La Manie des places (Eugène SCRIBE - Jean-François BAYARD)

Comédie-vaudeville en un acte.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre S. A. R. Madame, le 19 juin 1828.

 

MONSIEUR DE BERLAC

MONSIEUR DE NOIRMONT, ancien inspecteur général

FRÉDÉRIC DE RINVILLE

MONSIEUR DUFOUR, employé au Mont-de-Piété

GEORGES, commis de l’hôtel

MADAME PRESTO, tenant un hôtel garni

JULIETTE, sa fille

JOSEPH, domestique de l’hôtel

UN DOMESTIQUE

 

À Paris, rue de Rivoli, dans l’hôtel garni tenu par madame Presto.

 

Une grande salle de l’hôtel. Porte au fond, et deux portes latérales sur les derniers plans. Sur le premier plan, à gauche et à droite, portes d’appartements au-dessus desquelles sont des numéros ; la porte à gauche, qui est celle de monsieur de Berlac, doit porter le n° 54. À droite, sur le devant, une table et tout ce qu’il faut pour écrire ; on doit y voir un grand livre où sont inscrits les noms des voyageurs.

 

 

Scène première

 

FRÉDÉRIC, GEORGES

 

GEORGES.

Comment ! vous ici, monsieur Frédéric de Rinville ?

FRÉDÉRIC.

Eh ! mon pauvre Georges, par quel hasard dans un hôtel garni ? et premier garçon, à ce qu’il me semble ?

GEORGES.

Du tout, monsieur, premier commis, ce qui est bien différent ; et puis la situation fait tout ; un hôtel, rue de Rivoli ! ce n’est pas déroger. On ne reçoit ici que des ducs, des marquis, des princes étrangers. Nous avons manqué avoir les Osages.

FRÉDÉRIC

Je ne sais pas alors si moi, qui ne suis ni prince, ni marquis, ni Os...

GEORGES.

Vous avez cinquante mille livres de rente ; c’est reçu partout ; et puis, vous avez des amis qui vous sont dévoués. Élevé près de vous, ayant presque fait mes études, en vous voyant faire les vôtres, je pouvais solliciter comme tout le monde ; mais, dans cette maison, j’ai pris d’autres idées.

Air de Marianne. (Dalayrac.)

Ici, je deviens philosophe...
Nous logeons des solliciteurs
Dont j’ai vu mainte catastrophe
Emporter toutes les grandeurs.
Je veux souvent
Suivre en avant
Les gens heureux que protège un bon vent ;
Ils sont montés...
À leurs côtés
Je rêve aussi des rangs, des dignités ;
Mais qu’une tempête survienne,
Je les vois revenir confus,
Pleurant les places qu’ils n’ont plus,
Et je reste à la mienne.

Aussi, je n’ai pas d’autre ambition que de rester ici, et de m’y marier.

FRÉDÉRIC.

Je comprends ; tu aimes l’hôtesse.

GEORGES.

Pas tout à fait ; j’aime sa fille sérieusement, et je serais déjà son mari sans un procès que nous suscite un concurrent ; car je suis malheureux, moi ! il y a toujours de la concurrence. Mais vous avez l’air préoccupé, inquiet, et moi qui vous ennuie de mes affaires.

FRÉDÉRIC.

Écoute : tu es un garçon actif, discret, intelligent : j’ai toujours eu besoin de ton zèle, et maintenant plus que jamais.

GEORGES.

Parlez, monsieur Frédéric, faut-il courir ? Faut-il vous suivre ?

FRÉDÉRIC.

Dis-moi ; n’avez-vous pas dans cet hôtel un voyageur arrivé depuis peu ; tête poudrée, air enjoué, œil vif, même un peu hagard, toujours allant, venant, parlant de son crédit, et jetant à tort et à travers des espérances, des cordons et des places ?

GEORGES.

Si, monsieur ; il y en a ici beaucoup, nous en voyons tous les jours, parce que, comme je vous disais tout à l’heure... la situation... vis-à-vis des Tuileries et à côté d’un ministère...

FRÉDÉRIC.

Eh ! ce n’est pas de cela qu’il s’agit, mais de quelqu’un que tu as dû voir chez moi ; tu le connais, monsieur de Berlac.

GEORGES.

Non, non ; mais Julien, votre valet de chambre, m’en a souvent parlé. Attendez donc ; vous aimiez sa fille ?

FRÉDÉRIC.

Oh ! je l’aime plus que jamais. Le jour du mariage était fixé, j’allais être heureux, lorsqu’aux dernières élections il prit fantaisie à mon beau-père de se porter candidat. J’avais quelque influence ; il comptait sur moi ; il avait raison ; j’aurais tout fait pour lui, excepté d’en faire un député.

Air de Julie.

Pour lui j’aurais donné ma vie ;
Mais il s’agissait, en ce jour,
Des intérêts de ma patrie,
J’oubliai ceux de mon amour.
Oui, l’on doit, s’immolant soi-même,
Préférer toujours, en bon fils,
La mère qui nous a nourris
À la maîtresse qui nous aime.

Monsieur de Berlac ne doutait pas du succès ; il faisait déjà des discours superbes qui nous ennuyaient à mourir ; il commanda son habit qui devait servira un autre (cela s’est vu quelquefois). Enfin, le jour fatal arriva ; il n’eut pas une voix, pas même la mienne. Juge de sa colère !... Dès lors, plus d’amitié entre nous, plus de mariage ; il me bannit de sa présence ; il ne veut même pas que mon nom soit prononcé devant lui.

GEORGES.

Ma foi, monsieur, à votre place, je l’aurais envoyé à la Chambre ; il ne penserait pas à faire sa fortune, puisqu’elle est faite, il est aimé, estimé ; c’est ce qu’il faut, je crois.

FRÉDÉRIC.

Assurément, c’est un excellent homme, mais la tête...

GEORGES.

La tête ?

FRÉDÉRIC.

Oui, oui, plus rien ! c’est fini !

GEORGES.

Ô ciel ! que dites-vous là ? ah çà, il lui est donc arrivé quelque malheur ?

FRÉDÉRIC.

Une maladie assez à la mode aujourd’hui, une ambition rentrée. L’échec qu’il venait de recevoir aux élections avait déjà donné à son esprit, un peu faible, un nouveau degré d’exaltation, lorsqu’un matin il lit dans le Moniteur, partie officielle : « monsieur de Berlac vient enfin d’être nommé conseiller d’État. » Juge de sa joie, de son ravissement ! Le jour de la justice est donc enfin arrivé ! Il court chez tous ses amis, même chez moi, avec qui il était brouillé ; il m’offre son crédit, sa protection ; car le voilà en place, le voilà conseiller d’État. Il le fut en effet toute la journée ; mais le lendemain, l’implacable Moniteur lui apprit sa destitution.

GEORGES.

Si tôt que cela ?

FRÉDÉRIC.

Il n’avait pas été nommé : c’était par erreur.

GEORGES.

Du ministère ?

FRÉDÉRIC.

Non, de l’imprimeur ; une faute d’impression, une lettre changée, monsieur de Berlac, au lieu de Gerlac : erreur bien permise entre deux mérites aussi inconnus l’un que l’autre. Mais vois à quel point une lettre, un jambage de plus ou de moins, peuvent influer sur la raison humaine ! Il a été accablé du coup, et son cerveau, déjà malade, n’a pu supporter la perte d’une place qu’il n’avait jamais eue.

GEORGES.

Je crois bien : on s’habitue si vite... Si encore, en le destituant, on lui avait donné des consolations, des dédommagements ; enfin, une place supérieure, comme cela se pratique... quelquefois.

FRÉDÉRIC.

De ce côté-là sois tranquille, rien ne lui manque ; il s’est donné de lui-même des cordons, des dignités, des portefeuilles ; il ne se refuse rien.

GEORGES.

Comment, monsieur ?

FRÉDÉRIC.

C’est là sa folie. Aujourd’hui, il se nomme chef de division ; demain, secrétaire général ; après-demain, ministre ; et puis il recommence, toujours enchanté de sa nomination, qui, du reste, ne peut faire crier personne ; car il est impossible d’exercer avec plus de probité ; tout au mérite, rien à la faveur. Enfin, mon ami, comme je te le disais, une folie complète.

Air du vaudeville du Dîner de garçons.

Partout il admet tour à tour
La justice et l’économie ;
Même on m’a dit que, l’autre jour,
Dans un beau moment de folie...
Trouvant le budget trop pesant,
Il s’est ôté son ministère...
Et, pour être moins exigeant,
Pour mieux sentir la valeur de l’argent,
Il s’est nommé surnuméraire !

GEORGES.

Voyez-vous cela !

FRÉDÉRIC.

À cela près, un excellent homme ; bon père, bon ami, causant de la manière la plus sage et la plus raisonnable sur tous les sujets, un seul excepté.

GEORGES.

Ce n’est pas possible.

FRÉDÉRIC.

Si vraiment. Semblable à Don Quichotte, qui n’extravaguait que lorsqu’il était question de chevalerie, monsieur de Berlac ne perd la tête que quand il s’agit de places ou de dignités. L’un prenait des auberges pour des châteaux, et celui-ci prend toutes les maisons pour des ministères.

GEORGES.

Je comprends, monsieur.

Air de l’Artiste.

Don Quichotte moderne,
Il prendrait en chemin
Tel orateur qu’on berne
Pour l’enchanteur Merlin,
Un ministre en disgrâce
Pour quelque mécréant,
Et bien des gens en place
Pour des moulins à vent !

Et dans quelle maison, dans quel ministère est-il en ce moment ?

JULIETTE, en dehors.

Georges ! Georges !

FRÉDÉRIC.

Chut ! quelqu’un.

 

 

Scène II

 

FRÉDÉRIC, GEORGES, JULIETTE, sortant de la chambre du fond, à gauche

 

JULIETTE, accourant.

Georges ! Georges ! Ah ! Monsieur Georges.

GEORGES, bas à Frédéric.

C’est elle, monsieur, la jeune personne...

JULIETTE.

Maman vous recommande les voyageurs qui sont arrivés cette nuit.

FRÉDÉRIC, vivement, allant à Juliette.

Des voyageurs ! Permettez, mademoiselle ; qui sont-ils ? savez-vous...

JULIETTE.

Mais, monsieur de Noirmont, cet inspecteur général qui est déjà venu l’année dernière.

FRÉDÉRIC.

Ah ! ce n’est pas cela.

Il passe à la gauche de Juliette.

GEORGES.

Moi qui ne suis ici que depuis six mois, je ne le connais pas, je ne l’ai pas vu.

JULIETTE.

Je crois bien. Cette nuit, on vous a fait appeler longtemps sans pouvoir vous réveiller. Monsieur Georges a le sommeil très dur. Eh bien ! venez-vous ? on vous attend.

FRÉDÉRIC.

Pardon, mademoiselle ; j’ai deux mots à lui dire, et je vous le renvoie.

GEORGES.

Si c’est possible, mademoiselle Juliette.

JULIETTE, à part.

Il y a toujours des importuns.

Haut.

Comme vous voudrez. C’est que monsieur Dufour, que vous n’aimez pas, ni moi non plus, est là-bas près de maman, il lui parle, et...

GEORGES.

Vrai ! monsieur Dufour, cet intrigant, cet imbécile, un commissaire au Mont-de-Piété !

À Frédéric.

C’est mon rival, monsieur.

JULIETTE.

Monsieur Georges !

FRÉDÉRIC.

Rassurez-vous, mademoiselle ; je sais tout, et s’il y a des obstacles à votre bonheur, je les lèverai peut-être. Avez-vous confiance en moi ?

JULIETTE.

Dame ! monsieur, ça commence à venir.

FRÉDÉRIC.

À la bonne heure. Cela dépend de Georges.

Air du vaudeville du Piège.

S’il peut me servir aujourd’hui,
Je vous marie.

JULIETTE.

Ah ! quelle ivresse !
Monsieur, je vous réponds de lui.
Mais vous tiendrez votre promesse.

FRÉDÉRIC.

Comptez sur moi, s’il réussit.

GEORGES.

Parlez, monsieur ; j’aurai, je pense,
Cent fois plus d’adresse et d’esprit
En songeant à la récompense.

JULIETTE.

Maintenant, je n’ai plus peur de monsieur Dufour, et je vais faire prendre patience à maman. Adieu, monsieur, adieu.

Elle rentre dans l’appartement du fond, à gauche.

 

 

Scène III

 

GEORGES, FRÉDÉRIC

 

GEORGES.

Est-elle gentille ! et vous consentiriez...

FRÉDÉRIC.

À servir tes amours ? mais certainement, si tu parviens à servir les miennes.

GEORGES, riant.

Moi, monsieur !

FRÉDÉRIC.

Oui, toi, si tu m’aides à retrouver monsieur de Berlac

GEORGES.

Est-ce qu’il est comme sa raison ? est-ce qu’il est égaré ?

FRÉDÉRIC.

Eh ! sans doute, voilà ce qui cause mon inquiétude ; je suis à sa poursuite. Sa fille Émilie, qui vient d’arriver à Paris, me mande que, depuis six jours, son père a disparu, qu’il a quitté son château, sa province, en lui laissant la lettre que voici et qu’elle m’envoie.

Il lit.

« Ma chère Émilie, je suis obligé de partir à l’instant et sans t’embrasser. On vient de créer pour moi un nouveau ministère. Viens donc me rejoindre dès que tu pourras. Tu me trouveras à Paris, dans mon hôtel. Mon Excellence, DE BERLAC. »

GEORGES.

Je comprends, Son Excellence est perdue.

FRÉDÉRIC.

Précisément.

GEORGES.

Et où la retrouver, dans la foule des Excellences ? Il y en a tant à Paris, d’anciennes et de nouvelles.

FRÉDÉRIC.

D’après les renseignements que j’ai pris, une voiture de poste, à peu près semblable à la sienne, a passé hier dans ce quartier. Mais dans quel hôtel s’est-il arrêté ?

GEORGES.

Je les connais tous ; je verrai, je m’informerai.

FRÉDÉRIC.

C’est le service que j’attendais de toi ; et si tu peux réussir, je te marie, je t’assure une place auprès de moi.

GEORGES.

Une place auprès de vous ! Nous le trouverons, monsieur, nous le trouverons.

FRÉDÉRIC.

Mon bonheur en dépend. J’ai promis à Émilie de lui ramener son père ; et pourtant je ne puis me montrer à ses yeux ; car, s’il me reconnaissait, il ne voudrait pas me suivre. Il faut donc que ce soit toi seul qui paraisses, qui te charges de tout. Mais je te recommande, dans toutes tes mesures, les plus grands égards.

GEORGES.

Oui, monsieur, oui, je comprends... comptez sur moi.

On sonne.

Mais pardon ; on s’impatiente.

Criant.

On y va.

À Frédéric.

Mon mariage et une place, n’est-ce pas ?

FRÉDÉRIC.

Pour l’argent, ne l’épargne pas ; et si tu as le bonheur de le retrouver, tâche, avec esprit, et sans violences, de ne plus le quitter, de t’en assurer, afin de le conduire à la maison dont voici l’adresse.

Il lui donne une adresse.

GEORGES.

Soyez tranquille.

On sonne encore.

 

 

Scène IV

 

FRÉDÉRIC, GEORGES, MADAME PRESTO

 

MADAME PRESTO.

Eh bien ! Georges, vous n’entendez pas ?

GEORGES.

Si, madame, car je prenais les ordres de monsieur.

Ensemble.

Air : La voilà, de frayeur. (Léonide.)

FRÉDÉRIC.

Tu m’entends,
Je t’attends,
Je compte sur ton zèle,
Tu m’entends,
Tu comprends,
Vous serez tous contents.

MADAME PRESTO.

Allez donc,
Partez donc,
On sonne, on vous appelle ;
Allez donc,
Partez donc,
Quel bruit dans la maison !

GEORGES.

On y va,
Me voilà ;

À Frédéric.

Oui, comptez sur mon zèle ;
On y va,
Me voilà,
On le retrouvera.

FRÉDÉRIC.

Je vais bien vite au ministère,
Où j’ai du monde à prévenir,
Dans la crainte que mon beau-père
Ne veuille d’abord y courir.

MADAME PRESTO.

Mais allez donc, dans l’antichambre,
J’entends des députés sonner ;
Ils demandent leur déjeuner
Avant de se rendre à la Chambre.

On sonne.

Ensemble.

Reprise de l’air.

FRÉDÉRIC.

Tu m’entends, etc.

MADAME PRESTO.

Allez donc, etc.

GEORGES.

On y va, etc.

Frédéric sort par le fond ; Georges entre dans la chambre du fond, à droite.

 

 

Scène V

 

MADAME PRESTO, seule

 

Je ne sais pas où ce garçon-là a la tête. Quoi qu’en dise ma fille, ce n’est pas le gendre qu’il nie faut ; il nous aime, et voilà tout ; tandis que monsieur Dufour... il ne nous aime pas celui-là ; au contraire, il plaide contre nous.

Air : Qu’il est flatteur d’épouser celle.

À nous poursuivre il se dispose ;
Je le ménage. À mon avis
On doit plus soigner, et pour cause,
Ses ennemis que ses amis.
Lorsque les beaux jours disparaissent,
Quand vient le malheur, on sait ça,
Les amis souvent nous délaissent,
Les ennemis sont toujours là !

Ah ! voici monsieur de Noirmont, notre inspecteur général.

 

 

Scène VI

 

MADAME PRESTO, MONSIEUR DE NOIRMONT, qui entre en rêvant, par la porte du fond, à droite, et se dirigeant vers la chambre de monsieur de Berlac

 

MADAME PRESTO.

J’ai bien l’honneur de présenter mes respects à monsieur l’inspecteur général.

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Ah ! c’est vous, madame Presto ?

MADAME PRESTO.

Monsieur l’inspecteur est arrivé hier au soir si tard, que je n’ai pu avoir le plaisir de lui présenter mes hommages ; mais j’espère qu’on a eu les soins, les égards qui sont dus à monsieur l’inspecteur général ?

MONSIEUR DE NOIRMONT, de mauvaise humeur.

Monsieur l’inspecteur général, monsieur l’inspecteur général, vous pouvez bien m’appeler monsieur de Noirmont. Il me semble que ce nom vaut bien l’autre, qui me choque, qui me déplaît ; je ne puis souffrir qu’on me le donne, surtout depuis qu’on me l’a ôté.

MADAME PRESTO.

Comment ! monsieur ne serait plus inspecteur général ?

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Eh ! voilà une heure que je vous le dis. Vous n’avez donc pas lu le Moniteur ?

MADAME PRESTO.

Je m’y abonne, monsieur} mais je ne le lis pas. Et monsieur a été destitué ?

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Oui, ma chère amie ; voilà comme on récompense les services ! Moi qui étais en place depuis vingt ans, sous tous les gouvernements, sous tous les ministères ! Aussi, je venais ici pour réclamer, et pour voir s’il n’y aurait pas moyen d’être dédommagé.

MADAME PRESTO.

C’est bien difficile maintenant.

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Moins que vous ne le croyez.

À voix basse.

et vous-même, si vous voulez, vous pouvez m’être utile, me seconder.

MADAME PRESTO.

Moi, monsieur !

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Silence ! Il y a ici, dans cet hôtel, un homme puissant, un grand personnage, un ministre, en un mot.

MADAME PRESTO.

Que me dites-vous là ?

MONSIEUR DE NOIRMONT.

C’est moi qui l’ai amené dans votre hôtel.

MADAME PRESTO.

Je logerais une Excellence !

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Je l’ai rencontré hier à Fontainebleau, où sa voiture venait de se briser. Il pressait les ouvriers, disant qu’il était attendu à Paris ; et, se promenant avec impatience, il laissait échapper les mots de conseil de ministres, projets de loi, portefeuille. Ces paroles mystérieuses, ce regard bienveillant, cet air de dignité, tout en lui me surprit, m’imposa. Je me hasardai à lui offrir dans ma chaise de poste une place qu’il a daigné accepter ; et, tout en roulant, il m’a avoué lui-même qu’on le rappelait de sa campagne pour lui confier un portefeuille.

MADAME PRESTO.

Lequel ?

MONSIEUR DE NOIRMONT.

C’est ce que j’ignore ; car il parlait à la fois de finances, de la guerre, de la marine, et il se pourrait qu’il fût honoré de la présidence.

MADAME PRESTO.

Bonté de Dieu !

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Silence ; il est là, dans cette chambre, n° 54.

MADAME PRESTO.

Et vous l’avez amené dans mon hôtel ?

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Il n’en connaissait point, et je lui ai indiqué celui-ci.

MADAME PRESTO.

Quelle reconnaissance !

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Il ne tient qu’à vous de me la prouver. Autant que j’ai pu en juger,

Élevant la voix en se tournant du côté de la chambre de monsieur de Berlac.

c’est un homme intègre, impartial, qui vient ici avec des idées de justice et d’économie.

MADAME PRESTO.

Croyez-vous qu’il reste longtemps ?

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Ah !... raison de plus pour se hâter. Mais vous sentez bien qu’avec un pareil homme, je me suis bien gardé de rien demander ; de parler de moi ou de mes services. D’abord, il n’est pas dans mon caractère de solliciter ou d’intriguer ; on sait ce que je vaux. Vous le savez, vous, madame Presto ?

MADAME PRESTO.

Certainement.

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Eh bien, vous pouvez le dire à Son Excellence, lui parler des injustices dont j’ai été la victime, de tout le bien que j’ai fait, de cette brochure que j’ai fait faire, et surtout de cette place de receveur particulier qui est vacante à Paris, et que je sollicite pour mon gendre ; et tout cela négligemment... sans affectation... par manière de conversation, et comme choses de notoriété publique, le tout sans vous compromettre ; car vous n’êtes pas censée savoir que c’est un ministre ; vous ne voyez en lui qu’un simple particulier qui vient loger et déjeuner chez vous.

MADAME PRESTO.

Vous avez raison, moi qui n’y pensais pas !

Allant vers la porte du fond.

Le déjeuner de monseigneur !

MONSIEUR DE NOIRMONT, l’arrêtant.

Silence donc, attendez au moins qu’il le demande, et surtout n’allez pas donner à ce déjeuner une dénomination ministérielle. C’est un déjeuner incognito.

MADAME PRESTO.

Soyez tranquille.

MONSIEUR DE NOIRMONT, écoutant et regardant à la porte de la chambre de monsieur de Berlac.

On a parlé, il est levé. Oh ! ma foi, je n’y tiens plus.

Il frappe à la porte.

MONSIEUR DE BERLAC, en dedans.

Qu’est-ce ? qui est là ?

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Monseigneur est-il visible ?

MONSIEUR DE BERLAC, de même.

Oui.

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Peut-on entrer ?

MONSIEUR DE BERLAC.

Entrez.

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Entendez-vous ? Il a dit : Entrez.

MADAME PRESTO.

Il l’a dit !

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Quelle bonté ! Mais surtout, madame Presto, de la discrétion, la plus grande discrétion. Il a dit : Entrez ; j’entre.

Il entre dans la chambre.

 

 

Scène VII

 

MADAME PRESTO, puis MONSIEUR DUFOUR

 

MADAME PRESTO.

Je ne puis revenir encore d’une semblable aventure, et il y aura bien du malheur si je n’en profite pas.

Monsieur Dufour entre par la porte du fond.

Ah ! monsieur Dufour, vous voilà !

MONSIEUR DUFOUR.

Oui, ma belle dame, et je reçois à l’instant de mon avoué une lettre que je m’empresse de vous communiquer.

MADAME PRESTO.

Une lettre ! votre avoué ! vous savez bien qu’il n’y a plus de procès entre nous.

MONSIEUR DUFOUR.

Comme vous voudrez ; je suis en mesure. Je suis principal locataire ; et en faisant rompre un bail que le propriétaire a fait en fraude de mes droits, je vous renvoie de cet hôtel, qui est déjà achalandé rue de Rivoli... une exposition superbe... et je vous ruine.

MADAME PRESTO.

Monsieur Dufour.

MONSIEUR DUFOUR.

Ou je reste avec vous, comme votre associé, comme votre gendre : c’est à vous de choisir.

MADAME PRESTO.

Vous savez bien que mon choix est déjà fait.

MONSIEUR DUFOUR.

Oui, mais à condition que vous donnerez à votre fille une dot proportionnée à mon amour ; et vous savez que je l’aime beaucoup.

MADAME PRESTO.

Beaucoup trop ; votre tendresse est d’une exigence... Mais si au lieu d’une dot assez modique, je vous faisais avoir une belle place ?

MONSIEUR DUFOUR.

Que dites-vous ?

MADAME PRESTO.

Une place de receveur des finances à Paris ?

MONSIEUR DUFOUR.

Pas possible ! moi !

MADAME PRESTO.

Si, j’en réponds !

MONSIEUR DUFOUR.

Moi ! monsieur Dufour, commissaire au Mont-de-Piété !

Air du vaudeville des Scythes et les Amazones.

Moi, receveur ! quel bonheur ! quelle place !
Se pourrait-il ?

MADAME PRESTO.

Mais soyez notre ami.

MONSIEUR DUFOUR.

Parlez : pour vous que faut-il que je fasse ?
Neuf ans encor vous resterez ici,
Plus de procès entre nous, c’est fini.
J’en perds l’esprit.

MADAME PRESTO.

Entrez dans ma famille.

MONSIEUR DUFOUR.

C’est un honneur que j’ai toujours cherché.
Vite au contrat. J’adore votre fille,
Et vous aussi par-dessus le marché !

De plus, j’épouse sans dot.

MADAME PRESTO.

C’est dit : touchez là, mon gendre.

MONSIEUR DUFOUR.

Et quels sont vos desseins ?

MADAME PRESTO.

Laissez-moi faire, et taisez-vous. Le voici.

MONSIEUR DUFOUR.

Qui donc ?

MADAME PRESTO.

Silence !

 

 

Scène VIII

 

MONSIEUR DUFOUR, MADAME PRESTO, MONSIEUR DE BERLAC, MONSIEUR DE NOIRMONT, puis JULIETTE

 

MONSIEUR DE BERLAC.

Oui, monsieur, je diminue le budget ; j’éclaircis les comptes ; je les mets à la portée de tout le monde. Les voilà : regardez ; vous n’y voyez pas encore ? Approchez des lumières ; n’ayez pas peur, ça ne mettra pas le feu. Des lumières partout ; je ne les crains pas, je veux qu’on y voie.

MADAME PRESTO.

Comme monsieur voudra ; mais comme il fait grand jour...

MONSIEUR DE BERLAC.

Grand jour ! ma chère amie. Oui, vous avez raison ; c’est un grand jour, le jour de la réconciliation, du bonheur général ; car je veux désormais que tous nos administrés, que tous nos contribuables soient heureux. Quand une fois, par hasard, ils auraient de l’agrément pour leur argent, où serait le mal ?

MONSIEUR DE NOIRMONT, à part.

Voilà bien le ministre le plus original...

MONSIEUR DE BERLAC.

Et puis quand je m’en irai, je leur dirai : « Mes enfants, me voilà. Rien dans les mains, rien dans les poches. Regardez dans les vôtres, et comptez. Comme cela, on se sépare bons amis ; une poignée de main, et votre serviteur de tout mon cœur, je m’en vais déjeuner. » – Car nous déjeunons, n’est-il pas vrai ?

Il passe à gauche du théâtre ; madame Presto est à sa droite.

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Moi, c’est déjà fait ; mais vous, n’est-ce pas, madame l’hôtesse ?

Il avance un fauteuil pour monsieur de Berlac.

MADAME PRESTO.

Oui, monsieur ; oui, monsieur.

MONSIEUR DE NOIRMONT, bas à madame Presto.

Commencez donc sur-le-champ, il n’y a pas de temps à perdre.

MADAME PRESTO.

N’ayez pas peur.

À monsieur de Berlac avec volubilité.

On va le monter à l’instant, un déjeuner soigné et délicat, mon mari est en bas à la cuisine, qui a voulu s’en occuper lui-même, et mon mari est un homme c’est un homme, celui-là !

MONSIEUR DE BERLAC.

C’est un cuisinier ?

MADAME PRESTO.

Cuisinier par excellence. Quand je parle d’excellence, il y en a beaucoup qui auraient voulu l’avoir, et il a toujours refusé, à cause de l’indépendance de ses opinions. Celui qui aurait l’esprit de se l’attacher ne s’en repentirait pas.

MONSIEUR DE BERLAC.

Vraiment ?

Il tire un calepin de sa poche.

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Il ne s’agit pas de cela ; allez donc au fait.

MADAME PRESTO.

C’est une manière d’y arriver.

À monsieur de Berlac.

Et à un grand seigneur, à un ministre, par exemple, pour qui j’aurais de l’amitié, je ne souhaiterais point d’autre chef d’office que mon mari.

Monsieur de Berlac s’assied.

C’est un cadeau que je lui ferais.

MONSIEUR DE BERLAC.

Son nom ?

MADAME PRESTO.

Presto, cuisinier italien.

MONSIEUR DE BERLAC.

Cuisinier bouffe.

MADAME PRESTO.

Connu par la vivacité de son exécution ; avec lui on n’attend jamais, et l’on dîne toujours de bonne heure.

À part.

Et le déjeuner qui n’arrive pas.

Elle va vers le fond.

MONSIEUR DE BERLAC.

Ses titres ?

MADAME PRESTO, revenant et s’approchant de monsieur de Berlac, qui est assis.

Auteur d’un Traité sur le macaroni ; attaché au dernier conclave en qualité de restaurateur ; employé au congrès de Vérone ; et, dans les Cent-Jours, il a refusé une place de cinquante napoléons, chez un chambellan dont la fortune était douteuse et les opinions suspectes.

MONSIEUR DE BERLAC, se levant.

C’est bien : il aura quinze cents francs.

Air : Mon père était pot.

Oui, les diners sont dans nos mœurs ;
Chez moi, je veux qu’on dîne.
J’ouvre aux penseurs, aux orateurs,
Ma table et ma cuisine.
Mais,
Malgré mes mets
Et mes vins,
Divins,
Les lois, l’honneur, la charte,
Seront respectés,
Et nos libertés
Ne paieront pas la carte.

Juliette entre, suivie d’un domestique qui porte un petit guéridon sur lequel se trouve le déjeuner.

MADAME PRESTO.

Voici le déjeuner.

MONSIEUR DE NOIRMONT, bas à madame Presto.

Mais parlez donc de moi !

MADAME PRESTO.

Nous y voilà.

Monsieur de Berlac s’assied. Madame Presto est à côté de lui, à sa gauche ; Juliette et monsieur Dufour, à droite ; monsieur de Noirmont auprès de madame Presto.

MONSIEUR DE BERLAC.

Beau déjeuner !

Regardant Juliette.

Jolie fille.

Montrant Dufour.

Et celui-là, c’est votre mari, monsieur Presto, dont vous me parliez tout à l’heure ?

JULIETTE.

Non, monsieur, ce n’est pas là mon père. N’est-ce pas, maman ?

MADAME PRESTO.

C’est un homme du plus grand mérite, un comptable ! un administrateur ! et s’il y avait une justice au monde, il y a longtemps qu’il serait receveur.

MONSIEUR DE BERLAC.

Comment cela ?

MADAME PRESTO.

Il en a exercé les fonctions en secret, pour un homme nul et sans talents, qui en avait le titre et les appointements, tandis que lui en remplissait la place, avec un zèle, une intégrité !... C’est cette place de receveur particulier qui est maintenant vacante.

MONSIEUR DE BERLAC.

Que me dites-vous là ?

MONSIEUR DE NOIRMONT, bas à madame Presto.

Y pensez-vous ! cette place que j’ai en vue pour mon gendre !

MADAME PRESTO.

Écoutez donc ! j’ai aussi une fille à marier.

MONSIEUR DE BERLAC.

Voilà qui n’est pas juste : et la justice avant tout ; il aura la place. Son nom ?

MADAME PRESTO.

Monsieur Dufour, commissaire au Mont-de-Piété.

Bas à Dufour.

Vous avez votre place.

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Madame Presto, voilà qui est bien peu délicat.

MADAME PRESTO.

La famille avant tout.

MONSIEUR DE NOIRMONT, à part.

Je vois bien qu’il faut que je me soigne moi-même.

Haut.

Madame Presto, a-t-on apporté les exemplaires de mon dernier ouvrage ?

MONSIEUR DE BERLAC.

Un ouvrage ! qu’est-ce que c’est ? et de qui ?

MADAME PRESTO.

De monsieur de Noirmont.

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Allez donc, allez donc !

MADAME PRESTO.

Un homme très capable, et qui joint aux plus grands talents le plus beau caractère. Il a été inspecteur général pendant vingt ans, et a donné sa démission pour cause d’économie publique.

MONSIEUR DE BERLAC.

Il serait possible !

MADAME PRESTO.

Monsieur de Noirmont ! c’est connu, tout le monde vous le dira.

MONSIEUR DE BERLAC, se levant de table.

Une injustice à réparer ! c’est mon affaire, c’est mon état.

Allant à monsieur de Noirmont.

Mon ami, j’ai besoin dans mon ministère d’un secrétaire général. Touchez là, je vous nomme. Voilà comme je suis ; c’est toujours cela en attendant mieux.

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Ah ! monseigneur ! une pareille faveur...

MONSIEUR DUFOUR, à madame Presto.

Monseigneur ! que dit-il ?

MONSIEUR DE NOIRMONT.

C’est le ministre lui-même.

JULIETTE.

Un ministre dans la maison, moi qui n’en ai jamais vu.

MADAME PRESTO.

Ah ! monseigneur, Votre Excellence me pardonnera-t-elle la liberté, la familiarité avec laquelle je vous ai parlé ? Moi, d’abord, je dis tout ce que je pense.

MONSIEUR DE BERLAC.

Il n’y a pas de mal. Qu’ils sont doux, qu’ils sont inappréciables les avantages de l’incognito ! Un ministre doit tout entendre et tout voir par lui-même ; c’est le seul moyen de connaître la vérité et de faire des choix estimables. Monsieur Presto sera cuisinier du ministère, monsieur Dufour receveur des finances, et monsieur de Noirmont secrétaire général.

TOUS, s’inclinant.

Ah ! monseigneur !

MONSIEUR DE BERLAC.

C’est bon ; je n’exige rien, que votre estime, votre amitié, et une prise de tabac. En usez-vous ?

MONSIEUR DUFOUR, lui donnant une tabatière d’or.

En voici, monseigneur.

MONSIEUR DE BERLAC, prenant la tabatière.

C’est bien.

Il prend une prise et dit en rêvant.

Je suis fâché d’être ministre, à présent ; si je n’étais pas ministre, je me serais fait nommer directeur général des droits réunis.

MONSIEUR DE NOIRMONT, s’approchant.

Y pensez-vous ?

MONSIEUR DE BERLAC, froidement.

C’est agréable, on a toujours du bon tabac.

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Votre Excellence veut rire ?

MONSIEUR DE BERLAC.

Je ne ris jamais ; mais je ne vous en empêche pas. Je veux que le peuple s’amuse, je veux qu’il rie, fût-ce à mes dépens ; cela vaut mieux que de le faire pleurer.

Air : Comme il m’aimait. (Monsieur Sans-Gêne.)

Premier couplet.

Je le permets ;
Ayez tons de l’indépendance :
Avocats, députés, préfets,
Ayez ensemble désormais
De l’appétit, de l’éloquence,
Et même un grain de conscience ;
Je le permets.

Deuxième couplet.

Je le permets ;
Qu’un journal soit incorruptible,
Qu’un orateur parle français,
Que nos auteurs, dans leurs couplets,
Aient de l’esprit, si c’est possible,
Qu’un censeur même soit sensible ;
Je le permets.

Les journaux sont-ils arrivés ?

MADAME PRESTO, allant à gauche.

Ils sont en bas. Vite, petite fille, les journaux de monseigneur.

MONSIEUR DE BERLAC.

Ne vous donnez pas la peine, je descendrai dans la salle des voyageurs les lire moi-même ; je ne suis pas fier. En même temps je prendrai mon café, et, de là, je me rendrai au ministère pour m’y installer.

À monsieur de Noirmont.

Vous m’y suivrez.

MONSIEUR DE NOIRMONT, s’inclinant.

Monseigneur n’a pas d’autres ordres à me donner ?

MONSIEUR DE BERLAC.

Si vraiment, cette note qu’il faut mettre au net, et envoyer au journal ministériel. Entrez là, dans la chambre.

Il le prend à part, et lui dit tout bas avec mystère.

Vous trouverez tout ce qu’il faut pour écrire. Monsieur de Noirmont, conduisez-vous bien.

Lui glissant la tabatière qu’il a reçue de monsieur Dufour.

Je ne m’en tiendrai pas là.

Mouvement de Dufour.

Adieu, mes enfants, adieu.

Air : Au marché qui vient de s’ouvrir. (La Muette de Portici.)

TOUS.

Ah ! monseigneur, ah ! monseigneur !
Je suis à vous de tout mon cœur.

MADAME PRESTO.

Il sera notre bienfaiteur,
Nous lui devrons notre bonheur.

JULIETTE, à part.

Il aurait bien mieux fait ici
De m’ donner Georges pour mari.

MONSIEUR DUFOUR.

Quel talent, quelle profondeur !
Ah ! quel grand administrateur !

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Celui-là fera, mes amis,
Le bonheur de notre pays.

TOUS.

Ah ! monseigneur, ah ! monseigneur !
Je suis bien votre serviteur ;
Je suis à vous de tout mon cœur !

MONSIEUR DE BERLAC.

Que je jouis de leur bonheur !...
Je suis à vous de tout mon cœur !

Monsieur de Berlac entre dans la chambre du fond, à droite ; madame Presto dans celle du fond, à gauche ; monsieur Dufour sort par la porte du fond, et monsieur de Noirmont entre dans la chambre de monsieur de Berlac, n° 54.

 

 

Scène IX

 

JULIETTE, puis GEORGES

 

JULIETTE, seule.

Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce que je viens d’apprendre ? Il avait bien besoin d’arriver au ministère et de donner une place à monsieur Dufour. Pauvre Georges ! qu’est-ce qu’il va devenir mainte nant ?

GEORGES.

Je n’en peux plus, j’ai couru tous les hôtels du quartier ; ils n’ont pour locataires que des gens sages, raisonnables et sans ambition. Je n’aurais jamais cru qu’à Paris on eût tant de peine à rencontrer un fou.

Apercevant Juliette qui a un mouchoir sur les yeux.

Eh ! mais, Juliette, qu’avez-vous ? qui donc vous fait pleurer ?

JULIETTE.

C’est le ministre.

GEORGES.

Le ministre ! Comment, mademoiselle Juliette, vous avez des relations avec le ministre ?

JULIETTE.

Hélas ! oui ; il est venu chez nous.

GEORGES.

Pas possible !

JULIETTE.

C’est là sa chambre, n° 54 ; c’est moi qui l’ai servi à table ; et je lui trouvais d’abord un air si doux, si bienveillant ! et je me disais : Bon, ça promet. Après m’avoir dit qu’il me trouvait gentille, vous ne vous douteriez jamais de ce qu’il a fait.

GEORGES.

Quoi donc ?

JULIETTE.

Il a fini par donner une place à monsieur Dufour, votre rival, qui est maintenant receveur des finances à Paris, et qui va m’épouser tout de suite.

GEORGES.

Monsieur Dufour receveur ! ce n’est pas possible. Ah, mon Dieu ! quelle idée ! Comment nomme-t-on ce ministre ?

JULIETTE.

Monseigneur, et Votre Excellence : pas autrement.

Duo.

Air : Quand une belle est infidèle. (Les Maris garçons.)

GEORGES.

Son Excellence !

JULIETTE.

Son Excellence !

GEORGES.

Et sa puissance ?

JULIETTE.

Elle est immense ;
Il a de l’or et des emplois.

GEORGES.

Comment ! de l’or ?

JULIETTE.

Et des emplois,
Et pour tout le monde, je crois.

Ensemble.

GEORGES.

Ah ! l’aventure est piquante et nouvelle !
Si c’était lui que dans mon zèle
Bien loin d’ici je voulais découvrir ?...
Et le hasard vient me l’offrir.

JULIETTE.

Ah ! l’aventure est pour nous bien cruelle,
L’occasion était si belle !
Quand la fortune à nous semblait s’offrir,
Monsieur ne veut pas la saisir.

GEORGES.

Et depuis quand est-il chez nous ?

JULIETTE.

De cette nuit.

GEORGES.

Que dites-vous ?

JULIETTE.

Des voyageurs voyez le livre.

GEORGES, allant à la table et ouvrant le livre.

De Noirmont, de Berlac, c’est lui !...
À quel espoir mon cœur se livre !

JULIETTE.

Qu’avez-vous donc ?

GEORGES, repassant à la gauche de Juliette.

Je suis ravi,
Ne perdons pas de temps ; à Joseph allez dire
D’amener la voiture, et de monter ici.

JULIETTE.

Mais pourquoi donc ?

GEORGES.

Plus tard, j’irai vous en instruire.
Ne craignez rien.
Tout ira bien.

Reprise du duo.

Son Excellence !

JULIETTE.

Son Excellence !

GEORGES.

Est, je le pense,
En ma puissance ;
De notre hymen
Je suis certain.

JULIETTE.

Et ce rival ?

GEORGES.

N’aura demain,
Ni sa place, ni voire main.

Ensemble.

GEORGES.

Ah ! l’aventure est piquante et nouvelle !
Oui, c’est bien lui, grâce à mon zèle,
Bientôt, morbleu, je saurai le saisir ;
Notre projet doit réussir.

JULIETTE.

Ah ! l’aventure est piquante et nouvelle !
Comptez aussi sur notre zèle,
Si notre hymen par là doit réussir.
Adieu : je cours vous obéir.

Elle sort.

GEORGES, seul.

Elle n’y comprend rien, elle a perdu la tête. Mais, en fait de tête, voici la meilleure de toutes ; car c’est notre ministre, je l’entends ; attention.

 

 

Scène X

 

MONSIEUR DE NOIRMONT, GEORGES, au fond

 

MONSIEUR DE NOIRMONT sort de la chambre de monsieur de Berlac ; il tient un papier à la main, et il a un portefeuille sous le bras.

La note est recopiée, et pour une entrée au ministère, il est impossible de voir une profession de foi plus positive, et des intentions mieux prononcées ; il en arrivera ce qui pourra. – Et le journal ministériel auquel il faut l’envoyer ; il n’y a pas un instant à perdre. Maintenant ça m’est égal ; je tiens la faveur, je la tiens et je m’y cramponne.

GEORGES, à part, avec compassion.

C’est un accès qui commence.

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Ils me croyaient perdu ; mais me voilà, je reviens, je rentre dans la carrière, prêt à les écraser tous ; et malheur à qui se trouvera sur mon passage.

GEORGES, de même.

Pauvre homme ! c’est du délire, de la rage ! je ne le croyais pas aussi malade.

MONSIEUR DE NOIRMONT, s’asseyant auprès de la table, à droite.

Je suis donc depuis un instant secrétaire général. Secrétaire général ! c’est bien peu...

GEORGES, de même.

C’est vrai, lui qui tout à l’heure était ministre ; il paraît qu’il recommence.

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Mais on peut devenir conseiller d’État, directeur général ; qui sait même ? ministre ; et pourquoi pas ?

GEORGES, de même.

Ça dépend de lui, quand il voudra.

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Et puis ça ne m’empêche pas d’avoir un titre ; un titre, c’est utile, c’est même économique ; ça tient lieu de tant de choses, et puis cela fait bien, surtout quand on ouvre les deux battants, et qu’on vous annonce. monsieur le baron... monsieur le vicomte... monsieur le duc... monsieur le duc ! il y a pourtant des gens qui s’entendent appeler ainsi, des gens qui, devant leur nom, peuvent mettre ces trois lettres, duc, le duc ; sont-ils heureux ! Je paierais un pareil mot de toute ma fortune, et du repos de ma vie entière.

GEORGES, à part.

Si celui-là n’est pas fou... il me faisait peur tout à l’heure, il me fait pitié maintenant ; monsieur Frédéric a raison, il est trop malheureux pour qu’on ne tâche pas de le guérir.

JOSEPH, entrant, bas à Georges.

Monsieur, la voiture est en bas, elle est prête.

GEORGES, regardant monsieur de Noirmont.

C’est bien. Il se calme, il s’apaise, et le plus fort de l’accès est passé ; profitons-en pour tâcher de l’emmener.

Saluant.

Monsieur...

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Qu’est-ce que c’est ?

GEORGES.

Je voulais parler à monsieur le secrétaire général.

MONSIEUR DE NOIRMONT.

C’est moi ; que voulez-vous ? qui vous envoie ? de quelle part ?

GEORGES.

De la part... de la part de Son Excellence.

MONSIEUR DE NOIRMONT, se levant.

Son Excellence, c’est différent ; qui êtes-vous ?

GEORGES.

Je suis son secrétaire.

MONSIEUR DE NOIRMONT, vivement.

Son secrétaire ! c’est moi.

GEORGES.

Oui, secrétaire général ; mais je suis, moi, du cabinet particulier.

MONSIEUR DE NOIRMONT, avec envie.

Secrétaire intime ! une belle place que vous avez là, une place influente ; et je ne sais pas si je n’aimerais pas mieux...

GEORGES, à part.

C’est ça, il va me la prendre ; il les lui faut toutes.

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Et que me veut Son Excellence ?

GEORGES.

Elle vous attend.

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Pour aller au ministère ?

GEORGES.

Précisément : la voiture est en bas, et tous n’avez qu’à y monter.

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Je mets un cachet à cette lettre, et je suis à vous.

Il va à la table.

GEORGES, bas à Joseph.

Il y a des cadenas aux portières ?

JOSEPH, de même.

Comme vous l’aviez dit.

GEORGES.

Alors, fouette, cocher ; et conduis-le à la maison de santé dont voici l’adresse. Dix écus pour toi.

JOSEPH.

Vous pouvez être tranquille.

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Monsieur ne vient pas avec nous ?

GEORGES, à part.

Pour aller à Charenton : merci !

Haut.

Je ne prendrai point cette liberté. Vous avez sans doute à causer de graves intérêts, et je n’ai pas une tête comme la vôtre,

À part.

grâce au ciel !

MONSIEUR DE NOIRMONT.

C’est juste. Adieu, mon cher, adieu ; nous nous reverrons.

À part.

Secrétaire intime ! à son âge ! il y a des gens qui ont un bonheur insolent.

Il sort par le fond. Joseph le suit.

 

 

Scène XI

 

GEORGES, seul

 

Air du Neveu de Monseigneur.

Premier couplet.

Il est en ma puissance,
Tous nos vœux sont remplis !
Bientôt de ma prudence
L’hymen sera le prix.
J’entends ses cris,
Le voilà pris.
Serviteur,
Monseigneur !
Partez !... Votre Excellence,
En perdant sa grandeur,
Doit assurer mon bonheur.

On entend rouler la voiture.

Deuxième couplet.

Pour vous plus de puissance,
Pour vous plus de crédit :
Et mon bonheur commence
Où le vôtre finit.
Allez chercher votre raison
À Charenton.
Serviteur,
Monseigneur !
Il part, et Son Excellence,
En perdant sa grandeur,
Vient d’assurer mon bonheur.

 

 

Scène XII

 

GEORGES, FRÉDÉRIC

 

FRÉDÉRIC.

Eh bien ! quelles nouvelles ?

GEORGES.

D’excellentes ! j’ai trouvé votre homme ; il roule maintenant, sous bonne escorte, dans une voiture qui va le conduire à la maison de santé dont vous m’avez donné l’adresse.

FRÉDÉRIC.

Ah ! mon cher Georges, comment te témoigner ma reconnaissance ? et quelle sera la joie de sa fille ! je la quitte à l’instant, et elle ne croyait pas avoir sitôt le bonheur de revoir son père.

GEORGES.

Ce bonheur-là ne sera pas sans mélange ; car je l’ai trouvé bien mal.

FRÉDÉRIC.

Vraiment ?

GEORGES.

Oui, monsieur ; le cerveau est bien malade, plus que vous ne croyez ; il a même eu un accès de fureur concentrée.

FRÉDÉRIC.

Ah ! mon Dieu ! et tu n’as pas peur qu’il ne s’échappe ?

GEORGES.

Impossible ! un cadenas à chaque portière. Quand je me mêle de quelque chose...

On entend monsieur de Berlac qui, en dehors, s’écrie.

Ce ne sera pas ainsi ; je ne veux pas cela.

FRÉDÉRIC.

Ô ciel ! c’est lui que j’entends.

GEORGES.

Non, monsieur, vous vous trompez.

FRÉDÉRIC, regardant à la porte de la chambre du fond, à droite.

Je le vois d’ici ; il monte l’escalier, en causant avec madame Presto et ta prétendue. Regarde plutôt.

GEORGES.

Je le vois bien ; mais ce n’est pas celui-là.

FRÉDÉRIC.

Eh ! je te dis que si ; je le connais bien, peut-être ; c’est monsieur de Berlac lui-même.

GEORGES, étonné.

Monsieur de Berlac ! Ah çà ! et l’autre ?

FRÉDÉRIC.

Quel autre ?

GEORGES.

L’autre fou. Il faut donc qu’ils soient deux ?

FRÉDÉRIC

Que le diable t’emporte, et l’autre aussi ! Mais il ne faut pas qu’il m’aperçoive.

GEORGES, lui montrant la porte du cabinet, à droite.

Là, dans ce cabinet, où vous pourrez le voir et l’entendre.

Air : De sommeiller encor, ma chère. (Arlequin Joseph.)

Comptez sur moi, je vous le jure,
Je suis là pour vous obéir ;

Seul.

Et l’autre qui roule en voiture,
Dieu sait ce qu’il va devenir !
Ce bon monsieur, quoique, hélas ! bien malade,
À se traiter ne songe nullement,
Et va, morbleu ! grâce à mon escapade,
Être guéri par accident.

Frédéric est entré dans le cabinet, à droite, et monsieur de Berlac entre par la porte du fond, à droite, avec madame Presto et Juliette.

 

 

Scène XIII

 

GEORGES, JULIETTE, MONSIEUR DE BERLAC, MADAME PRESTO

 

MONSIEUR DE BERLAC, à Juliette, qu’il tient par la main.

Comment, ma chère amie ! vous en aimez un autre ?

MADAME PRESTO.

Je demande pardon à Votre Excellence, que cette petite fille a été étourdir de ses bavardages.

MONSIEUR DE BERLAC.

Apprenez, madame Presto, que j’aime le bavardage des petites filles. Ça me rappelle la mienne, parce qu’un ministre qui est père de famille... ça ne fait jamais de mal ; ça fait penser à être sensible, et on a si peu d’occasions !

À Juliette.

Voyons, mon enfant, ne craignez rien.

GEORGES.

Qu’est-ce que disait donc monsieur Frédéric ? celui-là est la raison même.

MONSIEUR DE BERLAC, à Juliette qui hésite.

Eh bien, vous disiez donc ?...

JULIETTE.

Qu’on veut me faire épouser monsieur Dufour, un de vos employés, que je n’aime pas.

MONSIEUR DE BERLAC.

Comment, madame Presto, votre fille n’aime pas monsieur Dufour ? et vous voulez qu’elle l’épouse ?

MADAME PRESTO.

Mais, monseigneur...

MONSIEUR DE BERLAC.

Voilà comme on fait de mauvais ménages ! voilà comme les accidents arrivent ! comme les plus honnêtes gens du monde finissent par être...

Prenant une prise de tabac.

par être vexés ! Et exposer monsieur Dufour, un employé à moi, à être un mari de ce genre-là ! Je ne le veux pas ; je ne veux pas qu’il y en ait un seul dans mon administration.

GEORGES, à part.

Air : J’ai vu le Parnasse des dames. (Rien de trop.)

Allons, il s’y met, il commence.

MONSIEUR DE BERLAC.

Je ne veux plus de tels maris,
Dans les bureaux d’une Excellence.

MADAME PRESTO.

Ce n’est pas leur faute.

MONSIEUR DE BERLAC.

Tant pis.
Je les supprime, je les chasse,
C’est à ces dames d’y penser.
Ça leur fera perdre leur place !

GEORGES, à part.

Jadis ça les faisait placer.

MONSIEUR DE BERLAC.

Et vous qui les défendez, madame Presto ; voilà votre époux que j’ai pris comme maître d’hôtel ; si je savais qu’il fût...

MADAME PRESTO.

Du tout, monsieur.

MONSIEUR DE BERLAC.

À la bonne heure ; dès que vous en répondez... Et, au fait, elle doit le savoir mieux que personne.

À Juliette.

Approchez ici. Vous n’épouserez pas monsieur Dufour ; nous trouverons quelque autre employé, quelque surnuméraire, à qui il faille une jolie place... et en attendant, voilà mon présent de noce.

Voulant lui donner un anneau.

JULIETTE, refusant.

Oh ! non, non, monseigneur.

MONSIEUR DE BERLAC.

Allons donc !.... une misère comme celle-là, une bague de cinq ou six cents francs.

MADAME PRESTO, bas à Juliette.

Apprenez, mademoiselle, qu’on ne refuse jamais un ministre.

JULIETTE.

J’aimerais mieux que monseigneur me donnât autre chose.

MONSIEUR DE BERLAC

Et quoi donc ?

JULIETTE.

Une place à Georges, que voici ; il devait la demander à Votre Excellence, et il paraît qu’il n’a pas osé.

MONSIEUR DE BERLAC

Une place ?

GEORGES, à part.

Elle aurait mieux fait de prendre la bague ; c’était plus sûr.

MONSIEUR DE BERLAC.

Ah ! il veut une place ?

Il fait approcher Georges.

Approchez. Quels sont vos titres ?

GEORGES, passant auprès de monsieur de Berlac.

Je n’en ai pas, monseigneur.

MONSIEUR DE BERLAC.

Voilà, au moins, de la franchise, et c’est rare. C’est bien, mon garçon ; c’est très bien ; et à quoi es-tu bon ? que sais-tu faire ?

GEORGES.

Rien.

MONSIEUR DE BERLAC.

Je te nomme... à la barrière de l’Étoile, inspecteur des travaux... il n’y a rien à faire.

JULIETTE.

Quel bonheur !

GEORGES.

Je vous remercie, monseigneur ; mais je n’en veux pas.

MONSIEUR DE BERLAC.

Qu’entends-je ?

JULIETTE.

Comment ! monsieur Georges, vous refusez ?

GEORGES.

Oui, mademoiselle ; je n’ai pas d’ambition ; je ne tiens pas aux honneurs, aux dignités ; je ne tiens qu’à vous.

JULIETTE.

À la bonne heure ! mais ça n’empêche pas.

MONSIEUR DE BERLAC.

Jeune homme, jeune homme, donnez-moi la main, l’autre. Ce n’est plus une place que je vous offre ; c’est mon amitié, vous l’avez ; et, par-dessus le marché, je vous nomme chef de division.

GEORGES.

Mais, monseigneur...

MONSIEUR DE BERLAC.

Conseiller d’État, directeur général.

GEORGES.

Non, non ; et cent fois non. Je n’accepte de tout cela que votre amitié.

MONSIEUR DE BERLAC.

Mon amitié, soit ; mais j’espère que vous prendrez quelque chose avec.

Air du vaudeville de Turenne.

Venez toujours dîner au ministère,
Rien qu’en ami l’on vous y traitera ;
Nous vous verrons y prendre goût, j’espère.

GEORGES.

Je ne crois pas.

MONSIEUR DE BERLAC.

Ça vous viendra,
Au ministère on connaît ça.
Tous ces dîneurs qui font les bons apôtres,
Sans avoir faim, prennent place au repas,
Et l’appétit vient...

GEORGES.

En mangeant.

MONSIEUR DE BERLAC.

Non pas,
Mais en voyant manger les autres,
Rien qu’en voyant manger les autres !

Mais, à propos d’appétit, où est donc mon secrétaire général, monsieur de Noirmont ?

JULIETTE, s’approchant de monsieur de Berlac.

Je n’osais pas en parler à monseigneur ; car nous avons cru, en bas, que c’était par son ordre qu’il venait d’être arrêté.

MONSIEUR DE BERLAC.

Arrêté ! qu’est-ce que cela signifie ?

JULIETTE.

Ah ! mon Dieu ! oui ; des cadenas aux portières et des hommes à cheval qui escortaient la voiture.

Georges veut l’empêcher de parler.

MONSIEUR DE BERLAC.

Et de quel droit priver un citoyen de ce qu’il a de plus précieux au monde, de sa liberté ! Holà, quelqu’un !

Un domestique entre.

GEORGES.

Il y a sans doute des raisons.

MONSIEUR DE BERLAC.

Des raisons ! il n’y en a pas ; il n’y a que la loi, la loi avant tout : je ne connais que ça : point d’arbitraire, je n’en veux pas.

GEORGES, regardant le domestique qui est entré.

Aussi, je vais envoyer.

MONSIEUR DE BERLAC.

Attendez, il faut un ordre, je vais le signer.

Il va à la table, et prend du papier et une plume. Pendant ce temps, Juliette passe à gauche, à côté de madame Presto.

Quel honneur ! quel beau privilège ! une plume, un peu de papier, trois mots : Mettez en liberté, et vous sauvez un innocent, un opprimé, un honnête homme. Mettez en liberté. Allez.

Il donne le papier à Georges.

GEORGES, qui, pendant ce temps, a parlé à un domestique.

Allez.

MONSIEUR DE BERLAC, reprenant le papier.

Un instant, que je lui donne l’adresse de mon ministère, pour qu’il vienne m’y rejoindre de suite.

Il écrit et donne le papier à Georges.

Allez.

GEORGES, donnant le papier au domestique.

Allez.

MONSIEUR DE BERLAC, sur le devant de la scène.

Je suis content : une injustice réparée... ça fait bien pour entrer en fonctions ; et je puis maintenant me rendre à mon ministère. On doit aimer à faire le bien quand on a le temps ; c’est si facile !... moi, j’en ferai souvent ; je n’aurai pas d’ennemis, je pardonnerai toujours, et d’abord ce pauvre Frédéric de Rinville...

Frédéric paraît sur la porte du cabinet.

Me voilà ministre ; c’est le moment d’avoir de l’indulgence et de lui dire : « Mon ami, une poignée de main ; rendez-moi votre amitié, et prête nez ma fille ; je vous la donne avec des gants blancs, un bouquet au côté... c’est bien, c’est bien, point de remerciements.

S’essuyant les yeux.

Pauvre enfant ! rendez-la heureuse, et nous serons quittes. »

GEORGES.

Ah ! l’honnête homme !

MONSIEUR DE BERLAC.

Qu’est-ce que c’est ?

GEORGES.

Rien, monseigneur.

MONSIEUR DE BERLAC.

J’ai dit à monsieur de Noirmont de me rejoindre au ministère.

À Juliette.

Voilà votre mari.

À madame Presto.

Vous congédierez Dufour. Moi, on m’attend ; je vais à mon audience.

MADAME PRESTO.

Et la voiture de monseigneur ?

MONSIEUR DE BERLAC.

Point de voiture ; il est beau d’entrer au ministère à pied, avec le parapluie à canne, et d’en sortir de même. Donnez-moi le parapluie à canne,

Georges lui donne le parapluie.

il est de rigueur ; car, là aussi, il y a souvent des orages. Adieu, mes amis, je vous reverrai ici, après mon audience. Je reviendrai dîner.

MADAME PRESTO, accompagnant monsieur de Berlac qui sort.

Ah ! quel honneur pour moi ! Vous pouvez être sûr que le dîner le plus fin et le plus délicat... un dîner de ministre... rien que des truffes.

MONSIEUR DE BERLAC, revenant avec colère.

Des truffes ! Qui est-ce qui a dit des truffes ? Point de truffes. Les malheureuses ! elles ont causé dans l’État trop de désordres, trop d’abus, sans compter les indigestions, je n’en veux point sous mon ministère, je les destitue.

MADAME PRESTO.

Destituer les truffes ! qu’allons-nous devenir ?

MONSIEUR DE BERLAC.

Je ferme la bouche aux mécontents, aux envieux.

GEORGES.

Ils l’ouvriront encore pour crier ; c’est changer les idées reçues.

MADAME PRESTO.

Bouleverser tous les repas !

GEORGES.

Soulever contre vous tous les appétits de la grande propriété !

MONSIEUR DE BERLAC, rêvant.

C’est possible.

À Georges.

Vous me ferez un rapport là-dessus ;

À part.

au fait, il faut marcher avec le siècle, et nous vivons dans un siècle truffé. D’ailleurs, si je les destitue, qu’est-ce que je mettrai à leur place ? je ne vois que les... qui sont bien insuffisantes pour les besoins de la civilisation : j’y songerai.

À Georges.

Le portefeuille.

Georges lui donne un portefeuille.

Vous ferez votre rapport.

À madame Presto.

Vous congédierez Dufour. Adieu, mes enfants, adieu : j’y songerai.

Il sort par le fond, Juliette et madame Presto sortent avec lui.

 

 

Scène XIV

 

FRÉDÉRIC, GEORGES

 

GEORGES, à Frédéric qui sort du cabinet.

Eh bien ! monsieur, vous avez tout entendu ; faut-il vous suivre ?

FRÉDÉRIC.

Non ; en l’écoutant, j’ai changé d’idée... Cet excellent homme, qui me pardonne, qui me donne sa fille, parce qu’il est ministre... et je lui ôterais une place dont il fait un si bon usage ! je l’empêcherais d’être heureux !

GEORGES.

Ce serait bien ingrat.

FRÉDÉRIC.

Qu’est-ce que nous gagnerions à le guérir ? il rêve, c’est vrai ; mais ce sont les rêves d’un homme de bien ; pourquoi le réveiller ?

GEORGES.

Vous avez raison. C’est là de l’humanité, de la bonne philosophie ; laissons-lui son erreur et son portefeuille, et qu’il dorme tranquillement : c’est si rare quand on est ministre !

FRÉDÉRIC

Je vais retrouver sa fille, lui faire part de mes nouveaux projets ; et si elle les approuve, je viens sur-le-champ les mettre à exécution.

GEORGES.

Et je suis là pour vous seconder.

Frédéric sort par la porte du fond, à droite.

 

 

Scène XV

 

GEORGES, MONSIEUR DUFOUR, entrant avec MADAME PRESTO et JULIETTE

 

MONSIEUR DUFOUR.

Quoi ! madame, refuser de signer ce bail et ce contrat ?

JULIETTE.

C’est le ministre qui ne veut pas.

MADAME PRESTO.

Oui, le ministre ne veut pas.

Air : Honneur, honneur et gloire. (La Muette de Portici.)

JULIETTE.

Ici, Son Excellence,
Dispose de ma foi,
Et d’une autre alliance
Nous impose la loi.

Ensemble.

MADAME PRESTO.

Oui, c’est Son Excellence
Qui s’intéresse à nous ;
George a la préférence,
Et sera son époux.

GEORGES.

Oui, c’est Son Excellence
Qui s’intéresse à nous ;
J’obtiens la préférence,
Je serai son époux.

MONSIEUR DUFOUR.

Quelle insolence et guelfe audace !
Combien j’enrage !... c’est égal,
Faisons, pour conserver ma place,
Des compliments à mon rival.

Ensemble.

MADAME PRESTO et JULIETTE.

Oui, c’est Son Excellence
Qui s’intéresse à nous ;
George a la préférence
J’obtiens la préférence
Et sera { son
            { mon époux.

GEORGES.

Oui, c’est Son Excellence
Qui s’intéresse à nous ;
J’obtiens la préférence
Je serai son époux.

MONSIEUR DUFOUR.

Oui, de Son Excellence
Redoutons le courroux...
George a la préférence,
Il sera son époux.

 

 

Scène XVI

 

GEORGES, MONSIEUR DUFOUR, MADAME PRESTO, JULIETTE, MONSIEUR DE NOIRMONT

 

MONSIEUR DE NOIRMONT, entrant par le fond.

C’est une horreur ! c’est une indignité ! se jouer de moi à ce point !

MONSIEUR DUFOUR.

Qu’y a-t-il donc ?

MONSIEUR DE NOIRMONT.

D’abord un rapt, un enlèvement.

MADAME PRESTO.

Nous le savions ; mais cela n’a pas eu de suites.

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Au contraire ; me conduire dans une maison où l’on m’a donné des douches !

MONSIEUR DUFOUR.

Des douches !

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Comme j’ai l’honneur de vous le dire, une, deux.

JULIETTE.

Et l’ordre de mise en liberté que monseigneur avait signé ?

GEORGES.

Et que je me suis empressé d’expédier.

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Empressé ! joliment ! il n’est arrivé qu’à la troisième, et dans ma fureur, j’aurais tué tout le monde... si je n’avais eu peur de faire attendre Son Excellence, qui me donnait rendez-vous à son ministère. J’y cours, et là, ce que j’apprends est encore pire.

TOUS.

Qu’y a-t-il donc ?

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Il y a que je suis compromis, que vous êtes compromis, que nous sommes tous compromis.

TOUS.

Expliquez-vous.

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Je monte d’abord au cabinet du secrétaire général pour m’y installer ; je le trouve occupé par un compétiteur, qui me demande ce que je voulais ; parbleu ! ce que je voulais, c’était sa place ; mais en fonctionnaire obstiné, il refuse de s’en dessaisir, et c’est pour le mettre à la raison que je m’élance avec lui dans le cabinet du ministre.

TOUS.

Eh bien ?

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Eh bien ! voici bien un autre incident : le ministre n’était pas ministre.

TOUS.

Comment ?

MONSIEUR DE NOIRMONT.

C’en était bien un, mais ce n’était pas le nôtre.

TOUS.

Ô ciel !

GEORGES, à part.

Voilà le réveil qui commence.

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Troublé à cette vue, je me courbe jusqu’à terre, pour me donner une contenance ; et, balbutiant quelques mots d’excuse, je sors au milieu des chuchotements, des éclats de rire, et des politesses de mon confrère l’usurpateur, qui me reconduit jusqu’à la porte pour la fermer sur moi.

MONSIEUR DUFOUR.

Et l’autre Excellence ?

MONSIEUR DE NOIRMONT.

L’autre Excellence s’était moquée de nous ; je l’ai rencontrée dans un corridor, se disputant avec un garçon de bureau qui ne voulait pas la laisser entrer ; vous entendez bien que j’ai filé sans la voir, et sans la saluer.

Air : Amis, le soleil va paraître. (La Muette de Portici.)

TOUS.

Ah ! c’est affreux ! une telle disgrâce
Compromet tous nos intérêts.

Ensemble.

MONSIEUR DE NOIRMONT.

C’est grâce à lui que je me vois sans place,
Et c’est pour lui que je me compromets.

GEORGES.

Pauvre Dufour ! il en perdra sa place.
Ah ! s’il pouvait encor payer les frais !

MONSIEUR DUFOUR, à madame Presto.

C’est votre faute, et, si je perds ma place,
Nous plaiderons, et vous paierez les frais.

MADAME PRESTO et JULIETTE.

Tout est perdu, Georges perdra sa place.
Nous plaiderons, et je paierai les frais.

MADAME PRESTO.

Écoutez-moi.

MONSIEUR DUFOUR.

Non ; j’enrage.
Plus de bail, plus de mariage !

GEORGES.

Quel réveil !

JULIETTE.

Quel dommage

MADAME PRESTO.

Mais je le vois. Oui, c’est lui,
Il ose encor venir ici !

 

 

Scène XVII

 

GEORGES, MONSIEUR DUFOUR, MADAME PRESTO, JULIETTE, MONSIEUR DE NOIRMONT, MONSIEUR DE BERLAC, qui entre en rêvant

 

TOUS, allant au-devant de lui et l’entourant.

Ah ! c’est affreux ! une telle disgrâce
Menace tous nos intérêts :
C’est grâce à vous que je me vois sans place,
Et c’est pour vous que je me compromets !

MONSIEUR DE BERLAC, sortant de sa rêverie.

Qu’est-ce que c’est ? des regrets, des murmures, des amis qui me plaignent, qui se désolent.

GEORGES.

Il voit tout en beau.

MONSIEUR DE BERLAC.

Vous êtes mécontents ? pourquoi cela ?... Je ne le suis pas, moi, parce que je suis philosophe, c’est-à-dire destitué.

TOUS.

Destitué !

MONSIEUR DE BERLAC.

Oui, mes enfants, j’ai été nommé ; j’ai été ministre vingt-quatre heures, je ne le suis plus : cela peut arriver à tout le monde.

MONSIEUR DUFOUR.

Et ceux que vous avez nommés ? ceux que vous avez placés ?

MONSIEUR DE BERLAC.

Rassurez-vous ; ils partagent mon sort, ils partent avec moi.

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Partir ! partir ! comme c’est agréable ! Et qui vous priait de me nommer secrétaire général ? Vous l’avais-je demandé ?

MONSIEUR DUFOUR.

Et moi, avais-je besoin de votre recette ? Quand on est indépendant par sa fortune et son caractère, on n’a que faire d’aller s’exposer... J’en perdrai peut-être ma place au Mont-de-Piété.

MADAME PRESTO.

Et moi, qui ai refusé une affaire superbe, un bail que monsieur me proposait ; je me vois obligée de plaider ; et c’est vous qui êtes cause de tout.

Ils se retirent tout au fond du théâtre ; monsieur de Berlac est seul sur le devant, Georges est auprès de lui.

MONSIEUR DE BERLAC.

Les ingrats ! ils sont tous les mêmes. Allez, vils roseaux que courbait le vent de la faveur, relevez-vous, le vent ne souffle plus ;

À Georges.

et toi ? eh bien, tu restes là ? tu ne t’éloignes pas ?

GEORGES.

Non, monseigneur ; je suis courtisan du malheur, je lui suis fidèle.

MONSIEUR DE BERLAC.

Ce n’est pas un roseau celui-là, c’est un chêne qui prend racine dans le terrain de la disgrâce ; je n’oublierai pas ton dévouement ; et si jamais je reviens aux grandeurs...

GEORGES.

Je serais encore le même.

MONSIEUR DE BERLAC

Tu as raison, tu n’as besoin de rien ; seul et unique de ton espèce, tu n’as qu’à te montrer pour de l’argent, et ta fortune est faite, la mienne aussi ; car je reviendrai aux honneurs ; il me faut une place, j’emploierai mes amis, mon crédit.

MONSIEUR DE NOIRMONT et MONSIEUR DUFOUR.

Oui, il est joli.

MADAME PRESTO.

Je lui conseille de s’y fier !

 

 

Scène XVIII

 

GEORGES, MONSIEUR DUFOUR, MADAME PRESTO, JULIETTE, MONSIEUR DE NOIRMONT, MONSIEUR DE BERLAC, FRÉDÉRIC

 

FRÉDÉRIC.

Monsieur de Berlac ! monsieur de Berlac, où est-il ?

MONSIEUR DE BERLAC.

Frédéric de Rinville !

FRÉDÉRIC.

Lui-même, qui est impatient de vous embrasser.

MONSIEUR DE BERLAC.

Ce matin, monsieur, j’étais puissant, j’étais ministre, je pouvais vous revoir et vous pardonner, mais maintenant...

FRÉDÉRIC.

Maintenant plus que jamais ; il y a bien d’autres nouvelles.

MONSIEUR DE BERLAC.

Il serait possible !

FRÉDÉRIC.

On vous a enlevé votre place de ministre, parce qu’on vous en destinait une bien autrement importante dans les circonstances actuelles, une place qui réclamait tous vos talents et votre adresse ; on vous nomme ambassadeur à Constantinople.

MONSIEUR DE BERLAC.

Moi !

TOUS, s’approchent de monsieur de Berlac.

Ambassadeur !

MONSIEUR DE BERLAC.

Mon cher Frédéric, mes amis, mon gendre ! ambassadeur ! je m’en doutais... ambassadeur à Constantinople !

GEORGES.

Au moment où ils reviennent tous, au moment où la guerre est déclarée ! voilà qui prouve la confiance que l’on a en vous.

MONSIEUR DE BERLAC.

Elle ne sera pas trompée. Ambassadeur à Constantinople !

Air : Connaisses mieux le grand Eugène. (Les Amants sans amour.)

Je pars : l’espoir me donnera des ailes ;
La Grèce attend, et les Russes sont là :
Notre vaisseau franchit les Dardanelles ;
À mon nom seul je vois fuir le pacha ;
Jusqu’à Stamboul j’arrive : me voilà !

Il fait un pas en avant, et se posant avec dignité.

« Sultan Mahmoud, il faut que ça finisse ;
« Résignez-vous, ou je repars soudain ;
« Vous entendrez la raison, la justice,
« Ou le canon de Navarin. »

FRÉDÉRIC.

Ma voiture est en bas ; et il faut avant tout remercier le ministre qui nous attend, et qui n’a rien à refuser.

DUFOUR et MADAME PRESTO.

Il serait possible ! ah, monseigneur !

MONSIEUR DE BERLAC, les regardant.

La girouette a tourné, le vent de la prospérité souffle de nouveau, et le roseau reprend son pli.

Voyant qu’ils saluent.

C’est ça, c’est ça, inclinez-vous ; je devrais vous abaisser plus encore, mais ça n’est pas possible. Faites vos pétitions, je les présenterai.

MONSIEUR DUFOUR et MADAME PRESTO.

Ah ! monseigneur !

Monsieur Dufour et madame Presto vont à la table à droite, et écrivent leur pétition.

MONSIEUR DE BERLAC.

Et vous aussi, monsieur de Noirmont.

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Vous ne me connaissez pas, monsieur, et bientôt vous saurez ce que je pense.

MONSIEUR DE BERLAC.

De la fierté ; c’est bien.

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Je prie seulement Votre Excellence de jeter les yeux sur ce mémoire.

Ils se retirent un peu vers le fond, à gauche. Pendant que monsieur de Berlac parcourt le mémoire, Georges s’approche de Frédéric, et lui dit à voix basse.

GEORGES.

Ah ça, monsieur, d’où nous vient cette ambassade ?

FRÉDÉRIC, se touchant le front.

De là ; j’ai vu Émilie, elle consent à un projet qui fait le bonheur de son père et le nôtre. Le ministère a tout appris ; il nous secondera, et au moment de nous embarquer à Marseille, nous serons nommés à d’autres ambassades, et de capitale en capitale...

GEORGES.

Je comprends, nous voyagerons ainsi gaiement en famille.

FRÉDÉRIC

Tant que durera sa folie.

GEORGES.

Oui, le tour de l’Europe.

MONSIEUR DE NOIRMONT, à monsieur de Berlac qui a fermé le mémoire.

Vous y voyez, monsieur, que je ne veux rien, que je ne demande rien au ministre.

MONSIEUR DE BERLAC.

C’est trop juste, et vous êtes sûr de l’obtenir.

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Mais vous allez courir des dangers ; je demande à les partager, à ne point quitter l’ambassadeur.

MONSIEUR DE BERLAC.

Un pareil dévouement vous rend mon estime et ma faveur ; je vous nomme secrétaire d’ambassade.

MONSIEUR DE NOIRMONT.

Ah ! monseigneur !

GEORGES, bas à Frédéric.

Celui-là est incurable ; les douches n’y feraient rien, et je vous conseille de le laisser aller à Constantinople.

MADAME PRESTO, se levant et présentant sa pétition à monsieur de Berlac.

Voici ma pétition.

MONSIEUR DUFOUR, de même.

Voici la mienne.

MONSIEUR DE BERLAC.

C’est bien ; mais je vous ai entendus parler de procès ; je n’en veux pas, je supprime les procès, les huissiers, les procureurs ; il faut que tout le monde se donne la main.

À Dufour.

Donnez la main à madame.

Il désigne madame Presto. À Georges.

Vous, à mademoiselle.

Il montre Juliette. À Frédéric et à monsieur de Noirmont.

Et, nous aussi,

Il leur donne la main.

là...

FRÉDÉRIC, à Georges.

Eh bien ! quel est le plus fou d’eux tous ?

GEORGES, les regardant.

Je n’en sais rien : mais, ; à coup sûr,

Montrant monsieur de Berlac.

Ce n’est pas celui-là.

Air : Au marché qui vient de s’ouvrir. (La Muette de Portici.)

TOUS.

Ah ! monseigneur ! ah ! monseigneur !
Je suis à vous de tout mon cœur !

Monsieur de Berlac s’éloigne tenant Frédéric sous le bras, et donnant la main à monsieur de Noirmont. Georges, Juliette, monsieur Dufour, madame Presto le saluent avec respect.

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