Le Danger des liaisons (DE BEAUNOIR)

Comédie en un acte.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre des variétés-Amusantes, le 9 décembre 1783.

 

Personnages

 

MERCOURT, avocat

CÉCILE, épouse de Mercourt

MADAME DE SAINT-FAR

AMBROISE, vieux domestique de Mercourt

 

La scène se passe dans la maison de campagne de Mercourt, près de Paris.

 

 

Scène première


MERCOURT, AMBROISE

 

Au lever de toile, Mercourt prend plusieurs papiers, qui sont sur son bureau, les serre dans un grand portefeuille, le ferme à clef, et le donne à Ambroise. Il pousse de temps en temps quelques soupirs. Ambroise l’examine en silence, avec le plus grand attendrissement

MERCOURT.

Tenez, Ambroise, vous mettrez ce portefeuille dans la voiture.

AMBROISE.

Oui, monsieur.

MERCOURT.

Prenez-y-garde.

AMBROISE.

N’ayez aucune inquiétude.

MERCOURT.

Tout est-il prêt ?

AMBROISE.

Je le crois... Nous retournons donc à Paris ?

MERCOURT, en soupirant.

Il le faut !

AMBROISE, avec sensibilité.

Ah ! mon cher Maître, vous avez du chagrin.

MERCOURT, tranquillement.

Du chagrin, Ambroise !... Non.

AMBROISE.

Vous me trompez, monsieur ; vous en avez ; et je le crois d’autant plus cruel, que vous voulez le cacher.

MERCOURT.

Du chagrin !... Et pourquoi ?

AMBROISE, embarrassé.

Madame...

MERCOURT, vivement et avec la plus grande sensibilité.

Eh bien ! madame... Ne suis-je pas son époux, son amant ?

AMBROISE.

Oh ! oui, son amant.

MERCOURT, tendrement.

Qui peut manquer à mon bonheur ?

AMBROISE.

Rien... si vous étiez moins sensible.

MERCOURT, en soupirant.

Moins sensible...

AMBROISE.

Vous n’êtes pas heureux.

MERCOURT.

Vraiment... Je le suis, Ambroise ; je le suis... ou du moins je devrais l’être.

AMBROISE.

Et vous ne l’êtes pas.

MERCOURT, après un moment de silence.

C’est peut-être ma faute.

AMBROISE.

Votre faute !

MERCOURT.

Oui, mon ami. Je suis trop exigeant.

AMBROISE.

Trop exigeant ! Quand vous avez tout fait...

MERCOURT.

Je n’ai rien fait que pour moi. Cécile, en m’épousant, s’est acquittée bien au-delà de ce qu’elle me devait.

AMBROISE.

Elle vous doit tout.

MERCOURT, sèchement.

Ambroise, voulez-vous me déplaire ?

AMBROISE, avec sentiment.

Pardon, monsieur, pardon. J’ai élevé votre enfance. Vos bontés m’ont permis de vous regarder comme mon fils. Celles de votre digne père m’avaient mis dans le cas de vivre tranquillement, sans avoir besoin de servir davantage. J’ai préféré de rester auprès de vous. Je vous ai consacré mes derniers services et ma vie. Mon seul vœu a été de vous voir aussi heureux que vous le méritez, et je voudrais vous déplaire ?

MERCOURT, attendri.

Ambroise, mon ami, j’adore Cécile ; je veux faire son bonheur ; je le veux. J’ai cru que j’y pourrais suffire seul ; je me suis trompé ; et voilà ce qui m’afflige.

AMBROISE.

Qu’elle vous connaît peu !

MERCOURT.

Cécile me rend justice. Elle connaît toute la sensibilité de mon cœur : elle me pardonne même mes torts.

AMBROISE.

Vos torts ?

MERCOURT.

Oui, mes torts, Ambroise. En est-il de plus grand, que de former le chimérique projet de suffire seul à mon âge au bonheur d’une femme de vingt ans, de prétendre l’isoler de toute société, de s’imaginer enfin, qu’abandonnant tous les plaisirs que le monde offre à son âge, elle ne sentira que les douceurs que peut goûter une épouse sensible et raisonnable. C’est un projet fou...

AMBROISE.

Si madame pensait comme vous...

MERCOURT.

Est-ce possible, Ambroise ? Puis-je raisonnablement le désirer ? Puis-je, sans injustice, l’exiger ? Cécile est jeune ; elle est honnête ; elle est sage : mais elle aime les plaisirs bruyants. Comme moi, elle n’en a pas connu le vide. Son cœur encore neuf s’y livre avec ardeur et sans méfiance, faute de les bien connaître. Pourrais-je lui en faire un reproche ; moi, qui ne dois mon expérience qu’à mes erreurs ? Épris l’un pour l’autre de l’amour le plus tendre, enivrés de notre bonheur, nous sommes venus dans cette campagne, pour le goûter sans être distraits. Nous y sommes depuis huit jours : je n’ai pas encore eu le moindre désir de retourner à Paris. Cécile m’a suffi : mais je ne suffis plus seul à Cécile. Je vois que la campagne commence à l’ennuyer ; que la vie nous y menons lui paraît trop monotone, trop unie. Elle n’ose me le dire ; mais son cœur a-t-il un battement qui n’échappe au mien ? Je vais la rendre à la société, à ses plaisirs. Ce sacrifice me coûte, il me coûte beaucoup : mais je me suis fait une loi, et toujours je la garderai, de la rendre heureuse ; et ma Cécile ne formera en vain un désir que son époux pourra satisfaire.

AMBROISE.

Je vous reconnais bien là, mon maître... Vous méritez...

MERCOURT.

Mieux que Cécile, Ambroise ?

AMBROISE.

Non, monsieur : mais que madame fût aussi raisonnable que vous.

MERCOURT.

Cela viendra, mon ami. Comme elle, j’ai été jeune. Avec quelle fureur, quel aveuglement je me suis livré à ces plaisirs si faux, si trompeurs, et qui sont aujourd’hui l’objet de mon indifférence et de mes mépris. On ne voit pas à vingt ans, comme à quarante. Cécile ne peut m’en croire sur ma parole. Je n’aigrirai jamais ce cœur si tendre et si sensible, par aucune résistance déraisonnable. Je veux toujours être son amant, son époux ; mais surtout son guide et son ami. Elle s’ennuie à la campagne ; elle n’ose me le dire. Eh bien ! Ambroise, il faut la deviner. Vas tout préparer pour notre départ. Je me fais un plaisir de la surprendre agréablement... Mais voici madame de Saint-Far... Laisse-nous.

 

 

Scène II

 

MERCOURT, MADAME DE SAINT-FAR

 

MADAME DE SAINT-FAR.

Eh bien, mon ami, comment va le cœur aujourd’hui ? Toujours bien amoureux ?

MERCOURT.

Plus que jamais

MADAME DE SAINT-FAR.

Tant mieux, mon ami, tant mieux. On a dit longtemps que pour être bon mari, il ne fallait plus être amant. J’ai soutenu la thèse contraire, et vous ferez ma plus forte preuve. Redoublons, Mercourt ; vous d’amour et de courage, moi de patience et d’amitié ; et nous prouverons, enfin, aux incrédules, que l’amour et l’hymen ne sont plus incompatibles.

MERCOURT.

C’est à vous que je devrai ce bonheur ; c’est à vous seule.

MADAME DE SAINT-FAR.

Mon ouvrage n’est que commencé. Attendez pour m’en remercier, que je l’aie porté à son point de perfection.

MERCOURT.

Vous êtes le modèle de l’amitié. Si ma femme évite les dangers qui menacent sa jeunesse, oui, c’est à vos sages conseils qu’elle devra le calme heureux où nous voulons force son âme.

MADAME DE SAINT-FAR.

Je suis assez contente d’elle. Cécile a le cœur excellent ; mais elle est bien jeune encore. C’est une plante délicate, qui a besoin d’un ferme appui.

MERCOURT.

Je le sens ; et pouvais-je la confier en de meilleures mains ?

MADAME DE SAINT-FAR.

Mercourt, vous m’avez toujours été cher, vous le savez. Aux feux brûlants de l’amour, vous avez fait succéder la flamme plus douce et plus durable de l’amitié. Mon cœur n’a point murmuré de ce changement. Je voulais votre bonheur. Né sensible et jaloux, je vous croyais plus propre à faire un ami, qu’un amant. Je redoutais surtout pour les chaînes de l’hymen. Vous avez pensé autrement... Contre mon avis, vous avez épousé Cécile. J’ai tremblé pour vous, mais sans vous abandonner. Je suis venu pour vous aider à faire aimer la sagesse à une jeune femme, et je ne vous quitterai qu’après avoir atteint le but que je me suis proposé.

MERCOURT.

Ô mon incomparable amie, comment vous exprimer jusqu’où va pour vous et ma tendresse et ma reconnaissance ! Mon cœur se partage entre Cécile et vous. Combien j’ai senti le prix du sacrifice que vous me faisiez, lorsque renonçant aux plaisirs que tous les jours vous offrait la capitale, vous êtes venu vous enterrer avec nous dans cette campagne. Je n’abuserai pas davantage de votre complaisance.

MADAME DE SAINT-FAR.

Que dites-vous ?

MERCOURT.

Je ne puis me le dissimuler, ce séjour déplaît à Cécile. Je ne veux pas la chagriner. Aujourd’hui nous retournons à Paris.

MADAME DE SAINT-FAR.

Parlez-vous sérieusement ?

MERCOURT.

Très sérieusement.

MADAME DE SAINT-FAR.

Voilà donc jusqu’où va votre courage ? Cécile au bout de huit jours soupire après les plaisirs de la Ville, et vous n’osez braver un soupir.

MERCOURT.

Je veux la rendre heureuse.

MADAME DE SAINT-FAR.

Sauvez-la donc d’elle-même. Sauvez-la des dangers qui entourer une jeune femme de tous les droits de la société ; vous le savez, Mercourt, ceux d’un époux sont les plus méconnus. Votre ami même, votre meilleur ami, ne croira pas offenser la probité, l’honneur, en vous enlevant le cœur de votre femme. Comment donc, jeune et sans expérience, résistera-t-elle à la séduction qui pour la perdre, se présentera à elle dans la même journée sous vingt formes différentes. Si son œil encore timide se baisse sous le regard brûlant de cette troupe de jeunes étourdis qui viennent dans nos jardins publics afficher effrontément leurs désirs et leurs projets audacieux ; son cœur résistera-t-il muet à ces spectacles si dangereux où tout nous peint l’amour, où tous nous parle d’amour ? Ses sens ne s’allumeront-ils pas au milieu de ces danses inventées par le désir, exécutés par la volupté ? Comment ne préférera-t-elle pas ce jeune Adonis, si doux, si complaisant, qui toujours aux pieds de son idole n’a des yeux que pour l’admirer, n’ouvre la boucher que pour la louer, à son époux tranquille et raisonnable, qui fier de ses droits, croit n’avoir plus besoin d’étudier l’art de plaire ? L’amant qui peint le plaisir, est bien mieux écouté que l’époux qui prêche la raison.

MERCOURT.

Quel tableau désolant vous venez de tracer, madame ?

MADAME DE SAINT-FAR.

Il est d’après nature, Mercourt. Ne détruisez donc pas ce que nous avons si bien commencé. Osez encore braver quelques instants les soupirs de Cécile. Songez qu’un seul instant de faiblesse va détruire le bonheur de ses jours et des vôtres. Ne ramenons Cécile dans la capitale que lorsqu’elle sera en état d’en apprécier au juste les plaisirs et d’en braver les dangers.

MERCOURT.

On ne contraint pas au bonheur, madame. Comment lui inspirer l’amour de la campagne, en osant lui en faire une prison.

MADAME DE SAINT-FAR.

Eh bien, Mercourt, je me rends. Ramenez votre femme à Paris. Livrez-la à tous les pièges qu’on va lui tendre. Je n’ai qu’un mot à ajouter. Belmont est de retour.

MERCOURT, ému.

Belmont !

MADAME DE SAINT-FAR.

Oui, Belmont qui longtemps vous a disputé et le cœur et la main de Cécile... Qui peut-être... Mais vous êtes son époux, je dois ménager votre sensibilité.

MERCOURT.

Belmont !

MADAME DE SAINT-FAR.

On lui a écrit votre mariage. L’amour, ou plutôt le désespoir, lui a donné des ailes. Il a quitté son régiment. Il est arrivé ) Paris dans le dessein, dit-il tout haut, de se venger de vous en reprenant le cœur de Cécile, des droits qu’il ose donner pour réels.

MERCOURT.

Madame, vous suis-je cher ?

MADAME DE SAINT-FAR.

Vous êtes bien ingrat, si vous en pouvez douter.

MERCOURT, avec violence.

J’adore Cécile, mais plus ce cœur est sensible, plus il est jaloux. Il brûle avec fureur. Le seul nom de Belmont vient de rallumer tous mes soupçons. Ne m’abandonnez pas, ma chère amie. Croyez-vous que Cécile l’aime ?

MADAME DE SAINT-FAR.

Vous l’avez cru longtemps.

MERCOURT.

Mais pourquoi donc m’avoir épousé ?

MADAME DE SAINT-FAR.

Vous conveniez à sa famille. Belmont était éloigné.

MERCOURT.

Cécile l’aimerait ?

MADAME DE SAINT-FAR.

Il osait s’en flatter.

MERCOURT.

Je suis donc né pour le malheur... J’ai fait tout pour Cécile... Vous le savez... L’ingrate ! Elle en aime un autre.

MADAME DE SAINT-FAR.

Cela n’est pas prouvé.

MERCOURT.

Et quelles preuves vous en faut-il donc ? Ah ! croyez-en mon cœur, et toute sa fureur... Et j’allais la ramener à Paris, j’allais moi-même la pousser dans les bras de mon rival. Périsse plutôt Cécile de chagrin ou de langueur que de reparaître jamais aux yeux de cet homme.

MADAME DE SAINT-FAR.

C’est le parti le plus sage, et j’aime à vous voir raisonnable ; je craignais, je vous l’avoue, je craignais votre peu de fermeté.

MERCOURT.

J’en aurai, madame, j’en aurai. Peut-être même jusqu’à l’excès.

MADAME DE SAINT-FAR.

Ah ! Mercourt, vous méritez un cœur tout entier, un cœur qui connut tout le prix du vôtre.

MERCOURT.

Je n’ai pu m’en faire aimer, je serai son tyran.

MADAME DE SAINT-FAR.

Êtes-vous fait pour ce rôle affreux... Mercourt...

MERCOURT.

Madame...

MADAME DE SAINT-FAR.

Que Cécile n’a-t-elle mes yeux.

MERCOURT.

Que n’a-t-elle votre âme ?

MADAME DE SAINT-FAR.

Mon ami, Cécile est jeune. C’est moi qui veux veiller sur son cœur : c’est moi qui veux rendre votre épouse digne de vous. Que l’amour soit sous la garde de l’amitié ; mais qu’elle ignore surtout nos projets. Peut-être refuserait-elle sa confiance à votre amie. Ne soyez donc pas surpris, si devant elle, je parais toujours opposée à vos projets. Les apparences seront contre moi : mais votre cœur me rendra justice.

MERCOURT.

Je suis moins malheureux, puisque vous m’aimez.

MADAME DE SAINT-FAR.

Vous n’en doutez pas. Allez, Mercourt, aller contremander votre départ.

MERCOURT, lui baisant la main.

Vous rendez presque le calme à mon âme.

 

 

Scène III

 

MADAME DE SAINT-FAR, seule

 

Le calme à ton âme !... Je ne le lui rends, parjure, que pour y faire couler plus lentement le poison et la rage. Tu connaîtrais jusqu’où peut aller la vengeance d’une femme méprisée. En vain ton épouse t’adore, en vain tu brûles pour elle de l’amour le plus tendre, je troublerai ton bonheur ; je briserai vos nœuds. Cécile gémira de m’avoir enlevé l’amant dont j’espérais faire un époux. C’est elle, surtout, qui versera des larmes de sang : c’est son cœur que je veux déchira.

 

 

Scène IV

 

CÉCILE, MADAME DE SAINT-FAR

 

Madame de Saint-Far apercevant Cécile, prend un visage riant et doux, vole à elle, lui tend les bras, et l’embrasse avec la plus grande tendresse. Ce moment seul et ce changement de physionomie doit marquer tout le caractère de madame de Saint-Far, et produire le plus grand effet.

MADAME DE SAINT-FAR.

Eh ! bonjour, ma chère amie ; tous les jours plus aimable et plus belle.

CÉCILE.

Rien ne sied comme le bonheur.

MADAME DE SAINT-FAR.

Et vous êtes si heureuse !

CÉCILE.

On ne peut l’être davantage. Mon amant a tout fait pour moi, et mon amant est mon époux.

MADAME DE SAINT-FAR.

Vous veniez le chercher ici ?

CÉCILE.

Il est vrai. Ambroise m’avait dit que je l’y trouverais.

MADAME DE SAINT-FAR.

Il va revenir dans l’instant ; et je suis fort aise que nous nous trouvions seules un moment. J’ai un secret à vous dire ; mais il faut me promettre auparavant d’en point parler à Mercourt.

CÉCILE.

Pourquoi ?

MADAME DE SAINT-FAR.

Vous savez combien il est ombrageux. Peut-être s’opposerait-il à nos plaisirs ?

CÉCILE.

Jamais Mercourt ne m’a rien refusé.

MADAME DE SAINT-FAR.

Écoutez-moi, Cécile. Du premier moment je vous ai vue, vous m’avez inspiré l’intérêt le plus tendre : j’ai formé le projet de vous rendre heureuse ; et vous savez que pour l’exécuter, j’ai tout sacrifié.

CÉCILE.

Croyez que ma reconnaissance...

MADAME DE SAINT-FAR.

J’y compte, Cécile. C’est l’espoir le plus flatteur auquel je puisse me livrer. Ai-je bien votre confiance ?

CÉCILE.

Si l’amitié se confondait avec l’amour, mon cœur aurait de la peine à distinguer Mercourt de madame de Saint-Far.

MADAME DE SAINT-FAR.

Écoutez donc, ma fille. Vous me permettez ce nom.

CÉCILE.

Vous ne pouvez m’en donner un plus doux.

MADAME DE SAINT-FAR.

N’est-il pas vrai que la campagne vous ennuie ?

CÉCILE.

J’y suis avec monsieur, avec vous.

MADAME DE SAINT-FAR.

Moins de politesse, Cécile, et plus de sincérité. Ne regrettez-vous pas quelquefois les plaisirs de la capitale ?

CÉCILE.

J’avoue qu’il est des moments...

MADAME DE SAINT-FAR.

Eh bien ! ma chère enfant, je veux vous y rendre.

CÉCILE.

J’affligerais Mercourt.

MADAME DE SAINT-FAR.

Il l’ignorera.

CÉCILE.

Il l’ignorera ?

MADAME DE SAINT-FAR.

Sans doute. Nous ne le mettrons qu’à moitié dans notre confidence.

CÉCILE.

Je ne veux point avoir des secrets pour lui.

MADAME DE SAINT-FAR.

Prenez-y garde, Cécile ; prenez-y bien garde. Un époux doit avoir toute notre tendresse, toute notre estime ; mais on ne doit jamais lui accorder une confiance sans bornes. Elle serait trop dangereuse à toutes deux. Vous connaissez madame de Saint-Hilaire ?

CÉCILE.

Beaucoup.

MADAME DE SAINT-FAR.

Vous savez que sa maison est le rendez-vous de ce que Paris a de plus aimable.

CÉCILE.

Il est vrai.

MADAME DE SAINT-FAR.

Elle donne ce soir un bal charmant ; et j’ai promis de vous y mener.

CÉCILE.

Moi ?

MADAME DE SAINT-FAR.

Vous-même.

CÉCILE.

Jamais Mercourt n’y consentira.

MADAME DE SAINT-FAR.

Nous n’avons pas besoin de son consentement.

CÉCILE.

Mais comment ?

MADAME DE SAINT-FAR.

Vous lui direz que nous allons souper ensemble chez madame de Fierval.

CÉCILE.

Il sait qu’on se retire à minuit de chez elle, et quand il ne nous verra pas de retour à cette même heure...

MADAME DE SAINT-FAR.

C’est mon affaire... Je me charge de tout... Vous savez que j’ai quelque crédit sur son esprit...

CÉCILE.

Oh ! beaucoup.

MADAME DE SAINT-FAR.

Eh bien !

CÉCILE.

J’ai peur.

MADAME DE SAINT-FAR.

Et de quoi ?

CÉCILE.

Vous connaissez l’antipathie de Mercourt pour tout ce qui s’appelle danse.

MADAME DE SAINT-FAR.

Que vous importe, puisqu’il n’en saura rien ?

CÉCILE.

Mais s’il vient à l’apprendre.

MADAME DE SAINT-FAR.

Alors comme alors. D’ailleurs, vous serez avec moi : je ne vous quitterai pas d’un instant ; et je ne crois pas que Mercourt...

CÉCILE.

Je crains tant de l’affliger.

MADAME DE SAINT-FAR.

J’ai commandé deux dominos absolument pareils. Il est impossible de rien voir de plus élégant. Que vous allez briller, Cécile ! que vous allez faire d’envieuses !

CÉCILE.

Si j’étais bien certaine que jamais Mercourt ne saura...

MADAME DE SAINT-FAR.

Par qui pourra-t-il l’apprendre ? Je me servirai de mon équipage. Nous ne nous ferons suivre que par mes gens, et je suis certaine de leur discrétion.

CÉCILE.

En vérité, c’est n’est qu’avec répugnance...

MADAME DE SAINT-FAR.

C’est être trop enfant. Ne serez-vous pas avec moi, et livrée à elle-même, Cécile n’a-t-elle donc pas assez de mœurs, assez d’honnêteté, pour se soustraire un instant, sans danger, à la captivité dans laquelle la retient un homme trop ombrageux.

CÉCILE.

Je dirai donc seulement à Mercourt que nous irons souper chez madame de Fierval.

MADAME DE SAINT-FAR.

Oui, ma chère amie ; attendez-le ici. Moi, je vais m’occuper du soin de notre parure... Adieu, mon enfant. Je veux que tu éclipses ce que Paris a de plus élégant.

 

 

Scène V

 

CÉCILE, seule

 

Si Mercourt vient à découvrir ce que nous préparons... Mais cependant que mal puis-je faire ?... Le voici... Il a l’air triste. Ah ! je n’aurai jamais la force de lui rien cacher.

 

 

Scène VI

 

MERCOURT, CÉCILE

 

CÉCILE.

Bonjour, mon ami.

MERCOURT.

Bonjour, Cécile.

CÉCILE.

Tu parais bien froid aujourd’hui.

MERCOURT.

Je suis occupé d’une affaire qui m’inquiète.

CÉCILE.

Puis-je la savoir, mon ami ?

MERCOURT.

Elle t’est absolument étrangère.

CÉCILE.

Vous avez des secrets pour moi.

MERCOURT.

La vie est semée de plus ronces que de fleurs. Tu sais ce dont nous sommes convenus. Ne cueilles que les roses, et permets-moi d’en écarter les épines.

CÉCILE.

Les peines partagées sont plus légères.

MERCOURT.

Les plus légères me seraient trop sensibles, si je te les faisais supporter.

CÉCILE.

J’aurai de même mes secrets.

MERCOURT.

Toujours je les respecterai.

CÉCILE.

Je vais cependant te faire une confidence.

MERCOURT.

Quelle est-elle ?

CÉCILE.

Je ne soupe pas ce soir ici.

MERCOURT.

Où donc ?

CÉCILE.

À Paris.

MERCOURT.

À Paris ?

CÉCILE.

Oui.

MERCOURT.

Puis-je savoir chez qui ?

CÉCILE.

C’est un mystère.

MERCOURT.

Un mystère !

CÉCILE.

Sans doute.

MERCOURT.

Pour moi ?

CÉCILE.

Pour toi.

MERCOURT.

Parlez-vous sérieusement, Cécile ? Vous soupez à Paris, et votre époux ignore chez qui.

CÉCILE.

Voilà déjà de l’ombrage, de la jalousie...

MERCOURT.

Non, Cécile, mais je crois...

CÉCILE.

Point d’humeur. Je vais ce soir souper chez madame de Fierval. Madame de Saint-Far m’y accompagne. Es-tu rassuré ?

MERCOURT.

Je n’avais point d’inquiétude... Mais...

CÉCILE.

Mais tu étais fort aise de savoir où j’allais.

MERCOURT.

Je ne m’en défends pas, puisque je pourrai t’y accompagner.

CÉCILE.

M’y accompagner !...

MERCOURT.

Je ne comptais pas sortir, mais pour avoir le plaisir de ne te pas quitter...

CÉCILE.

C’est être trop galant. Je ne veux pas abuser de ta complaisance.

MERCOURT.

Il n’y en a pas.

CÉCILE.

Si fait. Tu aimes à te coucher de bonne heure, et nous rentrerons peut-être tard.

MERCOURT.

On sort toujours de table chez elle avant minuit.

CÉCILE.

Il est vrai... Mais c’est qu’au sortir de chez elle, nous ne rentrerons pas tout de suite.

MERCOURT.

Vous ne rentrerez pas tout de suite.

CÉCILE.

Non.

MERCOURT.

Que voulez-vous dire ?

CÉCILE.

Encore un mouvement de jalousie, je gage.

MERCOURT.

Non, Cécile, non. Je vous ai promis de n’être plus jaloux... Mais...

CÉCILE.

Mais vous n’en êtes pas le maître ?

MERCOURT.

Eh bien ! quand cela serait, ne mériterais-je pas toute votre pitié ? Ah ! Cécile, vous ne m’aimez pas.

CÉCILE.

Je ne vous aime pas, Mercourt ! Vous voulez donc m’affliger ?

MERCOURT.

Vous affliger ! Mais enfin, pourquoi ce secret ? En devez-vous avoir pour votre époux ?

CÉCILE.

Quand on estime véritablement sa femme, on n’est pas soupçonneux.

MERCOURT.

Quand on aime véritablement son mari, on ne lui cache rien.

CÉCILE.

Si vous étiez moins ombrageux...

MERCOURT, bien tendrement.

Si vous étiez plus sensible...

CÉCILE.

Je vois bien qu’il faudra finir par t’avouer tout.

MERCOURT, lui baise la main.

Cela devrait-il tant te coûter ?

CÉCILE.

Tu connais madame de Saint-Hilaire ?

MERCOURT.

Beaucoup.

CÉCILE.

Tu sais sa société est brillante et choisie ?

MERCOURT.

Dis, nombreuse et bruyante.

CÉCILE.

Elle donne ce soir un bal superbe.

MERCOURT.

Eh bien ?

CÉCILE.

Eh bien, je compte y aller.

MERCOURT.

Chez madame de Saint-Hilaire !... Vous, Cécile ?

CÉCILE.

Oui, mon ami.

MERCOURT.

Non, Cécile, non. Sa maison ne vous convient point, et vous n’irez pas.

CÉCILE.

J’étais bien sûre que vous me refuseriez le seul plaisir que je désirais prendre.

MERCOURT.

Demandez-moi toute autre chose.

CÉCILE.

Je ne veux rien.

MERCOURT.

Pouvez-vous vous dissimuler que ces bals que donne madame de Saint-Hilaire ne font que des rendez-vous de galanterie dont rougit la décence la moins farouche. Est-ce là votre place ?

CÉCILE.

On me connaît, Mercourt, on me rend justice.

MERCOURT.

Non, Cécile, le Public pour vous juger ne descendra point dans votre cœur. L’apparence lui suffira, et dès lors qu’il vous verra liée avec madame de Saint-Hilaire, il sera en droit de juger de vos mœurs. Craignez la médisance.

CÉCILE.

Depuis qu’on médit de tout le monde, elle ne fait plus de mal à personne.

MERCOURT.

Comptez-vous pour rien l’estime publique ?

CÉCILE.

La mienne m’est encore plus précieuse. Elle me suffit. Notre vertu est en nous.

MERCOURT.

Notre honneur est dans l’opinion d’autrui.

CÉCILE.

Vous verrez qu’il faudra me sacrifier pour les autres.

MERCOURT.

Est-ce vous sacrifier que de vivre pour moi ?

CÉCILE.

Vous êtes injuste, soupçonneux. Vous me refusez tout. Ah ! Mercourt, qui m’eut dit que je me repentirais d’un choix que j’avais fait de si bon cœur.

MERCOURT.

Ô ma Cécile ! crois que j’ai mis tout mon bonheur et ma gloire à te rendre heureuse. Fais des vœux qui ne doivent jamais te coûter aucun regret, et sois sûre que je me ferai toujours un devoir, un plaisir de les accomplir. J’ai pour toi la tendresse d’un amant, la franchise d’un ami, et l’inquiète vigilance d’un père. Voilà mon cœur.

Il tombe à ses pieds.

Ô ma Cécile, sacrifies-moi ce bal, je t’en conjure.

CÉCILE, le relevant.

Tu donnes des lois à genoux ; non, je n’aurai jamais la force de te rien refuser.

 

 

Scène VII

 

MERCOURT, CÉCILE, MADAME DE SAINT-FAR

 

MADAME DE SAINT-FAR.

À merveille !... À merveille !... Ne vous dérangez pas... Ce n’est pas avec deux époux, c’est avec deux amants que je suis.

MERCOURT.

Venez, madame, venez m’aider à obtenir de Cécile le léger sacrifice que j’ose exiger d’elle.

MADAME DE SAINT-FAR.

De la manière dont vous vous y prenez, Cécile aura bien de la peine à vous refuser... De quoi s’agit-il ?

MERCOURT.

Vous connaissez madame de Saint-Hilaire ?

MADAME DE SAINT-FAR.

Oui.

MERCOURT.

Vous savez sur quel ton est sa maison ?

MADAME DE SAINT-FAR.

J’y vais rarement.

MERCOURT.

Elle donne cette nuit un bal.

MADAME DE SAINT-FAR.

Un bal superbe, dit-on, où toutes les jolies femmes de Paris seront.

MERCOURT.

Vous savez ce que c’est qu’un bal ?

MADAME DE SAINT-FAR.

C’est tout ce qu’on veut.

MERCOURT.

Chez madame de Saint-Hilaire.

MADAME DE SAINT-FAR.

Chez elle... Comme partout.

MERCOURT.

Non, madame, non. Vous connaissez aussi bien que moi madame de Saint-Hilaire. Vous savez quelle est sa réputation ?

MADAME DE SAINT-FAR.

Eh bien !

MERCOURT.

Eh bien ! Cécile se promettait d’aller chez cette femme.

MADAME DE SAINT-FAR.

C’est-à-dire à son bal.

MERCOURT.

N’est-ce pas encore pis ?

MADAME DE SAINT-FAR.

Et vous ne voulez pas lui en accorder la permission ?

MERCOURT.

Ai-je tort ?

CÉCILE.

Je m’en rapporte à vous, madame, trouvez-vous ma demande si fort inconséquente ?

MERCOURT.

Trouvez-vous mon refus si fort déraisonnable ?

CÉCILE.

Parlez.

MERCOURT.

Soyez notre juge.

MADAME DE SAINT-FAR.

Vous êtes deux enfants, voilà tout.

CÉCILE.

Comment, madame, vous qui...

MADAME DE SAINT-FAR, bas à Cécile.

Taisez-vous, Cécile. Ne le heurtons pas de front.

MERCOURT.

Quoi ?

MADAME DE SAINT-FAR, bas à Mercourt.

Ne l’effarouchons pas. Laissez-nous seules, je lui ferai mieux entendre raison.

MERCOURT.

Je me retire, Cécile ; mais songez que je compte sur votre amour, sur le plaisir que vous aurez sans doute à m’obliger, et surtout sur les bons avis que peut vous donner madame. Elle vous aime, et vous ne pouvez mieux faire que de les suivre aveuglement.

MADAME DE SAINT-FAR, bas à Mercourt.

Allez-vous-en. Vous gâtez tout.

 

 

Scène VIII

 

MADAME DE SAINT-FAR, CÉCILE

 

MADAME DE SAINT-FAR, avec un demi-ris de moqueur.

Fort bien, Cécile, fort bien. Vous triomphez. J’ai vu Mercourt à vos genoux. Sans doute vous lui donniez des lois, sans doute soumis, tendre et respectueux ; il vous jurait de n’avoir jamais d’autres volontés que les vôtres, de ne jamais contrarier vos goûts, de respecter vos plaisirs, de vous estimer pour n’être plus jaloux.

CÉCILE.

Que vous êtes cruelle !

MADAME DE SAINT-FAR.

Me serais-je trompé ? n’aurais-je donc vu à vos pieds qu’un tyran cruel et soupçonneux, qui endormait sa victime pour mieux l’enchaîner.

CÉCILE.

Vous avez vu à mes pieds un homme délicat ; mais ombrageux, qui me remerciait d’un léger sacrifice que je venais de lui faire.

MADAME DE SAINT-FAR.

Un léger sacrifice ! Ah ! Cécile, en est-il de tel pour un époux ? Vous ne savez pas jusqu’où les cruels portent l’injustice ? Leur autorité est un torrent qui grossit à chaque pas. On ne peut l’arrêter qu’à sa source.

CÉCILE.

Mon mari n’est pas de ceux que l’on réduit par l’obstination.

MADAME DE SAINT-FAR.

Détrompez-vous : il n’y en a pas un que la douceur ramène. C’est en leur résistant qu’on leur impose. Que craignez-vous ? On est bien forte, quand on est jolie, et qu’on rien à se reprocher. Votre cause est celle de toutes les femmes, et les hommes eux-mêmes, les hommes qui savent vivre, se rangeront de votre parti.

CÉCILE.

Me dédommageront-ils du cœur de mon époux, quand je l’aurai perdu ?

MADAME DE SAINT-FAR.

Obéissez, mon enfant, obéissez. C’est le partage des âmes faibles. Vous ne savez pas ce que c’est que de céder une fois à un homme avec qui l’on doit passer sa vie.

CÉCILE.

Vous ne savez pas combien il en coûte pour chagriner un époux qu’on adore, à qui l’on doit tout, et le chagriner dans les premiers moments de son bonheur.

MADAME DE SAINT-FAR.

Que vous êtes enfant ! C’est surtout dans les commencements d’un ménage qu’il faut prendre l’empire sur son mari, défendre pied à pied sa liberté. L’amour qu’il a pour vous lui permet encore quelques complaisances, lui rend ses sacrifices moins sensibles. Il n’est que ce moment pour vous. Si vous le laissez échapper, vous êtes subjuguée. Ce qu’il accordera sans difficulté, un jour encore il le refusera. Son amour passé, quel droit nous restera-t-il sur lui ?

CÉCILE.

Ah ! toujours, toujours Mercourt m’aimera.

MADAME DE SAINT-FAR.

Ne vous abusez pas, Cécile. Mercourt vous adore ; mais croyez que cet amour passera plus rapidement que l’éclair. On n’est qu’un jour amant, on est un siècle époux.

CÉCILE.

Non, non. Si je juge du cœur de Mercourt par le mien, rien ne pourra jamais diminuer notre ardeur. C’est presque l’indifférence de l’épouse qui cause l’infidélité du mari.

MADAME DE SAINT-FAR.

Eh bien ! plus vous exigerez aujourd’hui, plus vous vous donnerez de moyens pour le captiver, ou s’il devenait un jour infidèle, pour ramener son cœur. En lui sacrifiant demain ce qu’il n’aura accordé aujourd’hui qu’avec peine, vous vous en faites un vrai mérite, et le forcez à la reconnaissance.

CÉCILE.

Mais si vous vous trompiez...

MADAME DE SAINT-FAR.

Ne craignez rien, Cécile ; fiez-vous en à mon expérience. Je sais qu’il n’y a pas de milieu pour une femme entre l’empire et l’esclavage.

CÉCILE.

Mais vous aimez Mercourt. Votre amitié pour moi n’est qu’une suite de celle que vous avez pour lui, et vous vous préparez à l’affliger.

MADAME DE SAINT-FAR.

Non, Cécile. J’assure au contraire son repos, sa tranquillité, son bonheur. Il n’est point d’homme, il n’en est aucun qui n’ait besoin d’être maîtrisé.

CÉCILE.

C’est à regret cependant que je me rends. Je vais affliger Mercourt : mais puisque vous m’assurez que son bonheur, que le mien en dépendent...

MADAME DE SAINT-FAR.

Soyez-en bien certaine... Ambroise.

CÉCILE.

Que lui voulez-vous ?

MADAME DE SAINT-FAR.

Laissez-moi faire... Ambroise ?

 

 

Scène IX

 

MADAME DE SAINT-FAR, CÉCILE, AMBROISE

 

AMBROISE.

Madame m’appelle ?

MADAME DE SAINT-FAR.

Que fait monsieur de Mercourt ?

AMBROISE.

Il est dans le jardin, madame.

MADAME DE SAINT-FAR.

Dites-lui que madame le prie de passer dans ce salon, qu’elle l’y attend.

AMBROISE, à Cécile.

Toute de suite ?

CÉCILE.

Oui, Ambroise.

AMBROISE.

Il suffit, madame.

 

 

Scène X

 

MADAME DE SAINT-FAR, CÉCILE

 

CÉCILE.

Mon cœur bat.

MADAME DE SAINT-FAR.

Quelle faiblesse ! Rassurez-vous, mon enfant. Voici le moment qui va pour la vie décider de votre fort, mettre à vos pieds votre mari, ou en faire votre tyran.

CÉCILE.

Mercourt, mon tyran !

MADAME DE SAINT-FAR.

Déclarez-lui que vous allez au bal, que vous le voulez absolument. Il se révoltera ; écoutez-le froidement, sans vous émouvoir. Gardez-vous surtout d’entrer en discussion avec lui. Vous seriez perdue. Ce n’est pas par le raisonnement que nous soumettons les hommes. Un je le veux, je le veux, doit suffire... Je l’entends, je crois.

CÉCILE.

Et vous me laissez seule.

MADAME DE SAINT-FAR.

Il le faut.

CÉCILE.

Si vous restiez, je serais plus forte.

MADAME DE SAINT-FAR.

Non, Cécile. Un témoin rendrait Mercourt plus difficile à vaincre. Nous aurions son orgueil et sa vanité de plus à combattre. Une femme n’est jamais si forte que dans le tête-à-tête. Un mari craint moins en général d’être maîtrisé que de le paraître. De la fermeté : songez que vous êtes femme.

 

 

Scène XI

 

MADAME DE SAINT-FAR, CÉCILE, MERCOURT

 

CÉCILE.

Le voici.

MADAME DE SAINT-FAR, à Mercourt qui entre.

Tout est changé.

MERCOURT, bas à madame de Saint-Far.

Que voulez-vous dire ?

MADAME DE SAINT-FAR, bas à Mercourt.

Armez-vous de courage et de fermeté.

 

 

Scène XII

 

MERCOURT, CÉCILE

 

MERCOURT.

Qu’avez-vous donc à me dire, Cécile ?

CÉCILE.

J’ai réfléchi, monsieur, sur le ridicule que j’allais me donner, en manquant à madame de Saint-Hilaire, et toutes réflexions faites, je suis décidée à aller ce soir au bal.

MERCOURT.

Vous y êtes décidée ? Et croyez-vous que j’y contente, moi ?

CÉCILE.

Il faut bien que vous y consentiez ; puisque la partie est arrangée, et que très certainement je n’y manquerai pas.

MERCOURT.

Pardonnez-moi, madame ; vous y manquerez pour ne vous pas manquer à vous-même.

CÉCILE.

Suis-je donc fait à mon âge, pour m’ensevelir dans la solitude de ma maison, et dans le cercle étroit de votre société. Je veux être heureuse.

MERCOURT.

Ce n’est pas au milieu du grand monde, madame, qu’une honnête femme trouve le bonheur... C’est dans l’intérieur de son ménage, dans le commerce intime d’une société composée de gens de bien : c’est auprès de son mari. Le plus saint des devoirs est aussi le plus doux des plaisirs.

CÉCILE.

Le premier des devoirs est d’être sociable. Je ne souffrirai pas que vous révoltiez le public. On peut ne pas aimer le monde, mais on doit le craindre et le ménager.

MERCOURT.

Soyez tranquille, madame, soyez tranquille. C’est moi seul que cela regarde. On dira que je suis un sauvage, un jaloux peut-être... Que m’importe ?

CÉCILE.

Il m’importe à moi. Je veux que mon époux soit considéré, et n’avoir pas à me reprocher d’en avoir fait la fable d’une ville.

MERCOURT.

J’aime beaucoup mieux être ridicule, madame, que méprisable.

CÉCILE.

Que voulez-vous dire ?

MERCOURT.

Que j’ai sur vous au moins les droits de l’expérience, et que sans doute vous ne forcerez pas à user ceux que me donne le titre de votre époux.

CÉCILE.

En abusant de cette autorité prétendue, craignez de me pousser à bout.

MERCOURT.

Je vous entends, madame ; mais tant que je vous estimerai, je ne craindrai pas cette menace, et je la craindrais encore moins, si je cessais de vous estimer.

CÉCILE.

On peut céder à l’époux qui nous aime, on doit résister au tyran.

MERCOURT.

Moi, votre tyran.

CÉCILE.

Oui, monsieur.

Dans ce moment madame de Saint-Far paraît à la porte, et d’un signe d’approbation affermit Cécile. Ce jeu muet se recommence pendant cette Scène pour marquer l’horreur du caractère de madame de Saint-Far, et motive l’aigreur de Cécile. C’est à l’intelligence de l’Actrice à mesurer l’effet et l’utilité de ce jeu muet.

MERCOURT.

Je vous deviens odieux, et cependant quelle est mon crime ? De sauver votre jeunesse des dangers qui l’environnent, de vous détacher de ce qui peut porter atteinte, je ne dis pas à votre innocence, mais à votre réputation ; de vouloir enfin vous faire aimer de bonne heure, ce qu’il faut que vous aimiez toujours.

CÉCILE.

Vos intentions peuvent êtres bonnes, mais vous vous y prenez mal. Vous voulez me faire aimer mes devoirs, et vous m’en faites une servitude ; vous rompez, au lieu de dénouer, et pour me détacher des personnes qui vous déplaisent, vous m’emprisonnez chez moi.

MERCOURT.

Cette prison, dont vous vous plaignez, sera pour vous, quand il vous plaira, l’asile de bonheur. Croyez qu’il m’en coûte pour vous parler d’un ton absolu, mais soyez sûre que tant que je vous aimerai, j’aurai la force de vous résister, et malheur à vous, si je vous abandonne.

CÉCILE.

Malheur à moi ! Vous m’estimez donc bien peu, si vous me croyez perdue, dès que vous cesserez de me tenir à l’attache. Je vous déclare cependant que dans mon époux je n’ai pas prétendu me donner un maître. Il faut pour faire vos volontés une force ou une faiblesse que je n’ai pas, que je ne veux pas avoir.

MERCOURT.

Est-ce Cécile que j’entends ?

CÉCILE.

Oui, si c’est Mercourt qui me parle.

MERCOURT.

Non, madame, ce n’est plus le faible, l’aveugle Mercourt. C’est un époux qui commande et qui veut être obéi.

CÉCILE.

Et de quel droit, monsieur ? Je ne suis pas votre esclave.

MERCOURT.

Madame...

CÉCILE.

Monsieur...

MERCOURT.

Que veut donc dire ce changement ?

CÉCILE.

Que vous vous êtes trompé, monsieur, si vous avez cru que je ne pourrais avoir un sentiment à moi, que je suis lasse de dissimuler, que je ne veux point obéir, et que votre joug enfin m’est insupportable.

MERCOURT.

On me l’avait bien dit qu’un jour je maudirais le nœud que je formais.

CÉCILE.

Je savais bien que j’arroserais ma chaîne de mes pleurs.

MERCOURT.

Elle n’est pas si forte que je ne puisse la briser.

CÉCILE.

Que n’est-il possible ?

MERCOURT.

Oui, madame, il est possible, et dès ce moment vous pouvez la regarder comme rompu.

CÉCILE.

Soit, monsieur, soit.

 

 

Scène XIII

 

MERCOURT, CÉCILE, MADAME DE SAINT-FAR, entre brusquement et fait signe à Cécile de se retirer

 

MADAME DE SAINT-FAR.

Eh bien, mes enfants. Êtes-vous enfin rendus à la raison ? Que vois-je ?

CÉCILE, au fond du théâtre, fort.

Un monstre avec lequel je ne veux plus vivre.

 

 

Scène XIV

 

MERCOURT, MADAME DE SAINT-FAR

 

MERCOURT.

Vous l’entendez, madame.

MADAME DE SAINT-FAR, après un long silence, et avec le plus grand étonnement.

Et c’est là cette femme si douce, si sensible, qui devait faire le bonheur de vos jours ?

MERCOURT.

Elle vient de les empoisonner.

MADAME DE SAINT-FAR.

Ah ! Mercourt !

MERCOURT.

Suis-je assez malheureux... Je l’adorais, madame, et je sens que je l’adore encore.

MADAME DE SAINT-FAR.

Vous l’adorez encore ?

MERCOURT.

Plus que jamais.

MADAME DE SAINT-FAR.

Il faut donc vous ouvrir les yeux ?

MERCOURT.

Que voulez-vous dire ?

MADAME DE SAINT-FAR.

Vous sentez-vous assez de fermeté pour recevoir un coup plus cruel encore que celui qui vient de vous porter Cécile ?

MERCOURT.

Donnez-moi la mort.

MADAME DE SAINT-FAR, lui présentant une lettre.

Connaissez-vous cette écriture ?

MERCOURT.

C’est celle de Belmont.

MADAME DE SAINT-FAR.

Lisez cette lettre qu’il écrivait à Cécile, et qu’elle a eu l’imprudence de me confier. Lisez.

MERCOURT, lit avec attention.

« Ô vous ! que j’aime plus que ma vie, est-il bien vrai que je vous verrai ce soir au bal ? Est-il bien vrai que nous nous vengerons enfin de Mercourt, et que vous me rendrez ma Cécile ? »

Il se jette dans un fauteuil.

Ah ! Dieux.

MADAME DE SAINT-FAR.

Mercourt ?

MERCOURT, la repoussant.

Laissez-moi, laissez-moi.

MADAME DE SAINT-FAR.

Tu repousses ton amie.

MERCOURT.

Toi, mon amie ! Quand tu viens de déchirer mon cœur. Retires-toi, cruelle ? Retires-toi...

Lui tendant les bras.

Pardon, madame, pardon. Je suis au désespoir. J’ai tout perdu... J’ai tout perdu.

MADAME DE SAINT-FAR.

Il te reste mon cœur ; il te reste une amie.

MERCOURT.

Et Cécile ?...

MADAME DE SAINT-FAR.

Oubliez-la.

MERCOURT, avec l’accent de la vraie douleur.

Cécile !...

MADAME DE SAINT-FAR.

Comme elle nous a trompés !

MERCOURT, se relevant avec fureur.

Ah ! ma vengeance ira plus loin encore que mon amour... Où est-elle ?

MADAME DE SAINT-FAR, se précipitant au devant de lui.

Qu’allez-vous faire ?

MERCOURT, furieux.

Lui montrer cette lettre... La confondre, et...

MADAME DE SAINT-FAR.

Vous me faites trembler... Modérez-vous.

MERCOURT.

Me modérer !... Me modérer ! quand la mort et la rage sont dans mon cœur... Je veux la voir.

MADAME DE SAINT-FAR.

Non, Mercourt ; non, je ne le veux pas.

MERCOURT.

Laissez-moi jouir de ses pleurs et de son désespoir.

MADAME DE SAINT-FAR.

Je connais trop votre faiblesse.

MERCOURT.

Ma faiblesse !... Ah ! vous ne savez donc pas jusqu’où l’amour outragé peut porter la fureur ?

MADAME DE SAINT-FAR.

Et c’est cette fureur que je redoute. Mon ami, Mercourt... Calmez-vous... Laissez-moi le soin d’éloigner votre infidèle épouse... Évitons l’éclat et le bruit... Confiez à l’amitié la vengeance de l’amour.

MERCOURT, dans le plus grand accablement.

Cécile !

Il tombe évanoui dans un fauteuil.

MADAME DE SAINT-FAR.

Ambroise... Ambroise ?

 

 

Scène XV

 

MERCOURT, MADAME DE SAINT-FAR, AMBROISE

 

AMBROISE.

Madame ?...

MADAME DE SAINT-FAR.

Ambroise... ne quittez pas votre Maître... Aussitôt qu’il aura repris ses esprits, conduisez-le dans son appartement. Empêchez qu’il ne voie personne. Empêchez surtout qu’il ne sorte. Je le confie à votre fidélité. Vous m’en répondrez.

 

 

Scène XVI

 

AMBROISE, MERCOURT

 

AMBROISE.

Ah ! mon maître... mon cher maître !

MERCOURT, dans le délire, avec tendresse.

Est-ce toi, Cécile ; est-ce toi qui m’appelle ?

AMBROISE.

Revenez à vous, monsieur ; c’est Ambroise.

MERCOURT, étonné.

Ambroise, où est Cécile ?

AMBROISE.

Je ne sais.

MERCOURT, douloureusement.

Où suis-je donc ? Qu’est devenue madame de Saint-Far ? Mon amie m’abandonne. Ma femme me trahit... Je n’y survivrai pas.

AMBROISE.

Monsieur... reprenez vos sens.

MERCOURT.

Connais-tu bien toute l’étendue de mon malheur ?

AMBROISE.

Vous m’en voyez pénétré, sans pouvoir en deviner la cause.

MERCOURT.

Cécile me trahit.

AMBROISE, vivement.

C’est faux.

MERCOURT.

C’est faux ?

AMBROISE.

Pardonnez... Mais, sur ma tête, je jure que madame n’est pas coupable. Je signerai son innocence de la dernière goutte de mon sang.

MERCOURT.

Elle te trompait comme moi.

AMBROISE, avec chaleur.

Non, monsieur, non.

MERCOURT.

Prends, prends cette lettre, que Belmont écrivait à Cécile.

AMBROISE.

À madame... Qui vous l’a dit ?

MERCOURT.

Madame de Saint-Far, qui vient de me la remettre... Lis-la...

Ambroise la lit.

Eh bien ?

AMBROISE, avec indignation.

Eh bien ! elle est la preuve la plus claire de l’infâme trahison...

MERCOURT.

De Cécile ?...

AMBROISE.

De votre madame de Saint-Far !

MERCOURT.

De madame de Saint-Far !

AMBROISE.

Oh ! mon maître. C’est à madame de Saint-Far que monsieur Belmont écrit cette lettre. C’est un domestique, à la livrée de monsieur Belmont, qui me l’a donnée pour madame de Saint-Far. C’est moi-même qui l’ai remise ce matin à madame de Saint-Far.

Il tire de sa poche l’enveloppe.

Tenez, tenez... Voilà l’enveloppe qu’elle a déchirée, et que le hasard, ou plutôt le Ciel, oui le Ciel, car Il protège toujours l’innocence, m’a fait ramasser. Tenez... voyez... lisez... À madame, madame de Saint-Far.

MERCOURT, se levant précipitamment.

Oh ! ciel ! quel jour vient me frapper ? Ambroise...

AMBROISE.

Mon maître !

MERCOURT, avec un cri de joie.

Cécile ne serait pas coupable ?

AMBROISE.

Non, monsieur ; non, elle ne l’est pas... Monsieur... monsieur...

MERCOURT.

Eh bien ?

AMBROISE, avec la plus grande émotion.

La voyez-vous ?... Elle est avec madame de Saint-Far. Elle pleure... Elle se désole... Madame de Saint-Far lui baise les mains... Elles viennent de ce côté... madame de Saint-Far la soutient... Elles vont entrer... Venez, monsieur, venez dans ce cabinet.

MERCOURT.

Que faire ?

AMBROISE, l’entraînant malgré lui dans un cabinet qui donne dans le salon, et duquel on peut tout entendre, sans être vu.

Venez.

 

 

Scène XVII

 

CÉCILE, MADAME DE SAINT-FAR

 

CÉCILE, dans le plus grand désordre, se jetant dans un fauteuil.

Ah ! laissez-moi... Laissez-moi mourir !

MADAME DE SAINT-FAR.

Cécile ! mon amie !

CÉCILE.

Barbare ! vous n’êtes plus à mes yeux qu’une furie implacable. C’est vous qui seule avez détruit mon bonheur. Ce sont vos conseils perfides qui m’ont enlevé le cœur de Mercourt... Mercourt ne m’aime plus... Mercourt ne veut plus me voir. Il veut ma mort. Il sera satisfait.

MADAME DE SAINT-FAR.

Que votre état déchire mon cœur !

CÉCILE.

Il vous a chargé de me prononcer cet arrêt cruel ?

MADAME DE SAINT-FAR.

Avec tout le froid de l’indifférence. Allez, m’a-t-il dit tranquillement ; allez déclarer à Cécile qu’il faut qu’elle se rende aujourd’hui même dans un couvent : que dans deux heures tout sera prêt pour son départ. Il a déjà choisi la retraite dans laquelle il veut vous cacher à l’univers.

CÉCILE.

Je ne le verrai plus !

MADAME DE SAINT-FAR.

Rappelez votre courage.

CÉCILE.

Je n’en ai plus, madame ; je n’en ai plus. Je ne respirais que pour aimer Mercourt, que pour l’adorer ; et il me chasse, il me chasse sans daigner me voir...

MADAME DE SAINT-FAR.

Ne vous ressouvenez que de ses torts.

CÉCILE.

Ses torts... En avait-il donc d’autres que de trop d’aimer. C’est le dépit, c’est la vanité... C’est vous qui m’avez perdue. Ai-je seulement voulu examiner mon époux avait raison ? Je n’ai vu que l’humiliation d’obéir. Et qui donc commandera si ce n’est le plus sage. Je l’appelais mon tyran un homme honnête qui me conjurait les larmes aux yeux de prendre soin de ma réputation. Et que me faisait donc ce bal ? Que m’était cette madame de Saint-Hilaire que je méprise ? Et je lui ai sacrifié mon bonheur ! J’ai perdu pour elle le cœur de mon époux. C’est vous, madame, c’est vous qui m’avez sacrifiée.

MADAME DE SAINT-FAR.

Votre faiblesse, ingrate, rend à mon amitié toute son énergie. C’est donc à moi à vous venger d’un monstre si peu digne de vous, de votre amour. Écoutez-moi, Cécile ? Mes chevaux sont prêts, mon cocher vous est dévoué ; vous pouvez compter sur sa discrétion. Il vous attend à la petite porte du parc ; dans deux heures vous serez à Paris. Volez chez madame de Saint-Hilaire : vous ferez entendre vos plaintes, on y sera sensible à vos larmes ; et Mercourt, le cruel Mercourt, ne sera plus le maître d’enfermer dans un tombeau sa malheureuse épouse... Venez ?

CÉCILE.

Non, madame, non. Mon parti est pris... Je reste ici... Il faudra que Mercourt vienne m’en arracher... C’est alors que je tomberai à ses pieds, que j’expirerai de douleur, si son cœur est fermé à mes larmes. Je ne puis vivre sans mon époux. Ah ! Mercourt, Mercourt. Est-il bien vrai que tu ne m’aimes plus ? Ciel ! dans ce moment mon sein tressaille. Fruit malheureux d’un si cruel amour, toi dont la naissance devait combler tous mes vœux, tu naîtras donc dans un jour de douleur. Ce ne sera pas ton père qui te recevra le premier dans ses bras. Ah ! Mercourt, est-il donc vrai que ne m’aimes plus ?

 

 

Scène XVIII

 

CÉCILE, MADAME DE SAINT-FAR, MERCOURT, AMBROISE

 

MERCOURT, sortant du cabinet, se précipite aux genoux de Cécile.

Je t’adore plus que jamais... Ô ma Cécile !

CÉCILE.

Mercourt !

MERCOURT, se relève, et regarde avec indignation madame de Saint-Far.

Madame !

MADAME DE SAINT-FAR.

Épargne-toi les reproches, Mercourt. Tu me connais... Je n’ai pu pardonner à Cécile de m’avoir enlevé ton cœur et ta main. J’ai voulu vous en punir tous deux. Un instant encore et je triomphais. Sa candeur l’emporte sur mon génie. Mais redoutez toujours et ma vengeance et ma colère.

Elle sort.

AMBROISE.

Va, monstre, que le Ciel te le rende.

 

 

Scène XIX

 

MERCOURT, CÉCILE, AMBROISE

 

CÉCILE.

Ah ! mon ami !

MERCOURT.

Ma Cécile !

CÉCILE.

Tu me pardonnes donc ?

MERCOURT, se jetant à ses pieds.

Tu parles de pardon, quand je dois retomber à tes pieds.

CÉCILE, se précipitant dans ses bras.

Non, non : serres-moi dans tes bras.

MERCOURT, après un moment de silence.

Il faut donc avoir été malheureux, pour sentir tout le prix de la sensibilité.

AMBROISE.

Mon maître !

MERCOURT.

Ambroise !... Ma Cécile !... Quel moment pour mon cœur !

CÉCILE.

Sois toujours mon mentor et mon guide.

MERCOURT.

Je ne veux être que ton ami.

CÉCILE.

Tu n’en auras jamais de plus vrai que ta femme.

MERCOURT.

Ah ! ma Cécile, souvenons-nous longtemps, que rien n’est plus à craindre qu’un liaison dangereuse.

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