On dira des bêtises (Eugène LABICHE - Alfred DELACOUR - Raymond DESLANDES)

Vaudeville en un acte.

Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre des Variétés, le 11 février 1853.

 

Personnages

 

DUBOUQUET, riche provincial

PAUL DUBOUQUET, son neveu

BIGARO, ami de Dubouquet

BEAUREGARD, propriétaire

PLANTIN, neveu de Beauregard

LE GÉNÉRAL

ADOLPHE

UN HENRI (le sourd)

UN PIERROT

UN DOMESTIQUE

MADAME DE PRÉVANNES

FANNY, sa nièce

FLORENTINE

TOINETTE, servante

INVITÉS DES DEUX SEXES

DEUX HENRI

CINQ ARTHUR

PIERROTS

PIERRETTES

DÉBARDEURS

 

La scène est à Paris, chez madame de Prévannes.

 

Le théâtre représente un salon éclairé et disposé pour une soirée ; trois portes au fond, dormant sur une espèce de couloir ; une fenêtre donnant sur un balcon à droite ; troisième plan, deux portes latérales, à droite et à gauche ; au premier plan, une grande armoire, à gauche ; au troisième plan, à droite, entre la porte et la fenêtre, un guéridon ; au fond, dans le couloir, des banquettes et une table ; à gauche, sur le devant, adossé au mur, un petit guéridon.

 

 

Scène première

 

PAUL, BEAUREGARD, PLANTIN, FANNY, INVITÉS, puis MADAME DE PRÉVANNES

 

Au lever de la toile on achève un quadrille, dans lequel figurent, au premier plan, Paul avec Fanny, Beauregard avec une invitée, etc. Plantin ne danse pas et se tient à l’écart, assis à droite ; à la fin de la contredanse, il éternue.

MADAME DE PRÉVANNES, entrant par le fond du milieu.

Comment ! un quadrille ici, dans ce salon, mais vous devez étouffer !

Plantin se lève.

FANNY.

Non, ma tante ! la danse ça rafraîchit.

MADAME DE PRÉVANNES.

Ah ! monsieur de Beauregard ! c’est très aimable à vous d’être venu...

BEAUREGARD, saluant.

Madame !

PAUL, bas à Fanny.

Quel est donc ce M. de Beauregard ?

FANNY, de même.

Le propriétaire... un vieil ami de la maison.

BEAUREGARD.

Permettez-moi, madame, de vous présenter mon neveu,

Montrant Plantin qui se mouche.

Ernest Plantin, que j’ai pris la liberté d’amener.

Bas à Plantin.

La petite te regarde... De la tenue !...

MADAME DE PRÉVANNES.

Et vous avez bien fait, monsieur, on n’a jamais trop de danseurs, car je présume que Monsieur danse ?

BEAUREGARD.

Certainement.

Bas à Plantin.

Réponds quelque chose de gracieux.

Il le fait passer près de madame de Prévannes

PLANTIN.

Figurez-vous, madame...

Il éternue.

BEAUREGARD, revenant près de madame de Prévannes.

Assez !

À madame de Prévannes.

Je vous demanderai grâce pour lui... Ce pauvre Plantin est affligé d’un rhume de cerveau.

Ritournelle de l’air suivant.

MADAME DE PRÉVANNES, aux invités.

Ah !... j’entends l’orchestre... Mesdames, si vous vouliez passer dans le grand salon...

ENSEMBLE.

Air : polka de Pas de fumée sans feu.

C’est une polka qui commence,

Quels accords enivrants et doux !

L’appel de sa vive cadence

Ce soir doit nous/vous rallier tous.

Plantin fait sa partie en se mouchant, Beauregard, Plantin et les invités sortent par le fond. Pendant que madame de Prévannes reconduit ses invités, Paul parle bas à Fanny.

 

 

Scène II

 

PAUL, MADAME DE PRÉVANNES, FANNY

 

MADAME DE PRÉVANNES, redescendant, à Paul.

Eh bien, vous ne suivez pas ces dames ?

FANNY.

Oh !... grondez-le bien fort, ma tante... Monsieur veut nous quitter...

MADAME DE PRÉVANNES.

Déjà !... mais le bal est à peine commencé.

PAUL.

Pour une heure seulement... un rendez-vous indispensable... avec l’avoué qui doit me céder son étude... je reviendrai...

Il remonte, et redescend au milieu.

Ah ! une nouvelle ! une grande nouvelle !... mon oncle est arrivé.

MADAME DE PRÉVANNES.

M. Dubouquet ?

PAUL.

Lui-même !

MADAME DE PRÉVANNES.

Et que vient-il faire à Paris ?

PAUL.

Vous ne devineriez jamais... il vient chercher la croix... Il prétend qu’on la lui doit... mais une chose dont vous ne vous doutez pas, c’est que vous êtes compromise...

MADAME DE PRÉVANNES.

Moi ?

PAUL.

J’ai eu l’imprudence de lui parler de votre parenté avec un ami du secrétaire du ministre... il compte sur votre protection... Il viendra vous voir demain en habit noir.

FANNY.

Oh ! ma tante... vous la lui ferez donner ?...

MADAME DE PRÉVANNES.

Mais, ma chère enfant, je ne dispose pas comme cela...

À Paul.

Et pourquoi ne l’avez-vous pas amené ?

PAUL.

La fatigue du voyage... je l’ai laissé en tête à tête avec un M. Bigaro, qu’il a conduit à Paris... un de ses concurrents dans l’art de fabriquer la pommade.

FANNY.

Et lui avez-vous parlé ?

PAUL.

De notre prochain mariage ?... Pas encore... Comme je compte lui emprunter cent mille francs pour payer mon étude... Il faut attendre le bon moment.

MADAME DE PRÉVANNES.

Quel malheur qu’il ne soit pas ici... je l’aurais présenté à mon cousin, l’ami du secrétaire du ministre.

PAUL.

Vous attendez beaucoup de monde... Oh ! mais votre bal sera superbe !

Il remonte.

MADAME DE PRÉVANNES, passant près de Fanny.

Mais... je l’espère.

FANNY.

Avez-vous vu madame de Villers ?

PAUL, redescendant.

Madame de Villers ?

MADAME DE PRÉVANNES.

Une femme charmante, entrée depuis cinq minutes et qui a déjà fait l’admiration du salon.

PAUL.

C’est la première fois que je vous entends nommer cette dame.

FANNY.

Je crois bien, nous ne la connaissons que depuis hier.

PAUL.

Et vous la recevez ?

MADAME DE PRÉVANNES.

C’est bien le moins... Il y a deux jours... à la sortie du concert, il faisait un temps affreux... cette dame eut l’obligeance de nous offrir sa voiture... Aussi, ai-je cru devoir lui adresser une invitation... Du reste, elle est fort bien... un ton charmant !...

FANNY.

Et une façon de danser qui a quelque chose de piquant... Elle se balance.

MADAME DE PRÉVANNES, voyant Florentine qui arrive par le fond à droite.

Chut !... la voici !...

 

 

Scène III

 

PAUL, MADAME DE PRÉVANNES, FANNY, FLORENTINE

 

FLORENTINE.

Pardon !... je vous dérange peut-être ?

MADAME DE PRÉVANNES.

Du tout !... nous parlions de vous... Permettez-moi de vous présenter monsieur Paul, un de nos meilleurs amis.

PAUL, saluant.

Madame...

Apercevant Florentine, à part.

Oh !

FLORENTINE, de même.

Ah !

MADAME DE PRÉVANNES.

Quoi donc ? vous connaissez Madame ?

PAUL.

Oui... je crois... j’ai eu l’honneur de rencontrer Madame chez l’ambassadeur...

FLORENTINE, vivement.

Turc !

PAUL, de même.

Turc !... précisément !

FLORENTINE.

Un bal charmant !... moins joli que le vôtre pourtant... Vos invités arrivent en foule.

MADAME DE PRÉVANNES.

Et nous ne sommes pas là pour les recevoir.

Saluant Florentine.

Vous permettez ?

Elle remonte.

FANNY.

À bientôt, monsieur Paul...

Elle remanie près de sa tante, Florentine passe à droite.

Ensemble.

PAUL, à part.

Ô rencontre maudite !

En croirai-je mes yeux !

Mais je dois au plus vite

L’éloigner de ces lieux !

FLORENTINE.

Ma présence l’irrite,

Il semble soucieux,

Pourquoi donc aussi vite

S’éloigner de ces lieux ?

FANNY et MADAME DE PRÉVANNES.

Ce départ-là m’/t’irrite

Mon/Ton cœur est soucieux.

Faut-il quitter si vite

Un bal délicieux ?

Fanny et madame de Prévannes sortent par le fond à gauche ; Paul se dirige vers le fond à droite ; mais dès que ces dames se sont éloignées il revient vivement vers Florentine.

 

 

Scène IV

 

PAUL, FLORENTINE, puis TOINETTE

 

PAUL, se plaçant en face de Florentine.

Vous ici, Florentine !... c’est du joli !

FLORENTINE.

Tiens ! j’ai reçu une invitation.

PAUL.

Une invitation ! mais, vous auriez dû comprendre, ma chère, que votre position... votre éducation... une fleuriste !...

FLORENTINE.

Hein ?

PAUL.

Vous interdisaient l’entrée d’un certain monde.

FLORENTINE.

Ah çà, petit jeune homme... mêlez-vous de vos affaires !

PAUL.

J’espère que vous n’allez pas rester ici ?

FLORENTINE.

Tiens ! on dit qu’il y a un souper.

PAUL.

Voyons, ne plaisantons pas... Prétextez une migraine... une indisposition... Je vais vous faire avancer une voiture.

Il remonte.

FLORENTINE, fredonnant.

Larifla fia, fla !... Larifla ! fla, fla !...

PAUL, avec colère, redescendant.

Florentine !

FLORENTINE.

Je vous gêne, n’est-ce pas ! et je sais bien pourquoi... Vous voulez épouser la nièce ?... Mais il y a un petit malheur.

PAUL.

Lequel ?

FLORENTINE.

Je ne donne pas mon consentement.

PAUL.

Vraiment ? Eh bien... je m’en passerai.

FLORENTINE.

Je ne crois pas.

PAUL.

Et pourquoi ?

FLORENTINE.

Parce que je puis parler... J’ai de vous des lettres brûlantes.

PAUL.

Et vous oseriez ?

FLORENTINE.

Tiens, pourquoi pas ? C’est drôle, en voyant ce monde élégant, ces femmes qui ont des maris, il m’est venu une idée.

PAUL.

Laquelle ?

FLORENTINE.

C’est d’en avoir un aussi...

PAUL.

Ah ! par exemple !

FLORENTINE.

Oui, je suis lasse de rester garçon, et j’ai songé à vous.

PAUL.

Vous êtes trop bonne.

FLORENTINE.

Paul, je vous autorise à demander ma main à ma famille.

PAUL.

Eh ! vous n’en avez pas, de famille.

FLORENTINE.

Je la représente, monsieur.

PAUL.

C’est bien flatteur pour elle... D’ailleurs, c’est une folie... Vous savez bien que mon oncle Dubouquet ne consentirait jamais.

FLORENTINE.

J’embrasserai ses genoux... Où est-il ?

PAUL.

Lui... il est... il est à Buenos-Aires.

FLORENTINE, remontant.

Prenons l’omnibus.

PAUL.

Il est complet.

FLORENTINE, redescendant.

Très bien... Ainsi, vous refusez ma main ?

PAUL.

Avec ivresse !

FLORENTINE.

Flattée !... mais prenez-y garde... je suis femme à faire un coup de tête.

PAUL.

Florentine !

FLORENTINE.

Oui ou non, m’avez-vous promis de m’épouser ?

PAUL.

Oh ! je vous ai promis... c’était dans le carnaval.

FLORENTINE.

Je comprends... une promesse avec un faux nez.

PAUL.

Voilà.

FLORENTINE.

Écoutez, je suis bonne personne... je ne tiens pas essentiellement à épouser... un avoué... je n’aime pas cet état-là, mais trouvez-moi un autre parti.

PAUL.

Vous êtes folle !

FLORENTINE.

Possible ! mais il ne fallait pas me promettre ! Et si à minuit précis, vous entendez, minuit ! vous ne m’avez pas présenté un autre futur... sans faux nez... j’éclate ! Je montre vos lettres à madame de Prévannes.

PAUL, avec menace.

Ah ! si vous faites cela !

TOINETTE, entrant étourdiment par le fond-milieu.

Madame, voici des cartes.

FLORENTINE, à part.

Quelqu’un !...

Haut.

Désolé, monsieur, je suis engagée pour seize contredanses.

TOINETTE.

Tiens ! je croyais que Madame était là.

Elle va poser ses cartes sur un petit guéridon à gauche.

FLORENTINE, passant devant Paul, en se donnant des airs, bas.

Hein ?... quel chic !...

PAUL, bas.

Voyons, Florentine... c’est une plaisanterie.

FLORENTINE, bas.

À minuit, ou j’éclate !

PAUL, à part.

Et l’heure de mon rendez-vous ! comment faire ?

FLORENTINE, voyant que Toinette les observe et saluant cérémonieusement.

Monsieur !

PAUL, de même.

Madame...

À part.

Que le diable l’emporte !

Il sort brusquement par le fond à droite.

 

 

Scène V

 

TOINETTE, FLORENTINE, puis BEAUREGARD

 

FLORENTINE, voyant Toinette disposer les cartes sur le guéridon.

Tiens ! on va jouer ici ?

TOINETTE.

Oui, madame.

FLORENTINE.

Le lansquen... ou le baccar ?...

TOINETTE.

Plaît-il ?

FLORENTINE.

Non... rien ! un jeu grec !...

À part.

Fichus mots !...

TOINETTE.

On joue petit jeu ici... c’est pas comme là-haut, chez madame de Saint-Léon... à l’étage au-dessus... ils engraissent joliment la cagnotte... et quelle société !... en voilà une de société.

FLORENTINE, s’éventant.

C’est rup ?...

TOINETTE.

Plaît-il ?

FLORENTINE.

Encore un mot grec...

À part.

Je possède trop le grec !

TOINETTE.

Les dames surtout ! voilà qu’est calé !... madame de Saint-Ernest... madame de Saint-Victor... madame de Saint-Alphonse... elles ont toutes des saints... devant leurs noms.

FLORENTINE.

C’est du faux... je connais ça !

TOINETTE.

Et ces messieurs !... ce soir, ils sont déguisés... et ils dansent en se tortillant !... on dirait une compote de grenouilles !... Tenez, v’là comme ils font...

Elle essaie de danser.

FLORENTINE, s’oubliant et dansant aussi.

Mais non... tu n’y es pas... tiens... voilà !...

BEAUREGARD, mirant par le fond-milieu, à Florentine.

Madame.

Air de danse à l’orchestre.

TOINETTE et FLORENTINE, s’arrêtant.

Oh !

BEAUREGARD, gracieusement.

L’orchestre nous invite... Me sera-t-il permis de réclamer ma contredanse ?

FLORENTINE.

Avec plaisir... vous voyez... j’étais en train...

TOINETTE.

De répéter un pas.

FLORENTINE.

Espagnol.

BEAUREGARD.

Un boléro... Je l’avais reconnu.

FLORENTINE.

Ah ! vous l’aviez... Monsieur est étranger ?

BEAUREGARD.

Oui, madame... je suis de Mâcon.

Respectueusement.

Madame, voulez-vous me faire l’honneur d’accepter mon bras ?

FLORENTINE, lui donnant le bras.

Mille pardons... je suis confuse...

BEAUREGARD.

Oh ! charmante !... charmante !... charmante !...

Il sort avec Florentine par le fond-milieu, et ils disparaissent par la droite.

 

 

Scène VI

 

TOINETTE, puis DUBOUQUET et BIGARO

 

TOINETTE, regardant sortir Florentine.

Parlez-moi de celle-là, au moins... Toute grande dame qu’elle est, on peut causer avec elle...

Dubouquet et Bigaro paraissent au fond en dansant, venant de la gauche.

Tiens !... v’là encore des messieurs qui arrivent... quelle drôle de tête !...

Dubouquet et Bigaro cessent de danser. Ils portent un costume exactement semblable. Un long cache-nez leur monte par-dessus le menton.

DUBOUQUET, au fond.

Des lampions dans la cour... de la verdure dans l’escalier... des salons illuminés... c’est ici...

Ils entrent dans le salon.

J’ôte mon cache-nez.

BIGARO.

Moi aussi, j’ôte mon cache-nez.

DUBOUQUET, apercevant Toinette.

Ah ! voilà la bonne !

Il l’embrasse.

Bonjour, la bonne.

TOINETTE, passant au milieu.

Eh ben ! eh ben ! ne vous gênez pas !

BIGARO, l’embrassant aussi.

Tiens ! voilà la bonne ! Bonjour, la bonne !

TOINETTE, se réfugiant près de Dubouquet.

L’autre aussi !... si Madame vous voyait !

DUBOUQUET, cherchant à lui prendre la taille.

Baste !

Elle se sauve près de Bigaro.

BIGARO, imitant Dubouquet.

Baste !

TOINETTE, se débattant.

Mais finissez donc !

Dubouquet et Bigaro mettent leur cache-nez autour du cou de Toinette, leur paletot sur ses bras, et leurs chapeaux sur ses mains comme sur deux champignons. À part.

En v’là des pas gênés !...

Elle sort par le fond, à droite, Bigaro la suit en l’agaçant.

 

 

Scène VII

 

DUBOUQUET, BIGARO, puis UN DOMESTIQUE

 

DUBOUQUET, se croisant les bras.

Mais finiras-tu, Bigaro, finiras-tu ?

BIGARO.

Tiens ! vous l’embrassez... je l’embrasse !

DUBOUQUET.

Mais quand donc perdras-tu ta déplorable habitude de me copier servilement ?

BIGARO.

Je vous copie, moi !... Si on peut dire !...

DUBOUQUET.

Je dis et je prouve ! À Grasse, ta patrie et la mienne, mes vertus civiques me font élire président du conseil de salubrité ; les tiennes... tes vertus civiques... ne te valent que le titre de secrétaire... Crac ! tu intrigues, tu conspires pour te faire nommer à ma place.

BIGARO.

Mais non !

DUBOUQUET.

Je ne t’en veux pas... dans le Midi ça se fait... Autre exemple : Je sollicite la croix... crac... tu la demandes aussitôt... Je me décide à venir à Paris pour appuyer mes titres... crac ! tu t’y décides aussi... Je retiens la première place du coupé... crac ! tu te cramponnes à la seconde... Je m’enrhume du cerveau... crac ! tu te mouches. Enfin, tout à l’heure, en montant l’escalier, je glisse... crac ! tu dégringoles... Et ce n’est pas là de la copie, de l’imitation, du décalque ? Mais c’est-à-dire que je suis la France et que tu es ma Belgique !...

BIGARO.

Mais, permettez !

DUBOUQUET.

Je prouve encore ! Pourquoi es-tu ici ?... Parce qu’ayant eu l’imprudence de dire que j’allais passer ma soirée dans une maison charmante, tu t’es attaché à moi comme la ronce... au tombeau de Virgile !... Enfin, je mets un pantalon noisette, vois le tien ! Un habit bleu barbeau ; regarde ton habit ! Des boutons ciselés, regarde tes boutons !... C’est déplorable !

BIGARO.

Eh bien, oui, je ne m’en cache pas... j’ai la faiblesse de vous adopter pour mon chef de file.

DUBOUQUET.

Ah ! tu en conviens !... Alors tu abdiques ta dignité d’homme pour te ravaler à la condition du singe... Affreux jocko !...

Apercevant un domestique qui entre par la droite avec un plateau chargé de glaces.

Heureusement voici des glaces. Garçon ! une pistache !

Il prend une glace sur le plateau.

LE DOMESTIQUE, offrant à Bigaro.

Et Monsieur ?

BIGARO.

Garçon ! une pistache, comme Monsieur !

LE DOMESTIQUE.

Il n’y a plus que des vanilles.

DUBOUQUET, à part.

C’est bien fait !

BIGARO.

Ah ! j’aurais voulu une pistache... Merci.

LE DOMESTIQUE.

Il n’y a pas de quoi, monsieur.

Il sort par le fond à gauche.

BIGARO.

Voyez-vous, monsieur Dubouquet, ce qui me fascine, ce qui me subjugue... c’est votre aplomb ; car, enfin, vous êtes là, vous mangez tranquillement des glaces, et vous ne savez seulement pas où nous sommes... Voyons, où sommes-nous ?

DUBOUQUET.

Nous sommes rue de Bréda, 14 bis.

BIGARO.

Oui, mais chez qui ?

DUBOUQUET.

Ah ! ceci va nécessiter l’emploi d’un récit... c’est toi qui l’auras voulu... Approche-moi un siège, Bigaro.

BIGARO.

Avec plaisir !

Il approche un siège, qu’il prend à droite, et passe à gauche.

DUBOUQUET, apercevant le domestique, qui rentre par le fond à gauche, avec un autre plateau.

Garçon ! une vanille !

LE DOMESTIQUE.

Voilà...

Dubouquet remet sur le plateau sa coquille vide et prend une autre glace. À Bigaro.

Et Monsieur ?

BIGARO.

Garçon ! une vanille !... comme Monsieur.

LE DOMESTIQUE.

Il n’y a plus que des pistaches.

BIGARO.

Ah ! j’aurais voulu une vanille... Merci.

LE DOMESTIQUE.

Il n’y a pas de quoi, monsieur.

Dubouquet remet la seconde coquille sur le plateau. Le domestique sort par le fond à droite. Bigaro passe à gauche.

BIGARO, à Dubouquet.

Voyons, chez qui sommes-nous ?

DUBOUQUET, s’asseyant.

Bigaro, je me suis toujours considéré comme un homme folâtre... Je suis riche, je digère bien, je ne lis jamais de journaux... donc, je suis un homme folâtre.

BIGARO.

Mais cela ne me dit pas...

DUBOUQUET.

Silence !

BIGARO, prenant une chaise à gauche, et venant s’’asseoir près de Dubouquet.

Allez !

DUBOUQUET.

Voilà encore que tu m’imites... Je me relève !

Il se lève, Bigaro reste assis.

Ce matin, je fus chez mon neveu, Paul Dubouquet... J’étais ennuyé, maussade... Je lui dis : Paul, qu’est-ce qu’un oncle très gai qui vient de déjeuner avec un ami très ennuyeux peut faire de sa soirée ?

BIGARO, avec reproche.

Nous venions de déjeuner ensemble.

DUBOUQUET.

Précisément !... je ne te flatte pas...

BIGARO.

Allez, continuez !

Il se lève.

DUBOUQUET, regardant Bigaro.

Ah !

Il s’assoit, Bigaro reste debout. Continuant.

Paul me répond : J’ai pour ce soir une invitation de bal chez madame de Prévannes, une grande dame qui peut appuyer vos titres pour avoir la croix... Venez, je vous présenterai.

BIGARO.

Alors, nous sommes chez madame de Prévannes ?

DUBOUQUET.

Silence !

BIGARO.

Oui !

Il s’assoit.

DUBOUQUET, regardant Bigaro.

Ah !...

Il se lève. Bigaro reste assis.

J’allais accepter cette invitation, lorsque mon odorat fut chatouillé par le parfum d’un billet qui s’étalait sur le secrétaire de mon neveu... En oncle discret, je m’en empare... Le voici.

Il lit.

« Madame de Saint-Léon, rue de Bréda, 14 bis, prie M. Paul Dubouquet de lui faire l’honneur de venir passer la soirée chez elle, aujourd’hui, 7 mars... – Post-scriptum. On dira des bêtises ! »

BIGARO, se levant.

Comment !

DUBOUQUET, à part.

Je m’y attendais... il est insupportable !...

Il retourne sa chaise, et se met à cheval dessus, en face de Bigaro, qui reste debout.

Comprends-tu ? une femme qui s’appelle madame de Saint-Léon... qui demeure rue de Bréda... et qui vous écrit : « Post-scriptum. On dira des bêtises »... c’est clair !

BIGARO.

Quoi ! c’est clair ?

DUBOUQUET.

Nous sommes chez des figurantes... des farceuses, des rigoleuses !

BIGARO, prenant une chaise, et s’asseyant exactement comme Dubouquet.

Vraiment ? vous croyez !

DUBOUQUET, le regardant faire, et très froidement.

Bigaro !

BIGARO.

Monsieur Dubouquet ?

DUBOUQUET.

Mon ami, demain, au point du jour, je me jette du haut des tours Notre-Dame... je compte sur toi.

BIGARO, étonné.

Pourquoi me dites-vous cela ?

DUBOUQUET.

Parce que je suis las de manger, de me promener, de m’asseoir, et de me lever en partie double... Voilà.

Il se lève, et remet sa chaise à droite.

BIGARO, à part, se levant et remettant sa chaise à gauche.

Quel fichu caractère !

DUBOUQUET.

Ah çà... je n’ai pas encore vu la Saint-Léon... Je brûle de lui dire des bêtises.

BIGARO.

Vous la connaissez ?

DUBOUQUET.

Moi, du tout ! Je me présenterai de la part de mon neveu, et je te présenterai ensuite.

BIGARO.

De quelle part ?

DUBOUQUET, remontant, Bigaro le suit.

De la mienne ! La maison paraît bien tenue... des tapis partout... un acajou nombreux... Ah ! nous rirons follement !

Il redescend avec Bigaro.

BIGARO, riant.

Oui, oui, oui, follement !

Air de l’Écu de six francs.

DUBOUQUET.

Je me sens d’une gaîté folle,

Et sans alarmer ta pudeur,

Je veux par mainte gaudriole

Ce soir, nous mettre en bonne humeur,

Tu me verras en bonne humeur...

Il danse sur la ritournelle, Bigaro en fait autant.

Comme un autre, je te l’atteste,

Je sais pincer le calembour ;

Bref, quand je danse, je suis lourd,

Mais quand je parle, je suis leste.

Si dans ma danse je suis lourd,

Dans mes propos je suis très leste !

Parlé.

Avec ces dames, il faut ça... Hier je suis allé étudier le terrain.

BIGARO.

Où ça ?

DUBOUQUET.

À la salle Valentino... un Italien qui donne à boire... et à danser... J’y ai remarqué une certaine sylphide, qui frétillait dans une robe abricot...

BIGARO, avec amertume.

Vous êtes allé sans moi ! Oh ! monsieur Dubouquet !

Il lui prend le bras.

DUBOUQUET, se dégageant.

Mon ami, figure-toi un chien auquel on a attaché un bouchon

de paille et qui parvient à s’en dépêtrer...

Florentine paraît au fond avec deux messieurs. Ils viennent de la gauche.

BIGARO.

Vous me dites toujours des choses désagréables.

 

 

Scène VIII

 

DUBOUQUET, FLORENTINE, BIGARO

 

FLORENTINE, au fond, parlant aux deux messieurs.

Merci, messieurs... je ne danserai pas celle-ci.

Les deux messieurs disparaissent par le fond à droite.

DUBOUQUET.

Une dame ! je me cartonne.

Il met un faux nez.

BIGARO, l’imitant.

Moi aussi !

FLORENTINE, entrant dans le salon, et s’éventant.

Ah ! quelle chaleur... j’étouffe...

DUBOUQUET, apercevant Florentine.

Ah ! sapristi !

BIGARO.

Quoi donc ?

DUBOUQUET, à part.

Ma sylphide abricot !...

Saluant Florentine.

Ah ! madame, voilà une bonne fortune à laquelle je ne m’attendais pas.

BIGARO, de l’autre côté, saluant aussi.

À laquelle nous ne nous attendions pas.

FLORENTINE, à part.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

DUBOUQUET.

J’espère, madame, que vous ne me refuserez pas l’honneur de pincer la première contredanse avec moi ?

BIGARO.

Je m’inscris pour pincer la seconde.

FLORENTINE, à part.

Tiens ! ils parlent grec !

Haut.

Messieurs, je ne comprends pas.

DUBOUQUET.

J’ai eu l’honneur de vous apercevoir, hier, au bal Valentino.

MADAME DE PRÉVANNES, en dehors.

Allons, messieurs, je vous recommande les dames.

FLORENTINE.

Taisez-vous donc !

DUBOUQUET.

Quoi ?

FLORENTINE, regardant vers le fond, à gauche.

La maîtresse de la maison.

Elle remonte.

DUBOUQUET, à part.

La Saint-Léon ! je me décartonne.

Il ôte son faux nez et époussette ses bottes avec son mouchoir. Bigaro l’imite.

BIGARO.

Je me décartonne.

FLORENTINE, à part.

Je vais faire un tour au buffet.

Elle sort vivement par le fond, à droite.

DUBOUQUET, à Bigaro.

Allons, Bigaro, de l’élégance et du vernis !

Madame de Prévannes entre avec Fanny, par le fond, à gauche.

 

 

Scène IX

 

FANNY, MADAME DE PRÉVANNES, DUBOUQUET, BIGARO

 

MADAME DE PRÉVANNES, apercevant Dubouquet et Bigaro, et allant à eux.

Ah ! messieurs !...

DUBOUQUET, bas à Bigaro.

Femme très bien... ma foi !

BIGARO, bas à Dubouquet.

Vous allez me présenter ?

DUBOUQUET, à madame de Prévannes.

Pardon, belle dame, si j’ose me présenter sans avoir l’honneur d’être connu de vous...

Bas à Bigaro.

Elle me fait l’effet d’une franche gaillarde.

Haut.

Jasmin Dubouquet.

MADAME DE PRÉVANNES, avec empressement.

Monsieur Dubouquet, propriétaire aux environs de Grasse ?

DUBOUQUET.

Département du Var.

FANNY, vivement.

Oncle de M. Paul !

DUBOUQUET, bas à Bigaro.

Ces farceuses-là sont à la piste de tous les étrangers !

BIGARO, bas à Dubouquet.

Présentez-moi...

DUBOUQUET, bas.

Tu m’ennuies !...

Haut à madame de Prévannes.

Eh quoi ! madame, je suis assez fortuné pour ne pas vous être complètement inconnu !

MADAME DE PRÉVANNES.

Comment donc ? mais M. Paul nous parle souvent de vous.

DUBOUQUET.

Vraiment !...

À part.

Il me met en avant pour les éblouir.

Haut.

Ah ! vous voyez Paul ?

FANNY.

Tous les jours !

DUBOUQUET.

Tous les jours !...

Bas à Bigaro.

Il vient pour la petite.

BIGARO, bas à Dubouquet.

Présentez-moi.

DUBOUQUET, bas.

Tu m’ennuies.

À part.

Quelle scie !...

Bas.

Arrive...

Haut à madame de Prévannes.

Mais j’oubliais un bétail... un détail ! Oscar Bigaro... un homme charmant... plein de... enfin, il est très riche !...

À Bigaro.

Salue... Très bien ! c’est fait !...

MADAME DE PRÉVANNES.

À mon tour, permettez-moi de vous présenter ma nièce...

DUBOUQUET, à part.

Une farceuse en herbe...

Haut.

La charmante enfant.

Bas à Bigaro.

Tu sais que ce n’est pas sa nièce du tout.

BIGARO.

Parbleu !

Il remonte et passe à gauche.

DUBOUQUET, à part.

Elle est gentille ! si je déposais un baiser ?... Bah ! je dépose...

Haut à madame de Prévannes.

Vous permettez ?...

Il passe près de Fanny et l’embrasse.

MADAME DE PRÉVANNES, à part.

Oh ! un futur oncle !

DUBOUQUET, à part.

Si je récidivais ?... Bah ! je récidive.

Il embrasse encore Fanny.

BIGARO, à part.

Comme il entend la femme, cet être-là !...

S’approchant de Fanny.

À mon tour !...

Dubouquet passe près de lui et l’arrête.

FANNY, allant à sa mère, bas.

Quel excellent homme !

MADAME DE PRÉVANNES, passant près de Dubouquet.

Et maintenant, monsieur Dubouquet, n’oubliez pas une chose, c’est que mes soirées ne ressemblent en rien à celles du grand monde.

DUBOUQUET, à part.

Je m’en doute fichtre bien !

MADAME DE PRÉVANNES.

Ici, pas de gêne, d’étiquette...

DUBOUQUET.

Alors, j’ôte mes gants.

Il les ôte.

MADAME DE PRÉVANNES.

Comment !

BIGARO, ôtant aussi ses gants.

À Grasse, nous les mettons dans l’escalier, et nous les ôtons dans l’antichambre.

DUBOUQUET.

Avant d’entrer, c’est l’usage du pays.

MADAME DE PRÉVANNES, riant.

À votre aise... Tout ce que j’exige, c’est de la gaieté... de l’entrain.

DUBOUQUET.

Nous connaissons le programme... moi, d’abord, j’aime à en dire...

MADAME DE PRÉVANNES.

De quoi ?

DUBOUQUET.

Des bêtises !

Riant.

Hi ! hi ! hi !

BIGARO, l’imitant.

Hi ! hi ! hi !

DUBOUQUET, bas à Bigaro.

Tais-toi ! tu me refroidis !

À madame de Prévannes.

Car enfin, qu’est-ce que la vie ? une bêtise en une soixantaine de tableaux... quand la Parque inflexible n’y fait pas de coupures... mais prout ! quittons ces sombres bords... et vive la folie !

MADAME DE PRÉVANNES, bas à Fanny.

L’oncle est d’une humeur charmante !

FANNY, bas.

Si vous lui parliez de notre mariage ?

MADAME DE PRÉVANNES, bas.

Ma foi, j’en ai envie.

Air de danse à l’orchestre.

DUBOUQUET.

Ah j’entends grincer l’orchestre.

MADAME DE PRÉVANNES.

Monsieur Dubouquet...

DUBOUQUET.

Ma charmante.

MADAME DE PRÉVANNES, bas.

Restez !... j’ai à vous parler.

DUBOUQUET.

À moi ?...

Bas à Bigaro.

Emmène la petite.

Il passe à gauche.

BIGARO, offrant son bras à Fanny, qui vient à lui.

Mademoiselle.

FANNY.

Volontiers, monsieur.

ENSEMBLE.

Air : polka du Sopha.

Entendez-vous c’est la polka,

La mazurka

Dont le gai signal nous/vous appelle,

La ritournelle

En ce moment (bis)

Met tout le bal en mouvement.

Bigaro et Fanny sortent par le fond-milieu et disparaissent par la gauche, les trois portes du fond, qui jusqu’à présent sont restées ouvertes, se ferment à ce moment.

 

 

Scène X

 

DUBOUQUET, MADAME DE PRÉVANNES, puis FANNY

 

DUBOUQUET, à part, regardant madame de Prévannes.

Cette commère-là est très bien... Si je profitais du tête-à-tête...

MADAME DE PRÉVANNES, s’asseyant à droite et invitant du geste Dubouquet à en faire autant.

Monsieur...

DUBOUQUET, venant s’appuyer sur la chaise à côté de madame de Prévannes.

Il paraît que nous allons rire ce soir ?

MADAME DE PRÉVANNES, gracieusement.

Nous ferons du moins tout notre possible pour vous empêcher de vous ennuyer.

DUBOUQUET.

Et vous réussirez sans peine... Parole d’honneur, vous m’allez.

MADAME DE PRÉVANNES, étonnée.

Ah !

DUBOUQUET, à part.

Cristi ! les belles épaules !

Haut, et s’asseyant à côté d’elle.

Vous m’allez même beaucoup, et moi suis-je dans vos cordes ? hein ?

Il veut lui prendre la main.

MADAME DE PRÉVANNES, étonnée, retirant sa main.

Mais... monsieur.

DUBOUQUET, à part, lui tournant le dos.

Elle fait des manières... je deviens froid.

MADAME DE PRÉVANNES, à part.

C’est un original... mais je suis prévenue...

Haut.

Vous êtes sans doute pour quelque temps à Paris... j’espère que vous viendrez nous voir souvent !...

DUBOUQUET, à part.

Elle se repent... De la clémence...

Haut, et se retournant vers elle.

Tous les jours, belle dame, tous les jours !

MADAME DE PRÉVANNES.

M. Paul est de nos intimes.

DUBOUQUET.

La maison lui plaît... ou plutôt... avouez-le, ah ! le drôle a du goût !...

MADAME DE PRÉVANNES.

Que voulez-vous dire ?

DUBOUQUET.

Est-ce que je ne me suis pas aperçu que la petite Fanny... ?

MADAME DE PRÉVANNES.

Au fait, pourquoi vous le cacherais-je ?

DUBOUQUET.

Parbleu ! je suis bon prince !

MADAME DE PRÉVANNES.

Ils s’adorent !...

DUBOUQUET.

J’approuve... La petite a de l’œil !...

MADAME DE PRÉVANNES, à part.

Il a des expressions.

Haut.

Voilà deux mois qu’ils s’aiment.

DUBOUQUET.

Deux mois ! Ça dure encore ?

MADAME DE PRÉVANNES.

Comment ! encore ?... J’espère que ça durera toujours.

DUBOUQUET, riant.

Toujours !... ah ! vous avez bien dit ça !

MADAME DE PRÉVANNES.

Paul est charmant avec elle... Toujours de nouvelles protestations, de nouvelles promesses !...

DUBOUQUET, à part.

Il les emberlificote, le petit gredin ! Je lui lègue tout mon bien !

MADAME DE PRÉVANNES.

Ils ont formé des projets... Je ne sais si je dois vous raconter ça.

DUBOUQUET.

Allez donc !...

Lui prenant la taille.

Allons-y !...

MADAME DE PRÉVANNES, étonnée, se levant.

Monsieur !...

DUBOUQUET, se levant aussi.

Allons-y... Alonzo.

À part.

Je ne serais pas fâché de savoir comment ce gaillard-là s’y prend pour embobiner les femmes... Moi, je promets le mariage... Jusqu’à présent, ça m’a réussi.

MADAME DE PRÉVANNES.

Voici donc leur plan...Aussitôt après le mariage...

DUBOUQUET.

Hein ?

MADAME DE PRÉVANNES.

Aussitôt après le mariage...

DUBOUQUET.

Ah ! ah ! ah ! très bien !

À part.

Le drôle m’a chipé mon procédé... je lui lègue tout mon bien.

MADAME DE PRÉVANNES.

Est-ce que vous vous opposeriez ?

DUBOUQUET.

Du tout ! du tout ! je donne ma bénédiction d’avance...

À part, passant derrière madame de Prévannes.

Pristi !... les belles épaules !...

MADAME DE PRÉVANNES, à part, passant à gauche.

Il est bien disposé... Si je lui parlais de cet emprunt...

Haut.

Et s’il devait vous en coûter...

DUBOUQUET.

M’en coûter ?...

À part.

Je flaire une carotte, je redeviens froid.

MADAME DE PRÉVANNES.

Votre neveu est sur le point d’acheter une étude... mais pour que ces beaux rêves puissent se réaliser... il faudrait...

DUBOUQUET, à part.

Hein ! la carotte se développe !...

Haut.

Il faudrait ?

MADAME DE PRÉVANNES.

Vous comprenez... dans ce monde... on a besoin d’être aidé, secouru, épaulé...

DUBOUQUET, vivement.

Épaulé !... il serait à désirer, madame, que tout le monde le fût aussi richement que vous !...

MADAME DE PRÉVANNES, riant.

Oh ! décidément, je vois que vous ne voulez pas causer sérieusement.

DUBOUQUET.

Au contraire...

MADAME DE PRÉVANNES.

Et je laisse à votre neveu le soin de vous parler d’un emprunt...

Fanny entre tout doucement par le fond-milieu, et écoute.

DUBOUQUET.

Un emprunt ?...

À part.

Nous y voilà !

MADAME DE PRÉVANNES.

Ah ! ce mot vous effraie ?

DUBOUQUET.

Nullement... et quel qu’en soit le taux... je le soumissionne d’avance.

MADAME DE PRÉVANNES.

Ah ! prenez garde ! il s’agit de...

DUBOUQUET.

Qu’importe !

À part.

Il paraît que c’est raide.

MADAME DE PRÉVANNES.

Il s’agit de...

DUBOUQUET.

De ?...

MADAME DE PRÉVANNES.

De cent mille francs !

DUBOUQUET, à part.

Bigre !... comme elle y va !...

Haut.

Qu’est-ce que c’est que ça, cent mille francs ?... Mettons deux cent mille francs... allez !... Ah bah ! pour voir ces chers enfants heureux !...

FANNY, descendant vivement entre sa mère et Dubouquet.

Ah ! que vous êtes bon !

DUBOUQUET, à part.

Haïgne !... l’enfant nous écoutait... Comme c’est dressé !...

FANNY.

Et pour vous remercier... tenez... je vais vous embrasser.

DUBOUQUET.

De grand cœur !

À part, l’embrassant.

On ne fait que ça ici...

Il l’embrasse encore.

Petite forêt de Bondy !

On entend l’orchestre.

Ah ! l’orchestre recommence à grincer...

Il remonte et prend le milieu.

Je vous demanderai la permission de faire un tour dans le bal.

MADAME DE PRÉVANNES, très gracieuse.

Comment donc !... Au revoir, monsieur Dubouquet.

FANNY, de même.

Adieu, monsieur Dubouquet !

DUBOUQUET.

Mesdames...

À part.

Voilà de franches gaillardes.

Il sort par le fond-milieu, en tirant son faux nez de sa poche.

 

 

Scène XI

 

MADAME DE PRÉVANNES, FANNY, puis BEAUREGARD et PLANTIN

 

MADAME DE PRÉVANNES.

Ce M. Dubouquet est un excellent homme... des manières un

peu singulières... un peu provinciales...

FANNY.

Mais je ne trouve pas, il est fort bien... pour un oncle...

MADAME DE PRÉVANNES.

Qui donne son consentement.

Elles causent bas.

BEAUREGARD, entrant avec Plantin par la porte du fond, à gauche, bas.

Elles sont seules... voici le moment de faire ta demande.

PLANTIN.

Oui, mon oncle.

Il éternue.

MADAME DE PRÉVANNES.

Hein ?

Se retournant en souriant.

Ah ! je me doutais que Monsieur ne devait pas être loin.

BEAUREGARD.

Madame, c’est mon neveu... Il désirerait avoir avec vous un moment d’entretien.

MADAME DE PRÉVANNES.

Avec moi !

FANNY.

Je me retire.

PLANTIN.

Non... Mademoiselle n’est pas de trop parce que...

Il éternue.

BEAUREGARD.

Je vous laisse... il vous expliquera lui-même...

Bas à Plantin.

Allons ! de l’éloquence... et mouche-toi avant de commencer.

Saluant les dames, haut.

Madame... Mademoiselle !...

Il sort par la porte du fond-milieu.

 

 

Scène XII

 

PLANTIN, MADAME DE PRÉVANNES, FANNY

 

MADAME DE PRÉVANNES, bas à Fanny.

Que peut nous vouloir ce monsieur ?

Haut à Plantin qui se mouche.

Nous vous écoutons.

PLANTIN.

Madame... et vous aussi, mademoiselle... vous trouverez sans doute qu’il est bien téméraire à moi de...

À part.

Diable de nez !

MADAME DE PRÉVANNES.

Remettez-vous... vous paraissez ému.

PLANTIN.

C’est mon rhume, et la circonstance avec laquelle...

Il fait des efforts pour éternuer mais il n’y parvient pas.

FANNY, à part.

C’est une calamité qu’un nez comme celui-là...

PLANTIN.

Madame... et vous aussi, mademoiselle... vous trouverez sans doute qu’il est bien téméraire à... à... à...

Il éternue plusieurs fois avec fracas.

MADAME DE PRÉVANNES et FANNY, riant, à part.

Ah !...

MADAME DE PRÉVANNES, riant à demi.

Plus tard, monsieur, je vois que vous n’êtes pas à votre aise...

PLANTIN.

Permettez, madame...

MADAME DE PRÉVANNES, riant.

Il faut vous soigner, monsieur.

Elle remonte.

PLANTIN, s’approchant de Fanny.

Mademoiselle.

FANNY, riant.

Il faut vous soigner, monsieur.

Elle remonte près de sa mère.

MADAME DE PRÉVANNES et FANNY, riant.

Adieu, monsieur.

Elles sortent par la porte du fond-milieu.

PLANTIN.

Je ne sais pas si elles ont parfaitement saisi... Je vais les rejoindre.

Il sort en éternuant, par la même porte que les dames ; cette porte se referme. Au même instant, s’ouvrent les deux portes du fond, à droite et à gauche ; Dubouquet entre par celle de gauche, et Bigaro par celle de droite : tous deux ont leurs faux nez, ils ont l’air fort triste : ils arrivent sur le devant de la scène, face au public, et poussent un bâillement formidable ; les portes se sont refermées.

 

 

Scène XIII

 

DUBOUQUET, BIGARO, puis TOINETTE

 

DUBOUQUET, se retournant, en face de Bigaro.

Bigaro !

BIGARO, en face de Dubouquet.

M. Dubouquet !

DUBOUQUET.

Je m’embête ! je dirai plus... je ne m’amuse pas !... Ils appellent ça un bal !... c’est laid, c’est triste, c’est maussade... Enfin, croirais-tu que je n’ai pas entendu la moindre bêtise ?...

Ils ôtent leurs faux nez.

BIGARO.

Ni moi non plus.

DUBOUQUET.

Et en fait de masques, je n’ai rencontré que mon nez qu’on regardait comme un événement.

BIGARO.

Avez-vous remarqué comme les hommes ont l’air jobard à Paris... J’en ai entendu un qui parlait du crédit foncier.

DUBOUQUET.

Et les femmes, donc ? Elles baissent les yeux, elles pincent les lèvres... En entrant, j’aperçois une petite commère grassouillette... je me dis : Bon ! voilà mon affaire !... et je lui prends le coude... le coude seulement... Je crois qu’il n’y a pas de mal à ça !

BIGARO.

Tiens ! parbleu !

DUBOUQUET.

Elle se lève... me lance un regard foudroyant et va se plaindre à une grosse paire de moustaches qui grisonnait dans un coin.

BIGARO.

Chipie !

DUBOUQUET.

C’était un général prussien... Ce choucroute vient me chercher querelle.

BIGARO.

Qu’avez-vous fait ?

DUBOUQUET.

Moi ? je lui ai parlé du grand Frédéric... et il m’a prié d’agréer ses excuses... Veux-tu que je te dise ? ce raout manque de liqueurs fortes... il n’y a rien de tel qu’un verre de punch pour décolleter la situation... et j’attends le punch !...

BIGARO.

Moi aussi.

DUBOUQUET.

Nécessairement, puisque je l’attends.

Toinette entre par la droite, et se dirige vers l’armoire à gauche.

TOINETTE, entrant.

Ah ben ! il n’y a plus de sucre !

DUBOUQUET, l’arrêtant, au milieu du théâtre.

Tiens !... la bonne !... Jeune Picarde !

TOINETTE.

Monsieur ?

DUBOUQUET.

Un renseignement ?... Est-ce qu’il ne serait pas vaguement question de faire circuler le punch ?

TOINETTE.

Le punch ?... il n’y en a pas.

Elle va à l’armoire qu’elle ouvre.

DUBOUQUET.

Pas de punch !... Donne-moi mon paletot, je décampe !

BIGARO.

Nous décampons !

DUBOUQUET, regardant dans l’armoire ouverte.

Des bouteilles !... oh ! quelle idée !

BIGARO.

Quoi ?

DUBOUQUET.

Rien !

À Toinette, qu’il prend par la main.

Petite, va me chercher un baquet, une marmite, une bassinoire.

TOINETTE, étonnée.

Une bassinoire ?

DUBOUQUET.

Ce que tu voudras, pourvu que ce soit grand et propre.

TOINETTE.

Mais, monsieur...

DUBOUQUET.

Va ! ou je te fais flanquer à la porte demain matin.

Il la pousse dehors, par la porte à droite.

BIGARO, à part, passant à gauche.

Une bassinoire !... Est-ce qu’il serait indisposé ?

DUBOUQUET, apportant au milieu du théâtre le guéridon de droite.

Bigaro, donne-moi ce pain de sucre dans l’armoire.

BIGARO.

Ce pain de sucre ? Pour quoi faire ?

DUBOUQUET

Tu le verras.

Bigaro prend une chaise qu’il place devant l’armoire, monte dessus et prend le pain de sucre.

TOINETTE, rentrant par la droite, avec un énorme chaudron.

Monsieur... v’là un chaudron ! ça fait-y votre affaire ?

DUBOUQUET, l’embrassant.

Un chaudron ! tu es un ange !

Il prend le chaudron qu’il pose sur le guéridon.

BIGARO, apportant le pain de sucre.

Voilà le pain de sucre...

Toinette remonte, et passe à gauche.

DUBOUQUET.

Donne !

BIGARO.

Mais qu’est-ce que vous allez faire ?...

DUBOUQUET.

Ne t’occupe pas de ça... Embrasse Toinette.

TOINETTE, pendant que Bigaro l’embrasse.

Sont-y drôles ! sont-y drôles !

DUBOUQUET, qui a dépouillé le pain de sucre, et le plaçant debout dans le chaudron.

Là !...

À Toinette.

Maintenant, petite, donne-moi ces bouteilles.

TOINETTE.

Et si Madame me chasse ?

DUBOUQUET.

Je te prends à mon service, je suis garçon... Tu feras danser l’anse... Va !

TOINETTE.

Ma foi !

Elle monte sur la chaise devant l’armoire.

DUBOUQUET.

Toi, Bigaro, fais la chaîne.

BIGARO, à part.

Mais qu’est-ce qu’il va faire ?...

TOINETTE, donnant une bouteille à Bigaro.

À vous !

Elle lui passe à mesure toutes les bouteilles désignées, chaque bouteille a une étiquette.

BIGARO, lisant l’étiquette.

Rhum de la Jamaïque !...

Passant la bouteille à Dubouquet.

À vous !

Dubouquet lui rend à mesure chaque bouteille, qu’il repasse à Toinette, en en reprenant une autre.

DUBOUQUET.

Rhum de la Jamaïque.

Vidant la bouteille dans le chaudron.

Bon pour le service !

BIGARO, donnant une autre bouteille.

Kirchwasser.

DUBOUQUET.

Kirchwasser...

Vidant la bouteille.

Ça ne peut pas nuire.

BIGARO, même jeu.

Anisette de Bordeaux !...

DUBOUQUET.

Anisette de Bordeaux...

Hésitant à verser.

Diable ! oh ! ça sera peut-être bon !

Il vide la bouteille.

BIGARO, même jeu.

Anisette de Hollande.

DUBOUQUET.

Anisette de Hollande ! cristi !... ça va faire de l’anisette... Après ça, du moment que j’ai admis Bordeaux... la Hollande pourrait s’offenser ! Ménageons ce peuple industrieux...

Il vide la bouteille.

BIGARO, qui est près du chaudron.

Ménageons-le.

Il va rendre la bouteille à Toinette et prend la dernière qu’il apporte à Dubouquet.

Tenez, v’là de l’eau-de-vie.

DUBOUQUET, prenant la bouteille.

Qu’elle entre.

Il verse, et garde la bouteille à la main.

TOINETTE, descendant de dessus la chaise.

C’est la dernière...

DUBOUQUET, à Toinette.

Maintenant, une cuillère... une bougie...

TOINETTE, apportant une grande cuillère à Dubouquet.

Voilà !

Bigaro va prendre une bougie à une girandole à gauche.

BIGARO, tenant sa bougie, et regardant Dubouquet qui tourne la cuillère dans le chaudron.

Qu’est-ce qu’il va faire ? qu’est-ce qu’il va faire ?

DUBOUQUET, s’arrêtant.

Mâtin !... ça sent le camphre !

Lisant l’étiquette de la bouteille qu’il tient.

Ah ! nom d’un petit bonhomme ! Eau-de-vie camphrée ! Bah ! le feu purifie tout !

Il rend la bouteille à Toinette, qui la reporte dans l’armoire qu’elle referme en retirant la chaise ; puis il allume un papier à la bougie que tient Bigaro et met le feu au punch.

BIGARO.

Ah ! je comprends ! c’est du punch !

Il laisse tomber sa bougie dans le punch allumé.

Ah ! bigre ! elle est tombée au fond !

Toinette revient à droite.

DUBOUQUET.

Imbécile !

BIGARO.

Ah ! de la bougie... ça fond !

DUBOUQUET.

Ce n’est pas pour la bougie... c’est la mèche.

Regardant le punch.

Ça flambe ! c’est très joli ! Ah ! je les forcerai bien à s’amuser ! Oh ! il me pousse une idée !

BIGARO.

Laquelle ?

DUBOUQUET, donnant la cuillère à Bigaro.

Non, tu me la volerais... Tourne toujours.

Appelant.

Toinette.

TOINETTE.

Monsieur ?

Il la prend à part.

DUBOUQUET.

Écoute !

Il lui parle à l’oreille.

TOINETTE.

Ah ! c’te farce !

DUBOUQUET.

Va ! Dès que ce sera prêt tu m’avertiras.

TOINETTE.

Je veux bien, moi !

À part.

En v’là un luron réjoui !

Elle sort par la droite.

 

 

Scène XIV

 

BIGARO, DUBOUQUET, puis UN DOMESTIQUE

 

BIGARO, près du chaudron et tournant.

Dites donc, je pense à une chose, moi.

DUBOUQUET, revenant à gauche.

Quoi ?

BIGARO.

Nous ne pourrons jamais boire ça à nous deux.

DUBOUQUET.

Tu crois ?

Regardant l’intérieur du chaudron.

Capon !... Au fait, si nous faisions des politesses... si nous invitions quelqu’un ! C’est que je ne connais personne dans ce bal.

BIGARO.

Ni moi !

DUBOUQUET.

C’est égal... j’ai un moyen... Il doit y avoir un Adolphe dans la société... il y a toujours un Adolphe rue de Bréda... nous allons le faire demander...

BIGARO.

Faisons-le demander.

Le domestique entre par la droite, en portant un autre plateau de glaces et se dirige vers le fond.

DUBOUQUET, arrêtant le domestique.

Mon ami, voulez-vous prier M. Adolphe de passer dans ce salon pour une affaire extrêmement importante ?

BIGARO.

Il y va de son avenir.

LE DOMESTIQUE.

Oui, monsieur...

Il remonte vers le fond, à gauche.

BIGARO, goûtant le punch avec la cuillère.

Ça manque de citron.

DUBOUQUET, arrêtant de nouveau le domestique et prenant une glace sur son plateau.

Ah !... voici l’affaire... elle est au citron...

Il la verse dans le chaudron ; le domestique sort par le fond, à gauche.

C’est égal, ça va faire un drôle de margouillis.

 

 

Scène XV

 

BIGARO, DUBOUQUET, ADOLPHE, puis LE DOMESTIQUE,  puis PLANTIN, puis QUATRE HENRI, dont LE GÉNÉRAL, puis CINQ ARTHUR, puis TOINETTE

 

ADOLPHE, entrant vivement par le fond, à gauche.

On me demande ?... Pour une affaire importante ?

DUBOUQUET, le saluant.

Monsieur Adolphe, n’est-ce pas ?

Il se met devant le chaudron, pour le masquer.

ADOLPHE.

Adolphe de Clerembourg... oui, monsieur.

DUBOUQUET, à part, après l’avoir salué plusieurs fois.

Qu’est-ce que je vais lui dire ?...

Haut.

Permettez-moi de vous présenter M. Oscar Bigaro, secrétaire du conseil de salubrité... à Grasse... département du Var.

Adolphe et Bigaro se saluent cérémonieusement, Dubouquet a passé à droite, et Bigaro s’est mis à son tour devant le chaudron.

ADOLPHE, à part.

Je ne le connais pas... Qu’est-ce que ce chaudron-là ?

DUBOUQUET, à part.

Trois, ce n’est pas assez.

Haut.

Ce cher Adolphe... je vous ai dérangé... vous causiez avec votre ami... votre ami ?...

ADOLPHE.

Ernest !

DUBOUQUET.

C’est ça !

Au domestique qui reparaît à la porte du fond, à gauche.

On demande M. Ernest !

BIGARO.

Il y va de son avenir.

Le domestique rentre dans le bal à gauche.

ADOLPHE, à Dubouquet.

À la fin, monsieur, que me voulez-vous ?

DUBOUQUET.

Tout à l’heure... nous ne sommes pas en nombre.

PLANTIN, entrant vivement par le fond, à gauche.

Il y va de mon avenir !... mon mariage sans doute ?...

DUBOUQUET, le saluant.

Monsieur Ernest...

PLANTIN, vivement.

Je suis agréé ?

DUBOUQUET.

Charmante profession !

PLANTIN.

Mais non... je...

Il éternue du côté du chaudron ; Bigaro étend ses mains sur le punch.

DUBOUQUET.

Dieu vous bénisse !

À part.

Il est enrhumé... ça ne compte pas.

ADOLPHE, s’impatientant.

Voyons, monsieur, dépêchons-nous... j’ai promis à Henri de lui faire vis-à-vis.

DUBOUQUET.

Henri ?... Pardon, est-il enrhumé ?

ADOLPHE.

Non !

DUBOUQUET.

Très bien.

Allant ouvrir la porte du fond-milieu, et parlant au domestique que l’on voit dans le couloir.

On demande M. Henri.

Le domestique disparaît à droite.

BIGARO, allant aussi au fond, et criant.

Il y va de son avenir !

Il revient au chaudron.

ADOLPHE, à Plantin.

Monsieur, savez-vous ce que tout cela signifie ?

PLANTIN.

Je crois qu’il s’agit de mon mariage, mais je ne m’explique pas ce chaudron.

LE DOMESTIQUE, paraissant à la porte du milieu.

Monsieur... Lequel Henri ?... ils sont quatre.

DUBOUQUET.

Tous !

Le domestique disparaît à droite.

Vive Henri IV !

Criant.

Chemin faisant, ramasse-moi tout ce que tu voudras d’Arthur, va !...

S’adressant au premier Henri, qui entre par le fond, à droite.

Monsieur Henri... nous vous attendions.

Bigaro a été prendre dans l’armoire un plateau garni de verres, qu’il donne à tenir à Plantin, et remplit les verres.

PREMIER HENRI.

Merci, je ne joue pas le wisth.

DUBOUQUET.

Il n’est pas question de ça !...

PREMIER HENRI.

La bouillotte non plus.

DUBOUQUET, à part.

Ah ! très bien !... il est sourd !

TROIS MESSIEURS,
dont le général, entrant par le fond, à droite.

Qu’est-ce qui demande M. Henri ?

DUBOUQUET.

Enchanté, messieurs, ravi...

S’adressant à une grosse moustache.

Tiens !... c’est le général !... Madame ne se ressent pas de... son coude ?

LE GÉNÉRAL.

Vous m’avez fait demander ?

DUBOUQUET.

Oui... pour reparler du grand Frédéric.

LE GÉNÉRAL.

Je veux bien... Figurez-vous que ce grand homme...

DUBOUQUET.

Je n’ai pas le temps...

Lui indiquant le sourd.

Adressez-vous à Monsieur.

Le général cause avec le sourd.

LE DOMESTIQUE, annonçant par la porte du fond-milieu.

MM. Arthur !

Entrent cinq messieurs par le fond-milieu. Le domestique se retire. Les portes se referment.

DUBOUQUET, aux nouveaux venus, qui garnissent le fond.

Messieurs, donnez-vous la peine d’entrer.

BIGARO, à part.

Il va dépeupler tout le bal.

LE GÉNÉRAL, au premier Henri.

Voilà comment fut gagnée la bataille...

PREMIER HENRI.

Non, monsieur, ni la bouillotte non plus.

DUBOUQUET.

Maintenant que nous sommes au complet... je vais vous dire pourquoi je vous ai convoqués.

TOUS.

Ah ! voyons, voyons !

BIGARO.

Silence !

DUBOUQUET.

Messieurs, voulez-vous me faire le plaisir d’accepter un verre de punch ?

TOUS.

Comment !...

ADOLPHE et PLANTIN.

C’est une plaisanterie !...

DUBOUQUET.

Bah ! en carnaval ! il faut rire... Bigaro, les verres !

TOUS.

Vive le punch !

Bigaro distribue des verres à tout le monde et garde le plateau à la main.

DUBOUQUET.

Messieurs, je propose un toast au dimanche gras !

TOUS.

Au dimanche gras !

CHŒUR.

Air de Clarisse Harlowe (Pairs d’Angleterre).

Joyeux dimanche !

Ta gaîté franche

Au vrai plaisir

Donne l’essor,

Reviens encor !

Pas de contrainte !

Buvons sans crainte,

Car ce jour-là, mes bons amis,

Tout est permis !

À la fin du chœur, tous boivent et font une grimace horrible.

TOUS.

Pouah !

LE GÉNÉRAL.

Cré nom !

DUBOUQUET.

Il est bon !... Vous le trouvez trop faible ?...

ADOLPHE.

Non... on dirait qu’il sent le camphre.

PLANTIN.

Moi, je lui trouve un petit goût de suif... mais il n’est pas désagréable...

Tirant une mèche de son verre.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

DUBOUQUET, bas à Bigaro.

La mèche !

BIGARO, à Plantin.

Vous avez la fève, vous êtes le roi !

TOUS.

Le roi boit !

DUBOUQUET, à part.

J’aime cette gaieté.

Haut.

Messieurs... Je propose un toast au lundi gras !

TOUS.

Au lundi gras !

BIGARO.

Une idée... si nous faisions des crêpes ?

DUBOUQUET.

À la flamme du punch ! bravo !

TOUS.

Bravo !

PLANTIN, dansant et très animé.

Je vais chercher une poêle à la cuisine... drinn !... drinn !... drinn !...

Il passe à droite.

BIGARO, le suivant.

Et de la pâte.

Plantin sort par la droite, en bousculant le premier Henri qui tombe assis sur une chaise.

DUBOUQUET, à part.

Ça s’anime... ma petite fête devient charmante !

Haut.

Messieurs ! je propose un toast au mardi gras !

Il repasse à droite.

TOUS.

Oui ! oui !

Bigaro emplit les verres.

TOINETTE, entrant par la droite, à Dubouquet.

Monsieur !... Monsieur, c’est prêt... c’est là !

DUBOUQUET.

Quoi ?

TOINETTE, bas.

Ce que vous m’avez demandé... votre...

DUBOUQUET, bas.

Plus bas !... c’est une surprise...

Toinette sort par la droite.

Ah ! ils ne s’amusent pas ! nous allons voir !...

Il sort par la droite.

 

 

Scène XVI

 

LES MÊMES, moins DUBOUQUET, puis BEAUREGARD, MADAME DE PRÉVANNES, FANNY, LORENTINE, DAMES, puis PLANTIN

 

BIGARO.

Messieurs, je propose un toast au mercredi gras.

TOUS.

Au mercredi gras !

Reprise du chœur précédent.

Les portes du fond s’ouvrent : Beauregard, madame de Prévannes, Fanny, Florentine entrent suivis d’une foule de dames.

BEAUREGARD, entrant le premier.

Messieurs, on demande des danseurs !

Bigaro remet le plateau et les verres sur le chaudron et passe à droite. Les hommes se dispersent en poussant un cri et démasquent le chaudron.

Oh !

LES DAMES, à la vue du chaudron.

Ah !

MADAME DE PRÉVANNES, arrivant par le milieu avec sa nièce et Florentine.

Qu’est-ce que c’est que ça ! qu’est-ce que je vois là ?

PLANTIN,
entrant brusquement par la droite, une poêle à la main.

Voici la poêle !

Stupéfait, il passe près de son oncle.

TOUS.

Ciel !

BEAUREGARD.

Mon neveu !

FLORENTINE, à part.

Il est pochard !

BEAUREGARD, à Plantin, qui est resté tout interdit.

Répondez, monsieur... une pareille conduite... dans votre position...

Bas.

Un fiancé !

MADAME DE PRÉVANNES.

Oui, monsieur, expliquez-vous.

PLANTIN.

Madame... voilà ! c’est le gros qui m’a dit...

Il éternue.

que...

Il éternue.

je...

Il éternue.

BEAUREGARD, lui prenant la poêle des mains.

Ah ! au diable !

Il le fait passer à sa droite.

MADAME DE PRÉVANNES, à un domestique.

Baptiste, faites disparaître les traces de cette mauvaise plaisanterie...

Le domestique enlève le guéridon sur lequel est le chaudron et le replace à droite. Beauregard a mis la poêle sur le chaudron.

C’est insupportable !...

Aux invités.

Mesdames... messieurs... rentrons dans le bal.

Ritournelle de l’air suivant.

BEAUREGARD, sévèrement, à Plantin.

Mon neveu, je vous défends de me quitter.

BIGARO, à Florentine et l’invitant.

Madame, voulez-vous me faire l’honneur...

FLORENTINE.

Non, je ne danse pas... conduisez-moi.

BIGARO.

Où ça ?

FLORENTINE.

Au buffet !

Chœur. Finale de Paris qui dort.

MADAME DE PRÉVANNES.

D’une telle folie

Déshonorer mon bal !

Cependant je l’oublie,

C’est jour de carnaval.

LES AUTRES.

D’une telle folie

Déshonorer son bal !

Pourtant elle l’oublie,

C’est jour de carnaval.

Tout le monde sort par le fond, et rentre dans le bal ; trois portes restent ouvertes.

 

 

Scène XVII

 

DUBOUQUET, seul

 

Il entre avec précaution par la droite ; il a remplacé son habit par un manteau espagnol et a sur la tête une toque à plumes ; il porte une guitare en bandoulière.

Coucou !... tiens, ils ne sont plus là... je me suis déguisé en Espagnol, moi ! ah ! ah ! ah !

Il rit en faisant un mouvement brusque, s’arrêtant.

Qui est-ce qui me frappe dans le dos ? Ah ! c’est ma guitare !... Je crois que ça les fera rire... mon entrée sera bonne... la Saint-Léon sera contente. En outre, j’ai acheté des pois fulminants pour semer dans le bal... À Grasse, ça se fait toujours... on jette ça sur le plancher...

Il en jette un.

et en mettant le pied dessus...

Il marche dessus, le pois ne part pas.

Tiens !...

Il en met un second, même jeu.

Rien !...

Il en prend plusieurs qu’il jette violemment à terre, aucun ne part.

Ah ! cet épicier a abusé de ma confiance... ses pois fulminants ne fulminent pas... Gredin !

Mouvement violent, il se retourne.

Qui est-ce qui me... ah ! c’est toujours ma... guitare... Ce n’est pas tout ! j’ai imaginé quelque chose... je crois que ça fera de l’effet...

Il va prendre en dehors de la porte à droite un transparent, sur lequel on voit écrit : « On dira des bêtises ».

Un transparent... voilà... on dira des bêtises !... Ces gens sont d’une gaieté flasque... je les rappelle au programme... J’en ai accroché un tout pareil à la porte d’entrée, dans le grand escalier... Celui-ci est pour l’intérieur... où vais-je l’accrocher ?... J’aperçois un clou au-dessus de cette porte... c’est mon affaire... Va-t-on rire, mon Dieu ! va-t-on rire !

Se retournant.

Mais qui est-ce qui me frappe ? Ah ! c’est ma guitare.

Il monte sur une chaise et accroche le transparent à un clou, au haut de la porte du milieu, au fond.

Il faut qu’on s’amuse ! il n’y a pas à dire, il faut qu’on s’amuse !

 

 

Scène XVIII

 

DUBOUQUET, TOINETTE

 

TOINETTE, venant par le fond, à droite. À part.

Quel vacarme ils font là-haut !... La police vient d’y monter... elle a saisi la cagnotte... Et les invités de madame de Saint-Léon !... ils se sauvent de tous les côtés... l’escalier est plein de Pierrots et de débardeurs.

Dubouquet, descendu de sa chaise, l’a replacée entre la porte du fond, à gauche, et celle du milieu ; il remonte dessus et allume son cigare à une girandole.

DUBOUQUET, regardant le transparent.

Là !... ça fait très bien.

Il descend de la chaise, son cigare allumé à la bouche.

TOINETTE.

Comment ! vous fumez ici, vous ?

DUBOUQUET.

Tiens ! je vais me gêner, peut-être...

Un grand bruit et des cris se font entendre.

TOINETTE, à part.

Les invités de madame de Saint-Léon !... Je m’ensauve !...

Elle sort par la droite, premier plan.

 

 

Scène XIX

 

DUBOUQUET, PIERROTS, PIERRETTES, DÉBARDEURS

 

UN PIERROT, entrant le premier dans le couloir. Il vient de la droite.

Par ici ! par ici !

Une foule de Pierrots, de Pierrettes et de débardeurs se précipitent dans le couloir par le fond, à droite, en poussant des cris.

DUBOUQUET, à part.

Tiens ! Ils sont déguisés, ceux-là ! Les farceurs m’ont pris mon idée.

Haut.

Entrrrez ! entrrrez ! Messieurs, mesdames, prrrrenez vos places.

Les Pierrots, Pierrettes et débardeurs entrent dans le salon, en criant.

LE PIERROT, aux autres.

C’est le maître de la maison... nous sommes sauvés !

DUBOUQUET, criant très fort.

Ah ! ah ! ah !

Se retournant.

Qui est-ce qui me frappe donc dans le dos ?

Ramenant sa guitare devant lui.

Ah ! je plains les Espagnols.

LE PIERROT.

Une guitare ! Dansons !

TOUS.

Dansons !

DUBOUQUET.

À la bonne heure ! ça s’émoustille... Je ferai l’orchestre.

Un Pierrot va chercher la table qui est dans le couloir, et la place au fond devant la porte du milieu. Dubouquet monte dessus.

TOUS.

En place ! en place !

DUBOUQUET.

Attention !

Il s’accompagne sur sa guitare.

Air de Paris au bal.

Bande joyeuse,

Troupe rieuse,

Ne craignez pas un tapage infernal !

Et que personne,

Quand je le donne,

Ne reste sourd à mon bruyant signal.

CHŒUR, en dansant.

Bande joyeuse,

Troupe rieuse,

Ne craignons pas un tapage infernal !

Et que personne,

Quand il le donne,

Ne reste sourd à son bruyant signal.

DUBOUQUET.

En carnaval oublions la morale,

Que le plaisir règne ici sans retard :

De l’Opéra figurez-vous la salle...

Regardez-moi... je suis M. Musard.

De cette chambre

Que l’odeur d’ambre

Cède la place à des parfums plus doux.

Fouillant dans sa poche.

Pour la Pierrette

La cigarette,

Pour le Pierrot le cigare à deux sous.

Il leur lance des cigares et des cigarettes.

TOUS.

Bravo ! bravo !

DUBOUQUET.

Bande joyeuse, etc.

CHŒUR.

Bande joyeuse, etc.

Pendant la reprise les Pierrots et les Pierrettes allument leurs cigares et leurs cigarettes, puis pendant le chœur, ils dansent tous en fumant et en faisant un rond autour de la table ; Dubouquet les excite par des cris et frappe à tour de bras sur sa guitare.

 

 

Scène XX

 

LES MÊMES, PAUL, puis BIGARO, puis PLANTIN, puis TOINETTE

 

PAUL, entrant par le fond, à droite, et rompant le rond.

Quel tumulte ! quel... Ciel ! mon oncle !

Il va à lui.

DUBOUQUET, toujours sur la table.

Arrive ici, mon garçon... tu en es !

PAUL.

Sur cette table... dans ce costume !...

DUBOUQUET, aux danseurs qui se sont arrêtés, et frappant sur sa guitare.

Allez donc toujours !... allez donc !

PAUL.

Vous n’y songez pas... que va dire madame de Prévannes ?

DUBOUQUET, interdit.

Madame de...

PAUL.

Madame de Prévannes !...

DUBOUQUET.

Madame de Prévannes !...

PAUL.

Vous êtes chez elle !

DUBOUQUET, de bout sur la table, terrifié.

Hein ? quoi ?... comment ?...

PAUL.

Où donc pensiez-vous être ?

DUBOUQUET, très ému.

Attends que je descende... soutiens-moi... Je me croyais chez madame de Saint-Léon.

Il descend. Un Pierrot reporte la table dans le couloir.

PAUL.

C’est l’étage au-dessus.

Tous les masques rient.

DUBOUQUET, avec colère, arrachant la cigarette à une Pierrette.

On ne fume pas ici, petite malheureuse !... Ah ! mon Dieu ! et ce costume !... Si cette dame me voyait...

PAUL.

Elle qui vous cherche pour vous présenter à l’ami du secrétaire du ministre.

DUBOUQUET.

En Castillan !... jamais !...

PAUL.

Mais... votre habit ?

DUBOUQUET.

Sapristi ! Le costumier l’a emporté.

BIGARO, entrant par le fond-milieu.

Monsieur Dubouquet !... vous ne savez pas ?

DUBOUQUET.

Bigaro ! c’est le ciel qui me l’envoie.

Cherchant à lui enlever son habit.

Merci !... aidez-moi, vous autres !...

On s’empresse autour de Bigaro.

BIGARO.

Dites donc ! dites donc ! vous me déshabillez... ah ! mais !

On enlève l’habit de Bigaro.

DUBOUQUET, lui jetant le manteau et le pourpoint sur les épaules.

Te voilà en Almaviva !... ne te plains pas !...

Lui mettant sa toque sur la tête.

Tu appartiens à l’ancien répertoire...

Il passe l’habit de Bigaro.

PLANTIN, arrivant vivement par le fond, à gauche.

Madame de Prévannes demande M. Dubouquet.

DUBOUQUET, achevant de s’habiller.

Il était temps.

BIGARO, à Plantin.

Ah ! votre habit ! votre habit !

Aux masques.

Aidez-moi !...

On entoure Plantin, et on lui enlève son habit.

PLANTIN.

Messieurs, je proteste... je gèle ! je grelotte.

BIGARO, lui jetant le manteau et le pourpoint sur les épaules.

Fourrez-vous là-dessous, l’Espagne est un pays chaud.

TOINETTE, accourant par le fond, à droite.

Voici Madame !

Elle reste au fond.

DUBOUQUET, aux masques.

Vite ! cachez-vous ! sauvez-vous !...

LES MASQUES, courant de côté et d’autre.

Par où ?

Ils se bousculent.

DUBOUQUET, perdant la tête.

Je ne sais pas... par ici !...

Il pousse deux Pierrots dans la chambre à gauche, au premier plan.

PAUL, à d’autres masques.

Sur ce balcon !...

Il les fait entrer sur le balcon et ferme la fenêtre. Les autres masques s’échappent par la porte à droite.

DUBOUQUET, après avoir fermé la porte à gauche, se retournant et se trouvant en face de Plantin, qui ne sait où se fourrer.

Eh bien ?... et vous ?... qu’est-ce que vous faites là, en Espagnol ?... C’est indécent, monsieur !... on ne se présente pas comme ça !...

PLANTIN.

Cependant...

DUBOUQUET, désignant la gauche et le poussant.

Vite... entrez là !...

Il le fait entrer dans la chambre à gauche, dont il referme la porte.

PAUL, courant à Dubouquet.

Mais, mon oncle... c’est la chambre à coucher !...

DUBOUQUET.

Mâtin !...

Passant au milieu.

Dieu !... quelle odeur !...

TOINETTE.

C’est vos cigares !...

DUBOUQUET.

Vite !... les mouchoirs !... les mouchoirs !...

Ils tirent tous leurs mouchoirs, excepté Bigaro.

Allons donc, Bigaro !

BIGARO, tirant son mouchoir.

Voilà !... voilà !...

TOINETTE.

C’est ça... chassons la mauvaise air !...

Chaque personnage agite son mouchoir, pour chasser la fumée.

 

 

Scène XXI

 

BEAUREGARD, PAUL, FANNY, MADAME DE PRÉVANNES, DUBOUQUET, BIGARO, INVITÉS

 

Tous les nouveaux venus arrivent par les trois portes du fond.

MADAME DE PRÉVANNES.

Ah ! pouah !...

DUBOUQUET, PAUL, BIGARO et TOINETTE.

Oh !...

Ils cessent d’agiter leurs mouchoirs et s’essuient le front. Toinette s’esquive par le fond.

MADAME DE PRÉVANNES.

On dirait qu’on a fumé !...

DUBOUQUET.

C’est... c’est un quinquet !

Bas à Bigaro.

Ton habit me gêne...

BIGARO, bas.

Celui de l’autre me coupe !

MADAME DE PRÉVANNES.

Ah ! monsieur Dubouquet...

DUBOUQUET, embarrassé.

Oui... madame... enchanté...

À part.

Pauvre femme ! si elle savait qu’elle a deux Pierrots et un Espagnol dans sa chambre à coucher !...

On entend éternuer très fort dans lu chambre à gauche.

MADAME DE PRÉVANNES.

Quel est ce bruit ?

DUBOUQUET, dans la plus grande agitation.

Rien... c’est... c’est moi... La chaleur... ma botte qui craque !

MADAME DE PRÉVANNES.

Vous pâlissez !...

Aux autres.

Ouvrez la fenêtre !...

DUBOUQUET, vivement.

Non !... pas la fenêtre !...

MADAME DE PRÉVANNES.

Fanny... un flacon... dans ma chambre !...

DUBOUQUET, passant vivement à gauche.

Non, pas de flacon !... pas la chambre !...

Madame de Prévannes passe près de Dubouquet.

Ça va mieux !... ça va bien !...

BEAUREGARD, remontant et apercevant le transparent.

Ah !... qu’est-ce que c’est que ça ?...

TOUS, regardant.

Oh !...

DUBOUQUET, à part.

Mon transparent !... je l’avais oublié !...

BEAUREGARD, lisant.

« On dira des bêtises !... »

MADAME DE PRÉVANNES.

C’est incroyable !... Que veut dire !...

Interrogeant tout le monde du regard.

Messieurs ?...

Beauregard redescend à gauche.

DUBOUQUET.

Je ne sais... je... Ah ! c’est de bien mauvais goût...

On entend éternuer plus fort dans la chambre à gauche. Étonnement général.

BEAUREGARD.

Il y a quelqu’un dans cette chambre !...

DUBOUQUET, à part.

L’animal !...

BEAUREGARD, ouvrant la porte de gauche.

Que vois-je ?...

Il attire Plantin suivi des deux Pierrots.

Plantin !...

Paul passe près de Fanny.

 

 

Scène XXII

 

LES MÊMES, PLANTIN, DEUX PIERROTS

 

TOUS.

Monsieur Plantin !...

PLANTIN, éternuant.

Atchii...

MADAME DE PRÉVANNES.

Que signifie cette mascarade ?...

BEAUREGARD, montrant Plantin.

Monsieur va sans doute nous expliquer...

DUBOUQUET.

Évidemment... il n’y a que Monsieur qui soit en état...

Il marche sur un pois fulminant qui part.

Oh !...

TOUS.

Qu’est-ce que c’est que ça ?...

DUBOUQUET, à part.

Ils partent maintenant !... Canaille d’épicier !...

PLANTIN, désignant Dubouquet.

Mais c’est Monsieur qui...

Il écrase deux pois fulminants qui partent aussi.

Oh !... oh !...

MADAME DE PRÉVANNES.

Encore, monsieur Plantin !

TOUS.

Oh !...

PLANTIN, criant.

Mais non !...

BEAUREGARD, furieux, interrompant Plantin.

Assez !... pas d’explication !... Vous êtes un goujat !...

DUBOUQUET.

À la porte !...

TOUS.

À la porte !... à la porte !...

On pousse Plantin et les deux Pierrots dehors par le fond, à droite. Beauregard les suit et sort avec eux. Dans ce mouvement, Bigaro passe à gauche.

 

 

Scène XXIII

 

BIGARO, DUBOUQUET, MADAME DE PRÉVANNES, FANNY, PAUL, puis FLORENTINE

 

MADAME DE PRÉVANNES, à Dubouquet.

Une pareille conduite ! c’est inconcevable !...

DUBOUQUET, avec aplomb.

Ah ! madame... il y a des gens qui n’ont aucun sentiment des convenances !

MADAME DE PRÉVANNES, se tournant vers Paul.

Ah !... Paul... avez-vous remercié votre oncle ?... Il consent à tout... à l’emprunt... au mariage...

DUBOUQUET, à part.

La carotte !...

PAUL.

Comment ?

DUBOUQUET, vivement.

Oui... oui... à tout !...

PAUL, prenant la main de Fanny.

Quel bonheur !

Florentine, qui vient d’entrer par le fond à droite, frappe avec son éventail sur l’épaule de Paul. Celui-ci quitte la main de Fanny et se retourne vers Florentine. Madame de Prévannes remonte avec sa nièce et Dubouquet jusqu’au fond, près des invités.

FLORENTINE, bas à Paul.

Il est minuit moins cinq... Dans cinq minutes, j’éclate !...

PAUL.

Dieu !

DUBOUQUET, redescendant vivement et effrayé près de Paul.

Hein ? encore un Pierrot !...

Madame de Prévannes et Fanny restent au fond. Florentine remonte à droite, au deuxième plan, et cause avec un invité.

PAUL, bas à son oncle, en lui désignant Florentine.

Non... c’est Madame... d’un mot elle peut faire manquer mon mariage, et la protection de madame de Prévannes en dépend...

DUBOUQUET, bas.

Bigre !... qu’est-ce qu’elle demande ?...

PAUL, bas.

Un mari... dans cinq minutes...

DUBOUQUET, bas.

J’ai son affaire... occupe ces dames.

Paul remonte causer avec madame de Prévannes et Fanny. Appelant.

Bigaro !...

BIGARO, s’approchant.

Mon ami ?...

DUBOUQUET, lui montrant Florentine, qui cause toujours avec l’invité.

Tu vois bien cette femme ravissante...

BIGARO.

C’est une baronne ! je l’ai conduite trois fois au buffet...

DUBOUQUET.

Bigaro... je l’aime !...

BIGARO, à part, mettant la main sur son cœur.

Ah !... c’est singulier... je ne sais ce que j’éprouve !...

DUBOUQUET, à part.

Remarquez que je ne lui dis rien.

Haut.

Dans cinq minutes... je la demande en mariage...

BIGARO, à part.

Mâtin !... je n’ai pas de temps à perdre...

Il passe à droite.

DUBOUQUET, à part.

Remarquez que je ne lui dis rien.

BIGARO, à Florentine.

Baronne...

Florentine quitte l’invité, qui remonte vers un autre groupe, et se rapproche de Bigaro.

J’ai trente-six ans... un organe agréable... de la poésie plein le cœur... et trois fermes... si l’offre de ma main...

FLORENTINE.

Jeune homme... je ne dis pas non... nous recauserons de cela... au buffet...

Paul descend tout doucement, à droite, près de Florentine.

DUBOUQUET, qui observait, à part.

C’est fait !...

BIGARO, à part, avec joie.

Soufflé !...

PAUL, bas à Florentine.

Eh bien ?...

FLORENTINE, bas.

Voici vos lettres.

Elle lui donne un paquet de lettres.

PAUL, à part, le mettant dans sa poche.

Enfin !...

Il retourne près de Fanny, qui redescend avec sa tante ; Dubouquet passe près de madame de Prévannes.

MADAME DE PRÉVANNES, en redescendant.

Messieurs, on nous annonce le souper.

DUBOUQUET.

Nous vous suivons, belle dame...

À part, regardant Bigaro.

Ce pauvre garçon !... je ne peux pourtant pas lui laisser épouser...

Appelant.

Bigaro !...

BIGARO, s’approchant.

Mon ami ?

DUBOUQUET, bas.

Décidément, je ne me marie plus.

BIGARO, stupéfait, bas.

Ah !... bah !... ça m’est égal... je romprai au dessert.

DUBOUQUET, bas.

C’est ça... entre la poire et le fromage... il faut être convenable !...

Il lui donne une poignée de main. À part.

Précieux ami !... je finirai par le faire empailler !

Haut.

À table !...

TOUS.

À table !... à table !...

CHŒUR FINAL.

Air de la Savonnette impériale.

Allons, plus de colère !

Ce repas souhaité

Va nous rendre, j’espère,

L’entrain et la gaîté !

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