La jeunesse de Louis XIV (Alexandre DUMAS Père))

Comédie en cinq actes, en prose.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Vaudeville, le 20 janvier 1854.

 

Personnages

 

LOUIS XIV

LE DUC D’ANJOU (Monsieur), frère du Roi

CHARLES STUART

MAZARIN

MOLIÈRE

JEAN POQUELIN, tapissier du Roi

GUITAUT, capitaine des Gardes

BOUCHAVANNES, mousquetaire

LE COMTE DE GUICHE

LE MARQUIS DE MONTGLAT

LE DUC DE GRAMMONT

LE COMTE DE DANGEAU

LE DUC DE VILLEROI

LE DUC DE VILLEQUIER

LYONNE

LE TELLIER

LE SURINTENDANT FOUQUET

PIMENTEL, ambassadeur d’Espagne

GUÉNAUD, médecin

BERNOUIN, valet de chambre de Mazarin

BERINGHEN, secrétaire de la Reine mère

BRÉGY, mousquetaire

UN SERGENT

ANNE D’AUTRICHE

MADAME HENRIETTE

MARIE DE MANCINI

MADEMOISELLE DE LA MOTTE

GEORGETTE

CHARLOTTE

GENTILHOMMES

GARDES

PAGES

LAQUAIS

PIQUEURS

Etc.

 

Vincennes, 25-26 septembre 1658.

 

 

ACTE I

 

La salle du conseil, au château de Vincennes. Porte au fond ; porte à droite ; fenêtre à gauche. Douze fauteuils de maroquin et une grande table ronde couverte de drap vert, pour tout ameublement.

 

 

Scène première

 

MAZARIN, POQUELIN

 

MAZARIN, entrant.

Par ici, mon cer monsou Poquelin ! par ici !

POQUELIN, suivant Mazarin, un carnet à la main.

Oui, monseigneur, oui, me voici... J’additionne les demoiselles d’honneur. Les demoiselles d’honneur : deux mille livres.

MAZARIN.

Allez, allez touzours ! c’est au total que ze vous attends.

POQUELIN.

Monseigneur est trop juste pour chicaner un pauvre tapissier sur des fournitures où il gagne à peine cinq pour cent... sans compter la rapidité avec laquelle j’ai exécuté les ordres de monseigneur.

MAZARIN.

Essécouté ! essécouté ! il y a plous d’oun mois que vous êtes prévenou, mon bon ami.

POQUELIN.

Oh ! monseigneur !... Par bonheur, j’ai encore sur moi la lettre de M. Bernouin, votre valet de chambre... Tenez, monseigneur, la voici.

MAZARIN.

Inoutile, mon cer monsou Poquelin.

POQUELIN.

Pardon, mais je désire lire cette lettre à Son Éminence pour lui rappeler un tout petit paragraphe.

MAZARIN.

Oun paragraphe ? Ze ne sais pas ce que vous voulez dire !

POQUELIN, lisant.

« Mon cher monsieur Poquelin, Sa Majesté ayant décidé qu’elle passerait la saison des chasses dans son château de Vincennes, vous êtes invité à vous rendre incontinent dans ledit château avec tous vos ouvriers, afin que cette résidence, qui est complètement démeublée depuis qu’elle a servi de prison d’État, soit prête pour le 25 du présent mois de septembre... »

MAZARIN, l’interrompant.

Eh bien, ze ne vois point là de paragraphe, monsou Poquelin.

POQUELIN.

Le voici justement, monseigneur...

Reprenant sa lecture.

« Passez les nuits, et faites-les passer à vos hommes, si besoin est : le roi ne regardera pas à la dépense. Par ordre de M. le cardinal Mazarin, Bernouin, premier valet de chambre de Son Éminence. – Ce 7 septembre 1658. »

MAZARIN.

Eh bien, ensouite ?

POQUELIN, lui montrant la phrase.

Dame, voyez, monseigneur.

MAZARIN.

Quoi ?

POQUELIN.

« Passez les nuits, et faites-les passer à vos hommes, si besoin est : le roi ne regardera pas à la dépense. » C’est clair, monseigneur, il me semble.

MAZARIN, allongeant le doigt sur la lettre.

Qu’ya-t-il là ?

POQUELIN.

Il y a : le roi.

MAZARIN.

Très bien !... il n’y a pas : Le cardinale ; or, comme c’est monsou le cardinale qui est le trésorier, c’est avec monsou le cardinale que vous compterez, mon maître... Voyons le total, monsou Poquelin ! le total ! ou nous n’en finirons zamais.

POQUELIN, lui présentant son carnet.

C’est bien facile, monseigneur. Voici le total.

MAZARIN.

Pardon, ze préfère additionner moi-même.

Regardant sur la table.

Eh bien, mais votre table dou conseil ! il n’y a ni encre, ni papier, ni ploumes sour votre table dou conseil !

POQUELIN.

Je vais appeler, et demander ce que Votre Éminence désire.

MAZARIN.

Non, non ! cela nous ferait perdre dou temps. Il est nouf houres et demie, et le conseil il se réounit à dix houres... Ze trouverai bien quelque vioux papier dans ma poce.

Il tire  un papier.

Voilà ! Maintenant, prêtez-moi votre crayon.

Il s’assied.

Oh ! que l’on est mal sour vos fauteuils, monsou Poquelin !... Voyons, vous dites : « Salle à manzer : doux mille livres. »

Écrivant.

Doux mille livres... « Çambre à coucer dou roi, de la reine, de monsou le douque d’Anzou : quatre mille livres... Oh ! monsou Poquelin, si ce n’était pas pour le roi !... ma c’est pour le roi.

Écrivant.

Quatre mille livres... « Çambre à coucer de Sa Mazesté la reine d’Angleterre et de madame Henriette, sa fille : doux mille livres. » Ze vous demande oun pou : elles étaient si bien au Louvre ! Qu’avaient-elles besoin de venir à Vincennes ? Enfin, pouisqu’il le faut, azoutons doux mille livres... « Çambre à coucer de monsignor l’éminentissime cardinale Giulio Mazarini ; antiçambre pour recevoir à son petit et à son grand lever ; cabinet pour monsou Bernoin, son valet de çambre : houit mille livres.3 Pour cela, il n’y a rien à dire, et ce n’est pas trop cer !

Écrivant.

Houit mille livres. Pour la çambre de très  haute et très pouissante demoiselle Marie de Mancini, nièce de l’éminentissime cardinale : trois mille livres. » Trois mille livres pour la çambre de cette petite fille ? Oh ! oh ! monsou Poquelin !

POQUELIN.

Monseigneur, j’ai reçu, à cet endroit, une recommandation particulière.

MAZARIN.

Et de qui, ze vous prie ?

POQUELIN.

De M. Bontemps, valet de chambre de Sa Majesté, qui est venu me trouver, et qui m’a ordonné, de la part du roi, de ne rien négliger pour que l’appartement de mademoiselle de Mancini fût convenable.

MAZARIN.

Ah ! ah !

POQUELIN.

Oui, monseigneur.

MAZARIN.

Bontemps ! ce brave Bontemps ! de la part de Sa Majesté !

POQUELIN.

C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire.

MAZARIN, à part, se frottant les mains.

Per Bacco ! Ze m’étais bien aperçou que le roi s’occoupait de ma nièce !...

Haut.

Très bien, monsou Poquelin ! très  bien ! Ze vous passe celle-là encore ; mais c’est sour le reste que nous allons avoir à cicaner, ze vous eu préviens... Houm ! « Çambre à coucer des demoiselles d’honnour : doux mille livres. » Doux mille livres, cer monsou Poquelin, pour de semblables péronnelles !

POQUELIN.

Elles sont six, monseigneur... C’est trois cent trente-trois livres six sous huit deniers par tête.

MAZARIN.

Eh ! mordiou ! il fallait les faire coucer doux dans la même çambre ! Vous nous rouinez ! Ah !...

Écrivant.

Doux mille livres ! « Enfin, pour la salle dou conseil : quatorze cent quarante livres. Total : Vingt-doux mille quatre cent quarante livres. » Pécaïre ! comme vous y allez, monsou Poquelin ! Par bonheur pour vous, comme ze souis pressé, nous mettrons tout cela, pour faire oun compte rond, à vingt mille livres.

POQUELIN.

Mais réfléchissez donc, monseigneur... Impossible !

MAZARIN.

C’est convenou. Vous viendrez cercer votre ordonnance dans houit zours.

POQUELIN.

Monseigneur, si c’était un effet de votre bonté...

MAZARIN.

Ma bonté ! ma bonté ! ze sais bien qu’elle est grande... Voyons, mon cer Poquelin, que loui demandez-vous, à ma bonté ?

POQUELIN.

Puisque Votre Éminence a le crayon à la main, il ne lui en coûterait pas plus d’ordonnancer cette petite somme tout de suite ; et, en considération de ce que je toucherais de l’argent comptant, je consentirais à la réduction imposée par monseigneur.

MAZARIN.

Et sour quoi ordonnancer ? Ze n’ai point d’état.

POQUELIN.

Oh ! je me contenterai de ce bout de papier... La signature de monseigneur est excellente, et, au lieu que monseigneur mit là : « Bon pour vingt mille livres, » je voudrais qu’il y mît : « Bon pour un million. »

MAZARIN.

Bon pour oun million ! Et où voudriez-vous donc que ze le prisse ?... Ma il me faudrait vendre zousqu’à ma barrette, cer monsou Poquelin, pour payer oun million, et encore !

Il signe.

Tenez, pouisque vous le voulez assoloument... Ma, en vérité, ze souis d’une faiblesse pour vous !...

Il prend le chiffon de papier et le lui donne.

POQUELIN, ouvrant le papier, et lisant.

Oh ! monseigneur !

MAZARIN.

Monsignor ! monsignor ! Quoi encore ?

POQUELIN.

Mais Votre Éminence a remis le payement à une année... Voyez ! « 25 septembre 1659. »

MAZARIN.

Ai-ze remis à oune année ?

POQUELIN.

Mais oui.

MAZARIN.

Ze me souis trompé, alors : ze croyais avoir mis à doux années... Rendez-moi ce papier, monsou Poquelin... Oh ! cette maudite Fronde ! cette maudite Fronde ! elle nous a rouinés de fond en comble !

POQUELIN, retirant le papier.

Eh bien, monseigneur, je consentirai à attendre... si Son Éminence veut m’accorder une grâce...

MAZARIN.

Oune grâce ? Non !

POQUELIN.

Une grâce qui ne coûtera rien à monseigneur.

MAZARIN.

Alors, parlez ! voyons.

POQUELIN.

Monseigneur sait que j’ai le malheur d’avoir un fils.

MAZARIN.

Oui, ce drôle de Molière, qui s’est fait, ze crois, poète et comédien, au lieu d’assepter la sourvivance de tapissier valet de çambre dou roi.

POQUELIN.

Justement, monseigneur. Eh bien, si monseigneur voulait me donner une lettre de cachet pour l’appréhender au corps, et le mener en prison jusqu’à ce qu’il ait renoncé à faire des vers et à jouer la comédie...

MAZARIN.

Eh bien, mon ami ?

POQUELIN.

Eh bien, monseigneur, je crois que je mettrais volontiers mon acquit au bas de cette note, quoique n’ayant rien touché.

MAZARIN.

Ouais ! Signez vite !

Il le fait passer devant lui, puis l’arrête.

Mais non, diavolo !

POQUELIN.

Quoi, monseigneur ?

MAZARIN, à part.

Ze me souviens que ce drôle est protézé par le prince de Conti, mon cer nevou, dont il a été le camarade de collèze... Peste ! Son Altesse elle n’aurait qu’à se facer, et ézizer le million que z’ai promis pour dot à ma nièce Anne Martinozzi ! ce serait payer de ma poce, et oun pou cer, l’amoublement dou çâteau de Vincennes.

POQUELIN.

Eh bien, monseigneur ?

MAZARIN.

Eh bien, mon cer Poquelin, mon désir de vous être agréable me faisait oublier que les lettres de cacet sont affaires d’État, et, par conséquent, regardent Sa Majesté... Ze ne me mêle pas d’affaires d’État, moi.

POQUELIN.

Comment ! monseigneur ne se mêle pas d’affaires d’État ?

MAZARIN.

Eh ! mon cer ami, le roi est mazour depouis six ans : adressez-vous au roi.

POQUELIN.

Au roi ! mais quand pourrai-je le voir, le roi ?

MAZARIN.

Quand vous voudrez... Demain, auzourd’houi, dans oune houre... Sa Mazesté doit même dézà être ici : il y a grande partie de casse dans la forêt, à la souite dou conseil que nous récounissons pour essayer d’avoir oun pou d’arzent... Comme tapissier valet de çambre dou roi, vous avez vos entrés partout : tâcez de saisir Sa Mazesté au passaze, et de loui faire signer votre factoure... le pistolet sour la gorze, monsou Poquelin ! le pistolet sour la gorze !

POQUELIN, à part.

Oh ! si jamais mon coquin de fils fait une comédie sur un avare, et qu’il soit embarrassé de trouver son modèle, je le lui fournirai, moi !

MAZARIN.

Vous dites, mon cer monsou Poquelin ?

POQUELIN.

Je dis que je verrai le roi, monseigneur.

MAZARIN.

Oui, affaire d’État ! cela regarde le roi. Allez, monsou Poquelin ! allez !

POQUELIN, près de sortir, rencontrant Anne d’Autriche sur la porte.

Ah ! Sa Majesté la reine !

 

 

Scène II

 

MAZARIN, POQUELIN, ANNE D’AUTRICHE, BERINGHEN

 

ANNE.

Ah ! c’est vous, Poquelin ? Je vous cherchais.

POQUELIN.

Votre Majesté sait que je suis à ses ordres.

ANNE.

Tant mieux, car j’ai de la besogne pressée à vous donner.

POQUELIN.

À moi, madame ?

ANNE.

À vous... Suivez Beringhen, et il vous expliquera ce que je désire.

POQUELIN, s’inclinant.

Majesté !...

ANNE.

Puis, la chose terminée, vous passerez chez le roi, Beringhen, et lui direz que je l’attends.

BERINGHEN.

Oui, Majesté. – Venez, monsieur Poquelin.

 

 

Scène III

 

MAZARIN, ANNE D’AUTRICHE

 

MAZARIN.

Sans trop de couriosité, madame, oserai-ze vous demander ce que Beringhen et Poquelin ont à faire ensemble ?

ANNE.

Monsieur le cardinal, ils ont à meubler un appartement... Mais, soyez tranquille, c’est moi qui paye l’ameublement sur ma cassette particulière.

MAZARIN.

Oun appartement ?

ANNE.

Oui ; cela vous inquiète ?

MAZARIN

La reine sait que z’ai fait Moubler oun appartement pour elle, oun appartement pour le roi, oun pour le douque d’Anzou !...

ANNE.

Des chambres, monsieur le cardinal.

MAZARIN.

Des çambres ou oun appartement, c’est touzours la même çose... Oun pour la reine d’Angleterre, oun pour sa fille, oun pour moi et pour ma nièce Marie, et six çambres pour les demoiselles d’honnour.

ANNE.

Je viens de les visiter, monsieur.

MAZARIN.

Eh bien ?

ANNE.

Eh bien, avec tout cela, voyez comme je suis exigeante ! je trouve qu’il n’y a pas assez d’appartements.

MAZARIN.

La reine attend quelqu’oun ?

ANNE.

Justement.

MAZARIN.

C’est oun secret ?

ANNE.

De famille, oui, monsieur, mais qui peut devenir un secret d’État.

MAZARIN.

Eh bien, mais ze souis oun pou de la famille...

ANNE.

Et beaucoup dans l’État ! À ce double titre, vous avez donc droit à être mis dans la confidence, c’est trop juste. Sommes-nous seuls ?

MAZARIN.

Parfaitement seuls, et, à part le mousquetaire qui se promène devant cette porte... Ma...

ANNE.

Mais, en parlant bas, voulez-vous dire, c’est comme s’il n’y était pas ; et, à la cour, on est habitué à parler bas.

Elle fait signe à Mazarin, qui s’approche et s’appuie sur son fauteuil.

Monsieur le cardinal ?

MAZARIN.

Madame ?

ANNE.

Avez-vous réfléchi parfois que le roi était an âge d’être marié ?

MAZARIN.

Peccato ! ze crois bien ! Ze ne réflécis qu’à cela... et, ici, tenez, tout à l’houre, là, sour ce fauteuil, z’y pensais encore, et ze disais, comme vous :  

Se frottant les mains.

« Le roi est en âze d’être marié ! »

ANNE.

Ah ! vraiment ?

Regardant Mazarin.

Est-ce que vous aviez quelque idée là-dessus ?

MAZARIN.

Moi, madame ? Aucoune !

ANNE.

Plus d’une fois nous avons cherché ensemble la femme qui pourrait lui convenir.

MAZARIN.

C’est vrai ; nous avons passé en revoue toutes les princesses à marier, et, malhourousoment, pour oune raison ou pour oune autre, ancoune ne pouvait être reine de France...

ANNE.

L’infante Marie-Thérèse nous eût convenu de tous points, si elle n’eût pas été fille unique, et, par conséquent, destinée au trône d’Espagne. Or, à moins que ma belle-sœur la reine d’Espagne, qui est enceinte, ne mette au monde un fils, il ne faut absolument pas songer à l’infante.

MAZARIN.

Hélas ! non.

ANNE.

Cependant, le roi grandit, monsieur ; le roi se fait homme ; le roi a vingt ans. Avec les années, les passions de la jeunesse vont succéder aux caprices de l’enfance. Jusqu’ici, il n’a été qu’amoureux ; mais, un jour, – chose plus grave, – il peut aimer !... À tous ces caprices peut succéder une passion réelle !...

MAZARIN.

Réelle ! ah ! et pour qui ?

ANNE.

Le sais-je, moi ? Pour quelque demoiselle plus adroite on plus ambitieuse que les autres, qui, bien dirigée par ses parents, lui fasse faire quelque sottise...

MAZARIN.

Ah ! Votre Mazesté craint cela ?

ANNE.

Oui, et voilà pourquoi je prends mes précautions. Jusqu’à présent, le roi nous a obéi, monsieur le cardinal. Le roi vous craint et le roi m’aime. Nous avons conservé, même sur sa jeunesse, ce pouvoir que notre âge avait le droit de s’arroger sur son enfance, et contre lequel, croyez-moi, il est tout prêt à se révolter. Que la lutte s’engage sérieusement, – je connais ce caractère altier, – il nous courbera tout aussi bien que les autres, monsieur !

MAZARIN.

Eh ! eh ! madame, ze souis forcé d’avouer qu’il y a beaucoup de vrai dans ce que vous dites là.

ANNE.

Oh ! tout, monsieur, tout est vrai !

MAZARIN.

Eh bien, qu’a résolou Votre Mazesté ?

ANNE.

Une chose que je vais vous dire, monsieur le cardinal, et que je n’ai encore dite à personne. J’ai écrit à ma belle-sœur Christine de France, veuve du duc Amédée Ier de Savoie, de venir passer quelques jours avec nous, et d’amener sa fille Marguerite, charmante enfant de dix-sept ans, dont j’espère que le roi deviendra amoureux. Marguerite ferait un parti fort convenable à mon fils. Ne trouvez-vous pas, monsieur le cardinal ?

MAZARIN, pensif.

Si fait ! ze le trouve, madame.

ANNE.

Voilà pourquoi j’ai besoin d’un appartement en dehors des appartements déjà préparés. J’attends, ce soir ou demain, la duchesse Christine et la princesse Marguerite.

MAZARIN.

Bon.

ANNE.

Et j’ai fait prévenir, par Beringhen, le roi de venir me joindre ici.

MAZARIN.

Sa Mazesté veut le mettre au courant de ses prozets ?

ANNE.

Non pas ! ce serait le mettre en garde contre ce que je désire. Je veux, au contraire, qu’il ne voie dans sa cousine Marguerite qu’une visiteuse ordinaire... Ah ! voici mon messager !

 

 

Scène IV

 

MAZARIN, ANNE D’AUTRICHE, BERINGHEN

 

ANNE.

Eh bien, Beringhen ?

BERINGHEN.

Madame, le roi n’est pas encore arrivé de Paris, ou, du moins, personne ne l’a encore vu à Vincennes.

ANNE.

Ah ! vraiment ?

Avec intention.

Et mademoiselle de Mancini est-elle arrivée, elle ?

BERINGHEN.

Oui, madame ; car je viens de l’apercevoir à sa fenêtre.

ANNE.

Et sa fenêtre donne sur la route de Paris, il me semble ?... N’est-ce pas, monsieur le cardinal ?

MAZARIN.

Ze crois que oui.

ANNE.

Mais cela m’inquiète, cette absence du roi. Voyez-y donc, monsieur de Mazarin. Vous devez connaître des gens qui savent mieux que nous où il peut être. Quoique vous ne songiez probablement pas à le consulter, vous désirez que Louis assiste au conseil qui va se tenir, n’est-ce pas ?

MAZARIN.

Oui, madame, oui, ze désire certainement qu’il y assiste, loui et tout ce que nous avons ici de zentilshommes.

ANNE.

Allez donc, monsieur de Mazarin, et voyez de vos propres yeux. Vous connaissez la nouvelle fable de M. de la Fontaine, l’Œil du Maître ?

MAZARIN.

Z’y vais, madame ! z’y vais !

À part.

Oh ! elle se doute de quelque çose !...

 

 

Scène V

 

ANNE D’AUTRICHE, BERINGHEN

 

ANNE, regardant Mazarin s’éloigner.

Beringhen !

BERINGHEN.

Madame ?

ANNE.

Vous ne m’avez pas dit tout ce que vous aviez à me dire, n’est-ce pas ?

BERINGHEN, les yeux sur l’antichambre.

Non, madame, pas tout à fait.

ANNE.

Au moment du départ, le roi ne s’est-il pas plus particulièrement occupé d’une personne que d’une autre ?

BERINGHEN.

Si fait, madame ! il a accompagné mademoiselle de Mancini, chevauchant à sa portière, en costume de chasse, et cela jusqu’au faubourg Saint-Antoine ; là seulement, il a pris congé d’elle.

ANNE.

Sait-on ce qu’il a dit en la quittant ?

BERINGHEN.

Voici ce qu’on a entendu : Comme mademoiselle de Mancini manifestait la crainte que cette séance du parlement annoncée pour aujourd’hui ne retardât la partie de chasse engagée : « Mademoiselle, a dit le roi, vous pourrez assurer à ceux qui vous interrogeront à ce sujet que ce n’est point une centaine de robins assemblés au palais de justice qui m’empêcheront de lancer le cerf à l’heure convenue. » Et, à ces mots, il a tourné bride avec MM. de Saint-Aignan, de Villeroi et de Guiche, et il est rentré dans Paris au grand galop de son cheval.

ANNE, pensive.

Dans Paris ! Où peut-il être allé ?

 

 

Scène VI

 

ANNE D’AUTRICHE, BERINGHEN, GUITAUT, en pourpoint de buffle et en cuirasse, costume de service de la fin de Louis XIII

 

GUITAUT, brusquement.

Si je suis importun, j’en demande pardon à Votre Majesté, et je me retire.

ANNE.

Importun, toi, Guitaut ? Jamais ! Je suis toujours, au contraire, heureuse de te voir et aise de te parler.

Elle lui donne sa main à baiser.

GUITAUT.

Eh bien, c’est comme moi, Majesté : je suis toujours content quand je vous parle et heureux quand je vous vois !

ANNE, à Beringhen.

Beringhen, promenez-vous dans la cour du château, sans perdre la porte de vue, et, aussitôt le roi arrivé, que je sache, s’il est possible, d’où il vient et où il va.

BERINGHEN.

Oui, madame.

Il sort.

 

 

Scène VII

 

ANNE D’AUTRICHE, GUITAUT

 

ANNE.

Viens, Guitaut ! viens ! tu es mon vieil ami, toi !

GUITAUT.

Et je m’en vante !

ANNE.

Tu as raison, car tu m’as donné, toi, plus d’une preuve d’amitié.

GUITAUT.

Votre Majesté veut dire de dévouement ?

ANNE.

Je n’oublierai jamais que c’est toi qui as amené le roi Louis XIII au Louvre, dans la soirée du 5 décembre 1637.

GUITAUT.

Et qui, après l’avoir amené au Louvre, l’ai poussé dans votre chambre, où il n’était pas entré depuis six ans, et d’où il n’est sorti que le lendemain à neuf heures du matin.

ANNE, souriant derrière son éventail.

Tu as bonne mémoire, Guitaut.

GUITAUT.

Bon ! et, si la mémoire faiblissait, le roi Louis XIV, né le 5 septembre 1638, serait comme un souvenir vivant pour la rafraîchir.

ANNE.

Mais ce n’est point là tout ce que tu as fait pour moi, Guitaut.

GUITAUT.

Non ; en ma qualité de capitaine des gardes, j’ai eu l’avantage d’arrêter, par votre ordre, d’abord M. le duc de Beaufort, puis M. de Condé, puis M. de Conti, puis M. de Longueville. Ne parlons ni de M. de Conti, ni de M. de Longueville, que je vous donne par-dessus le marché ; mais, sans me vanter, beaucoup peut-être ne se fussent pas cru la main assez solide pour prendre au collet le roi des halles et le vainqueur de Rocroy !

ANNE.

Et, depuis, mon cher Guitaut, tu as encore arrêté Broussel.

GUITAUT.

Peuh ! un conseiller ! cela ne vaut pas la peine d’en parler.

ANNE.

Puis M. de Gondy.

GUITAUT.

Non, Votre Majesté fait erreur : celui-là, c’est Villequier qui lui a fait son affaire.

ANNE.

Ah ! c’est vrai ! Mais que veux-tu, mon cher Guitaut ! on ne prête qu’aux riches.

GUITAUT.

Mordieu ! je n’étais pas là quand la chose s’est faite ; je l’ai bien regretté ! Et si Sa Majesté eût daigné m’écrire, comme le roi Henri IV à Crillon : « Pends-toi, Guitaut ! » je crois, foi de gentilhomme ! que je me fusse pendu !

ANNE.

Ainsi donc, si l’occasion se présentait de me donner quelque nouvelle preuve de dévouement du même genre... ?

GUITAUT.

Que la reine fasse un signe de l’œil, ou un geste de la main – ça ou ça –, et celui que la reine m’aura fait l’honneur de me désigner est d’avance à la Bastille !

ANNE.

Quel qu’il soit ?

GUITAUT.

Quel qu’il soit ! Je trouve même qu’il y a longtemps qu’on n’a arrêté personne.

ANNE.

Silence, mon cher Guitaut ! quelqu’un !

La porte latérale s’ouvre.

GUITAUT, se penchant.

Oh ! ce n’est pas quelqu’un : c’est M. le duc d’Anjou.

À part, se retirant et frisant sa moustache.

Oh ! oh ! est-ce que le bon temps va revenir, que l’on me caresse ?

 

 

Scène VIII

 

ANNE D’AUTRICHE, LE DUC D’ANJOU

 

ANNE.

C’est toi, Philippe ?

D’ANJOU.

Oui, madame.

ANNE.

Oh ! par bonheur, il n’y a personne, et tu peux m’appeler ma mère.

D’ANJOU.

Tant mieux ! car j’ai une grâce à te demander.

ANNE.

Laquelle ?

D’ANJOU.

Mais, d’abord, comment me trouves-tu, ce matin, petite mère ?

ANNE.

Beaucoup trop beau pour un homme !

D’ANJOU.

Bon ! toi aussi ?... Imagine-toi que le chevalier de Lorraine m’a fait faire une pommade pour les lèvres... Tiens, regarde mes lèvres.

ANNE.

Elles sont, en effet, d’une adorable fraîcheur.

D’ANJOU.

Et que Guiche m’a apporté un opiat pour les dents... Vois.

ANNE.

Tes dents sont si belles, mon enfant, qu’elles n’ont pas besoin d’opiat.

D’ANJOU.

Il n’y a rien de si beau, petite mère, qui ne puisse s’embellir encore.

ANNE.

Mais pourquoi donc veux-tu être si beau, je te le demande ?

D’ANJOU.

Mais pour plaire, donc !

ANNE.

Regarde le roi : est-ce qu’il passe tout son temps à sa toilette !

D’ANJOU.

Le roi est le roi : il n’a pas besoin de plaire, puisqu’il peut commander, lui.

ANNE.

En entrant ici, tu me parlais d’une grâce...

D’ANJOU.

Ah ! oui, c’est vrai.

ANNE.

Eh bien ?

D’ANJOU.

Oh ! c’est une chose à laquelle je tiens tout à fait, je t’en préviens, petite mère... Ah ! à propos, tu as vu mes gants de peau d’Espagne ?

ANNE.

Non, mais je les vois.

D’ANJOU.

C’est Manicamp qui me les a fait faire... Hein ! comme ils sentent bon ! Toi qui adores les parfums, cela doit te convenir.

ANNE.

Prends garde ! si, à force de les aimer, toi, tu allais me les faire prendre en haine !

D’ANJOU.

Oh ! il n’y a pas de danger !

Imitant l’accent de Mazarin.

« Avec des parfoums et dou beau linze, on condouirait la reine Anne d’Autrice en enfer ! »

ANNE.

Eh bien, monsieur !

D’ANJOU.

Ce n’est pas moi, petite mère, qui dis cela : c’est monsou le cardinale !

ANNE.

Et ta demande ? Voyons !

D’ANJOU.

C’est juste ! Voici ce que c’est. Il paraît que M. de Conti, qui est un prince très savant, a été élevé chez les Jésuites de Clermont, avec le fils de notre tapissier Poquelin.

ANNE.

Oui. Après ?

D’ANJOU.

Ah ! à propos de tapissier, comme c’est mal meublé ici ! Et ces coussins, sont-ils durs ! ils me brisent les genoux.

ANNE, riant.

Tu sais que M. de Mazarin est économe.

D’ANJOU.

Oh ! oui, et mon frère aussi le sait. Te rappelles-tu, petite mère, le jour où M. le surintendant des finances avait donné à Louis deux cents pistoles ?

ANNE.

Oui.

D’ANJOU.

Et où, ce pauvre frère ayant eu l’imprudence de les faire sonner dans son haut-de-chausses, monsou de Mazarin lui a dit avec son çarmant petit assent de Pissina : « Qu’est-ce que z’ai entendou, mon cer prince ? Vous avez de l’arzent, ze crois ? » et lui a pris ses deux cents pistoles, quoique Louis se soit bien débattu ?

ANNE.

Chut ! ne disons pas de mal de M. de Mazarin, qui t’aime tant !

D’ANJOU.

Lui ? Il me fait les blanches dents ; mais, au fond, il ne peut pas me souffrir, j’en suis sûr.

ANNE.

Philippe !...

D’ANJOU.

Vous avez raison, petite mère. Revenons à ma demande... Eh bien, ce fils de notre tapissier qui se nomme Molière, il paraît que c’est un garçon de mérite. M. de Conti lui a offert la place de son secrétaire, qu’il a refusée... Il est vrai que, comme M. de Conti est un peu vif, on prétend qu’il a tué l’ancien d’un coup de pincettes ; ce qui n’était pas engageant pour le nouveau, tu en conviendras... Enfin, ce Molière est enragé du théâtre ; il fait des comédies qu’il joue lui-même... – Ah ! quand y aura-t-il un nouveau ballet ? Le costume de la nymphe Écho m’allait si bien !

ANNE.

Je crois que ton frère ne demanderait pas mieux que d’en faire danser un nouveau ; mais l’argent manque.

D’ANJOU.

Comment, l’argent manque ? Je croyais que les édits étaient rendus.

ANNE.

Oui ; mais le parlement refuse de les enregistrer.

D’ANJOU.

Oh ! quel malheur ! Vilain parlement ! J’ai toujours pensé, moi, qu’il n’y avait rien de bon à tirer de gens si laids et si mal habillés !... Donc, pour en revenir au protégé de M. de Conti, le nevou de monsou le cardinale...

ANNE.

Encore !

D’ANJOU.

Il désire... Ah ! mon Dieu, comment cela s’appelle-t-il donc ? il désire... Ah ! j’y suis ! un privilège de théâtre.

ANNE.

Oh ! mais un privilège de théâtre, cela regarde le roi.

D’ANJOU.

Le roi ?

ANNE.

Oui, c’est une grande affaire ! une affaire d’État !

D’ANJOU.

Alors, les affaires d’État, cela regarde mon frère ?

ANNE.

Sans doute, puisqu’il est roi.

D’ANJOU.

Mais la guerre alors, ce n’est point affaire d’État ; la paix, ce n’est point affaire d’État ; les finances, ce n’est point affaire d’État ; les alliances avec l’étranger, ce n’est point affaire d’État.

ANNE.

Pourquoi cela ?

D’ANJOU.

Dame, puisque vous vous en chargez, M. de Mazarin et toi, petite mère... Tiens, veux-tu que je te dise ? J’ai peur que mon pauvre frère Louis XIV ne ressemble beaucoup à notre auguste père Louis XIII, à qui le cardinal de Richelieu, le grand cardinal, comme on l’appelle depuis qu’il est mort, n’avait laissé, pour office royal, que le privilège de guérir les écrouelles.

ANNE.

Te tairas-tu, méchant enfant ?

D’ANJOU.

Eh bien, moi, petite mère, je ne suis pas un si grand politique que Sa Majesté Anne d’Autriche, et surtout que monsou de Mazarin ; mais, si j’étais à leur place à tous les deux, eh bien, parole d’honneur ! je lui laisserais quelque chose à faire, à ce pauvre Louis, de peur qu’un beau jour...

ANNE.

Eh bien ?

D’ANJOU.

De peur qu’un beau jour, comme on ne veut le charger de rien, lui ne se charge de tout : guerre, paix, finances, alliances, mariage. Tenez-vous-le pour dit !... En attendant, comme M. Molière est chez moi – vu que, lorsqu’il a appris que son père était à Vincennes, il n’a plus eu qu’une crainte : celle de rencontrer son père, qui, dit-on, veut le faire mettre dans une prison d’État ; – or, dis-je, comme M. de Molière est chez moi, comme les privilèges de théâtre rentrent, à ce que l’on assure, dans les grandes attributions que l’on a réservées au roi, ou que le roi s’est réservées, je vais ménager à M. Molière une entrevue avec Louis ; et, ma foi ! il se débarbouillera avec le grand prince comme il l’entendra. Quant à moi, j’aurai fait, dans cette grande affaire, tout ce que j’aurai pu...

Se regardant dans la glace de l’éventail de sa mère.

jusqu’à en défriser ma perruque !

ANNE.

Silence !

D’ANJOU, regardant du côté de la porte.

Je crois bien, silence ! voici les grands conseillers de la couronne, monsou le cardinale en tête... M. le Tellier, M. le surintendant des finances... Je l’aime assez, celui-là : c’est lui qui tient l’argent ; il en offre toujours, et il en donne quelquefois. Par malheur, le parlement refuse celui qu’il offre, et le cardinal reprend celui qu’il donne !... Puis M. de Villeroi, M. de Gramont, M. de Montglat, M. de Villequier, le conseil tout entier enfin !... Oh ! comme on va royalement s’ennuyer ici !... Maman, où est donc mon frère ? Je croyais que c’était là un des privilèges qui lui étaient réservés, et qu’on n’avait pas le droit de s’ennuyer sans lui.

 

 

Scène IX

 

ANNE D’AUTRICHE, LE DUC D’ANJOU, MAZARIN, LE TELLIER, LYONNE, LE SURINTENDANT DES FINANCES, LE DUC DE GRAMONT, LE DUC DE VILLEROI, LE MARQUIS DE MONTGLAT, LE DUC DE VILLEQUIER, GUITAUT, GENTILSHOMMES

 

MAZARIN, qui est entré le premier.

Prenez place, messiours.

Allant à Anne d’Autriche.

Madame, personne ne sait où est le roi, et, d’honnour ! pas plous moi que les autres.

ANNE.

Alors, faites, monsieur le cardinal, faites.

MAZARIN, aux conseillers.

Messiours, vous savez pour quelle cause vous êtes rassemblés. Sour la présentation de monsou le sourintendant des finances, des édits ont été signés par Sa Mazesté ; il s’azissait de nouvelles tasses que rendaient indispensables les besoins de l’État. Avant-hier, le parlement, intimidé sans doute par la présence dou roi, a promis de les enrezistrer ; mais, hier et auzourd’houi, le parlement revient, à ce qu’il paraît, sour sa promesse ; il y a grande assemblée de ces messiours, au palais de zoustice. À votre avis, messiours, que faut-il faire ?

GUITAUT.

Il faut arrêter le parlement, et le fourrer à la Bastille !

MAZARIN.

Qui a parlé là-bas ?

GUITAUT, s’avançant.

Moi, morbleu !

MAZARIN.

Ah ! c’est vous, mon cer Guitaut ? Bonzour, Guitaut !

GUITAUT.

Que l’on me charge de l’opération, et elle sera bientôt faite.

MAZARIN.

Messiours, vous avez entendou la proposition de Guitaut ; qu’en dites-vous ?

LA TELLIER.

Le parlement est un corps avec lequel il faut compter ; il nous l’a appris, monseigneur...

LYONNE.

Il a droit de remontrance.

LE SURINTENDANT.

Oui ; mais je nie qu’il ait droit de refus.

LE DUC DE GRAMONT.

Messieurs, voici ce que je propose...

MAZARIN.

Écoutez monsou le douque de Gramont, messiours ; c’est oun homme d’esprit !

LE DUC DE GRAMONT.

Je remercie Votre Éminence. Le compliment est d’autant plus flatteur qu’elle s’y connaît.

Bruit, rumeurs dans les antichambres.

MAZARIN.

Silence !

LE DUC DE GRAMONT.

Voici donc ce que je propose...

Le bruit et le mouvement augmentent

 

 

Scène X

 

LES MÊMES, BERINGHEN

 

BERINGHEN, entrant vivement.

Le roi, messieurs !

TOUT LE MONDE.

Le roi !

La porte se démasque ; le roi paraît, en habit de chasse rouge, le feutre sur la tête, de grandes bottes aux jambes, le fouet à la main. Derrière lui, la jeune cour, faisant opposition, par le costume, avec l’ancienne : Saint-Aignan, le marquis de Villeroi, le comte de Guiche, etc., etc.

 

 

Scène XI

 

LES MÊMES, LE ROI, LE DUC D’ANJOU, LE COMTE DE GUICHE, LE MARQUIS DE VILLEROI, SAINT-AIGNAN

 

LE ROI.

Salut, messieurs ! Il y a conseil, à ce qu’il paraît ?

MAZARIN.

Sire, Votre Mazesté nous voit occoupés à délibérer sour cette réounion dou parlement, et à cercer oun moyen d’ottenir de ces messiours l’enrezistrement des édits.

LE ROI.

Inutile, messieurs ; les édits sont enregistrés.

TOUS.

Enregistrés ?

MAZARIN.

Et qui donc a fait ce miracle, sire ?

LE ROI.

Moi, monsieur le cardinal.

MAZARIN.

Ma comment Sa Mazesté a-t-elle pou ottenir... ?

LE ROI.

J’ai été moi-même au parlement.

MAZARIN.

Et Votre Mazesté a prononcé oun beau discours ?

LE ROI.

J’ai dit : « Je veux ! »

Mazarin et la reine échangent un regard.

D’ANJOU.

Bravo, Louis !

LE ROI.

Et, maintenant, messieurs,

Regardant à sa montre.

il est onze heures ; j’avais indiqué le départ de la chasse pour midi. Allez revêtir vos costumes de chasse, car le départ sonnera à midi précis... Ma mère... monsieur le cardinal... j’espère bien que vous nous ferez l’honneur d’être de notre chasse ?

ANNE.

Oui, mon fils.

Elle sort la première.

MAZARIN.

Oui, sire.

Il sort le deuxième.

D’ANJOU.

Reste quelques instants encore dans cette salle, Louis : j’ai un protégé qui va venir t’y demander une grâce.

LE ROI.

Et toi, va t’habiller, et tâche de ne pas te faire attendre, si c’est possible.

D’ANJOU.

Oh ! je ne réponds de rien ! D’ailleurs, si je ne suis pas prêt, j’irai vous rejoindre.

Il sort le troisième.

LE DUC DE GRAMONT, à part, aux conseillers.

Eh bien, messieurs, que dites-vous de ce qui vient de se passer ?

LE DUC DE VILLEROI.

Il me semble que mon élève fait des merveille !

LE MARQUIS DE MONTGLAT.

Certes, le roi me paraît bien décidé à être roi !

GUITAUT.

Et moi, je dis qu’il ne sera vraiment roi que lorsqu’il m’aura ordonné d’arrêter quelqu’un ; et il ne m’a encore ordonné d’arrêter personne !

Sortie générale.

 

 

Scène XII

 

LE ROI, seul

 

Elle était à sa fenêtre ! qui eût-elle attendu, si ce n’est moi ? Dieu le sait ! Peut-être Saint-Aignan, peut-être Villeroi, peut-être Guiche... Il me semble, cependant, que c’est bien moi qu’elle a salué... Bah ! on salue toujours le roi, si peu roi qu’il soit... Oh ! si j’étais sûr qu’elle m’aimât véritablement, cela me donnerait du courage !... Étrange chose que cette crainte dont je ne puis triompher ! Moi qui ai levé le fouet sur tout ce parlement comme sur une meute...

Il fait le geste de frapper ; son fouet lui échappe des mains et va se perdre sous le tapis de la table.

je tremble devant une jeune fille ! Il est vrai que je tremble bien un peu aussi devant ma mère, et beaucoup devant M. le cardinal !

Il se baisse pour ramasser son fouet, lève le tapis de la table, et, sous la table, aperçoit une jeune fille très coquettement vêtue en paysanne.

Comment ! qui est là ?... Que fais-tu là, mon enfant ?

 

 

Scène XIII

 

LE ROI, GEORGETTE

 

GEORGETTE.

Oh ! excusez-moi, sire !... Sire, pardon !

LE ROI.

Mais je ne me trompe pas... Non... Si... si ! c’est moi, mon enfant ?

GEORGETTE.

Oh ! le roi me reconnaît ? Quel bonheur !

LE ROI.

Oui, tu es la fille du père Dupré...

GEORGETTE.

Oui, sire !

LE ROI.

Qui était jardinier en second du château de Saint-Germain.

GEORGETTE.

Et qui vient d’être nommé jardinier en premier du château de Vincennes.

LE ROI.

Nous avons joué cent fois ensemble dans les parterres du château neuf et dans les bâtiments du vieux château. On t’appelait... attends donc... on t’appelait Georgette !

GEORGETTE.

Oui, Georgette la Curieuse, parce que l’on me trouvait toujours cachée quelque part, derrière quelque rideau ou sous quelque table, regardant ou écoutant... C’est cela.

LE ROI, riant.

Eh bien, il paraît que tu as grandi, que tu as embelli, mais que tu n’as pas changé de nom, hein ?

GEORGETTE.

Le roi croit donc que c’est par curiosité que j’étais là ?

LE ROI.

Dame, il me semble...

GEORGETTE.

Oh ! le roi se trompe bien !

LE ROI.

Pourquoi y étais-tu donc, alors ?

GEORGETTE.

Parce que j’ai eu peur !

LE ROI.

Peur de qui ?

GEORGETTE.

De M. le cardinal.

LE ROI.

Et à quelle occasion ?

GEORGETTE.

C’est que... c’est que... Je n’ose pas trop dire cela à Votre Majesté.

LE ROI.

Mademoiselle Georgette !

GEORGETTE.

Sire...

LE ROI.

Prenez garde ! je vais dire : « Je veux ! »

GEORGETTE.

Comme au parlement !

LE ROI, à lui-même.

Mais elle est charmante, cette petite fille !

GEORGETTE.

Le roi est bien bon !

LE ROI.

Comment, tu as entendu ?

GEORGETTE.

Oh ! j’ai l’oreille fine !

LE ROI.

Allons, dis-moi cela, mon enfant... Pourquoi étais-tu cachée sous cette table ?

GEORGETTE.

Le roi ne se fâchera point ?

LE ROI.

Non ; d’ailleurs, ce n’est pas au roi que tu le diras, c’est à ton camarade Louis.

GEORGETTE.

Le roi se souvient donc... ?

LE ROI.

Si tu as l’oreille fine, Georgette, j’ai la mémoire bonne.

GEORGETTE.

Alors, voilà qui me rassure !

LE ROI.

J’écoute.

GEORGETTE.

Eh bien, sire, il faut vous dire qu’il s’est fait, depuis huit jours, un grand remue-ménage au château de Vincennes.

LE ROI.

Je m’en doute.

GEORGETTE.

Chacun allait, venait, criait : « On dit que le roi va venir... M. Poquelin est arrivé pour meubler le château... Il va y avoir des chasses, des bals, des fêtes. »

LE ROI.

Et toi, qu’as-tu dit en apprenant cela ?

GEORGETTE.

Moi, j’ai battu des mains, et j’ai dit : « Tant mieux !... tant mieux ! »

LE ROI.

Et pourquoi as-tu dit : « Tant mieux » ?

GEORGETTE.

C’est justement ce que m’a demandé mon père.

LE ROI.

Et tu lui as répondu ?

GEORGETTE.

Je lui ai répondu : « Tant mieux, parce que le roi est un de mes bons amis, et que nous jouerons encore ensemble dans les jardins et dans les appartements, comme autrefois ! »

LE ROI.

Mais sais-tu que tu es adorable, Georgette ?

GEORGETTE.

Moi ? Oh ! que c’est drôle, ce que vous me dites là, sire !

LE ROI, lui prenant la main.

Et tu as répondu à ton père... ? Mais voyez donc la jolie petite main !

GEORGETTE.

Non, c’est mon père qui a répondu à son tour... Il a répondu : « Chut, Georgette ! il ne faut pas dire de ces choses-là ! Le roi n’est plus ce petit garçon exilé de Paris par la Fronde, et qui jouait avec toi dans les jardins de Saint-Germain ; c’est un beau jeune homme ; c’est un grand prince ; et il y a même un poète, M. de Benserade, qui dit que c’est un dieu. »

LE ROI.

Vraiment ? Pauvre dieu, sur ma foi, Georgette ! Dieu sans Olympe et sans tonnerre !

GEORGETTE.

Alors, je me suis sentie redevenir plus curieuse que jamais. J’avais vu de beaux jeunes gens, j’avais vu de grands princes ; mais je n’avais jamais vu de dieu... qu’en marbre, et dans les jardins du château neuf... « Oh ! me suis-je dit, je veux voir un dieu en chair et en os, la première avant tout le monde. » Alors, ce matin, sachant que vous alliez arriver de Paris, je me suis glissée dans cette grande salle, et je me suis mise à cette fenêtre, qui donne sur la route. J’avais déjà vu entrer beaucoup de mortels, mais pas un seul dieu, quand, tout à coup, j’ai entendu du bruit derrière moi. Je me suis retournée : c’était M. de Mazarin qui venait avec le tapissier... Vous vous rappelez, sire ? autrefois, nous avions très grand’peur tous deux de M. de Mazarin ?

LE ROI.

J’en ai même très grand’peur encore !

GEORGETTE.

Ah ! voyez ! Cela prouve qu’à ma place vous eussiez fait comme moi.

LE ROI.

Qu’as-tu donc fait ?

GEORGETTE.

Vous ne devinez pas ? Je me suis cachée sous la table... Dame, je croyais que, ses comptes avec le tapissier finis, ils allaient s’en aller tous les deux ; point ! Le tapissier sorti, est entrée la reine mère, dont nous avions autrefois très grand’peur aussi tous deux... Vous rappelez-vous, sire ?

LE ROI.

Oui, j’en ai peur encore, mais un peu moins, cependant.

GEORGETTE.

Alors, ils se sont mis à parler d’affaires d’État.

LE ROI.

Cela a dû t’amuser !

GEORGETTE.

Oh ! cela m’ennuyait beaucoup, sire ! Cependant, lorsqu’il a été question de votre mariage, oh ! alors, j’ai écouté, j’ai écouté...

LE ROI.

Comment, de mon mariage ?

GEORGETTE.

Oui, il paraît que vous allez vous marier... Mais chut ! sire, il ne faut pas que vous le sachiez.

LE ROI.

Comment, il ne faut pas ?

GEORGETTE.

Non, c’est un grand secret ! Il n’y a au monde que la reine mère et M. de Mazarin qui connaissent ce projet ; et encore, ce matin, le cardinal ne le connaissait pas. C’est la reine mère qui l’avait arrêté d’avance dans son esprit – c’est à peu près ainsi qu’elle s’est exprimée –, et qui le lui a confié.

LE ROI.

Ainsi, ils veulent me marier sans que je le sache ?

GEORGETTE.

Je crois que c’est leur intention.

LE ROI.

Mais enfin, avec qui veut-on me marier ?

GEORGETTE.

Ah ! dame, je ne sais pas si je puis vous le dire.

LE ROI.

Comment, tu ne sais pas si tu peux, Georgette ? Non-seulement tu le peux, mais encore tu le dois !

GEORGETTE.

Vous êtes sûr ?

LE ROI.

Oui, sous peine de rébellion à ton roi ! Es-tu une rebelle, Georgette ?

GEORGETTE.

Non, sire !

LE ROI.

Eh bien, alors, dis ! Avec qui veut-on me marier ?

GEORGETTE.

Avec la princesse Marguerite de Savoie.

LE ROI.

Avec ma cousine !

GEORGETTE.

Ah ! c’est votre cousine, sire ?

LE ROI.

Toutes les princesses sont mes cousines... Ah ! c’est avec Marguerite de Savoie que l’on veut me marier !

GEORGETTE.

Oui, et elle arrive aujourd’hui ou demain avec sa maman, madame Christine... Seulement, vous comprenez, sire, elles viennent pour rendre visite à Sa Majesté la reine mère, pas pour autre chose.

LE ROI.

Oui.

GEORGETTE.

Et comme la princesse est très jolie, très spirituelle, très charmante, on espère qu’elle combattra votre amour.

LE ROI, vivement.

Mon amour pour qui ?

GEORGETTE.

Ah ! je ne sais pas... Votre amour pour la personne que vous pourriez aimer.

LE ROI.

Ah ! ah ! c’est bon à savoir, ce que tu me dis là, Georgette ! Et voilà tout ce que tu as entendu ?

GEORGETTE.

Tout ! Est-ce que ce n’est point assez, sire ?

LE ROI.

Oh ! si ! si !... Comme tu as bien fait de te cacher, Georgette !

GEORGETTE.

Vraiment ? Que je suis contente ! Alors, je me cacherai toujours, sire.

LE ROI.

Et tu viendras me dire tout ce que tu auras entendu ?

GEORGETTE.

Tout !

LE ROI.

Ainsi, ils n’ont pas dit autre chose ?

GEORGETTE.

Autre chose de relatif au roi ? Non. M. Poquelin a demandé une lettre de cachet contre son fils ; mais M. le cardinal a répondu : « Cela regarde le roi ! Affaire d’État ! » M. le duc d’Anjou a demandé à la reine mère un privilège de théâtre pour M. Molière ; mais la reine mère a répondu : « Cela regarde le roi ! Affaire d’État ! » De sorte qu’il est convenu que M. Poquelin viendra lui-même vous demander la lettre de cachet contre son fils, et que M. Molière sollicitera en personne son privilège de théâtre. C’est pour cela que M. le duc d’Anjou vous a prié de rester dans cette salle.

LE ROI.

Et il n’y a plus rien ?

GEORGETTE.

Non, sire ; cette fois, il n’y a plus rien, j’en suis bien sûre.

LE ROI.

Quel charmant lieutenant de police j’ai là !

Il regarde autour de lui.

GEORGETTE.

Le roi désire quelque chose ?

LE ROI.

Oui, mademoiselle Georgette la Curieuse ; je désire savoir quel est le mousquetaire de garde.

Appelant.

Monsieur le mousquetaire !

 

 

Scène XIV

 

LE ROI, GEORGETTE, BOUCHAVANNES

 

BOUCHAVANNES, s’arrêtant sur le seuil de la porte.

Le roi a appelé ?

LE ROI.

Oui, monsieur. Je désire que vous preniez le signalement de cette enfant-là, et que vous le donniez à vos camarades, afin qu’elle puisse arriver quand elle voudra jusqu’à moi ; d’ailleurs, son nom sera son passeport : elle s’appelle Georgette.

BOUCHAVANNES.

Le roi sera obéi.

GEORGETTE.

Oh ! que je suis contente !

LE ROI.

Attendez donc, monsieur...

BOUCHAVANNES.

Sire ?

LE ROI.

N’êtes-vous pas M. de Bouchavannes ?

BOUCHAVANNES.

Oui, sire.

LE ROI.

Alors, vous arrivez de Turin ? Il me semble qu’on m’a fait signer un congé pour vous.

BOUCHAVANNES.

J’arrive de Turin, en effet, il y a huit jours, sire, et j’y ai passé trois mois, ma mère ayant l’honneur d’être dame du palais de la régente.

LE ROI.

Venez ici, s’il vous plaît, monsieur.

BOUCHAVANNES, déposant sa demi-pique près de la porte, et s’avançant.

Sire !

LE ROI.

Vous devez connaître la princesse Marguerite ?

BOUCHAVANNES.

J’ai eu l’honneur de la voir presque tous les jours, et de lui parler deux ou trois fois

LE ROI.

Et quelle personne est-ce, monsieur ?

BOUCHAVANNES.

Le roi me fait l’honneur de m’interroger sur le physique ou sur le moral ?

LE ROI.

Sur tous deux, monsieur.

GEORGETTE, barrant la porte du fond à Poquelin avec la demi-pique de Bouchavannes.

On n’entre pas !

LE ROI.

C’est cela, Georgette ! fais bonne garde à la place de M. de Bouchavannes.

POQUELIN.

Sire !

LE ROI.

Ah ! c’est vous, monsieur Poquelin ? Bien, dans un instant.

POQUELIN, s’éloignant.

Sire !...

GEORGETTE, remettant la pique à sa place.

Là !

LE ROI.

Revenons à notre interrogatoire, monsieur.

BOUCHAVANNES.

Eh bien, sire, la princesse Marguerite est, au moral, une pieuse et bienfaisante princesse, digne en tous points du sang dont elle sort.

LE ROI.

Et au physique ?... Je désire un portrait exact, monsieur de Bouchavannes.

BOUCHAVANNES.

Sire, des cheveux noirs, de grands yeux mélancoliques, un teint plutôt calme qu’animé, un nez bien fait, des lèvres fraîches, des dents blanches, une taille gracieuse et flexible... D’ailleurs, si le roi désire des renseignements plus précis...

LE ROI.

Eh bien ?

BOUCHAVANNES, souriant.

J’ai l’avantage de connaître une jeune fille attachée à la princesse en qualité de demoiselle d’honneur.

LE ROI.

Merci, monsieur de Bouchavannes ; je sais tout ce que je voulais savoir. Si vous n’êtes pas de service ce soir, ce qui est probable, puisque vous l’êtes ce matin...

BOUCHAVANNES.

Pardon, sire ! nous sommes peu nombreux : vingt-quatre en tout...

LE ROI.

Je savais que M. le cardinal faisait des économies d’argent, mais j’ignorais qu’il fît des économies de mousquetaires.

BOUCHAVANNES.

De sorte que nous avons deux factions toutes les vingt-quatre heures ; ma seconde, à moi, vient ce soir, de neuf à onze heures, dans la cour de l’Orangerie.

LE ROI.

Eh bien, jusqu’à neuf heures, venez au jeu ; j’aurai plaisir à vous y voir, et peut-être besoin de vous demander de nouveaux renseignements. Vous êtes bon gentilhomme, à ce que je crois, monsieur ?

BOUCHAVANNES.

Sire, mon père a eu l’honneur de monter dans les carrosses du roi Louis XIII.

LE ROI.

C’est bien ; on tâchera de vous trouver une compagnie, monsieur.

BOUCHAVANNES.

Oh ! sire !...

Il salue militairement et reprend sa faction.

LE ROI.

Et maintenant, laissez entrer M. Poquelin.

 

 

Scène XV

 

LE ROI, GEORGETTE, POQUELIN

 

POQUELIN.

Sire !

LE ROI, faisant signe de la main.

Georgette, laissez-moi avec ce brave monsieur-là ; tu n’as pas besoin d’écouter ce qu’il va me dire, tu le sais d’avance.

GEORGETTE.

Oui.

LE ROI.

Tandis qu’ailleurs tu apprendras peut-être quelque chose que tu ne sais pas.

GEORGETTE.

Je tâcherai.

LE ROI.

Va ! tu as près de moi les grandes et les petites entrées.

GEORGETTE.

Merci, sire ! j’en profiterai.

À part.

Oh ! mais c’est que le roi ne ressemble pas du tout aux dieux de marbre du château neuf !

Elle sort.

 

 

Scène XVI

 

LE ROI, POQUELIN

 

LE ROI.

Approchez, monsieur Poquelin ! approchez !

POQUELIN, tout tremblant et tripotant une foule de papiers qu’il laisse tomber et qu’il ramasse.

Sire !...

LE ROI.

Je sais ce que c’est... Un placet, n’est-ce pas ? Donnez !

Il lui prend le papier des mains.

POQUELIN.

Oui, sire, un placet.

LE ROI.

Tendant à faire enfermer votre fils Molière, parce qu’il déshonore le nom des Poquelin.

POQUELIN.

Comment ! le roi sait ?...

LE ROI.

Oui, je sais beaucoup de choses qu’on ne se doute pas que je sais... De sorte que M. Molière... ?

POQUELIN.

Oh ! sire ! le malheureux ! il fait la honte de la famille... Poète et comédien !

LE ROI.

Il me semble, cependant, que poète...

POQUELIN.

Poète, passe encore... quoique, lorsqu’on a devant soi un état aussi sûr et aussi honorable que celui de tapissier, cela me paraisse une grande folie, d’aller risquer de mourir de faim en embrassant celui de poète... Mais enfin y a-t-il, du moins, des gentilshommes qui s’en mêlent... Tandis qu’un comédien, sire ! un baladin ! un histrion ! un homme qui se met de la farine sur le visage ! oh !...

LE ROI.

Eh bien, soyez tranquille, j’examinerai cela.

POQUELIN.

Je puis donc espérer... ?

LE ROI.

Qu’il sera fait justice à qui de droit. Allez, monsieur Poquelin ! allez !

POQUELIN.

Ah ! sire, vous sauvez l’honneur de la famille !

Il sort.

 

 

Scène XVII

 

LE ROI, seul, s’asseyant

 

Où diable l’orgueil va-t-il se nicher ?

Ouvrant le placet.

« Placet tendant à obtenir une lettre de cachet contre le sieur Jean-Baptiste Poquelin, se faisant appeler Molière. – Sire... »

Apercevant un papier.

Tiens, qu’est-ce donc que ce papier qui s’est glissé dans le placet de maître Poquelin ?... L’écriture de M. le cardinal !

Il lit.

« Salle à manger : deux mille livres ; chambre à coucher du roi, de la reine : quatre mille livres... Total : vingt mille livres, payables le 25 septembre 1659. – Mazarin. » Ah çà ! mais c’est l’ordonnance de ce pauvre diable, que, dans son trouble et dans son indignation, il a glissée entre les pages du placet... Il faut que je la lui fasse remettre...

S’arrêtant.

Oh ! oh ! qu’y a-t-il donc de l’autre côté ?... Peste ! un chiffre assez rond ! « Trente-neuf millions deux cent soixante mille livres ! » Qu’est-ce que cela ? « État de la fortune de M. le cardinal Mazarin, au 24 septembre 1658. » Ah ! par ma foi ! c’est d’hier ; on ne saurait rien trouver de plus nouveau.

Lisant.

« Sur Lyon : trois millions neuf cent mille livres ; sur Bordeaux : sept millions ; sur Madrid : quatre millions ; rentrées générales : sept millions ; propriétés en terres, châteaux, palais, maisons, bois : neuf millions ; bourse et valeurs diverses : deux millions six cent mille livres ; total : trente-neuf millions deux cent soixante mille livres. » Ah ! monsieur de Mazarin, vous qui criez toujours misère ! Mais comment ce précieux papier se trouve-t-il entre les mains de Poquelin ?... Ah ! je comprends ! sans faire attention à ce qui était écrit d’un côté, M. de Mazarin a écrit de l’autre... C’est cela ! Par ma foi ! voilà un précieux renseignement, et qui peut faire le pendant à la nouvelle que m’a annoncée Georgette... Bon ! on vient... C’est sans doute le coquin de fils.

 

 

Scène XVIII

 

LE ROI, MOLIÈRE, entr’ouvrant la porte du duc d’Anjou, avec timidité, mais sans gaucherie

 

MOLIÈRE.

Le roi excusera ma hardiesse, je l’espère ; mais monseigneur le duc d’Anjou m’a dit que Sa Majesté était prévenue de l’objet de ma visite.

LE ROI.

Entrez, monsieur Molière ! entrez ! Oui, je suis prévenu, et je vous attendais.

MOLIÈRE.

Mon Dieu, sire, la crainte que j’avais de me trop hâter m’aurait-elle fait tomber dans cette faute, au contraire, que le roi aurait eu l’ennui de m’attendre ?

LE ROI.

Oui, je vous ai attendu ; mais rassurez-vous, je n’ai pas perdu mon temps en vous attendant.

MOLIÈRE.

Sire, je tâcherai d’exposer ma demande en deux mots ; d’ailleurs, si je fatigue le roi, un signe de Sa Majesté, et je me retire.

LE ROI.

Non pas, monsieur Molière ! je suis homme de premier coup d’œil, et, au premier coup d’œil, vous me plaisez.

MOLIÈRE.

Sire !...

LE ROI.

On vous tourmente dans votre famille, on vous persécute, on vous rend fort malheureux, n’est-ce pas ?

MOLIÈRE.

Sire, il m’est impossible d’en vouloir pour cela à mes bons parents : ils ont la conviction bien sincère qu’en suivant la carrière que j’ai embrassée, je perds mon corps en ce monde et mon âme dans l’autre.

LE ROI.

Et ce n’est point votre avis, à vous ?

MOLIÈRE.

Mon avis, à moi, sire, est que, dans toutes les conditions, on peut demeurer honnête homme, et que Dieu est trop juste pour damner les honnêtes gens.

LE ROI.

M. de Conti a été votre condisciple ?

MOLIÈRE.

Oui, sire ; nous avons étudié ensemble au collège des Jésuites de Clermont.

LE ROI.

Il est plus jeune que vous, cependant.

MOLIÈRE.

Oh ! oui, sire, beaucoup plus jeune ; ce n’est que fort tard, c’est-à-dire à l’âge de dix-huit ans, que j’ai obtenu de mon père la permission d’étudier.

LE ROI.

Vous avez étudié le droit ?

MOLIÈRE.

J’ai même été reçu avocat, sire ; mais là n’était point ma vocation.

LE ROI.

Vous savez que M. de Conti fait grand cas de vous... Il prétend que, s’il était roi, il vous consulterait sur toutes les choses de la politique ; il dit que vous savez la rhétorique, la philosophie, la poésie...

MOLIÈRE.

Sire, M. de Conti est trop indulgent pour moi ! Il est vrai que j’ai appris la rhétorique avec le père Thuillier, et la philosophie avec Gassendi ; mais, quant à la poésie...

LE ROI.

Quant à la poésie ?... Achevez, monsieur.

MOLIÈRE.

Eh bien, sire, je crois que l’on n’apprend pas la poésie, et que celui qui n’est pas né poète ne le deviendra jamais.

LE ROI.

Ah ! vraiment ? Et, dites-moi, monsieur Molière, voyons, qu’est-ce qu’un poète ?

MOLIÈRE.

Mais, sire, n’avez-vous point à la cour, près de Votre Majesté, sous ses yeux, des gens qu’on appelle ainsi ?

LE ROI.

Qui cela ?

MOLIÈRE.

Mais M. de Benserade, par exemple ; M. de Saint-Agnan, sire.

LE ROI.

Voulez-vous que je vous dise une chose, monsieur Molière ? Eh bien, j’ai l’idée que ce ne sont pas de véritables poètes.

MOLIÈRE.

Vraiment, sire ?

LE ROI.

Oui.

Le regardant fixement.

Tandis que vous en êtes un, vous ! Voilà pourquoi je vous demande, à vous : Qu’est-ce qu’un poète ?

MOLIÈRE.

Sire, vous avez lu autrefois, dans Virgile, la fable du pasteur Aristée ?

LE ROI.

Oui, monsieur Molière.

MOLIÈRE.

Eh bien, dans cette fable, sire, il y a un certain Protée, lion, serpent, flamme, fumée, nuage, éther, échappant sans cesse à la chaîne qui veut le lier, à la main qui tente de le saisir, à l’œil qui essaye de l’analyser... Sire, c’est le poète ! Comment donc voulez-vous que je vous explique ce qu’est un pareil personnage ?

LE ROI.

N’importe, essayez toujours. Ce que vous me dites est si différent de la langue en usage dans le pays que j’habite, qu’il me semble entendre parler un homme pour la première fois.

MOLIÈRE, avec une profonde mélancolie.

Le poète, sire, c’est l’homme né pendant un sourire de tristesse de la nature ; c’est un composé de joie et de larmes, riant comme un enfant, pleurant comme une femme ; laissant sans cesse échapper la réalité pour se mettre à la poursuite du rêve ; estimant, à l’égal de tous les biens de la terre, le nuage qui glisse au ciel et qui change de forme vingt fois en une minute ! C’est l’empereur romain désireux de l’impossible, et qui, cependant, satisfait par une illusion, prend la goutte d’eau pour la perle, le ver luisant pour l’étoile, le caprice pour l’amour ! C’est tantôt le pauvre grillon qui chante sous l’herbe enivré de l’âcre odeur des foins fraîchement coupés, roi d’un monde de bluets et de pâquerettes qu’il préfère même à votre royaume, sire ! C’est tantôt l’aigle orgueilleux planant au-dessus des nues, empereur de l’immensité, ruisselant de l’or du soleil, et jetant, de minute en minute, un cri rauque et sauvage qui n’est que l’expression de son impuissance à ne pas monter plus haut et de sa douleur d’être forcé de descendre ! C’est, enfin, l’homme que vous pourriez faire, comme le disait M. de Conti, conseiller, secrétaire d’État, premier ministre ; que vous pouvez combler de toutes les faveurs de la fortune et de tous les dons de la puissance, et qui, lorsqu’il a l’honneur de voir son roi, de lui parler, de tomber à ses pieds, demande pour tout don, sollicite pour toute faveur, quatre planches posées sur quatre tonneaux, enfermées par quatre murs, sur lesquelles il puisse faire entrer, sortir, parler, agir, déclamer, rire, pleurer et souffrir des personnages de fantaisie qui, éclos dans son imagination, n’ont jamais existé que pour lui, et qui, cependant, sont sa vraie famille, son seul monde, ses uniques amis !... Voilà le poète, sire ! Et maintenant, il ne me reste plus qu’à m’étonner qu’un si étrange animal ait osé se présenter devant ce qu’il y a de plus grand, de plus noble, de plus puissant dans l’univers, devant le roi Louis XIV !

LE ROI.

Ah ! ma foi ! monsieur Molière, vous m’avez donné une si bonne définition du poète, que je vous en demanderai une du roi. Ce sera plus difficile, n’est-ce pas ?

MOLIÈRE.

Non, sire.

LE ROI.

Eh bien, monsieur Molière, qu’est-ce qu’un roi ?

MOLIÈRE.

Sire, c’est un homme que la postérité maudit quand il s’appelle Néron, et que les âges futurs bénissent quand il s’appelle Henri IV.

LE ROI.

Et, à votre avis, monsieur Molière, si un roi avait à demander à Dieu de lui accorder un don, quel don devrait-il demander ?

MOLIÈRE.

Salomon avait demandé la sagesse.

LE ROI.

Mais moi, je ne veux pas faire ce qui a été fait avant moi, fût-ce par le roi Salomon.

MOLIÈRE.

Eh bien, sire, la connaissance la plus précieuse pour un roi serait celle de la vérité.

LE ROI.

Oui ; mais le moyen de connaître la vérité ?

MOLIÈRE.

Eh ! sire, c’est parfois de faire semblant de la savoir.

LE ROI.

Faites-moi toucher du doigt ce que vous me dites.

MOLIÈRE.

Hélas ! sire, je ne suis qu’un pauvre poète comique, et ne puis, par conséquent, vous offrir qu’un moyen de comédie.

LE ROI.

Offrez, monsieur Molière ; il sera le bien reçu.

MOLIÈRE.

Eh bien, sire, supposez, par exemple, que le hasard vous ait rendu maître d’un secret...

LE ROI.

Le hasard a mieux fait, monsieur Molière ; car, aujourd’hui même, il m’en a livré deux, et des plus importants !

MOLIÈRE.

Alors, le hasard vous traite en enfant gâté, et cela prouve son intelligence. Eh bien, le roi m’a fait l’honneur de rester seul un quart d’heure avec moi...

LE ROI.

Oui.

MOLIÈRE.

Personne ne m’a vu entrer, personne ne me verra sortir ; eh bien, sire, que le roi dise que, ce quart d’heure, il l’a passé avec un agent secret qui lui rend compte de tout ce qui se fait, se dit, se pense même à la cour ; qu’il glisse la connaissance des deux secrets qu’il a dans l’oreille des deux personnes qui croient ces secrets connus d’elles seules ; que ces personnes racontent ce qui vient de leur arriver chacune à un ami ou à un confident, et... et je connais les hommes de cour, sire : chacun viendra vous dire le secret de son voisin, et peut-être même le sien, de peur que votre agent secret ne vienne vous le dire avant lui.

LE ROI.

Oh ! par le ciel ! monsieur Molière, voilà une plaisante idée, et je l’adopte !

MOLIÈRE.

Sire, c’est trop d’honneur pour le pauvre poète qui vous la donne.

Le cor se fait entendre.

Mais...

On sonne le départ.

LE ROI.

C’est le départ qui sonne. Maintenant, écoutez, monsieur Molière : comme il faut, avant tout, que le poète, qui lâche toujours la réalité pour l’ombre, ait, au bout du compte, de quoi manger, à partir d’aujourd’hui, vous êtes mon valet de chambre honoraire, à trois mille livres d’appointements.

MOLIÈRE.

Oh ! sire, que de bontés ! Et, quant à mon privilège... ?

LE ROI.

Vous êtes mon valet de chambre, monsieur Molière : vous me le demanderez quand vous voudrez.

MOLIÈRE.

Oh ! sire ! baiser cette main royale est, maintenant, la seule chose qui me reste à désirer.

Le roi présente sa main ; Molière la baise respectueusement, et sort. Pendant ce temps, l’antichambre s’est remplie de gentilshommes en costume de chasse.

 

 

Scène XIX

 

LE ROI, TOUTE LA COUR

 

LE ROI.

Allons, messieurs, en chasse ! et j’espère que la journée finira aussi bien qu’elle a commencé !

Le roi sort. Tout le monde le suit.

 

 

ACTE II

 

La forêt de Vincennes. À gauche, le chêne dit de saint Louis ; à droite, un bouquet d’arbres, et, derrière ces arbres, une grotte de verdure.

 

 

Scène première

 

LE ROI, ANNE D’AUTRICHE, LE DUC D’AJOU, MAZARIN, MADAME HENRIETTE, MARIE DE MANCINI, MADEMOISELLE DE LA MOTTE, LE COMTE DE GUICHE, LE DUC DE GRAMONT, LES DEUX VILLEROI, DANGEAU, VILLEQUIER, BERINGHEN, PAGES, etc., etc.

 

Ces personnages sont divisés en groupes, les uns assis ou couchés, les autres debout. Les pages font leur service autour d’eux. Le premier groupe, sous le chêne de saint Louis, se compose d’Anne d’Autriche, de madame Henriette, de mademoiselle de la Motte, de Beringhen et du chevalier de Lorraine. Le deuxième groupe, à droite, se compose du roi, du duc d’Anjou, de Marie de Mancini, du comte de Guiche, du marquis de Villeroi et du comte de Dangeau. Le troisième groupe se compose du cardinal, du duc de Villeroi, du duc de Gramont et de M. de Villequier. Deux ou trois autres groupes complètent la mise en scène. Des tapis chargés de mets, de verres et de bouteilles sont étendus à terre. On est à la fin de la collation.

MARIE, à demi-voix, montrant, d’un mouvement de tête, Dangeau, qui écrit sur ses tablettes.

Sire, demandez donc à Dangeau ce qu’il fait... Je parie, moi, que c’est un madrigal en l’honneur de votre passion, mademoiselle de la Motte d’Argencourt, qui nous regarde d’un œil féroce, et qui fait que Sa Majesté la reine mère, ne pouvant pas entendre nos paroles, ne perd pas, du moins, un de nos gestes.

LE ROI.

D’abord, vous savez mieux que personne que mademoiselle de la Motte a pu être, mais n’est plus ma passion. Si je n’ai pas encore tout à fait la puissance d’un roi, j’en ai le cœur : mademoiselle de la Motte, ayant aimé ou aimant M. de Chamarante, ne pouvait plus être rien pour moi. Ensuite, je sais mieux que personne, moi à qui un agent secret révèle toutes choses, que Dangeau ne fait pas de vers. Il est donc impossible de faire passer deux plus gros mensonges par une plus petite et une plus charmante bouche que ne le fait à cette heure mademoiselle Marie de Mancini !

MARIE.

Oh ! sire, voilà le plus galant démenti qui ait jamais été donné, même dans les alcôves de madame de Rambouillet !

D’ANJOU.

Guiche, est-ce que ça t’amuse, toi, d’entendre sans cesse parler d’amour ?

GUICHE.

D’en parler, oui ; d’en entendre parler, non...

MARIE.

Mais enfin, j’en reviens au fond des choses, comme dit la belle Arténice. Comment voulez-vous donc que je sache, sire, si mademoiselle de la Motte est ou n’est plus votre passion, et si M. Dangeau compose ou non un madrigal ?

LE ROI.

Parce que la femme ne se trompe point au sentiment qu’elle inspire, et que son regard voit aussi facilement l’amour au fond du cœur de son amant que le plongeur voit la perle au fond de la mer.

MARIE.

Ah ! sire, mais c’est vous qui êtes poète ! et si vous le tentiez, j’en suis sûre, vous feriez des vers aussi couramment que M. le comte de Saint-Aignan ou M. le marquis de la Feuillade.

D’ANJOU.

Est-ce ton avis, Guiche ?

GUICHE.

Pardieu ! le roi n’est-il pas le roi ? et, en cette qualité, le roi ne peut-il pas tout ce qu’il veut ? D’ailleurs, la poésie est femme ! pourquoi, comme toute femme, ne serait-elle pas coquette ou infidèle ?

LE ROI.

Guiche, je te préviens que, si tu continues à dire du mal des femmes, je t’exile !

GUICHE.

Comme Chamarante, sire ? Parbleu ! cela ne m’étonnerait pas.

D’ANJOU.

Moi, je ne me connais pas beaucoup en vers : je les aime un peu plus que les sucreries, un peu moins que les dentelles, les bijoux et les diamants, pour lesquels je vendrais mon droit d’aînesse, si j’étais Ésaü au lieu d’être Jacob ; mais j’ai trouvé le dernier quatrain de M. de la Feuillade fort mal rimé... Attendez donc...

MARIE.

Oh ! monseigneur, est-ce que, par hasard, dans vos pénitences, monsieur votre gouverneur vous ferait apprendre les quatrains de M. de la Feuillade ?

D’ANJOU.

D’abord, mademoiselle Marie, sachez qu’il y a deux ans que je n’ai plus de gouverneur, et que, par conséquent, je me gouverne tout seul. Non, Dieu merci ! je n’ai plus de gouverneur, et ne fais d’autres pénitences que celle que m’impose M. de Mazarin, quand son avarice me refouze de l’arzent pour aceter des passementeries... À propos, la nièce de notre oncle, vous avez là du point d’Angleterre passablement merveilleux !

MARIE.

C’est Sa Majesté la reine Henriette qui me l’a donné.

D’ANJOU.

Pauvre tante ! il lui reste donc encore quelque chose à donner ? Je croyais que MM. Cromwell père et fils lui avaient tout pris.

GUICHE.

Allons, bien ! voilà que nous tournons à la politique, maintenant.

D’ANJOU.

Ah çà ! mais tu n’es donc jamais content, toi, Guiche ?

MARIE.

Non, mais M. de Guiche veut rappeler à monseigneur que mon point d’Angleterre lui a fait oublier les vers de M. de la Feuillade.

D’ANJOU.

Ah !... Eh bien, voici. Il fait rimer hasarder avec baiser, et M. Molière, à qui j’ai montré le quatrain aujourd’hui, m’a assuré que cela ne rimait pas suffisamment.

LE MARQUIS DE VILLEROI.

La Feuillade est un gentilhomme, monseigneur, et, en cette qualité, il me semble qu’il n’est pas tenu de rimer comme un croquant.

MARIE.

Mais, en somme, tout cela, sire, ne nous dit pas si Dangeau fait des vers ou de la prose.

LE ROI.

Nous allons le savoir. Viens çà, Dangeau !

DANGEAU.

Me voilà, sire.

LE ROI.

Mademoiselle de Mancini prétend que tu fais des vers ; je pré- tends que tu fais de la prose...

D’ANJOU.

Il ne fait peut-être ni l’un ni l’autre.

LE ROI.

Lequel de nous deux a raison ?

DANGEAU.

Vous, comme toujours, sire !

LE ROI.

Prends garde, Dangeau ! il y a certaines personnes qui doivent toujours avoir raison contre moi, même quand elles ont tort.

DANGEAU.

Sire, ma qualité d’historiographe m’interdit tout mensonge.

D’ANJOU.

Et surtout toute flatterie !

DANGEAU.

Je suis donc forcé de dire que c’est de l’histoire que je fais, et que l’on ne fait pas de l’histoire en vers.

LE ROI.

Eh bien, voyons, lis-nous ton histoire.

DANGEAU.

Permettez-vous, sire, que j’achève ma phrase ?

LE ROI.

Oui, achève ! achève !

MADEMOISELLE DE LA MOTTE, à Anne d’Autriche.

Voyez, madame, il ne la perd pas un instant des yeux !

ANNE.

Hélas ! mon enfant, il y a quinze jours, au Louvre, madame de Châtillon m’en disait autant de vous !

MADEMOISELLE DE LA MOTTE.

Oh ! excusez-moi, madame, mais c’est que vous ne pouvez comprendre...

ANNE.

Je ne puis comprendre, parce que j’ai trois fois votre âge, n’est-ce pas, mon enfant ? Mais, vous saurez cela un jour, les femmes ont toujours vingt ans dans quelque coin du cœur.

LE ROI.

As-tu fini, Dangeau ?

DANGEAU.

Oui, sire.

LE ROI.

Alors, nous t’écoutons.

DANGEAU, lisant avec le plus grand sérieux.

« Le 25 décembre 1658, Sa Majesté Louis XIV, avant de se mettre en chasse, a pris son dîner dans la forêt de Vincennes, au lieu dit le chêne de saint Louis ; les chasseurs ont mangé sur le gazon, et divisés en plusieurs groupes. Le groupe du roi se composait... »

LE ROI, l’interrompant.

Bien, bien, Dangeau ! tu nous en as dit assez, et nous sommes convaincus, maintenant, que ce n’est pas de la poésie que tu faisais.

D’ANJOU.

Peste ! quel livre intéressant vous composerez, Dangeau, si votre histoire du règne de mon frère contient beaucoup de paragraphes pareils à celui que vous venez de nous lire !

ANNE, appelant.

Gramont !

GRAMONT, quittant le groupe de Mazarin, et s’approchant d’Anne d’Autriche.

Madame ?

ANNE.

Quelle méchanceté venez-vous donc de dire au cardinal, que vous riez tous deux, vous rose, et lui vert, tandis que les autres ne rient pas du tout !

GRAMONT.

Oh ! Majesté ! une simple plaisanterie... Son Éminence ne mange ni ne boit, sous prétexte que cet empoisonneur de Guénaud l’a mise au régime.

ANNE.

Et vous trouvez plaisant... ?

GRAMONT.

Qu’après avoir pris le ministère à M. de Beaufort, la régence à la reine Anne d’Autriche, la liberté à M. de Condé, le cardinalat au pape Urbain, l’archevêché de Paris à M. de Retz, la royauté au roi, l’argent à la France, M. de Mazarin ne puisse prendre un bon estomac au laquais de son antichambre ou au portefaix du coin de la rue !

GUICHE, se levant, et passant la main sur son front.

Ah !...

Il s’éloigne.

LE ROI.

Qu’a donc Guiche ? Tout à l’heure, il grondait, et maintenant, le voilà qui soupire !

MARIE.

Le sais-je, moi ?

LE ROI.

Bon ! vous ne voulez pas me le dire ? N’en parlons plus. Je demanderai la chose à mon agent secret.

MARIE.

Pardon, sire, mais voilà déjà deux fois que Votre Majesté parle de son agent secret ; peut-on savoir à quoi vous employez ce mystérieux confident ?

LE ROI.

À savoir tout ce qui se dit, se fait ou se pense à la cour... Ainsi, par exemple, je n’ai qu’à lui demander ce qui se passe dans votre cœur, il me le dira ; à quoi pense ma cousine Henriette, qui n’a pas encore prononcé un seul mot, et qui me semble plus près de pleurer que de rire, il me le dira ; enfin, ce que M. de Mazarin murmure si bas à M. le duc de Villeroi, que la calotte de l’un et le chapeau de l’autre ne sont point dans le secret de leurs paroles, eh bien, il me le dira !

MARIE.

Oh ! la bonne plaisanterie !

D’ANJOU.

M. Dangeau, voici un fait à consigner dans vos Mémoires. Mon frère Louis a, comme cet affreux Socrate, dont le buste me faisait si grand’peur quand j’étais enfant, que j’en ai pris en haine tous les philosophes passés, présents et futurs ; mon frère Louis a un démon familier qui le hante le jour, et le visite la nuit.

ANNE, qui a écouté avec une certaine attention.

Que dis-tu donc là, Philippe ?

D’ANJOU.

Madame, je joue, comme cela m’est déjà arrivé dans le ballet des Quatre Saisons, le rôle de la nymphe Écho. Mon frère Louis prétend avoir un agent secret qui lui répète tout ce qui se dit, se fait ou se pense à la cour ; de sorte qu’il n’y aura plus moyen de lui rien cacher à l’avenir.

HENRIETTE, tremblante.

Oh ! mon Dieu !

D’ANJOU.

Eh bien, cela te fait peur, Henriette ?... Est-ce que, par hasard, tu aurais quelque chose à cacher ?...

À mademoiselle de la Motte, qui lui fait un signe.

Plaît-il ?

HENRIETTE, à Anne, tandis que d’Anjou cause avec mademoiselle de la Motte, et que Beringhen va prendre les ordres de Mazarin.

Madame, si c’était vrai, ce que dit d’Anjou, le roi saurait donc que mon frère Charles est, depuis hier, à Vincennes ? Peut-être, en ce cas, devrais-je le prévenir.

ANNE.

Ne crains rien, petite !... D’abord, ce démon familier dont j’entends parler pour la première fois, et qui n’a jamais donné signe de vie, n’existe probablement que dans l’imagination de d’Anjou, la plus folle des imaginations ! ensuite, Louis sût-il que le roi d’Angleterre a rompu le ban qui l’exile de France, comme c’est avec mon autorisation que ce ban a été rompu, et que Louis ne veut que du bien à son cousin Charles, ton frère, mon enfant, ne courrait aucun danger.

HENRIETTE.

De la part de mon cousin Louis, non, je le sais ; mais de la part de M. de Mazarin...

ANNE, avec un sourire mélancolique.

Je suis forcée d’avouer que le cardinal, étant des amis de M. Cromwell, est naturellement des ennemis du roi d’Angleterre.

HENRIETTE.

Hélas ! il l’a bien prouvé ! Ma pauvre mère espérait qu’à la mort de l’usurpateur, M. de Mazarin songerait à mon frère Charles. L’usurpateur meurt, mon frère Charles accourt... Que trouve-t-il ? M. Richard Cromwell reconnu, et la cour en deuil de M. Olivier Cromwell !... Oh ! madame, n’est-ce point une impiété que de voir la cour de France porter le deuil d’un homme qui a fait monter son maître sur l’échafaud, et qui, depuis dix ans, tient au ban de l’Europe le roi légitime de la Grande-Bretagne ?

ANNE.

Chut, mon enfant ! tout cela peut changer ; après les jours de pluie, les jours de soleil ! Rappelle-toi le temps où le roi, le duc d’Anjou et moi mourions de faim à Melun, tandis que ta mère et toi mouriez de faim au Louvre... Mais silence ! M. de Villeroi nous écoute.

MADEMOISELLE DE LA MOTTE, au bras du duc d’Anjou.

Monseigneur, répétez-moi, je vous prie, ce que le roi disait tout à l’heure à mademoiselle de Mancini.

D’ANJOU.

D’abord, il lui faisait compliment sur sa toilette... et le fait est qu’il est impossible d’avoir un habit mieux coupé que le sien, et qui aille mieux à l’air de son visage.

MADEMOISELLE DE LA MOTTE.

J’ai entendu qu’il parlait de ses yeux... Sans doute lui disait-il qu’elle les avait les plus magnifiques du monde.

D’ANJOU.

Bon ! ce ne serait pas d’un assez beau langage pour une précieuse comme la nièce de M. le cardinal ! Il lui disait...

S’interrompant.

Ah ! que vous avez là une charmante agrafe de pierreries !

MADEMOISELLE DE LA MOTTE.

Vous ne la reconnaissez pas, monseigneur ?

D’ANJOU.

Mais si fait ! il me semble que je l’ai vue au chapeau de Louis.

MADEMOISELLE DE LA MOTTE.

Ne parlez pas si haut, monseigneur : vous rendriez mademoiselle de Mancini jalouse... Il lui disait donc, à propos de ses yeux... ?

D’ANJOU.

Qu’elle les avait profonds comme l’azur de la mer.

MADEMOISELLE DE LA MOTTE.

Et elle répondait ?

D’ANJOU.

Et elle répondait : « Mauvaise comparaison, sire ! la mer est perfide, et mes yeux ne permettront jamais rien qu’ils ne soient disposés à tenir.  – Alors, a repris Louis, profonds comme l’azur du ciel qui s’étend au-dessus de nos têtes. – Ah ! j’accepte cela ! a répondu mademoiselle de Mancini, quoique cet azur soit bien, à cette heure, taché de quelques nuages. » Ils en sont, comme vous voyez, à la plus pure et à la plus délicate bergerie !... Ah çà ! mais vous me faites toutes ces questions-là... vous n’êtes donc plus amoureuse du beau Chamarante ?

MADEMOISELLE DE LA MOTTE.

Pas plus que mademoiselle de Mancini n’est amoureuse du comte de Guiche.

D’ANJOU.

Oh ! oh ! que dites-vous là, beau serpent de satin et de velours ?

MADEMOISELLE DE LA MOTTE.

Je dis qu’il n’y a, pour savoir ce qui se passe, qu’à voir la manière dont le comte de Guiche regarde mademoiselle de Mancini et la façon dont mademoiselle de Mancini ne regarde pas le comte de Guiche.

D’ANJOU.

Oui, pour reconnaître qu’un jour ou une nuit, la chose finira entre le roi et mademoiselle de Mancini comme elle a fini entre le roi et mademoiselle de la Motte d’Argencourt.

 

 

Scène II

 

LES MÊMES, GEORGETTE

 

GEORGETTE, perdue dans une brassée de bouquets.

À mon secours ! à mon secours ! tous mes bouquets vont tomber !

LES DAMES.

Oh ! les charmantes fleurs !

LES HOMMES.

Oh ! la belle enfant !

LE ROI.

C’est toi, Georgette ?

D’ANJOU, bas, à Marie.

Prenez garde, mon agneau ! vous semez votre laine, et il y a des loups là-bas !

GEORGETTE.

Oui, sire, c’est moi... Le père m’a dit : « Georgette, il ne faut pas que nous fassions comme ce bourgmestre qui, donnant à dîner au roi Henri IV, gardait son bon vin pour une meilleure occasion ; je vais couper toutes mes fleurs, tu en feras des bouquets, et tu les porteras à ces dames. Cela réjouira le roi, qui est le plus galant gentilhomme de sa cour. Sitôt dit, sitôt fait. Le père prend sa serpette ; moi, je ramasse les fleurs, et me voici avec mes bouquets. Mais j’en ai tant, j’en ai tant, qu’ils vont tomber si on ne les prend pas !

LE ROI.

Mesdames, vous voyez l’embarras de Georgette ; soyez donc assez bonnes pour accepter les bouquets que la pauvre enfant apporte à votre attention. Jardinier qui donne ses fleurs, page qui donne son amour, roi qui donne sa couronne sont égaux devant le Seigneur : chacun ne peut donner que ce qu’il a.

On débarrasse Georgette de ses bouquets, mais elle en défend un avec acharnement.

GEORGETTE.

Non, pas celui-là, mesdames !... non, pas celui-là, messieurs ! Celui-là, c’est pour le roi,  

À demi-voix au roi.

ou plutôt pour mademoiselle de Mancini.

LE ROI.

Et pourquoi ce bouquet est-il pour mademoiselle de Mancini ?

GEORGETTE.

Parce qu’il est le plus beau, sire.

LE ROI.

Et pourquoi le bouquet de mademoiselle de Mancini doit-il être plus beau que les autres bouquets ? Voyons.

GEORGETTE.

Parce que j’étais sous la table quand M. de Beringhen a dit à la reine mère que mademoiselle de Mancini était, depuis le matin, à sa fenêtre pour vous attendre. Donc, si elle était, depuis le matin, à sa fenêtre pour vous attendre, c’est qu’elle vous aime, et, si elle vous aime, je l’aime !

LE ROI.

Chère petite ! attends...

Il déchire une feuille de ses tablettes, et écrit.

MADEMOISELLE DE LA MOTTE, à elle-même.

Oh ! je me doutais bien que le plus beau bouquet serait pour elle !

GEORGETTE, qui a lu ce qu’écrit le roi, en se haussant sur la pointe des pieds.

Ah ! c’est très joli, ce que vous avez écrit là, sire !

LE ROI.

Tu l’as donc lu ?

GEORGETTE.

Oui.

LE ROI, mettant le papier dans le bouquet.

Eh bien, maintenant, va porter ce bouquet à mademoiselle de Mancini.

GEORGETTE.

J’y vais...

Bas.

À propos, sire, j’ai quelque chose de très important à dire à Votre Majesté.

LE ROI.

Parle.

GEORGETTE, de même.

La princesse Marguerite vient d’arriver avec sa maman et une demoiselle d’honneur. On a annoncé madame Christine sous le nom de la comtesse de Verceil.

LE ROI.

Et comment sais-tu que c’est la princesse Marguerite ?

GEORGETTE.

Je l’ai reconnue au portrait que vous en avait fait M. de Bouchavannes.

LE ROI.

Très bien... Va !

GEORGETTE, allant à Marie.

Tenez, mademoiselle, voici qui vient de la part du roi.

MADEMOISELLE DE LA MOTTE, à Anne d’Autriche.

Ah ! madame, vous voyez que c’était bien à elle qu’il écrivait !

ANNE.

Oui, vous avez raison, et, aujourd’hui même, je lui parlerai.

Elle donne tout bas un ordre à Beringhen, qui s’approche ensuite du Roi.

MARIE, après avoir lu le billet.

Oh ! les charmants vers que le roi m’envoie, messieurs ! Je vous avais bien dit que le roi était poète. Écoutez !

Allez voir cet objet si charmant et si doux !

Allez, petites fleurs, mourir pour cette belle.

Mille amants voudraient bien en faire autant pour elle,

Qui n’en auront jamais le plaisir comme vous !

GUICHE, à demi-voix.

Marie ! Marie !

MARIE.

Eh bien, mais qui vous empêche de m’en faire, des vers ? Personne ! N’est-ce pas, sire, que vous permettez que M. de Guiche, M. de Villeroi et M. Dangeau m’en fassent, des vers, et même de plus jolis que ceux-là, si la chose leur est possible ?

LE ROI.

Oui, certes, je le permets !... Empêcher qu’on ne vous trouve belle, empêcher qu’on ne vous le dise, ce serait défendre à l’alouette de chanter pour le matin, et au rossignol de chanter pour le soir.

Pendant tout ce temps, on a enlevé les tapis, les mets, les bouteilles ; on a détaché les cors suspendus aux branches des arbres. Enfin, on sonne le lancer.

LE ROI.

Mesdames, vous entendez ? On lance l’animal... À cheval, messieurs ! Mesdames, à cheval !...

MARIE.

Ne venez-vous point, sire ?

LE ROI.

Non, je suis forcé de rester un instant pour ma mère, qui me fait les gros yeux. Beringhen vient de me prévenir de sa part.

MARIE.

Et à quel propos ?...

Riant.

Le roi aurait-il été désobéissant ?

LE ROI.

Il paraît !

MARIE.

Et l’on va le punir ?

LE ROI.

On va l’essayer du moins.

MARIE.

Eh bien, mais la chasse ?...

LE ROI.

Les fanfares me guideront, et je la rejoindrai. En attendant, conduisez-la... Pourquoi ne pas régner où je ne suis pas, quand vous régnez bien où je suis ?

MARIE.

Voici la reine... Bon courage, sire !

LE ROI.

Les anciens preux combattaient pour leur roi et pour leur dame : le roi va combattre pour la royauté et pour vous.

Les fanfares redoublent ; tout le monde sort de scène.

 

 

Scène III

 

LE ROI, ANNE D’AUTRICHE, MAZARIN, au fond, discutant avec le majordome, un carnet à la main

 

ANNE.

Vous me pardonnerez, n’est-ce pas, Louis, de vous priver un instant de l’agrément de la chasse et du plaisir d’accompagner mademoiselle de Mancini ? mais ce que j’ai à vous dire est, en vérité, de la plus haute importance.

LE ROI.

En supposant qu’une mère qui demande quelques minutes d’entretien à son fils ait besoin de pardon, madame, vous obtiendrez facilement le mien ; car j’étais résolu à rester ici pour moi, quand même je n’y fusse pas resté avec vous et pour vous.

ANNE.

Vous restez ici ?

LE ROI.

Oui, j’y ai donné rendez-vous à quelqu’un ; mais que cela ne vous gêne aucunement : la personne est tout à mes ordres, et attendra votre bon plaisir.

ANNE.

Je vous croyais trop galant pour faire attendre une jolie femme, Louis.

LE ROI.

Je ferais attendre toutes les femmes du monde, les plus belles comme les plus puissantes, ma mère, du moment qu’il s’agit pour moi de rester près de vous ; mais je n’ai pas même ce mérite : la personne que j’attends n’est point une femme.

ANNE.

Ce n’est point une femme qui va venir ? Mais qui est-ce donc, que vous avez renoncé à suivre la chasse pour l’attendre ?

LE ROI.

N’avez-vous point entendu, madame, ce que disait d’Anjou de certain démon familier qui me rend le bon office de me répéter tout ce qui se dit, se fait et même se pense autour de moi ?

ANNE.

Et depuis quand ce bon génie est-il près de vous, mon fils ?

LE ROI.

Oh ! par malheur, depuis bien peu de temps, madame ; depuis ce matin, à onze heures

ANNE.

Mais, à onze heures, vous étiez rentré au château de Vincennes.

LE ROI.

Aussi est-ce depuis ma rentrée au château, madame, que j’ai eu le bonheur de le voir.

ANNE.

Impossible ! depuis onze heures jusqu’au moment où nous sommes, c’est-à-dire deux heures de l’après-midi, aucune personne étrangère n’est arrivée jusqu’à vous.

LE ROI, souriant.

Pour être si sûre de ce que vous avancez, madame, vous avez donc aussi un démon familier qui vous rend compte de mes actions ?

ANNE, sans répondre.

Et cet inconnu... car c’est un inconnu, sans doute ?

LE ROI.

Pour tout le monde, excepté pour moi.

ANNE.

Et cet inconnu est déjà retourné d’où il était venu ?

LE ROI.

Non, madame, à partir d’aujourd’hui, il reste où je suis.

ANNE.

Et quelle place occupera-t-il à la cour ?

LE ROI.

Aucune qui soit remplie, madame : celle de mon ami.

ANNE.

C’est un gentilhomme, je présume ?

LE ROI.

Peu importe, madame ! il n’a pas la prétention ni d’être présenté, ni de monter dans mes carrosses.

ANNE.

Prenez garde ! vous allez soulever bien des susceptibilités, donner lieu à bien des réclamations !

LE ROI.

Quelles susceptibilités peut soulever un homme qui désire rester invisible ? À quelles réclamations peut donner lieu un inconnu dont la première condition de dévouement est qu’on ne lui offrira jamais ni place, ni honneurs, ni argent ?

ANNE.

Mais enfin, où demeurera cet homme ?

LE ROI.

Hors du palais ; il déteste la cour.

ANNE.

Louis, vous saurez cela plus tard, tout dévouement se paye, et le plus désintéressé en apparence finit souvent par être le plus cher en réalité.

LE ROI.

Je suis sûr du peu d’exigence de celui-là.

ANNE.

Et, sans doute, vous êtes aussi sûr de sa véracité ?

LE ROI.

J’ai des preuves irrécusables de l’un et de l’autre, madame.

ANNE.

Tenez, Louis, je suis vraiment folle de me prêter à une plaisanterie faite, sans doute, pour amuser un écervelé comme d’Anjou, une coquette comme mademoiselle de Mancini et un niais comme Dangeau...

LE ROI.

Pardon, madame, mais veuillez croire, je vous prie, que rien n’est plus réel que ce que j’ai l’honneur de vous dire en ce moment.

ANNE.

En vérité, vous affirmez cela d’un ton...

LE ROI.

Du ton de la vérité, oui, madame.

ANNE.

Et, depuis ce matin que cet officieux ami est près de vous, il vous a déjà sans doute révélé force secrets ?

LE ROI.

Un seul, madame, mais assez important pour qu’il ait attiré toute mon attention.

ANNE.

Vraiment ?

LE ROI, prenant le bras de sa mère et le passant sous le sien.

Oui, et la découverte de ce secret a doublé, si c’est possible, mon respect, mon affection et ma reconnaissance pour vous, ma bonne mère !

ANNE.

En quoi ?

LE ROI.

En ce qu’il m’a prouvé qu’en mon absence comme en ma présence, de loin comme de près, vous n’êtes occupée que de mon bonheur.

ANNE.

N’est-ce point le premier devoir d’une mère de s’occuper du bonheur de son fils ?

LE ROI.

Aussi suis-je heureux que vous m’ayez fourni l’occasion de vous remercier comme je le fais, loin de l’étiquette, seul à seul, votre bras appuyé sur le mien, et dans une intimité si rare entre ces pauvres déshérités d’amour qu’on appelle les rois de la terre.

ANNE.

Vous me remerciez, Louis, et je cherche en quoi j’ai mérité ce remerciement.

LE ROI.

Voyons, avouez-le franchement, ma bonne mère, il y a une chose qui vous préoccupe en ce moment, et c’était pour vous expliquer de cette chose avec moi que vous m’avez demandé cet entretien.

ANNE.

De quelle chose voulez-vous parler ?

LE ROI.

De certain sentiment que vous craignez de voir devenir trop tendre...

ANNE.

Vous avez raison ; seulement, je ne crains pas de le voir devenir trop tendre, je crains de le voir devenir trop sérieux.

LE ROI.

Soit ; mais enfin, je ne me suis pas trompé.

ANNE.

Non. Eh bien ?

LE ROI.

Eh bien, n’est-ce pas dans cette préoccupation, qui indique, à tout prendre, votre profonde tendresse pour moi et votre suprême sollicitude pour ma renommée, que vous avez eu l’idée d’inviter votre belle-sœur madame Christine de Savoie à venir en France, sous le simple prétexte d’une de ces visites que l’on se rend entre proches, et surtout à amener avec elle la princesse Marguerite, afin que le charme de ses yeux noirs pût combattre la désastreuse influence des yeux bleus de mademoiselle de Mancini ?

ANNE.

Comment ! vous savez ?...

LE ROI.

Je sais, madame, que la princesse Marguerite est la digne petite-fille du roi Henri IV : pieuse, bienfaisante, éclairée ; en outre, une charmante personne aux grands yeux mélancoliques, au nez droit, aux dents blanches, au teint un peu olivâtre peut-être pour nous autres princes de race blonde... Toutes choses, d’ailleurs, dont je pourrai juger au retour de la chasse.

ANNE.

Au retour de la chasse ?

LE ROI.

Mais oui ! Ne savez-vous point que madame Christine, accompagnée de la princesse Marguerite et d’une seule demoiselle d’honneur, est arrivée, il y a une heure à peine, au château, sous le nom de la comtesse de Verceil ? Oh ! mais, en vérité, madame, je suis trop heureux d’être si bien renseigné, que ce soit moi qui vous apprenne la première nouvelle d’une arrivée que vous attendiez avec tant d’impatience !

ANNE.

La régente et sa fille arrivées sans que je le sache, après les ordres que j’ai donnés ? Impossible ! et sur ce point, mon fils, j’ai bien peur que votre agent secret ne soit en défaut.

LE ROI.

Eh ! tenez, madame, voici Beringhen qui vous cherche pour vous confirmer, sans doute, ce que j’ai eu l’honneur de vous dire. – Venez, monsieur de Beringhen ! venez ! Vous cherchez la reine ? La voici.

Il fait quelques pas en arrière.

ANNE, à part.

Ah ! ton agent secret ! oui, il existe réellement ; oui, il est bien renseigné ; mais je le connais, va !

 

 

Scène IV

 

LE ROI, ANNE D’AUTRICHE, MAZARIN, BERINGHEN

 

BERINGHEN.

Deux dames qui se disent appelées en France par Votre Majesté viennent d’arriver au château. La plus âgée des deux se fait appeler la comtesse de Verceil.

ANNE.

Qui donc a apporté cette nouvelle ?

BERINGHEN.

Un piqueur expédié par le maître des cérémonies, M. de Montglat. Tenez, madame, c’est le même qu’interroge en ce moment M. de Mazarin.

ANNE.

Qu’il reparte à l’instant avec l’ordre de faire conduire ces deux dames dans l’appartement que vous avez vous-même désigné au tapissier ce matin, et qui communique avec ma chambre. Dans un quart d’heure, je serai à Vincennes. Attendez-moi pour m’y ramener.

À Mazarin.

Venez, monsieur le cardinal !

 

 

Scène V

 

ANNE D’AUTRICHE, MAZARIN, LE ROI, au fond, BERINGHEN, donnant au piqueur l’ordre de retourner au château

 

MAZARIN.

Il paraît, madame, que nos doux voyazouses sont arrivées.

ANNE.

Oui.

Montrant le roi.

Vous lui avez tout dit, monsieur !

MAZARIN.

D’abord, Mazesté, ze ne dis zamais tout.

ANNE.

Et, cependant, il n’ignore rien.

MAZARIN.

Ze vous zoure, madame, que ze ne sais point de qui vous voulez parler.

ANNE.

Je veux parler du roi, monsieur, et je vous répète qu’il sait tout !

MAZARIN.

Qu’appelez-vous tout savoir, cère Mazesté ?

ANNE.

Il sait que je me défie de son nouvel amour ; il sait mon projet d’union entre lui et la princesse Marguerite ; il sait, enfin, ce que je ne savais pas moi-même, c’est que les deux princesses sont arrivées.

MAZARIN.

Peccato ! il sait tout cela, Mazesté ! Et qui a pou le loui dire ?

ANNE.

Alors, monsieur le cardinal, pardonnez-moi cette mauvaise pensée si elle est fausse, mais je me suis imaginé que, comme vous étiez plus intéressé que personne à ce que le mariage ne se fît point, c’était vous qui, pour le faire manquer, aviez tout dit au roi !

MAZARIN.

Plous intéressé que personne ?... Ze ne comprends pas Votre Mazesté.

ANNE.

Sans doute ! le roi...

MAZARIN.

Le roi ?

ANNE.

Le roi n’aime-t-il pas votre nièce ?

MAZARIN.

Vous croyez ? Oh !...

ANNE.

Je vous en apprends la nouvelle, n’est-ce pas, monsieur le cardinal ?

MAZARIN.

Vous savez que c’est l’habitoude de Sa Mazesté d’aimer dans ma famille, et que ces amours-là sont sans importance.

ANNE.

Oui, je sais cela ; mais si son nouvel amour devenait plus sérieux que l’autre ? s’il voulait faire pour Marie de Mancini ce qu’il n’a pas eu le courage de faire pour Olympe ?

MAZARIN.

Eh bien, on marierait la petite avec quelque prince dou sang de France ou de Savoie, comme on a déza marié trois de ses sours.

ANNE.

Mariez-la à qui vous voudrez, monsieur le cardinal ; mais il y a une chose que je vous garantis, c’est que vous ne la marierez pas au roi !

MAZARIN.

Eh ! buon Dio ! qui pense à oune pareille énormité ? Le roi, peut-être, mais pas moi, à coup soûr !

ANNE.

Écoutez, monsieur ; je ne crois pas le roi capable d’une pareille lâcheté ; mais, s’il était possible qu’il en eût la pensée, je vous préviens que toute la France se révolterait contre lui et contre vous, que je me mettrais de ma personne à la tête de la révolte, et que, s’il le fallait, j’y engagerais mon second fils. Adieu, monsieur ! – Venez, Beringhen.

Elle sort.

 

 

Scène VI

 

MAZARIN, LE ROI, au fond

 

LE ROI, à lui-même.

Bon ! il paraît que la nouvelle a produit son effet.

MAZARIN, à part.

Ah ! vous vous mettriez à la tête de la révolte, et vous y engazeriez votre second fils !... Cela n’empêce pas que, si le roi voulait assoloument être le nevou de monsou de Mazarin, il ferait de sa maman, de la révolte et de monsou le douque d’Anzou ce qu’il a fait dou parlement ce matin ; et, quant à moi, comme ze souis son souzet, s’il me disait : « Mon cer cardinale, ze voux épouser votre nièce », ze ne pourrais pas loui désobéir en la loui refousant, à ce cer roi !

LE ROI, descendant la scène.

Ah ! mon Dieu ! qu’a donc ma mère, mon cher cardinal ? Elle regagne sa voiture toute grondante comme une tempête !

MAZARIN.

Eh ! sire, qui sait zamais ce qu’a oune femme, sourtout quand cette femme elle est reine ?

LE ROI.

Ce n’est point contre moi qu’elle est fâchée, je l’espère, n’est-ce pas, monsieur de Mazarin ?

MAZARIN.

Non.

LE ROI.

Au reste, comme j’ai quelque chose à demander, c’est vrai, mais point à elle, peu m’importe sa bonne ou sa mauvaise humeur.

MAZARIN, caressant.

Vous avez quelque çose à demander à quelqu’oun, mon cer roi ?

LE ROI.

Oui.

MAZARIN.

À qui ?

LE ROI.

À vous.

MAZARIN.

Demande, mon cer enfant ! demande !... Oh ! pardon, pardon, sire ! voilà que ze parle à Votre Mazesté comme dou temps où la reine mère était rézente, et où le roi Louis était oun petit garçon pas plous haut que cela.

LE ROI.

Eh ! n’avez-vous pas toujours le droit de me parler ainsi, mon cher cardinal ? Qui m’a élevé ? Vous ! Qui m’a suivi dans l’exil ? Vous ! Qui m’a défendu ? Vous !... Si je suis roi de France, enfin, n’est-ce point par vous que je le suis, et si, après Dieu, je dois mon royaume à quelqu’un, n’est-ce point à vous que je le dois ?

MAZARIN.

Êtes-vous bien convaincou de ce que vous me dites là, mon cer Louis ?

LE ROI.

Mais c’est de l’histoire, monsieur de Mazarin !

MAZARIN.

Oh ! l’histoire ! elle est parfois si mentouse !... Et vous m’annonciez donc, mon cer enfant, que vous aviez quelque çose à me demander. Voyons, quoi ? Dites.

LE ROI.

Oui ; mais, avant de vous faire cette demande, je veux vous adresser une question.

MAZARIN.

Laquelle ?

LE ROI.

Êtes-vous dans un moment de bonne humeur, mon cher cardinal ?

MAZARIN.

Auzourd’houi ?

LE ROI.

Oui, aujourd’hui.

MAZARIN.

Auzourd’houi, ze souis d’oune houmour çarmante !

Il sourit tendrement au roi, qui passe son bras sous le bras de Mazarin. Contrepartie de la scène avec Anne d’Autriche.

LE ROI.

Eh bien, mon cher cardinal, j’ai besoin d’argent.

MAZARIN, se redressant.

D’arzent ?

LE ROI.

Oui, d’argent.

MAZARIN.

Pardon, sire, z’espérais avoir mal entendou... D’arzent ! et pour quoi faire voulez-vous de l’arzent ?

LE ROI.

Mais pour donner des bals, des fêtes, des spectacles ; pour m’amuser, enfin.

MAZARIN.

Vous amouzer, sire ! Est-ce que vous croyez qu’on est roi pour s’amouzer ?

LE ROI.

Mon cher cardinal, on est roi pour s’amuser ou pour régner : or, du moment que c’est vous et ma mère qui régnez, il faut que je m’amuse, moi, ou sinon, prenez garde ! je m’apercevrai que je ne règne pas !

MAZARIN, à part.

Ouais ! que dit-il donc là ?

LE ROI.

Voilà pourquoi je demande de l’argent.

MAZARIN.

De l’arzent ! de l’arzent ! on dirait, ma parole d’honnour ! que le vocaboulaire royal se compose de ces doux mots-là : De l’arzent ! La reine elle en demande avec sa voix aigre : « De l’arzent, monsou le cardinal ! » Monsou d’Anzou il en demande avec sa voix douce : « Monsou le cardinal, de l’arzent ! » Le roi il en demande... Ma, sire, il n’y en a plous, d’arzent ! Z’ai mis tout ce que nous en avions à cette fête ; ze viens d’en faire le calcoul avec le mazordome, elle coûte cinq cents pistoles !

LE ROI.

Eh bien, alors, mon cher monsieur de Mazarin, comme je m’ennuie beaucoup, et qu’il n’y a point d’argent, à ce qu’il paraît...

MAZARIN.

Il n’y en a pas, non, sire !

LE ROI.

Il faudra donc que, pour me distraire, je me mêle des affaires d’État... Ce n’est point amusant, mais enfin, c’est toujours une distraction. Vous direz donc, demain, je vous prie, à M. Fouquet, à M. Lyonne et à M. le Tellier de venir travailler avec moi, au lieu d’aller travailler avec vous ; vous vous reposerez pendant ce temps-là, vous, mon cher cardinal. Après trente ans de votre vie consacrée à la France, vous devez, certes, avoir autant besoin de repos qu’après six ans d’inaction, moi, je dois avoir besoin de travail.

MAZARIN, se grattant l’oreille.

Et il vous faudrait beaucoup d’arzent, mon cer roi ?

LE ROI.

Non.

MAZARIN.

Oh ! alors, si c’est oune petite somme, il y a moyen de s’entendre.

LE ROI.

Une petite somme... pour un roi, surtout quand ce roi voit autour de lui des ministres si riches !

MAZARIN.

Oh ! oui, monsou Fouquet... C’est oun scandale !... Ma voyons le ciffre de la somme... Vous comprenez, tout dépend dou ciffre.

LE ROI.

Mais je crois qu’avec un million...

MAZARIN, bondissant.

Oun million ?

LE ROI.

Oui, je passerais la saison des chasses.

MAZARIN.

Oun million, mon cer Zézou !

LE ROI.

Trouvez-vous que ce soit trop peu pour un roi de France ?

MAZARIN.

Oun million, mon cer enfant ! et où voulez-vous que ze prenne oun million ?

LE ROI.

Mais il me semblait, monsieur, que, du moment que j’avais fait enregistrer les édits du parlement...

MAZARIN.

Eh ! sire, avant qu’ils soient promoulgués, poubliés, mis à essécoution, et, par conséquent, avant que l’arzent il rentre, il se passera plous d’oun an, plous de doux ans ; il ne rentrera peut- être même zamais, ce coquin d’arzent ! Le malhouroux peuple il est si misérable, si rouiné, pauvre peuple !... Ah !

LE ROI.

Eh bien, mon cher cardinal, en attendant que l’argent rentre, ne pourriez-vous pas me prêter ce million, vous ?

MAZARIN.

Madonna !

LE ROI.

Vous le reprendrez sur les premiers impôts qui seront versés au Trésor.

MAZARIN.

Moi, sire, moi, vous prêter oun million ?

LE ROI.

Mais oui ; rien ne vous est plus facile.

MAZARIN.

Buon Dio ! et où voulez-vous que ze le prenne, ce million ?

LE ROI.

Mais, par exemple, attendez, mon cher cardinal... tenez, sur les trois millions neuf cent mille livres de Lyon... ou sur les sept millions de Bordeaux... ou bien encore sur les quatre millions de Madrid...

MAZARIN.

Zézou !

LE ROI.

Ou bien, si vous hésitez à retirer de l’argent avantageusement placé, ce qui est concevable, empruntez la somme que je vous demande sur vos neuf millions de propriétés ; je payerai les intérêts au denier dix.

MAZARIN.

Ze souis volé, trahi, rouiné !

LE ROI.

Ou bien ne pourriez-vous pas encore distraire ce million de vos sept millions de rentrées générales ? Que sais-je, moi ? Enfin, il me semble, mon cher cardinal, qu’un ministre qui possède, tant en argent qu’en propriétés et en billets de caisse, trente-neuf millions deux cent soixante mille livres peut bien prêter cent mille pistoles à son roi.

MAZARIN.

Ma qui vous a dit... qui a pou vous dire... ?

LE ROI.

La même personne qui m’a appris le voyage en France de madame Christine et de la princesse Marguerite : mon agent secret !

MAZARIN.

Mais c’est que c’est le ciffre essact !

LE ROI.

Mon agent secret est incapable de se tromper d’un denier.

MAZARIN.

Et quand vous faut-il ce million, sire ?

LE ROI.

Ce soir, mon cher cardinal.

MAZARIN.

Mais que voulez-vous donc faire d’oun million ?

LE ROI.

Écoutez... je vais vous dire cela, à vous, parce que, pour vous à qui je dois tant, je n’ai pas de secrets ; je suis amoureux !

MAZARIN.

Vous êtes amouroux !

LE ROI.

Et je veux absolument plaire à la femme que j’aime.

MAZARIN.

Vous voulez assoloument loui plaire ?

LE ROI.

Oui.

MAZARIN.

Oh ! oun roi si çarmant qué vous êtes n’a pas besoin d’oun million pour rendre oune femme folle de loui.

LE ROI.

N’importe, mon cher cardinal, un million dépensé en fêtes dont elle sera la reine ne gâtera rien, j’en suis sûr.

MAZARIN.

Dont elle sera la reine ? Ah ! vous voulez, mon cer roi, que celle que vous aimez soit la reine ?...

LE ROI.

De mes fêtes, mon cher cardinal, en attendant peut-être qu’elle soit la reine du royaume.

MAZARIN.

Pouisque vous donnez de si bonnes raisons, on fera son possible ; on hâtera la rentrée des impôts ; on poursouivra les contribouables.

LE ROI.

Et j’aurai le million ce soir ?

MAZARIN.

Comment ! ce soir ?

LE ROI.

Mon cher cardinal, mon amour est si grand, qu’il n’admet aucun retard.

MAZARIN.

Ah ! si votre amour est si grand, c’est autre çose... Eh bien...

LE ROI.

Eh bien ?

MAZARIN, avec un soupir.

On tâcera de vous le donner, ce malhouroux million !

LE ROI.

En vérité, vous êtes un homme charmant, mon cher cardinal !

Il remonte vers le fond du théâtre.

MAZARIN.

Le roi s’en va ?

LE ROI.

Oui ; tenez, on sonne l’hallali à cent pas d’ici, et je vais rejoindre la chasse. À ce soir !

 

 

Scène VII

 

MAZARIN, seul

 

À ce soir, mon cer roi ! mon cer enfant ! mon cer nevou ! Ah ! vous êtes amouroux ! Ah ! vous voulez faire la femme que vous aimez la reine de vos fêtes, et peut-être la reine dou royaume ! Diou vous entende !... Ze me doute bien, au fond, qui m’a zoué le mauvais tour de loui donner ce diable de ciffre... Ah ! madame Anne d’Autrice ! madame Anne d’Autrice ! vous me payerez celle-là !

 

 

Scène VIII

 

MAZARIN, BERNOUIN

 

BERNOUIN, entrant.

Ah ! voilà monseigneur... Monseigneur !

MAZARIN.

Quoi ?... Ah ! c’est toi, Bernouin ! Viens, mon cer Bernouin ! viens, mon ami ! viens !

BERNOUIN.

Oh ! oh ! qu’a donc Votre Éminence ? Elle me paraît fort agitée.

MAZARIN.

Oui, dou tourment, mon cer Bernouin... et pouis de la zoie aussi, oun pou... Mais que se passe-t-il donc là-bas, que te voilà ? Ze t’avais dit de ne venir me rezoindre que s’il arrivait oun événement d’importance.

BERNOUIN.

Il en est arrivé deux, monseigneur.

MAZARIN.

Ah ! doux ?

BERNOUIN.

Oui, deux grands événements. D’abord, M. de Conti est à Vincennes, il vient apporter au roi la soumission de M. de Condé.

MAZARIN.

Après ?

BERNOUIN.

Et annoncer que le prince est malade à Bruxelles.

MAZARIN.

Ah ! pauvre prince ! il est malade ?

BERNOUIN.

Très malade, monseigneur ; ce qui fait qu’il désire rentrer en France, et envoie sa soumission.

MAZARIN.

Ze loui espédierai Guénaud, mon médecin. Diavolo ! il ne faut pas oublier, au bout dou compte, que c’est le premier prince dou sang !

BERNOUIN.

Et, quant à sa rentrée en France ?...

MAZARIN.

S’il est aussi malade que tou dis, Bernouin, il a plous besoin d’oun médecin que d’oun passeport, et ce serait esposer sa santé que de permettre qu’il se mît en voyaze... Non, Guénaud le guérira d’abord ; cela prendra dou temps, et, pendant ce temps, z’aviserai. Bernouin, si zamais tou deviens homme d’État, n’oublie pas que le grand secret de la politique est dans ces doux mots : Savoir attendre... L’autre événement, Bernouin ?

BERNOUIN.

L’autre événement, monseigneur, c’est la présence à Vincennes du roi Charles II.

MAZARIN.

Le roi Çarles II est à Vincennes ?

BERNOUIN.

Oui.

MAZARIN.

Tou en es soûr ?

BERNOUIN.

J’en suis sûr.

MAZARIN.

Qui l’a vou ?

BERNOUIN.

Moi, derrière sa jalousie, à l’hôtel du Paon couronné, près de la place d’armes.

MAZARIN.

Ah ! Bernouin ! oui, tou as raison, voilà oun grand événement ! C’est encore la reine Anne d’Autriche qui l’aura fait venir pour embrouiller les affaires... Comme si les malhourouses affaires elles n’étaient point assez embrouillées dézà ! Ah ! si le roi Çarles II était sour le trône d’Angleterre, ze conçois que la petite Henriette, à défaut de l’infante, ferait oune femme toute trouvée au roi, et nous épouserions oune grande puissance au moins ! Ma c’est monsou Riçard Cromwell qui, pour le moment, est roi d’Angleterre, et nous avons des traités avec loui... Bernouin, tou vas retourner au çâteau ; et que ze trouve Guitaut cez moi en arrivant, entends-tou ?

BERNOUIN.

Comment ! vous allez faire arrêter le roi Charles II ?

MAZARIN.

Oh ! non ! il faut avoir des égards pour les têtes couronnées... Ze vais loui faire dire de quitter la France dans les houit zours, et Vincennes dans les vingt-quatre houres.

BERNOUIN.

Et s’il ne part pas ?

MAZARIN.

Alors, ce ne sera pas ma faute, ce sera la sienne : z’azirai !

BERNOUIN.

Hum !

MAZARIN.

Bernouin ! si zamais tou es ministre, souviens-toi qu’on se tire de tout avec ces doux mots : Savoir azir.

BERNOUIN.

Comment monseigneur concilie-t-il cette seconde maxime avec la première ?

MAZARIN.

Ze ne les concilie pas, ze les mets face à face ; l’oune fait pendant à l’autre, mon ami, et, selon l’occasion, ze me sers de celle dont z’ai besoin. Ma çout !

BERNOUIN.

Quoi ?

MAZARIN.

Vois-tou qui vient là-bas ?

BERNOUIN.

Ah ! ah ! Sa Majesté et mademoiselle de Mancini.

MAZARIN.

Retourne à Vincennes, et préviens Guénaud de se tenir prêt à partir.

BERNOUIN.

Oui, monseigneur.

MAZARIN.

Ne dis pas pour quel pays !

BERNOUIN.

Ne craignez rien.

MAZARIN.

Préviens Guitaut de se tenir prêt à azir.

BERNOUIN.

Oui, monseigneur.

MAZARIN.

Ne dis pas contre qui !

BERNOUIN.

Soyez tranquille.

MAZARIN.

Va !

Bernouin sort. Le cardinal sortant à son tour, au moment où entrent le roi et Marie de Mancini.

Oh ! la belle çose que la zounesse ! et comme cela fait touzours plaisir à voir !

 

 

Scène IX

 

LE ROI, MARIE DE MANCINI

 

Ils entrent appuyés au bras l’un de l’autre.

MARIE.

J’espère, sire, que l’on ne saurait rencontrer un cerf meilleur courtisan que le nôtre : il voit que le roi ne veut pas se donner la peine de courre la chasse, et il revient poliment mourir à son lancer... Ah ! les animaux donnent parfois aux hommes de bien mauvais exemples.

LE ROI.

Vous trouvez ? C’est possible... Mais laissons là cerfs, chiens et chasseurs, cors et fanfares... Venez de ce côté, Marie ! j’ai besoin d’être seul un instant avec vous, d’entendre votre douce voix isolée des autres voix, de voir votre charmant visage dans un miroir qui ne reflète que lui ! Vous êtes comme ces bonnes fées qui, d’un coup de leur baguette d’or, chassent les spectres, et font disparaître les mauvais génies.

Le vent commence à siffler, et le temps à s’obscurcir.

MARIE.

Oh ! sire, la belle place que Votre Majesté me donne auprès du roi !

LE ROI.

Marie, en connaîtriez-vous une plus douce que celle d’une femme qui ferait oublier à un roi les préoccupations de la royauté ?

MARIE.

Mais, avant toute chose, il faudrait que cette femme fût aimée, et surtout fût certaine de l’être.

LE ROI.

Et quelle chose devrait donc faire ce prince pour lui prouver son amour ?

MARIE.

Une des premières serait, quand elle est à la chasse, de suivre la chasse, au lieu de l’envoyer à l’autre bout de la forêt, pour rester seul... Dans quel but ? Dieu le sait !

LE ROI.

Aurais-je ce grand bonheur, par hasard, que vous fussiez jalouse, chère Marie ?

MARIE.

Si c’était un grand bonheur pour vous, sire, ce serait un grand malheur pour moi !

LE ROI.

Pourquoi cela ? et comment mon bonheur, à moi, pourrait-il faire votre malheur, à vous ? Vous êtes toujours à me parler de mon pouvoir, de mon sceptre, de ma couronne. Hélas ! la seule couronne vraiment royale que Dieu mette au front de ses élus, c’est celle de l’amour ; toutes les autres rident ou brûlent les fronts qui les portent : celle-là seule les éclaire et les rajeunit !

MARIE.

Eh bien, sire, qui vous dit que, si vous demandiez franchement, et à haute voix, cette couronne à la femme qui peut vous la donner, qui vous dit qu’elle vous la refuserait ?

LE ROI.

Oui, mais qui me dit aussi que ce serait bien véritablement à l’amant, et non pas au roi, que cette couronne serait donnée ?

La pluie tombe ; le roi, abritant Marie avec son chapeau, la conduit sous le chêne de saint Louis. Les autres chasseurs reparaissent au fond ; mais, apercevant le roi et Marie, ils n’osent regagner les chevaux et les voitures, et se groupent peu à peu pendant tout le reste de la scène.

Qui me dit qu’un amour ambitieux ne sacrifiera point quelque amour tendre, caché, obscur, plus enviable dans son obscurité, dans son mystère, dans sa tendresse, que celui qui se produira au grand jour ? Il y a des moments où, au lieu d’être né sur le trône, je voudrais être né le dernier de mes sujets ; car, alors, si une jeune et belle bouche comme la vôtre me disait : 3Louis, je t’aime !3 ah ! je serais bien sûr d’être aimé !

MARIE.

Eh ! croyez-vous donc, sire, que la femme qui vous aimera ne sera point, de son côté, tourmentée des mêmes craintes qui vous tourmentent ? Si vous étiez le dernier de vos sujets, si vous étiez malheureux, si vous étiez pauvre, celle qui s’offrirait à partager votre pauvreté et votre malheur saurait que son dévouement peut être récompensé ; qu’elle a l’espoir et le droit d’être aimée ; qu’un ministre ne viendra pas crier : « Sire, la raison d’État ! » ; qu’une mère ne viendra pas dire : « Mon fils, l’orgueil du sang !... » Aimer un homme ordinaire, sire, c’est être la compagne de toute sa vie ; aimer un roi, c’est être la maîtresse d’un jour, la fantaisie d’une heure, le caprice d’un moment ; c’est faire ce que nous faisons tous deux, ici, sous ce chêne que la foudre peut frapper ; c’est oublier le temps qui s’assombrit, le tonnerre qui gronde, la pluie qui tombe, pour jouir d’un bonheur qui ne durera peut-être que ce que dure cet éclair qui passe !... Oh ! la femme qui se sentirait disposée à aimer un roi, un roi jeune, beau, puissant comme vous ; cette femme, si elle avait une lueur de raison dans l’esprit, une apparence de dignité dans l’âme, cette femme devrait, plutôt que de laisser grandir son amour, plutôt que de se laisser dominer par lui, l’aller chercher au plus profond de son cœur, et l’y étouffer impitoyablement de ses deux mains !...

Mazarin apparaît dans la grotte, et écoute.

LE ROI.

Et qui vous dit, Marie, que, si le roi était sûr de cet amour, il lui importerait en quelque chose que la femme qui le lui apporte ne fût pas une princesse, une fille de roi, une sœur de reine ? Est-il absolument nécessaire, pour maintenir la grandeur d’un État, pour sauvegarder la dignité de la couronne, que le cœur se sacrifie éternellement aux exigences de la politique ? Qu’importe à la prospérité de la France que j’épouse quelque pauvre princesse de Savoie, de Portugal, d’Allemagne, ou la femme que j’aime ? que je sois malheureux dans ma majesté ou heureux dans mon amour ?... Écoutez bien ceci, Marie. Je suis roi, résolument décidé à dire, à quiconque tentera désormais d’entraver mes desseins, ce que j’ai dit ce matin au parlement : « Je veux ! » Je suis roi, dis-je, et ministre, mère, France, Europe plieront devant ma volonté immuable et souveraine !... Oh ! que l’on m’aime, que l’on m’aime seulement ! que je sente que cet amour est puissant, profond, éternel ; que la femme qui m’aimera d’un amour égal au mien soit pure, jeune, belle ; que cette femme soit comme vous, enfin, Marie, et je dirai à cette femme : « Voilà mon cœur ! » Et je dirai à la France : « Voilà votre reine ! »

MARIE.

Oh ! sire ! sire ! si l’on croyait à une pareille promesse, ce serait à rendre folle la femme qui vous aimerait ? Mais non, non ! Madame de Fontenac vous a aimé !

LE ROI.

Elle avait un mari !

MARIE.

Ma sœur Olympe vous a aimé !

LE ROI.

J’étais un enfant !

MARIE.

Mademoiselle de la Motte vous a aimé !

LE ROI.

Je ne l’aimais pas !

MARIE.

Mais moi, mais moi, sire... Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !

LE ROI.

Vous, Marie ! vous, c’est autre chose !

Éclat de tonnerre.

Vous, je vous aime !

Il tombe à genoux.

MARIE, avec joie, et comme éblouie.

Ah !...

Revenant à elle, et regardant vers le fond.

Sire, au nom du ciel, relevez-vous ! taisez-vous ! on nous regarde, on nous écoute, on nous entend !

LE ROI.

Eh ! qu’importe ! prenez mon bras, Marie, et relevez la tête !

 

 

Scène X

 

LE ROI, MARIE, LE DUC D’ANJOU, MAZARIN, caché, TOUTE LA CHASSE

 

LE ROI, aux chasseurs.

Messieurs, nous pouvons regagner les voitures : je crois que l’orage est fini, et que le tonnerre est tombé.

D’ANJOU, à demi-voix.

Oui, frère, aux pieds de Marie de Mancini, et, en tombant, il lui a dit : « Je vous aime ! »

MAZARIN, sortant le corps hors de la grotte, et suivant des yeux le roi et Marie de Mancini.

Allons, ze crois que mon million, il me rapportera plous que le denier dix !

 

 

ACTE III

 

L’appartement de Mazarin. Au fond, la chambre du cardinal ; sur le devant, un premier salon percé de trois portes et d’une fenêtre.

 

 

Scène première

 

MAZARIN, GUÉNAUD

 

MAZARIN, venant de la chambre du fond, appuyé au bras de Guénaud.

Vous entendez, Guénaud ? partez à l’instant même ! Monsou le Prince il est fort malade : guérissez-le, Guénaud... pas trop vite ! les guérisons trop rapides, elles ne sont pas soûres. Vous avez conzé pour oun mois, pour doux mois même... Comprenez-vous, Guénaud ?

GUÉNAUD.

Parfaitement, monseigneur.

MAZARIN.

Et z’aurai des nouvelles de monsou le Prince ?...

GUÉNAUD.

Autant que vous en voudrez.

MAZARIN.

Z’en voux tous les zours, Guénaud.

GUÉNAUD.

Mais vous, pendant ce temps, monseigneur ?...

MAZARIN.

Ne vous inquiétez pas de moi, mon cer Guénaud ! ze ne me souis zamais si bien porté ; allez, Guénaud ! allez, mon ami !

Guénaud s’incline et sort.

 

 

Scène II

 

MAZARIN, seul

 

Bon ! Pendant les doux mois que durera la convalescence de monsou le Prince, z’aurai le temps de recevoir des nouvelles d’Espagne, et, selon ce que Diou décidera là-bas, nous aviserons ici

 

 

Scène III

 

MAZARIN, BERNOUIN

 

BERNOUIN.

Monseigneur...

MAZARIN.

C’est toi, Bernouin ?

BERNOUIN.

Oui, monseigneur.

Bas.

M. Guitaut est là.

MAZARIN.

Ah ! ce bon Guitaut ! fais-le entrer, Bernouin. Tou sais que z’y souis touzours pour loui.

 

 

Scène IV

 

MAZARIN, BERNOUIN, GUITAUT

 

MAZARIN.

Bonzour, mon cer Guitaut ! bonzour, mon bon ami !

GUITAUT.

Bonjour, monseigneur. Votre Éminence m’a fait demander ?

MAZARIN.

Oui, z’ai plousiours çoses à vous dire.

GUITAUT.

Dites, monseigneur.

MAZARIN.

La première, c’est que vous ne me parlez pas assez souvent de votre neveu Cominzes.

GUITAUT.

Mon neveu Cominges est toujours bien votre serviteur, et celui de la reine, monseigneur... Qui faut-il arrêter ?

MAZARIN, faisant semblant de ne pas entendre.

Vous recevez touzours de ses nouvelles, n’est-ce pas ?

GUITAUT.

Par chaque courrier venant de Portugal, oui, monseigneur... Voyons, est-ce un robin, un homme d’Église ou un gentilhomme ?

MAZARIN, sans répondre.

Ze croyais qu’il était question de quelque çose comme d’oun mariaze entre loui et votre çarmante fille. Vous savez, mon cer Guitaud, que, dans le cas où ce mariaze aurait liou, le roi donnerait cent mille écous, et signerait au contrat ?

GUITAUT.

Cela ferait bien, monseigneur ; car, jusqu’ici, nous avons reçu plus de coups que de pistoles au service de la royauté... Où est l’ordre ?

MAZARIN.

Tu crois donc qu’il s’agit d’arrêter quelqu’oun, mon cer Guitaut ?

GUITAUT.

Pardieu ! quand on fait venir le capitaine des gardes, quand on lui promet pour sa fille cent mille écus...

À part.

qu’on ne lui donnera pas...

Haut.

c’est qu’on a besoin du capitaine des gardes.

MAZARIN.

Eh bien, oui, z’ai besoin de toi, Guitaut ; ma tou te trompes : ce n’est point pour arrêter quelqu’oun.

GUITAUT.

Oh ! oh ! Et pour quoi donc faire ?

MAZARIN.

C’est pour prévenir oun étranzer qui ce cace à l’hôtel dou Paon couronné que ze sais qu’il est là.

GUITAUT.

Bien ! vous savez qu’il est là... Et vous désirez... ?

MAZARIN.

Ze désire qu’il quitte l’hôtel.

GUITAUT.

Et peut-il loger dans quelque autre endroit à Vincennes, monseigneur ?

MAZARIN.

C’est que ze voudrais qu’il quittât, non-soulement l’hôtel, mais Vincennes aussi... si cela ne loui était pas trop désagréable.

GUITAUT.

Bon ! et qu’il retournât à Paris, alors ?

MAZARIN.

Heu ! Paris est bien près de Vincennes, Guitaut, et ze voudrais qu’il quittât aussi Paris... si cela ne loui faisait pas trop de peine.

GUITAUT.

En quel endroit de la France lui sera-t-il permis de demeurer ?

MAZARIN.

Ah ! ze voudrais bien qu’il quittât aussi la France... si cela ne lui causait pas trop de déplaisir.

GUITAUT.

C’est-à-dire que vous l’exilez ?

MAZARIN.

Eh ! mon Diou, non ; ze le renvoie d’où il vient, voilà tout.

GUITAUT.

Et s’il refuse ?

MAZARIN.

S’il refouse ?

GUITAUT.

Oui.

MAZARIN.

Alors, tou comprends, Guitaut, ce serait différent : il faudrait employer la force... ma touzours avec les plous grands égards.

GUITAUT.

Ah çà ! mais c’est donc un grand seigneur ?

MAZARIN.

Oun très grand seigneur, Guitaut !

GUITAUT.

Plus grand que M. de Longueville ?

MAZARIN.

Plous grand !

GUITAUT.

Plus grand que M. de Condé ?

MAZARIN.

Plous grand encore ! 96

GUITAUT.

Plus grand que M. de Beaufort ?

MAZARIN.

Touzours plous grand !

GUITAUT.

Mais c’est donc un roi, alors ?

MAZARIN.

C’est un roi, et ce n’est pas oun roi, tou comprends, Guitaut ?

GUITAUT.

Non, je ne comprends pas.

MAZARIN.

À ton avis, Guitaut, est-ce le fait ou le droit qui donne la royauté ?

GUITAUT.

C’est le droit, monseigneur.

MAZARIN.

Eh bien, moi, ze ne souis pas tout à fait de ton avis. Ainsi, monsou Riçard Cromwell, à mes youx, il est le véritable souverain de l’Angleterre, zousqu’à ce que monsou Monk en décide autrement.

GUITAUT.

Alors, monseigneur, c’est du roi Charles II qu’il s’agit ?

MAZARIN.

Zoustement ! Tou vois donc, Guitaut, que ze ne pouvais pas te recommander trop de prévenances, d’égards, de politesses ; car, enfin, le roi Çarles II est le petit-fils d’Henri IV ! le nevou de la reine Anne d’Autrice ! le cousin dou roi !... Aussi, tou le feras monter dans oune bonne voiture attelée d’essellents cevaux ; tou y monteras après loui ; tou t’assoiras à son côté... à sa gauce, entends-tou, Guitaut ? il ne faut pas manquer à l’étiquette avec oune Mazesté !... et tou placeras doux officiers bons zengilshommes, les plous aimables que tou pourras trouver, sour la banquette de devant. Et, ainsi, tou le condouiras à la frontière de Hollande, Guitaut.

GUITAUT.

Mais la reine ? mais le roi ?

MAZARIN.

Inoutile de leur rien dire, Guitaut : cela lour ferait de la peine.

GUITAUT.

Vous savez ce que l’on dit du roi ?

MAZARIN.

Non.

GUITAUT.

Impossible !

MAZARIN.

Ze ne souis pas courieux.

GUITAUT.

Eh bien, on dit du roi que, si fin que vous soyez, monseigneur, vous ne sauriez plus lui rien cacher de ce que vous faites...

MAZARIN.

Et tou crois cela, Guitaut ? Oh !

GUITAUT.

Qu’il a un agent secret, grâce auquel il n’existe plus de mystères pour lui !

MAZARIN.

Propos de cour, Guitaut !

GUITAUT.

Je vous les donne pour ce qu’ils valent, monseigneur. Il m’est prouvé que vous êtes ministre ; il ne m’est pas prouvé que le roi soit roi ; l’ordre me vient de vous ; j’exécuterai l’ordre. Où est-il ?

MAZARIN.

Le voici par écrit, Guitaut. Ma avec toute sorte d’égards, tou entends, Guitaut ?

GUITAUT.

Oui, monseigneur.

MAZARIN.

La gauce, Guitaut ! la gauce ! et touzours : « Mazesté ! »

GUITAUT.

Soyez tranquille.

MAZARIN.

Va, mon ami ! va !

Guitaut sort par la porte opposée à celle par laquelle est sorti Guénaud.

 

 

Scène V

 

MAZARIN, seul

 

Ce cer Guitaut ! Voilà oun fidèle servitour ! ne discoutant zamais, touzours prêt à essécouter ! Ah ! les Guitaut se perdent ! Bonne race pourtant, bonne race ! Ma si ce diable de brouit il allait se répandre, que le roi sait tous les secrets de la cour... Eh ! eh !...

 

 

Scène VI

 

MAZARIN, MARIE

 

MARIE, de la porte.

Peut-on entrer, mon cher oncle ?

MAZARIN.

Ze crois bien ! oun rayon de soleil après le nouaze !... Entre, ma petite Marie ! entre !

MARIE.

Oh ! comme vous êtes bon pour moi, ce soir, mon cher oncle !

MAZARIN.

Sais-tou oune çose, Marie ? c’est que, de toutes mes nièces – et, Diou merci ! ze n’en manque pas ! – c’est que, de toutes mes nièces, tou es celle qui z’aime le mioux.

MARIE.

Vraiment, mon oncle ?... Mais pourquoi m’avoir caché ce secret-là pendant dix-sept ans ?

MAZARIN.

Ze ne voulais pas faire de zalouses.

MARIE.

Eh bien, mon oncle, moi, je devinais cette tendresse, si bien cachée qu’elle fût, et je vous aimais, de mon côté, comme si vous m’eussiez fait part de la préférence.

MAZARIN.

Et pouis ze ne voulais pas te donner trop d’orgouil, en te laissant voir tout le bien que ze pensais de toi. Vois-tou, petite, l’orgouil il est oun pécé mortel ! aussi ze me disais touzours en regardant tes sours grandir, flourir : « Faites-les coquettes ; c’est ma petite Marie qui sera l’honnour et la gloire de la maison ! »

MARIE.

Et vous croyez que l’heure de la prédiction est arrivée, mon oncle ?

MAZARIN.

Ze crois qu’elle approce ! Ce matin encore, ze parlais de toi avec Bernouin, et ze loui disais : « Les autres, elles ont épousé des comtes, des douques, des princes dou sang, et ze ne serai content que quand ze l’aurai mariée à oun roi. »

MARIE.

À un roi ?

MAZARIN.

Oui... Ze ne sais pas auquel encore ; ma ze ne serai content, ze te le répète, que quand ze t’aurai mariée à oun roi.

MARIE.

Savez-vous que votre prévention en ma faveur vous rend bien ambitieux, mon oncle ?

MAZARIN.

Pourquoi ? N’es-tou pas belle comme oune princesse royale ? et s’il y avait autour de ce cou-là oun collier de diamants, à ces oreilles-là des pendeloques de diamants, et sour ce front-là oun diadème de diamants, n’aurais-tou pas bien autrement l’air d’une reine que cette petite perrouce de Savoie que l’on vout faire épouser au roi Louis XIV ?

MARIE.

Oui, mon oncle, s’il y avait !... Mais à ce cou, à ces oreilles, à ce front, il n’y a que les simples grâces dont la nature les a parés ; grâces que mon oncle, dans sa prévention en ma faveur, a toujours trouvées suffisantes.

MAZARIN.

Eh bien, mademoiselle de Mancini, ze vais vous prouver, moi, que vous êtes oune ingrate...

Appelant.

Bernouin ! Bernouin !

BERNOUIN, paraissant.

Monseigneur !

MAZARIN.

Donne-moi la petite cassette que ze t’ai çarzé d’apporter de Paris, et que ze destinais... À qui la destinais-ze, Bernouin ?

BERNOUIN.

À mademoiselle Marie de Mancini.

MAZARIN.

Va, Bernouin ! va !

Bernouin sort.

Là ! tou vois, ze ne le loui fais pas dire. Ce cer Bernouin ! il trahit ma faiblesse, ma c’est à oune bonne intention.

BERNOUIN, entrant avec la cassette.

Voici, monseigneur.

MAZARIN, la tenant dans ses mains.

Tou sais, ma petite Marie, z’ai touzours aimé les pierres précieuses, ma particoulièrement ze préfère le diamant ; c’est la pierre la plous cère et la plous rare, la soule où il y ait véritablement oun rayon de soleil.

Il tire les diamants de la cassette.

Ces diamants, c’est mon soleil, à moi, pauvre forçat de la politique qui, depouis seize ans, traîne à ma zambe oun royaume pour boulet ! Ces diamants, souvent, le soir, quand la zournée a été roude, ou, le matin, quand la nouit elle a été mauvaise, eh bien, ze me les fais apporter dans mon lit ; ze les éparpille sour la courtepointe de velours ; ze les regarde, ze les frotte, ze les brosse, et ils me rézouissent la voue et le cour !... Eh bien, ces diamants, çaque fois que ze les vois, ze me dis : « Ces diamants-là, ils seront, un zour, pour ma petite Marie ! »

MARIE.

Vraiment, mon oncle, vous vous dites cela ?

MAZARIN.

Oui, et tou les aurais dézà, si cela ne me faisait pas tant de peine de m’en séparer.

MARIE.

Ce qui veut dire que vous aimez encore mieux vos diamants que moi ?

MAZARIN.

Oh !

MARIE.

Voyons, avouez-le.

MAZARIN.

Ma non, pouisque, auzourd’houi, pour que tou sois plous belle que cette petite Savoyarde qui nous arrive de Tourin, de Çambéry, ze ne sais d’où ! pouisque, auzourd’houi... Ma tou me promets d’être plous belle qu’elle, n’est-ce pas ?

MARIE.

Oh ! je vous jure, mon oncle, que j’y ferai mon possible, et que, si je n’y réussis point, il n’y aura pas de ma faute.

MAZARIN.

Eh bien, ces diamants, que ze n’ai zamais confiés qu’à Bernouin, auzourd’houi... ces diamants, qui valent cent mille écous, pour que tou te fasses belle, plous belle que la princesse Marguerite... eh bien, ze... auzourd’houi, ze... ze te les... Ma petite Marie, auzourd’houi... aies-en bien soin sourtout !... ze te les prête !

Il sort.

 

 

Scène VII

 

MARIE, BERNOUIN

 

MARIE, riant.

Oh ! il me les prête !... Mon oncle fait l’effort suprême de me prêter ses diamants, entends-tu, Bernouin ? Cela m’étonnait aussi qu’il me les donnât !

BERNOUIN.

Prenez-les toujours, mademoiselle, et ne vous inquiétez pas du reste.

MARIE.

Mais tu as entendu, Bernouin ? Il a dit : « Je te les prête. »

BERNOUIN.

Mademoiselle, il y a trente ans que je suis près de Son Éminence le cardinal Mazarin, et, depuis trente ans, je ne lui ai entendu dire que trois fois : Je vous prête, et une fois : Je vous donne, et encore, cette fois-là, c’était le bonsoir qu’il donnait à la présidente Tubœuf, qui venait lui apporter dix mille écus que son mari avait perdus la veille en jouant contre lui... Je vous dirai donc comme M. le cardinal : Faites-vous belle, mademoiselle ! faites-vous belle !

Il sort.

 

 

Scène VIII

 

MARIE, seule

 

Oh ! oui, oui, je comprends ce que vous voulez dire, mon oncle, et ce que dit, d’après vous, votre fidèle Bernouin. Vous n’étiez pas si bien caché que je ne vous aie aperçu, pendant l’orage, dans cette grotte de la forêt de Vincennes ! Vous avez vu le roi à mes pieds, et voilà que votre ambition l’emporte sur votre avarice... Quand le roi ne faisait pas attention à moi, je vous étais indifférente ; le roi me regarde : je suis jolie ! le roi m’aime : vous m’adorez !... Oh ! vous avez raison, mon oncle, et c’est moi qui avais tort d’écouter un simple gentilhomme comme M. de Guiche. Mais qui pouvait se douter que le roi de France, que Louis XIV ferait attention à moi ? à moi qui dans mon isolement me trouvais trop heureuse d’être aimée du plus beau gentilhomme de la cour !... Oui... mais, en attendant, imprudente que j’ai été !... Oh ! mais, quand je ferai un appel à sa délicatesse, quand il saura qu’il s’agit, non pas d’être la maîtresse du roi, mais d’être reine de France, il s’écartera de mon chemin, il s’éloignera de la cour... « Faites-vous belle ! faites-vous belle ! » Eh bien, puisque tout le monde le veut, essayons.

Elle s’assied sur un tabouret au milieu du théâtre, et ouvre la cassette.

Oh ! les magnifiques diamants !

 

 

Scène IX

 

MARIE, LE DUC D’ANJOU

 

D’ANJOU, qui est entré, qui s’est approché sur la pointe du pied, et qui regarde par-dessus l’épaule de Marie.

Oh ! les magnifiques diamants !

MARIE, se retournant.

Hein !

D’ANJOU.

N’ayez pas peur : c’est la nymphe Écho !

MARIE.

Oh ! mais regardez donc, monseigneur ! regardez donc !

D’ANJOU.

Je vois bien ! Mais qui vous a donné tout cela ?

MARIE.

Mon oncle !

D’ANJOU.

Quel oncle ?... Vous avez donc deux oncles ?

MARIE.

Mon oncle Mazarin !

D’ANJOU.

Ce n’est pas vrai.

MARIE, riant.

Oh ! oh ! un démenti, monseigneur !

D’ANJOU.

Mais vous savez bien vous-même que ce n’est pas possible !

MARIE.

Cela est pourtant ainsi.

D’ANJOU.

Oh ! n’importe ! de quelque part qu’ils viennent, montrez-les-moi, chère Marie !

MARIE.

Je fais mieux que de vous dire : Voyez ! monseigneur ; je vous dis : Prenez !

D’ANJOU.

En vérité, vous offrez cela comme des bonbons de baptême.

MARIE.

Pourquoi pas, puisque je suis marraine ?

D’ANJOU.

Marraine de qui ?

MARIE.

De la générosité de M. de Mazarin, qui vient de naître au monde après cinquante ans de grossesse... Le père est malade, mais l’enfant se porte bien.

D’ANJOU.

Ah ! j’y suis !

MARIE.

Quoi ?

D’ANJOU.

L’agent secret de mon frère lui aura dit que M. de Mazarin avait des millions plein ses caves, et notre cer cardinal, qui craint qu’on ne les loui reprenne, fait la part du feu.

MARIE.

Que ce soit cette raison-là ou une autre, peu importe ! nous tenons la cassette, c’est le principal.

D’ANJOU.

Oh ! mais regardez donc ! comme voilà un fil de diamant qui ferait une jolie ganse de chapeau !

MARIE.

Voyez donc cette rivière ! Quel admirable collier !

D’ANJOU.

Et cette agrafe de manteau ! MARIE. Et ces boucles d’oreilles !

D’ANJOU.

Et ces boutons de manchettes !

MARIE.

Et ce diadème de brillants !

D’ANJOU.

Mais regardez donc, Marie !

MARIE.

Mais voyez donc, prince !

Chacun d’eux fouille dans la cassette, et en tire quelque chose en poussant des cris de joie.

 

 

Scène X

 

MARIE, LE ROI, LE DUC D’ANJOU

 

LE ROI, apparaissant sur la porte, et les voyant tous deux resplendissants de bijoux.

Ah çà ! mais on a donc pillé le trésor de la couronne, ici ?

MARIE.

Ah ! le roi !

Elle prend la cassette, et se sauve.

LE ROI.

Marie ! Marie !

D’ANJOU.

La cassette ! la cassette !

 

 

Scène XI

 

LE ROI, LE DUC D’ANJOU

 

LE ROI.

Elle se sauve ! elle me fuit ! Comprends-tu cela, d’Anjou ?

D’ANJOU.

Je crois bien ! tu arrives à l’improviste, sans te faire annoncer, avant que le soleil ait eu le temps d’allumer tous ses rayons : le soleil se cache ! Oh ! mais sois tranquille, il ne tardera pas à reparaître, va ! et plus resplendissant que jamais !

LE ROI.

Et que faisiez-vous donc là tous deux ?

D’ANJOU.

Nous égrenions les diamants de M. de Mazarin.

LE ROI.

Je ne comprends pas.

D’ANJOU.

Je crois bien que tu ne comprends pas ! Écoute, Louis, et attends-toi à une nouvelle incroyable, inouïe, exorbitante ! M. de Mazarin est devenu généreux !

LE ROI.

Menteur !

D’ANJOU.

M. de Mazarin vient de donner à Marie pour cent mille écus de diamants !

LE ROI.

Ils étaient faux, alors.

D’ANJOU.

Tiens, regarde, en voici... J’ai dit comme toi d’abord ; j’ai crié : « Cela n’est pas vrai ! cela est impossible ! » Mais, depuis, j’ai découvert le secret. Frère, nous nous étions trompés : M. de Mazarin est un prodigue, et cela ne m’étonnerait pas qu’il profitât de ce que je suis chez lui pour me faire quelque magnifique cadeau... Eh ! justement, voici Bernouin.

 

 

Scène XII

 

LE ROI, LE DUC D’ANJOU, BERNOUIN

 

BERNOUIN.

Le roi !

LE ROI.

Entre, Bernouin ! entre !

BERNOUIN.

Le roi m’excusera, mais je venais pour M. le duc d’Anjou.

D’ANJOU.

Vois-tu !... Qu’est-ce, Bernouin ?

BERNOUIN.

Son Éminence, ayant appris par mademoiselle Marie de Mancini que monseigneur était ici, prie Son Altesse d’accepter, comme argent de poche, et pour figurer ce soir à son jeu, les trois mille pistoles que voici.

D’ANJOU.

Où cela, Bernouin ?

BERNOUIN.

Dans cette bourse, monseigneur.

D’ANJOU.

Eh bien, quand je te disais, frère ! – Donne, Bernouin, donne !

Il vide la bourse dans le fond de son chapeau.

Comment, c’est pour moi, tout cet or ?

BERNOUIN.

Oui, monseigneur.

D’ANJOU, donnant une poignée d’or à Bernouin.

Tiens, Bernouin, voici pour toi. En veux-tu, Louis ?

BERNOUIN.

Je remercie monseigneur.

D’ANJOU, au roi.

Oh ! prends, prends, ne te gêne pas ; quand je serai riche, moi, ce sera pour donner.

BERNOUIN.

Il est inutile que monseigneur se prive en faveur du roi son frère. J’étais chargé par Son Éminence de passer chez le roi, et de lui remettre ce portefeuille, qui contient un million.

LE ROI.

Merci, Bernouin.

D’ANJOU.

Des diamants à Marie ! à moi trois mille pistoles ! à toi un million ! tout cela venant du cardinal !

Appelant.

Guénaud ! Guénaud !

BERNOUIN.

Que faites-vous, monseigneur ?

D’ANJOU.

J’appelle le médecin. Oh ! quel malheur, Bernouin ! M. le cardinal est fou !... Guénaud ! Guénaud !

Il sort en gambadant, en faisant sonner son or, et en appelant Guénaud.

 

 

Scène XIII

 

LE ROI, BERNOUIN, GEORGETTE, à la fenêtre

 

GEORGETTE, de l’extérieur.

Qu’est-ce qui appelle M. Guénaud ? est-ce vous, sire ?

LE ROI.

Non, ce n’est pas moi, Georgette.

BERNOUIN.

Le roi n’a pas d’ordres à me donner ?

LE ROI.

Dites à Son Éminence que je la remercie, et que tout à l’heure, au jeu, je la remercierai de nouveau.

Bernouin s’incline et sort.

 

 

Scène XIV

 

LE ROI, GEORGETTE

 

GEORGETTE.

Ah ! c’est que M. Guénaud, voyez-vous, sire, vous auriez eu beau l’appeler, il ne serait pas venu.

LE ROI.

Et pourquoi cela ?

GEORGETTE.

Parce qu’il n’est plus ici.

LE ROI.

Bah ?

GEORGETTE.

Non, il est parti pour un grand, grand, grand voyage !

LE ROI.

Et où va-t-il donc ?

GEORGETTE.

Il va à Bruxelles en Brabant, soigner M. de Condé, qui est malade.

LE ROI.

M. de Condé qui est malade ? Et qui t’a dit cela, Georgette ? Viens donc me conter cela, viens !

Il l’aide à passer par la fenêtre.

GEORGETTE.

Personne ne me l’a dit ; mais je l’ai entendu. Le cheval de M. Guénaud était attaché à la grille du parc, et je lui faisais manger une poignée d’herbe verte, quand j’ai vu venir M. Guénaud et M. Molière ; ils causaient ensemble avec beaucoup de chaleur. M. Molière disait : « Mais le roi ne permet donc pas que M. de Condé rentre en France ? » M. Guénaud répondait : « Bon ! le roi, qui sait tout, à ce qu’on dit, ne sait seulement pas que M. de Condé a fait sa soumission ! – Mais pourquoi M. de Condé ne s’est-il pas directement adressé au roi, au lieu de s’adresser à M. de Mazarin ? disait M. Molière. Le roi est un grand cœur, tandis que M. de Mazarin n’est qu’un cuistre !... – Oh ! répondait M. Guénaud, parce que M. de Condé sait que le roi ne se mêle pas des affaires d’État ; il a bien assez de se mêler de ses affaires d’amour ! – Oh ! si j’osais ! reprenait M. Molière, je lui en parlerais bien, moi ! et je suis sûr que, si je lui disais là-dessus tout ce que j’ai à lui dire, le roi, au lieu de se fâcher contre moi, me saurait gré de ma franchise... » C’est alors qu’ils ont dit que M. de Condé était dans une ville que l’on appelle Bruxelles en Brabant, et M. Guénaud a ajouté que c’était là qu’il allait ; qu’il fallait que la convalescence de M. de Condé durât deux mois, et cætera ! et cætera !

LE ROI.

Georgette, je te promets que je ne quitterai pas Vincennes sans t’avoir trouvé un mari et donné une dot.

GEORGETTE.

Pour quoi faire ?

LE ROI.

Pour quoi faire, une dot !

GEORGETTE.

Non, mais un mari ?

LE ROI.

Mais pour te marier, il me semble.

GEORGETTE.

Merci, sire.

LE ROI.

Comment, merci ?

GEORGETTE.

Je ne veux pas me marier, moi.

LE ROI.

Tu ne veux pas te marier ?

GEORGETTE.

Non.

LE ROI.

Que veux-tu donc faire ?

GEORGETTE.

Je veux être comédienne.

LE ROI.

Comédienne ? Eh ! bon Dieu ! comment donc une pareille idée t’est-elle venue, Georgette ?

GEORGETTE.

Oh ! bien naturellement, sire. Mon père m’a conduite deux fois au théâtre, une fois à l’hôtel de Bourgogne, et une fois à la Comédie-Italienne : cela m’en a donné la folie.

LE ROI.

Ah ! voilà la source de ta perte ! Et tu crois que tu vas jouer la comédie comme cela, tout de suite, du premier coup ?

GEORGETTE.

Oh ! ce n’est pas bien difficile, de jouer la comédie ! Je ferai comme j’ai vu faire. À l’hôtel de Bourgogne, il y avait une dame qui portait des plumes sur la tête, un grand manteau de velours brodé d’or, avec une robe de brocart qui se tenait toute seule ; elle faisait de grands bras et elle disait :

Enfin, lâche empereur ! j’aperçois ta faiblesse

À travers l’épaisseur de toute ta sagesse

Et du déguisement dont fait ta vanité

Un précieux prétexte à ta timidité !

Quoi ! tyran, tu pâlis ? ton bras en l’air s’arrête,

Lorsque, d’un front sans peur, je t’apporte ma tête ?

Prends garde, mon bourreau, de ne te point troubler :

Tu manqueras ton coup, car je te fais trembler !

Que d’un sang bien plus chaud, et d’un bras bien plus ferme,

De te derniers soleils j’accourcirais le terme !

Avec combien de joie et combien de vigueur

Je te ferais descendre un poignard dans le cœur !

En tout cas, si je tombe en deçà de l’ouvrage,

Je laisse encore un fils héritier de ma rage,

Qui fera, pour venger les maux que j’ai soufferts,

Rejaillir jusqu’à moi ton sang dans les enfers !

LE ROI.

Oh ! oh !... mais je connais cela ; on jouait l’Agrippine de M. Cyrano de Bergerac.

GEORGETTE.

Au Théâtre-Italien, c’était autre chose. Il y avait une suivante alerte et avisée, qui disait de la façon la plus comique du monde :

Je ne veux point ouïr les discours d’amoureux :

Ils sont, en bonne foi, malins et dangereux.

Je pèche assez, d’ailleurs, sans pécher par l’oreille.

À propos de pécher, votre vide-bouteille,

Votre grand fainéant, votre chien de valet,

Enfin, ce malbâti, ce maudit Jodelet,

Depuis deux ou trois jours, m’a prise pour une autre.

Je l’aurais bien frotté, si ce n’est qu’il est vôtre !

Il me trouve à son gré ; tout ce que j’ai lui plaît.

Mais me plaît-il aussi, le maussade qu’il est ?

Il m’en faut bien un autre, et d’une autre fabrique !

C’est un beau marmouset ! c’est un bel as de pique !

Il pense, quand la nuit, il a guitarisé,

Que j’en ai, tout le jour, le cœur martyrisé :

À la fin, il verra, si vous n’y donnez ordre,

Que j’égratigne bien, et que je sais bien mordre !...

LE ROI.

Bravo, bravo, Georgette !

GEORGETTE.

Bon ! voilà que le roi m’a applaudie comme on applaudissait ces dames.

LE ROI.

Et cela te fait plaisir ?

GEORGETTE.

Je crois bien ! parce que, si jamais vous êtes roi...

LE ROI.

Comment, si jamais je suis roi ? J’espère bien que je le suis !

GEORGETTE.

Non, je veux dire : si jamais vous le devenez, je vous demande votre protection.

LE ROI.

Tu l’as.

Le grand maître des cérémonies, M. de Montglat, paraît au fond.

GEORGETTE.

Vous me feriez recevoir comédienne dans un théâtre ?

LE ROI.

Je te le promets. Mais attends, n’est-ce pas Molière qui passe là-bas ?

GEORGETTE.

Oui.

LE ROI.

Eh bien, cours après lui, Georgette, et envoie-le ici.

GEORGETTE.

Tout de suite, sire !

Elle sort en courant.

Oh ! je serai comédienne ! je serai comédienne ! le roi me l’a promis.

 

 

Scène XV

 

LE ROI, MONTGLAT

 

LE ROI, se retournant.

Ah ! c’est vous, monsieur le grand maître des cérémonies ?

MONTGLAT.

Sire, si j’eusse su que Votre Majesté désirait entretenir M. Molière, je l’eusse fait prévenir, afin qu’il pût se présenter à l’audience du roi avec le cérémonial d’usage.

LE ROI.

Mais, mon cher marquis, vous savez bien que les Poquelin sont tapissiers de la couronne et valets de chambre du roi de père en fils ; à ce double titre, ils ont leurs petites et leurs grandes entrées.

MONTGLAT.

C’est vrai : domesticité du château. Excusez-moi, sire !

LE ROI.

Vous veniez prendre les ordres pour le jeu de M. de Mazarin ?...

MONTGLAT.

Je prie le roi de m’excuser. Les ordres sont pris. Non, je cherchais le roi.

LE ROI.

Vous me cherchiez, marquis ? Eh bien, me voici.

MONTGLAT.

Je voulais demander à Votre Majesté si elle avait besoin de deux chambres, ou si elle désirait un appartement tout entier.

LE ROI.

Pour qui ?

MONTGLAT.

Pour le nouveau dignitaire.

LE ROI.

Quel dignitaire, marquis ?

MONTGLAT.

L’agent secret de Sa Majesté.

LE ROI.

Ah ! oui !... Mais je n’ai demandé ni chambres ni appartement.

MONTGLAT.

Mon devoir est non-seulement d’obéir aux ordres du roi, mais encore d’aller au-devant de ses désirs.

LE ROI.

Merci de l’intention, mon cher marquis ; mais la personne dont vous parlez ne logera point au château.

MONTGLAT.

Ah ! elle ne logera point au château ?

LE ROI.

Non.

MONTGLAT.

Et, lorsqu’elle se présentera pour voir le roi, sous quel titre faudra-t-il l’annoncer ?

LE ROI.

Elle n’a pas de titres, mon cher marquis.

MONTGLAT.

Il ne me reste donc qu’à savoir, sire, si elle entrera par les grandes portes ou par les couloirs.

LE ROI.

Elle entrera par où elle voudra, marquis ; elle a les clefs de mon appartement.

MONTGLAT.

Les clefs de l’appartement du roi ?

LE ROI.

Mais oui. Vous comprenez bien, mon cher ? Du moment que cet agent logerait au château, du moment qu’il aurait un titre, du moment qu’il serait forcé de vous attendre pour être introduit par vous, ce ne serait plus un agent secret.

MONTGLAT.

C’est juste. Mais je dois dire au roi que ce qu’il fait est en dehors de tous les usages reçus, et qu’il n’y a pas d’exemple dans l’étiquette de la cour...

LE ROI.

Bon ! Eh bien, mon cher monsieur de Montglat, j’aurai donné l’exemple de l’étiquette au lieu de le suivre. En attendant, ayez l’obligeance de vous procurer un passe-partout qui ouvre les portes extérieures du château.

MONTGLAT.

Lesquelles ?

LE ROI.

Toutes sans distinction.

MONTGLAT.

Dans une heure, le roi aura ce qu’il désire.

Molière entre.

LE ROI.

Merci, marquis. Maintenant, voici M. Molière ; j’ai quelques ordres à lui donner, veuillez me laisser seul avec lui, marquis.

MONTGLAT.

Je me retire.

Bas.

C’est sans doute M. Molière qui est chargé de meubler l’appartement de l’agent secret. Je suivrai M. Molière, et je saurai du moins où demeure le personnage...

Il sort.

 

 

Scène XVI

 

LE ROI, MOLIÈRE

 

MOLIÈRE.

Le roi me fait la faveur de me demander ?

LE ROI.

Qui vous dit que c’est une faveur, monsieur, et que je ne vous appelle pas, au contraire, pour me plaindre de vous ?

MOLIÈRE.

Ce serait encore une faveur, sire, puisque votre présence royale permettrait à l’accusé de se justifier de vive voix. Mais je suis si sûr de mon amour et de mon dévouement pour Votre Majesté, que je me présente hardiment devant elle, et avec cette certitude qu’il est impossible que je l’aie offensée.

LE ROI.

Monsieur Molière, vous protégez M. de Condé, à ce qu’il paraît ?

MOLIÈRE.

Oh ! sire, le premier prince du sang après M. le duc d’Anjou, protégé par Mascarille !

LE ROI.

Vous le protégez, monsieur, puisque, aujourd’hui même, vous disiez à Guénaud partant pour Bruxelles que, si vous l’osiez, vous me parleriez directement, à moi, du désir de M. le Prince de rentrer en France.

MOLIÈRE.

Permettez-moi de féliciter Votre Majesté sur la fidélité des rapports qui lui sont faits.

Souriant.

Il paraît que son agent est en campagne.

LE ROI.

Oui, monsieur, et, malgré la fidélité de ses rapports, j’ai douté un instant du sien à votre endroit.

MOLIÈRE.

Pourquoi, sire ? Votre Majesté m’a demandé un moyen de savoir la vérité ; je lui en ai indiqué un. Si le roi ne savait pas la vérité, mon moyen serait mauvais.

LE ROI.

Oui ; mais je croyais qu’en votre qualité de poète et de comédien, vous abandonniez la politique à ceux qui ont le malheur d’être obligés d’en faire, et que vous ne vous occupiez que de théâtre.

MOLIÈRE.

Eh ! justement, sire ! Le roi sait que la Fronde est une comédie à travestissements, une pièce de cape et d’épée, une intrigue à l’espagnole : en ma qualité de comédien, j’ai pris un rôle dans cette comédie, voilà tout.

LE ROI.

Oui ; mais, par bonheur, la comédie touche à son dénouement... Voyons, monsieur Molière, à votre avis, quel doit être ce dénouement ? Vous ne récuserez pas votre compétence en pareille matière, je présume.

MOLIÈRE.

Du moment que le roi avoue lui-même que la Fronde est une comédie, le dénouement en doit être heureux.

LE ROI.

Ainsi, à votre avis, M. de Condé ?...

MOLIÈRE.

Que le roi réfléchisse qu’il daigne me demander mon avis.

LE ROI.

Je vous le demande, monsieur Molière.

MOLIÈRE.

Eh bien, sire, à mon avis, M. de Condé devrait rentrer en France sans qu’il le demandât ; à plus forte raison lorsqu’il le demande.

LE ROI.

Et que ferait M. de Condé en France ?

MOLIÈRE.

Ce qu’il a déjà fait : il gagnerait des batailles à Votre Majesté.

LE ROI.

Vous oubliez, monsieur Molière, qu’il en a gagné aussi contre moi.

MOLIÈRE.

Rendez à M. de Condé la place qu’il doit occuper près de vous, sire, et lui-même déchirera du livre de sa vie la page où ces victoires fatales sont écrites.

LE ROI.

Monsieur Molière ! monsieur Molière ! vous êtes, je le sais, des bons amis de M. le prince de Condé.

MOLIÈRE.

Oui, sire, mais je suis, en même temps, des plus fidèles sujets du roi Louis XIV.

LE ROI.

Et quel besoin ai-je de M. de Condé en France ? Vous voyez que l’on s’y passe très bien de lui.

MOLIÈRE.

Oui, sire, parce que les nations sont oublieuses ; mais, quand les nations oublient, c’est aux rois de se souvenir ! Un roi ne se passe jamais d’un grand homme, sire : la majesté des rois se fait de la grandeur de ceux qui les entourent. Dieu me garde de vouloir abaisser M. de Mazarin dans votre esprit, sire : le jour où il consentira à initier le roi aux mystères de sa politique, le roi reconnaîtra que c’est non-seulement un habile ministre, mais encore et surtout ce que nous autres gens de théâtre appelons un adroit metteur en scène ; cependant, s’il a l’esprit d’un ministre et l’adresse d’un metteur en scène, il n’a pas le génie d’un roi. Laissez-lui donc, sire, le soin des accessoires, des décors et des changements à vue ; mais réservez-vous l’intrigue de la pièce, le droit de choisir les personnages qui doivent jouer les premiers rôles dans l’immense spectacle que vous êtes appelé à donner à l’univers. Je sais bien qu’au théâtre, dans les jours de détresse, et quand les grands acteurs sont absents, on remplace les premiers rôles par des doubles ; mais, croyez-moi, sire, si bonne qu’elle soit, une pièce jouée par des doubles ne paraît jamais aux spectateurs qu’une plate et maussade parodie !

LE ROI.

Monsieur Molière, c’est souvent une grande faute que de relever un ennemi à terre, et que de rendre leurs armes aux désarmés.

MOLIÈRE.

C’est possible, sire ; mais c’est une faute sublime, et ces fautes sont assez rares chez les rois pour que Dieu, qui les voit dans leur imprudence s’élever jusqu’à lui par le pardon, s’en étonne, mais ne les punisse pas !

LE ROI.

Mon père Louis XIII n’a jamais pardonné, monsieur Molière, et ses contemporains l’ont appelé Louis le Juste.

MOLIÈRE.

Oui, sire, parce qu’il y a des époques où la Providence, au lieu de sceptre, met une hache aux mains des rois ; mais, par bonheur, les jours de Louis XI et de Richelieu, du connétable de Saint-Pol et du maréchal de Montmorency sont passés ! Qu’auriez-vous à faire aujourd’hui des gibets du Plessis-les-Tours et des échafauds de Lyon et de Toulouse ? Vous ouvrez une ère nouvelle ; vous refaites une société ; des débris du monde du passé, vous pétrissez le monde de l’avenir ! Lorsque le père a détruit, il faut que le fils rebâtisse, c’est la loi ; or, si l’on détruit avec la rigueur, sire, on ne rebâtit qu’avec la clémence. Heureux ceux qui sont appelés par la Providence à jouer ce rôle de régénérateurs des peuples et de rois des sociétés ! Nous comptons un de ces hommes-là dans le monde antique : on l’appelle Auguste ; un dans le monde moderne : on l’appelle Charlemagne ; à huit cents ans de distance d’Auguste, Charlemagne est venu ; à huit cents ans de distance de Charlemagne, vous venez, sire ! Auguste et Charlemagne ont commencé par la clémence : comme eux commencera Louis XIV, et Dieu lui fera la grâce peut-être de finir comme eux !

LE ROI.

Monsieur Molière, je vous promets de parler de M. le Prince à ma mère et à M. de Mazarin.

MOLIÈRE.

Oh ! sire ! ne soumettez pas de pareilles appréciations à la haine d’une femme et à la pusillanimité d’un ministre ; la clémence est vertu royale : soyez clément par vous-même, puisque vous êtes roi.

LE ROI.

Je suis roi, monsieur, c’est vrai ; mais j’hésite, car je n’ai point encore fait acte de royauté.

MOLIÈRE.

Jamais vous ne trouverez une plus belle occasion. Débutez par le pardon, sire, et le début sera digne du petit-fils d’Henri IV.

LE ROI, souriant.

Vous le voulez, monsieur Molière ?

MOLIÈRE, un papier, une plume à la main, et un genou en terre.

Oui, sire, je le veux.

Anne d’Autriche apparaît, et recule derrière la portière.

LE ROI, écrivant.

« Monsieur de Condé, rentrez en France aussitôt que votre santé vous le permettra ; seulement, le plus tôt sera le mieux, car j’aurai grand plaisir à vous avoir près de moi. – Votre affectionné, Louis. » Tenez, monsieur Molière, remettez, de ma part et de la vôtre, cette lettre à M. de Condé, et soyez chez moi demain à mon lever.

MOLIÈRE.

Sire, vous n’êtes encore qu’un bon roi ; marchez hardiment dans la voie où vous venez d’entrer, et vous serez un grand roi !

Il sort.

 

 

Scène XVII

 

LE ROI, ANNE D’AUTRICHE

 

LE ROI, sans voir sa mère.

C’est étrange comme cet homme a des paroles qui font penser ! On dirait que, de même que pour son théâtre, il a dans la vie la faculté de lever un rideau qui laisse voir des horizons ignorés, des perspectives inconnues.

Se retournant.

Ah ! c’est vous, madame !

ANNE.

Avec qui donc étiez-vous là, Louis ?

LE ROI.

Avec M. Molière, madame.

ANNE.

Un comédien, je crois ? Le fils de Poquelin, n’est-ce pas, qui désire un privilège de théâtre ?

LE ROI.

Justement.

ANNE.

Et vous lui signiez son privilège ?

LE ROI.

Non, madame, je lui signais la grâce de M. de Condé.

ANNE.

La grâce de M. de Condé ? Vous autorisez M. de Condé à rentrer en France ?

LE ROI.

Oui, madame.

ANNE.

Sans m’avoir consultée ? sans avoir consulté M. de Mazarin ?

LE ROI.

Pardon, madame, mais je croyais le droit de grâce un droit royal.

ANNE.

Sire, jamais votre auguste père n’a signé un acte de cette importance sans consulter son ministre.

LE ROI.

Mon père, madame, régnait sous M. de Richelieu, et je suis décidé, moi, à régner sur tout le monde.

ANNE.

Même... ?

Elle hésite.

LE ROI.

Sur tout le monde, madame !

 

 

Scène XVIII

 

LE ROI, ANNE D’AUTRICHE, MARIE DE MANCINI, resplendissante de diamants

 

ANNE, retenant le roi, qui s’avance vers Marie.

Mon fils !

LE ROI.

Pardon, madame, mais voici mademoiselle de Mancini, que j’attendais ici, et qui compte sur moi pour être son cavalier.

ANNE.

Oh !

Le roi prend la main de Marie, qui, craintive, regarde tour à tour le roi et Anne d’Autriche.

MARIE.

Sire !...

LE ROI.

Venez, Marie ! venez !

Bas.

Oh ! que vous êtes belle, et que je vous aime !

Marie entre, joyeuse et triomphante, chez son oncle, où les courtisans commencent à affluer.

 

 

Scène XIX

 

ANNE D’AUTRICHE, seule

 

Trois mille pistoles à d’Anjou ! un million à Louis ! tous ses diamants à sa nièce ! Décidément, M. de Mazarin se croit déjà l’oncle du roi de France. Oh ! et moi qui suis cause que la duchesse de Savoie et sa fille vont assister à cette honte, et subir cet affront !

 

 

Scène XX

 

ANNE, CHARLOTTE

 

CHARLOTTE.

Son Altesse la régente fait demander à Votre Majesté si elle peut descendre avec la princesse Marguerite chez M. de Mazarin.

ANNE.

Ah ! pardon, vous êtes ?...

CHARLOTTE.

Je suis la demoiselle d’honneur de Son Altesse la princesse Marguerite.

ANNE.

Oui, oui, très bien, je vous reconnais... Retournez près de ma belle-sœur et dites-lui... ou plutôt, non, j’y vais moi-même... Ah ! monsieur de Mazarin, vous avez compté sans moi !

Elle sort.

 

 

Scène XXI

 

CHARLOTTE, seule

 

Bon ! voilà qu’il y a contre-ordre à présent ! que les princesses ne descendront point, et qu’il faudra peut-être repartir sans avoir vu la cour ! Comme c’est amusant ! faites donc deux cents lieues pour le roi Louis XIV, pour M. de Mazarin, pour la reine Henriette, pour les fêtes de la cour, pour les chasses de Vincennes, et repartez sans avoir rien goûté de tout cela !... Sans compter ce pauvre Bouchavannes, qui était si heureux de mon arrivée, et qui a trouvé moyen de m’annoncer en deux lignes que, par grâce spéciale, il était du jeu de M. de Mazarin ce soir, et que nous pourrions nous y voir, et arrêter quelque chose... Oh ! s’il était là ! si je pouvais lui faire signe ! si je pouvais seulement échanger un mot avec lui !

Elle s’approche, et essaye de regarder dans la seconde pièce.

 

 

Scène XXII

 

CHARLOTTE, BOUCHAVANNES, entrant

 

BOUCHAVANNES.

Mais je ne me trompe point, c’est Charlotte !

CHARLOTTE.

Ah ! monsieur de Bouchavannes, écoutez, je n’ai qu’un instant à rester ici, et c’est un miracle que je vous y rencontre. Les princesses ne descendront pas au jeu... J’ai reçu votre lettre... je vous aime toujours ; mais j’ai peur que nous ne partions demain, et je ne sais ni comment ni où vous revoir.

BOUCHAVANNES.

Écoutez à votre tour, Charlotte. J’ai exploré les localités : la porte de service de l’appartement des princesses donne dans la cour de l’Orangerie. Jetez une mante sur vos épaules, et venez me rejoindre ; je serai de faction au bas de votre escalier de dix heures à minuit.

CHARLOTTE.

Bon ! je ferai tout mon possible pour descendre et causer un instant avec vous.

 

 

Scène XXIII

 

CHARLOTTE, BOUCHAVANNES, GUICHE, très agité

 

GUICHE.

Pardon, Bouchavannes...

CHARLOTTE.

Voici un gentilhomme qui veut vous parler.

BOUCHAVANNES.

Ah ! c’est vous, monsieur de Guiche !

GUICHE, lisant un billet.

« Il faut absolument que je vous parle cette nuit. »

À Bouchavannes.

Pouvez-vous me céder votre tour de faction dans la cour de l’Orangerie ?

BOUCHAVANNES.

Impossible, mon cher comte ; j’ai un rendez-vous pendant ma faction.

À Charlotte.

À ce soir ?

CHARLOTTE.

À ce soir !

Elle sort.

 

 

Scène XXIV

 

BOUCHAVANNES, GUICHE

 

GUICHE.

Qui monte après vous ?

BOUCHAVANNES.

Tréville.

GUICHE.

À quelle heure ?

BOUCHAVANNES.

À minuit.

GUICHE.

Où croyez-vous que je le trouve ?

BOUCHAVANNES.

Dans la salle des gardes.

GUICHE.

Merci.

Il sort.

BOUCHAVANNES.

Pauvre Guiche ! ma foi, tant pis ! Charité bien ordonnée est de commencer par soi-même... Oh ! oh ! le maître des cérémonies... Comme il a l’air soucieux !

Il sort.

 

 

Scène XXV

 

MONTGLAT, entrant sans voir sortir Bouchavannes, et se parlant à lui-même

 

Avoir été trente ans à la cour, en moyenne dix mille jours ; par conséquent, y avoir fait dix mille déjeuners, dix mille dîners, dix mille soupers ; pendant ces dix mille jours, à ces dix mille déjeuners, à ces dix mille dîners, à ces dix mille soupers, avoir vu les mêmes figures et entendu les mêmes conversations, avec cette différence que les figures devenaient de plus en plus vieilles

Bernouin entre.

et les conversations de plus en plus ennuyeuses ; avoir été quinze ans...

 

 

Scène XXVI

 

MONTGLAT, BERNOUIN

 

BERNOUIN.

Pardon, monsieur le grand maître des cérémonies...

MONTGLAT.

Ah ! c’est vous, monsieur Bernouin ! Votre serviteur !

Reprenant.

Avoir été quinze ans...

BERNOUIN.

Excusez-moi, monsieur de Montglat, mais voudriez-vous avoir la bonté de dire sans affectation à M. le cardinal que je l’attends ici pour lui communiquer une chose de la plus haute importance ?

MONTGLAT.

À l’instant même, monsieur Bernouin.

Il entre dans la salle du fond.

 

 

Scène XXVII

 

BERNOUIN, GUITAUT, s’arrêtant à la porte du fond dans l’attitude militaire

 

BERNOUIN.

Ah ! c’est vous, monsieur Guitaut !

GUITAUT.

Le cardinal ?

BERNOUIN.

Le cardinal sera ici dans un instant.

GUITAUT.

Puis-je l’attendre ?

BERNOUIN.

Certainement ! d’autant plus qu’il aura, selon toute probabilité, quelque recommandation particulière à vous faire.

 

 

Scène XXVIII

 

BERNOUIN, GUITAUT, MADAME HENRIETTE

 

HENRIETTE, passant son bras sous celui de Guitaut.

Cher monsieur Guitaut !

GUITAUT.

Votre Altesse royale !

HENRIETTE.

Soyez assez aimable pour me dire les noms de MM. les mousquetaires de garde, cette nuit, dans la cour de l’Orangerie.

GUITAUT.

De huit heures à dix heures du soir, M. de Brégy ; de dix heures à minuit, M. de Bouchavannes ; de minuit à deux heures, M. de Tréville...

HENRIETTE.

Merci !... Oh ! M. le cardinal !

Elle quitte le bras de Guitaut.

 

 

Scène XXIX

 

BERNOUIN, GUITAUT, HENRIETTE, MAZARIN

 

Madame Henriette rentre dans la salle, tandis que Mazarin parle à Bernouin.

MAZARIN.

Tou m’as fait demander, Bernouin ?

BERNOUIN.

Oui, monseigneur. Un courrier de l’ambassadeur d’Espagne...

MAZARIN.

De monsou Pimentel ? Donne vite, Bernouin ! donne !

Lisant.

« Monseigneur, z’ai à vous commouniquer oune nouvelle de la plous haute importance, et qui ne doit être connoue que de vous soul. Où pourrai-ze vous voir, cette nouit, sans témoins et sans qu’on sace que ze vous ai vou ? » Diavolo ! il ne faut pas qu’il entre au palais ! Bernouin, oune ploume et de l’encre.

BERNOUIN.

Voici, monseigneur.

MAZARIN, après avoir écrit.

Tiens, Bernouin, remets cette réponse au messager. Diavolo ! des nouvelles d’Espagne !... Ah ! c’est toi, Guitaut ! Eh bien, le roi Çarles II ?...

GUITAUT.

Eh bien, monseigneur, le roi Charles II a fini par entendre raison, et, demain matin, il aura quitté Vincennes.

MAZARIN.

Bon ! Et madame Henriette ?...

GUITAUT.

Quoi, madame Henriette ?

MAZARIN.

Tou ne loui as rien dit, Guitaut ?

GUITAUT.

Allons donc, monseigneur !

MAZARIN.

Bon, Guitaut ! bon ! tou es oun fidèle serviteur, et, sois tranquille, ze ne t’oublierai pas pour les cinquante mille écous de ta nièce.

GUITAUT.

Je croyais que c’était cent mille, monseigneur ?

MAZARIN.

Tou connais le mot d’ordre, Guitaut ?

GUITAUT.

Oui, mais pas la consigne.

MAZARIN.

La consigne est de laisser entrer par la petite porte de la cour de l’Oranzerie la personne qui frappera trois coups, et qui dira : France et Espagne.

GUITAUT.

Cela suffit, monseigneur.

MAZARIN.

Nouvelles d’Espagne ! Ah ! pécaïre !...

Il sort.

 

 

Scène XXX

 

BERNOUIN, GUITAUT, puis MONTGLAT, puis VILLEQUIER et DANGEAU

 

BERNOUIN.

Diable ! je crois Son Éminence de mauvaise humeur.

GUITAUT.

Oui, et sa mauvaise humeur lui fait perdre la mémoire... Enfin, qu’il se souvienne des cinquante mille écus, et c’est tout ce que je lui demande.

Bernouin et Guitaut sortent chacun d’un côté.

MONTGLAT, même entrée que la précédente.

Avoir été quinze ans grand maître des cérémonies, c’est-à-dire avoir exercé cette charge importante pendant cinq mille jours et cinq mille nuits ; avoir constamment su qui entrait chez le roi, et qui en sortait, et qu’il arrive une heure où un homme inconnu entre et sorte sans que je sache par où ni comment ! Voilà une de ces humiliations comme en réservent les nouveaux règnes aux vieux serviteurs ! voilà une de ces défiances qui poussent un grand maître des cérémonies au désespoir !

Villequier et Dangeau entrent et s’approchent chacun d’un côté de Montglat.

Aussi, cela ne saurait durer, à mon égard du moins, et, à la première occasion, je me pose devant le roi, et je lui dis, tout ensemble avec le respect que je lui dois et la dignité que je conserve pour moi-même...

VILLEQUIER.

Voyons, que lui-dites-vous, Montglat ?

MONTGLAT.

Ah ! c’est vous, Villequier !

DANGEAU.

Nous écoutons.

MONTGLAT.

Ah ! c’est vous, Dangeau ! Eh bien, je lui dis : « Sire, Votre Majesté a pris une mesure qui remplit de tristesse le cœur de ses fidèles sujets ! Sire, Votre Majesté garde scrupuleusement l’incognito de son agent secret ; mais, malgré le silence de Votre Majesté, on a vu cet agent, on connaît cet homme, et quelque chose de son passé transpire qui épouvante les amis du roi pour l’avenir ! On dit sourdement que la pression de cette main inconnue devient insupportable ; on dit... »

 

 

Scène XXXI

 

MONTGLAT, VILLEQUIER, DANGEAU, LE ROI

 

LE ROI.

Montglat !

VILLEQUIER et DANGEAU.

Le roi !

Ils s’écartent, l’un à gauche, l’autre à droite.

MONTGLAT.

Sire ?

LE ROI, bas.

Avez-vous la clef que je vous ai demandée ?

MONTGLAT.

La voilà, sire.

LE ROI.

Merci.

Il tire un billet de sa poche, et le lit à part.

« Trouvez-vous ce soir dans l’Orangerie ; on a un secret important à vous y révéler. » Qui donc peut m’écrire cela ? N’importe, j’y serai.

Il s’éloigne.

 

 

Scène XXXII

 

VILLEQUIER, MONTGLAT, DANGEAU

 

VILLEQUIER, se rapprochant de Dangeau.

Eh bien ?

DANGEAU, de même.

Le roi vous a parlé bas.

VILLEQUIER.

Que vous a-t-il dit ?

MONTGLAT.

Messieurs, le roi m’a fait l’honneur de me confier le nom du mystérieux inconnu.

VILLEQUIER.

Et ce nom ?...

DANGEAU.

Ce nom ?

MONTGLAT, orgueilleusement.

Le roi m’a recommandé le secret, messieurs ; faites comme moi, tâchez de le savoir.

 

 

ACTE IV

 

La cour de l’Orangerie. Ciel étoilé. Au premier plan, à droite, une voûte conduisant du côté du château ; au second plan, une tourelle percée d’une fenêtre et d’une porte donnant sur un escalier intérieur. Le fond est fermé par un mur au-dessus duquel s’étendent les feuillages des arbres ; dans ce mur, une petite porte praticable. À gauche, vers le fond, un corps de bâtiment attenant à l’Orangerie ; fenêtre à balcon à laquelle on peut atteindre en montant sur un banc placé au-dessous. En pan coupé et en retour, l’Orangerie avec grandes fenêtres à trois pieds du sol ; terrasse au-dessus. Au premier plan, du même côté, un passage pour entrer dans l’Orangerie, dont la porte est hors de la vue du spectateur.

 

 

Scène première

 

BOUCHAVANNES, BRÉGY, DEUX AUTRES MOUSQUETAIRES

 

On relève la sentinelle. Dix heures sonnent.

BOUCHAVANNES.

Le mot d’ordre ?

BRÉGY.

Fortune et Fontainebleau.

BOUCHAVANNES.

La consigne ?

BRÉGY.

Introduire dans l’Orangerie la personne qui frappera trois coups à la petite porte extérieure, et qui prononcera ces deux mots : Espagne et France.

BOUCHAVANNES.

Merci.

BRÉGY.

Bien du plaisir, Bouchavannes !

BOUCHAVANNES.

Mais je ne dis pas non ; j’aime beaucoup les factions de nuit.

Brégy s’éloigne avec les deux autres mousquetaires, et disparaît à gauche par le passage qui longe l’Orangerie.

 

 

Scène II

 

BOUCHAVANNES, seul

 

Dix heures... C’est bien ; patience !... il ne faut pas que je compte sur Charlotte avant une heure d’ici. Voyons, orientons-nous. Voici l’escalier conduisant à la chambre des princesses, et par lequel viendra Charlotte... si Charlotte vient ; voilà la petite porte où doit frapper la personne qu’il faudra introduire dans l’Orangerie ; voilà la fenêtre de la chambre de mademoiselle de Mancini... Ce logement est, par ma foi ! bien choisi, isolé, solitaire... On voit que l’amour du roi s’est fait maréchal de camp et a préparé les logis... Enfin, voilà l’Orangerie...

Il revient à son poste.

Oh ! oh ! quelqu’un... Une femme ! Serait-ce déjà Charlotte ? Mais non, elle ne viendrait point par cette route. Qui va là ?

 

 

Scène III

 

BOUCHAVANNES, MADAME HENRIETTE

 

HENRIETTE.

Vous êtes M. de Bouchavannes ?

BOUCHAVANNES.

Oui. Que me voulez-vous ?

HENRIETTE.

Regardez-moi, monsieur.

BOUCHAVANNES.

La princesse Henriette !

HENRIETTE.

Qui vient, au nom de sa mère et au sien, vous demander une grâce, monsieur.

BOUCHAVANNES.

Ou plutôt me donner un ordre, veut dire Votre Altesse.

HENRIETTE.

Hélas ! non, monsieur de Bouchavannes ; vous savez bien que nous n’avons plus d’ordres à donner ici, et qu’au contraire, c’est nous qui en recevons, et de fort durs parfois !

BOUCHAVANNES.

Mais, mon Dieu ! qui peut amener Votre Altesse à cette heure dans cette cour solitaire ?

HENRIETTE.

Je vous cherchais, monsieur.

BOUCHAVANNES.

Moi ?

HENRIETTE.

Vous êtes gentilhomme, monsieur ; vous avez une mère, une sœur ; vous connaissez les émotions de la famille, tantôt douces, tantôt cruelles... Eh bien, si vous étiez séparé de votre sœur depuis trois ans ; que votre sœur fût errante, proscrite, fugitive, vous éprouveriez l’impérieux besoin de la revoir, et vous n’hésiteriez point à confier ce désir à un ami... Monsieur de Bouchavannes, vous êtes un ami pour nous : c’est ma mère, si je ne me trompe, qui a placé la vôtre près de la princesse de Savoie.

BOUCHAVANNES.

Et vous savez, madame, que la reconnaissance de toute la famille est acquise à votre auguste mère et à vous.

HENRIETTE.

Oh ! ne parlons point de reconnaissance, monsieur ; ce serait donner une mesure à votre dévouement, et j’aime mieux lui faire un appel entier, complet, absolu.

BOUCHAVANNES.

Parlez, madame, je serai heureux le jour où vous me donnerez l’occasion de courir un danger quelconque pour vous.

HENRIETTE.

Je vous ai parlé d’une sœur proscrite, fugitive, exilée. Eh bien, moi, monsieur, j’ai un frère exilé, fugitif, proscrit ; un frère que je n’ai pas vu depuis trois ans.

BOUCHAVANNES.

Le roi Charles II ?

HENRIETTE.

Le roi Charles II, oui, monsieur. Eh bien, le roi Charles II est ici, à Vincennes, de l’autre côté de cette porte... Chassé aujourd’hui de France par M. de Mazarin, demain, au point du jour, il part, il retourne en Hollande. Monsieur de Bouchavannes, je voudrais bien revoir, je voudrais bien embrasser mon frère ; je voudrais bien lui dire adieu !

BOUCHAVANNES.

Et voilà tout ce que vous aviez à me demander, madame ? HENRIETTE.

Oui, tout.

BOUCHAVANNES.

Ma tête serait en jeu pour vous procurer cette joie, je risquerais ma tête ; je risque quelques jours d’arrêt, un mois de prison peut-être ; en vérité, je suis honteux, madame, de faire si peu pour vous !

Il va à la petite porte et l’ouvre.

Entrez, sire ! Madame Henriette attend Votre Majesté.

 

 

Scène IV

 

BOUCHAVANNES, MADAME HENRIETTE, CHARLES STUART

 

CHARLES.

Ma sœur !

HENRIETTE.

Mon frère !

Charles tend amicalement la main à Bouchavannes.

BOUCHAVANNES, baisant la main du roi et se retirant.

Sire, je veille sur vous et sur votre sœur !

CHARLES.

Oh ! ma bonne petite Henriette, pauvre ange gardien de la famille, combien je te remercie de ce que tu fais pour moi !... Où est notre mère ? Comment se porte-t-elle ?

HENRIETTE.

Ma mère, elle t’attend, et elle va être bien heureuse de te revoir ! viens, viens ! – Oh ! monsieur de Bouchavannes, recevez tous les compliments d’une mère et d’une sœur...

BOUCHAVANNES.

Allez ! mais ne vous oubliez pas ; songez que je n’ai plus qu’une heure et demie de faction, et que, si j’étais remplacé au moment où il s’agira de repasser par cette cour...

 

 

Scène V

 

BOUCHAVANNES, MADAME HENRIETTE, CHARLES STUART, GEORGETTE, sur la terrasse de l’Orangerie

 

GEORGETTE.

Sire !

BOUCHAVANNES.

Silence ! Il me semble que l’on parle là-bas.

HENRIETTE.

Oh ! veillez sur nous, monsieur de Bouchavannes !

BOUCHAVANNES.

Soyez tranquille, je ne quitte pas cette voûte, et personne n’y passera à moins d’avoir le mot d’ordre.

HENRIETTE.

Viens, Charles ! viens !

 

 

Scène VI

 

BOUCHAVANNES, à l’entrée de la voûte, GEORGETTE, sur la terrasse

 

GEORGETTE.

Sire !... Oh ! mon Dieu ! il ne m’entend pas !... et moi qui ne puis descendre... Sire !...

Elle casse une branche d’arbre, et frappe avec cette branche aux carreaux de la fenêtre placée au-dessous d’elle.

Sire !

 

 

Scène VII

 

BOUCHAVANNES, GEORGETTE, LE ROI, ouvrant la fenêtre

 

LE ROI.

C’est toi, Georgette ?

GEORGETTE.

C’est moi, sire... Chut ! il y a une sentinelle là-bas.

LE ROI.

Je l’ai bien vue... Cet imbécile de Guitaut qui va juste placer une sentinelle sous les fenêtres de mademoiselle de Mancini !

GEORGETTE.

C’est vrai, qui pouvait se douter de cela ? Mais il y a bien autre chose, sire !

LE ROI.

Qu’y a-t-il ?

GEORGETTE.

Il y a que mon père vient de recevoir l’ordre de tenir l’Orangerie prête pour M. de Mazarin... J’ai caché la clef pour qu’il ne pût pas y entrer ; mais M. de Mazarin a une seconde clef.

LE ROI.

Et ton père, où est-il ?

GEORGETTE.

Il est allé chercher M. de Mazarin avec sa lanterne.

LE ROI.

Mais que diable M. de Mazarin vient-il faire, à cette heure, dans l’Orangerie ?

GEORGETTE.

Ah ! pour cela, je ne sais pas ; mais il paraît qu’il y a donné rendez-vous à quelqu’un... M. Bernouin lui-même est venu prendre la clef.

LE ROI.

Comment ne m’as-tu pas dit cela quand tu m’as introduit dans l’Orangerie ?

GEORGETTE.

Je ne le savais pas encore... Chut !

LE ROI.

Quoi ?

GEORGETTE.

On vient.

LE ROI.

Oui, deux hommes dont l’un porte une lanterne.

BOUCHAVANNES.

Qui vive ?

 

 

Scène VIII

 

BOUCHAVANNES, GEORGETTE, LE ROI, L’HOMME À LA LANTERNE, MAZARIN

 

L’HOMME À LA LANTERNE.

Fortune et Fontainebleau.

BOUCHAVANNES.

Passez.

MAZARIN.

Vous savez la consigne, monsou de Bouçavannes ?

BOUCHAVANNES.

Son Éminence !

MAZARIN.

Vous la savez ?

BOUCHAVANNES.

Oui, monseigneur ; laisser entrer la personne...

MAZARIN.

Bien ! Bonne garde, monsou de Bouçavannes ! bonne garde !

L’homme à la lanterne et Mazarin passent devant la fenêtre de l’Orangerie, qui se ferme à leur passage, et se rouvre derrière eux.

 

 

Scène IX

 

BOUCHAVANNES, GEORGETTE, LE ROI

 

LE ROI.

C’est bien le cardinal ! Que faire ? Si j’essaye de sortir, je vais le rencontrer à la porte !

BOUCHAVANNES, à lui-même, se rapprochant.

Pourvu que le roi Charles II ne le rencontre pas !

GEORGETTE.

Sire, sire, prenez garde !

LE ROI.

Eh ! pardieu ! je l’entends bien ! il met la clef dans la serrure, il va entrer... Ah ! ma foi, tant pis ! personne ne me voit : la majesté royale est sauve.

Il enjambe le balcon.

GEORGETTE.

Sire, sire, la sentinelle !

LE ROI.

Oh ! quelle idée !

BOUCHAVANNES, barrant la route avec son mousquet.

Qui vive ?

LE ROI.

M. de Bouchavannes !

BOUCHAVANNES.

Qui vive ?

LE ROI.

Je suis le roi, monsieur... Votre chapeau, votre manteau, votre mousquet... C’est moi qui achèverai votre faction.

BOUCHAVANNES.

Oh ! sire !

LE ROI.

Le mot d’ordre ?

BOUCHAVANNES.

Fortune et Fontainebleau.

LE ROI.

La consigne ?

BOUCHAVANNES.

Laisser entrer la personne qui frappera trois coups à la petite porte du bois, et qui dira : France et Espagne.

LE ROI.

Qui monte après vous ?

BOUCHAVANNES.

M. de Tréville.

LE ROI.

C’est bien, monsieur. Rentrez dans votre chambre, et venez demain, à mon lever, chercher votre commission de capitaine.

BOUCHAVANNES.

Sire !

LE ROI.

Allez !

On ferme la fenêtre de l’Orangerie.

Mais allez donc !

BOUCHAVANNES.

Oh ! pauvre Charlotte !... Et madame Henriette et le roi Charles... Ah ! ma foi, à la garde de Dieu !

Il s’éloigne.

 

 

Scène X

 

LE ROI, GEORGETTE

 

On entend une voix qui appelle Georgette.

GEORGETTE.

Vous n’avez plus besoin de moi, sire ?

LE ROI.

Non.

GEORGETTE.

C’est mon père qui m’appelle.

LA VOIX.

Georgette !

LE ROI.

Va !

Elle disparaît.

 

 

Scène XI

 

LE ROI, seul

 

M. de Bouchavannes, résistait fort, ce me semble, à me transmettre sa consigne et à me céder son mousquet. Avait-il quelque intérêt à monter sa faction tout entière ? Nous le saurons bien... Mais c’est M. de Mazarin qui m’inquiète... Quelle affaire peut-il avoir dans l’Orangerie, à cette heure, et qui peut-il attendre ? Ce n’est point pour espionner sa nièce, puisqu’il a fermé la fenêtre de l’Orangerie et baissé les stores... N’importe, cela va maintenant devenir assez difficile, de faire savoir à Marie que je suis là.

 

 

Scène XII

 

LE ROI, CHARLOTTE, à la fenêtre de la tourelle

 

CHARLOTTE, bas.

M. de Bouchavannes !

LE ROI, se retournant.

Hein ?

CHARLOTTE.

Vous êtes là, n’est-ce pas ?

LE ROI.

Oui... mais...

CHARLOTTE.

C’est moi, Charlotte... Les princesses sont couchées ; elles dorment, et me voici.

LE ROI, à part.

Oh ! la demoiselle d’honneur de la régente ! je comprends ; Bouchavannes a sa mère près de madame Christine, et il a passé trois mois à la cour de Savoie...

CHARLOTTE.

Eh bien, est-ce que je ne puis pas descendre ?

LE ROI.

Si fait.

CHARLOTTE.

Alors, vous êtes seul ?

LE ROI.

Parfaitement seul.

CHARLOTTE.

Je descends.

LE ROI.

Bon ! je vais avoir des nouvelles fraîches de Turin.

CHARLOTTE, en scène.

Me voilà.

LE ROI.

Venez ici, dans l’ombre, Charlotte, afin qu’on ne nous voie point.

CHARLOTTE.

Oh ! que je suis contente de pouvoir causer un instant en liberté avec vous !

LE ROI.

Et moi, donc !

CHARLOTTE, lui donnant sa main à baiser.

Tenez.

LE ROI, à part.

Eh bien, mais les factions de nuit ne sont pas si désagréables que je l’avais cru jusqu’à présent.

CHARLOTTE.

Imaginez-vous que j’ai craint un instant d’être obligée de repartir sans avoir pu vous parler.

LE ROI.

Et pourquoi cela ?

CHARLOTTE.

Mais parce que vous entendez bien que nous n’allons pas rester à Vincennes, n’est-ce pas ?

LE ROI.

Je ne comprends pas.

CHARLOTTE.

Comment, vous ne comprenez pas ? Mais vous devez bien penser que nous avons fait un voyage inutile.

LE ROI.

Ah ! oui, le roi...

CHARLOTTE.

Le roi est amoureux fou de mademoiselle de Mancini, voilà ! Vous savez qu’il est sérieusement question de mariage ?

LE ROI.

Bah !

CHARLOTTE.

Oh ! la reine mère est furieuse ! elle dit que, si elle n’avait affaire qu’au roi, elle en viendrait bien encore à bout, mais que c’est ce fourbe de M. de Mazarin qui mène toute l’intrigue. La régente Christine a passé toute la soirée dans les larmes. Dame, c’est bien naturel : elle croyait déjà sa fille reine de France.

LE ROI.

Et la princesse Marguerite ?

CHARLOTTE.

Oh ! elle a fait semblant d’être fort triste.

LE ROI.

Comment, semblant ?

CHARLOTTE.

Oui ; mais...

LE ROI.

Mais ?...

CHARLOTTE.

Mais, au fond, je la crois fort contente.

LE ROI.

Vraiment ? Oh ! expliquez-moi cela ! La princesse Marguerite est contente que le roi épouse mademoiselle de Mancini ?

CHARLOTTE.

Oh ! mon Dieu, mademoiselle de Mancini ou une autre... pourvu qu’il ne l’épouse pas, elle.

LE ROI.

Elle déteste donc le roi ?

CHARLOTTE.

Non, mais elle en aime un autre.

LE ROI.

Bah !

CHARLOTTE.

Oui, la lettre de la reine Anne d’Autriche est venue tomber comme une bombe au milieu de ces amours... Ah ! c’est là qu’il y a eu des larmes ! presque autant que quand nous nous sommes quittés,

Elle donne son front à baiser au roi.

cher Hector !

LE ROI, à part, l’embrassant.

Je comprends, maintenant, pourquoi Bouchavannes ne voulait pas me céder sa place.

CHARLOTTE.

Plaît-il ?

LE ROI.

Mais qui donc aime-t-elle ?

CHARLOTTE.

Ma princesse ?

LE ROI.

Oui.

CHARLOTTE.

Elle aime don Ranuce, le prince Farnèse, duc de Parme et de Plaisance, près duquel mon père est grand écuyer, comme vous savez.

LE ROI.

Non, je ne savais pas.

CHARLOTTE.

Oh ! un beau jeune homme de vingt-huit ans, presque aussi beau que le roi.

LE ROI.

Et vous dites qu’elle préfère être duchesse de Parme à être reine de France ? Elle n’est pas ambitieuse, au moins !

CHARLOTTE.

Dame, c’est bien naturel : elle aime le duc Farnèse, et n’aime pas le roi Louis XIV. Est-ce que, moi qui vous aime, je n’aimerais pas mieux être vicomtesse de Bouchavannes que duchesse de Parme, par exemple ?

LE ROI.

Vraiment ?

CHARLOTTE.

Ah ! vous en doutez ? C’est joli, après...

LE ROI.

Après quoi ?

CHARLOTTE.

Chut !

LE ROI.

Mais si, cependant, le roi avait épousé la princesse Marguerite, le prince Farnèse...

CHARLOTTE.

Oh ! le prince était bien décidé à la suivre à la cour de France, dût-il renoncer à sa principauté.

LE ROI.

Bon ! heureusement, le prince Farnèse n’aura point à se déranger.

CHARLOTTE.

Oui, heureusement !

LE ROI.

Ah çà ! mais vous avez donc un intérêt au mariage du duc de Parme avec la princesse de Savoie ?

CHARLOTTE.

Un très grand ! si la princesse Marguerite épouse le duc Farnèse, notre mariage se fait.

LE ROI.

Comment cela ?

CHARLOTTE.

Le jour de son mariage, le duc Farnèse me donne cent mille livres comme cadeau de noces ; de sorte que, si, de votre côté, vous avez seulement une compagnie...

LE ROI.

Je l’ai.

CHARLOTTE.

Comment, vous l’avez ?

LE ROI.

Le roi me l’a promise ce soir ; c’est comme si je l’avais.

CHARLOTTE.

Bon ! Et la permission de M. de Mazarin, le roi l’a-t-il ? Une compagnie, cela vaut quarante mille livres !

LE ROI.

Et moi, je vous dis que c’est comme si je l’avais, Charlotte.

CHARLOTTE.

Oh ! quel bonheur ! quel bonheur !

Elle saute au cou du roi, et l’embrasse.

LE ROI, à part.

Ah çà ! mieux vaut être Bouchavannes que le roi, à ce qu’il me semble.

CHARLOTTE.

Chut !

LE ROI.

Quoi ?

CHARLOTTE.

Deux personnes qui viennent de ce côté.

LE ROI.

Oui, en effet... Rentrez, Charlotte ! rentrez !

CHARLOTTE.

Ainsi, vous croyez que le roi épousera mademoiselle de Mancini ?

LE ROI.

Eh ! eh ! c’est probable.

CHARLOTTE.

Enfin, vous le croyez ?

LE ROI.

C’est possible ; mais, en tout cas, il n’épousera pas la princesse Marguerite.

CHARLOTTE.

Non ?

LE ROI.

Oh ! non !

CHARLOTTE.

Alors, la princesse épousera le duc Farnèse ?

LE ROI, souriant.

Je ferai ce que je pourrai pour cela.

CHARLOTTE.

Vous m’aimez donc toujours ?

LE ROI.

Chut ! on vient !

Il la repousse dans l’escalier de la tourelle.

 

 

Scène XIII

 

LE ROI, HENRIETTE, CHARLES

 

LE ROI, leur barrant le passage.

Qui vive ?

HENRIETTE, s’avançant.

Est-ce que vous ne nous reconnaissez point, monsieur de Bouchavannes ?

LE ROI.

Si ! si !...

À part.

Henriette, ma cousine ! Et avec qui est-elle donc là ?

CHARLES.

Monsieur de Bouchavannes, je vous remercie, car c’est à vous que je dois l’une des plus douces heures que j’aie passées depuis bien longtemps !

LE ROI, à part.

Charles II ! Charles II, en France, à Paris, à Vincennes !

CHARLES.

J’avais donné à M. de Mazarin ma parole de ne voir ni le roi Louis XIV, ni la reine Anne d’Autriche ; mais je ne lui avais point promis de ne revoir ni ma mère, ni ma sœur. J’ai eu cette joie de les revoir et de les embrasser toutes deux, et c’est à vous que je le dois.

HENRIETTE.

Et croyez bien ceci, cher monsieur de Bouchavannes, c’est que, si l’on apprenait jamais ce que vous avez fait pour nous ; c’est que, si l’on voulait vous punir de votre compassion pour de pauvres exilés, j’irais me jeter aux pieds de mon cousin Louis, qui est si bon, afin qu’il ne vous arrivât point malheur.

LE ROI.

Merci !

À part.

Chère petite Henriette !

CHARLES.

Au revoir, donc, monsieur, et que Dieu vous garde ! Viens, chère petite sœur, afin que je ne te quitte qu’au dernier moment. Hélas ! je regrette bien de ne pas avoir vu le roi !

Charles et Henriette s’avancent vers le fond ; le roi se tient à leur portée, de manière à entendre ce qu’ils disent.

LE ROI, à part.

Il regrette de ne m’avoir point vu !

HENRIETTE.

Explique-moi toujours ce que tu voulais lui demander, frère, et peut-être l’occasion se présentera-t-elle...

CHARLES.

Écoute bien ceci, petite sœur, quoique cela soit bien grave et bien sérieux pour toi...

HENRIETTE.

Je ne sais si, un jour, je redeviendrai joyeuse et gaie ; mais je sais que, jusqu’ici, le malheur m’a faite assez sérieuse et assez grave pour exécuter ce que tu peux me dire.

CHARLES.

Eh bien, il y a un homme qui, maintenant que M. Cromwell est mort, tient dans sa main les destinées de l’Angleterre ; il n’a qu’un mot à dire pour renverser M. Richard Cromwell et m’élever sur le trône ; cet homme est en Écosse, il a une armée, et, si j’avais eu un million, j’aurais peut-être eu cet homme.

HENRIETTE.

Un million ! Oh ! mon Dieu, M. de Mazarin qui en a tant, de millions !... Et comment s’appelle cet homme ?

CHARLES.

Il s’appelle M. Monk. Peut-être, quoique la chose soit assez improbable, peut-être mon cousin Louis eût-il pu me prêter ce million, et alors, pauvres exilés, il y avait une chance que notre fortune changeât, et que nous redevinssions, moi, un vrai roi, et toi, une vraie princesse royale.

HENRIETTE.

Et peut-être alors aussi mon cousin Louis, que j’aime tant, et qui ne me regarde même pas, eût-il fait attention à la pauvre petite Henriette... Ah !

LE ROI, à part.

Tiens !... Ah ! chère cousine, et moi qui ne me doutais pas de cela !

CHARLES.

Allons, il faut se quitter... Ah ! demain va recommencer l’exil qu’un instant j’ai cru fini ce soir !... Adieu, sœur !

HENRIETTE.

Adieu, Charles ! adieu !

CHARLES.

Que je t’embrasse encore, une fois pour toi, une fois pour ma mère... Ah ! si jamais je redeviens roi, comme je tâcherai de lui faire oublier ce qu’elle a souffert !

HENRIETTE.

Et moi, je vais tâcher de lui faire attendre moins douloureusement l’instant où tu seras roi... Adieu !

CHARLES.

Adieu !...

Il sort ; Henriette referme la porte sur lui.

 

 

Scène XIV

 

LE ROI, HENRIETTE

 

HENRIETTE.

Oh ! monsieur de Bouchavannes, croyez bien que je n’oublierai jamais ce que vous venez de faire pour nous !

Elle sort.

 

 

Scène XV

 

LE ROI, CHARLOTTE, à la fenêtre de la tourelle

 

LE ROI.

Pauvre Charles ! pauvre Henriette !... Ah ! c’est une triste et sombre besogne que celle de la politique, surtout quand on la fait comme M. de Mazarin ! Ainsi, chacun a sa somme de désirs dans ce monde : Georgette veut être comédienne ; M. Molière désire un privilège ; Bouchavannes sollicite une compagnie ; Charlotte demande cent mille livres ; Charles II a besoin d’un million ; Henriette... pauvre petite Henriette ! c’est la seule peut-être qui n’aura point ce qu’elle désire. Ah ! M. de Bouchavannes, ma foi, pour le service que vous me rendez, ce n’est point une compagnie que je devrais vous donner, c’est un régiment...

Apercevant Charlotte à la fenêtre.

Comment ! vous êtes là ?

CHARLOTTE.

Je vous ai dit que je vous aimais toujours ; j’attends que vous me disiez que vous m’aimez encore.

LE ROI, à part.

Allons, je n’y échapperai pas.

Haut.

Plus que jamais !

CHARLOTTE.

Et, si vous avez votre compagne, vous m’épouserez ?

LE ROI.

Oui.

CHARLOTTE.

Même quand je n’aurais pas mes cent mille livres ?

LE ROI.

Même quand vous ne les auriez pas.

CHARLOTTE.

Oh ! que vous êtes gentil ! oh ! que je vous aime !... À demain !

LE ROI.

À demain !...

À part.

Ah ! ma foi, tant pis ! monsieur de Bouchavannes, vous voilà marié !

Charlotte disparaît ; le roi reste seul.

 

 

Scène XVI

 

LE ROI, seul

 

Minuit sonne. Minuit, déjà ! jamais faction ne m’a paru plus courte... Ah çà ! mais je n’ai pas même eu le temps de faire savoir à Marie que je suis là... Bon ! voilà qu’on vient me relever.

 

 

Scène XVII

 

LE ROI, GUICHE, en mousquetaire, DEUX MOSQUETAIRES

 

GUICHE.

Le mot d’ordre ?

LE ROI.

Fortune et Fontainebleau.

GUICHE.

La consigne ?

LE ROI.

Laissez entrer... Ah çà ! mais depuis quand êtes-vous donc dans les mousquetaires, monsieur de Guiche ?

GUICHE.

Le roi !

LE ROI.

Remontez chez vous, et gardez-y les arrêts jusqu’à nouvel ordre, monsieur ; je ferai votre faction, comme j’ai fait celle de M. de Bouchavannes.

GUICHE.

Mais, sire...

LE ROI.

Remontez chez vous, pas un mot ! ni vous, messieurs, vous entendez ?

TOUS, s’inclinant.

Sire !

Ils sortent.

 

 

Scène XVIII

 

LE ROI, seul

 

M. de Guiche déguisé en mousquetaire ! Que venait faire ici M. de Guiche sous ce déguisement ?... Ce soir, je l’ai vu s’approcher deux fois de Marie ; deux fois il lui a parlé ; une fois même, il m’a semblé que leurs mains se touchaient ; et cependant, j’avais repoussé tout soupçon, et Dieu sait qu’en venant ici, je n’avais nullement l’intention de l’épier ; mais m’y voilà ; m’y voilà sous le déguisement qu’avait pris le comte... Jusqu’à pré- sent, on dirait, en vérité, que la main de la Providence a conduit les événements de cette nuit. Allons jusqu’au bout, quelque chose que je puisse apprendre, quelque douleur qui me soit réservée : peut-être y a-t-il un enseignement suprême dans ce qui me reste à apprendre ; peut-être allais-je commettre quelque grande faute que Dieu veut m’épargner !... Il m’a semblé entendre le bruit d’une fenêtre qui s’ouvrait... Non... si... C’est la fenêtre de Marie. Voyons, attendons, et n’oublions pas que, du moment où il remplace M. de Tréville, c’est le comte de Guiche qui monte la garde de minuit à deux heures du matin.

 

 

Scène XIX

 

LE ROI, MARIE, à sa fenêtre.

 

MARIE.

Vous êtes là, monsieur de Guiche ?

LE ROI, à part.

Oh ! c’était bien lui qu’elle attendait !

MARIE.

Armand !

Le roi s’approche.

C’est bien vous, n’est-ce pas ?

LE ROI, de même.

Ah ! par ma foi, puisque tout le monde ici me trompe, combattons au moins à armes égales.

À Marie.

Oui, c’est moi.

MARIE.

M. de Tréville a donc consenti à vous céder sa place ?

LE ROI.

Et vous, Marie, vous avez donc consenti à m’accorder cette faveur que je sollicitais de vous avec tant d’instances ?

MARIE.

Oui, Armand ; car j’ai pensé qu’une double explication était absolument nécessaire entre nous, et que le moment était venu où je ne devais pas plus vous tromper pour le roi que tromper le roi pour vous. Depuis que le roi s’occupe de moi, comte, et particulièrement hier au Louvre, ce matin à la chasse, ce soir chez M. de Mazarin, vous m’avez fait frémir vingt fois avec vos jalousies !

LE ROI.

Mais, en effet, n’ai-je point quelques raisons d’être jaloux, Marie ?

MARIE.

Oui ; mais plus vous avez de raisons d’être jaloux, Armand, moins, si vous m’aimez réellement, si vous m’aimez pour mon bonheur, si vous m’aimez pour mon avenir, moins vous devez le paraître... Je vous ai accordé ce rendez-vous parce que je ne veux pas, parce que je ne dois pas souffrir que cette double intrigue aille plus loin... Ou rendez-moi ma parole, comme, dans les circonstances où nous sommes, doit le faire tout bon gentilhomme ; ou dites-moi nettement : « J’ai votre parole, Marie ; vous m’avez dit que vous m’aimiez, vous me l’avez écrit ; j’exige de vous que vous fassiez à cette parole le sacrifice de l’amour du roi et de l’avenir que cet amour peut vous promettre ! » S’il s’agissait pour moi, aujourd’hui, d’être simplement la maîtresse du roi Louis XIV, je crois que vous n’auriez point à hésiter, et que je n’aurais aucun droit au sacrifice que je vous demande ; mais le roi m’aime sérieusement : il m’aime au point de faire de moi sa femme. Je n’ai pas encore sa parole ; mais il est tout près de me la donner, et, s’il me la donne, il la tiendra ! Vous savez ce que dit mon oncle : « Il y a dans le roi de l’étoffe pour un roi et quatre honnêtes hommes ! » Armand, voudriez-vous arracher la couronne de France d’un front où vous eussiez voulu, disiez-vous, mettre la couronne du monde ?

LE ROI.

Mais alors, Marie, vous aimez donc le roi ?

MARIE.

Écoutez-moi, Armand, et croyez bien que la haute position à laquelle je suis près d’atteindre reste en dehors de ce que je vais vous dire. Je ne vous parle point ici du fils de Louis XIII, du petit-fils d’Henri IV, de celui qui commande à vingt-cinq millions d’hommes ; je vous parle d’un beau, noble et séduisant gentilhomme qui, fût-il simple comte ou simple baron, aurait encore en lui, dans sa jeunesse, dans sa grâce et dans sa courtoisie, tous les avantages qui peuvent séduire une femme. Il ne serait donc pas étonnant que mon cœur, entraîné vers vous d’abord, hésitât maintenant entre le roi et vous ; mais, à ce que je viens de vous dire, ajoutez ceci : le roi est le roi, et, je vous le répète, il s’est presque engagé à m’épouser. Armand, ne me faites pas repentir toute ma vie du sentiment que vous m’aviez inspiré ; vous savez mieux que personne le peu de pas que nous avons faits sur le chemin de cet amour : je ne vous ai rien accordé que d’innocentes faveurs ou de fugitives promesses... Armand, rendez-moi mes lettres, tenez, comme je vous rends les vôtres ; quittez la cour sous le premier prétexte venu ; cessez d’exciter la jalousie du roi ; souvenez-vous de sa rupture avec mademoiselle de la Motte, lorsqu’il lui a été prouvé qu’elle avait aimé Charamante. Laissez-moi accomplir ce merveilleux destin ; permettez que je suive cette fortune qui doit laisser si loin d’elle la fortune de mes sœurs, tant de fois jalousées par moi, et je vous bénirai, Armand ! et, plus encore, je vous aimerai comme mon véritable, comme mon meilleur ami !

LE ROI.

Merci, Marie, vous m’aviez promis d’être franche, et ma bonne fortune veut que vous l’ayez été. J’étais venu ici plein de joie et d’espérances : Marie, vous venez de briser mon bonheur, de souffler sur cette première flamme de la jeunesse que la même femme presque toujours allume et éteint ! Marie, ne m’en veuillez pas de ma promptitude à vous obéir. Je suis comme le roi, je ne veux point d’amour partagé ; il me faut, à moi, la double virginité du cœur et de l’âme... Marie, Marie, je vous le dis avec des larmes plein les yeux, à partir de ce moment, vous êtes libre !

MARIE.

Armand !

LE ROI.

Adieu, Marie !... Demain, vous aurez vos lettres, et celui dont vous craignez la présence, celui dont l’amour a osé entrer en lutte avec l’amour d’un roi, celui dont la jalousie n’a pas craint de vous menacer, celui-là aura quitté la cour.

On frappe trois coups à la petite porte.

MARIE, essayant de lui prendre la main.

Armand !

LE ROI, repoussant la main de Marie.

Un homme que votre oncle attend dans l’Orangerie frappe à cette porte, Marie ; je suis de garde, et ma consigne est de lui ouvrir. Rentrez chez vous, et refermez votre fenêtre ; je désire, comme vous devez le désirer vous-même, que personne autre que moi ne vous voie et ne vous entende !

MARIE.

Et, demain, j’aurai mes lettres ?

LE ROI.

Vous les aurez, foi de gentilhomme !

MARIE.

Merci !

Elle referme la fenêtre.

 

 

Scène XX

 

LE ROI, seul

 

Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! est-ce pour mon bonheur, est-ce pour mon désespoir que vous venez d’arracher ce voile de dessus mes yeux ?... Mais on frappe pour la seconde fois... Oui, oui, j’entends, et j’y vais !

 

 

Scène XXI

 

LE ROI, PIMENTEL

 

LE ROI.

Vous êtes la personne qu’attend le cardinal Mazarin ?

PIMENTEL.

Oui.

LE ROI.

Vous avez le mot de passe, alors ?

PIMENTEL.

Espagne et France.

LE ROI.

Et vous apportez des nouvelles de Madrid ?

PIMENTEL.

Des plus importantes !

LE ROI.

La reine d’Espagne est accouchée ?

PIMENTEL.

Oui.

LE ROI.

D’un garçon ou d’une fille ?

PIMENTEL.

Mais, monsieur, ce secret ne doit être confié qu’au cardinal.

LE ROI.

Oh ! j’espère, cependant, que vous aurez la bonté de me le dire, à moi, avant de le lui dire, à lui.

PIMENTEL.

Et qui êtes-vous pour parler sur ce ton à l’ambassadeur d’Espagne ?

LE ROI.

Je suis le roi de France, monsieur !

PIMENTEL.

Oh ! que d’excuses, sire !... Mais comment vous reconnaître sous ce déguisement ?

LE ROI.

J’ai un ordre à donner au capitaine des gardes qui fait sa ronde de nuit ; allez m’attendre sous cette voûte, monsieur ; nous reprendrons la conversation chez moi.

Pimentel s’incline et s’éloigne.

 

 

Scène XXII

 

LE ROI, GUITAUT et QUATRES HOMMES, PIMENTEL, sous la voûte

 

LE ROI.

Venez ici, monsieur Guitaut.

Levant son chapeau.

Vous me reconnaissez ?

Un homme éclaire le visage du roi avec une lanterne.

GUITAUT.

Le roi !... Sa Majesté a-t-elle quelque ordre à me donner ?

LE ROI.

Vous arrêterez à l’instant M. le comte de Guiche... Me voici, monsieur Pimentel.

Il s’éloigne et disparaît avec l’ambassadeur d’Espagne.

 

 

Scène XXIII

 

GUITAUT et SES QUATRES HOMMES

 

GUITAUT.

Ah ! le roi est donc réellement roi, enfin !

LE SERGENT.

Comment cela, capitaine ?

GUITAUT.

Il vient de m’ordonner d’arrêter M. le comte de Guiche !

 

 

ACTE V

 

Chez le roi.

 

 

Scène première

 

MONTGLAT, DANGEAU, VILLEQUIER, COURTISANS, attendant le lever du roi

 

MONTGLAT, tirant sa montre.

Huit heures cinq minutes... Messieurs, le roi est en retard de cinq minutes sur l’heure de son lever ! il faut qu’il y ait indisposition de Sa Majesté.

VILLEQUIER.

Ou, ce qui est encore plus probable, que Sa Majesté soit avec son agent secret.

DANGEAU.

Cela ne m’étonnerait pas ! J’ai vu entrer, ce matin, au château, un homme dont la figure m’est complètement inconnue.

VILLEQUIER.

Quel âge ?

DANGEAU.

De trente-quatre à trente-six ans, l’œil noir, la figure triste, des moustaches.

VILLEQUIER.

Vous qui le connaissez, Montglat ?

MONTGLAT.

Qui ?

VILLEQUIER.

L’agent secret ! son signalement correspond-il à celui que donne Dangeau ?

MONTGLAT.

Oui et non, messieurs. L’agent secret de Sa Majesté, pour ne pas être reconnu, change trois ou quatre fois d’âge, de visage et de costume par jour, et le double par nuit.

DANGEAU.

Mais il ne dort donc pas ? 158

MONTGLAT, gravement.

Très peu ! Cette faculté, jointe à une excessive activité, permet à cet homme extraordinaire de remplir, avec autant d’exactitude que de persévérance, le fatigant métier qu’il a entrepris.

VILLEQUIER.

Alors, vous croyez, Montglat, que c’est lui qui est avec le roi ?

MONTGLAT.

Je n’affirme point ; mais comme le roi m’a demandé, hier au soir, une clef des portes extérieures du château, je ne doute point qu’il n’ait, ce matin, une foule de nouvelles et de secrets à nous dire.

DANGEAU.

Messieurs, en fait de nouvelles, vous savez que les deux dames qui sont arrivées hier incognito à Vincennes ne sont autres que madame la duchesse de Savoie et la princesse Marguerite, sa fille ?

MONTGLAT.

C’est moi qui leur ai envoyé des voitures jusqu’à Orléans.

VILLEQUIER.

En fait de secrets, vous savez que M. Pimentel, l’ambassadeur d’Espagne, est sorti de chez le roi à deux heures de la nuit ?

MONTGLAT.

C’est moi qui l’ai attendu à la grille d’honneur, et qui l’ai introduit dans la chambre à coucher du roi.

DANGEAU.

Tout cela est moins étonnant, messieurs, que l’arrestation de M. de Guiche, opérée ce matin à quatre heures par Guitaut.

VILLEQUIER.

Impossible ! Guiche, le favori du roi ?

MONTGLAT.

Quant à cette nouvelle, je vous la donne comme certaine : c’est moi qui ai été réveiller Guitaut ; le bonhomme a même le sommeil très dur !

DANGEAU.

Tout cela explique comment Sa Majesté est de dix minutes en retard, messieurs.

MONTGLAT, tirant sa montre.

De onze minutes et demie... Aussi, je le répète, sans doute se passe-t-il quelque chose de grave.

 

 

Scène II

 

LES MÊMES, MOLIÈRE

 

MOLIÈRE.

Messieurs, Sa Majesté vous prie de recevoir ses regrets : elle n’aura pas de petit lever ce matin ; elle désire, cependant, que personne ne s’éloigne, ayant, dit-elle, une communication importante à faire à la cour.

VILLEQUIER.

Qui donc est celui-là ?

DANGEAU.

Justement l’homme que j’ai vu entrer ce matin à Vincennes.

VILLEQUIER.

L’agent secret ?

MONTGLAT.

Eh ! non, messieurs, c’est le nouveau valet de chambre de Sa Majesté, M. Molière, le fils du vieux Poquelin, tapissier de la couronne ; c’est un comédien que le roi a pris en amitié, on ignore pourquoi. Je sais cela parce que Bontemps, le valet de chambre ordinaire du roi, a refusé hier de faire le lit de Sa Majesté avec le nouveau venu, sous prétexte qu’il ne familiarisait pas avec un histrion. Je vous réponds du fait : Bontemps est venu consulter là-dessus ma grande connaissance de l’étiquette.

DANGEAU.

Et vous avez donné tort ou raison à Bontemps ?

MONTGLAT.

Je lui ai donné tort : il y a un édit du roi Louis XIII, en date du 16 avril 1641, défendant que l’état d’acteur puisse être imputé à blâme.

MOLIÈRE.

Vous avez entendu, messieurs ?

MONTGLAT.

Dites au roi, monsieur Molière, que nous nous tenons à sa disposition, selon ses ordres.

 

 

Scène III

 

MOLIÈRE, seul

 

Allons, il paraît que le conseil que j’ai donné à Sa Majesté fait son effet : il n’est plus question ici que de l’agent secret du roi ; tout le monde l’a vu : l’un, venant à cheval ; l’autre, s’en allant à pied ; celui-ci, se promenant triste et soucieux dans les allées les plus solitaires du parc ; celui-là, donnant gaiement à manger des biscuits aux cygnes du grand bassin ; il est brun, il est blond, il est noir, il est grand, il est petit ! M. de Montglat a un rendez-vous avec lui, ce soir ; M. de Villequier déjeune avec lui, demain matin ; M. Dangeau hésite à le recevoir avant d’être certain qu’il a fait ses preuves, et qu’il peut monter dans les carrosses du roi. En attendant, chacun dénonce les espérances et les projets de son voisin, et avoue même les siens, de peur d’être prévenu par l’agent secret ; le roi reçoit lettres sur lettres et confidences sur confidences. Oh ! pauvres jouets de l’ambition, du pouvoir et de la fortune, qui prenez pompeusement le titre d’hommes, comme vous êtes bien les mêmes, que vous rampiez à la surface de la terre, soit du temps d’Aristophane, soit du temps de Plaute, et j’allais dire, orgueilleux que je suis, soit du mien !

 

 

Scène IV

 

LE ROI, GUITAUT, MOLIÈRE

 

LE ROI, regardant un paquet de lettre.

Merci, Guitaut. Et qu’a-t-il dit, quand vous l’avez arrêté ?

GUITAUT.

Ce qu’ils disent tous quand on les arrête : « Je ne sais pas pourquoi Sa Majesté... » Mais, lorsque je lui ai demandé les lettres de la personne qui lui renvoyait les siennes, il a paru comprendre, et m’a remis ce paquet sans difficulté.

LE ROI.

C’est bien, Guitaut... Retournez près de M. de Guiche, et dites-lui qu’il est libre, mais à la condition de rejoindre à l’instant l’armée, et de ne revenir à Paris que lorsque je l’y rappellerai.

GUITAUT.

Les ordres de Sa Majesté seront ponctuellement accomplis.

Il salue et sort.

 

 

Scène V

 

LE ROI, MOLIÈRE

 

LE ROI.

Je suis libre, à ce qu’il paraît, monsieur Molière ?

MOLIÈRE.

Oui, sire ; mais, comme le roi le désire, personne ne s’éloignera.

LE ROI.

C’est bien, monsieur... Voici la liste des personnes que je veux recevoir ce matin. Depuis vingt-quatre heures, grâce au conseil que vous m’avez donné, les choses ont si rapidement marché, que la comédie dans laquelle je vous ai donné le rôle de mon conseiller touche à son dénouement ; vous en avez vu le commencement, monsieur Molière : vous en verrez la fin.

MOLIÈRE.

Sire, il est impossible d’être plus reconnaissant au roi qu’on respecte, au souverain qu’on adore, que je ne le suis à Votre Majesté ; enfin, il est impossible d’être plus profondément touché que je ne le suis des bontés dont le petit-fils d’Henri IV honore un pauvre poète ; mais oserai-je dire à Sa Majesté que, cette comédie achevée, je lui demande la permission de me retirer et de reprendre ma vie de théâtre ?... Je ne suis point un homme de cour : je suis un pauvre bohème comme Callot ou Salvator Rosa, tenant un pinceau d’une main, une plume de l’autre, raillant, crayonnant, griffonnant... Roi chez mes pareils, je suis esclave ici ; honoré dans les coulisses de mon théâtre à l’égal d’un empereur, je suis méprisé dans les antichambres du roi à l’égal d’un paria. Par exemple, si le roi a mal dormi cette nuit et a attribué cette insomnie à la façon dont son lit était fait...

LE ROI.

Oui, je sais cela, monsieur Molière : Bontemps a refusé de faire mon lit avec vous, sous prétexte, sans doute, non pas qu’un poète n’était pas son égal, mais qu’il n’était pas l’égal d’un poète ; ce que vous avez pris pour de l’orgueil, c’était de l’humilité. Au reste, cette dette de mon vieux Bontemps vis-à-vis de vous, je la prends pour moi, monsieur Molière, et nous la réglerons aujourd’hui même ensemble. En attendant, jetez un coup d’œil sur ma liste, et veillez à n’introduire près de moi que les personnes qui y sont portées.

MOLIÈRE.

Si j’osais faire observer à Votre Majesté qu’il y manque un nom...

LE ROI.

Lequel, monsieur ?

MOLIÈRE.

Celui de mon père, sire. Ne devait-il pas venir prendre, ce matin, certaine lettre de cachet ayant pour but de faire emprisonner certain mauvais sujet de fils ?

LE ROI.

Vous avez raison. Donnez l’ordre de le faire entrer, s’il se présente.

Molière sort.

 

 

Scène VI

 

LE ROI, seul

 

Il tombe accablé sur un fauteuil. Oh ! Louis ! Louis ! tu as voulu être roi, et tu ne peux pas même être homme ! Comment porteras-tu, pauvre néophyte du pouvoir, le fardeau d’un empire, toi qui ne sais point porter le poids d’une douleur ?... Voici ses lettres... les lettres de Marie, adressées à un autre que moi... Je ne les ai point lues, je ne les lirai point ; mais, sans doute, ce qu’elle m’a écrit, à moi, avant de me l’écrire, elle le lui écrivait, à lui ! À part les titres changés, qui sait ? quelqu’une de ces lettres a peut-être servi pour nous deux ! À chacun de nous, à coup sûr, du moins, elle a dit, elle a redit, elle a répété ces trois mots doux et terribles, ce mensonge perpétuel de la vie, avec lequel la femme nous berce de notre naissance à notre tombe : « Je vous aime ! »

Avec douleur.

Oh ! moi aussi, je vous aimais, Marie ! je vous aimais à en devenir fou, à faire de vous ma femme, à faire de vous une reine ! Si l’on était venu me dire ce que j’ai entendu cette nuit, je n’eusse point voulu le croire ; vous m’avez désabusé vous-même ! Merci, Marie, pour cette guérison de la douce blessure que vous m’aviez faite !... On vient... Henriette ! autre cœur saignant ! Celui-là, du moins, je puis le guérir.

 

 

Scène VII

 

LE ROI, HENRIETTE

 

HENRIETTE.

Sire !

LE ROI.

Venez ici, chère Henriette, et regardez-moi.

HENRIETTE.

Oh ! mon Dieu, sire, savez-vous que, si votre regard n’était pas si bon et votre voix si affectueuse, savez-vous que j’aurais grand’peur ?

LE ROI.

Et pourquoi cela ?

HENRIETTE.

Vous avez désiré me voir ce matin, me voir seule, me parler en particulier ; que pouvez-vous avoir à dire à une pauvre enfant comme moi ?

LE ROI, la regardant avec une grande tendresse.

J’ai à vous dire, Henriette, que vous avez non-seulement de beaux yeux, une bouche charmante, des cheveux admirables, mais encore un noble cœur !

HENRIETTE.

Mon cousin !...

LE ROI.

Vous avez toujours été bonne et tendre fille, consolatrice de votre mère dans la douleur ; aujourd’hui, vous êtes sœur fidèle et dévouée, consolatrice de votre frère dans l’exil.

HENRIETTE.

Mon Dieu, que voulez-vous dire ?

LE ROI.

Que je trouve beau et grand, ma chère Henriette, quand un frère est détrôné, proscrit, fugitif, quand un ordre injuste et tyrannique le force à quitter le pays qui devait être sa seconde patrie, de lui adoucir, au moins, par des caresses et des larmes – hélas ! pauvre enfant, c’est tout ce que vous aviez à lui donner ! – de lui adoucir, au moins, l’heure cruelle du départ.

HENRIETTE.

Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! votre agent secret vous a tout dit ?

Elle tombe à genoux.

Pardon, sire ! pardon !

LE ROI.

Non-seulement je vous pardonne, mais encore je vous félicite, Henriette. Maintenant, écoutez.

HENRIETTE.

Oh ! oui, j’écoute ! mais il me semble que je rêve.

LE ROI.

Je vais vous prouver que vous veillez, chère cousine. Cette nuit, en vous quittant, votre frère vous a dit... près de la petite porte de l’Orangerie, vous rappelez-vous ?... qu’un million lui suffirait peut-être pour acheter M. Monk.

HENRIETTE.

Mon Dieu ! mon Dieu !

LE ROI.

Voici, dans ce portefeuille, le million que désirait votre frère ; faites-le-lui passer, Henriette. Je veux qu’il le tienne de votre main : si la négociation réussit, eh bien, c’est à vous, à vous seule qu’il devra le trône d’Angleterre.

HENRIETTE.

Mais ce million, sire...

LE ROI, avec mélancolie.

Il m’avait été envoyé par M. de Mazarin pour les fêtes que je devais donner ; mais cœur en deuil – et vous devez savoir cela, Henriette –, cœur en deuil fuit le bruit et les plaisirs. Je n’ai plus besoin de ce million, Henriette ; je vous le donne sans regrets ; prenez-le donc sans remords. Que votre frère me pardonne seulement de faire si peu maintenant ; peut-être, plus tard, ferai-je davantage.

HENRIETTE.

Oh ! merci ! merci !

LE ROI.

Allons, chère Henriette, ne perdez pas de temps... Votre frère devait partir ce matin ; j’espère qu’il n’est pas encore parti.

HENRIETTE.

Oh ! permettez-vous que j’aille moi-même... ?

LE ROI.

Je le désire.

Il la reconduit jusqu’à la porte.

HENRIETTE.

Que vous êtes bon !

Elle sort.

 

 

Scène VIII

 

LE ROI, HENRIETTE, LE DUC D’ANJOU, dans l’antichambre

 

D’ANJOU.

Louis ! Louis ! mais dis donc que je peux entrer chez toi quand je veux, moi ! Voilà M. Molière qui me défend ta porte, à moi qui la lui ai ouverte, l’ingrat !

MOLIÈRE.

Sire, ayez la bonté de dire à M. le duc d’Anjou que je ne suis point un ingrat ; que seulement j’exécute les ordres qui m’ont été donnés.

D’ANJOU.

C’est égal, j’entre.

LE ROI.

Allez, Henriette ! allez !

Elle sort.

 

 

Scène IX

 

LE DUC D’ANJOU,  LE ROI

 

D’ANJOU, avec un gros soupir.

Ah !...

LE ROI.

Qu’as-tu donc, d’Anjou ? Tu as l’air presque aussi triste que moi !

D’ANJOU.

Si je suis triste, Louis, ce n’est pas pour rien !

LE ROI.

Triste, toi ? triste, avec trente mille livres dans tes poches, c’est-à-dire avec des plumes à tes chapeaux, avec des dentelles à tes manchettes, avec des boucles de diamants à tes jarretières, avec des passementeries d’or à tes manteaux ?

D’ANJOU.

Hélas ! justement, c’est parce qu’il faut que je dise adieu aux passementeries, aux diamants, aux dentelles et aux plumes, que je suis triste ! – Les trente mille livres que m’avait données M. de Mazarin, tu sais ?

LE ROI.

Oui.

D’ANJOU.

Eh bien, elles sont retournées dans ses coffres !

LE ROI.

Il te les a reprises ?

D’ANJOU.

Non, il a agi moins honnêtement : il me les a regagnées au jeu ; et quand j’ai été ruiné, quand ma poche a été veuve de son dernier écu, quand j’ai voulu jouer sur parole, il m’a dit : « Fi ! monseigneur, que c’est laid d’être déjà joueur à votre âge ! » De sorte que tu vois !...

Il retourne ses poches.

LE ROI.

Et tu as compté sur moi ?

D’ANJOU.

Pour remplir les vides... Je t’ai offert, hier, ta part de mes trois mille pistoles ; je viens te demander ma part de ton million : c’est tout simple.

LE ROI.

Pauvre d’Anjou, tu tombes mal !

D’ANJOU.

Bon ! le cardinal te l’aurait-il regagné aussi, ton million ?

LE ROI.

Non, mais j’en ai disposé.

D’ANJOU.

Oh ! et quand t’en donnera-t-il un autre ?

LE ROI.

Je ne sais pas ; mais sois tranquille, s’il tarde trop, je le prendrai sans le lui demander.

D’ANJOU.

Tu vas donc devenir roi ?

LE ROI.

Je l’espère !

D’ANJOU.

À partir de quel jour ?

LE ROI, avec un soupir.

À partir d’aujourd’hui !

D’ANJOU.

Personne ne le sait encore ?

LE ROI.

Non.

D’ANJOU.

Eh bien, laisse-moi être le premier à t’en faire mon compliment... Sire, j’ai l’honneur...

 

 

Scène X

 

LE DUC D’ANJOU,  LE ROI, MOLIÈRE, grattant à la porte

 

LE ROI.

Entrez.

MOLIÈRE.

Le roi m’excusera, mais, madame la comtesse de Verceil et sa fille partant à midi, et le roi ayant donné audience à mademoiselle Charlotte...

LE ROI.

Qu’elle entre !

D’ANJOU.

Qu’est-ce que c’est que cela, mademoiselle Charlotte ?

Molière introduit Charlotte, qui reste toute honteuse près de la porte d’entrée.

Ah ! c’est la demoiselle d’honneur de ma cousine Marguerite !... Dis donc, Louis, aussitôt ton million touché, n’est-ce pas ?...

LE ROI, lui tendant la main.

Sois tranquille, je te donnerai tes trois mille pistoles.

D’ANJOU.

Merci !... Oh ! la jolie bague !

LE ROI, avec tristesse.

Tiens, prends-la.

D’ANJOU.

Pour moi ?

LE ROI.

Oui, elle te rappellera que c’est toi qui m’as félicité le premier sur ma royauté future.

D’ANJOU.

Oh ! la jolie bague ! la jolie bague !... Merci, Louis !

En passant devant Charlotte.

Tenez, voyez, la jolie bague !

CHARLOTTE, toujours inquiète.

Oui, monseigneur.

 

 

Scène XI

 

LE ROI, CHARLOTTE

 

LE ROI.

Heureux d’Anjou ! une bague donnée, trois mille pistoles promises, et le voilà le plus heureux prince de la terre !

À Charlotte.

Venez, mademoiselle.

CHARLOTTE.

Pardon, sire, mais on s’est trompé, n’est-ce pas ? en me disant que Votre Majesté me faisait l’honneur de m’accorder une audience.

LE ROI.

Qui vous fait supposer que l’on se soit trompé ?

CHARLOTTE.

C’est que... c’est que, moi, je n’ai rien à dire à Votre Majesté... Non, rien !

LE ROI.

Mais si le roi a quelque chose à vous dire, à vous ?

CHARLOTTE.

À moi ! Que peut avoir à me dire le roi ?

LE ROI.

Il peut avoir à vous demander des nouvelles de la princesse Marguerite et de sa mère.

CHARLOTTE.

Elles se portent bien, sire, très bien !

LE ROI.

Madame la régente part à midi, à ce que l’on m’assure ?

CHARLOTTE.

Oui, sire.

LE ROI.

Elle retourne à Turin ?

CHARLOTTE.

À Turin, oui.

LE ROI.

Et quelle impression lui produit ce départ ?

CHARLOTTE.

Elle est fort triste.

LE ROI.

En échange, la princesse Marguerite doit être fort gaie, elle ?

CHARLOTTE.

Fort gaie ?

LE ROI.

Oui ; n’est-ce point l’effet que lui a produit, hier, quand la reine mère est montée chez ces dames, toute furieuse, la nouvelle de l’amour avoué du roi pour mademoiselle de Mancini ?

CHARLOTTE, à part.

Mes propres expressions !...

LE ROI.

Et cette gaieté se comprend, quand elle a eu la crainte d’épouser un homme qu’elle n’aime pas...

CHARLOTTE.

Oh !

LE ROI.

Elle va revoir le seigneur don Ranuce, le duc Farnèse !

CHARLOTTE.

Oh !...

LE ROI.

Qu’elle aime tendrement.

CHARLOTTE.

Oh !...

LE ROI.

Et qui a promis à une certaine demoiselle d’honneur qu’on appelle Charlotte Godefroy...

CHARLOTTE.

Mon Dieu !

LE ROI.

Laquelle, de son côté, aime M. le vicomte de Bouchavannes...

CHARLOTTE.

Mon Dieu !...

LE ROI.

Cent mille livres, en manière de cadeau de noces, s’il épousait la princesse Marguerite.

CHARLOTTE.

Mon Dieu !... À l’aide ! au secours ! je vais me trouver mal !

LE ROI.

Vous ferez mieux de rappeler toutes vos forces et d’aller prendre, sur cette table, là-bas, voyez, ce papier plié en quatre...

CHARLOTTE.

Sire, ce serait avec bien du plaisir, mais les jambes me manquent !

LE ROI.

Et qui est la commission de capitaine du vicomte de Bouchavannes...

CHARLOTTE.

Sa commission de capitaine ? Oh ! sire, que de remerciements !... Pardon, sire !

LE ROI.

Mais que vous ne lui donnerez qu’à la condition, condition du reste facile à remplir, qu’il sera votre mari d’ici à six semaines. Et maintenant, je n’ai plus qu’une chose à vous dire : si le duc Farnèse, à qui j’épargne des voyages fort dispendieux en France, en n’épousant point la princesse Marguerite, est assez ladre pour ne pas vous donner les cent mille livres promises, je vous les donnerai, moi.

CHARLOTTE.

Oh ! sire !

LE ROI.

Eh bien, qu’avez-vous ?

CHARLOTTE.

Sire, la peur, l’émotion, la joie me font un tel effet, que je ne vois plus la porte !...

Il la conduit vers la porte.

Mais comment pouvez-vous savoir... ?

LE ROI.

Laissez-moi vous rendre un baiser que vous m’avez donné cette nuit, au pied de l’escalier de la tourelle, dans la cour de l’Orangerie. Je ne veux rien avoir à M. de Bouchavannes.

CHARLOTTE.

Ah ! mon Dieu !

La porte s’ouvre ; Mazarin paraît. Charlotte recule ; Mazarin fait quelques pas en avant ; elle passe derrière lui, et disparaît en tenant sa tête dans ses deux mains, et en continuant de crier.

Mon Dieu ! mon Dieu !

 

 

Scène XII

 

LE ROI, MAZARIN

 

LE ROI, à lui-même.

Encore deux heureux ! J’en ai presque un instant oublié mon malheur.

MAZARIN, regardant autour de lui d’un air étonné.

Votre Mazesté me fait demander ?

LE ROI.

Oui, monsieur, oui.

MAZARIN.

Votre Mazesté a reçou le million ?

LE ROI.

Bernouin me l’a remis.

MAZARIN.

C’est que, comme Votre Mazesté me priait de passer cez elle, ze craignais...

LE ROI, avec hauteur.

Je vous ai prié de passer chez moi, monsieur, parce que j’ai à vous entretenir de plusieurs affaires importantes, relatives au gouvernement du royaume et à notre politique intérieure et extérieure.

MAZARIN.

Plaît-il, sire ?

LE ROI.

Oui, cela vous étonne, n’est-ce pas, monsieur de Mazarin, que je vous parle de cette façon ? Mais il y a des choses qui touchent de si près à mes prérogatives comme roi, ou à mes sentiments comme homme, que je m’étonne toujours que vous accomplissiez ces choses-là sans me consulter.

MAZARIN.

Votre Mazesté veut parler... ?

LE ROI.

Je veux parler, monsieur, du refus que vous avez fait à M. de Condé de rentrer en France, et de l’ordre que vous avez donné à mon cousin Charles de quitter Vincennes.

MAZARIN.

Votre Mazesté sait... ?

LE ROI.

Je sais que Guénaud est parti, hier au soir, pour Bruxelles, et que le roi Charles II a été prévenu par Guitaut d’avoir à quitter Vincennes ce matin.

MAZARIN.

Oh ! oh !...

LE ROI.

Pourquoi ne saurais-je pas cela, monsieur ? C’était moins difficile à savoir, vous l’avouerez vous-même, que le chiffre exact de votre fortune ! Vous savez, je veux parler des trente-neuf millions deux cent soixante mille livres.

MAZARIN.

Bien zoué, sire ! ze souis oun trop habile homme pour ne pas rendre zoustice à l’habileté... Ma, comme le roi semble me faire oun crime dou refous fait à monsou de Condé et de l’ordre donné à Sa Mazesté Çarles II, ze vais tâcer de me zoustifier en doux paroles.

LE ROI.

Faites, monsieur : laissez-moi seulement changer le mot de justification en celui d’explication.

MAZARIN.

D’abord, sire, ze n’ai point refousé à monsou de Condé sa rentrée en France : ze l’ai azournée.

LE ROI.

Oui, à la fin de sa convalescence, et vous avez fixé le terme de cette convalescence à deux mois.

MAZARIN.

Sire, ze souis soûr des zens que z’emploie ; en conséquence, vous n’avez sou ce qui s’est passé ni par Bernouin, ni par Guénaud, ni par personne de ma maison ; vous l’avez sou par hasard ! ma vous le savez, c’est l’important. Eh bien, z’ai retenou monsou de Condé hors de France parce que, tout en rendant zoustice à ses grandes qualités comme zénéral, ze connais son caractère comme homme politique. Monsou de Condé, oune fois à la cour au lieu d’être à l’armée, monsou de Condé, n’ayant plous de batailles à gagner, soit pour Votre Mazesté, soit contre Votre Mazesté, monsou de Condé fera de l’intrigue ! il voudra vous marier, non pas selon votre goût ou selon les ézizences de la politique, ma selon ses désirs et ses intérêts, à loui. Or, tant que le roi ne sera pas marié, ou tout au moins n’aura pas pris oune résolution irrévocable à l’endroit de son mariaze, z’aime autant que monsou de Condé soit à Brousselles que d’être à Paris.

LE ROI.

Sur ce point, je vous donne raison, monsieur, et je vous promets qu’avant que M. de Condé soit à Paris, j’aurai pris une résolution irrévocable.

MAZARIN.

Alors, il n’y aura plous d’inconvénient, et Guénaud pourra guérir monsou le Prince, et Votre Mazesté le rappeler près d’elle aussi vite que le permettront monsignor le bon Diou et monsignor le roi, mes deux seuls signors au ciel et sour la terre.

LE ROI.

Passons donc au roi Charles II.

MAZARIN.

Ah ! quant au roi Çarles II, c’est autre chose, et Votre Mazesté va, dans oun instant, convenir avec moi que sa présence à Vincennes, à Paris et même en France était impossible à tolérer.

LE ROI.

Vous avouerez tout au moins, monsieur, qu’il m’est permis, à moi qui ai été proscrit et fugitif comme lui, de vous demander une explication sur cet ordre donné par un ministre à un roi de quitter les États de son cousin et de son allié, comme s’il n’était qu’un simple particulier.

MAZARIN.

D’abord, mon cer sire, oun roi dépossédé est à la fois moins et plous qu’oun simple particoulier, attendou qu’il est parfois zênant, zamais outile, danzereux touzours ! Pouis le roi Çarles II est votre cousin, c’est vrai ; mais vous vous trompez en disant qu’il est votre allié : votre allié, sire, c’est monsou Riçard Cromwell, protettour de la Grande-Bretagne. Enfin, si votre cousin est proscrit et fouzitif comme vous l’avez été, c’est qu’il avait le malhour de ne pas avoir près de loui oun Zoules Mazarin comme vous en avez ou oun ; sans cela, au liou de courir les grands cemins comme il le fait, il serait à cette houre sour le trône d’Angleterre.

LE ROI.

Je sais tout ce que je vous dois, monsieur, et croyez bien que je ne l’oublierai jamais. Je rends justice à votre génie, auquel je reconnais devoir la paix, mon trône et ma puissance ; mais ce génie, si grand qu’il soit, ou juge mal la situation, ou fait une erreur. Je suis l’allié de M. Richard Cromwell, moi ? J’ignorais cela ! Le traité d’alliance avec le nouveau protecteur a-t-il été passé par vous à mon insu ? Alors, c’est vrai, car votre acte comme ministre engage le roi de France, qui a eu la faiblesse ou l’insouciance de laisser faire un pareil acte à son ministre.

MAZARIN.

Sire, il y a trente ans que ze fais de la politique : avec le cardinale Zinette d’abord, pouis avec le cardinale de Riceliou, pouis, enfin, tout soul ; ze l’ai faite soit avec ardour, soit avec esprit... Z’ai ou de l’ardour dans ma zounesse ; z’ai ou de l’esprit touzours, ze pouis bien le dire, pouisque c’est le plous grand reproce que l’on me fait... Eh bien, sire, cette politique, ze dois l’avouer, elle n’a pas touzours été très honnête, ma elle n’a zamais été malhabile. Or, celle qu’il me faudrait souivre pour remettre le roi Çarles II sour le trône serait à la fois malhabile et malhonnête, sire !

LE ROI.

Malhonnête ?

MAZARIN.

Oui, pouisque vous avez fait oun traité avec monsou Cromwell père.

LE ROI.

Et même, dans ce traité, il a signé au-dessus de moi, il a mis son nom plus haut que le mien.

MAZARIN.

Eh ! sire, c’est la faute de Votre Mazesté ! Pourquoi a-t-elle signé si bas ? Eh ! mon Dieu, monsou Cromwell il a trouvé oune bonne place, il l’a prise ; c’est assez son habitoude, vous savez.

LE ROI.

Oui, mais, comme je le disais aussi tout à l’heure, M. Cromwell est mort.

MAZARIN.

Bon ! vous croyez cela parce qu’il est enterré ? Le roi est mort, vive le roi !... Le protettour est mort, vive le protettour ! Monsou Olivier Cromwell est mort ; ma monsou Riçard Cromwell a hérité de son père, et loui a soussédé. Or, le traité que vous avez signé avec le père, ce traité, il est valabe autant et plous que zamais ! Qu’y a-t-il de çanzé dans le fond ? Rien ! oun homme est trépassé, enterré, enseveli ; c’est la forme qui est ensevelie, enterrée, trépassée : le principe vit ! Eh ! mon Diou ! ze sais bien que c’est malhonnête, au point de voue de la famille, de signer oun traité avec oun homme qui a fait couper le cou à notre oncle, et, au point de voue de la morale, d’avoir contratté oune alliance avec oun parlement qu’on appelle le parlement Croupion ; ma ce n’a point été malhabile au point de voue de la politique, attendou qu’au moment où nos coffres étaient vides, monsou Cromwell m’a prêté cinq millions, et qu’au zour où ze n’avais plous d’armée, il m’a envoyé six mille Écossais... Avec le traité, z’ai sauvé la France d’oune guerre estérioure qu’elle n’était pas en état de soutenir ; avec l’arzent, z’ai fait vivre Votre Mazesté et son augouste famille, qui, sans cet arzent, serait morte de faim ; avec les hommes, z’ai comprimé la révolte ! Vous voyez bien qu’il avait dou bon parfois, ce cer monsou Cromwell... La Hollande protèze le roi Çarles II, à qui ze souhaite toute sorte de prospérités ; laissez faire la Hollande, où ze le renvoie. Grâce à ce renvoi, elle se fâcera avec l’Angleterre ; l’Angleterre et la Hollande oune fois fâcées, elles se battront... Ce sont les doux soules pouissances maritimes de l’Ourope ; laissez-les se battre, sire ! laissez-les détrouire lour marine l’oune par l’autre, et nous bâtirons oune flotte avec les débris de lours vaisseaux, si ze trouve moyen d’économiser assez d’arzent pour aceter des clous !

LE ROI.

Il me semble, monsieur, que ce moment est venu, grâce aux trente-neuf millions deux cent soixante mille livres...

MAZARIN.

D’abord, sire, il n’y a plous que trente-houit millions doux cent soixante mille livres, attendou que z’ai donné hier oun million à Votre Mazesté ; pouis, sire, ces trente-houit millions doux cent mille livres ne m’appartiennent plous, et il se peut, quand l’houre dont nous parlons arrivera, que ze sois mort, et que mon héritier, que ze crois oun pou prodigue, les ait dépensés.

LE ROI.

Vous avez disposé de ces trente-huit millions par testament ? Et en faveur de qui, monsieur ?

MAZARIN.

En favour de celoui au service de qui ze les ai gagnés, sire... Tenez, veuillez zeter oun regard sour ce testament ; il n’est pas fait depuis hier, pouisqu’il est de l’écritoure de monsou Colbert, mon premier commis, qui est à Lyon depouis doux mois.

LE ROI, après avoir lu.

Comment, moi, votre unique héritier, votre légataire universel ? C’est à moi que vous voulez laisser toute votre fortune ?

MAZARIN.

Cet arzent n’est-il pas le vôtre ? n’est-ce pas à votre service que ze l’ai gagné ? Pauvre ze souis venou sour la terre de France ; ze n’ai donc à demander à la terre de France qu’oune tombe à ma taille, et, dans cette tombe, le repos éternel.

LE ROI.

Mais votre famille, monsieur de Mazarin ?

MAZARIN.

Ze n’ai que des nevoux et des nièces, sire, et parfois Votre Mazesté m’a fait la grâce de m’appeler son père... D’aillours, ze connais le cour de Votre Mazesté : Votre Mazesté ne laissera pas dans la misère les parents dou bon servitour qui aura passé toute sa vie à son service et à celoui de la France.

LE ROI, le regardant avec étonnement.

Oh !...

Silence d’un instant.

Eh bien, écoutez, monsieur de Mazarin, comme ministre et comme père, je vais vous consulter sur la plus importante action de ma vie. Monsieur de Mazarin, j’aime votre nièce mademoiselle Marie de Mancini.

MAZARIN.

Oh ! mon roi ! mon cer roi !

LE ROI.

Je l’aime au point d’en faire ma femme, si vous voulez bien me l’accorder.

MAZARIN.

Sire ! sire ! c’est trop d’honneur pour le fils dou pauvre pêceur de Pissina, de devenir le beau-père de son roi ; ma, cependant, si vous l’ézizez, comme mon devoir est de vous obéir...

LE ROI.

Oui, mais je vous ai dit que j’attendais de vous un conseil, ayant un choix à faire entre une femme que j’aime et une princesse que je n’ai jamais vue, et qui, par conséquent, m’est indifférente... Dois-je épouser la femme que j’aime, c’est-à-dire Marie de Mancini, ou la princesse qui m’est indifférente, c’est-à- dire l’infante d’Espagne ?

MAZARIN, avec agitation.

Ma l’infante, sire, l’infante, vous ne pouvez l’épouser que si Sa Mazesté la reine d’Espagne accouce d’oun garçon !

LE ROI.

Sa Majesté la reine d’Espagne est accouchée d’un garçon.

MAZARIN.

En êtes-vous bien soûr, sire ? Comment savez-vous cela, si ze ne le sais pas, moi ?

LE ROI.

Vous l’eussiez su cette nuit, si, cette nuit, M. Pimentel, l’ambassadeur d’Espagne, au lieu d’aller vous rejoindre dans l’Orangerie, où vous l’attendiez, n’avait été conduit directement chez moi.

MAZARIN.

Par qui, sire ?

LE ROI.

Par moi-même, monsieur.

MAZARIN.

Oun garçon ! oun garçon ! terrible nouvelle !

LE ROI.

Voici la lettre du roi qui nous notifie la naissance d’un infant baptisé sous le nom de Charles.

MAZARIN.

Cela ne dit pas que le roi d’Espagne nous accordera l’infante.

LE ROI.

Voici la lettre de Philippe IV qui me l’offre. Maintenant, monsieur, qui dois-je épouser ? Marie de Mancini ou l’infante ?...

MAZARIN.

Sire !... Ah ! Mazarin ! pauvre Mazarin !... Sire !... sire !

Tombant à genoux.

La gloire de mon roi et la grandeur de la France avant tout !... Sire, le désespoir dans le cour, ma la conviction dans l’âme, ze vous dis : Épousez l’infante !

LE ROI.

Vous me dites cela ?

MAZARIN.

Oui ; et, si ze vous disais autre çose, mon roi, il ne faudrait pas me croire ; il faudrait me dire : « Non, monsou, non ! vous êtes oun égoïste, oun ambitioux, oun mauvais ministre ! »

LE ROI.

Ainsi, vous insistez ?

MAZARIN.

Oh ! mon cer roi, soyez grand ! plous grand qu’aucoun des prédécessours de Votre Mazesté ! et que la postérité dise : « Oune ligne de cette grandour, le roi l’a doue au fils dou pauvre pêceur de Pissina » et Mazarin, Mazarin... eh bien, il sera récompensé de ses trente ans de dévouement à votre père et à vous !

Anne d’Autriche paraît à la porte.

LE ROI.

Ce n’est point à mes pieds qu’il faut me dire cela, monsieur, c’est dans mes bras, c’est sur mon cœur !

MAZARIN.

Oh ! sire, sire ! merci dou grand honnour que vous me faites !

LE ROI.

Ma mère !

MAZARIN.

La reine !

LE ROI.

Silence, monsieur ! J’attends ici votre nièce.

MAZARIN.

Sire, ze vais obéir aux ordres de Votre Mazesté.

 

 

Scène XIII

 

LE ROI, ANNE D’AUTRICHE

 

ANNE, à part.

Le cardinal dans les bras du roi... le roi attendant la nièce du cardinal... Tout est fini, décidé, accompli, et j’arrive trop tard !... N’importe !

Au roi, qui vient à elle après avoir reconduit le cardinal.

Sire...

LE ROI.

Ma mère ?

ANNE.

Il paraît que vous venez d’annoncer une grande et joyeuse nouvelle à Son Éminence.

LE ROI.

Oui, madame, une nouvelle qui comble tous ses vœux, et satisfait tous les miens.

ANNE, avec amertume.

Une nouvelle relative à votre mariage, sans doute ?

LE ROI.

Votre sagacité habituelle ne vous a pas trompée, ma mère.

ANNE.

Alors, tout est fini... vous avez fait choix d’une femme pour vous et d’une reine pour la France ?

LE ROI.

Oui, madame.

ANNE.

Vous avez fait ce choix sans me consulter ?

LE ROI.

Mon choix connu, j’espère que ma mère l’approuvera.

ANNE.

Et si, par hasard, il en était autrement ?... Ce choix, si je le réprouvais, si je le déclarais impolitique, antiroyal, impossible ?...

LE ROI.

Ce serait un malheur, madame, mais qui ne changerait rien à ma résolution.

ANNE.

Ainsi, cette résolution est irrévocable ?

LE ROI.

Irrévocable, madame.

ANNE.

Alors, c’est la guerre que vous me déclarez ? c’est une lutte que vous entreprenez contre votre mère ?

LE ROI.

C’est votre tendresse que je vous prie de me conserver, c’est votre bénédiction que je vous demande.

ANNE.

Ma bénédiction ! ma tendresse ! quand vous me frappez à la fois dans mon amour de mère et dans mon orgueil de reine ? Oh ! non, sire, vous n’y comptez pas.

LE ROI.

Et à quoi dois-je m’attendre, madame ?

ANNE.

À trouver en moi l’adversaire la plus acharnée de cette union ! Et, dès ce moment, je vous le dis, monsieur, mes précautions sont prises.

LE ROI, les dents serrées par la colère.

Vos précautions ? Écoutez bien ceci, madame : il se peut que, quand je serai mort, quand je dormirai à Saint-Denis dans le caveau de mes ancêtres, dans le sépulcre de mes prédécesseurs ; quand je ne serai plus là, le fouet, l’épée ou le sceptre à la main, pour dire : « Je veux ! » il se peut qu’on heurte mes désirs, qu’on brise ma volonté, qu’on détruise ce que j’aurai fait ; mais, moi vivant, moi ordonnant, moi régnant, tout s’inclinera, tout se courbera, tout pliera sous ma volonté !

ANNE.

Même... ?

LE ROI.

Même mes ministres ! même ma mère ! même le destin !

ANNE.

Oh ! Louis, Louis, qui vous a fait ainsi ?

LE ROI.

La connaissance de la vérité, madame ! de la vérité, que l’on écarte des rois avec tant de soin, que j’ai appelée à moi, et sur laquelle je m’appuie.

ANNE, tendrement.

Louis !

LE ROI.

Ma mère, peut-être, au lieu d’une grande douleur, une grande joie vous est réservée !... Entrez dans cette chambre. Tout à l’heure, ma cour se rendra ici pour apprendre la nouvelle de mon mariage et le nom de la femme dont j’ai fait choix ; vous viendrez prendre votre place à ma droite ; M. de Mazarin prendra la sienne à ma gauche, et, je vous le dis, à l’annonce de ce mariage, au nom de celle qu’il épouse, vous bénirez votre fils au lieu de le maudire !... Allez, ma mère ! J’attends mademoiselle de Mancini, et vous ne devez pas vous trouver ici avec elle.

ANNE.

Mademoiselle de Mancini ?

LE ROI.

Oui, ma mère.

ANNE.

Faisons jusqu’au bout ce que vous désirez ; mais...

LE ROI.

Pas de menaces, madame... Votre main...

Le roi baise la main de sa mère, qui entre dans la chambre.

 

 

Scène XIV

 

LE ROI, seul

 

Allons, mon cœur, trempe-toi comme l’acier ! épure-toi comme le diamant !

 

 

Scène XV

 

LE ROI, MARIE, introduite par MOLIÈRE

 

MOLIÈRE.

Entrez, mademoiselle ; le roi vous attend.

MARIE.

Sire ! sire ! que me dit mon oncle ? c’est impossible, n’est-ce pas ?

LE ROI.

Que vous dit-il, Marie ?

MARIE.

Il me dit que je quitte la cour aujourd’hui même ; que je pars avec ma sœur Hortense ; qu’il faut que je m’ensevelisse au fond de la Saintonge !... Oh ! sire, que m’aviez-vous donc annoncé ? que m’aviez-vous donc promis ? Quel était cet avenir que vous aviez ouvert à mes yeux ? Qu’est devenu ce splendide chemin dans lequel vous m’avez fait faire quelques pas côte à côte avec vous, et à votre bras appuyée ? Où est ce but éblouissant que vous m’aviez montré ? Pourquoi faire voir le ciel entr’ouvert à une pauvre mortelle ? pourquoi l’appeler votre amie, votre amante, votre reine, pour la découronner ensuite de la seule couronne qu’elle ambitionnât, de celle de votre amour ?

LE ROI.

Hélas ! oui, Marie, vous venez de faire le roman de votre vie, et c’est bien cela que, moi aussi, j’avais rêvé ! Mais, que voulez-vous ? tout roman a sa fin, tout rêve a son réveil : ce que nous avions espéré hier est impossible aujourd’hui.

MARIE.

Impossible !... Et c’est un cœur aimant, un cœur royal qui dit ce mot ! Mais, pour arriver à vous, sire, pour atteindre ce but que vous m’aviez proposé, à moi qui ne suis qu’une femme, à moi qui n’ai ni pouvoir, ni richesse, ni majesté, rien ne serait impossible. Oh ! rien, je vous le jure, non, rien !... Ce qui était possible hier ne l’est plus aujourd’hui ! Que s’est-il donc passé ? Entre cet orage si doux et si charmant de la forêt, pendant lequel vous me disiez que vous m’aimiez, et ce calme si plein pour moi de foudres et d’éclairs où vous me dites que vous ne m’aimez plus, quel obstacle insurmontable s’est donc élevé ?

LE ROI.

Quel obstacle s’est élevé, Marie ? Je vais vous le dire... Un souffle a passé sur le miroir de notre amour et l’a terni ; une pierre a été jetée dans le lac limpide où nous cherchions cette belle perle qu’on appelle le bonheur, et l’a troublé ! Oh ! pour un cœur virginal, pour un amour entièrement à moi, Marie, Dieu m’est témoin que j’eusse tout combattu, et qu’avec l’aide de Dieu et de la flamme divine qui est en moi, j’eusse triomphé de tout !

MARIE.

Mais cette flamme divine, elle est donc éteinte ?

LE ROI.

Hélas ! vous-même avez soufflé dessus, Marie !

MARIE.

Oh ! je ne comprends pas.

LE ROI.

Rappelez-vous, dans tous ses détails, la nuit qui vient de s’écouler... Où étiez-vous un peu après minuit ? Pour qui s’ouvrait cette fenêtre de votre chambre qui donne sur la cour de l’Orangerie ? Qui attendiez-vous à cette fenêtre ? qui s’en est approché ? qui a causé un quart d’heure avec vous ? à qui avez-vous remis ses lettres ? à qui avez-vous redemandé les vôtres ?

MARIE.

Oh ! mon Dieu !...

LE ROI.

À M. de Guiche, n’est-ce pas ?

MARIE.

Malheureuse !... Oui, je ne le nie pas, à M. de Guiche.

LE ROI.

Non, Marie, non, vous vous trompez ; ce n’est pas à M. de Guiche, c’est à moi-même... À moi ! à moi ! Ah ! vous souffrez, dites-vous ? Souffrez, souffrez, Marie, et vous n’arriverez jamais à souffrir ce que j’ai souffert !

MARIE.

Mais, si c’était vous, sire, vous avez dû entendre, vous avez entendu tout ce que j’ai dit ; alors, vous savez que rien de flétrissant pour mon honneur n’est sorti de ma bouche. Pauvre, isolée, abandonnée, depuis mon enfance, pour mes sœurs, plus âgées et plus belles que moi, j’attendais mon tour d’entrer dans la vie, demandant, comme fait la fleur, de l’air et du soleil ; je me suis tournée à la voix de M. de Guiche du côté de l’amour ; je l’ai aimé... ou j’ai cru l’aimer, c’est vrai ; mais celui pour qui je rompais avec M. de Guiche, celui que j’aimais véritablement – et, de cet amour-là, j’en suis sûre, car il est sacré de mes larmes –, celui que j’aimais véritablement, c’est vous, sire ! c’est vous seul ! celui que j’aimerai toujours, c’est vous ! Qu’y a-t-il donc de changé dans le ciel de notre amour parce qu’un nuage y a passé cette nuit, qui, à l’aurore, était emporté par le vent ?

LE ROI.

Oui, Marie ; mais ce nuage a été signalé, vu, reconnu par d’autres que moi ; ce nuage ferait une tache au soleil de la royauté. César répudiait sa femme sur un soupçon, car la femme de César ne devait pas même être soupçonnée !

MARIE.

Oh ! oui ; mais César n’aimait point sa femme, et vous m’aimez ; César ne pleurait pas en la quittant, et vous pleurez, vous !

Elle lui arrache la main dont il couvrait son visage.

Voyez plutôt !

LE ROI.

Oh ! Marie ! Marie !

MARIE.

Vous êtes roi, vous pleurez, et je pars ! oh !...

LE ROI.

Marie, voici vos lettres, que vous avez redemandées à M. de Guiche.

MARIE.

C’est bien... Tout est fini, sire ! mais, avant de vous quitter pour toujours...

LE ROI.

Pour toujours, oui !

MARIE.

Laissez-moi vous dire une chose... Vous me sacrifiez, non pas à votre jalousie... Oh ! vous savez bien, sire, que cet amour pour M. de Guiche n’était, de ma part, qu’un rêve d’enfant ; seulement, ce rêve vous sert de prétexte ! Vous me sacrifiez, non pas à votre jalousie, mais à cette cruelle divinité des rois qu’on appelle la raison d’État... Vous me repoussez hors votre cœur, non point parce que j’en aime un autre, vous savez bien que c’est vous seul que j’aime, mais parce que je ne suis ni sœur ni fille de roi !

LE ROI.

Marie !

MARIE.

Oh ! écoutez-moi ! ce sont mes dernières paroles, c’est mon testament d’amour... Vous avez donc cru devoir agir ainsi, et vous ne vous êtes pas inquiété du mal que vous faisiez à une pauvre âme qui ne vous a jamais fait de mal, à vous... Eh bien, par cette résolution que vous prenez, vous outragez, sire, une autre divinité non moins puissante, mais, à coup sûr, plus immuable que la raison d’État : c’est la raison humaine, celle qui dit à tout cœur : « Cherche un cœur, et réunis-toi à qui t’aime ! » Eh bien, sire, ce cœur que l’homme avait cherché sans consulter le roi, ce cœur qu’il avait trouvé, c’était le mien...

LE ROI.

Marie !...

MARIE.

Oh ! je n’ai plus que quelques mots à dire, et je vous quitte, je pars, j’obéis ! mais, en vous obéissant, je vous laisse à une femme que vous n’avez jamais vue, que vous n’aimez pas ! à qui vous demanderez de l’amour, et qui ne vous offrira que de la soumission ! Alors... alors, la pauvre Marie, qui vous eût tant aimé, et qui eût été si heureuse de vous aimer, vous manquera... Vous regarderez autour de vous : elle n’y sera plus... Alors, ce bonheur que vous refusera votre femme... je me trompe : votre reine ! vous le chercherez dans d’autres amours ; vous éparpillerez votre cœur sur vingt maîtresses. Que leur demanderez-vous, à ces maîtresses, que vous quitterez les unes après les autres ? Marie ! Marie ! toujours Marie !... Mais Marie ne sera plus là... Marie sera loin... Marie sera perdue... Marie sera morte ou folle !... Adieu, sire ! soyez heureux, maintenant, si Dieu le permet.

Au moment de sortir, elle s’arrête et jette un dernier regard sur le roi, qui a fait, comme malgré lui, un pas vers elle ; mais, en voyant le roi détourner aussitôt les yeux, elle s’élance hors de l’appartement avec un geste de désespoir.

 

 

Scène XVI

 

LE ROI, MOLIÈRE

 

Le roi retombe sur un fauteuil, et reste la tête appuyée dans ses deux mains ; Molière entre et demeure debout devant le roi. Moment de silence où l’on n’entend plus que la respiration oppressée du roi ; peu à peu, il relève et secoue la tête, puis aperçoit Molière.

LE ROI.

Que faisiez-vous là, monsieur ?

MOLIÈRE.

Sire, j’assistais au plus sublime spectacle qu’il soit permis au poète de contempler : à la lutte de l’homme contre les passions humaines !

LE ROI.

Vous vous trompez, monsieur : ce n’est pas l’homme que vous contempliez ; c’est le roi. L’homme eût cédé à ses passions, le roi les a vaincues ! Tenez, voyez, regardez-moi !

Il sourit douloureusement.

La volonté peut ce qu’elle veut... Je veux oublier. Ce qui est passé n’existe pas... Marie de Mancini ! que voulez-vous dire, monsieur ? Je n’ai jamais connu de femme de ce nom-là ! celle qui sort de cette chambre est à cent lieues d’ici déjà... ou plutôt n’y est pas entrée !... Bon ! nous sommes à la fin de notre comédie, monsieur Molière ! Comme je vous disais ce matin, la péripétie est accomplie : reste le dénouement. Voyons, qu’ai-je encore à faire, et à quelle scène en suis-je ?... Ah ! je me souviens... Monsieur Molière, il doit y avoir un en cas tout préparé dans cette armoire ; dressez-le sur cette petite table.

MOLIÈRE.

Je suis donc toujours valet de chambre de Votre Majesté ?

LE ROI.

Oui, pour un instant encore... Mettez deux couverts : j’ai un convive... Sur l’assiette de ce convive, placez ce papier.

MOLIÈRE.

Sire !

 

 

Scène XVII

 

LE ROI, MOLIÈRE, GEORGETTE, un plat de fruits dans les mains

 

LE ROI.

Qui entre ? Ah ! c’est Georgette !

GEORGETTE.

Bon ! cela tombe bien ! Mon père m’a dit : « Va cueillir les plus beaux fruits du verger, petite, et porte-les au roi pour son déjeuner... » J’arrive juste comme le roi va se mettre à table.

LE ROI.

Oh ! toi, tu arrives toujours bien, Georgette !

GEORGETTE.

Le roi est-il content de sa nuit ?

LE ROI.

Oui, Georgette.

GEORGETTE.

Les choses se sont-elles passées comme le roi le désirait ?

LE ROI.

On ne peut mieux.

GEORGETTE.

Et le roi a su tout ce qu’il désirait savoir ?

LE ROI.

Tout... et même davantage !

MOLIÈRE.

Sire, la table est prête.

LE ROI.

C’est bien. Asseyez-vous là, monsieur Molière.

MOLIÈRE.

Moi ! là, à cette table ?

LE ROI.

À cette table, oui.

MOLIÈRE.

Mon devoir est d’obéir... Mais Sa Majesté...

LE ROI.

Moi, je m’assieds ici.

MOLIÈRE, prenant le papier sur son assiette.

Sire...

LE ROI.

Lisez ce papier, monsieur Molière. N’était-il pas pour mon convive ?

MOLIÈRE, après avoir jeté un coup d’œil sur le papier.

Le privilège que je sollicitais de Sa Majesté ? ce privilège m’est accordé ?

LE ROI.

Oui, mais à une condition.

MOLIÈRE.

Laquelle ?

LE ROI.

Vous engagerez dans votre troupe une jeune comédienne que je vous recommande.

MOLIÈRE.

Et où est-elle, sire ?

LE ROI.

La voici.

MOLIÈRE.

Georgette ?

GEORGETTE.

Oui, moi, monsieur Molière ; et vous verrez comme je travaillerai bien ! vous verrez comme j’aurai du talent !... Merci, sire ! merci !... Oh ! quel bonheur ! quel bonheur !

 

 

Scène XVIII

 

LE ROI, MOLIÈRE, GEORGETTE, POQUELIN

 

POQUELIN, se présentant par la porte à laquelle Molière tourne le dos, et cherchant dans ses poches.

Sire !... excusez-moi, sire !

MOLIÈRE.

Bon ! mon père !... j’avais prévenu Votre Majesté.

LE ROI.

Ah ! vous voilà, monsieur Poquelin ! Que désirez-vous ?

POQUELIN.

Sire ! je vais vous demander d’abord si, dans le placet que j’ai eu l’honneur de remettre à Votre Majesté, il ne se serait pas glissé...

LE ROI.

Oui, un papier, n’est-ce pas ? un papier sur lequel est un bon à payer de vingt mille livres signé Mazarin ?

POQUELIN.

C’est justement cela, sire ! Je croyais l’avoir perdu... Depuis hier, je le cherche de tous les côtés, je retourne toutes mes poches, je...

LE ROI.

Tenez, monsieur Poquelin, dans ce portefeuille, là-bas, sur cette console...

POQUELIN.

Merci, sire... Maintenant, il me reste à supplier Votre Majesté de faire droit à ma requête, et de m’accorder la lettre de cachet sollicitée par moi pour faire emprisonner ce coquin de fils, qui... que...

Il s’arrête stupéfait en reconnaissant Molière.

Mon fils à la table du roi !

LE ROI.

Monsieur Molière, vous offrirai-je une aile de cette perdrix ?

POQUELIN.

Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !

LE ROI.

Monsieur Poquelin, introduisez toutes les personnes qui attendent dans les antichambres.

MOLIÈRE, voulant se lever.

Sire...

LE ROI.

Non, restez !

POQUELIN, ouvrant les portes du fond.

Entrez, messieurs ! entrez, messieurs ! entrez, messieurs !

LE ROI.

Georgette, ouvre cette porte, et va dire, de ma part, à la reine Anne, qui te faisait si grand’peur, qu’elle peut venir.

Georgette obéit.

 

 

Scène XIX

 

TOUS LES PERSONNAGES de la pièce, hors GUÉNAUD

 

Étonnement des courtisans, chuchotements.

DANGEAU.

Eh bien, il paraît que je ne me trompais pas, et que l’agent secret était bien M. Molière !

MONTGLAT.

Vous êtes témoins que j’ai refusé de vous le nommer ; mais, puisque le roi le découvre lui-même...

VILLEQUIER.

Mais je croyais qu’il déjeunait ce matin avec vous ?

MONTGLAT.

Il me l’avait promis ; mais il m’a fait dire, il y a un quart d’heure, qu’il lui était impossible de tenir sa promesse, attendu qu’il déjeunait avec le roi.

LE ROI.

Messieurs, vous me voyez partageant mon en cas avec M. Molière, que Bontemps, mon valet de chambre, ne trouvait pas d’assez bonne maison pour faire mon lit.

MONTGLAT.

Sire, Sa Majesté Louis XIII a rendu un édit déclarant que l’état de comédien ne pouvait être imputé à blâme.

LE ROI.

Et j’applique cet édit, comme vous voyez, monsieur.

Il se lève ; Molière se lève aussi, emportant la table toute servie ; Montglat, Villequier, Dangeau s’élancent pour l’aider en disant : « Monsieur Molière, monsieur Molière ! »

LE ROI, à part.

Un valet de chambre n’a pas voulu faire mon lit avec un comédien, et voilà des ducs et pairs qui aident ce comédien à desservir ma table !... Ô Molière ! Molière ! pourquoi donc veux-tu quitter la cour ?

Haut.

Messieurs, le roi vous a fait réunir pour vous annoncer que, par les bons soins de sa mère Anne d’Autriche, envers laquelle il gardera une reconnaissance éternelle, et par les habiles négociations de M. le cardinal de Mazarin, avec lequel il ne sera jamais ni assez riche, ni assez puissant pour s’acquitter, il épouse l’infante d’Espagne Marie-Thérèse.

TOUS.

Oh ! sire !... Sa Majesté !... L’infante !

ANNE.

Mon roi !

LE ROI.

Dites : mon fils, madame.

MAZARIN, passant un papier au roi.

Tenez, sire.

LE ROI, à demi-voix.

Merci, mon père !...

Haut.

Et voici la procuration que je donne à M. le cardinal de Mazarin afin de me représenter et de représenter la France aux conférences qui vont avoir lieu à l’île des Faisans, pour conclure mon mariage avec l’infante, et la paix avec l’Espagne.

Il va à une table et signe.

« Louis, roi. »

GRAMONT.

Roi ! et depuis quand ?

GUITAUT.

Depuis ce matin, à une heure !

DANGEAU, à l’écart, écrivant sur son carnet.

« L’agent secret du roi était M. Molière. »

MOLIÈRE, qui l’a entendu.

Voilà pourtant comme on écrit l’histoire !

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