Amarillis (François TRISTAN L’HERMITE)

Pastorale, adaptation au Théâtre de La Célimène de Rotrou.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de l’Hôtel de Bourgogne, en 1652.

 

Personnages

 

LISIMÈNE

BÉLISE, nièce de Lisimène

TYRÈNE, amoureux d’Amarillis

AMARILLIS, bergère

PHILIDAS, amoureux d’Amarillis

DAPHNÉ, sœur d’Amarillis

CÉLIDAN, amoureux de Daphné

TROIS SATYRES

CLIMANTE, domestique de Daphné

 

La Scène est au bord du Lignon.

 

 

ACTE I

 

 

Scène première

 

LISIMÈNE, BÉLISE

 

LISIMÈNE.

Je commence à vous voir, et vous n’avez qu’à peine

Visité ce grand bois et cette riche pleine,

Vous arrivés, ma Nièce, en cet heureux séjour,

Et vous osez déjà me parler du retour ?

BÉLISE.

Je confesse qu’ici sans haine et sans envie

On goûte les plaisirs les plus purs de la vie,

La cabane me plaît bien plus que nos maisons ;

Les villes à mes yeux ne sont que des prisons,

Je hais des Courtisans une foule insolente,

Ici tout m’entretient, tout me rit, tout m’enchante,

Et de quelque coté que je tourne mes pas

L’y rencontre toujours quelques nouveaux appas.

Ce lieu comme Lyon est rempli de délices.

LISIMÈNE.

La Cour n’a rien de plus que des soins et des vices,

Celle de Gondebaud où brûlent tant d’Amants

Ne saurait égaler nos divertissements.

BÉLISE.

Mais partout la discorde a suscité la guerre.

LISIMÈNE.

Le Ciel va redonner la Paix à cette Terre ;

Mais quand on en viendrait en cette extrémité,

Dans les Palais d’Ysoure on est en sûreté,

Nous en sommes voisins, et pouvons dans une heure

Choisir une retraite en leur belle demeure ;

Veuillez donc demeurer en ce lieu désormais,

Contemplez tous nos biens, et les goûtez en paix ;

Mille jeunes beautés parent cette contrée,

On n’y voit rien d’égal, Philis, Diane, Astrée,

Amarillis sa sœur, et mille autres encor

Font dans ce doux climat revoir le siècle d’or.

On y voit des Bergers, on y voit des Bergères,

De qui les qualités ne sont pas ordinaires,

Entr’eux un jeune Amant ne vous déplaira pas,

Il a beaucoup d’esprit, de grâces et d’appas :

Et si vous n’enviez l’honneur de sa Maîtresse

Il est bien mal-aimé qu’un autre objet vous blesse,

Pourquoi rougissez-vous ?

BÉLISE.

Ce défaut indécent

Paraît sans mon aveu sur ce front innocent ;

Je rougis, quoiqu’on die, et quoi qu’on me propose,

Sans en pouvoir moi-même imaginer la cause.

LISIMÈNE.

Vous la savez pourtant ; c’est que, jusqu’à ce jour,

On ne vous a parlé ni d’Amant, ni d’Amour ;

Vous ignorez ces noms, et dans cette innocence,

Le discours que j’en fais vous trouble, et vous offense.

BÉLISE, bas.

Que n’est-il vrai Tyrène !

LISIMÈNE.

Haussez un peu la voix.

BÉLISE.

Je dis qu’il fait beau voir l’épaisseur de ce bois,

Et ces oiseaux divers dont la douce musique

Réjouirait l’esprit le plus mélancolique.

LISIMÈNE.

Ô Dieux ! qu’elle est adroite ! Il est vrai que leurs chants

Rendent Lion jaloux de la beauté des champs.

Aussi mille Amoureux, en cette solitude,

Viennent perdre leurs soins, et leur inquiétude :

Ces lieux ont, chaque jour, de nouveaux habitants,

Ils y viennent fâchez, et s’y trouvent contents.

Les cours sont enchantez de l’air qu’on y respire,

Chacun y fait l’Amour, peu de monde y soupire.

Ce Dieu de tous ses traits y choisit les meilleurs,

Il est Roi parmi nous, il est Tyran ailleurs.

Mais entre les Amants, qui viennent, sur ces rives,

Aux doux chants des oiseaux joindre leurs voix plaintives,

Tyrène, un Cavalier de qui les qualités

Ont du Ciel et du sort les efforts limités...

BÉLISE.

Comment le nommez-vous ?

LISIMÈNE.

Tyrène.

BÉLISE.

Ah ! le perfide !

LISIMÈNE.

Toujours triste et pensif, et toujours l’œil humide,

Rend tous les cours atteints d’amour, et de pitié,

Si le Ciel les a faits capables d’amitié.

La plus grande froideur cède à son éloquence,

Et contre ses écrits une âme est sans défense :

J’en lirai quelques-uns, écoutez.

BÉLISE.

Ô malheur !

LISIMÈNE.

Son visage à ces mots a changé de couleur.

BÉLISE.

On m’a pris mes papiers.

LISIMÈNE lit.

Je suis comme à la gehenne.

BÉLISE.

Ô Dieux !

LISIMÈNE.

Écoutez donc comme il conte sa peine.

Lettre.

Je suis comme à la gêne
Absent de vos beaux yeux qui m’embrassent si fort ;
Et jusques à la mort,
Je dois porter ma chaîne :
C’est un Arrêt de l’Amour et du sort.

TYRÈNE.

A-t-il bien exprimé la douleur qui le presse ?

Et sait-il bien toucher le cœur d’une Maîtresse ?

BÉLISE.

Si bien, que ce perfide est le seul qui lui plaît,

Et qu’elle l’aime encor, tout volage qu’il est ;

Tous les jours ses écrits lui font verser des larmes,

Et l’ingrat porte ailleurs son amour, et ses charmes.

LISIMÈNE.

Vous savez donc son nom ?

BÉLISE.

Vous le savez aussi ;

Je n’ai pas le dessein de cacher mon souci.

Je vous dois confesser le mal qui me possède ;

Je sais qu’il faut parler pour trouver du remède.

Et c’est l’intention de mon cœur désolé ;

Je ne me taisais pas, mes yeux vous ont parlé.

Mon mal a sur mon front écrit sa violence,

Et l’on ne peut qu’à tort condamner mon silence.

Il est vrai que Tyrène a mon cœur enflammé ;

J’aime, je le confesse, hé ! qui n’a pas aimé !

Alors que je voyais mes compagnes atteintes,

Je blâmais leurs soupirs, et j’accusais leurs plaintes,

Mais j’ignorais le mal qui m’était destiné,

J’autorise à présent ce que j’ai condamné.

Je crois qu’on me doit plaindre, et que sans injustice,

La plus froide ne peut accuser mon caprice.

Dieux ! combien je perdrais en perdant ces écrits,

Qui vous les a donnés ? et qui me les a pris ?

LISIMÈNE.

Moi-même, en vos habits, quand vous fûtes couchée,

Et c’est où j’ai connu qu’Amour vous a touchée.

Certes je fais état de votre élection,

On ne peut condamner votre inclination.

Tyrène est d’un esprit et d’une humeur aimable,

Et sa condition à la votre est sortable.

Il mérite beaucoup : mais, en peu de discours,

Contez-moi de vos feux l’origine et le cours.

BÉLISE.

Durant mes plus beaux jours, en sortant de l’enfance,

Dans l’âge de la joie, et de l’indifférence,

Le sage Armageddon, qui me donna le jour,

Sous le saint nom d’hymen, fit naître mon Amour :

Et jusques à ce temps j’avais toujours blâmée

La violente ardeur dont je suis enflammée ;

Alors que, dans un jour à mon repos fatal,

Chez mon Oncle à Lyon je vis Tyrène au bal.

J’étais si jeune encor qu’on ne me parlait guère :

Je lui plus toutefois, sans penser à lui plaire.

Quelques traits de mes yeux lancez innocemment

À la première vue en firent mon Amant ;

Il me jura d’abord une immortelle flamme,

Et me voulut donner l’Empire de son âme,

J’étais tout son espoir et son plus cher souci,

Mais si je le vainquis, il voulut vaincre aussi,

Et donnant de ses feux une preuve bien claire,

Il fit de notre hymen entretenir mon Père ;

Pour gagner ce vieillard il ne lui manquait rien,

Il avait le mérite, et l’esprit et le bien ;

Ce dernier suffisait pour le pouvoir surprendre,

Quiconque est riche enfin par tout peut être gendre ;

De ce Siècle pervers c’est le plus riche don ;

Par là Tyrène sût gagner Armageddon.

Mon Père m’ordonna de souffrir sa visite,

Il l’aimait pour son bien, et moi pour son mérite,

Et son profond respect sût si bien m’émouvoir

Que je prenais plaisir à suivre mon devoir.

En suite une querelle à mes vœux importune

Vint traverser le cours de ma bonne fortune.

Tyrène en un combat fit périr Dorilas.

LISIMÈNE.

Qui brûlait comme lui de vos jeunes appas ?

BÉLISE.

C’est ainsi qu’on le dit.

LISIMÈNE.

Après cette querelle,

Il fallut s’absenter.

BÉLISE.

Depuis, cet infidèle,

Ne se souvenant plus de ses feux ni de moi,

Après un peu d’absence a violé sa foi,

Je voudrais imiter ce volage Tyrène.

Mais comme notre sexe aime avec plus de peine,

Il se dégage aussi plus difficilement,

Et ne peut sans rougir courir au changement.

LISIMÈNE.

Le voici.

BÉLISE.

Cachons-nous, de peur qu’il ne nous voie.

LISIMÈNE.

Je songerai tandis sa tristesse, ou sa joie.

 

 

Scène II

 

TYRÈNE, LISIMÈNE, BÉLISE

 

TYRÈNE.

Stances.

Fut-il jamais un malheureux
Sous l’empire amoureux 
Dont l’ennui fut égal à ma douleur extrême ? 
Je charmais autre part, ici je suis charmé,
J’aime, et je suis aimé,
Mais ce n’est pas de ce que j’aime.

De mes maux Bélise a pitié,
Elle en sent la moitié, 
Malgré cette rigueur et malgré notre absence ; 
Et lâche que je suis, j’aime de tout mon cœur
Celle dont la rigueur
Semble punir mon inconstance.

Est-il possible, ô Dieux !

LISIMÈNE.

Oyez comme il se plaint ;

On connaît à sa voix que son cœur est atteint.

TYRÈNE.

Doux ennui toutefois, et bienheureuse haine,

Si je touche à la fin le cœur de l’inhumaine.

La peine et les efforts de l’acquisition

Sont un doux souvenir en la possession.

Mais qui me veut parler ?

LISIMÈNE.

Bannis cette tristesse ;

Et donne un peu de trêve au tourment qui te presse.

Tout succède à tes veux.

TYRÈNE.

Ô Dieux ! qu’ai-je entendu ?

LISIMÈNE.

Et l’on veut t’accorder le bonheur qui t’est du.

TYRÈNE.

Épargnez mes ennuis, aimable Lisimène,

Avez-vous vu l’objet qui fait naître ma peine ?

LISIMÈNE.

Oui, j’ai vu plus encor.

TYRÈNE.

Et quoi ?

LISIMÈNE.

Certains écrits

Qu’elle tenait bien chers, et qui m’ont tout appris.

Ô le charmant esprit que celui de Tyrène !

Il pourrait triompher de l’âme la plus veine,

Et que cette beauté montre de jugement

Dans le choix qu’elle a fait d’un si parfait Amant.

TYRÈNE.

Voulez-vous que j’espère, et cette âme inhumaine

Me défend seulement de parler de ma peine ?

L’insensible causant ce qui me fait mourir,

À peur de le savoir, de peur de le guérir.

LISIMÈNE.

Tyrène, une Maîtresse est d’humeur plus discrète,

Que de pouvoir si tôt avouer sa défaite,

La tienne se déclare, et ne me crois jamais,

Si ton cœur n’est l’objet de ses plus doux souhaits ;

Me remercieras-tu, si de ma propre bouche

Tu sais dans un moment que ton amour la touche ?

TYRÈNE.

Je vous adorerais.

LISIMÈNE, lui montrant Bélise.

Adore ses appas,

La voici ; que fais-tu ? tu ne l’aborde pas ?

Quelle humeur a si tôt ton âme refroidie !

 

 

Scène III

 

BÉLISE, TYRÈNE, LISIMÈNE

 

BÉLISE.

Traître, que tu sais mal cacher ta perfidie !

Es-tu sans artifice ? et puis-je avoir surpris

L’excellence, et l’honneur, des plus rares esprits ?

Au moins qu’un ris forcé te change le visage,

Témoigne du plaisir ; et bénis mon voyage.

Dis que tu souhaiterais ce bonheur sans pareil ;

Approche, appelle-moi ta Reine et ton Soleil.

Quoi, tu ne peux forcer cette inutile honte ?

Et ta voix quelquefois se donne à si bon compte,

Tu trouvais à Lyon des traits si délicats,

Et tu m’as si bien su prouver ce qui n’est pas.

TYRÈNE.

Ô Dieux ! je vois Bélise.

BÉLISE.

Il va conter merveille,

Et sa fidélité n’aura point de pareille.

TYRÈNE.

Quoi ! Bélise, est-ce vous que je trouve en ces lieux ?

Et dois-je croire ici mon oreille et mes yeux ?

BÉLISE.

Je suis toujours la même, et ne suis point changeante,

Il n’en est point ainsi de ton âme inconstante ;

Tu n’es plus ce Tyrène autrefois si charmant,

En toi tout est changé jusqu’à l’habillement,

Tu n’as rien conservé de ce qui me sût plaire,

Tu n’es plus qu’un Berger digne d’une Bergère.

TYRÈNE.

Les Bergers de ces lieux sont d’illustres Héros

Qui dans un sain asile ont cherché du repos,

Mais ne m’accuse point d’être à tort infidèle,

Puisque tu la causas, tu sais bien ma querelle,

Dorilas étant mort, sans longtemps consulter

Pour venir en ces lieux il fallut s’absenter,

Tandis que mes parents s’employant pour ma grâce,

Par je ne sais quel sort, m’en allant à la chasse,

Je vis Amarillis, dont l’éclat me ravit.

Elle me fit changer de Maîtresse et d’habit.

J’accorde, que je quitte un bien incomparable,

Pour semer sur du vent, et bâtir sur du sable,

Je recevais chez vous des traitements meilleurs ;

Mais un secret destin porte mes veux ailleurs.

BÉLISE.

Dis qu’un secret destin porte ailleurs ta folie.

TYRÈNE.

Bélise est toujours gaie, et sans mélancolie.

BÉLISE.

Non, non, crois qu’en riant je dis la vérité,

Hé ! qui ne rirait pas de ta légèreté ?

Quelle plaisante humeur agite ainsi ton âme ?

On pourrait l’excuser dans l’esprit d’une femme,

Puisque selon l’erreur de votre jugement,

Elle est de son instinct sujette au changement.

Mais que ces Esprits forts, ces miroirs de constance,

Fassent au moindre vent si peu de résistance,

Que leur fidélité manque aux premiers effets,

C’est un sujet de rire ou l’on n’en eut jamais.

TYRÈNE.

Si tu considérais combien l’absence est forte,

On ne te verrait pas discourir de la sorte.

Ta présence aurait pu divertir ce malheur :

Car qui voit le Soleil sent toujours la chaleur.

BÉLISE.

Il est vrai ta constance est digne qu’on t’adore !

Traître, j’étais absente, et je t’aimais encore,

J’avais les mêmes feux, et le même souci :

J’ai vécu sans te voir, et sans changer aussi.

Sans te voir ! je m’abuse, et ma triste pensée

M’a toujours de Tyrène une image tracée :

Je t’ai vu tous les jours, je t’ai parlé cent fois.

TYRÈNE.

Il ne m’en souvient point.

BÉLISE.

Mais sans yeux et sans voix,

Je n’étais pour mon mal que trop ingénieuse,

Ma mémoire est trop bonne et trop officieuse.

TYRÈNE.

Et moi je ne saurais me vanter de ce point,

J’ai bien tôt oublié ce que je ne vois point.

Excuse en ce malheur ma mémoire inféconde,

Ou que de ce défaut la Nature réponde.

Mais voici ma Bergère, admire sa beauté,

Et ne condamne plus mon infidélité.

BÉLISE.

Va, barbare à mes yeux, lui conter ton martyre ;

Obtiens de cet objet ce que ton cour désire,

J’y consens, infidèle ; adore ses appas.

TYRÈNE.

Tu profiterais peu de n’y consentir pas.

BÉLISE.

Cachons-nous pour l’ouïr.

 

 

Scène IV

 

TYRÈNE, AMARILLIS

 

TYRÈNE.

Adorable merveille,

En beauté sans seconde, en rigueur sans pareille,

Quand voulez-vous tarir la source de mes pleurs ?

Quand sera votre esprit sensible à mes douleurs ?

Ces rochers orgueilleux en des ruisseaux se fondent,

Ils entendent mes cris, leurs échos me répondent,

Et quand j’ai demandé si mon mal inouï

Finirait quelque jour, elles m’ont dit : « Oui. »

Vous conservez pourtant votre rigueur extrême,

Et je n’ose espérer que vous parliez de même.

AMARILLIS.

Où peut être ma sœur ?

TYRÈNE.

J’implore du secours ;

Aimable Amarillis, entendez mes discours.

AMARILLIS.

L’avez-vous vue ici ?

TYRÈNE.

Vous me fermez l’oreille,

Pour ne pas avouer mon ardeur sans pareille.

AMARILLIS.

Où la puis-je trouver ?

TYRÈNE.

Dieux ! que de cruauté !

Je parle de mon mal, inhumaine beauté.

AMARILLIS.

Je la cherche partout.

TYRÈNE.

Cruelle, oyez ma plainte,

Donnez un mot au mal dont mon âme est atteinte.

AMARILLIS.

Dieux ! que ces importuns me dérobent de temps,

Je les fais tous souffrir, ils sont tous mécontents.

Ce n’est que de mon cœur que leurs plaisirs dépendent,

Je n’en possède qu’un, et tous me le demandent.

Qui le doit obtenir ? qui seront les jaloux ?

Nul de vous ne l’aura, pour vous accorder tous.

TYRÈNE.

Comparez nos tourments, considérez nos peines,

S’ils ont versé des pleurs, j’en verse des fontaines,

S’ils sentent quelque ardeur, je me sens consumer,

Ils aiment froidement, et je sais seul aimer.

AMARILLIS.

Tous en disent de même.

TYRÈNE.

Et seul je le dois dire,

Si la plainte est plus juste, où la fortune est pire,

Tyrène sait mourir, s’ils savent endurer,

Son inclination ne se peut comparer.

Pour vous, j’ai violé l’amitié la plus sainte

Dont jamais ici bas une âme fut atteinte,

Il n’était rien d’égal à mes contentements,

Je causais de l’envie aux plus heureux Amants.

Je pouvais loin de vous défier la fortune,

J’obligeais trop Bélise, et je vous importune ;

Tous mes vœux l’honoraient, et vous les refusez.

Je les voyais chéris, je les vois méprisés.

Adieu, je hais l’amour d’un esprit infidèle,

Et je ne prétends rien au bien de cette Belle.

Reportez-lui ce cœur que vous me présentez ;

Vous me pourriez quitter comme vous la quittez.

 

 

Scène V

 

BÉLISE, TYRÈNE

 

BÉLISE.

Ô qu’il est satisfait et qu’il profite au change,

Soi-même il se punit, et m’offensant me venge.

Tyrène, qui méprise est enfin méprisé.

TYRÈNE.

Je n’attendais pas mieux que d’être refusé.

Ah ! je jure le Ciel, que s’il m’était possible,

Je me dégagerais de cette âme insensible.

Que ce cœur brûlerait de ses feux anciens,

Que je m’enchaînerais de mes premiers liens.

BÉLISE.

Oui, si la chaine aussi t’était encor offerte,

Et si je désirais de recouvrer ma perte.

Mais ce soin me travaille assez légèrement,

Un bien que chacun fuit se conserve aisément ;

J’ai vu le peu d’état qu’on fait de ton service,

Et je ne crains pas fort qu’aucune te ravisse.

J’épreuve qu’il est vrai que l’Amour n’a point d’yeux,

Je réputais jadis mon destin glorieux,

Quand ton affection s’offrait à ma mémoire,

Je croyais tout Lyon envieux de ma gloire.

Que Tyrène écrivît, que Tyrène parlât,

Je ne croyais jamais qu’un autre l’égalât.

Opinion bien fausse, et que je n’ai plus eue,

Depuis que la raison m’a dessillé la vue.

Je n’estime plus tant les charmes de ta voix,

Je m’étonne bien plus de l’erreur où j’étais.

Mon âme s’est rendue à de faibles atteintes,

Tu galantises mal, et tu fais mal des plaintes.

Ne figurant pas mieux ta peine et ton souci,

Amarillis fait bien de te traiter ainsi.

Tu lui parlais de pleurs pour exprimer ta peine,

Mais cet abaissement est honteux à Tyrène.

TYRÈNE.

Épargne un malheureux, et quelque qualité

Dont jadis ton esprit ait le mien enchanté.

Crois que tu pourrais peu sur cette âme inhumaine,

Qu’en mon lieu tu serais en une même peine.

Elle n’estime rien que ses propres appas,

Venus sous mes habits ne la toucherait pas.

On ne peut rien gagner sur cette âme insensible.

BÉLISE.

Et si je lui plaisais ?

TYRÈNE.

Tu ferais l’impossible.

BÉLISE.

Si tu veux en avoir les divertissements,

Tu n’as qu’à m’envoyer un de tes vêtements.

TYRÈNE.

Je t’en fais présent d’un dont l’étoffe éclatante

Doit être avantageuse à ta beauté charmante ;

Sa broderie est riche, et jette des éclats

Qui pourront rehausser celui de tes appas.

BÉLISE.

Tu riras de la feinte, et je suis assez vaine

Pour espérer l’honneur de fléchir l’inhumaine

Sous le nom de ton frère, et sous celui d’amant,

Je percerai son cœur plus dur qu’un diamant.

Je n’arrivai qu’hier, et n’étant pas connue,

Il m’est aisé de feindre, et de tromper sa vue.

TYRÈNE.

Ce divertissement ne peut être que doux,

De voir Cléonte Amant, et Tyrène jaloux.

Mais après cet effet, que je trouve admirable,

Tu ne me seras plus qu’un objet adorable ;

De tes vœux dépendra tout mon contentement,

Et je mépriserai l’Amante pour l’Amant.

BÉLISE.

Je ne t’oblige à rien, et fais cette entreprise,

Sans dessein que ton cœur me rende sa franchise.

Ne dis point qui je suis aux beautés de ce lieu,

Et m’envoie un habit.

TYRÈNE.

Dans un moment.

BÉLISE.

Adieu.

 

 

ACTE II

 

 

Scène première

 

TROIS SATYRES

 

PREMIER SATYRE.

As-tu vu dans ce fond ces deux belles Bergères ?

DEUXIÈME SATYRE.

Trop pour leurs intérêts, fussent-elles légères

Plus que les jeunes Daims qu’en courant j’atterrai,

Avant qu’il soit longtemps je les attraperai.

TROISIÈME SATYRE.

Pour se mieux délasser, au bord d’une fontaine,

De se laver les pieds elles prenaient la peine ;

Et lorsque librement, et sans penser à nous,

Elles se retroussaient jusques sur les genoux,

Je voyais une cuisse aussi blanche, aussi ronde

Que jamais la Nature en forma dans le monde.

Ô quels friands morceaux pour les Princes des bois !

Ô qu’ils sont délicats ! j’en lèche encor mes doigts.

DEUXIÈME SATYRE.

De l’endroit où j’étais, j’ai vu d’autres merveilles.

Ah ! ah ! pour m’écouter vous dressez les oreilles.

J’ai vu, j’ai vu, j’ai vu par le reflet de l’eau,

Si je ne suis trompé, quelque chose de beau.

TROISIÈME SATYRE.

À t’entendre parler tu n’en as vu que l’ombre,

Moi j’ai vu tout à nu des Beautés en grand nombre.

Qu’elles avaient d’appas ! mais c’était de la chair

À qui pas un de nous n’aurait osé toucher.

PREMIER SATYRE.

Je me doute de qui.

TROISIÈME SATYRE.

Des Nymphes de Diane

Que je voyais baigner, monté sur un platane.

Ah ! depuis Actéon le profane mortel,

J’oserais bien jurer qu’on n’a rien vu de tel.

C’était dans un ruisseau dont l’eau tranquille et claire,

À ces jeunes beautés sert d’hôtesse ordinaire.

Là je voyais à nu montrer de si beaux corps,

Que me dût-on changer en un Cerf de dix cors

Et les chiens, de ma peau, se dussent-ils repaître,

J’irais les voir encor, s’ils y devaient paraître.

PREMIER SATYRE.

Compagnon, si la troupe alors t’eût aperçu,

De nouveaux cornichons ton front serait bossu.

Ah ! que de coups de poing ! ah ! que de coups de gaules

Auraient bien aplani le poil de tes épaules.

TROISIÈME SATYRE.

L’une qui sur le bord marchait comme à tâtons,

Laissant ses vêtements montrait ses beaux tétons,

Et, touchant de son pied cette onde cristalline,

Faisait voir au grand jour une jambe poupine,

Une cuisse bien faite, un ventre potelé,

Pour qui notre Dieu Pan lui-même aurait brûlé ;

Je dis comme un tison fait d’une vieille souche.

DEUXIÈME SATYRE.

Tu me fais enrager, l’eau m’en vient à la bouche.

TROISIÈME SATYRE.

L’autre, qui sur le ventre en grenouille nageait,

Retirait ses deux bras, et puis les allongeait,

Et parfois soufflant l’eau d’une bouche vermeille,

Folâtrait d’une grâce à nulle autre pareille,

Et dans ses beaux cheveux attirait les zéphyrs,

Et faisait soulever mille amoureux soupirs.

PREMIER SATYRE.

Cette peinture est belle et, je te prie, achève.

TROISIÈME SATYRE.

Une autre toute nue était dessus la grue,

Mais assise en posture à te faire pitié,

Car elle se tirait une épine du pied,

Une jambe assez haut sur sa cuisse croisée,

Et qui...

PREMIER SATYRE.

Ah ! je t’entends ; était bien disposée.

TROISIÈME SATYRE.

Une autre s’allant seoir sur un prochain gazon

S’essuyait en tous lieux, comme c’est la raison.

Ah ! qu’elle avait d’appas ! ah ! que de belles choses,

Tout son corps n’était fait que de lys et de roses.

Un certain vermillon, dont l’éclat était doux,

Colorait tendrement sa fesse et ses genoux.

DEUXIÈME SATYRE.

Ouf ! arrête-toi là ; n’en dis pas davantage,

Tu me ferais crever d’une amoureuse rage.

Ah ! que n’étais-je là ; je l’eusse prise au corps,

Eussé-je du souffrir un million de morts.

Dans le plus fort du bois je vous l’aurais fourrée,

Comme un Renard qui prend une poule égarée

J’aurais eu le plaisir de contenter mon feu.

TROISIÈME SATYRE.

C’est le fils de Luxure, ou du moins son Neveu.

PREMIER SATYRE.

Pour les plaisirs d’amour, il est insatiable.

TROISIÈME SATYRE.

Pour être si petit, il est ribaud en Diable.

DEUXIÈME SATYRE.

Pour vous, honnêtes gens, à vous bien regarder

Quelqu’un vous donnerait une fille à garder ;

On n’a qu’à remarquer vos mines et vos gestes,

On vous prendra tous deux pour bouquins fort modestes.

TROISIÈME SATYRE.

Mais il faut revenir enfin à nos moutons,

Ces filles vont partir, marchons et nous hâtons.

PREMIER SATYRE.

Si nous les attrapons, pour contenter nos flammes,

Comment en ferons-nous, nous n’avons que deux femmes

Pour trois.

TROISIÈME SATYRE.

Dessus ce point il sera débattu ;

Nous pourrons, les ayant, tirer au court fétu ;

La plus petite paille ira chercher fortune ;

Et les deux plus heureux en prendront chacun une.

DEUXIÈME SATYRE.

Il n’est point de fétu, de paille, ou de hasard,

Nous nous gourmerons bien, ou j’en aurai ma part.

TROISIÈME SATYRE.

Il faut prendre, devant, ces Animaux sauvages,

Puis, après, de leurs peaux nous ferons les partages.

Allons de ce côté.

PREMIER SATYRE.

Courons, quelqu’un nous suit ;

Quelque fâcheux Berger prés de nous fait ce bruit.

 

 

Scène II

 

AMARILLIS, DAPHNÉ

 

AMARILLIS.

Pourquoi m’accusez-vous de trop de retenue ?

Je ne déguise rien, j’ai l’humeur ingénue.

Qui peut, si ce n’est vous, chérir mes intérêts ?

Et qui doit que ma sœur partager mes secrets ?

DAPHNÉ.

Quelque si libre humeur dont un esprit puisse être,

Il est bien malaisé qu’il fasse tout paraître ;

Toujours quelque secret se réserve au dedans,

Qui même n’est pas su des plus chers confidents.

Mais sur tout en amour la plus libre est secrète,

Et comme elle est aveugle, elle est aussi muette.

On ne s’ose fier à son meilleur ami,

Et le cœur le plus franc ne s’ouvre qu’à demi.

Posséder tant d’attraits, être si recherchée,

Captiver mille esprits, et n’être point touchée,

Ha ma sœur ! pensez-vous qu’on le puisse estimer ?

Le Ciel vous a-t-il faite incapable d’aimer ?

Évitez-vous les coups dont toutes sont blessées ?

Et n’eûtes-vous jamais de pareilles pensées ?

L’Amour est un Archer qui n’a jamais failli,

Si le cœur ne se rend quand il est assailli,

Il prend une autre voie, il le force, il le blesse,

Et l’orgueilleuse enfin reconnaît sa faiblesse.

AMARILLIS.

Il est maître des cœurs qui se laissent dompter,

Mais quand on le veut fuir, on le peut éviter.

DAPHNÉ.

Ce Dieu, comme il lui plaît atteint les plus cruelles ;

On prend la fuite en vain ; ma sœur, il a des ailes.

AMARILLIS.

Mais les ailes qu’il a sont courtes quand il naît,

Cet enfant vole-t-il, faible encor comme il est ?

DAPHNÉ.

On ne sent pas l’Amour au point de sa naissance,

Et qui ne le sent pas, ne craint point sa puissance.

AMARILLIS.

Mais alors qu’on le sent, on l’évite aisément.

DAPHNÉ.

Alors il sait voler, on s’enfuit vainement.

AMARILLIS.

Aussi n’ai-je jamais sa force méprisée,

Et mon âme à ses traits est toute disposée.

Mais de les prévenir, les prendre en son carquois,

Et, de ma propre main, me ranger sous ses lois,

Qui me voudrait, ma sœur, conseiller de le faire,

Ne me donnerait pas un avis salutaire.

J’approuve qu’un esprit mette les armes bas ;

J’approuve même aussi qu’il ne se rende pas.

Je n’aimerai jamais, qu’Amour ne m’ait blessée,

Si je lui dois céder, j’y veux être forcée.

DAPHNÉ.

Avouez toutefois que parmi tant d’Amants

Qui révèrent en vous des attraits si charmants,

Il s’en trouve quelqu’un qui vous plaît davantage,

Et dont plus volontiers vous agréeriez l’hommage.

AMARILLIS.

Philidas vaut beaucoup.

DAPHNÉ.

Que les attraits sont doux.

AMARILLIS.

Mais je le vois qui vient ; ma sœur, retirons-nous.

DAPHNÉ.

Craignez-vous son abord ?

PHILIDAS.

Je la vois l’inhumaine.

DAPHNÉ, à Philidas.

Je travaillais pour vous ; mais j’ai perdu ma peine.

 

 

Scène III

 

PHILIDAS, CÉLIDAN

 

PHILIDAS.

Hélas ! cruel ami, que ma douleur te plaît !

Vois comme elle me fuit, l’insensible qu’elle est !

Et tu dis que le temps la rendra plus traitable,

Tu diffères l’arrêt de mon sort lamentable,

Tu me retiens le bras, tu diffères ma mort,

Tu connais, Célidan, si je me plains à tort.

CÉLIDAN.

Philidas, elle est fille, et la fille est changeante ;

Nous la verrons un jour t’être plus indulgente,

Le temps amollira ce courage inhumain,

Elle fuit aujourd’hui, tu l’atteindras demain.

Ne l’avoir pas suivie est un pas pour l’atteindre,

Si tu la veux fléchir, il faut mieux te contraindre.

Tu ne sais pas bien l’art qui la peut engager.

PHILIDAS.

Enseigne-le-moi donc, si tu veux m’obliger.

CÉLIDAN.

Il faut paraître froid pour toucher les Bergères,

Et montrer à leurs yeux des blessures légères.

Ce sexe que toujours nous avons respecté

A tiré son orgueil de notre humilité ;

Et si nous paraissions plus hommes et plus graves,

Ces superbes vainqueurs deviendraient nos esclaves ;

Et si nous les traitions d’un air indifférent

Nous rendraient tous les soins qu’en nos jours on leur rend.

PHILIDAS.

Mais comment étouffer la plainte quand on brûle ?

Quiconque n’aime pas aisément dissimule.

Toi-même avec ton art n’es-tu pas enchainé ?

Te peux-tu garantir des beaux yeux de Daphné ?

CÉLIDAN.

Je me peux excuser sur son mérite extrême.

PHILIDAS.

L’Amant de son Amante en dit toujours de même.

Crois-moi, cher Célidan, alors qu’on aime bien

La feinte est malaisée, et ne nous sert de rien.

Pour moi je souffre trop, je ne m’en saurais taire.

CÉLIDAN.

Flatte donc cette ingrate, et tâche de lui plaire ;

Fais des vers sur son teint, son esprit et sa voix,

Puisque c’est le dessein qui t’amène en ces bois,

Ne crains point de faillir, ni de perdre ta peine,

On n’estime aujourd’hui que les fruits de ta veine.

PHILIDAS.

Il est vrai que j’ai l’art de flatter qui me plaît,

Je peints, quand bon me semble, un vil plus beau qu’il n’est.

Je dore des cheveux, et ma plume se joue

À noircir un sourcil, à farder une joue.

J’ai toujours de la neige, et quelquefois j’en mets

Sur un sein qui n’en eut, et n’en aura jamais.

Je prête à qui je veux des œillets et des roses,

Je donne de l’éclat aux plus communes choses,

Et j’ai fait estimer cent visages divers

Qui n’avaient toutefois rien de beau qu’en mes vers.

Mais tout est au dessous de sa beauté parfaite :

Ma Muse en ce travail est timide et muette,

J’admire les effets de cet œil mon vainqueur

Qui me glace la veine et m’échauffe le cœur.

Toujours le premier mot a ma plume arrêtée,

Je l’ai mille fois prise, et mille fois quittée,

Mon jugement s’égare en ses moindres appas,

J’écrirai toutefois, mais ne t’éloigne pas.

CÉLIDAN.

J’attendrai cependant en ce lieu frais et proche,

Mais vois si tu n’as point quelques vers en ta poche,

Je me divertirai par ce doux entretien,

Je ne puis estimer de style que le tien.

Célidan lit.

Rochers, effroyables déserts,
Où de la beauté que je sers
Je fais des plaintes inutiles,
Mon mal près d’elle a toujours empiré,
Et vos sablons ne sont pas si stériles
Que mon mal est désespéré.

Mes esprits sont tous languissants,
Mes faibles et timides sens
N’ont plus de clarté ni de force,
Et mon malheur est sans comparaison,
Depuis qu’Amour a semé le divorce
Entre mon Âme et ma Raison.

Tous remèdes sont superflus,
Et rien ne me console plus
Au fort d’une douleur si grande,
Si dans mon mal j’ai quelque réconfort,
Absolument il faut que je l’attende
D’Amarillis ou de la mort.

Mais je crains qu’après mon trépas
Au milieu des Ombres là bas
Son Amour encor me poursuive ;
Objet Céleste, au jugement de tous,
Soit que je meure, ou bien soit que je vie,
Je veux toujours brûler pour vous.

Que ces vers sont coulants, ô l’admirable veine,

Il en a déjà fait plus de vingt d’une haleine,

As-tu bien réussi ?

PHILIDAS.

Jamais pauvre rimeur

N’eut tant d’ambition, et moins de bonne humeur.

J’ai fait ce peu de vers depuis que je travaille,

Écoute si j’ai rien imaginé qui vaille.

Stances.

Divine Amarillis, honneur de nos Bergères,
Modérez tant soit peu la rigueur de vos lois,
Si dans ma passion l’excès de mes misères
Ne m’interdisait point l’usage de la voix,
J’élèverais si haut vos beautés sans exemple,
Que vous auriez un Temple.

Votre nom qui toujours occupe ma mémoire,
Pourrait pompeusement éclater dans mes vers,
Et rien n’empêcherait le bruit de votre gloire
D’étonner notre siècle et remplir l’Univers,
Aimez-vous mieux ma mort, ô beauté trop aimée !
Que votre Renommée ?

S’il faut que mon trépas contente votre envie,
Avant qu’il soit longtemps je ferai voir à tous,
Que j’ai pris jusqu’ici quelque soin de ma vie,
À dessein seulement de l’employer pour vous.
Mais s’il faut qu’un beau coup finisse ma misère,

Mon amour me fournit mille pensers divers,

Et je n’en puis trouver pour achever ces vers.

CÉLIDAN.

Ce style est au dessus de ton style ordinaire,

Je me vais retirer de peur de te distraire ;

Achève, cher ami, c’est trop bien commencé,

Ce feu grand et subtil est aussitôt passé.

PHILIDAS, seul.

Quitte, triste Berger, ce pénible exercice,

De tes pleurs seulement écris ton injustice.

Seuls ils peuvent prouver tes transports innocents ;

Seuls ils peuvent parler des ennuis que tu sens.

De fendre en cœur si dur avec des traits de plume.

Arbres, soyez atteints au récit de mes maux,

Mais que mon œil est las de souffrir la lumière,

Quel assoupissement me ferme la paupière ?

Dieux ! appelants mon âme en cet heureux sommeil

Accordez à mes yeux un dormir sans réveil.

Il s’endort.

 

 

Scène IV

 

AMARILLIS, DAPHNÉ, PHILIDAS

 

AMARILLIS.

Dieux ! que ces importuns ont peu de complaisance,

Et qu’il est malaisé d’éviter leur présence.

Ma sœur, n’y sont-ils plus ?

DAPHNÉ.

Oui, je les vois là-bas.

AMARILLIS.

Adieu.

DAPHNÉ.

Reviens, je ris, et je ne les vois pas.

AMARILLIS.

Je m’aime aujourd’hui seule, et si pas un se montre...

DAPHNÉ.

Dieux ! quelle peur as-tu ?

AMARILLIS.

Celle de leur rencontre.

DAPHNÉ.

Philidas te déplaît, cruelle, tu le fuis.

AMARILLIS.

Parfois selon l’humeur et le temps où je suis,

En de certains moments j’aime d’ouïr sa plainte,

Je lui réponds des yeux, et je flatte sa crainte ;

Je vante son esprit, j’estime ses discours ;

Mais cette belle humeur ne dure pas toujours.

J’abhorre bien souvent un si triste langage,

Et quelque Amant plus gai me plairait davantage.

DAPHNÉ.

Tu le peux rendre tel.

AMARILLIS.

Comment ?

DAPHNÉ.

Par la pitié.

Paye ce que tu dois à sa chaste amitié ;

Je le paye à l’amour que son ami me porte ;

Imite mon humeur, traite-le de la sorte.

Célidan autrefois n’était pas si joyeux,

Alors que je trouvais son abord ennuyeux.

Mais je vois Philidas sous cet épais feuillage ;

Vois comme les ennuis ont changé son visage ;

Le Ciel ferme ses yeux pour arrêter ses pleurs,

Et tu ne seras pas sensible à ses douleurs ?

Lis ces vers qu’il t’adresse.

AMARILLIS.

Ô Dieux ! cette importune

M’imputera toujours ma mauvaise fortune.

DAPHNÉ.

Et bien je les vais lire ; au moins en ma faveur

Écoute seulement.

AMARILLIS.

Dépêche donc, ma sœur.

DAPHNÉ lit.

Divine Amarillis, honneur de nos Bergères,
Modérez tant soit peu la rigueur de vos lois,
Si dans ma passion l’excès de mes misères
Ne m’interdisait point l’usage de la voix,
J’élèverais si haut vos beautés sans exemple,
Que vous auriez un Temple.
Il faut ouïr le reste.

AMARILLIS.

Fais vite, ou je te laisse.

DAPHNÉ.

Qu’elle sait bien cacher le tourment qui la presse.

Votre nom qui sans cesse occupe ma mémoire,
Pourrait pompeusement éclater dans mes vers,
Et rien n’empêcherait le bruit de votre gloire
D’étonner notre siècle, et remplir l’Univers.
Aimez-vous mieux ma mort, ô beauté trop aimée !
Que votre Renommée ?

S’il faut que mon trépas contente votre envie
Avant qu’il soit longtemps je ferai voir à tous
Que j’ai pris jusqu’ici quelque soin de ma vie,

À dessein seulement de l’employer pour vous,
Mais s’il faut qu’un beau coup finisse ma misère,

Vois-tu comme ta grâce a touché ses esprits,

En composant ces vers, le sommeil l’a surpris.

Par deux mots ajoutés, tu peux finir sa peine,

Et perdre en le sauvant le titre d’inhumaine.

AMARILLIS.

Écris-les de ta main.

DAPHNÉ.

La tienne l’a blessé.

AMARILLIS.

Donne donc, j’écrirai.

DAPHNÉ.

Quoi ?

AMARILLIS.

Qu’il est insensé,

Qu’il a peu de raison d’aimer ce qui le blesse,

Que mon peu de dessein témoigne sa faiblesse.

Enfin.

DAPHNÉ.

N’achève pas, donne-moi cet écrit.

Bons Dieux ! on ne peut rien sur ce farouche esprit.

AMARILLIS.

Qu’y mets-tu ?

DAPHNÉ.

Qu’il espère.

AMARILLIS.

Espérances frivoles.

DAPHNÉ.

Et si je te veux faire avouer ces paroles,

Je veux à cet amant procurer ta pitié.

Je gagnerai ta haine, ou lui ton amitié.

Je jure à ton humeur une éternelle guerre ;

Cruelle, as-tu dessein de dépeupler la terre ?

Et seras-tu constante en ce rigoureux point

De blesser tous les cœurs, et de n’en guérir point !

Espères-tu du prix à ta froideur extrême ?

Et vaux-je moins que toi pour avouer que j’aime ?

AMARILLIS.

L’Amour te paye-t-il du souci que tu prends

De le rendre adorable aux cours indifférents ?

Te charges-tu du soin d’établir son empire ?

Ta voix peut-elle plus que les traits qu’il nous tire ?

Si j’aimais Alcidor, il devrait son secours

À ses propres appas, et non à tes discours,

Son pouvoir t’est suspect, prenant pour lui les armes,

Et pensant l’obliger tu fais tort à ses charmes,

Son humeur seulement a de puissants appas,

Et peut plus que ta voix.

DAPHNÉ.

Et tu ne t’y rends pas ?

AMARILLIS.

En voudrais-tu jurer ?

DAPHNÉ.

Oui, si je te dois croire.

AMARILLIS.

Il peut beaucoup sans toi, n’ôte rien à sa gloire.

DAPHNÉ.

Qu’elle est dissimulée.

PHILIDAS, rêvant.

Ha ! tu fais mon tourment ;

Un mot, belle inhumaine, un regard seulement.

DAPHNÉ.

Il rêve, écoutons-le.

PHILIDAS.

Je pourrais toute chose,

Tu ne peux m’échapper, mais quoi que je propose.

AMARILLIS.

Je crains peu ce danger.

PHILIDAS.

Je tremble à ton aspect,

Quoi ? rien à mon amour ? quoi ? rien à mon respect ?

Cruelle ! ôte-moi donc ta présence fatale,

Et ne m’oblige plus au tourment de Tantale.

Adieu, laisse-moi seul.

AMARILLIS.

Vois combien il me plaît,

Je lui veux obéir, tout endormi qu’il est.

DAPHNÉ.

Attendons son réveil.

AMARILLIS.

Pour moi je me retire,

Et tu m’as obligée à beaucoup de martyre.

Mais j’aperçois Tyrène, et quelqu’un qui le suit.

 

 

Scène V

 

TYRÈNE, BÉLISE sous le nom de CLÉONTE, AMARILLIS, DAPHNÉ

 

TYRÈNE.

Je l’avise à propos, et le Ciel nous conduit.

Nous allions vous trouver, agréez la visite

Que ce jeune étranger doit à votre mérite,

C’est mon frère en ces lieux arrivé fraichement.

AMARILLIS.

Il m’oblige beaucoup.

DAPHNÉ.

Ô Dieux ! qu’il est charmant !

CLÉONTE.

Surpris, saisi, contus auprès tant d’excellence,

Mon meilleur compliment dépend de mon silence ;

Te vois d’un œil charmé vos divines beautés,

Et je crois me trouver en des lieux enchantés ;

Dès que j’ai commencé de marcher sur vos traces,

Mon esprit enchanté vous a pris pour les Grâces ;

Vous avez leur même air, leur éclat, leur douceur,

Il ne s’y manque rien, que la troisième sœur.

Ce discours est fondé sur beaucoup d’apparence,

Puisque le nombre seul en fait la différence.

AMARILLIS.

Vous nous voulez railler par ce discours flatteur.

DAPHNÉ.

On le pourrait nommer l’agréable menteur.

CLÉONTE.

Vous voir sans soupirer, cela n’est pas possible,

Je ne suis pas de roche, et mon cœur est sensible.

Dieux ! que mon frère a tort de m’amener ici

Pour perdre ma franchise, et gagner du souci.

TYRÈNE.

Je vous l’avais bien dit.

CLÉONTE.

Il est trop vrai, mon frère,

Mais quoi, je me tairai, de peur de vous déplaire.

AMARILLIS.

L’on trouve en vos discours de si charmants appas,

Que vous désobligez quand vous ne parlez pas.

CLÉONTE.

Le silence sied bien aux bouches peu disertes ;

Aux soupirs, malgré moi, mes lèvres sont offertes.

DAPHNÉ.

L’on ne peut dire mieux.

CLÉONTE.

Mais ma timide voix

De vos commandements prendra toujours des lois.

AMARILLIS.

Nous userons toujours envers vous de prières.

DAPHNÉ, bas.

Voici pour mes ennuis de nouvelles matières.

Que ses yeux sont charmants, que sa voix a d’attraits !

AMARILLIS.

Nous souffrons le Soleil, et le logis est prés,

Vous plaît-il de le voir ?

TYRÈNE.

Acceptez ma conduite.

L’heureux effet ! Amour favorise la suite.

 

 

Scène VI

 

PHILIDAS, éveillé

 

Sommeil, heureux charmeur des ennuis que je sens,

Pourquoi m’as-tu rendu la liberté des sens ?

Hélas ! par ta faveur je voyais ma Bergère,

Et tâchais d’adoucir son humeur trop sévère,

Et quoique sa rigueur étouffât mon espoir,

Je jouissais pourtant du bonheur de la voir.

J’ai malgré ses efforts sa belle main pressée ;

Cet agréable songe a flatté ma pensée ;

De ce bien maintenant mes désirs sont privez.

Mais, ô Dieux ! quelle main a mes vers achevez ?

Mais s’il faut qu’un beau coup finisse ma misère,

Et l’on a mis ici : Non, Philidas, espère.

Pourrais-je désormais voir le Ciel sans mépris,

Si la main de ma Belle avait ces mots écrits ?

Non, Philidas, espère ; Ô Dieux, le puis-je croire ;

Puis-je sans vanité me donner cette gloire ?

Non, quelqu’un qui passait touché de mon tourment

À ces vers achevez par divertissement.

Je ne me flatte point de ce bonheur insigne,

L’oser imaginer, c’est en paraître indigne.

J’espérerai pourtant, et croirai que le sort

Se sert de ce moyen pour divertir ma mort.

 

 

ACTE III

 

 

Scène première

 

PHILIDAS, AMARILLIS

 

AMARILLIS chante.

Chanson.

Mépris, orgueilleuse fierté,
Nous avons assez disputé
Contre l’effort de tant de charmes,

Après un combat glorieux,
Amour, si je quitte les armes,
Je les rends au plus grand des Dieux.

PHILIDAS.

Ô divine Chanson ! mes vœux sont approuvez,

Et sa divine main a mes vers achevez.

AMARILLIS continue à chanter.

Je sais quel empire tu prends
Dessus les cours indifférents
Avec des soupirs et des larmes ;

Après tant d’efforts glorieux,
Amour, je dois quitter les armes
Et les rendre au plus grand des Dieux.

PHILIDAS.

Abordons-la sans crainte ; obligé désormais

À vous offrir des vœux, si je le fis jamais.

Que je baise à genoux cette main favorable,

Qui vient de relever l’espoir d’un misérable :

Donc ces beaux yeux sont las de me voir soupirer ?

Donc il m’est ordonné de vivre et d’espérer,

Et comme un doux vainqueur respecte sa conquête,

Vous avez diverti la mort qui m’était prête ;

Oui, je vis, et j’espère un destin plus humain,

Puis qu’il faut obéir à cette belle main.

AMARILLIS.

Quoi ? j’ai tracé ces mots ? la croyance indiscrète !

Voyez comme aisément on croit ce qu’on souhaite,

Perdez un peu, Berger, de cette vanité,

Et ne me louez point de tant de charité.

Voulez-vous plus longtemps prolonger mon supplice ?

Et vous repentez-vous d’un acte de Justice ?

Suis-je trop peu discret pour cacher vos bienfaits ?

Quand même vous rendriez mes désirs satisfaits ?

Dieux ! qu’à se déclarer une fille a de peine,

Vous ne défendez pas qu’on vous nomme inhumaine,

Quand je vous appelais sourde, ingrate et sans yeux,

C’était là vous donner des titres glorieux,

Vous trouviez des appas en mon sort lamentable,

Et vous vous offensez du titre d’équitable.

Vous n’osez avouer une bonne action,

Que vous avez rendue à mon affection.

AMARILLIS.

Je n’en puis avouer, ni mauvaise, ni bonne,

Je n’ordonne la vie, et ne l’ôte à personne.

C’est assez, Philidas, que chacun songe à soi,

Je ne conserve point ce qui n’est point à moi.

PHILIDAS.

Amarillis pourtant a mon cœur en otage.

AMARILLIS.

Elle vous rend à vous avecque votre gage,

Vous savez mon humeur, je fuis ces passions,

Et je suis seulement mes inclinations.

PHILIDAS.

Quoi ? toujours insensible et sourde à mes prières ?

AMARILLIS.

Toujours ferme et constante en mes humeurs premières.

PHILIDAS.

Un peu moins qu’autrefois.

AMARILLIS.

Toujours également.

PHILIDAS.

Philidas n’est pas sourd.

AMARILLIS.

Ni moi pareillement.

PHILIDAS.

Non, car vous m’entendez. Adieu, vivez heureuse,

Soyez impitoyable à ma peine amoureuse ;

Étouffez tout l’espoir qui me peut secourir,

Je porte dans ma main le moyen de guérir.

Il s’en va.

AMARILLIS, seule.

Ô Dieux ! cet importun a ma voix entendue

Alors que j’avouais que je me suis rendue.

Il a reçu pour lui cette confession,

Et croit être l’objet de mon affection.

Mais las ! quoi que je doive à son amour extrême,

Il est bien abusé quand il croit que je l’aime.

Un Amant bien plus rare occupe mes esprits,

Il me demande un cœur qu’un autre a déjà pris.

Cléonte l’a forcé, mais avec tant de gloire

Qu’il n’a que d’un moment acheté sa victoire,

Et qu’ayant jusqu’ici méprisé tant d’Amours

Je me rends à l’appas de ses premiers discours.

Mais quelqu’un vient ici. Mes plus chères pensées

Par cet autre importun sont toujours traversées.

 

 

Scène II

 

TYRÈNE, AMARILLIS

 

TYRÈNE.

Qui vous rend si pensive ?

AMARILLIS.

Un autre objet que vous.

TYRÈNE.

Alcidor, ou Tirsis.

AMARILLIS.

Non, un objet plus doux.

TYRÈNE.

Pâris, ou Philidor ?

AMARILLIS.

Non.

TYRÈNE.

Timandre, ou Géronde ?

AMARILLIS.

Vous le pourriez trouver, en nommant tout le monde.

TYRÈNE.

Que l’apprenne son nom, et mes veux sont contents.

AMARILLIS.

Adieu, devinez-le, je vous donne du temps.

Vous pouvez y penser.

TYRÈNE, l’arrêtant.

Un mot, belle Bergère ;

Je sais que vous avez des bontés pour mon frère,

Et prends part à l’honneur qu’il a reçu de vous.

AMARILLIS.

Je l’estime beaucoup, en êtes-vous jaloux ?

TYRÈNE.

Vous devez avouer qu’il est fort agréable.

AMARILLIS.

Il a l’esprit divin, charmant, incomparable.

TYRÈNE.

C’est en dire beaucoup.

AMARILLIS.

Vous parlez froidement ;

Il est la vertu même.

TYRÈNE.

En un mot votre Amant.

AMARILLIS.

Tyrène, parlez mieux. Vous rire, et me déplaire,

Ne sont pas les moyens d’avancer votre affaire.

On arrive autrement à notre affection

Que par la raillerie et l’indiscrétion.

Il est vrai que la mienne est un but, où Tyrène

Avec tous ses efforts perdra toujours sa peine.

TYRÈNE.

Je l’aperçois qui vient ; Ô Dieu ! qu’il est charmant.

AMARILLIS.

Plus que vous.

TYRÈNE.

Je le crois.

AMARILLIS.

Mais plus infiniment.

TYRÈNE, s’en allant, dit à Cléonte.

On attend votre vue avec impatience.

CLÉONTE.

Toi, tu fais l’orgueilleux, et tu fuis ma présence.

Tyrène se cache et les entend.

 

 

Scène III

 

AMARILLIS, CLÉONTE

 

AMARILLIS.

Que Cléonte est chagrin !

CLÉONTE.

Et qu’il l’est justement.

Ha ! séjour malheureux.

AMARILLIS.

Ha Dieu ! quel changement !

Ces plaines que tantôt vous avez tant prisées

Et que vous préfériez aux plaines Elysées,

N’ont-elles pas encor leur première beauté ?

D’où vient à votre humeur cette inégalité ?

CLÉONTE.

Que ce lieu soit charmant, qu’il soit incomparable,

Bergère, sa beauté m’est peu considérable ;

Ce sont des appas morts, sujets au moindre vent,

Et qui touchent les yeux, sans passer plus avant ;

Mais j’en trouve...

AMARILLIS.

Achevez.

CLÉONTE.

Hélas ! que puis-je dire ?

Lorsque je veux parler, il faut que je soupire.

AMARILLIS.

Que Cléonte sait bien feindre des passions.

Ô Dieux ! comme il contraint toutes ses actions.

Que la franchise est rare en ce siècle où nous sommes !

La feinte seulement est la vertu des hommes,

Sur tout l’art de tromper est fréquent à la Cour ;

Qui dit un Courtisan, dit un fourbe en amour.

L’un pour se divertir se fait une Maîtresse ;

L’autre fait le galant pour montrer son adresse ;

L’un par coutume agit, l’autre par intérêt ;

Enfin tous sont Amants, et si pas un ne l’est.

CLÉONTE.

Ne vous offensez point, divin charme des Âmes,

Je ne vous dirai rien de mes nouvelles flammes.

Dans mes plus vifs accès je ne me plaindrai pas,

Et pour votre repos j’éviterai vos pas.

Je n’augmenterai point cette troupe importune

Dont vous tenez en main l’espoir et la fortune.

Je ne réclamerai ni vos veux, ni vos soins,

Je saurai mieux aimer, et le témoigner moins.

C’est déjà trop parler. Dieux ! quelle ardeur me presse !

Que même en promettant j’enfreigne ma promesse.

AMARILLIS.

Las d’exercer ailleurs cette éloquente voix,

La venez-vous, Cléonte, exercer dans ces bois ?

Épargnez nos esprits, dont les meurs inciviles

Ont bien peu de rapport avec celles des Villes,

Et ne m’obligez point aux mêmes compliments

Que celles de Lyon rendent à leurs Amants ;

Ils seraient mal fondez, et je reçois les vôtres

Comme un propos commun que vous tenez à d’autres.

CLÉONTE, feignant de s’en aller.

J’ai promis de me taire, adieu. Mais quelque jour

On ne vous verra plus douter de mon amour.

AMARILLIS.

Non, non, encor un mot ; Ô Dieux ! qu’il sait bien feindre,

On dirait qu’en effet son cœur se laisse atteindre.

CLÉONTE.

Il est atteint déjà, cruelle, et permettez,

Puisque ma voix vous plaît, et que vous l’écoutez,

Que j’atteste le Ciel et toute la Nature,

Que vous êtes l’objet du tourment que j’endure,

Si vous n’avez causé la misère où je suis,

Si votre occasion ne fait tous mes ennuis,

Si je connais que vous pour objet de ma peine,

Puissé-je être des Dieux et l’horreur, et la haine ?

Et qu’après mille maux une éternelle mort

Fasse endurer mon âme, et déplorer mon sort ?

Mais que je pousse en vain d’inutiles paroles ;

Vous tiendrez mes serments pour des serments frivoles !

Car on dit que les Dieux imposant des tourments,

N’en ordonnèrent point aux parjures Amants.

AMARILLIS.

C’est qu’ils n’en trouvent pas d’égaux à leur offense,

Et ce point seulement a borné leur puissance.

Aussi quel honnête-homme a ces crimes conçus ?

Mais allons au logis discourir là-dessus ;

Le Soleil en ces lieux ne laisse plus d’ombrage.

CLÉONTE.

Que je reçois d’honneur !

AMARILLIS.

J’en reçois davantage.

 

 

Scène IV

 

TYRÈNE, seul, les ayant écoutés

 

Dieux ! avec quelle grâce elle fait le transi,

La Bergère est touchée, et je le suis aussi.

Il n’est rien de pareil à son rare mérite,

Contre moi-même enfin, moi-même je m’irrite.

Pesant ces qualités d’un esprit plus rassis,

J’aurais bientôt changé mes roses en soucis,

Elle présiderait à ma flamme amoureuse,

Et ma condition serait beaucoup heureuse.

Mais que voudrait Daphné ?

 

 

Scène V

 

DAPHNÉ, TYRÈNE

 

DAPHNÉ.

Elle n’est pas ici.

TYRÈNE.

Que cherchez-vous ?

DAPHNÉ.

Ma sœur.

TYRÈNE.

Elle a bien du souci.

DAPHNÉ.

Et d’où lui provient-il ?

TYRÈNE.

D’Amour.

DAPHNÉ.

Qu’elle vous porte.

TYRÈNE.

Non, je serais bien vain de parler de la sorte,

Car jamais un regard, ni la moindre action,

Ne m’a fait espérer son inclination.

DAPHNÉ.

À qui donc ?

TYRÈNE.

À l’objet le plus parfait du monde,

Dont l’esprit est charmant, la beauté sans seconde,

C’est à Cléonte, enfin.

DAPHNÉ.

Qui vous l’a dit ?

TYRÈNE.

Leur voix ;

Et tous deux fraichement ils sortent de ce bois.

Ces feuillages épais me cachaient à leur vue,

Et j’ai fort clairement votre sœur entendue.

DAPHNÉ.

Qu’un jaloux a de peine, il croit tout ce qu’il craint.

TYRÈNE.

Vos yeux vous diront mieux si son cœur est atteint.

Adieu ; craignez vous-même une pareille peine,

Puis qu’il a bien touché cette belle inhumaine.

DAPHNÉ, seule.

Ô conseil inutile à mon cœur languissant !

On ne craint plus un mal alors qu’on le ressent.

Cet aimable vainqueur a mon âme charmée ;

Ô rigoureux malheur ! ma sœur en est aimée,

Et sa rare beauté me défend d’espérer

Le fruit de le chérir, et de le révérer.

 

 

Scène VI

 

CÉLIDAN, DAPHNÉ

 

CÉLIDAN, la surprenant.

À quoi pense Daphné ?

DAPHNÉ.

Je pensais à vous-même.

CÉLIDAN.

Que je suis redevable à ton amour extrême,

Combien tu fais d’efforts pour un indigne Amant ?

Et que peu de ton sexe aiment si constamment.

Mille font vanité du titre de parjure,

Ce nom est maintenant une honorable injure,

Toutes changent sans honte, et ta seule beauté

À de l’aversion pour l’infidélité.

Mais je ne te vois point en l’humeur ordinaire,

Et même, dès l’abord, j’ai semblé te déplaire.

T’importunai-je ici ?

DAPHNÉ.

Je ne m’y tiendrais pas.

CÉLIDAN.

Quelque souci pourtant change ces doux appas ;

Tu me vois à regret, veux-tu que je le die ?

Je crois que ton Amour est un peu refroidie.

DAPHNÉ.

Je rirais comme toi, mais un mal de côté.

CÉLIDAN.

Dis que ton humeur souffre, et non pas ta santé.

On laisse rarement promener les malades ;

Leurs chambres et leurs lits bornent leurs promenades,

Tu tiens les yeux baissés, tu parles froidement.

DAPHNÉ.

Ô le jaloux esprit !

CÉLIDAN.

Peut-être justement.

DAPHNÉ.

Adieu, mon mal s’accroît.

CÉLIDAN.

Je te suis.

DAPHNÉ.

Non, demeure ;

Permets-moi seulement de reposer une heure,

Peut-être en ce sommeil, mon mal s’apaisera.

CÉLIDAN.

Je ne te quitte point.

DAPHNÉ.

Fais ce qu’il te plaira.

CÉLIDAN.

Je ne te suivrai point pour conter mon martyre.

Mais pour te garantir des aguets du Satyre,

Qui rôde effrontément tout à l’entour d’ici,

J’en ai tantôt vu trois.

DAPHNÉ.

Je les ai vus aussi.

CÉLIDAN, bas.

Ô Dieux ! divertissez les sujets de ma crainte,

Et ne trahissez pas une amitié si sainte.

 

 

ACTE IV

 

 

Scène première

 

DAPHNÉ, CLÉONTE

 

DAPHNÉ.

Cléonte a beau se plaindre, il a beau soupirer,

De son amour pourtant je ne puis m’assurer.

CLÉONTE.

Je vous atteste, ô Dieux ! Mais qu’est-il nécessaire

De prouver par serments une flamme si claire ?

DAPHNÉ.

Non, non, ne jurez point, et redoutez les Dieux.

CLÉONTE.

La foudre que je crains est celle de vos yeux.

DAPHNÉ.

Je sais que sur ce front des passions sont peintes,

Et je connais par fois que vous poussez des plaintes.

Si je crois vos discours, vous êtes tout de feu.

Enfin, vous feignez bien, ou vous aimez un peu.

Mais vous me repaissez d’un espoir inutile,

Vous n’en aimez pas une, ou vous en aimez mille.

Vous tenez à ma sœur de semblables discours.

Je vous ai vu moi-même implorer son secours.

CLÉONTE.

Si ma voix parle bien, mes regards parlent mieux,

Ou vous entendez mal le langage des yeux.

Lui jurant que je sens des ardeurs si parfaites,

Mon œil vous dit-il pas que c’est vous qui les faites ?

Alors qu’on aime bien, souffre-t-on des témoins ?

Craindrais-je qu’on nous vît, si je vous aimais moins ?

Non, je ne tiendrais pas mon amour si secrète,

Et je vous traiterais ainsi que je la traite.

CÉLIDAN, caché avec Philidas.

Dieux ! qu’est-ce que j’entends ?

PHILIDAS.

Vos affaires vont mal.

CÉLIDAN.

Prépare-toi, mon bras, à punir ce rival.

DAPHNÉ.

Cléonte, les effets prouveront vos promesses ;

Faites-lui cependant un peu moins de caresses ;

Si vous l’aimez si peu, ne lui parlez point tant,

Elle a des qualités à faire un inconstant.

Toute froide qu’elle est, je sais qu’elle vous prise,

Et ne craindrait pas fort de me ravir ma prise.

Adieu.

CLÉONTE.

Je vous conduits.

DAPHNÉ.

Non, retournez chez vous,

Ne faisons point d’ombrage à cet esprit jaloux.

CLÉONTE.

Je vous obéi donc.

CÉLIDAN.

Dieux ! qui l’eût jugé d’elle !

DAPHNÉ, s’en allant.

C’est me bien obéir que de m’être fidèle.

CLÉONTE.

Ah Daphné ! je renonce au bien de la clarté,

Si rien est comparable à ma fidélité.

 

 

Scène II

 

CÉLIDAN, CLÉONTE, PHILIDAS

 

CÉLIDAN.

Fais-en voir une preuve en montrant ton courage,

Mets l’épée à la main.

CLÉONTE.

Quoi ! deux ? pas davantage ?

Contre Cléonte seul vous n’êtes pas assez.

PHILIDAS.

Arrête, Célidan, nous sommes offensés,

Et prendre un Cavalier avec cet avantage,

Ce serait lâchement repousser un outrage.

Il nous en faut user avec moins de rigueur :

Son frère a témoigné qu’il est homme de cœur,

Il s’en pourra servir, et le moindre intervalle

Fera voir entre nous une partie égale.

CÉLIDAN.

Il faut, ô Philidas, qu’il meure de ma main.

PHILIDAS.

Cela peut arriver, mais ce sera demain,

Car un tiers tel que moi ne vous peut laisser battre.

CLÉONTE.

J’ai par fois dégainé contre deux, contre quatre ;

J’ai donné, j’ai paré d’assez dangereux coups,

Non pas avec des gens si généreux que vous.

CÉLIDAN.

Que dis-tu, Philidas, de cette humeur altière ?

PHILIDAS.

Il paraît assez fier, et ne s’ébranle guère.

CÉLIDAN.

Il se moque, il se joue, il se rit, Philidas.

CLÉONTE.

Je me ris, je me joue en faisant des combats.

CÉLIDAN.

Ô le vaillant guerrier !

CLÉONTE.

Oui vaillant, mais modeste.

CÉLIDAN.

Cherche un de tes Amis, nous ferons ce qui reste.

CLÉONTE.

Votre témérité s’apprête un châtiment ;

Je ne tire jamais ce fer impunément.

CÉLIDAN.

Ne te vante pas tant, si tu veux qu’on te croie.

CLÉONTE.

Lorsque j’entre en courroux, je détruis, je foudroie ;

Tu devrais à genoux me demander pardon.

CÉLIDAN.

Est-il donc insensé ? parle-t-il tout de bon ?

PHILIDAS.

Ce sont traits d’une humeur audacieuse et vaine.

CLÉONTE.

Enfin, c’est trop railler, et vous laisser en peine ;

Je sais quelle raison excite ce courroux ;

C’est l’effet, Célidan, de vos soupçons jaloux.

Daphné charme votre âme, et sachant qu’elle m’aime,

Croyez que je réponds à son amour extrême,

Mais qu’on me traite ainsi qu’un lâche suborneur,

Comme un homme sans foi, sans cœur, et sans honneur,

Si devant que la nuit demain vienne à paraître...

PHILIDAS.

Le terme n’est pas long.

CLÉONTE.

Je ne vous fais connaître

Que pour votre intérêt nous avons gouverné

L’esprit d’Amarillis, et celui de Daphné.

PHILIDAS.

Comment à toutes deux vous contez des fleurettes ?

CLÉONTE.

Oui, à toutes les deux, pour des raisons secrètes.

PHILIDAS.

Comment à toutes deux ?

CLÉONTE.

Vous vous troublez de rien,

Il est vrai, Philidas, mais c’est pour votre bien.

PHILIDAS.

Ah ! Célidan, j’ai peine à souffrir cet outrage.

CÉLIDAN.

Lorsque je m’emportais tu t’es montré si sage.

CLÉONTE.

Mais, qu’appréhendez-vous ? Mettez les armes bas,

Vous dussiez souhaiter de la voir dans mes bras,

Vous bénirez bientôt mes soins et mon adresse,

Lors que vous recevrez l’effet de mes promesses,

De ce mal apparent le bien vous sera doux,

En travaillant pour moi je travaille pour vous.

PHILIDAS.

Je ne puis rien comprendre en cet obscur langage.

CLÉONTE.

Vous me dispenserez d’en dire davantage.

Si vous les possédez serez-vous satisfaits,

Rien ne peut divertir le dessein que j’en fais,

Vous serez obligez à ces heureuses feintes,

Et les remerciements succéderont aux plaintes.

J’aurai mis du remède à nos communs ennuis ;

Vous louerez mon esprit, et saurez qui je suis,

Votre mal et le mien également me touche,

La peur ne me met point ce discours en la bouche,

Si dans peu les effets ne surpassent vos vœux,

Unissez vos efforts ; et m’attaquez tous deux.

PHILIDAS.

Qu’en dis-tu, Célidan, le pouvons-nous bien croire ?

CÉLIDAN.

À garder sa parole, il aura de la gloire ;

Et s’il auient aussi qu’il ne la garde pas,

Il pourra rencontrer sa honte et son trépas.

CLÉONTE.

J’accepte l’un et l’autre en cas de perfidie.

Mais ne doutez tous deux de rien que je vous die.

 

 

Scène III

 

CLÉONTE, TYRÈNE

 

CLÉONTE.

Ah ! comme tout succède à mon ardant désir, 

Peut-on faire une intrigue avec plus de plaisir ?

Ah ! Tyrène, tu vois un homme de courage,

Qui pour tes intérêts dans les duels s’engage,

Et peu s’en est fallu que deux Amants jaloux

Ne soient venus sur moi des injures aux coups ;

Tu devais te hâter, tu m’aurais secondée.

TYRÈNE.

Et la querelle enfin ?

CLÉONTE.

Nous l’aurons accordée.

Admire mon esprit, reconnais mon pouvoir,

Ce n’est qu’un en ces lieux que m’aimer et me voir,

Je fais mille jaloux, et toutes vos Maîtresses

Sont prodigues pour moi de veux et de caresses,

Les esprits les plus froids se sont laissés dompter,

Tyrène est bien heureux, s’il s’en peut exempter.

TYRÈNE.

Je le cède, Bélise, à ton mérite extrême.

Et crois que tu sais mieux mon métier que moi-même.

Tu traites mieux l’Amour avec moins de souci :

Mais Amarillis vient, sa sœur la suit aussi.

CLÉONTE.

Adieu !

TYRÈNE.

Quoi ? tu les crains ; Dieux ! que de retenue !

CLÉONTE.

Cette règle d’amour t’est encore inconnue.

Je trompe l’une et l’autre, et toutes deux m’aimant,

Je dois à toutes deux parler séparément.

 

 

Scène IV

 

DAPHNÉ, AMARILLIS

 

AMARILLIS.

Je ne vous entends plus estimer vos liens,

Célidan n’a plus part en tous vos entretiens,

Votre humeur chaque jour devient plus solitaire,

Je m’abuse, ma sœur, ou cette amour s’altère,

Et l’humeur de Cléonte a de certains appas,

Qui, si vous l’avouez, ne vous déplaisent pas.

DAPHNÉ.

Il plaît à tout le monde.

AMARILLIS.

Il faut donc qu’il me plaise.

DAPHNÉ.

Mais, ne craignez-vous plus ce tyran de notre aise,

Cet aveugle Démon, ce poison des esprits,

Dont les fausses douceurs vous étaient à mépris ?

AMARILLIS.

Le craignez-vous, ma sœur ?

DAPHNÉ.

J’ai franchi cet orage.

AMARILLIS.

Pour le franchir de même ai-je moins de courage ?

Dois-je avoir en horreur ce que vous approuvez ?

Et ne pourrai-je pas tout ce que vous pouvez ?

DAPHNÉ.

Pourquoi donc mille Amants, qui vous ont tant aimée,

N’ont-ils rien profité ?

AMARILLIS.

Vous m’en avez blâmée,

Vous me peigniez l’Amour plein d’appas et d’attrais,

Je vous crois maintenant, et je cède à ses trais.

DAPHNÉ.

Ainsi Cléonte enfin a votre âme touchée,

Son mérite vous plaît ?

AMARILLIS.

En êtes-vous fâchée ?

Au moins ce choix est juste, et mon cœur enflammé

N’en quitte point un autre, après l’avoir aimé.

Je n’ai point d’autre Amant dont la flamme fidèle

De ma première amour doive être le modèle ;

Je n’ai point engagé mes inclinations,

Le choix est libre encor à mes affections.

DAPHNÉ.

J’approuve ce dessein, et pense que votre âme

Ne se peut ennuyer d’une si belle flamme,

J’estime comme vous ses rares qualités.

AMARILLIS.

Vous les estimez tant, que vous les ressentez.

DAPHNÉ.

Non pas fort.

AMARILLIS.

Plus que moi.

DAPHNÉ.

J’aurais beaucoup d’affaires.

AMARILLIS.

Vous en avez aussi plus que les ordinaires,

Vous considérez trop toutes mes actions,

Et vous m’importunez de trop de questions,

Pourquoi m’épiez-vous ?

DAPHNÉ.

Ô la folle créance !

Voyez combien l’Amour cause de défiance,

Mais ne vous plaignez point, je vous laisse en ce lieu.

Et ne vous suivrai plus.

AMARILLIS.

Vous m’obligez. Adieu.

Étant seule.

Elle a beau se contraindre, on voit en son visage

De sa nouvelle flamme un trop clair témoignage,

Depuis que cet Amant s’est fait voir en ces lieux,

Célidan l’importune, et déplaît à ses yeux,

Elle ne peut cacher le souci qui la touche,

Son cœur à tous moments est trahi par sa bouche,

Et tant de questions font assez présumer

Le déplaisir qu’elle a de me le voir aimer.

 

 

Scène V

 

CLÉONTE, AMARILLIS

 

CLÉONTE.

Que ce teint est changé ! quelle douleur vous presse ?

Dieux! qu’est-ce que je vois ?

AMARILLIS.

Vous causez ma tristesse.

CLÉONTE.

Quoi ? vous suis-je importun ?

AMARILLIS.

Votre civilité

Ne peut jamais passer pour importunité,

Et l’on souhaite plus qu’on ne hait vos visites,

Depuis qu’on a connu de vos rares mérites.

CLÉONTE.

Bergère, épargnez-moi, puisque les compliments

Doivent être bannis d’entre les vrais Amants.

Ma seule affection vous est considérable,

Et le moindre mérite est au mien préférable ;

Je connais mes défauts ; pour me bien estimer

Avouez seulement que je sais bien aimer.

J’ai peu de vanité, mais au soin de vous plaire

Il faut que tout me cède, et que tout me défère.

AMARILLIS.

Vous promettez beaucoup.

CLÉONTE.

Je fais encore plus,

Mais tenez pour suspects ces propos superflus.

Doutez si je vous aime ! ordonnez à mon âme

De prouver à vos yeux cette immortelle flamme.

Quel effet de valeur vous en peut assurer ?

Baiserai-je vos pas ? vous faut-il adorer ?

M’ouvrirai-je le sein ? savez-vous quelque signe

Qui prouvât mieux encor ma passion insigne ?

J’attesterais en vain les hommes et les Dieux,

Je ne désire point de témoins que vos yeux.

J’en veux pourtant avoir un autre témoignage,

À quelques pas d’ici, dans un sacré boccage,

Où luit avec respect le clair flambeau du jour,

Est la fontaine enfin des vérités d’amour.

Là, de ce puissant Dieu les décrets équitables

D’une soudaine mort punissent les coupables,

Je crois qu’Amarillis y conduisant vos pas,

Après tant de serments, ne vous expose pas.

CLÉONTE.

Si la fidélité se fait voir dans cette onde,

La mienne y paraîtra la plus belle du monde,

Jusqu’à l’heureux moment de l’assignation,

Accordez quelque gage à mon affection,

Ce bracelet me charme ; oserai-je le prendre ?

Ce soir au rendez-vous je promets de le rendre.

AMARILLIS.

Vous me le rendrez donc ?

CLÉONTE.

Faveur digne d’un Dieu,

Je n’y manquerai pas.

AMARILLIS.

Je vous en prie.

CLÉONTE.

Adieu.

La Bergère qui vient est à mon autre Amante.

 

 

Scène VI

 

CLIMANTE, CLÉONTE

 

CLIMANTE.

Je vous cherchais partout.

CLÉONTE.

Que me voudrait Climante ?

CLIMAMTE.

Vous donner cette Lettre.

Lettre de Daphné à Cléonte.

CLÉONTE lit.

Cléonte, si tu veux me plaire extrêmement,
Accorde-moi, ce jour, le bien de ta présence,
Ma prière t’oblige à cette complaisance,
Je veux t’entretenir une heure seulement.

J’irai me rendre seule au bord de la fontaine,
Afin de m’assurer de ton affection ;
Là, si comme mes feux ton amour est certaine,
Tu me la prouveras par ta discrétion.

Il continue.

Adieu, je l’irai voir.

CLIMANTE.

Il faudrait que ce fût à sept heures du soir,

Comme entre chien et loup, environ sur la brune.

Mais ne négligez pas votre bonne fortune ;

Bien que vous soyez jeune, avec beaucoup d’appas,

On voit de vos pareils qui pourtant n’en ont pas.

Enfin, dans ce bonheur, soyez discret, fidèle,

Et couvrez bien sur tout l’honneur de cette belle.

Prenez bien garde à tout.

CLÉONTE.

Je n’y manquerai point.

CLIMANTE.

Soyez, ainsi qu’heureux, discret au dernier point.

CLÉONTE.

Qu’un facile moyen a leur âme abusée !

Que voucher une fille est une chose aisée !

Et qu’un Amant bien fait a peu d’invention

Quand il n’attire pas son inclination.

Si jamais j’eus sujet d’accuser la Nature

Étant ce que je suis, c’est en cette aventure.

Je suis leur seul espoir et leur unique bien ;

Je leur promets beaucoup, et ne puis donner rien.

 

 

Scène VII

 

LES TROIS SATYRES

 

DEUXIÈME SATYRE.

Je pense qu’un Démon les cache à notre vue,

Et quand nous les voyons les couvre d’une nue.

TROISIÈME SATYRE.

N’importe, Tyrésie a dit que je suis né

Pour prendre Amarillis.

PREMIER SATYRE.

Moi, pour prendre Daphné.

DEUXIÈME SATYRE.

Et moi, quelque Prophète aussi grand que le votre

Dit que j’aurai le bien d’employer l’une et l’autre.

Seul, je les rangerai sous l’amoureuse loi.

PREMIER SATYRE.

Tout beau, c’est un peu trop.

DEUXIÈME SATYRE.

Ce n’est pas trop pour moi.

TROISIÈME SATYRE.

Mais garde Philidas, ce fou mélancolique,

Qui frappe comme un sourd, et les coups qu’il applique

Sont de poids d’ordinaire, et fracassent les os.

DEUXIÈME SATYRE.

Ce péril n’est pas grand pour un homme dispos.

PREMIER SATYRE.

Déjà plus d’un Satyre en est sur la litière.

DEUXIÈME SATYRE.

Ayant trois pas d’avance, on ne le craindrait guère.

PREMIER SATYRE.

Mais il lance le dard plus de cinquante pas.

DEUXIÈME SATYRE.

À lui servir de but je ne m’expose pas.

PREMIER SATYRE.

Tu crains peu Célidan, et les cailloux qu’il jette.

DEUXIÈME SATYRE.

J’aime peu ses cailloux, j’aime peu sa houlette.

Mais s’il dormait bien fort, après un bon repas,

En enlevant Daphné, je ne le craindrais pas.

PREMIER SATYRE.

Ah ! qu’il est dangereux pour les gens qui sommeillent.

DEUXIÈME SATYRE.

Ah ! qu’il est redoutable à ceux qui se réveillent.

PREMIER SATYRE.

L’autre jour, un Berger te fit gagner le haut.

DEUXIÈME SATYRE.

L’autre jour, un Bouvier t’époudra comme il faut.

TROISIÈME SATYRE.

Trêve à tous ces discours, quittons la raillerie,

Et sur notre dessein raisonnons je vous prie.

Celles que nous suivons iront voir en ce jour

La fontaine qui rend les vérités d’amour.

Coupons adroitement le chemin qu’elles prennent,

Elles s’écarteront des Bergers qui les mènent,

Lors, nous prendrons le temps pour les aller saisir,

Et puis après cela nous aurons du plaisir.

DEUXIÈME SATYRE.

Mais aiguisons nos doigts ; mais affilons nos pouces,

Moi, sur mon instrument, vous, sur vos flûtes douces.

 

 

ACTE V

 

 

Scène première

 

CÉLIDAN, seul


C’est bien manquer, et mériter son mal

Que s’attendre en amour à son propre rival !

Qu’il me rende les veux d’une ingrate Maîtresse

Me les ayant ôtés ? ô la vaine promesse !

Il est adoré d’elle, et son intention

Est d’arriver par feinte à sa possession.

Et puis après l’honneur de cette jouissance

Abandonner ces lieux, et vanter sa puissance,

Mais qu’il craigne l’effet de mon juste courroux,

Et qu’il n’irrite pas un amoureux jaloux.

Le voilà qui sous-rit, puis change de visage.

Hé bien qu’avez-vous fait ? avancez-vous l’ouvrage ?

 

 

Scène II

 

CLÉONTE, CÉLIDAN

 

CLÉONTE.

Je fais tous mes efforts, mais je travaille en vain,

Elle demeure ferme en son premier dessein,

Je blâme son humeur, j’excite sa colère,

Et par tous ces moyens, je ne lui puis déplaire,

Je vous plains de servir cette ingrate beauté,

Pour moi sont les faveurs, et pour vous la fierté.

CÉLIDAN.

Je ne puis plus aussi différer le supplice

Que mon juste courroux doit à ton artifice,

Par ton invention mes veux sont méprisés,

Traître, tu plains mes maux, et tu les as causés !

CLÉONTE.

Ne vous hâtez pas tant, vous entrez en furie,

Ce que je vous ai dit n’est qu’une raillerie,

Vous êtes plus heureux que vous ne pensez pas,

Pour me remercier, mettez les armes bas,

C’est tenir trop longtemps votre esprit en balance.

Je connais votre amour, j’en sais la violence,

Et veux que vous deviez à ma compassion

Le fruit que vous aurez de votre affection.

Montrant la lettre.

Voyez ce qu’en deux mots m’ordonne cette Belle,

Et recevez de moi ce que j’ai reçu d’elle.

Allez la voir, ce soir, montrez-lui cet écrit,

Dites qu’un prompt effet a changé mon esprit,

Qu’elle a tort de me croire et de se rien promettre,

Que moi-même en vos mains j’ai remis cette lettre.

Jurez-lui que je ris de ses vœux superflus,

Je confesserai tout quand vous en direz plus.

Jugez après cela si Cléonte vous aime,

Et si je vous sers mieux que je ne fais moi-même.

CÉLIDAN.

Que je lise ces mots.

Il lit tout bas ; ayant lu, il dit.

L’infidèle beauté !

Sans doute je vous dois le bien de la clarté,

Et je suis tout confus d’avoir eu la pensée

Que ma fidèle amour fût par vous traversée ;

Je ne saurais payer un si rare plaisir.

CLÉONTE.

Allez, il en faudra parler plus à loisir,

Il faut que Philidas après un long martyre

Arrive par mes soins à l’hymen qu’il désire ;

J’ai fait à cet Amant espérer du repos,

Il le mérite bien. Mais il vient à propos.

 

 

Scène III

 

PHILIDAS, CLÉONTE

 

PHILIDAS.

Enfin sans m’abuser d’inutiles paroles,

Flattez-vous pas mon mal d’espérances frivoles ?

Amarillis veut-elle approuver mes douleurs ?

Et prendre enfin pitié de voir couler mes pleurs ?

CLÉONTE.

Vous pouvez espérer puisque tout vous succède,

Et qu’on a pour vos maux préparé du remède,

J’ai disposé son cœur à n’estimer que vous.

Vous causez maintenant ses pensers les plus doux,

Et vous verrez ce soir l’effet de ma promesse,

Si l’Amour vous permet assez de hardiesse.

PHILIDAS.

Pour servir cette Belle il n’est point de danger

Où mon affection ne me fît engager ;

Et les chastes ardeurs dont j’ai l’âme enflammée

Disposeraient ce bras à combattre une armée.

CLÉONTE.

La voyant au milieu des Lyons et des Ours,

Pourriez-vous l’en tirer, et conserver ses jours ?

PHILIDAS.

J’emploierais mes efforts, et je vaincrais leur rage,

Si la force et l’adresse égalaient mon courage.

CLÉONTE.

Et si vous la voyez dans un brasier ardent ?

PHILIDAS.

Je m’irais exposer à cet autre accident.

CLÉONTE.

Il est besoin de plus.

PHILIDAS.

De rien que je ne fisse,

Pour elle je voudrais franchir un précipice.

Mais ne me celez rien, et m’ôtez de souci.

CLÉONTE.

Amarillis ce soir vous attend seule ici,

Cette rare beauté chérit votre servage,

Et le soin que j’ai pris vous procure ce gage.

Lui donnant le bracelet.

Amenez seulement à l’assignation

LAmour, la retenue et la discrétion.

PHILIDAS.

Ô Dieux ! que dites-vous ?

CLÉONTE.

Que je tiens ma promesse,

Servez fidèlement cette belle Maîtresse.

Adieu, vivez content, et gardez ces cheveux.

Il s’en va.

PHILIDAS.

Si mon bonheur n’est faux, que je vous dois de vœux !

Avoir tant obtenu de cette âme de roche ;

Mais déjà la soirée, et mon repos approche,

Attendant le bonheur de recevoir ses Lois

Allons rêver une heure au profond de ce bois.

 

 

Scène IV

 

AMARILLIS, seule

 

Le Ciel laisse à nos yeux paroître ses Étoiles,

Et la Nuit sur la Terre a déployé ses voiles ;

Il est déjà bien tard, et mon fidel Amant

Pour marquer son amour viendra dans un moment.

Dans ce miroir flottant, dedans cette fontaine,

Je verrai son image à côté de la mienne.

Là nos yeux à nos yeux des trais se lanceront,

Mes timides regards sans peur s’expliqueront,

Je pourrai sans parler lui dire que je l’aime,

Ces eaux m’exempteront de lui dire moi-même,

Cette onde lui peignant l’excès de mon ardeur,

Ne fera point de tort à ma chaste pudeur.

 

 

Scène V

 

LES TROIS SATYRES, AMARILLIS

 

PREMIER SATYRE.

Après tant de travaux il faut faire curée ;

Courage, Ami, voici notre poule égarée.

AMARILLIS.

Infâmes, laissez-moi ?

DEUXIÈME SATYRE.

Nous ne vous laissons pas.

PREMIER SATYRE.

Vous avez beau crier, vous passerez le pas.

AMARILLIS.

Au secours, mes Amis ! on m’enlève ! on m’emporte !

TROISIÈME SATYRE.

Allons, il faut venir.

AMARILLIS.

Ah bons Dieux ! je suis morte.

PREMIER SATYRE.

Ah vous n’en mourrez pas, suivez-nous promptement.

 

 

Scène VI

 

PHILIDAS, LES SATYRES, AMARILLIS

 

PHILIDAS.

Bouquins, je suis à vous ! attendez seulement !

D Vous mourrez de ma main, ou vous lâcherez prise.

DEUXIÈME SATYRE.

Diable ! de ce grand coup j’ai la hanche démise.

PHILIDAS.

Quoi ? vous me résistez ?

PREMIER SATYRE.

Peste ! qu’il frappe fort.

TROISIÈME SATYRE.

Il se faut retirer.

PREMIER SATYRE.

Ha ! bons Dieux ! je suis mort !

PHILIDAS.

Sans moi, belle Bergère, ils vous avaient ravie.

AMARILLIS.

J’avoue, ô Philidas, que je vous dois la vie.

Mais quel si grand bonheur guidant ici vos pas

M’a prêté ce secours que je n’attendais pas ?

PHILIDAS.

C’est l’effet seulement de mon obéissance,

Et vous ne m’en devez nulle reconnaissance.

Mais que jugerez-vous de mon affection

M’étant trouvé si tard à l’assignation ?

AMARILLIS.

Quelle assignation ?

PHILIDAS.

Vous semblez étonnée ;

À l’assignation que vous m’avez donnée.

AMARILLIS.

Moi, je vous ai donné quelque assignation ?

PHILIDAS.

Et d’où vous peut venir cette confusion ?

AMARILLIS.

Quoi ! je vous attendais ?

PHILIDAS.

La chose est très certaine.

AMARILLIS.

En quel endroit encor ?

PHILIDAS.

Au bord de la fontaine.

Soyez un peu sensible aux rigueurs de mon sort,

Vous connaissez Cléonte, il m’a fait ce rapport.

AMARILLIS.

Et que vous a-t-il dit ?

PHILIDAS.

Qu’à la fin mon martyre

Vous avait disposée à l’Hymen où j’aspire.

AMARILLIS.

Vous croyez, Philidas, un peu légèrement ;

Je ne l’ai point chargé de ce commandement,

L’amour ne permet pas à votre rêverie

De discerner le vrai d’avec la raillerie ;

Cléonte vous gaussait.

PHILIDAS.

Ces cheveux toutefois

Me doivent confirmer le rapport de sa voix,

Il a reçue pour moi ce favorable gage

Par qui vous témoignez de chérir mon servage.

AMARILLIS.

Donnez que je le voie.

PHILIDAS.

Il vient de vous.

AMARILLIS.

Ô Dieux !

Dois-je avouer ici mon oreille et mes yeux ?

PHILIDAS.

D’où naissent vos soupirs et votre inquiétude ?

AMARILLIS.

Est-il un crime égal à ton ingratitude ?

Traître ! lâche Tyran de mes affections,

Tu reconnais ainsi mes chastes passions ?

Barbare ! indigne objet du séjour où nous sommes !

Peste de l’Univers ! le plus méchant des hommes !

PHILIDAS.

Ô Dieux ! qui rend ainsi votre esprit furieux ?

Pourquoi me donnez-vous ces noms injurieux ?

AMARILLIS.

Je ne vous parle pas, j’adresse ces injures

Au pire des mortels, au plus grand des parjures ;

Qui méritait le moins l’honneur de mon amour,

Et le plus beau pourtant qui respire le jour.

 

 

Scène VII

 

CLÉONTE, TYRÈNE, AMARILLIS, PHILIDAS

 

CLÉONTE.

Tu n’en peux plus douter, entends d’ici sa plainte,

Et loue avecque moi cette agréable feinte.

AMARILLIS.

Quelle rage est pareille à mon ressentiment ?

Et qui me vengera de ce perfide Amant ?

Si vous servez, Berger, mon amour outragée,

Et si par votre bras je puis être vengée,

Vous ne pousserez plus d’inutiles soupirs,

Mon inclination se range à vos désirs ;

Un hymen bienheureux terminera vos plaintes,

Si comme ses ardeurs les vôtres ne sont feintes,

Percez ce lâche sein que je n’ai su blesser.

CLÉONTE, venant à elle.

Il m’obligerait fort s’il s’en pouvait passer.

AMARILLIS.

Quoi ! tu parais encor, détestable parjure ?

Et tu n’espères pas qu’on venge mon injure ?

CLÉONTE.

Vous m’accusez à tort, adorable beauté,

Tyrène répondra de ma fidélité,

Il est l’unique objet de l’ardeur qui m’enflamme,

Il possède tout seul et mon cœur, et mon âme.

Nos destins sont unis par un même lien ;

Et si quelqu’un m’attaque, il défendra son bien.

AMARILLIS.

A-t-il perdu le sens ?

CLÉONTE.

Oui, car j’aime un volage,

Qui trahissait pour vous une foi qui l’engage,

Mais il ressent enfin sa première amitié.

AMARILLIS.

Dieux ! qu’il est insensé ! croit-il être Bergère ?

CLÉONTE.

Jugez-le par ce sein.

AMARILLIS.

Ô merveilleux mystère !

Qu’une agréable feinte a nos yeux abusez !

J’excuse maintenant si vous me méprisez.

PHILIDAS.

Ô Dieux ! qui l’eût pensé ?

CLÉONTE.

Pour bannir ma tristesse,

J’ai voulu dans ces lieux éprouver mon adresse,

Et Tyrène doutait sachant votre rigueur,

Que j’eusse assez d’attraits pour toucher votre cœur.

Par divertissement j’entrepris cette feinte,

Avouez, sans rougir, que vous étiez atteinte.

Mais quels sont vos désirs, je ne puis rien pour vous,

Philidas vous promet des passe-temps plus doux,

Et par le doux lien d’une ardeur mutuelle,

Vous devez reconnaître un Amant si fidèle.

AMARILLIS.

Je reçois, Philidas, votre cœur de sa main,

Vous n’accuserez plus ni rigueur, ni dédain,

Me voila disposée à vous rendre justice,

Et vous devez ce bien à ce doux artifice.

Adieu, retirons-nous, et vivons tous contents.

CLÉONTE.

Il faut encor jouir d’un autre passe-temps.

Aimable Amarillis, si j’ai su vous surprendre,

De mes ruses Daphné n’a pas su se défendre,

Il faut l’aller chercher.

 

 

Scène VIII

 

DAPHNÉ, seule

 

Ma sœur est endormie,

Et je puis maintenant tromper cette ennemie,

Cléonte en cet instant se viendra rendre ici,

Afin de me conter son amoureux souci.

J’entends du bruit, c’est lui.

 

 

Scène IX

 

CÉLIDAN, DAPHNÉ

 

CÉLIDAN.

J’aperçois cette Belle.

DAPHNÉ.

Cher Cléonte, est-ce vous ?

CÉLIDAN

Et vous m’êtes fidèle,

Je plais seul à vos yeux, vous m’aimez constamment ?

Et ma jalouse humeur n’a point de fondement.

DAPHNÉ.

Ô Dieux ! c’est Célidan !

CÉLIDAN.

Cléonte vient, méchante,

Afin de vous conter son amour violente,

Et pour vous divertir j’ai devancé ses pas,

Vous le verrez bientôt, ne vous ennuyez pas.

DAPHNÉ.

Que dit cet insensé ?

CÉLIDAN.

Faut-il que je le die,

Le Ciel, âme sans foi, punit ta perfidie ;

Cléonte s’est moqué, ce vainqueur glorieux

Te fait servir de fable aux Amants de ces lieux,

Il rit de tes faveurs, méprise tes caresses,

Et ne te daigne mettre au rang de ses Maîtresses !

Le superbe qu’il est ne considère pas

Entre tant de beautés de si faibles appas,

Il te plaint en son cœur quand tu crois qu’il t’adore,

Vois cette Lettre.

DAPHNÉ.

Ô Dieux !

CÉLIDAN.

Et tu m’aimes encore ?

Je me plaignais à tort, la constante beauté !

Ô miracle d’amour et de fidélité !

DAPHNÉ.

Il t’a donné la Lettre ?

CÉLIDAN.

Oui, lui-même, et je jure,

L’éclat de tes beaux yeux qui m’ont fait cette injure,

Et pensant obliger ma chaste affection

Il m’envoie à sa place à l’assignation.

Fais état maintenant du beau nœud qui t’arrête,

Vois s’il t’est glorieux de vanter ta conquête,

Je l’aperçois qui vient.

 

 

Scène X

 

DAPHNÉ, CLÉONTE, CÉLIDAN, TYRÈNE, PHILIDAS, AMARILLIS, LISIMÈNE, CLIMANTE

 

DAPHNÉ.

Que j’arrache son cœur,

Et que je foule aux pieds ce superbe vainqueur.

CLÉONTE.

Qu’est-ce ? que voulez-vous ?

DAPHNÉ.

Ce que je veux, infâme ?

Laissez, donnez ce fer, ou m’en arrachez l’Âme,

Mon affront vous plaît-il, et me déniez-vous

Le moyen d’alléger un si triste courroux ?

CLÉONTE.

Quoi vous ? est-ce un affront que mon indifférence ?

Qu’est-ce qu’un inconnu doit à votre espérance ?

Dois-je aimer à la fois mille jeunes beautés

Dont mes yeux sans dessein forcent les libertés ?

Espérez-vous l’effet de mes vaines promesses ?

Voulez-vous qu’un seul homme épouse cent Maîtresses ?

TYRÈNE.

Dieux ! qu’elle sait bien feindre !

AMARILLIS.

Ah ! ma sœur ! c’est assez,

À voir de vains discours vos désirs traversés,

Cléonte vous adore, et quoi qu’il dissimule,

L’effet vous prouvera le beau feu qui le brûle ;

L’honneur de vos baisers est son bien le plus doux,

Et cette même nuit il couche avecque vous.

DAPHNÉ.

Ce qui vous serait bon, ne l’offrez point à d’autres,

Et ne préférez point mes intérêts aux vôtres.

AMARILLIS.

Quoi vos feux sont éteints ? et vos fers sont usés ?

Je l’accepterai donc si vous le refusez ;

Çà ! prenons cent baisers sur cette belle bouche,

Je suis à vous, Cléonte, et vous offre ma couche.

DAPHNÉ.

Elle a perdu l’esprit ! Dieux ! qu’est-ce que j’entends ?

AMARILLIS.

Je parle tout de bon.

TYRÈNE.

Ô le doux passe-temps !

CLÉONTE.

Madame, j’aime aussi cette rare merveille,

Et pour vos deux beautés mon ardeur est pareille,

Vous devez toutes deux accorder à mes maux

De pareilles faveurs, et des plaisirs égaux.

DAPHNÉ.

Que dit cet insensé ?

LISIMÈNE.

Dites cette insensée,

Reconnaissez l’erreur dont votre âme est blessée,

Ce cavalier est fille, et ce soir mêmement

Pourrait avecque vous coucher innocemment.

DAPHNÉ.

Ô Dieux ! je doute ici si je vois la lumière ?

AMARILLIS.

Il se faut consoler, j’ai failli la première,

Pour le même que vous nous l’avons estimé,

Certes un tel Amant pouvait bien être aimé ;

Une faute si belle est toujours pardonnable.

DAPHNÉ.

Je suis toute confuse ! ô l’erreur agréable !

Excuse, Célidan, mon infidélité,

Ou bien de cette offense accuse sa beauté.

CÉLIDAN.

Je rentre en ma prison sans en avoir de honte.

TYRÈNE.

Pour moi tous mes desseins retournent à Cléonte,

Je ne troublerai plus votre contentement ;

Je ne passerai plus pour importun Amant ;

Mon cœur a pour Bélise une ardeur sans pareille,

Me pardonnez-vous pas, adorable merveille ?

Nos parents là-dessus nous donneront conseil.

LISIMÈNE.

Et bien espériez-vous un changement pareil ?

PHILIDAS.

Je vanterai partout votre feinte agréable.

CÉLIDAN.

Lignon n’en a point vu qui lui soit comparable.

TYRÈNE.

Puisque ce doux effet nous comble de plaisirs,

Et que notre bonheur égale nos désirs,

Afin de couronner tant d’amoureux mystères,

Il faut, heureux Bergers, il faut, belles Bergères,

Sur les Autels d’hymen, demain, au point du jour,

De cet événement rendre grâce à l’amour.

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