André (Jean-François Alfred BAYARD - Gustave LEMOINE)
Comédie en deux actes, mêlée de couplets.
Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre national du Vaudeville, le 28 novembre 1835.
Personnages
LE MARQUIS DE MORAND
ANDRÉ, son fils
MARTEAU, vétérinaire
PIERRE, garçon de ferme
HENRIETTE, couturière
GENEVIÈVE, fleuriste
ARTISANES, amies d’Henriette
DOMESTIQUES du marquis
La scène se passe, au premier acte, dans le jardin du château, de Morand, en Berry, et au deuxième dans l’intérieur des appartements.
ACTE I
Le théâtre représente l’entrée d’un jardin magnifique. Au fond, un parc très étendu. À gauche une charmille avec tables, chaises et banc sur le côté. À droite, un pavillon qui commence le château de Morand ; près du pavillon, un banc de jardin.
Scène première
LE MARQUIS, PIERRE
Il fait petit jour.
PIERRE, dans la coulisse.
Oh ! la, la... Oh ! la, la !...
LE MARQUIS, l’amenant par l’oreille.
Ah ! paresseux fainéant ! pourquoi m’as-tu éveillé si tard... parle donc ?
PIERRE, à moitié habillé et tremblant.
Dam ! not’ maître... on ne s’est couché hier, qu’à minuit... pour rentrer les foins.
LE MARQUIS.
Tais-toi ! quatre heures de sommeil... c’est assez en été... d’ailleurs, l’hiver, vous dormez trop... ça se compense.
PIERRE.
J’ai le corps comme si on m’avait coupé avec une sarpe ! rompu... mort, quoi ! et Jacques, itou !...
LE MARQUIS.
Il faudra que je prenne un fouet pour vous dégourdir.
PIERRE.
Et puis... M. André nous avait dit...
LE MARQUIS.
Mon fils ! il n’a rien à faire ici... rien à ordonner... il n’y a qu’un maître, c’est moi...
PIERRE, reculant.
Oui, monsieur le marquis, oui, monsieur le marquis.
LE MARQUIS.
Et où est-il ce matin, ce beau monsieur ?
PIERRE.
Dam ! not’ maître... je ne sais pas...
LE MARQUIS.
N’est-ce pas à cette heure-ci, qu’hier tu l’as vu sortir ?
PIERRE.
Oui, oui... not’ maître.
LE MARQUIS.
Et les jours précédents ?
PIERRE.
Oui, oui... not’ maître.
LE MARQUIS.
Et tous les jours, depuis un mois... que peut-il faire ?
Air : Je loge au quatrième étage.
Où peut-il aller ?... à la chasse ?
Rapporte-t-il dans son carnier
Quelque perdreau, quelque bécasse ?
Enfin, as-tu vu du gibier ?
PIERRE.
Mais non...
Se reprenant.
Si fait... hier soir, not’ maître,
Il a rapporté, c’est certain,
d’un poulet rôti... qu’ peut-être,
Il avait emporté l’ matin.
LE MARQUIS.
Imbécile ! va-t’en... non, reste...
Scène II
LE MARQUIS, PIERRE, ANDRÉ
André sort du pavillon, en costume de chasseur, et va s’esquiver par le fond, lorsqu’il aperçoit son père.
ANDRÉ.
Ah !
LE MARQUIS, se retournant.
André !
ANDRÉ, s’arrêtant et à part.
Il m’a vu.
LE MARQUIS.
Avec votre permission, j’ai à vous parler, monsieur.
ANDRÉ.
Mon père...
Il reste immobile et les yeux baissés.
LE MARQUIS, à Pierre qui s’éloigne.
Pierre.
PIERRE, accourant.
Not’ maître, monsieur le marquis.
LE MARQUIS, regardant l’horizon.
Le temps est à l’orage... nous aurons de l’eau que tout le foin soit rentré aujourd’hui, il le faut ! je le veux... si tout est serré avant la pluie... double ration de cidre...
PIERRE, joyeux.
Merci, not’ maître.
LE MARQUIS.
Sinon... je vous chasse.
PIERRE, tremblant.
Merci, not’ maître.
Il sort vite.
Scène III
LE MARQUIS, ANDRÉ
LE MARQUIS, se frottant les mains.
Mes foins n’ont pas souffert ! beaux ! magnifiques... ceux des autres sont mouillés, ça met les miens à soixante francs le quintal.
Il tire un journal de sa poche et l’ouvre.
J’irai au marché.
ANDRÉ, le regardant furtivement, à part.
Il n’a pas l’air de trop mauvaise humeur, ce matin : que me veut-il ?
Il devient tremblant et baisse les yeux à la voix de son père.
LE MARQUIS.
À nous deux à présent, monsieur le savant... Eh bien ! quand vous resterez là, comme un saint de plâtre... à une lieue de moi... approchez donc ! approchez donc !
ANDRÉ.
Voici, mon père...
LE MARQUIS.
Hein ? qu’est-ce que c’est ? depuis quand se présente-t-on devant moi la tête couverte.
André ôte vivement son chapeau.
Où alliez-vous ? si matin.
ANDRÉ.
À la chasse, mon père.
LE MARQUIS, fronçant le sourcil.
Et hier, où êtes-vous allé ?
ANDRÉ.
À la chasse.
LE MARQUIS, avec ironie.
Et depuis un mois... tous les matins, hein ? toujours à la chasse.
ANDRÉ.
Oui, mon père.
LE MARQUIS.
Diable ! voilà une passion pour la chasse qui vous est venue bien subitement... et avec quel chien, chassez-vous ?
ANDRÉ, hésitant d’abord.
Mais... avec le chien... de Joseph Marteau, qui vient avec moi.
LE MARQUIS, prenant le fusil.
Ah ! et où chassez-vous ?
ANDRÉ, balbutiant.
Aux prés Girault...
LE MARQUIS, examinant le fusil.
Avec le fusil de Joseph Marteau sans doute ? hein ? monsieur le drôle...
André est interdit et garde le silence.
Vous n’allez ni avec Joseph... ni à la chasse.
Mouvement d’André.
Vous mentez, vous dis-je ! ce fusil n’a pas été déchargé depuis longtemps... il y aurait du danger à s’en servir dans l’état où il est.
Il passe devant André et pose le fusil près la porte du pavillon. Mettant la main dans le carnier et en retirant un volume.
Et vos provisions ! un beau volume... doré, ma foi.
ANDRÉ, d’une voix faible.
Il ne me quitte jamais...
LE MARQUIS.
Ça doit être du curieux.
Lisant le titre.
Byron... qu’est-ce que c’est que ça ? quelque mauvais roman.
Il jette le livre avec dédain.
ANDRÉ, indigné, le ramassant.
C’est le plus grand poète !...
LE MARQUIS, l’interrompant.
Taisez-vous !... qui est-ce qui vous interroge ?... un poète... à quoi cela est-il bon ? qu’est-ce que ça vous apprendra ; moi aussi j’aime la lecture... je lis... et beaucoup... mais de bons livres... des livres solides et qui rapportent quelque chose... la Maison rustique, l’Art du vétérinaire, le Journal des Haras, celui des Connaissances Utiles, quelquefois... à moins qu’il ne fasse de l’esprit, ce qui est rare, heureusement... Mais vous, monsieur, vous aimez mieux bâiller aux corneilles ou lire quelque méchant bouquin, qui vous trouble la cervelle, et qui vous fait crier, comme cette nuit, par exemple : existes-tu ?... n’es-tu qu’un rêve suis-je venu trop tôt ! suis-je venu trop tard !
ANDRÉ, avec effroi, à part.
Grand dieu ! il m’a écouté.
LE MARQUIS.
Et vingt autres balivernes que je n’ai pu entendre... et qui font que je suis toujours sur le point d’envoyer chercher le médecin pour ce beau monsieur-là qui boit, mange, consomme du matin au soir... et ne rapporte rien à la maison...
ANDRÉ.
Et c’est aussi ce qui fait mon malheur, mon père. Je voudrais, fût-ce même au prix de mon de vos sang... pouvoir vous payer de vos soins, bontés pour moi... je voudrais m’employer...
LE MARQUIS.
Et à quoi, s’il vous plaît ? Savez-vous manier une pioche, une bêche ou un râteau... tracer un sillon, conduire une charrue ? avez-vous la force de porter un arrosoir ? savez-vous seulement faire pousser un navet ? un navet !
ANDRÉ.
Je n’ai pas beaucoup de vocation pour ce genre d’ouvrage... mais j’ai quelque goût pour la poésie, et si vous vouliez, je pourrais...
LE MARQUIS.
Oui... aller mourir à l’hôpital...
ANDRÉ, souriant.
Les poètes n’y vont plus, mon père... mais si vous l’aimez mieux... je ferai mon droit... je serai avocat.
LE MARQUIS.
Avocat pour augmenter le nombre des bavards... poète, avocat ! rêves creux que tout cela... mais aider son père... conduire la ferme... faire pousser le blé... fumer les terres... fi donc, c’est bon pour les petites gens... pour les paysans... Je suis noble, moi, monsieur... mais je ne suis pas fier.
Air : Vers le temple de l’hymen.
Quoique marquis de Morand,
On m’a vu quittant ma veste,
Au travail ardent et leste,
Comme un simple paysan.
En adroit propriétaire,
Pour me rendre populaire,
Avec eux choquant mon verre,
Mainte fois j’ai dérogé ;
Ou rapprochant la distance,
Je les rossais d’importance...
Je n’ai pas de préjugé !
Mais vous, pâle et chétif... condamné en naissant à végéter comme une plante parasite... vous êtes la seule ronce que l’on puisse trouver dans tout le beau domaine de Morand.
ANDRÉ, versant des larmes.
Ah ! mon père ! mon père !
LE MARQUIS.
Hum ! propre à rien... rentrez dans votre chambre.
Il le fait passer.
Vous garderez les arrêts toute la journée, pour m’avoir menti... les livres de fermage ne sont pas au courant... ça vous occupera... vous prendrez garde de vous tromper dans l’addition... on fait la preuve en commençant par la gauche... demain matin vous viendrez avec moi, voir tondre les moutons... allez... allez... gringalet !...
ANDRÉ, furieux.
J’aimerais mieux qu’il me rouât de coups que de m’appeler ainsi.
LE MARQUIS, se retournant.
Hein ?... je crois que l’on raisonne.
André prend son fusil et rentre dans le pavillon.
Scène IV
LE MARQUIS, seul
Voilà l’héritier des Morand ! un pauvre inutile ! marquis de la tête aux pieds, quoi ! je croyais que les matins, il y avait quelque amourette en tête... incapable !... À son âge, moi... j’étais de braise... comme Marteau... ce brave vétérinaire qui me mène un peu... c’est juste, j’en ai besoin... c’est là un luron ! grand mangeur... grand buveur... grand chasseur.
On entend un coup de fusil très rapproché.
Qu’est-ce que c’est que ça ? quel est l’insolent qui se permet de venir braconner jusques sous mes fenêtres ? il va me payer...
Il va pour sortir.
Scène V
LE MARQUIS, MARTEAU
MARTEAU, en dehors.
Air du Lutin (de Mlle Louisa Puget).
Je rôde (ter.)
Et dans la maraude
Brille ma valeur.
LE MARQUIS, parlé.
C’est Marteau !
MARTEAU.
Je rôde, (ter.)
Ce qu’on a par fraude
Est toujours meilleur.
LE MARQUIS.
Tu rôdes, tu rôdes ! c’est fort bien... mais ce n’est pas une raison...
MARTEAU, l’apercevant et courant à lui pour l’embrasser.
Eh ! vive dieu ! c’est mon cher marquis, je ne le voyais pas ! et cette belle santé ?... toujours florissante... verdissante.
LE MARQUIS.
Bien, bien ! il m’étouffe ! à la bonne heure... mais...
MARTEAU.
Et vos bœufs ! oh ! les scélérats... sont-ils fiers... gras... bien portants ! il y en a un qui pèse au moins quinze cents.
LE MARQUIS.
Ah ! tu l’as vu ! fameux, n’est-ce pas ?... mais...
MARTEAU.
C’est que vous avez de si belles luzernes... dites-moi donc votre secret !
LE MARQUIS, mystérieusement.
Eh, eh ! je l’ai trouvé dans les Connaissances utiles, je te le dirai... parce que je t’aime et puis, parce que tu n’es pas propriétaire... mais je ne veux pas que tu viennes tirer sur mon gibier... j’en suis jaloux en diable...
MARTEAU.
Le bon Dieu n’y aurait pas résisté... au bout de mon fusil... le plus beau faisan.
Il le tire de son carnier.
LE MARQUIS.
Un faisan... oui, ma foi, un vrai faisan ! il y en a donc dans mon parc ?
MARTEAU.
S’il yen a !... ils vous partent entre les jambes.
À part.
Il faut le flatter, le propriétaire.
LE MARQUIS.
Voyez-vous ! et mes voisins qui soutiennent que je n’ai pas de gibier...
MARTEAU.
Des envieux envoyez-moi-les tous, et je me charge de leur dire où l’on en trouve de pareils...
À part.
pour trois francs cinquante.
LE MARQUIS.
Il n’ya pas jusqu’à ce nigaud d’André... À propos... vas-tu souvent chasser le matin, dans les prés Girault ?
MARTEAU.
Hein ! vous me prenez donc pour un conscrit... dans les prés, le matin... pour me donner un bain de pieds, apparemment.
LE MARQUIS.
C’est juste !... j’étais sûr qu’André mentait en me disant qu’il y allait tous les matins avec toi.
MARTEAU, se ravisant au nom d’André.
André ! ah ! oui... c’est donc pour ça que nous ne pouvons jamais nous rencontrer... je lui dis toujours rabats d’abord dans la plaine... pour jeter le gibier dans les prés, parce qu’ensuite on épluche avec son chien, vous savez, on épluche... Eh bien ! il ne comprend pas... il commence toujours par les prés...
LE MARQUIS.
Alors, c’est donc vrai qu’il chasse avec toi...
MARTEAU.
Parbleu tous les matins... je venais le chercher.
LE MARQUIS.
Eh bien ! tu peux repartir, j’ai cru qu’il m’avait menti... et je l’ai consigné.
MARTEAU.
Pas possible ! alors, vous allez le relâcher.
LE MARQUIS.
Non pas... ce qui est fait... est fait ! j’ai pour principe de ne jamais revenir sur ce que j’ai dit... règle générale, l’autorité n’a jamais tort.
MARTEAU, entre ses dents.
Quand elle a raison.
LE MARQUIS.
N’est-ce pas que j’ai raison ! c’est le moyen de se faire respecter... il le faut, vois-tu, autrement, où en serions-nous avec tout le monde ?... avec mon gringalet tout le premier... encore si le ciel m’avait donné un fils avec qui je pusse courir les champs, fumer, boire... faire mon cent de piquet... un fils comme toi, enfin.
MARTEAU.
Tiens, vous n’êtes pas dégoûté.
LE MARQUIS.
Mais André !
MARTEAU.
Eh ! mon dieu ! quand il ne serait pas tout-à-fait aussi grossier que moi et vous...
LE MARQUIS.
Hein !
MARTEAU, riant.
Et tenez... j’ai toujours été surpris qu’avec votre fortune et votre titre, vous fussiez resté paysan aussi encroûté, aussi brutal... quelquefois...
LE MARQUIS.
Va toujours... va... je te passe tout... j’ai un faible pour toi. On a beau dire que je déroge... moi, je t’aime, parce que je me retrouve en toi, quand j’avais vingt ans.
MARTEAU, à part.
Merci !... et puis parce que je soigne son bétail, gratis.
LE MARQUIS.
Si je suis comme me voilà... j’en rends grâce... à moi, d’abord... qui envoyais au diable, quand j’étais petit, les maîtres, les livres et les sermons... et aussi à mon père, un brave et digne gentilhomme qui laissait faire à la bonne nature, sans penser à lui donner une entorse. L’étoffe était bonne... j’avais le pied ferme et le poignet solide. Plus tard il n’y avait plus de marquis... et moi, mêlé aux paysans, aux ouvriers, que je traitais d’égal à égal, je faisais oublier que j’étais noble, ce qui ne m’empêchait pas de donner un coup de poing à celui qui me tutoyait et un coup de pied ceux qui ne m’ôtaient pas leur chapeau... aussi, autour de moi, personne ne bronchait, et tandis qu’ailleurs on faisait de la république...
Air.
Moi, j’étais roi dans mes limites...
Mes vassaux marchaient rondement.
À chacun, selon ses mérites,
Je distribuais largement
Du cidre... ou d’une main sévère...
MARTEAU.
J’entends... le systèm’ n’est pas neuf.
C’est l’gouvernement d’un bon père,
Tempéré par un nerf de bœuf.
LE MARQUIS.
C’est comme ça que j’ai sauvé ma fortune et mon titre, et quand je songe qu’il faudra laisser un si bel héritage à un avorton qui le mangera avec des marquis, comme lui... à un poète qui n’aura jamais d’héritier, lui...
MARTEAU.
Eh bien !... qu’est-ce que vous dites donc ?
LE MARQUIS.
Eh ! non... C’est une fille, que ce garçon, pas d’énergie !... rien !... rien !... Mais à son âge, moi !... à son âge ! Tiens, ne parlons plus de ça... d’y penser seulement, ça me révolte... ça me fait bouillir le sang dans les veines... Adieu...
MARTEAU.
Vous partez ?...
LE MARQUIS.
Oui... pour toute la journée. J’ai du blé à vendre au marché... Ah ! pendant que tu es ici, donne donc un coup d’œil à mes étables.
MARTEAU.
Soyez donc tranquille... est-ce que je m’en vais jamais sans faire ma ronde.
LE MARQUIS.
Oh ! tu ne viens plus aussi souvent...je sais bien pourquoi... il ya de par le monde quelqu’un qui te tient la bride... Eh ! eh ! gaillard !... mon garde me l’a dit. Avoue donc !...
Marteau fait signe que non.
je veux que tu ne montres ça, un jour... un pique-nique entre nous... quoiqu’à vrai dire je n’aime pas beaucoup ces artisanes, non pas que je sois fier, tu en es la preuve... mais si je suis affable, je veux qu’on me tienne compte de mon affabilité... et ces princesses-là, ça prend tout comme si ça leur était dû, ça vous traite un marquis... comme un vétérinaire.
Il rit.
Aussi, je ne peux pas les souffrir... mais je ferai une exception en ta faveur... ce jour-là, je consignerai André comme aujourd’hui.
MARTEAU.
Oh ! pour aujourd’hui, grâce !
LE MARQUIS.
Oh ! non... ce qui est fait est fait... L’autorité ne doit jamais avoir tort !
Il sort.
Scène VI
MARTEAU, ANDRÉ
MARTEAU, seul.
Vieux despote !... l’autorité ne doit jamais avoir tort ! à moins qu’elle ne sorte... parce que quand les chats sont partis...
ANDRÉ, paraissant en tremblant à la porte du pavillon.
Mon dieu !... cette voix...
MARTEAU, appelant.
Eh ! André !... André !...
ANDRÉ.
Marteau !...
MARTEAU, l’apercevant.
Ah !... c’est toi !... viens donc !... viens donc !...
ANDRÉ, se jetant à son cou.
Mon ami... mon cher Marteau !... que je suis aise de te voir...
Avec effroi.
en ce moment sur tout !...
MARTEAU.
Rassure-toi !... pauvre André !... Comme il tremble.
ANDRÉ.
Il est parti !...
MARTEAU.
Pour toute la journée... et me voilà, moi, joyeux boute-en-train, qui apporte des consolations à l’affligé, et de l’espérance aux malheureux.
ANDRÉ.
Que dis-tu !
MARTEAU.
Tu ne sais pas...mon fusil n’est qu’un prétexte... ma sœur se marie... on a fini le trousseau hier... les ouvrières étaient lasses de tirer l’aiguille... ma foi !
Air : Restez, restez...
Dans la patache que je mène,
J’ai mis c’matin tout l’bataclan ;
Elles sont au moins un’ dixaine...
Je suis serré... c’est amusant !
À chaque cabot, embrassant
Rose, Henriett’, Flore ou Thérèse,
S’lon qu’ la patach’ me fait verser...
Et comm’ la route est très mauvaise,
C’est toujours à recommencer.
Nous avons débarqué aux prés Girault, et nous avons compté sur toi...
ANDRÉ.
Oh !... c’est impossible !... mon père m’a consigné.
MARTEAU.
Eh ! au diable la consigne, puisqu’il est parti.
ANDRÉ.
Ah !... ça ne fait rien... tu ne le connais pas... Si je violais sa défense, je serais perdu...
MARTEAU.
Tu lui expliqueras...
ANDRÉ.
Ah ! tu ne sais pas, toi, ce que c’est que de fléchir, de trembler, depuis son enfance... sous l’œil d’un maître !... Le pli est pris à présent... c’est plus fort que moi... j’aimerais mieux me battre avec dix hommes, que d’avoir une explication avec mon père !...
MARTEAU.
Ah ! si j’avais eu un père comme ça... comme je l’aurais envoyé... non, à cause du respect...
ANDRÉ.
Il me semble que son regard... ce regard qui m’écrase depuis vingt ans... a brisé là toute énergie.
MARTEAU.
Oui... le grand ressort.
ANDRÉ.
Sa voix seule me fait trembler... et quand il est devant moi, je ne suis pas un homme, mais un enfant !... un esclave !... je baisse les yeux... et je pleure.
MARTEAU, s’essuyant les yeux.
Oh ! butorde marquis, va !...je me moque bien de sa voix... de son regard... moi !... je lui parle ferme... et il ne bronche pas.
ANDRÉ.
Et voilà ce que je ne puis concevoir... Comment fais-tu pour avoir sur lui cet ascendant ?
MARTEAU.
Dam !... c’est selon... les paysans l’ont gâté !... je lui rends quelques services... ça compte.
Air de Marianne.
Et puis, vois-tu, j’ai mon système :
Je sais le flatter, quand j’ai tort ;
Mais quand c’est lui, c’n’est plus de même,
Je vous le mène ferme et fort.
S’il dit cheval !
J’réponds brutal !
Qu’importe à moi qu’il le prenn’ bien ou mal !
S’il lèv’ le poing, j’l’arrêt’ soudain,
Et doucement je lui brise la main ;
Je chante alors, il m’donne au diable !
Je ris, je fum’, ça l’étourdit !...
Si bien qu’en me quittant, il dit :
C’est un homm’ bien aimable !...
Et je bois sec... plus sec que lui... encore une supériorité... ça lui impose... il ne peut plus se passer de moi, et s’il pouvait se choisir un héritier, c’est à moi qu’il donnerait sa fortune dont je n’ai que faire, et son titre, que j’envoie comme lui, à tous les diables.
ANDRÉ.
C’est très bien... mais moi je ne puis pas.
MARTEAU.
Si fait... tu peux être moins timide avec lui, comme avec tout le monde... Je veux te former... faire de toi un homme aimable... qui aime, qui boit, qui fume... Enfin la vie élégante... mais tu ne me secondes pas.
ANDRÉ.
Mais je t’assure...
MARTEAU.
C’est comme hier, au bal de la Brasserie... la plus jolie collection de grisettes !... des yeux bleus, noirs... à choisir... je te présente comme mon intime... je te mets aux prises avec mademoiselle Henriette, la plus fine langue du pays, à deux lieues à la ronde... hé bien ! rien... tu riais du bout des dents, et tu dansais du bout des pieds.
ANDRÉ.
Mais...
MARTEAU.
Écoute donc... je dois te dire qu’on t’a trouvé fier... on n’a pas dit sot, par égard pour moi... tu as bien fait les choses ; c’est vrai... tu as été honorable... cinq francs de pralines, des oranges, pour les dames... mais ce n’est pas tout !... la beauté est infiniment plus sensible aux égards qu’aux rafraîchissements... les artisanes surtout... c’est bégueule !... c’est fier en diable !...
ANDRÉ.
Dam !... alors... qu’est-ce que tu veux que je fasse ?...
MARTEAU.
Est-il moutard... D’abord, avec des procédés et des manières, on vient à bout de cette fierté-là, dans l’espace d’une ou deux contredanses... Dam ! il faut le temps !... Tiens, vois-tu, voilà comme il faut s’y prendre dans une société distinguée... tu mets ton cigare dans ta poche... et après avoir jeté ton dévolu sur celle qui te correspond le mieux, tu t’avances d’un air libre et dégagé...
Il fait le geste d’un danseur qui invite.
Mademoiselle, voulez-vous me faire la faveur d’une première... elle baisse les yeux... tu t’empares vivement de sa main... en place !... alors, si tu as de l’esprit... et tu en as... voilà le moment... feu roulant !... conversation choisie... manières aimables... bon genre !... surtout pas jurer... lui serrer les doigts... la fasciner du regard... Après la contredanse... tu la mènes aux rafraîchissements... un biscuit... une limonade de douze... ça fait quinze... tu paies largement... on te remercie... tu redanses de même, avec la même... et... et voilà !...
ANDRÉ.
Oh !... tu as beau dire, je ne serai jamais à la hauteur...
MARTEAU.
Bast !... bast !... je t’y mettrai... pas plus tard qu’aujourd’hui... ça me fait de la peine de te voir te consumer... user ta vie à rien... je veux que tu sois amoureux.
ANDRÉ.
Amoureux !... oh ! si ce n’est que cela... je le suis...
MARTEAU.
Toi !...
ANDRÉ .
Amoureux comme un fou !
MARTEAU.
Bah ! bah ! bah !... à la bonne heure... voilà que ça commence... Et de qui ?
ANDRÉ.
Ah ! mon ami !... de la plus jolie... de la plus céleste...
MARTEAU.
Connu... son nom ?
ANDRÉ.
Son nom ?... ah ! dam !... je ne sais pas...
MARTEAU.
Bien !... c’est déjà quelque chose... Mais que fait-elle ?
ANDRÉ.
Dam !...je n’en sais rien...
MARTEAU.
Très bien !... Mais enfin... sa position sociale ?... est-ce une bourgeoise ?... une comtesse... une couturière ?
ANDRÉ.
Oh ! tu m’en demandes trop long... tout ce que je sais... c’est que je l’aime...
MARTEAU.
Mais enfin... tu l’as vue quelque part...
ANDRÉ.
Aux prés Girault.
MARTEAU.
Ah ! oui... la chasse du matin, j’entends... pas si niais... Et tu lui as parle ?
ANDRÉ.
La première fois, je n’ai pas osé...
MARTEAU.
Bravo !... et la seconde ?
ANDRÉ.
La seconde ?... je l’ai vue qui s’avançait de mon côté... alors, je me suis caché...
MARTEAU.
Bravo !... de mieux en mieux.
ANDRÉ, vivement.
Mais je lui ai parlé les jours suivants.
MARTEAU.
Tu as fait cet effort-là...
ANDRÉ.
Pendant huit jours... je la voyais toute la matinée.
MARTEAU.
Et que faisiez-vous ?...
ANDRÉ.
Nous causions... nous herborisions... nous cherchions des simples.
MARTEAU.
Vous n’aviez pas besoin d’aller bien loin.
ANDRÉ.
Je ne pensais pas à lui demander son nom... ni elle, le mien.
MARTEAU.
Mais le dénouement !... le dénouement !
ANDRÉ.
Le dénouement !... C’est que depuis huit jours, elle n’a pas reparu... Je la cherche partout... je cours avec toi les bals, les réunions d’alentour, dans l’espoir de la retrouver... et je ne la retrouve pas...
MARTEAU.
Nous la retrouverons... ça ne peut pas manquer, avec les renseignements précis que tu me donnes... heureusement, pour une de perdue, nous allons en avoir douze !... Allons, allons... viens avec moi... je leur ai donné rendez-vous à la Croix-de-Pierre... Et puis, si dans ma caravane... tu allais retrouver ta sylphide, ton inconnue...
ANDRÉ.
Tu crois, mon ami... oh ! en ce cas... je n’hésite plus ! je vais passer un habit, prendre mon chapeau... mes gants.
MARTEAU.
C’est ça !... Eh ! nais, qu’est-ce que j’entends... une voiture ?... c’est ma carriole, j’en suis sûr... Elles se seront ennuyées d’attendre... je vais leur faire prendre patience... tu nous rejoindras.
Il va pour sortir.
ANDRÉ.
Tout de suite.
MARTEAU, revenant.
Ah ! ça, dis donc... sois aimable... fais ta cour... ça m’est égal, tu peux choisir, il y en a de toutes les couleurs... des brunes, des blondes et même une rouge... je ne t’empêche pas... mais à l’égard d’Henriette... défendu !... respect à ton aîné...
ANDRÉ.
Henriette ! bah ! est-ce que...
MARTEAU.
Dépêche-toi, nous t’attendons...
Il sort en courant.
Scène VII
ANDRÉ, seul
Ce bon Joseph ! quel mal il se donne pour moi ! Mais j’ai bien peur qu’il n’en soit aujourd’hui comme au bal de la Brasserie, et que je ne passe encore pour un sot... si je ne la retrouve pas... elle que j’aime tant !... que j’appelle dans mes rêves... elle que je revois partout ! ma première... ma seule passion... Ah ! mon esprit et mon cœur s’en sont allés avec elle...
Il va pour entrer dans le pavillon, Marteau accourt.
Scène VIII
ANDRÉ, MARTEAU
MARTEAU, riant.
Ah ! ah ! ah ! c’est charmant ! délicieux !
ANDRÉ, s’arrêtant.
Qu’est-ce donc ?
MARTEAU.
Versé ! mon cher, versé !...
ANDRÉ.
Ah ! ciel courons !
MARTEAU.
Sois tranquille... il n’y a pas de mal... pas plus de tués que de blessés... c’est sur la pelouse... une situation magnifique ! et il fallait entendre toutes ces petites voix...
Imitant plusieurs voix de femme.
Ah ! mon dieu ! oh ! mon châle ! mon bonnet ma robe ! mesdemoiselles ! Et puis, les bras, les jambes !... enfin, mon cher... tableau !
ANDRÉ
Mais, tu es fou ! courons vite...
MARTEAU.
Eh ! non...les voilà ! elles viennent... entends-tu ?
ANDRÉ.
Ô ciel ! ici !
MARTEAU.
Et où diable, veux-tu que ce soit ? il faut qu’on raccommode la voiture... tu vas nous recevoir... c’est le cidre de papa Morand qui sautera...
ANDRÉ.
Mais mon père !
MARTEAU.
Eh ! ton père, il te défend de sortir, mais il ne te défend pas de recevoir tes amis... laisse faire... je prends tout sur moi... D’ailleurs, tiens... renvoie-les, si tu peux...
Scène IX
ANDRÉ, MARTEAU, HENRIETTE, LES ARTISANES
TOUTES, entrant en sautant et en riant comme des folles.
Ah ! ah ! ah !... ah ! ah ! ah !...
CHŒUR.
Galop de Gustave.
Ah ! quel plaisir ! ah ! c’est charmant,
De culbuter en arrivant !
Quel plaisir, quel bonheur,
De verser sans malheur !
MARTEAU.
Mesdames, permettez qu’ici je vous présente
Le marquis, mon intime, et votre adorateur.
Il vient vous inviter d’une façon galante ;
Mais prenez garde à vous, c’est un grand séducteur.
André salue. Elles rient sous cape.
Reprise du CHŒUR.
Ah ! quel plaisir ! etc.
MARTEAU, montrant André.
Oui, mesdemoiselles, M. André de Morand, gentilhomme, comme vous savez... gentil garçon, comme vous voyez, est trop galant pour vous laisser culbuter sur ses pelouses, sans vous prier de vous reposer dans son château...
HENRIETTE, à part.
Dieu ! parle-t-il bien, cet être-là !...
ANDRÉ, avec embarras.
Assurément... je serais bien flatté... si ces demoiselles... voulaient bien...
MARTEAU.
Accepter un modeste déjeuner de campagne, que mon jeune ami va faire préparer sous cette charmille...
TOUTES.
Monsieur... monsieur...
HENRIETTE.
Certainement, M. André... est trop honnête... et il y aurait de l’indiscrétion à nous... aussi, nous acceptons...
TOUTES.
Nous acceptons !
MARTEAU.
Bravo !
ANDRÉ.
Oui, bravo !
Bas, le tirant par l’habit.
Qu’est-ce que tu dis donc ? je n’ai rien à leur offrir...
MARTEAU, bas.
Laisse-donc... sers d’abord des assiettes... le reste viendra après... Ah ! ça, regarde-les bien toutes... vois si ta belle des prés Girault...
André regarde timidement.
HENRIETTE.
Plaît-il ? qu’est-ce que vous dites de moi, M. Joseph ?...
MARTEAU.
Moi ! par exemple ! il me demande si vous aimez le cidre...
HENRIETTE, d’un air précieux.
Nous l’adorons... quand il mousse...
ANDRÉ.
Tant mieux... alors !...
Bas à Marteau.
Non, elle n’y est pas !
MARTEAU.
Ah !
Henriette s’approche vivement.
N’est-ce pas, mesdemoiselles, c’est une heureuse idée qu’il a eue là de nous faire déjeuner sous cette charmille ?
HENRIETTE.
Tout le monde sait que monsieur le marquis de Morand est très aimable quand il le veut.
MARTEAU, bas à André.
Entends-tu ?... on tire sur toi à boulets rouges...
ANDRÉ, galamment.
On est bien forcé, mademoiselle, de le vouloir toujours avec vous...
MARTEAU.
Ah ! c’est très joli ce qu’il a dit là... mais ça n’avance pas le déjeuner. Allons, mesdemoiselles... entrons dans le château... aider André...
ANDRÉ, à part.
Miséricorde !
HENRIETTE.
C’est cela, nous mettrons le couvert ici... nous sommes... combien ? une, deux !
S’arrêtant.
Eh bien ! Geneviève... où est donc Geneviève ?
TOUTES.
Tiens, Geneviève...
ANDRÉ.
Geneviève ! qu’est-ce que c’est que ça ?
HENRIETTE, d’un ton de précieuse.
Ça...
MARTEAU.
Ah ! fi donc ! qu’est-ce que tu as dit là ?
HENRIETTE.
C’est une jeune fille de mes amies, monsieur.
MARTEAU.
Marchande de fleurs artificielles... sans plaisanterie...
Air : Vos maris en Palestine.
C’est une jeune fleuriste,
Riche d’attraits enchanteurs,
Et dont la vertu subsiste,
En dépit des amateurs,
Qui vont marchander ses fleurs.
La fleur qu’on cherche, c’est elle !
Frais minois, charme divin !
On paierait cent fois, mais en vain,
Toutes les autres pour celle
Qu’elle garde en magasin.
Dam elle est fière !... et tu feras bien d’oublier avec elle tes manchettes de marquis...
HENRIETTE, de même.
M. Marteau, n’en dites pas trop de mal... car on pourrait croire que vous en pensez trop de bien... Geneviève est une artisane comme nous ; personne n’a le droit de rien dire sur elle, car elle est placée sous ma surveillance immédiate...
MARTEAU, faisant une grimace.
Ah ! si nous entamons le chapitre vertu.
HENRIETTE.
Vous dites ?
MARTEAU.
Je dis que ça commence bien !... voilà que vous l’avez perdue... Allons, André, dépêche-toi... le couvert d’abord... moi, je remplis les fonctions de chef... de sommelier... et ensuite, tu montreras à ces dames le jardin de ton père...
ANDRÉ, épouvanté.
Comment !... tu vas me laisser seul avec elles ?... Que veux-tu que je devienne ?...
MARTEAU, bas.
Ah ! ça... est-ce qu’elles te font peur... comme le marquis...
ANDRÉ, bas.
Non, mon ami... mais douze !...
MARTEAU.
Allons donc... est-ce qu’il faut compter ?... À vous, mesdemoiselles... je vous livre le marquis... Il brûle de vous offrir son bras.
TOUTES.
Venez !... venez !...
MARTEAU.
Moi, je vais chercher Geneviève.
CHŒUR GÉNÉRAL.
Quel gai voyage ! ah ! quel plaisir !
Nous allons bien nous divertir.
Quel plaisir ! quel plaisir,
De sauter, de courir !
Les artisanes entraînent André. Henriette reste et retient Marteau, qui va pour sortir.
Scène X
MARTEAU, HENRIETTE
HENRIETTE.
Monsieur Joseph...
MARTEAU.
Mademoiselle Henriette.
HENRIETTE, sévèrement.
Vous vous occupez beaucoup de Geneviève ?...
MARTEAU.
Est-ce que vous seriez jalouse ?
HENRIETTE.
Moi !... de la jalousie !... par exemple !... Est-ce que vous voulez me donner un ridicule. Dieu merci ! je ne suis pas assez dépourvue !... Il s’agit de Geneviève qui est sage, sans expérience... toujours renfermée chez elle à faire des fleurs... ou de la philosophie, car c’est philosophe comme une chouette. Elle ne serait jamais venue avec nous, si je ne lui eusse répondu des conséquences... Elle est placée sous ma surveillance...
MARTEAU.
Immédiate... connu.
HENRIETTE.
Vous avez des intentions fallacieuses !... Depuis deux jours, vous me rebattez les oreilles de son éloge... Geneviève par ici... Geneviève par là... Geneviève aux yeux noirs... Geneviève aux petits pieds...
MARTEAU.
Dam !... je vois... ce que je vois !... Mais qu’est-ce que ça me fait, à moi personnellement... j’avais des idées... c’est vrai... je pensais à ce pauvre André, toujours seul, malheureux... et Geneviève si sage... si gentille... deux cœurs tout neufs...
HENRIETTE, vivement.
Vous voulez les marier ?...
MARTEAU.
Les marier ?... ah ! oui, oui... c’est ça !...
À part.
Drôle de fille !
HENRIETTE.
Ah ! c’est qu’une artisane qui a de la vertu, vaut un marquis, voyez-vous... J’y songerai... Venez-vous ?...
MARTEAU.
Mais d’abord, Geneviève qui est perdue !...
Scène XI
MARTEAU, HENRIETTE, GENEVIÈVE
GENEVIÈVE, entrant en tenant une fleur qu’elle examine.
La jolie fleur !...
MARTEAU.
Eh ! tenez... la voilà.
HENRIETTE.
Geneviève !...
GENEVIÈVE.
Ah ! c’est vous ! qu’êtes-vous donc devenus ?... Moi, j’étais restée là-bas à regarder cette fleur que je ne connais pas encore...
MARTEAU.
Oh ! les belles couleurs !
HENRIETTE, se plaçant entr’eux.
Plaît-il ?...
GENEVIÈVE.
Ah ! ça... où sommes-nous donc ici ?...
HENRIETTE.
Dans un château, ma petite, où l’on nous offre l’hospitalité de la manière la plus honorable et la plus aimable ; d’abord on nous donne à déjeuner... Il y a un jeune homme... et il se peut...je ne dis pas non... on a vu des princes épouser des couturières... mais pour ça, il faut se tenir, et surtout ne pas écouter les vétérinaires...
MARTEAU.
Ah ! ça... qu’est-ce que vous dites ?...
HENRIETTE.
C’est bien !... c’est bien !... donnez-moi votre bras, et rejoignons les autres... La voilà retrouvée votre fleuriste, êtes-vous content ?
À Geneviève, en sortant.
C’est ici qu’on déjeune, ma petite...
Elle entraîne Marteau.
MARTEAU.
Mais comme elle me mène...
Ils sortent.
Scène XII
GENEVIÈVE, seule
Que veut-elle dire !... oh ! c’est une folle !... Mais la jolie fleur ! comment rendre tout cela ?... S’il était ici, il me donnerait un conseil... lui qui a tant de goût !... qui est si aimable !... Allons, voilà que j’y pense encore.
Soupirant.
J’y pense toujours...
André sort du pavillon, portant un saladier de fraises.
Scène XIII
ANDRÉ, GENEVIÈVE
ANDRÉ.
Oui, oui, soyez tranquille. Je porte les fraises.
GENEVIÈVE.
Quelqu’un !...
ANDRÉ, l’apercevant.
Voilà encore une demoiselle !... Y en a-t-il !...
GENEVIÈVE, se retournant.
Ciel ! que vois-je !...
ANDRÉ, s’arrêtant.
Eh ! mais !... Dieu !...
Il laisse tomber ses fraises.
GENEVIÈVE.
C’est lui !...
Elle laisse échapper sa fleur.
ANDRÉ.
Mademoiselle !... oh ! oh ! comme le cœur me bat...
GENEVIÈVE, bas.
Je suis toute tremblante...
Haut.
Mais... ramassez donc vos fraises, monsieur.
ANDRÉ.
Ne faites pas attention... mademoiselle... mademoiselle...
GENEVIÈVE, baissant les yeux.
Geneviève...
ANDRÉ.
Geneviève !... oh ! le joli nom... Geneviève, est-ce que c’est vous qui êtes cette jeune fleuriste, dont ces demoiselles parlaient tout à l’heure ?... Oui... oh ! que je suis content... Si vous saviez combien j’étais malheureux de ne plus vous retrouver aux prés Girault... et sans savoir votre nom... votre demeure, encore !...
GENEVIÈVE.
Je le devais... Ni moi non plus, je ne sais pas le vôtre... monsieur... monsieur...
ANDRÉ.
André...
GENEVIÈVE.
Et si j’avais su vous rencontrer dans cette maison que je ne connais pas... je n’y serais jamais entrée... aussi, je m’en vais ; adieu !...
ANDRÉ.
Vous en aller !... et pourquoi donc ?... Est-ce que je vous fais peur... je le croirais... car enfin... c’est pour ne plus me voir... c’est pour ne plus me rencontrer, que vous n’allez plus aux prés Girault... Vous vouliez donc me fuir !... vous me haïssez donc ?...
GENEVIÈVE.
Oh ! bien au contraire !...
ANDRÉ, vivement.
Vous m’aimez !...
GENEVIÈVE.
Je n’ai pas dit cela... mais ce que je vous dois, je ne l’ai point oublié... ces fleurs que vous m’expliquiez avec tant de bonté.
Air d’Adèle.
Ces conseils qu’avec complaisance,
Vous me prodiguiez tous les jours,
Méritaient ma reconnaissance,
Et je m’en souviendrai toujours.
ANDRÉ.
Vous vous plaisiez à les entendre,
À présent on me fuit, hélas !
Est-ce donc le moyen d’apprendre ?...
GENEVIÈVE.
Vous voyez bien que je ne m’en vais pas !
ANDRÉ.
Ah ! que vous êtes bonne !... vous restez avec ces demoiselles... si vous voulez, je n’aurai pas l’air de vous connaître ?
GENEVIÈVE.
Pourquoi donc ?... je n’en rougis pas... bien loin de là...
Baissant les yeux.
Vous avez l’air si honnête... et votre amitié...
ANDRÉ.
Oh ! elle est à vous !... mais, vous ne me refuserez pas la vôtre, n’est-ce pas ?
GENEVIÈVE.
Moi !... Oh ! depuis que j’ai eu l’honneur de vous connaître... j’ai toujours pensé à vous comme à un frère... à un ami... à un protecteur... Je n’en aurais pas voulu d’autre que vous... et, s’il faut vous l’avouer, je souffrais de ne plus vous voir.
ANDRÉ.
C’est comme moi... j’en ai été malade... et sans cette rencontre d’aujourd’hui, je serais mort.
GENEVIÈVE.
Ah ! M. André, ne parlez donc pas comme ça ?...
ANDRÉ.
Oh ! il n’y aurait pas grand mal, allez, mademoiselle !... je suis si malheureux !... ici surtout !... toujours seul... sans personne qui ait pitié de moi... Une femme, vous êtes la première depuis ma mère... ma pauvre mère... l’ange de mon enfance, elle m’aimait, elle !... nous étions malheureux tous les deux, mais nous nous consolions l’un l’autre... Un jour sa voix si chère me manqua... je ne la vis plus... on ne m’en parla plus... mais j’y pensais toujours. Quand mon père si dur, si impitoyable pour moi, me grondait, me chassait de sa présence... Eh bien dans ma chambre déserte, dans les bois solitaires, je pensais à ma mère... je la revoyais dans ma pensée... je la nommais en pleurant, et je rentrais plus triste encore...
GENEVIÈVE.
Pauvre André !
ANDRÉ.
Un jour, pourtant... un jour... je vous vis aux prés Girault, où elle me conduisait, enfant, pour me faire des couronnes de bleuets... je vous vis... il me sembla que c’était elle... votre voix si douce, me rappela la sienne... c’était ma mère. ou plutôt, non, non... ce n’était pas elle... mais un ange qu’elle m’envoyait pour me consoler... pour m’aimer.
GENEVIÈVE.
Que dites-vous ?
ANDRÉ.
Oui, pour m’aimer, n’est-ce pas ?... et près de vous, je sens que la vie est plus légère... que le chagrin s’en va... j’ai une amie... une sœur... j’ai des pensées de bonheur, d’avenir et d’amour !... Voulez-vous m’ôter tout cela ?
GENEVIÈVE.
Oh ! non !... car moi aussi, j’ai besoin d’un cœur qui me comprenne... et s’il faut vous le dire, je craignais d’être connue de vous, parce que je ne suis qu’une pauvre ouvrière... une artisane... et l’on n’a pas toujours pour nous une estime...
ANDRÉ.
Que vous méritez, vous, mademoiselle... près de vous, je ne sais, je ne suis pas à mon aise comme avec les autres, et j’aime mieux cela, mademoiselle.
GENEVIÈVE.
Monsieur !
ANDRÉ.
Air de la Pupille, (de Labarre.)
Quel trouble m’agite !
Mon cœur bat plus vite,
Il tremble, il palpite
D’amour et d’effroi.
ENSEMBLE.
Ce que je désire,
Malgré mon délire,
Je n’ose le dire
Et ne sais pourquoi.
GENEVIÈVE.
Il tremble, il soupire,
Et ce qu’il désire,
Il n’ose le dire ;
D’où vient son effroi ?
ANDRÉ.
Pour resserrer le doux nœud qui nous lie,
Ah ! laissez-moi sur mon cœur amoureux !
Presser ici cette main si jolie,
Vous permettez... ah ! que je suis heureux !
Quel trouble m’agite !
Ah ! mon cœur palpite,
Mais s’il bat plus vite,
Ce n’est pas d’effroi.
Ah ! daignez m’entendre
Et laissez-moi prendre
Un baiser plus tendre
Et si doux pour moi.
GENEVIÈVE.
Quel trouble m’agite !
Mon cœur bat plus vite,
Il tremble, il palpite,
Je ne sais pourquoi.
Comment me défendre
De sa voix si tendre !
On peut nous surprendre,
André, laissez-moi.
André embrasse la main de Geneviève.
Scène XIV
ANDRÉ, GENEVIÈVE, HENRIETTE
HENRIETTE.
Ah ! bah ! ah ! bah !...
Ils se séparent vivement.
Eh bien ! dites donc, que je ne vous dérange pas, continuez... c’est donc vrai ce que m’a dit Marteau ?... Vous l’aimez, M. André ?
ANDRÉ.
Si je l’aime !
GENEVIÈVE.
Comment !... M. Marteau vous a dit...
HENRIETTE.
Tiens, il ne faut pas rougir pour ça... ce n’est pas le choix que je blâme... certainement, le marquis de Morand... c’est un parti huppé.
GENEVIÈVE.
Le marquis de Morand !... vous, André !... Ah ! monsieur, vous m’avez trompée.
ANDRÉ.
Taisez-vous donc... voilà qu’elle pleure.
HENRIETTE.
Bah !... c’est une sournoise.
Prenant de grands airs.
Ce que je blâme, c’est votre conduite jeune homme... sur la foi d’une timidité, j’oserai dire insidieuse, nous acceptons votre hospitalité... nous croyons venir chez un enfant sans conséquence, un mouton... et profitant de notre inexpérience et de notre candeur, vous cherchez à nous séduire... vous vous adressez à une jeunesse qui est placée sous ma surveillance immédiate...
ANDRÉ.
Mademoiselle, je vous assure...
HENRIETTE.
Silence !... on ne m’arrête pas quand je parle... Et cela sans ma permission...
GENEVIÈVE.
Mais, Henriette...
HENRIETTE.
Tu n’as pas la parole...Répondez, jeune homme, répondez... quelles étaient vos intentions ?
ANDRÉ.
Mes intentions... je n’en avais aucune...
HENRIETTE.
Aucune !... ah ! c’est trop fort !... aucune... c’est-à-dire !... ah ! vous êtes donc comme les autres...un monstre, tranchons le mot, un Lovelace.
ANDRÉ.
Mais je vous assure...
HENRIETTE.
Quand on a des intentions pures, jeune homme, on ne séduit pas, on épouse...
ANDRÉ.
Épouser... comment ?... épouser Geneviève... je ne demande pas mieux... si elle consent...
HENRIETTE.
Elle !... l’enfant !... est-ce qu’une femme refuse jamais un mari !... surtout quand c’est un marquis...
GENEVIÈVE.
Mais, mademoiselle... je ne sais pourquoi vous me faites parler.
ANDRÉ.
Oh ! laissez-la dire... elle a raison... je dois vous épouser, c’est mon plus cher désir !... Oh ! la bonne idée ! sans elle je ne l’aurais jamais eue... Oui, Geneviève, oui, vous serez ma bien aimée... ma femme... Ne pleurez donc pas ainsi...
HENRIETTE.
Va toujours, mon fils... c’est de joie.
ANDRÉ.
Vrai !... et moi aussi !... Oh ! que je suis heureux... Oui, désormais, ma liberté, mon bien, ma vie, tout est à vous, je n’aimerai que vous... je ne vivrai que pour vous...
HENRIETTE.
Bien, bien !... embrassez-la !
ANDRÉ.
Moi !...
GENEVIÈVE.
Mais, mademoiselle...
HENRIETTE.
Mais certainement... on s’embrasse toujours !... ce sont les épingles. Les drôles d’amoureux qui ne savent pas seulement ça... Eh bien ?...
ANDRÉ, se hasardant.
Ah ! puisqu’on s’embrasse toujours... je ne dis pas... je... Oh ! ma foi tant pis !...
Il l’embrasse vivement.
GENEVIÈVE.
M. André !... elle va le dire à tout le monde...
HENRIETTE.
Ça te fait peur... attends... attends !... M. André... vous êtes un brave et honnête jeune homme... pas faquin du tout... voilà comme j’aime les marquis !... Tenez, embrassez-moi ?
ANDRÉ.
Oui, mademoiselle...
Il l’embrasse.
Scène XV
ANDRÉ, GENEVIÈVE, HENRIETTE, MARTEAU, ensuite PIERRE et TOUTES LES ARTISANES
MARTEAU, tient une assiette chargée de cerises, qu’il laisse tomber en voyant André embrasser Henriette.
Ah ! eh bien ! ne vous gênez pas... Quel gaillard !...
HENRIETTE.
Qu’est-ce qu’il y a donc ?parce qu’il m’embrasse !...
ANDRÉ.
Oui, mon ami... je l’ai embrassée... je suis si heureux, je crois que j’embrasserais les douze.
MARTEAU.
Bien obligé... encore fallait-il demander ma permission.
HENRIETTE.
J’accorde la mienne... bon jeune homme... j’en suis encore émue... je crois même que j’en pleure.
Riant.
Ah ! ah ! ah ! ah !
Aux artisanes qui entrent.
Ah ! venez donc, vous autres, venez donc...
Les unes portent des assiettes, les autres du linge, des carafes.
TOUTES.
Qu’est-ce qu’il y a ?
HENRIETTE.
Il y a, il ya... déjeunons d’abord... je vous conterai ça à table.
ANDRÉ.
C’est juste !
À Pierre qui est entré avec les grisettes.
Eh bien, Pierre ? le déjeuner.
PIERRE.
La voilà, M. André, la voilà !
MARTEAU.
À table, donc... à table !...
Air de Gustave.
Sous la charmille,
Œil noir qui brille,
Vin qui pétille,
C’est le bonheur !
Trône de mousse.
Cidre qui mousse,
Et femme douce,
À Henriette qui rit.
Parole d’honneur !...
Bas à André.
Allons, André, près de ta belle ;
Va, ne crains rien,
Je serai ton soutien.
ANDRÉ, de même.
Je n’ose pas m’asseoir près d’elle.
MARTEAU.
Va, ne crains rien,
Je serai ton soutien,
Et puis l’amour et le bon vin,
Oui, le bon vin
Met en train.
CHŒUR.
Oui, le bon vin
Met en train.
PIERRE, à part, pendant qu’ils se placent.
Dieu !... si le bourgeois allait tomber au milieu de tout ça.
Il va et vient.
HENRIETTE.
Prenez garde à ma capote... Voilà un déjeuner superbe... il n’y manque rien.
MARTEAU.
Non, rien... qu’un peu d’eau... et voilà le temps qui se gâte pour nous en donner.
HENRIETTE.
Ah ! bah !... c’est encore loin... et nous avons le temps de causer de la grande nouvelle...
MARTEAU.
Quelle nouvelle ?
HENRIETTE.
Oh ! c’est bien la plus étonnante, la plus étourdissante la plus attendrissante... et cette petite sournoise de Geneviève qui ne disait rien.
GENEVIÈVE.
Mademoiselle Henriette, ayez pitié de moi...
MARTEAU.
Le diable m’emporte, si je comprends un mot à tout ce qu’elle dit.
HENRIETTE.
D’abord, il n’y a pas de nécessité que vous compreniez ; ce mariage-là me regarde...
TOUTES.
Un mariage !
HENRIETTE.
Oui, mes petits cœurs... je marie Geneviève... j’en fais une marquise.
TOUTES.
Une marquise !
ANDRÉ, à Marteau.
Oui, mon ami !... j’épouse Geneviève.
TOUTES.
Geneviève !...
HENRIETTE.
J’en fais une marquise... et une marquise de Morand !... rien que ça. C’est-à-dire... marquise avec château, chevaux, calèche et tout ce qu’il s’en suit... grands laquais, petits laquais... la stalle dans le chœur, et le pain béni le dimanche...
À Geneviève.
Dites donc, madame la marquise... veux-tu couper le flan...
MARTEAU.
Elle est folle !...
HENRIETTE, mangeant.
Qu’est-ce que vous avez à dire, avec vos ricanements... est-ce que Geneviève n’est pas un bon parti et une fille qui a de la vertu ?... Ah ! ah ! c’est que nous nous y connaissons... et bonne... et douce... À boire !... j’étouffe...
MARTEAU.
Oh ! je ne dis pas... ce sera une bonne petite femme...
HENRIETTE.
Eh bien ! alors... Oh ! je voudrais déjà être au soir pour répandre cette nouvelle dans toute la ville... Je vois d’ici les mines allongées de nos belles dames qui vont crever de jalousie, c’est sûr... Comment, Geneviève marquise ! Geneviève, l’artisane... Geneviève la fleuriste !... oui, mesdames, Geneviève l’artisane est marquise... la marquise Geneviève !... qui, sans vous faire tort, en vaut bien une autre !... et c’est moi, son amie, Henriette, la couturière, qui suis chargée de faire le trousseau de la mariée... et la robe de noce... et ce sera du cossu... et je m’en flatte... je veux qu’elle éclipse les plus huppées... parce que j’espère que quand elle sera dans son carrosse, avec sa robe à queue et son chapeau à plumes, elle reconnaîtra toujours son amie à pied... en tablier et en bonnet... N’est-ce pas, non petit chou... que tu me reconnaîtras ?...
Tendant son assiette.
M. André, donnez-moi des fraises ?...
ANDRÉ, honteux.
Je les ai laissées tomber en revoyant Geneviève...
HENRIETTE, tendant son assiette.
Eh bien ! alors, donnez-moi des cerises.
MARTEAU.
Eh ! parbleu, je les ai laissées tomber en te voyant embrasser.
TOUTES, éclatant de rire.
Ah, ah, ah !
HENRIETTE.
C’est délicieux ! voilà un dessert de fiançailles qui sera bientôt servi. Alors, redonnez-moi du flan.
MARTEAU.
Oh ! du flan... bravo !... c’est ma passion... en guise de rafraîchissements j’en offre.
Air : Je m’appelle Lenoir. (Monpou.)
Oui, moi, je préfère le flan
Aux trop légères tartelettes,
Que j’abandonne aux amourettes.
De ce clerc qui fait le galant
Avec dédain.
Avec vingt-deux sous de galettes !
Oui, j’aime le flan ;
Pour lui j’avouerai ma faiblesse ;
C’est l’goût de ma maîtresse ;
Oui, j’aime le flan,
Car il nourrit le sentiment.
CHŒUR.
Nous aimons le flan...
J’estime et j’adore le flan,
Car il fascine la grisette ;
La belle dame si coquette,
Qui le dédaigne ouvertement,
Sans façon y mord en cachette.
C’est avec du flan
Que j’ai pris le cœur de ma belle,
Je lui serai fidèle.
Le flan me plaira,
Tant qu’Henriette en mangera.
HENRIETTE.
Un coup de cidre par là-dessus... Et à quand la noce ?
ANDRÉ.
La noce !... mais dam, la noce...
MARTEAU.
Dam, après le consentement de ton père, il ne manque que ça,
ANDRÉ.
Ah oui, mon père...
HENRIETTE, vivement.
On l’aura... Je voudrais bien voir qu’il le refusât... D’ailleurs, quel âge avez-vous, jeune homme ?
ANDRÉ, vivement.
Vingt-un ans et deux mois.
HENRIETTE.
Alors vous êtes majeur.
ANDRÉ, joyeux.
Elle a raison au fait, je suis majeur.
HENRIETTE.
Et vous avez le bien de votre mère ?
ANDRÉ, de même.
C’est juste, et j’ai le bien de ma mère !
HENRIETTE.
Hé bien ! alors vous lui direz : monsieur mon père, ceci est à vous, ceci est à moi... prenez votre bien, je garde le mien, j’ai bien l’honneur de vous saluer, votre fils respectueux, André.
MARTEAU.
Tout cela est fort beau, mais le marquis...
HENRIETTE.
Le marquis... le marquis... il faudra qu’il consente.
ANDRÉ.
Certainement, il faudra bien qu’il consente.
MARTEAU.
Laissez-moi donc tranquille.
HENRIETTE.
Le code dit : article...
ANDRÉ, citant.
Article ?...
HENRIETTE.
C’est cela... article... je ne me rappelle plus... Tous les mineurs qui deviennent majeurs, ne dé pendent plus de personne, se moquent de Pierre et de Paul !... et nous nous moquons de Pierre et de Paul.
ANDRÉ, avec feu.
Oui, nous nous moquons de...
PIERRE, accourant tout effaré.
M. le marquis... M. le marquis.
ANDRÉ.
Ô ciel !
HENRIETTE.
Eh bien qu’est-ce que vous avez ?
MARTEAU.
Gare la bombe !
PIERRE.
Il est furieux d’avoir trouvé les plates-bandes piétinées et les espaliers ravagés.
HENRIETTE.
Tiens !... est-ce qu’il veut faire des reliques avec ses pêches ?... D’ailleurs, si nous les avons mangées, c’est avec la permission de son fils.
ANDRÉ, vivement.
Du tout.
GENEVIÈVE.
Oh ! M. André, comme vous êtes pâle !
PIERRE, qui a été regarder au fond.
Voilà monsieur le marquis armé d’une gaule.
ANDRÉ, tremblant à Marteau.
Ah ! mon ami, je n’ai pas une goutte de sang dans les veines.
HENRIETTE.
Une gaule... qu’est-ce que ça signifie ?
ANDRÉ.
Sauvons-nous.
MARTEAU, voyant le marquis armé d’une gaule.
Il n’est plus temps.
Scène XVI
LES MÊMES, LE MARQUIS
LE MARQUIS, s’avançant sur André.
Où est le drôle qui s’est permis ?...
MARTEAU, retenant la gaule.
Halte-là ! mon cher marquis.
LE MARQUIS, s’arrêtant tout court.
Ah ! c’est toi, Marteau... mais laisse un peu...
GENEVIÈVE, à part.
Oh ! qu’il a l’air méchant...
ANDRÉ.
Grâce ! mon père.
HENRIETTE, se mettant entre le marquis et son fils.
Jeune homme, vous n’avez rien à craindre,
Avec majesté.
je vous prends sous ma protection...
MARTEAU.
Immédiate.
HENRIETTE.
Et nous allons voir.
Elle croise ses bras et regarde fièrement le vieux marquis.
MARTEAU, à part.
Pour le coup, nous allons rire.
LE MARQUIS, tout ébahi.
Il faut avouer que voilà une commère bien délurée.
HENRIETTE.
Qu’appelez-vous commère ?... Apprenez que je ne suis pas une commère, et que vous êtes un brutal de me parler le chapeau sur la tête...
MARTEAU, se frottant les mains et à part.
L’affaire sera chaude.
LE MARQUIS, furieux.
Songez-vous, vous-même, que vous parlez au marquis de Morand ?
HENRIETTE.
Marquis ou diable, je vous dis qu’il est malhonnête de parler à une femme le chapeau sur la tête.
Jetant le chapeau.
À bas le chapeau !... Ah ! c’est que je n’ai pas peur, moi !
LE MARQUIS, s’emportant et ramassant son chapeau.
Morbleu ! mademoiselle...
MARTEAU, le retenant fortement par le bras.
Cher marquis, pas d’enthousiasme ! une femme ! une petite folle !... et votre rang !...
LE MARQUIS, d’un ton radouci.
Ah ! c’est vrai !
Dégageant son bras.
Ne serre donc pas si fort...
À Henriette, ôtant son chapeau.
Eh bien ! princesse... voulez-vous alors me faire l’honneur de me dire, comment vous vous trouvez ici... dans mon château ?
HENRIETTE.
Puisque vous vous humanisez, marquis, je vous dirai que je suis ici, parce que j’en ai le droit... et parce que mon caractère m’y autorise...
MARTEAU, à part.
Oh ! oh ! son caractère...
LE MARQUIS, perdant patience.
De quoi s’agit-il, enfin ?
HENRIETTE.
Je viens vous demander réparation... votre fils que voici...
Elle montre André qui est près d’elle les yeux baissés.
A osé séduire... c’est le mot... une jeune personne...
GENEVIÈVE, la tirant par le bras.
Henriette !
HENRIETTE.
Laissez-moi !... placée sous ma surveillance...
MARTEAU.
Immédiate...
LE MARQUIS, avec force.
C’est faux !... il en est incapable.
HENRIETTE, de même.
Il l’a séduite, à la face du ciel !...
LE MARQUIS.
Et quand il vous aurait toutes séduites, que puis-je faire à cela ?
HENRIETTE, avec dignité.
Nous épouser !
LE MARQUIS, avec colère.
Vous épouser ?
MARTEAU, riant, au marquis en le retenant.
Elle est très amusante.
LE MARQUIS.
Oui, oui, il y a de quoi rire... ah ! ah ! je ne dis plus rien... voyez-vous une grisette devenir marquise de Morand... ah ! ah ! ah !
Dans sa joie il va tomber lourdement sur un banc où Henriette a déposé sa capote.
HENRIETTE, s’élançant vers lui.
Ô ciel... ma capote ! mais ôtez-vous donc ? monsieur, vous aplatissez ma capote.
LE MARQUIS, riant.
Mille pardons, mademoiselle... je suis désolé.
Il se relève lentement.
HENRIETTE, prenant sa capote qui est toute aplatie et tâchant de la retaper.
Un amour de capote... que je mettais pour la première fois, dans quel état la voilà !... brutal, manant...
LE MARQUIS, furieux.
Mademoiselle, savez-vous que ma patience est à bout, et que si vous m’échauffez la bile...
Air : Qu’il est flatteur.
À la porte enfin, je vous jette.
HENRIETTE.
Avisez-vous-en, mon petit !
Je vous arrache les yeux de la tête.
MARTEAU, riant.
C’est qu’ell’ le f’rait comme ell’ le dit.
LE MARQUIS.
Ah ! diable, c’est une autre affaire !
La princesse... mille pardons !
A servi, comme couturière,
Dans un régiment de dragons.
HENRIETTE.
Qu’est-ce qu’il a dit ?... Qu’est-ce qu’il a dit ?
On la retient.
MARTEAU.
Il n’a pas soufflé le mot.
LE MARQUIS, à André.
Comment, drôle, c’est vous qui m’avez amené ça ici ?
MARTEAU, le retenant.
Eh ! non, c’est moi.
Bas à André.
Prends ma patache et va-t’en ?
André et Geneviève s’esquivent.
HENRIETTE.
Ça ! ça ! je t’apprendrai, moi...
Mettant fièrement sa capote sur sa tête.
Marquis de Morand, entre nous deux à présent, c’est guerre à mort... Écoutez bien ceci !... Geneviève sera votre bru... Geneviève sera marquise de Morand, aussi vrai que je m’appelle Henriette Babylas... J’ai dit... adieu.
MARTEAU, au moment où Henriette passe devant lui.
Depuis une heure, vous faites mon bonheur.
HENRIETTE, lui donnant un soufflet.
Voilà pour vos quolibets.
LE MARQUIS, partant d’un éclat de rire.
Ah ! ah ! ah !... c’est le bouquet !
Henriette sort fière comme une reine, et suivie de toutes les grisettes.
MARTEAU.
Eh bien eh bien !...j’en vois trouble... dites donc... nous allons compter.
Il court après elle.
Scène XVII
LE MARQUIS, PIERRE
LE MARQUIS.
Mais, est-ce bien moi, marquis de Morand, qui me vois menacé jusques dans mon château... et par une...
PIERRE, entrant à la cantonade.
Bien ! bien... not’ maître, il va pleuvoir, faut-il rentrer les garbes ?
LE MARQUIS.
Va te promener... Ce diable de Marteau a quelque chose qui me retient... Eh mais, de grosses gouttes !
À Pierre.
Non, reste.
PIERRE.
Not’ maître...
LE MARQUIS.
Ah ! je me vengerai... où est André ?
PIERRE.
Il est parti avec deux de ces demoiselles, dans la patache de M. Marteau, qui demande la vôtre...
LE MARQUIS.
La mienne ?... où est-elle ?
PIERRE.
Renfermée dans la grange !
LE MARQUIS.
La clef ?
PIERRE.
La voilà.
LE MARQUIS.
Donne... et maintenant, je rentre... suis-moi... ferme les portes, et n’ouvre à personne... fût-ce à mon fils... et qu’il revienne, lui... le drôle... je le recevrai.
On entend des cris ; il pleut à verse ; le marquis rentre, Pierre emporte le flan qui est sur la table. Les portes de la maison se referment.
Scène XVIII
HENRIETTE, MARTEAU, LES GRISETTES, LE MARQUIS dans l’intérieur
TOUTES, accourant par la droite.
Air du Philtre.
Ah ! quel voyage !
Ah ! quel orage !
Se prépare à fondre sur nous !
Dans le château sauvons-nous tous.
À Pierre leur fermant la porte.
Est-il possible
D’être insensible !
Sur nous
On ferme les verrous.
De grâce, ayez pitié de nous.
MARTEAU, arrivant.
Voilà qui devient amusant... je suis percé.
HENRIETTE.
Sonnez donc, M. Marteau.
TOUTES.
Sonnez donc !
MARTEAU, sonnant.
Père Morand !... Marquis... ohé !...
PIERRE, à la fenêtre.
Il n’y a personne...
MARTEAU.
Où est le marquis ?...
PIERRE.
Il me dit de vous répondre qu’il n’y est pas...
HENRIETTE.
Monstre, va !...
MARTEAU.
Père Morand... prêtez-nous du moins votre carriole ?...
TOUTES.
Oui, oui, votre carriole ?...
PIERRE.
Il me dit de vous répondre, qu’il a perdu sa carriole.
HENRIETTE.
Comment ! il laissera des femmes faire trois lieues à pied... par une pluie battante...
PIERRE.
M. Marteau... Il me dit de vous offrir une ombrelle...
MARTEAU.
Donne ; c’est toujours ça... Ah, l’aimable homme !
Ouvrant l’ombrelle.
Qu’est-ce qui en veut ?
TOUTES.
Moi !... moi !...
HENRIETTE.
Ladre... pingre !... cœur de fer !... Ah ! bah !... ma toilette est perdue !... mais il me le paiera... Adieu !... marquis de Morand... je te maudis, toi et ton château...
Marteau l’excite en riant comme un fou.
Je te maudirai le matin... je te maudirai le soir... et ton fils épousera une grisette, et il te donnera des petits marquis de Morand pour te faire enrager. Un tas de petits marquis qui te courront dans les jambes.
TOUTES.
La pluie !...
Reprise du CHŒUR.
Ah ! quelle ondée !
J’suis inondée ;
Pour ma toilette, quelle horreur !...
En vérité... c’est une horreur !...
HENRIETTE.
Robe et capote
Sont en compote.
MARTEAU.
D’l’aventure j’ris de bon cœur.
Parlé.
Une ombrelle... pour dix !... qui m’aime me suive.
TOUTES.
L’orage fond sur nous,
Sauvons-nous. (bis.)
Il pleut ! il pleut !
Sauve qui peut !...
Elles se sauvent... Les unes se couvrent de leurs mouchoirs... les autres de leurs robes... Henriette s’attache à Marteau qui tient une ombrelle en lambeaux... L’orage redouble, et le marquis paraît à la croisée, en riant et en leur envoyant des baisers.
LE MARQUIS.
Adieu, mes petits anges... adieu, mes petits amours !...
ACTE II
Le théâtre représente un petit salon du château de Morand. Un guéridon à gauche, une bergère à droite, sur le devant ; à gauche, la chambre d’André ; à droite, un cabinet. Entrée principale par le fond.
Scène première
Au lever du rideau, ANDRÉ, étendu dans la bergère, commence à se réveiller, MARTEAU est à la porte du cabinet à droite, PIERRE va pour sortir
MARTEAU.
Il se réveille !... chut !... pas d’imprudence !...
À Pierre.
Et toi, va-t’en, voilà ton panier... surtout, prends bien garde que le marquis ne l’aperçoive.
Il lui rend le panier.
PIERRE.
N’ayez pas peur...
Marteau ferme la porte, met la clef dans sa poche, vient s’asseoir au guéridon, sur lequel il y a tout ce qu’il faut pour déjeuner ; Pierre est sorti doucement.
ANDRÉ, pendant tout ce jeu de scène, se réveillant en étendant la main.
Oh ! ne t’en va pas... ne t’en va pas encore... non... je t’en prie... je...
En ouvrant les yeux, il aperçoit en face de lui Marteau qui s’est mis tranquillement à déjeuner.
Ah !
MARTEAU, froidement.
À ta santé... Voilà un petit vin qui se laisse boire... il y a du chenu dans la cave du marquis.
ANDRÉ.
C’est singulier !...
Regardant autour de lui.
Tu es seul... seul ?
MARTEAU.
Est-ce que tu rêves ?
ANDRÉ.
Mais, non... cela ne se peut pas, je l’ai vue, je l’ai entendue.
MARTEAU.
Qui donc ?
ANDRÉ.
Eh bien une femme...
MARTEAU, riant.
Ah ! ah ! ah !... dans le château de Morand, une femme.
ANDRÉ.
Tu as raison... je ne sais ce que je dis.
Air de la Robe et les Bottes.
Je le vois, ce n’était qu’un rêve !
MARTEAU.
Tant mieux... c’est bon signe vraiment !
C’est la guérison qui s’achève ;
Te voilà sauvé maintenant,
La fièvre, vois-tu, dans notre âme
Chasse amour, force et plaisir...
Mais dès qu’on rêve d’une femme ;
C’est qu’ça commence à revenir.
ANDRÉ.
Ma pauvre tête !... mais j’ai été si malade.
MARTEAU.
C’est vrai, au moins... depuis ce jour où l’on te ramena de la ville, malgré toi, comme un esclave.
ANDRÉ.
Oh ! je crus que ce jour serait le dernier de ma vie. Le soir, dans cette chambre où il me renferma... je voulais mourir, j’avais caché...
MARTEAU.
Eh oui, j’ai vu... pauvre enfant !... il serait mort au moins ! et l’on dit qu’il manque de courage ?
ANDRÉ.
J’avais une fièvre ardente... le délire...
MARTEAU.
Qui dura une semaine entière.
ANDRÉ.
Je ne sais, mais quand je revins à moi... c’était la nuit ; je crus entendre à mes côtés une voix qui priait... une voix, la sienne... et puis dans l’ombre, je crus la voir, je la vis, elle, Geneviève, elle mit ma main sur ses yeux... je poussais un cri, je voulus me soulever, et... et elle n’était plus là, et cette main que je pressai avec transport...
MARTEAU.
C’était la mienne... et tu la baisais ferme... et tous les matins, tu me régales de la même plaisanterie.
ANDRÉ.
C’est que tous les matins j’ai la même vision... Tiens, cette nuit, il m’a semblé que je sentais le frôlement d’une robe... et tout à l’heure encore dans cette bergère où le sommeil m’avait surpris... j’ai entendu...
MARTEAU, se levant.
Joseph Marteau, qui sifflait en déjeunant.
ANDRÉ.
Oui, toi, toujours toi... toujours fidèle ! pour me rendre la santé.
MARTEAU.
La belle affaire ! guérir d’une fluxion de poitrine un amoureux de vingt ans... faut pas être vétérinaire pour ça.
ANDRÉ, qui est devenu rêveur.
Au fait ! elle ne viendra pas, elle !
MARTEAU.
Qui ça ? Geneviève ! pour te donner le transport.
ANDRÉ.
Elle ne se souvient peut-être plus de moi... elle ne pense plus à moi.
MARTEAU.
Ah ! bien oui ! elle est bien fille à t’oublier, comme elle me disait encore l’autre jour...
ANDRÉ, avec chaleur.
Tu l’as vue !... ah ! mon ami, mon cher Marteau, mon bon petit Joseph... tu lui as parlé ?... oh ! dis-moi, dis-moi...
MARTEAU.
Arrête donc, voilà que tu t’échappes... nous aurons la fièvre... elle a été malade aussi... de chagrin.
ANDRÉ.
Pauvre Geneviève.
MARTEAU.
Mais elle va mieux !... depuis que tu vas bien, elle t’aime toujours, elle t’adore, et plutôt d’être à un autre que toi, elle mourrait fille... dam !... c’est joliment beau !
ANDRÉ, avec feu.
Et moi aussi.
MARTEAU.
Tu mourrais fille ?
ANDRÉ.
Je n’aurai jamais d’autre femme que Geneviève.
MARTEAU.
Tiens, pourquoi pas ; une artisane, ce n’est pas l’usage... J’ai envoyé promener Henriette ; mais la tienne, si pure, si honnête... c’est une dot ça, et le père Morand y viendra peut-être.
ANDRÉ, avec transport.
Tu crois, mon ami, tu crois... je serais trop heureux... et s’il consentait ! oh ! j’en mourrais de joie !
MARTEAU.
Ah ! si tu te révolutionnes comme ça, je ne dis plus rien.
ANDRÉ, se calmant.
Eh bien ! eh bien ! je suis calme, vois... tu dis donc que mon père...
MARTEAU.
Je l’ai observé pendant que tu étais malade ; il n’est plus le même ; il s’est radouci, radouci, que je n’y étais plus du tout.
Air du Premier Prix.
Lui qui n’était aimable et tendre
Que pour ses bœufs... ça n’peut manquer...
Quand si bas il t’a vu descendre,
Il était gentil à croquer.
Il t’aime d’autant plus encore,
Qu’il t’a vu plus longtemps souffrir,
Enfin, si tu veux qu’il t’adore,
Tu n’as qu’à te laisser mourir.
ANDRÉ.
Il m’aime ! tu crois ? si tu savais tout ce qu’il y a de délicieux pour moi dans ce mot-là ! mon père ! enfin, j’ai donc un père !
Scène II
LE MARQUIS, MARTEAU, ANDRÉ
LE MARQUIS.
Malade ! toujours malade ! ça me désole.
MARTEAU.
Le voilà !... tu l’entends.
LE MARQUIS.
Ah ! c’est toi, Marteau, je te cherchais... il faut que tu le sauves... ou je ne te vois plus.
MARTEAU, à André.
Hein ?... comme il se tourmente !... C’est-à-dire qu’il t’idolâtre...
ANDRÉ.
Mon père !
LE MARQUIS.
Ah ! c’est vous... avec votre figure pâle et endormie... Vous aviez bien besoin de retenir Joseph qui me manque là-bas...
À Marteau.
Dis donc... il va plus mal... je ne sais que faire... si je lui donnais une médecine Leroy !...
MARTEAU.
Miséricorde !... à votre fils ?
LE MARQUIS.
Mon fils !... mon fils !... se porte mieux que toi et moi... et garde la chambre pour me faire enrager... Qu’est-ce qu’il fait là à me regarder ?...
ANDRÉ.
Je sors, monsieur, je sors.
Bas à Marteau.
Tu vois, mon ami !... Pas encore.
Il rentre tristement dans sa chambre.
Scène III
LE MARQUIS, MARTEAU
LE MARQUIS.
C’est de Vermeil que je te parle... ce pauvre Vermeil, le roi de mes étables, un bœuf superbe... tu ne m’écoutes pas...
MARTEAU, avec impatience quand André est sorti.
Eh bien ! qu’est-ce que vous me voulez ?...
LE MARQUIS.
Mais c’est Vermeil que je te dis...
MARTEAU.
Vous êtes un brutal...
LE MARQUIS.
Qu’est-ce que c’est ?... à qui en as-tu ?...
MARTEAU.
Oui, oui, vous êtes un brutal...
LE MARQUIS.
Je te dis que non.
MARTEAU.
Je vous dis que si...
LE MARQUIS.
Mais non !...
MARTEAU.
Si fait !...
LE MARQUIS, en colère.
Joseph !...
MARTEAU.
Oh ! fâchez-vous si vous voulez... çа m’est égal, je vous l’ai dit... je vous le répète... avec tous les égards que je vous dois... vous êtes un brutal... voilà...
LE MARQUIS.
Mais a-t-il un mauvais caractère... Pourquoi me parles-tu comme ça ?
MARTEAU.
Pourquoi ?... Qu’est-ce que vous venez de dire à votre fils ? qui était là... faible et souffrant... qui avait envie de vous sauter au cou...
LE MARQUIS.
Qu’est-ce que tu veux que je lui dise ?
MARTEAU.
Plutôt que de lui demander, comme le père Marteau, quand je suis malade, moi : « Comment vas-tu, mon garçon ?... as-tu bien dormi ?... »
LE MARQUIS.
Ah !...oui !...
MARTEAU.
Vous ne faites pas attention à lui... vous venez me parler de votre bœuf...
LE MARQUIS.
C’est lui qui est en danger... j’ai peur de le perdre... et tu vas voir...
MARTEAU.
Moi, je le laisserai crever... et tous les autres avec lui.
LE MARQUIS, furieux.
Si tu avais ce malheur-là !... je te tuerais, vois-tu ?...
MARTEAU.
Oui, frottez-vous-y...
LE MARQUIS, se calmant.
Allons, mon petit Marteau... tu es si complaisant... si gentil quand tu veux.
MARTEAU.
Et vous donc ?... j’ai cru un moment que vous étiez ramolli, là tout à fait... Quand André était si mal, l’or, les louis, les sacrifices, rien ne vous eût coûté.
LE MARQUIS.
Tais-toi !
MARTEAU.
Vous étiez près de son lit, inquiet, tremblant... vous murmuriez : Mon fils ! mon fils !... vous aviez de grosses larmes dans les yeux... vous étiez bon !...
LE MARQUIS.
Tais-toi donc !...
MARTEAU.
Et quand cela serait ; une fois n’est pas coutume, et quand vous seriez sorti de votre système de despotisme... comme les femmes qui sont vieilles, ou comme les rois quand leur pouvoir tombe en cannelle... où serait le mal ?
LE MARQUIS.
Eh bien ! oui, j’ai craint de le voir partir ; j’ai pleuré... je me suis senti là quelque chose...
MARTEAU.
Ça commençait... vous l’aimiez un brin ; la dureté vous est revenue à mesure que la santé a repris... Mais s’il était mort ?...
LE MARQUIS.
Oui, qu’il s’en avise !...
MARTEAU.
Il ne faudrait pas le défier... Savez-vous, avec votre ton sévère, impitoyable... à quoi vous l’aviez réduit ?... Il a voulu périr !...
LE MARQUIS.
Périr !... tu crois ça !... et parce que je n’ai pas voulu lui donner pour femme une grisette...
MARTEAU.
Une fille honnête, sage, d’une bonne famille...
LE MARQUIS.
Sa famille, je ne dis pas... mais elle...
MARTEAU.
Elle !... c’est la vertu même...
LE MARQUIS.
Oui, la vertu qui a débauché mon fils...
MARTEAU.
Ce n’est pas vrai !
LE MARQUIS.
À cause de ma fortune...
MARTEAU.
Ce n’est pas vrai !...
LE MARQUIS.
Qui l’attirait chez elle ?...
MARTEAU.
Il y allait bien tout seul.
LE MARQUIS.
Est-ce que tu épouserais Henriette, toi ?
MARTEAU.
Ah ! quelle bêtise !
LE MARQUIS.
Tu dis ?...
MARTEAU.
Quelle bêtise !... comme si c’était la même chose, l’autre...
LE MARQUIS, riant.
Parbleu ! une ouvrière !... la jolie fille que j’aurais là !...
MARTEAU.
Le joli beau-père qu’elle se donnerait !...
LE MARQUIS, riant.
La marquise de Morand... fleuriste !
MARTEAU.
Le marquis de Morand... bouvier !
LE MARQUIS, riant.
Ouvrez donc le château à madame !...
MARTEAU.
Pourquoi pas, si elle y venait...
LE MARQUIS, éclatant de colère.
Si elle y venait, je la ferais jeter par la fenêtre...
MARTEAU.
Vous voyez bien que vous êtes un brutal...
LE MARQUIS.
C’est possible...
MARTEAU.
Adieu ! marquis.
LE MARQUIS, le retenant.
Hein ? par exemple...
MARTEAU.
Je m’en vais...
LE MARQUIS.
Sans pitié pour ce pauvre Vermeil, tu n’es qu’un mauvais cœur !...
Scène IV
LE MARQUIS, MARTEAU, ANDRÉ, ensuite PIERRE
ANDRÉ, un gant de fil à la main.
Oh ! non, non, je ne me trompais pas... Joseph...
Reconnaissant son père.
Ah !
LE MARQUIS.
Qu’est-ce qu’il a ?
Prenant le gant.
qu’est-ce que c’est que ça ?
ANDRÉ.
Rien... un gant que j’ai trouvé... qui était...
LE MARQUIS.
Un gant de femme...
ANDRÉ.
De femme... vous croyez ?
LE MARQUIS.
Ici, que veut dire...
MARTEAU, prenant lestement le gant.
Ah ! oui, une mitaine en fil d’Écosse !... celle que j’ai prise en riant à cette folle d’Henriette. Un jour de dispute... la dernière fois, je disais aussi... ce diable de gant... où est-il passé ?
À André.
Tu l’as trouvé ?
ANDRÉ.
Là, dans ma chambre...
MARTEAU.
C’est ça... il sera tombé...
ANDRÉ, stupéfait.
Ah !...
LE MARQUIS.
Ah ! eh bien ? quoi ?... avec son air effaré...
MARTEAU.
Et maintenant, bonsoir, je m’en vais...
LE MARQUIS.
Mais, non... mais, non... reste... tu veux qu’il reste, ton ami Joseph n’est-ce pas, André ? Voyons, Marteau, je t’en prie pour lui... reste !...
MARTEAU.
Pour votre bœuf ?
LE MARQUIS.
Non, pour lui... je ne veux pas qu’il s’ennuie, cet enfant... qu’il soit malade.
Air.
Qu’il se ménage, eh ! mon dieu ! qu’il s’écoute,
Et qu’à rien faire il se croise les bras,
Qu’il se dorlote... enfin, coûte que coûte,
Drogues, docteur, je n’y regarde pas.
ANDRÉ.
Ciel !...
LE MARQUIS.
Êtes-vous content, fou que vous êtes ?
MARTEAU.
À vot’ Vermeil êtes-vous attaché ?
LE MARQUIS.
Quand je te dis que j’aime.
MARTEAU.
Eh oui, vos bêtes,
Et puis vot’ fils par-dessus le marché.
LE MARQUIS.
Mais je t’assure... tiens, qu’il se dépêche de retrouver ses jambes... ses couleurs, sa santé... et je le marie.
ANDRÉ.
Moi ?
MARTEAU.
Pas possible !... avec...
LE MARQUIS.
Avec la fille au gros Vincent... le plus riche fermier...
ANDRÉ.
Jamais !... jamais !...
MARTEAU.
Un beau parti.
LE MARQUIS.
Plus beau qu’une fleuriste... une grisette... une...
ANDRÉ.
Oh ! mon père !
On entend du bruit au-dehors. Pierre entre.
LE MARQUIS, à Pierre.
Eh bien qu’est-ce que tu veux toi ? parle...
PIERRE.
C’est que notr’ maître, il y a là une jeune fille qui veut entrer malgré moi.
MARTEAU.
Une jeune fille ?
PIERRE.
Elle demande M. Marteau, M. André.
ANDRÉ, avec exaltation.
Oh ! c’est elle !...c’est elle !...
LE MARQUIS.
Je voudrais bien voir qu’elle...
PIERRE, à Henriette qui paraît.
Mais, mamzelle... quand je vous dis...
Scène V
LE MARQUIS, MARTEAU, ANDRÉ, PIERRE, HENRIETTE
HENRIETTE.
Et moi, je te dis que j’entrerai, laquais !
MARTEAU.
Henriette !
ANDRÉ, tristement.
Ah ! ce n’est pas elle.
LE MARQUIS.
Bah ! c’est toi à la bonne heure, c’est plus drôle !...
HENRIETTE.
Dites donc à vos gens d’être plus policés avec le sexe, marquis de Morand... en voilà un qui est aussi bête que mal bâti.
PIERRE.
Mamzelle...
LE MARQUIS.
Elle a raison... tais-toi et va-t’en...
Pierre sort.
Au fait, nous avons fait la paix chez cet heureux coquin...
HENRIETTE.
Rancune tenante, monsieur le marquis... mais je viens de porter de l’ouvrage au château de Villers... à deux pas... et je n’ai pas été fâchée de m’arrêter ici un moment... pour savoir des nouvelles de gens qu’on ne voit plus...
Elle jette un regard de côté sur Joseph.
MARTEAU, à part.
Une pointe de jalousie !...
LE MARQUIS.
J’entends, c’est pour Joseph !...
HENRIETTE, avec dédain.
Pour ça !... dieu merci ! non...
LE MARQUIS.
Oh ! quel air de reine !
MARTEAU.
Il n’y a rien de nouveau à la ville, ma chère ?
HENRIETTE, à part.
Sa chère !...
Haut.
Mais non, rien, depuis le scandale de votre chère Geneviève.
MARTEAU...
Hein ?
LE MARQUIS.
Quel scandale ?
ANDRÉ.
Geneviève !
HENRIETTE.
Comment !... d’où sortez-vous donc ? est-ce que vous ne savez pas la nouvelle ?...
LE MARQUIS.
Qu’est-ce donc ?
MARTEAU.
Silence ! laissez parler la Gazette... c’est son nom de baptême à la ville ; voyons cette nouvelle !
HENRIETTE.
Vrai vous ne le savez pas, dam ! je ne sais pas si je dois... ah ! bah !
À Marteau.
Elle va vous faire enrager, et j’en suis enchantée ?
MARTEAU.
Bien obligé.
HENRIETTE.
Elle va mettre du baume au cœur de ce pauvre petit monsieur André, si bon, si maigre et si palot.
LE MARQUIS.
Et enfin...
HENRIETTE.
Enfin, cette nouvelle, c’est le départ... la disparition... l’évaporation de Geneviève la fleuriste.
ANDRÉ.
Que dit-elle ?
LE MARQUIS, riant.
Ah ! ah ! ah !
HENRIETTE.
Oui, Geneviève, l’honnête ! la prude, la bégueule !
La contrefaisant.
« Non, mademoiselle, je ne reçois personne chez moi... je ne donne jamais le bras à un homme... » Elle voulait faire la belle parleuse, elle voulait marcher toute seule, eh bien ! tombe !... partie, partie ! avec je ne sais qu’est-ce... ah ! vous avez beau faire des signes M. Joseph, c’était votre protégée... tant pis, je parlerai...
LE MARQUIS.
Va toujours, va !
HENRIETTE.
J’enrage quand je pense qu’un bon jeune homme comme M. André a été malade et se consume encore pour une mijaurée qui se laisse enlever...
ANDRÉ, relevant vivement la tête.
Geneviève !... c’est infâme ! ce que vous dites là !
LE MARQUIS.
Va donc ! va donc !...
À part.
Ma foi, quand. je la paierais.
MARTEAU.
C’est impossible !
HENRIETTE.
Impossible ! allez donc demander à mademoiselle Caroline Frotté la repasseuse... qui... il y a quatre jours, ni plus ni moins, en ouvrant la fenêtre au petit jour pour renvoyer M. Achille... un grand blond qu’elle blanchit... a vu un cheval comme je vous vois, qui emportait au grand galop, un monsieur enveloppé dans un manteau, et Geneviève, oui, oui, derrière lui ! Geneviève avec un homme à cheval, et en croupe... ah ! fi donc !
LE MARQUIS, riant.
Ah ! ah ! bon voyage...
MARTEAU, en colère.
Vous êtes une bavarde.
ANDRÉ.
Certainement... car vous n’êtes pas sûre...
HENRIETTE.
Je ne suis pas sûre... mais c’est la nouvelle de toute la ville... la nouvelle du jour... on en parle, parle, parle ; moi, d’abord, je le dis à tout le monde... en bonne camarade ! car enfin, c’était humiliant pour ces demoiselles... on la citait toujours comme un modèle, comme un type... il n’y avait des éloges et de la vertu que pour elle... il lui tombait du ciel un marquis, comme à d’autres un vétérinaire !... et un marquis pour le bon motif encore... tandis qu’une brave fille comme moi...
Air du Carnaval.
C’ n’est pas à moi qu’arriv’rait pareill’ chose ;
Moi, je n’baisse pas les yeux, et Dieu merci !
Moi, je n’fais pas de grimaces, pour cause,
Personne n’a pu m’enlever jusqu’ici !
MARTEAU.
Parbleu ! j’crois bien, c’n’est pas comm’ la fleuriste,
Tous les romans n’ sont pas aussi longs qu’ ça,
Quand on enlèv’ c’est qu’ la vertu résiste...
Mais vous ma chère, ça n’ va pas jusque-là !
HENRIETTE.
Hein ? qu’est-ce que vous dites ?
MARTEAU.
Je dis...
LE MARQUIS, à part.
S’ils pouvaient se battre.
MARTEAU.
Je dis que vous êtes une mauvaise langue... vous son amie, vous qui devriez prendre sa défense... c’est vous qui venez la noircir.
HENRIETTE.
Qu’appelez-vous, noircir ?
LE MARQUIS, se frottant les mains.
Voilà que ça chauffe !
Bas à Henriette.
Va donc ?
HENRIETTE.
Apprenez, M. Joseph, que je ne noircis personne et que je laisse les gens se barbouiller eux-mêmes.
S’attendrissant peu à peu.
Oui, j’étais son amie... il m’en coûte assez cher... on jase... on dit : Geneviève était liée avec elle... et...
Essuyant des larmes.
Mon honneur est compromis...
MARTEAU, éclatant de rire.
Oh ! pour le coup, c’est trop fort !
HENRIETTE, avec colère.
Oui, riez, riez, mais ce qui me console, c’est qu’elle est démasquée, et que si elle revenait à la ville, il y aurait une émeute ; on lui donnerait un charivari à votre fleuriste.
ANDRÉ, avec des pleurs convulsifs.
Ah !... c’est affreux !
Il se trouve mal.
LE MARQUIS, le soutenant dans ses bras.
André eh bien ! eh bien ! il se trouve mal !
Hors de lui.
Il se trouve mal.
Il le secoue.
MARTEAU, courant à lui.
Prenez donc garde, il va le casser.
À part.
Butor...
À Henriette.
Tenez, voyez ce que vous faites.
HENRIETTE.
Ah ! mon dieu ! mais aussi puis-je savoir que ce jeune homme a une sensibilité aussi exaltée dans les nerfs ?
LE MARQUIS.
André ! allons, allons ; le voilà qui revient.
HENRIETTE
Mon dieu ! que je suis désolée...
LE MARQUIS, regardant André.
Ce ne sera rien.
Bas à Henriette.
Il n’y a pas de mal... tu as bien fait... ils ne m’en parleront plus...
MARTEAU, à Henriette.
Allez, allez vous rafraîchir, vous en avez besoin.
HENRIETTE.
Il vous importe peu que je me rafraîchisse... M. Joseph.
Au marquis.
J’accepte...
LE MARQUIS.
Tout de suite !
Air : de l’Octogénaire.
Allons, (bis.) vous venez de me rendre,
Un très grand service, entre nous.
À Marteau.
Toi, ne te fais pas trop attendre...
MARTEAU.
Allez toujours, je suis à vous.
LE MARQUIS, lui offrant la main.
Princesse...
HENRIETTE.
Marquis !...
LE MARQUIS.
De la sorte.
Est-ce bien ?
À Marteau.
Je t’attends là-bas.
MARTEAU.
Oui,
À part.
que le diable vous emporte !...
Et qu’il ne vous rapporte pas.
LE MARQUIS.
Allons, vous venez de me rendre,
Un très grand service, entre nous...
Toi, ne te fais pas trop attendre ;
Car Vermeil a besoin de nous.
Il donne la main à Henriette, qui sort avec dignité, en jetant à Marteau un regard de dédain.
Scène VI
ANDRÉ, MARTEAU
MARTEAU.
Langue de vipère, va !... pauvre garçon, elle а failli le tuer !
ANDRÉ.
Geneviève !... Geneviève partie !
MARTEAU.
Allons donc, c’est un conte !
ANDRÉ.
Non, laisse-moi... tu veux en vain me le cacher... elle m’a trompé... trahi.
MARTEAU.
Mais quand je te dis...
ANDRÉ.
Je prends la vie en haine... en horreur !
MARTEAU.
Mais elle t’aime, elle n’aime que toi.
ANDRÉ.
Et elle n’a pas cherché à me revoir... et pour me consoler, je n’ai pas un mot... un seul mot de sa main.
MARTEAU.
Mais si fait.
ANDRÉ.
Non, non, ce n’est pas vrai, je ne te crois pas... va-t’en, laisse-moi seul, laisse-moi mourir.
MARTEAU, allant à la porte du cabinet.
Mourir... ah ! ma foi... Je risque tout.
ANDRÉ.
Ce voyage, cet homme qui l’a enlevée...
MARTEAU.
Eh bien ! cet homme, si c’était moi...
ANDRÉ, vivement.
Toi.
MARTEAU.
Oui, oui, je lui ai fait quitter ses travaux, ses fleurs auxquelles elle a dit adieu en pleurant... je l’ai assise sur mon cheval, et par un vent du nord qui pinçait ferme, va !... pauvre fille ! si tu savais comme ses bras m’entouraient en tremblant de froid et de peur ! comme son pauvre cœur battait... et le mien par contrecoup !... Sa tête si fraîche, si jolie, s’appuyait sur mon épaule... je n’osais pas regarder, et puis au torrent du Ruth... tu sais, grossi par la pluie, il fallait passer à gué... Mon cheval marchait lentement, et quand je vins à détourner les yeux pour voir si son pied était encore loin de l’eau, ah ! mon ami, quelle jambe fine, élégante, dans un bas si blanc, et puis ce joli petit pied si bien chaussé... Je n’y étais plus, je n’y voyais plus, je n’osais pas remuer... et quand son soulier effleura le torrent, moi j’y entrais jus. qu’à la cheville.
Il frappe du pied.
En sortant de l’eau, j’étais tout en nage, je mis mon cheval au grand galop.
Il frappe un deuxième coup, la porte du cabinet s’ouvre lentement.
et un quart-d’heure après, j’entrais dans le château de Morand.
Il frappe un troisième coup.
ANDRÉ.
Ici...
MARTEAU.
Avec cette jolie jambe que mes yeux n’avaient pu quitter encore.
Geneviève sort doucement du cabinet.
ANDRÉ.
Ici... je ne puis comprendre.
MARTEAU, le faisant passer.
Tiens, me comprends-tu maintenant ?
Scène VII
ANDRÉ, MARTEAU, GENEVIÈVE
ANDRÉ, courant vers elle.
Geneviève ma chère Geneviève !
GENEVIÈVE.
Monsieur André !
ANDRÉ.
Vous, ici... vous ?
MARTEAU.
Depuis quatre jours.
ANDRÉ.
Grand dieu ! tout braver... s’exposer ainsi !
GENEVIÈVE.
On m’a dit ses jours sont en danger... il va mourir si vous ne venez pas, et je suis venue.
ANDRÉ, tombant à genoux.
Ah ! vous êtes un ange, c’est à vous que je dois la vie, et cent fois plus encore, la joie qui remplit mon cœur ; le bonheur, le seul qui soit pour moi au monde, c’est à vous, Geneviève, c’est à vous que je le dois !
GENEVIÈVE, lui abandonnant sa main qu’il baise.
Alors, je suis heureuse.
MARTEAU, le relevant.
Silence, pas un mot de plus... il est d’une faiblesse...
ANDRÉ.
Oh ! non mon ami, non ; maintenant que je l’ai revue.
MARTEAU.
Maintenant que tu l’as revue, elle va rentrer.
ANDRÉ.
Déjà ! oh ! je t’en prie.
GENEVIÈVE.
Et votre père ?
MARTEAU.
Et vous avez entendu Henriette... pas moyen de retourner à la ville pour l’instant.
LE MARQUIS, en dehors.
Marteau, Marteau !
MARTEAU.
Le marquis !
ANDRÉ, épouvanté.
Mon père !
GENEVIÈVE.
Je suis perdue !
MARTEAU.
Chut.
ANDRÉ.
Ah ! mon dieu !
Geneviève s’est jetée dans la bergère, elle s’y blottit ; André se place devant elle de manière à la cacher aux yeux de son père.
Scène VIII
ANDRÉ, MARTEAU, GENEVIÈVE, LE MARQUIS
LE MARQUIS, entrant, une bouteille à la main.
Marteau... c’est comme ça que tu viens.
MARTEAU.
Eh bien ! quoi !... j’allais vous suivre ; mais j’étais près d’André.
ANDRÉ, tremblant.
Oui, il était près de moi.
LE MARQUIS.
C’est juste, il a la figure toute renversée.
Mettant la bouteille sur la table.
Voilà cette drogue que tu as ordonnée pour Vermeil.
MARTEAU.
C’est bien ! j’y vais.
LE MARQUIS.
C’est ça, dépêche-toi, je vais rester près de ce garçon-là, moi.
ANDRÉ, à part.
Ciel !
MARTEAU.
C’est inutile, j’ai besoin de vous, là-bas.
LE MARQUIS.
Mais, si André ne peut pas rester seul ?
ANDRÉ.
Si fait, si fait... mon père.
Ensemble.
Air des Échos (de Musard).
MARTEAU.
Eh ! vite, il faut aller
Visiter votre étable !
À part.
C’est un homme intraitable
Pour elle il m’fait trembler.
LE MARQUIS.
Eh ! vite, il faut aller
Visiter mon étable ;
Le voilà moins malade,
Je ne dois plus trembler.
ANDRÉ et GENEVIÈVE.
Ah ! s’il pouvait aller
Visiter son étable ;
Car il est intraitable,
Son air me fait trembler.
Marteau entraîne le marquis.
ANDRÉ.
Il est parti.
GENEVIÈVE, se levant.
Ciel ! tout mon sang se glace.
LE MARQUIS, rentrant.
Et ma bouteille, attends un moment.
ANDRÉ, étouffant un cri.
Ah !
Geneviève retombe dans la bergère.
MARTEAU, suivant le marquis avec effroi.
Venez, de grâce...
J’ai peur, à présent.
Reprise de l’ensemble.
MARTEAU.
Eh ! vite, il faut, etc.
LE MARQUIS.
Tant mieux, il faut, etc.
ANDRÉ et GENEVIÈVE.
Ah ! s’il pouvait aller, etc.
Ils sortent. La porte se referme.
Scène IX
ANDRÉ, GENEVIÈVE
GENEVIÈVE.
Ah ! je respire à peine.
ANDRÉ.
Et moi, je suis mort.
GENEVIÈVE.
S’il m’eût vue, s’il savait que depuis quelques jours je suis là, chez lui, cachée près de vous...
ANDRÉ, s’échauffant.
Ah ! maintenant qu’il est parti, je suis fâché de ne pas m’être expliqué avec lui.
GENEVIÈVE.
Et que lui auriez-vous dit, André, qui ne l’eût irrité contre moi ?
ANDRÉ.
Je lui aurais dit... je ne sais pas ce que je lui aurais dit... mais il aurait su du moins que tu mérites mes respects, mes hommages, que j’ai raison de t’aimer plus que la vie, plus que moi-même.
GENEVIÈVE.
Oh !... juge de sa colère... il m’aurait chassée.
ANDRÉ.
Eh bien ! je serais parti avec toi. Te chasser ! quand il te doit son fils... car, vois-tu, Geneviève, je me rappelle maintenant... Dans mon délire, je ne sais quelle lueur de raison me revenait par moment. Cette voix si douce qui pénétrait jusqu’à mon cœur pour le ramener ; cette main que je pressais dans la mienne, ces traits d’un ange que je croyais voir à travers un nuage... Oh ! ce n’était pas un rêve, c’était toi, toi dont l’amour me faisait revivre, pour t’aimer encore.
Il s’assied dans la bergère.
GENEVIÈVE.
Oh ! du calme, André ; tu souffres.
ANDRÉ.
Non, mais ma pauvre tête, cette émotion, ces souvenirs...
GENEVIÈVE, s’asseyant auprès de lui.
C’est monsieur Marteau qui avait imaginé tout cela ; car de moi-même, je n’aurais jamais osé... et pourtant j’étais bien triste, bien malheureuse... je ne vous voyais plus comme à l’ordinaire.
ANDRÉ.
Oui, quand j’allais causer avec toi de mes projets, de mes espérances.
GENEVIÈVE.
Et je savais que tu étais malade ; je ne travaillais plus à ces fleurs que tu aimais tant, je mourais d’inquiétude ; alors, monsieur Marteau est venu me chercher en secret.
ANDRÉ.
Bon Joseph !
GENEVIÈVE.
Mais j’exigeai que personne ne fût dans la confidence ; personne...
Le regardant.
pas même...
ANDRÉ.
Ah ! c’est bien mal !
GENEVIÈVE.
Il le fallait. Pierre fut pourtant mis dans le secret, mais lui seul... j’étais là renfermée, et la nuit, quand tout le monde dormait, je sortais en tremblant de ma retraite... je te parlais en respirant à peine... mes larmes coulaient en silence, tu semblais tranquille, et j’étais heureuse jusqu’au jour.
ANDRÉ.
Et tu me quittais, méchante, mais pour te reposer, du moins.
GENEVIÈVE.
Non, j’écoutais, et depuis quatre jours, ma paupière ne s’est pas fermée ; j’étais trop inquiète près de toi, loin de toi, je veillais toujours pour toi.
ANDRÉ, la tête appuyée sur la bergère.
Et mon père voudrait nous séparer ! non, tu seras à moi, tu seras ma femme.
GENEVIÈVE.
Oh ! jamais.
ANDRÉ, cédant peu à peu au sommeil.
Et j’irai à la ville, avec toi... pour te justifier... pour leur dire à tous : C’est elle... c’est pour moi... c’est...
Il s’endort. Bas.
Geneviève.
GENEVIÈVE, le regardant.
Si faible !... et par moment tant d’exaltation... Il me fait trembler... et son père... si impitoyable !
Appuyant sa tête sur la bergère.
Moi, sa femme !
Air : Dormez, dormez, mes chers amours.
Oh ! non, ils ne le voudront pas...
Il vaut mieux que je parte, hélas !
Loin de ces lieux portant mes pas,
Pauvre, j’irai cacher ma vie...
Qu’André soit heureux... et m’oublie.
Elle s’est endormie peu à peu, l’orchestre achève l’air pendant les paroles suivantes.
ANDRÉ, rêvant.
Là, dans cette chambre, cachée.
GENEVIÈVE, balbutiant.
Pauvre André...
Scène X
ANDRÉ, GENEVIÈVE, LE MARQUIS, MARTEAU
Geneviève et André ont tous deux la tête appuyée sur le coussin de la bergère, ils dorment très rapprochés l’un de l’autre.
LE MARQUIS, entrant gaiement.
Maintenant, il peut partir, ça m’est égal ; Vermeil est sauvé, mon fils aussi ! au diable les vétérinaires, les médecins.
MARTEAU, paraissant mystérieusement dans le fond, à demi-voix.
Elle a eu le temps de rentrer.
LE MARQUIS.
Je suis maître chez moi... et nous...
GENEVIÈVE, doucement.
Je t’aime !
LE MARQUIS.
Hein ! qu’est-ce ?
MARTEAU, à part.
Diable, diable !
LE MARQUIS.
Ah ! bah ! une femme ! André ! qu’est-ce que cela veut dire ?
Il va pour aller au fauteuil.
MARTEAU, le retenant.
Eh bien qu’est-ce que vous voulez faire ?
LE MARQUIS.
Je vais leur apprendre...
MARTEAU, le retenant.
Les réveiller, n’est-ce pas ?
LE MARQUIS.
Eh ! oui, j’irai...
MARTEAU, l’empêchant.
Chut !... ils dorment si bien...
LE MARQUIS.
Mais...
MARTEAU.
Comme ils sont gentils !... deux petits chérubins, quoi !
LE MARQUIS, haussant la voix.
Une femme ! une grisette dans ma maison... dans la chambre de mon fils !...
ANDRÉ, se réveillant.
Reste, reste.
GENEVIÈVE, de même.
André !...
MARTEAU.
Ah ! voyez ce que vous avez fait ; vous les avez réveillés.
LE MARQUIS, lui échappant.
Eh ! va-t’en au diable !
Prenant Geneviève par le bras.
Eh ! dites donc un peu, péronnelle...
GENEVIÈVE.
Ah !
ANDRÉ.
Oh ciel !
Scène XI
ANDRÉ, GENEVIÈVE, LE MARQUIS, MARTEAU, HENRIETTE
HENRIETTE, entrant.
Que vois-je ? Geneviève !
LE MARQUIS.
Geneviève ! celle qui a eu l’impudence !...
ANDRÉ.
Grâce ! grâce !
GENEVIÈVE.
Monsieur, pardonnez-moi !...
LE MARQUIS.
Qu’est-ce qui lui a permis ?...
MARTEAU.
C’est moi !
LE MARQUIS.
Toi ?
MARTEAU.
Oui, moi... qui voyais votre fils mourir d’amour, de désespoir...J’ai prié... j’ai supplié cette fille... cet ange, de venir veiller auprès de lui... de l’entourer de soins... de le sauver.
HENRIETTE, prenant la main de Geneviève.
C’était donc pour ça ?...
LE MARQUIS.
Laissez-moi donc tranquille ! elle est venue pour me braver... pour lui tourner la tête... pour le séduire... à cause de sa fortune... l’imbécile !
ANDRÉ.
Mon père !
GENEVIÈVE, se levant.
Quelle horreur !
MARTEAU.
Marquis ! vous me faites pitié...
LE MARQUIS.
Mais il n’en sera rien... et je vais moi-même l’arrêter, et jeter à la porte...
Il marche sur Geneviève.
GENEVIÈVE, épouvantée.
Monsieur !...
ANDRÉ, avec force.
Mon père !...
MARTEAU, retenant fortement le marquis.
Halte-là !... marquis de Morand !...
GENEVIÈVE, retenant André.
André !...
LE MARQUIS, se débattant.
Lâche-moi !... lâche-moi donc...
MARTEAU.
Halte-là, vous dis-je !... vous ne ferez pas un pas de plus... Elle est venue ici sous ma surveillance...
HENRIETTE.
Immédiate.
MARTEAU.
Et moi, Joseph Marteau... je ne souffrirai pas qu’on mette la main sur elle... Ah ! ah !... c’est que je tiens ferme.
HENRIETTE.
Et vous faites bien... qu’est-ce que c’est que ça, donc ?... Mais c’est un bédouin que ce père-là !
LE MARQUIS.
Ah ! tu te mets avec eux contre moi... ah ! tu te fais le champion... le chevalier... d’une misérable !...
Geneviève se cache la tête dans ses mains. André fait un mouvement.
MARTEAU.
Laisse-le dire.
HENRIETTE.
Il divague.
LE MARQUIS, continuant.
Eh bien ! nous verrons comme tu sauras la défendre... Oh ! reste... je ne la toucherai pas... je ne veux pas lutter avec des niais...
Frottant son bras.
et en crocheteur ; mais j’ai mes gens qui sauront bien s’assurer de la princesse, pour s’être introduite chez moi furtivement... J’adresserai ma plainte au procureur du roi... qui l’enverra coucher en prison.
GENEVIÈVE.
Oh ! jamais.
MARTEAU.
Si vous faisiez ça !...
Ensemble.
Air des Deux Nuits.
LE MARQUIS.
Oui, je vais le faire ;
Tu sauras, j’espère,
Que dans ma colère
Je suis fort aussi.
Oui, je vais t’apprendre
Si j’ai le cœur tendre
Et qui l’on doit prendre
Pour le maître ici !
MARTEAU.
Nous aurons beau faire,
Je vois que ton père
Bouillant et colère,
Veut être obéi.
Je vais te défendre ;
Il devra m’entendre :
Je saurai le prendre :
Je sors avec lui...
GENEVIÈVE.
Nous aurons beau faire,
Je vois que son père
Plein de sa colère,
Veut être obéi.
Qui peut nous défendre !
S’il ne veut m’entendre ;
Il faudra nous rendre
À ses vœux ici.
HENRIETTE.
Nous aurons beau faire,
Je vois que son père,
Plein de sa colère,
Veut être obéi.
Il faut les défendre
Le rendre plus tendre,
Le forcer à prendre
Un meilleur parti.
ANDRÉ.
Il sauront beau faire,
Contre sa colère ;
Le marquis sévère,
Veut être obéi.
Qui peut nous défendre ?
S’il ne veut m’entendre,
Je saurai bien prendre
Un dernier parti.
Le marquis et Marteau sortent.
Scène XII
GENEVIÈVE, ANDRÉ, HENRIETTE
GENEVIÈVE.
En prison... oh ! j’en mourrai !
ANDRÉ.
Oh ! ne crains rien ! il me tuera plutôt.
HENRIETTE.
Allons donc, sont-ils jeunes... est-ce qu’on fait attention au radotage d’un vieillard qui délire, d’un vieux fou !... soyez donc sans crainte... après tout, ce n’est que de l’amour, et on n’enferme pas les femmes pour ça ; on connaît ses droits... ah ! ah ! il y a une charte au monde nous avons notre liberté personnelle, individuelle et constitutionnelle ! l’enfermer ! cette pauvre Geneviève, après une conduite aussi héroïque !
S’attendrissant.
Et moi qui ai pu croire... qui ai pu dire... il ne faut pas m’en vouloir, voyez-vous ! tu ne m’en veux pas, non, n’est-ce pas, ni vous non plus ?... merci... Soyez tranquilles, je réparerai le mal dont je suis cause ; je dirai partout que tu es une brave fille, et pour commencer, je vais aller rejoindre le marquis... je crierai !... je crierai plus fort que lui, il faudra bien qu’il te respecte et moi aussi... si tu t’es compromise, c’est très bien, ça ne regarde que toi !... Allons, ma chère, du courage ! tu as pour toi l’amitié de Marteau, l’amour de M. André, et moi qui en vaux deux, qui en vaux trois.
Elle sort.
Scène XIII
ANDRÉ, GENEVIÈVE
ANDRÉ, avec exaltation.
Et Dieu !... qu’elle oublie !...
GENEVIÈVE.
Oh ! je ne les attendrai pas... adieu, André, adieu ! je pars...
ANDRÉ.
Tu me quittes... tu m’abandonnes !
GENEVIÈVE.
J’échappe à votre père !
ANDRÉ.
Et où iras-tu ? tu as entendu !... compromise, déshonorée !... tu ne peux rentrer dans la ville sans qu’un cri de honte te fasse rougir ! ils seront tous cruels ! impitoyables comme mon père.
GENEVIÈVE.
Je me justifierai.
ANDRÉ.
Ils ne te croiront pas... pour toi, plus d’amis, plus de pitié, plus de travail, comme pour moi, plus de repos, de bonheur !
GENEVIÈVE.
Mais, c’est affreux !... que faire ? je ne puis rester ?
ANDRÉ.
Si fait, reste.
GENEVIÈVE.
André, quels regards !
ANDRÉ.
Reste, pour échapper avec moi à l’injustice, au désespoir !
GENEVIÈVE, avec effroi.
Ah !... ce langage !...
ANDRÉ.
Ils veulent te condamner à la honte ! te jeter en prison !...
GENEVIÈVE.
Ah ! plutôt mourir !
ANDRÉ.
Et moi aussi, vois-tu !... j’ai dit cela le jour que mon père a voulu me renfermer ici... vivre sans toi, je ne le pourrais pas !
GENEVIÈVE.
Malheureux !
ANDRÉ.
Défions leur colère à tous... cherchons un refuge où leur tyrannie ne puisse nous atteindre et qu’en voyant le mal qu’ils nous ont fait, à nous pauvres enfants sans force et sans défense, ils pleurent des larmes de sang... viens !
GENEVIÈVE.
Ah ! que veux-tu de moi !
ANDRÉ, la regardant.
Oh ! non, reste, toi, reste...
Air de Renaud de Montauban.
Ils te plaindront, malheur, malheur à moi,
Si pour mourir je forçais ton courage !...
Non, tu vivras... l’avenir est à toi ;
Que ton bonheur enfin soit mon ouvrage !
Mon père est là... je ne puis me venger !
Mais au remords peut-être le forcé-je...
Ah ! que du moins mon souvenir protège
Ce que je n’ai pu protéger,
Ce que vivant je n’ai pu protéger.
Pas d’autre parti pour moi.
Il l’embrasse.
HENRIETTE, en dehors.
Geneviève, André, sauvez-vous !
ANDRÉ.
Ils viennent !
HENRIETTE.
Le marquis !
ANDRÉ.
Adieu, Geneviève, adieu !
GENEVIÈVE.
André !
Il sort.
Scène XIV
HENRIETTE, GENEVIÈVE
HENRIETTE, entrant vivement.
Ils me suivent... Marteau a menacé le marquis... moi, j’ai crié, mais il a les poumons plus forts que moi... et maintenant, il veut te faire saisir par ses domestiques qu’il amène, pour qu’ils te conduisent jusqu’au procureur du roi, à travers la ville.
GENEVIÈVE.
Moi ! oh ! mon dieu !
HENRIETTE, dans le fond.
Le voilà !
GENEVIÈVE, se jetant dans la chambre.
Ah ! André !
HENRIETTE.
Quoi donc !
On entend crier le marquis et Marteau.
Scène XV
LE MARQUIS, MARTEAU, DEUX DOMESTIQUES, PIERRE, ensuite HENRIETTE
MARTEAU, en dehors.
Je vous dit de rester.
LE MARQUIS, de même.
Venez, je le veux.
MARTEAU, entrant vivement.
Où sont-ils ! où sont-ils ?
HENRIETTE, montrant la porte.
Là ! là !
LE MARQUIS, entrant.
Suivez-moi, vous autres, c’est moi qui suis votre maître, entendez-vous ? et le premier qui me désobéira...
Regardant autour de lui.
Eh bien ! qu’est-elle devenue ?
MARTEAU, froidement.
Elle est partie.
LE MARQUIS.
Nous allons voir... et mon fils ?
MARTEAU.
Votre fils, vous le tuerez.
HENRIETTE.
Oui, oui, vous le tuerez... oh ! je tremble !
LE MARQUIS, à Marteau.
Allons donc je veux qu’on m’obéisse.
HENRIETTE.
Mais...
LE MARQUIS, à Henriette.
Taisez-vous, ou je vous fais arrêter avec l’autre.
MARTEAU.
Elle, ça m’est égal.
Aux domestiques.
Mais je vous le défends.
LE MARQUIS, montrant le cabinet.
Et moi, je vous ordonne d’entrer dans ce cabinet. Ah ! je lui aurais peut-être pardonné... mais me défier chez moi... si c’est là qu’elle se cache !
Il entre dans le cabinet.
HENRIETTE.
Joseph !
On entend le bruit d’un verrou.
MARTEAU.
Qu’avez-vous ?
HENRIETTE.
Je ne sais, l’exaltation, le désespoir d’André, et ce cri d’effroi de Geneviève... et puis ce verrou...
MARTEAU.
Ah ! mais, quelle vapeur !
HENRIETTE.
C’est ici...
MARTEAU.
Grand dieu... après ce que j’ai vu... ce qu’il a dit.
Il se jette sur la porte.
Ouvrez ! ouvrez !
À Pierre qui est dans le fond.
Eh viens donc ?
PIERRE, courant l’aider.
Monsieur !...
LE MARQUIS, sortant du cabinet.
Personne !... eh bien !... qu’est-ce qu’ils font là...
La porte se brise, et Marteau entre.
Ah ça ! il brise les portes à présent... ce drôle !
Henriette suit Marteau.
Est-ce que par hasard elle aurait l’audace... allons, vous autres.
Il va pour entrer.
MARTEAU, portant Geneviève évanouie.
Place ! place ! éloignez-vous... évanouie !
LE MARQUIS.
Ah ! c’est elle... la voilà !
MARTEAU, la déposant dans la bergère.
Évanouie !... de peur... Vous ne savez pas avec votre colère, vos projets, vous les avez réduits à mourir... Il le voulait, lui, et déjà un brasier...
LE MARQUIS.
Ô ciel ! il se pourrait... André ?
Il va à la chambre.
HENRIETTE, en sortant, et lui barrant le passage.
Il est mort !
MARTEAU.
Hein ?
Geneviève revient peu à peu à elle.
LE MARQUIS, immobile.
Mort ! mort !
Marteau s’est approché de la porte de la chambre : il regarde et s’arrête.
HENRIETTE.
Oui, mort ! et c’est vous !...
LE MARQUIS.
Oh ! je veux encore... je veux...
Il veut entrer.
MARTEAU.
N’approchez pas.
LE MARQUIS.
Mon fils...
MARTEAU.
Vous n’en aviez pas... vous n’avez jamais été père... toujours cruel... toujours inexorable... Vous vouliez un esclave, sans mouvement, sans volonté... imbécile ou mort... allez donc, prenez son cadavre, et soyez content !...
HENRIETTE.
Despote !
GENEVIÈVE, revenant à elle et d’une voix faible.
André !...
LE MARQUIS, avec une fureur étouffée.
Mon fils !... Allez-vous-en... Sortez ! sortez, tous, ou craignez ma fureur. Mort... ah ! c’est indigne... c’est affreux. André ! mon enfant... Ah ! mon dieu !
Les domestiques sortent.
HENRIETTE, à part.
Ça lui donne des entrailles.
LE MARQUIS.
Va-t’en... j’étais sévère, dur, brutal, comme tu voudras, c’est ma nature, on ne se refait pas... mais je l’aimais et pour lui j’aurais donné mes biens, ma vie, je les donnerais encore.
GENEVIÈVE, rouvrant les yeux.
Oh ! non... André.
MARTEAU.
Et cette pauvre fille... comme vous l’avez traitée !... parce qu’elle avait pour lui un amour... des soins... une pitié que vous n’aviez pas.
GENEVIÈVE, apercevant le marquis.
Ah !
Elle se lève.
Son père.
HENRIETTE.
La perdrez-vous encore ?
LE MARQUIS.
Je ferai ce qui me plaira... laissez-nous...
À Geneviève.
N’ayez pas peur, mon enfant... tu l’aimas aussi, toi... je m’en souviendrai... tu ne me quitteras plus... vous serez...
S’attendrissant tout-à-fait.
Tu seras ma fille !
MARTEAU, vivement.
Votre fille !... bien vrai !
LE MARQUIS.
Est-ce que je manque à ma parole ?
HENRIETTE.
Et s’il était là ?
LE MARQUIS.
Qui ?...
MARTEAU.
L’autre !
HENRIETTE.
L’amoureux...
LE MARQUIS.
Que dit-elle ?...
HENRIETTE.
Je dis que vous étiez méchant... et je l’ai tué... vous êtes gentil, et je le ressuscite...
MARTEAU.
La bonne folle.
HENRIETTE, appelant.
M. André !
André s’élance hors de sa chambre et s’arrête effrayé à la vue de son père.
Scène XVI
LE MARQUIS, MARTEAU, PIERRE, HENRIETTE, ANDRÉ
LE MARQUIS, immobile et les traits contractés.
Mon fils !
HENRIETTE.
Voilà votre père qui est un brave homme, qui vous idolâtre quoique vous ne soyez pas mort... et qui vous marie à Geneviève.
MARTEAU, le jetant au cou du marquis.
Eh ! embrassez-le donc... pendant que c’est chaud !
ANDRÉ, se jetant dans ses bras.
Mon père !...
LE MARQUIS, se soutenant à peine.
André, vous vouliez donc me tuer... de chagrin, de joie...
ANDRÉ.
Oh ! si j’avais su...
GENEVIÈVE.
Ah ! monsieur...
LE MARQUIS.
Mais, c’est une infamie ; c’est une horreur... me tromper ainsi... me surprendre...
MARTEAU.
Eh bien ! et votre parole ?
LE MARQUIS.
Qu’est-ce qui te dit que je ne la tiendrai pas ?
HENRIETTE.
Allons, donc... dites-leur mes enfants... je vous unis et je vous bénis...
LE MARQUIS.
Eh ! qu’il l’épouse, et qu’ils aillent se promener...
MARTEAU.
Eh ! ils feront bien...
HENRIETTE.
Et embrassez, tous les quatre, Henriette, car sans elle...
MARTEAU.
Oui, tu es une bonne fille, et je te r’aime !
HENRIETTE.
Ça devient plus grave, j’y songerai...