... Si vous croyez que c’est rassurant...

RODOLPHE.

N’as-tu pas confiance en moi ? Et me crois-tu capable d’abuser de l’hospitalité ?

HENRIETTE.

Non, monsieur, ce n’est pas vous que je crains ; ce sont les autres. Si jamais l’on découvre que vous êtes resté ici, et le jour et la nuit...

RODOLPHE.

Qui le saura ? Personne ne m’a vu entrer.

Passant à la droite d’Henriette, et désignant la porte du cabinet à droite.

Je ne sortirai point de ce cabinet où est ton piano, et qui est séparé du reste de ton appartement. Toi seule seras ma garde, mon geôlier.

HENRIETTE.

Ah ! oui ; ce serait bien gentil, mais ça ne se peut pas.

RODOLPHE.

Aimes-tu mieux me livrer, me perdre !...

HENRIETTE.

Plutôt me perdre moi-même !

AUGUSTA, en dehors.

Ne vous dérangez pas ; je vais monter à son salon.

HENRIETTE, troublée.

On vient. Cachez-vous vite.

RODOLPHE.

Où donc ?

HENRIETTE, montrant le cabinet à droite.

Eh bien ! là... chez vous.

RODOLPHE.

Ah ! que tu es bonne... et que je te remercie !

Il entre dans le cabinet.

HENRIETTE.

Enfermez-vous en dedans.

Rodolphe, qui est entré, met le verrou.

À la bonne heure !

 

 

Scène VII

 

AUGUSTA, HENRIETTE

 

AUGUSTA.

Eh bien ! mademoiselle Henriette, est-ce que vous devenez grande dame ? On ne peut plus vous voir.

HENRIETTE.

La signora Augusta !... Pardon, madame.

AUGUSTA.

Et la robe que vous m’avez promise pour ce matin, et dont vous vous étiez chargée vous-même ?

HENRIETTE, à part.

Ah ! mon Dieu !

Haut.

Elle n’est pas encore terminée.

AUGUSTA.

Il me la faut cependant pour aujourd’hui, car j’ai une soirée que je ne puis remettre.

HENRIETTE.

Un concert... j’entends.

Air : Un homme pour faire un tableau. (Les Hasards de la Guerre.)

Vous chantez des airs d’Opéra
Devant votre juge suprême,
Notre grand-duc...

AUGUSTA.

Mieux que cela,
C’est devant le public lui-même...
Grand seigneur, qu’on doit révérer,
Juge difficile à surprendre,
Qui se fait souvent désirer,
Mais qu’on ne fait jamais attendre.
Ainsi, dépêchez-vous.

HENRIETTE.

Soyez tranquille ; je vous promets qu’il n’y a pas pour un quart d’heure d’ouvrage.

AUGUSTA.

Ah ! oui ; les quarts d’heure des couturières, c’est comme les caprices des chanteuses, cela n’en finit jamais ; et je ne sors pas d’ici que je n’aie avec moi ma robe. En même temps, et pendant que j’y suis, prenez-moi mesure pour une robe de bal.

HENRIETTE.

Votre mesure, je l’ai.

AUGUSTA, se regardant dans la psyché.

Elle n’est pas exacte ; depuis huit jours je maigris horriblement ; j’ai tant de contrariétés !

HENRIETTE.

Vous avez des chagrins ?

AUGUSTA.

De très grands. Une débutante qui arrive, des intrigues, des cabales. Heureusement, le surintendant est pour moi ; ce qui est bien pénible, car il est ennuyeux à la mort.

HENRIETTE, apprêtant ses mesures.

Et moi, qui trouvais si beau d’être artiste ; moi, qui enviais votre sort, à vous et à mademoiselle Sontag !

AUGUSTA.

Ne m’en parlez pas. Je me suis dit vingt fois que j’aimerais mieux être une simple comtesse, une simple baronne, avec vingt ou trente mille livres de rentes, et même un mari !... que d’être comme je suis.

HENRIETTE, lui prenant mesure.

Est-il possible !

AUGUSTA.

Certainement, les cantatrices ont quelques avantages. Ici surtout, en Allemagne, il y a un peu d’enthousiasme, les populations arrivent à leur rencontre ; les princes vont au-devant d’elles, on leur frappe des médailles... Ne me faites pas surtout les entournures trop étroites... L’encens, les triomphes, les couronnes, c’est bien ; mais cela passe si vite, le public a tant d’inconstance

HENRIETTE.

Vraiment !

AUGUSTA.

Et il parle de la nôtre ! lui !... qui oublie quinze ou vingt ans de succès pour le premier petit minois qui a de la jeunesse et de la fraîcheur. Tenez, le public, je le déteste... en masse !... et je m’en venge tant que je puis en détail. Qu’est-ce que vous mettrez pour garniture ?... des rouleaux ?... des volants ?...

HENRIETTE.

Mieux que cela ; tout autour des bouquets espacés, cela vous ira à merveille, et vous serez charmante.

AUGUSTA.

Tant mieux ; pas pour moi, mais pour eux ; je serai enchantée de les désespérer. C’est si agréable d’être aimée quand on n’aime personne !

HENRIETTE, achevant de prendre ses mesures.

Quoi ! jamais personne ?

AUGUSTA.

Jamais !... je ne dis pas, une fois peut-être, à ce que je crois... un jeune seigneur riche, aimable, charmant, adoré de toutes les dames ; elles en sont toutes folles, elles courent toutes après lui, je ne sais pas pourquoi !... et il m’a abandonnée !...

HENRIETTE.

Pas possible !

AUGUSTA.

Le seul que j’aie aimé ; aussi cela m’apprendra, et si on m’y reprend jamais.

HENRIETTE.

Air : J’en guette un petit de mon âge. (Les Scythes et les Amazones.)

Lui, vous trahir, mademoiselle !
Et vous l’aimez ?

AUGUSTA.

Précisément.
C’est parce qu’il m’est infidèle
Que peut-être je l’aime autant.
Lorsque les amours nous maîtrisent,
Non, rien n’attache, en vérité,
Autant qu’une infidélité...
Tous mes amoureux me le disent.

Et vous, ma petite, avez-vous quelque inclination ?

HENRIETTE.

Moi, madame ?

AUGUSTA.

Il ne faut pas rougir ; pour être couturière, on n’est pas obligée d’être insensible, les amours et la couture vont très bien ensemble.

HENRIETTE, baissant les yeux.

Du tout, madame, je ne sais pas ce que vous voulez dire...

On entend tomber un meuble dans le cabinet où est Rodolphe.

AUGUSTA.

Qu’est-ce que j’entends là ?

HENRIETTE, troublée.

Une de mes ouvrières, qui travaille dans ce cabinet.

On entend Rodolphe qui prélude sur le piano, et qui fait quelques roulades.

AUGUSTA.

Très bien !... un superbe contralto, cette ouvrière-là...

HENRIETTE, à part.

L’imprudent !

Rodolphe chante quelques paroles.

AUGUSTA, à part.

Dieu ! c’est la voix du comte. Qu’est-ce que cela signifie ?

Se retournant, à Henriette.

Eh bien ! mademoiselle, cette robe ?... je ne m’en vais pas sans l’avoir, je vous l’ai dit.

HENRIETTE.

Mais, madame...

AUGUSTA.

Eh bien ! alors, finissons-en ; et puisqu’il n’y a que pour un quart d’heure d’ouvrage, dépêchez-vous.

HENRIETTE.

Certainement. Mais vous, pendant ce temps ?...

AUGUSTA.

J’attendrai ici. Voyez si vous voulez que j’y reste jusqu’à ce soir.

HENRIETTE, vivement.

Oh ! mon Dieu, non.

À part.

Et ce ne sera pas long, puisqu’il n’y a que ce moyen de s’en débarrasser.

Haut.

Dans l’instant vous allez l’avoir.

Augusta la regarde avec impatience.

Dans l’instant, madame.

À part, en sortant.

Heureusement qu’il est enfermé.

Elle sort.

 

 

Scène VIII

 

AUGUSTA, puis RODOLPHE

 

AUGUSTA, seule

Voilà qui est amusant.

Elle s’approche de la porte du cabinet qu’elle veut ouvrir.

Impossible d’ouvrir.

Avec colère.

Est-ce qu’il ne serait pas seul par hasard ?.. Oh ! non, le piano continue ; et il ne s’amuserait pas à faire de la musique.

Écoutant.

Je reconnais cet air-là, un air de Fra Diavolo, qui arrivait de France, et que nous chantions autrefois. Voyons s’il a de la mémoire.

RODOLPHE, dans le cabinet.

Air : Voyez sur cette roche (de Fra Diavolo.)

Où donc l’amour fidèle
Peut-il habiter désormais ?
Dans les champs, dans les palais,
En vain je le cherchais.

AUGUSTA, achevant l’air.

Ingrat ! lorsque ta voix appelle
L’amour tendre et fidèle,
Près de toi le voilà.

Rodolphe entr’ouvre doucement la porte, et avance la tête avec précaution.

Il est là,
Il est là,

Ensemble.

RODOLPHE.

Augusta !

AUGUSTA.

Le voilà !

AUGUSTA.

Bravo ! une reconnaissance en musique ! C’est dans mon genre.

RODOLPHE.

Vous dans ces lieux !

AUGUSTA.

Vous y êtes bien, infidèle que vous êtes !

RODOLPHE.

Qu’est-ce qui vous y amène ?

AUGUSTA.

Je vous ferai la même demande ; et je ne pense pas que vous y veniez pour une robe de bal.

RODOLPHE.

Moi !... poursuivi, et cherchant un asile, j’ai accepté le premier qu’on daignait m’offrir.

AUGUSTA.

Quoi ! vous êtes en danger, et vous n’êtes pas venu chez moi !... J’aurais pu oublier tous vos torts, je vous pardonnerais d’être parjure, infidèle... cela ne dépend pas de soi, cela peut arriver à tout le monde... mais d’être ingrat ; cela n’est pas permis.

RODOLPHE.

Que vous êtes bonne !

AUGUSTA.

Du tout, je suis en colère, et vous me suivrez à l’instant, je vous cacherai chez moi, dans mon hôtel, un séjour délicieux que vous ne connaissez pas, et que j’ai acquis dernièrement, l’ancien palais du cardinal.

RODOLPHE.

Il serait possible ! Cela a dû vous coûter bien cher.

AUGUSTA.

Mais non ; et je serai si heureuse de vous y recevoir !... Venez, Rodolphe, venez, mon ami.

RODOLPHE.

Je le voudrais ; mais vous conviendrez que, pour vivre inconnu, il serait imprudent de choisir un palais, où vos gens, vos amis...

AUGUSTA.

Je vous cacherai dans mon oratoire ; personne n’y va, pas même moi.

RODOLPHE.

N’importe ; je puis être découvert, ce serait vous compromettre aux yeux du prince et de la cour, ce que je ne veux pas.

AUGUSTA.

Dites plutôt que vous refusez tout ce qui vient de moi, que vous m’avez tout à fait oubliée, que vous ne voulez plus m’aimer.

RODOLPHE.

Augusta !

AUGUSTA.

Et pourquoi ne m’aimez-vous pas ? je vous le demande... moi, qui ai fait pour vous ce que je n’ai fait pour personne !... moi, qui vous suis toujours restée fidèle !... Ne riez pas, monsieur, ne riez pas ; car je vais me fâcher : je joue quelquefois la tragédie ; et si vous refusez mes offres.

RODOLPHE.

J’en accepterai du moins une partie. D’abord, donnez-moi des nouvelles, car j’arrive.

AUGUSTA.

Le prince est toujours furieux, à ce que dit votre oncle.

RODOLPHE.

Mon oncle. le surintendant !... Vous le voyez ?

AUGUSTA.

Mais oui, assez souvent.

RODOLPHE.

Ah ! mon Dieu !... est-ce que par hasard ce serait lui qui m’aurait succédé ?

AUGUSTA.

Pour vous... pour défendre vos intérêts.

RODOLPHE.

Vous êtes bien bonne ; car je ne veux, je n’attends rien de lui ; et plutôt que d’implorer ses secours, j’aimerais mieux rester dans la gêne où je suis.

AUGUSTA.

Qu’entends-je ? ah ! que je suis heureuse !... Est-ce que ma bourse n’est pas la tienne... je veux dire la vôtre ?...

RODOLPHE.

Y pensez-vous !

AUGUSTA.

Et pourquoi donc ?... C’est comme si votre oncle vous le donnait.

Air du Vaudeville de la Petite Sœur.

N’allez-vous pas vous révolter !
Oh ! je connais votre noblesse.
Mais vous pouvez bien accepter
Sans blesser la délicatesse.
Refuse-t-on entre parents ?
Or, monsieur, l’éclat dont je brille,
C’est votre bien... je vous le rends ;
Ça ne sort pas de la famille.

RODOLPHE.

Ce n’est pas de moi qu’il s’agit, c’est de mon pays et de mes amis ; comment les voir, nous concerter en secret ?

AUGUSTA, vivement.

J’y suis ; je leur donne à souper, ce soir, chez moi, après le Comte Ory. Vous y viendrez ; une conspiration, quel bonheur !... que ce doit être amusant !

RODOLPHE.

Et que dira le surintendant !

AUGUSTA.

Il ne peut pas m’empêcher de conspirer, tant que ce n’est pas contre lui. Et encore, si cela me plaisait.

RODOLPHE.

Ce ne seraient pas les conjurés qui vous manqueraient.

AUGUSTA, le regardant tendrement.

Vous croyez ?... c’est gentil ce que vous dites là, et il me semble presque que je ne vous en veux plus.

Même air.

Allons, monsieur, embrassez-moi,
Pour me donner plus de courage.
Eh bien !... vous refusez, je crois ?

RODOLPHE.

Un baiser !... ce serait dommage.
C’est en vain que je m’en défends,

À part.

Elle est si bonne et si gentille...
C’est à mon oncle, je le prends,

L’embrassant.

Ça ne sort pas de la famille.

 

 

Scène IX

 

AUGUSTA, RODOLPHE, HENRIETTE, apportant un carton

 

HENRIETTE.

Eh bien ! qu’est-ce que je vois ?

AUGUSTA, à part.

Ma couturière.

Haut.

Ce que c’est aussi, mademoiselle, que de se faire attendre comme vous le faites !

HENRIETTE.

Je vous demande pardon ; j’avais fini votre robe, que voici.

AUGUSTA.

Qu’on la porte chez moi, je n’y retourne pas, j’ai autre chose à faire ; adieu, petite.

Bas à Rodolphe.

Adieu, monsieur, à ce soir ; je vais faire mes invitations pour le souper et pour la conspiration.

Elle sort.

 

 

Scène X

 

RODOLPHE, HENRIETTE

 

RODOLPHE, après un moment de silence.

Eh bien ! Henriette... qu’as-tu donc ? comme tu me regardes !

HENRIETTE.

Il n’y a peut-être pas de quoi ?... Je venais pour vous parler, pour vous dire que je suis encore toute tremblante... ce que j’ai vu là, tout à l’heure...

RODOLPHE, étonné.

Quoi donc ?

HENRIETTE.

Vous ne l’embrassiez peut-être pas ?...

RODOLPHE.

Ce n’est que cela ! sois tranquille, ce n’est rien.

HENRIETTE.

Comment ! ce n’est rien ? Une personne que vous ne connaissez pas !

RODOLPHE.

Si vraiment.

HENRIETTE.

Vous la connaissez ! c’est encore pire ; et si elle vous dénonce, si elle vous trahit...

RODOLPHE.

Justement, c’était pour l’engager au silence.

HENRIETTE.

Ah ! c’était pour cela ?... c’est différent ; mais vous n’auriez pas pu trouver un autre moyen ?

RODOLPHE.

Celui-là, je l’atteste, est sans conséquence. Mais ce que tu voulais me dire...

HENRIETTE.

Ah ! mon Dieu ! elle me l’avait fait oublier ! et cependant c’est bien important. Tout à l’heure, au magasin, où j’étais à travailler à cette maudite robe, est entré un domestique, un nègre, une livrée vert-olive et or.

RODOLPHE.

C’est Yago.

HENRIETTE.

Il n’a voulu parler qu’à moi en particulier. « Mademoiselle, m’a-t-il dit à voix basse, il y a ici un jeune homme caché. Ne craignez rien, nous sommes ses amis ; mais il est nécessaire que celui qui m’envoie, que son protecteur puisse le voir un instant, sans témoins, et surtout sans être aperçu ; donnez-m’en les moyens. »

RODOLPHE.

Eh bien ?

HENRIETTE.

Eh bien ? alors tout émue, je lui ai dit : « Monsieur, si vous me répondez que ce n’est pas pour lui faire du mal, la personne n’a qu’à entrer, rue des Étudiants, la première allée à droite ; montez au second, une porte grise, dont voici la clef ; c’est là qu’est monsieur Rodolphe. » – Il a pris la clef et a disparu, en disant : « Dans un instant on sera près de lui. »

RODOLPHE.

Il serait vrai ! je vais donc connaître enfin cet homme généreux à qui je dois tout, et que je n’ai pu encore remercier !

HENRIETTE.

Écoutez, j’entends une clef dans la serrure.

RODOLPHE.

C’est lui.

Air du Partage de la richesse. (Fauchon la Vieilleuse.)

Ah ! par égard, mon aimable Henriette,
Laisse-moi seul... il faut être discret.

HENRIETTE.

Oh ! malgré moi tout cela m’inquiète.
Adieu, je sors, puisque c’est un secret.
J’ai toujours respecté les vôtres ;
Mais dépêchez-vous, s’il vous plaît ;
Tous les moments où je vous laisse à d’autres
Sont autant de vols qu’on me fait.

Elle sort par la porte du fond qu’on lui entend fermer. Dans ce moment s’ouvre la petite porte à gauche s’ouvre, et Amélie paraît.

 

 

Scène XI

 

RODOLPHE, AMÉLIE

 

RODOLPHE.

Ciel ! une femme !... et une femme charmante !

AMÉLIE, avec émotion.

Je conçois, monsieur, que ma vue doive vous étonner ; et quelque singulière que vous paraisse une semblable démarche, ne vous hâtez pas de la blâmer, car je n’avais peut-être que ce moyen de vous sauver.

RODOLPHE.

Quoi ! c’est vous, madame, dont la généreuse protection a daigné veiller sur moi ?

AMÉLIE.

Air du Vaudeville de la Somnambule.

La liberté trompait votre courage,
Vous vous perdiez... je protégeai vos pas.
Dans vos projets, du moins, soyez plus sage,
Oubliez-les.

RODOLPHE.

Ah ! ne le croyez pas.
À la patrie il faut rester fidèle ;
Et, je le sens, mon bonheur le plus doux,
Après celui de me perdre pour elle,
Serait d’être sauvé par vous.

Que je sache du moins à qui je dois tant de bienfaits.

AMÉLIE.

Vraiment, vous ne me connaissez pas, vous ne savez pas qui je suis ?

RODOLPHE, la regardant.

Non, madame.

AMÉLIE.

Ah ! tant mieux !

RODOLPHE.

Et pourquoi, de grâce ?

AMÉLIE.

Cela me rassure... il me semble que je respire plus librement... et maintenant, je vous crains moins.

RODOLPHE.

Et que pouvez-vous craindre auprès de quelqu’un qui vous est dévoué, qui donnerait sa vie pour vous ?... Daignez vous fier à mon honneur, daignez me dire en quoi j’ai pu mériter l’intérêt que vous avez bien voulu prendre à mon sort.

AMÉLIE.

Et si je n’avais fait que mon devoir, si je n’avais fait qu’acquitter envers vous une ancienne dette !

RODOLPHE.

Eh ! comment cela ?

AMÉLIE.

Ne vous souvient-il plus de l’hiver dernier, du bal de l’ambassadeur d’Angleterre ? Victime d’une méprise, j’allais être insultée...

RODOLPHE.

Quoi ! vous étiez ce domino que l’on prenait pour la comtesse d’Arezzo, pour la maîtresse du prince ? Et dans son erreur, le baron de Wilfrid, et quelques-uns de ses amis, se permettaient les mots les plus piquants...

AMÉLIE.

Vous seul avez pris ma défense : « Et quand ce serait elle, vous êtes-vous écrié, il suffit qu’elle soit femme, pour que je devienne son chevalier. » Et, me frayant un passage, vous m’avez reconduite jusqu’à ma voiture ; et seulement alors, à mes armes et à ma livrée, ils ont reconnu leur méprise.

RODOLPHE.

Et l’aventure en a fini là.

AMÉLIE.

Du tout ; je suis mieux informée. Le lendemain, le baron et ses amis ont continué à vous plaisanter, à vous appeler le défenseur de la comtesse ; et justement indigné d’un soupçon pareil, vous avez eu la bonté de vous fâcher, et de vous battre pour une femme que vous ne connaissiez pas, à propos d’une autre que vous détestez.

RODOLPHE.

La détester ! je ne l’aime pas, c’est vrai ; mais cela ne m’empêche pas de lui rendre justice. De toute cette cour frivole qui nous gouverne, c’est la seule qui ait quelque noblesse, quelque fierté dans l’âme.

AMÉLIE.

Enfin, je suis votre obligée pour les périls auxquels, sans le vouloir, je vous ai exposé. J’avais cru reconnaître ce service, en vous protégeant contre vos ennemis, et en vous offrant chez moi un asile que j’avais tâché de rendre agréable ; votre brusque départ m’a prouvé qu’il n’en était pas ainsi, que je m’étais trompée, et avant de vous offrir de nouveau ou mon aide ou ma protection, il m’a semblé qu’il fallait vous demander votre avis ; autrement, ce serait porter atteinte à cette liberté dont vous êtes un des plus ardents défenseurs, et qui, respectant les droits de tous, ne permet pas de rendre les gens heureux... malgré eux.

RODOLPHE.

Ah ! je ne demande qu’une faveur, c’est de connaître ma bienfaitrice, ne refusez pas ma prière.

AMÉLIE.

C’est jouer de malheur ; car c’est la seule que je ne puisse accueillir... mais à quoi bon connaître ses amis ? on en est sûr ; ce sont ses ennemis qu’il faut connaître, pour s’en défendre ; et même au sein de votre famille, vous en avez. Né d’illustres parents, qui ne sont rien que par leur noblesse, ils ne vous pardonneront pas de vouloir vous élever au-dessus d’eux, par votre mérite, de ne jamais paraître à la cour... jamais ! Vous voyez, monsieur que je n’ignore rien de ce qui vous concerne.

RODOLPHE.

Quoi ! madame !...

AMÉLIE.

Je sais que, jeune, étourdi, et trop généreux, peut-être, vous avez dissipé en peu de mois un riche patrimoine ; c’est ce qu’on peut excuser, l’or et la jeunesse ne sont faits que pour être dépensés... Ce que je blâmerais peut-être, ce sont ces idées exaltées, romanesques, qui vous ont jeté à la tête d’un parti qui rêve l’indépendance. Et maintenant, poursuivi, exilé, que voulez-vous faire ? quels sont vos desseins ?

RODOLPHE.

De ne point me rebuter, et de continuer... Ce que nous demandons, nous l’obtiendrons.

Air du vaudeville des Frères de lait.

De tous côtés les peuples sont en armes,
Les rois partout ont besoin d’un abri...
La liberté qui cause leurs alarmes,
De leur couronne est le plus ferme appui.
Tel, en voyant l’aiguille tutélaire
Par qui la foudre est facile à braver,
L’ignorant craint d’attirer le tonnerre,
Le sage sait qu’elle en doit préserver.

Alors, et quand j’aurai assuré le bonheur de ma patrie, je penserai au mien... Que je rencontre la femme de mon choix, celle qui m’aimera d’un amour véritable ; et dans quelque situation qu’elle fût placée, rien ne m’empêchera d’être à elle, ni l’orgueil du rang... ni les préjugés...

AMÉLIE.

Que dites-vous ?

RODOLPHE.

Ce que je pense... et ce que je suis décidé à faire.

AMELIE.

Il serait vrai ! vous auriez un pareil courage ?

RODOLPHE.

Le courage d’être heureux ?... oui, sans doute.

AMÉLIE.

C’est bien ; je vous approuve... vous voyez donc bien que j’avais raison, que mon amitié avait deviné juste en vous choisissant. Oui, regardez-moi comme votre conseil, votre guide, votre amie, je veux l’être, je le serai toujours. Parlez, Rodolphe, que puis-je faire pour vous ? je vous offre ma protection, mon crédit, quel qu’il soit.

RODOLPHE.

Eh bien ! employez ce pouvoir dont j’ai déjà ressenti les effets, non pour moi, mais pour mes amis... Il en est qui, comme moi, n’ont pu échapper aux poursuites, et qui dans ce moment gémissent en prison.

AMÉLIE.

Les délivrer tous serait difficile ; mais du moins quelques-uns.

RODOLPHE.

Ah ! madame.

AMÉLIE.

Peut-être un mot de moi écrit au grand bailli... essayons toujours. Puis-je écrire ?

RODOLPHE, regardant autour de lui, et n’apercevant ni plumes ni encre, lui montre le cabinet à droite.

Là, dans ce cabinet, où j’étais tout à l’heure...

AMÉLIE.

C’est très bien, attendez-moi, je reviens.

Elle entre dans le cabinet.

 

 

Scène XII

 

RODOLPHE, puis HENRIETTE

 

RODOLPHE.

Je ne puis y croire encore. C’est comme une fée bienfaisante, à qui rien n’est impossible. C’est Henriette...

HENRIETTE, accourant.

Ah ! mon ami, si vous saviez... quelle nouvelle !... quel bonheur !

RODOLPHE.

Qu’est-ce donc ?

HENRIETTE.

Ce matin sont venus ici deux inconnus, deux grands seigneurs, à ce qu’il paraît, et je reçois à l’instant une lettre de l’un d’eux, où, comme fille d’un ancien officier, l’on me propose d’être demoiselle d’honneur de la duchesse douairière, la princesse Ulrique, la tante de notre souverain.

RODOLPHE, à part.

Qu’est-ce que cela signifie ?

HENRIETTE.

On ajoute que, tout à l’heure, un conseiller de Son Altesse, un chambellan viendra me prendre dans une voiture du prince, et que j’aie à me tenir prête.

RODOLPHE.

Et une pareille offre pourrait vous éblouir ?

HENRIETTE.

Et pourquoi pas ? c’est si gentil ! et puis c’est honorable.

RODOLPHE.

Honorable ! Ne voyez-vous pas que c’est un piège ? que quelque grand personnage qui a daigné jeter les yeux sur vous, se sert de ce prétexte pour vous attirer à la cour ?

HENRIETTE.

Et l’on croit que je pourrais accepter ? Non, Rodolphe. Qu’il vienne, ce chambellan, et devant lui, devant tout le monde, je dirai que, pauvre et malheureuse, je vous préfère à tous ; et que je vous aime, parce que vous m’êtes fidèle.

Apercevant Amélie qui sort du cabinet.

Ah ! mon Dieu ! encore une femme ici ! et une nouvelle ! et pourquoi donc, Rodolphe ?...

RODOLPHE.

Silence !

HENRIETTE, se tenant contre lui.

Pourquoi donc est-elle aussi belle ?

RODOLPHE.

Taisez-vous, de grâce.

 

 

Scène XIII

 

AMÉLIE, RODOLPHE, HENRIETTE

 

AMÉLIE, tenant un papier à la main.

Tenez, je crois que ce mot suffira, et dès aujourd’hui, Rodolphe, vous pouvez l’envoyer.

HENRIETTE.

Rodolphe... c’est sans façon.

AMÉLIE.

Quelle est cette jeune fille ?

RODOLPHE.

Une personne qui m’avait donné asile.

AMÉLIE, passant près d’elle.

C’est fort bien, mon enfant. Consentez à le cacher encore vingt-quatre heures, c’est tout ce que je vous demande ; c’est le temps qui m’est nécessaire pour agir en sa faveur.

HENRIETTE.

Vous, madame ?

AMÉLIE.

Une telle générosité ne sera point sans récompense.

HENRIETTE, avec émotion.

Et d’où vient, madame, l’intérêt que vous prenez à lui ?

RODOLPHE.

Que dit-elle ?

HENRIETTE.

Non, non, je ne m’abuse point.

Air du Vaudeville du Colonel.

Oui, je comprends ce trouble, ce langage :
Ce que j’éprouve ici, vous l’éprouvez.
Pour le sauver vous avez mon courage ;
Et ses secrets, enfin, vous les savez.
Ah ! malgré moi, je tremble au fond de l’âme.

AMÉLIE.

Près d’une amie ?...

HENRIETTE.

Impossible, entre nous :
Vous lui montrez trop d’amitié, madame,
Pour que j’en aie ici pour vous.

RODOLPHE.

On vient, taisez-vous.

 

 

Scène XIV

 

AMÉLIE, RODOLPHE, HENRIETTE, AUGUSTA

 

AUGUSTA, vivement.

C’est moi que vous revoyez... Me voici, mon ami.

HENRIETTE, à part.

Son ami !... Et elle aussi... Encore une !...

AUGUSTA.

Je crains qu’on ne se doute de quelque chose, tout le quartier est surveillé par des affidés de la police... par des agents de la comtesse d’Arezzo, et si elle se mêle de découvrir notre retraite...

Apercevant Amélie.

Ah ! mon Dieu !

À demi-voix à Rodolphe.

Vous êtes perdu, et nous aussi.

HENRIETTE, à gauche, bas à Augusta.

Est-ce que vous connaissez madame ?

AUGUSTA.

Certainement.

HENRIETTE, de même.

C’est une de vos camarades ?

AUGUSTA, de même.

À peu près, dans un autre genre.

Haut.

Mais cela m’est égal ; je ne crains rien, et puisque c’est connu... Eh ! bien, oui, je suis de la conspiration. Du moins, je devais l’avoir ce soir à souper, et quoi qu’il arrive, je partagerai le sort de Rodolphe, parce que je l’aime, je n’aime que lui...

HENRIETTE, passant près de Rodolphe.

Vous l’entendez... Celle-là, du moins, en convient.

AUGUSTA.

Moi ! je ne m’en suis jamais cachée ; au contraire ; et je le dirai à tout le monde.

LE SURINTENDANT, en dehors.

Que la voiture reste devant la porte.

AUGUSTA, troublée.

Le surintendant.

AMÉLIE.

Le comte de Hartz !

RODOLPHE.

Mon oncle !

 

 

Scène XV

 

AMÉLIE, RODOLPHE, HENRIETTE, AUGUSTA, LE SURINTENDANT

 

Amélie est à gauche du spectateur, après elle Rodolphe ; Henriette et Augusta sont à l’extrémité à droite.

LE SURINTENDANT, à la cantonade.

Vous autres, suivez-moi.

Entrent quatre domestiques à la livrée du Grand-Duc ; ils restent au fond du théâtre. Le Surintendant s’avançant près d’Henriette.

Je viens, ma belle enfant, fidèle aux ordres du prince, vous conduire près de son auguste tante, la princesse Ulrique !

TOUS.

Qu’entends-je !

LE SURINTENDANT.

La voiture est en bas, partons vite.

RODOLPHE.

Partir !

LE SURINTENDANT, apercevant Rodolphe.

Air du vaudeville de Turenne.

Que vois-je !... doublement coupable,
Vous osez paraître en ces lieux,
Sous un déguisement semblable...
Monsieur, que diraient vos aïeux ?

RODOLPHE, bas.

Silence !... ne parlez pas d’eux.

L’amenant sur le bord du théâtre.

Qu’ils n’entendent point, au contraire,
Ils rougiraient trop en voyant
Ici leur noble descendant
Remplir un pareil ministère !

Entrent plusieurs ouvrières d’Henriette.

LE SURINTENDANT.

Monsieur, vous oubliez que vous êtes mon neveu.

HENRIETTE.

Son neveu ! lui !... un grand seigneur !

Finale.

Air : Il ne peut s’en défendre (Le Dieu et la Bayadère).

Ensemble.

LE SURINTENDANT.

Il n’est plus temps de feindre,
Lui-même est devant vous ;
Il a raison de craindre
Mon trop juste courroux.

RODOLPHE.

Il n’est plus temps de feindre ;
Mais calmez ce courroux :
Daignez plutôt me plaindre,
Car je n’aime que vous.

AUGUSTA.

Il n’est plus temps de feindre,
Il se livre à leurs coups ;
De son oncle il doit craindre
Le trop juste courroux.

AMÉLIE, montrant le Surintendant.

À ses yeux comment feindre ?
S’il se peut, cachons-nous :
Contre moi je dois craindre
Sa haine et son courroux.

HENRIETTE.

À ce point oser feindre
Et nous abuser tous !
De mon cœur il doit craindre
Le trop juste courroux.

À Rodolphe.

De toutes les façons ainsi vous m’abusiez !

LE SURINTENDANT.

Que dit-elle ?

HENRIETTE, montrant Augusta.

À l’instant il était à ses pieds.

AUGUSTA, s’en défendant.

Qui, moi ?

HENRIETTE.

Vous l’avez dit : oui, votre cœur l’adore !

LE SURINTENDANT, à Augusta, avec colère.

Eh quoi ! perfide !

HENRIETTE, montrant Amélie.

Oh ! ce n’est rien encore.
Madame aussi.

LE SURINTENDANT.

Comtesse d’Arezzo,
C’est vous que j’aperçois.

TOUS.

Comtesse d’Arezzo !

HENRIETTE.

Ah ! de sa perfidie encore un trait nouveau.

Ensemble.

LE SURINTENDANT, à Augusta.

Il n’est plus temps de feindre,
Redoutez mon courroux ;
Vous avez tout à craindre
De mes transports jaloux.

RODOLPHE, à Henriette.

J’ignorais sans rien feindre,
Qu’elle fût près de nous ;
Daignez plutôt me plaindre,
Et calmez ce courroux.

AUGUSTA, au Surintendant.

Il n’est plus temps de feindre,
Je le préfère à vous ;
Et je n’ai rien à craindre
De vos transports jaloux.

HENRIETTE, regardant Rodolphe.

À ce point oser feindre,
Avec des traits si doux !
De mon cœur il doit craindre
La haine et le courroux.

AMÉLIE, montrant le Surintendant.

Il n’est plus temps de feindre ;
Mais, déjouant ses coups,
Ils ne pourront m’atteindre,
Je brave son courroux.

HENRIETTE, s’avançant au milieu du théâtre, et s’adressant à Rodolphe.

Adieu ! tout est fini !

À part.

Je n’y pourrai survivre.

Haut.

Mais pour me venger d’elle, de lui, d’eux tous ;

Au Surintendant.

Monsieur, je suis prête à vous suivre.

RODOLPHE, s’élançant au-devant d’elle.

Ô ciel ! y pensez-vous !

HENRIETTE.

Laissez-moi, je vous hais.

RODOLPHE.

Et vous croyez peut-être
Que je pourrai souffrir.

LE SURINTENDANT, passant auprès de Rodolphe.

Il le faut, ou sinon
De votre liberté, de vos jours je suis maître.
J’en ai l’ordre, et je puis vous conduire en prison ;
Sachez mériter ma clémence.

RODOLPHE.

Qui, moi ?

AMÉLIE, s’approchant de lui, et bas.

De la prudence.
Modérez-vous,
Rien n’est perdu, car je veille sur vous.

Ensemble.

LE SURINTENDANT, à Henriette.

Vous n’avez rien à craindre
De ses transports jaloux ;
Rien ne peut vous atteindre.
Oui, venez, suivez-nous.

RODOLPHE.

Je saurai vous atteindre,
Redoutez mon courroux ;
Vous avez tout à craindre
De mes transports jaloux.

AUGUSTA.

Il est prudent de feindre,
De grâce, taisez-vous ;
Car nous avons à craindre
Sa haine et son courroux.

AMÉLIE.

Il est prudent de feindre,
De grâce, calmez-vous ;
Vous n’avez rien à craindre,
Car je suis près de vous.

HENRIETTE, au Surintendant.

Non, je ne puis contraindre
Ma haine et mon courroux ;
Il n’est plus temps de feindre,
Et je pars avec vous.

LE CHŒUR.

Non, rien ne peut l’atteindre,
Ni haine ni courroux.
Elle n’a rien à craindre,
Elle vient avec nous.

Le Surintendant offre la main à Henriette et l’emmène avec lui.

 

 

ACTE II

 

Une salle du palais du Grand-Duc. Une table, sur le devant du théâtre, à gauche de l’acteur.

 

 

Scène première

 

RODOLPHE, AUGUSTA

 

AUGUSTA.

Vous ici, dans le palais du grand-duc ! Songez-vous aux dangers que vous courez ?

RODOLPHE.

Peu m’importe.

AUGUSTA.

Et si, comme votre oncle vous l’a promis, il vous faisait arrêter ?

RODOLPHE.

Peu m’importe, vous dis-je ; je l’attends ici pour la voir, pour lui parler...

AUGUSTA.

Ah ! perfide ! jamais vous ne m’avez aimée ainsi !

RODOLPHE.

C’est que jamais on n’a été plus malheureux.

AUGUSTA.

Et en quoi donc ? Une perspective superbe ! on n’arrive ici que par les femmes, par les favorites, et vous êtes aimé de l’ancienne et de la nouvelle. Vous avez pour vous le passé et le présent ; et vous êtes inquiet de l’avenir ?

RODOLPHE.

Oui, je ne vis plus, je ne puis rester en place ; je viens, grâce à la comtesse, de délivrer mes amis ; et si je ne rougissais d’employer leurs secours dans une cause qui m’est personnelle, je crois que je viendrais ici avec eux...

AUGUSTA.

Exciter une révolte, une sédition... avec ça que le peuple ne demande pas mieux. Y pensez-vous ?

RODOLPHE.

Ah ! vous avez raison ! mais, cependant, Henriette !... Conseillez-moi, quel parti prendre ?

AUGUSTA.

Je n’en connais qu’un immanquable, et pas très difficile, que j’ai souvent employé.

RODOLPHE.

Et lequel ?

AUGUSTA.

C’est de l’oublier.

RODOLPHE.

Jamais !

AUGUSTA.

J’ai bien oublié votre oncle ; un surintendant !une belle place dont je suis déjà toute consolée... il y a tant d’aspirants ; non que j’y tienne : car je ne me déciderai pour personne, à moins que ce ne soit pour lord Coburn, l’ambassadeur d’Angleterre ; son crédit peut vous être utile, et dans cette occasion il peut nous seconder.

RODOLPHE.

Lui ! l’ambassadeur ?

AUGUSTA.

Vous n’êtes donc pas au fait ? L’Angleterre, qui est bien avec la comtesse d’Arezzo, veut que les choses restent comme elles sont. C’est la Russie et la Prusse qui désirent un changement.

RODOLPHE.

Un changement de maîtresse ?

AUGUSTA.

Oui, sans doute.

RODOLPHE.

Et le corps diplomatique se mêle de cela ?

AUGUSTA.

Certainement... Dans un gouvernement absolu, c’est ce qu’il y a de plus important : la maîtresse et le confesseur. Dès qu’on les a, on a tout. Ce n’est pas comme dans les pays où il y a des chambres, des parlements Il n’y a pas moyen... cela fait trop de monde à gagner.

RODOLPHE.

Et qui vous a rendue si forte en politique ?

AUGUSTA.

Lord Coburn, qui venait souvent chez moi, sous le règne même de votre oncle. Fiez-vous à nous. De la cabale, de l’intrigue... je me croirai au théâtre ! Il ne s’agit que de s’opposer...

RODOLPHE.

À ce qu’Henriette devienne favorite.

AUGUSTA.

C’est une débutante qu’il faut empêcher de paraître... Eh ! bien, pour cela, monsieur, il faut s’adresser au chef d’emploi... homme ou femme... ce sont toujours eux qui ont intérêt à empêcher les débuts... C’est donc avec la comtesse d’Arezzo que vous devez vous entendre. Croyez-vous qu’elle se laisse enlever un poste aussi brillant, et que, depuis cinq ans, elle occupe avec... honneur ?

RODOLPHE.

Mais, comment parvenir jusqu’à la comtesse ?

AUGUSTA, le menant près de la table.

Demandez-lui un instant d’entretien, deux lignes, qu’il me sera facile de lui remettre.

Rodolphe écrit ; Augusta, debout auprès de lui, continue.

Car je suis au palais pour toute la journée. Je chante ce matin à la chapelle, et ce soir, au concert : et, pour tout cela, je n’ai que vingt mille écus ; c’est une horreur ! Aussi je comptais bien être augmentée, sans la perte que j’ai faite du surintendant.

À Rodolphe.

Est-ce fini ?

RODOLPHE, lui donnant le papier.

Voyez vous-même si c’est bien.

AUGUSTA, lisant.

Pas mal. Peut-être un peu trop de respect ; car elle vous adore aussi, cette femme-là ; et je suis bien sûre que, si vous vouliez...

Rodolphe se lève.

Du tout, du tout... Me préserve le ciel de vous donner de tels conseils !

Ils viennent sur le devant du théâtre.

Car il y aurait peut-être un moyen de tout simplifier.

RODOLPHE.

Et lequel ?

AUGUSTA.

Ce serait de laisser là vos deux inclinations, la grisette et la grande dame, et de partir sur-le-champ avec moi.

RODOLPHE.

Que dites-vous ?

AUGUSTA.

Acceptez ; et j’abandonne tout ; je sacrifie tout, ma position, mes avantages, et tous mes engagements... même ceux du théâtre.

RODOLPHE.

Moi ! vouloir vous ruiner !

AUGUSTA.

Ingrat !... vous ne m’aimez pas assez pour cela...

Pleurant.

Moi, je n’aurais pas hésité un instant ! le ciel m’en est témoin ! Mais voilà que je m’attendris... et c’est si bête !...

Air : Faut l’oublier, disait Colette. (Romagnési.)

Plus de chagrin, plus de tristesse,
Pour vous je m’immole aujourd’hui ;
Quoi qu’il arrive, mon ami,
Vous me retrouverez sans cesse.
Goûtez ailleurs un sort plus doux,
Par mon crédit, par ma puissance,
D’une autre devenez l’époux...
Moi, je vous jure une constance, (bis.)
Que je n’exige pas de vous.

Partez, car voici le prince et votre oncle. Je me charge de votre lettre, et dans une demi-heure, ici... revenez... vous aurez la réponse.

Rodolphe sort par le fond. Augusta reste au fond à droite, pendant que le Grand-Duc et le Surintendant font leur entrée par la gauche.

 

 

Scène II

 

AUGUSTA, au fond, LE GRAND-DUC et LE SURINTENDANT

 

LE GRAND-DUC, des papiers à la main.

Allons, encore des affaires d’État, des papiers à parcourir !

LE SURINTENDANT.

Quelques réponses à donner vous-même.

LE GRAND-DUC, apercevant Augusta.

Ah ! c’est vous, signora ? Vous savez que ce soir nous avons concert ?

LE SURINTENDANT, passant auprès d’Augusta et lui montrant un papier.

Et voici les morceaux que vous chanterez, indiqués dans ce programme.

LE GRAND-DUC, allant s’asseoir à la table, et lisant les papiers.

Et surtout n’oubliez pas des romances... des airs tendres, qui puissent faire impression...

LE SURINTENDANT.

Sur une jeune personne.

AUGUSTA, à part.

Décidément, c’est elle qui l’emporte... Chanter devant une couturière !

LE SURINTENDANT.

Vous avez entendu ?

AUGUSTA, à demi-voix.

C’est impossible aujourd’hui, je suis enrhumée.

LE SURINTENDANT, de même.

C’est une fable ; vous ne l’êtes pas.

AUGUSTA, de même.

Je le serai ce soir ; j’ai du monde à souper... l’ambassadeur d’Angleterre.

LE SURINTENDANT.

Il est donc vrai !... je m’en suis toujours douté... Perfide !

LE GRAND-DUC.

Qu’est-ce donc ?

LE SURINTENDANT.

Rien... je faisais observer à mademoiselle, qui se dit indisposée, que toute la cour compte sur un concert.

AUGUSTA, au Surintendant, à demi-voix.

Elle s’en passera.

LE SURINTENDANT, de même.

Et le prince qui le veut.

AUGUSTA, de même.

Eh bien ! moi, je ne le veux pas.

LE SURINTENDANT.

Craignez sa colère et la mienne.

AUGUSTA.

Eh ! qu’est-ce que vous pouvez me faire ?

Air : Que d’établissements nouveaux. (L’Opéra-Comique.)

Pour élever au premier rang
Des gens du talent le plus mince,
D’un sot pour faire un chambellan,
Il ne faut qu’un ordre du prince.
Mais nous autres, c’est différent,
C’est moins facile qu’on ne pense...
Des chanteurs... des gens à talent
Ne se font pas par ordonnance.

LE GRAND-DUC.

Eh bien ! est-ce arrangé ?

LE SURINTENDANT.

Non, mon prince.

LE GRAND-DUC.

C’est fâcheux.

LE SURINTENDANT, au Grand-Duc.

Ce ne sera rien, laissez donc.

Élevant la voix.

Alors il faudra faire débuter cette cantatrice italienne qui a une si belle voix, un si beau talent, et qu’on empêchait de débuter. Elle paraîtra dès demain, dès ce soir.

AUGUSTA, en colère, à demi-voix.

Si vous étiez capable d’une trahison pareille...

LE SURINTENDANT.

Ce sera.

AUGUSTA.

C’est ce que nous verrons ; et d’ici là peut-être, et vous et vos protégées...

LE SURINTENDANT.

C’est bien, c’est bien.

AUGUSTA.

Oh ! je n’ai plus rien à ménager !

À part.

Je cours chez l’ambassadeur... Faire débuter quelqu’un dans mon emploi !...

Air : Amis, voici la riante semaine. (Le Carnaval.)

Courons ! il faut que la comtesse apprenne
Tout ce qui vient ici de se passer ;
On la menace, et ma cause est la sienne,
Car toutes deux on veut nous remplacer.
Oui, nous avons, en cette circonstance,
Des droits égaux qu’elle défendra bien ;
Et d’autant mieux que son emploi, je pense,
Est plus facile à doubler que le mien.

Au Surintendant.

Adieu, mon cher surintendant, vous n’en êtes pas encore où vous voulez ; et comme, avant tout, il faut de la franchise, je vous prie de me regarder comme votre ennemie intime et mortelle.

C’est ainsi qu’en partant je vous fais mes adieux.

Elle sort.

 

 

Scène III

 

LE SURINTENDANT, LE GRAND-DUC

 

LE SURINTENDANT, à part, après qu’Augusta est partie.

Elle chantera.

Au Grand-Duc.

Elle chantera.

LE GRAND-DUC.

Je comprends. Ah ! vous êtes un habile homme, un fin diplomate.

Il se lève.

Dites-moi, il y a donc une cantatrice italienne ? Il faut que nous en parlions, ainsi que du bal, du concert auquel je compte assister.

LE SURINTENDANT.

Quoi ! vous daigneriez...

LE GRAND-DUC.

Je veux tout voir et tout entendre par moi-même ; je vous l’ai dit, je règne.

LE SURINTENDANT.

J’en vois la preuve. Ces papiers que vous venez de lire et de signer...

LE GRAND-DUC.

Mais oui... de signer !... Comme vous le disiez, je crois qu’il y a réellement moyen de se passer de la comtesse : il n’y a que l’ennui d’aller au conseil, où l’on m’attend ; je ne pourrai jamais...

LE SURINTENDANT.

Et pourquoi donc ?... une demi-heure est sitôt passée ! Vous êtes là devant une table ronde ; pendant que les ministres délibèrent, vous parlez de la chasse d’hier, du concert de ce soir ; pendant qu’ils vont aux voix, vous rêvez à vos amours, vous faites des dessins à la plume, et le lendemain la gazette de la résidence dit : Le prince a travaillé avec ses ministres ; cela fait toujours un très bon effet.

LE GRAND-DUC.

Vous croyez ?

LE SURINTENDANT.

Certainement ; et tenez, voilà qui vous donnera du courage. La belle Henriette qui vient de ce côté.

 

 

Scène IV

 

LE SURINTENDANT, LE GRAND-DUC, HENRIETTE, entrant par le fond à droite

 

HENRIETTE, très émue, à part.

Je ne me trompe pas ; c’est lui, je l’ai vu ; quelle imprudence !...

Apercevant le Grand-Duc.

Ah ! le prince !

LE GRAND-DUC.

Qu’avez-vous donc, ma belle enfant ? la princesse Ulrique, mon auguste tante, est enchantée de vous avoir près d’elle ; et vous, n’êtes-vous pas satisfaite des égards dont on vous environne ?

HENRIETTE.

Ah ! monseigneur, tout ce monde empressé à me complaire, à prévenir mes moindres désirs...

LE GRAND-DUC.

Ce sont les seuls moyens que je veux employer pour vous retenir près de nous ; j’attendrai tout du temps et de mes soins. Est-il ici quelques vœux que vous puissiez former ?

HENRIETTE.

Je ne veux rien, monseigneur, rien pour moi ; mais si j’osais...

LE GRAND-DUC.

Eh bien ! je crois vraiment qu’elle n’ose demander ; parlez.

Air : Ô bords heureux du Gange (Le Dieu et la Bayadère.)

Premier couplet.

HENRIETTE.

C’est qu’il est une grâce...

LE GRAND-DUC.

Quelle est donc cette grâce ?

HENRIETTE.

Que je veux implorer.

LE GRAND-DUC.

Qu’elle veut implorer ?

HENRIETTE.

Mais c’est par trop d’audace...

LE GRAND-DUC.

Ce n’est point de l’audace.

HENRIETTE.

Daignez me rassurer.

LE GRAND-DUC.

Daignez vous rassurer.

Ensemble.

HENRIETTE.

À ma frayeur mortelle
Je suis prête à céder.
Une faveur nouvelle
Encore à demander.

LE GRAND-DUC.

À vos ordres fidèle,
Chacun doit vous céder ;
Et c’est à la plus belle
Toujours à commander.

Deuxième couplet.

HENRIETTE.

Tout ce que je désire...

LE GRAND-DUC.

Tout ce qu’elle désire...

HENRIETTE.

Le seul vœu de mon cœur...

LE GRAND-DUC.

Le seul vœu de son cœur...

HENRIETTE.

Je consens à le dire...

LE GRAND-DUC.

Elle veut bien le dire...

HENRIETTE.

À vous seul, monseigneur.

LE GRAND-DUC.

À moi seul... quel bonheur !

Il fait signe au Surintendant de s’éloigner.

Ensemble.

HENRIETTE.

À ma frayeur mortelle
Je suis prête à céder,
Une faveur nouvelle
Encore à demander.

LE GRAND-DUC.

À vos ordres fidèle,
Chacun doit vous céder,
Et c’est à la plus belle
Toujours à commander.

LE GRAND-DUC.

Eh bien, donc ?

HENRIETTE.

J’ai appris

Montrant le Surintendant.

que vous aviez condamné le neveu de monsieur.

LE GRAND-DUC.

Le comte Rodolphe !...

HENRIETTE.

Et je voudrais bien qu’il fût libre, qu’il eût sa grâce.

LE GRAND-DUC.

Je comprends ; c’est son oncle qui, dans sa fierté républicaine et farouche, ne voulant pas demander lui-même, a compté sur votre crédit, et vous a priée... allons, convenez-en ?

HENRIETTE, baissant les yeux, et hésitant.

Oui, monseigneur.

À part.

Mon Dieu, je trompe déjà, je fais comme lui !... mais c’est pour le sauver.

LE GRAND-DUC, après l’avoir regardée.

C’est bien ; je vois avec plaisir l’intérêt que vous prenez au surintendant et à sa famille.

Air du vaudeville de Voltaire chez Ninon.

Venez, mon cher surintendant,
Et saluez mademoiselle
Qui se rappelle en ce moment
Ce que vous avez fait pour elle.
Je vois qu’elle veut, en ce jour
Vous prouver sa reconnaissance.

Il va à la table et signe un papier.

LE SURINTENDANT.

Sa reconnaissance !... à la cour !...
Ah ! l’on voit bien qu’elle commence.

LE GRAND-DUC, donnant le papier à Henriette.

J’accorde.

HENRIETTE, lui prenant la main.

Ah ! monseigneur !...

LE GRAND-DUC, au surintendant.

Elle est charmante !... et décidément il faut renoncer à la comtesse.

LE SURINTENDANT.

Je triomphe !

LE GRAND-DUC.

Le terrible est de lui annoncer, de lui apprendre moi-même..

LE SURINTENDANT.

Eh bien ! je m’en charge, votre intérêt avant tout.

LE GRAND-DUC.

Soit ; nous allons arranger cela au conseil. Adieu, mon cher comte, je vous estime, je vous aime.

LE SURINTENDANT.

Parbleu ! vous y êtes bien forcé.

LE GRAND-DUC.

Et pourquoi, s’il vous plaît ?

LE SURINTENDANT.

Parce que je vous défie de trouver dans tous vos États quelqu’un qui vous aime plus que moi.

LE GRAND-DUC.

Il faut vraiment que je sois bien bon pour ne pas me fâcher ; mais aujourd’hui, je suis trop heureux. Adieu, belle Henriette, je reviens bientôt. Allons au conseil.

Passant près du Surintendant.

Adieu, misanthrope.

LE SURINTENDANT, brusquement.

Je suis fait ainsi, la vérité avant tout.

 

 

Scène V

 

HENRIETTE, LE SURINTENDANT

 

LE SURINTENDANT.

Que je vous remercie de lui avoir parlé en ma faveur !... que lui avez-vous donc demandé ?

HENRIETTE.

Moi ! rien ; vous le saurez.

LE SURINTENDANT.

Je n’insiste pas ; mais en revanche, je vous promets que, quels que soient les partisans de la comtesse, demain elle n’en aura plus.

HENRIETTE.

Comment ?

LE SURINTENDANT.

C’est qu’elle est congédiée aujourd’hui ; et en vous laissant guider par les gens dont les intérêts sont liés aux vôtres.

HENRIETTE, qui n’a entendu que les derniers mots.

Vous êtes bien bon, et je vous remercie. Dites-moi alors...

LE SURINTENDANT.

Tout ce que vous voudrez.

HENRIETTE.

Savez-vous pourquoi le comte Rodolphe, votre neveu, était tout à l’heure ici ?

LE SURINTENDANT.

Lui, en ces lieux !

HENRIETTE.

Je l’ai vu.

LE SURINTENDANT, avec dépit.

Mon neveu ! il y venait pour la signora Augusta, avec qui il est d’intelligence.

HENRIETTE.

Vous croyez ?

LE SURINTENDANT.

J’en suis sûr.

HENRIETTE.

Cette femme-là, je la déteste.

LE SURINTENDANT.

Et moi aussi ; heureusement, et quoique le prince tienne beaucoup à son talent, il suffira d’un mot de vous pour la faire congédier.

HENRIETTE.

Un mot de moi ?...

LE SURINTENDANT.

Sans doute ; vous ne connaissez pas votre pouvoir. Dès que vous direz : « Je le veux ! » chacun doit obéir ; et il faut le dire souvent... le dire à tout le monde, ne fût-ce que pour prendre acte, pour vous installer souveraine dans l’opinion, et pour y habituer la cour, le peuple, et le prince lui-même ; habitude qui, à la longue, acquiert force de loi, et devient presque de la légitimité.

HENRIETTE, à part.

Je crois que c’est lui.

LE SURINTENDANT.

Tout ce qu’on vous demande, c’est la sévérité la plus absolue, l’indifférence la plus complète ; n’éprouvez rien, n’aimez rien, et vous goûterez, au sein de la grandeur, le sort le plus heureux. On vient.

HENRIETTE.

Rodolphe !

 

 

Scène VI

 

RODOLPHE, entrant par la droite, HENRIETTE, LE SURINTENDANT

 

LE SURINTENDANT.

Mon neveu !

RODOLPHE, à part.

C’est Henriette !

LE SURINTENDANT.

Qu’est-ce qui vous amène ici, monsieur ?... Et comment avez-vous l’audace de vous présenter dans le palais du prince ?

HENRIETTE.

Il peut maintenant y paraître sans danger.

RODOLPHE.

Que dites-vous ?

LE SURINTENDANT.

Et comment cela ?

HENRIETTE, avec embarras.

C’est à lui que je désire l’apprendre.

LE SURINTENDANT, s’inclinant.

Vous en êtes la maîtresse.

HENRIETTE, voyant que le Surintendant est encore là, continue avec embarras.

Oui ; mais je voudrais lui parler... à lui.

LE SURINTENDANT, à demi-voix.

Y pensez-vous ?... une pareille imprudence ?... Si on vous surprenait, si on le savait même, ce serait nous compromettre tous.

HENRIETTE, timidement.

Enfin... je le veux.

LE SURINTENDANT.

Mais, madame...

HENRIETTE.

Vous m’avez dit vous-même qu’à ce mot tout devait m’obéir...

LE SURINTENDANT.

C’est vrai ; mais...

HENRIETTE, avec résolution.

Je le veux !

LE SURINTENDANT.

C’est différent.je m’en vais.je vous laisse.

À part.

Heureusement que le prince est au conseil... Que c’est utile qu’un prince aille au conseil !... Maudit neveu !...

Rencontrant un regard d’Henriette.

Je sors...

Il sort par le fond à droite.

 

 

Scène VII

 

RODOLPHE, HENRIETTE

 

RODOLPHE.

À merveille ! À peine arrivée en ce palais, je vois déjà que vous y commandez, que mon oncle lui-même s’empresse de vous obéir, et de rendre hommage à votre crédit.

HENRIETTE.

Mon crédit n’est pas tel que vous le croyez ; et probablement il doit peu durer. C’est pour cela que je me suis hâtée d’en faire usage.

Air du Suisse au régiment (Madame Duchambge).

Premier couplet.

De ma grandeur nouvelle
Si je me sers ici,
C’est pour un infidèle
Que je crus mon ami.
De ma grandeur nouvelle
Je n’use que pour lui.
Recevez mes adieux,
Soyez heureux.

Deuxième couplet.

Du sort qui le menace
Mon cœur avait frémi
J’ai demandé sa grâce
Car il fut mon ami...
J’ai demandé sa grâce.
Regardez... la voici :

Lui remettant le papier que le Prince lui a donné.

Recevez mes adieux,
Soyez heureux !

RODOLPHE, qui a parcouru l’écrit.

Ma grâce, à moi !... et au prix qu’on a pu y mettre, vous croyez que je l’accepterais.

Il déchire le papier.

HENRIETTE.

Que faites-vous ?

RODOLPHE.

Je repousse des bienfaits indignes de moi, et que vous auriez dû rougir de demander.

HENRIETTE.

Et pourquoi ?

RODOLPHE.

C’est que vous ne le pouviez sans trahir vos serments.

HENRIETTE.

Et c’est vous qui osez me faire un pareil reproche ! Qui de nous deux a commencé ?... Deux maîtresses à la fois !... et sans me compter encore.

RODOLPHE.

Et si vous étiez dans l’erreur ?... si les infidélités dont vous m’accusez n’avaient dépendu ni de moi ni de ma volonté ?

HENRIETTE.

Quoi ! la signora Augusta ?...

RODOLPHE.

J’ai pu, j’en conviens, penser à elle autrefois.

HENRIETTE.

Et c’est déjà trop.

RODOLPHE.

Mais maintenant, je vous l’atteste, ni elle, ni aucune autre m’occupe mon cœur et ma pensée.

HENRIETTE.

Ah ! si vous disiez vrai !...

 

 

Scène VIII

 

RODOLPHE, HENRIETTE, AUGUSTA

 

AUGUSTA, entrant par le fond à droite.

Grâce au ciel, le voilà !

Venant auprès de Rodolphe.

Je vous cherchais !

HENRIETTE, bas à Rodolphe.

Vous l’entendez.

RODOLPHE, bas à Henriette.

Ce n’est pas ma faute.

AUGUSTA.

La comtesse d’Arezzo consent à vous accorder l’entretien secret que vous lui avez demandé !

HENRIETTE.

Ô ciel ! un entretien secret !... Et c’est vous, monsieur, vous qui l’avez demandé !

RODOLPHE.

Permettez...

AUGUSTA.

Et pourquoi pas ?... Une lettre charmante qu’il lui avait écrite, et qui m’a attendrie. Aussi la comtesse, qui n’est pas moins sensible que moi, consent à vous voir ici même, dans l’instant.

HENRIETTE.

Vous voyez donc que vous me trompiez encore.

AUGUSTA.

Et où est le mal ?... vous le rendrez à monseigneur. Car je n’en reviens pas, cette petite fille qui, hier encore, me prenait mesure !... Dieu sait maintenant quand j’aurai ma robe de bal.

HENRIETTE, avec colère.

Air du vaudeville de Oui et non.

Madame, un langage pareil...

AUGUSTA.

Votre altesse ne peut l’entendre.

HENRIETTE.

Je n’ai pas besoin de conseil.

AUGUSTA.

Vous feriez pourtant bien d’en prendre.
À ce poste mettre un enfant
Sans expérience et sans grâces !
Tandis que moi... mais à présent,
Voilà comme on donne les places !

HENRIETTE, à Rodolphe.

Et me faire encore insulter par elle ! Adieu, monsieur, tout est fini.

Elle veut sortir.

RODOLPHE, cherchant à la retenir.

Henriette, écoutez-moi.

Henriette sort sans vouloir l’écouter, Rodolphe veut sortir avec elle.

AUGUSTA, se mettant au-devant de Rodolphe et l’empêchant de sortir.

Y pensez-vous ! Et la comtesse qui va venir, qui s’expose pour vous.

 

 

Scène IX

 

AUGUSTA, RODOLPHE

 

RODOLPHE.

Et pourquoi aussi me dire cela devant elle ?

AUGUSTA.

Est-ce que j’ai besoin de me gêner ? Est-ce que je dois des ménagements à elle, ou à sa nouvelle dignité ?... Une petite bégueule qui fait sa fière. C’est bien le moins qu’elle soit malheureuse, qu’elle souffre à son tour ; je ne fais pas autre chose, moi ! ingrat, qui vous adore toujours... Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit ; j’ai vu l’ambassadeur d’Angleterre, qui ne conçoit rien à la comtesse. Indifférente sur sa position, elle ne fait rien pour déjouer les projets de ses ennemis, ou pour renverser sa rivale ; il semble que cela ne la regarde pas, et elle se laisse enlever le cœur de Son Altesse, comme une personne enchantée de donner sa démission.

RODOLPHE.

Si cela lui convient.

AUGUSTA.

C’est possible !... mais ça ne convient pas à l’ambassadeur qui a intérêt à ce qu’elle reste en place ; et il me supplie d’employer mon influence sur vous, pour que vous agissiez auprès d’elle, afin qu’elle agisse à son tour ; enfin, c’est un ricochet diplomatique auquel je ne suis pas encore habituée ; mais c’est égal, c’est amusant ; et il faut que vous me promettiez de songer à vos intérêts et à ceux de mon ambassadeur.

RODOLPHE.

Quoi ! vous voulez ?

AUGUSTA.

Air : Pour le trouver, j’arrive en Allemagne. (Yelva.)

Il est si bon que, par reconnaissance,
Je me sens là, pour lui, du dévouement.
Je l’ai juré, du moins, et ma constance...

RODOLPHE.

Votre constance ?...

AUGUSTA.

Eh oui ! vraiment,
Toujours la même, et d’une douceur d’ange,
J’ai toujours fait, dans mes vœux assidus,
Mêmes serments... Ce n’est pas moi qui change,
Ce sont ceux qui les ont reçus.
Dans mes serments ce n’est pas moi qui change,
Ce sont ceux qui les ont reçus.

Mais songez aux vôtres ; car c’est la comtesse.

À la comtesse, qui entre par le fond.

Madame, voilà ce pauvre jeune homme, qui vous attend avec impatience ; il tremblait que vous ne vinssiez pas ; je vous laisse.

Elle fait des signes à Rodolphe pour l’encourager à parler à la comtesse ; puis elle sort.

 

 

Scène X

 

LA COMTESSE, RODOLPHE

 

LA COMTESSE.

Rodolphe... monsieur, vous demandez à me parler ; je vous ai fait attendre peut-être ?

RODOLPHE.

Pardon, madame ; c’est trop de bonté, en ce moment surtout, que d’autres soins, d’autres intérêts...

LA COMTESSE.

Moi ! non. Je ne m’occupais que de vous, du danger qui vous menace.

RODOLPHE.

Et le vôtre, madame !... Disposez de mes jours, de mon bras, ils sont à vous. Je cours rejoindre mes amis ; un mot d’eux peut soulever le peuple, qui n’attend qu’un signal.

LA COMTESSE.

Vos amis !

RODOLPHE.

Je vous réponds de leur dévouement comme du mien.

LA COMTESSE.

Comment ?... à quel titre ?

RODOLPHE.

Ils savent que si parfois un peu de liberté nous fut laissée, c’est à vous, à vous seule que nous le devions, que vous fûtes leur protectrice ; que récemment vous avez risqué votre faveur à défendre leur cause.

LA COMTESSE.

Vraiment ! ah ! que de bien vous me faites !... Et ces sentiments, vous les partagiez ?... Écoutez-moi, Rodolphe, j’ai besoin de vous ouvrir mon cœur, de justifier la confiance de vos amis, la vôtre. Lorsque vous me connaîtrez mieux, vous me plaindrez peut-être.

RODOLPHE.

Ah ! madame !

LA COMTESSE.

Le rang où je suis placée, ces honneurs qui m’environnent, ce n’est pas moi qui les ai recherchés ; on m’a condamnée à les subir. Issue d’une des premières familles de Naples, je fus mariée bien jeune encore au comte d’Arezzo, seigneur ambitieux, prodigue, et cachant ses vices sous les dehors les plus brillants. En peu d’années il eut dissipé au jeu et en folles dépenses, une partie de mon immense fortune, et pour sauver l’autre, que réclamaient ses créanciers, il quitta l’Italie... il m’arracha de la maison de mon père, que je ne devais plus revoir, de ma belle patrie, où j’avais été heureuse pendant quinze ans,

Regardant Rodolphe.

où je puis l’être encore...

RODOLPHE.

Madame...

LA COMTESSE.

Je le suivis en Allemagne. Il avait connu, je crois, votre grand-duc à Rome, au milieu des désordres de sa jeunesse : il les avait partagés, et comptant sur cette fraternité de plaisirs, il parut à la cour du prince, qui d’abord l’accueillit assez mal ; mais le jour où je fus présentée, mon mari rentra en grâce. Une charge nouvelle l’attacha à la personne de son nouveau maître, dont il redevint l’ami, le confident. Le trésor lui fut ouvert, les honneurs lui furent prodigués ; et moi, fière d’un crédit dont, sans le vouloir, j’étais la cause, je vis bientôt les courtisans à mes pieds, le prince donnait l’exemple. Bientôt il se montra plus tendre, plus pressant, il demanda le prix de ses bienfaits. Je vis alors le piège tendu sous mes pas ; et courant près de mon mari...

Air de la romance de Téniers.

De ces projets qu’en tremblant je soupçonne,
Je l’avertis... Il rit de ma terreur ;
Je veux partir... De rester il m’ordonne,
Et chaque jour voit doubler sa faveur...
D’aucun affront son âme ne s’effraie,
Et je compris alors que pour gagner
Ces honneurs vils qu’avec l’honneur on paie,
Il n’avait plus que le mien à donner.

RODOLPHE.

Le lâche !

LA COMTESSE.

N’est-ce pas, Rodolphe ? il méritait ma haine, mon mépris.

Baissant les yeux.

Je le méprisai trop peut-être. Dès lors, je n’eus plus de rivales, je régnai. L’ambition s’était glissée dans mon cœur, je crus que c’était de l’amour ; le prince lui-même, soumis à mes volontés, ne fut bientôt que le premier de mes sujets, il abandonnait à mes caprices le sort de sa couronne. Son indolence aimait à se reposer sur moi de l’embarras des affaires ; et, il y a quelques mois, lorsqu’un duel eut mis fin aux bassesses du comte d’Arezzo, effrayé de mes projets de départ pour l’Italie, il voulut m’attacher à lui par de nouvelles chaînes, et m’offrit sa main : il voulut m’épouser.

RODOLPHE.

Vous, madame !... et vous avez hésité ?

LA COMTESSE.

Non ; j’ai refusé, parce qu’alors il y avait dans mon cœur autre chose que de l’ambition ; une couronne ne pouvait lui suffire, c’était du bonheur qu’il lui fallait. Vous vous rappelez ce bal, où vous prîtes ma défense contre de jeunes étourdis ; un jour plus tôt j’aurais méprisé cet outrage, devant vous il me fit rougir. Mon sort avait changé, j’aimais !... Rodolphe, ce matin, vous-même, vous m’avez dit que, libre, sans ambition, exempt de préjugés...

RODOLPHE.

C’est vrai, je l’ai dit.

LA COMTESSE.

Air : Dans un vieux château de l’Andalousie.

Vous ne demandiez qu’une humble existence,
Vous ne demandiez rien que d’être aimé ;
Comprenez ma joie et mon espérance :
Ce projet si doux, je l’avais formé.
Richesses, honneurs, pouvoir, rang suprême,
Ce sceptre qu’un roi veut me confier,
Moi, j’oublierais tout pour celui que j’aime ;
M’aimez-vous assez pour tout oublier ?

RODOLPHE.

Ah ! le ciel m’est témoin que jamais reconnaissance ne fut plus pure, plus vraie que la mienne.

LA COMTESSE.

Répondez-moi.

RODOLPHE.

Ah ! je ne puis vous dire ce que j’éprouve, ce qui se passe dans mon cœur !... Que n’êtes-vous sans fortune, sans naissance, dans la classe la plus humble !

LA COMTESSE.

Répondez.

RODOLPHE.

Pour vous je sacrifierais tout au monde, tout, excepté...

LA COMTESSE.

L’amour.

RODOLPHE.

L’honneur.

LA COMTESSE, atterrée.

Ah ! je comprends ; laissez-moi.

RODOLPHE.

Quoi ! madame...

LA COMTESSE, avec dignité.

Sortez. 

Rodolphe sort en saluant.

 

 

Scène XI

 

LA COMTESSE, seule

 

Il refuse ma main !... il me méprise ! moi qui l’ai sauvé ; moi qui me suis perdue pour lui ! Et pourtant, tout à l’heure, ici, son cœur était ému, ses yeux se mouillaient de larmes !... C’était de la pitié ! Ah ! malheureuse !... de la pitié... Non, je n’en veux pas ; et plutôt, pour me venger de celle qu’il aime encore...

Elle voit Henriette qui entre en ce moment.

C’est elle.

 

 

Scène XII

 

HENRIETTE, LA COMTESSE

 

HENRIETTE, apercevant la Comtesse.

Ah !

LA COMTESSE.

Ce n’est pas moi que vous cherchiez, mademoiselle ?

HENRIETTE.

Non, madame ; j’en conviens.

LA COMTESSE, d’un ton plus doux à Henriette qui s’éloigne.

Ah ! restez. Ne voyez plus en moi une ennemie... Approchez, et regardez-moi sans crainte.

HENRIETTE.

Il se pourrait ! et ce qu’on m’a dit de vous, que vous me perdriez ?...

LA COMTESSE.

Moi, mon enfant ! Non, c’est un soin que je laisse à d’autres. Et ces honneurs qu’on vous offre, ces chaînes dorées qu’on vous impose, puisque vous les acceptez avec joie...

HENRIETTE.

Avec joie !

LA COMTESSE.

Avant de les quitter, je veux que vous sachiez ce qu’elles pèsent. Ce sont les adieux d’une rivale, qui vous laisse en partant plus à plaindre qu’elle. Maîtresse du prince...

HENRIETTE, avec effroi.

Moi !

LA COMTESSE.

Désormais c’est votre titre ! Maîtresse du prince, les plaisirs vous entoureront ; les courtisans seront à vos pieds, comme ils étaient aux miens : c’est de droit, c’est leur état, cela tient à la place. Une favorite doit compter sur eux, jusqu’au jour de sa chute ; et alors, ils passent, avec son antichambre, à celle qui lui succède. Souveraine du maître de tous, on prendra pour lois vos volontés, vos caprices... Vous régnerez ; c’est un sort bien séduisant !... il peut vous éblouir, vous, si jeune et sans expérience ; il en a ébloui qui en avaient plus que vous.

HENRIETTE.

Moi, madame !

LA COMTESSE.

Mais attendez, vous ne savez pas tout encore... Au faîte des grandeurs, environnée de plaisirs et d’hommages, vous serez un objet de haine pour les uns, d’envie pour les autres, de mépris pour tous.

HENRIETTE.

Ah ! madame...

LA COMTESSE.

Et si votre cœur s’ouvrait à des sentiments plus purs...

Entre le Surintendant par le fond à gauche.

Si vous aimiez quelqu’un que vous croiriez honorer peut-être... ah !... que je vous plains ! Il rejettera votre amour. Et ses dédains...

HENRIETTE.

Non, non, jamais.

 

 

Scène XIII

 

HENRIETTE, LA COMTESSE, LE SURINTENDANT

 

LE SURINTENDANT, à la Comtesse.

Madame, je suis désolé du message dont on m’a chargé. C’est avec regret, avec un profond regret, que je me vois forcé... un devoir rigoureux.

Henriette veut se retirer : la Comtesse, la prenant par la main, la retient.

LA COMTESSE.

Attendez, je ne vous ai pas tout dit encore... Et puis, quand vous aurez tout sacrifié...

Regardant le surintendant.

un homme que votre pitié aura soutenu à la cour, un homme accablé de vos bienfaits, viendra, pour prix de votre faiblesse, vous signifier un ordre d’exil, et vous dire...

Au Surintendant.

Achevez, monsieur, je vous écoute.

LE SURINTENDANT.

Ah ! madame, c’est de l’ingratitude. Quand, par amitié pour vous, je n’ai pas voulu qu’un autre vous fût envoyé, pour vous annoncer qu’à la sortie du conseil, en présence de tous ces messieurs... mon magnanime souverain a signé...

LA COMTESSE.

L’ordre de m’éloigner !... et mes amis étaient là !... Le baron de Midler qui me doit sa fortune, son entrée au conseil, qui me jurait hier encore...

LE SURINTENDANT.

L’honorable baron a signé le premier.

LA COMTESSE.

Le duc de Vaberg, mon ami ?...

LE SURINTENDANT.

C’est lui qui a décidé Son Altesse.

LA COMTESSE.

Ah ! c’en est trop ! quand je suis encore si près d’eux !

Traversant le théâtre et allant sur le devant à gauche.

Mon Dieu ! encore une heure !... une heure de pouvoir, pour me venger de mes ennemis... de mes amis surtout, et je partirai contente.

LE SURINTENDANT, s’approchant d’Henriette.

Pardon, madame, si devant vous, un pareil débat...

LA COMTESSE.

Il n’y a pas de mal, monsieur le comte ; il est bon que madame apprenne comment finit le rôle que vous lui faites commencer.

HENRIETTE.

Jamais... Dites au prince que je renonce à ses dons, que je veux partir à l’instant même... Je le veux... que Rodolphe ne puisse jamais me mépriser.

LA COMTESSE.

Malheureuse !je voulais me venger et je l’ai sauvée... Je l’ai rendue digne de celui qu’elle aimait.

LE SURINTENDANT.

Donner à cette jeune fille des conseils aussi pervers !... Madame, c’est une indignité ! et je dois exécuter à l’instant même les ordres dont je suis porteur.

LA COMTESSE.

Faites comme vous l’entendrez, monsieur le comte ; mais je ne me soumettrai point à de pareils ordres.

LE SURINTENDANT.

Madame !

LA COMTESSE.

Je ne quitterai point ces lieux.

LE SURINTENDANT.

Il le faut cependant.

LA COMTESSE.

Dieu ! le prince.

LE SURINTENDANT.

Ah !... nous allons voir.

 

 

Scène XIV

 

HENRIETTE, LE SURINTENDANT, LE GRAND-DUC, UN OFFICIER, LA COMTESSE

 

LE GRAND-DUC, entrant vivement.

Vous voilà, comtesse !... je vous cherchais...

Au Surintendant.

Vous ici, monsieur !... Remettez votre épée, je vous destitue de vos places, de vos honneurs... Vous n’êtes plus rien.

LE SURINTENDANT.

Moi, monseigneur !

LE GRAND-DUC.

Vous-même.

LE SURINTENDANT.

Je suis perdu ! mais quelle machination a-t-elle fait jouer contre moi ?...

LE GRAND-DUC.

Sortez... sortez ! vous dis-je... Non, restez et répondez.

LA COMTESSE.

Qu’y a-t-il donc ?

LE GRAND-DUC.

Il y a, madame, que le neveu de monsieur, le comte Rodolphe, à qui ce matin j’avais fait grâce par égard pour lui,

Montrant le Surintendant.

et à la sollicitation de mademoiselle,

Montrant Henriette.

le comte Rodolphe, comme un furieux, comme un désespéré, vient de se jeter dans les rues de cette résidence, en appelant le peuple à la révolte.

LA COMTESSE, à part.

Ah ! l’imprudent !

LE GRAND-DUC.

Il a été saisi par ma garde, et dans un instant il sera fusillé : ce n’est pas cela qui m’inquiète.

HENRIETTE.

Ah ! je me meurs...

Le Surintendant la soutient et la fait asseoir dans un fauteuil.

LE GRAND-DUC, étonné, la regardant.

Qu’est-ce que cela veut dire ?

LA COMTESSE.

Qu’elle aimait Rodolphe... qu’elle en était aimée... Demandez au chambellan qui le savait.

LE SURINTENDANT.

Je le savais... Je le savais comme tout le monde.

LE GRAND-DUC.

Et il m’abusait, et j’ignorais la vérité !

LA COMTESSE.

On ne l’apprend que les jours de disgrâce. Et vous et moi nous commençons...

LE GRAND-DUC.

Il sera responsable de tout, car lui, son neveu et les siens me serviront d’otage ; et comme je vous le disais tout à l’heure, au moindre soulèvement...

LE SURINTENDANT.

Ah ! mon Dieu !...

Bruit sourd au dehors. L’orchestre joue la Marseillaise.

LA COMTESSE.

Entendez-vous ces cris ?

LE GRAND-DUC, à demi-voix.

Voilà ce que je craignais, et ce que je venais vous apprendre. On assurait que les jeunes officiers, les amis de Rodolphe, se rassemblaient pour le délivrer ; et que le peuple mis en mouvement et soulevé par eux.

HENRIETTE, à part.

Quel bonheur !

LE SURINTENDANT, à part.

Maudit neveu !

LA COMTESSE, allant à la fenêtre à gauche.

En effet, des rassemblements se forment devant le palais, dont on vient de fermer les portes.

LE GRAND-DUC, se promenant avec agitation.

C’est ainsi que cela a commencé chez mon cousin le duc de Brunswick, et si ma garde refuse de donner... si elle fait cause commune avec eux !... Mon Dieu, mon Dieu, que devenir !... Une sédition ! une révolte !

LE SURINTENDANT.

C’est fait de moi ! 

LE GRAND-DUC.

Dépouillé, banni... pire encore, peut-être... les ingrats ! moi qui ne demandais rien qu’à régner tranquille !... moi qui me disposais à me rendre au concert !

LA COMTESSE, qui a quitté la fenêtre.

Allons, allons, de la tête, du sang-froid... Calmez-vous.

LE GRAND-DUC.

Se calmer...

Montrant par la croisée.

Voyez donc, comtesse, voyez, que ces masses sont effrayantes ! elles augmentent à chaque instant...

Se retirant de la fenêtre.

Gardons qu’ils ne me voient.

LA COMTESSE.

Au contraire, il faut se montrer, il faut paraître.

LE GRAND-DUC.

Au milieu de ces furieux ?

LA COMTESSE.

C’est votre devoir... et quand on est prince !...

LE GRAND-DUC, avec effroi.

Et s’ils en veulent à mes jours ?

LA COMTESSE, lui prenant la main.

Eh bien ! on meurt ; mais on ne tremble pas.

LE GRAND-DUC.

Ce n’est pas pour moi que je tremble ; mais pour ce peuple, mais pour les malheurs qui peuvent résulter d’une émeute, d’une guerre civile !... Que faire ? je vous le demande, que faire ?... vous qui êtes mon guide, mon conseil...

LA COMTESSE.

Me laissez-vous libre et maîtresse d’agir à mon gré, à ma volonté ?

LE GRAND-DUC.

Sans contredit.

LA COMTESSE, s’asseyant, écrivant et appelant en même temps l’officier qui est au fond du théâtre.

Monsieur le major... qu’à l’instant même on mette en liberté ce jeune prisonnier... le comte Rodolphe.

HENRIETTE, qui est venue auprès de la Comtesse.

Ah ! madame !

LA COMTESSE, regardant le Grand-Duc.

C’est l’ordre du prince.

LE GRAND-DUC.

Quel est votre dessein ?

LA COMTESSE, écrivant toujours.

Qu’il parte, et qu’il remette sur-le-champ cette lettre à ses amis.

Elle se lève, et amenant le Prince sur le devant de la scène, elle lit.

« Confiez-vous à la parole de votre souverain... séparez-vous à l’instant même ; et je vous réponds qu’il accordera dès aujourd’hui, de son plein-gré, les garanties que, plus tard, son honneur l’obligerait de refuser à la violence. »

LE GRAND-DUC prend la lettre, la plie, et la donne au major.

Allez.

Le major sort. À la Comtesse.

Et vous croyez qu’une telle promesse apaisera les esprits.

LA COMTESSE.

J’en suis sûre... le tout est de céder à temps, et vous n’aurez plus rien à craindre... Et maintenant

Serrant la main d’Henriette.

Que je l’ai sauvé...

Regardant le Surintendant.

que je me suis vengée de mes ennemis,

Au Prince.

que j’ai affermi votre pouvoir... Ferdinand, je puis partir pour l’exil où vous m’avez condamnée.

LE GRAND-DUC, la retenant.

Jamais... ou je serais le plus ingrat des hommes... Cette main que, naguère encore, je vous offrais...

LA COMTESSE.

Que dites-vous ?

LE GRAND-DUC.

La refuserez-vous de nouveau, quand c’est pour moi, pour mon bonheur que je vous le demande ?

LA COMTESSE.

Je ne le puis !... je ne le veux pas !... je vous l’ai dit.

LE GRAND-DUC, écoutant.

Ciel ! qu’entends-je ?

LE SURINTENDANT.

Le bruit recommence.

HENRIETTE, regardant par la fenêtre.

C’est le peuple, les officiers... ils se précipitent dans les cours intérieures.

LE GRAND-DUC.

Je suis perdu.

LA COMTESSE, lui prenant la main.

J’accepte votre sort. Je le partage... Je ne vous quitte plus.

 

 

Scène XV

 

HENRIETTE, LE SURINTENDANT, LE GRAND-DUC, LA COMTESSE, AUGUSTA

 

AUGUSTA.

Ah ! mon prince... Ah ! madame !... le peuple qui se pressait autour du palais, parlait d’enfoncer les portes, et de mettre le feu ; lorsque tout à coup le comte Rodolphe et ses amis se sont précipités au milieu de la foule en criant : « Vive notre souverain ! Vive le prince à qui nous devons nos libertés !... Nous mourrons tous pour le défendre ! » Et tout le monde a crié comme eux.

LE GRAND-DUC, avec joie.

Il serait vrai !

AUGUSTA.

Et les voici.

 

 

Scène XVI

 

HENRIETTE, LE SURINTENDANT, LE GRAND-DUC, LA COMTESSE, AUGUSTA, RODOLPHE, PEUPLE, OFFICIERS, SOLDATS, etc.

 

CHŒUR.

Air du Dieu et la Bayadère.

Vive à jamais la liberté !
Vive celui qui nous la donne !
Gardé par elle, que son trône
Soit glorieux et respecté.

LE GRAND-DUC.

J’ai compris vos vœux... vos besoins... J’y saurai pourvoir.

À Rodolphe.

Je compte sur vous.

Aux officiers et au peuple.

Comme vous pouvez compter sur moi.

LA COMTESSE.

Oui, Rodolphe... et, pour commencer, Son Altesse vous accorde la main d’Henriette.

HENRIETTE et RODOLPHE.

Ah ! madame !

Rodolphe passe auprès d’Henriette.

LA COMTESSE, à Rodolphe.

Maintenant remerciez votre oncle, qui se charge de votre fortune.

LE SURINTENDANT.

Moi ! permettez...

LA COMTESSE, passant auprès de lui.

Je le veux... ce sont les ordres du prince.

LE GRAND-DUC, au Surintendant.

À ce prix, je vous rends votre épée.

LE SURINTENDANT, s’inclinant.

C’est différent...

À la Comtesse.

Et croyez, madame, que dans tous les temps...

LA COMTESSE.

C’est bien, c’est bien... Allons donc, puisqu’il le faut... allons retrouver les courtisans... et la puissance.

HENRIETTE, à Rodolphe.

Nous, le bonheur.

AUGUSTA.

Et moi... mon ambassadeur !...

CHŒUR.

Vive à jamais la liberté !
Vive celui qui nous la donne !
Gardé par elle, que son trône
Soit glorieux et respecté.

LA COMTESSE, HENRIETTE et AUGUSTA, au public.

Air : Fleuve du Tage.

Ensemble.

Montrant Rodolphe.

Pour lui je tremble,
Car il eut plus d’un tort ;
Mais lorsqu’ensemble
Trois femmes sont d’accord...
Lorsque indulgente et bonne,
Chacune ici pardonne,
Ah ! serez-vous
Plus sévères que nous ?

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