Les samedis de madame (Eugène LABICHE - Alfred DURU)

Comédie en trois actes.

Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Palais-Royal, le 15 septembre 1874.

 

Personnages

 

SAVOURET

LÉON JACOTEL, avocat

PHILIDOR LE BOULEUX

HOCHARD, domestique

HERMANCE DE POMMERARD

ROSE CASAMÈNE

JULIETTE, femme de chambre

 

La scène se passe à Paris, de nos jours.

 

 

ACTE I

 

Un salon chez Hermance. À gauche un canapé. À droite une table avec un buvard et tout ce qu’il faut pour écrire. Cheminée au fond avec glace. Accroché au mur un portrait d’homme âgé, en robe d’avocat. Portes dans les pans coupés. Portes latérales.

 

 

Scène première

 

HOCHARD, JULIETTE

 

Tous les deux achèvent d’enlever les housses des meubles.

HOCHARD, très gaiement.

Comme ça, M. de Pommerard, notre maître, est mort d’une indigestion à Nice ?... C’est à se tordre !

JULIETTE.

Hélas ! oui... des suites d’un pâté de canard.

HOCHARD.

Il devait finir comme ça... il mangeait trop.

JULIETTE.

Pauvre homme !

HOCHARD.

On dirait que ça vous fait de la peine ?

JULIETTE.

Comme Madame m’a payé mon deuil...

HOCHARD.

Je comprends... vous acquittez la facture.

JULIETTE.

Il n’était pas méchant au fond.

HOCHARD.

C’est une nature qui ne me revenait pas... Je n’attaque pas son talent comme avocat... je ne l’ai jamais entendu plaider... mais il était désagréable, maniaque, gourmand et grigou !... il aurait plumé un œuf !

JULIETTE.

Le fait est que pour la générosité...

HOCHARD.

Enfin j’ai frictionné pendant cinq ans tous ses rhumatismes les uns après les autres... et Dieu sait s’il en avait !... et Dieu sait où ils étaient placés !

Sur un mouvement de Juliette.

Non ! je ne le dirai pas !... Eh bien ! savez-vous comment il m’a remercié ?...

JULIETTE.

Non.

HOCHARD.

Au moment de partir pour Nice, il m’a fait appeler dans son cabinet et il m’a dit : « Hochard, je n’oublierai jamais les soins que tu m’as donnés... Tiens, voilà cinq cents francs... »

JULIETTE, étonnée.

Ah bah !

HOCHARD, continuant.

« Tu les porteras le 15 janvier chez le receveur des contributions... »

JULIETTE, riant.

C’est tout ce qu’il vous a donné ?

HOCHARD.

Et un vieux buste de Garibaldi...

Se rapprochant.

Voyons, nous n’avons pas encore eu le temps de causer, puisque vous n’êtes arrivée que de cette nuit... Franchement, est-ce que Madame l’a pleuré... à fond ?

JULIETTE.

Mais certainement... pendant onze mois.

HOCHARD.

Onze mois... Alors, c’est une femme qui veut se remarier.

JULIETTE.

Tout le temps de notre deuil s’est passé à Nice dans la retraite...

HOCHARD.

Comment, vous ne voyiez personne ?

JULIETTE.

Personne !... Il y avait bien un petit jeune homme, M. Philidor Le Bouleux, qui n’aurait pas demandé mieux que de nous consoler... Il habitait le même hôtel que nous, et tous les jours, il envoyait des bouquets avec des vers... à la mémoire du défunt.

HOCHARD.

Crétin !

JULIETTE.

Mais Madame ne le recevait pas... on ne le rencontrait qu’à la promenade.

HOCHARD.

Ah ! bien, si Madame est si inconsolable que ça, nous allons passer un hiver bien agréable.

JULIETTE.

Peut-être !

HOCHARD.

Comment ?

JULIETTE.

Tout à l’heure, pendant que je la coiffais, elle m’a dit : « Juliette, à partir d’aujourd’hui, vous quitterez le deuil. – Oui madame. Quelle robe mettra Madame aujourd’hui ? – Ma robe bleue ! »

HOCHARD.

Mazette !... Du premier coup elle passe au bleu !

JULIETTE.

Et elle s’est montrée d’une exigence pour sa coiffure... « Cette boucle tombe trop, celle-ci pas assez... » J’en perdais la tête.

HOCHARD.

Une femme qui se boucle tant que ça... il y a quelque chose là-dessous.

La voix d’HERMANCE, dans la coulisse à gauche.

Juliette !... Juliette !

JULIETTE.

Chut ! la voici !

 

 

Scène II

 

HOCHARD, JULIETTE, HERMANCE, en toilette très habillée, robe bleue

 

HERMANCE, entrant.

Juliette !

JULIETTE.

Madame ?

HERMANCE.

Vous pouvez aller ranger par là !

JULIETTE.

Oui, madame.

Elle sort à gauche en emportant les housses.

HERMANCE.

Ah ! c’est vous, Hochard...

HOCHARD.

J’attendais Madame pour lui faire mon compliment de condoléance.

S’attendrissant tout à coup.

Quelle perte ! quelle âme !

HERMANCE.

Certainement, c’est un grand malheur pour tout le monde.

HOCHARD.

Un si bon maître !

Montrant le portrait.

Le voilà, avec son air bienveillant et railleur... On dirait qu’il va parler pour me dire : « Hochard, les côtelettes sont trop cuites ! ce n’est pas mangeable... » Il les aimait saignantes, le pauvre homme !

HERMANCE.

Je sais que vous lui étiez très attaché...

HOCHARD.

Oh ! madame !... comme le lierre à l’ormeau !

HERMANCE.

Ce portrait... enlevez-le... faites-le disparaître...

HOCHARD.

Hein ?...

HERMANCE.

Avec précaution... Vous le monterez au second... C’est pour le faire revernir.

HOCHARD, allant décrocher le portrait.

Oui, madame...

Au portrait.

Ô, mon bon maître, sois tranquille, on va te revernir !

HERMANCE, apercevant une calotte grecque sur la pendule.

Qu’est-ce que c’est que ça !

HOCHARD, avec attendrissement.

C’est sa calotte... telle qu’il l’a posée en partant... Je n’ai rien voulu déranger...

Désignant des pantoufles qui se trouvent à gauche de la cheminée.

Voilà ses pantoufles... Pendant onze mois je n’ai touché à rien... Je me serais reproché d’ôter même la poussière !

HERMANCE.

Serrez ces objets... avec le plus grand soin.

HOCHARD.

Oh ! madame !... ce sont des reliques !...

Montrant les pantoufles et la calotte.

Voilà tout ce qui nous reste de lui ! Enfin ! c’est la destinée !

Changeant de ton.

Qu’est-ce que Madame désire pour son dîner ?

HERMANCE.

Peu m’importe !... ce que vous voudrez... J’attends mon père qui arrive aujourd’hui de la Franche-Comté... vous mettrez deux couverts...

HOCHARD.

Deux couverts ! comme autrefois !... Enfin ! c’est la destinée !

HERMANCE.

Il viendra aussi un jeune homme... à midi... C’est pour affaire... Vous le ferez entrer immédiatement.

Elle passe à gauche.

HOCHARD.

Bien, madame.

À part en sortant et s’adressant au portrait qu’il emporte.

Un jeune homme !... On va te revernir, mon pauvre vieux !

Il sort par la porte du fond à droite.

 

 

Scène III

 

HERMANCE, puis HOCHARD, puis PHILIDOR LE BOULEUX

 

HERMANCE, seule.

Je ne doute pas de son empressement... Je lui ai donné rendez-vous à midi... Le retrouverai-je tel que je l’ai laissé ? M’aura-t-il oubliée... Son amour aura-t-il résisté à l’absence ?...

HOCHARD, paraissant au fond à droite.

Madame, c’est le jeune homme.

HERMANCE, vivement.

Lui ! Vite, faites entrer !

HOCHARD, à Philidor.

Entrez, monsieur.

HERMANCE, remonte avec empressement et se trouve en face de Philidor, s’arrêtant désappointée.

Ah !...

Hochard sort.

PHILIDOR, la saluant.

Mille fois merci, madame, de votre empressement à me recevoir...

HERMANCE, à part.

Ce petit monsieur qui m’a tant ennuyée à Nice...

Haut, sèchement.

Puis-je savoir monsieur, ce qui me vaut l’honneur de votre visite ?...

PHILIDOR.

D’abord le plaisir de vous revoir, car une fois qu’on vous a vue...

HERMANCE, l’interrompant.

Pardon... je suis à peine installée...

PHILIDOR.

Je ne reste qu’une minute... Je suis arrivé ce matin même de Nice... dont le séjour ne me disait plus rien.

Amoureusement.

Non, il ne me disait plus rien, le séjour de Nice.

HERMANCE.

Après ?

PHILIDOR.

Au moment de monter en voiture, le maître d’hôtel m’a remis un objet... d’une certaine valeur... que vous aviez oublié...

HERMANCE, cherchant.

Moi ? j’ai oublié... Quoi donc ?

PHILIDOR.

Voici, madame...

Il lui remet une petite cravate en satin bleu soigneusement enveloppée dans trois feuilles de papier de soie.

HERMANCE, défaisant les trois enveloppes.

Qu’est-ce que ça peut être ?... Vraiment... je ne vois pas... Ah ! un tour de cou !

Riant.

Ça vaut vingt-cinq sous !

PHILIDOR, amoureusement.

Je connais des personnes qui le paieraient bien cher !...

HERMANCE, jetant la cravate sur le canapé.

C’est à ma femme de chambre.

PHILIDOR.

Ah !... Alors, c’est à son prix...

HERMANCE.

Je regrette, monsieur, que vous ayez pris la peine de vous déranger...

PHILIDOR.

Oh ! il n’y a pas de mal !

HERMANCE, à part.

Il va s’en aller...

PHILIDOR, s’asseyant comme un homme en visite, près de la table de droite.

Oserai-je vous demander, madame, si vous avez fait un bon voyage ?

HERMANCE, à part.

Comment ! il s’installe !

Haut, sèchement.

Excellent !

PHILIDOR.

Vous n’avez pas eu froid pendant la nuit ?

HERMANCE, de même.

Du tout.

PHILIDOR.

Ni trop chaud pendant le jour ?

HERMANCE, s’asseyant sur le canapé.

Ni froid ni chaud !...

À part.

Il est agaçant.

HOCHARD, entrant du fond.

Il y a là un monsieur qui demande Madame.

HERMANCE, à part, se levant vivement.

Léon !

Haut.

Faites entrer...

À part, regardant Philidor.

J’espère qu’il va s’en aller !

 

 

Scène IV

 

HERMANCE, PHILIDOR, LÉON JACOTEL, tenue très élégante

 

LÉON, entrant vivement sans voir Philidor.

Ah ! madame...

Apercevant Philidor et saluant respectueusement.

Madame...

HERMANCE, les présentant.

M. Philidor Le Bouleux... M. Léon Jacotel.

Ils se saluent.

HERMANCE, à Léon, lui indiquant un siège.

Je suis heureuse de vous voir... J’ai à vous parler.

LÉON, allant prendre une chaise au fond.

J’ai appris votre retour, et je me suis empressé...

S’asseyant au milieu comme un homme en visite.

Et vous avez fait un bon voyage ?

HERMANCE, assise sur le canapé.

Excellent !

LÉON.

Vous n’avez pas eu trop froid pendant la nuit ?

PHILIDOR, assis.

Non... je l’ai demandé... Ni trop chaud... Tout cela est demandé.

LÉON, à part.

Qu’est-ce que c’est que cet imbécile-là ?

À Hermance.

Mon compliment, vous nous revenez avec une mine charmante...

PHILIDOR, répétant.

Charmante !

HERMANCE, à Léon.

Vous trouvez ?

LÉON.

Tout à fait... mais je ne devrais pas vous le dire... Rester onze mois sans donner de vos nouvelles... Ah ! vous êtes cruelle !

PHILIDOR, même jeu.

Cruelle !

LÉON, à part, regardant Philidor.

Ah çà ! mais c’est un écho, ce monsieur !

Bas à Hermance.

Renvoyez-le.

HERMANCE, bas.

Il ne veut pas s’en aller !

PHILIDOR, tout à coup se renversant sur sa chaise.

Que vous dirai-je ?

LÉON.

Quoi ?

PHILIDOR.

Ces chemins de fer sont administrés en dépit du bon sens... Ainsi, dernièrement à Mâcon... le livret Chaix annonce vingt-deux minutes d’arrêt... le temps de dîner... mais nous avions du retard, paf ! le train repart !

LÉON, à part.

Eh bien ! qu’est-ce que cela nous fait ?

PHILIDOR.

Plus fort que ça... à Moulins...

HERMANCE, se levant et l’interrompant.

Mille pardons... mais j’ai pris rendez-vous avec Monsieur... mon avocat... pour une affaire...

PHILIDOR, qui s’est levé.

Ah ! Monsieur est avocat ?

LÉON, debout.

Oui... et je suis un peu pressé...

PHILIDOR, se rasseyant.

C’est une belle profession... indépendante... On devient ministre de temps en temps.

Léon, qui avait fait un mouvement pour reporter sa chaise au fond, s’arrête étonné en voyant Philidor se rasseoir, il échange un regard d’impatience avec Hermance et ils finissent tous les deux par reprendre leurs places.

Ma mère... mon excellente mère... me destinait au barreau, mais j’ai éprouvé quelques difficultés...

LÉON.

Les examens ?

PHILIDOR.

D’abord... J’aurais pu les vaincre avec un travail opiniâtre... labor improbus.

LÉON, à part.

Il parle latin...Alors, il ne le sait pas...

PHILIDOR.

Malheureusement, je n’étais pas doué... Un avocat doit être bavard.

LÉON, saluant.

Merci.

PHILIDOR.

Et moi, je ne sais pas dire de paroles inutiles...

HERMANCE, s’oubliant et se levant.

Ah ! par exemple !

PHILIDOR.

Vous dites !

LÉON, se levant.

Madame regarde la pendule et s’aperçoit que l’heure nous gagne.

Il reporte sa chaise au fond.

PHILIDOR, se levant.

C’est juste... vous avez à causer... mais il fallait me renvoyer...

HERMANCE, passant à Philidor.

C’est bien un peu ce que nous faisons...

PHILIDOR.

Je vous laisse... Quel est votre jour, chère madame ?...

HERMANCE.

Mais... je n’en ai pas encore...

PHILIDOR.

Alors, je reviendrai au hasard de la fourchette... comme on dit.

Saluant.

Madame... Monsieur...

À part.

Veuve et riche... c’est une trouvaille pour un jeune homme !

Il salue encore, puis il sort par le fond à droite.

 

 

Scène V

 

HERMANCE, LÉON

 

LÉON, posant sa canne et son chapeau sur un siège à gauche.

Enfin il est parti !

S’élançant vers Hermance pour l’’embrasser.

Hermance ! ma chère Hermance !

HERMANCE, l’arrêtant.

Non, Léon !

LÉON.

Un baiser !... comme autrefois... Rien qu’un !

HERMANCE.

Ça ne se peut plus, mon ami.

LÉON, étonné.

Pourquoi ?...

HERMANCE.

Ma position a changé... je suis veuve maintenant...

LÉON.

Eh bien mais... il me semble qu’une veuve... n’a plus de comptes à rendre à personne.

HERMANCE.

Oui, mais elle devient responsable de sa conduite, gardienne de sa réputation.

LÉON, à part.

Qu’est-ce qu’elle a ?...

Haut, voulant l’embrasser.

Voyons, Hermance... pas d’enfantillage...

HERMANCE.

Si je vous écoutais, Léon, je ne tarderais pas à descendre dans votre estime !

LÉON.

Voyons... je la trouve drôle... mais il ne faut pas la prolonger...

HERMANCE.

Quoi donc ?

LÉON.

Votre conférence sur l’estime.

La faisant asseoir sur le divan.

Mais c’est de l’amour que je vous apporte !

Il l’embrasse sur le cou.

HERMANCE.

Monsieur !

LÉON, avec passion.

Songez donc ! voilà onze grands mois que nous ne nous sommes vus ! Je mourais, je desséchais loin de vous !

Il l’embrasse de nouveau.

HERMANCE.

Monsieur !

LÉON.

Vingt fois, j’ai été tenté de prendre le chemin de fer pour aller vous retrouver !

HERMANCE.

Ah ! quelle imprudence !

LÉON.

Mais enfin vous voilà !... Je vous vois, je vous entends, je serre vos petites mains... Tiens ! elles ont encore rapetissé.

Il lui embrasse les mains.

HERMANCE, retirant ses mains.

Léon... je ne veux pas !

Elle se lève et gagne la droite.

LÉON, la suivant.

Écoutez... vrai... je n’ai jamais été aussi amoureux qu’aujourd’hui !

HERMANCE.

Voilà ce que je craignais... vous n’êtes pas raisonnable.

Elle s’assied à droite de la table.

LÉON.

Et je n’ai pas envie de l’être !

À voix basse.

Dites donc... vous savez, notre petit entresol de la rue Taitbout... témoin discret de notre bonheur !

HERMANCE.

Chut !

LÉON.

Bah ! puisque vous êtes veuve... Eh bien ! je l’ai conservé !

HERMANCE.

Pourquoi deux appartements ?

LÉON.

Comment, pourquoi ?...

Riant.

Mais, pour être agréable à mon receveur des contributions.

HERMANCE.

Voyons, soyez sérieux...

LÉON.

Ah ! doux entresol ! que de délicieux rendez-vous tu as abrités !

HERMANCE.

Plus bas !

LÉON.

Mais puisque vous êtes veuve ! Tous les samedis... c’était notre jour... à deux heures, vous arriviez cachée sous un triple voile, émue, tremblante, et vous me disiez : « Je crois qu’on m’a suivie !... » Oh ! le mystère et le danger, il n’y a que ça ! Moi, de mon côté, je relevais mon collet, j’enfonçais mon chapeau sur mes yeux par votre ordre... pour le cas où j’aurais rencontré M. de Pommerard... Pauvre homme... Vous rappelez-vous comment j’ai fait sa connaissance ?

HERMANCE, se levant.

Oui... non... vaguement.

LÉON.

C’était à l’Opéra... Vous étiez en loge avec lui... je vous vis... et vlan !... je reçus là... comme une flèche brûlante, c’était vos yeux ! Aussitôt je questionne, je m’informe, et j’apprends qu’il était avocat !... Un confrère, ça m’encourage ! Cinq minutes après, j’étais dans sa loge et je lui demandais un rendez-vous pour le consulter sur un procès d’une haute importance.

HERMANCE.

Un pareil mensonge !

LÉON.

Rentré chez moi, j’invente un dossier... un moulin qui ne tournait pas, situé sur une rivière qui ne coulait pas... une question de prise d’eau, c’est très embrouillé... Nous eûmes vingt-deux séances... et à la vingt-troisième... c’est vous qui daignâtes m’éclairer de vos lumières.

HERMANCE.

Ah ! c’est bien mal à vous de l’avoir trompé !

LÉON.

Je l’ai trompé... pas tout seul !

HERMANCE, passant à gauche.

Parlons d’autre chose.

LÉON.

Je ne demande pas mieux... Dites donc, voulez-vous venir demain rue Taitbout ?

HERMANCE, se révoltant.

Ah ! par exemple !

LÉON.

J’ai fait mettre des fleurs partout... La déesse peut entrer.

HERMANCE.

Ah ! non !... D’ailleurs j’attends mon père aujourd’hui même... Il arrive de Baume-les-Dames...

LÉON.

Tiens ! c’est en Franche-Comté, ça ?

HERMANCE.

Oui, vous connaissez ?

LÉON.

J’y ai passé... j’ai même eu une aventure dans cette localité.

HERMANCE.

Avec une femme ?

LÉON.

Non... avec un monsieur... mais ce n’est pas intéressant... Voyons, soyez bonne... venez à ce rendez-vous ?...

HERMANCE.

C’est impossible ! Absolument impossible !

LÉON.

Vraiment, ma chère, je ne vous reconnais plus... On vante le soleil de Nice... mais c’est un glaçon ! Pourquoi me refuser, maintenant que vous êtes libre, ce que vous m’accordiez autrefois ?

HERMANCE.

Parce que... j’ai d’autres idées.

LÉON.

Lesquelles ?

HERMANCE.

Non... je n’ose pas vous les dire... mais je vous ai écrit.

LÉON, étonné.

Ah !

HERMANCE, lui donnant une lettre.

Lisez.

Voyant qu’il va ouvrir la lettre.

Non ! pas devant moi !... Je me retire... ma présence pourrait vous influencer... et je veux que vous soyez libre... entièrement libre de prendre une décision... Adieu, mon ami !

LÉON.

Comment ! adieu ?

HERMANCE.

Ou à bientôt... Cela dépend de vous.

De la porte.

À bientôt, je l’espère !

Elle entre à gauche.

 

 

Scène VI

 

LÉON, seul

 

Que signifie cette lettre ?

Lisant.

« Mon ami, je ne veux pas être votre maîtresse, quand je puis être votre femme... »

Parlé.

Ma femme !

Lisant.

« Vous m’avez dit souvent : « Que n’êtes-vous libre ?... » Je le suis... et j’attends... »

Parlé.

Diable ! ça devient grave.

Lisant.

« Vous n’êtes pas lié par votre promesse... Je ne veux exercer sur vous aucune contrainte... je ne vous demande qu’un oui ou un non... Si c’est non... partez ! nous ne devons plus nous revoir. Si c’est oui, faites votre demande à mon père qui sera ici dans une heure... »

Se promenant avec agitation.

Sapristi ! sapristi ! c’est une demande en mariage... Où est mon chapeau ?

Il va prendre son chapeau et sa canne.

Je me suis fourré le cou dans un collet !... Me marier !... Je suis trop jeune !...

Il va pour sortir ; arrivé à la porte, il s’arrête, puis redescend à l’avant-scène pour dire. 

Suis-je trop jeune ?... Vingt-huit ans, on dit que c’est l’âge... Voyons, réfléchissons... Après tout, elle est charmante, élégante, distinguée... et d’un caractère... il n’y a jamais eu entre nous l’ombre d’un nuage... j’en ferai ce que je voudrai... et puis je ne sais si c’est l’absence, mais je ne l’ai jamais trouvée si jolie, si désirable... enfin je l’aime ! chère petite !... Je m’explique maintenant ses résistances... elle ne voulait pas tromper son mari... le second ! parce que le premier...

Inquiet.

Eh ! eh !... voyons, je ne peux pas le lui reprocher... c’est ma faute ! Ma foi ! c’est décidé... je réponds oui...

S’approchant de la table.

Vite ! une feuille de papier...

Écrivant.

Un grand OUI que je vais coller à sa glace.

Il colle à la glace du fond une feuille de papier sur laquelle est écrit un OUI gigantesque.

Là... elle le trouvera en rentrant... Je m’affiche... mais bah ! c’est avec ma femme !

Prenant son chapeau.

Dans une heure je reviendrai faire ma demande au père ! Oui ! oui !... oui !

Il sort vivement par le fond, à droite. À peine est-il sorti qu’Hermance paraît à la porte de gauche.

 

 

Scène VII

 

HERMANCE, puis HOCHARD

 

HERMANCE, seule.

Il s’est approché de ce bureau.

Elle y court et bouleverse les papiers.

Rien ! je ne vois rien !... pas de réponse !...

Elle sonne, Hochard paraît.

HOCHARD.

Madame ?

HERMANCE.

Ce monsieur qui sort d’ici ne vous a rien remis pour moi ?

HOCHARD.

Non, madame !

HERMANCE, tombant sur le canapé.

Et il est parti !... Oh les hommes ! les hommes !

 

 

Scène VIII

 

HOCHARD, HERMANCE, SAVOURET et ROSE CASAMÈNE

 

HOCHARD.

Pardon !... Je venais prévenir Madame que son père vient d’arriver.

HERMANCE, vivement en se levant.

Mon père ! Faites entrer...

À part.

Au moins j’aurai quelqu’un qui m’aimera !

Savouret entre, suivi de Rose Casamène qui porte un grand panier couvert comme en ont les paysannes. Hochard sort.

SAVOURET, à Hermance.

Bonjour, mon enfant...

HERMANCE, se jetant dans ses bras et l’embrassant.

Mon père ! mon père !

SAVOURET, à Rose qui est restée au fond.

Approche, petite...

À Hermance.

C’est ma bonne, Rose Casamène... la fille de notre adjoint... elle m’a été confiée... elle est gentille...

À Rose.

Va t’asseoir...

ROSE, à Savouret.

Je peux-t’y manger ?

SAVOURET, tirant sa montre.

Pas encore... À deux heures...

HERMANCE.

Si Mademoiselle veut entrer à la cuisine...

SAVOURET.

Non, elle a tout ce qu’il lui faut dans son panier, ses provisions, son linge, ses bonnets, tout !... N’est-ce pas, petite ?

ROSE.

Oui, monsieur.

SAVOURET.

Elle est gentille !... Va t’asseoir.

Rose va s’asseoir au fond à droite de la cheminée et pose son panier sur ses genoux. À Hermance.

Eh bien !... ma pauvre enfant !... te voilà donc veuve... Ce pauvre Pommerard ! il mangeait trop... Tu m’as écrit qu’il n’avait pas souffert...

HERMANCE.

Non, il s’est éteint...

SAVOURET.

Alors, tout est pour le mieux... parce que du moment qu’on ne souffre pas... Pareille chose est arrivée à Baume-les-Dames, à l’oncle de Rose...

À Rose.

Raconte, petite !

ROSE, posant son panier et descendant.

Quoi ?

SAVOURET.

Raconte comment tu as perdu ton bon oncle Casamène.

HERMANCE.

Il est inutile d’affliger cette enfant.

SAVOURET, faisant passer Rose au milieu.

Elle !... ça ne l’afflige pas.

À Rose.

Raconte !

ROSE.

V’là l’affaire : M’n’oncle Casamène était à table... il venait de se verser un verre de vin... tout à coup il fait : « Hang ! »

Riant.

Et c’est pas lui qui l’a bu, son vin !

SAVOURET, riant avec elle.

C’est bien, va t’asseoir...

À Hermance.

Elle est gentille !

Rose va reprendre sa place.

SAVOURET, à Hermance.

Ah çà ! j’espère que tu ne songes pas à te remarier ?

HERMANCE.

Oh non ! Maintenant moins que jamais !

SAVOURET.

À la bonne heure ! je comprends qu’on se marie une fois... c’est de la curiosité !... mais deux... c’est de la gourmandise !

HERMANCE.

Oh ! soyez tranquille !

SAVOURET.

J’ai formé un projet, je viens habiter avec toi, nous vivrons ensemble.

Montrant Rose.

Tous les trois... Tu soigneras ton vieux père, tu le dorloteras, ton vieux père...

HERMANCE.

Oh ! oui !

SAVOURET.

Dans le jour nous promènerons la petite... elle ne connaît pas Paris... et le soir, nous nous rassemblerons au coin du feu...

Il se tourne vers la cheminée qui est au fond, et aperçoit le papier collé sur la glace.

Qu’est-ce que tu as collé à ta glace ?

HERMANCE, se retournant.

Quoi ?

SAVOURET, lisant.

Oui.

HERMANCE, avec joie.

Oui... il y a oui !

À part.

C’est lui... qui tout à l’heure... Et moi qui l’accusais !

Envoyant des baisers à la glace.

Oh ! merci ! merci !

SAVOURET.

Eh bien ! Qu’est-ce que tu as ?

HERMANCE.

Rien... mais je suis bien heureuse !

ROSE, à Savouret.

Je peux-t’y manger ?

SAVOURET, tirant sa montre.

Pas encore... Il n’est pas deux heures.

HERMANCE.

Mon père, je suis décidée à me remarier !

SAVOURET.

Hein ? Qu’est-ce que tu me chantes ? mais tout à l’heure...

HERMANCE.

Oh ! tout à l’heure... Enfin, j’ai changé d’avis.

SAVOURET.

Comment ça ?

HERMANCE.

En regardant du côté de ma glace.

SAVOURET.

Mais sapristi ! on ne girouette pas comme ça ! Tu me laisses faire des projets... Et qui veux-tu épouser ?

HERMANCE.

Oh ! un honnête homme... un galant homme...

SAVOURET.

Il faudra voir ça...

HERMANCE.

Je réponds de lui...

HOCHARD, entrant.

Madame, il y a là un jeune homme.

HERMANCE.

Faites entrer !... C’est lui... Il est exact.

À Savouret.

Je vous laisse ensemble, accueillez-le bien... Il y va de mon bonheur.

Elle sort à gauche.

 

 

Scène IX

 

SAVOURET, HOCHARD, ROSE, puis PHILIDOR

 

SAVOURET, à part.

Son bonheur ! Sapristi ! ça dérange le mien ! Enfin ! nous allons le voir, ce galant homme.

HOCHARD, annonçant.

M. Philidor Le Bouleux.

PHILIDOR, entrant avec un bouquet, à part.

Tiens !... elle n’est pas là.

À Hochard.

Où est Madame ?

HOCHARD.

Je ne sais pas... mais voici son père.

Il sort.

PHILIDOR, à part.

Son père !...

Saluant.

Monsieur...

SAVOURET, de même.

Monsieur !...

À part.

Il est bien criquet.

PHILIDOR.

Ces fleurs m’arrivent de Nice, à l’instant même... et je venais les offrir...

SAVOURET.

Un bouquet !... C’est un peu tôt ! Voyons, monsieur, parlons franchement... Je suis franc-comtois... et les Francs-Comtois ne connaissent qu’un chemin... la ligne droite ! et j’entends par la ligne droite celle qui va tout droit... Vous aimez ma fille !

PHILIDOR, protestant.

Monsieur, je vous jure...

SAVOURET.

Pas de subterfuges ! La ligne droite !... De son côté, je suis forcé de m’en étonner, elle ne vous voit pas d’un mauvais œil.

PHILIDOR, flatté.

Ah !

SAVOURET.

Je sais que vous avez une demande en mariage à m’adresser...

PHILIDOR, étonné.

Moi !... une demande...

À part.

Me marier ! Ah mais non !

ROSE, descendant, à Savouret.

Je peux-t’y manger ?

SAVOURET, tirant sa montre.

Attends !... Deux heures... Va !... mais ne te bourre pas...

À Philidor.

C’est ma bonne... Elle est gentille !

PHILIDOR, la regardant.

Je crois bien qu’elle est gentille !

SAVOURET.

C’est la fille de Casamène, notre adjoint... Bonne famille.

PHILIDOR.

Elle a un petit œil adorable !

SAVOURET.

Oui, l’œil n’est pas mal.

À Rose.

Va t’asseoir.

Rose va reprendre sa place. À Philidor.

Elle est gentille...

Changeant de ton.

Avant d’écouter votre demande...

PHILIDOR.

Permettez...

SAVOURET.

Je prendrai la liberté de vous donner quelques avis... Moi, je suis Franc-Comtois !... je ne regarde pas à dire aux gens des choses désagréables quand il s’agit de remplir mon mandat ; j’ai un mandat, je suis désagréable ! ça me regarde. Primo, vous êtes bien criquet pour faire un mari.

PHILIDOR.

Comment, criquet !

SAVOURET.

Quel âge marquez-vous ?

PHILIDOR, à part.

Marquez-vous... Comme les chevaux.

Haut.

Je vais atteindre dix-neuf ans.

SAVOURET.

Dix-neuf ans ! mais ma fille serait votre mère... Elle en a vingt-quatre...

PHILIDOR.

Oh ! ma mère, elle aurait commencé bien jeune.

SAVOURET.

La connaissez-vous bien, ma fille ?

PHILIDOR.

Mais j’ai eu le plaisir de la rencontrer à Nice... Elle est charmante.

SAVOURET.

Je vous parle de son caractère.

ROSE, qui a épluché un œuf dur, s’approchant de Savouret.

Ousqu’est le sel ?

SAVOURET.

Le sel... Attends !...

Il se fouille.

Non... c’est dans l’autre poche.

Tirant un petit papier.

Le voilà !... et ne te bourre pas... Quand tu auras fini, tu iras te promener dans le square qui est en face.

Voyant qu’elle ne comprend pas.

Dans le jardin... dans le clos !... pour faire ta digestion.

ROSE.

Vous m’aviez promis de me mener au Jardin des Plantes, voir les bêtes.

SAVOURET.

Ce sera pour demain... On ne peut pas tout voir le même jour... Va t’asseoir.

À Philidor.

Elle est gentille !...

Rose va reprendre sa place. Changeant de ton.

Revenons au caractère de ma fille. Aimez-vous le piano ?...

PHILIDOR.

Mais pas beaucoup.

SAVOURET.

Elle pianote continuellement... C’est insupportable.

PHILIDOR.

Diable !

SAVOURET.

Aimez-vous les femmes nerveuses, capricieuses ?

PHILIDOR.

Non !

SAVOURET.

Eh bien ! Hermance n’a pas deux minutes la même idée... Ainsi elle vous dira : « Je ne me remarierai jamais ! » et trois secondes après elle se regarde dans la glace et elle veut se marier... avec le premier venu ! avec vous !

PHILIDOR, offensé.

Le premier venu !

SAVOURET.

Je ne veux pas vous influencer... parce qu’au fond elle est bonne... elle a du cœur... Elle n’aimait pas beaucoup son mari... mais elle a toujours aimé son père... c’est le principal !

ROSE, s’approchant de Savouret.

Ousqu’est l’eau ? L’œuf, il m’étouffe.

SAVOURET.

Qu’est-ce qui t’étouffe ?

ROSE, criant.

L’œuf...

SAVOURET.

Ah ! voilà !... Tu auras mangé le jaune avant le blanc... Je vais t’en chercher, de l’eau... Va t’asseoir...

Rose reprend sa place. À Philidor.

Voyez, réfléchissez... Pas de phrases... la ligne droite... Je ne vous demande qu’un oui ou un non, je reviens !

À Rose.

Ne te bourre pas !

Il sort par la droite, premier plan.

 

 

Scène X

 

PHILIDOR, ROSE

 

PHILIDOR, à part.

Je ne tiens pas à me marier, moi ! Je marivaude... mais je n’épouse pas !

ROSE, venant à lui.

Monsieur, c’est-y que vous êtes de Paris, vous ?

PHILIDOR.

Oui, mon enfant, je suis de Paris.

À part.

Elle est gentille à croquer !

ROSE.

Alors ousque c’est, le Jardin des Plantes ?

PHILIDOR.

C’est là-bas... là-bas !

ROSE.

Si loin que ça ?...

PHILIDOR, à part.

Tiens ! il me vient une idée... Une villageoise !... ça serait drôle ! On a tort de négliger les campagnes.

Haut.

Vous tenez beaucoup à aller au Jardin des Plantes ?

ROSE.

Oh ! oui ! j’voulons voir les bêtes !

PHILIDOR.

Eh bien ! je vais...

Se reprenant.

Non, j’allons justement de ce côté-là... j’avons une voiture à la porte... et j’pouvons vous y conduire...

ROSE.

Aux bêtes ?

PHILIDOR.

Aux bêtes !

ROSE.

Je serons-t-y revenue pour dîner ?

PHILIDOR.

Je serons revenu. Acceptez-vous ?

ROSE.

Da !

PHILIDOR.

Hein ?

ROSE.

Da !... ça veut dire oui !

Elle lui donne une bourrade.

PHILIDOR.

Ah bon !

ROSE.

Je verrons les ours ?

PHILIDOR.

Oui.

Se reprenant.

Da ! da !

Il lui donne une bourrade.

ROSE, lui prenant le bras.

Allons-y !

PHILIDOR.

Allons-y !

À part.

Voilà comme j’aime les intrigues...

S’arrêtant tout à coup.

Ah ! j’oubliais.

À Rose.

Attendez un moment.

À part.

Le papa qui m’a demandé une réponse... un oui ou un non.

Apercevant le OUI collé sur la glace.

Tiens, oui !... il paraît que c’est là-dessus qu’on correspond ! Oui ?... mais moi, non !

Il s’approche du bureau et écrit un grand NON sur un morceau de papier.

Là... Non !... Maintenant en le collant par-dessus l’autre !...

Il va à la glace et colle son papier par-dessus l’autre.

Là !

À Rose.

Êtes-vous prête ?

ROSE.

Attendez... j’allons changer de bonnet.

Elle tire un bonnet de son panier.

PHILIDOR.

Oui ; d’ailleurs, il vaut mieux qu’on ne nous voie pas sortir ensemble... Je vous attends à la porte dans le fiacre.

ROSE.

En route j’achèterons de la pommade.

PHILIDOR.

Da ! À la rose !

À part.

Ça coûte trois francs.

Haut.

Dépêchez-vous.

À part.

Si je me marie... ce sera de la main gauche !

Il sort par le fond, à droite.

 

 

Scène XI

 

ROSE, puis HERMANCE

 

ROSE, seule.

V’là un bon jeune homme par exemple... et pas fier... Je mettons mon plus beau bonnet, faut que je lui fassions honneur !

HERMANCE, entrant, et à part.

Léon doit avoir fait sa demande.

À Rose qui arrange son bonnet devant la glace.

Où est donc mon père ?...

ROSE.

J’avions soif... il est allé à l’eau.

HERMANCE, apercevant le NON sur la glace.

Hein ? non !

À Rose.

Qui a placé ce papier sur cette glace ?

ROSE.

C’est le monsieur qui causions avec votre papa.

HERMANCE.

Allons donc, c’est impossible !...

ROSE.

Je m’en vas !... Vous aurez l’œil sur mon panier, pas vrai ?

Elle sort par le fond, à droite.

 

 

Scène XII

 

HERMANCE, puis SAVOURET, puis HOCHARD

 

HERMANCE, seule.

Mais que s’est-il passé entre mon père et lui ?

SAVOURET, entrant de droite, premier plan, avec une carafe à la main.

Voilà de l’eau... Tiens ! où est donc la petite ?

HERMANCE.

Elle vient de sortir !

SAVOURET, posant la carafe sur la cheminée.

Elle est sans doute allée se promener dans le square.

HERMANCE.

Eh bien, mon père, vous avez vu ce jeune homme ?

SAVOURET, descendant en scène.

Oui... il est trop petit... c’est un avorton.

HERMANCE.

Comment ! trop petit ?...

SAVOURET.

Et puis trop jeune... dix-neuf ans.

HERMANCE.

Vingt-huit...

SAVOURET.

Il marque dix-neuf.

HERMANCE.

Mais de qui me parlez-vous ?

SAVOURET.

De ton prétendu... M. Le Bouleux.

HERMANCE.

Mais ce n’est pas celui-là, vous vous êtes trompé !

SAVOURET.

Comment, il y en a un autre ?

HERMANCE.

Mais certainement !...

HOCHARD, entrant.

Madame, c’est le second jeune homme qui est déjà venu ce matin.

HERMANCE, remontant.

Faites entrer !... C’est lui... Le vrai, cette fois.

 

 

Scène XIII

 

HERMANCE, SAVOURET, puis LÉON, il a une petite canne à la main

 

LÉON, entrant et saluant Hermance.

Madame...

Hochard sort.

HERMANCE.

Monsieur.

Désignant Savouret à Léon.

Mon père.

LÉON, saluant Savouret.

Monsieur...

SAVOURET.

Monsieur...

À part.

Au moins, il a la taille, celui-là !

HERMANCE.

Mon père, qui est arrivé ce matin même de Baume-les-Dames...

LÉON.

Ah ! je connais... Charmant petit village.

SAVOURET, passant, à Léon.

Est-ce que Monsieur serait franc-comtois ?

LÉON.

Non... je le regrette... mais j’ai passé à Baume-les-Dames en 1872.

SAVOURET.

Tiens, 1872 !... l’année de mon duel...

HERMANCE.

Comment ! vous avez eu un duel ?

SAVOURET.

Parfaitement.

LÉON.

À votre âge ?...

SAVOURET.

Il n’y a pas d’âge pour les hommes de cœur !... C’était le soir... j’étais devant ma porte, occupé à secouer un panier à salade... comme ça !...

LÉON, à part, dressant l’oreille.

Hein ? est-ce que ce serait ?...

SAVOURET.

Pour ne pas fatiguer la petite... Tout à coup débouche dans ma rue une espèce de Parisien, un crevé, un gommeux... l’écume de l’Europe !... Il paraît que je l’éclabousse, sans le vouloir...

LÉON, à part.

C’est bien lui !

SAVOURET.

Alors il me dit : « Prenez donc garde, l’homme à la salade !... » L’homme à la salade... moi !... Il faut vous dire que je suis du conseil municipal.

LÉON.

Oh ! l’homme à la salade ! ce n’est pas une injure !

SAVOURET.

Je lui réponds : « Pourquoi passez-vous quand je secoue ? » Il riposte : « Pourquoi secouez-vous quand je passe ? » Alors on s’anime, on s’échauffe... Je l’appelle imbécile.

HERMANCE.

Oh !

SAVOURET.

C’était mon droit... j’étais dans ma rue... Lui, me traite de vieille bête ! et finalement...

À Léon.

Prêtez-moi votre canne.

Il la prend.

Il la pose comme ça devant ma porte et il me dit : « Vous ne rentrerez chez vous qu’en sautant par-dessus ma canne... ou je vous la casse sur les reins !... » À ces mots, la colère m’emporte...

HERMANCE, effrayée.

Oh ! mon Dieu ! Qu’avez-vous fait ?

SAVOURET.

Hein ?...

HERMANCE.

Qu’avez-vous fait ?

SAVOURET.

J’ai sauté ! Il fallait bien rentrer chez moi ! Voilà mon duel !

Rendant la canne à Léon.

Merci... mais si jamais je rencontre ce polisson !...

LÉON, à part.

Heureusement qu’il faisait nuit... Il ne me reconnaît pas.

SAVOURET.

Me faire sauter, moi !... et haut comme ça encore ! J’avais beau lui dire : « Baissez-la au moins !... je ne suis pas un chamois ! »

LÉON.

Voyons ! oubliez cette aventure...

SAVOURET.

Jamais !... et tant que je vivrai... mais l’incident est clos.

LÉON.

Monsieur Savouret, avec l’autorisation de Madame, je viens faire près de vous une démarche...

SAVOURET.

Oui, je suis prévenu... Mon Dieu, puisque ma fille tient absolument à se remarier... autant vous qu’un autre...

LÉON.

Trop bon.

SAVOURET.

Vous m’avez l’air d’un homme comme il faut.

LÉON.

Ah ! monsieur !

SAVOURET.

Un peu maniéré.

LÉON.

Comment, maniéré !

SAVOURET.

Faut tout dire !... Mais les femmes se laissent prendre à ça... Ainsi touchez là, mon cher monsieur... Monsieur ?...

HERMANCE.

Léon Jacotel.

SAVOURET, bondissant.

Hein ?

LÉON.

Avocat à la cour d’appel.

SAVOURET, tirant son portefeuille.

Jacotel ! Le nom qui est sur la carte que le drôle m’a jetée en partant.

LÉON, à part.

Ah ! saprelotte !

HERMANCE.

Quoi donc ?

SAVOURET, tirant une carte de son portefeuille.

Juste !... Jacotel !... Léon Jacotel ! Avocat... Ah ! c’est vous qui me faites sauter...

HERMANCE.

Comment !

LÉON.

Croyez, monsieur, que si j’avais pu prévoir...

SAVOURET.

Et vous voulez épouser ma fille ! Ah ! ça me fait rire ! Jamais ! entendez-vous, jamais !

LÉON.

Monsieur...

HERMANCE.

Mon père !

SAVOURET.

Épouse qui tu voudras... toute la terre... mais pas celui-là !

HERMANCE.

Écoutez-moi...

SAVOURET, remontant.

Rien !

LÉON, bas à Hermance.

Je vais tout lui dire !

HERMANCE, bas et vivement.

Non ! je vous le défends.

SAVOURET, à Hermance.

D’ailleurs ta main... je l’ai promise à un autre.

HERMANCE, passant à Savouret.

Ah ! non, par exemple !

LÉON, à part.

Il ne manquerait plus que ça !

 

 

Scène XIV

 

HERMANCE, SAVOURET, LÉON, PHILIDOR, puis HOCHARD

 

PHILIDOR, entrant par le fond, très affairé, à part.

Elle demande son panier !

SAVOURET, l’apercevant.

Tiens ! le voici !

À Philidor.

Approchez-vous ! l’avorton !

PHILIDOR, approchant, en cachant le panier derrière lui.

Quoi ?

SAVOURET.

Je vous accorde la main de ma fille !

PHILIDOR.

Mais permettez...

SAVOURET.

C’est entendu !

PHILIDOR, à part, indiquant la glace.

Ah çà ! il n’a donc pas lu ?

HERMANCE, bas.

Mon père, vous oubliez que pour me marier il faut mon consentement.

SAVOURET, bas.

Il faut le mien aussi !

HERMANCE, bas.

Je ne veux pas de M. Le Bouleux !

SAVOURET.

Ni moi de M. Jacotel !

HERMANCE.

C’est ce que nous verrons !

SAVOURET.

Nous verrons !

HERMANCE, remontant au fond et appelant.

Hochard !...

Hochard paraît au fond.

Reconduisez Monsieur.

Elle lui désigne Philidor.

SAVOURET.

Ah ! c’est comme ça !

À Hochard, lui désignant Léon.

Hochard, reconduisez Monsieur.

PHILIDOR, bas à Hochard.

Vingt francs pour toi si tu descends ce panier sans être vu !

Hochard sort avec le panier ; Hermance descend à gauche.

LÉON, très poliment à Savouret.

Monsieur Savouret... aujourd’hui vous n’êtes pas de sang-froid, je reviendrai demain.

SAVOURET.

C’est inutile.

LÉON.

Vous changerez d’avis... et je suis convaincu que vous m’accorderez de bonne grâce la main de Madame.

SAVOURET.

Moi ? Tenez... je suis franc-comtois... Eh bien ! ce jour-là, je m’engage à resauter par-dessus votre canne.

LÉON.

Je n’aurais pas osé vous le demander... mais j’en prends note.

Le saluant.

Monsieur...

Il se dirige vers la porte.

SAVOURET.

Allez au diable !

Prenant le bras de Philidor.

Et nous, à la mairie pour faire publier les bans !

PHILIDOR, à part.

Et la petite qui m’attend !...

Léon, à la porte de sortie, salue Hermance qui se dirige vers la porte de sa chambre pendant que Savouret, tenant Philidor par le bras, remonte pour sortir à la suite de Léon.

 

 

ACTE II

 

Un petit salon chez Léon Jacotel. Porte au fond et portes dans les pans coupés. Deux autres portes latérales au deuxième plan. À droite au premier plan, un piano sur lequel est un petit coffret. À gauche, premier plan, une table-bureau couverte de papiers, de livres et de dossiers. Au milieu de la scène, un guéridon préparé pour le déjeuner. De chaque côté de la porte du fond un petit meuble. Sur celui de gauche se trouve un plateau avec des lettres.

 

 

Scène première

 

HOCHARD, puis PHILIDOR

 

HOCHARD, achevant de mettre le couvert sur le guéridon.

Enfin !... ils sont mariés... depuis un mois... mais ça n’a pas été sans peine... Le papa Savouret est le dieu de l’entêtement, il disait toujours : Non ! non ! non !... Il a fallu lui faire les trois sommations dites respectueuses... et depuis le mariage il n’a pas remis les pieds chez sa fille... Il boude. Eh bien ! on dira tout ce qu’on voudra, ce mariage-là ne s’est pas fait comme les autres, Madame n’avait aucune émotion, Monsieur était tranquille comme Baptiste... ils avaient l’air de remplir une formalité... et puis il n’y a pas eu de lune de miel... pas de petit voyage... rien ! Le lendemain de ses noces, Monsieur a dit à Madame : « Ma chère amie, il manque un bouton à ma redingote... » et Madame a répondu : « C’est bien, mon ami, je le ferai remettre... » Et voilà ! ça n’a pas été plus chaud que ça ! et depuis quelques jours ils ne font que se chamailler.

PHILIDOR, entrant par le fond.

M. Jacotel, avocat ?

HOCHARD.

C’est ici.

PHILIDOR.

Est-il visible ?

HOCHARD.

Ça dépend... Est-ce comme ami ou comme client ?

PHILIDOR.

Comme client.

HOCHARD.

Alors, il est bien matin. Monsieur n’ouvre jamais son cabinet avant midi.

PHILIDOR.

C’est pour une affaire très importante.

HOCHARD.

Si Monsieur veut prendre la peine de s’asseoir, je vais voir.

Il va pour sortir à droite, mais se ravisant il enlève les couverts d’argent qu’il avait disposés sur le guéridon, tout en jetant un regard de méfiance sur Philidor qui s’est assis à gauche près du bureau, et sort en disant.

Je ne le connais pas, moi... c’est peut-être un filou !...

 

 

Scène II

 

PHILIDOR, puis HOCHARD

 

PHILIDOR, seul.

Du moment qu’elle est mariée, je ne crains plus qu’on me la fasse épouser... Je me remets sur les rangs... J’ai machiné un truc diabolique pour charmer le mari... J’ai inventé un petit procès... qu’on peut faire durer trois ans... Je viendrai consulter le mari tous les jours... Pendant qu’il sera au Palais... je demanderai Madame... et la passion fera le reste ! Quant à Rose, la petite Franc-Comtoise... je l’ai lâchée ! il fallait sans cesse la mener voir l’éléphant... Nous ne sortions pas du Jardin des Plantes... Ensuite elle manquait étonnamment de grammaire... elle avait surtout un ousque... indéracinable ! Ainsi, un soir je la mène à l’Opéra voir Robert le Diable... Tout à coup elle se lève et crie : « Ousqu’est le diable ? » Alors, on se retourne, on nous regarde... C’est ennuyeux ! on a l’air de promener sa porteuse de pain... Et puis Mademoiselle devenait exigeante... oui, il lui fallait des chapeaux, des chignons, des bracelets... N’a-t-elle pas eu l’aplomb de me demander une armoire à glace... Oh ! là-dessus, j’ai rompu !... en gentilhomme... Je lui ai donné une pendule... une petite pendule... en zinc, pour l’exportation... et je l’ai renvoyée chez son bourgeois... avec de bons conseils...

HOCHARD, entrant de droite, deuxième plan, à Philidor.

Monsieur ne peut pas recevoir... il est à sa toilette.

PHILIDOR.

Très bien... À quelle heure va-t-il au Palais ?

HOCHARD.

Ça dépend... Aujourd’hui il plaide à une heure.

PHILIDOR.

Parfait.

À part.

Je reviendrai à une heure un quart.

Il sort par le fond.

 

 

Scène III

 

HOCHARD, puis HERMANCE, puis LÉON

 

HOCHARD, replaçant les couverts sur la table.

Voyons si Madame est disposée à déjeuner.

Il va frapper à la porte de gauche, deuxième plan.

HERMANCE, entrant en négligé du matin.

Qu’y a-t-il, Hochard ?

HOCHARD.

C’est pour avertir Madame que le déjeuner est servi.

HERMANCE.

Bien... Prévenez Monsieur.

HOCHARD.

Oui, madame.

Il entre à droite, deuxième plan.

HERMANCE, seule, s’asseyant devant la table servie.

J’espère qu’il ne va pas se faire attendre comme hier... Ah ! comme il est changé !

Se levant avec impatience.

Voyez s’il viendra !

À Hochard qui rentre.

Seul !

HOCHARD.

Monsieur vous prie de l’attendre un moment.

HERMANCE.

L’attendre !

À part.

Il est d’un sans-gêne !

Haut.

Vous me préviendrez quand Monsieur sera là.

Elle rentre chez elle à gauche.

HOCHARD.

Mais le déjeuner va refroidir... et ils crieront après les domestiques.

LÉON, entrant par la droite, toilette de matin très négligée, robe de chambre.

Voyons ce déjeuner !

Regardant autour de lui.

Eh bien... où est Madame ?

HOCHARD.

Elle m’a dit de la prévenir quand Monsieur serait là.

LÉON, avec impatience.

Alors, prévenez-la !

HOCHARD.

Oui, monsieur.

Il entre à gauche.

LÉON, seul, s’asseyant à la table.

Elle se fait toujours attendre !... elle ne peut pas être à l’heure ! je vous demande un peu ce qu’elle peut faire par là ! Elle toutonne, elle tourne sur elle-même... Ah ! comme elle est changée !

Se levant avec impatience.

Voyez si elle viendra !

À Hochard qui rentre par la gauche.

Seul !... Quand il plaira à Madame de venir, vous me préviendrez !

Il rentre chez lui à droite.

HOCHARD, courant après lui.

Mais, monsieur... voici Madame !... Allons bon ! il est reparti !

HERMANCE, entrant et regardant autour d’elle.

Personne !

À Hochard.

Pourquoi m’appelez-vous, puisque Monsieur n’est pas là ?

HOCHARD.

Il y était, madame, il y était !... mais il vient de rentrer.

HERMANCE.

C’est bien, quand il lui plaira.

Elle fait un mouvement pour sortir.

HOCHARD, à part.

Ça va durer toute la journée !

Haut.

Ne vous en allez pas, madame... Je vais appeler Monsieur !

 

 

Scène IV

 

HERMANCE, HOCHARD, LÉON

 

LÉON, entrant, à Hermance.

Enfin, vous voilà ! Ce n’est pas malheureux !

HERMANCE.

J’étais ici la première, mais comme vous prenez l’habitude de vous faire un peu trop désirer...

LÉON.

C’est juste... J’ai tort... J’ai toujours tort !

HERMANCE, indiquant le guéridon.

Si vous voulez prendre place ?...

LÉON.

Volontiers.

Ils se mettent à table. À Hochard.

Fermez la porte, je sens sur la nuque un courant d’air.

Criant.

La porte !...

HOCHARD.

Mais elle est fermée, monsieur.

LÉON, regardant.

Elle est fermée !... Alors, quand vous circulez derrière moi, marchez moins vite, vous passez comme un ouragan... et vous établissez un courant d’air.

HERMANCE, à part.

Est-il assez maniaque ?

HOCHARD, riant.

Ah ! c’est bien drôle !

LÉON.

Qu’est-ce qui vous fait rire ?

HOCHARD.

C’est vous, monsieur...

LÉON.

Hein ?

HOCHARD.

Pour les courants d’air, vous êtes tout à fait comme le premier de Madame...

HERMANCE.

C’est bien !... assez !

LÉON.

Assez !

HERMANCE, à Léon.

Voulez-vous me permettre de vous servir ?

LÉON.

Merci... Je me suis assis uniquement pour faire acte de présence... car je ne mangerai pas.

HERMANCE.

Pourquoi ?

LÉON, tirant sa montre.

Onze heures un quart... Mon heure est passée, je n’ai plus faim.

HERMANCE.

Voilà une autre manie !

LÉON.

Que voulez-vous, madame ! chacun a son estomac... Le mien est habitué à des repas réguliers... Quand son heure est passée, il s’abstient.

HERMANCE.

Mais ce n’est pas sérieux ?

LÉON.

Très sérieux... Vous ne vous en apercevez peut-être pas, madame, je dépéris, je perds mes forces ; au Palais on s’en est bien aperçu... on m’a dit : « Tu n’as plus de véhémence... » et la véhémence chez un avocat...

HERMANCE.

Voyons, un peu de bifteck...

LÉON.

Non, madame, ce me serait impossible... mais il ne faut pas que cela vous empêche...

HERMANCE.

Merci... Moi non plus, je n’ai plus faim.

LÉON.

Comme vous voudrez...

À Hochard.

Mes lettres, mon courrier.

HOCHARD, il va prendre un plateau sur le meuble du fond à gauche et revient. À Léon, derrière lequel il passe très lentement.

Comme ça, Monsieur ne sent pas de vent coulis.

LÉON, prenant les lettres.

C’est bon !

HERMANCE.

Laissez-nous... enlevez cela.

Elle lui désigne la table.

LÉON, à Hochard qui emporte la table.

La porte !...

HOCHARD.

Mais je ne peux pas faire passer la table par le trou de la serrure !

Il disparaît par le fond.

HERMANCE, regardant Léon qui lit son courrier, se levant.

Charmant déjeuner !

LÉON, se levant.

Charmant !

Ouvrant une lettre.

Ah !

HERMANCE.

Quoi ?

LÉON.

Rien.

HERMANCE.

De qui est cette lettre ?

LÉON.

D’une de mes clientes.

HERMANCE.

Sans doute de cette dame qui plaide en séparation et qui vient vous voir tous les jours à trois heures ?

LÉON.

Précisément.

HERMANCE.

Peut-on la lire ?

LÉON.

Oh ! impossible !... Dans notre profession, nous sommes tenus à une discrétion exceptionnelle.

HERMANCE.

Elle est commode pour les maris, votre profession.

LÉON.

Est-ce que vous seriez jalouse par hasard ? Il ne manquerait plus que ça.

HERMANCE.

Très aimable !...

LÉON.

Non... vous ne m’avez pas compris.

HERMANCE.

Tenez, Léon, il faut que nous causions... ça ne peut pas durer comme ça... Si vous ne m’aimez plus, soyez franc, dites-le moi.

LÉON.

Oh ! quelle folie !

HERMANCE.

Oh ! vous n’êtes plus le même avec moi... Je ne parle pas de votre tenue, qui est plus que négligée ; vous venez à table en pantoufles, en robe de chambre, avec une barbe de deux jours... tandis qu’autrefois...

LÉON.

Ah ! autrefois !... nous étions dans le pays du Tendre, rue Taitbout.

HERMANCE.

Et aujourd’hui ?...

LÉON.

Nous sommes en ménage, en pleine réalité ; avec nos défauts, nos caprices, nos manies.

HERMANCE.

Parlez pour vous !

LÉON.

Écoutez donc, quand on ne se voit qu’un jour par semaine... pendant une demi-heure... il est facile d’être charmant, frisé, verni, rasé ; d’avoir la bouche en cœur et le sourire aux lèvres... trente minutes de sourire, ça peut se porter... mais quand ça se prolonge, on demande à reprendre sa respiration... Que diable ! on ne peut pas continuellement faire la roue comme les paons... ou les dindons.

HERMANCE.

Charmante comparaison !

LÉON.

Après tout, ma chère, il me semble que vous n’avez pas eu à vous plaindre de moi... Je me suis bien conduit... j’ai été très gentil avec vous...

HERMANCE.

En quoi, s’il vous plaît ?

LÉON.

Mais dame !... Je n’ai pas hésité à vous donner mon nom.

HERMANCE.

Vous n’avez fait que votre devoir... rien que votre devoir.

LÉON.

C’est possible... mais dans le monde il y a des gens qui cassent les verres... et qui regardent comme un devoir de ne pas les payer.

HERMANCE, furieuse.

Ah ! tenez, vous êtes révoltant !

Elle s’approche du piano et en tire quelques notes fébrilement.

LÉON, à part.

Le piano : elle va se venger !

Il prend une pipe d’écume dans sa poche, la bourre et l’allume.

HERMANCE, assise au piano, se retournant.

Comment ! vous allez fumer ici ? Eh bien, voilà du nouveau !

LÉON.

Chacun prend son piano où il le trouve !

Il s’étend dans un grand fauteuil, près du bureau, ses pieds sur une chaise. Hermance commence à jouer une ritournelle.

LÉON, à part.

Ah !... « Oiseaux légers. » J’en étais sûr ! Nous chantions ça tous les samedis... avec langueur...

Lançant une bouffée de tabac.

C’est bon, une bonne pipe !

HERMANCE, chantant.

Oiseaux légers, messagers des zéphyrs...

S’arrêtant pour tousser.

Hum ! hum ! si vous pouviez lancer votre fumée d’un autre côté.

LÉON.

Ah ! pardon !

Il cesse de fumer.

HERMANCE ; reprenant.

Oiseaux légers, messagers des zéphyrs,

Vous qui gardez si bien vos souvenirs,

Allez,

Volez,

Volez,

Portez-lui mes soupirs...

Pendant ce morceau, Léon a bâillé plusieurs fois et s’est endormi.

HERMANCE, regardant de côté pour voir l’impression que la musique fait sur son mari.

Comment, il s’est endormi !

Se levant.

Il digère !

Le montrant.

Comme M. de Pommerard ! Et voilà ce jeune homme si élégant, si empressé, si tendre ! qui m’écrivait ces lettres... Elles sont là !

Elle ouvre un petit coffret qui est sur le piano et en tire un petit paquet de lettres enveloppées d’une faveur rose.

Les voici... Je n’ai plus qu’à les jeter au feu...

Se ravisant.

Non... je vais les mettre dans le tiroir de son bureau... pour lui faire honte... En les retrouvant, il comprendra peut-être le changement qui s’est opéré en lui.

Elle met les lettres dans le tiroir de la table-bureau. On entend Léon ronfler.

Hein ?... il ronfle !... devant moi ! Ah ! il m’agace !...

Elle rentre chez elle.

 

 

Scène V

 

LÉON, HOCHARD, puis HERMANCE

 

HOCHARD, entrant par le fond avec précaution.

Madame est partie.

Réveillant Léon.

Monsieur !... monsieur...

LÉON, se réveillant.

Hein ?... Quoi ?

HOCHARD.

C’est moi, monsieur ; c’est l’heure de votre friction.

Il tire de sa poche une brosse et une petite bouteille.

LÉON, se levant.

Chut !... veux-tu bien te taire !... Où est ma femme ?

HOCHARD.

Madame vient de rentrer chez elle... mais pourquoi ne lui dites-vous pas que vous avez un rhumatisme ?

LÉON.

Il est inutile d’afficher ces choses-là.

HOCHARD.

Oh ! elle y est habituée, M. de Pommerard en était couvert.

LÉON.

Précisément... je ne tiens pas à lui ressembler... D’ailleurs, ce n’est pas un rhumatisme... c’est une petite névralgie que j’ai attrapée à la chasse.

HOCHARD.

Rhumatisme, névralgie... c’est cousin germain... Si Monsieur veut se dépouiller ?...

LÉON, se dirigeant vers sa chambre.

Pas ici... Passons dans ma chambre...

HOCHARD.

C’est que je vais vous dire... tout à l’heure pendant que j’époussetais, le vent a cassé un carreau... Alors, le courant d’air...

LÉON, ôtant sa robe de chambre.

Animal !... Tu es sûr au moins que ma femme ne viendra pas nous déranger ?

HOCHARD.

Oh !... il n’y a pas de danger.

Montrant la petite bouteille.

Voilà le baume d’Opodeldoch...

LÉON.

Ah ! une recommandation : tu frictionnes comme ceci,

Il indique un mouvement horizontal.

c’est comme ça qu’il faut frictionner.

Il indique un mouvement vertical.

HOCHARD.

Ça dépend des goûts... M. de Pommerard l’aimait mieux comme ça.

Il indique le mouvement horizontal.

Et lentement !... lentement !...

HERMANCE, qui est entrée du pan coupé de gauche, descendant au milieu.

Eh bien !... que faites-vous donc là ?

HOCHARD, à part.

Oh !...

LÉON, à part, remettant sa robe de chambre.

Saperlotte !

HERMANCE, à Hochard.

Pourquoi cette brosse... et cette bouteille ?

HOCHARD, embarrassé.

C’est pour faire reluire les chenets...

HERMANCE.

Les chenets ? Il n’y a pas de cheminée.

À Léon.

Voyons, monsieur, expliquez-moi...

LÉON.

Au fait, pourquoi le cacher ? J’ai un rhumatisme.

HERMANCE.

Un rhumatisme !

HOCHARD.

Dans les reins !

Il remonte.

HERMANCE, gagnant la gauche.

Eh bien ! c’est complet !

LÉON.

Ce n’est pas un crime.

HERMANCE.

Vous vous êtes bien gardé de le déclarer.

LÉON.

Je ne croyais pas qu’il fût nécessaire de le porter au contrat.

HERMANCE.

Ah ! monsieur, vous m’avez indignement trompée !

LÉON.

Permettez...

HERMANCE.

Chez vous, tout était faux, mensonge...

LÉON.

Mais, madame...

HERMANCE.

Tout ! tout !

LÉON.

Ah ! au diable ! Je vous laisse... vous me feriez perdre patience.

À Hochard.

Toi, viens me frictionner.

HOCHARD, il entre à droite.

Tout de suite, monsieur...

HERMANCE, à part.

Mais c’est un second M. de Pommerard !... C’était bien la peine de me remarier... Pauvre homme ! Il me le fera regretter... et quand je pense que j’ai exilé son souvenir... C’est mal !

À Hochard qui se dispose à sortir.

Hochard !

HOCHARD, s’arrêtant.

Madame !

HERMANCE.

Vous descendrez le portrait de M. de Pommerard.

HOCHARD.

Il n’est pas reverni.

HERMANCE.

Ça ne fait rien... Vous l’accrocherez là... au-dessus du piano.

HOCHARD, étonné.

Mais c’est que...

HERMANCE.

Faites ce que je vous dis !

À part.

Il ne fumait pas devant moi, lui !...

Elle sort par la gauche.

HOCHARD, seul.

Ah bien ! nous revenons à l’ancien !

La voix de SAVOUHET, dans la coulisse au fond.

Pas Monsieur ! Madame !

HOCHARD, remontant.

Tiens ! le père de Madame ! Voilà du nouveau.

 

 

Scène VI

 

HOCHARD, SAVOURET et ROSE

 

Savouret entre par le fond avec Rose qui est plus élégante qu’au premier acte, elle porte un petit panier coquet.

SAVOURET, à Rose.

Entre, n’aie pas peur !

À Hochard.

Dites à ma fille que, surmontant mon dégoût, je viens de franchir son seuil... et que je désirerais lui parler, à elle seule !

HOCHARD.

Dans un instant ! Monsieur m’attend pour le frictionner...

Il entre à gauche.

ROSE, à Savouret.

Je peux-t’y m’asseoir ?

SAVOURET.

Attends !...

Au public.

Elle est revenue... Elle s’est perdue pendant quinze jours... la pauvre enfant ne connaît pas Paris... Heureusement, elle a été recueillie par une honnête famille d’horlogers... ils en ont eu bien soin et ils l’ont renvoyée avec une pendule.

À Rose.

Maintenant mets-toi là, et déjeune... As-tu du sel ?

ROSE, allant s’asseoir à gauche près du bureau.

Oui, m’sieu, dans mon étui.

Elle tire des provisions de son panier et déjeune.

SAVOURET.

Dans son étui... elle est gentille...

Au public.

Mais je ne peux pas la garder chez moi, je sens instinctivement que je porte le trouble dans son jeune cœur... Tous les matins, en m’apportant mon chocolat elle est émue... et puis elle devient coquette... pour me plaire... Un jour elle me demande un chapeau... le lendemain, des bottines, et hier, des boucles d’oreilles... pas des boucles d’oreilles... non, des petites boucles d’oreilles ! Je trompe ainsi son innocente ardeur... De mon côté je ne suis pas bien sûr d’être insensible... Certainement, je crois que je pourrais encore inspirer de l’attachement à une femme... mais je suis un honnête homme... Franc-Comtois ! La ligne droite ! Alors j’ai songé à la placer près de ma fille, en qualité de femme de chambre... Elle m’oubliera... si c’est possible !

À Rose.

Serais-tu contente d’être femme de chambre ?

ROSE, se levant et s’approchant.

Dame ! ça dépendions des gages.

SAVOURET.

Et des égards... Ça ne te fera donc pas de peine de me quitter ?

ROSE.

Ah ! ben si !... mais faut se faire une raison.

SAVOURET, à part.

Elle lutte !

Haut.

Du courage... J’en aurai aussi... Pour toi j’ai déjà fait un grand sacrifice... je me suis décidé à mettre les pieds dans cette maison... mais je ne parlerai qu’à ma fille... car à l’autre... jamais ! Va t’asseoir !...

Rose reprend sa place.

 

 

Scène VII

 

HOCHARD, SAVOURET, ROSE, LÉON, puis HOCHARD

 

LÉON, entrant du pan coupé de droite, habillé pour sortir. Il a une petite badine à la main.

Ah ! vous voilà, beau-père ! Quelle heureuse surprise !

Il lui tend la main.

SAVOURET, la refusant.

Non, monsieur... je ne suis pas l’homme des effusions menteuses... Il ne fallait rien de moins qu’une circonstance des plus graves pour me décider à pénétrer dans votre camp. Je viens proposer à ma fille une femme de chambre.

Montrant Rose.

Mademoiselle.

LÉON.

Oh ! cela regarde ma femme !

SAVOURET.

Aussi je ne vous consulte pas... je raconte.

LÉON.

Voyons, beau-père... faisons la paix !...

SAVOURET.

Jamais !... Trois sommations respectueuses, ça ne s’oublie pas.

LÉON, riant.

Mais si j’étais méchant, nous aurions un autre compte à régler ensemble.

SAVOURET.

Lequel ?

LÉON, montrant sa canne.

Vous vous étiez engagé à resauter, si j’épousais votre fille.

SAVOURET.

Monsieur, je ne vous demande pas de grâce ! Tendez votre canne... à une hauteur loyale... et je suis prêt.

LÉON.

Allons donc ! avec votre ventre !

SAVOURET.

Mon ventre n’hésite jamais à remplir ses engagements !

LÉON.

Mais je plaisantais...

SAVOURET.

Je constate que c’est vous qui reculez...

LÉON, à part.

Toujours le même !...

À Hochard qui entre du fond et qui apporte le portrait de M. de Pommerard.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

HOCHARD.

C’est celui d’avant vous.

SAVOURET.

Votre prédécesseur ?

LÉON, à Hochard.

Qu’en veux-tu faire ?

HOCHARD.

Madame m’a dit de le raccrocher.

Il place le portrait au-dessus du piano.

LÉON.

Comment ! Ici ! Quel est ce nouveau caprice ?

SAVOURET.

Quand vous mourrez, monsieur !... tâchez d’avoir mérité le même honneur !

LÉON.

Alors, c’est une galerie, la galerie des tombeaux.

SAVOURET.

Je trouve cette plaisanterie cynique... et je vous demanderai la permission de ne pas continuer cet entretien.

LÉON.

À votre aise !...

À Hochard.

Prévenez Madame de la visite de son père.

Hochard sort par le fond ; à Savouret, très aimable.

Mille pardons de vous quitter... Il faut que j’aille au Palais...

SAVOURET.

Ce n’est pas moi qui vous retiendrai...

LÉON.

Adieu !

SAVOURET.

Bonsoir !

Léon sort par le fond.

 

 

Scène VIII

 

SAVOURET, ROSE, puis HERMANCE

 

ROSE, se levant, à Savouret.

Ousqu’est le biscuit ?

SAVOURET.

Attends !

Fouillant dans sa poche

Je lui donne un biscuit de temps en temps... ça l’occupe... ça l’empêche de penser... Le voilà...

Rose reprend sa place.

La voix d’HERMANCE, au-dehors.

Mon père est là !

SAVOURET.

Ma fille !

HERMANCE, entrant du fond et se jetant dans ses bras.

Mon père !

SAVOURET.

Mon enfant !

Ils s’embrassent.

HERMANCE.

Ah ! que je suis heureuse de vous voir !

SAVOURET.

Eh bien ! franchement, moi aussi... car je t’ai pardonné, à toi !... Au moins, as-tu trouvé le bonheur ?

HERMANCE, indiquant Rose.

Plus tard...

SAVOURET.

C’est juste.

À Rose.

Approche... je vais te présenter.

À Hermance.

Ma fille, j’ai su indirectement par ton concierge – car, alors qu’il semble vous oublier, le cœur d’un père cause avec les concierges... Voilà ce que c’est que le cœur d’un père ! – j’ai su indirectement que tu cherchais une femme de chambre.

Montrant Rose.

Voici une jeune fille, Rose Casamène, que je te recommande.

ROSE, saluant.

Bonjour, madame.

SAVOURET.

Elle ne sait rien faire... mais elle est d’une bonne famille... Des considérations d’un ordre supérieur me forcent à m’en séparer... Quant à sa moralité, j’en réponds... c’est une Casamène, c’est tout dire.

HERMANCE, à Rose.

Il suffit, mademoiselle... Présentée par mon père...

SAVOURET, à Rose.

C’est fait, te voilà de la maison... Maintenant va à l’office, tu demanderas à boire... mais ne te noie pas ! Rien qu’un verre.

ROSE.

Ousqu’elle est, l’office ?

HERMANCE, indiquant le fond.

Par là...

SAVOURET, à Rose qui s’en va.

Eh bien ! tu ne me dis pas adieu ?

ROSE, revenant.

Tout de même... Adieu, m’sieu !

SAVOURET, l’embrassant sur le front.

Adieu, Rose.

À part.

Elle lutte.

Rose sort par le fond.

 

 

Scène IX

 

SAVOURET, HERMANCE

 

HERMANCE.

Ah ! mon père ! j’avais hâte de me trouver seule avec vous.

SAVOURET.

Qu’y a-t-il ?

HERMANCE.

Je ne suis pas heureuse !

SAVOURET, triomphant et joyeux.

Ah ! enfin, je m’en doutais ! J’aurais parié cent cinquante francs.

HERMANCE.

Mais on dirait que ça vous fait plaisir ?

SAVOURET.

Non... mais on n’est pas fâché d’avoir raison. Voilà ce que c’est d’épouser un homme qu’on ne connaît pas !

HERMANCE, baissant les yeux.

Je croyais le connaître.

SAVOURET.

Tu l’avais à peine vu... car enfin où l’as-tu connu ?

HERMANCE, embarrassée.

Mais... au Palais ! Dans la salle des Pas-Perdus.

SAVOURET.

Je vous demande un peu si c’est là qu’on peut approfondir les hommes, ils sont tous en robe !... Enfin, qu’as-tu à lui reprocher ?

HERMANCE.

Eh bien ! faut-il vous l’avouer, je crois qu’il a une intrigue !

SAVOURET, triomphant.

Ah ! ah ! une intrigue ! C’est complet ! c’est complet !

HERMANCE.

Tous les jours, à trois heures, il reçoit une dame voilée...

SAVOURET.

Ici ? dans le domicile conjugal ?

HERMANCE.

Il prétend que c’est une cliente... qui plaide en séparation...

SAVOURET.

Jolie connaissance !

HERMANCE.

Il s’enferme des heures avec elle dans son cabinet et défend qu’on le dérange.

SAVOURET.

Je saurai quelle est cette dame... mais avant tout, il faut prendre des renseignements sur ton mari... car nous ne savons pas ce qu’il est, cet olibrius-là.

HERMANCE.

Oh ! son honnêteté ne fait pas question.

SAVOURET.

Allons donc ! Tiens, pas plus tard que ce matin, j’ai lu dans mon journal qu’une dame... très honorable, avait épousé un forçat !... par mégarde !

HERMANCE.

Ah ! mon père !

SAVOURET.

Je ne dis pas qu’il ait été jusque-là !... mais tout est possible à un homme qui fait des sommations.

Prenant son chapeau.

Je vais tirer ça au clair.

HERMANCE.

Où allez-vous ?

SAVOURET.

À la préfecture de police... J’ai un vieil ami dans les bureaux, un Franc-Comtois, il me donnera communication de son dossier... Ton mari a-t-il fait de la politique ?

HERMANCE.

Je crois qu’il a été candidat à la députation... comme tous les avocats.

SAVOURET.

Alors il doit avoir un dossier !

Il remonte.

HERMANCE.

Mais c’est là un moyen...

SAVOURET.

Sois tranquille... un père veille sur toi !

Redescendant.

Je te recommande la petite, ne la laisse pas sortir... elle s’égare très facilement, et on n’a pas toujours la chance de tomber sur une honnête famille d’horlogers !... À bientôt, je reviens !

Il sort par le fond.

 

 

Scène X

 

HERMANCE, puis HOCHARD et PHILIDOR

 

HERMANCE, seule.

Cette démarche que fait mon père... je ne l’approuve pas... elle est blessante, humiliante.

HOCHARD, annonçant du fond.

M. Philidor Le Bouleux !

Il sort après l’entrée de Philidor.

HERMANCE.

Ah ! quel ennui !

PHILIDOR, paraît, frisé, pomponné et le sourire aux lèvres ; à part.

Elle est seule !

Haut.

C’est moi, chère madame, je venais consulter monsieur votre mari, pour un procès... mais je bénis le hasard...

HERMANCE.

M. Jacotel va bientôt rentrer... Si vous voulez l’attendre...

Elle remonte.

PHILIDOR.

Oh ! madame ! ne partez pas si vite... j’ai tant de choses à vous dire !

HERMANCE.

À moi ?

PHILIDOR.

J’ai failli vous épouser... c’est un lien... mais un autre m’a devancé... pour mon malheur.

Avec passion.

Ah ! Hermance, que n’êtes-vous libre ?

HERMANCE.

Oh ! pardon... je la connais, cette phrase-là !

PHILIDOR.

Comment ?

HERMANCE.

On s’y laisse prendre... on épouse un cavalier accompli, et l’on s’est rivée pour toujours à un homme... qui fume la pipe !

PHILIDOR.

Pardon... la cigarette seulement.

HERMANCE.

À un monsieur maussade, exigeant, et affligé d’un rhumatisme dans les reins !

PHILIDOR, se redressant vivement.

Jamais !

À part.

Comment a-t-elle su qu’il était placé là ?

Haut.

Madame, on m’a calomnié... c’est une simple névralgie...

HERMANCE, voyant entrer Léon.

Mon mari !

 

 

Scène XI

 

PHILIDOR, HERMANCE, LÉON

 

LÉON, entrant du fond, sa serviette d’avocat sous le bras.

Mon affaire est remise...

Apercevant Philidor.

Ah ! vous n’êtes pas seule, chère amie.

HERMANCE.

Monsieur me tenait compagnie en vous attendant.

PHILIDOR.

En effet, cher et illustre maître...

LÉON, bas à Hermance.

Mais... c’est ce monsieur qu’on voulait vous faire épouser... Que vient-il faire ici ?

HERMANCE, bas.

Demandez-le lui.

À part.

Est-ce qu’il serait jaloux ?

LÉON, à part, examinant Philidor.

Il a l’air gêné.

PHILIDOR, à Léon.

Monsieur, je viens pour un procès...

HERMANCE, à Philidor, d’un air très gracieux.

Est-ce que vous ne retournez pas à Nice, cet hiver ?

PHILIDOR.

Non, madame.

Avec intention.

La maison des roses me semble maintenant avoir élu domicile à Paris.

HERMANCE, souriant.

Ah !

LÉON, à part.

Il est bête, mais fade... Ces imbéciles-là sont quelquefois dangereux.

Il va à son bureau.

HERMANCE, à Philidor.

J’espère que vous viendrez nous voir quelquefois le mercredi ?...

PHILIDOR.

Le mercredi !

LÉON, rangeant des dossiers.

Ah ! vous prenez un jour ?

HERMANCE, à Léon.

Oui, je me décide... Il ne faut pas perdre de vue ses amis.

À Philidor.

Êtes-vous musicien ?

PHILIDOR.

Je chante un peu... « Oiseaux légers... »

HERMANCE.

C’est ma romance favorite.

PHILIDOR.

La mienne aussi ! Le refrain surtout est charmant.

Chantant.

Oiseaux légers...

HERMANCE, continuant.

Messagers des zéphyrs...

LÉON, à part.

Un duo !

PHILIDOR, continuant à chanter.

Vous qui gardez...

HERMANCE, chantant.

... Si bien vos souvenirs...

LÉON, se plaçant au milieu d’eux et les interrompant en agitant une sonnette.

Pardon ! pardon !...

À Philidor.

Et votre procès ?

PHILIDOR.

Ah ! c’est juste !

LÉON, à Hermance.

Ma chère amie, il s’agit d’affaires sérieuses.

HERMANCE.

Je vous laisse...

Saluant Philidor.

Monsieur...

PHILIDOR.

Madame...

HERMANCE, à part.

Il est jaloux ! C’est bien fait !

Elle sort à gauche. Philidor la suit des yeux et continue à fredonner.

 

 

Scène XII

 

LÉON, PHILIDOR, puis HOCHARD

 

LÉON, qui a pris une chaise près du piano et la posant brusquement au milieu de la scène, ce qui fait faire un soubresaut à Philidor.

Veuillez vous asseoir, monsieur, et expliquez-moi votre affaire.

Il s’installe dans son fauteuil, à son bureau.

PHILIDOR, s’asseyant, à part.

Voyons, tâchons de me rappeler.

Haut.

Voici la chose... J’ai un moulin qui ne tourne pas.

LÉON, étonné.

Ah bah !

PHILIDOR.

Alimenté par une rivière qui ne coule pas...

LÉON, à part.

Mais c’est mon truc, ça !

PHILIDOR.

Mon voisin a fait bâtir une maison à vingt mètres du moulin... si bien qu’un matin il n’y avait plus d’eau dans la rivière... elle était venue se réfugier dans ses caves...

LÉON.

Toute la rivière ?

PHILIDOR.

Toute la rivière !... Alors le voisin a fait établir une pompe très puissante, pour épuiser ses caves... et toutes les fois qu’on pompe chez lui, ça hume la rivière, et mon moulin s’arrête... Voilà l’affaire !

LÉON.

C’est une question de droit très intéressante.

PHILIDOR.

N’est-ce pas ?... Un peu embrouillé peut-être ?

LÉON.

Mais non... L’article 338 du code pénal est très clair... Écoutez !

Prenant un code sur son bureau et lisant.

« Le complice de la femme adultère... »

PHILIDOR, l’’interrompant.

Pardon... ça n’a aucun rapport avec mon moulin.

LÉON.

Si ! vous allez voir.

Lisant.

« Le complice de la femme adultère subira la peine de l’emprisonnement, pendant trois mois au moins et deux ans au plus. »

Fermant le livre.

Sans préjudice des coups d’épée que le mari sera en droit de lui administrer !

PHILIDOR, se levant.

Mais, monsieur...

LÉON, se levant.

Voyons... causons... Votre moulin n’existe pas...

PHILIDOR.

Permettez...

LÉON.

Je connais ce truc, c’est moi qui l’ai inventé.

PHILIDOR.

Ah ! c’est vous qui... Mes compliments !...

LÉON.

Donc, vous venez ici pour ma femme.

PHILIDOR.

Ah ! monsieur ! je vous jure !

LÉON.

Je vous préviens que je ne suis pas endurant... j’ai par là un joli balcon, en fer forgé... et je suis homme à vous le faire dégringoler, la tête la première...

PHILIDOR, passant à gauche.

Trois étages !

LÉON.

Si vous ne venez pas pour ma femme... pour qui venez-vous ? Répondez !

PHILIDOR, très embarrassé.

Eh bien ! je viens... je viens pour la femme de chambre.

LÉON.

Alors, vous cherchez à porter le désordre dans ma maison !... Allons faire un tour de balcon.

Il le prend par le bras et veut l’entraîner.

PHILIDOR, se débattant.

Mais non ! non !... Je viens l’avertir que sa sœur, qui est cuisinière chez ma mère... se marie aujourd’hui.

LÉON.

Ah !

Il sonne.

Nous allons bien voir...

Hochard paraît au fond.

Dites à la femme de chambre de venir.

HOCHARD.

Oui, monsieur.

Il disparaît.

PHILIDOR, à part, passant à droite.

Sapristi ! mais je ne la connais pas, cette femme de chambre... Comment sortir de là ?

 

 

Scène XIII

 

LÉON, PHILIDOR, ROSE

 

LÉON, à Rose qui entre du fond.

Approchez... Monsieur désire vous parler.

PHILIDOR, à part, sans la regarder.

Ça va éclater !

ROSE, le reconnaissant.

Tiens, Philidor !

Elle lui saute au cou et l’embrasse.

PHILIDOR, à part.

Rose ! D’où sort-elle ?

LÉON, à Rose.

Vous connaissez Monsieur ?

ROSE.

Ah ! je vous en réponds !

PHILIDOR.

Elle m’a élevé...

Se reprenant.

Sa mère m’a élevé !

LÉON.

Mon enfant, il paraît que votre sœur se marie aujourd’hui !...

ROSE.

Ma sœur ! mais je n’en...

PHILIDOR, bas, la pinçant.

Tais-toi !

ROSE, à part.

Aïe ! pourquoi qu’y me pince !

LÉON.

Et Monsieur vient vous chercher...

ROSE, avec joie.

Vrai !

À part.

C’est une frime pour me fréquenter.

LÉON, à Philidor.

Allons, emmenez-la !

ROSE.

Oh ! oui ! emmenez-moi !

Lui prenant le bras.

Faut que je soyons à la noce de ma sœur.

PHILIDOR, à part.

Sapristi ! un raccommodage !... Ça ne me va pas.

LÉON.

Eh bien ?...

PHILIDOR.

C’est qu’elle n’a pas de toilette...

ROSE.

Eh donc !... y a des marchands à Paris !

PHILIDOR, bas à Rose.

Ah ! mais, tu sais... pas de chapeaux, pas de bracelets, pas d’armoire à glace !

ROSE, bas.

Oh ! non !... Toi ! toi seul !

PHILIDOR, à part.

Oui, elles disent toutes ça en commençant et après...

LÉON, qui a rangé son bureau.

Eh bien ! vous êtes encore là ?

PHILIDOR.

Je l’emmène ! je l’emmène !

À part.

Sans enthousiasme !

À Rose en sortant.

C’est bien convenu, pas d’armoire à glace !

ROSE, en sortant.

Mais non ! Toi ! toi seul !

Ils sortent par le fond.

 

 

Scène XIV

 

LÉON, puis HERMANCE, puis SAVOURET, puis HOCHARD

 

LÉON, seul.

Je ne suis pas dupe de ses histoires... il venait pour ma femme... Son embarras, sa tenue irréprochable... Je me suis reconnu !... Mais Hermance n’est pas femme à manquer à ses devoirs.

Regardant le portrait de M. de Pommerard.

Hum ! hum ! c’est audacieux ce que je dis là... devant l’autre... Que c’est donc bête d’avoir accroché là ce portrait !

HERMANCE, entrant de gauche, et le surprenant devant le portrait.

Eh ! bien, que faites-vous donc ?

LÉON.

J’admire... Mon Dieu, ce n’est pas une œuvre d’art... mais cette toile me rappelle la fragilité de certains serments.

HERMANCE, impassible.

Je ne sais pas ce que vous voulez dire.

LÉON.

Comment !

HERMANCE.

J’ai pris sur moi d’oublier le passé.

LÉON.

C’est très commode.

SAVOURET, entrant du fond et s’essuyant le front.

Me voilà ! je suis venu vite !

LÉON, à Hermance.

Votre père... Je lui cède la place.

SAVOURET.

Non ! restez, monsieur ! nous allons savoir qui vous êtes...

LÉON.

Comment, qui je suis ?

SAVOURET, tirant un papier de sa poche.

J’apporte votre dossier...

LÉON.

Mon dossier...

SAVOURET.

Oui, monsieur... veuillez écouter et nous verrons après si vous avez le droit de lever la tête !

Lisant.

« Jacotel, Léon-Gustave, né à Calais le 6 juin 1846. »

LÉON.

C’est exact.

SAVOURET.

Ah ! ces notes-là sont très bien faites. C’est fait par d’anciens notaires...

Lisant.

« Avocat médiocre... »

LÉON.

Hein ?

SAVOURET, lisant.

« Tournure distinguée. »

LÉON, flatté.

Ah !

SAVOURET.

Ça, c’est un peu exagéré.

Lisant.

« Intelligence au-dessus...

Se reprenant.

Au-dessous de la moyenne.

LÉON.

Ah çà ! mais, beau-père...

SAVOURET.

Ils sont parfaitement renseignés là-bas !

Lisant.

« Moralité... »

À Hermance.

Voilà le plus important.

Lisant.

« Moralité... nulle !... »

LÉON.

Ah ! par exemple !

SAVOURET, lisant.

« À des rendez-vous clandestins avec une femme mariée... »

LÉON.

Mais c’est faux ! je proteste !

HERMANCE, bas à son père.

La dame qui plaide en séparation.

SAVOURET, bas.

Parbleu !

HERMANCE, à Léon.

Ah ! c’est affreux, monsieur !... une pareille conduite...

LÉON.

Mais je vous jure !...

SAVOURET.

On va mettre les points sur les i.

Lisant.

« Ces conciliabules amoureux se tiennent tous les samedis ! »

HERMANCE, à part.

Ah !...

LÉON, de même.

Ah !...

SAVOURET, lisant.

« 12, rue Taitbout. »

HERMANCE, se calmant tout à coup.

Rue Taitbout !...

LÉON.

Rue Taitbout !

Ils se regardent tous deux et baissent les yeux.

SAVOURET, indigné, à Hermance.

Et voilà l’homme que tu as épousé ! un monsieur qui loue des appartements rue Taitbout, au centre de la capitale... sous l’œil de nos édiles ! et tu restes là, calme, tranquille...

HERMANCE, embarrassée.

Dame, mon père... que voulez-vous ?

LÉON.

J’ai tout avoué, et Madame m’a fait l’honneur de me pardonner la rue Taitbout ; n’est-ce pas, madame ?

HERMANCE.

Oui, monsieur...

SAVOURET, bondissant.

Pardonné ! Ah ! si j’avais fait un pareil affront à madame Savouret ! sapristi ! quelle paire de gifles !... Mais aujourd’hui les femmes n’ont plus de virilité, c’est la faiblesse, c’est le coton qui domine !

HOCHARD, entrant du fond, à Léon.

Monsieur, c’est la dame qui vient pour sa séparation.

Il sort.

LÉON, avec empressement.

C’est bien... j’y vais ! j’y vais !...

À part.

Pourvu qu’elle n’ait pas son attaque de nerfs... Elle est insupportable.

Il sort par le pan coupé de droite.

 

 

Scène XV

 

SAVOURET, HERMANCE

 

HERMANCE.

Trois heures... elle est exacte !... Avez-vous remarqué son empressement ?...

SAVOURET.

Il n’a fait qu’un bond pour aller la rejoindre.

HERMANCE.

Ah ! tenez, mon père je ne peux plus vivre ainsi... j’aime mieux me séparer !

SAVOURET.

Mais je ne demande pas mieux, moi ! Seulement on ne se sépare pas comme ça... il faut des preuves.

HERMANCE.

Des preuves...

SAVOURET.

J’ai ton affaire !... l’intrigue de la rue Taitbout.

HERMANCE.

Oh non ! pas celle-là !... je la lui ai pardonnée.

SAVOURET.

Quelle faute !... Si nous avions seulement un bout de lettre... un billet... J’espère que tu fouilles quelquefois dans ses papiers ?

HERMANCE.

Jamais !

SAVOURET.

Comment, tu es jalouse et tu ne fouilles pas ! Cela me regarde, rentre chez toi.

HERMANCE.

Que voulez-vous faire ?

SAVOURET.

Mon devoir !

La reconduisant.

Sois tranquille, un père veille sur toi !

Elle sort à gauche.

 

 

Scène XVI

 

SAVOURET, seul

 

Plus souvent que je vais me gêner !

Il s’approche du bureau et y bouscule tous les papiers.

Un père est un magistrat !... Des paperasses... des dossiers...

Trouvant une brochure.

Qu’est-ce que c’est que ça ? « Du paupérisme » ! Va te promener !

Il la jette en l’air. Prenant une autre brochure.

« Recette pour améliorer les cheveux. » Tiens, ça peut servir.

Il met le papier dans sa poche.

Voyons dans le tiroir.

Il l’ouvre et en tire le paquet de lettres déposé par Hermance.

Un paquet de lettres... entouré d’une faveur rose... Je flaire une piste !...

Il prend une lettre du paquet et la lit.

« Mon ange... » Ça y est !

Lisant.

« J’ai rêvé de tes jolis yeux toute la nuit... À demain... Ton Léon. » Ça y est !

On entend du bruit à gauche.

Qu’est-ce qui se passe par là ?

Il court à la porte du cabinet de Léon et regarde par le trou de la serrure.

Elle pleure !... elle se trouve mal !...

 

 

Scène XVII

 

SAVOURET, HERMANCE, puis LÉON, puis HOCHARD

 

HERMANCE, entrant de gauche et apercevant son père.

Mon père, que regardez-vous donc ?

SAVOURET, à demi-voix.

Chut !...

Poussant un cri.

Ah !

HERMANCE, vivement.

Quoi donc ?

SAVOURET, regardant toujours.

Il la dégrafe, le misérable !

HERMANCE.

Quelle indignité !

SAVOURET.

Oui ! c’est une indignité !...

Changeant de ton.

C’est une belle femme !... Sapristi ! la jolie femme !...

HERMANCE.

Mais, mon père...

SAVOURET, redescendant.

Oh ! sois tranquille. Maintenant que nous avons une preuve... j’ai mis la main sur sa correspondance !...

HERMANCE.

Comment ?

SAVOURET, tirant la lettre de sa poche.

Voilà ce qu’il lui écrit.

Lisant.

« Mon ange ! J’ai rêvé de tes jolis yeux toute la nuit... À demain... Ton Léon. »

HERMANCE.

Ton Léon !... Oh ! c’est abominable !... Mon père, emmenez-moi, je ne veux pas rester une minute de plus dans cette maison !

LÉON, entrant vivement et appelant à la porte du fond.

Hochard !

Hochard entre.

Vite des sels, du vinaigre !

Hochard sort à gauche par le pan coupé.

Cette dame est assommante avec ses nerfs !

HERMANCE, à Léon.

Monsieur, nous ne nous reverrons plus ! je retourne chez mon père !

LÉON, étonné.

Comment !

SAVOURET.

Il y a des circonstances où la dignité d’une femme lui fait un devoir de se réfugier sous l’aile de sa famille !

LÉON.

Une séparation ?

HERMANCE.

Oui, monsieur... La vie commune m’est devenue insupportable.

LÉON.

Ma foi, madame, je vous en offre autant... Moi aussi, j’en ai assez ! et puisque vous le voulez... partez ! enlevez tout ce qui vous appartient !

HERMANCE.

Oui, monsieur... et je commence par l’objet qui est le plus précieux à mon cœur.

À Savouret.

Mon père, veuillez décrocher M. de Pommerard !

SAVOURET.

Avec plaisir !...

Il passe à droite.

LÉON, à Hermance.

J’allais vous l’offrir !

SAVOURET, décrochant le portrait.

C’était un honnête homme, celui-là.

HERMANCE.

Oh ! oui !

SAVOURET.

Il mangeait trop, mais il ne trompait pas sa femme !

LÉON.

Ça lui a bien réussi !

HERMANCE, furieuse.

Adieu, monsieur !

Elle remonte et sort par le fond.

LÉON.

Adieu, madame !

SAVOURET, de la porte du fond, à Léon.

Adieu, monstre !!!

LÉON, à Savouret qui sort.

Bonsoir, ganache !!!

SAVOURET, se retournant furieux.

Qu’est-ce que vous dites !...

LÉON, tendant sa canne horizontalement devant Savouret et répétant.

Ganache !... Sautez donc !...

SAVOURET.

Lâche !... mets-la donc plus bas !...

Il sort en emportant le portrait.

LÉON, seul, passant à droite.

Allons ! me voilà veuf !... Bah ! je dînerai chez Brébant !...

À Hochard qui entre de gauche avec une lurette.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

HOCHARD.

C’est ce que vous avez demandé, monsieur... l’huile et le vinaigre...

LÉON.

Eh ! va-t’en au diable !...

Il sort par le fond.

 

 

ACTE III

 

Rue Taitbout. Un petit boudoir galant ; au fond, une fenêtre ouvrant sur un balcon ; portes dans les pans coupés ; celle de gauche ouvre sur un petit vestibule qui est censé donner sur le palier ; au premier plan à droite une petite porte, à gauche un piano ouvert, avec de la musique sur son pupitre ; près du piano, une chaise longue. Au second plan, à droite, une cheminée avec des vases à fleurs. Au fond, de chaque côté de la fenêtre, une console également avec des vases ; à droite un fauteuil.

 

 

Scène première

 

LÉON, tenue très soignée et très élégante, entrant chargé de fleurs et descendant à l’avant-scène

 

Au public.

12, rue Taitbout ! M’y voilà ! Elle adore les fleurs !

Il remonte et va disposer les fleurs dans les vases. Posant un bouquet sur le piano.

Son bouquet... comme autrefois.

Redescendant.

Décidément, ce n’est pas le mariage qui est dans la nature... c’est la séparation !... Voilà que j’aime ma femme maintenant... mais comme un fou ! Depuis notre rupture... depuis un mois... je ne songe qu’à faire sa conquête... je me promène sous ses fenêtres... je la suis de loin dans la rue... elle ne me regarde pas... mais son père me lance des regards courroucés, ça m’excite. Depuis huit jours mon siège est commencé... J’envoie des bouquets, des billets... j’ai couvert d’or son concierge ; j’y suis déjà de cinq cents francs... Pour écrire à ma femme, c’est un peu raide ! Au cinquième billet, j’ai remarqué que la toilette d’Hermance reprenait son élégance !... Je me suis dit : Ça mord ! et j’ai continué... Enfin ce matin, j’ai reçu ce petit billet... bref comme le bonheur !...

Lisant.

« À 2 heures, rue Taitbout... mais je ne pardonne pas. » Elle ne pardonne pas, et c’est aujourd’hui samedi !

Gaiement.

Enfin nous reprenons nos samedis !... Elle va venir... Je l’attends.

Se regardant dans la glace.

Cette cravate me va horriblement mal.

Il refait le nœud de sa cravate.

C’est drôle, ma main tremble... je suis ému comme à un premier rendez-vous... il me semble que je vais mordre au fruit défendu...

Regardant à sa montre.

Deux heures !

Se promenant avec agitation.

Elle ne vient pas... Si elle allait ne pas venir !

Écoutant.

Une clé dans la serrure !... On ouvre !... c’est elle !

 

 

Scène II

 

LÉON, HERMANCE

 

Hermance paraît à la porte de droite ; elle est voilée et enveloppée dans une grande pelisse brune, elle entre vivement et toute tremblante, comme une femme coupable.

HERMANCE.

Léon !

LÉON.

Hermance !

Ils s’embrassent avec transport.

HERMANCE, se dégageant.

Non ! laissez-moi !

Se laissant tomber sur le divan.

Je crois qu’on m’a suivie ! Ah ! le cœur me bat !... c’est bien mal ce que je fais là !

LÉON.

Voyons ! remettez-vous.

HERMANCE.

Non ! je ne reviendrai plus ! j’ai eu trop peur.

Elle ôte son voile.

LÉON.

Mais que craignez-vous ? Après tout... je suis votre mari.

HERMANCE, vivement.

Oh ! ne dites pas ça ! je ne vous aimerais plus !

LÉON.

Votre amoureux ! toujours votre amoureux !

Cherchant à dénouer les brides de son chapeau.

Ôtez quelque chose ?

HERMANCE, la lui tendant.

Non ! laissez !

LÉON.

Je vous en prie !

Il lui retire son chapeau et va le porter sur un meuble au fond, pendant ce temps Hermance a ôté sa grande pelisse, elle apparaît alors en toilette très élégante.

HERMANCE, la lui tendant.

Ma pelisse !

LÉON, avec empressement.

Donnez ! donnez !...

Il la prend et la porte à côté du chapeau.

HERMANCE, va à la glace et arrange sa coiffure.

Oh ! comme je suis coiffée !

LÉON.

Que vous êtes bonne d’être venue !

HERMANCE.

Oui, mais vous savez... je ne pardonne pas.

LÉON.

C’est convenu...

HERMANCE.

Et si je me suis décidée à venir, c’est uniquement pour reconnaître un tort que j’ai eu envers vous.

LÉON.

Un tort ! Jamais !

HERMANCE.

Si... cette lettre que vous m’aviez écrite autrefois et que je n’ai pas reconnue... c’est un tort !... je m’en confesse... Quant à votre cliente...

LÉON.

Oh ! une femme qui m’assommait tellement que je l’ai raccommodée avec son mari !

HERMANCE, souriant.

Vraiment !

LÉON.

Parole d’honneur !

HERMANCE.

Au fait, qu’est-ce que ça peut me faire à présent ?

LÉON.

Oh ! ne dites pas cela ! votre indifférence me ferait trop souffrir... Tenez... asseyez-vous là...

Il la fait asseoir sur un fauteuil à droite.

Et moi, à vos genoux comme ça.

Il se met à ses genoux.

HERMANCE, le regardant.

Tiens ! vous avez une jolie cravate.

LÉON.

C’est la nuance que vous préférez...

Lui retirant ses gants.

Mais ôtez donc vos gants, vous avez l’air d’être en visite !...

HERMANCE.

Non !

LÉON.

Si...

HERMANCE.

Non !...

LÉON.

Si ! que je voie vos blanches petites mains.

Les lui embrassant.

Elles ont encore rapetissé.

HERMANCE, se laissant faire et regardant autour d’elle.

Rien n’est changé ici... tout est à la même place.

LÉON.

Des fleurs dans les vases... votre bouquet sur le piano.

HERMANCE, se levant.

Pauvre piano !

LÉON.

Resté ouvert depuis notre dernier rendez-vous.

HERMANCE, allant au piano.

Par exemple, il doit avoir besoin de l’accordeur !

Elle touche quelques notes.

Non, il n’est pas trop faux.

LÉON, lui désignant le tabouret.

Vous vous mettiez là !

HERMANCE.

Et vous près de moi...

LÉON.

Pour tourner les pages...

Il ôte ses gants.

J’ôtais aussi mes gants.

Il les jette sur le canapé.

HERMANCE, regardant la musique posée sur le pupitre.

Quel est ce morceau ?

LÉON.

Le dernier que nous avons chanté... Il est resté là... en nous attendant... il a dû bien s’ennuyer !

HERMANCE.

Ah ! « Oiseaux légers », mais vous ne l’aimez pas !

LÉON.

Moi ! c’est mon morceau favori... je l’adore ! je ferais des bassesses pour ce morceau-là !...

HERMANCE.

Nous l’avons chanté bien souvent ensemble.

LÉON.

Il est si bien dans votre voix... Voyons, commencez.

HERMANCE, allant s’asseoir au piano.

Oh ! je ne veux pas me faire prier.

Elle joue quelques notes d’introduction. Léon lui embrasse le cou.

Léon !

LÉON.

C’est le prélude... comme autrefois.

HERMANCE.

Oui ! mais je ne pardonne pas.

LÉON.

C’est convenu, allez !

HERMANCE, chantant.

Oiseaux légers...

LÉON.

Messagers des zéphyrs...

HERMANCE.

Vous qui gardez...

LÉON.

Si bien vos souvenirs...

ENSEMBLE.

Allez,

Volez,

Volez,

Portez-lui mes soupirs,

Se pâmant.

Portez-lui mes soupirs.

LÉON.

Oh ! cette musique !

HERMANCE.

C’est délicieux !

LÉON.

Elle me pénètre !... Elle me brise...

L’attirant sur le canapé.

Je ne suis pas de force à supporter de pareilles émotions.

HERMANCE.

Vous êtes pâle... Vous souffrez ?

LÉON.

C’est l’amour.

La prenant dans ses bras.

Hermance ! Je t’aime ! Je t’aime !

HERMANCE, résistant.

Léon ! Léon !

On entend sonner à la porte d’entrée. Se levant vivement.

On sonne ! C’est mon mari !

LÉON, se levant.

Saprelotte !

HERMANCE, riant.

Ah ! Je ne sais plus ce que je dis.

TOUS DEUX, riant.

Sommes-nous bêtes !

SAVOURET, en dehors.

Hermance ! ouvre-moi ! je sais que tu es là !

HERMANCE.

Mon père !

LÉON.

Que le diable l’emporte !

HERMANCE.

Je ne veux pas qu’il nous trouve ensemble.

LÉON.

Mais cependant... nous avons bien le droit...

HERMANCE.

Oh ! non, après nous être séparés, nous serions couverts de ridicule.

LÉON.

C’est vrai ! et puis il n’y aurait plus de mystère.

HERMANCE, lui montrant la gauche.

Entrez là, j’ai un prétexte pour justifier ma présence.

Très vite.

Je suis chez une de mes amies qui est aux eaux... et je viens de donner l’air à l’appartement.

Elle va ouvrir la fenêtre du fond.

Dépêchez-vous, je vais le retenir le plus longtemps possible.

LÉON, allant à la porte du cabinet.

Très bien... Je file par l’escalier de service... Je reviendrai dans une heure... J’ai ma clé.

Il sort par la droite, au premier plan.

La voix de SAVOURET.

Hermance, veux-tu m’ouvrir ?

HERMANCE.

Me voilà, mon père, me voilà !

Elle sort par la droite ; à peine a-t-elle disparu que Philidor paraît au fond, en dehors de la croisée, il descend de l’étage supérieur au bout d’un rideau, une fois sur le balcon, il lâche le rideau qui remonte.

 

 

Scène III

 

PHILIDOR, seul, il est nu-tête et regarde autour de lui avec précaution

 

Où suis-je ?

Venant en scène.

Je descends de chez Rose, la petite Casamène... Elle a fait la connaissance d’un gros Portugais très riche et très jaloux... Tout à coup il est entré et je n’ai eu que le temps de prendre un rideau et... Du bruit ! Est-ce qu’il viendrait me réclamer jusqu’ici ?

Cherchant une issue.

Ah ! un cabinet !

Il se jette dans le cabinet de droite où est entré Léon et ferme la porte.

 

 

Scène IV

 

HERMANCE, SAVOURET

 

Savouret a une barbe postiche et des lunettes bleues.

HERMANCE, entrant la première.

Comment c’est vous, mon père !

SAVOURET.

Oui ! c’est moi ! Fermons d’abord la porte.

Il pousse le verrou.

HERMANCE.

Pourquoi ces précautions... et ce déguisement ?

SAVOURET.

Pour veiller sur toi, malheureuse enfant !...

S’interrompant pour ôter sa barbe et ses lunettes.

Attends, ça me tient trop chaud !

Reprenant.

Depuis quelque temps je me doutais de quelque chose.

HERMANCE.

Et de quoi vous doutiez-vous ?

SAVOURET.

Tu avais des conférences nombreuses avec ta couturière... les billets parfumés et les bouquets pleuvaient chez le concierge, ça m’a donné des soupçons.

HERMANCE.

Comment ! vous avez pu croire !

SAVOURET.

Parfaitement ! tu veux te venger de ton mari, je le comprends, et si tu n’étais pas ma fille... ça me ferait plaisir ; mais tu es ma fille ! Alors j’ai acheté une barbe et des lunettes bleues et depuis cinq jours je t’emboîte le pas.

HERMANCE.

Comment ! vous me suivez ?

SAVOURET.

Comme ton ombre ! seulement tu marches trop vite... Je puis te dire minute par minute ce que tu as fait : Hier à 3 heures, tu es entrée chez le pâtissier Jullien... et tu as mangé trois petites timbales au macaroni... sans boire... c’est imprudent-mais ce n’est pas criminel... tandis qu’aujourd’hui !

HERMANCE.

Eh bien ! aujourd’hui ?

SAVOURET.

Que viens-tu faire dans cet appartement ?

HERMANCE.

Mais...

SAVOURET.

Ne me réponds pas ! J’espère encore que tu n’es pas tombée au fond de l’abîme !

HERMANCE.

Laissez-moi vous...

SAVOURET.

Ne me réponds pas, malheureuse ! As-tu songé aux conséquences de ta démarche ? Si ton odieux mari se présentait à l’improviste... entouré d’un commissaire.

HERMANCE.

Oh ! mon mari ne s’inquiète pas de moi.

SAVOURET.

Il ne faut pas s’y fier... nous le rencontrons bien souvent depuis quelque temps... Maintenant, tu peux parler, nomme-moi ton complice.

HERMANCE.

Mon complice, mais vous vous trompez.

SAVOURET.

Je me trompe ?

HERMANCE.

Ma présence ici est toute naturelle.

SAVOURET, étonné.

Naturelle ! Comment l’entends-tu ?

HERMANCE.

Cet appartement appartient à une de mes amies... madame la comtesse de... de Tapencourt.

SAVOURET.

J’en ai entendu parler...

HERMANCE.

Elle est en voyage, et pendant son absence elle m’a chargée de donner de l’air et des soins aux meubles... Vous voyez, c’est bien simple.

SAVOURET.

C’est bien vrai ça, Hermance ?

HERMANCE.

Je vous assure.

SAVOURET.

Merci ! je te crois... j’ai besoin de te croire.

L’embrassant.

Tu m’as ôté là un poids ! Du moment qu’il s’agit d’épousseter les meubles, je n’ai qu’un regret, c’est que Rose Casamène ne soit pas ici pour nous aider...

HERMANCE.

Au fait, qu’est-elle devenue ?

SAVOURET.

Elle m’a écrit... elle est entrée chez un riche Portugais pour apprendre le français aux enfants... elle m’a défendu d’aller la voir.

À part.

Elle lutte.

Haut.

Voyons, je vais t’aider... Nous allons brosser les fauteuils...

Cherchant.

Où est la brosse ?

Apercevant les gants de Léon, qui sont restés sur le canapé et les prenant.

Des gants... des gants d’homme !

Soupçonneux.

Ils ne sont pas venus là tous seuls.

HERMANCE, un peu embarrassée.

C’est bien simple... ce sont les gants du comte de Tapencourt.

SAVOURET, à part.

Ils sont encore chauds !

HERMANCE.

Le mari de mon amie.

SAVOURET.

Y a-t-il longtemps qu’il a quitté Paris ?

HERMANCE.

Depuis deux mois.

SAVOURET, à part.

 Ils auraient eu le temps de refroidir.

On entend se moucher dans le cabinet de droite.

SAVOURET.

Hein !

HERMANCE, à part.

Il n’est pas parti ?

SAVOURET.

On vient de se moucher par là.

HERMANCE, vivement.

C’est ma femme de chambre... qui range.

SAVOURET.

Ta femme de chambre...

À part.

Nous allons bien voir.

Il arrache un bouton de son habit. Haut.

Fais-la venir... J’ai justement un bouton à recoudre.

HERMANCE.

C’est qu’elle est occupée.

SAVOURET.

Hermance ! tu me trompes... Il y a un homme dans ce cabinet.

HERMANCE.

Eh bien oui ! mais ne vous moquez pas de moi ! Cet homme... c’est mon mari !

SAVOURET.

Ton mari ! Allons donc !

HERMANCE.

Ouvrez la porte et voyez vous-même.

SAVOURET, passant au cabinet.

Mais alors ! c’est trop bête ! Être mariés et se donner des rendez-vous clandestins, jouer à l’adultère entre époux ; et cet imbécile qui se prête à ça, je vais lui laver la tête.

Ouvrant la porte du cabinet.

Sortez, mon gendre, sortez !

Il tire Philidor par le bras et l’amène en scène.

 

Scène V

 

HERMANCE, SAVOURET, PHILIDOR, puis la voix de LÉON au-dehors

 

HERMANCE et SAVOURET.

M. Le Bouleux !...

PHILIDOR, saluant.

Oui, c’est moi... j’ai bien l’honneur.

SAVOURET, à sa fille, avec reproche.

Ah ! Hermance !

HERMANCE, à son père.

Mais je vous jure que j’ignorais...

À Philidor.

Monsieur, je vous ordonne d’expliquer votre présence ici.

PHILIDOR.

Voilà ! C’est tout à fait par hasard... j’étais au-dessus...

La voix de LÉON, qui frappe à la porte de gauche.

Ouvrez... ouvrez.

HERMANCE, effrayée.

Léon ?

SAVOURET.

Mon gendre ! avec le commissaire, sans doute : flagrant délit !

À Philidor.

Il vous tuera !

PHILIDOR.

Pourquoi ça ?...

SAVOURET.

Il le demande ! Rentrez dans votre cabinet, misérable !... et, quoi qu’il arrive... ne vous mouchez pas !

Il le pousse dans le cabinet de gauche ; à Hermance.

Toi, rentre aussi.

HERMANCE.

Mais, mon père...

SAVOURET.

Va ! ton trouble te trahirait !

Il la pousse dans la chambre de droite, pan coupé.

La voix de LÉON.

Mais ouvrez donc !

SAVOURET.

Voilà ! voilà !

Tirant le verrou de la porte d’entrée.

Quelle situation !

Léon paraît.

 

 

Scène VI

 

SAVOURET, LÉON

 

LÉON.

Vous !...

À part.

Je le croyais parti.

SAVOURET, à part.

Il n’a pas amené le commissaire.

Haut.

Pas de scandale, monsieur, pas de bruit !... elle n’est pas coupable.

LÉON, à part.

Qu’est-ce qu’il a ?

SAVOURET.

Je vais tout vous dire... je suis franc-comtois... La ligne droite... je ne connais que ça !

LÉON, étonné.

Quoi ?

SAVOURET.

Le comte de Tapencourt – un de mes bons amis – est en voyage, et il m’a prié en son absence de donner de l’air à son appartement et de camphrer les meubles pour tuer les papillons qui engendrent les vers... Voilà toute la vérité...

LÉON.

Ah !

À part.

Qu’est-ce qu’il me raconte là ?

Haut.

Il m’avait semblé entendre la voix de ma femme.

SAVOURET, à part.

Il est sur la piste !

Haut.

Hermance... oui... en effet... mais elle est venue avec moi... à mon bras ! au bras de son père !

LÉON, à part.

Ah ! c’est un peu fort !

Haut.

Vous en êtes bien sûr ?

SAVOURET.

Absolument... Elle camphre par là, la pauvre enfant...

LÉON.

De ce côté ? Très bien, il faut que je lui parle.

Il se dirige vers le cabinet où est Philidor.

SAVOURET, lui barrant le chemin.

Non ! pas par là !... pas par là !

À part.

Et l’autre !

Indiquant l’autre porte.

Là-bas ! là-bas !

LÉON.

Ah çà ! qu’est-ce que vous avez ? Ce trouble...

SAVOURET, souriant.

Moi ! rien, rien.

LÉON.

Vous tremblez !

SAVOURET.

Le plaisir de vous voir.

LÉON.

Vraiment, vous me donneriez des soupçons.

SAVOURET.

Quels soupçons ?

LÉON, il se dirige de nouveau vers le cabinet.

Alors, laissez-moi entrer.

SAVOURET, l’arrêtant.

Non ! c’est impossible ! c’est impossible !

LÉON.

Pourquoi ?

SAVOURET.

Parce que... parce que j’ai là une femme.

LÉON.

Vous !

SAVOURET.

Ma maîtresse !...

LÉON.

Allons donc !

SAVOURET.

Et comme c’est une femme du monde, j’ai loué ce petit appartement.

LÉON.

Ah ! c’est vous qui louez cet appartement.

SAVOURET.

Oui !... trente-deux francs par mois, tout meublé.

LÉON.

Ce n’est pas cher.

SAVOURET.

Maintenant que je vous ai fait l’aveu de ma faiblesse... vous êtes un galant homme... j’espère que vous n’hésiterez pas à respecter le mystère dont nous aimons à nous entourer... Eudoxie et moi... Eudoxie, c’est son nom...

Il lui indique la porte de sortie.

LÉON.

C’est trop juste... mais il y a un petit inconvénient.

SAVOURET.

Lequel !

LÉON.

Je ne crois pas un mot de ce que vous me dites.

SAVOURET.

Monsieur...

LÉON.

Donnez-moi votre parole d’honneur... mais là... votre parole de Franc-Comtois – vous m’entendez – que c’est une femme qui est dans ce cabinet !

SAVOURET, à part.

Ma parole de Franc-Comtois ! sapristi !...

LÉON.

Vous hésitez !... alors il y a quelqu’un que vous avez intérêt à me cacher... Au surplus, je vais bien voir.

Il veut entrer dans le cabinet.

SAVOURET, le retenant.

Non ! n’entrez pas... j’aime mieux tout vous dire... mais promettez-moi d’être calme... D’ailleurs, je suis arrivé à temps.

LÉON.

Allez... mais je vous préviens que si vous ne me dites pas la vérité, je le verrai tout de suite.

SAVOURET.

Ah ! À quoi ?

LÉON.

À votre nez ; quand vous faites un mensonge, il incline à gauche.

SAVOURET, étonné.

Ah bah !

LÉON.

Ainsi, quand vous m’avez dit tout à l’heure que vous étiez locataire de cet appartement, vlan ! votre nez a tourné à l’est !

SAVOURET, à part.

C’est ennuyeux, un nez comme ça.

LÉON.

Parlez, je vous écoute.

SAVOURET.

Voilà ! Depuis quelque temps, ma fille m’inquiétait... elle devenait rêveuse... elle recevait des bouquets et des billets mystérieux...

LÉON, à part, rassuré.

Les miens.

Haut.

Ceci est parfaitement exact.

SAVOURET.

Il n’a pas tourné ?

Reprenant.

Ce matin elle est sortie voilée... Moi, je me suis appliqué une barbe et des lunettes bleues, et je l’ai suivie jusqu’ici... sans même savoir où elle me menait.

LÉON, approuvant.

Très bien !

SAVOURET.

Alors j’ai frappé à cette porte...

LÉON.

Non... pas à celle-ci... à celle de l’antichambre...

SAVOURET.

C’est juste !

À part.

Mais quel drôle de nez !

Haut.

Elle a été, montre en main, trois minutes à m’ouvrir.

LÉON, à part.

Le temps de me laisser partir.

SAVOURET.

Quand je suis entré, elle était émue, embarrassée, palpitante !... elle m’a dit qu’elle était venue pour camphrer... Vous comprenez que je ne l’ai pas crue... Quand on camphre, on ne palpite pas...

LÉON.

Généralement.

SAVOURET.

À ce moment on s’est mouché dans le cabinet.

LÉON, à part.

Tiens ! est-ce que je me suis mouché ?

SAVOURET.

Elle a voulu me faire croire que c’était sa femme de chambre... Qu’est-ce que vous auriez fait ?

LÉON.

Je ne sais pas.

SAVOURET.

J’ai arraché un bouton et je lui ai dit : « Fais-la venir ! » Alors éperdue, tremblante, elle m’a avoué que son mari était là...

LÉON.

C’est exact !

SAVOURET.

J’ai ouvert la porte...

LÉON.

Et vous n’avez rien trouvé !...

SAVOURET.

Si !... j’ai trouvé le petit...

LÉON.

Quel petit ?

SAVOURET.

Le petit Le Bouleux...

LÉON.

Allons donc, ce n’est pas vrai !

SAVOURET.

Voyez mon nez !... D’ailleurs il est encore là.

LÉON.

Dans ce cabinet ! Ah ! nous allons savoir...

Il va à la porte du cabinet.

SAVOURET.

Du calme ! Vous me l’avez promis !

LÉON,
ouvrant la porte du cabinet et amenant Philidor qu’il bouscule.

Sortez, monsieur, sortez !

 

 

Scène VII

 

SAVOURET, LÉON, PHILIDOR

 

PHILIDOR, se débattant.

Aïe ! vous m’étranglez !

LÉON, lâchant Philidor.

Comment êtes-vous ici !

SAVOURET, bas à Philidor.

Sauvez-la ! inventez quelque chose.

PHILIDOR.

Quoi ?

LÉON, se retournant.

Hein !...

SAVOURET, voyant que Léon le regarde.

Moi ? Rien.

Il s’éloigne un peu.

LÉON, à Philidor.

Eh bien ! monsieur !

PHILIDOR.

C’est une histoire assez piquante... Figurez-vous que j’étais en visite... au-dessus de vous, chez une petite dame.

SAVOURET, bas à Philidor.

Très bien.

Haut.

Je la connais.

PHILIDOR, à Savouret.

Tiens, oui, au fait, vous la connaissez.

SAVOURET, avec aplomb.

Une veuve... elle a de fort beaux restes ; continuez.

PHILIDOR.

Une veuve... si l’on veut.

Continuant.

Il faut vous dire qu’elle appartient à un riche Portugais qui est d’une jalousie féroce !...

SAVOURET, appuyant.

Comme tous les Orientaux... Je le connais aussi...

PHILIDOR.

Il est rentré tout à coup et je n’ai eu que le temps de descendre sur ce balcon, au moyen de la première chose qui m’est tombée sous la main.

SAVOURET.

Une corde à nœuds ! je l’ai vue !

PHILIDOR.

Non ! un rideau.

SAVOURET.

Avec des nœuds... C’est ce que je voulais dire.

Bas à Philidor.

Merci pour elle.

PHILIDOR.

Quoi ?

LÉON, regardant Savouret.

Hein !

SAVOURET, s’éloignant.

Moi ? Rien.

LÉON, à Philidor.

Votre histoire est ingénieuse ; mais invraisemblable.

PHILIDOR.

Comment ?

SAVOURET, à part.

Vlan ! Son nez a tourné.

LÉON.

Il me faut une preuve, vous entendez, une preuve convaincante.

PHILIDOR.

Une preuve... il y en a bien une... Mon chapeau qui est resté là-haut !

SAVOURET.

Ah ! voilà une preuve.

LÉON.

Eh bien ! allez le chercher !

SAVOURET.

C’est ça, allez le chercher !

PHILIDOR.

Ah ! non ! Le Portugais !

SAVOURET, à Léon.

Impossible ! Le Portugais.

LÉON.

Il faut pourtant que la lumière se fasse.

À ce moment le chapeau de Philidor descend au bout d’une corde de l’étage supérieur.

PHILIDOR, apercevant son chapeau.

Et tenez ! le voilà ! Elle vient d’en haut, la lumière ! On me renvoie mon chapeau !

SAVOURET, à part.

Ah çà ! elle est donc vraie, son histoire !

LÉON, qui a été prendre le chapeau.

Essayez-le.

PHILIDOR.

Volontiers.

Il le met.

SAVOURET.

Il lui va...

LÉON, apercevant un billet qui est placé par-devant dans le galon du chapeau.

Un billet !

Il le prend.

PHILIDOR.

C’est de Rose... Vous pouvez lire.

SAVOURET.

Comment, de Rose ?

LÉON, lisant.

« Il m’a demandé ousque... »

PHILIDOR.

Ousque ! C’est bien d’elle !

LÉON, continuant.

« Ousque je t’avais caché ! Ne remonte pas, je suis t’en train de me blanchir à ses yeux. »

SAVOURET, indigné.

Oh ! une Casamène !

Sautant sur Philidor.

Misérable suborneur !

LÉON, s’interposant.

Beau-père !

PHILIDOR, se dégageant.

Lâchez-moi ! Mais vous n’êtes pas son Portugais !

De la porte.

Je vous enverrai mes témoins !

Il disparaît par la porte d’entrée, pan coupé de gauche.

SAVOURET.

Encore un duel.

Avec résolution.

Bah ! je le sauterai... comme le premier !

 

 

Scène VIII

 

SAVOURET, LÉON, HERMANCE

 

HERMANCE, entrant de droite.

Mais quel bruit !...

SAVOURET.

Tu peux entrer, ma fille ; ton innocence est reconnue.

LÉON.

Oh ! je n’ai jamais soupçonné Madame sérieusement.

SAVOURET.

Ah ! voilà une bonne parole !... Voyons, mes enfants, un bon mouvement... puisque le hasard vous a réunis...

LÉON.

Eh bien !

SAVOURET.

Il vous serait si facile de vous en retourner bras dessus, bras dessous...

LÉON, regardant Hermance.

Dame ?

HERMANCE, bas, baissant les yeux.

Et nos samedis ?

LÉON, bas.

C’est juste.

Haut.

Impossible, beau-père, il y a entre Madame et moi incompatibilité d’humeur.

HERMANCE.

Oh ! tout à fait.

LÉON.

Ce serait à recommencer dans huit jours.

SAVOURET, passant à Léon.

Alors n’en parlons plus ! Je retourne demain à Baume-les-Dames... et comme une jeune femme ne peut rester seule à Paris... j’emmène Hermance...

LÉON, à part.

Ah diable !

HERMANCE, à part.

Ah mais non !

LÉON.

Beau-père, en y réfléchissant, vous avez peut-être raison... Vivre séparés...

SAVOURET.

C’est une fausse position... On n’a pas l’air d’être ensemble.

LÉON.

Et en ayant chacun son appartement... sous la même clé...

SAVOURET, prenant Hermance par la main et la faisant passer à Léon.

Le monde n’a rien à dire... Et maintenant nous allons tuer les papillons de la comtesse !

Il remonte.

LÉON, à Hermance.

Acceptez-vous ?

HERMANCE.

Oui !

Bas à Léon.

Mais c’est encore le mariage.

LÉON, bas.

Chut ! nous garderons notre entresol.

SAVOURET, qui a trouvé une baguette à battre les habits, frappant sur les rideaux de la fenêtre en tournant le dos à Hermance et à Léon qui s’embrassent.

Eh bien ! travaillez-vous ?

HERMANCE, avec aplomb.

Oui, papa !

LÉON, bas.

À samedi !

HERMANCE, de même.

À samedi !

Savouret bat les meubles, Hermance et Léon brossent les fauteuils.

PHILIDOR, reparaissant à gauche, à Savouret.

Mes témoins sont là !

Savouret se retourne et lui lance des coups de canne. Philidor s’esquive.

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