Les Enfants de Paris (DANCOURT)

Comédie en cinq actes et en vers.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain, le 18 décembre 1699.

 

Personnages

 

MONSIEUR HARPIN

MADAME ARGANTE, Sœur de Monsieur Harpin

CLITANDRE, Fils de Monsieur Harpin, et Amant de Climène

ANGÉLIQUE, Fille de Monsieur Harpin

VALÈRE, Amant d’Angélique

CLIMÈNE

FINETTE

MERLIN, Valet de Clitandre

MADAME BRICHONNE, Intrigante

MONSIEUR VILAIN, Commissaire

UN LAQUAIS

 

La Scène est chez Monsieur Harpin.

 

 

À S. A. ÉLECTORALE MONSEIGNEUR LE DUC DE BAVIÈRE

 

GRAND PRINCE, à qui le Ciel a donné pour partage

Des plus hautes vertus le plus parfait usage :

Toi qui, sans rien devoir à tes nobles Aïeux,

Te places par toi-même au rang des demi-Dieux,

Lorsqu’à t’offrir ses vœux ma Muse ose prétendre

Dans ce rang glorieux daigneras-tu l’entendre ?

Incertaine, timide et faible je la vois

Qui ne peut qu’en tremblant s’élever jusqu’à Toi.

Si d’un de tes regards la faveur prévenante

N’assure le succès du projet qu’elle tente

C’est celui d’occuper les précieux moments

Que de laisser ta gloire aux divertissements,

Et d’adoucir les soins de ton âme héroïque

Par les amusements de la Scène Comique.

Ses innocents plaisirs ont pour Toi des appas ;

Et l’on t’a vu cent fois au sortir des combats

T’empresser à les prendre, et tranquille sourire

Des traits ingénieux d’une heureuse Satire.

Tes Peuples du spectacle ainsi que charmés,

Par ton exemple instruits, par ton goût animés,

De tout ce qui te plaît sagement idolâtres,

Ont élevé chez eux de superbes Théâtres.

Tel on vit autrefois cet illustre Romain

Qui le premier porta le surnom d’Africain,

De Térence naissant approuvant les Ouvrages,

Pour lui de Rome entière entraîner les suffrages.

Plus fameux, plus héros que ne fut Scipion,

GRAND PRINCE, honore-moi de ta protection,

Tu me feras par elle un sort digne d’envie.

Des ENFANTS DE PARIS reçois ma Comédie.

Aux lieux de leur naissance ils ont eu le succès

Qui peut leur assurer partout un libre accès :

Mais ce succès heureux ne peut les satisfaire,

S’ils n’obtiennent aussi le bonheur de te plaire.

Dans ta brillante Cour ils osent se montrer,

D’un favorable accueil daigne les honorer.

Ma Muse alors ardente à la reconnaissance.

Fière de t’avoir plu, pleine de confiance,

De Toi plus inspirée encor que d’Apollon,

Chantera tes hauts faits dans le sacré Vallon,

D’où mes nobles chansons dans l’Univers portée,

Seront avec respect des peuples écoutées ;

Je publierai comment par tes premiers exploits

L’Ottoman fut d’abord asservi sous tes lois,

Comment par ta valeur l’Empire eut pour barrière

Entre Byzance et lui la Pannonie entière,

Et comment vers l’Escaut par la gloire entraîné,

Tu soutenais un Sceptre à ton sang destiné.

Je te prendrai partout à l’exemple d’Alcide,

Juste vengeur des lois, indomptable, intrépide,

Dans les plus grands périls toujours maître de Toi,

Et malgré le sort même esclave de ta foi.

Enfin tout occupé du seul soin de ta gloire,

J’écrirai tes vertus au temple de Mémoire.

Heureux si célébrant un nom tel que le tien,

Des horreurs de l’oubli je puis sauver le mien.

 

DANCOURT.

 

 

ACTE I

 

 

Scène première

 

FINETTE, seule

 

Que de chagrins pour nos jeunes Amants !

Que les enfants sont misérables,

Dont les pères déraisonnables

Regardent tout à contresens,

Et trouvent toujours condamnables

Les plus simples amusements.

 

 

Scène II

 

MADAME BRICHONNE, FINETTE

 

MADAME BRICHONNE.

Je donne le bonjour à l’aimable Finette.

FINETTE.

Madame Brichonne, bonjour.

MADAME BRICHONNE.

Quoi vous causez ici toute seule en cachette ?

Vous vous entretenez apparemment d’amour ?

FINETTE.

D’amour ? non, j’y suis peu sujette,

Et c’est là mon moindre souci.

Mais comment vous en va ? qui vous amène ici ?

Y ménageriez-vous quelque affaire secrète ?

MADAME BRICHONNE.

Hélas ! me le demandez-vous ?

Et de Monsieur Harpin, confidente ordinaire,

Se pourrait-il qu’il vous eût fait mystère

De ce qui se passe entre nous ?

FINETTE.

Mystère à moi ? Vous savez bien

Dans ses secrets quelle part il me donne :

Mais faites, Madame Brichonne,

Comme si je n’en savais rien.

MADAME BRICHONNE.

Il ne vous a pas dit...

FINETTE.

Si fait : mais je soupçonne

Qu’il ne s’en est pas bien expliqué tout à fait ;

Il m’a tu quelque circonstance,

Je voudrais bien savoir pour quel sujet,

Et si la chose est en effet

Comme il m’en a fait confidence.

MADAME BRICHONNE.

Il vous a conté son projet ?

FINETTE.

Oui, qu’il prétend... Il vous l’a dit de même,

Apparemment.

MADAME BRICHONNE.

Tout juste... Il veut se marier.

FINETTE.

Vous y voilà.

MADAME BRICHONNE.

C’est moi qui dois négocier

Ce mariage-là.

FINETTE.

Comment vous ?

MADAME BRICHONNE.

Oui, moi-même.

FINETTE.

Ah, le petit dissimulé !

C’est de cela qu’il ne m’a point parlé.

MADAME BRICHONNE.

Il vous a dit quelle est la personne qu’il aime ?

FINETTE.

Belle demande ! Il fait un fort bon choix ;

Et pourvu qu’à ses vœux cette fille réponde...

MADAME BRICHONNE.

C’est une veuve.

FINETTE.

Ah ! oui, d’accord je la connois :

Mais fille ou veuve, quelquefois

C’est même chose dans le monde ;

On s’y trompe aisément. Cette veuve a du bien.

MADAME BRICHONNE.

Point, c’est Climène.

FINETTE.

Ha, ha Climène ! elle n’a rien,

Mais pour cacher qu’il fait une mauvaise affaire,

Monsieur Harpin, à moi, m’a dit tout le contraire.

MADAME BRICHONNE.

Monsieur Harpin est riche et pour elle et pour lui :

On ne sait pas tout l’argent qu’il amasse ;

Si de continuer le Ciel lui fait la grâce,

Il mesurera l’or au muid.

Depuis un mois que j’ai l’honneur de le connaître

Nous avons fait l’un et l’autre en commun

Quinze ou vingt affaires, peut-être,

Au denier quatre, au denier un.

Ah ! le brave homme ! il ne veut point paraître

Dans ces vétilles-là, tout se fait en mon nom.

Est-il dans son cabinet ?

FINETTE.

Non :

Mais vous pouvez, si vous voulez, l’attendre.

MADAME BRICHONNE.

Je reviendrai : dites-lui seulement

Qu’outre une réponse à lui rendre,

J’ai quelques diamants à vendre

À très bon compte assurément.

FINETTE.

Des diamants ?

MADAME BRICHONNE.

Voyez.

FINETTE.

Ah ! comme cela brille !

Quel éclat !

MADAME BRICHONNE.

En voilà pour quatre mille écus.

Un mien ami les a vendus

À certain enfant de famille

Dix-huit mille livres et plus.

FINETTE.

À crédit ? c’est donner. Mais, Madame Brichonne,

Ce marché-là s’est fait aussi sous votre nom ?

Car vous avez l’âme bonne,

Vous le prêtez volontiers.

MADAME BRICHONNE.

Bon !

J’aime à faire plaisir, c’est ma grande faiblesse

Je songe au profit du prêteur.

FINETTE.

On le voit bien.

MADAME BRICHONNE.

Je fais plaisir à l’emprunteur,

Et puis après je m’intéresse

À faire encor gagner un second acheteur.

FINETTE.

Le Public vous doit trop, Madame.

MADAME BRICHONNE.

Et voilà comme

Tout le monde peut vivre, et chacun est content

Et de quelle façon j’oblige ce jeune homme,

Que je ne connais pas pourtant.

FINETTE.

C’est avoir l’âme et charitable et tendre,

Que d’obliger les jeunes gens ainsi.

MADAME BRICHONNE.

Adieu. Je reviendrai : j’ai dans ce quartier-ci

Quelque pareil service à rendre.

 

 

Scène III

 

FINETTE, seule

 

Pour s’emparer du bien d’autrui

La bonne Dame fait une admirable route ?

En la suivant, Monsieur Harpin sans doute,

Malgré l’exemple d’aujourd’hui,

Aurait tort si jamais il faisait banqueroute.

 

 

Scène IV

 

FINETTE, VALÈRE

 

FINETTE.

Que demandez-vous, Monsieur ?

VALÈRE.

Moi ?

Finette, ce que je demande ?

FINETTE.

C’est vous ? que ma surprise est grande !

Vous n’appréhendez pas de paraître ici ?

VALÈRE.

Quoi ?

Qu’est-ce qu’il faut que j’appréhende ?

FINETTE.

Le courroux de Monsieur Harpin,

Moins pour vous, il est vrai, que pour votre maîtresse.

Vous avez dû recevoir ce matin

Certain billet, où de ma blanche main

J’ai, de peur d’accident, moi-même mis l’adresse.

VALÈRE.

Je le reçois dans ce moment ;

Et plein de ma douleur extrême

Je viens savoir d’Angélique elle-même

Par où j’ai mérité ce cruel traitement.

A-t-elle bien pu se résoudre

À me défendre ainsi de paraître à ses yeux ?

Est-ce quelque rival qui me rend odieux ?

Pour mon amour quel coup de foudre !

FINETTE.

Ouais vous le prenez-là d’un ton bien sérieux !

VALÈRE.

Hé de quel ton, dis-moi, veux-tu que je le prenne ?

FINETTE.

Je vais vous l’expliquer. Avez-vous pris la peine

De lire le billet de l’un à l’autre bout ?

VALÈRE.

Si je l’ai lu ?

FINETTE.

Cela ne paraît point du tout ?

Car enfin en phrase très claire

Angélique vous fait savoir

Que c’est un ordre de son père

Qui l’oblige à ne vous plus voir,

Écrire ainsi, n’est-ce pas faire

Entendre à son heureux Amant,

Quand il a de l’entendement,

Qu’on souffre autant que lui d’un ordre si sévère ?

N’est-ce pas dire, attendons quelques jours,

Prenons pour quelque temps le parti du Mystère,

Et puis sur nouveaux frais nous nous verrons toujours ?

VALÈRE.

Ah ! tu me redonnes la vie :

Mais, dis, Finette, je te prie,

Par où Monsieur Harpin peut-il avoir appris...

FINETTE.

Avec juste raison vous en êtes surpris,

Et comme vous j’en ai l’esprit malade ?

Car enfin, vous n’êtes venu

Qu’en son absence ici ? nous ne vous avons vu

Que les soirs à la promenade ;

Il faut que votre nom lui soit même inconnu :

Il l’est du moindre domestique,

Et cependant...

VALÈRE.

Hélas que je suis malheureux !

Quand je me promets tout des bontés d’Angélique,

Son père met un obstacle à mes vœux,

Il ne me connaît point, et me devient contraire.

FINETTE.

Savez-vous le nœud de l’affaire ?

Le père sait que vous plaisez,

Et c’est là de quoi lui déplaire.

Oh dame la fille et le père

Ont des goûts fort opposés.

VALÈRE.

Mais, de sa fille enfin qu’est-ce qu’il prétend faire ?

FINETTE.

Je ne sais, son dessein n’est pas de la pourvoir,

Il feint pourtant de le vouloir ?

Et pour y réussir, c’est sa grande manière,

Que d’écarter, autant qu’il est en son pouvoir,

Les partis les plus convenables,

Et de prendre grand soin de ne lui faire voir

Que des maris désagréables.

VALÈRE.

Il ne craint point son désespoir ?

FINETTE.

Tout au contraire, il le souhaite.

Heureux, s’il peut ainsi lui faire concevoir

Un certain goût pour la retraite,

Qu’il voudrait qu’elle pût avoir.

VALÈRE.

Ce que tu me dis là me paraît incroyable.

Quoi cet homme si vénérable,

Qu’à ses manières, à son air,

Tout Paris croit si raisonnable ?

FINETTE.

Paris voit trouble, et je vois clair.

Depuis longtemps je l’étudie ?

Je vous le peindrais trait pour trait,

Et je n’ai trouvé dans son fait

Que grimace et que perfidie.

VALÈRE.

Ah, Finette !

FINETTE.

Monsieur, c’est le plus faux mortel :

Aussi, par un excès de fausse complaisance

J’ai su gagner sa confiance.

J’ai le plus heureux naturel

Pour fourber qui me fourbe, il n’est ma foi rien tel.

Et lorsque nous voulons nous en mêler, nous sommes

Nous autres femmes, grâce au Ciel,

Plus fausses que les plus faux hommes.

VALÈRE.

Je le crois.

FINETTE.

À propos d’être fausse, attendez,

Ne pourrions-nous pas ?

VALÈRE.

Quoi ?

FINETTE.

Oui da, c’est une idée,

Qui, pour peu que d’ailleurs elle fût secondée,

Vous ferait obtenir ce que vous prétendez.

VALÈRE.

Serait-il possible, Finette ?

FINETTE.

Si vous voulez, c’est une affaire faite.

Seriez-vous d’humeur à quitter

Votre air de Cour ?

VALÈRE.

Ah ! qu’à cela ne tienne.

FINETTE.

Vous sentez-vous capable d’affecter

Un air Bourgeois, un air à la Parisienne ?

VALÈRE.

Comment, un air évaporé ?

FINETTE.

Non, un air sage et modéré,

Là, qui vous fasse méconnaître.

VALÈRE.

Finette.

FINETTE.

Sans courroux : il faut vous habiller,

Non pas comme un faux petit Maître,

Mais en notable Marguiller,

Échevin postulant, Apprenti Conseiller ;

Et surtout tâcher de paraître,

Non, comme ils sont, mais comme ils devraient être.

VALÈRE.

Mais pourquoi ce déguisement ?

FINETTE.

Vous le saurez, allez le prendre,

Et venez ici seulement

Ou me demander ou m’attendre.

Si vous me demandez, que ce soit, s’il vous plaît,

De la part de quelqu’un de ces fameux Notaires,

Distingués parmi leurs Confrères,

Pour prêter à gros intérêt.

J’ai mes raisons.

VALÈRE.

Je m’abandonne

À ta conduite, et le flatteur espoir

Que ta vivacité me donne

De revenir ici, de voir,

De posséder un jour la charmante personne

Qui fait toute ma passion,

M’engage sans réflexion

Dans tout ce que ton zèle en ma faveur ordonne.

 

 

Scène V

 

FINETTE, seule

 

Jusqu’au revoir. Je vais m’embarrasser

Dans une affaire un peu scabreuse :

Mais le seul plaisir de penser

Qu’on peut mener à bien une intrigue amoureuse,

Engage une âme généreuse ;

Et quoique toute jeune, et novice en ceci,

Je me tirerais, Dieu merci,

D’entreprise plus épineuse.

 

 

Scène VI

 

ANGÉLIQUE, FINETTE

 

ANGÉLIQUE.

Ma chère Finette, je suis

Dans le plus cruel des ennuis.

Je sens une douleur mortelle.

FINETTE.

Je le crois bien vraiment, et l’épreuve est cruelle,

De congédier un amant

Que l’on aime si tendrement.

ANGÉLIQUE.

À tes conseils il m’a fallu souscrire

Avec précipitation,

Malgré moi tu m’as fait mal à propos écrire.

FINETTE.

J’ai pris trop de précaution,

Il est vrai ; vous pouviez fort aisément remettre

À la première occasion

Tout le discours que vous avez pu mettre

Dans ce billet ; la conversation.

Fait plus de plaisir qu’une Lettre.

Mais avec tout cela, je vous suis caution,

Que dans la situation

Où maintenant est votre affaire,

Vous ne sauriez assurément mieux faire,

Malgré l’excès de votre passion,

Que d’affecter beaucoup d’attention

À marquer en toute manière

Une prompte soumission

Aux volontés de votre père.

ANGÉLIQUE.

Ah ! Finette, que je te hais,

De me parler comme tu fais,

Et que ta morale est ennuyeuse et sévère !

Il ne m’a point du tout paru

Que mon père m’ait défendu

Expressément de voir Valère ;

Fort mal à propos tu l’as cru,

Il ne l’a point nommé, je l’aurais entendu.

FINETTE.

Oui, j’ai tort, c’est une chimère,

Et comme il ne sait pas le nom de votre amant,

Votre père n’a pu parler expressément.

La pensée est fort délicate ;

Mort de ma vie il l’a si juste désigné,

Qu’à son nom près, je crois qu’il a tout deviné.

ANGÉLIQUE.

Eh ! souffre un peu que je me flatte :

C’est un simple conseil, crois-moi, qu’il m’a donné,

Il ne m’a point témoigné de colère,

Aucun chagrin, aucun emportement,

Et nous avons pris cette affaire

Un peu trop sérieusement.

J’ai fort mal fait d’écrire assurément.

FINETTE.

Je sais, si vous voulez, un remède à la chose

Mais...

ANGÉLIQUE.

Ne crains rien, parle, je me propose

De faire aveuglément tout ce que tu voudras :

Dis vite. À quoi que je m’expose,

Mon amant en sera la cause,

Et je n’en murmurerai pas.

FINETTE.

La pauvre enfant ! en la voyant si tendre,

Je sens mon cœur prêt à se fendre.

Allez, vous le reverrez.

ANGÉLIQUE.

Quoi !

Je le reverrais ?

FINETTE.

Oui, je prends cela sur moi.

ANGÉLIQUE.

Ne te moques-tu point, Finette ?

Et mon père...

FINETTE.

Il l’approuvera.

ANGÉLIQUE.

Tout de bon ?

FINETTE.

Tout de bon, même, il vous en priera.

Votre félicité pour lors sera parfaite.

ANGÉLIQUE.

Mais je ne comprends pas comment :

Nous le tromperons donc, Finette, apparemment !

FINETTE.

Oui, c’est ainsi que je le pense.

Voyez, y sentez-vous la moindre répugnance ?

ANGÉLIQUE.

Moi ? point du tout, au contraire vraiment :

Mais trompons-le si finement,

Employons-y tant d’artifice,

Que désormais sans trouble je jouisse

Du plaisir de voir mon amant,

Et que jamais ce plaisir ne finisse.

FINETTE.

Laissez faire, malgré l’amour

Qui vous tient aujourd’hui si fortement liée,

Vous le verrez tant quelque jour,

Que vous en serez ennuyée.

ANGÉLIQUE.

Peut-on s’en ennuyer jamais !

FINETTE.

On le dit, je n’en sais rien : mais

Pour réussir ici ; ce que je vous demande,

Et c’est cela que j’exige sur tout,

Quoi que ce soit que vous commande.

Monsieur Harpin, approuvez tout,

La complaisance n’est pas grande.

ANGÉLIQUE.

Tu sais, Finette, que souvent...

FINETTE.

Oui, c’est sa fureur dominante

De vous mettre dans un Couvent :

Il faut en paraître contente,

Feignez d’y consentir avec tranquillité.

ANGÉLIQUE.

Et s’il va prendre cette feinte

Pour un consentement, pour une vérité,

Qu’il m’y mette...

FINETTE.

De ce côté

N’ayez, de grâce, aucune crainte,

Tout ira bien.

ANGÉLIQUE.

Voici, je crois,

Merlin, le valet de mon frère.

FINETTE.

Il vient à propos, laissez-moi.

ANGÉLIQUE.

Mais, Finette, dépêche-toi.

FINETTE.

Tout ira bien, vous dis-je, allez et laissez faire.

ANGÉLIQUE.

Tout mon bonheur est en ta main.

FINETTE.

Que de discours ! Adieu.

 

 

Scène VII

 

FINETTE, MERLIN

 

FINETTE.

Bonjour, Monsieur Merlin.

MERLIN.

Serviteur, charmante Finette.

FINETTE.

Comment gouvernez-vous le vin ?

MERLIN.

Fort négligemment, je fais diète,

Et je n’ai déjeuné que deux fois ce matin.

FINETTE.

Votre maître, on ne le voit guères,

Qui l’occupe ?

MERLIN.

L’amour, le jeu, la bonne chère,

Nos exercices d’ordinaire ?

Tous les jours assez tard il s’éveille en jurant,

D’avoir, dit-il, le sort à ses vœux fort contraire.

Il sort du lit, s’habille en murmurant,

Le plus souvent contre Monsieur son père,

Puis par le petit escalier

Fort discrètement il détale,

Pour éviter maint créancier,

Que j’amuse, moi, dans la salle.

Il arrive fort échauffé.

Vers le Palais Royal, il prend une chaise

Sans besoin, pour courir Paris plus à son aise.

Nous nous rejoignons au Café ;

Et le reste de la journée,

C’est-à-dire, l’après-midi,

Qui quelquefois pour lui n’est pas l’après-dînée,

Toujours avec la chaise il court en étourdi

Tantôt au lansquenet, tantôt chez sa maîtresse,

Qu’en tout honneur pourtant il aime avec tendresse.

Parfois nous visitons de fort honnêtes gens,

Des Usuriers, de gros Marchands,

Des Sous-fermiers, ou d’obligeants Notaires,

Qui dans les pressantes affaires

Ont un merveilleux entregent,

Pour faire trouver de l’argent

Aux jeunes gens qui n’en ont guères ;

Nous partageons avec eux comme frères,

Moitié par moitié, oui, c’est là le prix courant,

Cela se fait sans bruit ; comme

Mon maître est fort généreux, il se rend

Par bon contrat toujours garant

De payer seul toute la somme.

FINETTE.

Certes, ton maître a le cœur grand,

Et c’est un fort joli jeune homme.

MERLIN.

N’est-il pas vrai ? Voilà le train du jour ; pour de l’emploi

Du soir, c’est le jeu qui décide,

Et nous soupons, comme le sort nous guide,

Fort bien au cabaret, quand nous avons de quoi,

Fort mal à la maison, quand notre bourse est vide.

FINETTE.

Depuis un temps on vous y voit si peu,

Qu’on doit juger qu’apparemment la bourse...

MERLIN.

Cela va bien aller, nous avons fait ressource

Chez l’Usurier ; et sans le jeu

Nous serions bien plus à notre aise.

Mais toi : dis-moi, par parenthèse

Es-tu bien, es-tu mal, avec Monsieur Harpin ?

FINETTE.

Là, là, pourquoi ?

MERLIN.

Pour un certain dessein,

Dont la suite pourrait ne pas être mauvaise,

Mon maître m’a chargé de tâcher aujourd’hui,

Par quelque adroite tentative,

À t’engager à faire avec nous contre lui

Ligue offensive et défensive.

FINETTE.

Contre Monsieur Harpin ? touche, cela vaut fait ;

Et pour te mieux marquer mon zèle

Pour le parti, je vais t’apprendre une nouvelle.

Mais sais-tu garder un secret ?

MERLIN.

Moi ? c’est en cela que j’excelle,

Je suis l’homme le plus discret.

De mille grands secrets je suis dépositaire,

Et j’ai presque toujours été

Chez des femmes de qualité,

Dans ces postes, tu sais, qu’il faut se savoir taire.

FINETTE.

Sans doute.

MERLIN.

Cette main tous les jours apprêtait

Le blanc que met Madame l’Intendante,

Et je n’ai jamais dit pourtant qu’elle en mettait.

FINETTE.

Fort bien.

MERLIN.

Et de Madame Argante

J’ai gouverné tout à la fois

Pendant près de dix-huit mois,

Hanche, épaule, et gorge postiche.

Hé ! bien je me ferais plutôt hacher cent fois

Que d’en parler : et faut-il qu’on affiche

Les défauts des gens qu’on sert ?

FINETTE.

Non.

C’est fort bien fait.

MERLIN.

Voilà Madame Bouvillon,

Que tout Paris croit des plus sages ;

Quand je la servais elle avait

Deux ou trois Amants à ses gages

Je n’en parle à qui que ce soit :

Il faut avoir certaines retenues...

FINETTE.

Fort bien : mais si tu continues,

Merlin, de ta discrétion

Tu t’en vas me donner mauvaise opinion.

MERLIN.

Au contraire vraiment, je veux te faire entendre

Qu’on peut en sûreté se confier à moi.

Je ne dis jamais mot.

FINETTE.

On le voit.

MERLIN.

Çà de quoi

S’agit-il ? que veux-tu m’apprendre ?

FINETTE.

Le voici. De Monsieur Harpin

Connais-tu bien à fond le parfait caractère ?

MERLIN.

Pour cela oui, c’est le plus mauvais père,

Le plus ladre, le plus vilain

Que l’on ait encore vu paraître.

FINETTE.

Tu le connais. Et de ton maître

Parle-moi franchement, que m’en diras-tu ?

MERLIN.

Rien.

Pour celui-là, j’ai fait vœu de m’en taire,

Je suis discret. Je n’en sais point de bien,

C’est ce qui fait que je n’en parle guère.

C’est le garçon le plus déterminé,

Qui peut-être soit jamais né,

Pour bien faire enrager son père :

Encor s’il savait ménager

Avec art Madame sa tante,

Elle a deux mille écus de rente,

Qu’elle pourrait fort bien avec nous partager :

Mais le Monsieur Harpin attentif à la proie,

Qui se les veut approprier,

Dans son esprit, comme fausse monnoie,

Prend grand soin de nous décrier.

FINETTE.

Nous te démasquerons, vainement tu te caches,

Vieux ladre. Voilà donc, Merlin, ce que tu sais ?

MERLIN.

Oui, mon enfant.

FINETTE.

Oh ! bien, ce n’en est pas assez,

Voici ce qu’il faut que tu saches,

Monsieur Harpin est amoureux.

MERLIN.

Quel conte !

FINETTE.

Il l’est à la sourdine.

MERLIN.

Amoureux, lui ?

FINETTE.

Oui, lui. Devine

Quelle heureuse mortelle est l’objet de ses vœux ?

Voyons un peu.

MERLIN.

C’est toi, peut-être ?

FINETTE.

Qui ! moi ?

MERLIN.

Toi-même ; pourquoi non ?

Tu me parais encore assez jeune pour être

La maîtresse d’un vieux Barbon.

FINETTE.

Oui dà.

MERLIN.

Confesse ingénument la dette ;

Serait-ce toi ?

FINETTE.

Non c’est Climène.

MERLIN.

Tout de bon ?

Tu te moques de moi, Finette.

Climène ? tu sais bien que mon maître en est fou.

FINETTE.

Son père aussi.

MERLIN.

Le vieux Hibou !

Mais cela ne se peut absolument. Climène

Nous en eût fait quelque petit narré.

FINETTE.

À ton maître elle a craint de faire de la peine ;

Il faut qu’apparemment cette peur la retienne,

Ou que dans ses ardeurs, le vieillard modéré,

Ne se soit pas encor tout à fait déclaré.

Quoi qu’il en soit, Climène a bien fait de s’en taire,

Et je trouve à propos que cet amour du père

Soit par le fils encor quelque temps ignoré.

C’est un petit évaporé,

Qui dans sa fureur pourrait faire

Quelque coup de désespéré.

Motus, au moins.

MERLIN.

Oui, va, je me tairai.

FINETTE.

Pour moi, j’aurai soin de conduire

Ses affaires à bien, ou je ne le pourrai.

Toi, prends garde de ne rien dire :

Que lorsque je t’en avertirai.

MERLIN.

Voici Monsieur Harpin.

 

 

Scène VIII

 

MONSIEUR HARPIN, FINETTE, MERLIN

 

MONSIEUR HARPIN.

Ah ! ah ! je suis bien aise

De rencontrer ici ce maroufle fieffé.

MERLIN.

Et moi, Monsieur, je me crois né coiffé,

Que ma présence ainsi vous plaise.

MONSIEUR HARPIN.

De mon fripon de fils je viens,

D’apprendre encor d’agréables nouvelles.

FINETTE.

Tant pis.

MERLIN.

Et s’il vous plaît, Monsieur, quelles sont-elles ?

Ne vous a-t-on pas dit qu’il se porte fort bien ?

MONSIEUR HARPIN.

Je voudrais qu’il fût mort, le débauché, l’infâme,

Le perdu. Devenir amoureux d’une femme !

MERLIN.

Amoureux ! lui ? fi donc, vous vous moquez de nous.

Monsieur votre fils est amoureux comme vous.

MONSIEUR HARPIN.

Comme moi ? s’entêter pour une libertine !

MERLIN.

Cela n’est pas, Monsieur.

MONSIEUR HARPIN.

Qui le ruine !

MERLIN.

Point du tout.

MONSIEUR HARPIN.

Qui le perd d’honneur !

MERLIN.

Il n’en n’est rien, vous dis-je, ou je me donne au diable,

Et mon maître est trop raisonnable.

MONSIEUR HARPIN.

Et son valet trop raisonneur.

Tais-toi.

MERLIN.

Très volontiers.

MONSIEUR HARPIN.

On n’a pas pu sur l’heure

M’apprendre en quel quartier la coquine demeure

Ni son nom : mais je le saurai

De ta bouche, pendard, ou je te rosserai.

MERLIN.

Par vos ordres, Monsieur, j’ai trop de déférence :

Vous m’avez imposé silence,

Je me tais, et je me tairai.

MONSIEUR HARPIN.

Ah, bourreau, je t’étranglerai.

Parleras-tu ?

MERLIN.

Ce sont de mauvais bruits qu’on sème,

Mon Maître n’aime rien, et quand il aimerait,

Je vais gager que pour vous-même

Vous feriez le choix qu’il ferait.

Je vous connais l’un et l’autre à merveilles,

Et vous qui nous sermonnez tant,

Vous ne haïssez pas le beau Sexe pourtant.

MONSIEUR HARPIN.

Tais-toi, tu me romps les oreilles,

Ôte-toi de mes yeux, coquin,

Je démêlerai bien sans toi toute l’affaire,

Et tu seras un jour chagrin

De m’en avoir fait un mystère.

MERLIN.

Sans rancune, Monsieur, de près comme de loin,

Tout à vous, et dans le besoin,

Si par hasard je vous suis nécessaire,

N’épargnez pas mon petit ministère,

Vous voyez que je me sais taire,

Et je travaille avec grand soin.

 

 

Scène IX

 

MONSIEUR HARPIN, FINETTE

 

MONSIEUR HARPIN.

Qu’est-ce que ce maraud veut dire ?

FINETTE.

Dans le fonds, c’est un bon garçon :

Mais quelquefois il aime à rire.

MONSIEUR HARPIN.

Si je m’y mets, je saurai le réduire

À rire d’une autre façon.

FINETTE.

Votre Dame Brichonne est venue ici.

MONSIEUR HARPIN.

Bon.

Je sais ce qu’elle veut. Hé bien reviendra-t-elle ?

FINETTE.

Dans une heure, je crois, Monsieur. Mademoiselle

Votre fille est fort chagrine d’avoir

Ordre de vous, de ne plus voir

Ce jeune adolescent que nous croyons qu’elle aime ;

Et si l’on pouvait plus avant.

Faire aller son dépit, quoiqu’il paraisse extrême,

Je gagerais que d’elle-même

Elle prendrait bientôt le parti du Couvent.

MONSIEUR HARPIN.

Tout de bon ?

FINETTE.

À coup sûr, Monsieur.

MONSIEUR HARPIN.

Et comment faire

Pour augmenter ce dépit-là ?

FINETTE.

Laissez-moi rêver à cela,

Je me charge de cette affaire.

MONSIEUR HARPIN.

Toi ?

FINETTE.

Moi-même, et vraiment... attendez... m’y voilà.

Je vous la garantis dès aujourd’hui Novice :

Mais y donnerez-vous votre consentement ?

MONSIEUR HARPIN.

Moi ?

FINETTE.

Vous.

MONSIEUR HARPIN.

De tout mon cœur. Il serait beau, vraiment.

Qu’elle eût de bons desseins sans que j’y répondisse !

Mais pour l’acheminer à cet heureux moment,

Qu’est-ce qu’il faudrait que je fisse ?

FINETTE.

Le voici. Son chagrin vient naturellement

De ce qu’il faut qu’elle bannisse

Ce jeune Cavalier qu’elle aime éperdument,

Et je voudrais qu’en ce moment :

Pour irriter son amoureux caprice,

Vous parussiez vouloir lui faire absolument

Épouser... là... quelque autre Amant,

Mais quelque Amant qu’elle haïsse.

MONSIEUR HARPIN.

C’est bien dit, je connais un Président Normand,

Dont le nom seul est pour elle un supplice,

Je vais lui commander de l’épouser.

FINETTE.

Comment ?

Il paraîtrait trop d’injustice

À la vouloir ainsi pourvoir bizarrement ;

Il a quatre-vingt ans, Monsieur. Plus finement

Cachons de vos desseins l’innocent artifice.

MONSIEUR HARPIN.

Proposons-lui ce Banquier Suisse,

Elle le hait encore assez passablement.

FINETTE.

Ce Banquier Suisse est laid terriblement,

Ce serait exiger un trop grand sacrifice.

MONSIEUR HARPIN.

Et c’est pour cela justement ?

Car je ne prétends nullement

Qu’en tout ceci ma fille m’obéisse.

FINETTE.

C’est prétendre très sagement :

Mais il faut ménager la chose adroitement,

Si l’on veut qu’elle réussisse.

MONSIEUR HARPIN.

Que faire ?

FINETTE.

Voulez-vous vous en fier à moi ?

Vous le pouvez en assurance.

MONSIEUR HARPIN.

Hé bien...

FINETTE.

Proposez-lui quelque homme de finance,

Ou de palais, je vous donne ma foi,

Quelque joli qu’il soit, qu’il n’en est point en France

Qu’elle acceptât, fût-il riche comme le Roi ;

C’est une aversion qui n’est pas concevable.

MONSIEUR HARPIN.

Tout de bon ?

FINETTE.

J’en sais un dont j’ai parfois pitié,

Il est de Robe, il a pour elle une amitié...

MONSIEUR HARPIN.

Hé bien ?

FINETTE.

Elle le hait, cela n’est pas croyable,

C’est là ce qu’il faudrait, Monsieur, lui proposer,

Le parti paraîtrait sortable ;

Et comme pour le refuser

Elle n’aurait point de raison valable,

Vous auriez droit de la tyranniser,

Et du Couvent le retraite honorable

Lui paraîtrait à coup sûr préférable

Au désespoir de l’épouser.

MONSIEUR HARPIN.

Mais si par un cas fortuit (car enfin tout peut être)

Son goût allait changer ?

FINETTE.

Beau sujet d’embarras !

Il ne changera point, Monsieur, mais en tout cas

Du dénouement n’êtes-vous pas le maître ?

MONSIEUR HARPIN.

Il est vrai, c’est bien dit. Ça, fais-moi donc connaître

Ce soupirant de Robe, et songe à te hâter.

FINETTE.

C’est une affaire toute prête.

MONSIEUR HARPIN.

Bon, tant mieux, il me tarde aussi d’exécuter

Certains projets qui me roulent en tête.

Si cette femme vient, qu’on la fasse monter.

 

 

ACTE II

 

 

Scène première

 

MONSIEUR HARPIN, MADAME BRICHONNE

 

MONSIEUR HARPIN.

Vous voyez, Madame Brichonne

Avec combien peu de réflexion

Sans hésiter je m’abandonne

Tout à votre discrétion.

MADAME BRICHONNE.

Hélas ! avec que moi qu’est-ce que l’on hasarde ?

Un secret est là-dedans enterré :

Moi parler de rien ! Dieu m’en garde.

Hé fi donc, si j’étais tant soit peu babillarde,

Un bon tiers de Paris serait déshonoré.

MONSIEUR HARPIN.

Il faut tâcher pour les six mille livres

Que je vous ai donnés dessus vos diamants,

Qu’ils me demeurent.

MADAME BRICHONNE.

Oui, c’est comme je l’entends :

Laissez-moi faire, allez, j’y brûlerai mes livres ;

Puis cela vient de jeunes gens,

Qui volontiers ne sont pas retirants.

MONSIEUR HARPIN.

Bon, tant mieux. Vous savez à quoi je les destine.

Mais parlons naturellement,

Prévoyez-vous qu’heureusement

Le dessein que j’ai se termine ?

Vous avez vu tantôt Climène ?

MADAME BRICHONNE.

Assurément.

MONSIEUR HARPIN.

Çà, Madame Brichonne, allons, dis franchement

De quel air, avec quelle mine

Elle a reçu ton compliment.

MADAME BRICHONNE.

Je vous l’ai déjà dit, fort agréablement ;

Et sans vouloir flatter, ce que j’en imagine,

C’est qu’elle l’a trouvé charmant.

MONSIEUR HARPIN.

La friponne !

MADAME BRICHONNE.

Elle est jeune, elle est aimable et belle :

Mais avec tout cela, l’ardeur

Qui vous fait soupirer pour elle,

Doit lui paraître un grand bonheur ?

Elle ne sera point à vos désirs rebelle.

MONSIEUR HARPIN.

Bon, je l’aime de cette humeur,

Et ne voudrais pour rien d’une fière femelle

Qui fît traîner mon amour en langueur.

MADAME BRICHONNE.

Vous ne l’aimez qu’en tout honneur,

Elle aurait tort de vous être cruelle.

MONSIEUR HARPIN.

À propos d’honneur, tu sais bien

Que je dois ménager le mien.

Peut-être on gloserait de voir un assemblage

De cette veuve un peu coquette et qui n’a rien,

Avec un homme de mon âge :

Si nous trouvions quelque moyen,

Dans ces commencements, de rendre

Notre intrigue secrète, et de lui faire entendre

Que c’est que mon honneur veut prendre soin du sien.

MADAME BRICHONNE.

C’est raisonner fort juste.

MONSIEUR HARPIN.

Écoute, il faut que j’aie

Avec ma belle-sœur quelque ménagement.

Depuis assez longtemps j’essaie

De faire en ma faveur régler son testament :

Et par hasard, si de ce mariage

Quelque soupçon venait à contretemps,

Son bien serait pour mes enfants,

Et je me verrais, moi, frustré de l’héritage.

Cela retient un peu mon amour en suspens.

MADAME BRICHONNE.

Hé bien, mariez-vous en secret, je m’engage

À faire consentir Climène à ce dessein ;

Il me paraît que vous êtes en âge

De contracter sans trouble un hymen clandestin.

MONSIEUR HARPIN.

Ce n’est pas là ce qui me met en peine :

Mais si je pouvais, moi, n’aller point chez Climène,

Et qu’elle-même vint céans.

MADAME BRICHONNE.

Cela serait commode. Hé bien nul de vos gens

Ne la connaît : allez, tantôt je vous l’amène,

Laissez-moi faire.

MONSIEUR HARPIN.

Attends. Sous un nom emprunté

Il faudrait qu’à ma fille elle fût présentée.

MADAME BRICHONNE.

Je n’y vois pas d’impossibilité.

Quel nom choisir ? voyons.

MONSIEUR HARPIN.

Madame Dorothée.

MADAME BRICHONNE.

Fort bien : ce nom promet, sans paraître affecté,

Certaine régularité...

MONSIEUR HARPIN.

C’est cela. Je voudrais aussi que sans parure

Pour quelques jours d’abord...

MADAME BRICHONNE.

Pourquoi non ? Sa beauté

Ne tient rien que de la nature.

MONSIEUR HARPIN.

Elle quittât un peu ces airs de vanité,

Qu’elle parût en tout une femme rangée ;

Et tout au moins, du monde à demi dégagée.

MADAME BRICHONNE.

On ne peut concevoir rien de mieux concerté.

Que vous avez d’esprit !

MONSIEUR HARPIN.

Pas mal. De mon côté

Je vais vanter l’excès de son mérite

À ma fille, à ma belle-sœur,

Et faire à toutes deux souhaitez sa visite.

Jusqu’au revoir.

MADAME BRICHONNE.

Bientôt nous aurons cet honneur :

Pour fort peu de temps je vous quitte.

 

 

Scène II

 

MONSIEUR HARPIN, seule

 

Cela prend, ce me semble, un assez bon chemin

Que je serais heureux le reste de ma vie,

Si je pouvais au gré de mon envie,

Régler moi-même mon destin,

Faire enfermer mon fils, cloîtrer ma fille,

M’assurer la succession,

Et m’acquérir ainsi la réputation

De brave père de famille !

 

 

Scène III

 

MONSIEUR HARPIN, FINETTE, VALÈRE

 

FINETTE.

Voici, Monsieur, cet Amant langoureux,

Qui devant vous a trouvé grâce.

Venez, Monsieur le Boniface.

VALÈRE, sous le nom de Boniface, vêtu en homme de Robe.

Ah ! Monsieur, que je suis heureux

Si vous approuvez mon audace !

Votre charmante fille a rebuté mes vœux.

Pour me rendre aimable à ses yeux,

Il n’est rien dès longtemps que mon amour ne fasse :

Je suis partout ses pas, je la cherche en tous lieux,

Et ma présence en tous lieux l’embarrasse :

Plus je fais éclater mes feux,

Plus son cœur est pour moi de glace.

MONSIEUR HARPIN.

Vraiment, Monsieur, ma fille a tort

De vous traiter si mal, et je doute très fort

Qu’elle puisse jamais mieux rencontrer. Finette.

FINETTE.

Monsieur ?

MONSIEUR HARPIN.

Il me paraît que ce jeune homme-là

Est d’aimable tournure et de bonne défaite :

Ma fille, assurément s’en accommodera.

Prenons garde...

FINETTE.

Hé fi donc, ne dites pas cela

Il faut voir comme elle traite.

MONSIEUR HARPIN.

Je te garantis, moi, que cela changera.

FINETTE.

Hé non, Monsieur, c’est sa planète...

MONSIEUR HARPIN.

Planète tant qu’il te plaira,

Je ne veux m’y fier que de la bonne sorte.

FINETTE.

Vous allez voir comment elle le recevra.

MONSIEUR HARPIN.

Je ne m’y fierai point, ou le diable m’emporte.

VALÈRE.

Finette, Monsieur, m’a flatté

Que vous aviez pour moi quelque bonté ?

Qu’un peu sensible au feu qui me dévore,

Vous m’unirez à l’objet que j’adore :

En ma faveur déterminez son choix,

Par un ordre absolu forcez sa résistance.

FINETTE, à Monsieur Harpin.

Le Couvent à coup sûr aura la préférence.

MONSIEUR HARPIN.

Tu me le dis, et je le crois :

Mais tu me répondras des suites.

Si ma fille vous hait autant que vous le dites,

Pour l’épouser, Monsieur, je vous donne ma voix.

C’est un mauvais esprit que je prétends réduire.

VALÈRE.

Quel transport ! quelle joie ! et que puis-je vous dire ?

MONSIEUR HARPIN.

Je vous remets le compliment.

FINETTE.

Si vous voulez je vais conduire

Monsieur à son appartement,

Et je prendrai soin de l’instruire

De vos desseins.

MONSIEUR HARPIN.

Non, doucement.

À tantôt, s’il vous plaît, remettons la partie,

Il vous suffit d’avoir à présent mon aveu :

Je veux sonder ma fille, et m’ajuster un peu

De cet excès d’antipathie.

 

 

Scène IV

 

MONSIEUR HARPIN, VALÈRE, FINETTE, UN LAQUAIS

 

UN LAQUAIS.

Votre Notaire est là qui vous demande.

MONSIEUR HARPIN.

Adieu.

Dans une heure d’ici je vous attends.

 

 

Scène V

 

VALÈRE, FINETTE

 

VALÈRE.

Finette.

FINETTE.

Monsieur ?

VALÈRE.

Il me paraît que ce monsieur Harpin

Est homme soupçonneux et fin ;

Et si de ses discours je suis bon interprète,

Assurément notre dessein

N’aura pas une bonne fin.

FINETTE.

Vous êtes un mauvais Prophète ?

Quelque chose que je projette,

Jamais je ne travaille en vain.

VALÈRE.

Pour m’en convaincre, au moins, fais-moi voir Angélique.

FINETTE.

La peste ! gardons-nous-en bien,

Ce serait justement un secret spécifique.

Pour tout gâter.

VALÈRE.

Un moment d’entretien.

FINETTE.

Non, Monsieur, il n’en sera rien,

Vous perdez votre Rhétorique.

VALÈRE.

Est-elle instruite du moyen

Dont nous nous servons.

FINETTE.

Non. La belle politique !

Monsieur Harpin lui parlera de vous

Sous le beau nom de Monsieur Boniface,

Et je prétends que ce nom l’embarrasse

Assez pour la mettre en courroux,

Qu’attentif à sa contenance

Comme un Lieutenant Criminel,

Monsieur Harpin ne prenne aucune défiance

D’un mouvement qui, comme je le pense,

Lui semblera fort naturel.

VALÈRE.

Quoi sans l’avoir entretenue,

Sans même avoir joui du plaisir de sa vue,

Deux fois ici je serai donc venu,

Et je n’aurai pas obtenu...

FINETTE.

Vous obtiendrez à la troisième

Tout ce que vous souhaiterez.

VALÈRE.

Tu me fais un chagrin extrême.

FINETTE.

Je le crois bien : mais vous vous en irez.

VALÈRE.

Mais, permettez-moi...

FINETTE.

Néant. Allons, tirez, tirez.

 

 

Scène VI

 

FINETTE, seule

 

Cela tournera bien, et je suis, je vous jure,

Pour bien conduire un projet amoureux.

Une admirable créature :

Ce n’est pas tout encor, je veux

À la fois en conduire deux,

Tromper Monsieur Harpin dans plus d’une aventure,

Et, malgré qu’il en ait, rendre son fils heureux.

Intéressons-la, Madame Brichonne,

J’ai sur elle assez de crédit.

Voyons Climène, et mettons à profit

Les talents que le Ciel nous donne.

Allons... Mais voici justement

L’heureux mortel pour qui je m’intéresse.

Pour quelque temps encor cachons-lui prudemment

Que son père aime sa maîtresse.

 

 

Scène VII

 

CLITANDRE, FINETTE

 

CLITANDRE.

Où trouverai-je ce faquin ?

FINETTE.

Il est rêveur.

CLITANDRE.

Ah ! te voilà, Finette.

Bonjour, ma chère enfant. N’as-tu point vu Merlin ?

FINETTE.

Pardonnez-moi, Monsieur : mais il a fait retraite,

Pour n’essuyer pas le chagrin

D’avoir du bruit avec Monsieur Harpin.

CLITANDRE.

Ce maraud-là me met dans une peine...

Il n’est point de valet, je crois, plus négligent.

Je l’ai chargé de trouver de l’argent,

Et de m’en apporter au jeu chez Dorimène ;

J’en dois considérablement

À des gens qui me persécutent...

FINETTE.

Les ordres d’en trouver se donnent aisément,

Mal aisément ils s’exécutent.

Mais je l’entends, c’est lui, ne vous chagrinez pas.

Adieu, Monsieur.

CLITANDRE.

Est-ce ainsi qu’on me quitte ?

Que je sache au moins où tu vas.

FINETTE.

Rendre une petite visite,

Et je reviendrai sur mes pas.

CLITANDRE.

Tu n’iras point à pied, j’ai ma chaise là-bas.

FINETTE.

Ah ! je crains trop la médisance.

Jusqu’au revoir, Monsieur. Au moins, Merlin, silence.

 

 

Scène VIII

 

CLITANDRE, MERLIN

 

MERLIN, à Finette.

Va, ne crains rien, je suis discret.

CLITANDRE.

Hé bien, maître faquin, d’où venez-vous ? Un autre

Vous donnerait cent coups. Suis-je votre valet

Pour vous chercher ?

MERLIN.

Et moi, Monsieur, qui suis le vôtre,

Dois-je courir en vain tout le jour après vous ?

Monsieur me donne un rendez-vous

Chez Dorimène. Il y vient plus d’une heure

Avant le temps qu’il m’a marqué,

Je ne m’y trouve point, et le voilà piqué.

Un seul instant à peine il y demeure,

Il peste, il jure, il court fort irrité,

Je cours après de mon côté,

Je le rejoins à la malheure,

Et je suis un faquin, dit-il, j’ai mérité

D’avoir mille coups d’étrivières.

Oh bien, Monsieur, en vérité,

Si vous ne réformez ces mauvaises manières...

CLITANDRE.

Oh ! finis, je te prie. Avons-nous de l’argent ?

MERLIN.

Oui, je suis le meilleur agent...

CLITANDRE.

Et combien ?

MERLIN.

La récolte est bonne.

Je vous apporte ici deux mille écus tournois,

À deux cents francs près, toutefois.

CLITANDRE.

Deux cents francs ?

MERLIN.

Oui, que Madame Brichonne

A retenus par ses mains pour ses droits.

CLITANDRE.

Mais deux cents francs, Merlin ?

MERLIN.

C’est la première fois

Que nous négocions de la sorte avec elle,

Faut-il pour une bagatelle

Manquer d’établir son crédit ?

Tenez, voilà comme je vous ai dit,

Trois cents louis en deux cents pièces,

Et le reste en d’autres espèces.

CLITANDRE.

Donne-moi l’or, et retourne porter

Cet autre argent chez Dorimène,

Je le dois à la bourse, et je veux m’acquitter.

MERLIN.

S’il est ainsi, ce n’était pas la peine...

Ah ! le vilain qui s’amuse à compter !

CLITANDRE.

Pourquoi donc ? il n’est pas nouveau qu’on se méprenne.

MERLIN.

Oui da, oui da. Je crois qu’il manque six louis ;

Je ne suis pas fripon, je vous en avertis.

CLITANDRE.

Comment ?

MERLIN.

Comptez toujours, et qu’il vous en souvienne.

CLITANDRE.

Il manque six louis ? pourquoi ?

Dis donc.

MERLIN.

C’est pour mes droits à moi.

CLITANDRE.

Maître fripon, l’affaire en était faite

Si je n’avais compté mon argent.

MERLIN.

Oui, ma foi.

CLITANDRE.

M’en aurais-tu parlé ?

MERLIN.

Non, Monsieur ; car Finette

M’a commandé d’être discret.

Si vous voulez pourtant savoir certain secret.

CLITANDRE.

Quel secret ?

MERLIN.

C’est une nouvelle

Qu’elle m’a fort prié de ne pas dire.

CLITANDRE.

Hé quelle ?

MERLIN.

Monsieur votre père...

CLITANDRE.

Ah ! je n’en veux rien savoir.

De cette part que me peut-on apprendre.

Qui ne me mette au désespoir ?

MERLIN.

Monsieur, si vous vouliez l’entendre,

D’un grand fardeau, je serais soulagé ;

Je suis de ce secret terriblement chargé.

CLITANDRE.

Tais-toi, te dis-je, et cours chez Dorimène.

MERLIN.

La résistance sera vaine,

Je ne saurais garder un secret tout un jour,

Vous le saurez à mon retour.

 

 

Scène IX

 

CLITANDRE, seul

 

Que puis-je apprendre de mon père

Qui ne révolte tous mes sens ?

De quelle cruelle manière

Il en use avec ses enfants !

Il retient le bien de ma mère

Depuis près de cinq ou six ans :

Son avarice insupportable.

Le fait en tout s’opposer à mes vœux,

Il cherche à me perdre en tous lieux :

Sous le nom d’homme irréprochable

Il représente à tous les yeux

Ma conduite si condamnable,

Qu’à mes meilleurs amis je deviens odieux.

Son humeur me rend malheureux,

Et sa fausse vertu me fait trouver coupable.

Encore si je pouvais...

 

 

Scène X

 

MADAME ARGANTE, CLITANDRE

 

MADAME ARGANTE.

Comment donc, mon neveu,

Apparemment ta cervelle s’évente ?

Tu parles seul, es-tu fou ?

CLITANDRE.

Non, ma tante ?

Mais vous me voyez dans l’attente

De l’être devant qu’il soit peu.

Mon père...

MADAME ARGANTE.

Tais-toi, misérable,

Je t’avertis que contre toi

Il est d’un courroux effroyable.

CLITANDRE.

Lui, ma tante ?

MADAME ARGANTE.

Oui, vraiment, et j’y suis aussi moi ;

Car il m’a dit qu’il fallait que j’y fuse.

Je ne voulais pas me fâcher :

Mais il m’a si bien su prêcher,

Qu’il a fallu qu’enfin je le voulusse.

Çà, je viens donc te quereller.

CLITANDRE.

Hé bien, ma tante, soit, vous n’avez qu’à parler.

Mais de quoi, s’il vous plaît ?

MADAME ARGANTE.

De quoi ? Tu n’es pas sage,

Tu te jettes, dit-il, dans un fort mauvais train.

CLITANDRE.

Moi, ma tante ?

MADAME ARGANTE.

Oui toi. Comment, petit vilain,

Aimer déjà les femmes à ton âge !

CLITANDRE.

C’est donc là tout mon crime : Hé bien ! qu’y trouvez-vous

De si condamnable ?

MADAME ARGANTE.

Entre nous,

Je n’y vois pas moi grand dommage,

Et ton père en devrait être moins étonné ;

Car enfin autrefois lui-même il a donné,

Tout comme toi dans le libertinage :

À vingt ans le bon personnage

N’était pas mieux morigéné.

CLITANDRE.

C’est un étrange homme, ma tante,

Et si je vous disais...

MADAME ARGANTE.

Taisez-vous, effronté.

Il vous siérait bien moi présente

D’oser dire de lui la moindre vérité !

C’est un homme que chacun vante,

Et qui doit être fort vanté.

CLITANDRE.

Vous prenez son parti, c’est à moi de me rendre.

MADAME ARGANTE.

Çà, votre sœur est-elle ici ?

CLITANDRE.

Je ne sais pas, ma tante.

MADAME ARGANTE.

Voyez-y,

Et qu’on me la fasse descendre,

Il faut que je la gronde aussi,

Je l’ai promis ; et l’on m’a fait entendre...

Je suis bien irritée, et je vais...

CLITANDRE.

La voici.

 

 

Scène XI

 

MADAME ARGANTE, CLITANDRE, ANGÉLIQUE

 

MADAME ARGANTE.

Bonjour, ma chère enfant ; viens çà que je t’embrasse :

Je l’aime toujours, quoi qu’on fasse,

Et mon courroux pour elle est d’abord adouci.

ANGÉLIQUE.

Que je sens de plaisir quand je vous vois, ma tante !

MADAME ARGANTE.

Et moi donc ? je ne suis parfaitement contente

Que lorsque je me trouve entre vous deux ainsi.

Hé ! bien, mes chers enfants, qu’est-ce que tout ceci ?

ANGÉLIQUE.

Quoi, ma tante ?

MADAME ARGANTE.

Je viens de chapitrer ton frère,

Et contre toi je suis bien en colère.

ANGÉLIQUE.

Contre moi ! Ce discours me trouble et m’interdit.

Et pourquoi donc ?

MADAME ARGANTE.

Pourquoi ? Ton père me l’a dit.

Vous vous mêlez d’être amoureuse,

Petite folle ?

ANGÉLIQUE.

Moi ?

MADAME ARGANTE.

C’est une chose affreuse.

ANGÉLIQUE.

Vous cherchez à m’embarrasser,

Ou vous raillez.

MADAME ARGANTE.

Non pas, l’affaire est sérieuse,

Et je sais bien ce que j’en dois penser.

Je m’y connais, ce sont des penchants de famille,

On ne saurait résister à cela ;

Et moi-même, quand j’étais fille,

De temps en temps, par-ci, par-là,

J’avais aussi ces penchants-là.

À présent, Dieu merci, j’en suis bien corrigée,

L’expérience m’a changée.

Et dans le fond, il n’est ni bon, ni beau,

Dès qu’on voit un Godelureau,

Sans consulter le choix d’un père,

De s’en amouracher.

ANGÉLIQUE.

Mais ce n’est point vraiment

Un Godelureau que Valère.

MADAME ARGANTE.

Valère. Ah ! c’est donc là le nom de votre amant ?

Est-il joli, ma nièce ?

ANGÉLIQUE.

Assurément,

Ma tante, il a tout ce qu’il faut pour plaire.

MADAME ARGANTE.

Tant mieux. Et ta maîtresse à toi ?

CLITANDRE.

Je l’adore ma tante, et vous donne ma foi

Qu’elle est charmante, autant qu’elle m’est chère.

MADAME ARGANTE.

Ces pauvres enfants ! çà je veux les voir chez moi.

ANGÉLIQUE.

Ma tante ?

MADAME ARGANTE.

Je le veux, que rien ne vous alarme.

À vous rendre contents j’emploierai tous mes soins.

CLITANDRE.

Voici mon père.

MADAME ARGANTE.

Paix, dites-lui bien au moins

Que j’ai fait un fort grand vacarme.

 

 

Scène XII

 

MONSIEUR HARPIN, MADAME ARGANTE, ANGÉLIQUE, CLITANDRE

 

MONSIEUR HARPIN.

Je suis ravi que le hasard

Tous quatre en ce lieu nous rassemble.

Au bien de ma famille il semble

Que vous devez, ma sœur, comme moi prendre part.

MADAME ARGANTE.

Aussi fais-je, et je viens de leur laver la tête

À tous les deux de belle façon.

Demandez, demandez.

MONSIEUR HARPIN.

Pour moi, je leur apprête

Devant vous seule, et presque tête à tête,

Une plus modeste leçon.

CLITANDRE.

Avec cette douce manière,

Quels chagrins nous prépare-t-on ?

MONSIEUR HARPIN.

Je vous fais, mes enfants, dans cette occasion,

Aux yeux de votre tante, avec douleur amère,

La petite confusion.

Que je sui forcé de vous faire.

ANGÉLIQUE.

Quelle confusion, mon père ?

MONSIEUR HARPIN.

Vous savez bien le fait dont il est question.

Jusqu’à présent encor votre faute est légère :

Fort à temps, Dieu merci, j’ai pour votre bonheur

Congédié le Séducteur.

MADAME ARGANTE.

Comment, un Séducteur, ma nièce ?

MONSIEUR HARPIN.

Là, là. Reprenons-les, de grâce, avec douceur.

MADAME ARGANTE.

Se laisser séduire !

MONSIEUR HARPIN.

Hé, ma sœur,

C’est une faute de jeunesse

Qu’elle peut réparer, et même avec honneur.

Pour fuir des passions la voix enchanteresse

Il est un sûr moyen.

ANGÉLIQUE.

J’entends : mais rien ne presse.

Quand le Ciel versera ce dessein dans mon cœur,

Mon père...

MADAME ARGANTE.

Il parle avec justesse,

Et ce qu’il vous dit là se pratique souvent ;

Pour mieux faire oublier sa petite faiblesse,

Il n’est rien tel que le Couvent,

Il n’est rien que cela n’efface :

Allez, j’en connais un où je vous mènerai.

ANGÉLIQUE.

Je compte fort, quand je vous en prierai,

Que vous me ferez cette grâce.

MADAME ARGANTE.

Oui, mon enfant.

MONSIEUR HARPIN.

Pour vous, Monsieur mon fils,

Votre conduite en tout est très fort condamnable,

Mes remontrances, mes avis,

Mon exemple, enfin rien ne vous rend raisonnable.

MADAME ARGANTE.

Oui, voilà ce que je lui dis ?

C’est un petit insupportable.

MONSIEUR HARPIN.

On m’a dit que vous fréquentez

Une certaine libertine.

CLITANDRE.

Mon Père, de grâce, arrêtez,

Votre discours m’outrage, m’assassine.

MONSIEUR HARPIN.

Ce n’est pas tout encore, et vous vous promettez

D’épouser un jour la coquine.

CLITANDRE.

Ah ! Monsieur, supprimez.

MONSIEUR HARPIN.

Oui, c’est une Héroïne.

Pour elle vous vous endettez

Chez les Marchands de tous côtés.

Pour soutenir son faste et sa cuisine

Votre Merlin chaque jour imagine

De ruineuses nouveautés,

L’un l’autre vous vous excitez

À faire agir machine sur machine,

Vous jouez, vous vendez, vous troquez, empruntez.

Plus on vous contredit, plus votre cœur s’obstine,

Chez vous le vice prend racine ;

Et satisfait d’être dupé,

Pourvu que vous trompiez un père,

Ce bien que vous deviez avoir de votre mère ;

Avant que d’en jouir vous l’aurez dissipé.

MADAME ARGANTE.

Vraiment vous prêchez bien, mon frère.

CLITANDRE.

Avec respect, Monsieur, j’ai dû vous écouter ;

Je l’ai fait, j’ai paru peut-être me confondre :

Mais si vous permettez que je puisse répondre,

Je suis prêt à le faire, et sans vous irriter.

MONSIEUR HARPIN.

Je n’en crois rien.

MADAME ARGANTE.

Laissez-le dire.

Voyons.

CLITANDRE.

Premièrement, Monsieur, je ne désire

Rien tant que de pouvoir un jour vous imiter :

J’y trouverai pour moi beaucoup à profiter ;

Et vous n’avez qu’à me prescrire

Un revenu pour subsister,

Quelque petit qu’il soit, je saurai m’y réduire.

MADAME ARGANTE.

C’est bien dit, faisons-lui quelque donation.

Allons.

CLITANDRE.

Pour éviter la dissipation.

Que je fais, dites-vous, du bien de feue ma mère,

Donnez-nous-en la jouissance entière,

Je saurai m’en servir avec discrétion.

MADAME ARGANTE.

Oui.

MONSIEUR HARPIN.

Ce n’est pas cela dont il est question ;

Ce coquin cherche à me déplaire,

À me donner la mort au cœur.

Je ne sais qui me tient...

MADAME ARGANTE.

Hé de grâce, mon frère !

MONSIEUR HARPIN.

Vous ne connaissez pas sa malice, ma sœur.

MADAME ARGANTE.

Reprenons-les avec douceur.

MONSIEUR HARPIN.

Hé ! le moyen ? Écoutez sans réplique :

Je prétends tout résolument

Qu’à m’obéir l’un et l’autre s’applique ;

Songez-y sérieusement.

Je vous fais à tous deux défense très expresse,

À toi, d’aller chez ta maîtresse,

À toi, de revoir ton amant.

MADAME ARGANTE, bas.

Chez moi, chez moi.

MONSIEUR HARPIN.

Plaît-il ?

MADAME ARGANTE.

J’adoucis la rudesse

Qui me paraît dans votre compliment.

MONSIEUR HARPIN.

Tout, je veux bien, de peur qu’il vous ennuie,

Que vous voyiez parfois certaine compagnie.

Dès aujourd’hui doivent ici venir

Madame Dorothée, et Monsieur Boniface,

Vous aurez du plaisir à les entretenir.

MADAME ARGANTE.

Quels noms ?

MONSIEUR HARPIN.

Je vois pourquoi vous faites la grimace.

ANGÉLIQUE.

Moi ?

MONSIEUR HARPIN.

Oui vous. Le Monsieur vous déplaît, et je sais

À quel point vous le haïssez.

Mais quelque chagrin qu’il vous fasse,

Recevez-le de bonne grâce,

Ou, suffit, nous verrons.

CLITANDRE.

Mais, Monsieur, s’il vous plaît,

Ne nous direz-vous point qu’elle est

Madame Dorothée ?

MONSIEUR HARPIN.

Une personne aimable ;

Et c’est, puisqu’il vous faut éclaircir sur ce point,

Une personne raisonnable :

Comme vous n’en connaissez point,

Vous les verrez souvent l’un et l’autre à ma table.

De vous en faire aimer faites-vous un devoir,

Chacun de vous ne peut m’être agréable

Qu’en prenant soin de les bien recevoir.

Songez-y bien. Allons, ma sœur.

MADAME ARGANTE.

J’y vais, mon frère.

Vous entendez sa résolution,

Si vous ne cherchez à lui plaire,

Je vous promets ma malédiction.

Bas.

Adieu, mes chers enfants, c’est pour lui faire accroire.

 

 

Scène XIII

 

CLITANDRE, ANGÉLIQUE

 

CLITANDRE.

Hé bien, ma sœur, quelle est cette nouvelle histoire ?

ANGÉLIQUE.

Je ne sais.

CLITANDRE.

Notre père a-t-il perdu l’esprit

Avec son Boniface, avec sa Dorothée ?

ANGÉLIQUE.

Monsieur Boniface est quelque vieux décrépit.

CLITANDRE.

L’autre quelque vieille édentée.

ANGÉLIQUE.

Qu’il veut nous faire épouser par dépit.

CLITANDRE.

De leurs noms seuls mon âme est irritée,

Je frémis d’y penser.

ANGÉLIQUE.

Je vous en offre autant.

Mais, que faire ?

CLITANDRE.

Il faudrait pourtant

Voir quel biais on pourrait prendre...

Votre Finette heureusement

Est d’humeur à tout entreprendre.

ANGÉLIQUE.

Sans doute.

CLITANDRE.

Elle doit être ici dans un moment :

Dans votre appartement, ma sœur, allons l’attendre.

 

 

ACTE III

 

 

Scène première

 

MADAME BRICHONNE, FINETTE

 

FINETTE.

Oui, Madame Brichonne, et vous pouvez jugez

Qu’outre le plaisir d’obliger

De jeunes gens pleins de reconnaissance,

Et celui de faire enrager

Un vieux fou qui vient déranger

Leur amoureuse intelligence,

Ce qui m’a fait à ceci m’engager,

C’est l’espoir d’une récompense,

Qu’avecque vous en conscience

Je vous jure de partager.

MADAME BRICHONNE.

Hé fi donc, croyez-vous que l’argent me domine ?

Mais enfin dans le monde on ne fait rien pour rien ;

Il faut que par l’objet l’âme se détermine,

Et tous mes vœux tendent au bien.

FINETTE.

Vous aurez lieu d’être contente,

Et c’est moi qui vous le promets.

MADAME BRICHONNE.

Je suis une pauvre innocente,

Peu sensible à mes intérêts.

FINETTE.

Cela se voit, la chose est claire.

MADAME BRICHONNE.

Nous allons en faveur d’un fils,

Que je n’ai jamais vu, que je ne connais guère,

Faire un fort mauvais tour au père,

Avec qui, grâce au Ciel, vous savez que je suis

Comme un poisson dans la rivière ;

Et chaque chose vaut son prix.

FINETTE.

Je vous réponds de cent louis.

MADAME BRICHONNE.

Cent louis.

FINETTE.

Et cela seulement pour vous taire :

Vous n’aurez qu’à me laisser faire.

MADAME BRICHONNE.

Cent louis sont bons à gagner.

Ce n’est pas avec vous que je veux barguigner :

Touchez-là, charmante Finette,

Vous le voulez, suffit, c’est une affaire faite :

Et pour mieux berner le vieux fou,

Je vais m’y mettre, jusqu’au cou.

Çà voyons.

FINETTE.

Les bonnes personnes.

Que sont ces Madames Brichonnes !

Premièrement, vous devez aujourd’hui

Faire venir Climène au logis.

MADAME BRICHONNE.

Oui, ma fille.

FINETTE.

Monsieur Harpin croira qu’elle y viendra pour lui.

MADAME BRICHONNE.

S’il le croira !

FINETTE.

C’est lui qui veut qu’elle s’habille

Comme j’ai vu, très modestement.

MADAME BRICHONNE.

Oui.

À déguisement elle s’est résolue

Avec assez de peine, et vous êtes venue

Fort à propos, j’y perdais mon latin ;

Et cependant je l’avais vue,

En l’entretenant ce matin ;

Au seul nom de Monsieur Harpin,

De certaine manière émue,

Qui semblait flatter mon dessein,

Et marquer moins de retenue :

Mais je ne me serais jamais imaginé

Qu’elle eût pour le fils le cœur passionné.

FINETTE.

Vous jugez bien que c’est ce qui l’engage

À jouer sans scrupule un pareil personnage.

C’est un hasard dont vous profiterez,

Et vous pouvez le faire à notre vieux Satyre

Valoir tout ce que vous voudrez.

Il est ici, marchez, courez

Avec empressement lui dire...

MADAME BRICHONNE.

Je reviens avec vous tout exprès pour cela :

Il faut, autant qu’on peut, profiter...

FINETTE.

Le voilà.

Dès que vous aurez fait, hâtez-vous d’aller prendre

Climène, et l’amener. Moi, je vais vous attendre.

 

 

Scène II

 

MONSIEUR HARPIN, MADAME BRICHONNE, MADAME ARGANTE

 

MADAME BRICHONNE.

Monsieur, voulez-vous bien ?

MONSIEUR HARPIN.

Attendez un moment ?

Vous voulez bien vous-même ?

MADAME BRICHONNE.

Ah ! volontiers, vraiment.

MADAME ARGANTE.

Vous avez quelque chose à faire,

Demeurez.

MONSIEUR HARPIN.

Soit. Je vais, comme je vous ai dit,

Dresser moi-même cet Écrit,

Et nous le ferons mettre au net chez le Notaire.

MADAME ARGANTE.

Oui, je m’y rends incessamment.

Adieu, mon frère.

MONSIEUR HARPIN.

Adieu, ma sœur, sans compliment.

 

 

Scène III

 

MONSIEUR HARPIN, MADAME BRICHONNE

 

MONSIEUR HARPIN.

Hé bien, ma chère enfant, comment va notre affaire ?

MADAME BRICHONNE.

Le mieux du monde, et je me trompe fort ;

Ou ce succès vous surprendra vous-même,

Je ne comprends pas que d’abord

On puisse aimer autant que Climène vous aime.

MONSIEUR HARPIN.

Tout de bon ?

MADAME BRICHONNE.

Tout de bon. C’est une passion

Qui passe assurément l’imagination.

MONSIEUR HARPIN.

Elle a topé sans peine au projet du mystère ?

À ce petit déguisement ?

MADAME BRICHONNE.

Belle demande ! assurément,

Elle viendrait chez vous en masque pour vous plaire.

MONSIEUR HARPIN.

Que je sens de ravissement !

MADAME BRICHONNE.

Mais, comment diantre est-il possible

Que l’on puisse en si peu de temps

Rendre à l’amour une âme si sensible ?

MONSIEUR HARPIN.

La chose est incompréhensible,

N’est-il pas vrai ?

MADAME BRICHONNE.

Si tous nos jeunes gens

Avaient de semblables talents,

Ils en feraient je pense, un agréable usage.

MONSIEUR HARPIN.

Pour imposer, d’abord, il faut un certain âge.

Des airs mûrs.

MADAME BRICHONNE.

Il est vrai, cinquante ou soixante ans,

Ce sont des airs fort engageants.

MONSIEUR HARPIN.

Plus de vingt fois sous sa fenêtre

Climène a dû me remarquer.

MADAME BRICHONNE.

Voilà le fait. Pourquoi ne vous pas expliquer ?

J’aurais gagé que cela devait être.

MONSIEUR HARPIN.

Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’elle me peut connaître.

Je lui faisais parfois un sourire flatteur,

D’agréables minauderies,

Mille petites singeries.

Elle en riait de tout son cœur :

Et dans le fonds, quelquefois j’avais peur

Qu’elle n’en fît des railleries :

Mais je vois bien que j’étais dans l’erreur.

MADAME BRICHONNE.

Assurément.

MONSIEUR HARPIN.

Quand viendra-t-elle ?

MADAME BRICHONNE.

Dans un moment, je m’en vais la chercher.

MONSIEUR HARPIN.

Un moment ! plus je sens mon bonheur s’approcher,

Plus ma flamme se renouvelle.

Dépêche-toi, va, cours. Pour moi je vais dresser

Certain écrit dont j’ai la tête pleine ?

Afin que lorsque je verrai Climène,

Rien ne puisse m’embarrasser.

 

 

Scène IV

 

MADAME BRICHONNE, seule

 

Que le bonhomme a l’âme émue,

Et qu’un vieillard est sot quand il est amoureux !

Celui-ci compte peu sur la mauvaise issue

Que nous préparons à ses feux.

Allons.

 

 

Scène V

 

MADAME BRICHONNE, MERLIN

 

MERLIN.

Comme un secret me pèse, et me fait peine !

MADAME BRICHONNE.

Ah, ah !

MERLIN.

J’en ai l’esprit tout sens dessus dessous.

Quoi ! Madame Brichonne ici ? qui vous amène ?

MADAME BRICHONNE.

Mais vous-même, qu’y faites-vous ?

MADAME BRICHONNE.

Qui moi ? parbleu je suis chez nous.

MADAME BRICHONNE.

Chez vous ?

MERLIN.

C’est le logis du père de mon maître.

Ne viendriez-vous pas ici nous déceler ?

Les femmes d’ordinaire aiment à babiller.

Écoutez donc, cela serait bien traître.

MADAME BRICHONNE.

Quoi, le fils de Monsieur Harpin ?

MERLIN.

C’est mon maître, vous dis-je.

MADAME BRICHONNE.

Adieu, Monsieur Merlin.

 

 

Scène VI

 

MERLIN, seul

 

Que faisait-elle ici ? que diantre pourrait-ce être ?

Foin. Je ne devais pas la laisser en aller,

Il fallait la faire parler,

Et tâcher finement d’apprendre...

Bonjour Finette.

 

 

Scène VII

 

FINETTE, MERLIN

 

FINETTE.

Hé bien, Merlin, notre secret !

MERLIN.

Je le garde. Oh ! je suis discret.

FINETTE.

Tu brûles de l’aller répandre.

N’en as-tu point déjà parlé ?

MERLIN.

Non par ma foi,

Et mon maître est encor bien plus discret que moi,

Il n’a jamais voulu l’entendre.

FINETTE.

Fort bien.

MERLIN.

J’en ai souffert, mais pourtant sans douleur,

Une certaine pesanteur

Que je ressentais là... Ma foi, c’est un martyre ;

Et quand on aime un maître... Il ne faut point tant rire.

FINETTE.

Il est là-haut avec sa sœur,

Je te permets d’aller lui dire,

Et je t’ai réservé ce plaisir.

MERLIN.

Grand merci.

FINETTE.

Il est temps à présent qu’il en soit éclairci.

 

 

Scène VIII

 

MADAME BRICHONNE, FINETTE, CLIMÈNE

 

FINETTE.

Ah ! C’est vous, Madame Brichonne.

MADAME BRICHONNE.

J’ai rencontré Madame à trente pas d’ici.

FINETTE.

Voilà ce qui s’appelle une belle personne ?

Dans un si simple ajustement,

Sans les secours que la parure donne,

Briller avec tant d’agrément !

À vous aimer un cœur qui s’abandonne

Se fait par qui vous voit excuser aisément.

CLIMÈNE.

Je ne mérite pas un pareil compliment !

Mais Finette est galante et bonne.

MADAME BRICHONNE.

Le compliment doit vous lasser,

Vous vous en ennuyez à force de l’entendre :

Mais un moment ici vous voulez bien attendre ?

À votre vieux amant je vais vous annoncer.

FINETTE.

Envoyez-nous d’abord le jeune.

MADAME BRICHONNE.

Doucement.

 

 

Scène IX

 

CLIMÈNE, FINETTE

 

FINETTE.

Dans cet habit vous avez l’air charmant ;

Il n’est personne, assurément.

Qui soit faite comme vous l’êtes.

Vingt prudes comme vous à Paris seulement

Ruineraient bien des coquettes.

CLIMÈNE.

Vous me faites ici jouer un personnage

Qui ne me convient nullement.

Mais le plaisir de voir tranquillement,

Et sans qu’un père en ait ombrage,

Même en sa présence, un amant.

Que je chéris, qui m’aime tendrement,

À ce que vous voulez m’engage.

J’en sortirai pourtant, je crois, mal aisément ;

On ne fait pas bien la prude à mon âge.

FINETTE.

Vous moquez-vous ? nous vivons dans un temps.

Où la mode en devient fréquente.

Dans les saisons, parmi les gens

Tout se dérègle et se transplante,

On voit des prudes de vingt ans,

Et des coquettes de soixante.

CLIMÈNE.

Il est vrai, j’en conviens.

FINETTE.

Voici votre amoureux.

 

 

Scène X

 

MONSIEUR HARPIN, MADAME BRICHONNE, CLIMÈNE, FINETTE

 

MONSIEUR HARPIN, à Madame Brichonne.

Madame enfin... Finette est de sa connaissance ?

MADAME BRICHONNE.

Point, et c’est le hasard, selon toute apparence,

Qui les a fait rencontrer toutes deux.

MONSIEUR HARPIN.

Faites-moi descendre Angélique.

FINETTE.

J’y vais, Monsieur.

 

 

Scène XI

 

MONSIEUR HARPIN, MADAME BRICHONNE, CLIMÈNE

 

MONSIEUR HARPIN.

Est-ce vous que je vois,

Madame ? quel mortel est plus heureux que moi ?

CLIMÈNE.

J’ai cru, Monsieur, ne pouvoir mieux me rendre

Digne de toutes vos bontés,

Qu’en venant en ces lieux moi-même les apprendre,

Comme on m’a dit que vous le souhaitez.

MONSIEUR HARPIN.

Ce sont mes sentiments qu’on vous a fait entendre ;

Et si mes vœux sont par vous écoutés,

Je puis offrir à vos beautés,

Avec un cœur sincère et tendre,

Un hommage des mieux rentés.

CLIMÈNE.

Un pareil compliment me rend toute interdite :

Croyez, Monsieur, que ce n’est pas le bien

Qui rend sensible un cœur comme le mien ;

Je le donne tout au mérite.

MONSIEUR HARPIN.

Il est à moi sur mon honneur,

Et je n’ai là-dessus aucune défiance.

CLIMÈNE.

Je regarde votre alliance

Comme le plus parfait bonheur...

MONSIEUR HARPIN.

Ouf, n’en dites pas trop, mignonne,

D’un excès de plaisir vous me gonflez le cœur,

Je palpite, je meurs. Ah ! Madame Brichonne !

Des discours de cette friponne

Sens-tu bien toute la douceur ?

Elle me lance un regard louche.

MADAME BRICHONNE.

Dame, écoutez, Monsieur, il est joli

D’entendre d’une belle bouche

Un discours obligeant, poli...

MONSIEUR HARPIN.

Amoureux ; c’est là ce qui touche,

Ç’a de tous temps été mon faible que l’amour.

CLIMÈNE.

C’est un faible bien excusable.

MONSIEUR HARPIN.

Oui quand on aime une personne aimable ;

Et qui ressent pour nous même ardeur à son tour,

J’ai là-dessus une délicatesse,

Un goût si raffiné, j’y prime, j’y suis Grec.

MADAME BRICHONNE.

Tant mieux. Madame sent pour vous une tendresse.

Qu’accompagne un certain respect...

MONSIEUR HARPIN.

Bon, c’est le moyen de me plaire,

Et de vivre longtemps ensemble sans chagrin.

CLIMÈNE.

J’envisage Monsieur Harpin,

Moins comme époux que comme père.

MONSIEUR HARPIN.

Cette distinction n’est pas fort nécessaire.

CLIMÈNE.

Madame m’a fait espérer

L’honneur de saluer votre charmante fille,

Je souffre à le voir différer.

MADAME BRICHONNE.

Vous verrez toute la famille.

On dit que Monsieur a le plus joli garçon...

CLIMÈNE.

Monsieur aurait un fils ?

MONSIEUR HARPIN.

Oui : mais c’est un fripon,

Dont je me déferai, pour peu qu’il vous chagrine.

CLIMÈNE.

Lui, Monsieur ? au contraire. Hélas ! sans l’avoir vu,

Déjà pour lui mon cœur se détermine.

MONSIEUR HARPIN.

Nous nous en déferons, car je l’ai résolu.

Il est heureusement depuis peu devenu

Amoureux d’une libertine.

CLIMÈNE, à Madame Brichonne.

Madame ?

MONSIEUR HARPIN.

Une perdue.

CLIMÈNE.

Ah ! juste Ciel !

MADAME BRICHONNE.

Tout doux.

MONSIEUR HARPIN.

Il en est fou.

CLIMÈNE.

La fureur me domine.

MADAME BRICHONNE.

Hé paix.

CLIMÈNE.

Clitandre en aime une autre.

MADAME BRICHONNE.

Hé non, c’est vous.

CLIMÈNE.

C’est moi ?

MONSIEUR HARPIN.

Que dites-vous, Madame ?

MADAME BRICHONNE.

Elle vous trouve

Bien à plaindre d’avoir un fils si libertin.

Quel désordre !

MONSIEUR HARPIN.

Oh ! je veux que tout le monde approuve

Ce que je vais tenter pour y mettre une fin.

Je prends de si bonnes mesures...

CLIMÈNE.

Je tremble.

MADAME BRICHONNE.

Hé paix.

CLIMÈNE.

Quel père !

MADAME BRICHONNE.

Encor ? paix, vous dit-on.

MONSIEUR HARPIN.

Elles vont lentement : mais elles sont bien sûres.

CLIMÈNE.

Il perdra ce pauvre garçon.

MONSIEUR HARPIN.

Quel est le trouble où je vous vois paraître ?

MADAME BRICHONNE.

On prend part à votre souci.

MONSIEUR HARPIN.

Quelle bonté !

 

 

Scène XII

 

MONSIEUR HARPIN, CLIMÈNE, MADAME BRICHONNE, CLITANDRE, MERLIN

 

CLITANDRE.

Non, cela ne peut être,

Merlin.

MERLIN.

Vous en serez aisément éclairci.

CLITANDRE.

Quoi, mon père...

MERLIN.

Paix le voici.

MONSIEUR HARPIN.

C’est ce beau fils. Venez, l’homme à bonne fortune.

CLITANDRE.

Que vois-je ? ô Ciel !

MERLIN.

Climène ici ?

MONSIEUR HARPIN.

Approchez, et comptez que pour vous c’en est une

De saluer cette personne-là.

CLITANDRE.

Mon père !

MONSIEUR HARPIN.

Qu’est-ce : hé bien, mon père ! vous voilà

Une contenance agitée.

Chose étrange de voir contre les gens d’honneur

Comme d’abord son âme est révoltée !

Allons donc, saluez Madame Dorothée.

CLITANDRE.

Madame Dorothée !

MERLIN.

Il se moque, Monsieur ;

C’est Climène, vous dis-je, ou je me donne au diable.

CLITANDRE.

À quel dessein...

MERLIN.

Ce l’est.

CLITANDRE.

Paix, tais-toi, misérable.

MONSIEUR HARPIN.

Voyez comme il résiste à tout ce que je veux ;

Quel chagrin ! quelle répugnance !

CLITANDRE.

Sans savoir à qui dans ces lieux

On doit votre aimable présence,

Madame, d’en jouir on se tient fort heureux.

MONSIEUR HARPIN.

Ah que mal aisément son dépit se déguise !

CLIMÈNE.

Monsieur, je ne suis point surprise

Du trouble qui vous a si longtemps retenu,

Il n’est rien qui ne l’autorise :

Trouver dans ce logis un visage inconnu...

MONSIEUR HARPIN.

Non, c’est un insolent, je l’avais prévenu,

Un mauvais cœur.

MADAME BRICHONNE.

Monsieur peut-être a dans l’idée

Que vous pourriez quelque matin...

MERLIN.

Oui, c’est cela.

MONSIEUR HARPIN, à Madame Brichonne.

Tais-toi.

CLIMÈNE.

La crainte est mal fondée

Monsieur, ce n’est pas mon dessein

De rien faire qui pût vous donner du chagrin :

De tout autre désir mon âme est possédée,

Et dans mes vœux, si je suis secondée,

Vous pouvez être sûr du plus heureux destin.

CLITANDRE.

Madame !

MONSIEUR HARPIN.

Entendez-vous ? ne soyez pas si bête

Que de vous mettre dans la tête

Des choses qui ne seront point.

Bas.

Elles seront bientôt, mignonne.

CLIMÈNE.

C’est un point

Déjà réglé : mais on m’a fait entendre

Qu’il fallait quelque temps tenir nos feux cachés.

MONSIEUR HARPIN.

Ils seront vifs, quoiqu’ils soient sous la cendre.

 

 

Scène XIII

 

MONSIEUR HARPIN, CLITANDRE, CLIMÈNE, FINETTE, MADAME BRICHONNE, MERLIN

 

FINETTE.

Voici Mademoiselle Angélique.

MONSIEUR HARPIN.

Approchez.

CLITANDRE.

Voilà, ma sœur, Madame Dorothée,

Dont mon père tantôt nous a dit tant de bien.

ANGÉLIQUE.

Nul mérite, je crois, n’est comparable au sien,

Mon père ne l’a point flattée.

CLIMÈNE.

Je dois un si doux compliment

À notre première entrevue :

Je crains, quand vous m’aurez connue,

Que vous ne jugiez pas si favorablement.

Et je vais m’attacher, Madame, uniquement

À mériter qu’un pareil sentiment

Tant que je vivrai, continue.

MONSIEUR HARPIN.

Je suis ravi de mon côté

De tant de cordialité :

Allons, mes enfants, qu’on s’embrasse,

Et qu’on s’apprête à recevoir

Avec même agrément ce Monsieur Boniface,

Qui doit aussi nous venir voir.

ANGÉLIQUE.

Lui, mon père ?

MONSIEUR HARPIN.

Oui.

FINETTE, à Angélique.

Fort bien.

À Monsieur Harpin.

Vous voyez qu’elle enrage.

MONSIEUR HARPIN.

Nous verrons.

ANGÉLIQUE.

C’est sans doute, un joli personnage.

MONSIEUR HARPIN.

Qu’est-ce ?

 

 

Scène XIV

 

MONSIEUR HARPIN, CLITANDRE, ANGÉLIQUE, CLIMÈNE, MADAME BRICHONNE, FINETTE, MERLIN, UN LAQUAIS

 

UN LAQUAIS.

Un grand Monsieur noir qui demande à parler

À Mademoiselle Finette.

FINETTE.

C’est notre homme.

MONSIEUR HARPIN.

Qu’il entre, il le faut installer.

ANGÉLIQUE.

Ah Ciel !

FINETTE, à Monsieur Harpin.

Tenez, Monsieur, son petit cœur projette

En secret de se rebeller.

MONSIEUR HARPIN.

Nous allons voir.

FINETTE, à Angélique.

Au moins, suivez sans vous troubler,

La leçon que je vous ai faite.

 

 

Scène XV

 

MONSIEUR HARPIN, CLITANDRE, ANGÉLIQUE, CLIMÈNE, VALÈRE, MADAME BRICHONNE, FINETTE, MERLIN

 

VALÈRE.

À vos ordres, Monsieur, je me rends en ces lieux,

Et j’attendais avec impatience

L’heureux moment d’y paraître à vos yeux.

MONSIEUR HARPIN.

On y souhaite aussi beaucoup votre présence.

FINETTE.

Préparez-vous.

ANGÉLIQUE, en riant.

Comme le voilà fait !

FINETTE.

Vous n’y songez donc pas ?

MONSIEUR HARPIN.

Allons, Mademoiselle,

Saluez Monsieur.

ANGÉLIQUE.

Qu’il est laid

Dans cet habit, Finette !

FINETTE.

Hé paix.

MONSIEUR HARPIN.

Quoi ? que dit-elle ?

ANGÉLIQUE, en riant.

Rien, mon père.

MONSIEUR HARPIN.

Hem, plaît-il ? quels airs impertinents ?

Devant moi rire au nez des gens ?

Pardon, Monsieur. Mille excuses, ma belle.

VALÈRE.

De cet accueil, Monsieur, je ne suis point surpris,

Et je connais qu’en vain je m’efforce de plaire ;

Mademoiselle croit pouvoir par ses mépris

Me rebuter mieux que par sa colère :

Mais l’ardeur dont je suis épris

N’est point une flamme vulgaire.

On se lasse d’être soumis

Lorsque l’on a l’aveu d’un père,

Et vous m’avez tantôt promis

Que de mes feux j’obtiendrais le salaire.

MONSIEUR HARPIN.

Oui, je prétends...

ANGÉLIQUE.

Hé bien, d’un espoir décevant

Puisque votre ardeur s’est flattée,

Soyez sûr que pour vous ma haine est augmentée,

Je vous méprise plus cent fois qu’auparavant :

Contre vous je suis irritée

À tel excès, que ne pouvant

Suivre en tout la fureur dont je suis agitée,

Je ferai bien connaître qu’assez souvent

Une fille persécutée...

FINETTE.

Bon, la voilà qui prend le parti du Couvent.

CLITANDRE.

Hé, ma sœur !

ANGÉLIQUE.

Laissez-moi, mon frère,

Je suis dans un tel désespoir...

MONSIEUR HARPIN.

Hé bien, c’est ce qu’il faudra voir.

ANGÉLIQUE.

J’ai tort de m’emporter devant vous : mais, mon père...

 

 

Scène XVI

 

MONSIEUR HARPIN, ANGÉLIQUE, CLITANDRE, CLIMÈNE, MADAME BRICHONNE, FINETTE, VALÈRE, MERLIN, UN LAQUAIS

 

UN LAQUAIS, à Monsieur Harpin.

Madame votre belle-sœur

Vous attend chez votre Notaire.

MONSIEUR HARPIN, à Climène.

J’y vais. Une pressante affaire

Me fait quitter la charmante douceur

D’être avec vous : mais Madame, j’espère

Recouvrer bientôt ce bonheur.

VALÈRE.

Pour moi, Monsieur, j’ai le sort si contraire

Que je vais...

MONSIEUR HARPIN.

Demeurez, Monsieur, sur mon honneur

Nous la réduirons, laissez faire.

J’aime assez ces airs de hauteur !

Que l’on songe à me satisfaire.

ANGÉLIQUE.

Il n’est rien que je ne préfère

Au cruel sort...

MONSIEUR HARPIN.

Vous serez son époux :

Point d’autre choix, ou le Couvent, ou vous.

Adieu, mes enfants.

FINETTE.

Le bon père !

Est-il parti ?

 

 

Scène XVII

 

CLITANDRE, ANGÉLIQUE, FINETTE, MERLIN

 

MERLIN.

Oui, fort heureusement.

CLITANDRE.

Ma sœur, voilà l’objet charmant

Qui m’inspire une ardeur si pure et si sincère.

ANGÉLIQUE.

Mon frère voilà cet Amant

Qu’on me défend de voir, Valère.

CLITANDRE.

Comment donc, quel est ce mystère ?

Pourquoi ce faux emportement ?

FINETTE.

Vous saurez le nœud de l’affaire :

Mais travaillons au dénouement.

CLITANDRE.

Ma chère sœur, tu n’es pas maladroite ?

ANGÉLIQUE.

Je suis les conseils de Finette.

FINETTE.

Il faut les suivre jusqu’au bout,

Et moyennant cela, je vous réponds de tout.

Approchez, Madame Brichonne.

Premièrement, Monsieur, je vous ordonne

À cette femme-là, d’assurer cent louis.

CLIMÈNE.

Cent louis ?

FINETTE.

Je les ai promis.

C’est par notre commune adresse

Que vous voyez ici votre Maîtresse,

Et par nos soins réitérés

Aujourd’hui vous l’épouserez.

CLITANDRE.

J’exécuterai ta promesse

Avec plaisir, et je prétends...

FINETTE.

Allons, ne perdons point de temps.

VALÈRE.

Tu peux, Finette, à ma reconnaissance

Prescrire telle récompense...

FINETTE.

J’agis désintéressement.

CLITANDRE, à Climène.

Madame, quel étonnement !

Quel bonheur !

FINETTE.

Faites trêve à toutes vos surprises.

Allons ensemble, au jardin faire un tour,

Et là vous vous direz les plus tendres sottises

Que pourra vous fournir l’amour.

 

 

ACTE IV

 

 

Scène première

 

FINETTE, MERLIN

 

FINETTE.

A-t-on rendu notre billet

À la tante chez le Notaire.

MERLIN.

Oui, mon enfant, bientôt nous en verrons l’effet.

FINETTE.

Mais l’a-t-on donné de manière.

MERLIN.

Je vois le souci qui te tient ;

Tranquillise-toi. Je t’assure

Qu’on ne peut deviner de quelle part il vient.

FINETTE.

Le moyen ? outre l’écriture

Difficile à connaître, il est sans signature.

MERLIN.

Je suis persuadé de ta précaution...

Pour ton âge déjà tu n’es pas maladroite.

FINETTE.

Mais trouves-tu que je promette...

MERLIN.

Oui, beaucoup de malice.

FINETTE.

Hem ?

MERLIN.

Sans prévention.

FINETTE.

Nos projets sont réglés. Adieu. Que chez sa tante

Ton maître avec Valère ait soin de se trouver ;

Je veux qu’à leurs désirs elle-même consente,

Et qu’elle contribue à nous faire achever

Tout ce qu’en leur faveur je tente.

MERLIN.

Ils s’y rendront. Adieu.

 

 

Scène II

 

ANGÉLIQUE, FINETTE

 

ANGÉLIQUE.

Oh çà, Finette, avant

Que de témoigner à mon père

Ce dessein d’aller au Couvent,

Instruis-moi bien de tout ce qu’il faut faire.

Je suis si timide à parler,

Surtout quand il faut que je mente,

Si novice à dissimuler.

FINETTE.

En peu de temps l’amour rend bien savante.

ANGÉLIQUE.

Dis-moi comment ?

FINETTE.

C’est pour vous divertir :

Être fille, amoureuse, et demander à d’autres

Des instructions pour mentir !

Hé fi donc, j’en prendrais des vôtres.

ANGÉLIQUE.

Tu crois, Finette...

FINETTE.

Allez dans votre appartement

Un seul moment rêver à cette affaire,

Et cela vous viendra tout naturellement.

Laissez-moi, voici justement

Votre tante avec votre père.

 

 

Scène III

 

MONSIEUR HARPIN, MADAME ARGANTE, FINETTE

 

MONSIEUR HARPIN.

Il n’était pas fort nécessaire

De m’accompagner jusqu’ici.

Taisez-vous, ou cessez de me parler ainsi.

MADAME ARGANTE.

Non, jour de Dieu, je ne veux pas me taire.

FINETTE.

Bon ! serait-ce déjà que le billet opère ?

MADAME ARGANTE.

Pour vous de mon estime et de mon amitié

Je rabats plus de la moitié.

MONSIEUR HARPIN.

Oui, j’ai grand tort !

MADAME ARGANTE.

Cette aventure

Sur quelque autre incident dessillera mes yeux ?

Et je mettrai soin, je vous jure,

À vous connaître encore dans la suite un peu mieux.

MONSIEUR HARPIN.

Pour cela quels soins faut-il prendre ?

Je suis uniquement sensible à l’intérêt,

Un chicaneur qui voulait vous surprendre,

Un fourbe, un scélérat.

MADAME ARGANTE.

C’est ce qui me paraît.

FINETTE.

Ce début n’est pas mal. Bon. Qu’avez-vous, Madame ?

Il paraît entre vous quelque altercation,

Qui de tous deux agite l’âme.

MADAME ARGANTE.

Oui, d’accord, je ressens un peu d’émotion.

FINETTE.

Que serait-ce, Monsieur ?

MADAME ARGANTE.

Rien. C’est Madame Argante

Qui me dit poliment que je suis un fripon.

FINETTE.

Un fripon ! quoi Madame est assez pénétrante

Pour... Je vous demande pardon,

Se pourrait-il, Madame...

MONSIEUR HARPIN.

Je n’ai garde

De me servir ainsi de termes offensants.

FINETTE.

Vous auriez tort.

MADAME ARGANTE.

Mais, si je me hasarde

À signer jamais rien avec certaines gens.

FINETTE.

Comment ?

MADAME ARGANTE.

Monsieur me voulait faire,

Et tout cela, dit-il, à bonne intention,

Aveuglément signer chez son Notaire

Au lieu d’un testament, une donation.

FINETTE.

Ah, Monsieur !

MONSIEUR HARPIN.

La chose est cruelle,

Ma belle-sœur, en vérité,

En me cherchant ainsi querelle,

Vous me réduisez à la nécessité

De défendre l’intégrité

D’une conduite en tout tout-à-fait naturelle,

Que le seul changement de votre volonté

Vous fait paraître criminelle.

FINETTE.

S’il est ainsi vous avez tort ;

Pourquoi ne vouloir pas toujours la même chose ?

MADAME ARGANTE.

Je ne veux point donner mon bien avant ma mort,

Monsieur avait dans l’acte inséré cette clause.

MONSIEUR HARPIN.

C’est un vice de Clerc dont je ne suis pas cause,

Et ce n’est pas de quoi vous gendarmer si fort.

MADAME ARGANTE.

S’emparer de mon bien, vraiment je vous admire !

MONSIEUR HARPIN.

Vous en ai-je jamais parlé ?

MADAME ARGANTE.

Vous le faisiez sans m’en rien dire.

De mon vivant c’était un fait réglé.

FINETTE.

La bonté de Monsieur ne vous est pas connue,

Toues les fois qu’il m’a de vous entretenue,

Il n’a jamais parlé que de succession ;

En conscience, il n’a point d’autre vue,

C’est son unique passion.

MADAME ARGANTE.

Il n’en jouira pas encor sitôt, je pense.

MONSIEUR HARPIN.

Je fais des vœux, ma sœur, pour n’en jouir jamais.

MADAME ARGANTE.

Ces vœux-là seront satisfaits.

FINETTE.

Nous vous en donnerons fort volontiers quittance.

Monsieur a-t-il besoin de tant de bien ? Voilà

Mademoiselle Angélique déjà

Qui prétend renoncer au monde.

MADAME ARGANTE.

Ma nièce ! que nous dis-tu là ?

FINETTE.

Je vous dis le dessein qu’elle a,

Sur l’espoir du Couvent tout son bonheur se fonde.

MONSIEUR HARPIN.

Est-elle bien, dis-moi, résolue à cela ?

FINETTE.

À ses projets pour peu que la suite réponde,

Nous ne la verrons plus désormais qu’au Parloir.

MADAME ARGANTE.

Ma pauvre nièce ! Oh bien moi de tout mon pouvoir

À ce dessein-là je m’oppose.

MONSIEUR HARPIN.

Ah, ma sœur, selon son vouloir,

Souffrons que le Ciel en dispose,

N’y mettez point d’obstacle.

MADAME ARGANTE.

Il faudra voir.

MONSIEUR HARPIN.

Quand je devrais en être au désespoir.

FINETTE.

C’est moi, Monsieur, qui vais être la cause

Des déplaisirs que vous allez avoir,

J’en ai l’âme si tourmentée...

MONSIEUR HARPIN.

Est-elle encore avec Madame Dorothée.

FINETTE.

Non pas, Monsieur, tout le monde est sorti ;

Et contre ce Monsieur Boniface animée,

Du Couvent tout d’abord elle a pris le parti,

Puis seule dans sa chambre elle s’est enfermée.

MONSIEUR HARPIN.

Allez la voir, ma sœur.

MADAME ARGANTE.

Non, Monsieur, allez-y,

Je saurai de ma part fort bien lui faire entendre...

Chut.

FINETTE.

Laissez-là, je vais par mes raisons

Diminuer les faux soupçons,

Qui contre vous elle a pu prendre.

MONSIEUR HARPIN.

Oui, c’est bien dit, prend soin d’adoucir son chagrin,

Elle n’est pas difficile à se rendre.

Adieu, ma sœur.

MADAME ARGANTE.

Adieu, Monsieur Harpin.

 

 

Scène IV

 

MADAME ARGANTE, FINETTE

 

FINETTE.

Mais sérieusement, vous me semblez fâchée.

MADAME ARGANTE.

Qui ne le serait pas ? On ne peut concevoir

À quel excès je suis touchée.

FINETTE.

Quoi donc, Madame ?

MADAME ARGANTE.

Il faut savoir.

FINETTE.

Soupçonnez-vous quelque autre chose encore ?

MADAME ARGANTE.

Je veux tout éclaircir avant que d’en parler :

Mais pour toi je ne puis te rien dissimuler,

Cet homme-là nous déshonore.

FINETTE.

Lui, Madame ?

MADAME ARGANTE.

Oui, lui.

FINETTE.

Vous me faites trembler,

Et comment donc ?

MADAME ARGANTE.

Tiens, lis, voilà, ma fille,

Un billet qu’on me vient de rendre en ce moment.

FINETTE.

Un billet ?

MADAME ARGANTE.

Lis, te dis-je. Il vient apparemment

De quelque ami de la famille.

FINETTE, lit.

Avec Monsieur votre beau-frère,

Madame, gardez-vous de vous trop engager,

Vous le devez envisager

Comme un ennemi de la famille entière.

Son but est d’enfermer son fils,

De mettre incessamment sa fille dans un Cloître,

De s’emparer, à quelque prix

Qu’il en coûte, du bien qu’il pourra vous connaître.

Je ne sais point s’il n’a pas épousé

Une fort aimable personne,

Qui va chez lui sous un nom supposé.

Profitez des avis que mon zèle vous donne.

Vous saurez qui je suis, Madame, en temps et lieu ;

Je vous baise les mains de tout mon cœur. Adieu.

MADAME ARGANTE.

Que dis-tu de cela, Finette ?

FINETTE.

Dans le monde

Il est ma foi de bien méchantes gens.

MADAME ARGANTE.

Au contraire vraiment.

FINETTE.

Que la malice abonde ?

Et que je trouve moi, de noirceur là-dedans !

MADAME ARGANTE.

J’y vois beaucoup de vraisemblance.

Il ne m’a jamais bien parlé de ses enfants.

Pour la donation je manquerais de sens,

Si je n’en sentais pas toute la conséquence !

Avec cela pourtant j’étais sans défiance,

Et ce billet, Finette, est venu fort à temps.

FINETTE.

Quel bonheur !

MADAME ARGANTE.

Bouche close au moins.

FINETTE.

Je sais me taire.

MADAME ARGANTE.

Cet avis-là me vient de gens de probité.

FINETTE.

Oui dans le fond c’est un bon caractère :

Mais avant tout cela j’ai bien meilleur esprit,

En cent ans moi je n’en aurais rien dit.

MADAME ARGANTE.

Tu sais bien la chose, Finette.

FINETTE.

Oui. Ce billet contient un fidèle récit,

Tout est fort vrai : mais je regrette

Que l’on vous l’ait imprudemment écrit.

MADAME ARGANTE.

Imprudemment ? ce billet est fort sage.

FINETTE.

D’accord : mais mettre ainsi de la division.

Voilà dans votre esprit, je gage,

Monsieur Harpin perdu de réputation.

MADAME ARGANTE.

Assurément.

FINETTE.

Pauvre homme !

Il le mérite bien. À compter d’aujourd’hui,

Vous ne prendrez jamais de confiance en lui ?

MADAME ARGANTE.

Non, jamais.

FINETTE.

Vous avez raison, et voilà comme,

Si j’étais vous j’en userais :

Mais avec cela je voudrais

Approfondir encor l’affaire davantage.

Par exemple voilà votre nièce, elle enrage,

Entre nous, d’aller au Couvent.

MADAME ARGANTE.

C’est un petit esprit qui tourne au moindre vent,

Et je n’irais pas moi, si j’étais à sa place.

FINETTE.

Voulez-vous qu’elle épouse un Monsieur Boniface ?

MADAME ARGANTE.

J’en ai ouï parler.

FINETTE.

Un vilain,

Dont le mauvais Monsieur Harpin,

À chaque moment la menace.

MADAME ARGANTE.

Fort bien, j’entends. De son dessein

La crainte d’épouser ce Boniface est cause ?

FINETTE.

Voilà le fait.

MADAME ARGANTE.

Oh ! bien je suis ferme en ce point,

Dans le Couvent ma nièce n’ira point.

FINETTE.

Si vous vouliez nous ferions une chose,

Elle feindrait toujours qu’elle y voudrait aller,

Vous, vous vous chargeriez du soin de la conduire ;

Monsieur Harpin, sans reculer,

Ne manquera pas de souscrire,

Et vous la conduirez chez vous dans ce moment,

Où pendant quelques jours...

MADAME ARGANTE.

Très volontiers, vraiment

Ce projet est fort bon, c’est le Ciel qui t’inspire.

FINETTE.

Je ne perds pas le jugement.

MADAME ARGANTE.

Et par même moyen, Finette, on pourrait faire

Venir aussi chez moi cet autre Amant.

FINETTE.

Qui ?

MADAME ARGANTE.

Certain grand garçon qu’elle appelle Valère.

FINETTE.

Vous le savez ?

MADAME ARGANTE.

Un peu.

FINETTE.

Hé bien oui justement.

MADAME ARGANTE.

Je veux en tout faire enrager mon frère.

Il verra...

FINETTE.

Paix, le voici, taisons-nous.

 

 

Scène V

 

MONSIEUR HARPIN, ANGÉLIQUE, MADAME ARGANTE, FINETTE

 

MONSIEUR HARPIN.

Mais es-tu bien déterminée,

Ma fille ? n’est-ce point un transport de courroux,

Un désespoir, un mouvement jaloux ?

Pour le Couvent sens-tu que tu sois née ?

ANGÉLIQUE.

Oui, mon père.

MONSIEUR HARPIN.

Quoi ! c’est un ferme sentiment ?

À me quitter tu n’auras point de peine ?

FINETTE.

Elle a pris tout le monde en haine.

MONSIEUR HARPIN.

Et sans retour, sans nul espoir de changement ?

MADAME ARGANTE.

Allez, vous faites bien, ma nièce.

MONSIEUR HARPIN.

Ma chère Sœur que je suis malheureux !

Mes enfants n’ont pour moi pas la moindre tendresse.

MADAME ARGANTE.

Ils ont tort ; car au fond vous en avez pour eux.

MONSIEUR HARPIN.

Ah ! si j’en ai ; je les adore.

Quel désespoir quand il faudra

Nous séparer !

MADAME ARGANTE.

Il en mourra.

FINETTE.

Ah ! Madame, Monsieur ne sent pas bien encore

Tous les chagrins que cela lui fera.

Vous verrez.

ANGÉLIQUE.

Vous m’avez fait espérer, ma tante...

FINETTE.

J’ai proposé la chose, et vous serez contente.

MADAME ARGANTE.

Oui, j’ai pour vous, ma nièce, un Couvent tout trouvé,

Dont la Directrice est d’un mérite éprouvé,

Je vous y mènerai moi-même.

MONSIEUR HARPIN.

Dès aujourd’hui, ma sœur, elle y prétend aller.

MADAME ARGANTE.

Hé bien ! dès aujourd’hui, vous n’avez qu’à parler.

MONSIEUR HARPIN.

Cela me fait une douleur extrême.

MADAME ARGANTE.

On tâchera de vous en consoler.

MONSIEUR HARPIN.

C’est une bonne enfant que j’aime,

Et quand je sens, ma sœur, approcher le moment...

FINETTE.

Le bon naturel ?

MADAME ARGANTE.

Oui, vraiment.

FINETTE.

Vous ne l’auriez pas cru, Madame ?

MONSIEUR HARPIN.

Je sens par tout le corps certain frissonnement,

Je n’en puis plus.

FINETTE.

Ni moi, cela me perce l’âme.

MONSIEUR HARPIN.

Ma chère fille !

 

 

Scène VI

 

MONSIEUR HARPIN, MADAME ARGANTE, ANGÉLIQUE, FINETTE, MERLIN

 

MERLIN.

Ah, ah ! Qu’est-ce que tout ceci ?

Voilà Monsieur Harpin bien affligé, Finette.

FINETTE.

Ah ! mon pauvre garçon l’amour de la retraite

Va causer bien du trouble ici.

MERLIN.

Ouais !

FINETTE.

Courage, Monsieur, que le cœur se débonde.

MERLIN.

Que je sache donc ce que c’est.

FINETTE.

Ne le vois-tu pas ? dans le monde

Mademoiselle se déplaît.

Au Couvent pour toujours elle veut s’aller mettre.

MERLIN.

Tout de bon ?

FINETTE.

Oui, tout de bon.

MERLIN.

Diablezot,

Je n’en crois rien, je ne suis pas si sot.

Quoi ! Monsieur pourrait le permettre ?

MONSIEUR HARPIN.

Ne me fais point penser à tout cela, Merlin.

MERLIN.

Et vous pourriez, Mademoiselle,

À votre père ainsi mettre la mort au sein ?

FINETTE.

La réflexion est fort belle.

Allons, suspendez-en tout au moins le dessein.

MONSIEUR HARPIN.

À la dissuader nous travaillons en vain,

Et mon trouble se renouvelle.

FINETTE.

Ne faites donc pas voir, Monsieur, tant de chagrin.

ANGÉLIQUE.

À vos douleurs, mon père, imposez le silence ;

Elles ébranlent ma constance.

MONSIEUR HARPIN.

Ne t’en étonne point, crois-moi, ma chère enfant.

ANGÉLIQUE.

Mon cœur avec regret contre elles se défend.

MONSIEUR HARPIN.

Ah ! ne te démens point ; je succombe. Hé de grâce !

Je ne puis plus longtemps soutenir tout cela.

Ma chère sœur, emmenez-la ;

Et pour m’aider à porter ma disgrâce

Venez me dire...

MADAME ARGANTE.

Oui, je ne tarderai pas,

Et je reviendrai sur mes pas

Tout aussitôt que je l’aurai conduite.

Çà, ma nièce, embrassez votre père au plus vite.

MONSIEUR HARPIN.

Cruel moment ! quoi ! faut-il la quitter ?

MERLIN.

Je pleure au moins.

FINETTE.

Leur constance m’étonne.

MONSIEUR HARPIN.

Ce qui pour toi me reste à souhaiter,

Mon enfant, que le Ciel te donne

Le courage de persister.

 

 

Scène VII

 

MONSIEUR HARPIN, MERLIN, FINETTE

 

MERLIN.

Je ne sais comme il faut l’entendre :

Mais enfin je vous jure moi

Que je pleure de bonne foi.

FINETTE.

Ce garçon-là, Monsieur, a le cœur tendre.

MERLIN.

La laisser partir sans...

FINETTE.

Oh ! Monsieur est trop bon ;

Ses enfants font toujours ce qu’ils veulent faire.

MONSIEUR HARPIN.

Oui, je ne les contrains en rien.

FINETTE.

Pour cela non.

Vous êtes bien le meilleur père...

MERLIN.

Moi-même, je ne puis m’en taire,

Et mon maître ?

MONSIEUR HARPIN.

C’est un fripon.

MERLIN.

Il est vrai, vous avez raison.

J’avais tantôt peine à vous croire,

Je prenais son parti : mais il m’a fait faux bond.

FINETTE.

À toi, Merlin ?

MERLIN.

À moi : fi, c’est un vagabond,

Un débauché, l’on doit m’apprendre son histoire.

MONSIEUR HARPIN.

Son histoire ?

MERLIN.

Oui, Monsieur.

MONSIEUR HARPIN.

Comment, ce n’est pas toi

Qui conduis avec lui cette intrigue ?

MERLIN.

Qui ? moi ?

Oh, non, Monsieur en conscience.

MONSIEUR HARPIN.

Vous n’êtes pas tous deux d’intelligence ?

MERLIN.

Vous me faites tort, par ma foi.

À de pareilles entreprises

Je n’ai jamais donné mes soins, ni mon aveu,

Et s’il me consultait un peu,

Il ferait bien moins de sottises.

MONSIEUR HARPIN.

Pour m’en persuader il faut que tu me dises...

MERLIN.

Laissez-moi faire, allez, nous allons voir beau jeu.

Premièrement...

MONSIEUR HARPIN.

Hé bien ?

MERLIN.

Avec cette coquette

Votre fils va se marier.

MONSIEUR HARPIN.

Se marier avec elle, Finette ?

FINETTE.

On ne peut trop se récrier.

MONSIEUR HARPIN.

En es-tu sûr ?

MERLIN.

L’affaire est presque faite.

MONSIEUR HARPIN.

Se marier sans mon consentement ?

MERLIN.

Et sans le mien, Monsieur ; c’est un dérèglement,

Une perversité qui comble la mesure.

Menace, remontrance, avis,

Rien ne peut réformer sa perverse nature ;

C’est un garçon perdu.

MONSIEUR HARPIN.

Çà, dis-moi le logis.

Le nom de cette créature.

MERLIN.

Ce que j’en sais encor n’est que par conjecture.

MONSIEUR HARPIN.

Non ?

MERLIN.

Mais heureusement à leurs trousses j’ai mis

Trois ou quatre de mes amis

Dont ils ne prendront point d’ombrage.

C’est par ces Messieurs-là que j’ai su le projet

De ce bizarre mariage.

Ils nous avertiront sitôt qu’il sera fait.

MONSIEUR HARPIN.

Je ne prétends point qu’il se fasse.

MERLIN.

Oh ! vous prétendez mal, Monsieur, il se fera.

MONSIEUR HARPIN.

Je sais bien qui l’empêchera.

MERLIN.

Qui ? vous ?

MONSIEUR HARPIN.

Moi-même.

MERLIN.

Non, il faut que cela passe.

FINETTE.

C’est pour votre intérêt une nécessité.

MONSIEUR HARPIN.

Pour mon intérêt ?

FINETTE.

Oui, ne voulez-vous pas mettre

La raison de votre côté ?

MONSIEUR HARPIN.

Sans doute.

MERLIN.

Pour cela, pouvez-vous vous promettre

Rien de mieux qu’un hymen en secret contracté ?

MONSIEUR HARPIN.

Il est vrai, c’est bien dit.

MERLIN.

Monsieur, sans vanité,

Je suis un garçon qui peut-être

Ai le plus de sincérité.

FINETTE.

Elle se fait assez paraître,

Et je crois, moi, qu’on peut en toute sûreté

Confier cette affaire à sa fidélité.

MERLIN.

Je m’instruirai du jour et du lieu de la noce,

Et sans qu’on nous ait priés

Nous irons ensemble en carrosse

Complimenter les nouveaux mariés.

MONSIEUR HARPIN.

Le compliment sera bizarre.

MERLIN.

Où les mèneront-nous d’abord ?

MONSIEUR HARPIN.

À Saint-Lazare.

MERLIN.

Oui, mon maître ? Que j’en rirai !

MONSIEUR HARPIN.

Il faut en avertir ma belle-sœur, Finette.

FINETTE.

Oui, Monsieur, je l’avertirai

Que bientôt, Dieu merci, nous ferons maison nette.

MONSIEUR HARPIN.

Je vais de mon côté suivre aussi d’un peu loin,

Sans affectation, le courant de l’affaire :

Et je prendrai pour guide et pour témoin

Mon gros cousin le Commissaire,

Que je ferai tenir prêt, en cas de besoin.

 

 

Scène VIII

 

FINETTE, MERLIN

 

FINETTE.

Par cette fausse confidence

Que prétends-tu ?

MERLIN.

Je te le dirai. Viens.

FINETTE.

Ne va pas nous jeter dans quelque impertinence.

MERLIN.

Non, tu rendras bientôt justice à ma prudence,

Et mon projet n’est qu’un moyen

Pour hâter le succès du tien.

 

 

ACTE V

 

 

Scène première

 

MONSIEUR HARPIN, MONSIEUR VILAIN

 

MONSIEUR HARPIN.

Vous êtes, grâce à votre heureux destin,

Un fort honnête Commissaire,

Le parrain de ma fille, et partant mon compère.

Et par-dessus tout cela mon cousin :

Aussi, mon cher Monsieur Vilain,

Je ne crois pas me tromper quand j’espère

Que vous seconderez comme il faut mon dessein.

MONSIEUR VILAIN.

Vous faites en très brave père,

De ranger un fils libertin ;

De ses vie et mœurs il faut faire

D’abord quelque information,

Et c’est une précaution

Qu’en pareil cas nous prenons d’ordinaire.

Pourrions-nous là-dessus avoir quelque lumière ?

MONSIEUR HARPIN.

J’en attends : mais en attendant

Vous pouvez informer toujours à la rencontre,

Imaginer quelque incident.

MONSIEUR VILAIN.

Comment, je n’entends pas...

MONSIEUR HARPIN.

Quoi ? faut-il qu’on vous montre

À votre âge, ancien de quartier,

Les dépendances du métier ?

D’un nouveau débarqué vous avez l’innocence.

MONSIEUR VILAIN.

N’attendez rien de moi contre ma conscience.

MONSIEUR HARPIN.

Mais recevez toujours ma plainte à cela près.

Pour rendre de mon fils la conduite bien noire,

Par-ci, par-là de quelques traits

Il faut assaisonner l’histoire,

Embarrasser d’un long grimoire

Ses nobles gestes, ses beaux faits :

Quoi que vous écriviez, j’ai des gens qu’on peut croire,

Qui les certifieront très vrais.

MONSIEUR VILAIN.

Ce n’est pas tout, il faut les prouver dans la suite.

Prenez bien garde.

MONSIEUR HARPIN.

Oui, nous verrons

Selon l’occasion quel tour nous donnerons

À notre affaire, et je médite...

 

 

Scène II

 

MONSIEUR HARPIN, MONSIEUR VILAIN, MADAME BRICHONNE

 

MADAME BRICHONNE.

Monsieur, je viens vous rendre une triste visite ;

Mais je croirais faire un faux pas

Si je vous taisais...

MONSIEUR HARPIN.

Parle bas,

Serais-je mal dans l’esprit de Climène ?

MADAME BRICHONNE.

Non. Là-dessus ne soyez pas en peine :

Elle vous aime, allez... Bonjour, Monsieur Vilain.

MONSIEUR VILAIN.

Bonjour, Madame.

MONSIEUR HARPIN.

Ah ! ah ! tu connais mon cousin ?

MADAME BRICHONNE.

N’avons-nous pas toujours affaire

De quelque honnête Commissaire ?

Nous payons ces Messieurs fort grassement ; aussi...

Je voudrais bien, Monsieur, qu’il ne fût point ici.

MONSIEUR VILAIN.

Vous avez quelque affaire, adieu, je me retire.

MONSIEUR HARPIN.

Non, mon cousin, dans mon grand cabinet

Vous pouvez aisément écrire :

Il est ouvert, allez-y dresser un projet

De notre affaire, en guise de prélude.

MONSIEUR VILAIN.

Je serai là-haut en effet

Aussi bien que dans mon Étude.

Soit, sans adieu.

 

 

Scène III

 

MONSIEUR HARPIN, MADAME BRICHONNE

 

MONSIEUR HARPIN.

Je suis fort inquiet

De ce que tu me viens si tristement apprendre.

MADAME BRICHONNE.

Et moi, Monsieur, je viens vous le dire à regret :

Mais je vous aime trop pour pouvoir m’en défendre.

Monsieur votre fils est dans un fort mauvais train.

MONSIEUR HARPIN.

Bon. En rendras-tu témoignage ?

De ton zèle pour moi je veux avoir ce gage ?

MADAME BRICHONNE.

Vous devez en être certain :

Mais, Monsieur...

MONSIEUR HARPIN.

Je le veux, te dis-je.

MADAME BRICHONNE.

Ce langage

M’apprend que contre lui vous avez du chagrin.

MONSIEUR HARPIN.

J’en crève.

MADAME BRICHONNE.

Il ne faut pas l’augmenter davantage.

MONSIEUR HARPIN.

Il est dans un excès qui ne peut s’augmenter.

MADAME BRICHONNE.

Oh ! pour cela, Monsieur, vous êtes bien à plaindre !

MONSIEUR HARPIN.

Oui, je n’y puis plus résister :

Mais, dis vite.

MADAME BRICHONNE.

Je vais encor vous irriter.

MONSIEUR HARPIN.

Non, cela ne se peut, et tu n’as rien à craindre.

Qu’a-t-il fait ? parle.

MADAME BRICHONNE.

Enfin, vous le voulez ;

On parle de bijoux volés.

MONSIEUR HARPIN.

Comment volés ? le misérable !

MADAME BRICHONNE.

Deux ou trois jeunes gens là-dedans sont mêlés :

On le nomme, et je crois qu’il est très peu capable,

Comme il est votre fils, de faire un mauvais coup.

MONSIEUR HARPIN.

Très peu capable ? Il l’est beaucoup.

Je suis si mécontent de toute ma famille.

Déjà le Couvent par bonheur

M’a débarrassé d’une fille,

Et je mettrai le fils, sur mon honneur,

En lieu plus déplaisant et plus sûr qu’une grille.

MADAME BRICHONNE.

Si vous saviez tous les mauvais discours

Qu’il a tenus tantôt en votre absence.

MONSIEUR HARPIN.

À Climène ?

MADAME BRICHONNE.

À qui donc ?

MONSIEUR HARPIN.

Mais voyez l’insolence !

MADAME BRICHONNE.

Il la raillait sur vos amours.

MONSIEUR HARPIN.

En soupçonne-t-il quelque chose ?

MADAME BRICHONNE.

Non. Mais un jeune fou, qui cause,

Sans savoir ce qu’il dit, parle à tort, à travers.

Il en faisait aussi l’amoureux.

MONSIEUR HARPIN.

Le pervers !

MADAME BRICHONNE.

Malgré qu’elle en ait eu, chez elle il l’a conduite :

Mais moi je suis toujours demeurée avec eux.

MONSIEUR HARPIN.

Bon, fort bien.

MADAME BRICHONNE.

Il a fait une longue visite.

MONSIEUR HARPIN.

Le sot !

MADAME BRICHONNE.

Il a tenu des propos ennuyeux.

Enfin, il est sorti, je suis aussi sortie,

Et j’ai rencontré par hasard

Deux Messieurs qui m’ont avertie

Du bruit de ces bijoux, dont je vous ai fait part.

Songez-y bien, Monsieur, l’affaire est d’importance.

MONSIEUR HARPIN.

Oui, va.

MADAME BRICHONNE.

Moi, je retourne avecque diligence

Chez Climène.

MONSIEUR HARPIN.

Tu peux lui dire que ce soir

Je risquerai d’aller chez elle pour la voir.

MADAME BRICHONNE.

Oui, Monsieur.

 

 

Scène IV

 

MONSIEUR HARPIN, seul

 

Adieu. Tout conspire

À justifier mon dessein ?

Et pour me mettre en droit d’enfermer le coquin,

L’article seul des bijoux peut suffire.

Qu’est-ce ?

 

 

Scène V

 

MONSIEUR HARPIN, FINETTE

 

FINETTE.

Merlin, Monsieur, vient de m’envoyer dire

Qu’il savait à peu près l’endroit

Où cette galante personne,

Qu’aime Monsieur votre fils, demeurait.

MONSIEUR HARPIN.

Fort bien. J’irai tantôt relancer la friponne.

FINETTE.

Il m’a fait avertir de vous instruire aussi

Qu’elle-même aujourd’hui viendrait peut-être ici.

MONSIEUR HARPIN.

Chez moi ?

FINETTE.

Pour vous sauver la peine

D’aller chez elle, elle voudrait,

Et sous tel nom qu’il vous plairait,

Venir chez vous comme Climène.

MONSIEUR HARPIN.

Quoi ?

FINETTE.

C’est votre maîtresse, à ce que chacun croit ;

Et Monsieur votre fils prétend qu’il est en droit

De faire à la maison venir aussi la sienne.

MONSIEUR HARPIN.

Hé bien, nous verrons ; qu’elle y vienne,

On la recevra comme on doit.

FINETTE.

S’il faut prendre parti, Monsieur, je suis du vôtre ;

Et lorsque je m’en veux mêler,

Sans trop de vanité, je vaux autant qu’un autre.

Comptez sur moi, vous n’avez qu’à parler.

MONSIEUR HARPIN.

Je te suis obligé, Finette.

 

 

Scène VI

 

MADAME ARGANTE, MONSIEUR HARPIN, FINETTE

 

MADAME ARGANTE.

Enfin voilà l’affaire faite,

Je viens d’exécuter votre commission.

Que cette pauvre fille a de vocation !

Qu’elle se plaît dans la retraite !

MONSIEUR HARPIN.

Ah ! ma sœur, nulle joie ici-bas n’est parfaite ?

Et quand j’ai d’un côté la consolation

De voir ma fille au Couvent satisfaite,

La conduite d’un fils me jette

Dans une grande affliction.

 

 

Scène VII

 

MONSIEUR HARPIN, MADAME ARGANTE, MONSIEUR VILAIN

 

MONSIEUR VILAIN.

Tenez, voyons, Monsieur Harpin, de grâce,

Si ce projet vous conviendra.

MADAME ARGANTE.

Qu’est-ce, mon frère ?

MONSIEUR HARPIN.

On vous en instruira.

MONSIEUR VILAIN.

C’est tout ce que l’honneur peut souffrir que je fasse.

MONSIEUR HARPIN.

Fort bien. Vous avez mis...

MONSIEUR VILAIN.

Que c’est un ébauché.

À la tendresse paternelle

Un esprit tout à fait rebelle,

Que d’amitié cent fois vous avez recherché,

Un insulteur du guet, un coureur de Tavernes,

Toujours à quelque gueuse en secret attaché,

Batteur de Fiacre, et briseur de lanternes.

MONSIEUR HARPIN.

Pas mal.

MONSIEUR VILAIN.

Ce sont les faits desquels vous vous plaignez.

MADAME ARGANTE.

C’est mon neveu qu’ainsi vous désignez ?

MONSIEUR HARPIN.

Oui, ma sœur.

MADAME ARGANTE.

À présent je vois ce que vous faites,

Et je l’ai reconnu d’abord aux épithètes.

Ce sera fort bien fait de le morigéner.

MONSIEUR HARPIN.

Dans le dérèglement puisqu’on voit qu’il persiste :

Qu’à mes conseils, aux vôtres il résiste,

À la vertu par force il faut le ramener.

MADAME ARGANTE.

C’est un dessein qu’on ne peut condamner.

MONSIEUR HARPIN.

Vous ne croiriez jamais ce que je viens d’apprendre.

MADAME ARGANTE.

Quoi ?

MONSIEUR HARPIN.

Qu’ailleurs qu’entre nous, il n’en soit point parlé.

MONSIEUR VILAIN.

Non, non.

MONSIEUR HARPIN.

L’on est à demi consolé

Lorsqu’entre amis le cœur peut se répandre.

MADAME ARGANTE.

Oui, c’est bien dit.

MONSIEUR HARPIN.

Le fait va vous surprendre

Dans un vol de bijoux on dit qu’il est mêlé.

MADAME ARGANTE.

Lui, mon frère ?

MONSIEUR HARPIN.

Oui, lui-même, on me l’a fait entendre.

MADAME ARGANTE.

Avecque des voleurs mon neveu faufilé !

Ceux qui l’ont dit sont gens à pendre ?

Et pour les croire il faut avoir l’esprit troublé.

 

 

Scène VIII

 

MONSIEUR HARPIN, MADAME ARGANTE, MONSIEUR VILAIN, FINETTE

 

FINETTE.

Voici Merlin qu’en hâte ici je vous amène

Pour vous dire, Monsieur...

MONSIEUR HARPIN.

Qu’il vienne,

Peut-être saura-t-il le fait dont il s’agit ;

Nous allons voir.

 

 

Scène IX

 

MONSIEUR HARPIN, MADAME ARGANTE, MONSIEUR VILAIN, MERLIN, FINETTE

 

MERLIN.

J’accours, comme je vous ai dit,

Et sans m’être en chemin permis la moindre pause,

Vous avertir...

MONSIEUR HARPIN.

Fort bien. Mais avant toute chose,

N’as-tu point ouï parler de certains diamants ?

MERLIN.

Fi donc, Monsieur.

MONSIEUR HARPIN.

Non, parle.

MERLIN.

Bouche close.

Il faut avoir certains ménagements...

C’est un vilain endroit, souffrez que je le cache.

MONSIEUR HARPIN.

Vous voyez bien... mais, dis, je veux qu’on sache

De mon fripon de fils tous les égarements.

MERLIN.

À vous les déguiser vous savez si je tâche :

Mais je crains que ceci vous fâche.

MONSIEUR HARPIN.

Il sait la chose.

MERLIN.

Oui, je la sais très fort.

MADAME ARGANTE.

Est-ce vol, dis ?

MERLIN.

Un vol ? on le dirait à tort,

Et très mal à propos vous seriez alarmée :

Mais comme enfin le feu ne va point sans fumée...

MONSIEUR HARPIN.

Au fait, au fait.

MERLIN.

J’y vais. Mais sur ces diamants

J’obéis à regret à vos commandements.

De son Usurier ordinaire

Mon maître les a pris pour six fois mille écus,

Et le bourreau ne les a revendus

Que deux mille à Monsieur son père.

MADAME ARGANTE.

À vous, mon frère ?

MONSIEUR HARPIN.

À moi ?

MERLIN.

Nous le nierions en vain,

Vous en avez la preuve en main.

MONSIEUR HARPIN.

Je ne sais.

MERLIN.

Vous avez la mémoire trop bonne,

Et tantôt Madame Brichonne...

MONSIEUR HARPIN.

Je suis trahi.

MONSIEUR VILAIN.

Monsieur Harpin.

MONSIEUR HARPIN.

Ciel !

FINETTE.

Écrivez, monsieur Vilain.

MADAME ARGANTE.

Vous faites-là, Monsieur, un fort joli négoce.

MERLIN.

Si vous voulez, Monsieur, nous irons à la noce.

Tout se dispose pour cela,

Et mon maître s’apprête incessamment.

 

 

Scène X

 

MONSIEUR HARPIN, MADAME ARGANTE, MERLIN, MONSIEUR VILAIN, FINETTE, UN LAQUAIS

 

UN LAQUAIS.

Voilà

Avec Monsieur votre fils, une Dame.

MADAME ARGANTE.

Qu’on les fasse entrer.

MONSIEUR HARPIN.

Le fripon !

MERLIN.

Au bout du compte, il a quelque raison.

Avant la noce, au moins, vous devez voir sa femme.

 

 

Scène XI

 

MONSIEUR HARPIN, MADAME ARGANTE, MONSIEUR VILAIN, CLITANDRE, CLIMÈNE, MERLIN, FINETTE

 

MONSIEUR HARPIN.

Je vais la recevoir d’une belle façon.

Comment, pendard, dans ma maison.

Oses-tu bien venir avec cette effrontée

Étaler à mes yeux tes indignes amours !

Tu reconnais par tes beaux tours

L’amitié que je t’ai portée !

CLITANDRE.

De vos bontés pour moi je connais la portée,

Et je m’en souviendrai toujours,

Modérez les transports de votre âme irritée.

Vous changerez, Monsieur, d’idée et de discours,

Quand vous verrez Madame Dorothée.

Elle-même à vos yeux me prêter son secours,

Pour vous faire souscrire au bonheur de mes jours.

De cet espoir mon ardeur s’est flattée.

MONSIEUR HARPIN.

Et de cet espoir, moi je vais rompre le cours.

CLIMÈNE, ôtant son voile.

Non, Monsieur, je m’en suis trop hautement vantée,

Et je n’y ferai pas un inutile effort.

MONSIEUR HARPIN.

Que vois-je ? ah ! tout le monde est contre moi.

FINETTE.

D’accord.

CLITANDRE.

J’adore Madame, elle m’aime.

Pour notre hymen donnez-nous votre voix ;

Vous ne pouvez pour moi désapprouver un choix

Que vous aviez fait pour vous-même.

MADAME ARGANTE.

Ah, ah ! mon frère.

MONSIEUR VILAIN.

Mon cousin !

MONSIEUR HARPIN.

Ouf.

FINETTE.

Écrivez, Monsieur Vilain.

MONSIEUR HARPIN.

Dans les derniers excès on pousse ma colère :

Mais vous n’aurez jamais un seul sou de mon bien.

MADAME ARGANTE.

Le grand mal ! ils auront le mien.

Rendez-nous seulement celui de feue leur mère

Et nous ne vous demandons rien.

MONSIEUR HARPIN.

Vous êtes de concert avec eux ?

MADAME ARGANTE.

Oui, mon frère.

MONSIEUR HARPIN.

Nous allons voir comment tout ceci tournera.

Je vais de ce pas à la grille

Malgré vous en tirer ma fille,

Lui donner un époux tout comme elle voudra,

Et me faire une autre famille.

FINETTE.

Vous n’irez pas bien loin, Monsieur, car la voilà.

 

 

Scène XII

 

MONSIEUR HARPIN, MADAME ARGANTE, MONSIEUR VILAIN, CLITANDRE, CLIMÈNE, ANGÉLIQUE, VALÈRE, FINETTE, MERLIN

 

MONSIEUR HARPIN.

Comment donc ? qu’est-ce encor ? que veut dire cela ?

ANGÉLIQUE.

Mon retour ne doit point vous causer de surprises,

Vous revoyez une fille soumise

À suivre aveuglément vos lois.

Entre Monsieur et le Couvent, mon père,

Vous m’avez commandé tantôt de faire un choix,

Et c’est Monsieur que je préfère.

VALÈRE.

De sa haine, Monsieur, enfin, j’ai triomphé.

MONSIEUR HARPIN.

Le Monsieur Boniface est un fourbe fieffé.

VALÈRE.

Non, Monsieur, mais je suis Valère.

MONSIEUR HARPIN.

Je suis trompé partout, et tout me désespère.

Contre tous tant qu’ils sont mon courroux va s’armer.

MONSIEUR VILAIN.

Monsieur Harpin, c’est vous qu’il faut faire enfermer.

Adieu.

 

 

Scène XIII

 

MADAME ARGANTE, CLITANDRE, CLIMÈNE, VALÈRE, ANGÉLIQUE, MONSIEUR VILAIN, FINETTE, MERLIN

 

MADAME ARGANTE.

Jusqu’au revoir, mon frère.

Grâces au Ciel, mes enfants, l’injuste traitement

Qu’il avait dessein de vous faire

Tombe sur lui très justement.

FINETTE.

De cet exemple-ci faites un bon usage,

Profitez de sa honte, et de son châtiment.

Quiconque veut prêcher aux autres d’être sage,

Doit commencer par vivre sagement.

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