Un Feu de cheminée (Eugène LABICHE - Arthur DE BEAUPLAN)

Vaudeville en un acte.

Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Palais-Royal, le 31 juillet 1853.

 

Personnages

 

ARTHUR DE BEAUVOISIN, propriétaire

ANTOINE dit L’ÉCUREUIL, pompier

POULARDEAU, marchand d’essences

ADÈLE, sa femme

POMPONNE, domestique de Poulardeau

 

Le théâtre représente un salon bourgeois. Porte au fond ; portes latérales, une à droite, deuxième plan, deux à gauche, premier et troisième plans ; une croisée à droite, premier plan ; une cheminée à gauche, deuxième plan. Chaises, fauteuils, etc.

 

 

Scène première

 

POMPONNE, seule, entrant en scène

 

Là ! je viens de faire la couverture... Les nouveaux mariés peuvent rentrer de la noce quand ils voudront... C’est égal, ça fait un drôle d’effet d’épousseter une chambre nuptiale... quand ce n’est pas pour soi... Mais patience !... mon tour viendra quand j’aurai retrouvé mon amoureux, un nommé Antoine dit l’Écureuil... Il est à Paris, il cherche fortune, et moi je le cherche ! mais dame ! Paris est grand, et je ne sais pas son numéro...

Regardant la pendule.

Minuit !... Ce n’est pas l’Écureuil qui flânerait comme ça un jour de noce !...

Elle s’étend dans un fauteuil.

Le voilà donc fait ce mariage... Et M. Arthur de Beauvoisin, le propriétaire, qui avait juré qu’il ne s’accomplirait pas... Entre nous, je crois qu’il en tenait pour la future ; après ça il en tient pour toutes les femmes... c’est un jeune gant jaune... à vingt-neuf sous... Ma foi ! Madame a bien fait de lui préférer M. Poulardeau, mon maître... Voilà un mari ! quel brave homme !... pas fier, quoique fabricant de parfums !

POULARDEAU, dans la coulisse.

Pomponne ! Pomponne !

POMPONNE.

C’est lui !...

Prenant un flambeau.

Voilà ! monsieur Poulardeau, voilà !

Elle va ouvrir au fond.

 

 

Scène II

 

POMPONNE, POULARDEAU, ADÈLE

 

Ils sont en habit de noce.

POULARDEAU.

Pomponne !... éclaire donc !

À la cantonade.

Prenez garde ! il y a un pas !

À Adèle.

Là, vous y êtes... Vous voilà chez vous, chez nous !... Ça n’est pas très cossu, mais mon cœur vous tiendra lieu de lambris dorés.

ADÈLE, intimidée.

Oh ! c’est très bien... très bien... D’abord je partirai le matin et je passerai toute la journée chez maman !

POULARDEAU.

C’est ça... chez maman.

À part.

Est-elle innocente !

Haut.

Vous n’avez pas froid ? Voulez-vous prendre un verre d’orgeat ?

ADÈLE, intimidée.

Oh ! je suis très bien... très bien !

POULARDEAU.

Vous n’avez pas dîné à la noce.

ADÈLE.

Je n’avais pas faim.

POULARDEAU.

Moi non plus... Mais c’est égal, quand c’est à trois francs par bouche, les unes dans les autres...

ADÈLE.

Pourquoi avons-nous quitté le bal si tôt ? Nous sommes partis au plus beau moment.

POULARDEAU.

Dame ! vous comprenez mon impatience... un jour de noce !

ADÈLE, naïvement.

Qu’est-ce que ça fait ?

POULARDEAU.

C’est la faute de votre père... Il est farceur, votre père, avec son nez rouge... qui n’a l’air de rien. Il m’a dit : Mon gendre, il est minuit !... Enlevez, c’est payé !

ADÈLE.

Moi qui avais encore quinze contredanses, huit valses et dix polkas.

POULARDEAU.

Il y en avait pour toute la semaine... nous ne pouvions pourtant pas passer la semaine...

ADÈLE.

À danser ?... pourquoi donc ?... D’abord, il n’y a rien de meilleur que ça !

POULARDEAU, regardant Pomponne.

Oh ! oh !

ADÈLE.

Quoi donc ?

POULARDEAU.

Mais... voulez-vous prendre un verre d’orgeat ?

ADÈLE.

Merci, je n’ai besoin de rien.

POULARDEAU.

Alors... Pomponne...

POMPONNE.

Monsieur ?

POULARDEAU.

Nous ne te retenons pas.

POMPONNE.

Je m’en y vas, monsieur !

POULARDEAU.

Tu nous réveilleras demain.

ADÈLE.

Oh ! de bonne heure.

POULARDEAU.

Ah ! mais...

ADÈLE.

Chez maman, je me levais tous les matins à six heures pour étudier mon piano... Je veux faire comme chez maman.

POULARDEAU.

C’est ça... nous ferons comme chez maman.

À part.

Est-elle gentille avec sa maman !

Haut.

Pomponne !

POMPONNE.

Monsieur...

POULARDEAU, bas.

Je crois que je serai heureux en ménage.

POMPONNE, bas à Poulardeau.

Dites donc... je viendrai à midi.

POULARDEAU, la poussant.

Qu’elle est bête, cette Pomponne ! viens à deux heures !

Ensemble.

Air de la Vivandière.

POULARDEAU.

Va-t’en bien vite, laisse-nous ;

J’ai d’avance

L’espérance

De faire parmi les époux

Beaucoup de jaloux.

POMPONNE.

Oui, le bonheur est avec vous,

Bonne chance

Et constance,

Vous ferez parmi les époux

Beaucoup de jaloux.

ADÈLE, à Pomponne.

Partez bien vite, laissez-nous ;

J’ai d’avance

L’espérance

De passer loin de mon époux

Des moments bien doux.

Pomponne sort par la droite.

 

 

Scène III

 

ADÈLE, POULARDEAU

 

POULARDEAU.

Enfin ! nous voilà seuls ! tout seuls !...

Prenant les mains d’Adèle.

Ma chère petite femme ! ma bonne petite femme !

S’arrêtant.

Ah ! pardon !

Il se dirige vers la fenêtre et ferme les rideaux.

Je crains les ombres chinoises !

Revenant à Adèle et recommençant son discours.

Enfin nous voilà seuls !

ADÈLE, à part.

Ah ! mon Dieu, est-ce qu’il va rester là ?

POULARDEAU.

C’est si bon de se trouver en tête à tête !... et... n’est-ce pas ?

ADÈLE, timide.

Oui, monsieur.

POULARDEAU.

Vous n’avez pas froid ?

ADÈLE, timide.

Non, monsieur.

POULARDEAU, à part.

Oui, monsieur, non, monsieur... elle ne sort pas de là.

Haut, avec tendresse.

Adèle !

ADÈLE.

Monsieur ?

POULARDEAU.

Vous ne vous repentez pas de m’avoir épousé, n’est-ce pas ?

ADÈLE, baissant les yeux.

Non, monsieur.

Étourdiment.

Oh ! d’abord, je n’aurais jamais voulu épouser un brun.

POULARDEAU.

Pourquoi ça ?

ADÈLE.

Parce que papa est blond... Moi, je ne connais rien de mieux que papa.

Elle va déposer son bouquet sur la cheminée à gauche.

POULARDEAU.

Ah ! sans doute... Monsieur votre père...

Au public.

S’il est possible !... je voudrais vous le montrer, son papa ! une araignée... avec un nez garance... un nez phrygien ! Voilà son père.

Haut, avec tendresse.

Adèle !

ADÈLE.

Monsieur...

POULARDEAU.

Il est tard... est-ce que vous ne songez pas à vous reposer ?

ADÈLE.

Si, monsieur...

À part.

Il va s’en aller...

POULARDEAU.

C’est que moi de mon côté...

ADÈLE.

Oh ! ne vous gênez pas pour moi...

POULARDEAU.

Puisque vous le permettez...

Il tire sa montre et la remonte.

Je commence toujours par là.

ADÈLE, naïvement.

Tiens ! c’est comme papa.

POULARDEAU.

Ah, ah ! le gaillard !

À part.

Est-elle bécasse avec son papa !

Il va pour ôter sa cravate.

ADÈLE, qui se regarde dans la glace, apercevant le mouvement de Poulardeau.

Qu’est-ce qu’il fait donc ?

Haut.

Mais, monsieur...

POULARDEAU.

Plaît-il ?

ADÈLE.

Où est donc votre chambre ?

POULARDEAU, stupéfait.

Comment, ma...

Avec passion.

Adèle, en entrant ici, votre cœur ne vous a-t-il pas crié...

BEAUVOISIN, en dehors.

Au secours ! au secours !

POULARDEAU.

Hein ?

ADÈLE.

Ah ! mon Dieu !... Qu’est-ce donc ?

Poulardeau ouvre la porte du fond, Beauvoisin tombe dans ses bras.

 

 

Scène IV

 

ADÈLE, POULARDEAU, BEAUVOISIN

 

ADÈLE.

M. de Beauvoisin !

POULARDEAU.

 Mon propriétaire !

BEAUVOISIN, effaré.

Le feu est chez moi... dans mon corps de cheminée... au-dessus... Poulardeau, mon ami, courez vite chercher les pompiers !

POULARDEAU, hésitant.

C’est qu’un jour de noce...

BEAUVOISIN, tombant sur un fauteuil à droite.

Ah ! je suis mort !

ADÈLE.

Il se trouve mal !

POULARDEAU.

Vite, dans ce cabinet... un flacon ! Moi, je cours chercher les pompiers !

Adèle entre à gauche, Poulardeau sort par le fond.

 

 

Scène V

 

BEAUVOISIN, qui est resté immobile

 

Personne !

Il se lève tout à coup.

Enfoncé le mari ! c’est donc bête de mettre le feu à sa cheminée ? c’est donc bête d’envoyer le mari chercher les pompiers un jour de noce ?... c’est donc bête de prendre sa place ? J’ai juré que je jetterais des bâtons dans les roues de ce mariage... et j’en jette !... D’abord, j’aime la mariée... j’en suis fou, et si je ne suis pas devenu son mari, c’est par des circonstances indépendantes de ma volonté... Elle n’avait pas de dot... mais puisque Poulardeau l’a épousée, ça revient absolument au même... Il est bête, il est mon locataire... il me doit trois termes, son affaire est claire.

Apercevant le bouquet de fleurs d’oranger.

Ah ! diable !

Air de Calpigi.

Rien qu’à voir ces fleurs symboliques,

Il m’pousse des pensées diaboliques,

Et je commence à croir’, morbleu !

Que c’est moi seul qui suis en feu !

On commet une erreur étrange

Au sujet de la fleur d’orange :

On dit que ça calme, et pourtant,

Moi, j’trouv’ que c’est un excitant !

Parlé.

La petite ! Révanouissement ! Couic !

Il se jette dans le fauteuil de gauche.

 

 

Scène VI

 

BEAUVOISIN, ADÈLE, puis L’ÉCUREUIL

 

ADÈLE, un flacon à la main, allant au fauteuil de droite.

Eh bien ? où est-il donc ?

BEAUVOISIN, à part.

Sapristi ! je me suis trompé de fauteuil !

Poussant un gémissement.

Heu !

ADÈLE.

Tiens ! vous avez changé de place ?...

BEAUVOISIN.

Oui, c’est nerveux ! la douleur ! heu !

ADÈLE.

Respirez ce flacon, cela vous calmera.

BEAUVOISIN.

Oh ! j’en ai besoin... bien besoin !...

Il lui baise les mains.

ADÈLE.

Mais, que faites-vous donc ?

BEAUVOISIN.

C’est nerveux... heu !

Languissamment.

Oh ! n’est-ce pas que vous n’aimez pas monsieur votre mari ?

ADÈLE.

Voilà une question...

BEAUVOISIN, se levant convulsivement.

Répondez ! j’ai besoin de le savoir.

ADÈLE.

Mais vous oubliez que le feu est à votre maison !

BEAUVOISIN.

Eh ! que m’importe le feu ! rôtir à vos pieds, voilà le bonheur !

Il fait des gestes passionnés.

ADÈLE, reculant.

Oh ! mais...

BEAUVOISIN.

C’est nerveux !

ADÈLE, à part.

Quelle drôle de maladie !

BEAUVOISIN.

Voyez si je vous aime ! Mon immeuble flambe et je suis là tranquille, je soupire, je marivaude, je vous fais l’œil ! Est-ce de l’amour, ça ? en est-ce ?

ADÈLE.

De l’amour ?

BEAUVOISIN.

Vous ne le saviez pas ?

ADÈLE.

Non.

BEAUVOISIN.

Alors, je vous l’apprends... Mais, depuis six mois je passe ma vie à vous demander en mariage à votre vieux farceur de père qui a le nez rouge.

ADÈLE.

Comment ?

BEAUVOISIN.

Comme un coq... Vous ne vous en étiez pas aperçue ?

ADÈLE.

Ce n’est pas cela.

BEAUVOISIN.

Croyant vous obtenir, j’avais déjà commandé la corbeille... une corbeille superbe ! des diamants ! des cachemires, des... Tandis que Poulardeau... Voyons, qu’est-ce qu’il vous a donné, votre Poulardeau ?

ADÈLE.

Douze paires de draps, six douzaines de serviettes...

BEAUVOISIN.

Ah ! cette corbeille ! à vous qui lui apportez une si belle dot !

ADÈLE.

Ah ! bah !

BEAUVOISIN.

Parbleu ! cent cinquante mille francs.

À part.

Elle n’a pas le sou, mais je coule le Poulardeau.

ADÈLE.

Est-il possible ! et ce soir, en dansant, il me parlait de faire des économies.

BEAUVOISIN.

Des économies... ah ! le chaudronnier ! Je vois son plan, il vous prépare une existence parfumée de soupe aux choux... de lard fumé et de vin à six ; et quel mobilier !... Ah ! le vilain petit mobilier ! Aimez-vous le palissandre ?

ADÈLE.

Certainement... il y en a dans la chambre à papa.

BEAUVOISIN.

Eh bien ! je vous en aurais donné, moi !... avec une voiture, une loge à l’Opéra, et deux femmes de chambre !...

ADÈLE.

Pour quoi faire ?

BEAUVOISIN.

La première pour vous habiller...

ADÈLE.

Et la seconde ?

BEAUVOISIN.

Pour habiller la première.

ADÈLE.

Ah ! quel dommage ! mais pourquoi papa vous a-t-il refusé ma main ?

BEAUVOISIN.

Est-ce qu’on sait jamais... avec un homme qui a le nez si rouge !... Mais, si vous vouliez !...

ADÈLE.

Quoi donc ?

BEAUVOISIN, lui prenant la taille.

Ah ! si vous vouliez !...

ADÈLE, se débattant.

Eh bien ! finissez, monsieur !

BEAUVOISIN, de même.

Nous voulons donc faire de la peine à notre petit propriétaire ?

ADÈLE, de même.

Je vais appeler... Finissez !

BEAUVOISIN, continuant.

Tant pis ! je suis comme ma maison... je brûle ! Au feu ! au feu !

L’Écureuil paraît debout sur la fenêtre ; il est en costume de pompier ; il tient un tuyau à la main.

L’ÉCUREUIL, lançant un jet d’eau sur Beauvoisin.

Deux sous de coco ! Servez, monsieur !

Adèle s’échappe par la gauche en poussant un cri.

 

 

Scène VII

 

BEAUVOISIN, L’ÉCUREUIL

 

BEAUVOISIN, s’essuyant.

Animal ! prends donc garde !

L’ÉCUREUIL.

C’est-y Monsieur qui a demandé les pompiers ?

BEAUVOISIN.

Eh ! non !

L’ÉCUREUIL.

Pardon ! je vous ai dérangé, vous étiez avec une cocotte !

BEAUVOISIN.

Une cocotte !... Ces pompiers ont des expressions...

L’ÉCUREUIL.

Ousqu’est le feu, sans vous commander ?

BEAUVOISIN.

C’est au-dessus... au troisième !

L’ÉCUREUIL.

Au troisième ? j’en reviens... Vous appelez ça un feu ?... Merci !... trois fagots qui jouent à la main chaude dans une cheminée...

BEAUVOISIN.

Dis-moi... combien ça peut-il encore durer de temps ?

L’ÉCUREUIL.

C’est fini ! j’ai posé l’éteignoir.

BEAUVOISIN.

Comment ! déjà ?...

À part.

Diable ! ça ne fait pas mon affaire... c’est trop tôt... Poulardeau va revenir... il n’y a pas à hésiter...

Haut.

Pompier !...

L’ÉCUREUIL.

Bourgeois ?

BEAUVOISIN.

Tu m’as l’air d’un gaillard ?

L’ÉCUREUIL.

Dame ! on fait de son mieux !

BEAUVOISIN.

J’ai bien envie de te conter mes amours... Tu sauras donc que je suis amoureux.

L’ÉCUREUIL.

Tiens ! moi aussi !

BEAUVOISIN.

Ça m’est égal.

L’ÉCUREUIL.

Comme une chouette... Figurez-vous... mais non... allez...

BEAUVOISIN.

J’aime une de mes locataires...

L’ÉCUREUIL.

La cocotte que j’ai entrevue ? elle est gentille !... allez !

BEAUVOISIN.

Malheureusement il y a une petite difficulté...

L’ÉCUREUIL.

Moi, monsieur, la mienne est restée au pays... c’est une payse.

BEAUVOISIN.

Comme je te le disais, il y a une petite difficulté.

L’ÉCUREUIL.

Une belle fille ! des bras !... et des mains !... Il faut la voir fendre du bois... un vrai merlin, allez !

BEAUVOISIN.

Il y a donc une petite difficulté !

L’ÉCUREUIL.

Après ça, qui sait si elle pense à moi maintenant ?... Les femmes, c’est si volatil ! allez...

BEAUVOISIN.

La difficulté, c’est le mari.

L’ÉCUREUIL.

Ah ! elle est mariée ? Moi, monsieur, la mienne est demoiselle.

BEAUVOISIN.

Tant mieux pour toi.

À part.

Il est insupportable !

Haut.

Quand je dis qu’elle est mariée, elle ne l’est que depuis ce matin... tu m’entends ?...

L’ÉCUREUIL.

Moi, monsieur, la mienne est demoiselle.

BEAUVOISIN.

Ah ! tu me l’as déjà dit ! Que diable ! elle ne l’est pas deux fois.

L’ÉCUREUIL.

Allez !

BEAUVOISIN.

Il s’agissait donc d’écarter le mari ; or, en amour, je suis très gredin.

L’ÉCUREUIL.

Pas moi... Tenez, en deux mots, voilà mon caractère.

BEAUVOISIN.

Je le connais ton caractère !...

À part.

Il est assommant !

L’ÉCUREUIL.

Sauf l’oignon... je mange de tout !

BEAUVOISIN.

Il s’agissait donc d’écarter le mari... Alors, j’ai allumé trois petits fagots.

L’ÉCUREUIL, étonné.

Comment ! c’est vous ?

BEAUVOISIN, riant.

Oui... et je lui ai dit : Mon bonhomme, va chercher les pompiers...

L’ÉCUREUIL, en colère.

Ah ! et c’est pour ça que vous m’avez dérangé, vous ?

BEAUVOISIN.

Oui, en amour... je suis très gredin !

L’ÉCUREUIL, à part.

Pristi ! au lieu d’une pompe, j’aurais dû apporter une trique ! Où y a-t-il une trique ?

BEAUVOISIN.

Maintenant, j’ai pensé à toi...

L’ÉCUREUIL, cherchant.

Moi aussi... je pense à vous.

BEAUVOISIN.

Tu vas m’aider à occuper le mari.

L’ÉCUREUIL, révolté.

Moi ?

BEAUVOISIN.

En lui faisant faire la chaîne jusqu’à demain matin.

L’ÉCUREUIL.

Puisque le feu est éteint.

BEAUVOISIN.

Qu’il est donc jeune ! Je vais le rallumer, bêta, je vais le rallumer.

L’ÉCUREUIL.

Comment !

BEAUVOISIN.

Il n’y a pas de danger... mes cheminées sont neuves.

L’ÉCUREUIL avec autorité.

C’est égal, je vous défends...

BEAUVOISIN.

Je vous défends !... il est superbe !... À qui est la maison, s’il vous plaît ?

L’ÉCUREUIL.

À vous !

BEAUVOISIN.

À qui est la cheminée, s’il vous plaît ?

L’ÉCUREUIL.

À vous !

BEAUVOISIN.

À qui sont les fagots, s’il vous plaît ?

L’ÉCUREUIL.

À vous !

BEAUVOISIN.

Tu vois donc bien... j’ai le droit de mettre mes fagots dans mes cheminées de ma maison.

L’ÉCUREUIL.

Cependant...

BEAUVOISIN.

Alors, tu attaques la propriété ?... tu es un subversif !

L’ÉCUREUIL.

Tout ça, c’est très bien, mais...

BEAUVOISIN.

Je vais souffler le feu... Ne dis rien, je te donnerai pour boire.

Ensemble.

Air des Anglais d’automne (le Caporal et la Payse).

BEAUVOISIN.

Ne va pas dire un mot

De mon projet. En cas d’ victoire,

J’te promets un pourboire,

Ainsi donc, motus. À bientôt !

Il sort par le fond.

L’ÉCUREUIL.

Je comprends le fin mot

De vos projets, e votre histoire ;

Mais je n’ prends pas d’pourboire,

Et je n’ tremp’ pas dans votr’ complot.

 

 

Scène VIII

 

L’ÉCUREUIL, seul, indigné

 

Pourboire !... Ah çà ! est-ce qu’il me prend pour un garçon limonadier ! Certainement le pompier ne crache pas sur un verre de vin... ni même sur deux... ni même sur trois... mais accepter de l’argent ! cré nom !... J’aimerais mieux des coups de pied ! au moins, on peut les rendre... tandis que l’argent... c’est extrêmement difficile... Allons, je n’ai plus rien à faire ici... je m’en retourne au quartier... C’est égal, je suis fâché de ne pas avoir apporté une trique !

Il remonte.

 

 

Scène IX

 

L’ÉCUREUIL, POMPONNE, à moitié habillée

 

POMPONNE, venant de la droite.

 Il me semble avoir entendu roucouler des chats !... Qu’est-ce qui se passe donc ici ?

Apercevant l’Écureuil.

Ah ! mon Dieu !

L’ÉCUREUIL.

Pomponne !

POMPONNE.

Antoine !... Ah ! que c’est bête !... je me trouve mal !...

Elle tombe sur une chaise à droite.

L’ÉCUREUIL, même jeu à gauche.

Ah !... je m’écroule !

POMPONNE.

Ah bien ! si je m’attendais à vous retrouver ici !

L’ÉCUREUIL.

C’est bien l’hasard... allez.

POMPONNE.

Vous êtes tout de même gentil en uniforme.

L’ÉCUREUIL.

Et vous donc !... sans uniforme !

Il se lève.

POMPONNE, mettant un mouchoir sur ses épaules.

Monsieur l’Écureuil...

Elle se lève.

L’ÉCUREUIL, à part.

Cré nom !... j’ai été graveleux !

POMPONNE.

Comment donc que ça se fait que vous soyez devenu pompier ?

L’ÉCUREUIL.

Ah ! c’est une histoire bien drôle, bien drôle, allez ! On m’a dit : Voulez-vous-t- être pompier ? J’ai dit : J’veux bien-t-être pompier... et voilà comment je suis devenu pompier.

POMPONNE.

Ah ! ah ! ah ! la bonne farce !... il y a des choses risibles !

L’ÉCUREUIL, la regardant rire.

A-t-elle des dents ! a-t-elle des dents ! faut que je l’embrasse !

Il s’approche de Pomponne et la pousse.

Eh ! eh !

POMPONNE, le repoussant.

Eh ! eh !

L’ÉCUREUIL.

Dis donc, Pomponne ?

POMPONNE.

Eh bien ?

L’ÉCUREUIL.

Je crois que j’ai oublié de te... vous la souhaiter en entrant ?

POMPONNE, le repoussant.

Un instant ! à quand la noce ?

L’ÉCUREUIL.

Ah ! oui ! la noce !... Nous n’y sommes pas.

POMPONNE.

Je suis toute prête, moi... D’abord... j’ai mes papiers.

L’ÉCUREUIL.

Parbleu ! c’est pas les papiers qui me manquent, mais il y a un polisson de règlement qui défend aux pompiers de se marier tant qu’ils n’ont pas eu l’avarice d’amasser de quoi nourrir leurs femmes et... tout ce qui s’ensuit.

POMPONNE.

Combien qu’y faut ?

L’ÉCUREUIL.

Quelque chose comme deux billets de mille... J’ai vingt-sept sous.

POMPONNE.

Et moi treize... et là-dessus faut que j’achète des souliers.

L’ÉCUREUIL.

Cristi ! ça va nous retarder... Au moins es-tu heureuse ici ?

POMPONNE.

Oh ! oui, j’ai pas à me plaindre de mon bourgeois.

L’ÉCUREUIL.

Dis donc... il paraît qu’il est un peu concombre ?

POMPONNE.

Par exemple ! lui, la crème des hommes !

L’ÉCUREUIL.

Un parfumeur peut faire de la crème de concombre.

POMPONNE.

Ah ! mais, je ne veux pas qu’on dise de mal de M. Poulardeau, entendez-vous !

L’ÉCUREUIL.

Comme tu le défends ! Si j’étais jaloux... je pourrais croire des choses...

POMPONNE.

Lui ? oh ! le pauvre cher homme !... il ne se moucherait pas devant une femme... il chercherait un coin... Sans lui, vois-tu, je ne serais pas ici... Et si tu savais ce qu’il a fait pour moi, un soir, sur le Pont-Neuf !

L’ÉCUREUIL.

Qu’est-ce qu’il a pu faire un soir... sur le Pont-Neuf ? Ça peut-il se dire en société ?

POMPONNE.

J’étais à Paris depuis un mois, occupée à te chercher... et dame ! mon argent filait... si bien qu’un soir, je me suis trouvée sur le Pont-Neuf, toute seule... sans rien.

L’ÉCUREUIL.

Pristi !

POMPONNE.

Tout à coup ! j’entends une voix qui me dit : Qu’est-ce que vous faites là ? – Moi, monsieur, je cherche l’Écureuil... – Pauvre fille ! qu’y me répond. Qu’est-ce que vous savez faire ?... – Moi, monsieur, rien du tout... – Justement, j’ai besoin d’une cuisinière... et v’là qu’y m’emmène.

L’ÉCUREUIL.

Ah bah !

POMPONNE.

Arrivée chez lui, je grelottais...

S’attendrissant.

Il me fait du feu lui-même !...

L’ÉCUREUIL, les larmes aux yeux.

Lui-même !...

POMPONNE, de même.

Il me fait un lit lui-même !

L’ÉCUREUIL, s’attendrissant de plus en plus.

Lui-même !...

POMPONNE, idem.

Il me fait une omelette au lard lui-même.

L’ÉCUREUIL, idem.

Au lard !... lui-même ! en voilà un brave homme de brave homme !

POMPONNE.

Ça, je crois qu’y rendra sa femme heureuse.

L’ÉCUREUIL.

Sa femme !... ah ! sapristi ! et l’autre !

POMPONNE.

Qui ça ?

L’ÉCUREUIL.

Le propriétaire ! l’homme aux fagots ! Ah ! gredin ! tu fais venir les pompiers pour des prunes, toi !... et tu veux mettre le feu à la femme de mon ami Poulardeau !

POMPONNE.

Je m’y oppose !

L’ÉCUREUIL.

Moi aussi ! il faut d’abord le prévenir... un si brave homme ! qui sur le Pont-Neuf... l’omelette au lard...

ENSEMBLE.

Air de Don Pasquale.

Il t’a/m’a prise étant sans place,

N’ sachant rien, faut en conv’nir ;

Du danger qui le menace,

Viens, courons le prévenir.

Ils remontent.

 

 

Scène X

 

L’ÉCUREUIL, POMPONNE, POULARDEAU

 

POULARDEAU, entrant par le fond.

Me voilà ! Ma femme est dans sa chambre sans doute...

POMPONNE.

C’est lui !

L’ÉCUREUIL.

Poulardeau ! ah ! brave homme !

POULARDEAU, saluant.

Monsieur, j’ai bien l’honneur...

Bas à Pomponne.

Qu’est-ce que c’est que ce pompier qui me salue avec effusion ?

POMPONNE.

C’est l’Écureuil.

L’ÉCUREUIL, à Poulardeau.

Ce bon Poulardeau ! je sais tout... elle m’a tout dit.

POULARDEAU.

Quoi ?

L’ÉCUREUIL.

L’omelette au lard et le Pont-Neuf ! c’est superbe, c’est magnifique !

POULARDEAU.

Le fait est que c’est un beau pont, maintenant !... Vous êtes venu pour le feu ?

L’ÉCUREUIL, avec attendrissement.

Ce pauvre ami ! Entre nous, voyez-vous, c’est à la vie à la mort !... parce que l’omelette au lard, le Pont-Neuf...

POULARDEAU, à part.

Il paraît que c’est son pont...

L’ÉCUREUIL.

Et pour commencer... ta femme, je te la ramènerai.

POULARDEAU.

Elle est partie ?

POMPONNE.

Non, mais le loup est entré dans la bergerie.

POULARDEAU.

Quelle bergerie ?

L’ÉCUREUIL.

La tienne.

POULARDEAU.

Je n’en ai pas.

L’ÉCUREUIL, à part.

Il ne comprend pas !... il est bête ! il a tout pour lui !

Haut.

Voyons... parle... qu’est-ce que tu veux ? qu’est-ce que tu désires ?

POULARDEAU.

Je n’ai qu’un désir : vendre mes essences, mes eaux de Cologne... J’en ai une cargaison que je ne peux pas écouler !

L’ÉCUREUIL.

Tu veux les écouler ?... on te les fera écouler.

 

 

Scène XI

 

L’ÉCUREUIL, POMPONNE, POULARDEAU, BEAUVOISIN

 

BEAUVOISIN, entrant et à part.

Sapristi ! je me suis brûlé les doigts.

Il s’ébouriffe les cheveux.

Vite ! vite ! mes enfants ! ne perdons pas de temps !

TOUS.

Quoi donc ?

BEAUVOISIN.

Le feu vient de se rallumer avec une intensité...

À part.

De trois fagots par seconde !

POULARDEAU et POMPONNE.

Ah ! mon Dieu !

Ils vont à la fenêtre pour regarder.

BEAUVOISIN, à part.

C’est donc bête !...

L’ÉCUREUIL, à part.

En voilà un tubercule qui m’agace !

À Beauvoisin, avec une rage contenue.

Comme ça vous avez remis du bois ?

BEAUVOISIN.

Un peu.

L’ÉCUREUIL.

Comme ça, vous faites joujou avec les pompiers, vous ?

BEAUVOISIN.

Chut ! emmène le mari, je te donnerai pour boire.

L’ÉCUREUIL.

Je n’ai pas soif !...

À part.

Oh ! quelle idée !... Tu vas me le payer !

Haut à Poulardeau, qui traverse pour aller à la chambre de sa femme.

Poulardeau !...

À part.

Je vas lui faire vendre son eau de Cologne !... Poulardeau ! au nom de la loi, je vous requiers...

POULARDEAU.

Pour quoi faire ?

L’ÉCUREUIL.

Pour faire la chaîne !

POULARDEAU.

Encore !

BEAUVOISIN, à part.

Bravo !

L’ÉCUREUIL.

Allons ! en route !

POULARDEAU, à part.

Sapristi ! un jour de noce ! Il est embêtant ce pompier !

Ensemble.

Air de Léocadie.

POULARDEAU.

Il faut, chez soi,

Quand on vous invite,

Céder bien vite

Au nom de la loi !

L’ÉCUREUIL, à Poulardeau.

Ah ! viens, crois-moi,

Partons au plus vite,

Pompier d’élite,

Je veille sur toi.

L’Écureuil et Poulardeau sortent par le fond.

 

 

Scène XII

 

BEAUVOISIN, POMPONNE

 

BEAUVOISIN.

Enfin me voilà maître de la place.

POMPONNE, à part.

C’est ce que nous allons voir !

BEAUVOISIN
se dirige vers la porte de gauche et rencontre Pomponne.

Tiens ! la bonne ! je vais l’envoyer coucher...

Haut.

Bonsoir, ma fille !

POMPONNE, sans bouger de place.

Bonsoir, monsieur.

BEAUVOISIN, à part.

Elle ne comprend pas.

Haut.

Bonsoir, ma fille !

POMPONNE, immobile.

Bonsoir, monsieur.

BEAUVOISIN.

Il est tard... tu dois avoir besoin de repos... et... Bonsoir, ma fille.

POMPONNE.

Bonsoir, monsieur.

BEAUVOISIN.

Eh bien ! qu’est-ce que tu fais là ?

POMPONNE, venant à lui.

Je vas vous dire... le feu... les pompiers... ça m’a émouvée... et comme j’ose pas rester seule, alors, je vas rester avec vous.

BEAUVOISIN.

Mais pas du tout ! je m’y oppose... va-t’en.

POMPONNE.

Non, je suis trop émouvée !

BEAUVOISIN.

Je me fiche pas mal que tu sois émouvée ; d’abord j’ai envie de dormir.

POMPONNE.

Je ne vous empêche pas.

BEAUVOISIN, faisant mine d’ôter son habit.

Je te préviens que je vais me déshabiller... Ah !

POMPONNE.

Je ne vous empêche pas.

BEAUVOISIN.

Hein ?

À part.

Ah ! çà, mais ! c’est une agrafe que cette fille-là !

Haut.

Où est ta chambre ?

POMPONNE, montrant la porte de droite.

Par là !

BEAUVOISIN, allant l’ouvrir.

Très bien !... Maintenant, file ! et plus vite que ça.

Il la prend par le bras.

POMPONNE, résistant.

Ah ! mais... ne me touchez pas, vous !

BEAUVOISIN.

Allons ! fourth ! fourth !

POMPONNE.

Voulez-vous me lâcher !

Elle prend Beauvoisin à la gorge, le fait tourner sur lui-même, et le colle contre la muraille.

BEAUVOISIN, se débattant.

Aïe ! finis donc ! sacrebleu, tu m’étrangles !

 

 

Scène XIII

 

BEAUVOISIN, POMPONNE, ADÈLE

 

ADÈLE, sortant de sa chambre.

Ce bruit, qu’y a-t-il ?

POMPONNE.

Madame !

Elle lâche Beauvoisin.

BEAUVOISIN, desserrant sa cravate.

Il était temps !

ADÈLE.

Que signifie ?

POMPONNE.

Dame !... c’est... c’est... Monsieur voulait m’embrasser.

BEAUVOISIN, stupéfait.

Moi ?

ADÈLE, à Pomponne.

C’est bien... sortez.

POMPONNE.

Mais, madame...

ADÈLE.

Allez !

POMPONNE

Oui, madame.

À part.

Oh ! mais je reviendrai.

Passant près de Beauvoisin et poussant un cri.

Aïe !

ADÈLE.

Quoi donc ?

POMPONNE.

Il me pince.

BEAUVOISIN, qui était assez loin de Pomponne.

Moi ?

Pomponne sort à droite.

 

 

Scène XIV

 

ADÈLE, BEAUVOISIN, puis POMPONNE

 

BEAUVOISIN, à part.

Par exemple ! en voilà un toupet de première classe !

Haut.

Ne croyez pas un mot...

ADÈLE.

Je m’étonne de vous trouver ici... Où est donc M. Poulardeau ?

BEAUVOISIN.

Depuis le feu, on ne l’a pas revu, il aura eu peur probablement ; mais je suis resté, moi, pour vous protéger, pour vous défendre...

POMPONNE, paraissant.

Madame a sonné ?

BEAUVOISIN.

Encore.

ADÈLE, à Pomponne.

Moi ?

BEAUVOISIN.

Mais non... personne n’a sonné. Allez donc à votre cuisine, ma chère... allez donc à votre cuisine !

Il la pousse à gauche.

POMPONNE.

C’est bien ! on y va...

Elle sort à gauche.

BEAUVOISIN.

Madame, nous n’avons pas une minute à perdre !... vite ! prenez mon bras.

ADÈLE.

Comment ?

BEAUVOISIN.

Sentez-vous la fumée ?...

Il tousse.

ADÈLE.

Non... Ce n’est donc pas fini ?

BEAUVOISIN.

Ah ! bien ! oui !... fini !

ADÈLE.

Et mon mari qui me laisse là... tandis que vous !...

BEAUVOISIN.

C’est au feu qu’on reconnaît les véritables passions.

Lui prenant la taille.

Pauvre petite chatte ! pauvre petit agneau.

Pomponne entre vivement et tire un cordon de sonnette qui est à la cheminée.

BEAUVOISIN et ADÈLE.

Hein ?

POMPONNE.

Madame a sonné ?

ADÈLE.

Moi ?

BEAUVOISIN.

Oui... Cours nous chercher un fiacre...

POMPONNE.

Comment ?

BEAUVOISIN, la poussant.

Mais va donc !

POMPONNE, à part.

Ça se gâte... je vais prévenir l’Écureuil.

Elle sort au fond.

ADÈLE.

Que voulez-vous faire ?

BEAUVOISIN.

Vous emmener.

ADÈLE.

Mais, monsieur...

BEAUVOISIN.

Chez Monsieur votre père ! Vite, votre châle, votre chapeau...

À part.

Je prends le boulevard extérieur et je la fais passer par la plaine des Vertus... ainsi nommée à cause de toutes celles qu’on y a promenées.

Haut.

Dépêchons-nous... Sentez-vous la fumée ?

ADÈLE, lui donnant le bras.

Me voici !

À part.

Dieu ! que j’ai peur.

BEAUVOISIN, à part.

C’est donc bête, ça !

Il aide Adèle à mettre le châle et le chapeau qu’elle a été prendre dans la chambre.

ENSEMBLE.

Air final d’Un cœur de grand’mère.

Partons au plus vite, et bientôt, je l’espère,

Vous serez,/Je serai, grâce à moi,/vous, chez M. votre/dans les bras de mon père.

Mais il faut se hâter ; dépêchons-nous donc, car

Tout dépend, songez-y, d’un instant de retard.

Ils gagnent la porte du fond.

 

 

Scène XV

 

ADÈLE, BEAUVOISIN, L’ÉCUREUIL

 

L’ÉCUREUIL, entrant vivement.

Ah ! sapristi ! sapristi !

ADÈLE et BEAUVOISIN.

Qu’y a-t-il ?

L’ÉCUREUIL.

Votre maison, c’est de l’amadou...

BEAUVOISIN.

Comment ?

L’ÉCUREUIL.

Il y a des crevasses dans votre cheminée... le feu a gagné les charpentes, et ça flambe !

BEAUVOISIN, à part.

Bigre !

L’ÉCUREUIL, à part.

Elle est bonne, cette frime-là !...

BEAUVOISIN, à part.

Que je suis bête ! je suis assuré !

À Adèle.

Je n’ai qu’une parole, madame, je vous ai promis de vous ramener chez M. votre père, et je vous y ramènerai.

L’ÉCUREUIL, étonné, à part.

Ah ! bah !

ADÈLE.

Ah ! monsieur, une pareille conduite... dans un pareil moment !

BEAUVOISIN.

Je suis comme ça, madame, le cœur d’abord... Quant à ma maison,

À part.

ça regarde la compagnie !

Haut.

Ne perdons pas de temps... Votre bras, madame.

L’ÉCUREUIL, se plaçant devant la porte.

Un instant ! c’est impossible !

ADÈLE et BEAUVOISIN.

Pourquoi ?

L’ÉCUREUIL.

Mais vous voulez donc être calcinés, gratinés ? Si vous saviez... votre escalier...

BEAUVOISIN.

Eh bien ?

L’ÉCUREUIL.

Il n’y en a plus... c’est une cascade de feu !

À part.

Ah ! tu te fiches des pompiers !

ADÈLE.

Ah ! mon Dieu !

BEAUVOISIN.

Diable ! diable ! diable ! Mais comment es-tu venu ?

L’ÉCUREUIL.

Oh ! nous autres pompiers, nous sommes habitués à marcher dans notre marchandise.

Lui mettant sa manche sous le nez.

Tenez, flairez-moi ça.

BEAUVOISIN.

Ça sent l’eau de Cologne.

L’ÉCUREUIL.

C’est le roussi.

À part.

Les fioles à Poulardeau.

BEAUVOISIN, allant et venant.

Diable ! diable ! diable ! diable !

L’ÉCUREUIL.

Vous paraissez ému.

BEAUVOISIN.

Tiens ! vous êtes charmant ! je n’ai pas envie d’être grillé comme un marron.

L’ÉCUREUIL.

D’Inde !

ADÈLE.

Ah ! monsieur, quoi qu’il arrive, croyez que ma reconnaissance...

BEAUVOISIN.

Trop bonne, certainement.

À part.

Si elle croit que je suis en train de jouer à ça !...

Haut.

Voyons, pompier, tirez-nous de là !

L’ÉCUREUIL, le prenant à part.

Êtes-vous un homme ?

BEAUVOISIN.

Parbleu !

L’ÉCUREUIL.

Eh bien, mon cher, nous sommes fichus !

BEAUVOISIN.

Mâtin !

 

 

Scène XVI

 

ADÈLE, BEAUVOISIN, L’ÉCUREUIL, POMPONNE

 

POMPONNE, arrivant par le fond.

Le fiacre est en bas.

ADÈLE et BEAUVOISIN.

Comment ?

L’ÉCUREUIL, à part.

Que le diable l’emporte !

BEAUVOISIN, à Pomponne.

Ah çà ! on passe donc ? tu as pu passer ?

POMPONNE.

Où ça ?

BEAUVOISIN.

Tiens ! encore une qui sent l’eau de Cologne !

L’ÉCUREUIL, toussant.

C’est le roussi !

BEAUVOISIN.

Tu as traversé la cascade ?

L’ÉCUREUIL, bas à Pomponne.

Dis que tu t’es brûlée.

POMPONNE.

Hein ?

À Beauvoisin.

Je me suis brûlée.

BEAUVOISIN.

Comment ça ?

POMPONNE, embarrassée.

En... mouchant la chandelle.

L’ÉCUREUIL, à part.

Patatras !

BEAUVOISIN.

Ta chandelle ?

POMPONNE.

Dame !

L’ÉCUREUIL, bas à Pomponne.

Tu ne fais que des bêtises ! trouve-toi mal !

POMPONNE.

Moi ?

L’Écureuil la pince au bras, elle pousse un cri.

Ah !

Elle tombe dans les bras de l’Écureuil.

L’ÉCUREUIL.

Elle se trouve mal !

ADÈLE, effrayée, se trouvant mal.

Ah ! mon Dieu !

BEAUVOISIN, la recevant.

À l’autre maintenant !... Madame !... madame !... nous n’avons pas le temps de flânotter !

UNE VOIX, sous la fenêtre.

Descendez les tonneaux de poudre !

BEAUVOISIN, ADÈLE et POMPONNE, terrifiés.

Ah ! mon Dieu !

BEAUVOISIN.

Des tonneaux de poudre !

L’ÉCUREUIL, bas à Pomponne.

De savon... as pas peur !

BEAUVOISIN, avec explosion.

Mais sapristi ! nous allons tous sauter ! Où sont-ils ces tonneaux ?

L’ÉCUREUIL.

Au-dessous, chez l’armurier... Tenez, là... juste où vous êtes !

BEAUVOISIN, faisant un bond de côté.

Fichtre !

À part.

Si je pouvais filer par la fenêtre !

ADÈLE.

Vous partez... sans moi ?

BEAUVOISIN, allant à la fenêtre.

Écoutez donc... dans ces moments-là, chacun pour soi.

À la fenêtre.

Tiens ! Poulardeau qui roule un tonneau dans la cour !

L’ÉCUREUIL, près de la fenêtre.

Ah ! c’est beau, c’est sublime ! le noble cœur !

BEAUVOISIN.

Quoi donc ?

L’ÉCUREUIL.

Vous ne comprenez pas qu’au péril de ses jours... il s’est jeté dans les flammes... pour en arracher ces tonneaux !

BEAUVOISIN.

De poudre ?

ADÈLE.

Lui !

POMPONNE, à Adèle.

Dame ! quand il s’agit de sa femme !

BEAUVOISIN.

Tiens ! elle est jaune, sa poudre.

L’ÉCUREUIL.

C’est de la poudre fulminante...

À part.

pour la barbe !

ADÈLE.

Tant de courage ! de dévouement !

L’ÉCUREUIL, à Adèle.

Pendant qu’ici...

POMPONNE, remontant au fond.

Le voici !

 

 

Scène XVII

 

ADÈLE, BEAUVOISIN, L’ÉCUREUIL, POMPONNE, POULARDEAU

 

POULARDEAU, entrant.

C’est fini !... Pristi ! que j’ai chaud !

BEAUVOISIN.

Poulardeau !

ADÈLE.

Mon ami !

POMPONNE.

Notre maître !

L’ÉCUREUIL.

Notre sauveur !

Chacun l’accable de caresses.

POULARDEAU.

Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce que j’ai fait ?

L’ÉCUREUIL, bas.

Taisez-vous donc !

Haut.

Il demande ce qu’il a fait ! Courage et modestie, voilà Poulardeau !

BEAUVOISIN.

Ah ! mon ami ! Comment pourrai-je jamais m’acquitter envers vous !

POULARDEAU.

Oh ! c’est très facile !

Présentant un papier à Beauvoisin.

Voilà !

BEAUVOISIN.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

POULARDEAU.

C’est la petite note.

BEAUVOISIN, lisant.

Cinq tonneaux d’essences... quinze cents francs... Eh bien ? qu’est-ce que vous voulez que je fasse de ça ?

L’ÉCUREUIL.

Payez !

POULARDEAU.

Je vous en dois mille pour mes trois termes... Reste à cinq.

BEAUVOISIN.

Comment ! reste à cinq ! Je vous trouve beau avec votre reste à cinq !

POMPONNE.

C’est pas de trop !

Elle remonte.

L’ÉCUREUIL.

Vous flanquez le feu dans vos tuyaux... c’est un luxe, ça se paie !

POULARDEAU.

Moi, on me dit : Au nom de la loi, défoncez vos tonneaux, jetez votre eau de Cologne ! alors, moi, je défonce et je jette... À qui la faute ?

L’ÉCUREUIL.

Voulez-vous que je fasse mon rapport ?

BEAUVOISIN, vivement.

Non ! c’est inutile !... C’est égal ! voilà une plaisanterie qui me coûte les yeux de la tête !

L’ÉCUREUIL.

Oui, mais tout n’est pas perdu.

BEAUVOISIN.

Comment !

L’ÉCUREUIL.

Votre cheminée est ramonée !

BEAUVOISIN.

Qu’il est bête ! ça coûte douze sous !

L’ÉCUREUIL.

Quand on dérange les pompiers, c’est plus cher que les ramoneurs !

POULARDEAU.

Pristi ! que j’ai envie de dormir !

Il remonte sa montre.

BEAUVOISIN, à Poulardeau.

Que faites-vous donc ?

POULARDEAU, regardant tendrement sa femme.

Je commence toujours par là !

BEAUVOISIN, le poussant.

Polisson !

À part.

Décidément, ma cheminée m’est tombée sur la tête !

ENSEMBLE.

Air final de Rosette et Nœud coulant (Palais-Royal).

Enfin, tout est fini,

Plus de crainte aujourd’hui,

Déjà le jour a lui ;

Et le jour,

De retour,

Éclaire en ce séjour

Et la joie et l’amour.

BEAUVOISIN, au public.

Air de Julie.

Messieurs, daignez écouter ma prière,

Vous qui d’esprit n’êtes jamais à court ;

Ne dites pas, pour le plaisir de faire

Un simple jeu de mots, un calembour :

« Si les auteurs, auxquels je m’intéresse,

Avaient joui tous deux de leur raison,

Au lieu de mettre en feu tout’ la maison,

Ils auraient dû brûler la pièce. » 

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