Le Porteur d’eau (Adolphe D’ENNERY - ALBERT)

Vaudeville en deux époques

Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Vaudeville, le 6 Mars 1845.

 

Personnages

 

CAZALOT

LE MARQUIS

UN MÉDECIN

HENRY

LE CHEVALIER

PIERRE

UN DOMESTIQUE

LAURE

THÉRÈSE

 

La Scène se passe, le premier acte et Paris, le deuxième à Rome.

 

 

ACTE I

 

Le théâtre représente une salle basse, porte au fond. À droite, une porte conduisant dans la chambre de Thérèse. À gauche un escalier en bois conduisant à l’étage supérieur où est la chambre de Cazalot. Pour ameublement, quelques chaises en paille, un banc de bois. Un vieux buffet, une grande table. Au lever du rideau, Thérèse est assise près de la table. Des bouquets de fleurs sont posés dessus. Sur une des chaises, une corbeille en osier.

 

 

Scène première

 

THÉRÈSE, seule, puis PIERRE

 

THÉRÈSE.

Encore deux bouquets à faire, et ma besogne sera terminée... allons, du courage, dépêchons-nous...

Elle prend des fleurs et se remet à faire des bouquets.

PIERRE, entrant.

Bonjour Mamzelle Thérèse.

THÉRÈSE.

Tiens, c’est vous, Pierre ?... bonjour !... comme vous v’là de bon matin.

PIERRE.

Ah ! dame, j’ai planté là l’ouvrage pour aujourd’hui !... Je suis si content d’être parrain, que j’ai dit bonchoir à l’étamage ; aux cacherolles et aux cuillers d’étain, pour venir plus vite auprès de ma jolie commère... Ah ! ça comment va nostre petit filleul ?

THÉRÈSE.

Il pleure toutes les nuits, il crie toute la journée... mais à ça près il va très bien...

PIERRE.

Ah ! tant mieux... et sa maman, Madame Cazalot ?...

THÉRÈSE.

Toujours couchée... le médecin la trouve encore bien faible, elle aura de la peine à se remettre de sa fièvre de lait.

PIERRE.

Ah ! ches coquines de fièvres... je connais ça... j’en ai eu, moi, pas de lait par exemple !...

La regardant faire ses bouquets.

Tiens, tiens, tiens... mais vous n’êtes pas comme moi, vous ! vous travailla, malgré le baptême... vous faites des petits bouquets...

THÉRÈSE.

Que je n’irai vendre que demain, mais nous ne sommes pas assez riches pour perdre comme ça une journée. Puis demain, selon mon habitude, je m’en irai tout le long des boulevards en chantant :

Air : de M. Doche.

Roses
Fraîches écloses,
Camellias, œillets,
Composent mes bouquets.
Mes beaux Messieurs voyez.
Achetez... achetez.

Premier couplet.

Qu’ils sont jolis... comme ils sont frais !
Prenez... prenez donc mes bouquets ;
J’ai mis tous mes soins à les faire,
Et vraiment ils sont faits pour plaire...
Deux sous Messieurs... rien que deux sous,
Étrennez-moi... fleurissez-vous !
Roses
Fraiches écloses, etc.

Deuxième couplet.

D’un air affable et prévenant
Je m’approche de tout passant,
Et comme je suis gentillette,
Chacun en me faisant empiète,
Tout bas m’adresse un compliment...
Que moi, je laisse aller au vent.
Roses
Fraiches écloses, etc.

PIERRE.

Ah ! c’est bien... c’est très bien ça Thérèse, et puis comme dit Cazalot, vostre brave homme d’oncle, vous tenez à vous amasser une dot... et s’il faut vous parler franchement, Mamzelle, tenez, ça me chiffonne.

THÉRÈSE.

Et pourquoi, s’il vous plaît ?...

PIERRE.

Parce que... quand vous aurez une dot, vous voudrez choisir un mari bien à vostre goût...

THÉRÈSE.

Mais certainement c’est mon intention... eh bien ?...

PIERRE.

Eh bien... ça vous rendra difficile... et j’ai beau être assez joli, à force de chercha, vous finirez peut être par en trouver... des encore mieux tournés que moi...

THÉRÈSE.

Vous croyez ?

PIERRE.

V’là pourquoi j’aimerais mieux vous voir bien pauvre, bien pauvre... ça me tranquilliserait, parce que je serais plus sûr que vous m’accepteriez...

THÉRÈSE.

Alors, Monsieur, soyez heureux, je n’ai pas d’argent du tout !

PIERRE, avec joie.

Ah ! bah !

THÉRÈSE.

Et si vous m’épousez, il faudra me prendre sans un sou de dot.

PIERRE.

Sans un sou... serait-il possible... Ah ! quel bonheur, que je suis donc heureux... quel bonheur !... vous avez dépenché le magot... vous avez bien fait...

THÉRÈSE.

Mais non... Monsieur, je ne l’ai pas dépensé...

PIERRE.

Ah ! alors on vous l’aura volé... Ah ! j’en suis bien content.

THÉRÈSE.

Mais non, mais non, ce n’est pas ça...

PIERRE.

Ah ! vous ne l’avez pas dépensé... On ne vous l’a pas pris, et vous ne l’avez plus... faut donc qu’il se soye envolé, alors...

THÉRÈSE.

Écoutez je vais vous dire mon secret tout entier.

PIERRE.

Allez, j’écoute !...

THÉRÈSE.

Quand ma pauvre mère mourut, il y a deux ans, elle me recommanda à mon oncle Cazalot qui lui promit de veiller sur moi comme un père... mon oncle venait alors de se marier ; il comptait, en joignant son travail à celui de sa femme, que son petit ménage pourrait marcher heureusement !... mais ma tante était presque toujours malade ! et puis la journée d’un porteur d’eau, c’est si peu de chose !... c’est à peine si quelquefois il rapporte une vingtaine de sous !...

PIERRE.

Que vingt sous !... c’hest pas comme les étameurs !... ah ! ah ! je gagne trente sous moi !... mais vingt sous ça n’est guère... on a beau avoir de l’économie... à trois, on ne peut pas aller bien loin avec ça...

THÉRÈSE.

Aussi, moi qui fais la dépense, je glisse adroitement le peu que je gagne dans l’argent que me donne mon oncle, qui ne compte jamais et qui ne soupçonne rien...

PIERRE.

Il est si confiant...

THÉRÈSE.

Et chaque fois que je m’impose un nouveau sacrifice je me dis tout bas, ça retardera peut-être un peu mon mariage ; mais ça retardera aussi leur chagrin, leur misère, et cette pensée là me console !...

PIERRE.

Ah ! c’est bien, c’hest très bien ça Mamzelle Thérèse... et je suis bien fâché de vous ai met autant que je le fais !...

THÉRÈSE.

Par exemple, et pourquoi donc ça ?...

PIERRE.

Parce que après un trait pareil, je devrais vous aima bien d’avantage, et malheureusement ça ne peut plus augmenta !...

THÉRÈSE.

Bon Pierre !...

PIERRE.

Mais c’est égal, je n’ai pas besoin de dot, moi ; je fais ma demande à Cazalot et je vous épouse... comme je gagne bien plus que lui... je gagne trente sons, vous chavez ! nous trouverons encore le moyen de les aida un peu...

On entend, au dehors, la voix de Cazalot, criant : À l’eau... à l’eau... eau !...

THÉRÈSE.

C’est mon oncle, soyez prudent, Pierre... attendez encore...

PIERRE.

Soyez donc tranquille Mam’zelle Thérèse.

 

 

Scène II

 

THÉRÈSE, PIERRE, CAZALOT

 

Il entre en scène en apportant deux sceaux pleine d’eau, un cerceau, dans lequel il est passé, les lient en équilibre.

CAZALOT.

Ouf ! me voilà arrivé...

THÉRÈSE.

Attendez, mon oncle, que je vous aide.

CAZALOT.

C’est ça petiote...

PIERRE.

Donnez-moi vostre chapeau.

CAZALOT.

Ah ! vostre chapeau... je parlais comme ça quand je suis arrivé, mais depuis j’ai pris le beau langage... et l’enfant et mon petit enfant ?...

THÉRÈSE.

Il est endormi.

CAZALOT.

Chut !...

À voix basse.

Ne le réveillons pas alors... mais quand ses petits yeux seront ouverts, aie soin de me prévenir, car il y a fièrement longtemps que je ne l’ai embrassé...

PIERRE.

Ah ! vous l’aimez joliment, ce petit là...

CAZALOT.

Si je l’aime... ah ! Dieu, quand je le tiens... là... dans mes bras... que je me dis : c’est mon enfant... c’est mon sang !... ça me donne comme des envies de rire et de pleurer en même temps... et je l’embrasse si fort, si fort !... qu’il faut qu’on me l’enlève dà... je crois que je lui ferais mal !...

THÉRÈSE.

Oui, mais nous sommes là.

PIERRE.

Ah ! ça, vous avez fini l’ouvrage pour aujourd’hui.

CAZALOT.

Oh ! oui, oui !... seulement comme depuis ce matin, j’ai monte en compagnie de mes sceaux une vingtaine d’étages, j’ai les jambes qui me rentrent dans l’estomac, et je commence à avoir besoin d’y mettre quelque chose de plus nourrissant...

THÉRÈSE.

Qu’est-ce que vous voulez que je vous donne, mon oncle ?...

CAZALOT.

Rien, rien... je veux garder mon appétit, pour faire honneur au repas de baptême... l’heure approche, les amis ne vont pas tarder à venir... je peux attendre encore... À propos, as-tu pensée aux comestibles, Thérèse ?... L’argent de la semaine devait être bien avancé.

THÉRÈSE.

C’est égal, je crois que j’ai à peu près ce qu’il faut... voyez !...

Elle ouvre le buffet.

CAZALOT.

Du vin ! t’as raison ! pour faire de bonnes affaires, il faut jamais toucher à son fonds de commerce...

Il montre ses sceaux que Pierre lui aide à verser dans le tonneau.

THÉRÈSE.

Et puis voilà encore d’autres choses...

Elle ouvre le haut du buffet.

CAZALOT.

Comment... du petit salé, un jambon, du saucisson... tout ça avec ce qui restait de ma semaine !... ah ! Thérèse ! Thérèse !

THÉRÈSE.

Quoi donc, mon oncle ?...

CAZALOT.

Où sont tes économies ?... je veux voir l’argent de ta dot ?...

THÉRÈSE.

L’argent de ma dot... mais... pourquoi ?...

PIERRE, à part.

Diable, il devine... ça va se gâta !...

CAZALOT.

Pourquoi ?... parce que... tiens, j’en étais sur, ce que je soupçonnais depuis longtemps est arrivé !... tu dépenses pour nous ce que tu gagnes... Thérèse, tu m’as trompé, tu m’as... j’suis pas content du tout.

THÉRÈSE.

Mais, mon oncle...

CAZALOT.

Est-ce que ta mère t’a confiée à moi... pour que tu nous nourrisses de ton travail !... pour que tu fasses enfin ce que je lui ai promis de faire pour toi... tu m’as fait manquer à ma parole, à mon devoir, à mon serment... c’est mal, c’est très mal, Thérèse...

THÉRÈSE.

Mais vous n’auriez pas pu donner à ma tante et à votre petit enfant, tout ce que le médecin prescrivait... vous voyez bien qu’il faut que vous me pardonniez... allons... c’est oublié n’est-ce pas ?...

CAZALOT.

Oublier ça... jamais... je veux m’en souvenir toujours... pour t’aimer, pour te chérir comme tu le mérites...

Il la prend dans ses bras.

PIERRE.

Ah ! il lui pardonne ! est-il bon et clément ce brave Cazalot.

CAZALOT.

Pierre !... ça fera une fameuse femme de ménage !...

PIERRE.

Oui, mais pour devenir femme de ménage il faut commencer par être femme et... elle ne veut pas...

CAZALOT.

Et pourquoi, s’il vous plait, puisque je donne mon consentement...

PIERRE.

Vous le donnez... fameux !... je l’accepte...

THÉRÈSE.

Mais nous sommes si pauvres...

CAZALOT.

Bah ! laisse donc... est-ce que j’étais plus riche, moi... est-ce que ça m’empêche d’être heureux ?... J’ai une bonne femme qui m’aime de tout son cœur, et que j’aime de tout le mien... et qui m’a donné un joli petit enfant... beau comme le jour... tout mon portrait... c’est-à-dire non... le portrait de sa mère, ce qui vaut mieux pour lui... oh ! mais c’est égal, si ce n’est pas le second, il faudra que le troisième, le quatrième ou le cinquième soit toute ma ressemblance... ah ! j’y mettrai de l’entêtement d’abord !

PIERRE.

Quatrième... cinquième... comme vous y allez...

CAZALOT.

Moi ! je ne serai tout-à-fait heureux que lorsque j’en aurai une demi douzaine, et puis je me reposerai.

Air : Du Pauvre Jacques.

Dieu travailla six jours, mais le septième
Il lui fallut se reposer un peu ;
Je pourrai bien, je crois, faire de même ;
L’homme n’est pas plus robuste que Dieu.
Après l’sixième on se repose un peu. (Bis.)

Eh ! songe donc quel plaisir de les voir tous autour de soi, bien gros, bien rouges, bien grouillants, tout barbouillés de raisiné... d’entendre toutes ces petites voix qui vous crient : mon petit papa, mon gros petit papa... on les prend... on les carrosse... on les embrasse... et quand ils jouent... quel tapage !... c’est à ne pas s’entendre... et quand on rentre à la maison, bien fatigué de l’ouvrage, l’un vous saute sur les épaules, l’autre s’accroche à vos jambes... en glisse, on tombe, on se roule par terre avec eux... Ah ! comme ça vous repose, comme ça vous délasse un homme !

PIERRE.

Eh oui, c’est bon... c’est fameux ça.

THÉRÈSE.

Il y aurait peut-être bien des choses à redire !... et surtout quand on n’est pas riche.

CAZALOT.

Mais, les enfants, c’est la richesse du pauvre... Le père nourrit la mère... la mère nourrit les petits... et ça va tout seul... jusqu’au jour où les enfants nourrissent à leur tour leur père et leur mère, qui sont devenus trop vieux pour travailler... Croyez-moi, allez... mariez-vous... mariez-vous vite... c’est le vrai bonheur sur terre !...

PIERRE.

Oui, voilà le vrai bonheur, mam’zelle Thérèse...

THÉRÈSE.

Plus tard nous parlerons de ça ; maintenant songeons aux amis qui vont venir.

CAZALOT.

C’est juste, il faut que je m’embellisse... donne-moi tout ce qu’il me faut pendant que je vais faire ma barbe.

Thérèse lui donne un morceau de miroir qu’il place sur la fenêtre ; puis, tout en se barbouillant du savon, il revient à Pierre, tandis que Thérèse apporte et pose sur la table : le gilet, la cravate, le chapeau et l’habit de son oncle.

CAZALOT, à Pierre.

Dis donc. Pierre, as-tu fait les choses en grand ?... Quand nous entrerons à l’église, sonnera-t-on les cloches... din... don... din... don...

PIERRE.

Certainement que les cloches sonneront... et quand nous sortirons aussi.

CAZALOT.

Ah ! très bien, je suis content. À ton premier, je te rendrai la pareille... Sois tranquille.

Il se met à repasser un rasoir.

PIERRE, à part.

Mon premier... mon premier... du train dont vont les choses je ne chais pas trop quand il viendra, mon premier.

THÉRÈSE, s’approchant de Pierre.

Eh bien ! qu’avez-vous, Pierre... vous voilà devenu tout triste... À quoi songez-vous donc ?

PIERRE.

Je songe à tout ce que vol’ oncle vient de nous dire ; au bonheur du ménage, aux petits enfants qui sont !a richesse du pauvre, et... j’ai bien envie de devenir riche.

THÉRÈSE.

Vous êtes trop ambitieux, monsieur.

CAZALOT, se rasant devant le morceau du glace.

Tiens, j’entends monter quelqu’un... Vois donc, Thérèse.

 

 

Scène III

 

THÉRÈSE, PIERRE, LE MÉDECIN

 

THÉRÈSE.

C’est M. le docteur...

LE MÉDECIN.

Bonjour mes enfants, bonjour Cazalot...

PIERRE.

Serviteur, Monsieur...

CAZALOT.

Excusez docteur si nous vous recevons comme ça, mais c’est que nous allons conduire à l’église l’enfant que vous avez mis au monde avec l’aide du bon Dieu, de ma femme... et de moi, bien entendu !...

LE MÉDECIN.

C’est bien, ne vous dérangez pas, continuez. Et comment se trouve la malade aujourd’hui ?

CAZALOT, finissant de se raser.

La nuit a été assez bonne...

THÉRÈSE.

Mais elle est toujours bien faible.

LE MÉDECIN.

Oh ! soyez sans inquiétude, les forces reviendront je l’espère.

À Thérèse.

Conduisez-moi près d’elle, mon enfant.

THÉRÈSE.

Venez, M. le docteur...

CAZALOT, à part au Docteur.

Dites donc, dites donc, docteur, tranquillisez-là bien cette pauvre femme !... parce que voyez-vous, ça la chagrine d’être toujours au lit ; elle se figure... que nous avons besoin d’elle, de son travail... et pas du tout, nous sommes très à not’ aise, nous n’avons besoin de rien... Enfin, vous la tranquilliserez, n’est-ce pas...

LE MÉDECIN.

Oui, oui, comptez sur moi...

Il monte l’escalier suivi de Thérèse. On entend des chants en dehors.

PIERRE, regardant par la fenêtre.

Ah ! v’là tous nos amis.

CAZALOT, à Pierre.

Aide-moi donc, toi... ça ira p1us vite.

Cazalot se lave la figure. Pendant ce temps, Pierre lui prépare une cravate. Les Invités entrent. Ce sont des porteurs d’eau, des charbonniers et des voisins et voisines, hommes et femmes ; ils sont tous endimanchés, et plus ou moins grotesquement arrangés.

 

 

Scène IV

 

CAZALOT, PIERRE, LES INVITÉS, puis THÉRÈSE et LE MÉDECIN

 

CHŒUR.

Air de M. Doche.

C’est jour de baptême,
Amis, nous v’là tous,
Quel plaisir extrême,
Quel bonheur pour nous.
Ah ! quel plaisir... pour nous,
Amis, amusons-nous (Bis.)

Pendant le chœur et tout en donnant la main à l’une et à l’autre, Cazalot finit de s’habiller. Son habit est très large et très long, pantalon large et court, bas bleus, gros souliers, le col de la chemise monte jusqu’aux oreilles.

CAZALOT.

Ah ! bonjour Biscara... mon bon Chavaroche... Tiens, et la mère Cuvraut ! Te voilà aussi, toi, Coco... embrasse-moi... que je suis donc content de nous voir tous réunis... Comme nous allons nous amuser... rire, chanter et boire. Et puis, nous causerons du pays, de nos montagnes... de notre chère Auvergne !... qui est si belle ! si belle !... Ils vantent leur grand Paris ici !... on voit bien qu’ils ne connaissent pas Saint-Flour !... Eh ! mais c’est la musette !... oh ! que tu as eu là une bonne idée !... Tiens, Biscara, en attendant que Thérèse apporte l’enfant... joue-nous un petit air ; moi, je vais chanter la ronde du pays...

PIERRE.

Bravo ! et nous danserons sur le refrain.

CAZALOT.

C’est dit... et je suis le cavalier de la mère Cuvreau !... attention... je commence...

Air de M. Doche.

Auvergne chérie,
Pays mes amours,
À toi, ma patrie,
On pense toujours !

Pour la grande ville,
Nous abandonnons
Le coteau fertile
Que tant nous aimons.
Et notre chaumière,
Et tous nos amours...
Mais notre vieux père
Attend un secours !...
Auvergne chérie, etc.

Loin de sa montagne,
Faut piocher, danser,
Mais l’argent qu’on gagne,
On sait l’amasser,
Et puis quand la bourse
Est pleine d’métal,
On reprend sa course
Jusques au Cantal !...
Auvergne chérie, etc.

Au son d’la musette,
Avec les amis
En chœur on répète
Le r’frain du pays.
Et là, Dieu sait comme
On prend ses ébats !
N’y a ni femme, ni homme...
N’y a qu’des Auvergnats !
Auvergne chérie, etc.

Après chaque couplet, le refrain est repris en chœur et en dansant. Ici, le Médecin paraît avec Thérèse qui porte l’enfant ; les chants et les danses sont interrompus.

CAZALOT, au Médecin.

M. le docteur, ce sont tous nos amis.

Tous saluent le Médecin.

LE MÉDECIN, les saluant.

Ah ! c’est très bien !

CAZALOT.

Si j’osais M. le docteur... si vous vouliez nous faire un grand plaisir... à tous...

LE MÉDECIN.

Quoi donc, mon ami.

CAZALOT.

Vous resteriez avec nous aujourd’hui... Nous sommes de braves gens, et c’est de bien bon cœur que je vous invite, allez.

LE MÉDECIN.

J’accepterais volontiers, mon ami, mais mon temps n’est pas tout-à-fait à moi.

CAZALOT.

Ah ! ben, c’est dommage... vous vous seriez amusé avec nous... nous sommes tous heureux comme si nous avions chacun plus de cent écus de rentes.

LE MÉDECIN.

Mon ami, je voudrais vous parler...

CAZALOT, ému.

Me parler...

LE MÉDECIN.

Vous parler seul...

CAZALOT, très troublé.

Seul !... comme vous me dites ça... Il n’y a pas de malheur au moins...

LE MÉDECIN.

Non... mais... j’ai quelque chose à vous dire.

CAZALOT.

Ah ! à la bonne heure... ça me rassure !... C’est que nous étions tous à danser et à rire comme des bienheureux... et souvent, c’est dans ces moments-là que le chagrin vous... La femme ne va pas plus mal ?

LE MÉDECIN.

Non...

CAZALOT.

Ni... ni le petit enfant, pas vrai ?

LE MÉDECIN.

Allons... calmez-vous... et éloignez ces braves gens !...

CAZALOT.

Oui, oui, je vais les éloigner...

Se retournant vers tous les invités.

Dites-donc, les amis, il faut absolument que je cause un moment avec M. le docteur... Allez toujours, l’église est au bout de la rue... je vous rejoindrai bientôt.

TOUS.

Eh bien, partons !

PIERRE.

Vot’ bras, ma jolie commère.

Biscara se met en tète en jouant de la musette, puis, le parrain et la marraine portant l’enfant, les invités suivent.

Reprise du CHŒUR.

Auvergne chérie,
Pays mes amours,
À toi, ma patrie
On pense toujours.

 

 

Scène V

 

CAZALOT, LE MÉDECIN

 

CAZALOT.

Eh bien, M. le docteur, vous avez vu ma femme...

LE MÉDECIN.

Mon garçon, vous disiez vrai, elle est encore bien faible.

CAZALOT.

Mais les forces reviendront, n’est-ce pas ?...

LE MÉDECIN.

Certainement... surtout dès que nous aurons employé un moyen qui me paraît indispensable... dès que nous aurons confié l’enfant a une bonne et fraîche nourrice...

CAZALOT.

Une nourrice... comment vous croyez donc que ma femme ne peut pas... elle-même...

LE MÉDECIN.

Non... non... c’est impossible... mais à cette condition, je vous le répète, elle sera bientôt rétablie !

CAZALOT.

À cette condition !... mais c’est que...

LE MÉDECIN.

Quoi donc...

CAZALOT.

C’est que pour payer une nourrice, il faut...

LE MÉDECIN.

Mais vous me disiez tout à l’heure, que votre travail suffisait à tous vos besoins... que vous n’étiez pas dans la gêne.

CAZALOT.

Eh bien, oui... je vous disais ça, mais c’était pour tranquilliser ma pauvre Marie... et la vérité.

LE MÉDECIN.

La vérité ?

CAZALOT.

C’est que je ne suis qu’un pauvre porteur d’eau... je n’ai pour toute ressource que mes deux sceaux... et l’eau que je vends... et quelque fois, allez, c’est bien peu de chose au bout de la journée... J’aurai beau travailler et ne manger que du pain... jamais je ne serai en état d’économiser, au moins une vingtaine de francs que ça nous coûtera par mois...

LE MÉDECIN.

Diable, mon pauvre garçon, je ne suis pas riche non plus moi... je suis comme ils m’appellent tous, le médecin des pauvres... et je recueille de ma clientèle plus de bénédictions que d’argent... sans cela, je serais heureux de pouvoir vous venir en aide, et de vous dire tous les mois : voilà pour votre enfant...

CAZALOT, sanglotant.

Oh ! oui, je sais, je sais... vous êtes bon... vous êtes un digne homme...

Il lui prend la main et la quitte vivement.

Ah ! pardon, pardon, M. le docteur... nous vous aimons tant, que j’oubliais la distance !

LE MÉDECIN.

Voyons... voyons... il faut trouver un moyeu, et surtout il faut l’adopter promptement...

CAZALOT.

Oui, mais lequel ?

LE MÉDECIN.

Il y en a bien un, mais vous allez vous récrier, j’en suis sur.

CAZALOT.

C’est donc bien terrible...

LE MÉDECIN.

Puisqu’il est positif que votre femme ne peut nourrir elle-même... puisque votre pauvreté ne vous permet pas de payer une nourrice... eh bien !...

CAZALOT.

Eh bien ?

LE MÉDECIN.

Nous en trouverons une à... l’hospice des orphelins, dont je suis médecin.

CAZALOT.

Aux enfants-trouvés... vous voulez que je porte mon enfant dans cet hospice ou sont tous les pauvres petits abandonnes !... vous voulez que j’en fasse un orphelin pendant que nous vivrons encore sa mère et moi... oh ! non, jamais, jamais !...

LE MÉDECIN.

Cependant mon ami... réfléchissez... songez donc...

CAZALOT.

Mais vous ne savez pas ce que vous me demandez là... vous ne savez pas que depuis que le bon Dieu me l’a donné, je n’ai de courage au métier que je fais, que pour lui, que pour lui seul... Vous ne savez pas que si je m’en sépare, si je le renie, si je l’abandonne, je n’aurai plus de force ni pour travailler ni pour vivre !...

Air : Gastibelza on le Fou de Tolède. (De Monpou.)

Qui donc hélas aura le cœur d’un père,
Pour le chérir ?...
Qui donc voudra dans son humble carrière
Le soutenir ?...
Vivre pour lui, c’est ma seule espérance,
Ma seule loi !...
Pour que je sois l’appui de son enfance,
Laissez-le moi !
Mon Dieu ! laissez-le moi !...

LE MÉDECIN, qui a écrit.

Tenez, prenez cette lettre d’admission... et du courage.

CAZALOT.

Deuxième couplet.

Je me voyais au terme du voyage,
Faible et tremblant !
Tu soutenais ma force et mon courage.
Mon pauvre enfant !...
J’avais, hélas pour payer ma tendresse,
Compté sur toi
Ah ! pour qu’il soit l’appui de ma vieillesse.
Laissez-le moi !...
Mon Dieu ? laissez-le moi !

LE MÉDECIN.

Mais je ne vous dis pas de l’abandonner, je serai là, moi... je veillerai sur lui... et puis vous laisserez un indice, un signe qui sera soigneusement conservé, et qui vous aidera plus tard à le reconnaître et à le réclamer.

CAZALOT.

Mais je n’en serai pas moins séparé de lui... je ne le verrai plus... Et, lorsque j’irai le réclamer... qui me dit que c’est bien mon enfant qu’on me rendra’... Est-ce que je l’aurai vu grandir... est-ce que je pourrai le reconnaître, moi... est-ce qu’il pourra m’aimer... Et quand je consentirais à m’en séparer... Comment le prendre à sa mère... Qu’est-ce que je lui dirai quand elle me demandera son enfant... elle mourra de douleur, monsieur... vous voyez bien que c’est impossible... je ne peux pas... je ne peux pas...

LE MÉDECIN.

Allons... allons... mon ami, soyez donc plus calme, ce n’est, je vous le répète, qu’une séparation de quelque temps... et cela vaut bien mieux que de les perdre tous les deux.

CAZALOT.

Les perdre tous les deux...

LE MÉDECIN.

Hélas ! quelques jours de retard et je ne réponds plus ni de la mère ni de l’enfant.

CAZALOT.

Mon Dieu !

LE MÉDECIN.

Eh ! vous voyez donc bien qu’il vaut mille fois mieux... Allons... vous voilà plus raisonnable, n’est-ce pas ? Vous réfléchirez encore et vous vous déciderez tout à fait... Plus tard vous le reverrez cet enfant... Maintenant, mon ami, d’autres infortunés m’attendent et je suis obligé...

Il va pour sortir.

CAZALOT l’arrêtant.

Oh, ne me quittez pas, ne me quittez pas... je cède, je consens à tout, mais j’ai besoin de quelqu’un qui me soutienne dans cette résolution... qui me donne de la force, qui me répète qu’il le faut pour les sauver tous les deux... Votre temps est précieux, Monsieur te Docteur, je le sais, mais les malheureux que vous irez soigner ne sont pas plus à plaindre que nous !... Ma pauvre femme !... mon pauvre enfant !...

Il tombe accablé sur une chaise, le Médecin se rapproche de lui et lui prend la main.

LE MÉDECIN.

Voyons, calmez-vous, mon ami, et songez qu’il vous faut ici du courage et de la résolution.

CAZALOT.

Oui, j’en aurai, je vous le promet, je vous le promets.

Bruit au dehors.

Écoutez, on revient du baptême... Ah ! ne leur dites rien, Docteur, je vous eu supplie... ne leur dites rien.

 

 

Scène VI

 

CAZALOT, LE MÉDECIN, THÉRÈSE, PIERRE, LES AMIS

 

CHŒUR.

Air des Puritains.

Cazalot, not’ compère,
Réjouis-toi, bon père,
Car nous venons de faire
D’un païen,
Un chrétien.

CAZALOT.

Vous voilà... c’est donc fini ?

THÉRÈSE.

Oui, mon oncle, nous voulions vous attendre...

PIERRE.

Mais Monsieur le Curé était pressé, il n’y a pas eu moyen... C’hest égal, choyez tranquille, tout s’est bien passa... mon Dieu, comme vous êtes pâle.

THÉRÈSE.

C’est vrai, qu’avez-vous, mon oncle.

CAZALOT.

Moi, je n’ai rien...n’est-ce pas monsieur le Docteur, n’est-ce pas que je n’ai rien.

LE MÉDECIN, à part.

Il me brise le cœur.

THÉRÈSE, découvrant la barcelonnette de l’enfant.

Voyez donc, mon oncle, ne dirait-on pas un petit ange.

CAZALOT.

Oui... c’est...

Il chancèle, à part au médecin.

Ah ! je n’en puis plus, Monsieur le Docteur.

THÉRÈSE, se dirigeant vers l’escalier avec la barcelonnette.

Je vais le reporter à sa mère.

CAZALOT, arrêtant Thérèse.

Non, attends... laisse-le... il faut que Monsieur le Docteur le voie encore...

À part au médecin.

La voix me manque...

PIERRE.

À propos, dites donc, Thérèse m’a donné son conchentement...

THÉRÈSE.

Et les amis ont tout apporté chacun son plat.

PIERRE.

Et nous allons célébra à la fois le baptême de vostre enfant... et l’accord de nostre mariage.

CAZALOT.

Vot’ mariage, oh ! ne faites pas cette folie.

PIERRE.

Comment... une folie.

CAZALOT.

Oui... oui, une folie, ou plutôt une faute.

PIERRE.

Mais il n’y a qu’un instant vous nous disiez...

CAZALOT.

Eh bien, j’étais fou !... le mariage c’est le malheur du pauvre... Il a des enfants... il faut les élever... on a beau travailler... on ne peut pas toujours... la misère vient... et puis... parce qu’on ne veut pas qu’ils meurent... il faut... il faut les porter... oh ! ne vous mariez pas... ne vous mariez pas...

LE MÉDECIN.

Mon ami !

THÉRÈSE.

Mon oncle !

PIERRE.

Cazalot !

CAZALOT s’est arrêté tout-à-coup, il file Pierre et Thérèse qui le considèrent avec étonnement.

Non, non, j’ai tort... mais mes pauvres enfants, ne vous mariez pas tout de suite, attendez, attendez encore...

PIERRE.

Attendre... du tout, du tout, Thérèse a conchenti... et...

CAZALOT.

Mais voyons... vite... les amis sont venus pour s’amuser... Il faut rire... danser... boire... Oui...

À part.

ça étourdit... ça ôte la mémoire... ça empêche de penser...

Haut.

Allons, Thérèse, mets le couvert... La nuit est venue, donne de la lumière... Aidez-la vous autres,

Prenant la barcelonnette.

moi, je vais porter l’enfant... à sa mère...

PIERRE.

Biscara, aide-moi à porter la table.

LE MÉDECIN, bas à Cazalot qu’il amène dans un coin du théâtre.

Prenez quelque prétexte... Éloignez vos amis, une fête dans ce moment...

CAZALOT.

Non, oh ! non... ne leur-dites rien... Ne vous éloignez pas non plus, Monsieur le Docteur... Le bruit de la fête trompera ma pauvre femme... Moi, pendant ce temps-là, j’irai là-bas... et quand je serai revenu... nous dirons à la mère... nous tâcherons... nous... Oh ! tenez, je m’en vas, car si je restais plus longtemps, je crois que je deviendrais fou !

Après s’être assuré si on ne le voit pas, il sort rapidement en emportant l’enfant.

THÉRÈSE.

Voilà ce que c’est...

PIERRE.

À présent, le banc, les chaises...

On les place également.

et à table.

TOUS.

À table... à table !

LE MÉDECIN.

Non, mes amis, non, pas de joie, pas de fête, lorsqu’un des vôtres a la mort dans l’âme...

PIERRE.

Qu’est-ce qu’il y a ?

THÉRÈSE.

Parlez !

LE MÉDECIN.

Eh bien, votre oncle...

THÉRÈSE.

Mon oncle ?... où est-il... qu’est-il devenu.

LE MÉDECIN.

Vous connaissez tous sa position... il est pauvre... et comme je lui ai déclaré que sa femme ne pouvait élever son enfant... il a été forcé de s’en séparer... et dans ce moment il est allé le porter...

TOUS.

Ou donc...

LE MÉDECIN.

Aux Orphelins.

TOUS.

Oh !

THÉRÈSE.

Mon pauvre oncle !... Mais ce n’est pas à lui, Monsieur le Docteur, c’est à moi, c’est à nous tous qu’il fallait dire ça...

PIERRE.

Nous nous serions cotisa pour payer une nourrice, nous leur aurions conservé leur enfant, à ce brave et digne homme... et à cette pauvre mère...

TOUS.

Eh ! oui, oui !...

LE MÉDECIN.

Oh ! c’est bien, c’est bien mes amis...

PIERRE.

Nous pourrons le rejoindre... il vient à peine de sortir avec son enfant...

Au moment de sortir, la porte du fond s’ouvre, Cazalot paraît sur le seuil de la porte, tenant une barcelonnette sous chaque bras. Étonnement général.

CAZALO.

Et je reviens avec deux.

TOUS.

Cazalot !

PIERRE.

Ma foi oui, il y en a deux...

LE MÉDECIN.

Mais comment se fait-il ?

CAZALOT.

Voilà !... je venais de descendre l’escalier... j’étais au bout de l’allée... j’allais tourner la rue pour me rendre...

Il regarde le médecin et s’arrête.

LE MÉDECIN.

Oh ! je leur ai tout dit ; ils savent... ils couraient même à votre aide... mais continuez...

CAZALOT.

Désespéré... je pressais mon pauvre enfant contre mon cœur qui battait si fort, si fort qu’on aurait dit qu’il allait se briser... Mes genoux tremblaient... me sentant défaillir, je m’arrête, je m’appuie contre la muraille pour reprendre haleine... Tout-à-coup, j’entends des plaintes... des gémissements... je crus d’abord que c’était la voix de mon pauvre petit... mais non... le pauvre chérubin... il dormait !... il avait confiance... il dormait tranquillement !... Je regarde, je cherche... et sur le banc de pierre tout près de notre porte... je trouve cet autre petit enfant... qu’on avait abandonné... Le froid l’avait tout glacé... Quelques instants de plus, et il serait mort... Il tendait vers moi ses petites mains... oh ! alors, ce qui s’est passé en moi, je ne peux pas vous le dire... j’ai pris l’enfant... je l’ai embrassé... je l’ai réchauffé dans mes bras... Et puisque le bon Dieu me l’envoie, je le garderai... je lui servirai de père... Comment je ferai, je n’en sais rien... mais au lieu d’un à nourrir... v’là maintenant que j’en ai deux !...

THÉRÈSE.

Eh bien, vous les élèverez tous les deux.

PIERRE.

Et c’est nous qui vous aiderons...

TOUS.

Il a raison.

PIERRE.

Vous avez pu douter de nostre cœur... ah ! ce n’est pas bien...

THÉRÈSE.

Mais que vous le vouliez ou non, à présent, il faudra bien que ça soit comme ça.

PIERRE.

Oui ; il faudra que ce soit comme ça.

TOUS.

Oui, oui !

CAZALOT.

Merci... merci, mes amis. Ah ! ça, mais voyons donc un peu c’t’enfant que la Providence nous envoie ?... Voyons, voyons...

Pierre, les invités se groupent autour de Cazalot ; on commence à démailloter l’enfant, une bourse et une lettre tombent à terre.

CAZALOT.

Tiens... une lettre... de l’or...

TOUS.

De l’or.

CAZALOT.

Et joliment encore...

Donnant la bourse à Pierre.

Tiens, compte nous ça Pierrot... Et vous, docteur, lisez la lettre...

Il la lui donne.

LE MÉDECIN, ouvrant la lettre.

C’est à vous qu’elle est adressée.

CAZALOT.

À moi...

THÉRÈSE.

Que signifie ?...

CAZALOT.

Lisez vite...

LE MÉDECIN, lisant.

« Dans la douloureuse nécessité d’abandonner mon enfant, c’est à vous que je le confie... La somme contenue dans cette bourse vous aidera à l’élever ! Gardez soigneusement le bijou qu’il porte à son cou... un jour je récompenserai vos soins... que Dieu veille sur vous, et sur lui ! »

CAZALOT.

V’là du mystère !... mais n’importe, c’est une fortune qu’il me donne ce petit chérubin-là... pas vrai Pierrot.

PIERRE.

Cent beaux louis d’or !

CAZALOT, désignant l’enfant qu’il a trouvé.

Il y en aura pour lui... il y en aura pour ma femme, pour mon enfant, et pour tous ceux qui pourront venir encore... M. le docteur, je veux une superbe nourrice, qu’elle soit bien portante, bien forte... qu’elle puisse les nourrir tous les deux à la fois... un de chaque côté... Ma femme ne fera plus que le ménage, et toi, Thérèse, toi, tu te marieras...

PIERRE.

Très bien, adopta...

THÉRÈSE.

Mais, mon oncle, vous disiez tout à l’heure...

CAZALOT.

Des bêtises, j’avais tort... Le bon Dieu bénit toujours le mariage des pauvres gens... Ah ! ça, maintenant, il faut songer à se mettre à table... Et vous aussi, n’est ce pas, M. le docteur ?

LE MÉDECIN.

Oui, mes amis, oui, je reste avec vous.

CAZALOT.

Un couvert de plus, Thérèse, non... trois couverts de plus, je veux que les deux petits dînent à table avec nous. Et moi, je vas tout raconter à ma femme...

Tout le monde se place.

PIERRE.

À table...

TOUS.

À table, à table !

CHŒUR.

Air nouveau (M. Doche.)

À table, à table, à table !
Quel repas délectable,
C’est charmant, quels apprêts !...
Que la gaîté respire,
Il faut chanter et rire
Et puis, danser après.
À table, etc.

THÉRÈSE.

Pour eux plus de souffrance,
Heureuse circonstance.

À Pierre qui veut l’embrasser.

Voulez-vous me laisser.

PIERRE.

Puisque l’on nous marie,
T’es ma femme chérie,
Eh ! j’peux ben t’embrasser.

Reprise du CHŒUR.

À table, à table, etc.

Cazalot descend, il vient prendre sa place au milieu. Il monte sur le banc et verse à boire aux amis qui lui tendent leurs verres. La mère Cuvraut d’un côté, une auvergnate de l’autre, tiennent les barcelonnettes.

 

 

ACTE II

 

Un riche salon donnant de plein pied sur un parc. Au lever du rideau, Laure est assise auprès du marquis de Jumilly. Elle tient un livre à la main.

 

 

Scène première

 

LE MARQUIS, LAURE

 

LE MARQUIS.

Eh bien, Laure, pourquoi interrompre ta lecture ?

LAURE.

C’est que voilà déjà longtemps que vous m’écoutez, mon père, et je crains que vous ne soyez fatigué.

LE MARQUIS.

Toujours bonne et dévouée.

LAURE.

N’est-ce pas le devoir d’une fille, de bien gâter et bien chérir son bon vieux père ?

LE MARQUIS.

J’espère que je te fais assez beau jeu pour cela.

Il se lève.

LAURE.

En êtes-vous fâché, mon père ?

LE MARQUIS.

Oh ! non : non, mon enfant, ces caresses... ces soins que tu me prodigues chaque jour, sont la consolation de mon cœur. Depuis bientôt vingt années que les événements politiques m’ont forcé de quitter la France, j’ai reporté sur toi, toutes mes affections. Ta constante sollicitude m’a tenu lieu de la patrie absente, et j’ai retrouvé près de toi, un peu de ce bonheur que je croyais a jamais perdu.

LAURE.

Faut-il vous dire toute ma pensée, mon père ?

LE MARQUIS.

Oui, sans doute... parle, mon enfant.

LAURE.

Eh bien, je n’ose croire que mon pouvoir sur vous, soit aussi grand que vous voulez bien le dire.

LE MARQUIS.

Qui peut te faire penser ?

LAURE.

Vous avez beau me traiter en petite fille, j’observe, mon père, et quoique je fasse, je ne parviens jamais à dissiper cette sombre mélancolie à laquelle vous êtes en proie. Lorsque parfois, vous souriez, votre sourire est si triste qu’il est facile de voir que c’est à regret qu’il paraît sur vos lèvres... Oh ! j’en suis certaine, vous avez au fond du cœur, un chagrin profond qui vous dévore et que vous me cachez, mon père.

LE MARQUIS.

Je t’assure, Laure...

LAURE.

Oh ! vous ne parviendrez pas à me tromper... ce que je dis est vrai... trop vrai !... et je veux...

LE MARQUIS.

Ah ! tu veux...

LAURE.

C est-à-dire, non, mon père... je vous prie... je vous supplie.

LE MARQUIS.

Câline enfant... Que tu sais bien trouver le chemin de mon cœur... j’ai beau gronder... m’emporter parfois... tu fais tant et si bien avec tes petites mines, que je finis toujours par vouloir ce que tu veux.

LAURE.

C’est un peu vrai cela...

LE MARQUIS.

Allons... c’est bien, voilà que tu ne prends même plus la peine de déguiser maintenant.

LAURE.

Je vous aime tant ! Cela doit me faire excuser.

Air de Téniers.

Si vous voulez dissiper mes alarmes,
Si j’ai vraiment des droits fur votre cœur
Confiez-moi le sujet de vos larmes,
Et laissez-moi calmer votre douleur...
Pourquoi vouloir vous penchant vers la tombe,
Avant le temps y descendre affligé,
Le noir chagrin sous lequel on succombe,
Devient moins lourd lorsqu’il est partagé,
On souffre moins lorsqu’il est partagé.

LE MARQUIS.

Eh bien, oui, Laure, il y a au fond de mon âme une de ces peines cruelles que nulle consolation ne saurait guérir.

LAURE.

Je savais bien que je disais vrai !

LE MARQUIS.

Oui, Laure, mais ne cherche pas à surprendre un secret... que je ne puis... que je ne veux pas te faire connaître, et cesse de m’adresser des questions qui, loin d’adoucir mon mal, ne font que l’aigrir d’avantage.

LAURE.

Oh ! s’il en est ainsi... je me tairai, mon père, et désormais...

LE MARQUIS.

N’attache pas à mes paroles plus d’importances que je veux leur en donner... Le chagrin, vois-tu, aigrit le caractère... Non, ce n’est pas un reproche que je veux t’adresser... je t’aime, Laure... je t’aime sincèrement... mais désormais plus de ces questions... je t’en prie, je t’en conjure... Lorsque tu verras en moi de ces instants de sombre mélancolie ou de subite irritation... Eh bien, fussé-je même injuste envers toi, ne t’afflige pas trop... Laisse cette passagère humeur se dissiper... mon cœur ne tardera pas à revenir à toi, et mes baisers, mes caresses te dédommageront bien vite de ces moments de triste contrainte et d’ennuis... Eh bien, Laure, voilà que tu boudes... je t’‘afflige... tu pleures... allons viens... viens... souris... embrasse-moi... je te l’ai dit, je t’aime, je t’aime !

LAURE.

Ce mot me rassure, mon père... Eh bien, oui, ce que vous me demandez... ce que vous voulez... je le ferai... désormais plus une question... plus un mot... rien qui puisse vous déplaire et ajouter à vos chagrins.

LE MARQUIS.

Bien, ma Laure, bien... et du fond de mon cœur je t’en remercie.

À part.

Pauvre enfant, ah ! qu’elle ignore toujours que dans son affection même est la source de mes regrets et de mes chagrins.

 

 

Scène II

 

LE MARQUIS, LAURE, UN DOMESTIQUE, puis HENRY

 

LE DOMESTIQUE.

M. Henry.

LE MARQUIS.

Faites entrer.

Le domestique introduit et s’éloigne.

HENRY, saluant le Marquis.

M. le marquis.

LE MARQUIS.

Bonjour, M. Henry.

HENRY, saluant Laure.

Mademoiselle...

LAURE.

Monsieur...

LE MARQUIS.

Eh bien, M. Henry, êtes vous satisfait des progrès de ma fille ?

HENRY.

Si toutes mes élèves avaient l’aptitude et les heureuses dispositions de Mademoiselle, il resterait au maître, en vérité, bien peu de chose à faire.

LAURE.

Vous me flattez, M. Henry.

HENRY.

Je ne suis que juste, Mademoiselle.

LE MARQUIS.

Je t’ai entendue hier, Laure, chanter un air nouveau qui m’a paru plein de fraîcheur et de goût.

LAURE.

C’est une composition de M. Henry.

LE MARQUIS.

En vérité... ah, j’ignorais... je vous félicite.

HENRY.

Vous êtes trop bon, M. le marquis.

LE MARQUIS.

Lorsque vous aurez fini de donner la leçon à ma fille, je vous prierai de me faire entendre cette composition qui me flattera d’autant plus maintenant que je sais que vous en êtes l’auteur.

HENRY.

Très volontiers, M. le marquis.

À Laure.

Voulez-vous que nous commencions la leçon, Mademoiselle ?

LAURE.

Je suis à vos ordres, M. Henry.

LE MARQUIS.

Et moi, je vais pendant ce temps jeter un coup d’œil sur les journaux du jour.

Laure se place au piano et se met à exécuter un morceau de musique. Le Marquis s’assied du côté opposé dans un fauteuil, prend les journaux qui sont sur la table et se met à les lire.

HENRY.

Pardon, Mademoiselle... il faut attaquer la note avec plus de vivacité.

LAURE.

Ne me grondez pas, monsieur, je vais recommencer.

HENRY, bas.

Moi, vous gronder, Laure.

LAURE.

Chut !

Elle lui montre son père et recommence l’exécution du même passage.

Êtes-vous satisfait ?

HENRY.

Très satisfait, mademoiselle...

LAURE, bas.

Eh bien, moi, je ne suis pas contente de vous, vous savez combien j’aime les fleurs, et ce matin, je n’ai pas reçu mon bouquet de camélia de chaque jour.

HENRY.

Comment se fait-il ? ma première pensée a été pour vous et je suis étonné...

LAURE, montrant le camélia qui est à sa ceinture.

Voyez, c’est encore celui d’hier, et pour vous punir, vous ne l’aurez pas, monsieur.

LE MARQUIS, avec force jetant son journal.

C’est indigne !... tant de faiblesse me révolte !

LAURE, courant à lui.

Qu’est ce donc, mon père ?... Allons, encore vos maudits journaux qui vous mettent hors de vous ? Et pourtant vous m’aviez promis de ne plus en lire, ou du moins d’être plus calme.

LE MARQUIS.

Mais le puis-je ? Ne plus en lire... Ce serait me condamner à rester sans nouvelles de mon pays !... de cette France si chère que je me suis vu forcé d’abandonner.

LAURE.

À la bonne heure, mais j’ai le droit d’exiger l’exécution de votre parole.

Prenant un air grave.

M. le marquis de Jumilly, vous vous êtes engagé à lire vos journaux, sans colère, et je vous somme d’exécuter votre promesse !

LE MARQUIS.

Est-ce que c’est possible, en présence de ce qui se passe ?

LAURE.

Certainement, c’est possible !... Et la preuve, tenez, lisez-moi ces grandes nouvelles politiques qui vous bouleversent si fort. Et nous allons voir si elles me mettront en colère, moi... Allez, je vous écoute.

LE MARQUIS.

Oh ! toi, toi... je vous en fais juge, vous, M. Henry.

HENRY.

Moi, M. le marquis ?

LE MARQUIS.

Lisez, lisez ceci.

Il lui donne le journal.

HENRY, lisant.

« La révocation de la loi qui frappait les émigrés, porte chaque jour de nouveaux fruits... déjà un grand nombre d’illustres familles sont rentrées en France, et S.M. l’Empereur qui a daigné recevoir leur serment, les a réintégrés dans les titres et les biens dont elles avaient été dépouillées. »

LE MARQUIS.

Leur serment... Cette dernière ingratitude est le coup le plus funeste qui puisse frapper notre parti... Est-ce que je puis demeurer calme... est-ce que je puis lire cela de sang-froid, répondez...

HENRY.

Pardon, M. le marquis, mais je serais mauvais juge dans une pareille question... Ce n’est pas comme vous, en émigré, que j’habite cette belle ville de Rome, je ne suis pas gentilhomme, moi.

LE MARQUIS.

Je le sais, votre père, m’avez-vous dit, n’était qu’un pauvre homme du peuple... mais à force d’études et de travail, vous êtes devenu un artiste distingué... grand prix de composition musicale.

HENRY.

Et pensionnaire de l’Académie de France. C’est cette pension qui me permet de subvenir aux besoins de mon père, de lui rendre un peu de ce qu’il a fait pour moi... Vous voyez, monsieur, qu’il ne m’appartient pas de blâmer ceux qui font à notre pays le sacrifice de leurs convictions ou de leurs espérances.

LE MARQUIS, avec amertume.

Ah ! M. Henry, si vous aviez vu traîner de prison en prison et monter sur l’échafaud, presque tous vos parents et vos amis les plus chers... Si vous aviez été réduit à fuir en exilé le sol de la France, et contraint d’y abandonner vos affections les plus saintes... peut-être ainsi que moi, sentiriez-vous parfois dans votre cœur des élans de colère, et maudiriez-vous ceux qui vous auraient fait si infortuné.

LAURE.

Mon père, je vous en prie, calmez-vous et chassez ces douloureux souvenirs.

UN DOMESTIQUE.

Monsieur le Chevalier demande si Monsieur le Marquis est visible.

LE MARQUIS.

Mon neveu, faites entrer.

LAURE, à part.

Oh ! mon Dieu, quel ennui !

HENRY, à part.

Encore lui !

 

 

Scène III

 

LE MARQUIS, LAURE, HENRY, LE CHEVALIER

 

LE MARQUIS.

Arrivez donc... arrivez donc, mon neveu.

LE CHEVALIER.

Monsieur le Marquis...

Il salue.

Mademoiselle... ma jolie cousine...

LE MARQUIS.

Qu’êtes-vous devenu depuis hier ?

LE CHEVALIER.

Vous le saurez, mon oncle... mais...

Bas.

Me permettrez-vous de présenter mes hommages à la charmante Laure ?

LE MARQUIS.

Certainement.

HENRY, à part.

Qu’il me déplaît ce chevalier.

LAURE, à part.

Voyons s’il osera m’adresser deux paroles de suite aujourd’hui !

LE CHEVALIER à part.

Il faut absolument qu’elle accepte ce bouquet. C’est le huitième que j’apporte et que je remporte sans avoir le courage de lui offrir... mais cette fois, je suis décidé...

Haut à Laure.

Mademoiselle, ma jolie cousine...

LAURE, avec malice.

Monsieur, mon charmant cousin...

LE CHEVALIER.

Je... j’ai...

À part.

Ah ! voilà ma peur qui me reprend... je suis sûr que je vais encore lui parler du beau temps...

Haut.

je...

LAURE.

Vous dites ?

LE CHEVALIER.

Je disais que...

LAURE.

Il fait bien beau temps aujourd’hui...

LE CHEVALIER.

Allons, bon, elle me prend mes phrases... il ne me reste plus rien à lui dire à présent !... hum !... hum... Vous... vous aimez les fleurs, ma cousine, vous aimez les jolies fleurs...

LAURE.

Oui, les camélias... beaucoup.

LE CHEVALIER.

Les... les camélias...

À part.

Et il n’y a pas un seul dans ce maudit bouquet...

Il froisse le bouquet elle met dans sa poche.

Allons, ce ne sera pas encore pour aujourd’hui.

LE MARQUIS.

Chevalier !

LE CHEVALIER.

Monsieur le Marquis...

Il va vers lui.

LAURE, riant.

Pauvre cousin !

LE MARQUIS, bas.

Il n’est pas convenable que vous causiez si longtemps tout bas avec ma fille, vous allez trop vite, mon neveu, vous allez trop vite.

LE CHEVALIER.

Trop vite... il trouve que je vais trop vite.

HENRY.

Désirez-vous continuer voire leçon, mademoiselle ?

LAURE.

Je veux essayer de noter cet air de mémoire.

Elle se met à écrire.

LE CHEVALIER.

Par exemple, j’étais loin de m’attendre à ce que vient de me dire mon oncle.

UN DOMESTIQUE, entrant un bouquet à la main.

Mademoiselle.

Il le donne à Laure.

HENRY, bas à Laure.

Le maladroit... devant votre père...

LE MARQUIS, regardant le bouquet, à part.

Encore !

Haut.

Ah ! Chevalier ! Chevalier !...

LE CHEVALIER.

Plaît-il ?

Laure prend une marguerite dans le bouquet et se met à l’effeuiller.

LE MARQUIS.

Vous aimez ma fille, je le sais... je ne désapprouve pas cet amour... mais... je n’ai pas encore autorisé votre recherche ! j’attends de Paris des renseignements sur votre compte et jusqu’à ce que je les aie reçus, il était au moins convenable de vous abstenir...

LE CHEVALIER.

Mais je m ‘abstiens, mon oncle, je m’abstiens on ne peut plus...

LE MARQUIS.

Et ces bouquets de chaque jour...

LE CHEVALIER, à part.

Ah ! bah !...

Haut.

Vous les avez vus ?

LE MARQUIS.

Comme je viens de voir celui d’aujourd’hui.

LE CHEVALIER.

Même celui d’aujourd’hui !...

Il le sort de sa poche.

Quels yeux il a mon oncle.

LE MARQUIS.

Et je vous répète, ce que je vous disais tout à l’heure... Vous allez...

LE CHEVALIER.

Je vais trop vite...

À part.

c’est singulier... il me semble que je n’allais pas du tout.

LE MARQUIS.

Ainsi, mon neveu, voilà qui est bien convenu, jusqu’au moment où j’aurai reçu ces renseignements, plus de bouquets.

LE CHEVALIER.

Mais cependant...

Ils parlent à l’écart, restant étrangers à la petite scène qui suit.

LAURE finissant d’effeuiller la marguerite.

Passionnément... pas du tout.

HENRY.

Oh ! elle n’a pas dit vrai cette fleur... ma vie, mon âme sont à vous... à vous que j’aime d’une affection sainte et pure... Oh ! mais pardon, je m’égare... je suis insensé...

LAURE.

Non... parlez... parlez toujours.

 

 

Scène IV

 

LE MARQUIS, LAURE, HENRY, LE CHEVALIER, CAZALOT

 

CAZALOT, en dehors.

J’entrerai... je vous disque j’entrerai...

LE MARQUIS.

Qu’est-cc donc ?

HENRY.

Cette voix ?

CAZALOT, entrant.

Et tenez... c’est lui... le Voilà !

HENRY.

Mon père !

CAZALOT, apercevant le Marquis.

Ah ! pardon, excuse, monsieur le Marquis... mais je désirais parler à mon fils, et j’ai osé venir comme ça sans façon.

LE MARQUIS.

Laissez, laissez entrer.

Les domestiques sortent.

CAZALOT.

Ah ! merci bien, monsieur le Marquis.

HENRY.

Qui vous amène, mon père ?

LE CHEVALIER, bas à Laure.

Son père !... ça !...

LAURE, bas.

Oui, Monsieur, un brave et digue homme.

LE CHEVALIER, troublé.

Ah !... pardon...

CAZALOT.

Voilà ce que c’est... On a apporté une grande lettre pour toi, j’ai fait causer le porteur et j’ai su... que c’était ta nomination de membre de l’Académie de Sainte-Cécile.

HENRY.

Ma nomination ! Eh quoi... c’est moi... moi qui l’emporte !...

LE MARQUIS.

Recevez mes compliments, monsieur Henry.

CAZALOT.

Ma foi, j’étais si content que je n’ai pas eu le courage d’attendre ton retour... j’ai endossé ma toilette des dimanches...

Bas.

avec un peu de la tienne, dis donc...

Il lui montre sa cravate. Haut.

Enfin je me suis mis en route... je suis venu... et me voilà...

LE MARQUIS.

Et vous avez bien fait : je suis aise d’être le premier à complimenter votre fils et de trouver l’occasion de vous complimenter vous-même.

CAZALOT.

Moi, monsieur le Marquis.

LE MARQUIS.

Oui, car, sans vous connaître, j’ai quelquefois songé à vous, avec une sorte d’admiration.

CAZALOT.

De l’admiration pour moi ? Oh ! oh ! oh ! monsieur le Marquis veut rire.

LE MARQUIS.

Du tout, je parle très sérieusement.

CAZALOT.

Oui... eh bien, c’est la première fois que quelqu’un m’admire, par exemple !

LE MARQUIS.

Votre fils m’a dit comment à force de travail et de privations, vous êtes parvenu à lui donner une éducation brillante.

CAZALOT.

Oh ! pour ce qui est de ça, c’est bien naturel, et vous devez le comprendre, monsieur le Marquis, vous qui êtes père, aussi, et père d’une bien belle demoiselle, à ce que je vois, et qui doit être aussi bonne qu’elle est jolie.

LAURE.

Oh ! vous pourriez vous tromper, monsieur.

CAZALOT.

Oh ! que non, je m’y connais mademoiselle. Mais pour en revenir à mon fils, je suis bien payé de ce que j’ai fait... c’est un homme de talent et qui ne rougit pas de moi, non ! car lorsqu’ils l’ont envoyé à Rome avec sa pension... père, qu’il m’a dit, nous sommes assez riches pour que tu ne travailles plus, nous partirons ensemble !... Et aujourd’hui je suis bourgeois de Rome !...

LE CHEVALIER.

Et vous avez admiré déjà les musées, les tableaux, les monuments.

CAZALOT.

Les monuments !... oh ! que oui : j’ai vu la fontaine Paoline comme ils disent... un joli morceau... et puis la fontaine de la place d’Espagne, la fontaine Saint-André, la fontaine...

LE CHEVALIER, à part.

Ah ! ça, mais il n’a donc vu que des fontaines, ce brave homme.

CAZALOT.

Nous avons encore la fontaine de la Place du Peuple, voilà une belle fontaine, et un bassin qui contient au moins 150 voies d’eau.

HENRY.

Mon père !

CAZALOT.

Ah ! j’ai un faible pour les fontaines, moi, ça me rappelle mon ancien état.

LE MARQUIS.

Et les antiquités.

CAZALOT.

Les antiquités... heu... heu...

LE MARQUIS.

Est-ce que vous n’avez pas vu les ruines.

CAZALOT.

Les ruines ?... Ah ! si... si... j’ai vu les ruines... des aqueducs... joli morceau encore... six lieues d’aqueducs qui vous amènent de l’eau de Tivoli jusqu’à Rome ! ça doit faire fièrement tort aux porteurs d’eau du pays, ça.

UN DOMESTIQUE, entrant.

Les lettres de monsieur le Marquis.

LE MARQUIS.

Celles que j’attendais de Paris.

LE CHEVALIER, à part.

De Paris !... oh ! diable... diable... diable... si on vient à lui parler de Séraphine... de mes dettes... c’en est fait de moi.

HENRY.

Nous vous laissons, monsieur le Marquis !... et permettez-moi de vous remercier de l’accueil que vous avez bien voulu faire à mon père.

LE MARQUIS.

Comment donc, mais je veux avant de nous quitter qu’il visite le parc... ma fille vous fera les honneurs... vous verrez une petite pièce d’eau...

CAZALOT.

Une pièce d’eau...Ah ! je le veux bien, par exemple.

LAURE, à part.

Voulez-vous me donner votre bras, monsieur ?

CAZALOT.

Si je le veux !... Je vais promener comme ça, bras dessus, bras dessous avec vous ! Ah ! il y a bien des jolis jeunes gens qui voudraient être à ma place.

LE CHEVALIER.

Oh ! oui, il y a des jolis jeunes gens...

CAZALOT.

Oh ! ce n’est pas pour vous que je dis ça, au moins.

À part.

Il me déplait celui-là.

LAURE, à Cazalot.

Air : Ne raillez pas la garde citoyenne.

Puisque, Monsieur, vous me trouvez gentille,
De vous charmer, je me fais une loi,
Figurez-vous que je suis votre fille,
Allons, venez... appuyez-vous sur moi.

Ensemble.

CAZALOT, à Laure.

Oh ! oui, c’est vrai que j’ vous trouve gentille,
Et n’ v’là-t-il pas... je ne sais trop pourquoi,
Qu’en me disant : Prenez-moi pour vot’ fille,
Vous avez mis tout mon cœur en émoi !

LE MARQUIS, à part.

Elle est vraiment une charmante fille
Et je comprends que chacun comme moi,
En la voyant si bonne et si gentille,
Ne puisse pas résister à sa loi.

HENRY, à part.

Qu’elle est, mon Dieu, bonne, aimable et gentille,
Et j’ai reçu ses serments et sa foi !...
Mais quand je songe à sa noble famille.
Un doute affreux vient s’emparer de moi.

LE CHEVALIER, à part.

Oui, j’en conviens elle est bonne et gentille.
Mais là, vraiment, je ne sais trop pourquoi,
Lorsqu’avec tous sa gentillesse brille,
Elle est, hélas ! si moqueuse avec moi

Ils sortent tons excepté le Marquis.

 

 

Scène V

 

LE MARQUIS, puis LAURE et HENRY

 

LE MARQUIS, ouvrant ses lettres.

Du baron d’Estanges... Je lirai cela plus tard. De mon homme d’affaires. Toujours, toujours le même silence sur ce qui m’intéresse le plus dans ma vie... Ah ! du comte d’Avrigny, c’est cela... Lisons vite.

Il lit.

Que vois-je ?... Une jeunesse dissipée... de folles prodigalités... des dettes ! J étais loin de m’attendre... Ah ! Monsieur mon neveu, c’est donc ainsi que vous vouliez nous tromper... Mais par bonheur je suis prévenu à temps !

Le marquis achève la lecture de la lettre. Laure et Henry paraissent au fond dans le jardin.

HENRY.

Qu’allez-vous faire, mon Dieu ? Je tremble... Il y a tant de distance entre nous.

LAURE.

Mon père est bon, indulgent, je puis lui dire toute la vérité... et, je l’espère, en allant vous rejoindre, c’est une heureuse nouvelle que je vous apporterai.

HENRY.

Ah ! vous êtes un ange.

LAURE.

Non, je vous aime, voilà tout. Allez, allez.

Henry s’éloigne. Laure entre.

 

 

Scène VI

 

LE MARQUIS, LAURE

 

LAURE, sur le seuil de la porte.

Mon père...

LE MARQUIS, se retournant.

Ah ! c’est toi, Laure ?... déjà revenue...

LAURE.

J’ai laissé pour un instant ces messieurs dans le parc, et, certaine de vous trouver seul, je suis venue ; car j’ai une confidence à vous faire.

LE MARQUIS.

Une confidence. C’est donc bien pressé ?

LAURE.

Oui, mon père.

LE MARQUIS.

Eh ! mon Dieu, de quel air tu me dis cela. Eh bien, voyons, je t’écoute... Je m’occupais de toi précisément... J’ai à t’entretenir de choses qui t’intéressent... J’ai aussi des confidences à te faire

LAURE.

Oh ? alors, s’il en est ainsi, commencez, mon père... cela me mettra plus à mon aise.

LE MARQUIS.

Soit. Vois-tu cette lettre ?

LAURE.

Eh bien, cette lettre...

LE MARQUIS.

Elle contient les renseignements que j’attendais sur lui.

LAURE, baissant les yeux.

Sur lui... Quoi ?... vous...

LE MARQUIS.

J’avais deviné ton secret, oui, j’avais remarqué ces bouquets de chaque jour... cette préférence à te parer des fleurs que tu en détachais et que tu te plaisais à placer à ta ceinture, comme celle d’aujourd’hui encore.

LAURE.

Est ce donc une faute, mon père ?

LE MARQUIS.

C’est au moins une imprudence. À ton âge on est sans expérience, et lorsqu’on ne se confie pas à son père, on risque parfois de se compromettre.

LAURE.

Je vous assure, mon père...

LE MARQUIS.

Dans la naïveté de ton âme, tu ne croyais pas mal faire sans doute... Cependant dès que tu sauras ce qu’on m’écrit à son sujet, tu verras combien j’ai raison.

LAURE.

Vous m’effrayez presque ; que vous a donc appris cette lettre ?

LE MARQUIS.

Qu’il menait à Paris une conduite dissipée.

LAURE.

Oh ! non, on vous a trompé, mon père.

LE MARQUIS.

C’est le comte d’Avrigny, mon plus ancien, mon plus fidèle ami, qui m’envoie ces renseignements.

LAURE.

C’est impossible, et vous ne pouvez croire...

LE MARQUIS.

Laure !...

LAURE.

Non, mon père, non, vous n’avez pas foi à de pareilles accusations... Vous croyez à l’honneur d’Henry.

LE MARQUIS, stupéfait.

Henry !...

LAURE, se reprenant vivement.

De M. Henry.

LE MARQUIS, à part.

Eh ! quoi... ce serait... c’est lui... lui qu’elle aime !

LAURE.

Vous savez bien, mon père, que son voyage, loin d’être un prétexte pour cacher une faute est la récompense de ses nobles efforts... de son talent que vous vantiez encore tout à l’heure.

LE MARQUIS, à part.

Et moi qui pensais que le chevalier...

LAURE.

Vous savez bien encore...

LE MARQUIS.

Je sais que ma fille est aussi folle que coupable... et jamais je n’aurais pu croire... Et ce M. Henry ! moi qui l’avais accueilli avec confiance et bonté ! moi qui chaque jour me plaisais à lui témoigner une bienveillance...

S’animant de plus en plus.

C’est donc ainsi qu’il a su reconnaître.

LAURE.

Mon père !...

LE MARQUIS.

Voilà... voilà les fruits de ces grands principes d’égalité... Un petit maître de musique, parce qu’il a quelque talent, croit en vérité que s’allier à une famille noble est la chose du monde la plus simple... Comment donc, cela lui est dû même ! Et vous, Laure, voilà donc la glorieuse parenté... l’appui que vous voulez donner à ma vieillesse... Oh ! mais à votre père, à moi seul appartient le droit de disposer de votre main... Veuillez vous en souvenir... Rentrez dans votre appartement, et vous n’en sortirez que lorsque j’aurai jugé à propos de vous le faire dire.

LAURE.

De grâce, mon père...

LE MARQUIS.

Je ne veux plus rien entendre. Allez, vous dis-je, allez.

LAURE, à part.

Air : Valse de Giselle.

Hélas ! mon Dieu, comme il est en colère.
Je sens l’effroi de mon cœur s’emparer.
Henry, comment obéir à mon père...
Comment, hélas ! pouvoir nous séparer !

 

 

Scène VII

 

LE MARQUIS, puis CAZALOT

 

LE MARQUIS.

Il faut couper le mal dans sa racine, je la marierai, et le plus tôt sera le mieux. Le chevalier a des dettes... Après tout, il n’y a rien là de honteux ! C’est même, quand on les paie, un moyen de considération ; je les paierai. Il est frivole, léger, mais il la rendra heureuse... Et quant à ce petit M. Henry, je veux à l’instant même lui donner une leçon.

CAZALOT, entrant.

Ah ! la superbe pièce d’eau M. le marquis, je venais vous remercier.

LE MARQUIS.

Ah ! vous voilà, monsieur. Savez-vous que vous êtes un heureux père.

CAZALOT.

Si je le sais ! Mais je ne dis que çà toute la journée. Je pense bien quelquefois aux chagrins passés... Mais quand je me vois si tranquille ! si à mon aise ! quand je regarde mon garçon, dont je suis si fier, je remercie le ciel en dedans, je pousse de gros soupirs, et je me dis tout bas : an ! que je suis donc un heureux père !

LE MARQUIS.

Oui, oui, votre fils promet d’aller loin.

CAZALOT.

Lui, c’est-à-dire, M. le marquis, que rien ne l’arrête, je ne sais pas où il s’arrêtera lui-même... il a tant de talent.

LE MARQUIS.

C’est un homme accompli.

CAZALOT.

Vous avez dit le mot, et je suis content de vous entendre me parler comme ça de lui.

LE MARQUIS.

Il est ambitieux.

CAZALOT.

Il n’y a pas de mal, quand on est fait pour parvenir à tout.

LE MARQUIS.

Ambitieux en amour surtout.

CAZALOT.

Ah ! pour ce qui est de l’amour, c’est une autre affaire. Voilà ce que je ne sais pas, par exemple.

LE MARQUIS.

Ah !

CAZALOT.

Mais c’est égal, je gage bien que la femme qui lui plairait, il la rendrait folle de lui et qu’il finirait par l’épouser.

LE MARQUIS.

Fût-elle même baronne, comtesse... ou marquise, n’est-ce pas ?

CAZALOT.

Ma foi... franchement... je crois que ça arriverait tout de même.

LE MARQUIS.

Mais vous oubliez certains obstacles... la famille... un père qui ne consentirait peut-être jamais...

CAZALOT.

Ah ! bah !

Riant.

Entre nous, monsieur le Marquis, il faut bien que ces choses-là finissent pas s’arranger.

LE MARQUIS.

Vous croyez...

CAZALOT.

Mais certainement, la jeune fille pleure d’un côté, le jeune homme baisse le nez de l’autre ! et le brave homme de père finit toujours par donner son consentement.

LE MARQUIS.

Toujours... Ah ! cela dépend.

À part.

Est-ce que sous son apparente bonhomie... il voudrait...

Haut.

Monsieur, je marie ma fille.

CAZALOT.

Vraiment, monsieur le Marquis. Eh bien, tant mieux... c’est une bonne et jolie enfant que vous avez-là, et je suis sûr que vous avez fait un choix digne d’elle.

LE MARQUIS.

C’est aujourd’hui même... à l’instant que ce choix va se décider.

CAZALOT.

À l’instant !

Le Marquis sonne, un domestique entre.

LE MARQUIS.

Dites au Chevalier que je l’attends ici.

CAZALOT, à part.

Le Chevalier !... comment ce jeune béta de tout à l’heure... est-ce que ce serait lui... ah ben, tant pis... pauvre petite, elle m’intéresse moi.

Haut.

Vous allez vous occuper d’affaires de famille, je vous laisse, monsieur le Marquis.

LE MARQUIS.

Non, restez, j’ai d’ailleurs un service à vous demander.

CAZALOT.

Oh ! partez, monsieur le Marquis, je suis tout à vos ordres.

LE MARQUIS.

Attendez.

À part.

Le brave homme ne soupçonne rien.

 

 

Scène VIII

 

LE MARQUIS, CAZALOT, LE CHEVALIER

 

LE CHEVALIER.

Vous m’avez fait l’honneur de m’appeler, mon cher oncle ?

LE MARQUIS.

Oui, monsieur, je vous ai dit qu’avant de songer à vous accorder la main de ma fille, je voulais connaître votre conduite en France ; et que j’attendais des renseignements...

LE CHEVALIER, à part.

Aïe ! aïe ! aïe !

LE MARQUIS.

Ces renseignements... je viens de les recevoir.

LE CHEVALIER.

Ah ! ils sont arrivés...

LE MARQUIS.

Les voici... et ils sont loin de me satisfaire, monsieur.

CAZALOT, s’oubliant.

Ah ! tant mieux... que j’en sus donc content.

Avec confusion.

Oh ! pardon, monsieur le Marquis... mille pardons... mais je croyais... je...

LE CHEVALIER.

Mon oncle, on aura jugé peut-être trop sévèrement quelques folies de gentilhomme.

LE MARQUIS.

Je sais que vous n’avez porté aucune atteinte au non de notre famille, mais si je me décidais à vous donner ma fille, il me faudrait d’abord payer des dettes que vous renouvelleriez peut-être le lendemain de votre mariage.

CAZALOT, à part.

Il les renouvellerait pour sûr ! aussi il n’aura pas la petite.

LE CHEVALIER.

Oh ! mon oncle, je vous jure sur l’honneur qu’à l’avenir je serai le gentilhomme le plus sage, le plus rangé... oui sur l’honneur.

LE MARQUIS.

Sur l’honneur, mon neveu, vous vous en souviendrez. Songez que jamais dans notre famille on n’a manqué à un pareil serment... je reçois donc celui que vous venez de me faire, j’oublie tout le passé et je vous accorde la main de ma fille

LE CHEVALIER.

Vous m’accordez !...

CAZALOT, à part.

Hein ? ah ! bah ! qu’est-ce qu’il dit donc ?

LE MARQUIS.

Passez à l’instant chez le Chancelier de l’Ambassade, chez nos amis, nous signerons te contrat ce soir même...

LE CHEVALIER, étonné.

Ce soir... est-il possible !...

CAZALOT, à part.

Comment... les renseignements sont mauvais... et ça le décide.

LE MARQUIS.

Eh bien, chevalier ?

LE CHEVALIER.

Oui, mon oncle, je vais, je cours, je vole... et croyez que mon cœur... ma reconnaissance...

LE MARQUIS.

C’est bien... allez !

LE CHEVALIER, à part en sortant.

Son mari !... il paraît décidément que j’ai été très vite.

 

 

Scène IX

 

LE MARQUIS, CAZALOT

 

LE MARQUIS.

Eh bien, monsieur, vous avez entendu ?

CAZALOT.

Oui, monsieur le Marquis, j’ai très bien entendu ; mais franchement je n’ai pas compris du tout.

LE MARQUIS.

Vous êtes surpris de me voir avant tout soigneux de mon honneur et de l’éclat de mon blason.

CAZALOT.

Oh ! pour ce qui est de l’honneur, je n’aurais pas mis le mien à donner ma fille à un... enfin... mais nous ne voyons pas de même, vous avez le blason que je n’ai pas, moi !... et ce diable de blason... il faut croire que ça dérange la vue, moi, j’aurais voulu d’abord que mon enfant fut heureuse en ménage, – ça serait mon idée, ce n’est pas la vôtre !... chacun s’arrange comme il l’entend.

LE MARQUIS.

Lorsque vous aurez raconté à votre fils ce qui vient de se passer, il pourra peut-être, lui, vous apprendre le motif qui m’a fait agir ; veuillez lui dire surtout que désirant donner au mariage de ma fille un éclat digne du nom que je porte, je lui confie la messe en musique qu’on exécutera le jour de la bénédiction nuptiale. Vous ajouterez que je désire que cette composition soit promptement faite, et que je saurai dignement récompenser son talent.

CAZALOT.

Oh ! que de remerciements pour lui, monsieur le Marquis, comme il va être heureux, ce cher enfant... je suis sûr qu’il va composer quelque chose de beau... car il vous aime tant vous... et mademoiselle votre fille.

LE MARQUIS.

À merveille ! vous passerez aussi chez mon intendant pour qu’il vous paie les leçons de monsieur votre fils, au revoir.

CAZALOT, saluant.

Merci, merci, et votre serviteur, monsieur le Marquis.

Le Marquis sort.

 

 

Scène X

 

CAZALOT, seul

 

Ça va bien... ça va bien... voilà une fameuse journée... les honneurs, les profits tout à la fois... c’est égal, je ne peux pas croire que cette petite soit heureuse avec cet olibrius... Elle m’intéresse, moi, cette enfant... elle paraissait si bonne, si gentille... quand elle s’appuyait tout à l’heure sur mon bras.

 

 

Scène XI

 

CAZALOT, HENRY

 

HENRY, entrant vivement et tout joyeux.

Oh ! mon père, je vous trouve enfin... vous voilà... si vous saviez... je suis le plus heureux des hommes.

CAZALOT.

Ah ! bah ! qu’est-ce qu’il t’arrive donc encore, mon garçon ?

HENRY.

Souvent en me voyant triste abattu, découragé... vous m’avez demandé si je n’avais pas au fond du cœur un secret, un chagrin que je dérobais à votre tendresse.

CAZALOT.

Oui, c’est vrai.

HENRY.

Eh bien, mon père, vos soupçons étaient fondés, oui, je languissais tristement dévoré par un amour sans espoir.

CAZALOT.

Est-ce possible ?

HENRY.

J’aimais, j’aimais d’une passion folle, mes regards s’étaient élevés si haut, qu’ébloui, effrayé... malgré le délire de mon âme... je compris bientôt tout ce qu’il y avait d’insensé dans mon amour... vainement j’appelais la raison à mon aide, malgré tous mes efforts, cette passion grandissait chaque jour.

CAZALOT.

Et je ne m’en doutais pas... et tu ne m’en disais rien.

HENRY.

Ne vaut-il pas mieux, mon père, que vous ayez à partager ma joie que d’avoir eu à verser des larmes sur ma douleur ?

CAZALOT.

Explique-toi, achève... Eh bien ?

HENRY.

Eh bien ! j’ai osé dire le secret de mon âme... et celle que j’aime ne s’est pas courroucée, sa bouche a souri... elle a eu pitié de moi, elle m’aime... elle m’aime.

CAZALOT.

Et que je l’aimerai bien aussi, moi... c’est une brave fille et qui est connaisseuse.

HENRY.

Ah ! ma joie est si vive que mon cœur a peine à la supporter.

CAZALOT.

Eh bien, on a fièrement raison de dire que l’eau va toujours à la rivière, et qu’un bonheur ne nous arrive jamais sans un autre... Monsieur le Marquis vient de me quitter... il m’a chargé de te dire qu’il voulait une composition superbe, une belle messe de mariage.

HENRY.

Une messe de mariage !

CAZALOT.

Oui, et j’ai promis, moi, que tu y mettrais tout ton savoir.

HENRY.

Et pour qui ? pour qui donc cette messe de mariage ?

CAZALOT.

C’est pour sa fille, pour mademoiselle Laure...

HENRY.

Comment !...

CAZALOT.

Oui, monsieur le Marquis va signer ce soir le contrat de mariage de sa fille avec son cousin le chevalier.

HENRY.

Le chevalier ; le chevalier ! lui ! lui son mari. Ah ! malheureux !... malheureux que je suis !

CAZALOT.

Henry... mon fils... qu’est-ce qu’il y a... qu’est-ce que c’est... je vais demander du secours... voyons, mon enfant... qu’est-ce que tu as donc ? je veux le savoir, ton désespoir me fait peur... oh ! je t’en prie, parle moi, c’est la première fois que je te vois pleurer... et malgré moi... sans savoir pourquoi... tiens... voilà... voilà... que je pleure aussi.

HENRY.

Eh bien, oui, vous saurez tout !... mon père... celle que j’aime, mon seul espoir... mon seul bonheur dans ce monde... c’est elle, c’est Mademoiselle Laure de Jumilly.

CAZALOT.

Ah ! mon Dieu !

HENRY.

Elle a tout avoué à son père... elle espérait le fléchir... et son père...

CAZALOT.

Ah ! je comprends à présent, l’orgueil du marquis s’est révolté... tu n’es qu’un homme de talent... tu aimes sincèrement sa fille... tu pourrais la rendre bien heureuse... mais le blason, ce diable de blason dont il me parlait...

HENRY.

Oh ! mon père, c’est votre tendresse pour moi qui m’a perdu.

CAZALOT.

Ma tendresse, Henry, mon fils !... oh ! tu ne penses pas ce que tu dis là...

HENRY.

Ah ! mon père, pourquoi avez vous fait de moi autre chose que ce que vous étiez vous-même. Pauvre ouvrier, j’aurais été heureux peut être... et je ne suis aujourd’hui que le plus infortuné... le plus misérable des hommes.

CAZALOT.

Est-ce possible ?... c’est toi... qui me reproches... toi pour qui j’ai été si bon, si dévoué, car, tu le sais, jamais je ne me suis démenti, jamais une plainte n’est sorti de ma bouche. Et cependant que de chagrins dans mon pauvre cœur ! J’avais vu ma pauvre femme mourir dans mes bras parce que nous avions perdu si malheureusement ta sœur, que des misérables nous avaient enlevée afin, sans doute, de s’emparer plus facilement d’un bijou qu’elle avait à son cou. Ah ! que j’ai souffert depuis. Mais lorsque la force m’abandonnait, courage, que je me disais, courage, Jérôme, le bon Dieu t’a laissé un fils... il faut vivre pour celui-là.

HENRY.

Arrêtez, mon père... ces paroles qui vous ont fait tant de mal, mon cœur les désavoue. Nous fuirons ce pays, nous retournerons en France... Et là... le temps... l’absence... je l’oublierai, mon père, je l’oublierai, et pour que vous ne doutiez pas de la sincérité de cette résolution, je m’éloignerai, je partirai sans lui adresser mes adieux... sans même la revoir.

CAZALOT.

Henry !

HENRY.

Ne cherchez pas à me détourner de cette résolution... Il le faut... venez, mon père, venez.

Il veut l’entraîner.

CAZALOT.

Non, Henry, non, ce sacrifice est au-dessus de tes forces... mais, grâce au ciel, toute espérance n’est pas perdue pour toi... et je vais à l’instant même...

HENRY.

Que voulez-vous faire ?

CAZALOT.

Plus tard, je te le dirai... Laisse-moi, va-t’en.

HENRY.

Mais, mon père...

CAZALOT.

Il le faut.

HENRY.

Expliquez-moi du moins...

CAZALOT.

Mais va... je le veux... je le veux.

Il l’oblige à sortir.

 

 

Scène XII

 

CAZALOT seul, puis LE MARQUIS

 

CAZALOT.

Oui, oui, je vais lui parler... le voici.

Le marquis entre en scène sans voir Cazalot, il tient des papiers à la main, il les examine.

LE MARQUIS, à lui-même.

Ce que je vais faire, ai-je bien le droit de l’accomplir.

CAZALOT, s’approchant.

Pardon, M. le marquis...

LE MARQUIS.

Qu’est-ce ? Ah ! c’est vous, monsieur... Eh bien, avez-vous vu mon intendant ?

CAZALOT.

Ce n’est pas ça, M. le marquis... je désirerais... je quitte à l’instant mon fils... je lui ai dit... et de son côté, il m’a appris toute la vérité. Si vous aviez vu son chagrin... le pauvre garçon... Ah ! j’en suis sûr, il vous aurait fait peine comme à moi.

LE MARQUIS.

La faute n’en est-elle pas à lui seul. Il aurait dû comprendre que dans sa position...

CAZALOT.

Oui, sans doute... mais que voulez-vous, l’amour, ça ne raisonne pas toujours, M. le marquis. Eh ! mon dieu... sans aller plus loin, voyez, toute charmante, toute bien élevée qu’elle soit... ça n’a pas empêché Mlle Laure d’oublier la distance.

LE MARQUIS.

Laure sera soumise à mes volontés.

CAZALOT.

Oh ! je n’en doute pas, M. le marquis, mais en sera-t-elle plus heureuse ?

LE MARQUIS.

C’est à son père... c’est à moi qu’est confié le soin de son bonheur... Mais laissons ce sujet, et si c’est là tout ce que vous avez à me dire...

Il va pour sortir.

CAZALOT.

Non, M. le marquis, je vous en prie, de grâce... ne vous éloignez pas... J’arrive franchement au fait. Ce que vous reprochez à mon fils... c’est d’avoir, lui, pauvre et sans naissance, osé lever les yeux jusqu’à votre noble fille... eh bien, M. le marquis, si, au lieu d’être le fils d’un porteur d’eau, il était né d’une famille digne du nom que vous portez, n’est-ce pas vrai que vous ne le repousseriez plus... le pauvre garçon.

LE MARQUIS.

Pourquoi ces suppositions ?

CAZALOT.

Ce ne sont pas des suppositions, M. le marquis, c’est la vérité. Voilà bien des années que je l’appelle mon fils... Vous savez si je l’aime... si j’ai le droit d’être fier de lui... ce que je vais vous apprendre, je ne sais pas même si j’aurais eu le courage de te lui dire à l’heure de ma mort. Mais il y va du bonheur de toute sa vie, et je ne dois plus songer au mien. M. le marquis, Henry n’est pas mon fils.

LE MARQUIS.

Il n’est pas votre fils...

CAZALOT.

Non, monsieur... je l’ai élevé... mais c’est d’une noble famille qu’il a reçu la naissance.

LE MARQUIS.

D’une noble famille.

CAZALOT.

Et comme il ne s’agit pas ici de son bonheur seulement, mais encore de celui de votre fille, qui sera malheureuse si vous en faites la femme d’un autre... comme j’ai entre les mains des indices qui pourront nous faire découvrir la famille à laquelle il appartient... je suis venu vous avouer toute la vérité, et vous demander aide et protection, et j’ose espérer que vous ne refuserez pas.

LE MARQUIS.

Expliquez-vous... parlez...

CAZALOT.

Eh bien, M. le marquis, il y a vingt années... en France... à Paris... au moment de la révolution... un noble obligé de fuir et d’abandonner son enfant le fit déposer sur le seuil de ma porte.

LE MARQUIS, très ému.

Sur le seuil de votre porte...

CAZALOT.

Dans le berceau où était le pauvre petit abandonné, il y avait une bourse et une lettre...

LE MARQUIS, vivement.

Une lettre... une bourse... et cela se passait...

CAZALOT.

Le 20 novembre 1790.

LE MARQUIS.

Vous vous nommez Jérôme Cazalot ?

CAZALOT.

Oui.

LE MARQUIS.

Et cette lettre, cette bourse...

CAZALOT.

Je les ai toujours soigneusement conservés... c’était comme une relique sainte que je portais toujours sur moi... Les voici, M. le marquis.

LE MARQUIS.

Donnez ! donnez ! C’est cela !... c’est bien cela.

CAZALOT.

Mais pourquoi ce trouble, cette émotion ?...

LE MARQUIS.

Mais ne voyez-vous pas que la joie... le bonheur, me rendent fou... que les larmes me suffoquent... Je ne peux pas parler... je ne peux pas vous dire...

CAZALOT.

Oh ! expliquez-moi.

LE MARQUIS.

Ô mon Dieu ! votre miséricorde est infinie... vous n’avez pas voulu que le pauvre vieillard exilé mourut loin de sa patrie... sans que la main de son fils vint lui fermer les yeux.

CAZALOT.

Son fils... Il est vot’ fils !... Ainsi, M. le marquis...

LE MARQUIS.

Cette écriture est la mienne... ces chiffres, ces armoiries sont à moi !... c’est bien mon enfant... mon enfant que je regrettais... vous me l’avez conservé, vous me l’avez élevé... Oh ! mon ami... mon ami.

À Cazalot qui est tombé dans une tristesse profonde.

Mais pourquoi donc, au moment où vous me rendez si heureux, cette sombre douleur se peint-elle sur votre visage ?

CAZALOT.

Ah ! c’est que pendant que vous vous livrez à la joie d’avoir retrouvé votre enfant, je songe, moi, que c’est sa sœur qu’il aime ! Et que mon sacrifice sera inutile pour son bonheur.

LE MARQUIS.

Non, mon brave et digne Cazalot, votre sacrifice ne sera pas inutile. Deux ans après mon départ de France, un homme en qui j’avais placé ma confiance en a indignement abusé. Chargé par moi de payer vos soins et de me ramener celui que je vous avais confié... ce misérable, afin de s’approprier la somme qu’il devait vous remettre, s’attacha à vos pas, et, trompé par ce fatal collier que mon fils seul devait porter... c’est votre fille au lieu de mon fils qu’il enleva.

CAZALOT.

Et ma fille ?...

LE MARQUIS.

Est celle que vous avez vue là tout à l’heure... Laure... Laure...

CAZALOT.

Elle... elle !... dites-vous vrai ?... ce n’est pas un rêve ?

LE MARQUIS.

Non... non... c’est la réalité.

CAZALOT.

Ah ! le ciel a eu compassion de nous, M. le marquis, et il nous a réunis pour rendre à chacun son enfant.

LE MARQUIS.

Oui, oui, mon ami, et il n’y a plus de distance entre nous, il n’y a plus ni marquis, ni homme du peuple... il n’y a plus que deux pères.

CAZALOT.

Deux pères qui aiment tant chacun l’enfant de l’autre...

LE MARQUIS.

Que ce n’est presque plus qu’une même famille.

CAZALOT.

Oh ! mais vous devez avoir besoin de les presser dans vos bras... de les couvrir de caresses...

Appelant à haute voix.

Laure... Henry...

Les portes latérales s’ouvrent. Henry paraît d’un côté et Laure de l’autre.

HENRY.

Mon père !...

LAURE.

Qui m’appelle ?

LE CHEVALIER, entrant.

Mon oncle ! voici tous vos amis, et j’amène le notaire.

LE MARQUIS, bas à Cazalot, et lui tenant la main.

Devant tout ce monde... oh ! silence, silence !...

CAZALOT, bas au marquis.

Me contenir, est-ce que c’est possible.

LE MARQUIS, de même.

Il le faut... laissez-moi faire.

CAZALOT, bas.

Comme elle est belle, ma fille.

LE MARQUIS, de même.

Et mon fils.

Laure et Henry se rapprochent.

LAURE.

Comme ils ont l’air émus.

HENRY.

Et leurs mains se pressent. Que s’est-il passé ?

LAURE.

Quel espoir !

 

 

Scène XIII

 

CAZALOT, LE MARQUIS, LAURE, HENRY, LE CHEVALIER

 

CAZALOT, bas au marquis.

Oh ! mais je ne veux pas qu’elle soit malheureuse, moi.

LE MARQUIS, de même.

Silence au nom du ciel !

Haut.

Messieurs, je vous réunis ce soir pour vous faire mes adieux.

TOUS.

Ses adieux !

LE MARQUIS.

Je pars pour la France.

LAURE.

La France...

LE CHEVALIER, étonné.

Ah ! nous allons en France.

LE MARQUIS.

J’accepte les idées nouvelles de notre patrie, et vous en verrez une preuve éclatante dans l’union de ma fille...

LE CHEVALIER, à part.

Dans notre union.

LE MARQUIS.

De ma fille, dont nous allons signer le contrat de mariage avec un artiste, avec M. Henry que je vous présente.

LAURE.

Se peut-il ?

HENRY.

Ah ! M. le marquis...

LE MARQUIS, bas à Cazalot.

Je vous dois trop de bonheur pour ne pas vous faire le sacrifice d’une conviction pour laquelle j’ai souffert pendant vingt années.

CAZALOT, bas au marquis.

C’est bien ça... vous êtes un brave et digne homme, M. le marquis.

LE CHEVALIER, désignant Henry.

Eh ! quoi, mon oncle...

LE MARQUIS.

Oui, monsieur, je le veux ainsi...

HENRY.

Oh ! monsieur, comment vous dire... comment vous témoigner...

LE MARQUIS, ému.

Votre main, jeune homme, votre main.

LE CHEVALIER, à part.

Et c’est moi qui ai couru chercher... Oh ! c’est pour le coup que j’ai été trop vite.

CAZALOT.

Et moi, moi, mademoiselle, est-ce que vous ne me dites pas un pauvre petit mot... Est-ce que vous ne m’aimez pas un peu ?

LAURE.

De toute mon âme.

CAZALOT.

Bien vrai ?

LAURE.

Je vous aimé déjà.

CAZALOT.

Et vous permettez que je vous embrasse...

LAURE.

De grand cœur... N’êtes-vous pas aussi mon père !

CAZALOT.

Votre père... oh ! oui, oui, votre père.

Il l’embrasse.

Et quand vous serez mariée, si vous le voulez bien, je ne vous nommerai pas ma bru, je vous appellerai ma fille.

LE MARQUIS, bas à Cazalot, qu’il amène à part.

Pour que notre bonheur soit complet, nous leur dirons toute la vérité.

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