Les Malcontents de 1579 (VIOLET D’ÉPAGNY - Alexandre JARRY)

Drame en cinq actes.

Musique d’Alexandre Piccini.

Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de la Porte Saint-Martin, le 26 avril 1834.

 

Personnages

 

HENRY DE VALOIS

BUSSY D’AMBOISE

LE COMTE DUGAST

LE COMTE DE FARGY

QUÉLUZ, favori de Henri III

CHIVERNY, favori de Henri III

VILLEQUIER, favori de Henri III

BELLEGARDE, favori de Henri III

LE COMTE DE GUERCHEVILLE

LE COMTE DE MONTSORREAU, mari d’Isaure

STRIZZIO, médecin de la Reine

UN OFFICIER DES ARQUEBUSIERS

SIMON, tapissier du château

FRANÇOIS, garçon tapissier

JACQUES, garçon tapissier

PONTALAIS

UN ASSASSIN

MARGUERITE DE VALOIS, Reine de Navarre

ISAURE DE MONTSORREAU, dame d’honneur de la Reine

UN PAGE DE LA REINE

UN PAGE DU ROI

UN PAGE DU COMTE DE GUERCHEVILLE

SEIGNEURS

DAMES

ÉCUYERS

PAGES

HOMMES DU PEUPLE

GARDES

ASSASSINS

 

Personnages du Mystère

 

SAINT DENIS

PRISCILLANUS

UN CONFIDENT DE PRISCILLANUS

UN SERF

UN ANGE

UNE BACHELETTE

SERFS

VILLAGEOIS

SOLDATS DE PRISCILLANUS

 

 

ACTE I

 

Le théâtre représente une vaste salle du Louvre chez la reine Marguerite de Navarre.

 

 

Scène première

 

SIMON, JACQUES, FRANÇOIS

 

Plusieurs ouvriers sont occupés à l’achèvement d’une espèce d’échafaud placé au fond de la salle. Il occupe les trois quarts de la largeur du fond. Une porte à droite et une autre à gauche ; celle de gauche laisse apercevoir une galerie conduisant dans les appartements. C’est par cette galerie qu’arrivent les personnes du palais. À droite est l’escalier d’entrée venant de l’extérieur. Le parquet est encore couvert de planches, d’outils qui ont servi à élever la construction qu’on voit au fond.

Au lever du rideau, les ouvriers achèvent d’attacher une corde allant d’un bout à l’autre de l’estrade, et placée au sommet de deux pilastres en bois qui en terminent les côtés. Sur celte corde glissent, en manière de tringle, des anneaux qui soutiennent une portière double ou deux rideaux verts qui sont fermés en ce moment. À gauche, le balcon praticable d’une galerie élevée, voyant sur la salle.

SIMON, sur une échelle dont François tient le pied.

Tiens bien, François !... encore un coup de marteau et c’est fini.

FRANÇOIS.

Faut encore l’écriteau ; Jacques va l’apporter.

JACQUES, qui apporte un rouleau de toile.

Un moment ! le voici !

Il tend le rouleau à Simon, qui attache un des bouts à la frise du pilastre contre laquelle son échelle est appuyée.

SIMON.

Je crois que madame la reine de Navarre sera contente, sa besogne est gentiment faite.

Il descend.

FRANÇOIS.

À l’autre bout, à présent.

Il y porte l’échelle.

JACQUES.

Qu’est-ce qui viendra jouer devant la cour ? ça sera-t-il les confrères de l’hôtel de Bourgogne, ou les enfants sans souci du Petit-Bourbon ?

SIMON, remontant à l’échelle.

Qu’est-ce que ça te fait, à toi ? allons, tends-moi le bout de ce rouleau.

JACQUES.

Le voilà, le rouleau... Vous demandez ce que ça me fait, maître Simon ?... ça m’intéresse, parce qu’aujourd’hui, jour de la fête de la reine, les bourgeois et artisans pourront entrer et se gîter dans la galerie extérieure pour voir la pièce... c’est un plaisir qu’on n’a pas assez souvent pour qu’on s’en prive.

FRANÇOIS.

Vous qui savez lire, maître Simon... dites-nous donc un peu ce qu’il y a là sur cette toile ?

SIMON, d’un air capable.

Oui-dà... il y a : « La représentation du très divertissant et esmerveillable mystère de la vie de saint Denis, patron de la banlieue. » Voilà !... ça doit être jovial et édifiant.

FRANÇOIS.

Tant mieux !... les seigneurs de la suite d’Henry ont bien besoin d’être édifiés.

JACQUES.

C’est vrai ; mais c’est peine perdue... ce sont tous garnements sans foi.

SIMON.

Allons ! les fauteuils du roi et de la reine sont là !... bien !... le tapis de pied... et déblayons tout ceci.

JACQUES.

Là, voilà qui est fait.

À ses compagnons.

Faudra venir de bonne heure, car il n’y aura que les premiers arrivés qui seront bien placés pour voir de là-haut.

Il indique le balcon.

SIMON, ironiquement.

Dame !... il n’y aura que les honnêtes gens d’assis à leur aise, comme de juste !

FRANÇOIS, fièrement.

Les honnêtes gens, maître Simon !... je sais bien de quel côté ils seront, moi !

JACQUES.

Moi de même... ce n’est pas ici, en bas !

SIMON.

Chut donc !

JACQUES.

Ceux de là-haut, pressés comme des harengs en caque, et ceux d’ici... les coudées franches !

FRANÇOIS.

Et pourtant ce sont ceux-là qui, de leurs sueurs, paient les plaisirs et les vices de ceux-ci.

SIMON.

Par Notre-Dame !... travaillez et taisez-vous !...

S’approchant d’eux.

On peut vous écouter... il faut que vous ayez des têtes de linottes sans cervelle, pour babiller de la sorte !

JACQUES.

Bah !... Vous pensez comme nous, vous, maître Simon.

SIMON.

C’est possible !... je pense même plus creux que vous, car je n’évapore pas mes idées au vent, moi... On garde ça en dedans, ça fermente mieux !

FRANÇOIS.

C’est ça ! toutes vérités ne sont pas bonnes...

SIMON.

À entendre... voilà pourquoi il faut parler bas jusqu’à ce qu’on puisse les dire bien haut.

JACQUES.

Ah ! oui ; mais quand ?

FRANÇOIS.

Bientôt, car on se plaint partout.

SIMON.

C’est pas vrai ! on ne se plaint pas de ce côté-là ;  

Il indique la porte des appartements.

on s’y habille de soie, d’or et d’argent... on y boit de l’hydromel, de l’hypocras, du vin d’Espagne et de Chypre, jusqu’à rouler sous les tables. On foule, on pressure tant qu’on peut ces bons manants, ces honorables vilains, en leur criant : « Mes bons amis, mes chers camarades, vous êtes trop sage pour vous plaindre, vous êtes tous heureux, parfaitement heureux... continuez à rester bien tranquilles, et travaillez beaucoup surtout, moyennant quoi vous êtes sûrs de ne pas mourir de faim tout-à-fait ?... » Et puis ils s’en retournent, en riant entre eux, à leurs danses, festins, bals et carrousels...

LES DEUX OUVRIERS, d’un air courroucé.

Oh ! oh !

SIMON.

Chut ! garçons...

Très haut.

Silence !... et travaillez avec respect... comme vous le devez... dans un hôtel royal où... vous êtes bien heureux et bien honorés d’exercer votre métier.

Jacques et François se mettent à rire ; Simon leur fait signe de se taire.

JACQUES.

Personne ne nous écoute.

SIMON.

C’est égal, prudence ne peut nuire !... faut pas gâter les affaires qui vont bien...

JACQUES, bas.

Ça va donc bien ?... vous croyez donc que dans peu ?...

SIMON, bas.

Eh ! eh ! je ne sais pas ; mais, voyez-vous, enfants, quand dans un pays le soudart se dit : Je suis mal payé, je n’attends pas d’avancement... tout mon service militaire se réduit à suivre des processions !...

JACQUES et FRANÇOIS, en riant.

C’est vrai !... ah ! ah ! ah !...

SIMON, continuant.

Attendez !... Quand l’abbé ou le frère chrétien de quelque ordre se dit : Mon maître et seigneur roi, pour lequel je dois prier... ne croit pas en Dieu, mais seulement à ses voluptés, plaisirs et joies mondaines !... quand le trouvère ou l’homme du burin ou des pinceaux se dit : Ce roi que je voudrais pouvoir chanter ou peindre, n’a rien qui m’inspire !... il ne me comprend seulement pas !... il me paiera, mais ne saura pas m’honorer, alors...

JACQUES et FRANÇOIS.

Alors ?...

SIMON.

Alors que lui restera-t-il pour appui ?...

JACQUES et FRANÇOIS.

Rien !...

SIMON.

Et quand il ne reste plus d’appui à quelque chose... tiens... vois-tu ?... voilà ce qui arrive.

Il laisse tomber l’échelle qu’il tenait de la main gauche ; l’ouvrier qui est de ce côté la reçoit.

JACQUES et FRANÇOIS, riant.

C’est juste c’est cela !...

JACQUES.

Ainsi Henri de Valois ne s’appuie plus sur rien, car rien ne lui offre plus d’appui.

SIMON.

Excepté pourtant ceux qui en reçoivent de l’argent.

FRANÇOIS

Qui vivra, verra !

SIMON.

Non ; mais qui verra clair !... vivra... tant pis pour les aveugles !... chut !... je vois là-bas quelqu’un...

JACQUES.

C’est le sieur de Fargy ; un gentilhomme charitable et bon ; d’ailleurs ami du sire de Bussy d’Amboise, qui est un brave du bon parti, du parti d’Anjou...

SIMON.

Ah ! ah ! vous le connaissez donc le sire de Bussy d’Amboise ?

JACQUES.

Non, mais on dit que le duc d’Anjou lui donne toute sa confiance... c’est un brave que le sire de Bussy...

FRANÇOIS.

Si nous avions le due d’Anjou pour roi, nous serions bien heureux, n’est-ce pas, maître Simon ?

SIMON.

Hem ! l’imbécile avec sa question !... bien heureux !

FRANÇOIS.

Je veux dire que nous ne serions pas malheureux... avec un autre roi ?

SIMON.

Avec un autre roi ?... Non...vous ne seriez pas malheureux... de la même manière... chacun d’eux a la sienne... On vient !... Vive Henry III !

JACQUES et FRANÇOIS.

Vive le roi !... vive le...

SIMON.

Ne criez pas ; ce n’est pas la peine, c’est le sire de Fargy qui entre... Ah ! ah !... avec un autre... Regardez-le bien, mes enfants... savez-vous quel est celui-là ?... eh bien ! c’est Bussy.

JACQUES et FRANÇOIS.

Ah ! ah !

Tous saluent Bussy, qui leur ôte aussi son chapeau.

 

 

Scène II

 

SIMON, JACQUES, FRANÇOIS, BUSSY, FARGY

 

FARGY, à part à Bussy.

Quand je te dis que tu es déjà connu de tout Paris.

Voulant empêcher Bussy de se découvrir.

Laisse donc ! ce sont des artisans.

BUSSY, saluant tout-à-fait.

Qu’importe ! je serais bien fâché que des artisans fussent plus polis que moi.

JACQUES.

Il n’est pas fier celui-là !...

Il lui tend la main.

Bonjour et bonne chance, monseigneur !

BUSSY, retirant la sienne.

Non, mon camarade, je ne serre la main qu’à mes amis, à mes connaissances intimes ; si je vous la donnais si légèrement, vous croiriez que je me moque de vous !... je vous estime, mais je ne vous flagorne pas.

SIMON.

Il a raison.

JACQUES.

C’est égal ; j’aurais mieux aimé qu’il me donnât une poignée de main.

SIMON.

Imbécile ! quand un grand tend sa main au peuple, il faut qu’il y ait quelque chose dedans... autrement c’est qu’il l’attrape !... tiens, regarde !... il comprend ça, lui !

BUSSY, fouillant dans sa poche.

Mes enfants, j’ai l’honneur d’appartenir à Mgr. le duc d’Anjou,

Il se découvre.

et je vous prie de boire à sa santé, ceci vient de sa part.

Il leur donne une poignée d’or.

SIMON.

Je vous donne parole que nous perdrons de bon cœur la tête pour lui.

BUSSY, riant.

La raison, c’est assez,

JACQUES.

Vive le duc d’Anjou !

BUSSY.

Sans doute, sans doute, mes amis, mais avant tout, votre devoir est de dire : vive Henry de Valois !

SIMON.

C’est juste !

Bas.

De bon cœur : vive le duc d’Anjou ! et malgré nous :

Haut.

vive Henry de Valois !

FRANÇOIS.

Allons boire, nous reviendrons pour le mystère !

Ils sortent.

 

 

Scène III

 

BUSSY, FARGY

 

BUSSY.

Je n’y conçois rien ! Quoi ! le peuple déjà pour nous ?

FARGY.

Le peuple ! tout le monde est las de cette cour déshonorée et dont l’insolence croît chaque jour avec les vices.

BUSSY.

Et la noblesse ?

FARGY.

Pas toute corrompue... un bon nombre de seigneurs s’ajouteront à ta liste, bien que le duc d’Anjou ne donne pas beaucoup d’espérance, mais enfin il aura un mérite, celui de chasser son indigne frère ; ce n’est pas là ce qui nous inquiète.

BUSSY.

Que craignez-vous ?

FARGY.

Veux-tu que je te le dise franchement ?... c’est toi !

BUSSY.

Moi ?...

FARGY.

Toi-même ; écoute... Voici ce qu’on dit : Bussy est brave, loyal et franc, dévoué à son prince et surtout à son pays... mais...

BUSSY.

Mais... achève...

FARGY.

Mais il a des passions dont il n’est pas le maître, et qui l’empêcheront de faire son devoir, ou le lui feront oublier.

BUSSY.

Si je savais quel est l’homme qui ose...

FARGY.

Moi le premier, mon ami ; écoute...

BUSSY.

Toi ?... Parle donc, et tâche de me convaincre... sinon, c’est vainement que tu aurais été mon ami.

FARGY.

Vois-tu déjà !... mais je vais m’expliquer... Tu fus épris d’un amour profond et violent pour la jeune Isaure de Nouillé, devenue maintenant la comtesse de Montsorreau ?...

BUSSY.

Il est vrai !... c’est une affreuse époque de ma vie !... je l’adorais !... c’est du moment de sa trahison, que mon cœur navré se ferma pour jamais à tout sentiment tendre, et que l’ambition seule remplit mon âme... N’ayant plus d’espoir de bonheur, je songeai au malheur des autres... je regardai la France !... Mais poursuis... ils disent donc ?...

FARGY.

Ils disent... que ton cœur doit égarer ta tête, et qu’en revoyant Madame de Montsorreau à la cour...

BUSSY.

Isaure est ici ?...

FARGY.

Isaure est ici !

BUSSY.

Ah !... Eh bien... que m’importe ?... une femme qui m’a sacrifié !...

FARGY.

Non... elle fut sacrifiée à Montsorreau qu’elle haïssait... c’est le roi qui l’a mariée...

BUSSY.

Le roi ?... Montsorreau complaisant du roi ?... le roi amoureux ?...

FARGY.

Oh ! le roi !... tu sais bien que non... mais le roi qui n’a rien à refuser à Dugast, le favori du jour... le roi qui savait Dugast inutilement épris de la belle Isaure...

BUSSY.

Eh bien ?...

FARGY.

Ce bon roi l’a mariée au vénérable comte de Montsorreau, qu’il a fait grand-veneur pour l’obliger à venir à la cour... le tout pour ménager à messire Dugast le moyen de se rapprocher de sa cruelle.

BUSSY, les dents serrées.

Ah ! Dugast ! Dugast !... ah !... Après, après ?...

FARGY.

Après ?... ils disent : « Quand Bussy saura cela...il serrera les dents, il froissera la poignée de son poignard ou celle de son épée, en disant : Ah ! Dugast, Dugast !... et il ne pensera plus au duc d’Anjou, ni à ses partisans, ni à la France. »

BUSSY, se calmant avec un violent effort.

Ils ont tort... certainement je tuerai Dugast... mais je n’oublierai aucun de mes serments... ceux à mon pays surtout !...On l’a sacrifiée !... elle m’aimait donc toujours ?... ah ! Fargy !

FARGY.

Tu n’étais pas là !... Ton voyage en Flandre, tu comprends ?... mais ce n’est pas tout...

En riant.

il y a encore d’autres discours sur toi.

BUSSY.

D’autres discours ?...

FARGY.

Madame Marguerite de Valois...

BUSSY.

La reine de Navarre !...

FARGY.

Oui, la reine... connue par ses habitudes galantes et son bon goût... la reine Marguerite enfin ?...

BUSSY.

Enfin ?...

FARGY.

La reine Marguerite, qui t’a vu au château de Blois, aurait très volontiers... c’est l’opinion générale, oublié pour toi... qu’il y a, de par le monde, des maris et des rois de Navarre.

BUSSY.

Autre folie !

FARGY.

C’en est une... oui, mais qui doit tous nous perdre ou nous sauver. La reine peut nous servir par amour pour toi, si tu lui rends les armes ; ou, si tu rejettes ses bontés... penses-y !... voilà ce que nous craignons et ce que nous désirons... Tu sais tout.

BUSSY.

Sois tranquille... je serai prudent.

FARGY.

Tant mieux ! tu gagneras des signatures pour le duc d’Anjou... Plus qu’un mot, car on vient... Tu reconnaîtras nos amis à leur panache couleur orange.

BUSSY.

C’est bien !

À part.

Isaure !... ah ! ne pouvait-elle résister ou m’appeler à son secours !...

FARGY.

On sort du concert... Nous avons cette nuit bal, et tout à l’heure un mystère.

BUSSY.

Un mystère ?

FARGY.

Oui, mon ami, un mystère ; malgré l’arrêt du parlement, nous recommençons à en jouer comme en Italie ; la cour s’en amuse... cela fait fureur... Vois-tu, là, au fond, ces tréteaux qu’on vient d’apprêter pour le spectacle de ce soir ?...

Bussy laisse échapper un rire moqueur.

Mais toute burlesque que doive être cette représentation, il faut que tu y assistes...

Bas.

J’ai trouvé moyen d’y faire glisser, par le poète, de bons lardons sur le prince et les favoris, afin de tâter l’opinion publique... Va donc chez moi changer de costume, mon page te donnera tout ce qu’il te faut... sois prudent... au revoir.

 

 

Scène IV

 

FARGY, seul

 

On ouvre... c’est la reine... elle vient s’assurer par ses yeux si ses ordres sont remplis.

 

 

Scène V

 

FARGY, MARGUERITE, SUITE

 

Elle entre par la porte de la galerie du fond, à la gauche du spectateur.

MARGUERITE.

Tous les apprêts sont-ils terminés, comte ?

FARGY.

Certainement, madame.

MARGUERITE.

Oui, je vois en effet... c’est bien !... Dites-moi, monsieur de Fargy, approchez-vous davantage.

Souriant.

Est-ce un faux bruit qui court ? On parle de l’arrivée d’un gentilhomme qui vient de Flandre ?

FARGY.

C’est la vérité, madame.

MARGUERITE, plus vivement.

Il me semble que vous devriez être plus joyeux du retour d’un ami, car vous êtes l’ami du seigneur de Bussy, n’est-ce pas ?

FARGY.

Son meilleur ami, madame.

MARGUERITE,

Je vous en estime davantage, monsieur ; mais je trouve votre amitié bien froide... À votre place, il me semble que j’aurais couru au-devant de mon frère d’armes ; je vois que nous serons forcée de vous donner l’ordre d’aller le quérir et de nous l’amener sans délai... Il vient de la Flandre, il doit me donner des nouvelles de mon frère le duc d’Anjou... mon empressement est bien naturel.

FARGY.

Sans doute, madame ; mais Bussy sort de cette salle ; il est allé prendre un vêtement plus convenable pour se présenter devant la reine, un jour de cérémonie et au milieu d’une fête.

MARGUERITE, avec impatience.

La fête absorbera tous mes instants, et je n’ai que celui-ci... que je ne veux point perdre. Allez lui dire qu’il est dispensé de toute étiquette.

Avec vivacité.

Je donnerais tous les habits du monde pour le voir et l’entendre un quart d’heure plus tôt... me parler de mon noble frère.

FARGY.

Il suffit, madame, je vais envoyer près de lui. Il sera ici dans cinq minutes.

À part.

Le duc d’Anjou a une sœur qui l’aime bien.

Il parle à un page qui sort aussitôt.

MARGUERITE.

Henry de Valois, notre royal frère de France, est assez docile à mes avis, et j’ose croire, malgré quelques inquiétudes sur des projets ambitieux prêtés au duc d’Anjou, j’ose croire, dis-je, qu’il recevra bien un chevalier aussi distingué que Bussy.

FARGY.

Le roi Henry est quelquefois mal renseigné, madame, et ce que raconte le babil populaire ou les flatteurs de cour...

MARGUERITE.

Est faux sans doute... je le désire, car, placée entre des frères que j’aime et dont je possède aussi toute la tendresse... je serais... Mais laissons ces craintes chimériques... de telles idées m’attristent.

FARGY.

Elles produisent encore un autre effet sur moi, elles m’effraient... Quand je pense qui si par hasard on allait persuader à Henry de Valois que monseigneur d’Anjou se prépare à venir le détrôner... ce qui n’est pas, Dieu merci !... mais n’importe, s’il le croyait-... mon pauvre ami Bussy, le serviteur dévoué du duc, courrait grand péril.

MARGUERITE.

Oh ! quelle pensée !... elle est horrible ! et juste pourtant !...

À part.

Oui, il le ferait tuer... avant de rien éclaircir... Je le connais... Oh ! mais non, jamais !... un homme ordinaire, à la bonne heure ! mais Bussy !...

Haut.

Ah ! j’aime mes deux frères, mais celui qui ferait tomber la tête de Bussy...

FARGY, à part.

Elle le défendrait !

Haut.

Eh bien, madame ?

MARGUERITE, vivement.

Celui-là perdrait...

Se calmant.

perdrait beaucoup dans mes affections... Mais, mon Dieu ! ces bizarres et folles idées ne méritent pas d’occuper une place dans mon esprit. Je les chasse bien loin de moi.

FARGY.

Et très bien vous faites, noble reine. Vous me rassurez entièrement moi-même.

MARGUERITE.

À la bonne heure.

Elle s’évente et s’assied. À part.

Oui, oui, c’est impossible !... cette idée m’a glacée le sang, étourdissons-nous.

Haut.

Votre brave ami doit avoir un peu désappris la cour pendant ses campagnes... Il faudra que le guerrier se rappelle le courtisan... nos dames seront bien joyeuses, car il était l’âme de nos fêtes, avant son départ pour cette vilaine Flandre qui nous l’a gardé presque deux ans... Ah ! qu’il y aura de jalousie dans le cœur de nos galants seigneurs s’il veut les éclipser près de nos belles ! n’est-ce pas, Fargy ?... réellement il n’en est pas qu’on puisse lui comparer ?... qui danse comme lui la gracieuse volte ou la vive navarroise ? personne... et pour chanter ballades et virelais, c’est lui qu’il faut citer avant tout... quant à nos joutes, à nos carrousels... ah ! c’est là, comme à tous les exercices qui veulent de la force ou de la grâce, c’est là son triomphe !... Oh ! vraiment, Fargy, c’est plus qu’il n’en faut pour conquérir les plus fières !... quand il n’aurait pas encore ses grands yeux noirs dont la flamme semble s’élancer !... quand il n’aurait pas les milles charmes de son esprit...Ah ! c’est un cavalier parfait ! une bonne fortune pour nos dames, et sans doute... vous devez le savoir, vous, Fargy, n’est-ce pas que vous le savez ?... et que vous me le direz en confidence !...

Bas.

Le nom de la dame... ou des dames qui... qui le ramènent ici ?... oh ! ne faites pas semblant d’ignorer... il est impossible qu’il n’y en ait pas une au moins... eh bien ! eh bien ?

FARGY.

Madame...

À part.

Pardieu ! rusons ; elle se prendra peut-être au piège !

Haut.

Madame, puisqu’il faut vous l’avouer, je soupçonne (ce n’est qu’un soupçon) au cœur de Bussy une passion mystérieuse autant ; j’ajouterai que je la crois violente et insensée.

Il appuie sur le mot.

MARGUERITE, émue.

Une passion mystérieuse, insensée !... expliquez-vous.

FARGY, à demi-voix en observant l’impression qu’il produit.

Elle est mystérieuse... puisqu’elle ne s’est jamais révélée aux yeux de son ami ni de personne... si ce n’est par des signes involontaires qui en montraient toute la force... Elle est insensée, sa malheureuse passion... parce que... parce que... ces mêmes signes, qu’il ne pouvait cacher... m’ont laissé clairement découvrir combien était grande la distance qui le sépare de l’objet aimé.

MARGUERITE, à part, baissant les yeux, avec un soupir de joie.

Ah !...

Elle pose une main sur son cœur, comme pour en comprimer les battements.

Se pourrait-il ?

FARGY, à part.

Elle a compris, voyons maintenant.

MARGUERITE, se remettant par degrés.

C’est... oui... c’est étrange !... véritablement une passion semblable.

Elle sourit.

Ce pauvre comte de Bussy !... comment, vous croyez... qu’il aime sans espérance ?... là, sérieusement ?

FARGY, hypocritement.

Hélas ! oui, madame !

MARGUERITE, toujours plus joyeuse.

Eh ! mais, par tous les saints !... quelle est-elle donc, cette beauté si fière qui ne l’est pas de son hommage ? Certes, je ne la comprends guère, celle qui ne voit pas dans Bussy d’Amboise le plus parfait cavalier du royaume !... le plus parfait, c’est le mot !

Avec volubilité.

Chevalier déjà si riche de hautes prouesses, qu’il peut offrir en lui la gloire de tous nos preux !... lui !... capable de dévouement, de discrétion, d’amour passionné !... oh ! croyez-moi, de tels amants ne sont pas longtemps malheureux !

FARGY, à part.

Je l’espère bien.

MARGUERITE.

Si j’avais pu savoir le secret de votre ami !... j’aurais été discrète, je vous en donne parole... Je ne vous presse pas davantage...

Après un silence.

Comte, je vous vois comme un loyal gentilhomme, et pour l’amour de nous, gardez cette bague en pierres fines : c’est une preuve de notre estime.

FARGY.

Ah ! madame !...

Il salue et baise le bout du gant sans prendre la bague.

MARGUERITE.

Prenez mon cadeau. Voici venir mon frère Henry... je l’aperçois dans la galerie.

FARGY.

J’obéis !...

À part.

Allons, l’amour est entré comme auxiliaire dans la conspiration... pourvu que Bussy profite...

MARGUERITE.

Avec le roi, voyez-vous cet homme au brillant costume...

FARGY.

Le beau Dugast, le favori ?

MARGUERITE.

Je sais bien aimer et bien haïr... mais je hais cet homme-là cent fois plus que je ne puis aimer personne au monde !

FARGY.

Il le mérite... il a osé répandre sur la vertu de madame la reine Marguerite des bruits calomnieux.

MARGUERITE.

Calomnieux ou non, c’est lui qui est la cause de ma rupture avec Henry de Navarre... et, vrai Dieu ! chaque fois que cet insolent respire, il le fait malgré moi... or, ce qu’on fait mal-moi... ne se fait pas longtemps.

FARGY.

C’est vrai !

MARGUERITE.

Je voudrais éviter sa présence... Ah ! en allant visiter les apprêts du mystère...

Elle fait quelques pas vers le fond.

 

 

Scène VI

 

LES MÊMES, HENRY, DUGAST, QUÉLUZ, PAGES

 

HENRY.

Eh ! doucement, notre gracieuse sœur, que notre approche ne cause pas votre fuite.

MARGUERITE.

J’ai des ordres à donner, mon noble frère, pour rendre la fête que je vous offre dans mes appartements plus digne de votre bonne présence. Je vais voir si les enfants sans souci se disposent à nous récréer.

HENRY.

Envoyez votre gentilhomme, et restez avec nous...

La reine fait un signe à Fargy qui sort.

Je comptais sur votre humeur joyeuse pour m’égayer... il y a dix minutes que je ne ris plus et que je sens les réflexions qui me remontent à la tête.

MARGUERITE.

C’est extraordinaire... il faut prendre garde...

HENRY.

Les enfants sans souci mériteraient bien d’être fustigés... nous faire attendre ainsi !

MARGUERITE.

Le mystère exige des préparatifs...

HENRY.

Le concert m’a fait bâiller... j’en ai assez, des quarante violons de madame ma mère... Vos Italiens m’assomment, et... vous, messieurs ?

DUGAST.

Ils m’écrasent, moi...

QUÉLUZ.

Ils m’endorment...

FARGY, revenant.

Les enfants sans souci dans un quart d’heure...

HENRY.

C’est pour en mourir... Ils auront les étrivières.

DUGAST.

Très bien vu... mais, sire, pour amuser notre impatience, si nous reprenions ce nouveau jeu commencé ce matin ?...

HENRY.

La gabbe ?... je ne demanderais pas mieux... mais tu sais que ce jeu n’est pas du goût de la reine, notre chère sœur.

MARGUERITE.

Vous vous trompez, sire, j’aime ce jeu, il est agréable et surtout très plaisant, puisqu’il consiste à dire à chacun ses vérités, sans sortir des bornes de la décence ; seulement il faut beaucoup d’esprit pour le jouer... sans être impertinent.

En prononçant ces mots elle fixe Dugast.

C’est pourquoi je l’ai interrompu ce matin.

HENRY.

Ah ! c’est juste, Marguerite ; aussi est-ce ma volonté que désormais on ait les égards convenables... Tu m’entends, Dugast, ceci est pour toi.

DUGAST.

Oui, sire.

À part aux courtisans.

Bon ! il rit ; cela veut dire d’aller plus fort.

Haut.

Mais il faut du monde pour la gabbe...Vous plaît-il, sire, que j’annonce dans la galerie qu’on peut entrer ?

HENRY.

Faites... aussi bien, voici l’heure de la comédie,

DUGAST, à l’entrée de la galerie.

Le roi vous veut, messieurs.

 

 

Scène VII

 

LES MÊMES, MONTSORREAU, ISAURE, CHIVERNY, SAINT-LUC, BELLEGARDE, DAMES, SEIGNEURS, SUITE, ensuite BUSSY, amené par Fargy et entrant par la porte du côté droit du fond

 

MONTSORREAU, à Isaure pendant que les dames et seigneurs passent devant le roi et la reine qu’ils saluent.

J’espère, madame de Montsorreau, que vous voudrez bien ne lier conversation avec aucun de ces jeunes cavaliers qui suivent la reine ; vous m’obligerez.

ISAURE.

Quoi, monseigneur !...

MONTSORREAU.

Vous ne balancerez pas, si vous respectez le repos de votre époux et ses cheveux blancs.

ISAURE.

J’obéirai.

MONTSORREAU.

Pensez-y... vous attirez tous les yeux...

À part.

Les miens ne la quitteront pas.

MARGUERITE, à Isaure.

Arrivez, ma mignonne, ma belle Isaure, point de plaisir où vous n’êtes pas... En attendant la pièce, on va reprendre la gabbe. Cet affreux Dugast va m’insulter encore peut-être... car le roi lui permet tout... même de vous aimer !

ISAURE.

Mais moi, je me le lui permets pas, madame ; c’est par ses intrigues que le roi m’a mariée à M. de Montsorreau pour le quel je n’ai que... de l’estime.

MARGUERITE, riant.

Tout au plus !... tandis que vous en aimiez un autre ?...

ISAURE.

Hélas ! oui ; c’était... ah !

Elle pousse un cri en voyant entrer Bussy, mais en même temps le roi lui touche le bras.

HENRY, à Isaure.

Allons, allons, belle dame...

MARGUERITE, prenant le change.

Vous l’avez effrayée, sire.

HENRY.

C’est contre mon gré... je voulais l’avertir qu’elle vous empêchait de vous asseoir, et que votre colloque secret retenait notre jeu... Allons, messieurs, vos tablettes et soyez bien malins... Des vérités, messieurs, nous ne sommes pas censés à la cour.

TOUS ENSEMBLE.

Bien ! bien ! vivat ! à merveille !

Pendant la conversation de la reine et d’Isaure on s’est placé de façon à faire peu de changements lors de la représentation du mystère. Le fauteuil du roi au premier plan, à gauche du spectateur. Du même côté ses favoris, les courtisans, les pages. Debout et appuyé sur le dossier du fauteuil royal, Dugast, Tous tournés de profil comme pour converser avec ceux qui sont en face, et en même temps voir le spectacle du fond. À la droite du spectateur, en face du roi, le fauteuil de la reine ; à ses côtés, au deuxième plan, un tabouret pour Isaure ; les autres dames ensuite. Sur le balcon, à droite, qui domine la salle, la foule des domestiques de l’hôtel et des gens du peuple. Tout le monde est à sa place, mais personne me s’assied encore. Le roi, la reine et Bussy tiennent seuls le milieu de la scène.

MARGUERITE, arrêtant le roi qui tient ses tablettes et va pour s’asseoir.

Un instant, sire, permettez à ce gentilhomme, qui est à notre frère d’Anjou, de vous présenter ses hommages et les compliments de son maître.

HENRY, fronçant le sourcil.

Oui-dà ?... les hommages du serviteur et les compliments de monsieur mon frère d’Anjou viennent à propos... c’est une vraie gabbe pour moi.

MARGUERITE.

Sire !...

HENRY, se contenant, mais content de faire rire Dugast et Quéluz.

Ma foi, je ne m’en dédis pas... et notre frère... nous y veillerons...

Haut.

Faites avancer.

Bussy entre, salue, et remet une lettre.

HENRY.

Merci, monsieur de Bussy.

Il ouvre la lettre et lit bas.

MARGUERITE, à Isaure.

Voyez donc quel noble maintien... connaissiez-vous le seigneur de Bussy ?... Quel beau cavalier, n’est-ce pas ?

ISAURE.

Oui, oui, madame.

DUGAST, à Quéluz.

Vois donc, Quéluz, les yeux de la reine.

QUÉLUZ.

De fort beaux yeux !... dont la flamme, en regardant Bussy, annonce un successeur à Bellegarde, à La Nole...

DUGAST.

Et à tous ceux qui composent la liste amoureuse depuis Blois jusqu’à Pau et de Pau jusqu’à Paris !

QUÉLUZ.

Mettras-tu cela dans ta gabbe ?

DUGAST.

Peut-être... pourquoi pas ?...

LE ROI, finissant de lire et se levant.

C’est bien !... mon frère nous mande, messieurs, que les états de Flandre, le prince d’Orange à leur tête, lui décernent la souveraineté de cette province !... Grand bien lui fasse !... le voilà au comble de ses vœux !... il s’était toujours imaginé qu’une couronne pouvait aller à sa tête.

Il rit, les courtisans l’imitent,

BUSSY.

C’est que la tête de mon seigneur et maître est de celles qui sont parfaitement taillées pour la porter.

Il avance un pas en jetant un regard de mépris sur les favoris en disant.

sans qu’on en rie ! sire...

HENRI, à ses courtisans, qui font un murmure contre Bussy.

Paix !... et plutôt deux qu’une, n’est-ce pas, monsieur le comte ?...

BUSSY.

Mais, sire, si c’était l’ordre de la Providence ?... Je ne crois pas que la tête de monseigneur fléchirait pour cela !

HENRY, à part à ses courtisans, mais avec émotion.

Il répond bien !... il fait comme il doit !... mais, mon frère d’Anjou, vos serviteurs ont la parole bien haute, pardieu !

Haut.

Il suffit... monsieur, nous vous chargerons plus tard de notre royale réponse. Jusque-là vous pouvez rester à notre cour,

Bas à Dugast.

où vous le surveillerez.

DUGAST.

Oui, sire.

HENRY.

Nous voilà bien loin des gabbes, il faut y revenir.

Il s’assied. À Dugast.

Recueille les billets...

Dugast obéit.

MARGUERITE, à Bussy.

Vous serez des nôtres à ce jeu, comte, venez près de nous.

BUSSY se place derrière le fauteuil où Fargy est déjà.

Madame, j’ignore jusqu’au nom de ce divertissement, la gabbe qu’est-ce ?

MARGUERITE.

Vous n’y jouez pas dans votre Brabant, qu’y faites-vous donc ?

BUSSY.

La guerre, madame.

MARGUERITE.

Eh bien ! c’est une guerre aussi, seulement on la fait à ses amis, voilà tout... vous allez voir... Asseyez-vous, mesdames et messieurs... ne soyez, donc pas si triste, mon Isaure, partagez notre gaîté... je n’ai jamais eu plus de joie au cœur !

BUSSY, à Fargy.

Pas un regard vers moi !

FARGY.

Non, mais la reine te regarde pour deux...

Bussy hausse les épaules.

Mon ami, si tu veux servir ton duc ou plutôt la France ?...

BUSSY.

Si je le veux !...

FARGY.

Eh bien ! cela t’est facile... amuse-toi !... profite du présent, et oublie celle qui t’oublia...

BUSSY.

Tu me disais le contraire...

FARGY.

Eh ! qu’importe... il n’y a autre chose à faire, eh que diable ! tu n’es pas à plaindre !

HENRY.

Allons, Dugast, tire les tablettes au hasard ?

DUGAST, auquel chacun a remis un feuillet de ses tablettes, et qui les a mis dans sa toque.

Le sort me sert bien pour la première... le roi Henry de Valois ; qui veut lire ?

HENRY, la prenant des mains de Dugast, et la donnant à un page qui la porte à Marguerite.

Ah ! ah !... voyons comme on m’habille !... lisez, vous ma sœur ?

MARGUERITE, lisant.

« Henry, troisième du nom, très grandement nul, inerte, et efféminé seigneur...

Le roi sourit.

Roi de France et de Pologne imaginaire ! »

HENRY, entre ses dents.

De Pologne imaginaire, soit : mais de France ?... c’est réel, de par Dieu ! et je le prouverai bien à quiconque... mais c’est une gabbe...

MARGUERITE.

« Marguillier de Saint-Germain-l’Auxerrois. »

HENRY, riant.

C’est vrai !

MARGUERITE.

« Grand pénitencier, ordonnateur de processions, chef suprême de la ligue des mauvais garçons... contre les dames. »

HENRY, riant.

Oh ! oh !...

MARGUERITE.

« Grand-maître des initiés aux mystères des scandales du Louvre... »

HENRY, riant.

Assez, assez !... je donnerais un de ces rubis pour savoir...

DUGAST, debout derrière le fauteuil du roi.

Donnez, sire, c’est moi.

HENRY, se retournant.

Ah ?... vous êtes un effronté... bien hardi, monsieur Dugast.

Bas.

Comment, fripon, en public ?...

DUGAST, de même.

C’est pour faire passer celles que je tiens...

HENRY, de même.

Bien ! bien !...

Haut.

S’il n’était pas défendu de se fâcher !... poursuivons.

DUGAST.

Pour madame la reine de Navarre !

HENRY, portant la gabbe à Marguerite.

Lisez votre éloge vous-même.

MARGUERITE, lisant.

« Belle Valois...

Elle sourit.

Dame si tendre.

Elle sourit encore.

« L’amour va couronner tes vœux.
« Tes filets viennent de se tendre...

Sa voix s’altère.

« Pour prendre... encore... un amoureux.

Elle s’efforce de rire.

Ah ! ah ! ah !...

Elle continue de lire comme si elle n’y attachait aucune importance.

« Ne cache plus le doux mystère
« Que nos yeux devinent ici ;
« Car.... Les tiens ne savent plus taire...
« Le nom trop aimé de...

Elle s’arrête.

HENRY, se levant et se penchant pour lire.

Cela doit rimer en i.

Marguerite se lève, froisse le papier et le jette. Tout le monde se lève vivement.

MARGUERITE, regardant Dugast.

Quelle audace !... vos courtisans me chassent du Louvre... sire !...

HENRY, tout bas.

Arrêtez !... aurait-on eu l’infamie de mettre mon nom, de réchauffer de vieilles calomnies sur vous et moi ?

MARGUERITE.

Sire, je n’ai rien à vous dire, car devant vous Dugast a toujours raison.

HENRY.

Vous allez voir que non... c’est trop fort, en effet...

Haut.

À moi, Dugast !... la gabbe est finie, messieurs.

QUÉLUZ, à Dugast.

Je te l’avais bien dit !

DUGAST.

Laisse-moi faire...

Il s’approche du roi.

HENRY, sévèrement.

Monsieur, ma faveur ne doit pas autoriser votre impudence !... pourquoi donc un outrage à notre sœur ?

DUGAST, bas.

Afin, sire, que certain cavalier que vous n’aimez guère, et qui vient de Flandre...soit obligé de nous en demander raison... et qu’on vous en débarrasse !...

HENRY, à demi-voix.

Ah ! ah !... Bussy !... cela rime en i... c’est juste !... excellente idée... mon petit Dugast, tu as autant d’esprit que de malice !...

Il lui tend la main.

MARGUERITE, revenant après être allée jeter un coup d’œil au fond.

J’en étais sûre... les enfants sans souci sont prêts, messieurs... Prenez place.

Pendant qu’on se range et en laissant un petit espace au milieu pour que les spectateurs voient le théâtre placé au fond et élevé de trois pieds, Bussy ramasse la gabbe que la reine avait jetée et s’approche de Dugast.

BUSSY, à Dugast.

Monsieur Dugast !

DUGAST.

Monsieur de Bussy !

BUSSY.

Est-ce encore du jeu ceci ?

Il lui montre la gabbe.

DUGAST.

Pourquoi ?

BUSSY.

C’est que je n’aime pas qu’on joue avec mon nom...

DUGAST.

Je joue avec ce qui m’amuse...

BUSSY.

Moi aussi !...

Plus bas en saluant.

Eh bien ! nous jouerons avec deux épées, si vous voulez bien me suivre...

DUGAST.

Après le spectacle et le bal, s’il vous plaît... Je veux prendre un peu de plaisir avant de m’ennuyer à vous tuer...

BUSSY.

Fanfaron !... où serez-vous ? et quand ?

DUGAST.

Au petit jour... vers le bac du Louvre, près du jardin... J’aurai mon épée et un second.

BUSSY.

Combat de quatre.

FARGY.

Je t’accompagne.

Bussy lui tend la main. Bussy et Dugast se saluent. Fargy et Quéluz, désignés par Dugast, en font autant. Ils se mêlent alors dans les groupes, chacun d’un côté, savoir : Quéluz et Dugast du côté du roi, et Bussy et Fargy du côté de Marguerite. Pendant ce temps, le peuple se place sur le balcon ; çà et là mêlés au peuple, quelques hallebardiers.

 

 

Scène VIII

 

LES MÊMES, JÉHAN DE PONTALAIS, UN TROMPETTE, MUSICIENS

 

Jéhan de Pontalais entre, salue profondément, place ses musiciens aux deux côtés de son théâtre, et fait avancer le trompette qui joue une fanfare.

JÉHAN DE PONTALAIS.

Nobles gens, séants en ce lieu...
Vous tous, vrais chrétiens du bon Dieu !...
Les enfants sans souci vont vous dire
L’histoire d’un très grand martyre.
C’est de monseigneur saint Denis,
Le puissant patron de Paris,
Qui est allé en Paradis,
Où nous serons un jour assis !...
Amen.

Il se retire.

HENRY.

Eh ! c’est Jéhan de Pontalais, l’auteur du mystère.. Eh ! Jéhan de Pontalais !

JÉHAN DE PONTALAIS.

Mon gracieux monarque ?

HENRY.

Y a-t-il de quoi rire dans ta farce ?

JÉHAN DE PONTALAIS.

Pour rire et pleurer, mon illustre prince, comme ce doit être en toute chose de la vie humaine... mais serait mon œuvre bien plus parfaite, si elle ressemblait pour l’agrément de l’esprit à la belle composition de l’Adoration des Rois, de Madame Marguerite de Navarre.

Il salue la reine qui sourit.

MARGUERITE, se tournant vers Bussy, qui est appuyé sur son fauteuil.

C’est un mystère que j’ai fait pour me divertir.

Bussy salue.

JÉHAN DE PONTALAIS.

Car de cette œuvre merveilleuse chacun a dit que l’Adoration des Rois causait l’adoration de la reine.

LES COURTISANS.

Ah ! ah ! très bien ! il est galant !... Vivat Pontalais !

LE PEUPLE, dans la galerie.

Vive Pontalais !

DUGAST, aux sergents d’armes qui sont sur le balcon de la galerie.

Oh ! eh !... sergents, gaulez-moi cette canaille qui ose élever la voix devant Leurs Altesses.

BUSSY.

Eh ! doucement !... Pour battre les gens du roi, au moins faut-il sa permission !

MARGUERITE.

C’est juste !... Ces bonnes gens sont ici pour se réjouir ; et d’ailleurs, ils applaudissent au compliment qu’on m’adresse... qu’on les laisse en paix... Merci, monsieur de Bussy.

Au nom de Bussy, Simon, Jacques et François, mêlés au peuple, le font remarquer à leurs voisins.

HENRY.

Ma foi ! qu’on les gaule ou non, ça m’est bien égal, pourvu qu’on commence le mystère.

JÉHAN DE PONTALAIS.

Tout de suite.

FARGY, à Bussy.

Quel roi !

BUSSY.

Ces bonnes gens me regardent tous.

FARGY.

Et parmi ces seigneurs, vois-tu, à ton nom, que de panaches oranges se mettent en évidence ?

BUSSY.

Oui, paix !

JÉHAN DE PONTALAIS.

En avant les hautbois et les rebèques !

Musique très douce.

GUERCHEVILLE, placé derrière Quéluz et Dugast.

Je passe ici pour mieux voir !

Il traverse, et en passant devant Bussy, il lui dit.

Je suis de vos serviteurs, seigneur de Bussy, permettez-vous ?...

BUSSY, lui faisant place.

Bien volontiers, monsieur !

UN SEIGNEUR, qui a fait le même jeu.

Comment trouvez-vous mon panache ? je le crois à la mode.

BUSSY, saluant.

Il est de très bon goût, monsieur.

GUERCHEVILLE, bas.

Encore pour Anjou !

BUSSY, faisant semblant de répondre à la demande d’une place.

Certainement, monsieur, il y a place...

GUERCHEVILLE.

Ce seigneur dit qu’il espère que cela commencera bientôt.

BUSSY.

Il faut de la patience !

FARGY, poussant Bussy du coude.

Tu vois, cela marche.

Musique bruyante. Les rideaux du fond s’ouvrent comme ceux d’une croisée.

CRI GÉNÉRAL.

Ah !... ah !...

HENRY.

Allons donc ! il me tardait de voir finir cette musique infernale !...

Le théâtre représente une tour, à gauche, avec une porte de ville fortifiée. À droite, est une colline sur laquelle il y a une statue de Bacchus au premier plan. Au fond est une chapelle avec une croix sur le haut. Tout cela doit être le plus grotesquement représenté qu’il est possible.[1]

Sur le petit théâtre, on voit descendre un ange au bout d’une corde ; il a sous les pieds et autour de lui un nuage d’or.

DUGAST.

Qu’est-ce que celui-là qui arrive pendu à une corde ?...Vient-il du ciel ou de la potence ?

HENRY.

Allons, allons, impie Dugast, tu vois bien que c’est un ange ; laisse-le parler.

L’ANGE.

Je suis l’archange Gabriel
Qui descend du plus haut du ciel ;
Car je sais qu’en cette cité
S’apprête grande impiété...
Gens sans foi !... Gens de cour infâmes,
Qui n’aiment ni Dieu ni les dames...

HENRY, à Dugast.

De quoi diable se mêle monsieur l’ange ?

Les courtisans du roi rient.

L’ANGE.

Ces gens damnés ont le dessein
De martyriser un grand saint... ?
C’est pourquoi le bon Dieu m’envoie
Vers la ville, afin que je voie
S’il se trouvait aucuns moyens
De changer ces cœurs de païens...
Car sont tous capables de crime,
Et pour sûr prendraient pour victime
L’évêque monsieur saint Denis,
Qui prêche à présent dans Paris.
Las ! cette ville, par malheur !
N’a qu’un très méchant gouverneur,

Rires du peuple.

Avec maint pire serviteur,
Qui tous vicieux et pervers
Mettent le pays à l’envers !

Applaudissements et rires du peuple et des courtisans du côté de Bussy.

HENRY, se penchant vers Dugast.

Pontalais nous travaille.

DUGAST, bas.

Oui, sire...

Haut.

Finis-en donc, l’ange, tu nous ennuies !

LES SEIGNEURS du côté de Bussy.

Non, non, vivat l’ange ! bien Pontalais!

Le roi fait un signe pour commander le silence.

L’ANGE.

Pour mieux accomplir mon message
Auprès de ce saint personnage,
Et n’être vu du voisinage,
Je vais m’entourer d’un nuage.

Le nuage se ferme et cache l’ange. De la ville sortent des hommes vêtus à la romaine d’une façon bizarre, c’est-à-dire avec des costumes moitié romains, moitié modernes, comme nos anciens peintres les dessinaient. Priscillanus les précède.

PRISCILLANUS, un énorme coutelas au côté.

Mes camarades, mes amis,
Écoutez ce que je vous dis :
Vous savez qu’il est à Paris
Un homme qui a nom Denis...
Cet homme est sans cesse en prière,
Il boit de l’eau, dort sur la pierre...
Il fait l’aumône, il prêche bien,
Disant que je suis un vaurien !
– Sa conduite excite mon ire,
Moi, Priscillanus, noble sire.
Je ne veux pas être chrétien.
Je fais l’amour comme un païen !
Je bois, je ris et je m’enivre
Avec vous tous qui savez vivre !
De plus, je veux continuer
Malgré Denis que je veux faire tuer !

LE COURTISAN DE PRISCILLANUS.

Bien, monseigneur, faut des sévérités
Avec ces gens diseurs de vérités...

Les courtisans applaudissent, le peuple murmure.

Car, si le peuple allait un jour les croire,
Plus ne pourrions faire l’amour ni boire !
Plus ne voudrait nous bâiller ses écus
Pour en fêter et Vénus et Bacchus !...

Le peuple applaudit, Bussy et les hommes de son parti rient.

HENRY.

Il y a des choses bien mal séantes dans cette pièce.

DUGAST.

Des choses absurdes !

PRISCILLANUS.

Tenez-vous là, prêts avec vos soudarts
Pour le traîner captif en nos remparts,
Voici l’instant. – Il sort de son église
Avec les gueux qu’il prêche et qu’il baptise !

Il sort avec sa troupe.

Scène suivante.

L’ANGE, passant la tête à travers le nuage.

Païens maudits ! allez, allez toujours !
Quand vos péchés seront un peu plus lourds,
Nous permettrons à l’ange des ténèbres
De s’élancer de ses antres funèbres...
Alors Satan, Belzébuth, Lucifer,
Vous happeront de leurs griffes de fer !

HENRY, à demi-voix.

Voilà un raisonnement bien triste et bien ennuyeux !

DUGAST.

Il parle comme un ange !

Les courtisans rient.

Scène suivante. Saint Denis. Quelques hommes qui ont l’air de le suivre ; il est en costume d’évêque. Une cloche tinte un instant.

MARGUERITE, aux courtisans qui rient.

Silence, messieurs, par piété ! voici le saint évêque.

SAINT DENIS, d’un ton de litanie.

Approchez tous, pauvres et souffreteux !
Jamais du ciel le secours n’est douteux !
Serez guaris, dolents de corps ou d’âme ;
Nulle infortune en vain ne me réclame !

UN SERF, s’agenouillant devant lui.

Suis pauvre serf d’un haut baron
Qui porte casque et chaperon...
Iceluy jamais ne me bâille
Que des coups, de l’eau, de la paille,
Encor faut lui payer la taille,
Sans quoi, bien serais éreinté !...

DUGAST.

Et il aurait raison !

Rires de la cour, murmures sourds du peuple.

SAINT DENIS.

Si ton maître est sans charité,
Sauve-toi, prends ta liberté !

Le peuple a l’air d’approuver vivement.

MARGUERITE.

Ah ! ceci est de mauvais exemple !

HENRY.

Voilà un saint qui méritait bien ce qui lui est arrivé.

UNE JEUNE FILLE, aux genoux de saint Denis.

Ne suis que pauvre bachelette,
Pour tout bien n’ai que ma houlette
Et le cœur de mon fiancé...
Mais mon père très courroucé
Veut que j’épouse un vieux et des richesses...
Puis-je obéir et fausser mes promesses ?

Tout le monde rit.

MARGUERITE.

Je suis curieuse de la réponse du saint ?

BUSSY.

Moi de même...

ISAURE, bas à Marguerite.

Pauvre fille, c’est comme moi !...

SAINT DENIS.

À celle-là je prédirais malheur,
Qui ferait don de la main sans le cœur !

BUSSY, à Marguerite qui a les yeux sur lui.

Le saint a bien jugé, madame...

MARGUERITE.

Très bien !

LA JEUNE FILLE, joyeuse.

Bien ! le richard jamais n’épouserai...
À mon ami foi pure garderai...
Et si ne puis être à lui, je mourrai !

BUSSY, bas à Isaure.

Elle n’a pas fait comme vous !

ISAURE, tout bas.

Ah ! si vous saviez !...

Elle pleure et cache son visage.

BUSSY, à Marguerite qui se retourne.

Je disais à madame de Montsorreau... que voilà un joli caractère de jeune fille... mais il est trop poétique, il n’est que dans la tête de Pontalais !

PONTALAIS, criant du fond. Il traverse devant le petit théâtre.

Attention !

HENRY.

Silence !... Voici quelque miracle !... l’auteur nous crie : attention !

SAINT DENIS, qui a l’air d’écouter pendant que la jeune fille s’éloigne.

J’entends comme une voix céleste
Qui me prédit un accident funeste...
Et m’offre de m’en garantir...

L’ANGE.

Oui, du danger, grand saint, tu vas sortir...

Un nuage descend aussitôt devant saint Denis.

PRISCILLANUS, accourant avec ses soldats.

À moi, soudarts, saisissez-moi cet homme !...
Mais... courez donc !...

Ne voyant plus saint Denis.

Je veux bien qu’on m’assomme
S’il n’est sorcier !... car il a disparu !...
Et pourtant j’ai vite accouru...
Mais contre lui vous rendrez témoignage...
Il ne veut pas qu’on force un mariage,
Il veut détruire l’esclavage...
Si nous le laissions sermonner,
On ne pourrait plus gouverner !

LE COURTISAN DE PRISCILLANUS.

C’est juste, il faut l’occire !...
Mais son crime ne peut suffire...
Il faudrait qu’il eût fait pire ;
Par exemple qu’il ait pu dire
Quelque injure contre les dieux
Que nous adorons en ces lieux...
Et nous en ferions un martyre...

SAINT DENIS, derrière son nuage.

Un martyre !... ô Dieu, mon Sauveur !
Accordez-moi cette faveur !

L’ANGE.

Dieu t’exauce et moi je m’envole
Au ciel faire ton auréole !

Le nuage s’élève avec l’ange, et laisse voir saint Denis.

TOUS.

Ah ! le voilà.

SAINT DENIS.

Oui, que veux-tu de moi ?

PRISCILLANUS.

Es-tu chrétien ?

SAINT DENIS.

Oui !

PRISCILLANUS.

Renonce à ta foi...
Sacrifie à Bacchus, dont nous chantons la fête...
Il faut boire à perdre la tête...
Par le bon vin si tu ne la perds pas,
Tu la perdras d’un coup de mon damas...
Choisis ?...

SAINT DENIS.

Je prends la mort cruelle !...
Je veux bien que mon sang ruisselle,
Car je sais que par ce moyen
Toi-même tu seras chrétien !...

PRISCILLANUS.

Je ne crois pas que ta bouche me prêche...
Après ce coup qui te dépêche,
Tiens ! va-t’en chez Pluton !

Il le frappe.

SAINT DENIS tombe à genoux et retient dans ses mains sa tête qui roule les yeux et qui remue les lèvres ; l’acteur continue à parler de sa voix naturelle en présentant sa tête aux yeux effrayés de Priscillanus.

Je vais en paradis !
Ma bouche peut encor, comme tu me le dis,
Te prêcher hautement devant cette assistance !...
Es-tu chrétien ?...

PRISCILLANUS.

Oui, oui, je ferai pénitence
Le reste de mes jours ! et Paris bâtira
Une église, grand saint, où l’on vous chômera !

Tous les acteurs du mystère sont à genoux autour du martyr qui prie en tenant sa tête dans ses mains.

L’ANGE, qui reparaît en haut sur son nuage.

Il est pourtant des vicieux
Si pervers et malicieux,
Qu’ils ne seront pas convertis
Voyant de tels faits accomplis !...
Paris en renferme, à cette heure,
Dont l’enfer sera la demeure.

Le peuple murmure sourdement, désignant le côté où est Henry.

Et sur ce, bel adieu vous dis.
Menant notre grand saint Denis
S’asseoir au divin Paradis.
Alléluia !

Les acteurs du mystère répètent Alléluia trois fois, tandis que l’ange va donner la main au saint, et que les rideaux se ferment. La cour et le peuple applaudissent ; le roi se lève tout pensif et l’on retire les sièges pendant le bruit des applaudissements et la sortie du peuple.

MARGUERITE.

Très bien, messire Pontalais, nous sommes contents !

Pontalais se confond en révérences.

HENRY.

Sauf les moralités, qui sont très sottes... Allons danser, messieurs.

Bas à Dugast.

Cette tête coupée qui parle est une chose terrible et qui m’épouvante à voir !... Si l’on avait à se défaire de quelqu’un, car cela peut arriver.... et que sa tête coupée...

Il se secoue.

Allons danser.

DUGAST, à Henry.

Cela ne m’empêcherait pas d’abattre celle de tout homme ennemi de mon cher prince...

HENRY, avec crainte.

À la bonne heure ; mais soyez prudent... car je vous désavouerais... Allons, ma sœur !...

Il tend la main à Marguerite.

MARGUERITE.

Volontiers... Nous verrons si la guerre a fait oublier à monsieur de Bussy son talent pour la danse !...

Sortie de la cour, on entend au loin une musique de bal.

DUGAST, en passant près de Bussy.

Le duel !... au petit jour.

Il sort avec Quéluz.

BUSSY.

Au petit jour, soit !

 

 

Scène IX

 

BUSSY, FARGY, GUERCHEVILLE, TOUS LES SEIGNEURS malcontents, ils mettent leurs toques quand le roi est sorti

 

BUSSY, regardant autour de lui.

Ah ! ah ! il n’y a plus ici que des panaches oranges... – il paraît que nous nous sommes compris, messieurs !... les hommes du Louvre sont partis... les hommes de la France sont restés !

TOUS, alternativement en donnant la main à Bussy.

Oui, oui, oui !

GUERCHEVILLE.

Comptez sur nous.

FARGY.

Assez, assez !... On peut nous entendre !... Voici un page... Vite au bal... au bal donc !... pour ne pas donner de soupçons !

TOUS ENSEMBLE.

Au bal, au bal !

Ils sortent ; au moment de franchir la porte, Bussy est retenu par un jeune page qui vient d’entrer en scène par la porte latérale à droite ; ce page est enveloppé d’un manteau et tient un bouquet.

LE PAGE.

Pour vous ce bouquet, seigneur de Bussy !

BUSSY.

Un bouquet à moi ?... De quelle part ?

LE PAGE.

On vous le dira dans le jardin de l’Infante, à droite du pavillon, au petit jour !

Il s’enfuit.

BUSSY, à part.

Au petit jour ? Et mon duel !...

Haut, en courant après le page.

Écoutez donc, jeune homme !...

Le page disparaît.

Un rendez-vous d’honneur, un rendez-vous d’amour !... Eh bien !... à tous deux !

Il entre au bal.

 

 

ACTE II

 

Le jardin de l’Infante.

L’aile du Louvre, aujourd’hui la galerie d’Apollon, seule existante alors. Le spectateur est censé à la place Saint-Germain-l’Auxerrois. Tout l’espace aujourd’hui rempli par les bâtiments et la cour du Louvre était, en ce temps, un jardin qui descendait à gauche jusqu’à la rivière, et du côté droit allait jusqu’à la rue du Coq. L’aile du Louvre où se trouve l’horloge existait seule C’est cette aile que représente la toile du fond. Le théâtre forme un grand jardin d’arbres de hautes tiges, ormes et tilleuls. On distingue à gauche au travers une percée de feuillage, un petit coin de grève de la rivière. Il fait clair de lune. Plusieurs masses de verdure, arbustes et fleurs, forment des allées régulières dans ce jardin, dessiné dans le vieux genre français de François Ier et de Charles IX.[2]

 

 

Scène première

 

QUÉLUZ, CHIVERNY

 

Au lever du rideau on distingue aux croisées du Louvre beaucoup de lumières, et l’on entend assez distinctement le son lointain des instruments du bal. Le jour va poindre bientôt. Il fait encore obscur.

CHIVERNY, enveloppé dans son manteau.

On n’y voit pas... Je suis encore ébloui de l’éclat des flambeaux...

QUÉLUZ.

C’est tout simple.

Tout bas à demi-voix.

Quinze... quinze.

CHIVERNY.

Nos deux écuyers doivent nous avoir apprêté des corselets selon mes ordres... de sorte que nous aurons beau jeu contre Bussy, en habit de bal, et qui n’aura que de la soie sur sa poitrine.

QUÉLUZ, à part lui.

Certainement... – s’il arrive que...

Il marmotte tout bas de façon qu’on ne l’entend pas, et s’écrie ensuite. 

Seize !... si par hasard...

Il marmotte encore tout bas et ajoute tout haut. 

Cela fait dix-sept... oui dix-sept... – si... diable... diable... quel est donc le dix-huitième ?

CHIVERNY.

Quel dix-huitième ?... de quoi parles-tu ? et quelles enragées litanies marmottes-tu depuis cinq minutes !

QUÉLUZ.

Je cherche à me rappeler les dix-neuf cas de meurtre permis et autorisés par feu monseigneur le cardinal de Lorraine !... j’en tiens dix-sept...

CHIVERNY.

Ah !

QUÉLUZ.

Oui... mais je ne trouve encore rien qui ressemble à notre affaire... dix-sept... ah ! le dix-huitième ?... non... ce n’est pas encore cela...

Il marmotte.

Quand on a eu « le chef orné d’un bois de cerf, par un juif ou un huguenot !... tuer le ribaud... péché simple et véniel... » Ce n’est pas encore cela !... je ne trouve rien de semblable... Ma foi, nous allons faire quelque chose qui n’est pas régulier...

CHIVERNY.

Quoi ! parce qu’un cardinal n’a pas prévu le cas ?...

QUÉLUZ.

Tu plaisantes, Chiverny... mais moi, j’ai peur que ce ne soit un très grand péché de tuer Bussy en traître... tout cela me trouble... j’aime encore mieux l’attaquer avec armes égales...

CHIVERNY.

Oui, pour qu’il te plante sa dague à travers le corps à la première passe.

QUÉLUZ.

Tête-Dieu !... le cardinal de Lorraine, pendant qu’il était en train, aurait bien dû poser le cas où un gentilhomme qui déplairait au roi pourrait être tué sans péché par ses favoris...

CHIVERNY.

Il ne faut pas se plaindre du cardinal, il a trouvé dix-neuf articles... c’est bien honnête... apparemment qu’il ne lui en fallait pas davantage... – nous en ajouterons un seul, nous, pour faire le compte rond... J’entends marcher... voyons si ce sont les nôtres... st...

 

 

Scène II

 

QUÉLUZ, CHIVERNY, DUGAST, suivi de BELLEGARDE et VILLEQUIER, FARGY

 

DUGAST.

St...

FARGY, à part.

Suivons-les toujours...je soupçonne quelque perfidie... Il se colle contre un tilleul près de l’avant-scène.

CHIVERNY.

Est-ce toi, Dugast ?

DUGAST.

Bon ! la voix de Chiverny !... oui, c’est moi, avec Bellegarde et Villequier...

CHIVERNY.

Je suis ici avec Quéluz, qui a des remords de conscience... parce qu’on mettra des cuirasses.

Ils rient.

FARGY.

Des cuirasses !... brigands... misérables !... ah !

DUGAST.

Oui, par la mort, nous en mettrons des cuirasses... et sans cela que ferions-nous de nos rapières ?... il les plierait comme des baguettes de saule avec son poignet de fer... Venez... j’ai fait porter nos armes de guerre... près d’ici, vers le bord de l’eau...

TOUS.

Bien !

DUGAST.

Il ne faut pas qu’il nous échappe... N’attendez pas qu’il soit en garde... dès que vous reconnaîtrez son panache orange...

CHIVERNY.

Nous tomberons tous à la fois sur lui... mais il faudrait être avertis de son approche...

DUGAST.

Nous le serons... Quéluz se plantera en sentinelle et nous préviendra par un refrain quelconque...

CHIVERNY.

À la bonne heure ! Lequel ?

DUGAST.

Le refrain de la ballade de Faust le sorcier...

QUÉLUZ.

Du tout !... ne parlons point de sorcier lorsque nous donnons prise au diable, messieurs !... c’est sérieux !... tuons, soit... mais, pas de chansons défendues par l’église !...

CHIVERNY, riant.

Eh bien ! dis-nous le refrain d’un cantique !...

QUÉLUZ.

Pourquoi pas ? cela diminue un peu ce que l’action peut avoir d’immoral.

DUGAST.

Voulez-vous...

Il chante.

Ah ! quel trépas délicieux...
Mon bon ange m’ouvre les cieux.

C’est de circonstance !... la complainte des gens qu’on mène pendre à Montfaucon.

QUÉLUZ, de bonne foi.

Le refrain d’une complainte... j’aime mieux cela...

DUGAST.

Va pour le bon ange !... Vous savez le refrain, mes amis... Toi, tu chanteras, Quéluz... discrétion et grande prudence... car Madame Marguerite ne plaisanterait pas pour Bussy !... et quelquefois elle reprend de l’autorité sur Henry, son frère... Ah ! ah ! ah ! je ne sais pas trop comment, par exemple !...

Tous descendent du côté de la rivière.

FARGY, sortant de derrière son arbre.

L’ai-je bien entendu ? quels scélérats !... Ô cour de France ! voilà donc ceux qui te parent !... Misérables ! superstitieux et impies... lâches et cruels !... Oh ! mon ami, mon pauvre et loyal Bussy ! toi, qui allais avec confiance... Remontons vite le prévenir... qu’il n’aille pas descendre avant mon retour !... Non, le jour ne fait que poindre... j’aurai le temps... courons...

Il part rapidement par l’avenue du milieu.

QUÉLUZ, se montrant à gauche.

J’ai cru que c’était notre homme et que j’allais chanter... mais non, pas encore !... D’ailleurs, il y a une assez grande distance jusqu’à la rivière, et je ferai mieux de descendre à une cinquantaine de pas de cet endroit-ci... de la sorte, je serai sûr de ne donner le signal que quand l’individu se sera tout-à-fait dirigé vers le bac... Le jour se lève... Bussy ne doit pas beaucoup tarder : à notre poste...

Il sort.

 

 

Scène III

 

BUSSY

 

Deux rendez-vous au petit jour... l’un vers ce pavillon,

Il va à droite.

où l’on doit me reconnaître à ce bouquet ;

Il le tient à la main.

l’autre, vers le petit bac, où je me ferai reconnaître avec mon épée !... Par lequel commencerai-je ?... Celui de l’épée pourrait bien me mettre hors d’état de me rendre à celui du bouquet !... commençons donc par celui-là.

Il s’approche du pavillon à droite, et dit. 

Personne à l’endroit désigné !... c’est trop tôt... Non... j’entrevois quelqu’un : une femme... mais ce n’est pas du côté où j’attends... Ne bougeons pas !...

 

 

Scène IV

 

BUSSY, ISAURE

 

ISAURE, à voix basse.

Grand Dieu ! que je me sens émue !... combien je m’expose...

BUSSY.

C’est sa voix... c’est elle...

ISAURE.

Oh ! jamais je n’aurais osé venir à cette heure !... mais il le fallait...

BUSSY.

Que dit-elle ? approchons...

Haut.

Madame... madame la comtesse de Montsorreau !...

ISAURE.

Ah ! je vous trouve, monsieur de Bussy !... j’en remercie le ciel !...

D’une voix entrecoupée.

Un instant plus tard, les forces m’auraient manqué !... Je vous ai vu sortir... j’ai couru... car il faut que vous soyez instruit...

BUSSY.

Je le suis, madame... Ce qui s’est fait, l’a été de votre consentement... N’espérez pas me dissuader aujourd’hui...

ISAURE.

Vous ne me comprenez pas, monsieur le comte... Il ne s’agit pas de mon mariage... qui fera le désespoir de toute ma vie !... Mais que vous importe mon sort !... vous me croyez coupable !... ce n’est pas de moi que je m’occupe... c’est de vous !... de vous ! qui conspirez en ce moment... et qui êtes trahi... par un des vôtres !...

BUSSY.

Ciel... je conspire... dites-vous ?... trahi !... comment... par qui ?...

ISAURE.

Par le chevalier d’Arrans !

BUSSY.

Le chevalier d’Arrans !

ISAURE.

Qui a signé cette nuit la liste que vous portez sur votre sein !...

BUSSY.

C’est vrai... Tout est donc connu... alors c’est fait de nous tous..

ISAURE.

Non, si vous fuyez promptement...

BUSSY.

Trahi !... sang et mort ! misérable, misérable d’Arrans !...

ISAURE

Il n’est coupable que d’imprudence... il n’a parlé qu’à une femme, à laquelle il n’a jamais rien su dissimuler... à Mademoiselle de Ribours, une fille d’honneur de la reine, qui, tremblante pour son ami, s’est hâtée de tout dire à la reine ; ainsi elle a révélé le nom du duc d’Anjou et livré le vôtre... Ces détails sont certains... je les tiens de Marguerite elle-même ! voilà tout, monsieur le comte...

BUSSY. Il s’agite et marche égaré.

Que faire ?... Ô monseigneur d’Anjou... quelle réponse allez-vous recevoir de Bussy !...

ISAURE.

La reine, qui aime beaucoup le duc d’Anjou, son frère, ne l’accusera peut-être pas !... Mais vous ! vous !... elle ne peut vous pardonner ! fuyez donc !... Henry serait inflexible !... et plus tard... quand vous serez en sûreté... accordez un souvenir à une femme... bien malheureuse !... malheureuse sans espoir... Adieu ! monsieur le comte... adieu !...

BUSSY, avec un chagrin profond.

Madame... je comprends tout ce que je vous dois !... je suis fâché de vous en exprimer si froidement ma reconnaissance... Mais enfin... je ne vous devrai que la vie... j’aurais pu vous devoir le bonheur !...

ISAURE.

Ah ! que puis-je vous répondre ?... l’ordre d’un roi... les larmes d’un père... qu’il fallait sauver d’une feinte accusation criminelle !... J’ai été trompée, sacrifiée !... cruellement !... Mais à quoi bon vous dire ?... il n’est plus pour moi que des malheurs à supporter... des devoirs à remplir !... Il faut que je vous quitte, et vous-même... il faut que...

BUSSY, la retenant.

Ah ! ne m’enviez pas la seule consolation qui me reste !... Répétez-moi bien que vous fûtes trompée, contrainte, sacrifiée !... que vous m’aimez toujours...

ISAURE.

Je ne puis plus vous répondre, et je vous ai dit plus qu’il ne m’était permis...

BUSSY.

Isaure ! je ne puis vous quitter ainsi... Vous-même, vous vouliez cette explication dont mon cœur avait tant besoin, puisque vous m’attirez ici par le don de ce bouquet...

ISAURE.

Moi, comte ! Que me dites-vous ? vous m’attendiez ?...

BUSSY.

Quoi ! vous ne m’avez pas appelé à ce rendez-vous ?... ce bouquet n’est pas le vôtre ?

ISAURE.

Avez-vous pu le croire ?... Ces fleurs ne viennent pas de moi !

BUSSY.

Et de qui donc ?... Encore une illusion perdue !... Je croyais qu’elles avaient paré votre sein... elles m’étaient chères, alors !...

Il va le jeter.

ISAURE, se passant la main sur le front. Vivement.

Arrêtez, monsieur le comte, et répondez-moi... Qui vous a remis ce bouquet ?...

BUSSY.

Un page...

ISAURE.

La couleur de sa livrée ?

BUSSY.

Il la cachait sous son manteau.

ISAURE.

Alors, une autre marque va m’éclairer... Ces fleurs ne sont-elles pas nouées d’une tresse d’argent ?

BUSSY, regardant.

D’une tresse d’argent... oui, en effet.

ISAURE.

Ah !...

Se modérant.

Je ne me suis pas trompée !... c’est elle-même...

D’une voix étouffée.

Monsieur le comte, votre tête est en sûreté à cette heure !...

BUSSY.

Que dites-vous ?

ISAURE.

Je dis... que ce bouquet... c’est le sien !... oui !... c’est celui d’une femme... qui...

Avec douleur et sans pouvoir achever.

Ah !...

BUSSY.

Achevez... dites donc... qu’avez-vous ?

ISAURE.

C’est celui de la reine de Navarre !...

Elle tombe. Bussy l’empêche d’arriver à terre en la soutenant.

BUSSY.

Isaure ! Isaure ! Eh bien, que m’importe !... il ne m’intéresse point !... c’est de vous seule, de toi, mon amie, qu’il m’eût été précieux... Isaure... tu crains donc que j’en aime une autre ?... tu m’aimes donc toujours !... oui, tu m’aimes encore !... dis-le moi... daigne le dire à ce malheureux Bussy qui n’a pu cesser de t’aimer, lui !... Ai-je fait attention à Marguerite ?... le crois-tu ?

ISAURE.

Laissez-moi... je n’ai pas été maîtresse de mon trouble... vous avez lu dans mon âme... laissez-moi rentrer...

BUSSY.

Non, non, mon Isaure...

ISAURE.

La reine m’attend, elle me faisait chercher tout à l’heure !...

BUSSY.

Ah ! réponds-moi, et j’oublierai tout... jusqu’à mes malheurs ! répète que ton cœur n’a pas cessé d’être à moi !

ISAURE.

Ah ! vous le savez trop... mais laissez-moi m’éloigner... Je vous dis que Marguerite me demandait pour l’accompagner au jardin... et grand Dieu ! je comprends à présent pourquoi !... elle venait au rendez-vous qu’elle vous a donné !

BUSSY.

Que m’importe ?

ISAURE.

Oh ! ménagez-la, ménagez-la ! elle peut vous perdre... ou vous sauver... Ménagez-la, Bussy !

À genoux, les mains jointes.

Mais ne l’aimez pas... oh ! ne l’aimez pas !...

BUSSY.

Toi !... toi seule ! toujours ! à jamais !...

ISAURE.

Adieu !... des flambeaux sous le portail du Louvre !...

On aperçoit des flambeaux très au loin sous le porche du Louvre.

Je savais bien qu’on me cherchait... m’entendez-vous pas ?... c’est mon nom qu’on prononce... je m’enfuis par les allées couvertes... quittez ma main, comte !...

BUSSY.

J’obéis... mais...

ISAURE, en s’enfuyant.

Adieu, mon Bussy ! tiens ! prends celui-ci...

Elle lui jette son bouquet et s’enfuit par les allées sombres du côté gauche. Bussy relève le bouquet et le baise avec transport.

BUSSY.

Ah ! que je suis heureux ! que je suis heureux !

 

 

Scène V

 

MARGUERITE, BUSSY

 

MARGUERITE.

Non ! qu’on ne me suive pas !... je la trouverai bien... C’est étrange !...

Appelant.

Madame de Montsorreau !... Isaure, que je traite avec tant de bonté !...

BUSSY, à lui-même.

C’est celui-ci que je garde !...

Il jette le bouquet de la reine.

Voilà le tien, Marguerite... que me veut-elle, cette femme ?... Ah ! l’amour d’Isaure est tout pour moi.

MARGUERITE, à part.

Je n’ose aller seule au-devant de lui... car le monde, ce monde absurde et méchant !... dirait.

Apercevant Bussy.

Ah ! c’est lui !...

Elle est rejointe par Isaure.

Paix, paix !... vois-tu ?...Oh ! il baise mon bouquet...il le serre contre son cœur ; vois-tu ?

ISAURE.

Madame, pardon... vous avez attendu... c’est que j’étais occupée...

MARGUERITE, avec effusion, mais en lui faisant signe de parler bas.

C’est bien !... Est-ce que je puis me fâcher... en voyant ce que je vois ?...

BUSSY.

Ah ! sur mon cœur ! sur mon cœur !

Elle regarde Bussy qui serre le bouquet sur son cœur et ne paraît pas s’apercevoir qu’on l’approche. La reine fait un détour pour arriver derrière lui.

ISAURE.

Avec quelle passion il couvre ces fleurs de baisers, de larmes !

MARGUERITE, baissant la main.

N’est-ce pas ?... tu comprends l’amour, toi !... aussi tu seras mon amie !...

ISAURE.

Oui, madame !...

À part.

Oh Dieu ! si jamais elle soupçonnait...

BUSSY vivement, et traversant le théâtre au moment où la reine est prête à l’aborder. À demi-voix.

Que fais-je ici maintenant ?... Pourquoi n’irai-je pas punir ce misérable Dugast, qui ose être mon rival !... ce Dugast, qui est cause du mariage d’Isaure !... de tous mes chagrins ?... allons !... c’est l’heure !... vers le petit bac... c’est un devoir d’ailleurs... et après cela, nous verrons si la reine me dénonce au roi, et s’il faut partir...

Il sort.

ISAURE.

Où va-t-il donc ?

MARGUERITE.

Sois tranquille... il va revenir... il est trop épris... il sait bien que c’est ici qu’on l’attend...

 

 

Scène VI

 

MARGUERITE, BUSSY, FARGY, accourant, et sans voir Marguerite non plus qu’Isaure, demeurées à droite, il arrive par l’avenue du milieu

 

FARGY, tout bas.

Plus de Bussy dans le bal ; j’ai cherché partout... serait-il allé seul à son duel ?...

MARGUERITE, à Isaure.

Il y a quelqu’un près de nous, je crois.

FARGY.

Ah ! des voiles de femme... je devine... c’est son rendez-vous avec Marguerite qui l’occupe sans doute !... j’ai bien fait de lui laisser croire que le bouquet venait d’Isaure... il n’y serait pas allé sans cela...

Une voix dans le feuillage au coin à gauche, c’est celle de Quéluz.

Ah quel trépas délicieux,
Mon bon ange m’ouvre les cieux !

FARGY, hors de lui-même.

Ciel ! c’est le signal !... Bussy est au petit bac !... ah ! malheureux !

MARGUERITE.

Qu’entends-je ? c’est la voix de Fargy...

FARGY, criant et courant au fond vers la tour de l’Eau.

Au secours ! au meurtre ! à l’assassin !... arquebusiers de la tour de l’Eau ! courez... courez au petit bac du Louvre !...

En criant, il tire son épée.

Courage ! pour Anjou !... mort aux traîtres !

Il court en disant ces paroles et se perd dans les arbres du côté du jardin.

MARGUERITE, entraînant Isaure par la main.

Un meurtre, a-t-il dit ?... Ciel ! et Bussy qui ne revient pas ! si c’était lui !...

ISAURE.

N’en doutez pas, madame, ce refrain horrible... annonce une trahison... courons nous-mêmes... notre présence peut être...

MARGUERITE.

J’irai seule... Toi, cours au Louvre, et fais sonner le beffroi...

Isaure obéit.

Oh ! déjà, déjà... est-ce parce qu’il m’aime ! mais on l’ignore ; ou bien, sait-on qu’il conspire ?... mais on l’ignore aussi... N’importe... sauvons-le... sauvons-le... à tout prix...

Elle s’enfonce dans l’allée sombre à gauche au premier plan. En ce moment l’endroit éloigné où l’on aperçoit un petit espace de grève et d’eau au fond, à gauche, se trouve éclairé par les torches portées par deux arquebusiers suivis de six autres qui sortent de derrière la tour de l’Eau. À leur arrivée, ils couchent en joue les combattants, dont deux seulement ne fuient pas. Ces deux sont Fargy, debout, soutenant Bussy, blessé et tombé sur un genou. À l’instant, on les voit ensemble soulever Bussy, et se perdre dans le feuillage : on comprend qu’ils le rapportent au point d’où il est parti. Le beffroi tinte sept ou huit coups. Rumeur au Louvre. Sous la grande porte, paraissent courtisans, dames, valets, flambeaux, gardes, et le roi lui-même, qui semble s’informer de la cause du tumulte. À l’instant où le péristyle du Louvre s’éclaire et où la foule des seigneurs et des gardes y afflue, l’obscurité est revenue à l’endroit du bac ; cela est essentiel pour ne pas diviser l’attention. C’est au moment où Bussy disparaît dans le feuillage avec ceux qui le rapportent, que l’attention est reportée vers le péristyle du palais, comme nous l’avons dit.

Pendant que les yeux observent cette foule animée, de seigneurs de courtisans, qui semblent se demander la cause du tumulte, on entend à gauche la voix de MARGUERITE, qui dit.

Ah ! les lâches ! les misérables ! je saurai qui...

Elle rentre en scène par le premier plan à gauche.

Vous dites qu’il n’est pas blessé dangereusement, Fargy ?... Ah ! voici du monde enfin...

On voit la cour approcher lentement.

Si nous le perdions, mon pauvre Fargy... cet ami... qui vous est si cher !...

À ceux qui viennent, criant.

C’est Strizzio, mon médecin, qu’il faut.

ISAURE.

J’y ai songé... le voici, madame...

MARGUERITE.

Tu n’oublies rien, toi !... va, aussi je t’aime comme une sœur !... Il a perdu beaucoup de sang ! ce qui l’affaiblit, mais rien de dangereux, à ce que dit Fargy...

ISAURE.

Béni soit Dieu !... ses yeux sont fermés pourtant !...

MARGUERITE au médecin, avec émotion.

Voyez, vous qui savez guérir... s’il y a danger !...

On place Bussy sur un tertre. Au roi, qui arrive alors d’un pas rapide.

Et vous, sire, mon frère, voyez et punissez... car il y a crime... crime lâche, atroce ! contre un envoyé de notre frère, son écuyer... forfait ! attentat contre la majesté royale !... car c’est là, dans l’enceinte de vos jardins...au-dedans des barrières du Louvre, monsieur mon frère, que l’on nous tue nos serviteurs !

Criant.

Guet-à-pans ! félonie !... opprobre sur nous, têtes couronnées !... si vous ne punissez... et sans retard... m’entendez-vous !... Eh bien ! parlez... parlez donc... êtes-vous muet ? êtes-vous roi ?...

HENRY, faisant un mouvement d’impatience.

Je suis roi, madame...

MARGUERITE.

Prouvez-le donc... car vous êtes offensé... indignement offensé !

HENRY, à part.

Offensé par la mort de Bussy ! non, corps-Dieu !

Haut.

Je ferai, madame et sœur, ce que demande l’événement... et pour n’être pas si véhément de parole, croyez bien que les effets m’en seront pas moins sûrs... et que je punirai quiconque me sert mal... nous voulons dire... compromet notre pouvoir et notre réputation... c’est donc à savoir les noms des coupables...

FARGY.

Ils ont pris la fuite... mais...

HENRY.

Pris la fuite !...

À part.

Tant mieux.

Haut.

Je veux vous prouver, belle sœur, que je suis juste, malgré le peu de penchant que j’avais pour cet homme, beaucoup trop dévoué à monsieur mon frère... je vous donne parole de venger sa perte sur quiconque...

MARGUERITE.

Venger sa perte, sire ; quoi donc... faut-il qu’il soit mort pour qu’il soit vengé ?... et il ne l’est pas encore !...

STRIZZIO, bas à Marguerite.

Je crois pouvoir répondre du blessé, madame... à présent que j’ai arrêté le sang qui coulait, j’espère que la connaissance va lui revenir...

HENRY, à part.

Les maladroits !

FARGY.

Quant aux coupables... je les connais !...

HENRY, effrayé.

Le cas est grave... n’allez pas vous tromper, monsieur ?...

FARGY.

Ce sont vos favoris, sire... j’ai des preuves...

HENRY, embarrassé.

Des preuves !... vous nous les produirez en temps et lieu... mais non dans l’absence de ceux qu’on accuse et qui ne peuvent se défendre...

MARGUERITE.

Que faites-vous, Fargy ? Dugast ne peut être coupable aux yeux de Henry, ne le savez-vous pas ?... Voici qui fera du bruit, monsieur mon frère... Je vais écrire au duc d’Anjou pour l’informer de l’insulte qu’on lui a faite, et de mes efforts inutiles pour lui en donner réparation...

HENRY, qui a fait un mouvement d’inquiétude à cette menace.

Vous n’écrirez pas ! ma sœur, ma bonne sœur !... ne faites pas cela !... qui vous dit que j’oublie ce à quoi le rang, la parenté (sinon l’affection) m’obligent pour M. d’Anjou ?... mais ceci vaut bien qu’on y pense... laissez-nous prendre des informations... Qu’on appelle le chef des arquebusiers qui est allé sur la grève du Louvre...

Un homme d’armes s’approche.

C’est toi... parle... as-tu reconnu les assassins !...

L’ARQUEBUSIER.

Oui, sire, c’est...

TOUT LE MONDE.

Ah !

HENRY, vivement.

Viens ici... donne-moi des détails, et n’omets rien...

À part.

Parle bas...

Il se retire à droite du théâtre avec l’arquebusier qui lui parle comme à l’oreille.

STRIZZIO, à Marguerite.

Le voilà qui ouvre les yeux, madame !

MARGUERITE.

Oh ! Strizzio, je te ferai riche... mais que ta science se manifeste... c’est l’instant ou jamais !...

STRIZZIO.

Je voudrais seulement dégager sa main qu’il tient convulsivement serrée contre sa poitrine... je crains qu’il n’ait encore là une blessure...

BUSSY, revenant à lui et résistant faiblement.

Oh ! monsieur d’Anjou ! monseigneur, c’en est donc fait !...

HENRY, avec humeur, à part.

Le voilà qui revient à lui...

Il observe de loin.

MARGUERITE.

Il parle... calmez-vous, comte... vous êtes avec des amis... et vous reverrez votre maître... ne résistez pas aux soins de Strizzio...

BUSSY, se voyant entouré.

Ah ! le roi... madame Marguerite... la cour... tout est perdu... Non, laissez-moi... je ne veux pas... qu’on ne me touche point !

Il serre ses bras sur sa poitrine.

MARGUERITE, à part.

Je comprends tout... la liste qu’il porte sur sa poitrine... voilà ce qu’il craint de laisser voir...

Haut.

Vous l’étouffez, messieurs... qu’on s’éloigne, il a besoin d’air...

À Strizzio.

Je vais tâcher de le décider...

HENRY.

Quel intérêt elle lui porte !

On s’éloigne à quelque distance. Il ne reste près de Bussy que Strizzio, Fargy, Isaure, et Marguerite qui se penche sur Bussy, et lui dit à demi-voix, avec intention marquée.

MARGUERITE, bas à Bussy.

C’est là, je le sais, qu’est votre plus grand mal !... n’est-ce pas ?...

Bussy tourne les yeux sur elle avec anxiété, elle se penche davantage, de façon à n’être entendue que de lui.

Là repose un papier plus dangereux pour vous que l’acier d’une épée, je le sais...

BUSSY.

Vous savez...

MARGUERITE.

Tout... silence...

BUSSY, bas.

Reine, prenez ma vie... seulement que le nom de mon maître et celui de mes amis...

MARGUERITE, avec amour.

Imprudent !... mais soyez calme... la liste de mort repose sur un cœur trop dévoué pour que Marguerite... Marguerite qui connaît ce qu’il éprouve !... ce cœur si noble y laisse arriver le fer de la vengeance ou de la justice...

BUSSY.

Ah ! madame, tant de générosité...

MARGUERITE, bas.

Générosité ! ah !...

Haut à Strizzio.

Il n’est pas blessé à la poitrine, c’est une suffocation... il va mieux... il se laissera soigner...

ISAURE, à Bussy.

Rassurez donc vos amis par un mot...

BUSSY, les yeux sur Isaure placée de l’autre côté de Marguerite.

Oui... je suis mieux... affaibli seulement par la perte du sang... je vivrai... oh ! je vivrai... jamais l’existence ne me fut plus chère...

MARGUERITE.

Que le blessé soit à l’instant transporté dans un de mes appartements... Vous permettez, sire, que je me laisse pas périr sans secours un écuyer de mon frère assassiné chez vous !...

À Strizzio.

Strizzio, ne le quittez pas d’une minute.

Pendant qu’on obéit et qu’on entoure Bussy, qu’on le conduit en le soutenant vers le Louvre, Henry revient auprès de Marguerite.

HENRY.

Je suis bien renseigné... vous serez satisfaite... les coupables seront... au moins exilés de Paris...

MARGUERITE, avec un sourire de mépris.

Ah !

HENRY, en partant suivi de ses courtisans.

Rentrons au Louvre, messieurs ; voici le jour... il est temps de se coucher...

S’avançant vers Marguerite ; à part.

Belle sœur, est-ce qu’il en mourra ?

MARGUERITE.

S’il mourra ?

Avec une expression de joie.

Non, sire !

À part.

Non, non, il ne mourra pas, car sa vie, c’est ma vie !

À Isaure.

Suivez-moi, comtesse...

ISAURE.

J’obéis, madame... ah ! comme elle l’aime et que de malheurs pour moi...

Elle suit la reine.

 

 

Scène VII

 

Pendant que la reine suit Bussy, soutenu par les hommes d’armes, DUGAST montre sa tête du côté gauche à travers le feuillage

 

DUGAST.

C’était bien la voix de Valois, pardieu !... et presqu’en colère malgré lui... s’il savait combien ce Bussy a la peau dure, il nous aurait tenu un peu plus de compte de notre essai.

Il entre tout-à-fait en scène.

QUÉLUZ, qui le suit parlant à ses camarades.

Il n’y a plus personne... venez, messieurs...

Les autres favoris paraissent.

Nous voilà bien !... je l’avais prédit... qu’il nous arriverait malheur... un vendredi !... cependant j’avoue que nous avons sagement fait de mettre des cuirasses sous nos habits... la mienne est faussée...

CHIVERNY.

Prenons une décision, messieurs, faut-il nous sauver ?... vous savez que le roi est obligé de se fâcher, et que la reine ne plaisante guère quand on trouble ses amours...

DUGAST.

Un moment... laisse-moi réfléchir...

CHIVERNY.

Soit ; que veux-tu faire ?... dépêche, on peut nous voir... Ah ! encore un panache orange, tiens...

Il ramasse un panache orange et le donne à Dugast.

DUGAST.

En voilà trois de suite que nous trouvons ?... on n’a jamais quitté une mode de cette façon... qu’est-ce que cela signifie ?... Paix, quelqu’un... où M. de Guercheville court-il donc si vite ? ne vous montrez pas...

GUERCHEVILLE, sans le voir.

Ah diable !... Bussy blessé, dit-on, que faire ?...

Il jette son panache, et se promène avec agitation.

DUGAST.

Oh ! oh ! il jette aussi le sien !... il y a quelque chose là-des sous... ils en avaient tous de pareils... voyons donc...

Il met le panache à sa toque, et fait signe à ses camarades, en disant.

Laissez-moi faire...

Il traverse de manière à rencontrer Guercheville en détournant sa figure.

GUERCHEVILLE, bas.

Un des nôtres !... – ami, jetez donc cela !...

Il indique le panache.

DUGAST, à voix basse.

Pourquoi... pourquoi donc ?...

GUERCHEVILLE, regardant autour de lui.

Pourquoi ?... pardieu !... puisqu’on a voulu faire tuer Bussy !...

DUGAST.

Hein ?...

GUERCHEVILLE.

Cela n’est pas prudent... et si Bussy par hasard avait été fouillé !...

DUGAST, à part.

Fouillé !...

Haut à Guercheville.

Il l’a été, monsieur...

GUERCHEVILLE, effrayé.

Il l’a été !... et l’on a trouvé ?...

DUGAST.

On a trouvé... tout...

GUERCHEVILLE, étourdiment et avec inquiétude.

Tous les noms ?...

DUGAST, vivement.

C’est cela... tous les noms...

À part.

Ah !... nous sommes sauvés !

À Guercheville.

Oui, tous les noms des conspirateurs...

GUERCHEVILLE.

Ah ! c’est donc pourquoi je viens d’en rencontrer plusieurs qui venaient de monter à cheval, et qui les éperonnaient fortement en courant vers le bois de Boulogne... j’en vais faire autant...

DUGAST, tirant son épée.

Je ne crois pas, monsieur de Guercheville...

GUERCHEVILLE.

Ciel !... Dugast avec la couleur orange ?...

DUGAST.

À nous ! Bellegarde, Villequier...

Tous arrivent et entourent Guercheville.

GUERCHEVILLE.

Qu’est-ce à dire, messieurs ?

DUGAST, à Guercheville.

Cela veut dire que je vous arrête au nom du roi !... comme traître et conspirateur...

GUERCHEVILLE, dont on saisit l’épée.

Ah ! Dugast, tu es un bien grand misérable...

DUGAST.

Et toi, Guercheville, un bien grand maladroit !... Venez, messieurs, venez... nous n’avons plus besoin de nous défendre d’avoir assassiné Bussy... voici monsieur qui fera notre paix avec le roi... et qui sera pendu par-dessus le marché !

CHIVERNY, en riant.

Ah ! ah ! ah ! Dugast, le diable t’inspire toujours !

DUGAST.

Je le crois bien, pardieu ! je fais assez pour lui !

Ils suivent leurs camarades, qui entraînent Guercheville.

 

 

ACTE III

 

Un appartement du Louvre, peu spacieux C’est un petit salon, dont la porte du fond, quand elle est ouverte, laisse voir un vaste péristyle. À droite, une porte latérale aux premiers plans. Elle donne dans la chambre de Bussy.

 

 

Scène première

 

La scène est vide quand le rideau se lève. Un page qui est dans le péristyle entr’ouvre la porte du fond, y passe fa tête avec précaution comme pour voir s’il y a quelqu’un.

LE PAGE, en costume simple.

Personne ! – il faut que je sache comment va le blessé ?

Il entre.

frappons !...

Il va à la porte latérale.

Le docteur Strizzio ou M. le comte de Fargy me répondront sans doute.

Il frappe.

UNE VOIX, de l’intérieur de la chambre de Bussy.

Qui vient là ?

LE PAGE, à part.

La voix de la belle dame de Montsorreau !... ah ! c’est vrai... Madame Marguerite l’a chargée de faire ouvrir cet appartement, et d’y installer Bussy avec le médecin et M. le comte de Fargy...

LA VOIX.

Qui vient là, donc ?

LE PAGE.

Un simple page, noble comtesse...

FARGY, ouvrant et paraissant sur le seuil.

De quelle part ?...

LE PAGE, bas.

Je suis à monsieur de Guercheville qui est ami de M. de Bussy... et voyez...

Il ouvre son pourpoint, on lui voit un nœud orange.

FARGY, lui tendant la main.

J’entends... cache... Le blessé est tout-à-fait bien... les deux coups de dague n’ont fait que glisser le long des côtes... il n’a même pas voulu se coucher... va dire cela à ton maître...

LE PAGE.

Eh ! mon Dieu !... mon maître est arrêté...

FARGY, vivement.

Arrêté ?

LE PAGE.

Arrêté et gardé au poste de la tour de l’Eau...

FARGY.

Que me dis-tu ? Guercheville prisonnier... Sait-on quelque chose ?

LE PAGE, rapidement.

Je n’étais pas présent à l’arrestation... Quand j’ai rencontré M. le comte de Guercheville aux mains des Cent-Suisses, je n’ai pas fait semblant de lui appartenir, afin de rester libre... cela m’a réussi, l’on n’a pas fait attention à moi... et je me suis glissé dans le Louvre...

FARGY.

Très bien, petit !... tu es plus fin que ton maître... Ce pauvre Guercheville aura fait quelque gaucherie...

LE PAGE.

Hélas ! sauf le respect que je lui garde, je le crains fort aussi !... car en venant vers vous, par la galerie d’Apollon... j’ai entendu le roi qui jurait très haut, son grand juron : Saint Belzébuth, disait-il, quoi donc ! je devrais tel et si grand service à Dugast !... qu’on le cherche, qu’on me le rende... Je n’en ai pas entendu davantage...

FARGY.

C’est bien assez !

LE PAGE.

Prévenez M. de Bussy... et surtout...

Prêtant l’oreille.

ah ! mon Dieu ! écoutez... les hallebardes ont frappé le pavé... là-bas... le salut des armes... c’est le roi ou la reine nécessairement... je n’ai point d’excuse à donner pour ma présence... je m’enfuis...

Il entr’ouve la porte pour regarder, et dit.

C’est la reine !...

Il sort du côté opposé celui par où il indique qu’il voit venir.

 

 

Scène II

 

FARGY, seul

 

Marguerite ? tant mieux !... tant qu’elle nous défendra, je crains peu les soupçons... Cependant... cette diable de liste, qu’il n’a pas eu le temps de détruire... toujours entouré de monde qu’il est... il serait temps... oh ! oui...

 

 

Scène III

 

LA REINE, DEUX PAGES, FARGY

 

Les pages restent à la porte.

MARGUERITE.

Pages, fermez... nous sommes ici chez nous... et sans nulle gêne... Eh bien, comte, vous le laissez privé de vos soins ?...

FARGY.

Je le quitte depuis une minute, madame, mais il est loin d’être seul... Strizzio, deux de vos varlets sont près de lui... sans parler de Madame de Montsorreau qui d’après votre ordre...

MARGUERITE.

Oui, je l’ai envoyée pour le préparer à ma visite... car j’ai voulu m’assurer par moi-même des bonnes nouvelles que l’on m’a données sur son état ?... Répondez donc, Fargy ? ne voyez-vous pas que votre hésitation me fait souffrir ?...

FARGY, d’un air sérieux.

Ses blessures ne seront rien... et n’empêcheront pas mon ami de venir vous rendre ses hommages... mais...

MARGUERITE.

Mais ?... mais quoi ? vous m’inquiétez ? Je ne vois que des figures sinistres... jusqu’à mon frère, qui pour la première fois de sa vie royale, s’est levé à huit heures du matin... et qui m’a salué sans mot dire, d’un air sombre et solennel... il était avec M. de Biragues et M. de Nantouillet...

FARGY.

Biragues et Nantouillet ! le chancelier de France et le grand prévôt...

MARGUERITE.

Je commence à comprendre vos craintes... votre imprudent ami a des complices sans doute... ah !... ce serait tant pis pour eux... c’est lui seul que nous défendrions... à cause de l’affection que je porte à mon frère d’Anjou... mais rien n’est su... fantômes que tout cela !...

Avec joie.

Ah ! le voilà !... le voilà !...

 

 

Scène IV

 

LA REINE, FARGY, STRIZZIO, BUSSY, ISAURE

 

STRIZZIO, précédant Bussy, soutenu par deux varlets et suivi d’Isaure

Marchez doucement... une secousse peut déranger mes appareils et rouvrir les plaies...

MARGUERITE.

Oh ! oui, oui, bien doucement... Merci, Strizzio... merci... Je n’oublie rien, tu le sais. Allons, que faites-vous !... un malade est dispensé de cérémonie...

Elle retient sa main, qu’il portait à son chapeau.

BUSSY.

Ô reine !... que de grâces à vous rendre !... que de bontés !... comment vous exprimer...

MARGUERITE.

Non, rien... ah ! ceci n’est pas assez serré...

Elle prend un cordon qui termine la ligature qu’il a vers l’épaule gauche.

BUSSY.

Oh ! non, madame... je ne puis consentir...

MARGUERITE, souriant.

Comment donc, comte ?... seyez-vous bien vite... ne savez-vous pas la vieille chanson...

Grand de prouesse,
Le preux blessé,
Par la princesse
Sera pansé...

or, il faut respecter les anciennes coutumes du bon temps... de ce bon vieux temps de franche courtoisie... de loyal et pur amour ! si rare aujourd’hui !...

BUSSY, s’adressant par un coup d’œil à Isaure placée derrière Marguerite.

Pas plus rare qu’autrefois, madame... il suffit d’un objet digne de l’inspirer...

MARGUERITE, souriant.

Celle qui l’inspire dans ce cas est bien près de le ressentir, je crois !...

Bas à Isaure.

As-tu vu quel feu, et quelle suavité dans ce regard ?... toute son âme y était... n’est-ce pas ?... Oh ! comme cet homme exerce de l’empire !... comme il s’empare de vous !... je t’assure que je n’ose plus lui parler... on verrait mon trouble !... Eh bien ! comme tu me regardes !... et comme tu as pâli tout d’un coup...

ISAURE, se troublant.

J’ai pâli ?...

MARGUERITE.

Et tiens... tu pâlis davantage encore !...

ISAURE, plus troublée et joignant presque les mains.

Moi ! oh ! madame... ne le croyez pas...

MARGUERITE.

Perds-tu la raison ! ce n’est pas ta faute assurément.

ISAURE, se remettant.

Peut-être... la nuit passée sans sommeil... ma tête est brûlante.

MARGUERITE, la prenant à part.

Oh ! mignonne... tâche de supporte cela... car il faut qu’on ne le quitte pas jusqu’à ce qu’il soit hors de tout péril... et vois-tu... ce n’est qu’à toi, dont le cœur comprend le mien... qu’à toi seule, que je me fie !...

ISAURE.

J’obéirai, madame...

MARGUERITE.

Tu m’obliges... je t’en sais gré... Qu’on m’avance un siège... nous nous reposerons un moment ici... avant d’aller entendre notre chapelain, M. l’archevêque de Sens...

Pendant qu’on avance un fauteuil à Marguerite, qu’elle s’assied, et qu’on lui met un carreau sous les pieds, service exécuté par les pages, Fargy, placé à gauche du siège de Bussy, lui dit avec volubilité.

FARGY.

On a des soupçons... Guercheville est arrêté... il faut détruire ta liste...

BUSSY.

La détruire !... Dieu m’en grade !... les plus grands noms engagés, compromis avec nous !... La mettre en sûreté, à la bonne heure !

FARGY.

C’est qu’il n’y a pas de temps à perdre !...

BUSSY.

Sois tranquille...

MARGUERITE.

Vous vous sentez donc déjà mieux, comte ?... c’est vraiment un prodige !... Sitôt ! avec deux blessures !... voilà qui ajoute à ma confiance dans une prière que j’ai faite avec ferveur à ma sainte patronne Marguerite, en votre intention... Isaure vous le dira... nous avons prié ensemble...

ISAURE.

C’est vrai... du fond de l’âme !

MARGUERITE.

Oh oui !

BUSSY.

En effet, il est quelque chose de céleste dans le bonheur qui m’arrive !...

MARGUERITE, souriant.

Vous trouvez ? comte...

Un bruit de hallebardes, tombant sur le pavé, se fait entendre tout près... Marguerite s’interrompant.

Qu’est-ce ?... le roi qui viendrait ici ?... Pourquoi donc ? cela m’étonne et me contrarie...

UNE VOIX FORTE, en dehors.

Ouvrez, au nom du roi...

Les deux battants de la porte s’ouvrent poussés avec violence.

 

 

Scène V

 

Quatre pages du roi. Deux officiers des quarante-cinq entrent vivement et se placent à gauche, du côté opposé à Bussy. Le roi pénètre d’un pas précipité dans la chambre. Il a l’air sombre, et sa figure pâle est fortement contractée par la colère qu’il contient.  Par la porte qui est restée ouverte, on voit le grand prévôt et le chancelier en costume, et plusieurs gardes du corps du roi.

HENRY, à lui-même.

Vrai Dieu ! je saurai ce qui en est... ou j’y perdrai mon nom..

MARGUERITE.

Eh bien ! eh bien ! Henry... d’où vous vient si grand émoi ?...

Henry, sans répondre, lance un regard terrible sur Bussy, puis se tournant vers Marguerite.

HENRY.

Il vient de votre présence ici, madame la reine de Navarre... de votre présence... qui, cependant, n’empêchera pas ma justice de s’exercer...

MARGUERITE, faisant un effort sur elle.

Nous ne comprenons pas vos paroles, monsieur notre frère... qu’il vous plaise de nous parler plus clairement... et plus courtoisement surtout... je vous en prie...

Elle s’assied avec fierté.

Position des personnages à l’entrée d’Henry :-Marguerite à gauche ; debout à ses côtés, plus à gauche encore, Isaure-Derrière elle, ses pages. À droite, Bussy, assis sur un fauteuil à dossier incliné. Derrière lui Strizzio et des valets. Fargy à droite, à côté de Bussy[3]. Le roi au milieu.

HENRY.

Oui, dà, nous parlerons... et selon notre droit... Courtoisie et bel usage, madame de Navarre, sont pour les fêtes, carrousels et réception d’amis et féaux, et non pour le cas de trahison et félonie !...

MARGUERITE, à part.

Ciel...

Haut.

Trahison ! sire, que dites-vous ?

HENRY.

Oui, trahison, et ma sœur défend les coupables... car leur chef... Le voilà...

Il se tourne vivement vers Bussy.

MARGUERITE se lève.

Ah ! mon Dieu !... Ne le croyez pas, sire... on vous trompe, Valois... c’est quelque calomnie de vos favoris... Oui, mon frère... Ah ! croyez-moi... croyez-moi bien, mon cher Henry... laissez-moi vous dire... écoutez...

HENRY.

Rien... l’un de ses complices est aux fers déjà, et bientôt...

BUSSY, à Fargy qui veut lui parler. À part.

Tais-toi !

Haut.

M’a-t-il nommé, sire ?

MARGUERITE, observant Henry à part.

Non !...

HENRY.

On pourra le forcer à rompre le silence...

MARGUERITE, avec force.

Des calomniateurs qui veulent perdre celui qu’ils n’ont pu assassiner. Mais ils ne savent pas à qui s’attaque leur audace... Toutes ces insultes, ces outrages... sire de Valois, retombent sur le duc d’Anjou, dont je suis la sœur aussi bien que la vôtre... et par le ciel et ma couronne de Navarre, vos favoris ne l’insulteront pas impunément devant moi, dans la personne de son plus fidèle serviteur...

HENRY, avec colère, mais froidement.

Ils t’insulteront !... car le maître et le serviteur méritent d’être insultés et flétris !... À moi, Dugast...

 

 

Scène VI

 

LES MÊMES, DUGAST, suivi de plusieurs arquebusiers

 

MARGUERITE, le reconnaissant.

Dugast !... Quoi ! Dugast... cet infâme que vous exiliez, disiez-vous ?

À Dugast.

Est-ce que tu viens l’achever, lâche ?...

Au roi, en se plaçant devant Bussy, et s’adressant à la foule qui est à la porte.

Soyez témoins, vous tous qui m’écoutez... Ce seigneur blessé est l’écuyer d’un prince régnant... il est chez moi...

Au roi.

Je ne dirai pas chez votre sœur, mais chez une reine qui le prend sous sa sauvegarde...

À Dugast.

Touche-le, maintenant, si tu l’oses, misérable...

HENRY, d’un ton sec et sans élever la voix.

Retirez-vous, madame Marguerite de Navarre, retirez-vous... pour qu’on ne soit pas obligé de vous y contraindre... retirez-vous !...

MARGUERITE.

Non, sire... je veux savoir s’il sera assez hardi pour employer la force, et si vous le souffrirez...

HENRY.

Cela sera... de par Dieu ! madame... et quand même...

DUGAST.

Votre épée, sire de Bussy ?

BUSSY, à Marguerite.

Laissez, madame... en telle occurrence je ne dois tendre mon épée que par la pointe...

Il s’appuie sur Fargy, et met l’épée à la main en criant. 

Pour l’honneur de monseigneur le duc d’Anjou, mon maître... et la défense de l’hospitalité que j’ai reçue de la reine de Navarre... à quiconque !... et tel que Dieu veut que je sois en ce moment !...

HENRY, à Dugast qu’il retient en frémissant de fureur.

Attends !...

Élevant la voix.

L’hospitalité ?... les droits d’un prince ?... l’honneur du logis d’une dame... d’une reine !... sont invoqués... soit !... Mais à tous ici présents... nous donnerons la preuve... la preuve écrite d’un horrible complot pour m’arracher la couronne et la vie... une liste de conjurés... qu’il porte sur son sein...

MARGUERITE se trouble et dit à part.

Ciel !

Haut.

Cela n’est pas... qui vous l’a dit ?... Arrêtez...

HENRY.

Vous résistez encore... Eh bien ce sera moi !...

Il va pour prendre Marguerite par le bras.

MARGUERITE, le voyant décidé à mettre la main sur elle.

Il suffit... je tiens l’outrage pour reçu !... Faites-moi place, monsieur de Valois...

Elle traverse, et va s’appuyer sur Isaure en disant.

Oh ! grand Dieu ! grand Dieu ! que deviendrons-nous !... que deviendrai-je...

Marguerite a passé. Dugast place quatre hommes entre elle et Bussy. Ils séparent en deux la scène.

DUGAST.

Prenez l’épée de cet homme...

UN DES GARDES, à Bussy.

C’est folie, monseigneur, en l’état où vous êtes... nous sommes couverts de fer et vous...

BUSSY.

Il faut qu’elle me soit ôtée de force... mon brave... il le faut... Eh ! bien ! viens donc !

LE GARDE.

Vous n’avez pas d’armure et vous ne vous soutenez plus... je ne puis vous frapper.

Il donne son épée à son camarade et avance sur Bussy sans autre chose que ses mains.

Faites ce que vous voudrez pour vous défendre...

BUSSY, frappant légèrement du plat de son épée.

Ah !... tu ne ressembles pas à ton chef... tu mériterais d’être chevalier... et surtout d’être commandé par un autre homme...

Il se laisse arracher l’épée dont il a frappé légèrement le garde avec le plat.

Tiens... tu m’as désarmé... c’est bien...

HENRY.

Maintenant... les preuves de son crime...

Dugast avance vers Bussy.

MARGUERITE, bas.

Fargy, est-ce que cette liste fatale existe encore ?...

FARGY.

Je le crois... et j’en frémis.

MARGUERITE,

Eh ! quoi Henry ! n’est-ce pas assez ?

Dugast s’arrête.

BUSSY.

Pensez-y bien, sire... c’est votre frère que vous allez outrager au dernier degré... dans moi !...

HENRY, à part.

Quelle assurance !

BUSSY.

Et si vous vous trompez... quelle réparation pourra suffire !... pensez-y !

HENRY, vivement frappé, arrête Dugast par le bras.

Ah !... attends !... écoute : réponds-tu qu’il ait le papier sur lui ?

DUGAST.

Oui, sire... j’ai un espion dans l’un des valets de la reine... il n’a rien vu brûler ni détruire...

MARGUERITE.

Sire, sire, soyez prudent... songez aux conséquences...

HENRY.

Tu en es sûr ?...

DUGAST.

J’y mettrais ma tête...

MARGUERITE, avec terreur.

Arrêtez !... arrêtez !...

HENRY.

Fouille... va !

MARGUERITE, tombant sur son fauteuil.

Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !...

FARGY.

Le malheureux ? quelle imprudence !

ISAURE, à Fargy.

Non...

FARGY.

Comment ?...

ISAURE, faisant voir un papier qu’elle tire de son sein.

La liste... la voilà !... Paix !...

FARGY.

Ah !

BUSSY, à Dugast qui lui met la main sur la poitrine.

Lâche... infâme !... assassin... regarde la place où tu m’as frappé en traître... c’est tout ce que tu trouveras...

HENRY se penchant sur Bussy, derrière Dugast.

Eh bien !

DUGAST, interdit.

Il ne l’a plus !... ah ! attendez... ce petit papier noué à ce cordon... au col... c’est cela sans doute...

HENRY.

Voyons...

BUSSY.

Oh ! pour cela, vous ne le toucherez pas... non... ce n’est rien de semblable !... sire... sire... écoutez !... laisse-moi, laisse-moi, misérable !... Il se lève avec force, repousse Dugast, et dit d’une voix altérée au roi qui s’est avancé.

Vous voyez bien, sire, un cordon de cheveux qui soutient un souvenir... mais rien qui vous concerne...

HENRY.

Je veux voir...

DUGAST, d’un peu loin et avec joie.

Je savais bien, moi...

MARGUERITE s’appuie sur Fargy et regarde entre les soldats.

Oh ! que je souffre !...

BUSSY, qui tient le papier et semble l’abandonner à regret au roi.

Le voilà...

Il ne le quitte pas

j’y tiens plus qu’à ma vie... assurez-vous que ce n’est pas ce que vous cherchez... et pour seule réparation d’une cruelle offense à mon maître... je ne vous demande que de me le rendre sur-le-champ.

HENRY.

J’en donne ma parole...

BUSSY laisse le papier au roi.

J’y crois... Oh ! les efforts que j’ai faits... ah !...

Il s’affaisse insensiblement.

MARGUERITE.

Oh ! mon Dieu ! je pense qu’il l’a trouvée cette liste, malheureux Bussy !... quel sera ton sort ?

HENRY, rapidement.

Je me suis trompé... Une lettre de femme... Isaure... ah ! madame de Montsorreau !... si vainement aimée par Dugast... elle était la maîtresse de Bussy !...

DUGAST.

Eh bien ! sire...

HENRY, à voix basse.

Rien... rien, te dis-je... point de preuves !... Mon pauvre Dugast ! tu joues de malheur de toutes les façons... sauve-toi, car il faudra une satisfaction à Marguerite... sauve-toi !... vite, sauve-toi !...

Dugast s’esquive.

MARGUERITE, à part.

Que vois-je ! Dugast qui s’enfuit !

HENRY.

Tenez... monsieur le comte...

Il lui tend la lettre. Bussy est renversé sur son fauteuil.

Reprenez-donc !...

Il se retourne et le voit inanimé.

Oh ! qu’a-t-il ?... son appareil dérangé ? peut-être... Strizzio !... pages !... qu’on prenne soin de M. de Bussy... grand soin... je l’ordonne...

MARGUERITE.

Allez, allez ! vite... tous !

HENRY.

On m’avait trompé... je le reconnais... et Dugast a bien fait de fuir notre présence... ma paix est faite avec M. le comte de Bussy... Messieurs du parlement...

Les membres du parlement sortent en ce moment suivis des gardes[4].

qu’on le remette dans sa chambre... qu’on lui dise qu’il peut être tranquille sur l’objet qui l’intéresse... qu’il a ma parole !

MARGUERITE, à demi-voix.

Qu’entends-je !... mon Isaure, va, cours, et veille sur lui !... Moi, je n’ose... on verrait trop ce que j’éprouve...

Isaure obéit.

Mais comment concevoir ce qui vient d’arriver ?...

Pendant que la scène s’achève, on a roulé le fauteuil de Bussy dans sa chambre par la porte latérale. Il est suivi de Strizzio, de Fargy, et de deux varlets de la reine.

 

 

Scène VII

 

HENRY, MARGUERITE

 

MARGUERITE, avec curiosité et émotion.

Êtes-vous enfin... rassuré !

HENRY, riant.

Oh ! très parfaitement... notre chère, belle et bonne sœur. – Ah ! ça, ma gracieuse Marguerite... vous ne me garderez point rancune... pour ceci... qui n’est rien d’ailleurs... ah ! ah ! ah !

MARGUERITE, curieuse et effrayée.

Vous riez !... Pourquoi riez-vous ?

HENRY.

Moi qui croyais tenir une liste de mort... ah ! ah ! ah ! je trouve une lettre de femme... une lettre d’amour...

MARGUERITE

Une lettre d’amour !

HENRY.

Eh oui !... pauvre diable que je croyais occupé de politique... tandis qu’il est dans les transports d’une passion... mais d’une passion... si j’en juge au moins par le style de la dame !... une fort jolie femme du reste... ah ! ah ! ah ! ah !...

MARGUERITE, allant rapidement à son frère.

Quelle est cette dame ?

HENRY.

Eh parbleu... c’est... ah ! j’ai promis de ne pas le dire !... il me l’a fait jurer...

MARGUERITE.

Dites-le moi, Henry... dites-le moi... je veux le savoir... pour pouvoir en rire avec vous !... vous me le direz ?... n’est-ce pas ?

HENRY.

Non, j’ai donné parole... belle sœur...

MARGUERITE, vivement.

Parole !... eh bien ! vous y manquerez !... vous vous en confesserez... voilà tout. – Oh ! vous savez comme je suis curieuse !... je ne vous quitte pas...

HENRY, galamment.

Tant mieux pour moi...

MARGUERITE.

Je sais que vous êtes aimable... quand vous le voulez... et pour me consoler du chagrin que vous m’avez fait, vous allez me montrer la lettre... la lettre de cette dame ?...

HENRY.

Nous verrons... plus tard...

MARGUERITE, appuyée sur le bras du roi qu’elle cajole.

Non, tout de suite... je sors avec vous, mais attendez... c’est un ordre à donner.

Elle quitte vivement le bras de Henry et appelle.

Isaure !

HENRY se met à rire à ce nom.

Ah ! ah ! ah !...

MARGUERITE, à part.

Mes soupçons s’augmentent. Si c’est elle... oh ! quelle vengeance, quelle vengeance trouverais-je qui me satisfasse !

ISAURE, arrivant.

Que désire la reine ?

MARGUERITE.

Madame de Montsorreau... que faites-vous donc là-bas ?...

ISAURE.

Vous m’avez ordonné...

MARGUERITE.

Oui... oui... mais... pas pour toute la journée, j’espère... Allez m’attendre dans mon oratoire... je vous y rejoindrai bientôt...

ISAURE sort par la porte opposée à celle de Bussy en disant.

Oui, oui... madame...

À part.

Sa voix m’a glacée jusqu’au fond de l’âme.

HENRY, à sa sœur, en marchant vers la porte.

Venez-vous ?

MARGUERITE.

Sans doute... mais, allons, mon bel Henry, vous me l’avez promise ; donnez... donnez donc...

Voyant qu’il hésite, elle prend un air grave en ajoutant.

et je vous dirai quelque chose, moi ?... qui vous fera voir que je vous aime mieux que mon frère d’Anjou !...

HENRY, curieux et vivement intéressé.

Vraiment... vraiment ?...

MARGUERITE.

Oui... mais la lettre... la lettre ?...

HENRY.

Ah ! quand vous voulez quelque chose... vous le voulez terriblement fort, reine Marguerite !

MAGUERITE.

Oui, parfois.

Elle arrache la lettre des mains de Henry.

Donnez donc... ah !... c’est Isaure !...

HENRY, riant.

Eh ! oui, Madame de Montsorreau... eh bien ! vous ne riez pas...

MARGUERITE, serrant la lettre d’un mouvement convulsif.

Moi... oh ! si fait ! cela m’amuse beaucoup... ah ! ah ! ah ! ah ! je la garde quelques heures... ah ! ah ! ah ! ah ! ah !

Ils sortent en riant.

 

 

ACTE IV

 

On est au Louvre. On voit la vaste salle du premier acte dont le théâtre portatif des enfants sans souci a disparu. À la place qu’il occupait entre les deux grandes portes placées aux deux côtés du fond, et donnant chacune dans une galerie ; on en voit une troisième ouverte donnant dans un péristyle. À travers la fenêtre immense de ce péristyle, on voit les quais du vieux Paris, près du Louvre d’Henry II, et regardant par conséquent la Seine en la remontant.

N. B. Cette vue, qui n’est qu’une perspective de la largeur d’une croisée, laisse voir les tours du Palais de Justice, les sommets des tours de Notre-Dame, etc., etc. Quand la croisée est fermée, elle ne laisse voir que la clarté du ciel en haut, et les peintures de ses vitraux dans la partie inférieure. Aux deux portes latérales, portières en tapisserie.

 

 

Scène première

 

FARGY, GUERCHEVILLE

 

La porte du péristyle est ouverte, la fenêtre est fermée.

FARGY arrive par une porte latérale à droite, il tient Guercheville à demi embrassé.

Mon cher Guercheville... quel plaisir de te revoir !... que diable leur as-tu dit pour te faire relâcher ?...

GUERCHEVILLE.

Pas un seul mot... ils ne demandaient pas mieux que de me faire parler, mais j’ai été muet à toutes leurs questions.

FARGY.

J’ai eu peur qu’on ne t’en proposât une certaine à laquelle on est souvent forcé de répondre...

GUERCHEVILLE.

Dieu me sauve... ils en avaient envie... n’eût été ma qualité de gentilhomme et l’ancienneté de ma race !... enfin j’en suis hors...

FARGY.

C’est un grand point !... grâce à ta fermeté, point de preuves, et tous nos amis qui commençaient à disparaître vont se remontrer.

GUERCHEVILLE.

À la bonne heure ! mais à présent je crois qu’il faut en finir bien vite, car, quand une mine est éventée...

FARGY.

D’autant mieux que Bussy n’a plus qu’un jour à rester ici... il faut qu’il soit sorti de Paris dans vingt-quatre heures... c’est l’ordre du roi.

GUERCHEVILLE.

Que Lucifer l’emporte !... que faire en si peu de temps ?...

FARGY.

Nous en avons assez... c’est aujourd’hui le 23 août...

GUERGHEVILLE.

Oui, après ?...

FARGY.

Le 23 août ? l’anniversaire de la Saint-Barthélemy !... et tu sais bien que le Valois et ses indignes favoris ont coutume de passer cette nuit en prières... superstitieux débauchés qui espèrent compenser leur conduite infâme de toute l’année par quelques heures de pénitence.

GUERCHEVILLE.

Eh bien ?

FARGY.

Le couvent des moines des Petits-Augustins est le lieu choisi pour la retraite de dévotion de Henry, avec deux ou trois de ses favoris seulement... Tu t’y rendras... avec tous ceux des nôtres que tu rencontreras. Vous vous tiendrez dans le jardin... sans bruit... soyez-y tous, à dix heures.

GUERCHEVILLE.

À dix heures soit !

FARGY, à voix basse.

Nous aurons autour du couvent plus de trois mille artisans bien armés et conduits par les maîtres des corporations.

GUERCHEVILLE.

Bon !... Et comme Henry n’a point d’escorte...

FARGY.

On en fera ce qu’on voudra...

Riant.

Un moine, par exemple.

GUERCHEVILLE.

Ah ! ma foi... oui, un moine, c’est très bien !... à dix heures donc !... et Bussy ?

FARGY.

Il y sera... c’est notre chef... c’est par lui que tu sauras le reste du projet au moment de l’exécution...

GUERCHEVILLE.

À merveille... ah !

Il voit entrer Bussy.

 

 

Scène II

 

FARGY, GUERCHEVILLE, BUSSY

 

GUERCHEVILLE.

Nous parlions de vous... le comte de Fargy vient de me prévenir de ce que j’avais à faire... et je le ferai !

BUSSY est entré par le côté droit du fond.

Merci, mon cher ami... et encore merci de votre courageuse conduite dans la geôle des arquebusiers...

GUERCHEVILLE.

N’est-ce pas ?... on est sûr de ne pas mal dire, quand on ne dit rien... c’est ce que j’ai fait par prudence.

BUSSY.

Par prudence aussi, quittez-moi : il n’est pas bon qu’on voie ensemble des gens si mal en cour...

Bas.

À ce soir !...

Ils se donnent la main.

GUERCHEVILLE.

À ce soir !...

Il sort.

 

 

Scène III

 

FARGY, BUSSY

 

FARGY.

Et toi-même, tu n’es pas prudent de te montrer, Bussy...

BUSSY.

Ah ! mon ami, tu as raison... mais si tu savais dans quelle anxiété mortelle je suis en ce moment !...

FARCY.

Quoi donc ? parle...

BUSSY.

Hier ! quand le roi crut trouver sur moi la liste de nos amis, ce misérable Dugast saisit à mon cou un petit reliquaire où je conservais la première lettre d’Isaure...

Fargy fait un signe d’impatience.

Le roi seul la vit, me donna parole de me la rendre... Je viens me mettre sur son passage pour la lui rappeler...

FARGY.

Ah ! ta malheureuse passion pour cette femme nous perd... Il ne faut pas que le roi te voie, il faut qu’il te croie parti... autrement il va s’occuper de toi, se mettre sur ses gardes ; il aura des soupçons, n’ira point passer sa nuit au cloître des Augustins... et tout manquera.

BUSSY.

Mets-toi à ma place... Puis-je abandonner une lettre qui perdrait Isaure, si elle tombait en d’autres mains ?

FARGY.

Ah ! que me dis-tu là ?... tu éveilles dans mon esprit une idée... c’est à faire trembler... Marguerite est restée longtemps avec le Valois, si par hasard...

BUSSY.

Tu croirais...

FARGY.

Oh ! non, non... si cela était, Marguerite se serait déjà vengée... Henry n’a point montré la lettre...

BUSSY.

Tu as fait monter une sueur froide à mon front !... elle n’a rien su, je l’espère... et bien que je ne l’aie pas vue depuis quinze heures... ses bontés sont les mêmes pour moi... plus grandes peut-être... elle trouve un prétexte pour envoyer chez moi toutes les vingt minutes... enfin, elle vient de me mander près d’elle.

D’ici la scène doit marcher vite.

FARGY.

Il faut répondre à sa bienveillance, le feindre au moins... Allons, viens lui faire tes adieux, c’est un devoir pour toi, comme son hôte.

BUSSY.

Le plus pressé c’est de ravoir ma lettre... ensuite nous verrons...

FARGY.

Tu n’y seras qu’un instant, car Marguerite est obligée d’aller joindre son frère pour aller à la procession avec toute la cour, déjà réunie dans la grande salle... viens donc...

BUSSY, impatiemment.

Ne me presse pas davantage : je souffre du rôle que je joue... un mensonge de cœur envers une femme qui m’aime me révolte et me blesse... la voir en public, et sans être obligé de lui parler des sentiments qu’elle me croit pour elle, à la bonne heure ! mais seul, non, non, plus ! décidément non !

FARGY.

Oh ! fou que tu es !... toi, un homme politique !... toi, avec des sentiments d’âme et de cœur...

Il lui serre la main.

Moi, je t’aime mieux comme cela, mais !...

Avec un soupir.

ce sont des qualités qui ne valent rien pour ce moment-ci !... enfin tu ne veux pas ?... alors, si tu n’as pas envie de rencontrer la reine, que j’entends venir, passe dans cette galerie et fais-y deux tours... je te rappellerai dès qu’elle aura traversé.

BUSSY.

Oui, oui... j’y vais.

Il passe par la porte latérale à gauche du spectateur.

 

 

Scène IV

 

FARGY, MARGUERITE, ISAURE, BUSSY, dans la galerie

 

MARGUERITE, parlant à Isaure avec une contrainte où perce la colère.

Je vous le répète, ma chère... j’ai beaucoup à m’entretenir avec vous.

ISAURE.

J’écoute, madame.

MARGUERITE,

Quand nous serons seules... Où alliez-vous, Fargy ?

FARGY.

Vous quérir, madame, de la part de Sa Majesté... toute la cour doit être rassemblée...

MARGUERITE,

Je sais... pour la procession...

Se promenant.

Je me sens la tête malade... la chaleur augmentée par la foule ajouterait à ce malaise... je m’arrête ici... l’on y respire, au moins... dites qu’on ne m’attende pas... nous prendrons notre place dans le cortège, quand il traversera cette pièce, par laquelle il doit passer nécessairement... ou bien peut-être nous rendrons-nous à Notre-Dame dans notre litière... Vous donnerez des ordres pour qu’on la tienne prête...

FARGY.

Il suffit, madame...

Bas à part.

Diable de commission... je ne pourrai pas avertir Bussy... n’importe, il ne sortira pas tant qu’il entendra la voix de la reine.

MARGUERITE, un peu vivement.

Allez donc tôt, monsieur de Fargy !...

Fargy salue et sort.

 

 

Scène V

 

MARGUERITE, ISAURE

 

MARGUERITE, se promenant en parlant.

Maintenant je puis commencer ma vengeance... tâchons de nous contenir... – Vous avez bien tardé, mignonne, à vous rendre à notre désir ? j’aurais eu le temps de lire toutes les prières de mes heures dans mon oratoire... où je vous attendais en vain ?...

ISAURE.

Mon retard à vos ordres, madame, a pour excuse la volonté de M. de Montsorreau, mon époux...

MARGUERITE, avec un peu d’ironie amère.

Ceci n’arrivera plus, j’espère... nous avons mandé le comte et nous lui dirons que nous ne pouvons jamais nous passer de vous...

Isaure fait une révérence respectueuse, les yeux baissés ; la reine radoucit son ton et continue.

De ceci vous me devez tenir compte... un mari qu’on déteste !...

Un silence ; elle continue après avoir considéré Isaure un moment.

Il le mérite... un homme dur... sans générosité... cruel même, dit-on...

Elle sourit.

ISAURE.

Oh ! oui, cruel ! sans pitié, capable dans sa jalousie de...

Elle s’arrête court en remarquant le sourire de Marguerite, baisse les yeux et tremble de tous ses membres en reculant d’un pas. Elle dit à part tout bas.

Ah ! mon Dieu, qu’a-t-elle ?... mon Dieu !

MARGUERITE lui prend la main.

Oh ! oui, la jalousie, c’est une terrible chose !

Avec douceur.

Allons, allons... votre frayeur est une folie... ? qu’avez-vous à craindre avec notre appui ?...

Isaure la regarde avec inquiétude en cherchant à se rassurer.

Sais-je pas bien qu’il n’est pas aimable, ton jaloux... et que tu as donné toute ton âme à un autre... ma pauvre Isaure...

ISAURE, se rassurant un peu.

Oui, madame... c’était à une époque où je ne devais rien au comte de Montsorreau !...

MARGUERITE.

L’époque n’y fait rien, l’amour n’attend pas qu’il ait droit d’entrer dans un cœur pour y pénétrer...

À demi-voix.

en le brisant parfois !... – Tu es excusable... j’ai de l’indulgence pour toutes les passions fortes, moi... l’amour, la haine, la jalousie, même...

Brusquement.

Avez-vous jamais été jalouse, madame de Montsorreau ?

ISAURE.

Moi !... une seule fois... madame... mais cela n’a pas duré... parce que ma rivale...

MARGUERITE, frémissant de colère.

N’était pas dangereuse... peut-être...

ISAURE.

Au contraire, madame, mais...

MARGUERITE, les dents serrées.

Mais elle... elle n’était pas aimée, peut-être ?...

Avec une violence qu’elle ne peut contenir.

C’est bien heureux pour vous... ma toute belle !

MARGUERITE, après avoir fait quelques pas pour se modérer. À part à elle-même.

Comment, tu ne peux pas prendre sur toi de contenir ta fureur un moment encore !...

Haut avec effort, en riant.

Dis-moi donc, mon Isaure, comment il s’appelle ?... hein... je t’ai tout dit... moi ?... ne me dois-tu pas la même confiance ?

Isaure baisse les yeux, la reine continue.

Si je voulais savoir son nom malgré toi... je le pourrais bien...

ISAURE, surprise.

Comment ?...

MARGUERITE.

Je n’aurai que ceci à faire...

Elle lui pose la main sur le cœur.

et prononcer l’un après l’autre les noms de tous nos jeunes seigneurs... Qu’en dites-vous ?...

ISAURE, plus épouvantée.

Oh ! madame... n’essayez pas... n’exigez rien, par grâce...

À part.

Ah ! je me sens défaillir...

MARGUERITE, plus lentement.

Calmez-vous... je serais désolée de faire souffrir une amie... car vous êtes mon amie, n’est-ce pas... ma meilleure amie... Pourquoi baissez-vous les yeux... Isaure... regardez-moi...

ISAURE, levant les yeux et les rebaissant.

Oh !... j’ai bien peur, madame...

MARGUERITE.

Peur d’une amie ?... d’une reine... qui vous a donné toute son affection... toute sa confiance... Allons donc !...

ISAURE, à part.

Elle a des soupçons... mon Dieu !... Que dire !... que faire !...

Elle tombe à genoux

Madame, écoutez-moi... je vais vous parler comme je le ferais si je paraissais devant Dieu...

MARGUERITE, à part.

Arrêtez !... achevons... et qu’elle souffre autant que moi !...

Elle se rapproche d’Isaure, et composant son maintien, elle lui dit en la relevant. Haut.

Je vous défends de me rien dire... J’ai deviné votre secret...

ISAURE.

Vous avez deviné mon secret.

MARGUERITE.

Et la cause qui vous le fait taire... Vous n’osez avouer votre liaison avec un homme que je hais et que je méprise... en un mot... vous adorez Dugast...

Elle la regarde en face, et continue à tenir les yeux fixés sur elle pendant le cours de la scène.

ISAURE.

Dugast !... Moi ! moi ! madame...

MARGUERITE.

Vous... vous !...

ISAURE, avec indignation.

Cela n’est pas... cela ne peut pas être... cela ne sera jamais...

MARGUERITE.

Je vous dis que vous aimez Dugast...

ISAURE, avec fierté.

Oh ! non, non... ce n’est pas Dugast que j’aime...

MARGUERITE, avec force.

Vous ne l’aimez pas... et qui donc aimez-vous ?... Répondez... répondez... répondez donc !...

Avec fureur.

Tu n’oses... je le crois...

Froidement.

Je vous répète, madame de Montsorreau, que vous aimez Dugast... et je trouve cela fort bien... seulement, je ne veux pas qu’on feigne des sentiments contraires... et j’exige... taisez-vous !... j’exige, entendez-moi bien !... que vous abandonnant à l’impulsion de votre cœur... vous donniez des espérances à Dugast !...

ISAURE.

Des espérances à Dugast !... Non, madame, quand je voudrais vous obéir...est-ce que je le pourrais ?...

MARGUERITE.

Vous le pourrez... vous le ferez... Oh ! vous ne connaissez pas vos forces... et même, si je vous en prie bien, vous lui donnerez un rendez-vous... un rendez-vous d’amour...

D’une voix terrible.

où vous irez...

ISAURE.

Moi !...

MARGUERITE.

Vous...

ISAURE.

Jamais... Vous êtes reine, mais votre pouvoir ne va pas jusque-là... Demandez-moi toute autre chose... je vous offre ma vie... tout mon sang... mais...

MARGUERITE, avec ironie.

Ah ! ah ! ton sang...

À part.

Je n’en veux pas... Je veux bien plus...

Haut, très froidement.

Je vous assure que vous donnerez un rendez-vous à cet infâme Dugast... c’est Marguerite qui vous le dit, madame de Montsorreau...

ISAURE.

Et c’est Madame de Montsorreau qui vous dit : Non !... madame Marguerite de Navarre...

MARGUERITE.

Tu dis non !... Pauvre femme ! regarde ceci !...

ISAURE

Mon écriture...

MARGUERITE.

Oui... et lis seulement une ligne : « Je suis à toi, c’est mon bonheur, c’est ma gloire... tout ce qu’une femme peut donner d’amour, tu l’auras de ton Isaure. »

ISAURE, effrayée.

Ah ! je la reconnais, cette lettre !... comment se peut-il... Eh bien, oui... vous savez tout... je l’avoue... celui que j’aime, c’est...

MARGUERITE.

Silence, malheureuse !... ne prononcez pas ce nom !... Vous aimez Dugast, et vous le lui direz ou je remets cette lettre à votre mari...

ISAURE, les mains jointes.

À mon mari ! grand Dieu !... à mon mari... il me tuera, madame !...

MARGUERITE.

Je le sais bien... Allez à Dugast...

ISAURE, suppliante.

Ah ! ce serait horrible... mon mari est si cruel !... il n’est point de supplices, point de tortures qu’il n’invente !...

MARGUERITE.

Je le sais bien... à Dugast... et vous êtes sauvée !

ISAURE, vivement.

Mais... en me sauvant... je me déshonore aux yeux de Bussy !...

MARGUERITE, avec fureur.

Je le sais bien !... et voilà ce que je veux...

D’une voix sombre.

Tu as prononcé son nom ! c’est ton arrêt... Déshonorée aux yeux de toute la cour, tuée, torturée par ton mari, ou bien saine et sauve ; mais méprisée, abandonnée par Bussy, qui te croira à Dugast... à cette condition je te la rends...

ISAURE tombe à genoux.

Oh ! quelle vengeance !... Pitié... pitié pour moi... je l’aimais avant de vous connaître... avant que je ne vinsse à Paris... Hélas ! je ne vous ai point trompée... voyez mon désespoir... je m’en irai partout où vous voudrez... je prendrai le voile dans quelque monastère lointain... je ne reparaîtrai jamais à la cour... je consens à ne le plus voir... à ne le plus voir, madame !... et à mourir loin de lui !... mais au moins qu’il ne me croie pas indigne de son amour !... qu’il ne croie pas que je l’ai trahi !...

MARGUERITE, après une seconde hésitation.

Mais alors... il t’aimerait toujours !... Non, il faut qu’il vous méprise... pour qu’il ne vous aime plus.

ISAURE, se relevant.

Eh bien ! madame, il m’aimera toujours !...

Élevant au ciel ses mains jointes.

Que Dieu me soit en aide !... mon sacrifice est fait : viennent la honte et la diffamation, on me plaindra... chacun sait que Bussy fut mon seul amour... viennent les tortures de M. de Montsorreau, je les supporterai en pensant à lui !...

MARGUERITE, bas.

Oh ! malheureuse que je suis... elle l’aime autant que moi...

Haut.

Je suis bien aise que vous ayez du courage... dans cinq minutes vous en aurez besoin... devant toute la cour... je vais...

ISAURE, voulant embrasser ses genoux.

Oh ! madame... madame...

MARGUERITE.

Aie pitié de toi-même... cède, cède...

ISAURE, à genoux.

Hélas ! madame... j’ai peur de la mort, oui... mais de son mépris...

MARGUERITE.

Prends-y garde... je pars...

ISAURE, tombant à genoux.

Miséricorde !...

MARGUERITE.

Promets-tu ?

ISAURE, avec un vain effort.

Je ne puis...

MARGUERITE.

Adieu...

Elle s’éloigne.

BUSSY, détournant la portière.

Promets !... mon Isaure, promets ! j’y serai.

Il laisse retomber la portière.

ISAURE, poussant un grand cri.

Ah !... merci, mon Dieu, merci !...

Au cri d’Isaure, Marguerite se retourne ; elle revient rapidement, et s’écrie.

MARGUERITE.

Eh bien ! tu me rappelles... n’est-ce pas ?

ISAURE.

Madame... je... sens que...

MARGUERITE.

Tous les malheurs... la honte publique... un époux implacable... Eh bien ? eh bien ?

ISAURE.

J’obéirai...

MARGUERITE, avec joie.

Ah !...

ISAURE, vivement.

Vous me rendrez cette lettre...

MARGUERITE.

Je le jure par mon amour pour Bussy... 

Haut.

Songe à remplir ta promesse... Voici la cour... point de subterfuge... c’est devant moi que vous parlerez à Dugast ?

ISAURE.

Devant vous...

MARGUERITE.

Tenez-vous près de moi !...

ISAURE.

Près de vous ! Soit !... et je dirai ce que vous voudrez.

MARGUERITE.

Bien !

 

 

Scène VI

 

MARGUERITE, ISAURE, par la porte du fond donnant sur le péristyle, la cour entre, HENRI, PAGES qui le précèdent, SIX HOMMES D’ARMES qui restent à l’entrée, QUÉLUZ, CHIVERNY, MONTSORREAU, DUGAST, suivent le prince, DAMES et SEIGNEURS faisant cortège, FARGY et plus tard BUSSY

 

Le roi va droit à Marguerite qu’il salue et dont il prend le gant qu’il presse sur ses lèvres. La reine le reprend et l’imite en s’inclinant et en disant.

MARGUERITE.

Bon soir, mon noble frère !

HENRY.

Puisque votre bon plaisir n’est pas d’aller à pied comme nous jusqu’à l’église, notre sœur, aimable et belle (ce qui pourtant serait mieux un jour de dévotion, jour où nous avons tant de grâces à rendre à Dieu, pour la destruction des huguenots), nous vous devancerons à Notre-Dame... nous n’attendons plus que les confréries des pénitents blancs et de la croix, dont nous avons le bonheur d’être membres... elles passeront devant le Louvre... Allons, messieurs, songeons à nous revêtir du saint habit des pénitents... Je désignerai tout à l’heure ceux qui le rendront avec moi et m’accompagneront, au sortir de Notre-Dame, au couvent des Petits-Augustins pour la nuit...

La toilette du roi commence. Un officier lui place respectueusement une robe agrafée sur les deux épaules, de sorte qu’il pourra s’en envelopper en entier pendant la procession. Un page lui donne ensuite un rosaire qu’il roule autour de son bras. Sa robe, quand il la croise, a une corde pour ceinture. La couleur en est blanche avec une croix rouge. Un capuchon pend derrière sa robe. Au moment où le roi s’habille, Bussy, sorti de la galerie, arrive à l’extrémité opposée, et se trouve à côté de Fargy.

FARGY, à Bussy.

Ah ! bon j’étais inquiet de ne pas te voir.

BUSSY.

À la faveur de la foule, j’ai quitté la galerie sans être aperçu...

FARGY.

Bien... très bien. – Comme tu es pâle !

BUSSY.

Cela peut être... tu sauras pourquoi... laisse-moi observer...

MARGUERITE, à Isaure, bas.

C’est le moment... parlez à Dugast...

Elle lui cède sa place, de façon qu’Isaure se trouve à côté des courtisans d’Henry.

ISAURE.

Que dirai-je ?...

MARGUERITE.

Ce qu’il vous plaira... pourvu qu’il ne doute pas de votre bienveillance...

ISAURE.

C’est bien facile... il est si avantageux... un mot suffira...

MARGUERITE.

Dites-le donc, j’écoute...

HENRY.

Maintenant je désigne pour mes confrères de pénitence Quéluz, Chiverny et Dugast...

Les trois seigneurs s’inclinent avec respect.

Et c’est juste, car je crois que nous sommes les quatre plus grands pêcheurs de la cour...Allons, vos manteaux, messieurs.

Les seigneurs imitent le roi. Isaure en ce moment touche le coude de Dugast.

ISAURE, bas.

Comte Dugast !... dans votre pénitence... ne demanderez-vous point pardon à Dieu... de m’avoir dit que vous m’aimiez ?...

Elle baisse les yeux.

DUGAST, surpris.

Non certes, madame... c’est un péché que je commettrai toute ma vie !...

ISAURE.

C’est donc à moi d’en demander pardon pour vous... et j’irai ce soir... à huit heures... m’agenouiller dans la première chapelle de l’église des Petits-Augustins.

Elle se retire vers Marguerite.

DUGAST, transporté.

Ah ! grand Dieu !

Il joint les mains avec force, se presse la poitrine comme un homme hors de lui. Enfin, il attire l’attention du roi, qui s’arrête et le regarde.

MARGUERITE.

Je suis contente... et je tiendrai ma promesse.

HENRY, à Dugast.

Eh bien ! qu’a-t-il ?... – pourquoi ne pas mettre votre vêtement pénitentiaire, monsieur ?...

DUGAST, avec joie à l’oreille du roi.

Oh ! sire !... c’est que j’ai encore un péché délicieux à faire avant de commencer ma pénitence.

HENRY, riant.

Vrai !... ah ! ah ! ah ! quel damné scélérat !...

Il reprend son sérieux en voyant Bussy qui s’approche la toque à la main.

Eh ! que nous veut encore le seigneur de Bussy ?

BUSSY.

Recevoir avec son audience de congé ce qui lui est dû par Votre Majesté.

HENRY.

C’est juste... Marguerite...

Il s’approche d’elle.

Me voilà requis !... et il a notre parole... rendez-moi donc cette lettre.

MARGUERITE, très vivement.

Quoi ! devant tout le monde !... pour qu’on voie que vous l’avez confiée... répondez que vous la remettrez à votre retour.

HENRY.

Oui...

Haut à Bussy.

La procession nous attend... vous serez satisfait à notre sortie de Notre-Dame.

Le roi se met en marche vers le fond, lentement. Tout le monde le suit.

MARGUERITE.

Où M. de Bussy nous accompagnera sans doute ?

BUSSY, à Marguerite.

J’aurai l’honneur, madame, d’escorter à cheval votre litière.

MARGUERITE.

Je vous en remercie... Comte de Montsorreau, veillez à ce qu’elle s’approche... et vous, Isaure, allez quérir mon rosaire, mes heures et mon voile dans mon oratoire... je vous attends.

En ce moment, les trois hommes du peuple, qu’on a vus au premier acte, passent dans le péristyle avec les valets du Louvre et les hommes d’armes qui suivent la procession, mêlés à la foule. Simon laisse tomber à dessein son chapelet aux pieds de Bussy qui se tient incliné par piété.

SIMON.

Ah ! que je suis maladroit !

Il entre, et se baisse pour le ramasser, en disant tout bas à Bussy.

On nous a dit de veiller cette nuit...

Il fait semblant de chercher les grains séparés de son rosaire, et continue.

nous sommes trois mille dans la Cité !... prêts à vous suivre au premier signal...

Haut.

Là, voilà qui est arrangé !...

Se tournant vers la reine, agenouillée à quelques pas.

Je vous demande bien pardon !...

Il se remet à la file.-Le bruit lointain des cloches et de l’orchestre reprend et s’éteint insensiblement pour laisser entendre la scène suivante.

À la fin de l’acte, bruit de cloches et de la procession qui s’éloigne, imité par l’orchestre.

 

 

Scène VII

 

BUSSY et MARGUERITE.

 

Cette scène marche vite.

MARGUERITE.

Me voilà seule avec lui.

BUSSY.

Mon sort dépend de mon adresse... tenons-nous bien.

MARGUERITE.

Un mot, comte... les affections ne se commandent pas...

Elle l’observe.

Peut-être avez-vous tort de préférer...

Mouvement de Bussy.

Le duc d’Anjou à Henry III...

Surprise de Bussy.

Cependant... si le duc d’Anjou vous sacrifiait indignement à l’un de ses caprices...

BUSSY, bas.

Où veut-elle en venir ?

Haut.

Madame, le duc en est incapable.

MARGUERITE.

Supposons-le un instant... que feriez-vous ?

BUSSY.

Je quitterais son service méprisable sans hésiter.

MARGUERITE.

Et si votre cœur était engagé entre deux femmes ?

BUSSY, bas.

Nous y voilà.

Haut.

Entre deux femmes !...

MARGUERITE.

Dont l’une vous aurait sauvé la vie, tandis que l’autre...

BUSSY.

L’autre... comment savez-vous ?...

MARGUERITE.

N’importe, je le sais et j’excuse un premier amour... je répète : si l’une vous avait sauvé la vie, tandis que l’autre vous trahissait lâchement... que feriez-vous ?

BUSSY, avec affectation.

Pour celle que je trouverais perfide, madame... je n’aurais plus que de la haine, du mépris...

MARGUERITE, très vivement.

Allez donc ce soir... entre huit et neuf heures, dans la première chapelle... de l’église des Petits-Augustins... vous y verrez madame de Montsorreau avec Dugast.

BUSSY.

Est-il possible ?...

Haut.

Si cela était...

MARGUERITE.

Si cela est... que feriez-vous ?...

BUSSY.

Ah ! madame... je n’aurais pas assez de ma vie pour obtenir mon pardon.

MARGUERITE, avec amour.

Assez, assez... taisez-vous... prenez garde... vous aurez des preuves, mais j’exige que vous ne parliez pas à Isaure.

BUSSY.

Je le jure.

MARGUERITE.

C’est bien... voici ma litière... allez monter à cheval.

BUSSY.

J’obéis... oh ! quelle perfidie !

 

 

Scène VIII

 

MARGUERITE, MONSIEUR DE MONTSORREAU

 

MARGUERITE, à part.

Ma rivale sera perdue dans l’esprit de son amant ; mais ce n’est pas assez... il faut qu’elle ne puisse jamais se disculper auprès de lui... et pour cela... oui, je n’ai que ce moyen.

MONTSORREAU.

Vos ordres sont remplis, madame.

MARGUERITE.

Monsieur de Montsorreau, je vous consulte... un gentilhomme... un des beaux noms de France... est offensé dans son honneur.

MONTSORREAU.

Eh ! madame, n’a-t-il pas son épée ?

MARGUERITE.

Attendez !... l’offense est secrète... le coupable, protégé du roi... et la femme du malheureux gentilhomme n’a pas encore cédé à son séducteur...

MONTSORREAU.

Un séducteur que le roi protège ?... Qu’on le fasse tuer en secret alors.

MARGUERITE.

Je suis de votre avis... L’homme c’est Dugast... la femme, c’est la vôtre...

MONTSORREAU, furieux.

Ils mourront tous deux ?

MARGUERITE.

Non ; pour Dugast, je vous le livre... mais la femme... une captivité sévère...

MONTSORREAU.

Oh !...

MARGUERITE.

Point d’autre Point d’autre vengeance... je ne le veux pas.

MONTSORREAU.

Madame !...

MARGUERITE.

Modérez-vous !... jusqu’à ce soir... Vous saurez le lieu et l’heure.

Voyant arriver Isaure.

Ah ! voici madame de Montsorreau !...

À Montsorreau.

Mais soyez donc maître de vous... je l’exige !...

Elle met son voile et prend son rosaire, puis s’adressant à M. de Fargy, qui entre.

Venez, M. de Fargy !... votre main à madame... la vôtre, comte... Partons !

Elle donne la main à Montsorreau, et sort. Fargy et Isaure suivent.

 

 

ACTE V

 

L’église du monastère des Petits-Augustins. Par les trois portes du fond on distingue le jardin des pères. À droite, le cloître qui circule le long de l’église et y communique de plain-pied, de sorte que les gens placés sous les pilastres de ce côté ne sont pas encore dans le sanctuaire, mais seulement dans le cloître.

Pour indiquer cette disposition, une grille dorée forme la séparation du lieu profane et du lieu consacré. Un bénitier en marbre, placé au niveau de la grille à l’endroit où elle s’ouvre, achève de désigner ce passage comme l’entrée particulière des moines, pour passer de leur abbaye dans l’église. À gauche, trois chapelles dans de petites nefs ou enfoncements. À chacune un autel. Au second autel, un cierge allumé donnant à peine de la lueur à trois pas. On comprend qu’il n’est pas là pour éclairer, mais comme signe de vénération au saint de la chapelle. Entre la première et la seconde chapelle, sont deux tombeaux, et au-dessus des trophées d’armes, anciennes attachées en ex-voto. L’église est sombre, elle n’est éclairée que par la lueur de la lune, lueur qui vient du jardin, et par la rosace du fond, en vitraux peints. L’horloge du couvent sonne huit heures.

 

 

Scène première

 

MARGUERITE, UN PAGE

 

MARGUERITE, arrivant par l’intérieur du couvent à droite, et encore en dehors de la balustrade

Huit heures !... les moines viennent de chanter leur première veille !... c’est le moment du rendez-vous.

Elle entre dans l’enceinte intérieure, un page qui la précède lui présente respectueusement de l’eau bénite.

Merci !

LE PAGE, d’une voix modérée comme quand on parle dans une enceinte pieuse.

Faut-il aller quérir madame de Montsorreau, qui attend dans la litière de Votre Altesse ?

MARGUERITE, les premiers mots vivement.

Vous irez quand vous en aurez l’ordre... un siège pour prier ?...

À part.

Chercher Isaure !... oh ! non... il est trop tôt !

Réfléchissant.

Tout marche à mon gré... on a vu Bussy pénétrer sous les arceaux du cloître... sans doute il s’y tient caché ! Cet infâme Dugast n’a garde de manquer à son rendez-vous, lui !... c’est alors seulement que j’enverrai ma rivale !... et c’est alors que Bussy la voyant venir droit à Dugast, la croira coupable... point d’explication entre eux qui détruise l’erreur... car Montsorreau n’en laissera pas le temps... sa jalousie m’en répond !... Mais il devrait être ici... oublie-t-il sa parole !... oublie-t-il son injure !

LE PAGE, apportant une chaise.

Madame...

MARGUERITE, préoccupée.

Il faut pourtant que je le voie avant de m’éloigner...

LE PAGE.

Madame, voici enfin...

MARGUERITE, de même.

Ensuite j’irai attendre le résultat de l’événement, près de mon frère occupé de sa pénitence.

LE PAGE, posant la chaise devant Marguerite.

Si la reine veut s’agenouiller... voici ?...

MARGUERITE.

Ah ! ah !... oui... eh bien ! priez donc, mon ami !

LE PAGE met un genou en terre à quelques pas, en disant.

Et vous, madame ?

MARGUERITE.

Il a raison...

À part.

J’oublie jusqu’à Dieu pour lui !... et pourtant sa bonté m’a toujours protégée !... Prions...

À elle-même.

Eh ! qu’ai-je à demander, moi ?... hélas, qu’il m’aime !...

Joignant les mains.

Oh ! oui, mon Dieu, faites qu’il m’aime !... je suis belle, je suis reine... c’est beaucoup sans doute !... mais ce n’est pas assez... il faut encore être aimée !

Elle semble prier avec ferveur.

LE PAGE, l’interrompant.

Voilà quelqu’un vers les portes du côté du jardin, vous m’avez dit de vous prévenir.

MARGUERITE.

Et de savoir qui ?... allez et gardez qu’on ne nous voie !

LE PAGE.

Il suffit !

Il s’avance le long des colonnes avec précaution.

MARGUERITE.

Si c’est Montsorreau, je quitterai ce lieu... Il est des actes nécessaires... des actes que dirigent des mains royales, mais auxquels des mains royales ne doivent pas toucher... Eh bien ?...

LE PAGE, avec effroi.

Oh ! madame, ce sont des figures sinistres !... le vieux qui est enveloppé d’un manteau a parlé de tuer...

MARGUERITE, à part.

C’est Montsorreau !

LE PAGE.

Un son de voix effrayant !...

MARGUERITE.

Allons donc, enfant que vous êtes... vous avez cru entendre...

LE PAGE.

Oh ! non, j’en suis sûr... rentrons, madame ?...

MARGUERITE.

Rentrons, soit... précédez-moi...

Le page hésite.

Précédez-moi, je le veux...Allez me faire ouvrir le parloir... je m’y reposerai jusqu’à la seconde vigile des pères... Allez vite.

Le page s’éloigne par le côté droit qui donne dans le cloître. Marguerite, au lieu de le suivre, revient à la balustrade et s’y appuie, le corps penché dans l’intérieur, vers Montsorreau, qui arrive lentement dans l’obscurité, avec trois hommes. Pendant les dernières phrases du colloque entre Marguerite et le page, les trois bandits qui suivent Montsorreau se sont mis l’un contre l’autre à deux genoux devant la première chapelle du fond. Montsorreau est resté debout, les bras croisés.

 

 

Scène II

 

MONTSORREAU, LES TROIS BANDITS

 

MONTSORREAU.

Avez-vous fini ?

UN BANDIT.

Écoutez donc, monseigneur, en quelque chose que ce soit, il n’est rien de tel que de se recommander aux saints du paradis... Celui-ci justement est mon patron : c’est bon signe pour notre affaire...

MONTSORREAU.

Dépêchons... il faut que je rejoigne le roi... Vous m’avez bien compris ?...

LE BANDIT.

Parfaitement... Nous nous cachons dans le jardin de l’abbaye.

Montsorreau fait un signe affirmatif.

Nous tenons l’œil sur les portes de l’église.

Même signe du comte.

Et quand nous voyons une femme avec un voile blanc

Même signe.

Y entrer... sur les pas d’un homme... nous avançons...

MONTSORREAU.

Oui...

LE BANDIT.

Et dès qu’elle parle à cet homme...

MONTSORREAU, vivement.

Vous le tuez dès qu’elle lui parle... vous le tuez...

LE BANDIT.

Et si elle ne lui parle pas ?...

MONTSORREAU.

Si elle... Oh ! elle lui parlera... Mais si elle ne lui parlait pas... abordez l’homme alors, et demandez-lui s’il n’est pas M. le comte Dugast...

LE BANDIT.

Le comte Dugast ?...

LES DEUX AUTRES répètent.

Dugast !...

LE BANDIT.

S’il dit oui : nous frappons ?...

MONTSORREAU, avec fureur.

Tous trois ensemble !... à grands coups... sans pitié !...

MARGUERITE, à part.

À la bonne heure... tout est réglé... sortons.

Elle sort par le côté où s’en est allé le page.

UN DES BANDITS, s’approchant de Montsorreau.

Tuer n’est pas difficile, mais...

MONTSORREAU.

Mais quoi ?...

LE BANDIT.

Tuer... dans une église !...

MONTSORREAU.

Refusez-vous ?...

LE BANDIT, avec bonne foi et d’un ton grave.

Un instant, monseigneur ! nous sommes des gens loyaux dans notre métier, mais bons catholiques avant tout... Nous rendons volontiers service à de grands personnages... à juste prix... et, si la dame et le cavalier passent au jardin pour causer, comme cela semble probable, cela va tout seul... Mais... si vous voulez qu’on frappe ici !... sans attendre... c’est un prix différent... car il faut avoir le moyen d’acheter un pardon de Rome ! Un meurtre dans un lieu consacré !... c’est cher pour de pauvres gens !

MONTSORREAU.

Finissons !... Tout l’or que vous voudrez...

LE BANDIT, à ses camarades.

C’est fini... monseigneur, de l’or et l’absolution !... Venez.

MONTSORREAU, jetant une bourse.

Voilà !

Il sort rapidement par le fond.

Les trois bandits, après avoir relevé la bourse, s’en vont. En partant, ils ont une génuflexion devant chaque autel.

LE PREMIER BANDIT, arrêtant ses camarades au moment de sortir par le fond.

Attention ! voilà un homme qui suit le cloître et qui vient droit ici...

Les deux bandits s’approchent du côté indiqué, et le premier continue.

Y a-t-il une femme derrière lui, avec un voile blanc ?...

Les deux bandits font un signe négatif.

PREMIER BANDIT.

Non ?... Alors, ce n’est pas notre homme... allons nous cacher dans le jardin.

Ils disparaissent.

BUSSY, arrivant par le cloître, du côté droit.

C’est là que viendra ma pauvre Isaure, et cet exécrable Dugast... Cette église, ordinairement déserte, est ce soir traversée à tous moments par du monde... Cela n’est pas étonnant... nos conjurés, guidés par Fargy, viennent probablement déjà se cacher dans le jardin de l’abbaye... pour être prêts à mon signal... Leur ardeur est grande... ils devancent l’heure de beaucoup !...

Avec fierté.

Quand elle sonnera, cette heure où nous délivrerons la France d’un indigne monarque... moi, j’aurai déjà sauvé mon Isaure d’un scélérat et trompé les calculs de Marguerite !... Oh ! maintenant, je ne lui dois plus rien... son odieuse action m’acquitte de toute reconnaissance !...

Il se promène en réfléchissant profondément ; puis, s’arrêtant court, il dit.

Bizarre destinée !... qui mêle pour moi l’amour de deux femmes et leurs intrigues à une conspiration prête à éclater !...

D’un air contrarié.

Ah !... Mais, qui peut maîtriser les événements ?... Les choses sont ainsi !... et la Providence connaît ses voies... Que sommes-nous !... ses instruments !...

Il regarde autour de lui.

Ces idées-là ne me viendraient pas ailleurs qu’ici...

Il s’incline en regardant vers le fond de la chapelle.

Le Sauveur des hommes !... et moi... qui veux aussi... ah... suis-je digne d’être le sauveur d’un peuple ?...

Il fléchit le genou, se relève ; et, tendant la main vers l’image qu’il est censé voir, il s’écrie.

Si vous le voulez, Seigneur !... ce sera ma faible main... Ne regardez pas le mérite de l’homme qui délivre... regardez l’infortune du peuple qui lui crie : Délivre-moi !

En ce moment, d’un trophée d’armes attaché à une colonne au-dessus d’un tombeau se détache un casque de fer, qui tombe sur les dalles et fait retentir l’église. Bussy fait un mouvement.

Un casque qui tombe tout seul d’une armure !... quel présage... signe de mort, dit-on !...

Il sourit, et en même temps il voit arriver Dugast.

Ah ! Dugast !...

D’une voix sourde.

Signe de mort !... qui sait ?... de la main de ce lâche peut-être ! mais quand j’en serais sûr... je ne perdrais pas cette occasion... Laissons-le s’avancer !...

 

 

Scène III

 

BUSSY, retiré derrière le tombeau, DUGAST

 

DUGAST.

Qu’il fait sombre ici !...

Il avance.

Singulier endroit pour un rendez-vous !... Ah ! c’est pour rassurer sa pudeur !... ensuite, nous passerons au jardin, je l’espère bien... Seulement, cela sera plus solennel, parce que d’abord nous aurons pris Dieu à témoin de nos serments de fidélité !

Il va droit à la chapelle.

Personne encore !... voilà pourtant bien le lieu indiqué... C’est triste une église !... le soir... à la lueur pâle d’un cierge, qui ne sert qu’à faire mieux voir l’obscurité !... Ces voûtes sont si lugubres, qu’en vérité il n’en coûterait qu’un peu d’imagination pour se croire déjà mort et enterré... comme le vieux baron qui dort là... Reposons-nous sur cette tombe...

Il s’assied sur le pied du sarcophage, et se trouve à la portée de la main de Bussy.

Ah ! ah ! ah : c’est bizarre... attendre, assis sur la pierre d’un mort, la vie... car la vie pour moi, c’est le plaisir... – J’ai beau vouloir m’égayer... je me sens de la glace au cœur... Ce contraste m’inspire d’étranges pensées... Eh ! tout est contraste... tout se touche dans ce monde ! grandeurs et misères... vie et trépas !... Mais pour moi, que le sort favorise... qu’ai-je à craindre ?... C’est une femme que j’aime avec passion !... une femme que je prends à mon rival... à ce fier Bussy !... c’est la félicité que j’attends !

BUSSY, le saisissant.

Et c’est la mort qui vient...

DUGAST.

Ah ! ciel !... la mort !... Quelle voix !...

BUSSY.

La voix d’un ennemi...

DUGAST.

Bussy...

BUSSY.

Oui, assassin ; oui, Bussy !...

DUGAST.

Monsieur le comte... monsieur le comte, écoutez-moi ! si j’ai forfait à l’honneur envers vous... c’était... c’était pour plaire au roi...

BUSSY, avec fureur.

Quelle excuse !...

DUGAST.

C’est la seule que je puisse donner d’un acte bien déloyal, je l’avoue ; mais vous, loyal chevalier, vous ne m’assassinerez pas... quand je suis à votre merci... au milieu d’une église... et sans armes...

BUSSY.

Sans armes ?...

DUGAST, vivement.

Je suis sans armes...

BUSSY, il le lâche.

Ah !...

DUGAST.

Sans cela, croyez bien que... Mais je n’ai rien, monsieur... Donnez-moi quelque chose pour que je puisse me défendre... un poignard, un tronçon d’épée... n’importe... mais point d’armes !...

À part.

J’en échappe !

BUSSY, qui pendant ce temps a jeté un regard sur le trophée d’armes.

Ah oui-dà !... eh bien ! tiens, en voici une !... une, que tu n’es pas digne de toucher.

Il arrache l’épée du trophée dont le casque est tombé.

Elle n’est pas plus lourde que la mienne... choisis...

DUGAST, à part.

Il le faut donc...

Haut.

Eh bien ! soit...

À part.

Oh ! si je pouvais... il est affaibli par ses blessures...

Haut.

Au moins, pas dans ce lieu saint ?...

BUSSY.

Non, je le respecte... Mais ne crois pas m’échapper...

Il se met entre la porte du fond et Dugast.

DUGAST.

Je n’y pense pas... Sous les arceaux du cloître... si vous voulez ?...

Il ouvre la grille du cloître, comme pour faire passage à Bussy.

BUSSY, passant le premier.

Soit : ton ignoble sang ne souillera pas cette enceinte sacrée !...

DUGAST.

Alors, que ce soit donc le tien !...

Il s’élance sur Bussy, et le frappe par derrière.

La voix de BUSSY.

Ah ! lâche !... encore une trahison !... ce sera la dernière...

Cliquetis d’armes.

Tu n’as pas réussi... la main d’un assassin n’est jamais sûre ! tiens ! tiens ! tiens !

La voix de DUGAST.

Ah ! je suis blessé !... dangereusement blessé...

BUSSY, sans être vu.

Attends ! attends !

DUGAST, entrant dans l’église.

Arrêtez, Bussy... je vous crie merci !

BUSSY, l’épée haute, la main sur son flanc, comme un homme blessé en disant.

Point de merci !...

DUGAST, se traînant blessé et s’arrêtant pour demander grâce à chaque pas.

Pitié !

BUSSY.

Point de pitié !...

DUGAST.

Grâce !...

BUSSY.

Pas de grâce !...

DUGAST.

Au pied d’un autel !...

BUSSY.

Partout !...

DUGAST.

C’est un sacrilège !...

BUSSY, levant son épée et regardant le ciel.

Dieu me le pardonne ! Il a tout vu !...

Il frappe.

DUGAST.

Ah !...

BUSSY.

J’ai fait justice... respirons.

Il passe la main sur son flanc.

Point de sang !... non... ce n’est qu’une forte contusion... son épée aura glissé sur le buffle de mon baudrier...

Il lève les yeux sur le trophée de la colonne. Souriant.

Ah !... le casque tombé... ce n’était pas pour moi !...

Ici la forme blanche d’Isaure se dessine sur le vide de la porte du fond. En même temps, les bandits apparaissent derrière elle, et se glissent dans le cloître intérieur du côté droit jusqu’à l’endroit qui communique à l’église. Isaure, en entrant, s’arrête à la porte par dévotion, en s’inclinant du côté des nefs de la gauche. Pendant ce temps, Bussy traverse lentement vers la droite, en disant.

Je suis vengé !...

Il marche.

J’aurais mieux aimé que ce fût ailleurs !...

Il marche encore.

Cette action...

Il indique l’endroit où est tombé Dugast.

Est-ce un bon prélude à la grande entreprise qui va s’accomplir... ah !...

Il semble absorbé.

LE BANDIT, se penchant à mi-corps sur la balustrade.

Attention !... voici la dame au voile blanc... nous saurons bientôt où est l’homme qu’elle cherche...

BUSSY.

Quelqu’un vient... c’est par là...

Il regarde du côté du fond, où est Isaure.

ISAURE se relève et s’approche en disant.

Avançons... puisqu’on le veut... ô contrainte odieuse !... venir chercher Dugast, moi !...

BUSSY, avec joie.

C’est Isaure !...

ISAURE, approchant toujours.

Mais il a fallu céder à cette reine implacable... Bussy l’a voulu... Promets, mon Isaure !... a-t-il dit, j’y serai.

BUSSY, à voix basse.

J’y suis...

ISAURE, elle se met à genoux presque au milieu de l’église.

C’est sa voix !...

Sans tourner la tête vers Bussy, et feignant de prier, elle dit à Bussy.

Ô mon ami !... prenez garde... je crois qu’elle me fait suivre... Un homme a toujours été sur mes pas, depuis le fond du jardin... eh ! tenez, le voilà encore...

Le bandit s’agenouille près du bénitier.

Restez donc éloigné de moi... que son espion... si c’en est un... voie Dugast m’aborder... il le faut...

BUSSY.

Il le faudrait !... oui... mais...

ISAURE.

Mais...

BUSSY.

S’il ne vient pas ?...

ISAURE, avec confiance.

Oh ! il viendra !...

LE BANDIT.

Lui parle-t-elle ?...

Il s’approche, et se trouve près de Bussy, debout, à droite, vers la première chapelle.

Dieu vous garde, monseigneur !...

BUSSY.

Que cherchez-vous ?

LE BANDIT.

Je cherche... monseigneur le comte Dugast... est-ce vous ?...

BUSSY.

Si c’est moi... qui suis Dugast ?

ISAURE, se relevant et allant à Bussy. À part.

Laissez-le lui croire !... Vous voyez bien que c’est un homme à Marguerite !

BUSSY.

Et que lui voulez-vous... au comte ?

LE BANDIT.

Un message important...

BUSSY.

De quelle part ?

LE BANDIT.

Je ne le dirai qu’à lui...

BUSSY.

Hé !...

ISAURE, vivement.

Dites-le donc à ce cavalier...

LE BANDIT.

Ah !... c’est donc bien là le comte Dugast... celui que vous attendiez ?

ISAURE.

Oui...

LE BANDIT recule, en disant à voix basse à ses compagnons.

À vous !...

Les deux bandits, qui se sont glissés derrière Bussy, lèvent leurs armes.

ISAURE.

Quel est ce message ?...

LE BANDIT.

Le voici !

Les trois assassins frappent Bussy en même temps.

ISAURE.

Ah !!!

BUSSY.

Ah !... ah !... je suis mort !...

Il va tomber en avant du bénitier à droite.

ISAURE, poussant un cri.

Ah !

Elle se jette sur le corps de Bussy en faisant de vains efforts pour appeler au secours.

 

 

Scène IV

 

BUSSY, DUGAST, MONTSORREAU, qui arrive par la grille du cloître, ensuite MARGUERITE, que suivent un page et un écuyer

 

LE BANDIT, à Montsorreau, rapidement.

C’est fini, monseigneur... bien payé, bien servi... voilà !

Il montre le corps étendu, et fuit avec ses deux complices,

ISAURE, d’une voix étouffée.

Ah mon Dieu !... Au secours !... au meurtre !...

Avec force.

À l’assassin !...

MONTSORREAU, lui saisissant la main.

L’assassin !... c’est moi !... Silence, malheureuse !

ISAURE.

Montsorreau !

MONTSORREAU.

Oui, Montsorreau... est-ce qu’il n’a pas dit mon nom en frappant ton infâme Dugast ?...

ISAURE.

Dugast ?... vous vouliez faire tuer Dugast ?...

MONTSORREAU.

Oui, je l’ai fait tuer... ce cher objet de tes amours !... et tu vas le suivre...

MARGUERITE.

Arrêtez, Montsorreau, arrêtez !

Elle lui retient le bras.

ISAURE l’apercevant.

Marguerite !... ô trahison !... c’est donc elle !... C’est vous, madame, qui m’avez vendue à la vengeance de mon époux ?... Oh ! Dieu est juste, Marguerite !... il te frappe avec moi !...

MARGUERITE.

Que dit-elle ?

ISAURE.

Il te frappe en même temps que la pauvre Isaure !... et ton cœur sera déchiré comme le sien... tu verras ! tu verras !

MARGUERITE.

Quels étranges propos !

ISAURE.

Oh ! tuez-moi, monseigneur et maître ! vous êtes offensé, vous, car je l’aimais !... Tuez-moi ! tuez-moi !

MONTSORREAU, levant son épée.

Madame, vous l’entendez...

MARGUERITE, le retenant.

Elle ne l’aimait pas, vous dis-je...

ISAURE.

Si, si, je l’aimais !...

MARGUERITE.

Son esprit s’égare... c’est l’a terreur qui la saisie à votre vue...

Au page et à l’écuyer qui sont entrés avec elle.

Emmenez cette dame à l’abbaye, qu’on lui donne des soins... veillez sur elle... et sur lui !

MONTSORREAU, prenant la main de sa femme.

Oui, venez !... obéissez !...

ISAURE.

C’est mon devoir, monseigneur !... c’est mon sort de vous obéir ! mais...

Se retournant vers Marguerite.

Adieu !... et malheur à toi !... femme sans pitié... malheur à toi ! malheur à toi !

MARGUERITE.

Emmenez-la, emmenez-la vite !... allez !...

Tout le monde sort, Marguerite reste seule sur le seuil de la grille.

 

 

Scène V

 

MARGUERITE, BUSSY

 

MARGUERITE.

Ah ! mon Dieu !... cette femme m’a troublée... effrayée... sa raison semble perdue !...Ce n’est pourtant pas la mort de Dugast qui peut l’avoir émue à ce point !... Il est donc mort Dugast !... j’ai besoin d’en être sûre !... oserai-je ?... j’oserai... Où est-il !... prenons ce flambeau !...

Elle prend le cierge, elle le voit derrière la colonne. En frémissant.

Ah ! le voilà !... quoi ici !...

Elle recule.

C’est lui... c’est bien lui... sans mouvement !...

Elle se détourne.

Ah ! c’est horrible !... il ne faut pas voir la vengeance de trop près ?... mais pourquoi donc n’ai-je pas plus de joie au cœur... plus d’ennemi !... plus de rivale !... du bonheur !... de l’amour !... l’amour de Bussy !...

BUSSY, faisant un faible gémissement.

Ah !...

MARGUERITE, avec effroi.

Ah ! mon Dieu !... qu’ai-je entendu !...

BUSSY, second gémissement sourd et prolongé.

Ah !

Marguerite laisse tomber le cierge qui s’éteint.

BUSSY, continuant d’une voix presqu’insensible.

Isaure !... ah !...

MARGUERITE.

Oh ! qui parle ainsi... de cette voix si effrayante... qu’on dirait qu’elle sort de dessous ces dalles !... des caveaux des morts !...

Gémissements de Bussy.

J’entends toujours !... si c’était... si c’était l’âme !... l’âme désolée d’Isaure que Montsorreau dans sa fureur... Isaure qui m’a tant menacée !... ma tête se trouble !... cette horrible obscurité !... Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! que j’ai peur !...

Elle tombe à genoux sur les gradins du tombeau et cache sa tête dans ses mains.

Si je pouvais fuir !... je n’en ai pas la force !...

Avec désespoir.

Quoi donc ! rester près de ce cadavre ?

L’horloge sonne dix heures lentement et d’un son très lointain ; au premier coup Marguerite tressaillit.

Ah !... c’est l’horloge de l’abbaye ?...

Pendant que l’horloge continue, on entend les voix des malcontents qui paraissent sous les arceaux les plus éloignés.

UNE VOIX.

Voilà l’heure !...

D’AUTRES VOIX du côté opposé.

Il est temps !...

D’AUTRES VOIX plus éloignées.

Le signal !...

D’AUTRES VOIX plus rapprochées.

Bussy !... Bussy !...

BUSSY, se soulevant à ce dernier cri et poussant un profond gémissement.

Ah !... ah !...

MARGUERITE, tout-à-fait égarée.

Oh ! juste ciel !... ai-je encore ma raison !... Est-ce mon imagination troublée qui crée autour de moi ces voix bizarres... et cet effroyable râle d’agonisant !... Je n’y résiste plus !... mon cœur se glace !... je vais mourir !...

Elle se laisse aller, anéantie, sur les gradins du tombeau.

Ah !

Elle se soulève avec surprise et espérance en apercevant, de loin, la lanterne portée par Simon.

Une lumière !... je renais !... bénie sois-tu, faible lueur !... viens chasser l’horrible nuit de mon âme...

Ici les malcontents entrent.

On parle !... écoutons !...

 

 

Scène VI

 

MARGUERITE, BUSSY, FARGY, GUERCIIEVILLE, SIMON, JACQUES, FRANÇOIS, SEIGNEURS DU PARTI D’ANJOU

 

Les seigneurs ont des manteaux qui cachent leurs armures, Simon tient une lanterne sourde.

GUERCHEVILLE, au fond.

Vous-êtes sûr qu’il est entré dans l’église ?

FARGY.

Oui, mais comment peut-il se faire attendre dans un tel moment ?...

SIMON, brusquement.

Quand il s’agit d’une couronne pour son duc d’Anjou !

MARGUERITE, respirant, mais changeant de surprise et d’inquiétude.

Ah !!!... ce sont nos malcontents !... un complot contre le roi !...

FARGY.

Sans Bussy nous ne pouvons rien entreprendre.

GUERCHEVILLE.

Non, sans doute, car pour qui agirions-nous ?

SIMON, à demi-voix.

Par Dieu ! pour nous-mêmes ! ne semble-t-il pas que la France ne puisse se délivrer d’un mauvais maître, sans en avoir d’avance un autre tout prêt ?... par Notre-Dame ! ce n’est pas ce qui lui manquera !

MARGUERITE, à part.

Le peuple s’en mêle aussi !... mais le roi est perdu !... presque seul ici !... sans escorte !...

GUERCHEVILLE.

Cherchons Bussy... parcourons l’église, messieurs.

MARGUERITE, à part.

Ils vont me voir !... rassemblons tout mon courage... et si mon frère doit perdre sa couronne, sauvons du moins sa vie !

Élevant la voix.

Par ici ! par ici, messieurs !

Tous vont à la voix. Simon y dirige la lanterne.

FARGY.

La reine !... la reine !

MARGUERITE.

La reine... qui connaît vos desseins, comte de Fargy.

SIMON.

La reine !... il faut s’emparer d’elle !...

MARGUERITE.

Qui donc m’interrompt ?... faites taire cet homme... La reine, qui vous cherche, messieurs...

Surprise générale.

GUERCHEVILLE.

Vous nous cherchiez, madame ?

MARGUERITE.

Oui... par suite de l’intérêt que je porte à celui qui vous commande !...

Mouvement de surprise des conjurés.

MARGUERITE, se reprenant.

Je veux dire, à celui pour qui vous agissez : le duc d’Anjou enfin... Mais Henry m’est cher de même...

FARGY.

Eh bien ! madame ?...

MARGUERITE.

Eh bien ! s’il faut qu’il perde le trône... que ses jours soient respectés... jurez-le-moi... je passe à votre cause, et je demeure en vos mains... comme otage !

FARGY.

Rassurez-vous, madame... une couronne de moine remplacera la couronne du monarque : c’était une chose déjà convenue !...

MARGUERITE.

Toutes vos mesures sont bien prises sans doute ?...

FARGY.

Immanquables ! madame.

MARGUERITE, à part.

Ô ciel !...

SIMON, grommelant.

Immanquables !... si le chef ne se fait pas attendre plus longtemps...

FARGY.

Est-ce lui qui accourt ?...

GUERCHEVILLE.

C’est mon page !

 

 

Scène VII

 

LES MÊMES, LE PAGE DE GUERCHEVILLE

 

LE PAGE arrive tout essoufflé par la grille du cloître.

Perdus !... perdus !... Le roi sait tout !

TOUS.

Comment ? comment ?

LE PAGE.

Par Montsorreau !... Ah ! je ne puis plus respirer...

FARGY.

Par Montsorreau, qui n’est pas des nôtres, qui ne savait rien ?...

LE PAGE, plus vivement.

Par Montsorreau, qui vient de lui porter la liste des conjurés...

GUERCIIEVILLE.

Où l’a-t-il prise ?...

LE PAGE.

Sur le sein de sa femme quand elle a perdu connaissance tout à l’heure.

MARGUERITE et TOUT LE MONDE.

Ah !...

LE PAGE, rapidement.

Le roi fait chercher Bussy, qu’on sait dans l’abbaye... On a déjà parcouru le jardin... on va venir ici...

SIMON.

Cachons cela !

Il ferme sa lanterne.

LE PAGE.

Enfin, cent hallebardiers viennent d’arriver du Louvre... ils gardent toutes les issues.

SIMON.

Oh ! oh !...

Il s’éloigne de mauvaise humeur et cesse d’écouter la reine.

GUERCHEVILLE.

Il n’y a plus qu’une ressource : c’est de se frayer un passage l’épée au poing.

MARGUERITE, à part.

Et Bussy !...

Haut.

Vous n’y réussirez pas, messieurs ! et vous quittez votre chef !... vous le quittez pendant qu’on le poursuit ?... Attendez-le, messieurs... attendez-le, et je vous sauve, moi !... je vous sauve, pour l’amour de lui !... Écoutez !...

FARGY.

Parlez, madame.

MARGUERITE.

On ne mettra pas de soldats à la poterne du jardin où m’attend ma litière... car cette issue est déjà gardée par dix hommes d’armes, à moi, des Navarrais... Aubry, qui les commande, vous laissera passer en lui montrant un mot de ma main... je vais le tracer sur mes tablettes... avec mon poinçon... Approchez-moi la lumière...

Bussy laisse encore entendre un gémissement. Le page, qui se trouve entre lui et Simon, fait un geste de frayeur, et pousse le bras de Simon, en lui montrant de la main l’endroit d où le cri est parti.

SIMON, se baissant et ouvrant sa lanterne pour voir.

Oh !... qu’est-ce qu’il y a là ?...

Il reconnaît Bussy, et dit en s’éloignant du corps douloureusement.

Mon Dieu... mon Dieu !...

GUERCHEVILLE, allant à Simon.

La lumière, entendez-vous !... – qu’est-ce donc ?

SIMON, à voix basse.

Regardez !...

GUERCHEVILLE, reconnaissant Bussy.

Quel malheur ! c’est Bus...

SIMON, lui mettant la main sur la bouche.

Oui... ne dites rien !...

Il détourne sa lanterne.

Elle n’écrirait pas, elle ne vous sauverait plus !

MARGUERITE.

Eh bien !... hâtez-vous donc !

SIMON.

La voilà ! la voilà ! madame.

Il passe la lanterne qui arrive à Fargy, qui la tient pour éclairer la reine, Simon reste à genoux près de Bussy, dont il appuie la tête sur son sein.

MARGUERITE, à Fargy, prête à écrire.

Et rappelez-vous bien que ceci vous est donné à cause de Bussy !... que je vous sauve la vie, pour sauver sa vie !... c’est à vous que je la remettrai.

Pendant qu’elle parle, la nouvelle de la découverte fatale est arrivée mystérieusement à Fargy, qui porte sa main à son front, et se couvre les yeux.

FARGY, douloureusement.

Ah !...

MARGUERITE.

Eh bien !... qu’avez-vous donc ? M. de Fargy...

Elle le regarde.

pourquoi pleurez-vous ?

FARGY, d’une voix brisée.

Madame... je pense... au sort de ces braves gens... dont mon devoir est à présent... d’assurer le départ.

MARGUERITE, vivement.

Avec Bussy !... avec Bussy !...

Fargy chancelle sans répondre, Marguerite qui allait écrire s’arrête en disant.

Mais vous ne m’éclairez pas.

Fargy donne la lanterne à Guercheville, et dès que la reine s’est remise à écrire, il passe derrière les seigneurs pour arriver à Bussy.

SIMON, à genoux près de Bussy.

Il respire encore !... de l’eau !...

Au page.

Là, dans le bénitier...mouille ton écharpe.

Le page obéit.

FARGY, arrivant à Bussy.

Oh ! malheureux ami !... c’est ton amour pour cette femme qui te perd.

BUSSY, revenant à lui par le contact du linge humide sur son front.

Oui !... quand on veut sauver sa patrie... il faut n’aimer qu’elle !...

SIMON, en pleurant.

C’est vrai !

MARGUERITE, achevant d’écrire.

Car tel est mon bon plaisir !... Marguerite.

Bussy retombe sans mouvement.

SIMON.

Son cœur ne bat plus !

MARGUERITE.

Eh bien ! Fargy, que faites-vous donc là-bas ?

SIMON, poussant Fargy.

Allons, de la force sur vous-même... pour le salut de tous !... prenez !...

FARGY, allant à la reine.

Donnez, madame.

LE PAGE.

Vite donc !... je vois briller des armes à la lueur des torches... on se dirige de ce côté.

TOUS.

Partons ! partons !

MARGUERITE, retenant le papier.

Sans Bussy ?... non !

FARGY, emporté par sa douleur.

Eh ! madame... plût au ciel qu’il fût possible de l’attendre !...

MARGUERITE.

Vous partiriez sans lui !... vous, son frère d’armes, vous ! vous !...

TOUS, ensemble, se pressant autour de Marguerite.

Ne l’écoutez pas... venez... prenez-lui ce papier...

FRANÇOIS.

Forçons-la de nous suivre... qu’elle nous serve de sauvegarde...

TOUS.

Oui, oui, oui !

On entoure Marguerite.

MARGUERITE.

Vous oseriez ?... n’approchez pas !... le secours n’est pas loin... on entoure l’église... attendez... attendez !... quelle audace !...

GUERCHEVILLE.

Notre sûreté l’exige, madame ! excusez-nous...

MARGUERITE, avec colère.

Ah !...

SIMON, avec volubilité.

Laissez cette femme, qui ne peut plus rien pour nous... – Voulez-vous m’en croire, messeigneurs... c’est nous qui vous tirerons d’ici...

Il montre ses deux compagnons, qu’il prend par la main.

Dites : Vive la Ligue ! avec moi, et nous vous faisons une percée dans les hallebardiers... les amis du dehors nous donneront un coup de main... il en tombera beaucoup !... mais c’est égal, le peuple ça repousse vite... seulement, vous penserez à nos enfants... est-ce dit ?...

FARGY, lui tendant la main.

C’est dit.

SIMON, prenant ses camarades par la main.

Allons donc... en avant, vous autres !... car c’est toujours le peuple qui donne des arrhes dans les marchés où l’on gagne tout avec lui !... Venez !

GUERCHEVILLE, à demi-voix.

Vous êtes libre, madame !... va pour la ligue !

SIMON, tirant un coutelas.

Et que Dieu la bénisse !...

À ses compagnons, en partant.

Par ici ! par ici !...

Ils sortent par la gauche. Pendant que Simon a parlé, on a vu à travers les portes du fond et les fenêtres du côté droit, les hallebardiers, qui, à la lueur des torches, commencent à cerner l’église.

MARGUERITE, stupéfaite.

La Ligue !!!... des nobles ligueurs !... Insensés ! qui comptez sur le peuple !... Ah ! vous paierez cher votre faiblesse.

 

 

Scène VIII

 

MARGUERITE, HENRI, GARDES, PAGES, SUITE

 

HENRI, à haute-voix.

Main-basse ! vous dis-je !... point de quartier pour le chef, surtout.

MARGUERITE.

Attendez !... écoutez, mon frère...

HENRY, entrant dans l’église, et se découvrant.

Assurez-vous de la reine !

MARGUERITE.

De moi ?... de moi, sire ?

HENRY.

De vous !... la complice du traître Bussy !... qu’on le cherche !... et qu’il meure !...

MARGUERITE.

Non !... non !... Henry... la prudence le défend !... vous ne savez pas ?... le peuple... prenez garde !... apprenez...

HENRY, aux hommes d’armes.

Retenez-la !

MARGUERITE.

Quel outrage !... Henry, je m’en vengerai !...

HENRY.

Je m’y attends !... Où est-il, mon pauvre Dugast ?...

Un page lui indique le corps étendu à droite, près du bénitier.

Le voilà donc !... oh ! que ne puis-je te rendre la vie, pour te montrer le supplice de tous tes ennemis ! de ce misérable Bussy, surtout !...

MARGUERITE, avec douleur.

Son supplice ?

HENRY.

Ah ! que je le voie encore une dernière fois !...

À un page qui tient une torche.

Approchez.

MARGUERITE, au milieu des gardes.

Que dit-il ?... Là, un autre cadavre ?... Mais ce n’est pas !... ce n’est pas !...

HENRY, s’inclinant sur le corps de Bussy.

Ah !!!... Ah ! ciel ! que vois-je ?... est-ce un miracle ?...

À genoux et très bas.

Mon ennemi mort !... oh ! c’est ce saint habit qui m’a protégé !... Oh ! maintenant, vengeons-nous !...

Il se relève et dit avec un sourire amer.

Laissez la reine libre !... Oh ! quel bonheur ! Viens, viens, Marguerite !

Il lui prend la main et la fait avancer.

MARGUERITE.

Quels transports !...

HENRY.

C’est une chose si horrible de perdre ce qu’on aime !... Tu le sens !... n’est-ce pas ?

MARGUERITE.

Oui !... Quel sourire féroce !...

HENRY.

Eh bien !...

MARGUERITE.

Dieu ! quels soupçons ?...

HENRY.

Eh bien ! tiens !... voilà Bussy !

MARGUERITE, jetant un cri effroyable.

Ah !!!...

Elle tombe à genoux devant le corps de Bussy.

HENRY.

Voilà ton Bussy !... voilà ton amant !...

MARGUERITE, saisissant la main de Henry et prenant la torche des mains du page.

Eh bien !... Tiens !... Henry !... voilà ton Dugast !... voilà ton favori !...

HENRY, avec terreur et désespoir.

Dugast !... Miséricorde !...

MARGUERITE.

Point de miséricorde pour lui !... Ô mon Dieu ! ne l’accorde pas !... Ô Bussy ! Bussy !...

Elle se rejette sur le corps de Bussy.

CRIS du dehors.

Vive la ligue !...

HENRY.

Qu’entends-je... le peuple en révolte !...

MARGUERITE.

Oh ! tant mieux !

HENRY.

Quoi !... des ligueurs après des malcontents !... quand le chef est tué ?...

MARGUERITE.

Oui, sous un prince tel que toi, le conspirateur peut mourir, la conspiration ne meurt pas !

CRIS lointains, autour de l’église.

Vive la ligue !...

MARGUERITE.

Écoute !... écoute !...

CRIS du peuple, au dehors.

Vive la ligue.

Henry, consterné, est au milieu du théâtre, Marguerite à côté du corps de Bussy. Les pages et les gardes au fond.


[1] N. B. Disposition des acteurs au moment de l’ouverture des rideaux du fond : Le roi, un peu à gauche du spectateur, tourne presque le dos au public afin de voir le spectacle du fond. Ses courtisans sont autour de lui ; quelques-uns sont assis. Entre le fauteuil du roi et celui de la reine, il y a un assez grand espace. Le fauteuil de la reine n’est pas aussi tourné vers le fond que celui du roi, afin de pouvoir de temps en temps parler à Bussy. Après le siège de la reine est assise Isaure, de façon que chaque fois que Bussy se penche entre les deux dames, il peut parler à l’une et à l’autre. Après Isaure, les autres dames assises. Les seigneurs qui ont parlé à Bussy sont derrière lui.

[2] N. B. Les frontons du Louvre n’étaient pas encor sculptés.

[3] Par la droite ou la gauche, on entend toujours la gauche ou la droite du spectateur, à moins d’explication opposée.

[4] Les gardes ne font que reculer sans tenir un ordre disciplinaire à ces mots du roi : On m’avait trompé, etc. ; ils sortent ensuite comme il est dit.

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