Les Dames patronnesses (Eugène SCRIBE - Félix ARVERS)

Proverbe en un acte, mêlé de couplets.

Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Gymnase Dramatique, le 15 février 1837.

 

Personnages

 

MONSIEUR DESJARDINS, proviseur de collège, et administrateur du bureau de charité

FORTUNÉ, neveu de monsieur Desjardins

MADAME DE BERNIS, femme d’un banquier

MADAME VERNON, femme d’un notaire

LÉOPOLD, neveu de monsieur de Bernis, enfant de 14 ans, habit de collège

 

La Scène est à Paris, chez Madame de Bernis.

 

Le Théâtre représente un salon chez Madame de Bernis. Porte au fond, et portes latérales. Près de la porte, à droite de l’acteur, et sur le devant, une table couverte de papiers, de livres et de dictionnaires.

 

 

Scène première

 

LÉOPOLD, seul, assis, et le coude sur la table

 

Travailler !... ah ! bien, oui... Ils n’ont que cela à me dire... La semaine, je ne dis pas, et encore... mais les jours de sortie !... et tout cela, parce que monsieur Desjardins, mon proviseur, est l’ami de monsieur de Bernis, mon oncle, et dîne ici toutes les semaines... il dit qu’il m’a pris en amitié : et, sous ce prétexte-là, il me fait faire des devoirs quand les autres s’amusent... Ah ! si j’étais le gouvernement !

Air de l’Écu de six francs.

Si l’on me donnait carte blanche,
D’après certain projet que j’ai,
J’introduirais, sur le dimanche,
Les jours de fête et de congé,
Un nouveau code corrigé...
Je souffre à voir comme on nous mène,
Et l’on aurait, grâce à mon plan,
Des vacances, douze fois l’an, (bis.)
Et sept dimanches par semaine ! (bis.)

Et personne ici pour me distraire... Mon oncle, qui est banquier, s’est avisé de se faire une chambre moyen-âge et un cabinet de curiosités et de bric-à-brac, dont chaque dimanche il faut que je copie le catalogue ; c’est amusant !...

Il se lève.

Ma tante, qui est dame de charité, fait faire de la bienfaisance à tout le monde, et je suis obligé dans mes récréations d’écrire des circulaires, pour rappeler que les offrandes doivent être déposées chez madame de Bernis, dame des pauvres, qui, elle, ne donne jamais rien... que ses écritures, et c’est moi qui les fais. Si au moins je pouvais sortir de cette chambre, j’irais au second m’amuser avec les clercs de monsieur Vernon, le notaire ; c’est là qu’on s’en donne ! On y fait de tout : de la politique, de la musique, des armes ; il y en a même qui font des actes notariés... Mais pas moyen de m’échapper ; je suis en retenue. Pourtant, il n’y a personne, on n’en saura rien, si je pouvais... Dieu ! c’est ma tante !

Il se dirige vers le fond.

 

 

Scène II

 

LÉOPOLD, MADAME DE BERNIS, entrant par la porte latérale, à gauche

 

MADAME DE BERNIS, à la cantonade.

Oui, monsieur, c’est indigne... c’est d’une insensibilité, d’une avarice ! pour un banquier ! un banquier actionnaire de la Banque philanthropique... et administrateur de la Caisse d’Épargne.

LÉOPOLD.

Eh ! mon Dieu, ma tante, qu’est-ce donc ?

MADAME DE BERNIS.

Monsieur de Bernis, votre oncle, qui refuse de prendre des billets pour le bal de ce soir, le bal des pauvres dont je suis dame patronnesse ! Et savez-vous pourquoi ? parce qu’il vient d’acheter pour son cabinet de curiosités, un portefeuille de Diderot et une bourse de Jean-Jacques Rousseau, cent écus !... cent écus !... de pareilles niaiseries ; et, l’autre mois, il me refuse une misérable fourrure de 1 200 francs, qui m’était nécessaire pour mes courses incognito, mes visites de bienfaisance du matin, sous prétexte qu’il venait d’acquérir des pantoufles authentiques du duc de Marlborough, et la plume véritable qui avait signé l’abdication de Fontainebleau...

LÉOPOLD.

On dit que de cette plume-là, on en a vendu deux ou trois mille paquets...

MADAME DE BERNIS.

Tout le monde en a... et votre oncle se croit le seul... Il a toujours été comme cela... Mais il ne s’agit pas de cela, voici, mon cher Léopold, une liste à transcrire.

LÉOPOLD.

Les doigts m’en font mal.

MADAME DE BERNIS.

Qu’est-ce que vous dites ?...

LÉOPOLD.

Rien, ma tante... je dis qu’à copier les catalogues de mon oncle, j’use toutes mes plumes... encore s’il me les payait comme celles de Fontainebleau... ou si du moins... il consentait à mes vacances... Lui en avez-vous parlé ?

MADAME DE BERNIS.

À l’instant même.

LÉOPOLD.

Cette bonne tante !

MADAME DE BERNIS.

Parce que cet été il me serait agréable de vous avoir le matin pour aller à la messe et à nos assemblées de la paroisse... mais votre oncle était là avec Desjardins, le proviseur de votre collège, et tous deux ont refusé.

LÉOPOLD.

Quelle injustice ! c’est révoltant. J’espère, au moins, qu’on me laissera sortir pour la noce de mon ami Fortuné, le neveu du proviseur, et mon ancien camarade de collège... C’est vous qui faites le mariage... c’est bien le moins que j’y sois.

MADAME DE BERNIS.

Votre oncle a encore refusé.

LÉOPOLD.

C’est donc une guerre à mort... une guerre civile entre l’oncle et le neveu... monsieur de Bernis m’en veut donc ?

MADAME DE BERNIS.

C’est vous qui l’avez dit ! et par votre faute, par votre maladresse... Cette superbe tabatière que vous avez eue...

LÉOPOLD.

Il y pense encore ?...

MADAME DE BERNIS.

Tous les jours.

LÉOPOLD.

Est-ce que je savais ! moi !... Frédéric, notre camarade, avait un cousin amateur, et dans sa succession, il a trouvé un tas de bêtises qu’il nous a distribuées à tous dans la classe... moi j’ai eu la tabatière de Voltaire... soi-disant...

MADAME DE BERNIS.

Il fallait la garder.

LÉOPOLD.

À quoi bon ?... je ne prends pas de tabac, et je l’ai donnée à un autre, à Edmond, qui est parti pour Strasbourg.

MADAME DE BERNIS.

Au lieu d’en faire hommage à votre oncle... qui la paierait aujourd’hui plus de mille francs, je le lui ai entendu dire.

LÉOPOLD.

Si je l’avais su... vous pouvez être sûre qu’il aurait eu la préférence. J’ai écrit à Edmond de me la renvoyer, et certainement il le fera un de ces jours ; car il n’y tient pas plus que moi.

MADAME DE BERNIS.

En attendant, mon mari ne vous pardonne pas ; il dit que vous êtes négligent, paresseux ; que vous n’avez aucun goût pour l’étude ni pour la science... et qu’il faut que vous ne quittiez pas le collège.

LÉOPOLD.

Tout cela pour une tabatière ! que Dieu le bénisse !

MADAME DE BERNIS.

Il n’y a que monsieur Desjardins, le proviseur, qui pourrait le faire changer d’idée ; car, du reste, votre oncle est d’une tyrannie... d’une exigence... Quand vous aurez recopié cette liste... vous écrirez autant de billets d’invitation qu’il y a de noms.

LÉOPOLD, à part.

Miséricorde !

Haut.

Et pourquoi tout ce travail ?

MADAME DE BERNIS.

Pour un bal des pauvres, qui a lieu ce soir, un bal magnifique, qu’une auguste princesse a bien voulu prendre sous sa protection... Cinquante francs le billet, – et je suis une des dames patronnesses.

LÉOPOLD.

C’est de droit !

MADAME DE BERNIS.

Je me suis chargée de placer une soixantaine de billets... je m’en suis même vantée auprès de son altesse... parce que l’état de mon mari... mes relations... ma position dans le monde... Mais c’est étonnant comme la bienfaisance devient difficile à exercer... Il n’y a pas un ami, une connaissance que je n’aie mis à contribution... jusqu’à des commis de mon mari... qui n’osaient me refuser...

LÉOPOLD.

Des employés à six cents francs ! eh ! mais, vous les avez ruinés.

MADAME DE BERNIS.

Dès qu’il s’agit de faire le bien... qu’importe ! c’est méritoire ! c’est une bonne œuvre ! D’ailleurs, pour leur argent, ils dansent, ils jouent, ils s’amusent ; car, mon ami, c’est comme cela.

Air d’Yelva.

Dans notre siècle, égoïste et frivole,
Lorsque chacun va, suivant son chemin,
Sans s’arrêter, ni jeter une obole
Aux malheureux qui lui tendent la main,
L’homme de bien, que touche leur misère,
Se voit, hélas ! forcé pour l’adoucir,
De nous cacher le bien qu’il nous fait faire,
Sous l’apparence du plaisir.

Eh bien ! malgré toutes les peines que je me suis données, c’est ce soir que le bal a lieu, et il me reste encore une douzaine de billets.

LÉOPOLD.

Ils resteront ! Qu’est-ce que cela fait ?

MADAME DE BERNIS.

Ce que ça fait !... Mais madame Vernon, la femme du notaire qui demeure dans notre maison, et qui est aussi dame patronnesse... a placé tous les siens, j’en suis sûre !... quel triomphe pour elle qui est déjà si fière et si insolente !

LÉOPOLD.

Je la croyais votre amie intime ?

MADAME DE BERNIS.

C’est vrai !... mais je ne peux pas la souffrir... Elle a eu des diamants avant moi... et elle s’est avisée dernièrement de prendre un chasseur... un chasseur ! la femme d’un notaire !... quand moi, la femme d’un banquier,... je n’en ai pas encore.

LÉOPOLD.

Pourquoi mon oncle n’en prendrait-il pas ?

MADAME DE BERNIS.

Lui ! il ne prendrait même pas un billet de bal... il m’en laisse une douzaine, et dans le dépit où je suis... je crois que j’en aurais pris moi-même... si ça n’était pas si cher.

LÉOPOLD, remontant le théâtre et regardant par la porte du fond.

Ah ! c’est madame Vernon avec monsieur Desjardins, mon proviseur.

MADAME DE BERNIS, à part, de l’air le plus contrarié.

Quel ennui !

Allant au-devant d’elle de l’air le plus mielleux.

Eh ! vous voilà, ma toute belle !

 

 

Scène III

 

LÉOPOLD, à la table, MADAME VERNON, MONSIEUR DESJARDINS, MADAME DE BERNIS

 

MONSIEUR DESJARDINS.

Oui, mesdames, notre bal sera superbe, et je viens régler avec vous les dernières dispositions, la couleur des écharpes pour les dames patronnesses. C’est essentiel.

MADAME DE BERNIS.

Il pense à tout, monsieur Desjardins.

MONSIEUR DESJARDINS.

Trop heureux de vous seconder dans votre noble et vertueuse mission, et de partager avec vous les bénédictions de l’arrondissement... Voilà deux jours que je cours tout Paris... j’ai remis à madame la petite note des frais de cabriolet et de citadine... des courses chez le propriétaire de la salle pour la location, chez le tapissier, pour la décoration intérieure, chez Musard, pour la composition de l’orchestre... sans oublier l’éclairage et les rafraîchissements ; et si vous saviez combien il est pénible, combien il en coûte de débattre les prix avec tous ces gens-là... Que ce soit ou non une œuvre de bienfaisance... peu leur importe... ils sont d’une âpreté... ils veulent être payés ! en un mot... des gens qui ne mous comprennent pas.

MADAME VERNON.

Cela dégoûterait de la philanthropie.

MADAME DE BERNIS.

Et de la charité...

MONSIEUR DESJARDINS.

Heureusement, vous êtes comme moi... vous faites le bien pour lui-même...

À madame de Bernis.

Vous avez pensé à cette petite place pour mon neveu.

MADAME DE BERNIS.

Le ministre nous l’a promise.

MONSIEUR DESJARDINS.

Et c’est d’autant plus essentiel que son mariage en dépend... son mariage avec mademoiselle Aménaïde, la cousine de madame Vernon... C’est la seule dot que je puisse donner à mon neveu.

MADAME DE BERNIS.

Ce bon monsieur Desjardins !

MONSIEUR DESJARDINS.

Un gaillard qui m’a toujours été à charge ! proviseur d’un collège, je l’ai élevé pendant dix ans auprès de moi,

Il prend une prise.

aux frais du gouvernement dont j’avais obtenu une bourse. Je l’ai soustrait à la conscription...

MADAME VERNON.

En lui achetant un homme ?

MONSIEUR DESJARDINS.

En le faisant réformer pour la faiblesse de sa vue.

MADAME VERNON.

Il vous doit tout.

MONSIEUR DESJARDINS.

C’est vrai... mais je ne m’en vante pas ! trop heureux de lui donner,

À madame Vernon.

grâce à vous, une femme charmante...

À madame de Bernis.

et, grâce à vous, une place de trois mille francs dans les hospices. Ce sera encore du moins de la bienfaisance à exercer... il suivra votre exemple, mesdames.

MADAME VERNON.

Dites plutôt le vôtre...

MONSIEUR DESJARDINS.

Oh ! pour ce qui est de moi, qu’il n’en soit pas question, je vous en prie ! que la princesse sache seulement le zèle que j’ai mis à seconder ses intentions ; et puis

À madame de Bernis.

comme je le disais tout à l’heure à votre mari... s’il y a moyen... la moindre marque de souvenir ou de satisfaction... un simple ruban !... non pas que j’y tienne, mon Dieu !... mais ça fait bien sur le noir, et ça complète une position.

MADAME DE BERNIS.

Ce serait trop juste... et j’en parlerai.

MADAME VERNON.

Moi aussi !... car on vous doit tout.

MONSIEUR DESJARDINS.

Nullement, mesdames, c’est vous qui avez tout fait... mais vous êtes aussi par trop modestes, et je suis bien sûr que vous allez me gronder... car je vous avoue que j’ai fait insérer dans le journal de ce matin, avec une dernière annonce de ce bal... une note en quelques lignes, afin que l’on sache au moins tout ce que les indigents doivent à votre inépuisable charité... Et voici ce journal dont j’ai pris plusieurs numéros.

Il donne un journal à chacune des deux dames.

MADAME DE BERNIS et MADAME VERNON.

En vérité !

MADAME DE BERNIS, avec une joie mal déguisée.

Ah ! c’est bien mal, monsieur Desjardins... car enfin ces sortes d’actions n’ont de prix que par le mystère dont on les couvre.

MADAME VERNON, de même.

Elles n’ont pas besoin des applaudissements de la foule, et le témoignage de la conscience suffit.

À part, avec dépit.

Ah ! mon Dieu... mettre madame de Bernis en tête de la liste, et moi vers la fin.

MADAME DE BERNIS, qui a parcouru la liste, s’écrie avec une mauvaise humeur très marquée.

Mais c’est absurde !... monsieur Desjardins, et vous n’en faites jamais d’autres... vous écrivez mon nom avec un y... il y a justement un avoué qui signe ainsi ; on va croire que c’est sa femme...

MONSIEUR DESJARDINS.

Je suis désolé...

MADAME DE BERNIS.

Nous écrivons Bernis avec un i et un s, comme le cardinal de Bernis, duquel nous descendons directement...

LÉOPOLD, se levant.

Directement !... un cardinal !

MADAME DE BERNIS.

Oui, monsieur, directement... par les nièces... D’ailleurs, qu’est-ce que ça vous fait ?... de quoi vous mêlez-vous ?

LÉOPOLD vient auprès de madame de Bernis et lui présente sa liste.

C’est que j’ai fini votre liste... la liste des billets.

Madame de Bernis la prend vivement et la ploie.

MADAME VERNON.

En avez-vous placé beaucoup ?

MADAME DE BERNIS.

Mais oui... presque tous !

MADAME VERNON, à part.

Est-elle heureuse !... si elle savait qu’il m’en reste huit...

Haut.

Moi... il ne m’en reste plus qu’un.

MADAME DE BERNIS, à part avec dépit.

J’en étais sûre !

Haut vivement.

c’est comme moi... je n’en ai plus qu’un seul !

MONSIEUR DESJARDINS.

C’est fâcheux... car cinq ou six jeunes gens fashionables de mes anciens élèves m’en ont fait demander.

MADAME DE BERNIS, à demi-voix.

Qu’ils viennent, et taisez-vous.

MADAME VERNON, de même de l’autre côté.

Envoyez-les moi, et silence.

MONSIEUR DESJARDINS, étonné.

Ah !...

MADAME VERNON, vivement.

Et Fortuné, votre neveu, comment ne l’avons-nous pas vu ?...

MONSIEUR DESJARDINS.

Je n’y conçois rien... il devrait être revenu depuis hier de Senlis, où il a été chercher les papiers nécessaires à son mariage.

MADAME VERNON.

Et il n’est pas de retour ?

MONSIEUR DESJARDINS.

Pas encore...

MADAME DE BERNIS.

C’est étonnant !

MONSIEUR DESJARDINS.

Sans cela, il se serait empressé de se rendre ici

À madame Vernon.

pour voir sa charmante prétendue

À madame de Bernis.

et son aimable protectrice... car vous n’oublierez pas la place... vous en parlerez...

MADAME DE BERNIS.

Aujourd’hui même au bal, ainsi que du nouveau chevalier...

MADAME VERNON.

Dont j’appuierai les titres.

MONSIEUR DESJARDINS.

Ah ! je suis le plus heureux des hommes...

LÉOPOLD, à part.

Si je profitais de l’occasion...

Haut et passant auprès de monsieur Desjardins.

Et si vous vouliez, monsieur Desjardins, faire aussi un heureux...

MONSIEUR DESJARDINS.

Comment cela ?...

LÉOPOLD.

Parler à mon oncle de mes vacances...

MONSIEUR DESJARDINS.

Nous verrons cela si tu travailles bien, et si j’ai la croix...

LÉOPOLD.

Foi de chevalier ?...

MONSIEUR DESJARDINS.

Foi de chevalier.

LÉOPOLD.

Et, en attendant, tâchez que je sorte pour le mariage de Fortuné votre neveu, qui est mon camarade de collège...

MONSIEUR DESJARDINS.

Pour cela, je te le promets, si je suis content de ta version d’aujourd’hui.

LÉOPOLD.

Moi qui n’y pensais pas... Elle sera faite.

Il reprend la place à la gauche de madame de Bernis.

MADAME DE BERNIS, bas à monsieur Desjardins.

N’oubliez pas que j’ai à vous parler.

MADAME VERNON, de même.

N’oubliez pas que je vous attends...

MONSIEUR DESJARDINS.

Je cours à la mairie... de là au collège dont je suis proviseur, et où je n’ai pas paru depuis deux jours... et je reviens...

Air de la Treille de sincérité.

Dans ce monde,
Où le mal abonde,
On n’a jamais rien inventé
D’aussi beau que la charité.

Notre siècle, qu’on dit impie,
Est très moral en résultat ;
On y voit la philanthropie
Élevée au rang d’un état !

LÉOPOLD, à part.

C’est même un excellent état.

MONSIEUR DESJARDINS.

Et grâce à l’appui charitable
Que chacun prête à l’indigent,
C’est un âge d’or véritable
Pour celui qui n’a pas d’argent.

TOUS.

Dans ce monde, etc.

Monsieur Desjardins sort par la porte du fond ; madame Vernon reconduit madame de Bernis jusqu’à la porte de droite, lui fait la révérence, et sort par la porte du fond.

 

 

Scène IV

 

LÉOPOLD, seul

 

Oh oui, c’est une excellente chose que la bienfaisance... comme ça rapporte. Fortuné aura sa place et sa femme, son oncle aura la croix d’honneur... moi, j’aurai des vacances... Et puis les pauvres que j’oubliais !... ils auront un bal magnifique... vont-ils s’en donner ! et sont-ils heureux de voir les riches s’amuser, danser et manger à leur profit !

 

 

Scène V

 

LÉOPOLD, FORTUNÉ

 

LÉOPOLD.

Ah ! c’est mon ami Fortuné... arrive donc ! il n’est question que de toi ici.

FORTUNÉ.

Ah ! on a parlé de moi ?

LÉOPOLD.

Certainement. Madame Vernon, la cousine de ta prétendue, et puis madame de Bernis, ma tante, elles prétendent que tu es bien en retard.

FORTUNÉ.

Et mon oncle... qu’est-ce qu’il dit, mon oncle Desjardins ?

LÉOPOLD.

Il dit comme ces dames.

FORTUNÉ.

Ça ne m’étonne pas ! il est toujours de l’avis de tout le monde.

LÉOPOLD.

Et tout s’apprête pour ton mariage... qui m’enchante.

FORTUNÉ.

Pourquoi donc ?

LÉOPOLD.

Parce que j’irai... je sortirai ce jour-là, on me l’a promis, et je danserai à ta noce... avec ma Cousine Mimi, dont je suis amoureux.

FORTUNÉ.

Déjà !

LÉOPOLD.

Trois fois par an... les trois bals où nous nous trouvons ensemble : au jour de l’an, au carnaval et à la fête de mon oncle. Cette année ça fera quatre... elle danse si bien... elle est si jolie, et puis c’est la bonne amie et la confidente d’Aménaïde, ta prétendue.

FORTUNÉ.

Cette pauvre Aménaïde, si je pouvais la voir !

LÉOPOLD.

C’est bien aisé... ce matin d’abord... ces dames t’attendent.

FORTUNÉ.

Oui... mais j’aurais voulu lui parler sans madame Vernon, sa cousine.

LÉOPOLD.

Pourquoi cela ?

FORTUNÉ.

C’est que... c’est que...

LÉOPOLD.

A-t-il un air embarrassé... Voyons, dis-moi tout.

FORTUNÉ, après un moment d’hésitation.

Je vais te dire tout. Tu sauras d’abord que je suis censé arriver de Senlis à l’instant même... mais que, dans le vrai, je suis arrivé hier soir.

LÉOPOLD.

Et ton oncle, M. Desjardins, qui ne s’en doute pas.

FORTUNÉ.

Justement... il ne faut pas lui dire ; car vraiment il n’y a pas de ma faute... Je me rendais chez lui hier en descendant de la diligence, lorsque je rencontre sur le boulevard des amis qui m’emmènent diner... On mange... bien !... on boit... très bien ! et si bien, qu’en se levant de table on propose une légère bouillotte... J’aime assez le jeu ; mais je n’aime pas jouer, parce que j’ai peur de perdre... et moi qui de ma vie n’ai dû un sou à personne ! cependant, je me laisse aller... j’avais le gousset assez bien garni... Mon oncle Desjardins qui ne m’avait jamais rien donné que sa bénédiction, m’avait avancé pour mon voyage une centaine de francs... là-bas, au pays, et à l’occasion de mon mariage, ma grand’tante m’avait gratifié d’une douzaine de napoléons, ce qui me mettait à la tête d’un capital de cent écus, à peu près.

LÉOPOLD.

Fameux !

FORTUNÉ.

Eh bien ! mon ami, en moins d’une heure...

Il fait un geste qui veut dire fini, tout perdu.

LÉOPOLD.

Eh bien, quoi ? que veux-tu dire ?

FORTUNÉ.

Tu ne comprends pas... en moins d’une heure, votre serviteur de tout mon cœur... fini !

LÉOPOLD.

Comment ! tu as perdu tout ce que tu avais !

FORTUNÉ.

Si ce n’était que cela... mais apprends tout mon malheur. Au lieu de m’arrêter quand ma bourse est vide, je m’entête, et j’emprunte... moi, Fortuné, j’emprunte... j’emprunte deux cents francs... lorsqu’il m’arrive... Sais-tu la bouillotte ?

LÉOPOLD.

Non.

FORTUNÉ.

Alors, je vais te dire le coup : je suis carré... j’ai en main trente et as... on voit la carre, et on fait vingt francs... j’en fais quarante... et on me répond : argent... Qu’est-ce que tu aurais fait... étant carré, et ayant en main trente et as ?

LÉOPOLD.

Mais puisque je ne sais pas le jeu.

FORTUNÉ.

C’est juste... j’oublie que tu ne sais pas... j’ai tenu... tout le monde en aurait fait autant... un jeu de règle... nous abattons... suis bien... mon adversaire me dit : brelan de neuf.

LÉOPOLD.

Alors, tu as perdu ?

FORTUNÉ.

Du tout... tu vas voir... En examinant son jeu, je remarque que son brelan se compose de trois neuf, dont un huit... donc ce n’était pas un brelan... donc, il s’était trompé... donc, il avait perdu.

LÉOPOLD.

Donc, tu avais gagné.

FORTUNÉ.

Du tout... tu vas voir... Son huit, un misérable huit de cœur trouve cinq cartes dans les deux autres jeux... un flux de cœur, et un as percé, et il gagne ; et moi je reste avec mes trente et as dans la main ! Hein ! faut-il avoir du malheur !

LÉOPOLD.

Ainsi, tu as tout perdu... et il ne te reste plus rien du tout.

FORTUNÉ.

Pas un sou... et j’ai été obligé de faire un détour, pour ne pas passer sur le pont des Arts... Scélérat de huit de cœur !... Nous sommes aujourd’hui le 17, il faut, qu’avec cela, j’aille jusqu’au 30 du mois, qui se trouve précisément avoir 31 jours.

LÉOPOLD.

C’est une leçon... tu en avais besoin.

FORTUNÉ.

Je ne dis pas... mais cinq cent francs !

Air : De sommeiller encor, ma chère. (Arlequin Joseph.)

Ah ! la somme me semble outrée ;
Et cinq cents francs, c’est là, mon cher,
Pour la leçon d’une soirée,
Payer la séance un peu cher...
Et le sort qui m’a rendu sage,
Pouvait, ce qui m’eût fort touché,
Passer, pour un apprentissage,
Le cachet à meilleur marché !

N’avoir pas de quoi casser un carreau dans la rue !

LÉOPOLD.

Si ce n’est que cela, j’ai, de mes semaines, une vingtaine de francs à ton service.

FORTUNÉ, avec indignation.

Laisse donc.

Se ravisant.

J’accepte, mon ami, j’accepte.

LÉOPOLD.

À la bonne heure !... Mais ça ne te suffit pas pour aller au bal ce soir... cinquante francs le billet !

FORTUNÉ.

Ah ! mon Dieu !... Comment, cinquante francs ! mais ils sont donc renchéris, cette année...

LÉOPOLD.

C’est le prix... c’est à prendre ou à laisser.

FORTUNÉ.

Eh bien ! je les laisse.

À part.

Scélérat de huit de cœur !

LÉOPOLD.

Silence ! c’est ma tante, ta protectrice... Sois aimable avec elle.

FORTUNÉ.

Sois tranquille.

LÉOPOLD, à part.

Et ma version que j’oubliais... est-ce ennuyeux !

Il va s’asseoir à la table. Madame de Bernis entre par la porte à droite, et gagne la gauche du Théâtre, sur le devant ; pendant ce temps, Fortuné passe à droite, et reste un peu dans le fond, pendant le petit monologue de madame de Bernis.

 

 

Scène VI

 

LÉOPOLD, à la table, à droite, occupé à travailler, FORTUNÉ, MADAME DE BERNIS, sortant de la chambre, à droite

 

MADAME DE BERNIS, à part.

J’espère que Desjardins m’aura comprise, et qu’il me placera au moins six ou sept billets... Après ça j’ai Fortuné, à qui j’ai écrit, et qui ne peut pas m’échapper... Alors il ne m’en resterait plus que cinq, ce qui est déjà très joli... Il est vrai que madame Vernon n’en a plus qu’un... c’est désolant... mais aujourd’hui, heureusement avant ce bal, j’ai du monde à dîner... et, bon gré mal gré, il faudra bien qu’au dessert...

Levant les yeux et apercevant Fortuné qui la salue.

Eh ! c’est monsieur Fortuné Desjardins... Vous voilà donc arrivé, monsieur le marié... On ne savait ce que vous étiez devenu. Avez-vous vu votre oncle, qui était d’une inquiétude ?...

FORTUNÉ.

Oui, madame.

MADAME DE BERNIS.

Et votre prétendue... et madame Vernon ?

FORTUNÉ.

Oui... oui, madame... je viens de les voir.

MADAME DE BERNIS.

À la bonne heure !... Qui donc vous a retenu longtemps ?

FORTUNÉ.

Des difficultés... imprévues... des papiers de famille... un huit de...

Il se reprend tout à coup.

MADAME DE BERNIS.

Oui, c’est étonnant toutes les peines que l’on a, même avant le mariage... Jugez alors de la suite... Je ne dis pas cela pour vous, qui allez épouser une petite femme très douce et très raisonnable. Peu de fortune... on s’en passe quand on aime ; je suis seulement fâchée pour vous qu’elle ait été élevée chez sa cousine, madame Vernon, qui lui aura donné des goûts de luxe et de dépense... C’est impossible autrement... une femme si coquette, si ridicule... Ça n’empêche pas que vous ne deviez la respecter... Elle a servi à votre femme de tutrice et de mère, et elle l’est presque par ses soins et par son âge...

FORTUNÉ.

Oui, madame.

MADAME DE BERNIS.

Et puis il y a d’autres personnes encore, qui, par égard pour votre oncle, le proviseur, et par intérêt pour vous, monsieur Fortuné, s’occupent de votre sort et de votre avenir... Nous avons ce soir un bal, dont je suis dame patronnesse... ainsi que madame Vernon ; un bal où se trouveront toutes les sommités du jour, et je parlerai au ministre ; il m’a promis une place de mille écus dans les hospices. Cela nous revient de droit, à nous autres dames de charité... Il pourrait bien l’oublier... il y a tant de demandeurs ; mais je le lui rappellerai... Je ferai mieux... je vous présenterai à lui... car vous serez là, ce soir, à ce bal, à côté de moi.

FORTUNÉ.

Madame...

MADAME DE BERNIS.

Il le faut !... d’ailleurs, j’ai votre billet... vous avez reçu ma lettre ?...

FORTUNÉ, à part.

Ah ! mon Dieu !... et moi qui ne suis point rentré.

MADAME DE BERNIS, lui présentant un billet.

C’est cinquante francs.

FORTUNÉ.

J’entends bien...

LÉOPOLD, à part.

Ah ! le malheureux !...

FORTUNÉ, à part.

Comment me tirer de là.

Haut.

Certainement... madame... je le voudrais... mais je ne sais comment vous dire...

MADAME DE BERNIS.

Comment, monsieur... une œuvre de charité... un acte de bienfaisance... Vous auriez l’âme assez insensible... le cœur assez sec ?...

FORTUNÉ, à part, frappant sur sa poche.

S’il n’y avait que le cœur... Ah ! quelle idée !...

Haut, et vivement.

Moi, refuser... moi, ne pas m’associer à une action aussi généreuse, à une œuvre aussi philanthropique !...

MADAME DE BERNIS.

À la bonne heure !...

FORTUNÉ.

Non seulement je comprends et je partage vos intentions... mais je les ai devancées...

MADAME DE BERNIS.

Comment cela ?...

FORTUNÉ.

Je viens de voir... comme je vous l’ai dit... madame Vernon, et je lui ai pris un billet.

MADAME DE BERNIS.

Un billet !...

FORTUNÉ, à part.

Me voilà sauvé !... dans la foule, on ne s’apercevra pas de mon absence.

MADAME DE BERNIS.

À madame Vernon !

FORTUNÉ.

À elle-même.

MADAME DE BERNIS, à part.

À elle !... qui n’en avait plus qu’un !... Elle a tout placé... tout ! et moi qui en ai douze encore !

Haut, à Fortuné, en cherchant à modérer son dépit.

C’est bien, monsieur, c’est très bien... Il est juste que vous donniez la préférence à votre nouvelle famille.

FORTUNÉ, avec bonhomie.

N’est-ce pas ?

MADAME DE BERNIS.

D’ailleurs, madame Vernon est si répandue ; elle connaît tant de monde ; elle a tant de crédit, qu’avec elle on peut se passer de tout autre protection.

FORTUNÉ.

Cela n’empêche pas que je n’attache un grand prix à la vôtre.

MADAME DE BERNIS.

À la mienne !... Y pensez-vous ? aller sur les brisées de madame Vernon, qui peut recommander son parent, son cousin... c’est de droit... c’est tout naturel... mais, moi, demander, solliciter pour un inconnu, pour un étranger ! de qui aurais-je l’air ? d’une intrigante !... Cela ne convient ni à mon caractère, ni à ma position ! et je vous prie de ne pas compter sur des demandes auxquelles je ne suis pas faite, et que je ne ferai jamais.

Elle sort par la porte latérale, à droite.

 

 

Scène VII

 

LÉOPOLD, travaillant toujours, FORTUNÉ

 

FORTUNÉ.

Suis-je bien éveillé !... l’ai-je bien entendu !

Allant à Léopold.

et y comprends-tu quelque chose ?

LÉOPOLD.

Laisse-moi donc tranquille... je suis là, dans ma version.

FORTUNÉ.

Je m’en vais lui dire de s’expliquer.

Voyant madame Vernon qui entre par le fond.

Ah ! madame Vernon !

 

 

Scène VIII

 

LÉOPOLD, travaillant, MADAME VERNON, FORTUNÉ

 

MADAME VERNON.

Ah ! voilà monsieur Fortuné ; c’est bien heureux !... Est-il possible de se faire attendre ainsi !... Cette pauvre Aménaïde était dans des transes mortelles ; elle vous croyait enlevé, blessé ou versé... toutes les diligences versent à présent.

FORTUNÉ, d’un air aimable.

Elles jouissent de leur reste en attendant les chemins de fer... Et cette chère Aménaïde... il me tarde tant de la voir.

MADAME VERNON.

Impossible en ce moment ! elle essaie sa toilette de bal... Mais vous passez la soirée ensemble... Eh ! j’y songe, vous ne m’avez pas encore remerciée...

FORTUNÉ.

De quoi donc ?

MADAME VERNON.

Mais vous savez bien... le petit mot que j’ai fait remettre hier chez vous...

FORTUNÉ, à part.

Bon ! pour une fois que je découche...

MADAME VERNON.

J’ai là votre billet que je vous ai gardé.

FORTUNÉ, à part.

Et elle aussi !... C’est une conspiration.

MADAME VERNON.

J’ai eu de la peine... tout le monde me le demandait ; mais vous, avant tout... c’est trop juste ! Le voici... c’est cinquante francs...

FORTUNÉ, avec embarras.

Je le sais... je le sais bien...

À part.

Ah ! une autre idée...

Haut.

Je le sais d’autant mieux, que je viens tout à l’heure, à l’instant même, d’en prendre un.

MADAME VERNON.

Comment !... et à qui donc ?

FORTUNÉ.

À madame de Bernis.

MADAME VERNON.

Air : J’ai vu le Parnasse des Dames. (Rien de trop.)

Ah ! grand Dieu ! que viens-je d’entendre !

LÉOPOLD, à la table et travaillant.

Maudit latin ! maudit métier !
D’honneur je n’y puis rien comprendre.

MADAME VERNON.

Ce billet était son dernier !
Et lorsque sa liste est remplie,
J’en ai huit...

FORTUNÉ, à part.

Cela, je le sens,
Me paraît un trait de génie !

LÉOPOLD, travaillant.

Ça me paraît un contre-sens.

FORTUNÉ.

Après ça, vous sentez bien que si j’avais su... si j’avais pu prévoir...

MADAME VERNON.

C’était cependant bien facile et bien naturel... il ne fallait pas une masse d’intelligence bien forte pour comprendre que vous me deviez la préférence, à moi qui suis presque de votre famille... à moi dont vous allez épouser la cousine ; mais vous avez mieux aimé faire la cour à madame de Bernis, à la femme d’un banquier... vous mettre bien dans ses bonnes grâces.

FORTUNÉ.

Mais, du tout... c’est ce qui vous trompe ; elle m’a reçu avec une fierté, une hauteur ; je ne sais pas ce qu’elle avait, mais elle m’a déclaré que je ne devais plus compter sur cette place qu’elle m’avait promise.

MADAME VERNON.

Que me dites-vous là ?

FORTUNÉ.

L’exacte vérité.

MADAME VERNON.

Alors, monsieur, j’en suis bien fâchée ; mais comme je ne consentais à votre mariage avec Aménaïde, qu’en considération de cette place, vous comprenez vous-même qu’il n’y a plus à y penser. Je n’irai pas marier ma cousine, une jeune fille que j’ai élevée, que j’aime... et à qui je ne donne pas de dot, à un homme sans état, sans consistance dans le monde, un homme qui n’avait d’avenir et d’espérance que dans la protection de madame de Bernis ; et pour qu’elle vous l’ait retirée, il faut qu’il y ait des motifs bien graves.

FORTUNÉ.

Mais, je vous assure...

MADAME VERNON.

Je ne vous les demande pas ! je ne veux pas les savoir. Quels qu’ils soient je dois les respecter... madame de Bernis est une femme trop sensée, trop mûre, trop raisonnable...

FORTUNÉ.

C’est ce qui vous trompe.

MADAME VERNON.

Vous l’attaquez, je crois. Sachez, monsieur, qu’elle est mon amie ; et après une conduite pareille, je vous défends de vous présenter chez moi et de songer encore à la main de ma cousine.

FORTUNÉ.

Permettez donc... Heureusement voici mon oncle qui va me défendre.

 

 

Scène IX

 

LÉOPOLD, FORTUNÉ, MONSIEUR DESJARDINS, MADAME VERNON

 

MONSIEUR DESJARDINS.

Enfin, monsieur, on vous voit... il était temps... Je vais vous gronder tout à l’heure... Attendez-moi là un instant.

FORTUNÉ.

C’est ça... tue, assomme... Il ne manquait plus que lui !

MONSIEUR DESJARDINS.

J’ai d’abord à rendre compte à madame Vernon d’une commission dont elle a bien voulu me charger. Ces anciens élèves à moi, que je viens de voir, et qui désiraient cinq ou six billets de bal...

MADAME VERNON.

Eh bien ?

MONSIEUR DESJARDINS.

Ils n’en veulent plus.

MADAME VERNON, à part.

Ah ! mon Dieu !

MONSIEUR DESJARDINS.

Ils en ont demandé à la petite madame Darcy, la femme du conseiller d’État ; et pour qu’ils ne soient pas perdus, je me hâte de vous prévenir que vous pouvez en disposer en faveur de vos nombreux pétitionnaires...

MADAME VERNON, avec dépit.

En disposer !...

MONSIEUR DESJARDINS, souriant, et prenant sa tabatière.

D’abord en faveur de mon neveu.

MADAME VERNON.

Non, monsieur ! je m’en garderais bien. Il n’y a plus rien de commun entre votre neveu et nous.

Air du premier quadrille du Corsaire noir. (Jullien.)

Entre nous désormais
Plus d’alliance ;
Grâce à votre insolence,
Les nœuds que je formais,
Sachez-le bien, sont rompus à jamais.
Votre conduite me décide,
Et dès demain, aux yeux de tous,
Je prétends pour Aménaïde
Faire le choix d’un autre époux.

Ensemble.

MADAME VERNON.

C’en est fait, désormais
Je renonce à de vains projets ;
Entre nous je promets
Que tout est rompu pour jamais !

MONSIEUR DESJARDINS et FORTUNÉ.

Faudra-t-il désormais
Renoncer à tous nos projets ?
Entre nous désormais
Tout est-il rompu pour jamais ?

Elle sort par la porte du fond.

 

 

Scène X

 

LÉOPOLD, FORTUNÉ, MONSIEUR DESJARDINS

 

FORTUNÉ.

Eh bien ! mon oncle, vous l’entendez... Qu’est-ce que vous dites de cela ?

MONSIEUR DESJARDINS.

Je dis... que c’est votre faute... et que je vous renie pour mon neveu... que je vous abandonne, et ne me mêle plus de votre établissement.

FORTUNÉ.

Eh bien ! par exemple...

MONSIEUR DESJARDINS.

Oui, monsieur... On vous a rencontré hier dans Paris... Vous y étiez donc, et incognito... dans quel but ? c’est ce que j’ignore ; mais c’est ce qu’aura appris madame Vernon... Voilà pourquoi votre mariage est manqué.

FORTUNÉ.

Pour une bêtise comme celle-là... une farce du huit de cœur ! Savez-vous la bouillotte ?... je vous fais juge... je suis carré...

MONSIEUR DESJARDINS, avec colère.

Vous avez joué ?... Voilà comment vous faites tort...

FORTUNÉ.

À ma bourse.

MONSIEUR DESJARDINS.

Non, monsieur, à votre oncle... un oncle respectable... un oncle qui n’avait rien fait... et qui allait être décoré... Pourvu que ça ne me nuise pas auprès de madame de Bernis... J’y cours.

FORTUNÉ.

Lui parler de ma nomination ?

MONSIEUR DESJARDINS.

Non, Monsieur... de la mienne... primo mihi, si vous entendez le latin.

FORTUNÉ.

Certainement.

LÉOPOLD, se levant.

Et moi aussi, je l’espère, car ma version est joliment faite... Et si vous voulez la voir et la corriger.

MONSIEUR DESJARDINS, sa tabatière à la main.

J’ai bien le temps.

Il prend la version de Léopold sur la table, la regarde et s’écrie.

Deux contre-sens à la première page !

LÉOPOLD.

Ah ! monsieur Desjardins, j’espère que vous n’oublierez pas votre promesse.

MONSIEUR DESJARDINS.

Et laquelle ?

LÉOPOLD.

Pour la noce et les vacances !

MONSIEUR DESJARDINS, en colère, frappant sur la table avec sa tabatière, qu’il oublie de reprendre.

La noce ! il n’y en a plus ! et pour les vacances, on n’en accorde pas ainsi à des écoliers bavards, négligents, paresseux...

LÉOPOLD.

Quand j’avais votre parole !

MONSIEUR DESJARDINS.

Oui... si j’étais content... et je ne le suis pas, il s’en faut. D’ailleurs, c’est l’avis de votre oncle... et c’est le mien. Les neveux sont tous des mauvais sujets...

Fausse sortie.

Et madame de Bernis qui m’attend... Ah ! et mon fiacre que j’ai depuis deux ou trois heures... et qui est à la porte...

À Fortuné.

Je n’ai pas ma bourse, vous le paierez... Allez vite.

FORTUNÉ.

Mais... mon oncle...

MONSIEUR DESJARDINS.

Vous ne m’entendez pas... vous restez là, à perdre... mon temps... Vous ne savez donc pas le prix du temps, malheureux ?... Quarante-cinq sous la première heure et trente cinq sous les autres... Mais, allez, monsieur, allez... courez donc...

Il entre chez madame de Bernis, à droite.

 

 

Scène XI

 

FORTUNÉ, LÉOPOLD

 

FORTUNÉ.

Courez donc... courez donc... Il croit qu’il n’y a que cela à faire.

À Léopold.

Donne-moi de l’argent.

LÉOPOLD, en colère.

Pourquoi ?

FORTUNÉ.

Pour le fiacre à mon oncle, puisqu’à présent ce sont les neveux qui paient...

LÉOPOLD.

De l’argent !... de l’argent, est-ce que j’en ai ?

FORTUNÉ.

Ces vingt francs que tu m’as promis !

LÉOPOLD, se promenant.

Il s’agit bien de cela ! après une injustice pareille ! une promesse de vacances, et rien de tout cela. Rien !

FORTUNÉ, le suivant.

Écoute-moi.

LÉOPOLD.

Laisse-moi tranquille... je suis furieux... Il n’y a plus de bonne foi... plus d’honneur... Tout le monde manque à sa parole.

FORTUNÉ.

À commencer par toi... qui me promets des fonds, et me laisses dans l’embarras au moment du paiement.

LÉOPOLD.

C’est vrai !

FORTUNÉ.

Car tu ne remarques pas que la mauvaise humeur qui règne ici a réagi en ricochets, depuis madame Vernon jusqu’à toi...

LÉOPOLD.

Tu as raison, mon ami, tu as raison... et je t’en demande pardon... Que veux-tu ? moi, je tenais à aller à ta noce.

FORTUNÉ.

Et moi aussi, je tenais à aller à ma...

LÉOPOLD.

Tiens, va payer le fiacre de ton oncle... et reviens vite...

Il lui donne de l’argent.

FORTUNÉ.

Mais il manque quelque chose.

LÉOPOLD, étourdiment.

Ce sera pour le cocher...

FORTUNÉ.

Comment !... mais Léopold... trois heures... il faut encore...

LÉOPOLD, lui donnant encore de l’argent.

C’est vrai ; tiens... Mais va donc... Est-il bête pour un grand !

 

 

Scène XII

 

LÉOPOLD, seul

 

Moi, qui ne suis qu’un petit, qui ne suis encore qu’en troisième, j’en remontrerais à l’ancien rhétoricien. Je viens de faire là, d’après Sénèque, une version sur la bienfaisance, qui prouve comme quoi on n’oblige souvent que par intérêt ou par amour-propre. C’est un grand homme que Sénèque, et si mon camarade Fortuné l’avait traduit, comme moi, il verrait, clair comme le jour, que tous ses malheurs et tous ses torts d’aujourd’hui viennent des billets de bal que madame Vernon et ma tante n’ont pas pu placer... Voilà la cause du mal... il ne s’agit que de trouver le remède. Que l’on prenne à ces dames les billets qui leur restent, et leur bonne humeur reviendra... et Fortuné aura sa place... il aura sa femme... et un beau bal de noces, où je danserai avec ma cousine Mimi... Tout cela tient à une vingtaine de billets peut-être ! Vingt billets... ce n’est pourtant pas grand’chose, et si cela ne dépendait que de moi... je les prendrais tous de suite... d’autant que vingt billets...vingt billets à cinquante francs,

Il va à la table, et prenant la plume.

cela fait tout simplement...

Calculant.

Ah ! diable ! Tiens mon proviseur qui a oublié sa tabatière... cela fait plus d’argent que je n’en ai jamais eu de ma vie... Il n’y a que des banquiers qui peuvent donner des sommes pareilles... il n’y a que mon oncle... et encore il ne les donne pas... pas même pour les pauvres... ce qui est mal à lui... quand on est si riche... Il répond à cela qu’il aime mieux employer son argent en spéculations... ou en raretés précieuses...

Jouant machinalement avec la tabatière que Desjardins a laissée sur la table.

Ah ! mon Dieu !... quel trait de lumière... quelle idée... la tabatière de mon proviseur !... Si j’osais... Pourquoi pas ? Elle est bien assez vieille et assez laide pour inspirer confiance... et en ôtant le tabac qui est moderne.

Il met le tabac dans un papier.

Hâtons-nous... Ah ! Fortuné !

 

 

Scène XIII

 

LÉOPOLD, FORTUNÉ

 

FORTUNÉ.

Le fiacre est payé.

LÉOPOLD.

Et ton mariage est fait... et tu es sauvé... et nous sommes sauvés, grâce à une idée... une idée que j’ai.

FORTUNÉ.

Et laquelle ?

LÉOPOLD.

Sois tranquille... Attends-moi ici, et n’aie pas peur... qu’il le veuille ou non... c’est ton oncle qui contribuera à ton bonheur.

Il sort en courant par la porte d gauche.

FORTUNÉ.

Mon oncle !... il faudra donc alors que ça ne lui coûte rien... sans cela, il n’est pas homme à se dessaisir, et pourvu seulement qu’il soit de bonne humeur... c’est tout ce que je lui demande.

 

 

Scène XIV

 

MONSIEUR DESJARDINS, rentrant par la porte à droite, FORTUNÉ

 

MONSIEUR DESJARDINS.

Au diable les femmes et leurs caprices !... Me traiter avec cette insolence, cette fierté !... Moi, un proviseur !... me renvoyer à mon collège... Oui, morbleu, j’y retourne, et je mettrai tout le monde en retenue.

FORTUNÉ, à part.

Ça commence bien !... voilà de la justice.

Haut.

Quoi ! mon oncle ?...

MONSIEUR DESJARDINS.

Ah ! c’est vous, monsieur... c’est vous !... Je vous trouve bien hardi d’oser encore vous présenter devant moi... après tous les affronts auxquels vous venez de m’exposer.

FORTUNÉ.

Et lesquels, s’il vous plaît ?

MONSIEUR DESJARDINS.

Lesquels !... Je venais, d’un air gracieux et galant, annoncer à madame de Bernis qu’elle pouvait disposer de quelques billets qu’elle avait eu la bonté de tenir pour moi en réserve, et j’ajoutais quelques mots sur une affaire qui me concerne... mais, elle, sans rien écouter, jetant sur moi un regard dédaigneux, m’annonce qu’elle n’est plus d’humeur à solliciter pour personne ; qu’elle renonce à protéger ma famille ; qu’elle vous a déclaré, à vous, que d’après votre conduite vous n’auriez pas votre place dans les hospices.

FORTUNÉ.

Eh ! mon Dieu, oui !

MONSIEUR DESJARDINS.

Quand je vous le disais !... Voyez ce dont vous êtes cause... Cela rejaillit jusqu’à moi... car elle est venue me dire que je ne devais plus compter sur elle pour la croix... elle qui, ce matin encore, me l’avait proposée... car le ciel m’est témoin que je ne la demandais pas... que je n’y songeais même pas... mais les autres pouvaient y songer pour moi... et c’est vous qui les en empêchez... vous, monsieur, que j’ai comblé de mes bienfaits... Mais il y a un terme à tout, et désormais je ne ferai plus rien pour vous, ni directement, ni indirectement.

FORTUNÉ, à part.

Ça va bien avec ce que me disait mon ami Léopold.

MONSIEUR DESJARDINS.

Je ne vous laisserai rien... vous n’aurez rien après moi.

FORTUNÉ.

Ça sera comme de votre vivant.

MONSIEUR DESJARDINS.

Qu’est-ce à dire ?

FORTUNÉ.

Que ce n’est pas la peine que vous mouriez.

MONSIEUR DESJARDINS.

Voyez-vous l’ingratitude... voyez-vous la perversité du siècle... et l’oubli de toutes les convenances ?

FORTUNÉ.

Dame ! mon oncle... je vous engage à vivre... mais si ça vous fâche... je ne vous empêche pas de faire autrement.

MONSIEUR DESJARDINS, hors de lui.

Je ferai... je ferai comme je voudrai, monsieur.

Air : Quand l’Amour naquit à Cythère.

Mais écoutez d’une oreille attentive,
Et sachez que de tout mon bien,
Quoique l’on dise, ou qu’il arrive,
Je prétends ne vous laisser rien ;
Et disposer de ma fortune entière
Pour les pauvres, mes seuls amours...

FORTUNÉ.

Alors j’en suis : et vous aurez beau faire,
Ma part me reviendra toujours.

MONSIEUR DESJARDINS.

Fortuné !... Fortuné !... ça finira mal.

 

 

Scène XV

 

MONSIEUR DESJARDINS, FORTUNÉ, LÉOPOLD

 

LÉOPOLD.

Au contraire... car tout va à merveille.

FORTUNÉ.

Ça n’est pas ici toujours.

LÉOPOLD.

C’est ce qui te trompe... tes affaires sont en bon train.

MONSIEUR DESJARDINS.

Joliment... Il n’a plus de place... il n’a plus de femme... il n’y a plus rien à espérer ni pour lui... ni pour moi... Tout est perdu...

Fouillant dans sa poche, et regardant au tour de lui.

jusqu’à ma tabatière... car je ne sais pas ce qu’elle est devenue.

LÉOPOLD.

Bah ! tout se retrouvera.

FORTUNÉ.

Excepté mon argent.

MONSIEUR DESJARDINS.

Ton argent ! dissipateur que tu es.

LÉOPOLD.

Bah ! une centaine d’écus que vous lui rendrez.

MONSIEUR DESJARDINS.

Jamais.

LÉOPOLD.

Eh bien ! vous les lui donnerez.

MONSIEUR DESJARDINS.

Encore moins.

LÉOPOLD.

Comme présent de noces.

MONSIEUR DESJARDINS.

Impossible !... Vous savez bien, monsieur, qu’il n’y a plus de mariage, qu’il n’y a plus de noces.

LÉOPOLD.

Et s’il y en avait...

FORTUNÉ.

Que dis-tu ?

LÉOPOLD.

Si on lui rendait sa prétendue... si on lui rendait sa place !

FORTUNÉ.

Ah ! Léopold, c’est une amère dérision.

MONSIEUR DESJARDINS.

Oui... monsieur Léopold veut rire.

LÉOPOLD.

Non, vraiment... Et, bien mieux encore, s’il se trouvait que, grâce à moi, le ruban rouge arrivât là, à la boutonnière de mon proviseur, que diriez-vous ?

DESJARDINS.

Je dirais... Mais c’est impossible !

FORTUNÉ.

Nous dirions... Mais c’est impossible !

LÉOPOLD.

Enfin, si je réussissais... que me donneriez-vous pour mes risques et périls et surtout pour ma peine ?

MONSIEUR DESJARDINS.

Je te dirais : Demande-moi tout ce que tu voudras.

FORTUNÉ.

Je te dirais : Demande tout ce que tu voudras... à mon oncle Desjardins.

LÉOPOLD.

J’en prends acte... et ne serai pas trop exigeant : d’abord pour Fortuné, votre neveu, le présent de noces.

MONSIEUR DESJARDINS.

C’est dit.

LÉOPOLD.

Pour moi, congé le jour du mariage.

MONSIEUR DESJARDINS.

C’est dit.

LÉOPOLD.

Et puis mes vacances.

MONSIEUR DESJARDINS.

Accordé !

LÉOPOLD.

Vous m’obtiendrez mes vacances.

MONSIEUR DESJARDINS.

Je te le promets.

LÉOPOLD.

Deux mois de vacances ?

MONSIEUR DESJARDINS.

Je te le jure, foi de chev...

LÉOPOLD.

Oh !... pas encore... mais j’y compte. Tout est convenu. Alors et en ma qualité de sorcier... je peux prononcer des paroles et donner mon coup de baguette... justement voici ma tante.

 

 

Scène XVI

 

MONSIEUR DESJARDINS, FORTUNÉ, LÉOPOLD, MADAME DE BERNIS

 

MADAME DE BERNIS, entrant par le fond, d’un air radieux, et tenant plusieurs lettres à la main en parlant à la cantonade.

Je n’en ai plus !... je n’en ai plus... je suis accablée de demandes et ne peux y suffire... et vous me voyez, Desjardins, dans un embarras dont vous êtes cause... et dont je vous accuse...

MONSIEUR DESJARDINS.

Moi, madame !...

MADAME DE BERNIS.

Me dire que ces jeunes gens ne veulent pas de billets... quand une demi-heure après... ils envoient me les demander de votre part.

MONSIEUR DESJARDINS.

Comment cela ?

LÉOPOLD, à demi-voix.

Taisez-vous.

MADAME DE BERNIS.

Au moment même où l’on m’en envoyait chercher pour l’ambassade d’Autriche... On ne peut pas refuser et d’un autre côté des gens qui viennent de votre part, de la part d’un ami... j’ai donné tout ce que j’avais, et j’en aurais eu, je crois, quarante de plus, que j’aurais tout placé.

MONSIEUR DESJARDINS.

C’est fort heureux.

MADAME DE BERNIS.

Vous me dites cela d’un air fâché... Je vois que vous pensez encore à ma vivacité de ce matin... Que voulez vous ! Vous êtes venu dans un mauvais moment... J’étais inquiète pour nos pauvres et tourmentée pour notre bal de ce soir... Je craignais que cela n’allât mal... et quand on est dame patronnesse... on a une responsabilité... Mais j’apprends que grâce aux soins que vous avez pris... tout est prévu, tout ira à merveille...

MONSIEUR DESJARDINS.

Je m’en flatte du moins.

MADAME DE BERNIS.

Nous ne serons pas ingrats... Je viens d’écrire aux administrateurs... pour ce que vous savez... et j’espère bien que nous l’obtiendrons... Quant à la place de votre neveu... c’est de droit... cela revient à la famille, et le ministre m’a fait une promesse que je lui rappellerai ce soir.

MONSIEUR DESJARDINS.

Je n’en reviens pas.

FORTUNÉ.

Ça tombe dans le fantastique !

LÉOPOLD, à voix basse.

Je vous l’avais dit : le coup de baguette.

 

 

Scène XVII

 

MONSIEUR DESJARDINS, FORTUNÉ, LÉOPOLD, MADAME DE BERNIS, MADAME VERNON, entrant par le fond

 

MADAME VERNON.

Eh ! mon dieu, ma chère amie, venez à mon aide... vous reste-t-il des billets ?

MADAME DE BERNIS.

Pas un seul !...

MADAME VERNON.

C’est fâcheux. J’avais compté sur vous... l’ambassadeur de Prusse m’en envoie demander... J’ai placé tout ce que j’avais, et je ne sais plus où donner de la tête.

MADAME DE BERNIS.

Ni moi non plus.

On entend sonner à gauche.

C’est chez mon mari... cette lettre à envoyer au ministre.

À Fortuné.

Il compte sur vous, sur votre belle écriture.

À monsieur Desjardins.

Car je l’ai décidé à écrire pour vous d’abord... et pour la place de votre neveu.

MADAME VERNON.

Quoi ! ce pauvre Fortuné serait nommé...

MONSIEUR DESJARDINS, froidement.

Oui, madame... nous en avons la certitude.

MADAME VERNON.

Ah ! j’en suis ravie, enchantée... car cette pauvre Aménaïde était dans les larmes.

FORTUNÉ.

Est-il possible ?

MADAME VERNON.

Elle regrettait son prétendu... et un mariage que j’ai dû rompre... C’était tout naturel... mais maintenant c’est bien différent... et s’il est vrai qu’il ait une place...

MONSIEUR DESJARDINS et FORTUNÉ.

Vous consentez ?

MADAME VERNON.

Ai-je jamais voulu autre chose ?

On sonne plus fort.

MADAME DE BERNIS.

Mon mari s’impatiente... Allez donc Fortuné... voyez ce qu’il veut !

MONSIEUR DESJARDINS.

Eh ! oui, sans doute.

FORTUNÉ.

Oui, mon oncle... Oui, madame... j’y cours... Je n’y conçois rien.

Il sort par la porte à gauche.

MONSIEUR DESJARDINS, bas à Léopold pendant que les deux dames causent ensemble à voix basse.

Et moi je n’en reviens pas !

LÉOPOLD, à demi-voix.

Toujours la suite de mon coup de baguette... et mes vacances ?...

MONSIEUR DESJARDINS, de même.

Tu les auras... Mais comment as-tu fait ?

LÉOPOLD, de même.

J’ai fait à moi seul l’ambassade d’Autriche et de Prusse... En leur nom et au nom de vos petits jeunes gens, j’ai envoyé prendre à ces deux dames tous les billets de bal qui leur restaient...

MONSIEUR DESJARDINS.

Et avec quoi as-tu payé ?

LÉOPOLD.

Avec l’argent de mon oncle... mille francs qu’il aura donnés aux pauvres.

MONSIEUR DESJARDINS.

Ce n’est pas possible !

LÉOPOLD.

Tout le monde y aura contribué... à commencer par vous.

MONSIEUR DESJARDINS.

Moi ?...

LÉOPOLD.

Silence !...

Fortuné rentre par la porte à gauche, portant avec précaution un petit plateau recouvert d’un globe en cristal, le tout caché par un petit tapis.

FORTUNÉ, sortant de la porte à gauche, et parlant à la cantonade.

N’ayez pas peur ! je le porte avec précaution, et je vais le placer où vous m’avez dit.

MADAME DE BERNIS et LES AUTRES.

Qu’est-ce donc ?

FORTUNÉ.

Un objet précieux que monsieur de Bernis vient d’acheter, et que je porte dans son cabinet... dans son muséum... un morceau bien rare à ce qu’il dit, et qu’on lui a cédé pour rien... un millier de francs.

MADAME DE BERNIS.

Et quoi donc ?

FORTUNÉ.

La tabatière de Voltaire, voyez plutôt.

Il enlève le tapis.

MADAME DE BERNIS, avec respect.

Quoi ! c’est là que Voltaire prenait du tabac ?

MADAME VERNON, regardant.

Elle est superbe !

FORTUNÉ.

N’est-ce pas ? et un air du temps... ça se reconnait tout de suite !...

MONSIEUR DESJARDINS, s’approchant pour voir et la reconnaissant.

Ah ! mon dieu... Mais c’est ma tabat...

LÉOPOLD, lui fermant la bouche.

Taisez-vous !...

MONSIEUR DESJARDINS, à demi-voix et fouillant dans sa poche.

Moi qui croyais l’avoir perdue.

LÉOPOLD, de même.

Elle se conservera maintenant... la voilà sous verre !

Lui donnant un cornet de papier.

Voilà le tabac ?

MADAME DE BERNIS, à haute voix.

Qu’est-ce donc ?

LÉOPOLD.

Rien, ma tante... c’est ma version que je montrais à mon proviseur.

Lisant tout haut, à la manière des écoliers.

« La bienfaisance n’a souvent pour but que l’ostentation ou l’intérêt personnel... Mais qu’importe le motif... il vaut mieux faire le bien par amour-propre que de me pas le faire du tout. »

MADAME DE BERNIS.

Assez, assez... faites-nous grâce de votre latin... et songeons à notre toilette pour le bal.

LÉOPOLD.

Ah ! ma tante, si je pouvais y aller !

MADAME DE BERNIS.

Si votre proviseur y consent...

LÉOPOLD.

Il y consentira.

MONSIEUR DESJARDINS, gravement.

Soit... je vous y mènerai.

MADAME DE BERNIS.

Et monsieur Fortuné me donnera la main.

FORTUNÉ.

Oui, madame, trop heureux certainement.

Bas à Léopold.

Il n’y a qu’une chose qui m’embarrasse... Ce sont toujours ces maudits billets.

LÉOPOLD.

Sois donc tranquille... j’en ai plein mes poches.

MADAME DE BERNIS.

Ainsi tout est arrangé... j’ai ce que je voulais.

MONSIEUR DESJARDINS.

Moi aussi.

MADAME VERNON.

Moi aussi.

LÉOPOLD.

Moi aussi.

FORTUNÉ.

Moi aussi.

MONSIEUR DESJARDINS.

Grâce aux pauvres, aux malheureux.

LÉOPOLD.

À quelque chose malheur est bon !

TOUS.

Air du Corsaire noir.

Vive l’humanité,
La bienfaisance
Qui fait que l’on danse !...
Grâce à la charité
Le pauvre est riche, et le riche est fêté !

LÉOPOLD, au public.

Air : J’ai du bon tabac dans ma tabatière.

Dans sa tabatière,
On dit que Voltaire
Puisait tout l’esprit
Qui vous éblouit...
Mais lorsque Voltaire
Partit de la terre,
Cette tabatière
Avec lui partit.
Esprit des plus fins qui fut ici-bas,
Malice, bon goût et mots délicats,
Tout est demeuré dans sa tabatière,
C’est pour ça qu’ici vous n’en aurez pas.

TOUS.

Vive l’humanité ! etc.

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