Les Cabinets particuliers (Félix-Auguste DUVERT - Joseph-Xavier Boniface SAINTINE)

Folie-vaudeville en un acte.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Vaudeville, le 23 octobre 1832.

 

Personnages

 

JACQUARD, fabricant de briquets phosphoriques

LEFÉBURE, oncle de Gavet et régisseur du théâtre

GAVET, neveu de Lefébure

PICNOT, commis dans un roulage

MORIN, restaurateur

UN MONSIEUR, au balcon

VOIX, à l’orchestre

VOIX, dans une loge grillée

GIBELOTTE, garçon restaurateur

LE SOUFFLEUR

UN GARÇON RESTAURATEUR

UN MUSICIEN

ERNESTINE DUFOUR

MADAME GAVET

 

La scène se passe à Paris, dans le restaurant de Morin.

 

Le théâtre représente un salon de restaurateur ; à droite et à gauche, deux cabinets particuliers, dont les fenêtres sont ouvertes du côté des spectateurs ; à gauche, le n° 5 ; à droite, le n° 6.

 

 

Scène première

 

MORIN, GARÇONS RESTAURATEURS

 

CHŒUR.

Air : Chœur des buveurs de Robert le Diable.

Allons ! allons ! { mettons-nous }  à l’ouvrage !
                          { mettez-vous  }
Suivons } les ordr’s qu’on vient   { de nous }  donner.
Suivez   }                                      { de vous }

Montrons, amis,    }   du zèle et du courage ;
Montrez, garçons, }
Voici bientôt l’heure du déjeuner.

MORIN.

Air : Vaudeville de Michel et Christine.

Garçons ! on désignait nos pères
Sous le vil nom de gargotiers ;
Mais dans ce siècle de lumières,
Soyez fiers d’être cuisiniers !
Restaurateurs ! la morale moderne
Nous a faits rois, par ses décrets nouveaux ;
Car les humains sont comme les chevaux,
C’est par la bouch’ qu’on les gouverne.

CHŒUR.

Allons, allons, etc.

MORIN.

Les primeurs, les poissons, sont-ils sur les cartes ?

PLUSIEURS GARÇONS.

Oui !

UN GARÇON, s’avançant.

Mais il n’y en a pas à la cuisine.

MORIN.

Je demande si on les a mis sur les cartes ?

LE GARÇON.

On vous dit qu’oui... mais...

MORIN.

C’est tout ce qu’il faut.

LE GARÇON.

Et si on en demande ?

GIBELOTTE.

On dit : n’y en a pas.

MORIN.

Qui est-ce qui a parlé ? quel est l’imbécile qui vient de faire une réponse aussi saugrenue ?...

GIBELOTTE, s’avançant à son tour.

Dame, c’est moi... si on me demande du poisson...

MORIN.

Eh bien ! c’est embarrassant ? Il faut, mon cher ami, que vous soyez plus dinde qu’une oie... il y a deux réponses toutes simples, cela dépend de l’heure qu’il est :

Air : Vaudeville de Partie et Revanche.

Aux déjeuneurs, on dit d’un air bonasse :
Le poisson n’est pas arrivé ;
Puis aux dîneurs, on dit : quelle disgrâce !
Les déjeuneurs nous ont tout enlevé !
Par ce moyen, l’obstacle est esquivé.
Si l’amateur perd patience,
Le vrai talent est de le retenir,
Entre le poisson d’l’espérance
Et le poisson du souvenir.

Que diable ! un restaurateur doit être diplomate... À propos ! a-t-on préparé le cabinet particulier ?

GIBELOTTE.

Oui, monsieur, le n° 6, qui a été retenu par ce petit jeune homme de l’autre jour, avec cette jolie dame.

MORIN.

Je présume que ce sont deux jeunes mariés.

GIBELOTTE.

Ça, des mariés ?... un mari qui viendrait faire ici le portrait de sa femme... ça ne me paraît pas vraisemblable ça... et puis en la peignant...

MORIN.

Comment ? il la... ?

GIBELOTTE.

Il la regarde avec des yeux...

MORIN.

C’est assez naturel.

GIBELOTTE.

Avec des yeux... très cocasses...

MORIN.

Silence !... J’interdis le système des interprétations dans mon restaurant... Un cuisinier doit être...

LE GARÇON.

Sourd et muet ?

MORIN.

C’est ça... mais la foule commence à se précipiter dans mes salons...

LE GARÇON, à part.

Ils sont deux... c’est justement eux.

MORIN.

À vos fourneaux !... Allez voir à la cuisine si j’y suis.

CHŒUR.

Allons ! allons, mettons-nous à l’ouvrage, etc.

Les garçons sortent.

 

 

Scène II

 

MORIN, ERNESTINE, en homme, MADAME GAVET

 

ERNESTINE, se donnant un air d’importance.

Jai demandé un cabinet particulier ; est-il prêt, monsieur ?

MORIN.

Oui, monsieur, il va l’être... Voici la carte... rien n’y manque... primeurs, poissons... ils viennent d’arriver... Si vous voulez bien faire votre menu, le cabinet sera prêt dans un instant...

Appelant.

Garçon !

Gibelotte arrive ; Morin lui parle à l’oreille, Gibelotte entre dans le cabinet, Morin sort par le fond.

 

 

Scène III

 

MADAME GAVET, ERNESTINE

 

MADAME GAVET.

Ah ! mon Dieu ! heureusement qu’il ne faut plus qu’une séance, n’est-ce pas, Ernestine ? car deux femmes seules, dans un lieu public... cela a l’air si drôle !...

ERNESTINE.

Et pour qui me prends-tu ? Ne suis-je pas un joli cavalier ? après tout, ce que j’en ai fait, moi, c’est pour toi, pour te servir de protecteur, de porte-respect... Aurais-tu mieux aimé que je vinsse dire au restaurateur. « Monsieur ! madame Gavet, que je vous présente, est la femme d’un original, qu’elle aime cependant, et à qui, pour sa fête, elle veut faire présent de son portrait. Moi, je suis artiste et de plus amie de madame Gavet. Impossible de faire poser madame Gavet chez elle, ce qui eut éveillé les soupçons de l’original dont je vous parle, nous avons donc décidé d’un commun accord, que nous travaillerions dans un de vos cabinets particuliers. »

MADAME GAVET.

Tu diras tout ce que tu voudras, la première fois, l’originalité du fait, ton déguisement, le plaisir même de la peur m’avaient fait passer par dessus tout le reste ; la seconde fois j’étais déjà moins hardie, aujourd’hui, je tremble !

ERNESTINE.

Mais pourquoi ?

MADAME GAVET.

Parce que... mon mari est bon... mais...

ERNESTINE, l’interrompant.

Bon commerçant, parfait vinaigrier.

MADAME GAVET.

Mais jaloux !...

ERNESTINE.

Jaloux, même de moi, car il n’a jamais voulu me voir, parce que j’étais ta meilleure amie à la pension, c’est d’un ridicule !... Tiens, quand on a affaire à un jaloux, le meilleur parti, c’est d’en rire. Moi, par exemple, j’ai M. Amédée Picnot qui me fait la cour, monsieur Picnot, premier commis dans une maison de roulage, eh bien ! lui aussi, se mêle de trancher de l’Orosmane.

MADAME GAVET.

Et ça ne te fait rien ?

ERNESTINE.

Si fait, ça m’amuse... ça prouve qu’il m’aime. Tiens, hier, je lisais ta lettre par laquelle tu me donnais rendez-vous, pour ce matin ; il a vu en tête : ma chère amie... Je lui ai caché la signature ; il a dit que c’était une écriture d’homme, et il est parti en jurant qu’il ne me reverrait de sa vie ; aussi est-il revenu au bout d’une heure.

MADAME GAVET.

Tu l’as détrompé ?

ERNESTINE.

Pourquoi faire ?

On entend du bruit en dehors.

MADAME GAVET.

Ah ! mon Dieu ! n’entends-je pas ?...

ERNESTINE

Quoi ?

MADAME GAVET.

C’est la voix de mon mari... Ernestine ! ah ! mon Dieu ! où nous cacher ?

 

 

Scène IV

 

MADAME GAVET, ERNESTINE, GIBELOTTE, sortant du cabinet, puis MORIN

 

LE GARÇON.

Monsieur et madame, le cabinet est prêt.

MADAME GAVET.

Eh ! vite, eh ! vite !

MORIN, entrant.

Et le menu du déjeuner ?

ERNESTINE.

Ah ! le menu ?

MADAME GAVET, troublée et entrant.

Vous êtes bien bon, il ne nous faut rien... Nous n’avons pas faim.

Elles entrent précipitamment dans le cabinet de droite et referment la porte sur elles.

 

 

Scène V

 

MORIN, LE GARÇON

 

MORIN, d’un air scandalisé.

Comment !... il ne faut rien ?

LE GARÇON, de même.

Ils sont sans façons.

 

 

Scène VI

 

LES MÊMES, LEFÉBURE, GAVET

 

GAVET, furieux.

Je vous dis, mon oncle, qu’on l’a vu entrer ici avec un jeune homme.

LEFÉBURE, avec beaucoup de flegme.

Mais, mon neveu, ma nièce est incapable...

GAVET.

Il faut que j’en aie le cœur net.

LEFÉBURE.

Incapable de rien faire...

GAVET.

C’est inimaginable, cela !

LEFÉBURE.

De rien faire qui puisse...

GAVET.

Sortir sans me prévenir !!

LEFÉBURE.

Qui puisse vous porter préjudice.

GAVET.

Mais, mon oncle, quand je vous dis que Tortempion les a vu entrer ici.

LEFÉBURE, étonné.

Qu’est-ce que c’est que Tortempion ?

GAVET.

Mon garçon de boutique.

MADAME GAVET, à part, à la fenêtre du cabinet.

Il nous a fait espionner.

LEFÉBURE.

Qu’est-ce que cela prouve ?

GAVET.

En vérité, si je ne m’écoutais, vous me feriez sauter à une hauteur incroyable, avec votre sang-froid.

 

 

Scène VII

 

LEFÉBURE, GAVET, MORIN, ERNESTINE, MADAME GAVET

 

MORIN.

Voilà, monsieur !... Que vous faut-il pour déjeuner ?

GAVET, s’éloignant avec humeur.

Il s’agit bien de déjeuner.

MORIN, à part.

Comment ! eux aussi !...

Air : Ces postillons sont d’une maladresse.

Ah ! ça mais, deviens-je imbécile ?
Il m’sembl’ que tous ces visiteurs
S’réuniss’nt dans mon domicile
Pour aller déjeuner ailleurs.
Que suis-je donc aux yeux de ces farceurs ?
C’est absurde ; et c’est téméraire :
Ils prenn’nt ma maison (quel abus !)
Pour un cabinet littéraire,
Ou pour un omnibus.

Pendant le couplet, Gavet fort animé cherche à persuader son oncle, dont le sang-froid l’irrite encore plus.

Définitivement, messieurs, que demandez-vous ?

GAVET.

N’est-il pas venu ici une jeune femme ?

MADAME GAVET, à Ernestine.

Je tremble comme la feuille.

ERNESTINE.

Ne crains rien, je prends tout sur moi.

LEFÉBURE, à Morin.

Une jeune femme qui a les yeux bleus, et un châle idem, chapeau rose, et le teint de la même nuance ; figure chiffonnée, et une robe...

MORIN.

Oui ! monsieur, avec un jeune homme très bien frisé, et que je soupçonne fort d’être premier ou second clerc... chez un coiffeur.

GAVET, à Morin.

Où sont-ils ?

MORIN.

Monsieur ! mon établissement est si vaste !... et je ne sais si je dois... un restaurateur doit être discret.

GAVET, à demi-voix, à Lefébure.

Mon oncle, je vais faire un coup scandaleux.

LEFÉBURE, à part.

Je suis extrêmement fâché d’être venu avec Gavet... je voudrais n’en aller.

 

 

Scène VIII

 

LEFÉBURE, GAVET, MORIN, ERNESTINE, MADAME GAVET, PICNOT, paraissant dans le fond

 

PICNOT, à part.

Ernestine ne se doute pas que j’en ai vu assez dans sa lettre pour avoir surpris le rendez-vous.

LEFÉBURE, bas à Gavet.

Contenez-vous, mon neveu.

GAVET.

Je me contiens.

À Morin.

Mais monsieur, cette jeune dame... c’est celle que je cherche ; elle m’attend.

MORIN.

Elle vous attend ?

PICNOT, à part.

Elle l’attend !... est-ce que ce serait ?... écoutons.

ERNESTINE, à madame Gavet.

Voyons comment tout cela finira.

GAVET.

Oui, monsieur, elle m’attend... je lui ai donné rendez-vous ici ?

PICNOT.

Quand je disais que c’était une écriture d’homme... mais, point de précipitation, Picnot ! écoutons encore !

MORIN.

S’il en est ainsi, monsieur, vous n’irez pas loin... il paraît qu’on vous attendait pour faire le menu... voici la carte.

GAVET, s’animant.

Où est-elle, monsieur ?

MORIN, présentant la carte.

La voilà ! ah ! cette dame !... je ne vous l’ai donc pas dit ?... ici, au numéro 6.

PICNOT, à part.

Au numéro 6 !

LEFÉBURE, à part.

Il est dans un état d’exaspération ! je voudrais m’en aller.

GAVET.

Numéro 6 !

Il regarde le cabinet avec attendrissement.

Dire que c’est peut-être dans ce numéro 6, que je suis le plus malheureux des hommes !...

ERNESTINE, bas à madame Gavet.

Laisse-moi faire... nous allons nous amuser.

GAVET, agitant violemment la porte du cabinet.

La porte est fermée.

ERNESTINE, de l’intérieur, élevant la voix.

Qui est là que demandez-vous ? 

PICNOT, à part.

C’est la voix d’Ernestine ! plus de doute ! mais de la circonspection ! infâme rival ! je vais chercher des armes, et je ne te perds pas de vue.

Il sort, sans avoir été vu de personne ; Morin sort aussi.

 

 

Scène IX

 

LEFÉBURE, GAVET, en scène, MADAME GAVET, ERNESTINE, dans le cabinet

 

GAVET.

Quelle est cette voix ?

LEFÉBURE.

Celle du petit jeune homme... il a la voix bien douce... mon cher ami... allons-nous-en.

Il remonte la scène, Gavet le retient.

GAVET, avec indignation.

Nous en aller !... ouvrez, monsieur ! ouvrez ! de par la loi ! de par le diable ! ou je brise la porte ! voulez-vous bien ouvrir ?

LEFÉBURE.

Cher ami je vous assure que vous vous emportez, ma parole d’honneur vous vous emportez.

À part.

je voudrais être bien loin.

Haut.

attendez ! moi, j’ai mon sang-froid, je vais arranger l’affaire.

À Ernestine à travers la porte.

Dites-moi ! monsieur, n’auriez-vous pas par hasard une jeune

dame avec vous ?

ERNESTINE.

Une jeune dame ?

LEFÉBURE.

Oui !

À Gavet.

Vous voyez bien... le tout est de s’entendre.

ERNESTINE.

Votre nom ?

LEFÉBURE.

Anselme Lefébure, ancien contrôleur de l’octroi, et maintenant fabricant de serinettes, tient les cordes à violon et autres, rue des Singes, qui voudrait vous parler.

ERNESTINE, d’un air impatienté.

Connais pas.

GAVET, prenant sa place.

Eh ! mon oncle laissez-moi faire.

LEFÉBURE, à part.

Je donnerais l’impossible pour n’être pas venu avec Gavet !

GAVET, à Ernestine.

On vous demande, monsieur, si vous n’êtes pas venu avec une jeune dame ?

ERNESTINE.

Connais pas.

GAVET, frappant à coups redoubles sur la porte.

Ouvrez au nom de la loi, et de tout ce qu’il y a de plus sacré... dans Paris ! je me nomme Joseph Gavet.

ERNESTINE.

Vous disiez : Lefébure.

GAVET.

Lefébure ? c’est mon oncle, avec quoi je suis venu.

LEFÉBURE, d’un air triomphant.

C’est moi, Lefébure.

ERNESTINE.

Pourquoi dites-vous Gavet, alors ?

LEFÉBURE.

Mais, Lefébure et Gavet, ce sont deux êtres.

À Gavet.

parlez avec moi, mon cher ami, pour, convaincre ce jeune homme.

Criant de toutes ses forces.

C’est moi, Lefébure.

GAVET, criant en même temps.

C’est moi, Gavet.

LEFÉBURE.

Avez vous entendu les deux voix ?

ERNESTINE.

Oui... mais... connais pas.

LEFÉBURE.

Il ne connaît pas. Alors, votre femme n’est pas avec lui... allons nous-en.

GAVET.

C’est trop fort ! et puisqu’il faut employer la violence...

MADAME GAVET, à Ernestine.

Je te promets de suivre tes conseils, tu vas voir.

Au moment où Gavet s’avance vers la porte du cabinet, elle l’ouvre brusquement et la referme ensuite.

Eh ! bon ami ! comment ? c’est vous qui faites tout ce tapage ?

GAVET, stupéfait.

Bon ami !

LEFÉBURE bas à Gavet.

Elle est fort douce, votre femme.

GAVET.

Que faites-vous ici, madame ? avec qui y êtes-vous ? je vais voir !...

Il fait un mouvement pour entrer dans le cabinet.

MADAME GAVET, le retenant.

Non, monsieur, vous n’entrerez pas ! m’oser soupçonner ! quelle horreur !

GAVET.

Comment ! quelle horreur ! expliquez votre conduite, madame, expliquez-la.

MADAME GAVET.

Volontiers, bon ami, mais ce n’est qu’en tête à tête...

LEFÉBURE.

Je ne demande pas mieux que de m’en aller.

GAVET, le retenant.

Restez, mon oncle... nous pouvons, madame, entrer dans cet autre cabinet.

Il désigne le cabinet de gauche. À part.

J’ai mon projet.

Bas à Lefébure.

Restez ! et surveillez le numéro 6.

LEFÉBURE.

J’aurais cependant bien voulu...

MADAME GAVET.

Eh bien, monsieur, entrons dans ce cabinet...

Gavet et sa femme se disposent à entrer dans le cabinet de gauche.

 

 

Scène X

 

LEFÉBURE, GAVET, MADAME GAVET, ERNESTINE, en scène, JACQUARD, dans la salle, au balcon

 

JACQUARD, se levant d’un air furieux.

Je m’y oppose ! c’est une horreur ! c’est une abomination ! ça ne se peut pas ! ça ne se peut pas ! c’est impossible !

GAVET, à sa femme.

Eh bien ! oui, madame, entrons dans ce cabinet.

JACQUARD.

Il n’entrera pas ! je m’y oppose !

UNE VOIX, à l’orchestre.

À la porte ! à la porte ! silence ! à la porte !

JACQUARD.

Il n’y a pas !... il n’y a pas !... je suis ici pour mes 5 francs... Je demande à déployer mes raisons.

UNE VOIX, à l’orchestre.

À la porte ! à la porte !

JACQUARD, avec dignité.

Vous en êtes un autre.

UN MONSIEUR, à l’autre balcon.

Mais, monsieur, vous interrompez la pièce ! c’est indécent.

JACQUARD, toujours avec dignité, et ayant l’air de consulter ses voisins.

Je ne crois pas avoir rien dit, ni rien commis d’indécent. Tous les jours un homme demande à s’expliquer, et tous les jours un homme s’explique, il n’y a rien de plus commun.

UNE VOIX, à l’orchestre.

Laissez parler ! laissez-le s’expliquer !

LE MONSIEUR, du balcon, à Jacquard.

Eh bien, qu’est-ce que c’est ?...

JACQUART.

Monsieur, c’est ma femme... oui ! la jeune dame qui débute ce soir, dans le rôle plus que léger de madame Gravet, Gravelet... comment ?...

LE MONSIEUR, du balcon.

Gavet.

JACQUARD.

Gavet, soit ! ça ne fait rien... mais elle ne s’appelle pas plus Gavet que vous et moi... Gavet un nom trivial ; elle se nomme réellement madame Jacquard, qui est mon nom, à moi, et que je trouve

Ricanant.

un peu plus flatteur que l’autre ; qu’en dites vous ?

UNE VOIX, dans l’intérieur d’une loge grillée.

Vous avez tort, mon gendre !

JACQUARD.

Hein ? qui est-ce qui a parlé ?... pour en finir, je déclare que ma femme débute malgré moi, je déclare que je ne veux pas que ma femme joue la comédie... j’ai mes motifs...

LE MONSIEUR, du balcon.

Mais, vous interrompez.

JACQUARD, appuyant.

J’ai mes motifs.

PLUSIEURS VOIX, au parterre et à l’orchestre.

À la porte ! à la porte !

JACQUARD, avec résolution.

Eh bien ! non ! je ne sortirai pas. Je demande qu’on m’amène le commissaire de police... qu’il vienne ! j’ai la loi pour moi.

Madame Gavet fait un mouvement pour sortir de la scène.

Restez, madame Jacquard.

D’un ton impérieux.

Pamela ! restez !

Au public.

J’avais d’abord permis à mon épouse de jouer aux Variétés avec M. Odry... Je ne suis pas jaloux, moi, du physique de M. Odry : il ne me porte pas ombrage, M. Odry ; je le respecte... et je l’aime... mais je ne veux pas que ma femme joue avec monsieur Hyppolyte ; j’ai des raisons pour cela, des raisons particulières et qui ne regardent personne... voilà !

Il se rassied.

Maintenant vous pouvez continuer.

GAVET, en scène.

Comment ? quelle horreur ? Expliquez votre conduite, madame, expliquez-la.

JACQUARD, à sa femme, d’un air indigné.

Oui ! expliquez-la.

MADAME GAVET, à Gavet.

Volontiers, bon ami, mais ce n’est qu’en tête à tête...

JACQUARD, se levant à moitié et se rasseyant aussitôt.

Ah mais...

LEFÉBURE.

Je ne demande pas mieux que de m’en aller.

GAVET.

Restez, mon oncle.

À sa femme.

Nous pouvons, madame, entrer dans cet autre cabinet.

À part.

J’ai mon projet.

À Lefébure.

Restez et surveillez le numéro 6.

LEFÉBURE.

J’aurais cependant bien voulu.

MADAME GAVET.

Eh bien ! monsieur, entrons dans ce cabinet...

GAVET.

Eh bien ! oui, madame, entrons dans ce cabinet.

JACQUARD, se levant de nouveau.

Je m’y oppose ! Je ne veux pas que ma femme entre dans le cabinet avec monsieur Hyppolite.

Lefébure quitte la scène.

GAVET, s’avançant jusqu’à la rampe du côté de Jacquard.

Mais alors, monsieur ! il est impossible de continuer la pièce.

JACQUARD.

Eh bien ! monsieur, passez la scène.

GAVET.

Comment ?

JACQUARD.

Quand je dis, passez la scène, je ne veux pas vous dire d’aller de l’autre côté...

D’un air de sentiment.

Oh ! non ! non, ma foi ! je ne suis pas en position de me livrer à un aussi pitoyable calembour.

La débutante pleure.

 

 

Scène XI

 

LES MÊMES, LEFÉBURE, rentrant à pas précipités

 

LEFÉBURE, au public.

Messieurs ! c’est en qualité de régisseur de ce théâtre, que j’ai l’honneur de prendre la parole devant vous.

Jacquard applaudit.

Nous sommes désolés du scandale qui vient d’avoir lieu ; on vient d’aller chercher monsieur le commissaire de police.

JACQUARD, frappant sur l’appui du balcon.

Très bien ! c’est moi qui l’ai demandé, je m’expliquerai devant les autorités.

LEFÉBURE, à Jacquard.

Monsieur ! vous troublez le spectacle, vous compromettez par votre interruption le succès d’un ouvrage qui nous a paru renfermer des beautés du premier ordre, et sur lequel l’administration fonde les plus grandes espérances.

JACQUARD, avec noblesse.

Je les partage, monsieur l’entrepreneur, je les partage !... Je trouve cette pièce extrêmement bien ; pas commune, et les caractères, surtout celui du vinaigrier, parfaitement établis, monsieur l’entrepreneur !

LEFÉBURE.

D’abord, monsieur. vous m’appelez : monsieur l’entrepreneur, je suis artiste et régisseur du théâtre.

JACQUARD, au public.

Oh !

Avec emphase.

Artiste ! artiste ! ils ont un amour-propre, ces baladins-là !!

Au régisseur.

Qu’est-ce que ça me fait ? Allez me chercher l’entrepreneur-général, alors ; j’ai à lui parler,

D’un air impatiente.

allons ! voyons, allez me le chercher ; je veux lui parler ; qu’on me l’amène !

LEFÉBURE.

Mais, monsieur, monsieur le directeur n’est pas dans l’usage de paraître sur la demande du premier venu.

JACQUARD, fort étonné.

Comment ! du premier venu ? Je suis si peu le premier venu, que j’ai failli ne pas trouver de place pour claquer mon épouse. Je vous trouve très curieux, par exemple.

Il rit d’un air goguenard.

Ah ! mais, il est adorable !

VOIX, dans une loge grillée.

Vous avez tort, mon gendre !

JACQUARD, regardant au fond.

Qui est-ce qui m’appelle son gendre ?... ça ne peut être que mon beau-père. Si ce n’est pas lui, c’est quelqu’un qui se trompe. Où donc êtes-vous ?

LA VOIX.

Au numéro 52.

JACQUARD, riant.

Il est bon-là, le beau-père ; il croit que je puis voir les numéros d’ici... Il est fort naïf.

LEFÉBURE.

Mais, monsieur, encore une fois, j’ai l’honneur de vous répéter que vous troublez l’ordre... si vous avez quelques observations à faire...

JACQUARD, avec sentiment.

J’en ai, monsieur, j’en ai, et de douloureuses... je ne veux pas que ma femme joue la comédie avec monsieur Hyppolite ; j’ai mes motifs...

À demi-voix.

Si vous êtes époux...

LEFÉBURE.

Je le suis, monsieur.

JACQUARD.

Eh bien ! si vous l’êtes, vous devez comprendre...

LE MONSIEUR, du balcon.

Et pour quelle raison, monsieur ?

JACQUARD.

La raison ?...

Après une pause et d’un air décidé.

Eh ! bien, je vais vous la dire, la raison ; elle intéresse tous les honnêtes gens...

À sa femme, d’un air de reproche.

Vous voyez, Pamela, où j’en suis, c’est gai, c’est extrêmement gai.

VOIX, à l’orchestre.

Silence ! chut ! écoutez.

JACQUARD, se levant.

Justine-Paméla de Crapuzot, femme Jacquard, appartient à une des premières familles de Lorient... Quand je dis de Lorient, n’allez pas croire qu’elle soit de Smyrne ou de Constantinople ; non ! elle est née à Lorient, dans le Morbihan, jolie petite ville, très mal bâtie, et fort malpropre... Son père... (de ma femme) y occupait des emplois considérables ; il y recevait la meilleure société et était réellement un des gros bonnets de la ville ; il était sur le point d’obtenir la préfecture de son département, lorsque, par suite de la dernière révolution qui a déplacé tant de fortunes, cet homme se trouva ruiné de la tête aux pieds... alors, il se condamna à la retraite, et devint tambour-maître dans le 7e de ligne.

MADAME JACQUARD, à son mari.

Mais, monsieur, il est inutile...

JACQUARD, avec douceur.

Laissez, Paméla, je m’explique avec ces messieurs, touchant votre père.

VOIX, dans une loge grillée.

Vous avez tort, mon gendre !

LEFÉBURE.

Mais, monsieur, cette interruption est intolérable... d’ailleurs ce que vous dites-là n’a aucun rapport...

JACQUARD, d’un air de dédain.

Vous m’ennuyez !

Au public.

Mon épouse, qui était alors mademoiselle de Crapuzot vint à Paris où je fissa connaissance. Comme elle était bonne musicienne, qu’elle dansait comme un ange, comme elle parlait fort bien l’italien et l’anglais, je lui confiai la direction de mon établissement de briquets phosphoriques.

LE MONSIEUR, du balcon.

Monsieur Jacquard, permettez ! j’ai payé aussi mes cinq francs à la porte, mais, je vous prie de croire que ce n’était pas pour entendre la biographie de madame votre épouse.

JACQUARD, braquant sa lorgnette sur le monsieur du balcon l’examinant un instant, puis ajustant sa lorgnette et le lorgnant de nouveau.

C’est un huissier.

LE MONSIEUR, du balcon.

Allez au fait.

JACQUARD.

M’y voilà... François-Antoine Casmajou...

LE MONSIEUR, du balcon.

Encore une biographie !

JACQUARD.

Non, monsieur, c’est le petit bonhomme que j’emploie dans mon établissement de briquets phosphoriques ; un enfant plein d’intelligence ; aussi l’autre jour je lui dis : Va me chercher une demi-once de tabac...

Avec finesse.

Le petit Casmajou comprend très bien ce que ça veut dire ; il y va, et il me rapporte... quoi ? une demi-once de tabac. (Un enfant rempli de moyens !) en mettant le tabac dans ma tabatière.

Jacquard prononce ces mots en mettant le tabac de manière à rappeler l’air : J’ai du bon tabac.

J’aperçois sur le cornet un nom ! le nom de Pamela ! il me prend au même instant un éblouissement !... ma main tremblait comme ça.

Il agite vivement sa main, et la montre successivement à ses voisins, puis il l’élève pour la faire voir aux spectateurs des loges, et se baisse pour faire remarquer ce tremblement aux spectateurs de l’orchestre.

Je lis !... ô dieu !... ah ! pouah ! c’était un billet signé... (c’est ignoble !) signé : Hyppolite ! mais le marchand de tabac en avait coupé un coin ; il avait arrondi cette turpitude pour établir son cornet...

Il tire un cornet de sa poche.

Le voici cet horrible cornet, où je pus lire des phrases de cette nature.

Il lit.

« Votre mari, par son physique, semble naturellement destiné à être... »Le mot est coupé !

Il lit.

« Je m’estimerais heureux si vous vouliez que ça soye moi qui.. ». Le mot est encore coupé, dans l’arrondissement du cornet.

GAVET, s’avançant avec mauvaise humeur.

Mais, monsieur !...

JACQUARD, impérieusement.

Taisez-vous ! je vous regarde comme bien peu. Voilà comment je vous regarde...

Au public.

Enfin, ma femme débute au théâtre ci-inclus, et que vois-je encore ce matin sur l’affiche ?... Le nom d’un M. Hyppolite qui joue dans la pièce !... Cette affiche produisit sur moi un effet... extraordinaire ; je n’essaierai pas de vous le dépeindre. Certes, j’aime la vie,

Appuyant.

j’aime la vie ! Eh bien, j’aurais préféré qu’une cheminée ou qu’un pot de fleurs tombât du cinquième étage sur quelqu’un à côté de moi ; je le déclare, ça m’aurait fait moins de mal.

Il se rassied.

Et voilà pourquoi je m’oppose à ce que mon épouse joue avec la personne au cornet.

VOIX, dans la loge grillée.

Vous avez tort, mon gendre !

JACQUARD.

Ah ça ! mais il est insupportable, le beau-père, dans sa loge grillée : il a l’air d’un pensionnaire du Jardin des Plantes...

S’adressant aux acteurs.

J’ai le droit, j’ai la loi pour moi... ma femme ne peut pas jouer la comédie avec un autre sans que j’adhère... Voilà le Code civil...

Il fouille dans ses poches et en retire d’abord des briquets de plusieurs formes.

Ça, ce sont des briquets phosphoriques ; dix-huit francs la douzaine ceux-là... en voilà à douze francs ; ceux-là, quarante sous... Je vous les passerai à trente-six sous... parce que c’est vous. Si même ces messieurs voulaient de mes adresses, voilà !

Il tire de sa poche un grand nombre d’adresses, les jette dans la salle et en distribue galamment aux dames qui sont près de lui.[1]

mais où diable est donc ce maudit Code ?... ah ! le voilà !

D’un ton goguenard au régisseur.

Ah ! ah ! vous ne vous attendiez pas à celui-là, mon cher ami !

Il ouvre le Code.

Voilà qui vous condamne !

Il lit.

« Article 657. Tout copropriétaire peut faire bâtir contre un mur mitoyen et y faire placer des poutres et solives, dans toute l’épaisseur du mur. » Ce n’est pas ça... je me trompe d’article... le voilà !

Il lit.

« Article 674. Celui qui veut creuser un puits... « Ce n’est pas encore ça... c’est drôle, je le tenais tantôt...

Il feuillète le Code.

Attendez ! attendez !...

LE MONSIEUR, du balcon.

Ah ! ça, monsieur Jacquard, est-ce que vous allez nous lire tout le code civil ?... je le sais par cœur, moi.

JACQUARD, enchanté.

Ah ! bravo ! ah ! bravo !... monsieur le sait par cœur, c’est un jurisconsulte. Faites-moi le plaisir de le répéter... nous allons voir ! je reconnaîtrai l’article, ah ! ah !

Il ouvre le Code.

Allez monsieur !

UNE VOIX, à l’orchestre.

La pièce ! la pièce !

LE MONSIEUR DU BALCON, d’un ton posé.

Monsieur Jacquard ! au train dont vous allez, vous nous ferez rentrer chez nous à quatre heures du matin ; si vous avez des motifs de mécontentement, cela vous regarde ; mais il y a ici sept ou huit cents personnes qui ont payé leur place, et il me semble qu’un seul individu n’a pas le droit d’empêcher tout un public de s’amuser ; cela ne me paraît pas convenable, un homme bien né ne se comporte pas ainsi. Voilà ce que j’avais à vous dire.

JACQUARD, tranquillement après avoir longtemps lorgné le monsieur.

Ce monsieur a bu.

Il se rassied.

UNE VOIX, à l’orchestre.

La pièce ! la pièce ! ou rendez l’argent !

LEFÉBURE.

Vous voyez à quoi vous nous exposez, monsieur Jacquard !

JACQUARD.

Eh bien ! écoutez, écoutez ! il y a un moyen ! il y a un moyen ! je me dévoue !... pour mettre tout le monde d’accord, je propose de jouer le rôle de monsieur Hyppolite... je débute avec ma femme... et le prix des places ne sera pas augmenté.

D’un air satisfait.

Ah ! ah !

VOIX, à l’orchestre.

C’est ça ! c’est ça ! Bravo ! bravo !

LEFÉBURE.

Mais, monsieur, vous n’avez pas appris le rôle.

Au public.

Monsieur n’a pas appris le rôle,

JACQUARD.

Ah ! c’est mal ! vous cherchez à influencer l’orchestre... c’est déjà pas bien, ça. Je n’ai pas appris le rôle, c’est vrai ; mais je le lirai, monsieur l’entrepreneur, je le lirai ; un homme vaut un homme.

VOIX, à l’orchestre.

Oui, oui, qu’il joue le rôle ! qu’il joue le rôle ! très bien !...

JACQUARD, avec modestie.

C’est-à-dire, très bien... Je le jouerai.

Au public.

Messieurs, je ne me flatte pas de jouer le rôle comme pourrait le jouer mademoiselle Mars... mais, enfin, chacun son métier... aussi je réclame toute votre indulgence... je me rends à mon poste.

Il se lève pour sortir.

VOIX, dans la loge grillée.

Vous avez tort, mon gendre !

JACQUARD.

Messieurs, laissez mon beau-père se remuer derrière son grillage. Je n’ai qu’une seule chose à vous recommander. Dans l’intérêt du bon ordre et de la sûreté publique, ne lui donnez pas d’aliments, et ne l’agacez pas.

Il sort : Gavet quitte la scène.

 

 

Scène XII

 

LES MÊMES, excepté JACQUARD et GAVET

 

LEFÉBURE, au public.

Messieurs ! après une aussi longue, et je puis le dire, une aussi scandaleuse interruption, il est presqu’impossible de juger sainement un ouvrage de cette importance, surtout, avec un changement de distribution imprévu. Ne trouvez-vous pas convenable d’ajourner à demain la manifestation de votre opinion et de vous abstenir aujourd’hui de toutes marques d’improbation ?

 

 

Scène XIII

 

LES MÊMES, JACQUARD

 

JACQUARD, arrivant sur la scène.

Me voilà ! me voilà !

Il marche en tremblant sur le plancher

Est-ce solide ?

LEFÉBURE, aux acteurs.

Maintenant, nous pouvons reprendre...

À Jacquard.

Monsieur ! voici un manuscrit de la pièce ; votre réplique est : Vous n’avez pas le sens commun.

JACQUARD, bas à Lefébure.

Bien honnête, merci. M. Hyppolite n’est plus là ?

LEFÉBURE.

Non, puisque vous le remplacez.

JACQUARD.

Je veux dire, est-il parti tout à fait ! ou s’il est resté dans l’établissement ?

LEFÉBURE.

Ne vous en occupez pas. Reprenons quelques répliques plus haut...

Jouant son rôle.

J’aurais cependant bien voulu...

MADAME GAVET.

Eh bien, monsieur, entrons dans ce cabinet... Mais, vous jouez là un bien triste rôle, et, soyez-en bien sûr, les jaloux sont toujours ceux que l’on trompe le plus facilement.

JACQUARD, parlant.

Plaît-il ?

MADAME GAVET.

Et dans votre propre intérêt, je vous déclare que vous n’avez pas le sens commun.

JACQUARD, parlant.

Vous n’avez pas le sens commun... Un instant ! c’est à moi.

Lisant d’un ton sentimental.

« Nous verrons, madame, nous verrons ; ce n’est point dans un restaurant qu’on peut raisonner sur la morale. »

 

 

Scène XIV

 

LES MÊMES, PICNOT, paraissant dans le fond, une paire de pistolets à la main

 

PICNOT.

Mon rival est encore là ?... Mettons-nous ici pour le surveiller de plus près.

Il se glisse dans le cabinet sans être vu de Gavet ni de sa femme.

LEFÉBURE.

Il me semble, cher ami, que vous vous expliqueriez mieux chez vous.

JACQUARD, lisant.

« Mon oncle, vous êtes l’homme le plus stupide. »

Regardant Lefébure, et changeant tout-à-coup de ton.

Tiens ! c’est M. Lepeintre ?

Lisant.

« L’homme le plus stupide des quatre parties du monde. »

Parlant.

Ça va bien ?

Lisant.

« Et croyez que vous n’y entendez rien.

À Lefébure.

Entrons dans ce cabinet, madame !

Se reprenant.

Ah !

À sa femme.

Entrons dans ce cabinet, Madame, et finissons-en. »

MADAME GAVET.

Entrons, Monsieur !

JACQUARD, lisant.

« Passez la première. »

MADAME GAVET.

Très volontiers.

Madame Gavet entre dans le cabinet, Jacquard va pour la suivre.

LEFÉBURE, le retenant par le bras.

Lisez donc l’indication !

JACQUARD, parlant.

L’indication !... Ah ! bien ! bien !

Il lit.

« Ici Gavet laisse entrer sa femme seule, et referme vivement la porte sur elle. »

À part.

Très bien ! très bien !

Il retourne ouvrir la porte, et la referme vivement d’après l’indication. Parlant.

Ce sont des pattes de mouche.

LEFÉBURE.

« Mais que faites-vous, mon neveu ? que faites vous ? vous affichez votre femme ! »

JACQUARD, lisant.

« La voilà sous-chef.

Se reprenant.

La voilà sous clef... »

Parlant.

Ah ! ils auront voulu mettre sous clé.

À part.

Ce sont des pattes de mouche, il faudrait un télescope.

Lisant.

« Je suis tranquille. »

MADAME GAVET, dans le cabinet.

Un homme ici ?

PICNOT.

Oui, Madame, un homme qui a à se venger de votre mari.

Il lui baise les mains.

JACQUARD, à part, entendant le baiser.

Qu’est-ce que c’est que ça ?...

À Lefébure.

Dites donc, M. Lepeintre, est-ce que M. Hyppolite est encore dans l’établissement ?

LEFÉBURE, à demi-voix.

Non, non ; allez donc !

JACQUARD, lisant.

« À mon rival, maintenant. Courons le trouverre. »

LEFÉBURE, l’arrêtant.

Qu’allez-vous faire, cher ami ?

JACQUARD, lisant.

« Ne plus écouterre que ma fureur, enfoncerre la porte, et apprendre à ce jeune godel...

Retournant la page.

ureau ;

Parlant.

ah ! oui ! godelureau !

Lisant.

si, comme vous le dites, ce n’est qu’un enfant, un pur mioche, que je ne manque pas de courage lorsque j’ai la tête moulée... montée... oui, je me vengerai !... oh ! rien qu’à cette idée, mon sang bout dans mes veines ; je suis dans un état d’exaspération que je ne peux pas rester en plan... en place. »

À part.

Eh bien, ça va.

LEFÉBURE, d’un air très animé.

Calmez-vous, mon neveu... vous mettre dans un pareil état ! y pensez-vous ?

À part.

je suis bien fâché d’être venu ici avec Gavet.

Air : Doux moment.

N’allez pas vous hâter,
Il faut ici l’attendre.
Évitez une esclandre
Qui pourrait tout gâter.

L’orchestre continue pendant quelques mesures l’air commencé et s’arrête ensuite.

JACQUARD, lisant.

Air : Avec vous sous le même toit.

Un marchand d’moutard’, quoi qu’on dise,
À cet affront ne s’ra pas destiné...
Car je sens que ma marchandise
Est prête à me monter au né, é, e.

LEFÉBURE à demi-voix.

Vous vous trompez d’air.

JACQUARD, parlant.

Comment, je me trompe d’air ?... je ne connais pas celui que vous venez de dire.

LEFÉBURE, à demi-voix.

C’est désagréable ! n’importe ! passons l’air : allez, et faites plus gestes.

JACQUARD, parlant.

Bien.

Lisant.

« Ah ! si les jeunes femmes savaient se mettre en garde...

Il fait le geste de se mettre en garde.

contre les pièges de la séduction ! mais non ! »

Ici l’orchestre exécute bruyamment la ritournelle de l’air : Au temps heureux de la chevalerie.

Air : Avec vous sous le même toit.

Au temps heureux de la ch’valʼrie,
Une fille en donnant sa main, in, in, in, in.
Forme les projets

L’orchestre s’arrête.

Mais sur l’océan...

Parlant.

Eh bien ?

LEFÉBURE.

Ça ne va pas encore.

JACQUARD.

Je crois bien, ils s’arrêtent.

Désignant l’orchestre.

Ces messieurs s’arrêtent.

LEFÉBURE.

C’est vous, mon cher monsieur, qui n’allez pas... qu’est-ce que c’est que ce diable d’air que vous nous chantez-là ?... voyons quel air savez-vous ?

JACQUARD.

L’air.

Chantant l’air : Avec vous sous le même toit ; la, la, la, la, la, la.

LEFÉBURE.

C’est l’air : Avec vous sous le même toit

JACQUARD.

C’est l’air avec moi sous le même toit ?

LEFÉBURE.

Il ne va pas.

Cherchant.

Savez-vous : Si Pauline est dans l’indigence ?

JACQUARD, étonné.

Ma foi, non !... qui ça, Pauline ? Pauline des Variétés ? ma foi, je n’en sais rien, ah ! cette pauvre Pauline !

LEFÉBURE.

Mais non !... c’est un air, mon cher ami !

JACQUARD.

Ah ! tant mieux ! ça m’aurait fait de la peine.

LEFÉBURE, au chef d’orchestre.

Voudriez-vous bien jouer l’air à Monsieur ?

JACQUARD.

S’il vous plaît, monsieur !

Il s’accroupit près du trou du souffleur, le chef d’orchestre joue les premières mesures de l’air.

Encore une fois, s’il vous plait

Même jeu, puis se relevant.

J’en ai beaucoup entendu parler ; mais je ne le connais pas autrement que de réputation. Mais voyons ! voyons ! est-ce qu’on ne pourrait pas...

Il s’approche du souffleur, perd l’équilibre et tombe dans le trou. Le souffleur jette un cri de douleur.

Aie... holà...

LEFÉBURE, l’aidant à se relever.

Ah ! grand Dieu ! vous êtes-vous fait mal ?

JACQUARD, se relevant avec peine.

Du tout ! du tout !... aie !... pas le moins du monde... je suis tombé sur monsieur, qui est très doux.

Au souffleur.

Je ne vous ai rien cassé, par hasard ?

LE SOUFFLEUR, sortant à demi de son trou.

Non, monsieur !

JACQUARD.

Vous ne pouvez pas m’en vouloir... c’est bien involontairement.

Il lui donne une poignée de main.

Enchanté, monsieur, que cette circonstance me procure l’honneur de faire votre connaissance !

LE SOUFFLEUR.

Comment donc, monsieur, c’est moi qui le premier...

JACQUARD.

Du tout, c’est moi qui, le premier, suis allé vous...

Il lui donne une de ses adresses, puis il dit à Lefébure.

Il a l’air très gracieux !

LE SOUFFLEUR, à Jacquard.

Mais il peut aller... il peut aller !

Jacquard regarde fixement le souffleur et ne comprend pas. À Lefébure.

On peut le faire aller.

Il rentre vivement dans le trou.

JACQUARD, d’un ton menaçant, et penché sur le trou.

On peut le faire aller ?... qui ça, monsieur ?... dites donc ! dites donc ! qui ça peut-on faire aller ?

LE SOUFFLEUR.

Votre air. On peut le faire aller.

JACQUARD, se relevant.

Ah ! pardon... mon air... bien ! bien ! il est rempli d’esprit ce monsieur-là

Lisant son rôle.

« Ah ! si les jeunes femmes savaient se mettre en garde contre les pièges de la séduction... mais non ! »

LEFÉBURE, au chef d’orchestre.

L’air de monsieur, vous savez ?

JACQUARD.

Air : Avec vous sous le même toit.

Une fille en donnant sa main
Forme les projets les plus sages ;
Mais sur l’océan de l’hymen
La route est fertile en naufrages.
Sur ses pas qu’il faut rassurer
Un époux veillera sans doute,
Mais le plaisir, pour l’égarer,
A mis trop d’écuell’s sur la route.

LE SOUFFLEUR.

Écueils ! écueils !

JACQUARD.

Écuelles, je l’ai dit.

LE SOUFFLEUR.

Écueils !

JACQUARD.

Eh bien écueils, qu’est-ce que j’ai dit ?

LE SOUFFLEUR.

Vous avez dit : écuelles.

JACQUARD.

Écuelles ou écueils, c’est la même chose.

À Lefébure.

Il m’arrête pour ça ? il est bête comme un pot, ce Monsieur.

Lisant.

« Je vais briserre la porte de ce cabinet, et mon odieux rival... »

S’arrêtant tout court comme quelqu’un qui croit lire une phrase plus étendue.

C’est tout.

 

 

Scène XV

 

LES MÊMES, ERNESTINE

 

ERNESTINE, sortant du cabinet.

Il n’est pas besoin de briser la porte, car cet odieux rival, il est devant vous.

Jacquard salue Ernestine profondément.

Air : Faisons la paix.

Oui, me voilà ! oui, me voilà !
Calmez l’ardeur qui vous anime.
À quoi bon cette fureur-là ?
Si vous cherchez une victime,
Oui, me voilà ! oui, me voilà !
Parlez, Monsieur, car me voilà !

JACQUARD, lisant.

« D’un ton furieux, même air. »

Chantant sur l’air : Avec vous sous le même toit.

Quoi ! le voilà ! quoi ! le voilà !
Sans trembler, mon rival m’affronte !
Conçoit-on cette audace-là ?
Ah ! son sang va laver ma honte,
Car le voilà, oui le voilà...
Ta la, la, la, la,

Parlant.

Il n’y a plus de paroles, c’est incommode,

Chantant.

ta la la la la la la. Les paroles sont trop courtes, il faut en faire ajouter... Ta la la la, etc.

Il achève l’air en gesticulant d’un air furieux. Parlant.

C’est égal ! il est à effet ce couplet-là... mais il faudra y faire ajouter des mots.

Lisant.

« Comment, jeune sans cœur, vous osez aimerre ma femme ? »

ERNESTINE.

Et depuis longtemps... et le sentiment qu’elle m’inspire... elle le partage, soyez-en sûr !

JACQUARD, lisant.

Grand Pieu.

Lefébure lui touchant le bras pour le reprendre, Jacquard se tourne vers Ernestine d’un air d’indignation comme pour l’injurier.

Grand Pieu !... Ah ! non ! grand Dieu ! s’il est possible ? c’est un D ça ?

Il retourne le manuscrit vers le public.

Si on a jamais fait un D comme ça !

ERNESTINE.

Et la preuve, c’est que voici son portrait.

JACQUARD, lisant sans regarder le portrait que lui donne Ernestine.

« Son portrait, est-il possible ?... oui... voilà bien son front !... ses yeux !... son nez !... sa bouche !... Ah ! c’est bien ainsi qu’elle était lorsque je l’épousai. »

Regardant le portrait.

Tiens ! un petit paysage ! Ça représente la porte Saint-Denis... avec un arbre dessus.

Lisant avec fureur.

« Eh bien, garde cette image ! garde l’original ! mais avec tout cela tu auras ma vie, ou j’aurai la tienne. »

ERNESTINE.

J’accepte la partie.

PICNOT, à madame Gavet après avoir regardé par le trou de la serrure.

Les voilà ensemble, et je vais... elle s’était déguisée encore.

ERNESTINE, à Jacquard.

Je vous attends ce soir.

JACQUARD, lisant.

« Ce soir ? »

PIGNOT.

Ce soir ?

ERNESTINE.

À huit heures.

JACQUARD, lisant.

« À huit heures ? »

PICNOT.

À huit heures.

JACQUARD, lisant.

« C’est qu’il fera nuit. »

ERNESTINE.

Nous nous battrons à la chandelle.

JACQUARD, parlant à part.

C’est moins dangereux qu’à l’épée.

PICNOT, à part.

Qu’est-ce qu’elle parle de chandelle ?

ERNESTINE.

Soyez exact au rendez-vous.

JACQUARD, lisant.

« J’y serai. »

Air : Il faut qu’on s’amuse.

Ensemble.

Déclamant.

L’épreuve est trop rude,
Et pour m’y trouver ce soir,
J’ n’ai pas l’habitude
De m’ battr’ sans y voir.

PIGNOT, à part.

Quelle ingratitude !
Me jouer un tour si noir !
Elle n’est pas prude,
J’ commence à le voir.

LEFÉBURE.

Ah ! l’épreuve est rude
Et pour mon neveu, ce soir,
J’ai d’ l’inquiétude
Et bien peu d’espoir.

ERNESTINE.

De la promptitude,
Monsieur, vous devez savoir
Que l’exactitude
Est notre devoir.

ERNESTINE, seule.

Sachez vous y rendre
Je n’ai pas, entre nous,
Coutume d’attendre
Dans un rendez-vous.

Reprise de l’ensemble.

Jacquard déclame sa partie et finit longtemps après les autres, Ernestine sort.

 

 

Scène XVI

 

LES MÊMES, excepté ERNESTINE

 

JACQUARD, parlant.

Chantent-ils vite, ceux-là ? Cette scène-là est très bien !...

Lisant.

« Allons rejoindre Madame Gavet !...

Il ouvre la porte du cabinet en détournant la tête.

Venez Madame, venez. »

Jacquard suit l’indication, tend la main à sa femme sans la regarder ; c’est Picnot qui lui donne la sienne, et qui est conduit par lui jusqu’au milieu du théâtre, Madame Gavet les suit.

Madame !

PICNOT, lui tapant fortement sur l’épaule.

Dis-donc, vinaigrier du diable, séducteur à l’estragon ! C’est donc toi qui veux m’enlever Ernestine ?

JACQUARD, salue profondément Picnot, puis se tourne vers Lefébure.

D’où vient-il donc celui-là ?

À Picnot.

Est-ce que vous êtes de la pièce ?

LEFÉBURE, à Jacquard.

Lisez donc !... lisez donc !

JACQUARD.

Lisez donc... Je ne l’avais pas vu entrer.

Lisant.

Comment ? vous enleverre votre Ernestine ?

PICNOT.

Pas d’explication ici... mais ce soir à huit heures... je t’attends... à huit heures, entends-tu ?

JACQUARD, lisant.

« À huit heures, impossible ! j’ai affaire. »

PICNOT.

Oui, je sais... un rendez-vous d’amour... mais je saurai bien te forcer à le manquer... tu te battras.

JACQUARD, lisant.

« Je ne me battrai pas. »

PICNOT.

Je saurai bien t’y contraindre.

JACQUARD, lisant.

« Et comment ça. »

PIGNOT.

Voici comment.

Il lui donne un soufflet.

JACQUARD, étourdi.

Ah ça ! mais, dites donc ! c’est un vrai soufflet, ça, dites donc ! dites donc ; ça s’escamote ces choses-là ! il ne sait pas escamoter, ce Monsieur-là !

Il s’éloigne avec mauvaise humeur.

On fait comme-çà.

Il frappe dans sa main pour simuler la manière de donner un soufflet en scène.

 

 

Scène XVII

 

LES MÊMES, MORIN

 

MORIN, accourant.

Qui est-ce qui appelle ?... Monsieur veut déjeuner ?

PICNOT.

Je veux me battre, et voilà tout.

MORIN.

Vous battre chez moi ? un instant !

LEFÉBURE et MADAME GAVET.

Au secours ! au secours !

JACQUARD, lisant tranquillement.

« Au secours ! au secours ! »

MORIN.

Holà ! garçons !...

 

 

Scène XVIII

 

LES MÊMES, GARÇONS

 

Air : Du tapage ! du tapage ! (De Madame Grégoire.)

Quel scandale, (bis.)
Messieurs ! sortez de la salle,
Quel scandale !
(bis.)
Battez-vous ;
Mais pas chez nous.

MORIN.

Quel est l’agresseur ?

PICNOT, désignant Jacquard.

C’est Monsieur.

JACQUARD, lisant.

C’est une grande faussette... C’est une grande faussette...

Lefébure lui pousse le coude.

Ah ! fausseté ! il n’y a pas d’accent.

MORIN.

N’importe ! jetez ces deux Messieurs à la porte, et qu’il n’en soit plus question.

PICNOT.

À la porte ? un instant, garçons !... jetez simplement Monsieur par la fenêtre, et comptez sur un bon pour boire.

Reprise du chœur.

Pendant le chœur les garçons poursuivent Jacquard qui leur échappe ; ils le ressaisissent lorsque le chœur est fini.

JACQUARD, se débattant au milieu d’eux.

Un instant, Messieurs ! Messieurs !... Garçons ! garçons ! choristes ! choristes ! C’est une horreur, mon habit n’appartient pas à l’entrepreneur... je rends le rôle à M. Hyppolite.

Ici les garçons lâchent Jacquard, qui jette le manuscrit par terre ; un des garçons rend à Jacquard une basque de son habit qui lui est restée dans les mains.

Quelle horreur ! je quitte l’art théâtral... je retourne dans la salle, j’en ai suffisamment, mais je demande qu’on recommence à partir de la scène du soufflet ; car réellement le public n’en a pas joui ; ni M. Hyppolite non plus...

Avec intention.

Je suis bien aise de l’admirer dans cette scène.

LEFÉBURE.

C’est impossible, nous n’en finirions pas.

JACQUARD.

Alors, vous ne permettrez de ne pas vous dire ce que je pense de votre procédé... C’est dégoûtant... je n’ai que ça à vous dire... je suis honteux pour vous, je rougis pour vous !

Regardant avec douleur la basque de son habit.

et j’ai payé cent sous pour ça !!!

Il descend à l’orchestre par l’avant-scène.

LEFÉBURE, au public.

Messieurs, nous vous demandons encore pardon de cette nouvelle mutation de personnage... notre camarade Hyppolite va reprendre le rôle de Gavet.

 

 

Scène XIX

 

GAVET, LEFÉBURE, PICNOT, MORIN, ERNESTINE, MADAME GAVET

 

Au départ de Jacquard, Gavet est entré en scène, et s’est placé entre les mains des garçons restaurateurs.

Reprise du chœur.

ERNESTINE, entrant en costume de femme.

Eh mon Dieu ! pourquoi tout ce tapage ?

GAVET.

Que vois-je ? mon rival déguisé en femme ?

JACQUARD, à l’orchestre.

À partir du soufflet, je demande le soufflet.

PICNOT.

Votre rival ? que signifie ?

ERNESTINE.

Cela signifie que vous êtes deux jaloux dont nous nous sommes moqué... Ce portrait qu’elle vous destinait pour votre fête...

GAVET.

Est-il possible ?

Il baise le portrait.

ERNESTINE.

Ce n’est pas le portrait, c’est le modèle qu’il faut...

GAVET, à sa femme.

Ah ! oui !

Il lui tend les bras, Madame Gavet s’y précipite. Ils restent longtemps dans cette position.

 

 

Scène XX

 

LES MÊMES, JACQUARD, à l’orchestre

 

JACQUARD, jetant un cri.

Ah ! c’est odieux ! c’est indécent ! je reprends le rôle.

Au public.

Il embrasse ma femme à présent ? mais il n’y a que moi qui ai le droit. Je reprends le rôle.

PICNOT.

M. Gavet, me pardonnerez-vous certain soufflet !

JACQUARD, indigné.

Va, fais le généreux ! fais le généreux ! C’est moi qui l’ai reçu ! grand trivial que tu es.

Au public.

Il me répugne à voir...

D’un ton bref et impérieux.

M. Hyppolite ! je vous prierai de ne pas vous rejeter dans les bras qui m’appartiennent, s’il vous plaît.

MORIN.

Et moi, M. Gavet, me pardonnerez-vous l’assaisonnement que j’y ai fait mettre par mes garçons ?

GAVET.

Je pardonne tout, puisque Madame Gavet me pardonne.

Ils se jettent de nouveau dans les bras l’un de l’autre.

JACQUARD, se levant.

Séparez-les ! séparez-les !

Criant de toutes ses forces.

Paméla, voulez-vous le lâcher ? je reprends mon rôle... Monsieur Hippolyte ! voulez-vous ne pas vous jeter dans les bras de mon épouse, ou je vous jette Monsieur à la tête.

Montrant un musicien.

LE MUSICIEN, se levant vivement.

Monsieur !...

JACQUARD.

Ça ne vous regarde pas, j’en fais mon affaire.

LEFÉBURE.

Et nous allons nous mettre à table pour célébrer la réconciliation.

CHŒUR GÉNÉRAL.

Air de la Tentation.

Vous voyez qu’il n’ faut pas qu’un époux
Soit jaloux.
C’est pour vous
Qu’on faisait
En secret
Ce portrait
Un mari, de soupçons occupé,
Est trompé ;
Et souvent il ne doit son malheur
Qu’à l’erreur.
L’heure vient de sonner
Allons dîner.

Pendant le chœur, Jacquard a tenté d’escalader l’orchestre en criant.

Je reprends mon rôle.

Mais il est arrêté par des personnes qui lui demandent des adresses : il perd son temps à les distribuer, il arrive sur l’avant-scène au moment où le rideau baisse, et se trouvant séparé de sa femme, il crie de toutes ses forces par le trou du rideau.

Séparez-les, monsieur l’entrepreneur ! séparez-les.

Se tournant vers le public.

Un instant ! un instant, la pièce ne peut pas finir comme ça, ça n’a pas le sens commun...

Riant d’un air de pitié.

Ah ! messieurs, j’en appelle à vous ! c’est un horreur !!!

D’un ton furieux.

Air du vaudeville du Jour des Noces.

Un’ femme artist’ qui se déguise en homme,
Un autr’ qui court à l’insu d’ son mari ;
L’amant qui s’ cach’, le mari qu’on assomme ;
C’te pièce-là, c’est un amphigouri !
Nous somm’s volés, la chos’ est bien certaine :
Je déclar’, moi, que j’ suis fort mécontent ;
Mais j’y r’viendrai jusqu’à c’ que j’ la comprenne.

Changeant de ton.

Promettez-moi, Messieurs, d’en faire autant.


[1] L’adresse distribuée par Jacquard, est ainsi conçue :

JACQUARD, fabricant de briquets phosphoriques, au Vaudeville.

S’adresser au bureau de la location des loges.

N. B. Son épouse, madame Jacquard, née Justine-Paméla de Crapuzot, qui a été élevée dans le Morbihan, enseigne l’anglais et l’italien, danse comme un ange, et prend les enfants en sevrage.

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