Fleurette (Adolphe D’ENNERY - Fabrice LABROUSSE)

Drame en trois actes.

Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de l’Ambigu-Comique, le 11 mars 1855.

 

Personnages

 

HENRI, prince de Navarre

CHARLES IX, roi de France

LA GAUCHERIE, gouverneur de Henri

LE PÈRE MOLINA, jésuite

JEAN

ANDRÉ, jardinier du château de Nérac

GABRIEL, garçon jardinier

UN PAGE

JEANNE D’ALBRET, reine de Navarre

FLEURETTE, fille d’André

MADEMOISELLE D’AYELLE, demoiselle d’honneur

UNE PAYSANNE

DEUXIÈME PAYSANNE

SEIGNEURS de la cour de Navarre

SEIGNEURS de la suite du roi de France

DEMOISELLES D’HONNEUR

ARBALÉTIERS

HOMMES D’ARMES

PAYSANS

PAYSANNES

 

À Nérac.

 

 

ACTE I

 

Au lever du rideau, André, Gabriel et des paysans sont occupés à décorer de guirlandes de fleurs des écussons aux armes de France et de Navarre. T’out indique les préparatifs d’une fête. On voit au fond du théâtre, à droite, la fontaine Saint-Jean : son bassin est vaste et profond ; de l’autre côté, la statue de l’amour sur un large piédestal, etc.

 

 

Scène première

 

ANDRÉ, GABRIEL, PAYSANS, JEAN, seul dans un coin, assis

 

CHŒUR de paysans, au lever du rideau.

Air.

Hâtons-nous, travaillons, courage ;
Ornons de fleurs et de feuillage,
Le chiffre par nous si chéri,
De Jeanne d’Albret et d’Henri.

ANDRÉ.

Allons... allons, mes amis, la besogne avance... encore cette guirlande par ici... mets là ce gros bouquet, toi, Gabriel... Ma foi, ça prend bonne tournure, et je n’ croyons pas qu’on se plaigniont du jardinier du château de Nérac.

GABRIEL.

Savez-vous, père André, que vous vous entendez bien à tout ça, vous, au moins.

ANDRÉ.

Ah ! dam ! mon garçon... il y a tantôt vingt ans que feu not’ bon roi de Navarre, monseigneur Antoine de Bourbon, me dit en me tapant sur la joue : André ! je te fais premier jardinier de mon château de Nérac... tu es maître ici, comme moi je le suis de notre vieille Navarre... fais ce que tu voudras... Tu conçois ben, mon garçon, que j’y ons toujours mis de l’amour-propre, et ce n’est pas la première fois que je m’acquittons de c’te commission-là...

GABRIEL.

Oui, oui, c’est facile à voir... Savez-vous qu’il n’était pas fier du tout, an moins, monseigneur Antoine de Bourbon, de vous parler comme ça sans plus de façons, tout roi qu’il était ?

ANDRÉ.

Fier, lui ! il ne l’était pas pus que toi et que moi, à preuve ce jour oùs que Marcel, tu sais le fils du fermier qui d’meure ici près, s’est laissé cheoir dans le bassin de c’te fontaine qu’est si large et si profond ; et ma foi, sans monseigneur d’ Bour bon qui passiont dans le moment et qui s’est jeté à l’eau pour le sauver, j’sais pas trop c’ qui serait devenu, car il commençait déjà à en avaler, à en avaler, pus qu’il n’ voulions ; il me semble que v’là ben qui prouve qu’il n’était pas fier... C’est qu’ils sont tous de même dans la famille. J’espère que madame la reine, Jeanne d’Albret, est bonne et populaire... aussi, elle aimont mieux une fête au milieu de ses bons paysans de Nérac, comme elle nous appelle, qu’un sermon au prêche de la cour.

GABRIEL.

C’est vrai... et ma foi ! elle a raison, il me semble que ça doit être plus amusant.

ANDRÉ.

Et son fils, messire Henriot, dirait-on un prince ? n’est-il pas toujours avec tous nos garçons et nos fillettes, se divertissant et batifolant avec eux ni plus ni moins que s’ils étaient tous ses égals...

GABRIEL.

Aussi, est-il joliment aimé !...

ANDRÉ.

Je suis ben sûr que toutes ces fêtes, toutes ces çarimonies qui vous ont lieu ici, depuis quelque temps, à cause du séjour à Nérac de son jeune cousin Charles IX, le roi de France, ne doivent guère l’amuser, lui qu’est si simple... Cependant, je crois que celle d’aujourd’hui n’ lui déplaira pas tant que toutes les autres... il s’agit de l’honneur de remporter le prix au tir de l’arbalète... et comme c’est l’exercice qu’il aime le plus...

GABRIEL.

C’est tout de même un peu hardi à son cousin d’avoir osé le défier... Voyons, qu’est-ce que vous en pensez, vous, père André ?

ANDRÉ.

Moi... Oh ! je s’rions ben étonné si messire Henriot ne lui en remontrait pas là-dessus ; enfin, nous verrons... Ah ça, mais, pendant que nous nous amusons à bavarder, la besogne n’avance pas. Et jar ni... il faut montrer à tous ces biaux seigneurs qui vont venir qu’on s’y entend aussi bien à la cour de Nérac qu’à celle de leur bonne ville de Paris.

GABRIEL.

C’est dit, vous avez raison, père André.

Reprise du chœur.

Hâtons-nous, travaillons, courage,
Ornons de fleurs et de feuillage, etc.

ANDRÉ, à Jean.

Eh bien ! Jean, ne voulez-vous pas nous aider ?

JEAN, sortant de sa rêverie.

Moi... je veux bien...

GABRIEL.

Parbleu !... c’est ben la peine, v’là que c’est fini.

À André, tout bas.

Que diable allez-vous lui demander, père André, vous savez bien que ce n’est plus un paysan à présent...il vous a d’autres idées... depuis qu’il est allé à Angoulême pour étudier. Enfin, il n’est plus le même... il est toujours triste... il pense toujours !...

ANDRÉ.

Que veux-tu ? si c’est son caractère.

GABRIEL.

Et puis, avez-vous remarqué, il a toujours des entretiens avec le père Molina... vous savez ce père jésuite, l’ambassadeur de la cour de France qui est ici, et qu’il a connu à Angoulême. Je crois que c’est lui qui lui tourne l’esprit... Oh ! j’en suis sûr, il cherche à l’endoctriner.

ANDRÉ.

Laisse donc... te v’là toujours, toi...

GABRIEL.

Tenez... regardez... le v’là encore triste comme tout à l’heure.

ANDRÉ, allant à lui.

C’est ma foi vrai... Eh ben ! Jean... ça ne va donc pas... vous vous ennuyez donc ici ?

JEAN.

Ah !... pardon, père André... je suis un peu souffrant aujourd’hui, mais cela ne sera rien... Non, je ne m’ennuie pas ici... vous savez bien que je connais le pays, puisque j’en suis... et que tous les ans je viens d’Angoulême passer quelque temps auprès de mon oncle, le concierge de ce château... J’aime bien la ville de Nérac...j’y ai trouvé de si bons compagnons ; vous, surtout, maître André ! mais, vous le savez, nous ne sommes pas de la même religion... vous pouvez, vous autres, vous livrer au plaisir, au travail... et moi, mon confesseur, le révérend père Molina m’a ordonné de passer ce saint jour dans le repos et le recueillement.

ANDRÉ.

À votre aise, mon jeune ami, à votre aise... Parbleu ! protestants et catholiques, nous avons fait trêve... et chacun est libre... vous le voyez bien vous même... on n’empêche pas le père Molina de lever la dîme chez nos voisins qui sont de votre religion.

JEAN, tristement.

C’est vrai.

ANDRÉ.

Eh ben ! alors, voyons, égayez vous un peu...

JEAN.

Oui, merci, père André... Merci...

 

 

Scène II

 

ANDRÉ, GABRIEL, JEAN, FLEURETTE

 

Fleurette a un petit panier rempli de jolies fleurs.

ANDRÉ, l’apercevant.

Ah ! voilà ma petite Fleurette.

JEAN.

Fleurette...

FLEURETTE.

Bonjour, mon père...bonjour...

ANDRÉ.

Bonjour, ma fille... Eh bien ! où vas-tu donc ?...

FLEURETTE.

Mon père, ne me retenez pas, je viens de cueillir ces jolies fleurs que madame la reine m’a demandées, et je cours les lui porter.

ANDRÉ.

Comme te voilà parée !...

FLEURETTE.

C’est que je n’aurais pas voulu être en retard pour la fête de tout à l’heure, je me suis dépêchée... Est-ce que j’ai mal fait, mon père, dites ?...

ANDRÉ.

Non, sans doute... Sais-tu, que je ne t’ai jamais vue si fraîche et si jolie ?...

FLEURETTE.

En vérité !

ANDRÉ.

Oui, vraiment, tu vas faire plus d’une jalouse...

FLEURETTE.

Vous croyez, mon père ?

ANDRÉ.

J’en suis sûr...

À part.

c’est un beau brin de fille tout d’ même...

À Gabriel.

Mais, voyons, Gabriel, encore un coup de main, et tout sera dit.

Ils transportent une petite échelle, et attachent des guirlandes.

FLEURETTE, à part.

Oh ! tant mieux ! si je suis un peu jolie, Henriot me verra, je lui plairai davantage... que je suis contente !... Eh mais, voilà déjà que j’oublie que je lui en veux... que je dois être fâchée contre lui... car il n’est pas venu aujourd’hui, comme tous les jours, à l’heure de nos rendez-vous du matin... Oh ! le méchant !... moi qui l’attendais. Oh ! oui, je le gronderai, je le punirai... je l’embrasserai deux fois de moins... Je dis cela... et je suis sûre que dès que je le verrai... dès que je l’entendrai me dire : Fleurette, je t’aime !... je n’en aurai plus le courage ; c’est qu’il est si gentil... et puis, je l’aime tant aussi, moi... Oh ! mais c’est égal, je le gronderai toujours...

GABRIEL.

Ah ! voilà le père Molina...

TOUS.

Le père Molina !...

FLEURETTE.

Mon père, je vous laisse. Je cours porter tout cela, et je reviens au plus vite.

ANDRÉ.

C’est cela !... Va, ma fille... hâte-toi.

FLEURETTE, à part en s’éloignant.

En même temps, je tâcherai de rejoindre Henri, pour le gronder plus tôt.

Elle sort.

 

 

Scène III

 

ANDRÉ, GABRIEL, JEAN, MOLINA

 

MOLINA.

Que le Seigneur soit avec vous, mes enfants !...

ANDRÉ, le saluant.

Seigneur prêtre...

MOLINA, à Jean.

Vous voilà, mon fils ?

JEAN.

Oui, mon père, je vous salue.

MOLINA, après avoir tout examiné.

C’est à merveille, mes amis, on ne ferait pas mieux pour une fête à Dieu et aux saints... Charles de France sera satisfait, c’est un digne prince que le ciel réserve à de hautes destinées.

ANDRÉ.

Seigneur prêtre, son cousin, Henri de Navarre, ne restera pas en arrière... c’est un digne prince aussi.

GABRIEL.

Et qui est bon et courageux.

MOLINA.

Oh ! sans doute... sans doute... messire Henriot est un prince de haute espérance, rempli de brillantes qualités...

À part.

Oui, mais hérétique... Prince qui sera fort et puissant dans l’avenir... caractère que rien ne fera plier... dangereux en nemi pour notre cause, si Dieu ne nous vient en aide et ne l’amène à nous.

GABRIEL, à André.

Qu’est-ce qu’il a donc à marmotter tout bas comme ça, lui ?

Ici on entend dans le lointain des acclamations : Noël, Noël, vive messire Henriot !

MOLINA.

Qu’est-ce que cela ?

ANDRÉ.

C’est notre jeune prince de Navarre qui revient de ses courses du matin.

Nouvelles acclamations.

MOLINA, à Jean.

Quel oubli de toute dignité !... Ah ! quelle différence entre lui et son cousin Charles de France. Vous verrez, mon fils...

Ici les acclamations redoublent.

 

 

Scène IV

 

ANDRÉ, GABRIEL, JEAN, HENRI, FLEURETTE, PAYSANS, PAYSANNES

 

HENRIOT, entre le premier et en courant.

Ah ! j’ai gagné... je vous l’avais bien dit : Me voilà arrivé le premier... j’ai couru plus vite que vous tous, mes amis... le pied du montagnard a été le plus agile... j’ai gagné !... le prix, je le veux : je dois embrasser une de vous à mon choix...

S’adressant à Fleurette.

Ce sera vous...

FLEURETTE, qu’Henri vient d’embrasser.

Monseigneur...

Bas.

Henriot...

HENRIOT, de même.

Ma Fleurette !... que je t’aime !

JEAN, à part.

Qu’il est heureux !

PREMIÈRE PAYSANNE.

Toujours elle...

DEUXIÈME PAYSANNE.

Oui, il en conte à Fleurette.

HENRIOT, s’adressant à André.

Ah ! vous voilà, André, bonjour... bonjour à vous tous, mes amis...

ANDRÉ, saluant.

Monseigneur...

HENRIOT, à Molina.

Oh ! pardon, seigneur prêtre ! pardon, si je ne vous ai pas d’abord salué.

MOLINA.

Monseigneur...

HENRIOT, gaiment.

C’est que, voyez-vous, je me suis tant amusé avec ces bonnes gens, que je suis ce matin un peu plus étourdi que de coutume... j’aurais dû pour tant venir à vous plus tôt et vous remercier.

MOLINA.

Me remercier !...

HENRIOT.

Oui, oui... Ah ! c’est que sans vous en douter, vous êtes un peu cause que j’ai gagné le prix de la course que nous venons de faire tout à l’heure.

MOLINA.

Moi !... monseigneur...

HENRIOT.

Oui, seigneur prêtre... en partant, il nous fallait un but qui fût bien en évidence et... et nous avons choisi votre robe noire qui se voyait de loin...

MOLINA.

Je suis véritablement flatté.

À part.

Enfant !... enfant !...

HENRIOT, à Jean.

Eh bien ! mais... vous n’étiez pas avec nous, tout à l’heure !

JEAN.

Non, monseigneur de Navarre.

HENRIOT.

Ah ! bien certainement vous êtes étranger, car sans cela vous m’appelleriez sire Henriot, ou mieux encore Henriot, en camarade... Oh ! je ne suis pas fier... je suis Béarnais, je suis de Pau, je suis montagnard... mauvaise tête quelquefois... bon cœur toujours... Donnez-moi votre main... Voyons, d’où êtes-vous ?... qui êtes-vous ?

MOLINA.

Monseigneur !

HENRIOT.

Oh ! seigneur prêtre...laissez le répondre tout seul... Vous êtes donc son précepteur comme le sire de La Gaucherie est le mien ?... mais le bon La Gaucherie me laisse parler quand vient mon tour...

À Jean.

Je ne vous intimide pas, je pense... Est-ce que j’intimide quelqu’un, dites, mes amis ?...

TOUS.

Oh ! non, vive messire Henriot !

HENRIOT.

Ah ! prenez garde, si vous al lez me flatter et me crier Noël ! je me gâte, et adieu les joyeuses parties que nous faisons ensemble...

À Jean.

Voulez-vous de mes services ?... avez-vous quelque chose à me demander ? je ferai le prince, si vous le désirez.

JEAN.

Je vous remercie, monseigneur...

HENRIOT.

Eh ! mon Dieu ! à notre âge, il faut prendre le plaisir partout où on le trouve, faire le bien partout où on le peut... Ainsi, dites... parlez... rien ?... Eh bien donc à une autrefois... quand vous voudrez.

JEAN, s’inclinant.

Monseigneur...

HENRIOT, examinant tout.

Mes amis, pourquoi donc ces fleurs, ces chiffres... tous ces préparatifs...

MOLINA.

Mais, monseigneur...

HENRIOT.

Ah ! oui, le tir à l’arbalète... fou que je suis ! j’oubliais que mon cousin de France va arriver tout à l’heure, et qu’il n’y a pas loin d’ici au château d’Agen, d’où il vient nous faire visite.

MOLINA.

Eh quoi ! monseigneur, vous ne vous souveniez plus que le gracieux roi de France...

HENRIOT, vivement.

Seigneur prêtre, je serai toujours prêt à bien recevoir mes amis et mes ennemis... ce que j’oubliais, c’est que les habits que je porte mainte nant feraient peut-être une triste figure contre le velours de mon cousin et de ses courtisans... Il faut que j’aille les quitter pour faire honneur à mes hôtes... et pourtant, j’aimerais mieux, pour tirer de l’arc, mon habit de Béarnais que le juste-au-corps de cérémonie.

ANDRÉ.

Monseigneur, voici madame la reine, votre mère, et le sire de La Gaucherie.

HENRIOT.

Ma mère !...

 

 

Scène V

 

LES MÊMES, JEANNE D’ALBRET, LA GAUCHERIE

 

TOUS LES PAYSANS crient.

Vive la reine !... Noël, Noël !...

JEANNE.

Bonjour, bonjour, mes amis... Te voilà, mon Henriot ?

HENRIOT.

Oui, ma mère... bonjour... Jeanne lui essuie le front et l’embrasse.

JEANNE.

Enfant, tu as encore couru à perdre haleine.

HENRIOT.

Oh ! ce n’est rien, ma mère.

À La Gaucherie.

Bonjour, sire de la Gaucherie : j’ai laissé mes livres pour aujourd’hui ; j’ai congé... pour toute la journée, n’est-ce pas ?...

LA GAUCHERIE.

À condition, Henri, que vous disputerez avec succès le prix de l’arc et que vous ne serez pas vaincu par les seigneurs de la cour de France.

HENRIOT.

Vive Dieu ! ce ne sera pas ma faute, toujours !... jamais je ne me suis senti en aussi bonne adresse. Je suis à trop bonne école, mon excellent gouverneur... Vous m’avez appris à avoir la main ferme et à frapper droit au but.

Bas.

Comme vous frappiez à Jarnac et à Moncontour.

LA GAUCHERIE, bas.

Ce sont là de tristes souvenirs, Henri, mieux vaut la paix dont nous jouissons, qu’une gloire acquise dans les discordes civiles.

JEANNE, à Henriot.

Mon fils, l’heure avance et tu n’es pas encore prêt... ce costume...

HENRIOT.

Je cours le quitter, ma mère ; vous le savez, il me faut peu de temps.

Aux Paysans.

Venez avec moi, mes amis ; nous irons tous ensemble à la rencontre de mon cousin de France... Reprenons notre course ; tout à l’heure, c’était du château ici ; eh bien ! à présent ce sera d’ici au château. Au revoir donc, ma mère... Fleurette... mes amis... au plus vite, arrivé... venez, venez tous...

Il sort en courant. Tout le monde le suit. Acclamations répétées : Vive la reine, vive messire Henriot.

MOLINA, à Jean.

Éloignons-nous, mon fils.

JEAN.

Je vous suis, mon père.

Ils remontent la scène lentement. La reine arrête Molina et lui parle bas pendant le monologue de La Gaucherie.

 

 

Scène VI

 

MOLINA, JEAN, LA GAUCHERIE, JEANNE D’ALBRET

 

LA GAUCHERIE, à lui-même.

Henriot, Fleurette, ensemble, toujours ensemble !... j’en suis sûr, ces deux enfants s’aiment. Ma prudence a été mise en défaut... Il est temps que je les sépare.

JEANNE, à Molina.

Oui, seigneur prêtre, puisque nos pasteurs et nos frères sont bien reçus à la cour de France, il est juste que nous vous rendions la pareille. Nous vous prions donc d’assister à la fête d’aujourd’hui.

MOLINA, s’inclinant.

C’est pour moi trop d’honneur, et je prie votre majesté de vouloir bien en recevoir mille grâces.

JEANNE.

Ainsi donc au revoir, seigneur prêtre, au revoir.

MOLINA.

Madame...

Il s’incline et sort.

 

 

Scène VII

 

JEANNE D’ALBRET, LA GAUCHERIE

 

LA GAUCHERIE.

Madame, ces robes noires abondent maintenant dans votre royaume de Navarre. C’est peut-être d’un mauvais augure pour notre tranquillité.

JEANNE.

Vous voilà toujours avec vos tristes prévisions, La Gaucherie... Dieu protège la Navarre comme il protège la France. Rassurez-vous.

LA GAUCHERIE.

Pourtant, madame, dé jà un attentat funeste a menacé votre sûreté et les jours de votre fils... J’ai droit de m’alarmer.

JEANNE.

Merci... mais laissons cela pour aujourd’hui, et parlez-moi de mon fils... Eh bien ! en avez-vous toujours bonne satisfaction ?

LA GAUCHERIE.

Assez, madame... il a du cœur, il est prompt aux actions généreuses, et c’est une nature à se jeter plutôt vers le bien que vers le mal.

JEANNE.

Ce que vous me dites fait du bien à l’âme d’une mère, La Gaucherie... aussi le gouverneur que je lui ai donné...

LA GAUCHERIE.

Oh ! je sais peu... Je ne suis pas un clerc de la force de maître Amyot, qui a traduit Plutarque à l’usage de son élève le roi de France. Mais en temps de guerre comme en temps de paix, au camp ou à la ville, j’ai toujours un livre à côté de mon épée... J’ai étudié là, comme j’ai étudié dans le cœur de l’homme, livre plus difficile que tous les autres, mais qui renferme de salutaires enseignements. Henri a bientôt dix-sept ans, madame, il y a de l’ardeur dans sa nature, et il est né sous un ciel où les passions germent vite.

JEANNE.

Eh quoi ! est-ce que déjà...

LA GAUCHERIE.

Madame, le médecin doit prévoir le danger et le mal... À l’âge où il est arrivé, sa volonté peut déjà se montrer ferme...

JEANNE.

Que voulez-vous dire ?

LA GAUCHERIE.

Je veux dire, madame, qu’il faut donner une direction nouvelle aux habitudes de votre fils. Croyez-moi, je l’ai observé de près et je vous prédis que le moment ost venu de l’occuper de façon que nous n’ayons nul reproche à nous faire dans l’avenir... Il faut qu’il voyage, madame ; cette activité qui est en lui peut le jeter dans une passion subite, imprévue... Je le tiendrai en haleine, madame... je le conduirai dans les différentes villes de la Navarre. Il faut qu’il s’accoutume à voir de près ceux dont le bonheur lui sera confié plus tard... il faut le préparer à être roi en toute conscience, je veux dire qu’il n’ait pas besoin un jour de s’enquérir d’un ministre, à quel le province il faut porter secours, dans  quelle ville il faut faire pénétrer l’industrie ; dans quel village il faut répandre ses bien faits... ses ministres auront moins à faire... et son peuple n’y perdra rien... De plus, madame, il est un autre apprentissage que ces temps de discordes presque continuelles rendent malheureusement indispensable, et c’est là, je le sais, une cruelle nécessité à exprimer devant une mère... La guerre...

JEANNE.

La guerre !... eh quoi ! vous songeriez à m’enlever ainsi mon pauvre Henriot, mon seul enfant ?

LA GAUCHERIE.

Hélas ! madame...

JEANNE.

Mais la France est tranquille ; la Navarre est en paix avec tous ses voisins.

LA GAUCHERIE.

Cependant, madame, il est bruit que, vers la Bretagne, nos frères en religion s’attendent à de nouvelles attaques... S’il en est ainsi, nous y marcherons... et, s’il y a guerre, je me tiendrai à côté de votre fils, afin de lui faire un bouclier de mon corps, comme je veux lui faire une sauvegarde de mon expérience : et je vous le ramènerai, madame, car, j’ai foi dans les destinées qui lui sont promises.

JEANNE.

S’il en est ainsi, La Gaucherie, je me souviendrai qu’une reine doit souvent n’être mère qu’à demi, je pourrai pleurer pendant l’absence de mon fils, mais Jeanne d’Albret ne conseillera jamais la crainte à cet enfant qu’elle mit au monde en faisant taire ses douleurs, afin que les souffrances maternelles ne fussent point un augure de faiblesse.

LA GAUCHERIE.

Oui, madame... et vive Dieu ! ce sera un homme fort qui régnera sur la Navarre... On verra se justifier les heureuses prédictions de votre glorieux père, lorsque prenant dans ses bras cet enfant qui vous était né, il le montra au peuple en lui criant : Navarrais, il est à vous comme à nous-mêmes !... Et moi, madame, je serai fidèle aux serments que je fis sur le berceau qui renfermait vos chères espérances ; je lui montrerai les bons chemins à choisir ; et, à côté des mauvaises influences, je ferai grandir des vertus dont sera fier votre noble cœur de reine et de mère.

Ici on entend sonner des trompettes et retentir des acclamations.

Or, madame, voici qui vous annonce l’arrivée de vos hôtes.

JEANNE.

Allons au-devant d’eux.

 

 

Scène VIII

 

JEANNE D’ALBRET, LA GAUCHERIE, UN PAGE

 

LE PAGE.

Madame la reine, monseigneur Charles de France en compagnie de ses fidèles seigneurs et de ses féaux hommes d’armes, arrive à l’instant ; messire Henriot est avec eux. Les voici.

 

 

Scène IX

 

CHARLES IX, HENRI, LA GAUCHERIE, MOLINA, ANDRÉ, JEAN, GABRIEL, JEANNE D’ALBRET, MADEMOISELLE D’AYELLE, FLEURETTE, PAYSANS, PAYSANNES, SEIGNEURS, PEUPLE, HOMMES D’ARMES, etc.

 

CHŒUR DE PAYSANS et D’ARCHERS.

Vive le roi de France,
Saluons en ce jour,
Son auguste présence
Et son heureux retour.

Acclamations universelles.

JEANNE, à Charles.

Soyez le bienvenu, sire, nous sommes toujours heureux de votre présence en notre château de Nérac.

CHARLES.

Madame, nous vous remercions de votre bon et loyal accueil... Bon jour, messire de La Gaucherie... Notre mère la reine serait venue volontiers vous faire visite, mais elle est retenue au château d’Agen par ordre de notre docte médecin, Ambroise Paré.

JEANNE.

On m’a déjà rassurée sur cette maladie, qui sera courte, je l’espère. Plaise à Dieu que sa majesté nous dédommage bientôt.

CHARLES.

Il faut, madame, que je remette entre vos mains le dépôt qu’on m’a confié... Voici Mademoiselle d’Ayelle, son père est venu nous saluer à notre château d’Agen ; il vous amenait sa fille, mais subitement rappelé dans ses domaines, il nous a prié d’être ses chevaliers.

JEANNE.

Je vous attendais, Mademoiselle ; soyez la bienvenue, votre place est marquée parmi mes demoiselles d’honneur. Nous aurons soin que vous n’ayez pas trop à regretter d’avoir quitté votre famille.

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Madame, mon père est un fidèle Navarrais ; il m’a élevé dans le respect et l’amour de mes souverains.

JEANNE, à ses demoiselles d’honneur.

Mesdemoiselles Lerebours et de Fosseuse, voici votre nouvelle compagne.

HENRIOT, à Charles.

Mon beau cousin, puisque nous voici tous réunis, vous plairait-il de donner le signal de la fête en nous rendant de suite au tir à l’arbalète ? tout est disposé.

CHARLES.

Volontiers... mais pardon, attendez, je voudrais auparavant...

À Molina.

Seigneur prêtre...

MOLINA.

Sire...

CHARLES.

C’est aujourd’hui Saint-Barthélemy, un saint, que je révère particulièrement ; m’est-il loisible de me livrer aux amusements qu’on prépare ?

MOLINA, hypocritement.

Sire, Dieu est indulgent pour les rois... pour les rois de notre vraie religion... Il permet des dis tractions à ceux qui le servent comme vous.

CHARLES.

Merci, seigneur prêtre...

À Henri.

Venez, mon cousin de Navarre, et que Dieu nous soit en aide.

HENRIOT, à part.

Et notre adresse aussi.

JEANNE, à mademoiselle d’Ayelle.

C’est à vous, mademoiselle, qu’il appartient de remettre les traits aux mains des combattants.

En disant ceci, elle prend un carquois plein de flèches qu’elle remet à Mademoiselle d’Ayelle.

MADEMOISELLE D’AYELLE, s’inclinant.

Ah ! reine, c’est trop d’honneur.

CHARLES.

Privilège de la beauté...

HENRIOT, bas à Fleurette.

Fleurette, sois près de moi, bien près... ton doux regard me guidera.

JEANNE, à La Gaucherie.

Je tremble, La Gaucherie...

LA GAUCHERIE.

Et moi j’espère, madame.

JEANNE.

Allons, messeigneurs, partons, partons.

La cour sort d’abord. Tout le monde ensuite. Excepté Molina et Jean.

Reprise du chœur d’entrée.

Vive le roi de France !
Saluons en ce jour
Son auguste présence
Et son heureux retour.

 

 

Scène X

 

MOLINA, JEAN

 

Jean reste dans un coin du théâtre appuyé et semblant réfléchir profondément.

MOLINA, à part, regardant Jean.

Dans ce pays où le calvinisme fait des progrès si rapides, il faut veiller avec soin sur nos prosélytes ; celui-ci surtout ne doit pas nous échapper...

S’approchant de Jean.

Mon fils, vous suivez mes conseils et je vous en félicite ; vous vous abstenez de vous mêler trop souvent à ces malheureux huguenots dont Dieu s’est détourné.

JEAN.

Pourtant, mon père, ils m’ont bien accueilli ! ils sont bons pour moi.

MOLINA.

Et c’est ce qui me fait vous plaindre, mon fils !... l’erreur les enveloppe et il y a danger à écouter leurs discours... Mon enfant, conservez-vous dans le chemin d’élection où vous ont guidé mes dignes frères d’Angoulême... Pourquoi avez vous quitté cette ville ?

JEAN.

Pourquoi ?... ah ! vous avez raison, mon père ; il est des moments où je voudrais n’en être jamais sorti... car, voyez vous, je suis triste, inquiet... ma tête est plaine de pensées dont je suis parfois effrayé... souvent je suis le jouet d’une sorte de vertige, et il me vient dans l’âme des mouvements de colère et de haine... qu’est-ce que cela, mon père ? car enfin je suis jeune, la vie devrait avoir pour moi des charmes, et pourtant je ne regretterais pas de mourir !

MOLINA.

Mon fils... croyez-moi, une sainte retraite...

JEAN.

Non, non, mon père, ce n’est pas cela... ce fut d’abord ma première pensée... mais je ne le voudrais plus aujourd’hui.

MOLINA.

Comment ?... pourtant, mon fils...

JEAN.

Tenez, mon père, c’est en rougissant que je vous l’avoue, mais j’ai tourné mes yeux d’un autre côté... oui, mon père, j’aime, et je voudrais...

MOLINA.

Vous marier, peut-être !... enfant ! à quelles pensées allez-vous vous livrer ! c’est à peine si vous êtes arrivé à l’âge où l’on peut comprendre les devoirs que la religion prescrit pour bien commencer la vie, et déjà... Mais cette inquiétude qui vous domine et dont vous me parliez tout à l’heure, cette sorte de tristesse qui rend votre âme incertaine, c’est là, mon fils, un avertissement du ciel, qu’il faut vous fortifier par la prière et vous réfugier dans de saintes pratiques pour échapper aux vaines pensées du monde.

JEAN.

Oui, vous avez raison, peut être... je verrai...

Après une pause.

Mon père...

MOLINA.

Eh bien, que voulez vous ?

JEAN.

Ne trouvez-vous pas que le jeune prince de Navarre est bien heureux ?

MOLINA.

Pourquoi cela, mon fils ?

JEAN.

Voyez, comme il jouit des plaisirs de son âge ! comme on s’empresse autour de lui ! comme il est aimé ! quel avenir devant lui !...

MOLINA.

Qui sait !... ne voyez-vous pas de quels mécomptes peut être suivi ce bonheur qui vous fait envie ? Allez, allez, mon fils, réjouissez-vous plutôt de votre condition... laissez les rois et les princes s’endormir follement dans leurs rêves dorés, tandis que Dieu veille... et souvent les frappe pour ses lois méconnues.

Ici on entend : Vive Messire Henriot ! Noël ! Noël !

Qu’est-ce que cela ?

JEAN, remontant la scène et regardant.

Ce sont les acclamations du peuple saluant le vainqueur au tir à l’arbalète... mais voici tout le monde qui revient.

Charles IX entre vivement le premier ; il est fort agité ; Henriot le suit, il a encore son arbalète à la main. Viennent après toutes les personnes de la cour. Tout le monde garnit le fond du théâtre et observe avec curiosité.

 

 

Scène XI

 

CHARLES IX, HENRI, LA GAUCHERIE, MOLINA, JEAN, ANDRÉ, GABRIEL, JEANNE D’ALBRET, MADEMOISELLE D’AYELLE, FLEURETTE, DEMOISELLES D’HONNEUR, PAYSANS et PAYSANNES

 

CHARLES, avec humeur.

Non, je ne continuerai pas.

HENRIOT.

Expliquez-vous... de grâce, qu’y a-t-il ?...

CHARLES.

Je ne continuerai pas, vous dis-je, le but est préparé et vous le connaissiez.

HENRIOT.

Ah ! ce serait déloyal, et vous ne le croyez pas.

CHARLES.

J’en suis sûr.

HENRIOT.

Ce n’est là qu’un vain prétexte ; dites plutôt que vous n’osez pas... que vous avez peur.

CHARLES.

Peur !... vous mentez messire.

HENRIOT, dirigeant son arbalète contre la poitrine de Charles.

Malédiction !...

CHARLES, effrayé, se cachant derrière les courtisans.

À moi ! mes amis !

JEANNE, se jetant entre eux deux.

Mon fils !

LA GAUCHERIE, l’arrêtant.

Henri !

TOUT LE MONDE.

Grand Dieu !!

CHARLES.

Qu’on l’éloigne !... qu’on l’éloigne !...

LA GAUCHERIE, à Henriot.

Que faites vous, Henri, il est votre hôte.

HENRIOT, jetant son arbalète.

C’est vrai.

JEANNE, allant à Charles.

Ah ! sire, de grâce...

À Henri.

Henriot, mon fils, qu’avez-vous fait, malheureux !

HENRIOT, à sa mère.

Rassurez-vous, ma mère... laissez, je suis calme maintenant.

Allant à Charles avec dignité.

Si e, si votre parole fut prompte, mon bras le fut aussi... pardon, j’avais oublié que vous étiez mon hôte...

En lui tendant la main.

Henri de Bourbon, prince de Navarre, à sa majesté Charles IX, roi de France... réconciliation et amitié sincère.

MOLINA, bas à Charles.

Sire, la religion prescrit l’oubli des offenses.

CHARLES, bas.

Quitte à s’en souvenir plus tard, n’est-il pas vrai.

MOLINA, s’inclinant.

Sire...

CHARLES, après un instant d’hésitation et avec contrainte.

Charles IX, roi de France, à Henri de Bourbon, prince de Navarre, réconciliation et amitié sincère.

Ils se serrent la main.

HENRIOT.

Mais je tiens à vous prouver, sire, que je n’ai pas été plus favorisé que vous... attendez...

Apercevant Fleurette qui a une rose sur son sein.

Fleurette, cette rose que vous avez là, donnez-la-moi !...

FLEURETTE, en rougissant.

Cette rose, la voici, monseigneur.

HENRIOT.

C’est bien... merci, Fleurette...

Courant la placer sur la statue de l’amour.

Tenez, sire, le but est changé à présent... à moi donc une arbalète et une flèche...

On les lui remet.

donnez.

Il vise, la flèche traverse la rose aux acclamations de tout le monde : Vive messire Henriot ! Noël ! Noël !

CHARLES.

Je suis vaincu, je dois l’avouer... à lui donc l’honneur tout entier.

JEANNE.

Sire, vous aurez votre tour.

Tout le monde se rapproche de Charles : Henri, sans faire attention aux éloges qui lui sont prodigués, a repris la rose et la rapporte.

HENRIOT, bas à Fleurette.

Garde ceci en mémoire de moi, Fleurette, de moi, qui t’aimerai toujours !

FLEURETTE.

Oh ! oui, toujours ! mon Henriot, toujours !...

HENRIOT.

À ce soir, ici, à la fontaine, tu viendras n’est-ce pas, ma Fleurette ?

FLEURETTE.

Non, oh ! non, je ne veux pas...

HENRIOT.

Oh ! je t’en conjure...

FLEURETTE.

Silence ! Henri, silence !

MADEMOISELLE D’AYELLE, à part.

Je crois que messire Henriot a touché deux buts à la fois.

LE PAGE.

Madame la reine, tout est disposé selon les ordres de votre majesté.

JEANNE.

C’est bien... allons, sire, et vous, messeigneurs, rendons-nous au château.

Tout le monde sort. Les paysans suivent ; acclamations. Sortie.

 

 

Scène XII

 

JEAN, seul

 

Fleurette !... ah !... c’est en vain que je cherche à bannir son souvenir... malgré moi, il revient toujours... je souffre... tout à l’heure, je croyais aux paroles du père Molina... il me semblait qu’il avait raison, que le cloître, la religion... oh ! mais non, j’ai revu Fleurette... Fleurette si douce et si belle !... et, je le sens bien maintenant, elle seule peut me rendre heureux...

Après une longue pause.

Mais elle ne m’aime pas... et puis, quand bien même elle m’aimerait, nous sommes si jeunes encore !... et cette différence de religion qui nous sépare ! son père n’y consentira jamais... ô mon Dieu ! mon Dieu !... n’importe, je le verrai, je lui dirai tout... oui, plus tard... qui sait... peut-être...

Il sort. Pendant qu’il s’éloigne d’un côté, Fleurette entre de l’autre. Elle a une petite cruche à la main.

 

 

Scène XIII

 

FLEURETTE, seule

 

J’avais cru entendre quelqu’un...

Examinant.

non, je me suis trompée... tout le monde s’est éloigné... tout est tranquille, on n’entend que le bruit de la fête qui a lieu au château et le son des instruments que le vent apporte doucement jusqu’ici.

Montrant le château.

Il est là, mon Henriot !... pense-t-il à moi au milieu de cette fête ?... oh ! oui, j’en suis sûre...

Elle réfléchit un peu.

À ce soir, m’a-t-il dit, à la fontaine... j’ai refusé... et pourtant me voilà... je n’ai pu m’empêcher d’y venir... et il me semble que lui aussi devrait y être... oh ! mais je suis folle !... demain je le verrai... mais c’est si loin de main !... enfin ! il faut bien que j’attende... voyons, dépêchons-nous...

 

 

Scène XIV

 

FLEURETTE, HENRIOT

 

HENRIOT, sans voir Fleurette.

Que cette fête m’importune et me fatigue ! ici, l’on respire ici, je puis penser à ma Fleurette...

Fleurette en rentrant fait un peu de bruit.

Du bruit ! qui donc est là ?...

Il se tient à l’écart.

FLEURETTE.

Allons, il faut quitter ce lieu chéri.

Elle met sa cruche sur sa tête.

HENRIOT, à part.

Ciel ! Fleurette !

FLEURETTE.

Rentrons en répétant tout bas et toujours... Henriot je t’aime ! Henriot, je t’aime...

Elle va pour s’éloigner, Henri s’élance après elle et la retient.

HENRIOT, avec amour.

Fleurette !

FLEURETTE, avec effroi.

Ah !

HENRIOT.

Tais-toi, ma Fleurette... je t’en conjure, tais-toi !

Le mouvement qu’elle fait en se retournant renverse la cruche qu’elle a sur la tête ; elle tombe à ses pieds et se brise en éclats. Fleurette, sur prise et effrayée, se jette aux genoux d’Henri ; ses deux mains sont jointes ; elle semble le sup plier. Henriot pose une de ses mains sur sa bouche et écoute en même temps si l’on ne vient pas. Tableau.

 

 

ACTE II

 

Une salle commune du château de Nérac.

 

 

Scène première

 

HENRI, seul

 

Au lever du rideau il est appuyé contre une fenêtre et regarde dans le jardin.

Non, je m’étais trompé... ce n’est pas elle, ce n’est pas Fleurette... oh ! n’importe, elle ne tardera pas à venir ; nos entretiens sont si remplis de charmes... nos rendez-vous si délicieux !... oh ! que je suis aise maintenant d’avoir quitté ce sombre et triste château de Pau, pour venir à Nérac... je ne regrette plus que mes montagnes de Béarn et leurs périlleux passages ; ici pas de dangers à affronter... mais ici, près de ma Fleurette, de l’amour et du bonheur... ah ! la voilà !

 

 

Scène II

 

HENRI, FLEURETTE

 

HENRIOT.

Ma Fleurette, sais-tu qu’il y a bientôt une heure que je t’attends ?

FLEURETTE.

Et moi, monsieur, il y en a dix que je pense à vous, que je te vois.

HENRI.

Comment ?

FLEURETTE.

Oui, tu es toujours là, près de moi, tu ne me quittes pas... oh ! si tu savais comme je suis changée...

HENRI.

Changée !...

FLEURETTE.

Autrefois, j’étais un enfant sans réflexion, sans pensée, tandis que main tenant...

HENRI.

Maintenant, tu es grave, sérieuse, ah ! ah ! ah !

FLEURETTE.

Riez, riez, oui, monsieur, je suis sérieuse, très sérieuse...il y a même des moments où je réfléchis.

HENRI.

Ah ! tu réfléchis !...

FLEURETTE.

Des moments où je me rappelle nos entretiens, où je me retrouve tout-à-coup près de toi, où j’entends ta voix murmurer à mon oreille, Fleurette, chère Fleurette, je t’aime !... alors, je rougis, je me trouble et si quelqu’un me regarde, je rougis d’avantage, mon cœur palpite, ma raison s’en va, et je me sauve comme si je craignais qu’on puisse lire notre secret sur mon front.

HENRI.

Folle !... mais voyons, qu’as-tu fait depuis hier ?

FLEURETTE.

D’abord, j’ai pensé à vous, à tout ce que vous m’avez dit, et ça m’a pris bien du temps, car je n’oublie pas une seule de tes paroles.

HENRI.

Ensuite ?...

FLEURETTE.

Ensuite ?... j’ai lu trois grandes pages des jolies chroniques d’amour que vous m’avez données ; car, grâce à tes soins, je sais lire à présent...

HENRI.

Mais enfin, pourquoi es-tu venue si tard ?

FLEURETTE.

J’ai fait un grand détour parce que j’ai aperçu Mlle d’Ayelle qui se promenait de ce côté...

HENRI.

Mlle d’Ayelle !...

FLEURETTE.

Chaque fois qu’elle me rencontre ses yeux s’attachent sur moi avec une expression singulière ; j’ai toujours peur qu’elle n’ait deviné notre amour.

HENRI.

Oh ! ne crains rien, personne ne se doute...

FLEURETTE.

Cependant, je l’ai vue en me regardant s’entretenir à voix basse avec Mlle de Fosseuse, première dame d’honneur de la reine ; eh tenez maintenant, je ne me trompe pas, la voilà qui vient de ce côté.

HENRI.

Oui... et ma mère... le sire de La Gaucherie aussi... vite, séparons-nous, Fleurette... et au revoir.

FLEURETTE.

Oui, au revoir !

Ils sortent l’un par la droite, l’autre par la gauche de la scène.

 

 

Scène III

 

JEANNE D’ALBRET, MADEMOISELLE D’AYELLE, LA GAUCHERIE, SUITE, LE PAGE

 

JEANNE.

N’est-ce pas mon fils qui s’éloigne de ce côté ?

LA GAUCHERIE.

Lui-même, madame,

Bas.

et votre majesté a dû s’apercevoir qu’il n’était pas seul.

Il lui indique le côté par où Fleurette est sortie.

JEANNE.

En effet, il était encore auprès de la petite Fleurette.

MADEMOISELLE D’AYELLE, à part.

Toujours avec elle ; cette petite est-elle donc si jolie.

LA GAUCHERIE.

J’en demande pardon à votre majesté ; mais il faut que désormais toute indulgence maternelle se taise devant l’intérêt de l’état et l’avenir du roi Henri... il ne faut pas souffrir...

JEANNE.

Je comprends, La Gaucherie, et j’approuve d’avance ce que vous ferez.

LA GAUCHERIE, au page.

Faites savoir à monseigneur Henri que je l’attends au château.

Il sort.

LE PAGE.

Oui, messire.

Il sort.

 

 

Scène IV

 

JEANNE D’ALBRET, MADEMOISELLE D’AYELLE

 

JEANNE.

Que fera-t-il ?s’il allait me l’en lever, l’éloigner pour longtemps, mon Dieu ! n’est-il donc aucun autre moyen ?

MADEMOISELLE D’AYELLE, à part.

Je crois que le moment est favorable.

Haut.

Madame, j’ai une grâce à solliciter de votre majesté...

JEANNE.

Une grâce !... parlez, mademoiselle, vous me trouverez toujours bien dis osée en votre faveur.

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Madame, ce n’est pas pour moi que je sollicite.

JEANNE.

Et pour qui donc !

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Pour une jeune fille de ce pays, dont le père est attaché au château ; votre majesté l’a peut-être déjà remarquée... elle se nomme Fleurette...

JEANNE.

Fleurette ! c’est pour Fleurette que vous sollicitez...

À part.

voilà qui est étrange !

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Ah ! votre majesté se la rappelle...

JEANNE.

Oui, fort bien, et que demandez vous pour elle ?

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Un mari, madame.

JEANNE.

Un mari !... serait-ce elle qui vous aurait priée...

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Non, non, pas elle, mais lui...

JEANNE.

Qui, lui ?

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Le mari, ou plutôt celui qui brûle de le devenir !

JEANNE, à part.

Il se pourrait !...

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Oh ! si vous le connaissiez, madame, vous ne refuseriez pas de le se courir... et je serais sûre pour lui de l’aide de votre majesté, à moins que ce mariage ne lui déplaise...

JEANNE.

Me déplaire, à moi, mais au contraire...je le désire vivement...

À part.

très vivement.

MADEMOISELLE D’AYELLE, à part.

Bien !...

JEANNE.

C’est une bonne action que vous faites et une heureuse idée qui vous est venue, mademoiselle d’Ayelle.

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Fleurette est si intéressante !

À part.

Ah ! monseigneur Henri, nous verrons !

JEANNE.

Il faudra les aider, leur donner une dot...

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Et les envoyer vivre bien paisibles à quelques dix lieues d’ici.

JEANNE.

Très bien, d’Ayelle, je suis satis faite de vous ; je vois avec plaisir que vous avez un bon cœur.

MADEMOISELLE D’AYELLE.

J’avais pour me guider l’exemple de votre majesté, l’intérêt que m’inspire ce pauvre jeune homme

À part.

et le désir d’éloigner la petite.

JEANNE.

Après tout, elle sera heureuse, car je veux que, grâce à mes soins, elle soit riche ; elle vivra paisible, sans chagrins, dans une bonne ferme, près de son époux, qu’elle aimera... à propos, l’aime-t-elle ?

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Comme disait votre majesté, elle l’aimera ; on lui fera comprendre qu’un brave et digne jeune homme peut seul lui convenir, et, si quelques folles idées s’étaient emparées d’elle, on calmerait cette petite tête exaltée.

JEANNE.

En choisissant la ferme à une distance raisonnable... c’est cela... où est le jeune homme ?

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Tout près d’ici, madame, car, ce matin même, je lui ai promis de vous présenter sa requête.

JEANNE.

Qu’il vienne.

MADEMOISELLE D’AYELLE, va vers le fond, fait un signe. Jean entre.

Le voici, madame.

JEANNE.

Très bien.

MADEMOISELLE D’AYELLE, à part.

Ah ! messire Henri, nous verrons, nous verrons.

 

 

Scène V

 

JEANNE D’ALBRET, MADEMOISELLE D’AYELLE, JEAN

 

JEAN.

La reine !

JEANNE.

Approche, approche, mon enfant, et remets-toi.

JEAN.

Madame...

JEANNE.

Mademoiselle d’Ayelle m’a parlé en ta faveur, et tu m’intéresses vivement.

JEAN.

Que de bontés, madame la reine !

JEANNE.

Y a-t-i longtemps que tu aimes Fleurette ?

JEAN.

Depuis le jour où je l’ai vue pour | la première fois !...

JEANNE.

Et lui as-tu parlé de ton amour ?

JEAN.

Oh ! jamais, jamais, madame !

JEANNE.

Et pourquoi ?

JEAN.

Je n’osais...

JEANNE.

Mais, André connaît-il cet amour ?

JEAN.

Il l’approuve, madame... mais il attend que votre majesté ait consenti d’abord, car lorsque Fleurette naquit, vous avez promis de prendre intérêt à elle, et André n’oserait disposer de sa fille sans votre assentiment.

JEANNE.

Eh bien donc, aujourd’hui, dans une heure, préviens André qu’il ait à se trouver ici... je lui ferai connaître mon agrément à ce projet... Quant à Fleurette, je n’ai pas oublié qu’elle me fut présentée dans son berceau...Selon la coutume de Nérac, tu dois offrir un présent à ta fiancée... c’est moi qui te le remettrai comme gage de ma royale protection et des soins que je prendrai de votre avenir.

JEAN.

Ah ! madame, ma reconnaissance...

 

 

Scène VI

 

JEANNE D’ALBRET, MADEMOISELLE D’AYELLE, JEAN, LE PAGE

 

LE PAGE.

Madame la reine... le père Molina demande avec instance à être admis auprès de votre majesté.

 

 

Scène VII

 

JEANNE D’ALBRET, MADEMOISELLE D’AYELLE, JEAN, LE PÈRE MOLINA

 

JEAN, à part.

Le père Molina !

JEANNE.

Qu’il entre.

À Molina.

C’est vous, seigneur prêtre, nous ne nous attendions pas à votre visite.

MOLINA.

Madame, j’arrive de Toulouse, j’étais auprès de sa majesté la reine de France, qui ayant appris qu’une malheureuse querelle s’était élevée sur la frontière des deux royaumes entre des paysans de religion opposée, m’a chargé de ce pressant message, vous priant de vouloir bien y faire droit.

JEANNE.

C’est bien, nous allons en prendre connaissance, et nous agirons pour que justice se fasse.

À d’Ayelle.

Venez, mademoiselle...

À Jean.

Dans une heure, ici...

JEAN.

Je ne l’oublierai pas, madame la reine...

 

 

Scène VIII

 

MOLINA, JEAN

 

MOLINA.

La reine vous parlait avec une bienveillance... Jeune homme, vous êtes donc en faveur auprès de sa majesté ?...

JEAN.

Oui, mon père, la reine daigne s’intéresser à moi : si vous saviez comme elle s’occupe de mon bonheur, et avec quelle bonté elle a reçu ma demande !...aussi, maintenant, je suis heureux.

MOLINA.

Là, là, vous me parlez de joie, de bonheur, je ne vous comprends pas...

JEAN.

Vous savez, mon père, qu’avant votre départ, j’aimais Fleurette, la fille du brave André.

MOLINA.

Je le sais, et je vous ai plaint souvent de ce malheur.

JEAN.

Oh ! mais maintenant, mon père, je ne suis plus à plaindre, je ne suis plus malheureux.

MOLINA, avec joie.

Comment, la grâce vous a donc éclairé... vous ne l’aimez plus...

JEAN.

Au contraire, je l’épouse...

MOLINA.

Hein ! ai-je bien entendu ?... la fille d’un hérétique !...

JEAN.

Qu’importent les religions, mon père... je l’aime...

MOLINA.

Insensé ! mais vous ne savez donc pas que vous pouvez attirer sur votre tête une terrible excommunication !

JEAN.

Oh ! ne dites pas cela, mon père, car ce danger même, je me sentirais assez hardi pour le braver, si Fleurette me di sait : Je t’aime, je suis à toi...

MOLINA.

Est-ce vous que j’entends, vous, naguère si soumis à mes conseils... si dé voué à la religion...

JEAN.

La religion ! j’ai cherché dans son sein des consolations contre la douleur ; mais, maintenant, comprenez-moi donc, mon père, je ne souffre plus ; car, mon bonheur, ma vie, ma religion, c’est Fleurette, et Fleurette sera ma femme...

MOLINA.

Malheureux ! à genoux, et courbez la tête, car déjà la vengeance céleste s’appesantit sur vous !...

JEAN.

Mon père...

MOLINA.

Vous reniez votre sainte religion, pour l’amour d’une hérétique ; eh bien ! c’est par elle que vous vient votre premier châtiment...

JEAN.

Que dites-vous ?...

MOLINA.

Ah ! vous n’avez pas vu, grâce à ce criminel amour, qu’un autre aussi aimait cette jeune fille, que cet autre avait, pour la séduire, des titres et un rang, qu’il s’appelait Henri de Navarre ; et maintenant, pour la lui disputer, où sont vos titres et votre nom ? et si vous n’êtes qu’un pauvre paysan, réjouissez-vous, car vous aurez pour femme la maîtresse d’un prince !

JEAN.

Assez, assez, vos paroles m’épouvantent...

MOLINA.

Réjouissez-vous, car votre nom deviendra un objet de honte et de risée ; alors vous vous frapperez la poitrine, en criant à Dieu, pardonnez-moi, grâce, miséricorde ! j’ai méprisé la voix de votre ministre ; mais il sera trop tard, car alors vous serez déshonoré, car alors vous serez maudit !

JEAN.

 Oh ! grâce ! grâce mon père ! taisez-vous... taisez-vous... Lui !... oh ! non, c’est impossible !

MOLINA.

Vous doutez de mes paroles ! Ah ! bénissez plutôt le hasard qui m’amène si à propos pour vous sauver.

JEAN.

Ah ! laissez-moi, laissez-moi... je ne vous crois pas, je ne veux pas vous croire... Adieu !

Il s’enfuit.

MOLINA, s’élançant après lui.

Malheureux !... arrête... écoute encore, ou tu es perdu !...

 

 

Scène IX

 

MADEMOISELLE D’AYELLE, puis FLEURETTE

 

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Enfin, j’ai réussi... cette petite va être mariée, et de plus, éloignée du château... Il ferait beau voir, en vérité, qu’avec un nom, et j’en ai un, quelque peu de beauté, et on m’a dit assez souvent que j’étais jolie ; il ferait beau voir qu’une paysanne vint vous éclipser... Mais, je ne me trompe pas, la voici, la tête baissée, triste et pensive... Voyons un peu.

FLEURETTE, l’apercevant.

Ah ! pardon, mademoiselle, je suis venue ici sur l’ordre de madame la reine...

MADEMOISELLE D’AYELLE, avec intention.

Oui, je sais que vous n’y venez pas sans cela...

FLEURETTE, à part.

Elle m’a vue ce matin.

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Et vous ne soupçonnez pas pour quel motif sa majesté vous a fait appeler, votre père ne vous a pas dit ?...

FLEURETTE.

Mon père était au château quand on m’est venue prévenir...et je tremble d’avoir pu déplaire à madame la reine.

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Lui déplaire !... vous ! mais, au contraire, la reine vous aime beaucoup, elle s’intéresse à votre bonheur...

FLEURETTE.

Je connais toute sa bonté, et je prie Dieu pour elle...

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Pour elle... et pour son fils, n’est-ce pas ?...

FLEURETTE.

Mais... oui... mademoiselle...

MADEMOISELLE D’AYELLE.

C’est fort bien, et quoique je n’aie pas tout le pouvoir de sa majesté, moi aussi je m’intéresse à vous...

FLEURETTE.

Vous, mademoiselle, mais c’est trop de bonté, et je n’ai rien à désirer... Je vous remercie.

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Rien à désirer, dites-vous ?

FLEURETTE.

Non, mademoiselle... si ce n’est du bonheur pour vous, en échange du bien que vous me voulez.

MADEMOISELLE D’AYELLE, un peu décontenancée.

Ah !... Allons, cherchez encore, n’y a-t-il pas quelqu’un dont le regard vous trouble chaque fois qu’il rencontre le vôtre ?

FLEURETTE.

Mademoiselle...

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Dont le nom prononcé devant vous vous fait battre le cœur ; dont la présence vous agite et vous émeut...

FLEURETTE.

Mon Dieu !...

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Et même sans qu’il soit là, sans qu’on le nomme, ne suffit-il pas qu’on en parle, pour vous faire trembler et pâlir ?

FLEURETTE, à part.

Elle sait tout...

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Allons, remettez-vous... Fleurette... remettez-vous... je ne l’ai pas nommé.

À part.

Comme elle l’aime !

FLEURETTE, à part.

Je suis perdue...

Apercevant Henri qui vient.

Henri !...

 

 

Scène X

 

MADEMOISELLE D’AYELLE, FLEURETTE, HENRI

 

HENRI, surpris.

Mademoiselle d’Ayelle !... ensemble...

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Ah ! c’est vous, monseigneur ?

HENRI, avec embarras.

Oui, mademoiselle, en traversant le jardin, je vous ai aperçue, et je me suis empressé...

À part.

Comme Fleurette est émue !

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Vous avez bonne vue mon seigneur, car à la manière dont nous étions placées, il me semblait que ce n’était pas moi que vous pouviez voir...

HENRI, embarrassé.

Pardonnez-moi... je...

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Comme il la regarde.

À Henri.

Monseigneur, c’est madame la reine qui a fait mander Fleurette, peut-être désire-t-elle lui parler seule.

HENRI.

Ma mère... Ah ! c’est elle...

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Elle va se rendre ici, je crains de la gêner, je me retire, et puisque c’est pour moi que vous êtes venu, je profite de votre courtoisie. Donnez-moi votre bras, messire, et venez.

HENRI.

Me voici.

À part.

Et ne pou voir lui parler...

Ils vont pour sortir.

FLEURETTE.

Eh bien ! voilà qu’elle l’emmène, à présent... Je ne sais, mais je tremble... Qu’y a-t-il donc ?... Ah ! madame la reine ! et mon père...

 

 

Scène XI

 

MADEMOISELLE D’AYELLE, FLEURETTE, HENRI, LA REINE, LA GAUCHERIE, ANDRÉ, SUITE de la Reine

 

LA REINE.

Ainsi, André, ce parti vous convient, et vous consentez...

ANDRÉ.

De grand cœur, madame la reine...

FLEURETTE.

Que disent-ils ?

ANDRÉ, allant à sa fille.

Fleurette, ma dame la reine qui s’intéresse à toi, et qui t’aime, daigne aujourd’hui te faire choix d’un mari.

FLEURETTE.

D’un mari !...

HENRI, à part.

Ciel !...

FLEURETTE.

Mon père...je suis pénétrée des bontés de madame la reine ; mais je ne veux pas vous quitter, je ne veux pas me marier...

JEANNE.

Fleurette, votre père se fait vieux, et il lui a semblé que le moment était venu de vous trouver un appui ; il y a ici au château de Nérac un jeune homme qui vous aime et demande votre main ; votre père la lui accorde, et nous qui avons promis de veiller à votre bonheur...

FLEURETTE, à genoux.

Oh ! vous avez toujours été bonne et généreuse pour moi, madame, mais aujourd’hui...

JEANNE.

Aujourd’hui, nous voulons accomplir entièrement notre promesse, et nous attendons de vous obéissance filiale, comme aussi déférence aux désirs et à la volonté de votre reine...

FLEURETTE.

Mais, madame... je ne l’aime... j’ignore même quel est celui qu’on me destine.

À part.

Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! prenez-moi en aide...

HENRI.

Mais, ma mère, pourquoi forcer sa volonté... vous voyez bien que la sur prise et l’effroi empêchent cette jeune fille d’exprimer un refus...

JEANNE.

Henri, c’est à tort que vous vous faites ici son interprète.

HENRI.

Cependant, ma mère... si elle ne veut pas.

JEANNE.

Silence... mon fils !...

MADEMOISELLE D’AYELLE, à part.

Je ne croyais pas que cela deviendrait si sérieux.

ANDRÉ.

Monseigneur... vous vous trompez, ma fille ne peut refuser, et quant à celui qu’on lui destine, c’est un brave garçon qu’elle connait bien ; le voici.

HENRI.

Lui !

FLEURETTE.

Ô mon Dieu !...

JEANNE.

Approche, mon ami... approche... ne tremble pas ainsi.

 

 

Scène XII

 

LES MÊMES, JEAN

 

JEANNE.

Fleurette, voici celui qui de mande votre main, celui que votre père et moi nous avons choisi pour votre époux, et auquel nous accordons notre royale protection...

FLEURETTE.

Est-il possible !...

JEAN.

Pardon, madame la reine.

À part.

Du courage... qu’il m’en faut, mon Dieu !

Haut.

Madame, cessez, je vous en conjure, de presser cette jeune fille... ce mariage que ‘avais tant désiré, ce bonheur que tout à l’heure encore j’aurais payé de ma vie... maintenant...

JEANNE.

Eh bien ! maintenant.

JEAN.

Maintenant, il me faut y renoncer...

TOUS.

Y renoncer !...

JEANNE.

Voici qui est étrange, jeune homme... lorsqu’il n’y a qu’un instant...

JEAN.

Oh ! vous avez raison, madame, et je mérite votre colère, mais je la mérite seul, moi qui me suis laissé entraîner au penchant de mon cœur sans écouter la voix de ma conscience et de la raison.

JEANNE.

Mais le motif, monsieur, le motif ?...

HENRI, à part.

Que va-t-il dire...

FLEURETTE.

Je tremble...

JEAN.

Le motif... c’est ma religion...

FLEURETTE.

Je respire...

JEANNE.

Votre religion !... vous y pensez bien tard ; l’aviez-vous donc oubliée lorsque vous êtes venu me solliciter ?...

JEAN.

Non, madame, mais depuis...

JEANNE.

Assez... assez... éloignez vous... ce n’est ni le lieu, ni le mo ment de vous interroger à ce sujet, il y a ici trop de susceptibilités à éveiller... nous vous ferons mander...

HENRI, à part.

Dieu soit loué !

MADEMOISELLE D’AYELLE, à part.

Voilà tous mes projets renversés.

JEANNE, à qui La Gaucherie a parlé bas.

Vous avez raison, La Gaucherie, c’est le seul moyen... et je vais l’employer.

Haut.

Nous regrettons, André, que cette occasion nous ait échappé de vous témoigner notre bienveillance... Quant à vous, mon fils, tenez vous prêt à partir pour notre résidence de Pau...

FLEURETTE, à part.

Partir... Ô mon Dieu !

HENRI.

Ma mère !

JEANNE.

Vous avez entendu... c’est ma volonté... d’Ayelle... allez transmettre mes ordres... et faites tout préparer en conséquence.

Elle sort.

ANDRÉ, à Fleurette.

Viens aussi, ma fille... il faut que je te parle.

 

 

Scène XIII

 

HENRI, LA GAUCHERIE

 

HENRI.

Partir !... non... Oh ! non certes, je n’obéirai pas...

LA GAUCHERIE.

Pardon, monseigneur, mais avant de songer à nos préparatifs de départ...

HENRI.

Mes préparatifs de départ !... Oh ! pas de vains détours, messire de La Gaucherie, vous me connaissez assez et vous avez lu dans mes yeux que je ne partirais pas !

LA GAUCHERIE.

Qu’importe ce que disent vos yeux, j’ai lu dans votre cœur que j’ai formé, que vous obéiriez à l’honneur !

HENRI.

Écoutez-moi, La Gaucherie ; on veut m’éloigner parce qu’on a découvert mon amour pour Fleurette : on n’y par viendra pas, car cet amour fait toute ma vie, et je ne quitterai pas Nérac, car c’est ici seulement que je puis être heureux.

LA GAUCHERIE.

Heureux, dites-vous ? et quand même il vous faudrait laisser là le bonheur pour accomplir un devoir, où se rait le mal ? on pourrait vous plaindre en agissant ainsi, mais si vous faisiez autrement, on vous mépriserait peut-être...

HENRI.

Messire...

LA GAUCHERIE.

Sachez-le bien, on n’est pas destiné à porter une couronne, pour livrer tranquillement sa jeunesse aux passions qui peuvent l’assaillir... La gloire... et ce mot n’est pas sans écho pour vous, je pense... la gloire ne s’acquiert pas sans que le bonheur ait à souffrir, et d’ailleurs, c’est justice... assez de princes sacrifient les nations à leurs fantaisies, pour qu’une fois l’un d’eux sacrifie ses fantaisies aux nations...

HENRI.

Mais lorsque rien ne l’exige impérieusement, faudra-t-il me condamner à un sacrifice qui briserait mon âme ?... tandis que je puis vivre paisible...

LA GAUCHERIE.

Vivre paisible !... c’est cela... et puis, quelque jour, il me faudra dire à votre mère, à la Navarre : Cet enfant abdique d’avance ses hautes destinées ; ces promesses que vous faisaient son courage et son génie ; ces transports que jadis excitait en lui le seul mot de gloire !... tout cela est anéanti ! perdu, perdu à jamais !... je vous avais prédit un prince qui serait rand dans l’avenir, et vous n’aurez qu’un e ces rois qui dorment lâchement sur le trône avant de s’endormir dans le tombeau !

HENRI.

Oh ! vous ne le croyez pas, mes sire, vous ne le croyez pas !...

LA GAUCHERIE.

Et moi, si on me demande : qu’avez vous fait pour l’empêcher de descendre si bas... je répondrai : j’ai pris les mains de cet enfant dans mes mains qui tremblaient... je me suis jeté à ses genoux en lui disant : Prince ! il se prépare de grands événements... les rois de l’Europe oublient les plaisirs pour la gloire !... le peuple navarrais se demande qui lui dira en avant ! dans cette lutte qui commence à gronder... Vos frères en religion s’indignent et frémissent, car les insultes ne leur manquent pas !... il leur faut un chef !... eh bien ! nous faudra-t-il choisir en rougissant quel que obscur gentilhomme ?... tandis que tout entier aux plaisirs, seul, entre tous, vous resterez calme, insensible, et rejetterez loin de vous le vieux drapeau de la Navarre !

HENRI.

Oh ! non, non... mais il faudra donc sacrifier Fleurette, Fleurette si douce, si aimante, et que j’aime tant !...

LA GAUCHERIE.

Eh bien ! oui, vous l’aimez... et elle digne de cet amour ; oui, ici vous seriez heureux, mais vous partirez d’ici, et vous vous séparerez d’elle... vous verserez des larmes de regret et de douleur... vous sacrifierez votre bonheur au bonheur du peuple... mais, Henri de Navarre, un jour vous serez un grand roi... Dieu et le peuple vous béniront !...

HENRI.

Mais, partir sur le champ... mais ne pouvoir...

LA GAUCHERIE.

Quoi ! gagner quelques jours... non pas !... au cri de Dieu et d’indépendance, le peuple donne sa vie sans hésiter, lui ; un prince peut bien donner son bonheur de quelques instants... Écoutez-moi, Henri, je sais qu’un jour vous me saurez gré de mes conseils d’aujourd’hui, et qu’entouré de tout un peuple qui chantera votre louange et exaltera votre nom, du haut du trône, vous jetterez un regard en arrière : vous donnerez un regret, un souvenir à la jeune fille, puis, vous vous rappellerez votre sacrifice d’aujourd’hui, mes prières d’à présent et au milieu du bonheur et des larmes de joie de tout un peuple il s’en échappera une de votre paupière, et celle-là sera pour la cendre de votre vieux gouverneur !...

HENRI.

Oh ! mon ami, assez, assez, oui, je comprends... il le faut, disposez de moi, de ma vie, j’obéirai !...

LA GAUCHERIE.

Henri !... ah ! je le savais bien, moi, que l’honneur l’emporterait sur l’amour...

HENRI, se jetant dans ses bras.

Mon ami ! la voici... laissez-moi seul un instant avec elle, un instant seulement, et je vous donne ma parole de gentilhomme qu’après je serai prêt à partir.

LA GAUCHERIE.

Vous le voulez, je cède ; mais, j’ai bien peur...

HENRI.

Allez, allez, mon ami, ne craignez rien.

LA GAUCHERIE, sortant.

Je vous attends là, Henri... songez à votre promesse !

 

 

Scène XIV

 

HENRI, FLEURETTE

 

Elle reste quelques instants immobile sur le seuil de la porte.

HENRI, courant à elle.

Fleurette, ma Fleurette... te voilà !

FLEURETTE.

Oui, Henri.

HENRI.

Ah ! la voix expire sur mes lèvres...

FLEURETTE.

Pauvre ami, je te comprends... tu souffres, n’est-ce pas ?... c’est comme moi... mais, que veux-tu ? il le faut !...

HENRI.

Il le faut !...

FLEURETTE.

Sans doute... je te savais ici et je suis venue pour te dire adieu !

HENRI.

Adieu !...

FLEURETTE.

Oui, mon ami... on dispose tout pour ton départ... je viens de le voir.

HENRI.

Déjà !

FLEURETTE.

Je comprends maintenant pourquoi ils voulaient me forcer à me marier !... pourquoi ils t’emmènent d’ici !... oh ! mais je saurai souffrir sans qu’ils puissent rien sur mon cœur, sans jamais laisser échapper une plainte, un murmure !... et toi aussi, Henri, tu auras du courage, n’est-ce pas, mon ami ?

HENRI.

Que dis-tu ?...

FLEURETTE.

Crois-moi, obéis... cède à leur volonté...

HENRI.

Et c’est toi, Fleurette... toi... qui m’engages à partir.

FLEURETTE.

Puisque ta mère l’ordonne, ils savent que nous nous aimons, vois-tu et ils ne le veulent pas ! ils connaissent la moitié de notre secret... Prends garde, Henri, prends bien garde de le leur apprendre tout entier !...

HENRI.

Mais toi, ma Fleurette... que deviendras-tu ?

FLEURETTE.

Moi... eh bien ! s’il le faut... moi, je mourrai...

HENRI.

Mourir !...

FLEURETTE.

Ne fais pas attention à mes paroles... sais-je ce que je dis... j’ai tort... mon Dieu ! mon Dieu !!

Elle pleure.

HENRI.

Des larmes ! des larmes ! oh ! ma bienaimée, je t’en conjure, sèche-les vite... bien vite... rassure-toi... tu as beau dire... non, je ne partirai pas !... je le leur avais promis... mais à présent, je ne le pourrais plus, je ne le voudrais pas... J’a vais trop compté sur mes forces... Tu n’étais pas là... près de moi, comme je te vois à présent souffrante et désolée... me cachant jusqu’à tes larmes pour me donner des forces. Oh ! non, jamais... jamais...

FLEURETTE.

Henri... que tes paroles sont douces... qu’elles font de bien à mon cœur !... Elles me rendent moins affreux ce moment de séparation ! Oh ! je t’en supplie ! aime-moi toujours ainsi... toujours, entends-tu ?... Moi je ne vivrai que pour toi... pour toi seul... à toi, toutes mes pensées, toute mon âme... qui sait, plus tard... bientôt même, tu reviendras peut être, et alors...

HENRI.

Quoi ! tu persistes ?...

FLEURETTE.

Je serais indigne de ton amour si je pouvais te conseiller de désobéir à ta mère... Et puis, quelques-unes des paroles du sire de La Gaucherie, sont venues jusqu’à moi... il te parlait de gloire... de ton honneur... Défendre ton départ, ce serait ordonner ta honte, et je ne le veux pas !...

HENRI.

Fleurette, que me rappelles-tu à ?...

FLEURETTE.

Allons, allons... du courage... Henri, du courage... tu vois bien que j’en ai : n’oublie jamais ta Fleurette... Moi, pendant ton absence, je ne quitterai pas la fontaine... J’y resterai sans cesse, pensant toujours à toi, attendant ton retour...

HENRI.

Et c’est à l’instant où tu me montres tant d’amour que tu veux que je m’éloigne de toi. Jamais ! jamais, te dis-je... Oh ! qu’ils viennent donc m’arracher de tes bras !!!...

 

 

Scène XV

 

HENRI, FLEURETTE, LA GAUCHERIE

 

LA GAUCHERIE.

Prince !

FLEURETTE, apercevant La Gaucherie.

Messire de La Gaucherie !

HENRI.

Que m’importe !...

Il la presse sur son cœur.

LA GAUCHERIE.

Prince, il faut me suivre...

HENRI.

Et si je ne le voulais pas ?...

LA GAUCHERIE.

Si vous ne vouliez pas... je vous rappellerais votre parole de gentilhomme... et, au besoin, cette jeune fille même, se joindrait à moi pour vous rappeler votre devoir.

FLEURETTE.

Oui, monseigneur, votre gouverneur dit vrai, et s’il se pouvait que j’eusse quelqu’empire sur votre volonté, je me jetterais à vos genoux et je vous demanderais de partir.

HENRI.

Oh !... mon Dieu !... Fleurette !

FLEURETTE, bas à Henri.

Nous ne sommes plus seuls, monseigneur !...

 

 

Scène XVI

 

HENRI, FLEURETTE, LA GAUCHERIE, LE PAGE

 

LE PAGE.

Monseigneur, on vous attend ; tout est prêt pour votre départ.

LA GAUCHERIE.

Vous entendez, Henri.

HENRI.

Fleurette !!!

FLEURETTE, avec résignation.

Adieu, monseigneur.

LA GAUCHERIE l’entraînant.

Venez, prince.

HENRI.

Fleurette... Fleurette !...

LA GAUCHERIE.

Venez, venez donc...

FLEURETTE, tombant à genoux.

Ô mon Dieu ! faites qu’il m’aime toujours !

 

 

ACTE III

 

À la fontaine Saint-Jean.

 

 

Scène première

 

FLEURETTE, seule

 

Huit jours... il y a huit jours qu’il est arrivé et que je ne l’ai pas encore vu !... toute une semaine passée ainsi sans que j’aie entendu le son de sa voix, sans que ses yeux se soient arrêtés sur les miens... mon Dieu, mon Dieu ! est-ce qu’il ne m’aime plus ?... Ne plus m’aimer !... ah ! cette pensée est affreuse... chassons-la bien vite, loin, bien loin de moi, car elle me tuerait... non, oh ! non, c’est impossible !... En s’éloignant, ne m’a-t-il pas dit : ma Fleurette, à toi, à toi pour toujours !... quinze mois d’absence ne peuvent avoir effacé de son cœur tant d’amour et de bonheur ! Moi, je n’ai pas cessé depuis notre séparation de penser à lui chaque jour, chaque heure, chaque minutes qui se sont écoulés... Dans mes prières à Dieu, je n’implorais qu’une grâce, son retour... et le voilà enfin ! oh ! si je ne l’ai pas encore vu, c’est que sans doute il lui a été impossible... quelque motif puissant, qui sait, la prudence même... l’auront retenu... mais il ne tardera plus... quelque chose me le dit là

Mettant la main sur son cœur.

Henri, viens donc, hâte-toi... accours... si tu venais je serais si heureuse... j’oublierais tout ce que j’ai souffert...viens, oh ! cette pensée me fait sourire et pleurer tout à la fois...

Plus calme.

Oh ! mais allons, allons, remettons-nous... attendons, attendons encore... ne nous éloignons pas de cette fontaine chérie !... on vient, c’est mon père... ah ! cachons-lui mes larmes... qu’il ne sache rien, hélas !

Elle sort.

 

 

Scène II

 

ANDRÉ, JEAN

 

ANDRÉ.

Ma pauv’ fille... elle s’éloigne, sans doute encore pour m’cacher ses larmes... et dire qu’il n’y a pas de remède à c’mal qui la dévore !

JEAN, à part.

Soupçonnerait-il ?...

Haut.

que dites-vous ?

ANDRÉ.

J’disons que c’est vous qui êtes cause du chagrin d’ma pauv’ fille.

JEAN.

Moi !...

ANDRÉ.

Oh ! il y a longtemps qu’jons ça sur l’cœur, et j’suis ben aise d’vous l’dire aujourd’hui... Enfin, pourquoi avez vous r’fusé ma Fleurette pour femme après m’avoir supplié d’vous l’accorder... ça m’a donné à penser ben des choses, et pour tout au monde j’voudrais en savoir l’motif... voyons, dites-le-moi franchement et je ne vous en voudrons plus.

JEAN, à part.

Ah ! qu’il ignore toujours !

ANDRÉ.

Eh ben ! vous n’me répondez pas ?...

JEAN.

Je vous l’ai déjà dit, je n’avais consulté que mon cœur... ma religion me défendait ce mariage... je me croyais assez fort pour braver ses arrêts... je m’étais trompé, j’ai cédé à ma conscience...

ANDRÉ.

Dites plutôt à vot’ confesseur, à un d’ces prêtres qui parlent au nom de Dieu et qui font commettre des actes que Dieu réprouve !

Molina traverse le théâtre lisant une lettre qui semble beaucoup l’occuper... Distrait par la conversation d’André et de Jean, il s’arrête et les écoute.

JEAN.

Ah ! ne parlez pas ainsi de la sainte religion...

ANDRÉ.

Ce n’est pas la religion que j’attaque, moi ; vous devez m’comprendre... il n’y a qu’un père Molina, un jésuite, qu’ait pu vous donner un conseil comme celui-là.

JEAN.

Ah ! taisez-vous !

 

 

Scène III

 

ANDRÉ, JEAN, MOLINA

 

MOLINA, s’approchant.

Que disiez-vous de la religion et de la sainte compagnie de Jésus ?

JEAN.

Oh ! rien, mon père.

MOLINA.

Jeune homme, vous savez bien que la religion ne souffre pas...

ANDRÉ.

Pourtant...

MOLINA.

Silence, hérétique !

ANDRÉ.

Hérétique !

MOLINA.

Je vous ordonne de vous taire.

ANDRÉ.

Seigneur prêtre, j’appartiens à madame la reine de Navarre, et j’nons d’ordre à recevoir que d’elle seule.

JEAN.

Père André !

MOLINA.

Mon fils, je lui pardonne... puisse Dieu lui pardonner aussi.

ANDRÉ, à part.

Laissons ça, nous ne pourrions jamais nous entendre...

Haut.

Ah ! voici madame la reine.

MOLINA.

Madame la reine...

ANDRÉ.

Oui ; monseigneur Henri, messire de La Gaucherie, et mademoiselle d’Ayelle, l’accompagnent. 

JEAN, à part.

Mademoiselle d’Ayelle !... c’est elle qu’il aime à présent ; tandis que la pauvre Fleurette...

MOLINA.

Je me retire...

À Jean.

Venez, mon fils, j’ai reçu d’Angoulême des lettres qui vous concernent, et je désire vous les communiquer...

JEAN.

Oui, mon père.

Ils sortent.

 

 

Scène IV

 

JEANNE D’ALBRET, HENRI, LA GAUCHERIE, MADEMOISELLE D’AYELLE

 

LA GAUCHERIE.

Oui, madame, il faut que la ligue projetée entre les calvinistes reçoive une prompte exécution... Unissons-nous pour résister avec succès et affermir notre cause en péril.

LA REINE.

Mais si j’ai consenti à revenir à Nérac, messire, c’est pour hâter cet événement... je l’ai déjà dit, s’il me fallait sacrifier à notre religion ce royaume dont le bonheur m’est confié, mon fils que j’aime tant, je n’hésiterais pas, messire.

LA GAUCHERIE.

Je le sais, madame, et vous, Henri, vous n’avez pas oublié ce que nos frères attendent de vous ?...

HENRI.

Je m’en souviens, messire ; nous avons pris pour devise : Paix, Victoire et Liberté !... En tombant avec honneur sur le champ de bataille de Montcontour, Condé me désigna pour lui succéder à la tête de notre ligue... Vienne l’occasion de me montrer digne de le remplacer, et votre élève prouvera qu’il a compris tous ses devoirs !...

LA GAUCHERIE.

Bien !... or, vous le savez, aujourd’hui même, la plupart de nos chefs seront arrivés à Nérac... Nérac est le point central où ils ont demandé à se réunir... Si je ne me trompe, j’ai vu tout à l’heure se diriger vers le château les équipages du vicomte de Béziers et les archers du sire de Castelnau.

LA REINE.

Eh ! bien, allons aviser à ce qu’exigent ces circonstances difficiles.

Tout le monde se dispose à sortir.

 

 

Scène V

 

JEANNE D’ALBRET, HENRI, LA GAUCHERIE, MADEMOISELLE D’AYELLE, JEAN, entrant et s’adressant à Henri

 

JEAN.

Monseigneur, daignerez-vous m’accorder un instant d’entretien ?

HENRI.

Ici ?

JEAN.

Par grâce, monseigneur, ne me refusez pas... que nous soyons seuls, surtout.

HENRI, à part.

Seuls !...

Haut.

Soit donc...

À sa mère et à La Gaucherie.

Que je ne vous arrête pas...

LA REINE.

À bientôt, n’est-ce pas, Henri ?

HENRI.

Oui, ma mère, allez, allez, je ne tarderai pas à vous rejoindre.

 

 

Scène VI

 

HENRI, JEAN

 

HENRI.

Eh bien ! que me voulez-vous ?

JEAN.

Me reconnaissez-vous, monseigneur ?

HENRI.

Pourquoi cette question ?

JEAN.

Pardon, monseigneur, mais me reconnaissez-vous ?

HENRI.

Sans doute, me croyez-vous donc si mauvaise mémoire ?

JEAN.

C’est que la mémoire des grands est souvent chose si changeante, qu’en vérité il m’était bien permis de craindre.

HENRI.

Comment !

JEAN.

Oui, monseigneur, vous avez si facilement oublié une pauvre jeune fille dont le souvenir devrait vous être bien cher, pourtant !...

HENRI.

Que signifie ?...

JEAN.

Pardon, monseigneur, pardon ; que ce que je viens de vous dire ne vous offense pas... grâce, non pas pour moi, mais pour celle dont je viens plaider la cause...

HENRI.

Plaider la cause ?

JEAN.

C’est à son insu, c’est sans autre confident que moi, que j’ai pris cette détermination et que j’ose vous parler d’elle ; oh ! vous m’écouterez, n’est il pas vrai, monseigneur, vous m’écouterez ?...

HENRI.

Expliquez-vous donc ?

JEAN.

C’est un pénible devoir que je me suis imposé, mais j’aurai la force et le  courage de l’accomplir ; car, monseigneur, il s’agit de cette pauvre Fleurette, que vous avez tant aimée autrefois... et dont vous ne vous souvenez plus aujourd’hui.

HENRI.

Que dites-vous ?

À part.

Fleurette !...

JEAN.

Ah ! je vous en conjure, monseigneur, daignez m’entendre avec calme... que la distance qui nous sépare s’efface pour un instant à vos yeux... ne voyez que Fleurette !... Depuis votre fatal départ la pauvre fille est en proie au chagrin et au désespoir... Elle ne vous accuse pas... elle ne croit pas même à votre abandon... sa pensée ne s’y est pas arrêtée un seul instant... mais, il y a si longtemps qu’elle ne vous a vu... il y a si longtemps qu’elle souffre et vous espère en vain, que sa vie se dessèche et se flétrit... en vous attendant toujours, elle se meurt, monseigneur !... c’est votre abandon qui la tue !... et c’est un crime que cela !...

HENRI.

Un crime !...

JEAN.

Oui, je le répète, monseigneur, c’est un crime !...

HENRI.

Ah !

JEAN.

Oh ! je vous conjure, n’élevez pas la voix, la mienne dominerait toujours la vôtre ; car avec la mienne, celle de la justice et de la vérité a parlé ; entre le prince qui oublie son devoir et l’homme du peuple qui vient le lui rappeler, je vous l’ai dit, la distance s’efface, c’est l’homme du peuple qui domine le prince à son tour, et cela de toute la distance qui les séparait avant, de toute la hauteur que lui donnent le bon droit et la justice !... Punissez-moi si j’ai pu vous déplaire, vous le pouvez, monseigneur... mais, j’ai rempli un grand de voir, ma conscience est tranquille... j’attends...

HENRI.

Assez, assez... quelqu’étrange que soit votre démarche, quelqu’inconvenantes que me paraissent vos paroles... je veux bien tout oublier en faveur du motif qui vous guide ; mais éloignez-vous, laissez-moi, je veux être seul... Allez...

JEAN.

Oh ! ne me renvoyez pas ainsi, monseigneur... écoutez encore, de grâce... jamais, jusqu’à ce jour, je n’ai laissé échappé une plainte ni un murmure, et pourtant, moi aussi j’aimais cette jeune fille, j’allais en faire ma femme, lorsque son déshonneur me fut connu... j’ai dû la refuser alors sans jamais en avoir révélé le motif, sans jamais avoir cessé de l’aimer en silence...

HENRI.

Eh quoi ! c’était... vous saviez...

JEAN.

Oui, monseigneur. Eh bien ! croyez vous que je n’aurais pas le droit, peut-être, de maudire ce fatal amour ? je ne le fais pas !... Je vais plus loin encore... j’ai pensé que votre âme serait grande et généreuse, je me suis dit : lorsqu’il saura que cette pauvre Fleurette souffre, il voudra la revoir... apaiser ses douleurs, lui rendre son amour... Et là-dessus, j’ai étouffé le mien, j’ai forcé mon cœur à être calme en venant vous parler d’elle... je ne me suis pas trompé, n’est-il pas vrai ?... Vous allez la revoir, sécher ses larmes... la rendre au bonheur ; elle vous attend, monseigneur. Pensez à elle... pensez à elle !

Il tombe aux genoux d’Henri.

HENRI, attendri, à part.

Grand Dieu ! est il possible... Fleurette... pauvre fille... et lui... lui !...

À Jean.

Je t’ai brusqué tout à l’heure, j’ai eu tort, oublie cela... je t’en prie.

JEAN.

Ah ! monseigneur...

HENRI.

Tu as raison, c’est mal...c’est bien mal... être ici depuis huit jours, et ne l’a voir pas encore vue !... Mais aussi, c’est comme une fatalité, un fait exprès ; chaque fois que mes souvenirs se réveillaient et me poussaient vers elle, il y avait toujours auprès de moi quelqu’un pour m’arrêter... on eut dit que c’était un plan calculé d’avance. Oh ! mais à présent, c’est fini, rien ne pourra m’arrêter... Je t’en prie, parle-moi d’elle... que je sache, que je t’entende encore... Oh ! mais que vais-je dire ! te demander ! c’est affreux... je suis moins généreux que toi !...

JEAN.

Non, monseigneur, non, je vous dirai tout ; pendant votre longue absence, toute sa vie se consumait ici.

HENRI.

Oui, c’est ici qu’autrefois je la voyais chaque jour, à chaque instant...

JEAN.

Ici... combien de fois n’ai-je pas vu couler ses larmes !... combien de fois ne l’ai-je pas observée secrètement pendant des jours entiers... pendant de longues soirées... elle restait là... et un nom, un seul nom sortait de sa poitrine oppressée... le vôtre, monseigneur qui s’échappait avec des sanglots et des larmes.

HENRI.

Oh ! Fleurette, Fleurette !... douce et tendre fille, dont l’amour est mille fois plus vrai que celui de toutes ces femmes que j’ai rencontrées à la cour... au milieu de ces fêtes somptueuses où tout n’est que coquetterie, éclat et mensonge...tandis qu’auprès d’elle, au contraire, tout n’est qu’amour, vérité et candeur... Et j’ai pu t’oublier pour elles... toi, Fleurette !... Oh ! pardonne, pardonne... Mon ami, merci, tu m’as rappelé mes beaux jours... enivré de délicieux souvenirs... rendu à moi-même !... Ah ! pourquoi n’est-ce plus comme autrefois... alors à un signal convenu, deux coups frappés dans la main, je la voyais paraître, et venir se jeter dans mes bras ; mais à présent... Oh ! non, non, je n’oserais pas...

Il tombe assis sur un banc ; il cache sa tête dans ses mains.

JEAN, à part.

Deux coups frappés dans la main, a-t-il dit... elle est là !... Oh ! oui, pour elle encore cet instant de bonheur.

Il s’avance vers la coulisse et frappe deux coups dans la main.

HENRI.

Fleurette ! oh ! mon Dieu ! Fleurette.

JEAN.

Elle a reconnu le signal... elle vient... Ah ! éloignons-nous... il ne faut pas que mon courage m’abandonne.

Il sort.

 

 

Scène VII

 

FLEURETTE, HENRI

 

FLEURETTE.

Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! est-ce une illusion... il m’a semblé entendre... je tremble... je n’ose...

Apercevant Henri.

Ciel ! je ne me trompe pas... c’est lui...

Courant se jeter dans ses bras.

Ah ! Henri !... Henriot !

HENRI.

Fleurette !...

FLEURETTE, le couvrant de baisers.

Te voilà donc enfin... mon Henriot !...

HENRI.

Ma Fleurette !...

FLEURETTE, l’examinant.

Que je suis heureuse ! Oh ! mais, je t’en prie... regarde, parle-moi... que je ne me croie pas le jouet de quelque vision... ce n’est pas un rêve, n’est-ce pas ?... Non, non, c’est toi... bien toi... ô bonheur, bonheur !

HENRI.

Ma bienaimée !...

FLEURETTE.

Si tu savais comme il y a longtemps que je te désire !... combien j’ai souffert depuis ton absence, surtout depuis ces huit jours que tu es de retour... te savoir si près de moi, t’attendre à chaque instant, te chercher partout... et ne t’avoir pas même aperçu une seule fois, conçois-tu... dis ?... c’est affreux !... mais te voilà, à présent... j’oublie tout...

HENRI.

Pardonne, ma Fleurette... Par donne...

FLEURETTE.

Te pardonner...quoi donc ? ce n’est pas pour te faire des reproches que je te dis cela... est-ce que je le voudrais... est-ce que je le pourrais... quand te voilà, quand je te serre dans mes bras, quand je te presse sur mon cœur.

HENRI.

Mon Dieu ! que je suis donc coupable !...

FLEURETTE.

Allons, voilà encore que tu | recommences... Mais, que dis-tu ? toi, coupable !... quand tu m’aimes toujours... j’ai eu tort de te dire que j’avais souffert, ne me crois pas, sais-tu ?... ce n’est pas vrai... ou plutôt, tiens, merci de mes chagrins et de mes larmes, ils me rendent plus délicieux cet instant de bonheur !... J’ai toujours été heureuse, tu as bien fait de me quitter... Oh ! la joie me tourne la tête ! je ne sais plus ce que je dis.

HENRI.

Oh ! je t’en prie, ne me montre pas tant d’amour... tes paroles me tuent !...

FLEURETTE.

Tu t’es donc souvenu du signal ?

HENRI.

Du signal...

FLEURETTE.

Oui... si tu savais comme j’ai tressailli quand je l’ai entendu... mon cœur battait si fort... si fort... que j’avais peine à me soutenir...

HENRI, à part.

Ah ! je devine... il n’est pas aimé lui... et moi... Ah !

FLEURETTE.

Eh bien, qu’as-tu donc ? comme te voilà triste, tu n’es donc pas heureux de me voir ?

HENRI.

Ah ! si tu pouvais savoir tout ce qui se passe en ce moment dans mon âme... ce que j’éprouve à la fois de félicité et d’angoisses...

FLEURETTE.

Voilà que tu pleures à présent... sais-tu que je vais me fâcher si tu continues... et ce serait joli... le jour où je te revois après si longtemps... Voyons, regarde-moi, viens t’asseoir ici... près de moi.

HENRI.

Oui, près de toi.

Ils s’asseyent sur le banc.

MOLINA, passant par derrière.

Ciel ! que vois-je ? ensemble !

Il disparaît.

FLEURETTE, examinant bien Henri.

Sais-tu que tu n’es pas changé, au moins... je te trouve toujours aussi bien qu’autrefois... mais ce que je n’aime pas...

HENRI.

Eh bien ! quoi donc ?...

FLEURETTE.

C’est cet air triste et malheureux... Oh ! il ne te va pas du tout... Voyons, quitte-le bien vite... c’est cela... je t’aime bien mieux quand tu souris ; à la bonne heure.

HENRI, à part.

Ô mon Dieu !

FLEURETTE.

Voyons... resteras-tu toujours avec moi ?

HENRI.

Oh ! oui, toujours, nulle puissance ne pourra nous séparer désormais.

FLEURETTE.

Alors, ce sera comme autrefois... nous reprendrons nos jeux, nos promenades... nos douces causeries...

HENRI.

Oui, sans doute...

FLEURETTE.

Je n’ai rien oublié, vois-tu, depuis ton départ. Tiens, regarde ces fleurs que tu aimais tant, comme elles sont belles !... c’est moi qui en ai pris soin... Ces tablettes, c’est toi qui me les a données ; c’est là-dessus, qu’en t’attendant, je traçais chaque jour : Henriot, je t’aime... hâte-toi... reviens !... Et cette rose, la reconnais-tu ?... celle du tir à l’arbalète... desséchée et flétrie, elle ne m’a pas quittée... elle a toujours été là, sur mon cœur... si elle pouvait parler, elle te dirait qu’il n’a battu que pour toi... Et puis, regarde encore.

Elle se lève, se dirige derrière le banc, et lui fuit voir la flèche qui y est cachée.

cette flèche... la voilà... vois-tu, vois-tu que rien ne m’a quittée !

HENRI, la serrant dans ses bras.

Fleurette, tu es un ange... tu m’enivres de bonheur, jamais je n’aurai assez de tendresse pour te payer de tant d’amour ! On entend retentir dans le lointain le son d’un cor.

FLEURETTE, se dégageant de ses bras.

Entends-tu, Henri... qu’est-ce que cela ?

HENRI.

On s’inquiète de mon absence au château, c’est le signal qui m’y appelle.

FLEURETTE.

Le signal...

HENRI.

Fleurette, il faut nous séparer...

FLEURETTE.

Comment, déjà !...

Le son du cor se rapproche.

HENRI.

On me cherche, on approche... on va venir, peut-être, et il ne faut pas qu’on nous voie ensemble.

FLEURETTE.

Oh ! mon Dieu ! c’est dommage... j’avais tant de choses à te dire encore !

HENRI.

Et moi donc !... Eh bien ! je cours les rassurer, et je reviens à l’instant.

FLEURETTE.

C’est cela... ici... tout à l’heure...

HENRI.

Oui, ici... un baiser.

FLEURETTE.

Tiens ! le voilà.

HENRI.

À bientôt !

FLEURETTE.

Oui... à bientôt !

Ils sortent. Le son du cor se fait encore entendre, mais dans une autre direction.

 

 

Scène VIII

 

MOLINA, rentrant

 

Ensemble... encore ensemble !... Après une si longue absence, cet amour n’est donc pas éteint ?... c’est une découverte qui pourra me servir. Henri n’est donc pas si vivement attaché à mademoiselle d’Ayelle que je le croyais ? Ah ! tant mieux !... Cette intrigue secrète inspire de l’ombrage à la cour de France, Henri vient de se déclarer chef de la ligue calviniste, et pour l’enchaîner on a pensé qu’un mariage avec la princesse Marguerite de Valois, sœur du roi, était le moyen le plus simple et le meilleur. Agissons donc en conséquence, et tâchons, surtout, qu’une bonne part de tout ceci, tourne au profit de notre sainte institution... Il faut qu’à côte du trône, l’autel s’élève, grandisse, et finisse un jour par le dominer de sa toute puissance... Mais on vient... c’est mademoiselle d’Ayelle, je crois...oui... Se douterait-elle, qu’Henri et Fleurette !... En tout cas, je saurais, au besoin, l’en informer.

Il sort.

 

 

Scène IX

 

MADEMOISELLE D’AYELLE, seule

 

Je suis d’une inquiétude !... à peine rentré, j’ai vu le prince sortir furtivement du château et se diriger de ce côté... que peut-il y venir faire à cette heure ?... Je ne sais ; mais je ne puis me défendre d’un sentiment de jalousie et de crainte...Depuis notre retour ici, j’ai remarqué en lui une contrainte qui ne lui est pas habituelle... Le souvenir de cette petite Fleurette ne serait-il donc pas effacé de son cœur ?... l’aimerait-il encore ?... il faut que je sorte à tout prix de cette incertitude...il faut... Ah ! le voilà !...

Elle se retire dans le fond.

 

 

Scène X

 

MADEMOISELLE D’AYELLE, HENRI

 

HENRI, sans voir d’Ayelle.

Enfin !

MADEMOISELLE D’AYELLE, à part.

Plus de doute à présent.

HENRI.

Je me suis échappé à la hâte... j’arrive le premier au rendez-vous, tant mieux ! Elle ne peut tarder à venir...attendons.

Il se dirige vers la fontaine et aperçoit d’Ayelle qui vient à lui. À part.

Ciel !

Haut et avec embarras.

Vous, c’est vous, mademoiselle ?

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Oui, monseigneur, moi même...

HENRI.

Seule ici... que veniez-vous donc faire ?...

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Et vous, monseigneur ?...

HENRI, embarrassé.

Moi !... j’avais deviné peut-être que j’aurais le bonheur de vous y rencontrer.

MADEMOISELLE D’AYELLE, avec intention.

Eh bien ! peut-être aussi avais-je présumé la même chose...

HENRI.

En vérité !

À part.

Se douterait-elle...

MADEMOISELLE D’AYELLE.

En tout cas, messire, je bénis le hasard qui nous a fait deviner si juste ; puisqu’il nous réunit si à propos, nous allons demeurer ici... et, en chevalier soumis et courtois, vous allez me faire bonne et aimable compagnie, n’est-il pas vrai ?...

HENRI.

Pardon, belle d’Ayelle.

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Quoi ? vous hésitez...

HENRI.

Non... mais, si cela vous était égal, je préférerais.

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Non pas, s’il vous plaît... je désire rester ici...

HENRI.

Cependant...

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Ah ! de grâce, n’allez pas oublier nos conventions ; entre nous, le prince doit disparaître... à moi seule l’autorité et le pouvoir... Ainsi donc, il faut que vous m’obéissiez, car je le veux ainsi.

HENRI, à part.

Quel contretemps !

MADEMOISELLE D’AYELLE, s’asseyant.

Venez donc, monseigneur.

HENRI, à part.

Cédons, afin de l’éloigner plus vite.

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Eh bien !

HENRI, s’asseyant.

Me voici.

À part.

Et Fleurette qui va venir !...

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Savez-vous que vous êtes peu gracieux aujourd’hui ?

HENRI.

Comment cela ?...

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Sans doute, c’est moi qui, pour ainsi dire, suis obligée de vous courtiser... mais c’est mal... très mal... au moins.

Indiquant la fontaine.

Qu’avez-vous donc à toujours regarder de ce côté ?

HENRI.

Moi rien.

À part.

Il m’a semblé entendre...

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Henri, il faut que je vous parle avec franchise ; depuis notre retour ici, je vous trouve tout différent avec moi.

HENRI.

Que dites-vous ?

MADEMOISELLE D’AYELLE.

La vérité.

FLEURETTE, paraissant.

J’ai entendu parler, je crois...

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Aussi, suis-je devenue inquiète, soupçonneuse, jalouse enfin...

HENRI.

Jalouse.

FLEURETTE, à part.

Oui, quelqu’un... Ô mon Dieu ! il n’est pas seul.

HENRI.

À quelles pensées allez-vous donc vous livrer.

FLEURETTE, s’approchant.

Mademoiselle d’Ayelle !...

Elle se cache derrière le feuillage.

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Lorsqu’on aime comme je vous aime, Henri, on s’inquiète, on s’alarme aisément.

FLEURETTE, à part.

Qu’entends-je !

HENRI.

Enfin... expliquez-vous ?...

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Eh bien, je veux vous parler de Fleurette.

FLEURETTE, à part.

De moi !...

HENRI.

De Fleurette !

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Oui, vous l’avez aimée avec amour, avec passion même... Ne dites pas le contraire, je le sais Eh bien ! ce souvenir me chagrine, me fait mal... je souffre... j’ai peur enfin que vous l’aimiez encore... et cela plus que moi...

HENRI.

Mais en vérité, il y a enfantillage et folie à vous alarmer ainsi... vous savez bien que c’est vous seule que j’aime.

FLEURETTE, à part.

Grand Dieu !...

MADEMOISELLE D’AYELLE.

Oh ! ne me trompez pas, Henri.

HENRI, se levant.

Le pourrais-je donc ?

À part.

Je meurs d’impatience !

MADEMOISELLE D’AYELLE, se levant de même et s’appuyant sur l’épaule de Henri.

Je l’espère, Henri, de trop graves préoccupations se sont emparées de vous pour oublier jamais que vous n’êtes plus cet Henriot d’autre fois, mais le chef de la ligue calviniste, le futur roi de Navarre... L’amour d’une paysanne n’est plus fait pour vous, il ne pourrait que vous déshonorer : il faut que la dame de vos pensées soit digne de votre haut rang. Il faut enfin que vous puissiez vous parer de son chiffre et porter ses couleurs sans rougir...

HENRI.

Aussi, vous ai-je choisie comme la plus belle et la plus noble de toutes...

MADEMOISELLE D’AYELLE

Allons, allons, j’ai foi dans vos promesses... et me voilà presque rassurée... Merci, mon beau chevalier, merci... voici ma main, comme gage de foi ; et, comme récompense d’amour, ce doux baiser au front.

Elle l’embrasse au front.

HENRI.

Venez, belle d’Ayelle, voici mon bras ; venez.

À part.

Je respire !

Il l’emmène rapidement.

 

 

Scène XI

 

FLEURETTE, seule

 

Elle se traîne sur les deux genoux jusqu’auprès du banc... Elle est pâle et toute égarée. D’une voix presqu’éteinte.

Dieu !... mon Dieu !... est-il possible, ce n’est pas un rêve, j’existe... c’est lui qui était ici, que je viens d’entendre : oui... Tout cela est vrai, bien vrai... Il l’a dit, ce n’est plus moi qu’il aime... c’est elle, elle seule... mademoiselle d’Ayelle !... Et il n’y a qu’un instant encore, à cette place, il me répétait la même chose... il pleurait en me voyant, il jurait de m’aimer toujours, et tout cela n’était que fausseté, mensonge... il me trompait !... Ah ! c’est affreux, c’est affreux.

Après une pause, avec amertume.

Mais elle a raison cette demoiselle d’Ayelle... Oui, je ne suis qu’une pauvre paysanne, sans nom, sans éclat, mon amour le déshonorerait, car il est le prince... le futur roi de Navarre.

S’asseyant.

Mais, mon Dieu, je n’avais jamais pensé à tout cela, moi... je l’ai toujours aimé, sans calcul, sans réserve, je croyais à sa tendresse comme il devait croire à la mienne. Oh ! malheureuse que je suis !

Musique. Elle se cache la tête dans ses mains ; se relevant tout à coup.

Mon Dieu ! comme ma tête brûle... tout tourne autour de moi, tout s’efface, se confond... Eh bien ! moi aussi, je veux aller à la cour... allons vite, loin de moi ces habits de paysanne, il me faut de riches vêtements, c’est bien... à présent, parez-moi ; c’est cela... Ah ! tenez, le voici... c’est lui, Henri... comme il me regarde !... Eh bien ! oui, c’est moi... Fleurette... il ne me reconnaît pas !... c’est sa belle demoiselle d’honneur qu’il cherche... Ah ! voilà qu’il lui parle tout bas... approchons, je veux entendre... chut !... taisez-vous, taisez-vous... taisez-vous... Écoutez, c’est de moi qu’il s’agit : il m’a reconnue... comme elle sourit, elle se moque de la pauvre paysanne. Ah ! ôtez-moi tout cela... laissez-moi fuir, laissez-moi !

Elle tombe accablée ; puis se calmant par degrés, mais toujours égarée.

Et, dans un instant peut-être, il va venir... et qui sait... malgré moi, comme tout à l’heure, j’aurais peut-être la faiblesse de croire à tout ce qu’il me dirait, de lui par donner... pour plus tard souffrir... être délaissée... user ma vie dans les larmes et les regrets... et tout cela pour qu’il ait à rougir de moi !... Oh ! non, non, mieux vaut mourir !... Oui, cette fontaine... c’est là qu’a réellement commencé ma vie... c’est là qu’elle s’est usée, et c’est là qu’el le va finir...

Tirant de son sein des tablettes.

Ces tablettes, elles viennent de lui... il les reconnaîtra... je veux... oui, écrivons...

Elle se met à genoux et s’appuie sur le banc.

J’y vois à peine... n’importe, j’écrirai... « Je vous ai dit à la fontaine... j’y suis venue, cherchez et vous m’y trouverez... j’ai tout entendu... vous ne m’aimez plus... il le fallait bien... Adieu ! »

Elle se relève, plante la flèche sur le banc et y attache le mot d’écrit.

Cette flèche... cet écrit, et puis encore cette rose... oui, c’est cela...

S’animant par degrés.

C’en est fait...

Elle se met à genoux.

Mon père ! et vous, mon Dieu ! grâce... pardonnez-moi !... Il ne m’aime plus... il ne m’aime plus !...

Elle disparaît derrière la charmille et se précipite dans le bassin de la fontaine. On entend le bruit qu’elle fait en tombant dans l’eau.

 

 

Scène XII

 

HENRI, revenant et examinant de tous côtés

 

Personne encore !...

Écoutant du côté de la fontaine.

mais quel est donc ce bruit ? on dirait... rien... lassée d’attendre se serait-elle éloignée ?... oh ! non !...

Il se dirige vers le banc qui est près de la fontaine, va pour s’y asseoir et aperçoit la flèche piquée et les tablettes qui sont attachées après.

Qu’est-ce que cela ?... cette flèche... ces tablettes ainsi attachées... que signifie ?... Fleurette est donc venue ?

Il examine avec attention les tablettes.

Des caractères tracés... oui !... tâchons de lire : « Je vous ai dit : à la fontaine... j’y suis venue... cherchez et vous m’y trouverez... j’ai tout entendu, vous ne m’aimez plus... il le faut bien... adieu !... »

Poussant un cri d’effroi.

Ciel !... qu’ai-je lu ?... la malheureuse !... c’est horrible !... ah ! oui, je comprends... là !... dans cette fontaine... Fleurette !... ah ! ah ! au secours !... au se cours !... à moi, mes amis ! au secours !...

On arrive de tous côtés avec des flambeaux.

HENRI, dans le plus grand désordre.

Par ici... par ici... venez !...

Il se précipite dans la fontaine.

 

 

Scène XIII

 

JEANNE D’ALBRET, LA GAUCHERIE, MOLINA, JEAN, ANDRÉ, puis HENRI, PAGES, DOMESTIQUES, etc.

 

LA GAUCHERIE.

Quels sont ces cris ?

LA REINE.

La voix de mon fils !...

LA GAUCHERIE.

Qu’y a-t-il ?

Henri reparaît portant le corps de Fleurette.

HENRI.

La voilà... la voilà !...

LA REINE.

Ciel ! que vois-je ?...

ANDRÉ, tombant à genoux.

Ma fille !...

LA GAUCHERIE.

Fleurette !

MOLINA.

Elle !

JEAN.

Grand Dieu !

HENRI, posant par terre le corps de Fleurette.

Fleurette !... Fleurette !... il est trop tard... morte ! morte !...

TOUS.

Morte !...

HENRI.

Mon fatal abandon l’a tuée !

LA REINE.

Henri... mon fils !...

HENRI, avec désespoir.

Laissez-moi... laissez-moi... que je meure... que je meure !...

Se jetant dans les bras de La Gaucherie.

Ah ! mon ami !... mon ami !!...

LA GAUCHERIE, avec attendrissement, en lui montrant le corps de Fleurette.

Oui, pleurez ! pleurez !

D’une voix grave et solennelle.

Votre premier amour a donné la mort !... Henri ! prenez garde !...

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