Les Grisettes (Eugène SCRIBE - Jean-Henri DUPIN)

Vaudeville en un acte.

Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Gymnase, le 8 août 1823.

 

Personnages

 

M. VAN-BERG, banquier hollandais

JULIEN, commis de M. Van-Berg

ANASTASE, clerc d’avoué, ami de Julien

UN LAQUAIS de madame Van-Berg

MADAME VAN-BERG

JOSÉPHINE, couturière

PAMÉLA, couturière

GEORGINA, couturière

MIMI, couturière

GOGO, couturière

ADRIENNE, autre couturière, ou demoiselle du magasin

TOINETTE, autre couturière, ou demoiselle du magasin

 

À Paris.

 

Un atelier de couturières. À gauche, une porte à deux battants, qui donne dans l’intérieur des appartements. À droite, au premier plan, la porte d’un cabinet. Sur le second plan, une croisée. Au fond, une porte à deux battants.

 

 

Scène première

 

Au lever du rideau, JOSÉPHINE, ADRIENNE, TOINETTE, GOGO et GEORGINA sont autour d’une table, occupées à travailler, MIMI est à droite, près d’une table plus petite, et repasse une robe, PAMÉLA est assise seule à gauche, l’air triste et préoccupé ; elle relit de temps en temps une lettre qu’elle serre dans la poche de son tablier

 

TOUTES, à Joséphine.

Air suisse de Thibault comte de Champagne.

Du silence !
Recommence
Ta romance ;
Écoutons !
Rien n’égale
La morale
Qu’on signale
En chansons.

JOSÉPHINE.

Brigitte, jeune ouvrière,
À Bastien pensant encor,
Dans sa chambre solitaire
Travaillait, quand un milord
Vint lui dire :
« Je soupire,
« Et j’admire
« Ta vertu ;
« Sans attendre,
« Viens te rendre
« Au plus tendre ;
« Me veux-tu ?

« – Non, milord, suis enchaînée,
« J’ai juré constante ardeur...
« – J’ai pourtant mainte guinée,
« Ton amant n’a que son cœur.
« Ma cassette,
« Joliette
« Bien rachète
« Ma laideur...
« L’amour cosse,
« La richesse
« Fait sans cesse
« Le bonheur.

« – Milord, n’en suis point jalouse,
« L’amour sait vivre de peu,
« Dès demain Bastien m’épouse,
« Nous dansons au Cadran-Bleu.
« Là, Brigitte
« Vous invite,
« Gardez vile
« Votre bien ;
« Je suis bonne,
« Peu friponne ;
« Quand je donne,
« C’est pour rien.

TOUTES.

Oui, Brigitte
Vous invite, etc.

MIMI, toujours repassant.

Tiens, c’est drôle ! de sorte qu’elle a refusé d’épouser le riche monsieur ?

GEORGINA.

Oui. Elle n’est pas mal, cette histoire-là, mais elle est trop invraisemblable.

MIMI.

Sans doute ; l’autre a fait une bêtise.

PAMÉLA.

Dieu ! mesdemoiselles, je ne sais pas comment vous pouvez penser ainsi ; dès qu’elle en aimait un autre ! il me semble qu’en pareil cas c’est pour la vie.

GEORGINA.

Oui, parce que vous lisez tous les jours de mauvais romans de constance et de sympathie, qui vous donnent des idées fausses de la société, et cela, au lieu de travailler.

PAMÉLA.

Oui, vous dites cela pour que madame me renvoie ; mais allez, cela m’est bien égal, pour ce que j’ai maintenant à rester ici.

GEORGINA.

Qu’est-ce qu’elle a donc ?

MIMI, quittant la table où elle repasse, et allant parier aux autres à voix basse.

Vous ne savez pas, mesdemoiselles : Paméla m’a dit qu’elle voulait se périr !

TOUTES.

Bah ! et pourquoi donc ?

MIMI.

Air : De sommeiller encor, ma chère. (Fanchon la vieilleuse.)

C’est que, par le destin injuste
Ses plus tendres vœux sont déçus
Enfin, c’est que monsieur Auguste
L’adorait... et ne l’aime plus ;
Pour que la mort à ses maux la dérobe,
Elle se doit tuer par sentiment,
Dès qu’elle aura fini la robe
Qu’elle commence en ce moment.

GEORGINA.

Comment ! Paméla, est-ce que ce serait vrai ?

PAMÉLA.

Oui, mesdemoiselles ; mais comme je ne veux pas que madame soit dans l’embarras à cause de moi, j’attendrai qu’elle ait pris quelqu’un pour me remplacer, et alors...

GEORGINA.

Il faut, ma chère, que vous ayez bien peu de judiciaire ! Certainement Auguste est aimable, je ne dis pas non, mais quand je me tuerai pour lui... ce sont de ces inconséquences qui compromettent une jeune personne ! Se désespérer, à la bonne heure ! parce que cela n’engage à rien.

GOGO.

C’est vrai ; et puis, qui sait ? elle peut l’oublier.

GEORGINA.

Ah ! oui, il y a encore cela.

PAMÉLA.

Vous croyez que c’est possible ?

GEORGINA.

Dame ! en pensant à autre chose. Si vous étiez venue avec moi avant-hier à Tivoli...

À voix basse.

Vous ne savez pas, mesdemoiselles, qu’il m’est arrivé une aventure romantique et incidente.

TOUTES.

Une aventure !

GEORGINA.

Oui ; mais vous n’en direz rien.

TOUTES.

Cela va sans dire ; va donc vite.

JOSÉPHINE, qui pendant toute cette scène n’a pas cassé de travailler.

Ah ! mesdemoiselles, qui est-ce qui m’a pris mon coton ?

GOGO.

Il est devant toi.

JOSÉPHINE.

Ce n’est pas le mien ; celui-ci n’est qu’en trois.

TOUTES, à Georgina.

Eh bien ! Georgina, parle donc.

GEORGINA.

Imaginez-vous que voilà trois ou quatre dimanches de suite que nous rencontrons un jeune négociant anglais, très riche et très aimable, qui m’a prise pour une comtesse.

PAMÉLA.

Tiens ! et comment cela ?

GEORGINA.

Ah ! d’abord, parce que je le lui avais dit ; et puis ensuite, par la mise, qui était assez à effet.

Air : Un homme pour faire un tableau, (Les Hasards de la guerre.)

Les dames s’écriaient souvent :
Grands dieux ! que sa robe est bien faite !
Et les hommes, on m’admirant,
Disaient : Quelle taille parfaite !
Chacune aurait été, je crois,
Fière de ce double suffrage ;
Car la taille était bien à moi,
Et la robe était mon ouvrage.

Mais ce qui a achevé de l’éblouir, c’est le fini de la conversation : vous savez que j’ai été quelque temps demoiselle de compagnie ; et il suffit de quelques phrases ambiguës pour faire préjuger de l’instruction préliminaire qu’on peut avoir acquise ; vous sentez bien que le dimanche je ne parle pas comme dans la semaine ; cela ferait deviner notre état. Enfin donc, de fil en aiguille, il a été question de mariage, d’établissement, et il attend ce soir la réponse de ses parents, parce que c’est aujourd’hui mardi, fête extraordinaire à Tivoli.

TOUTES.

Dieux ! est-elle heureuse !

GOGO.

Parce qu’elle va comme cela à Tivoli, dans des bals bien composés ; moi qui ne vais qu’à la Chaumière, cela ne m’arriverait jamais.

MIMI.

Oui, c’est ennuyeux : on s’y amuse, et voilà tout.

JOSÉPHINE, se levant.

Enfin mon ouvrage est terminé.

GEORGINA.

Ah ! mon Dieu ! le mien qui n’est pas commencé, et la robe est promise pour ce soir ! je ne pourrai pas sortir, et ça peut faire manquer mon mariage.

JOSÉPHINE.

Donnez, je vais vous aider.

GEORGINA.

Est-elle bonne, cette petite Joséphine ! Mais comment faites-vous, ma chère, pour avoir toujours fini votre ouvrage avant nous ?

JOSÉPHINE.

Dame ! je travaille et ne cause avec personne.

MIMI.

Excepté avec Julien, quand il vient.

JOSÉPHINE.

C’est mon futur ; il est commis chez M. Van-Berg, banquier hollandais, qui a une maison de commerce À Paris, et une à Amsterdam... Julien gagne dix-huit cents francs ; et moi, de mon côté, par mon travail et mes économies, je me suis fait une petite fortune.

GEORGINA.

Combien donc ?

JOSÉPHINE.

Cinq mille francs.

MIMI.

Cinq mille francs !... Quand tu nous feras accroire cela...

JOSÉPHINE.

Oui, mesdemoiselles : deux mille francs que j’ai mis de côté, et le reste...

PAMÉLA.

Eh bien ! le reste ?

JOSÉPHINE.

M’a été envoyé, il y a quelques années, je ne sais par qui, mais je présume que cela vient de ma famille.

MIMI.

De sa famille ! elle n’en a pas, elle est orpheline.

JOSÉPHINE.

Oui, mais j’ai ma cousine Gabrielle, qui m’aimait tant, et dont je n’ai pas eu de nouvelles depuis huit ans ; voyez-vous, ma cousine Gabrielle n’était qu’une simple couturière comme nous...

Air du Pot de fleurs.

Mais elle avait tant d’attraits en partage,
Qu’à chaque instant devant le magasin
Se succédait maint brillant équipage ;
Mais un jour, voilà que soudain...

MIMI.

J’y suis... c’est toujours de la sorte...
L’ambition de son cœur s’empara :
Comment aller à pied, lorsque l’on a
Tant de voitures à sa porte ?

GOGO.

Oui, oui, l’on sait ce que c’est : un enlèvement !

JOSÉPHINE.

Non, mademoiselle, ma cousine n’était pas fille à se laisser enlever ; apprenez qu’elle avait des principes.

MIMI.

Eh bien ! on l’aura enlevée avec ses principes.

JOSÉPHINE.

C’est très vilain ce que vous dites là.

PAMÉLA.

Joséphine a raison ; vous êtes très mauvaise langue.

Toutes se lèvent.

GEORGINA.

Eh bien ! mesdemoiselles, n’allez-vous pas vous quereller. Taisez-vous donc ! voici quelqu’un.

JOSÉPHINE.

Dieu ! c’est Julien

 

 

Scène II

 

JOSÉPHINE, ADRIENNE, TOINETTE, GOGO, GEORGINA, MIMI, PAMÉLA, JULIEN, tenant à la main plusieurs billets

 

JULIEN.

À Tivoli ! à Tivoli ! j’ai des billets pour ce soir ; qui est-ce qui en veut ?... je les emmène.

TOUTES, sautant de joie.

Ah ! que c’est heureux !

MIMI.

Dieux ! que j’ai bien fait de repasser ma robe de percale !

GOGO.

Et moi donc ! qui n’avais que celle-là.

À Julien.

Ce sont des billets gratis ?

JULIEN.

Eh ! sans doute ; on me les a donnes pour vous.

Air du vaudeville du Piège.

L’entrepreneur, un de mes bons amis,
Prétend donner la fête la plus riche ;
Tous les plaisirs y seront réunis,
Il l’a juré... voyez l’affiche !...
Voulant étonner, éblouir,
Séduire l’œil, et toucher l’âme,
Il compte sur vous pour tenir
Tout ce que promet le programme.

GOGO.

Quel dommage que ce ne soit pas aujourd’hui jeudi !

MIMI.

Et pourquoi cela ?

GOGO.

Ah ! c’est que j’ai presque une inclination.

GEORGINA.

Eh bien ! par exemple, il serait assez prépondérant que vous vous permissiez à votre âge...

GOGO.

Pourquoi pas ? mais c’est un amoureux qui ne sort que le jeudi et le dimanche, car il est en pension, et je ne pourrai pas le rencontrer aujourd’hui...

À Georgina.

n’est-ce pas, mademoiselle ?

GEORGINA.

Moi, d’abord, vous le savez, je ne veux pas y aller avec vous ; j’ai des invitations plus personnelles, auxquelles je suis obligée de correspondre... Par exemple, mes bonnes amies, si nous nous rencontrons, je vous prie de ne pas me reconnaître, parce que cela pourrait me faire du tort.

MIMI.

Tiens, c’est tout naturel, entre nous... à charge de revanche. Nous y allons donc toutes ?

GOGO.

Moi, pour m’amuser.

GEORGINA.

Moi, pour m’établir.

PAMÉLA, soupirant.

Et moi, pour me distraire.

TOUTES.

Tiens ! Paméla qui y vient aussi !

JULIEN.

Me voilà trop heureux : un seul cavalier pour six jolies demoiselles.

MIMI.

Nous allons avoir l’air d’une pension.

JOSÉPHINE, bas à Julien.

Sans doute ; et vous ne serez jamais avec moi.

JULIEN.

Je vous demanderai de vous amener un ami, un jeune homme fort aimable.

PAMÉLA, soupirant.

Un jeune homme aimable !

JULIEN.

M. Anastase, un clerc d’avoué.

PAMÉLA.

M. Anastase !

JULIEN.

Vous le connaissez ?

PAMÉLA.

Je l’ai vu quelquefois dans des parties avec M. Auguste.

MIMI.

Un clerc d’avoué... ah ! tant mieux ; nous voyons beaucoup de clercs d’avoués ; ils sont tous si gais, si amusants ! et puis, c’est une bonne société.

GEORGINA.

Vous avez raison : la bonne société avant tout, parce que souvent à Tivoli c’est bien mêlé, et il est si désagréable de se trouver confondue !...

JULIEN.

Ainsi, mesdemoiselles, à ce soir, à huit heures ; soyez prêtes, nous viendrons vous prendre.

JOSÉPHINE.

Vous vous en allez déjà ?

JULIEN.

Il le faut bien : si mon banquier venait à rentrer !

MIMI.

Il est donc bien sévère ?

JULIEN.

Oui, avec nous ; ailleurs, c’est un galant, un amateur, mais à l’insu de sa femme, car si elle se doutait que son époux va ainsi en catimini...

GEORGINA.

Ah ! Julien, finissez... si vous allez faire des plaisanteries de mauvais ton... je n’aime pas cela.

MIMI.

Est-elle bégueule !

JULIEN.

Adieu, ma petite Joséphine, à ce soir. À propos, prenez garde à Derlange, ce négociant chez lequel vous avez déposé vos économies : on dit qu’il n’est plus très solide... j’y passerai si vous voulez.

JOSÉPHINE.

Pas aujourd’hui : vous avez trop de choses à faire ; mais demain, mon ami, ne l’oubliez pas. C’est le fruit de mon travail, c’est tout ce que nous possédons ; je n’aurais plus rien à vous donner.

JULIEN, lui serrant la main.

Si, vraiment ; et tant que vous m’aimerez, nous ne manquerons de rien. Adieu, mesdemoiselles ; adieu. Joséphine.

TOUTES.

Adieu, monsieur Julien.

Il sort.

 

 

Scène III

 

JOSÉPHINE, ADRIENNE, TOINETTE, GOGO, GEORGINA, MIMI, PAMÉLA

 

GEORGINA, à Joséphine.

Ah ! M. Julien doit demain retirer vos cinq mille francs ; c’est à merveille ! parce que quand je serai mariée avec ce jeune négociant anglais, nous pourrons nous établir ensemble.

TOUTES.

Et vous nous prendrez pour demoiselles de comptoir.

GEORGINA.

Je ne sais pas trop : vous êtes si négligentes, si paresseuses !

PAMÉLA.

Tiens !... cela lui va bien, elle qui ne travaille jamais.

MIMI, regardant à la fenêtre.

Mesdemoiselles ! mesdemoiselles ! une visite ; un landau s’arrête à notre porte.

TOUTES, courant du côté de la fenêtre.

Un landau !

MIMI.

Un monsieur en descend, et fait signe au cocher d’attendre dans la rue à côté. Eh ! mais, c’est ce monsieur qui nous a commandé, il y a huit jours, deux ou trois robes, qui sont à peine commencées ; Georgina s’en était chargée.

GEORGINA.

Du tout ! c’est vous et Paméla.

PAMÉLA.

Moi ? si on peut dire...

JOSÉPHINE.

Eh ! vite, mesdemoiselles, à vos places.

 

 

Scène IV

 

JOSÉPHINE, ADRIENNE, TOINETTE, GOGO, GEORGINA, MIMI, PAMÉLA, qui se sont toutes assises et qui ont l’air de travailler, M. VAN-BERG

 

M. VAN-BERG.

Bonjour, mes petits anges ; toujours à travailler ! c’est exemplaire.

TOUTES.

Bonjour, bonjour, monsieur.

MIMI.

Monsieur voudrait-il s’asseoir ?

M. VAN-BERG.

Merci, ma belle enfant... Elles sont vraiment charmantes ! Ce que je vous ai demandé est-il prêt ?

GEORGINA, travaillant.

Vous le voyez, monsieur, on s’en occupe ; mais il y avait tant d’ouvrage !

MIMI.

La robe de cachemire et le manteau de velours sont presque terminés ; pour celles de tulle et de levantine, qui sont moins importantes, on les enverra ce soir chez monsieur.

M. VAN-BERG.

Chez moi ! gardez-vous-en bien...

Se reprenant.

c’est-à-dire, ce n’est pas la peine.

PAMÉLA.

Si monsieur veut donner son adresse...

JOSÉPHINE, GEORGINA et MIMI.

Ah ! oui, si monsieur veut laisser son adresse...

M. VAN-BERG.

Non, du tout ; j’ai ma voiture en bas, j’attendrai que vous ayez fini ; c’est une nièce, une filleule à moi, dont je fais le mariage ; je me suis chargé de la corbeille ; et comme je pars dans quelques jours pour la Hollande, vous sentez qu’il n’y a pas de temps à perdre.

Air : À soixante ans, on ne doit pas remettre. (Le Dîner de Madelon.)

Tâchez surtout qu’elle soit des plus belles,
Car, voyez-vous, le futur n’est pas beau ;
Mais à présent, beaucoup de demoiselles
Ont sur l’hymen un système nouveau :
Oui, du collier et des boucles d’oreille,
Du cachemire et du satin broché
Leur tendre cœur et séduit et touché,
Avec ivresse accepte la corbeille
Et le mari, par-dessus le marché.

MADAME VAN-BERG, en dehors.

J’ai oublié le carton dans ma voiture, allez vite...

M. VAN-BERG, à part.

Ah ! mon Dieu ! quelle est cette voix ?

MADAME VAN-BERG, en dehors.

Lapierre ! Lapierre ! pas le premier, le second ; ou plutôt, vous allez tout déranger ; j’aime mieux redescendre.

M. VAN-BERG, à part.

Elle va entrer ici ; c’est fait de moi !

MIMI.

Eh ! mais, qu’avez-vous donc ?

M. VAN-BERG.

Rien ; je viens d’entendre la voix d’une dame... d’une dame que je connais beaucoup ; mais nous sommes brouillés : nous sommes en procès, nous ne nous voyons pas ; et si elle me rencontre ici, ce sera fort désagréable.

GEORGINA.

Eh bien ! partez vite.

M. VAN-BERG.

Je la rencontrerais sur le grand escalier ; n’y aurait-il pas une autre sortie ?

GEORGINA.

Tenez, dans ce petit cabinet, une porte dérobée qui donne sur la rue.

M. VAN-BERG.

C’est bien, c’est bien. Adieu, mes petits anges ; tantôt je reviendrai ; tâchez que tout soit prêt, et surtout ne parlez pas de moi devant cette dame.

Il entre dans le cabinet à droite.

GEORGINA.

Nous en voilà débarrassées ; c’est bien heureux.

MIMI.

Ah ! mon Dieu ! je crois que la porte de sortie est fermée à double tour.

GEORGINA.

Je te dis que non.

MIMI.

Je te dis que si, puisque c’est moi...

PAMÉLA.

Taisez-vous donc, on vient.

 

 

Scène V

 

JOSÉPHINE, ADRIENNE, TOINETTE, GOGO, GEORGINA, MIMI, PAMÉLA, M. VAN-BERG, dans le cabinet, MADAME VAN-BERG, suivie D’UN DOMESTIQUE en livrée qui porte un carton

 

MADAME VAN-BERG.

Madame de Vermond, mesdemoiselles ?

GEORGINA.

C’est ici, madame, mais elle est occupée à dessiner : elle fait un travail sur un nouveau corsage.

MADAME VAN-BERG.

À Dieu ne plaise que je la dérange dans une occupation aussi importante... quelque nouveau chef-d’œuvre dont je priverais notre siècle. Je venais simplement la consulter sur quelques modèles de garnitures que j’ai là, et faire prendre mesure pour une robe.

JOSÉPHINE.

Si madame veut permettre, cela fait qu’elle n’attendra pas.

MADAME VAN-BERG.

Comme vous voudrez. J’étais fort mécontente de ma couturière, et je ne savais laquelle prendre, lorsque ce matin j’ai trouvé, je ne sais comment, votre adresse dans le cabinet de mon mari, sur sa cheminée.

MIMI.

C’est peut-être ce monsieur à qui, l’été dernier, nous avons fait une blouse.

MADAME VAN-BERG.

Non, je ne le crois pas.

Elles sont toutes groupées autour de madame Van-Berg ; Georgina prend la mesure de la taille, Joséphine des manches, Paméla et Mimi du bas de la robe.

JOSÉPHINE.

Si madame voulait lever le bras.

MADAME VAN-BERG.

Ne me faites pas la taille trop longue : ça n’a pas de grâce ; tâchez qu’il n’y ait pas de plis sur les cotés, et surtout, pas trop décolletée.

GEORGINA.

Madame peut être tranquille : notre maison est connue pour la décence de la coupe et la solidité des coutures.

PAMÉLA.

Ferons-nous plusieurs robes à madame ?

MADAME VAN-BERG.

Air du vaudeville de L’Homme vert.

J’approuverais fort cette idée,
Car il m’en faudrait deux ou trois ;
Mais j’aurais peur d’être grondée,
Cela m’arrive quelquefois.
Mon époux, qui toute sa vie
Mit du luxe dans ses budgets,
Aime beaucoup l’économie
Dans les dépenses que je fais.

MIMI.

Il ne faut pas que cela gène madame ; si elle veut prendre à crédit, on trouvera toujours bien le moyen de faire payer monsieur.

MADAME VAN-BERG.

Merci, mes petites amies ; je vois que vous êtes d’une obligeance...

MIMI.

On fait ce que l’on peut pour contenter les pratiques.

MADAME VAN-BERG.

Et me feriez-vous payer bien cher ?

GEORGINA.

Madame sait bien qu’une maison qui tient un peu à sa réputation ne peut pas faire autrement.

MADAME VAN-BERG.

C’est assez juste ; maintenant je ne sais quelle couleur choisir.

GEORGINA.

Nous avons là des échantillons ; voici, je crois, une nuance assez insidieuse.

MADAME VAN-BERG.

Je ne sais pas si le rose...

GEORGINA.

Le rose doit habiller madame à ravir !

MADAME VAN-BERG.

Ou bien le noir.

GEORGINA.

Oh ! le noir, il n’y a pas de doute ; le noir convient à merveille à madame... Mais j’entends du bruit chez madame de Vermond, sans doute le travail est fini ; madame peut entrer.

Aux autres.

Sept heures ; eh ! vite, mesdemoiselles, rangez l’atelier.

Toutes se lèvent et rangent leur ouvrage ; elles placent dans le fond du théâtre la table qui occupait le milieu.

TOUTES.

Air : Anglaise de Leicester.

L’ouvrage est fini,
Et pour Tivoli,
Loin du magasin,
Partons soudain.
Lorsque le plaisir
À nous vient s’offrir,
Il faut savoir le saisir.

Paméla et Mimi sortent par le fond. Georgina entre avec madame Van-Berg et le domestique par la porte à gauche qui mène chez madame de Vermond.

 

 

Scène VI

 

JOSÉPHINE, qui a rangé la robe dans le carton, et qui a pris son châle et son chapeau

 

Ma robe est achevée, et je vais la porter ; dépêchons-nous pour être plus vite revenue.

M. VAN-BERG, entr’ouvrant la porte du cabinet.

Ces petites sottes qui ne me préviennent pas que la porte est fermée à double tour. Je n’entends plus personne, je crois que je puis sortir.

Au moment où il va pour sortir, il aperçoit Julien qui entre par la porte du fond.

Dieu ! Julien, mon commis !... que vient-il faire ici ?

Il referme la porte du cabinet.

 

 

Scène VII

 

JOSÉPHINE, JULIEN, ANASTASE

 

JULIEN, à Anastase.

Entre, mon ami ; on ne nous en voudra pas d’arriver avant l’heure. Eh bien ! Joséphine, où allez-vous ?

JOSÉPHINE.

Porter cette robe chez une pratique ; je reviens après m’habiller, et nous partirons.

JULIEN.

Je vais vous donner le bras.

JOSÉPHINE.

Non : je causerais, et cela me retarderait.

JULIEN.

Laissez-nous au moins veiller sur vous, et vous suivre de loin.

JOSÉPHINE.

Me suivre, c’est encore pire : ça a l’air marchande de modes, et je tiens à ma réputation. Adieu, mon ami, adieu, monsieur Anastase ; à tout à l’heure.

Elle sort en courant.

 

 

Scène VIII

 

JULIEN, ANASTASE, M. VAN-BERG, caché

 

JULIEN, regardant sortir Joséphine.

Charmante fille ! douce, aimable, sage ; eh bien ! mes grands-parents sont furieux de ce que je veux l’épouser ; cependant, je ne leur demande rien.

ANASTASE.

Laisse-les dire : tu es trop heureux de faire un mariage d’inclination ; je voudrais bien être à ta place, moi qui vais contracter un hymen de raison.

JULIEN.

Tu es fou !

ANASTASE.

C’est comme je te le dis : j’ai fait une conquête en courant les fêtes champêtres : une jeune dame qui n’a pas l’air très distingué, mais qui parle comme un livre, un livre mal écrit ; du reste, elle a beaucoup de fortune, elle est comtesse...

Air du vaudeville de Voltaire chez Ninon.

À ce mot, j’ai dû redoubler
De soins, d’égards, de politesse ;
J’osais à peine lui parler.
Vu ce beau titre de comtesse...

JULIEN.

Cependant vous avez dansé.

ANASTASE.

Afin de faire connaissance.

JULIEN.

Ensuite vous avez valsé.

ANASTASE.

Oui, pour rapprocher la distance.

JULIEN.

Y penses-tu ? l’épouser, toi, clerc d’avoué !

ANASTASE.

Que veux-tu ? les charges sont si chères à présent, qu’il faut être millionnaire pour acheter une étude ; et si ma comtesse n’a pas les quarante mille livres de rente qu’elle m’a laissé soupçonner, je n’épouse pas. Je devais aujourd’hui la conduire à Tivoli, mais je lui écrirai pour me dégager, parce que j’aime mieux y aller avec vous.

JULIEN.

Sérieusement ?

ANASTASE.

Il n’y a pas de comparaison : pour moi, les dames du monde ne valent pas les beautés de Tivoli ou du Colisée ; j’aime leur légèreté, leur gaieté, leur insouciance ; point de passé, pas d’avenir, tout au présent ! ce n’est que chez elles qu’on trouve la philosophie et le vrai bonheur.

Air : Vivent les fillettes !

Vivent les grisettes !
Comme elles toujours
J’ai des amourettes,
Et jamais d’amours.

Exempt de nuage,
Chaque jour, vraiment,
Comme leur ouvrage,
S’achève en chantant.

Vivent les grisettes, etc.

J’y tiens, et pour causes ;
Moi, dans le printemps,
J’aime mieux les roses
Que les diamants.

Vivent les grisettes, etc.

JULIEN.

Eh ! mais, te voilà comme M. Van-Berg, mon patron.

ANASTASE.

Ton banquier est un amateur ; cela me raccommode avec lui.

JULIEN.

Amateur suranné, qui fait rire à ses dépens.

Van-Berg entr’ouvre la porte du cabinet et écoute.

Dans sa jeunesse, il a fait, dit-on, des folies pour le beau sexe, et je crois qu’il en fait encore ; mais comme il est homme de finance avant tout, il met du calcul dans ses désordres, et de l’ordre dans ses extravagances : ainsi il est avare avec sa femme, pour être généreux avec d’autres ; il est bourru avec ses gens, pour être aimable ailleurs ; et je crois vraiment qu’il n’est bête et sot avec nous, que pour faire de l’esprit avec ces demoiselles.

ANASTASE.

C’est un grand spéculateur, qui craint le double emploi... Et sa femme ?

JULIEN.

Une femme charmante ! qui n’est pas dupe de la conduite de son mari, et qui, si elle le surprenait ainsi, pourrait bien... Mais occupons-nous de notre soirée, nous conduirons ces demoiselles...

ANASTASE.

Nous les conduirons partout : à la salle du bal, au casse-cou, à la balançoire ; et les vélocipèdes, l’oiseau égyptien, la flotte aérienne, tous les plaisirs de Tivoli ! c’est moi qui paye. Dis donc, nous les conduirons aussi au magicien, pour leur faire dire leur bonne aventure, car il y a parmi ces demoiselles une petite Paméla, une beauté sentimentale, qui me plait beaucoup... si nous savions sur elle et ses compagnes quelques petites anecdotes que nous irions raconter au sorcier, pour qu’il devinât d’avance, ça nous amuserait.

JULIEN.

C’est vrai, ce serait charmant ! mais comment faire ? je ne sais rien sur ces demoiselles, et elles ne me confieraient pas...

ANASTASE.

Attends, attends ! quelques instants avant leur départ elles se réuniront dans cette salle ; si elles y sont, elles y causeront, et si je pouvais entendre sans être vu...

Van-Berg referme vivement la porte du cabinet.

Tiens.

Montrant In porte du cabinet à gauche.

de cet appartement.

JULIEN.

II conduit chez madame de Vermond.

ANASTASE, montrant le cabinet à droite.

Eh bien ! ce cabinet ?

JULIEN.

À la bonne heure ! justement la clef est après ; et je crois que ces demoiselles viennent de ce côté.

ANASTASE, écoutant.

Non, mon ami, non, pas encore.

JULIEN.

C’est égal, il vaut mieux que tu y sois d’avance ; entre, toujours.

Cherchant à ouvrir.

La porte tenait joliment.

Il l’ouvre, et aperçoit M. Van-Berg.

Ô ciel ! M. Van-Berg !

 

 

Scène IX

 

JULIEN, ANASTASE, M. VAN-BERG

 

M. VAN-BERG.

Air : Prenons d’abord l’air bien méchant. (Adolphe et Clara.)

C’est moi, monsieur !

ANASTASE et JULIEN.

Il écoutait.

M. VAN-BERG.

Pour vous, ma bonté fut trop grande...
Que faisiez-vous dans ces lieux ?

ANASTASE.

Il allait
Vous faire la même demande.

M. VAN-BERG.

Je sais, en juge impartial,
Qui des deux mérite le blâme.

ANASTASE.

Nous récusons ce tribunal,
Et, si cela vous est égal,
Pour juge prenons votre femme.

M. VAN-BERG.

Trêve de plaisanteries !... vous n’êtes plus chez moi, et dès ce moment vous ne faites plus partie de ma maison. Je ne vous recommande rien, parce que j’espère que vous aurez la prudence d’être discret : si cette aventure venait à s’ébruiter, vous savez que j’ai les moyens de vous en faire repentir. Adieu.

Il sort.

 

 

Scène X

 

JULIEN, ANASTASE

 

ANASTASE.

Eh bien ! que dit-il là ?

JULIEN.

La vérité ; il a les moyens de me perdre : l’année dernière, ma mère avait besoin d’argent, et il m’a avancé, sur lettre de change, deux années d’appointements, que maintenant je ne puis lui rendre ; et il vaut encore mieux être sans place que d’eu avoir une à Sainte-Pélagie.

ANASTASE, se grattant l’oreille.

Diable !... tu as raison... eh bien ! après tout, il n’y a pas de quoi se désespérer ; je n’ai pas grand’chose, mais nous partagerons : je l’offre la moitié de mon appartement, la mansarde du maître-clerc ; ça n’est pas grand, mais on peut y tenir deux, je te le jure.

Air du ménage de garçon.

Je loge au quatrième étage,
Et là... dans mes six pieds carrés,
Je trouve au moins un avantage
Que n’ont pas les salons dorés :
Oui, dans un si petit espace,
Quand le plaisir vient demeurer,
Comme il y tient toute la place,
Les chagrins n’y peuvent entrer.

Ainsi, prends ton parti.

JULIEN.

Ah ! ce n’est pas pour moi, peu m’importe !... mais cette pauvre Joséphine... la voilà, taisons-nous.

 

 

Scène XI

 

JULIEN, ANASTASE, JOSÉPHINE

 

JOSÉPHINE, serrant son mouchoir en entrant.

Bonjour, messieurs, vous voyez que je n’ai pas été longtemps.

JULIEN.

Eh ! mais, Joséphine, qu’avez-vous donc ? vous avez les yeux rouges.

JOSÉPHINE.

Moi ? du tout... je ne crois pas.

JULIEN.

Et vous pleurez encore ; ne craignez rien, parlez devant lui : c’est mon ami intime.

JOSÉPHINE, sanglotant.

Ah ! monsieur Julien, je suis bien malheureuse ! je n’ai plus rien... je suis ruinée !

JULIEN.

Que dites-vous ?

JOSÉPHINE.

Cette dame à qui je viens de porter une robe m’a appris la faillite de M. Derlange, dans laquelle elle est elle-même compromise.

JULIEN.

C’est ma faute... je devais y courir sur-le-champ.

JOSÉPHINE.

C’eût été inutile, il était déjà trop tard !... Je voulais prendre mon parti, ne vous en rien dire... mais je n’en ai pas le courage.

ANASTASE.

C’était donc bien considérable ?

JOSÉPHINE.

Si ce n’était que cela, je ne pleurerais pas : mais maintenant que je n’ai plus rien, je ne peux plus épouser Julien.

ANASTASE.

Quoi ! vous croyez ?

JOSÉPHINE, pleurant.

Non, monsieur ; c’est moi qui ne veux plus : je ne veux pas que ces demoiselles puissent dire que je lui dois ma fortune, et qu’il m’a fait un sort, je suis trop fière pour cela ; ainsi, monsieur, puisque vous êtes riche, puisque vous avez une place...

JULIEN.

Mais du tout : je ne l’ai plus.

JOSÉPHINE.

Comment ! que dites-vous ?

ANASTASE.

Que son banquier l’a renvoyé ; qu’il est comme vous, qu’il n’a rien : des deux côtés la dot est égale.

JOSÉPHINE, essuyant ses yeux.

À la bonne heure ! me voilà rassurée.

Air de La Ville et le Village.

S’il ne m’épouse pas, du moins
Il n’en épousera pas d’autres ;
Sur l’avenir calmez vos soins,
Mêmes destins seront les nôtres :
Nous nous marierons quelques jours,
Mon cœur en garde l’espérance ;
En attendant, aimons-nous toujours,
Cela fait prendre patience.

JULIEN, à Anastase.

Je te le demande, comment veux-tu que je ne l’aime pas ?

ANASTASE.

Eh ! parbleu ! j’en ferais bien autant que toi.

JOSÉPHINE.

Et puis tout n’est pas désespéré : Georgina, une de ces demoiselles, va faire un bon mariage ; elle m’a dit tout à l’heure qu’elle me prendrait avec elle ; nous nous établirons ensemble.

ANASTASE.

À merveille ! voilà une fortune qui recommence ; moi, pendant ce temps, j’épouse ma comtesse, je touche la dot, je vous donne vingt-cinq à trente mille francs...

JOSÉPHINE.

Et nous voilà plus riches que jamais.

ANASTASE.

Tu le vois donc, tout est réparé ; nous retrouvons tout : plaisir, fortune, et toi surtout, douce espérance, plus douce encore que le bonheur même !... Qu’est-ce que je te disais ce matin ? gaîté, philosophie, bien plus, amour véritable, vous n’existez qu’ici ! Dieux ! que tu es heureux !... Je vais retrouver ma comtesse, ou plutôt lui adresser une épître.

Air : Amis, voici la riante semaine. (Le Carnaval.)

Je vais écrire, en chevalier fidèle,
Que mes parents débarquent aujourd’hui,
Et que ce soir, je ne puis avec elle
En tête-à-tête aller à Tivoli.
Oui, sur l’hymen, qui déjà me réclame,
J’aime bien mieux avec vous m’étourdir ;
J’aurai demain pour penser à ma femme,
Mais aujourd’hui ne pensons qu’au plaisir.

Il sort par le fond.

 

 

Scène XII

 

JULIEN, JOSÉPHINE, puis MADAME VAN-BERG, sortant de la porte à gauche, avec le domestique

 

MADAME VAN-BERG, à la cantonade.

Tout ce que vous me montrez là est charmant ! et s’il ne tenait qu’à moi, je prendrais toutes les étoffes de votre magasin ; mais mon mari ne me ferait jamais un pareil cadeau.

Au domestique.

Portez toujours ces échantillons dans la voiture.

JULIEN, saluant.

Madame Van-Berg !

JOSÉPHINE, à part.

Comment, c’est elle ! il me semblait aussi que je l’avais déjà vue.

MADAME VAN-BERG, apercevant Julien.

Monsieur Julien, vous n’êtes pas au bureau ?

JULIEN.

Non, madame ; je ne dois plus y reparaître : monsieur votre mari m’a congédié.

MADAME VAN-BERG.

Que dites-vous là ? ce n’est pas possible ! et je vais à l’instant parler pour vous.

JULIEN.

J’ai de fortes raisons de croire que vous ne réussirez pas ; mais je vous en prie, madame, daignez réserver votre protection et vos bontés

Montrant Joséphine.

pour une personne que j’allais épouser, sans l’accident qui me prive de ma place.

MADAME VAN-BERG.

Eh ! mon Dieu ! de grand cœur ! que pourrais-je faire pour elle ?... Qui êtes-vous, ma chère enfant, et quel est votre nom ?

JOSÉPHINE.

Joséphine Durand.

MADAME VAN-BERG, avec émotion.

Joséphine Durand !... Seriez-vous parente d’une ancienne lingère qui demeurait rue Saint-Martin ?

JOSÉPHINE.

Oui, madame ; je suis sa nièce.

MADAME VAN-BERG.

Sa nièce !

JULIEN, à madame Van-Berg.

Eh ! mais, madame, qu’avez-vous donc ?

MADAME VAN-BERG.

Moi ? rien ; j’ai connu autrefois ses parents.

À Joséphine.

N’aviez-vous pas une cousine ?

JOSÉPHINE.

Oui, madame, une cousine germaine, que je n’ai pas vue depuis huit ou dix ans.

MADAME VAN-BERG.

Votre cousine Gabrielle ; je l’ai vue en pays étranger, à Amsterdam.

JOSÉPHINE.

Vous la connaissez ? vous savez où elle est ? ah ! dites-moi, madame, est-elle heureuse ?

MADAME VAN-BERG, souriant.

Pas beaucoup. Elle a fait un grand mariage ; elle a des gens, un hôtel, un équipage... et huit années de fortune l’ont tellement changée, que maintenant, j’en suis sûre, vous ne pourriez la reconnaître.

JOSÉPHINE.

Vous croyez ?

MADAME VAN-BERG.

Oui ; je crois qu’elle s’ennuie quelquefois de son état de grande dame ; il ne tiendrait même qu’à elle de se croire malheureuse, si elle avait le temps de réfléchir, du moins elle me l’a dit.

JULIEN.

Comment ! madame, il se pourrait ?

MADAME VAN-BERG.

Je sais son histoire, qu’elle m’a souvent racontée. Il y a huit ans qu’un négociant étranger, désespéré de ses rigueurs, lui proposa de l’épouser, et l’emmena dans son pays, en lui défendant toute relation avec ses parents.

JULIEN.

Je comprends alors pourquoi il ne l’a pas laissée venir à Paris.

MADAME VAN-BERG.

Une seule fois, depuis son mariage, ce qui est fort désagréable, et c’est là le moindre de ses chagrins, car, vrai, elle en aurait beaucoup, si elle n’avait pas dans ses grandeurs conservé un peu de l’insouciance et de la philosophie de sa première condition. Éloignée de son pays, privée de ses amis, négligée par un époux qui la trompe, j’en suis sûre, et qui lui fait payer, par son indifférence ou ses reproches, la folie qu’il a faite autrefois en l’épousant, voilà son sort ; vous fait-il envie ?

JOSÉPHINE.

Non, sans doute.

MADAME VAN-BERG, vivement.

Vous avez raison ; croyez-moi, mon enfant, ne l’imitez pas, restez toujours dans votre sphère ; n’épousez que votre égal : les richesses ne sont pas le bonheur, et souvent pour les acheter, il en coûte plus cher qu’on ne croit.

JOSÉPHINE,

Ma pauvre cousine ! que ne puis-je la voir !

MADAME VAN-BERG.

Elle le désire autant que vous. Mais vous n’auriez pas dû, sans en prévenir, quitter la maison où vous étiez : elle aurait pu vous retrouver, vous protéger ; et tenez, dans quelques jours je pars pour Amsterdam, et si vous voulez, je vous emmène avec moi ; je vous conduis auprès d’elle.

JOSÉPHINE, avec joie.

Dites-vous vrai ?

MADAME VAN-BERG.

Oui, sans doute.

Air de Une Heure de mariage.

De son cœur le mien est garant,
Sur votre sort soyez tranquille ;
Pour elle jusqu’à ce moment
La richesse était inutile :
Son argent va mieux se placer,
Et d’aujourd’hui, je le suppose,
Sa fortune va commencer
À lui rapporter quelque chose.

En attendant, je veux la représenter, et faire pour vous ce qu’elle ferait elle-même. Parlez, en quoi puis-je vous servir ? Quel est votre sort ?

JOSÉPHINE.

Le plus heureux du monde, si j’épouse Julien ! car je n’ai pas autre chose à désirer.

MADAME VAN-BERG.

N’est-ce que cela ? je m’en charge ; des obstacles à vaincre, des amants à unir, c’est charmant !... Je rentre chez moi, je parle à mon mari ; s’il est sorti, je me mets à sa poursuite, j’obtiens de lui votre dot, la place de Julien...

JULIEN.

Il refusera.

MADAME VAN-BERG.

Oui, d’abord, par habitude ; mais je sais le moyen de le déterminer. J’entends du monde.

À Julien.

Venez ; donnez-moi la main.

À Joséphine.

Adieu ; avant peu vous aurez de mes nouvelles. Ah ! voilà une bonne journée pour moi !

Elle sort avec Julien.

JOSÉPHINE, la regardant sortir.

Ah ! l’excellente dame ! quelle bonté ! quelle générosité !... je ne peux encore y croire !

 

 

Scène XIII

 

JOSÉPHINE, GEORGINA, PAMÉLA, MIMI, GOGO, ADRIENNE, TOINETTE

 

TOUTES.

Air : Monsieur Champagne, à la mine imposante. (Le Nouveau Seigneur.)

Dieux ! qu’ai-je appris, quelle triste nouvelle !
Eh ! quoi ! Julien, nous dit-on aujourd’hui.
Perd sa fortune, et tu perds un mari ! (Bis.)

JOSÉPHINE.

Il est trop vrai, la nouvelle est fidèle.

TOUTES.

Ah ! que je la plains de bon cœur !
Être si près de son bonheur,
Et se trouver sans épouseur !

GEORGINA.

C’est d’autant plus malheureux, que maintenant nous ne pouvons plus nous associer ensemble.

JOSÉPHINE.

Il me semble au contraire que c’est une raison de plus.

GEORGINA.

Non. Je viens de recevoir une lettre de mon jeune négociant, qui maintenant est un milord ; il ne me l’avait pas dit par délicatesse ; par exemple, il ne peut pas me conduire ce soir à Tivoli, parce que sa famille doit arriver par le paquebot.

MIMI, riant.

Par le paquebot !

Pendant cette scène, elles achèvent leur toilette. Paméla met son chapeau, Mimi fait attacher sa ceinture par Joséphine, Gogo et les autres arrangent leur coiffure devant la psyché.

GEORGINA.

Oui, mesdemoiselles, et elle apporte le consentement à mon mariage ; ainsi, demain ou après, je peux me trouver milady.

MIMI.

Si cela arrive, j’en mourrai de chagrin !

GEORGINA.

Ne croyez pas pour cela que j’en sois plus fière ; vous pouvez être sûres, mes chères amies, que je ne vous oublierai pas, et quand je viendrai à Paris, c’est vous qui me ferez toutes mes robes ; par exemple, mademoiselle Mimi, je vous recommanderai de les coudre plus solidement que vous ne faites d’ordinaire.

MIMI.

C’est à n’y pas tenir !

 

 

Scène XIV

 

JOSÉPHINE, GEORGINA, PAMÉLA, MIMI, GOGO, ADRIENNE, TOINETTE, ANASTASE

 

ANASTASE.

Eh bien ! mesdemoiselles, sommes-nous prêtes ? partons. Voici la charmante Paméla !

PAMÉLA, saluant.

C’est M. Anastase, l’ami d’Auguste.

GEORGINA, s’avançant.

Dieux ! que vois-je ? mon milord !

ANASTASE.

Ma comtesse en tablier noir !

PAMÉLA, à Georgina, en montrant Anastase.

Quoi ! c’est là votre conquête ?... ah ! que je suis contente !

MIMI.

Et ses robes qui étaient déjà commandées. Dieux ! allons-nous en découdre !

JOSÉPHINE.

Mais tais-toi donc !

ANASTASE, regardant Georgina.

Admirable ! eh bien ! ma foi, je l’aime autant. Je renvoie ma famille par le paquebot ; et si la main d’un maître-clerc peut vous être agréable, je vous l’offre, mais seulement pour danser ce soir à Tivoli.

GEORGINA.

Laissez-moi, monsieur !

Air : Du partage de la richesse. (Fanchon la vielleuse.)

Ah ! c’est affreux, me tromper de la sorte !

ANASTASE.

Je suis pourtant très généreux.
Voyez plutôt, à vous je m’en rapporte,
Lequel de nous est le plus malheureux ?
De cette aventure piquante
Avec raison je me plaindrais ;
J’y perds dix mille écus de rente,
Et vous n’y perdez qu’un Anglais !

Eh ! mais, j’entends une voiture ; c’est sans doute Julien : il s’est chargé de prendre deux landaus sur la place ;

Regardant.

non, c’en est un qui n’est pas numéroté ; un monsieur en descend... eh ! mais, je ne me trompe pas ! c’est le monsieur qui était caché dans ce cabinet, le banquier de Julien. Que revient-il faire ici ?

JOSÉPHINE.

M. Van-Berg ?

ANASTASE.

Précisément.

MIMI.

Et cette dame si bonne, si aimable, dont il redoutait la présence ?

JOSÉPHINE.

C’était sa femme, rien que cela.

GEORGINA.

Ah ! il s’est moqué de nous, il faut le lui rendre.

MIMI.

Oui, oui, profitons de l’occasion.

ANASTASE.

C’est bon, je le laisse entre vos mains, car nous ne sommes pas bien ensemble ; je vais voir pour nos équipages. Adieu, chère comtesse ; adieu, gentille Paméla, à ce soir ; je serai votre cavalier... n’oubliez pas, dans un quart d’heure.

Il sort.

TOUTES.

C’est bon, c’est bon, nous serons prêtes.

MIMI.

C’est M. Van-Berg, mesdemoiselles ; point de pitié !

GEORGINA.

Je vais me venger sur lui.

 

 

Scène XV

 

JOSÉPHINE, GEORGINA, PAMÉLA, MIMI, GOGO, ADRIENNE, TOINETTE, M. VAN-BERG

 

M. VAN-BERG.

C’est encore moi, mes petites amies.

Air : J’ai vu le Parnasse des dames. (Rien de trop.)

Je viens vous trouver, mes charmantes...

TOUTES, se pressant autour de lui.

Demandez ce que vous voulez.

M. VAN-BERG.

Ce sont des choses importantes.

TOUTES.

C’est notre état, monsieur, parlez.
Monsieur veut faire des emplettes ?

M. VAN-BERG.

Non ; c’est un point très délicat ;
Il faut d’abord être discrètes...

TOUTES.

Ceci n’est plus de notre état.

M. VAN-BERG.

Si vraiment ; c’est pour cette aventure de ce malin : si on venait par hasard s’informer, il faudrait dire que...

 

 

Scène XVI

 

JOSÉPHINE, GEORGINA, PAMÉLA, MIMI, GOGO, ADRIENNE, TOINETTE, M. VAN-BERG, MADAME VAN-BERG

 

MADAME VAN-BERG.

Que vois-je ? vous, monsieur, ici !

M. VAN-BERG.

Dieu ! ma femme ! je ne l’échapperai pas ; je joue d’un malheur aujourd’hui...

MADAME VAN-BERG.

Je ne vous ai point trouvé à l’hôtel, et j’allais vous chercher chez votre beau-frère, lorsque votre voiture, arrêtée à la porte, m’a donné des soupçons, qui maintenant ne sont que trop justifiés, je n’en veux d’autre preuve que le trouble où je vous vois.

M. VAN-BERG.

Moi... madame... je vous jure que les idées que vous vous faites... d’abord... vous êtes dans l’erreur... parce que...

GEORGINA, faisant à ses compagnes des signes d’intelligence.

Oui, madame, si vous saviez pour quel motif monsieur vient ici... Il a appris que ce matin vous aviez envie d’une robe, et il voulait vous ménager une surprise.

M. VAN-BERG.

Oui, oui, madame, c’est pour cela.

À part.

Dieu ! que c’est adroit ! Ces petites filles-là ont une présence d’esprit...

MADAME VAN-BERG, à Georgina.

Vous êtes bien sûre que c’est là le motif ?

GEORGINA.

Oui, madame ; tout ce que monsieur a commandé pour vous est là de côté, et l’on peut vous le faire voir ; d’abord :

Air : Le beau Lycas aimait Thémire. (Les Artistes par occasion.)

Premier couplet.

Une robe de cachemire
Qui vaut cent louis environ...

M. VAN-BERG.

Comment !... et que voulez-vous dire ?

GEORGINA.

Nous ne comptons pas la façon ;
Vous verrez comme cela drape ! (Bis.)

MIMI.

Une en tulle d’un très grand prix...

JOSÉPHINE.

Et deux autres d’un goût exquis.

M. VAN-BERG, à part, montrant sa femme.

Ce n’est plus elle qu’on attrape,
Et c’est moi, morbleu ! qui suis pris,

TOUTES.

C’est le mari que l’on attrape,
Ah ! c’est charmant, comme il est pris.

Deuxième couplet.

GEORGINA.

Plus... deux robes de levantine ;
Mais c’est pour mettre tous les jours...

M. VAN-BERG, à part.

Ah ! c’en est trop, on m’assassine !

MIMI.

De plus... un manteau de velours.

M. VAN-BERG.

Oui, la patience m’échappe. (Bis.)

MADAME VAN-BERG.

Ah ! combien mon cœur est surpris,
Ô vous, le meilleur des maris !

M. VAN-BERG.

Ce n’est plus elle qu’on attrape,
Et c’est moi, morbleu ! qui suis pris !

TOUTES.

C’est le mari que l’on attrape.
Ah ! c’est charmant, comme il est pris.

GEORGINA.

Enfin, madame, un mémoire de six mille francs ; voilà la surprise que monsieur vous préparait.

MADAME VAN-BERG, à part.

D’honneur, je ne sais qui je dois remercier !

Haut.

Mais je la trouve charmante pour vous, et pour moi...

GEORGINA.

Je crois bien ; un fameux article pour la maison. Eh ! mais, mesdemoiselles, huit heures sonnent ; ces messieurs vont arriver.

Air : Vif et léger. (Trilby.)

TOUTES.

Dépêchons-nous, mesdemoiselles,
Il nous faut prendre sur-le-champ,
Et nos chapeaux et nos ombrelles,
À Tivoli l’on nous attend.

MIMI, faisant la révérence.

Monsieur ne veut pas, je suppose,
Quelques faveurs, quelques rubans ?

GOGO, faisant la révérence.

Quand monsieur voudra quelque chose...

M. VAN-BERG.

On rit encore à mes dépens.

TOUTES.

Dépêchons-nous, mesdemoiselles, etc.

Elles sortent toutes en courant.

 

 

Scène XVII

 

M. VAN-BERG, MADAME VAN-BERG

 

M. VAN-BERG, à part.

Morbleu ! si jamais on m’y rattrape...

Offrant la main à sa femme.

Madame, voulez-vous me permettre de vous reconduire ?

MADAME VAN-BERG.

Pas encore, j’ai quelque chose, ici même ; à vous demander ; et vous êtes si généreux aujourd’hui, que vous n’hésiterez pas à me l’accorder.

M. VAN-BERG.

Je ne sais pas pourquoi, madame, vous me dites cela d’un air d’ironie...

MADAME VAN-BERG.

Du tout, je parle sérieusement, et je le prouve : vous avez renvoyé Julien, j’ignore pour quel motif, il ne me l’a pas dit.

M. VAN-BERG, à part.

C’est bien heureux !

MADAME VAN-BERG.

C’est un très brave garçon, auquel je m’intéresse ; et vous me ferez plaisir en le gardant.

M. VAN-BERG.

Je le voudrais, madame, mais c’est impossible, absolument impossible ; je l’ai juré.

MADAME VAN-BERG.

Vous avez eu tort.

M. VAN-BERG.

Et pourquoi ?

MADAME VAN-BERG.

Parce qu’il restera.

M. VAN-BERG.

Morbleu !

MADAME VAN-BERG.

Attendez, vous n’y êtes pas encore ; je vous ai prévenu qu’aujourd’hui j’étais en train de demander : il faut que je profite des moments où vous êtes bien disposé... vous allez donc garder Julien, et lui donner des appointements plus convenables, et de plus une trentaine de mille francs.

M. VAN-BERG.

Et pourquoi ?

MADAME VAN-BERG.

Pour qu’il puisse épouser Joséphine, qui était là tout à l’heure auprès de moi.

M. VAN-BERG.

Qui ? Joséphine !... cette petite couturière ?

MADAME VAN-BERG.

Oui ; ils s’aiment éperdument ; cela vous fâche peut-être ?

M. VAN-BERG.

Moi, madame ? en aucune manière.

MADAME VAN-BERG.

Tant mieux, car apprenez, monsieur, que cette petite couturière est ma cousine, ma cousine germaine.

M. VAN-BERG, effrayé.

Dieu ! voulez-vous bien ne pas parler si haut !... Qu’est-ce que vous me dites là ?...

MADAME VAN-BERG.

L’exacte vérité ; par exemple, c’est un secret que je possède seule ; mais si vous me refusez, je la reconnais hautement pour ma cousine, ici, à Paris, aux yeux de toute votre société... pour commencer, je cours l’embrasser.

M. VAN-BERG, la retenant.

Madame, au nom du ciel ! de quel ridicule allez-vous me couvrir ! et que dira-t-on dans le monde ?... Moi, cousin d’une couturière !

MADAME VAN-BERG.

On n’en saura rien.

M. VAN-BERG.

N’importe, on jasera sur ce mariage.

MADAME VAN-BERG.

Pourquoi cela ? on n’a rien dit du vôtre.

M. VAN-BERG.

Moi, madame, c’était bien différent !

MADAME VAN-BERG.

Prouvez-le-moi, si vous pouvez ; ou plutôt hâtez-vous de vous décider, ou je vais trouver ma cousine... songez donc qu’à présent c’est ma seule parente.

M. VAN-BERG.

Bien sûr, il n’y en a pas d’autre ?

MADAME VAN-BERG.

Raison de plus.

Air du vaudeville Les Maris ont tort.

Vous chez qui la bonté domine,
Et qui savez bien calculer,
Vous doterez notre cousine,
Pour n’en plus entendre parler ;
Qu’ici votre tendresse brille :
Tant de gens, dans leur noble espoir,
Ont acheté de la famille !
Vous payez pour n’en point avoir.

M. VAN-BERG.

Eh ! madame, il faut bien faire tout ce que vous voulez, mais j’espère au moins que le plus grand secret...

MADAME VAN-BERG.

Je vous le promets, et vous savez si je tiens mes promesses ; excepté Joséphine, à qui je me ferai connaître, et sur la discrétion de laquelle on peut compter, excepté elle, personne ne saura notre parenté ; mais prenez garde, je vous préviens que, lorsque je ne serai pas contente de vous, il me prendra pour ma famille des accès de tendresse qui vous feront trembler.

M. VAN-BERG.

Taisez-vous, les voici.

 

 

Scène XVIII

 

M. VAN-BERG, MADAME VAN-BERG, JULIEN, JOSÉPHINE, PAMÉLA, GEORGINA, MIMI, ADRIENNE, TOINETTE, GOGO, avec leurs chapeaux et leurs ombrelles

 

JULIEN, donnant la main à Joséphine.

M. Van-Berg encore ici !

MADAME VAN-BERG.

Oui, mon cher Julien, il a voulu y rester pour vous annoncer lui-même qu’il vous gardait dans ses bureaux avec deux mille francs d’appointements, et qu’en outre il vous donnait trente mille francs comptant pour épouser Joséphine.

JULIEN.

Comment ! il se pourrait... je ne poux croire encore...

JOSÉPHINE, baisant la main de madame Van-Berg.

Ah ! vous êtes la meilleure et la plus généreuse des femmes.

MADAME VAN-BERG, lui fermant la bouche.

Tais-toi, petite, tais-toi ; j’ai bien autre chose à l’apprendre. Fais les adieux à ces demoiselles, et partons, car je t’emmène avec moi.

JOSÉPHINE.

Demain soit, mais aujourd’hui

À ses compagnes.

nous finirons la soirée ensemble... je n’oublierai jamais cette maison où j’ai été si heureuse ; et je reviendrai souvent vous revoir.

PAMÉLA, essuyant ses yeux.

À la bonne heure ! car je ne pourrais m’habituer à l’idée d’une telle séparation.

MIMI, pleurant.

Ni moi non plus ; cette chère Joséphine !... Reçois nos compliments.

GEORGINA, de même.

Oui, nos compliments et nos adieux !

À part.

Est-elle heureuse !... cela ne m’arriverait pas à moi.

JOSÉPHINE, les embrassant toutes l’une après l’autre.

Mes amies, mes bonnes amies !

MIMI, à part, après l’avoir embrassée.

Encore une de parvenue !

PAMÉLA, de même, et montrant madame Van-Berg.

Ce n’est pas étonnant, quand la vertu est protégée par des grandes dames.

MIMI, regardant M. Van-Berg.

Et surtout par des banquiers !

 

 

Scène XIX

 

M. VAN-BERG, MADAME VAN-BERG, JULIEN, JOSÉPHINE, PAMÉLA, GEORGINA, MIMI, ADRIENNE, TOINETTE, GOGO, ANASTASE

 

ANASTASE.

Eh bien ! tout le monde est prêt, partons-nous ?

JULIEN.

Ah ! mon ami, tout est arrangé ; je te conterai cela. Fais-moi tes compliments, j’épouse.

ANASTASE.

Vrai ? Eh bien ! fais-moi les tiens : je n’épouse pas.

M. VAN-BERG.

Quand vous voudrez partir, madame, votre landau est à la porte.

ANASTASE.

Mesdemoiselles, votre fiacre est en bas.

À Paméla, à qui il donne la main.

Venez, venez ; ce soir, en dansant, nous parlerons de ce perfide Auguste, qui ne vous méritait pas, et dont vous devriez bien vous venger.

PAMÉLA, soupirant.

C’est ce que je me dis tous les jours.

GEORGINA, aux autres.

Eh bien ! elle me l’enlève ! elle qui ce matin voulait se périr.

PAMÉLA, à part, regardant Anastase en soupirant.

Pourvu que celui-là me soit fidèle !

M. VAN-BERG, à sa femme qui pendant ce temps causait avec Joséphine.

Allons, allons, retournons à l’hôtel.

JOSÉPHINE.

Et nous à Tivoli !

TOUTES, sautant de joie.

À Tivoli ! à Tivoli !

MADAME VAN-BERG, donnant la main à son mari, et regardant Joséphine et ses compagnes.

Ah ! qu’elles sont heureuses !

Vaudeville.

Air de la Ronde de Saint-Malo.

JULIEN.

Des riches qui m’environnent
L’ennui ne m’a point tenté ;
Vive la gaieté que donnent
L’amour et la pauvreté !
C’est bien, c’est bien,
Voilà le vrai bien ;
On n’a peur de rien,
Quand on n’a rien !

TOUS.

C’est bien, c’est bien, etc.

JOSÉPHINE.

Un pauvre millionnaire,
Pour ses biens, à chaque instant,
Craint quelque destin contraire,
Et nous disons en chantant :
C’est bien, c’est bien,
Pour nous tout va bien,
On n’a peur de rien
Quand on n’a rien.

TOUS.

C’est bien, c’est bien, etc.

MIMI.

Ces robes où l’or s’étale
Au bal peuvent se froisser ;
Mais en robe de percale
Sans crainte l’on peut danser
C’est bien, c’est bien.
Pour nous tout va bien,
On n’a peur de rien
Quand on n’a rien.

TOUS.

C’est bien, c’est bien, etc.

PAMÉLA.

Plus d’un séducteur perfide,
Dans ses amoureux projets,
À l’innocence timide
Croyait tendre ses filets :
C’est bien, c’est bien,
Ça se trouve bien,
On ne risque rien.
Quand on n’a rien.

TOUS.

C’est bien, c’est bien, etc.

M. VAN-BERG.

Tel qui n’a rien en partage,
À la Bourse, en beau joueur,
Court acheter, et pour gage
Il vous donne son honneur.
C’est bien, c’est bien,
Pour lui tout va bien ;
On ne risque rien
Quand on n’a rien.

TOUS.

C’est bien, c’est bien, etc.

GEORGINA.

Quand l’hymen pour lui s’apprête,
Plus d’un jaloux furibond
Croit qu’il y va de sa tête
Et tout bas on lui répond :
C’est bien, c’est bien,
Pour vous tout va bien ;
On ne risque rien
Quand on n’a rien.

TOUS.

C’est bien, c’est bien, etc.

ANASTASE.

Plus d’un journal pâle et blême
Est aux abois, et l’on dit
Que le rédacteur lui-même
Risque d’en perdre l’esprit ;
C’est bien, c’est bien,
Pour lui tout va bien,
On ne risque rien
Quand on n’a rien.

TOUS.

C’est bien, c’est bien, etc.

MADAME VAN-BERG, au public.

Traitez-nous sans conséquence !...
De certain bruit aigre-doux,
Messieurs, faites abstinence ;
En fait de sifflets, chez nous.
On le sait bien
L’absence est un bien,
Pour nous tout va bien

Faisant le geste de siffler.

Quand on n’a rien.

TOUS.

On le sait bien, etc.

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