Permettez, Madame !... (Eugène LABICHE - Alfred DELACOUR)

Comédie en un acte.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Gymnase, le 21 février 1863.

 

Personnages

 

LÉON, oncle d’Henri

BONACIEUX

HENRI

BAPTISTE, domestique

MADAME BONACIEUX

BLANCHE, fille de Bonacieux

JULIE, femme de chambre

 

Le théâtre représente un salon ouvrant sur un jardin. À gauche une cheminée. À droite une fenêtre. Portes latérales. Portes au fond. Table à gauche. Canapé à droite.

 

 

Scène première

 

BLANCHE, puis BONACIEUX

 

BLANCHE, seule, plaçant des fleurs dans les vases sur la cheminée.

Quelle jolie chose que les fleurs, surtout quand on les a cueillies soi-même dans son jardin !

BONACIEUX, entrant par la droite.

Blanche !

BLANCHE.

Tiens, papa !

BONACIEUX.

Bonjour, mon enfant... As-tu vu ta mère, ce matin ?

BLANCHE.

Elle achève de s’habiller...

BONACIEUX.

Ah !... et elle ne t’a rien dit ?

BLANCHE.

Non... sur quoi ?

BONACIEUX.

Enfin, avait-elle l’air de bonne humeur ?

BLANCHE.

Comme tous les jours.

BONACIEUX.

Diable ! ceci ne me rassure pas...

BLANCHE.

Pourquoi ?...

BONACIEUX.

Tu sais qu’hier j’ai dîné dehors... Je suis allé au banquet du collège Sainte-Barbe... un devoir !

BLANCHE.

C’est juste !... Avez-vous bien dîné ?

BONACIEUX.

Parfaitement... M. Véfour s’est signalé... Seulement, ta mère m’avait bien fait promettre de rentrer à onze heures... et j’ai un peu oublié la consigne.

BLANCHE.

Oh ! c’est grave !

BONACIEUX.

J’espérais regagner ma chambre sans bruit... mais au moment où je posais la main sur le bouton de la serrure, j’ai entendu une grosse voix qui me disait : « Monsieur, il est minuit sept... nous causerons demain. »

Souriant.

J’attends mon juge.

BLANCHE.

Tu n’as pas l’air d’avoir peur.

BONACIEUX.

Non... parce qu’au fond, ta mère est une bonne femme... mais un peu entière... elle se figure qu’elle continue Louis XIV... Tu as dû avoir à en souffrir quelquefois.

BLANCHE.

Oh ! non, maman est si bonne !... Je suis habituée à ses formes absolues, qui cachent un cœur excellent.

BONACIEUX.

Voyons ! puisque nous sommes seuls... ce qui ne nous arrive pas souvent... parlons un peu de ton mariage...

BLANCHE, vivement.

Oh ! je veux bien.

BONACIEUX.

Ce gentil garçon dont nous avons fait la connaissance l’été dernier aux Pyrénées... te plaît-il ?

BLANCHE.

Il m’a l’air d’un excellent monsieur.

BONACIEUX.

Et tu l’épouserais... avec plaisir...

BLANCHE.

Dame ! il me semble que oui.

BONACIEUX.

À la bonne heure !... C’est aujourd’hui qu’Henri nous présente son oncle... l’oncle Léon, comme il l’appelle... Un vieux garçon que nous n’avons pas pu voir encore...

BLANCHE.

Le pauvre homme a été malade tout l’hiver...

BONACIEUX.

Je ne lui en veux pas, je sais qu’il a passé trois mois en tête à tête avec la grippe... enfin, il nous a fait demander la permission de se présenter aujourd’hui pour nous faire sa demande... Réfléchis ! Il est encore temps... et bien que ta mère ait décidé ce mariage, s’il ne te convient pas...

BLANCHE, vivement.

Mais si, mon père !...

BONACIEUX.

Ah ! c’est que je me révolterais, vois-tu !

BLANCHE.

Rassurez-vous... vous n’aurez pas besoin de vous révolter...

BONACIEUX.

Vraiment ? Eh bien ! j’aime autant cela !... Ah !... voici ta mère !

 

 

Scène II

 

BLANCHE, BONACIEUX, MADAME BONACIEUX

 

Madame Bonacieux entre par la gauche. Tenue sévère et majestueuse.

BLANCHE, allant à elle.

Bonjour, maman.

MADAME BONACIEUX, l’embrassant.

Bonjour, ma fille.

BONACIEUX, à sa femme.

Bonjour, Caroline.

MADAME BONACIEUX, froidement.

Bonjour... monsieur !

BONACIEUX, à part.

Elle me garde rancune... Minuit sept !...

MADAME BONACIEUX, regardant la robe de sa fille.

Qu’est-ce que je vois là ?... Une robe bleue !... Nous étions convenues hier que tu mettrais une robe rose...

BLANCHE, embarrassée.

Oui, maman... mais aujourd’hui, j’ai pensé...

MADAME BONACIEUX.

Quoi ?

BLANCHE.

Julie... la femme de chambre, m’a dit que le bleu allait bien aux blondes.

MADAME BONACIEUX.

Julie est une sotte... c’est le rose.

BLANCHE.

Je t’assure que le bleu...

MADAME BONACIEUX.

C’est le rose...

BLANCHE.

Demande à papa...

BONACIEUX, vivement.

Oh ! moi... je ne m’y connais pas !

À part.

Elle va me compromettre.

MADAME BONACIEUX.

Allez ôter votre robe bleue et mettre votre robe rose.

BLANCHE.

Mais, maman...

MADAME BONACIEUX, avec autorité.

Je crois m’être fait comprendre.

BLANCHE.

Oui, maman... J’y vais...

À part.

Elle a beau dire... c’est le bleu.

Elle sort par la gauche.

 

 

Scène III

 

MADAME BONACIEUX, BONACIEUX

 

BONACIEUX.

Je crois m’être fait comprendre !... Tu es superbe !... Quel geste !

MADAME BONACIEUX.

À nous deux... Il paraît, monsieur, que votre banquet était bien attrayant hier...

BONACIEUX.

Charmant !... On a porté des toasts... en français... en latin... et même un peu en grec.

MADAME BONACIEUX.

Jusqu’à minuit sept ?

BONACIEUX, à part.

Nous y voilà !

Prenant une carte dans la poche de son habit. Haut.

Je t’ai apporté la carte du menu, selon l’usage.

Lisant.

Potage à la bisque... potage à la reine... quatre entrées.

MADAME BONACIEUX.

Comment ! vous avez mangé de tout cela ?

BONACIEUX.

À peu près...

MADAME BONACIEUX.

Je ne m’étonne plus si vous êtes rentré à minuit sept.

BONACIEUX.

Je crois que ta pendule avance.

MADAME BONACIEUX.

Non, monsieur ; du reste ceci est une leçon... et à l’avenir, vous me ferez le plaisir de vous priver de ces banquets... qui dégénèrent en orgies !

BONACIEUX.

Orgie !... le banquet de Sainte-Barbe !... on ne boit que des toasts !...

MADAME BONACIEUX.

Je crois m’être fait comprendre...

BONACIEUX.

Oh ! permets... Tu es une excellente femme... mais tu tournes au despote... au tyran ! Quand ta fille a une robe bleue, tu lui en fais mettre une rose... Si j’ai un pantalon de couleur, tu me le fais quitter pour en mettre un noir...

MADAME BONACIEUX.

L’intérieur ne me regarde-t-il pas ?

BONACIEUX.

Mais que diable ! mon pantalon... ce n’est pas de l’intérieur, Sainte-Barbe, non plus !... Tu empiètes ! Je veux bien ne pas me révolter... d’abord, parce que j’ai l’habitude de l’esclavage... voilà trente ans que cela dure... mais tu vas quelquefois trop loin.

MADAME BONACIEUX.

De quoi vous plaignez-vous ? Est-ce que votre ménage n’est pas bien tenu ?

BONACIEUX.

Oh ça !... parfaitement.

MADAME BONACIEUX.

Votre eau chaude est prête tous les jours à sept heures... votre café à huit... jamais il ne manque un bouton à vos habits.

BONACIEUX.

J’en conviens, cela marche très bien... aussi je ne dis rien... je te laisse faire... Je suis conservateur des hypothèques... je les conserve... et je ne me mêle pas d’autre chose.

MADAME BONACIEUX.

C’est de l’extérieur !

BONACIEUX.

Oui... seulement tu es quelquefois, à ton insu... un peu sévère... un peu dure...

MADAME BONACIEUX.

Dites tout de suite que je suis acariâtre !

BONACIEUX.

Non... mais quand tu as une fois émis une opinion, tu ne veux pas en changer.

MADAME BONACIEUX.

Quand j’émets une opinion... c’est que je la crois bonne... et si j’en changeais... je serais une sotte !

BONACIEUX.

Soit... mais je pourrais en dire autant... et vois alors quel joli petit ménage nous ferions.

MADAME BONACIEUX.

Qui vous empêche ?... Essayez !

BONACIEUX.

Non... ça marche bien... j’aime le repos... Je hais la discussion... ainsi, tu as voulu venir habiter Passy...

MADAME BONACIEUX.

On étouffe dans vos appartements de Paris. Je ne comprends pas une maison sans jardin...

BONACIEUX.

Très bien... c’est une idée à toi... je ne la discuterai pas... mais cela m’est bien incommode pour aller à mon bureau...

MADAME BONACIEUX.

On prend une voiture... voilà tout.

BONACIEUX.

Et quand on n’en trouve pas ?

MADAME BONACIEUX.

On en cherche... D’ailleurs, il y a le chemin de fer.

BONACIEUX.

Mais...

MADAME BONACIEUX.

En voilà assez !... En vérité, ce matin vous avez un esprit de contradiction... pour un homme qui est rentré à minuit sept...

Elle sonne à la cheminée.

 

 

Scène IV

 

MADAME BONACIEUX, BONACIEUX, BAPTISTE, JULIE

 

Baptiste paraît au fond et Julie entre par la gauche.

MADAME BONACIEUX.

Baptiste, j’ai à vous parler.

À Julie.

Vous, attendez mes ordres !

BONACIEUX, à part.

Louis XIV ! va !

MADAME BONACIEUX, à Baptiste.

Pourquoi avez-vous dérangé le grand tableau qui est dans le salon ? Il était droit, maintenant il est de travers...

BAPTISTE.

Madame, j’ai aperçu une toile d’araignée...

MADAME BONACIEUX.

Eh bien ?

BAPTISTE.

Je l’ai ôtée.

MADAME BONACIEUX.

C’est incroyable !... Je vous avais défendu de toucher aux tableaux...

BAPTISTE.

Mais les araignées...

MADAME BONACIEUX.

Quand je vous dirai d’ôter les toiles d’araignée, vous les ôterez... S’il me plaît d’en avoir... il ne vous appartient pas de sonder mes desseins... ne l’oubliez pas... Allez !

BAPTISTE.

Oui, Madame.

Il sort par le fond.

BONACIEUX, à part.

C’est bien fait !... ça t’apprendra à épousseter... faquin.

MADAME BONACIEUX, à son mari.

Qu’est-ce que vous dites ?

BONACIEUX.

Moi... rien... ça marche très bien...

MADAME BONACIEUX.

Approchez... Mademoiselle, vous sortez beaucoup depuis quelque temps.

JULIE, embarrassée.

Madame, ma sœur est à Paris...

MADAME BONACIEUX.

Quel âge a-t-elle ?

JULIE.

Vingt-neuf ans.

MADAME BONACIEUX.

Et vous ?

JULIE.

Moi, vingt-quatre...

MADAME BONACIEUX.

Très bien... Je vous donne quinze jours pour vous épouser.

BONACIEUX.

Épouser sa sœur !

JULIE.

Mais, Madame...

MADAME BONACIEUX.

Qu’est-ce qu’elle fait, votre sœur ?

JULIE, confuse.

Madame... c’est un frotteur.

MADAME BONACIEUX.

C’est bien... je le savais.

BONACIEUX, à part.

Elle est étonnante... Ça marche très bien.

MADAME BONACIEUX, à Julie.

Que vois-je ?... une robe rose...

JULIE.

Oui, Madame... comme je suis blonde...

MADAME BONACIEUX.

Le rose ne va pas aux blondes...

BONACIEUX, étonné.

Ah bah !

MADAME BONACIEUX.

D’ailleurs, ma fille est en rose... Allez mettre la robe bleue que je vous ai donnée...

JULIE.

Mais, Madame...

MADAME BONACIEUX.

Pas d’observations... allez !...

JULIE.

Oui, Madame.

Elle sort par la gauche.

 

 

Scène V

 

MADAME BONACIEUX, BONACIEUX

 

BONACIEUX, imitant sa femme.

Allez !... Tu me rappelles Talma... il me semble que j’ai épousé un empereur romain.

MADAME BONACIEUX.

Plaisantez tant que vous voudrez... mais il faut cela pour faire marcher ces gens-là...

Regardant la pendule.

Midi...

BONACIEUX.

Tu avances.

MADAME BONACIEUX.

M. Henri ne va pas tarder à arriver avec son oncle... et je suis encore en tenue du matin... je vais m’habiller... Si je ne suis pas là, vous les recevrez...

BONACIEUX.

Oui, chère amie.

Madame Bonacieux sort à gauche.

 

 

Scène VI

 

BONACIEUX, seul, puis BAPTISTE, LÉON et HENRI

 

BONACIEUX.

Je l’admire... Comme tout marche ! Par exemple nous changeons trop souvent de domestiques.

BAPTISTE, entrant.

Monsieur, c’est M. Henri avec son oncle.

BONACIEUX.

Faites entrer.

Léon et Henri paraissent au fond. Léon porte un cache-nez autour du cou.

BONACIEUX, allant au-devant d’eux.

Messieurs...

HENRI, les présentant l’un à l’autre.

M. Bonacieux... mon oncle Léon...

LÉON.

Enchanté, monsieur.

Ôtant son cache-nez.

Excusez-moi de me présenter ainsi... je relève de grippe.

BONACIEUX.

Ne vous gênez pas... gardez.

LÉON.

Non... Vous n’avez pas de courant d’air.

Il remet son cache-nez à Henri qui le pose sur un fauteuil.

Je suis désolé, monsieur, de n’avoir pu vous faire ma visite plut tôt.., mais mon médecin m’a tenu en cage tout l’hiver.

BONACIEUX.

Grâce au ciel, cela va tout à fait bien maintenant...

LÉON.

Tout à fait bien... non... il y a du mieux... Je me nourris de boules de gomme.

Il tire une bonbonnière de sa poche.

Vous en offrirai-je ?

BONACIEUX.

Merci...

Jetant les yeux sur le couvercle de la bonbonnière.

Oh ! la charmante miniature !...

Prenant la boîte pour l’examiner.

Vous permettez... je suis amateur... Quelle jolie tête !

LÉON.

C’est la mienne, monsieur.

HENRI.

C’est mon oncle à vingt-huit ans.

LÉON.

Mon père m’avait fait peindre... et j’ai hérité de mon portrait... Comme on change, hein ?

BONACIEUX.

Je vous avoue...

HENRI.

Dame !... mon oncle, vous avez soixante-quatre ans.

LÉON, reprenant sa bonbonnière.

Dans ce temps-là je portais des moustaches... on m’appelait le beau Léon !...

BONACIEUX, riant.

Ah ! ah ! vous faisiez des victimes !

LÉON.

Madame n’est pas là ?

BONACIEUX.

Non.

LÉON, confidentiellement.

C’est un drame que j’aime à raconter... une jeune fille de seize ans... svelte... aérienne... un sylphe... que j’aimais...

HENRI, à part.

Le voilà parti !...

BONACIEUX.

Et qui de son côté...

LÉON.

Oh ! en tout bien, tout honneur... je demandai sa main... j’étais clerc d’avoué sans fortune... son père me mit à la porte...

BONACIEUX.

Diable !

LÉON.

Poliment... mais nettement... j’étais désespéré lorsqu’un soir j’obtins d’elle une dernière entrevue... en présence d’un vieux domestique... un de ces fidèles serviteurs... qui n’hésitent pas à tromper leurs maîtres pour une pièce de vingt francs... Malheureusement nous avions été trahis... tout à coup, j’entends la voix du père dans l’escalier... Je suis perdue, s’écrie la jeune fille... Moi aussi, dit le fidèle serviteur... il ne restait que la fenêtre... deux étages... je n’hésitai pas ! Léon n’hésita pas ! À peine à terre, je reçus un coup de fusil...

BONACIEUX.

Ah ! mon Dieu !

LÉON.

Chargé avec du sel... plus douloureux que grave...

BONACIEUX.

Je comprends...

HENRI.

Ce pauvre oncle !...

LÉON.

Dès que je fus en état de monter à cheval... je quittai le pays... Je m’expatriai... j’ai appris depuis que le père m’avait fait passer pour mort... des suites de ma blessure.

BONACIEUX, riant.

Heureusement que vous n’êtes qu’enrhumé.

À part.

Il est très gai.

LÉON.

Mais est-ce que nous ne verrons pas ces dames ?

HENRI, à Bonacieux.

Si vous m’y autorisez, je vais les prévenir.

BONACIEUX.

Allez !... je tiendrai compagnie à M. votre oncle.

Henri sort par la gauche.

 

 

Scène VII

 

BONACIEUX, LÉON

 

LÉON.

Charmant garçon ! dont je réponds parce que...

Il est pris d’une quinte et tousse.

C’est toujours comme ça quand je raconte, mais j’aime à raconter.

Ils s’asseyent sur le canapé.

BONACIEUX.

Vous avez là une mauvaise toux... c’est une inflammation des bronches... il faut des calmants.

LÉON, se remettant.

Je vous demanderai la permission de ne pas être de votre avis... c’est un relâchement des muqueuses... Il faut des toniques.

BONACIEUX.

Vous croyez ?

LÉON.

Du bordeaux et du bouillon gras.

BONACIEUX.

Cela dépend des tempéraments... j’ai été grippé cet hiver et le sirop de lactucarium m’a parfaitement réussi...

LÉON.

C’est qu’alors vous n’aviez pas la grippe.

BONACIEUX.

Je vous demande pardon.

LÉON.

Je vous demande pardon aussi... il ne suffit pas de tousser pour dire : Je suis grippé, j’ai la grippe... Vous aviez un rhume, un rhume compliqué.

BONACIEUX.

Soit... je ne discuterai pas...

LÉON.

Vous ferez bien... j’ai étudié la question.

BONACIEUX, changeant la conversation.

Je regrette beaucoup, monsieur, que vous n’ayez pas pu accompagner votre neveu dans les Pyrénées, nous aurions eu le plaisir de faire plus tôt votre connaissance.

LÉON.

Tous les regrets sont pour moi, monsieur...

BONACIEUX.

Et puis c’est un si beau voyage ! quel admirable pays que les Pyrénées !

LÉON.

Je vous demanderai la permission de ne pas être de votre avis.

BONACIEUX.

Ah !... vous y êtes allé ?

LÉON.

Jamais !... mais je me figure facilement... vous traversez des landes... des contrées stériles ou insalubres...

BONACIEUX.

Je ne parlé pas du voyage... mais les Pyrénées ! les montagnes, les torrents !

LÉON.

Oh ! les montagnes ! Qu’est-ce qu’une montagne ? une difformité de la nature... une protubérance qu’il faut gravir ou descendre... C’est très fatigant.

BONACIEUX.

C’est vrai... mais...

LÉON.

Et les torrents ! de l’eau sale, de la neige fondue... qui entraîne souvent dans sa course les plus graves désordres.

BONACIEUX.

Oui, mais au point de vue pittoresque...

LÉON.

Un pays brûlé, aride, desséché... Ah ! parlez-moi de la Suisse, voilà un pays ! des montagnes, des torrents...

BONACIEUX.

Je croyais que vous ne les aimiez pas...

LÉON.

Moi ? je trouve cela magnifique... en Suisse ! parce que la Suisse... quel pays ! quel peuple ! et des bestiaux... des pâturages... Guillaume Tell !... un chef-d’œuvre ! le chef-d’œuvre de Rossini, vous avez beau rire...

BONACIEUX.

Je ne ris pas.

LÉON, se levant.

C’est un chef-d’œuvre !... Tenez ! ne me parlez pas de vos Pyrénées.

BONACIEUX, se levant.

Oh ! je n’y tiens pas autrement.

À part.

Il est original !

Haut. Changeant la conversation.

Y a-t-il longtemps que vous avez quitté votre étude d’avoué ?

LÉON.

Douze ans... douze ans bientôt.

BONACIEUX.

Ah ! c’est une belle profession... libre... indépendante...

LÉON.

Je vous demanderai la permission de ne pas être de votre avis.

BONACIEUX, à part.

Encore !

LÉON.

S’occuper toujours de contestations, de procès, d’intérêts qui vous sont étrangers... voir grincer les plaideurs... entendre pleurer les femmes qu’on ne veut pas séparer.

BONACIEUX.

C’est juste... oui... c’est un vilain état.

LÉON.

Je ne suis pas encore de votre avis...

BONACIEUX, étonné.

Ah !

LÉON.

On appelle un vilain état celui dans lequel il n’est pas permis d’être utile à son semblable... mais l’avoué... l’avoué honnête... celui-là peut rendre de grands services... concilier les intérêts, rapprocher les familles, empêcher les mauvais procès... Ah ! c’est une belle profession !

BONACIEUX.

Alors vous changez d’opinion...

LÉON.

Jamais, monsieur... Quand j’émets une opinion... c’est que je la crois bonne et si j’en changeais je serais un sot !

Il remonte.

BONACIEUX, passant à gauche.

Juste comme ma femme !... Ah ! cela va bien aller !

LÉON.

Du reste, monsieur, on peut différer, mais cela n’empêche pas les bonnes relations et l’estime réciproque.

BONACIEUX.

Comment donc, monsieur !

À part.

Quand ma femme sera là, ils vont se mordre.

 

 

Scène VIII

 

BONACIEUX, LÉON, MADAME BONACIEUX, BLANCHE, HENRI

 

HENRI, les présentant.

Mon oncle... Madame et mademoiselle Bonacieux.

BONACIEUX.

Ma femme et ma fille.

LÉON, saluant.

La fleur et le bouton.

MADAME BONACIEUX.

Pardonnez-nous, monsieur, de vous avoir fait attendre...

LÉON.

C’est à moi de m’excuser, madame... il y a longtemps que j’aurais dû vous faire ma visite... Mais l’homme propose et la grippe... c’est aujourd’hui ma première sortie.

Blanche passe devant son père et va à la cheminée, Henri l’y rejoint.

MADAME BONACIEUX.

Et votre première visite a été pour nous... pour l’affreux petit nid que nous nous sommes créé ici.

LÉON.

Un nid charmant... caché sous la feuillée... Votre jardin m’a paru délicieux...

MADAME BONACIEUX.

C’est petit... mais on respire...

LÉON.

Quant à moi, je ne comprends pas une maison sans jardin...

MADAME BONACIEUX, à son mari.

Là !... tu vois !...

À Léon.

Mais asseyez-vous donc.

LÉON, s’asseyant sur le canapé.

Je vous remercie... je n’étais pas fatigué.

BONACIEUX, s’asseyant à gauche.

C’est un peu loin de Paris...

Blanche et Henri viennent se placer entre Madame Bonacieux et Léon. Ils se tiennent debout, un peu en arrière.

LÉON.

Une promenade... D’ailleurs on prend une voiture.

MADAME BONACIEUX, à son mari.

Là !... tu vois !

Elle est assise près du guéridon.

LÉON, à Blanche.

Vous avez là, mademoiselle, une robe charmante... Du reste le rose sied si bien aux blondes.

MADAME BONACIEUX.

Là... qu’est-ce que je disais ce matin ?

BONACIEUX, à part.

Jusqu’à présent, il a de la chance.

LÉON.

Après cela, je viens peut-être de commettre une hérésie en matière de toilette.

MADAME BONACIEUX.

Mais pas du tout...

LÉON.

Je donne mon opinion et j’y tiens... car comme je le disais tout à l’heure à monsieur votre mari, quand j’émets une opinion, c’est que je la crois bonne... si j’en changeais, je serais un sot.

MADAME BONACIEUX, ravie.

Comme moi !... Tout à fait comme moi !

Bas à Henri.

Votre oncle est charmant !

À Léon.

Mais pardon... vous êtes venu par la chaleur... Avez-vous besoin de vous rafraîchir ?

Blanche et Henri vont ouvrir la fenêtre.

BONACIEUX, se levant.

Un verre de sirop ou de bière ? ça désaltère.

LÉON.

Non... la bière ne désaltère pas... C’est un préjugé de croire qu’elle désaltère...

BONACIEUX.

Cependant, je me suis laissé dire...

MADAME BONACIEUX.

Voyons, assez ! Que vous êtes contrariant !

LÉON, à Madame Bonacieux.

Je vous demanderai un bouillon froid.

À Bonacieux.

Voilà qui désaltère.

MADAME BONACIEUX, se levant.

Je vais vous accompagner...

LÉON, la retenant.

Non... je vous en supplie... Henri va m’indiquer la salle à manger.

HENRI.

C’est cela... Venez, mon oncle.

MADAME BONACIEUX.

Vous le voulez ?

LÉON.

Je l’exige.

Il embrasse respectueusement la main de Madame Bonacieux et sort avec Henri par la droite.

 

 

Scène IX

 

MADAME BONACIEUX, BLANCHE, BONACIEUX, puis HENRI, puis LÉON

 

MADAME BONACIEUX, avec enthousiasme.

C’est un homme tout simplement ravissant...

BLANCHE.

Comme il est aimable.

MADAME BONACIEUX.

Et quel ton !... les manières de l’ancienne cour.

BONACIEUX.

Après ça, il était peut-être avoué à la cour.

BLANCHE, avec reproche.

Ah ! papa !

MADAME BONACIEUX, indignée.

Faites des jeux de mots ! des quolibets !... à votre âge !

BLANCHE, apercevant Henri qui entre.

Ah ! monsieur Henri !...

MADAME BONACIEUX.

Et votre oncle ?

HENRI.

Je l’ai installé dans la salle à manger... on le sert.

À Madame Bonacieux.

Il est enchanté de vous.

MADAME BONACIEUX.

Ah ! il vous a parlé de moi ?

HENRI.

Il ne se lasse pas de faire votre éloge. Il trouve que vous êtes une femme charmante, pleine de sens, d’esprit...

BONACIEUX.

Et de moi... qu’est-ce qu’il en dit ?

HENRI.

Franchement... vous lui plaisez beaucoup aussi... mais il vous reproche d’aimer un peu trop la discussion.

MADAME BONACIEUX.

Oh ! comme c’est vrai... comme il a mis tout de suite le doigt sur ton défaut... Il est observateur comme tous les hommes distingués.

BONACIEUX.

Mais je t’assure, ma bonne amie...

MADAME BONACIEUX.

Contredire un si excellent homme... chez vous... et dans une circonstance pareille, c’est du plus mauvais goût... c’est déplacé !

BONACIEUX.

Mais je ne lui ai rien dit !

MADAME BONACIEUX.

Tout à l’heure encore pour la bière... Il vous demande un bouillon et vous voulez le forcer à boire de la bière.

BLANCHE.

C’est vrai, papa.

BONACIEUX.

Mais...

MADAME BONACIEUX.

Vous lui soutenez que la bière rafraîchit... ça n’a pas de nom !

Apercevant Léon.

Silence ! le voici !

LÉON, entrant.

Madame, votre cuisinière confectionne admirablement le bouillon.

MADAME BONACIEUX.

Vraiment, vous l’avez trouvé bon ?

LÉON.

Excellent ! c’est qu’il y a manière de le faire...

HENRI.

Mon oncle, vous avez, je crois, à causer avec madame Bonacieux.

LÉON.

Moi ?

HENRI, bas à Léon.

Voici le moment de faire la demande.

LÉON, bas.

C’est juste... Emmène la petite.

HENRI.

Nous vous laissons.

Il remonte ainsi que Blanche.

MADAME BONACIEUX, bas à son mari.

Laisse-nous aussi... Avec ton esprit taquin, tu brouillerais tout.

BONACIEUX, bas.

Oh ! je ne demande pas mieux.

À part.

Qu’ils s’arrangent.

À Henri et à Blanche.

Je propose un tour de jardin.

Ils sortent par le fond.

 

 

Scène X

 

MADAME BONACIEUX, LÉON

 

MADAME BONACIEUX.

Laissez-moi vous dire d’abord, monsieur, combien je suis désolée...

Ils s’asseyent près de la table.

LÉON.

De quoi donc, madame ?

MADAME BONACIEUX.

Mais de vous avoir arraché... à peine convalescent... à votre vie calme et paisible.

LÉON.

C’est un devoir, madame, dont votre accueil a su faire un plaisir...

MADAME BONACIEUX, remerciant.

Ah ! monsieur !

LÉON.

Je ne regrette qu’une chose... c’est de n’avoir pu vous faire agréer plus tôt mes hommages... car dès qu’on vous connaît, madame, on regrette le temps passé sans vous connaître.

MADAME BONACIEUX, confuse.

En vérité, monsieur, vous êtes trop aimable...

LÉON.

Je suis sincère, voilà tout... Voulez-vous que nous causions un peu du motif qui m’a conduit ici...

MADAME BONACIEUX.

Volontiers ; je crois que nous nous entendrons facilement !

LÉON.

C’est comme oncle que je me présente... et vous le savez, un oncle est souvent plus qu’un père...

MADAME BONACIEUX.

Oh !

LÉON.

Quoi ?

MADAME BONACIEUX, riant.

Plus qu’un père !... C’est peut-être aller un peu loin.

LÉON.

Permettez, madame... je ne retire pas le mot... Je trouve que l’oncle n’est pas assez apprécié dans notre société... Je pourrais citer mille exemples de dévouement, de sollicitude... sans parler des oncles d’Amérique...

MADAME BONACIEUX.

Oh !

LÉON.

Ah ! on n’a jamais des pères d’Amérique !

MADAME BONACIEUX.

Sans doute... mais laissons l’Amérique... vous me disiez qu’un oncle était quelquefois plus qu’un père...

LÉON.

Permettez, madame... j’ai dit souvent... Je n’ai pas dit : quelquefois.

MADAME BONACIEUX.

C’est à peu près la même chose...

LÉON.

Permettez, madame... quelquefois veut dire de temps en temps... rarement... par exception... tandis que souvent veut dire... souvent ! Je disais donc : un oncle est souvent plus qu’un père...

MADAME BONACIEUX.

Mais non, monsieur... je ne puis pas admettre cela !

LÉON.

Permettez, madame...

MADAME BONACIEUX, à part.

Ah ! qu’il est fatigant avec ses permettez, madame !...

LÉON.

Quand je dis une chose, je ne la dis pas légèrement, je réfléchis avant de parler, et je prouve ce que j’avance... Qu’un père aime son fils, se charge de son éducation, de son établissement, il ne fait que son devoir, il obéit à la loi... Mais qu’un oncle, qui en résumé ne doit rien à son neveu... que des étrennes au jour de l’an... et encore !... parce qu’il lui plaît d’en donner... qu’un oncle l’adopte, l’établisse, ce qui est très commun... quand rien ne l’y oblige... car, remarquez, madame, qu’aucune loi naturelle ou sociale ne l’y oblige...

MADAME BONACIEUX.

Sans doute... mais...

LÉON.

Ne m’interrompez pas... C’est beau ! c’est grand ! c’est généreux ! Et j’ai donc raison de dire qu’un oncle est souvent plus qu’un père...

MADAME BONACIEUX.

Pourquoi n’ajoutez-vous pas tout de suite plus qu’une mère ?...

LÉON.

Certes, je n’entreprendrai pas de faire descendre la mère de son piédestal.

MADAME BONACIEUX.

C’est fort heureux !

LÉON.

Mais cependant...

Léon, qui depuis quelque temps a paru gêné, relève le collet de son habit.

Une fenêtre ouverte !... Permettez, madame... Je suis encore un peu grippé...

MADAME BONACIEUX.

Oh ! pardon, je n’avais pas remarqué.

LÉON, s’est levé et ferme la fenêtre.

Je ne crains que les courants d’air... Tiens ! une espagnolette... Vous êtes encore à l’ancienne mode.

MADAME BONACIEUX, se levant.

Je trouve que cela ferme mieux...

LÉON.

Permettez, madame... on fait aujourd’hui des fermetures à boutons infiniment plus commodes.

MADAME BONACIEUX.

Je ne trouve pas.

LÉON.

On n’a que cela à faire... crac ! c’est fermé.

MADAME BONACIEUX.

Je les connais bien... cela se rouille, cela ne marche plus. J’en avais et j’ai fait mettre des espagnolettes.

LÉON.

Moi, c’est le contraire... j’avais des espagnolettes... je les ai fait retirer... Après ça les espagnolettes sont meilleur marché.

MADAME BONACIEUX.

Mais pas du tout, monsieur.

LÉON.

Permettez, madame...

MADAME BONACIEUX, à part, agacée.

Encore !

LÉON.

J’en sais quelque chose, puisque j’ai employé les deux.

MADAME BONACIEUX.

Moi aussi.

LÉON.

Les espagnolettes coûtent douze francs et le nouveau système dix-huit.

MADAME BONACIEUX.

C’est le contraire... ce sont les espagnolettes qui coûtent dix-huit.

LÉON.

Douze.

MADAME BONACIEUX.

Dix-huit... J’ai payé hier mon serrurier.

LÉON.

Et moi ce matin...

Se fouillant.

J’ai là ma note.

MADAME BONACIEUX.

Moi aussi, j’ai la mienne... dans mon secrétaire...

LÉON.

C’est impossible !...

MADAME BONACIEUX.

Quand je vous dis...

LÉON.

Je voudrais la voir.

MADAME BONACIEUX.

Je vais la chercher... je tiens à vous convaincre... et vous verrez que c’est dix-huit francs.

LÉON.

Douze, madame...

MADAME BONACIEUX.

Dix-huit...

LÉON.

Douze...

MADAME BONACIEUX.

Ah ! nous allons voir.

Elle entre vivement à gauche.

 

 

Scène XI

 

LÉON, puis HENRI

 

LÉON, seul.

Ah ! elle est entêtée, la belle-mère ! Les espagnolettes dix-huit francs ! jamais ! jamais !

HENRI, entrant vivement par le fond.

Eh bien ! mon oncle ?

LÉON.

Ah ! te voilà !... tu arrives bien.

Lui montrant l’espagnolette.

Combien cela coûte-t-il ?

HENRI, étonné.

Quoi ?

LÉON.

Douze francs... j’en étais bien sûr.

HENRI.

Mais où est donc madame Bonacieux ?

LÉON, passant devant lui.

Elle va revenir. Elle est allée chercher sa note.

HENRI.

Quelle note ?

LÉON, se fouillant de nouveau.

Comprends-tu que je ne puisse pas remettre la main sur la mienne... je l’ai payée ce matin pourtant.

HENRI.

Mais de quoi me parlez-vous ?

LÉON.

Pas hier... ce matin ?

Vidant ses poches sur la table.

Ma bonbonnière... mon mouchoir... mes gants... La Patrie... il y a un papier dedans... Ah ! la voilà !...

Il remet tous les objets dans sa poche, excepté la bonbonnière qui reste sur la table

Voyons !

Montrant la note à Henri.

Espagnolettes, douze francs ! c’est écrit ! douze francs ! Ah ! je l’attends avec sa note !

HENRI.

Mais, mon oncle, il ne s’agit pas de cela... La demande...

LÉON.

Quelle demande ?...

HENRI.

La demande en mariage !

LÉON.

Ah ! saprebleu !... je l’ai commencée... mais elle m’a parlé d’espagnolettes à dix-huit francs... et je l’ai oubliée !

HENRI.

Bien ! vous êtes aimable !

LÉON.

Mais il n’y a pas de temps à perdre... elle va revenir...

 

 

Scène XII

 

LÉON, HENRI, BONACIEUX

 

BONACIEUX, entrant discrètement par le fond.

Ma femme n’est pas là ?

LÉON, à Henri.

Tiens ! le mari ! c’est la même chose !

À Bonacieux.

Monsieur, un oncle est souvent plus qu’un père...

BONACIEUX, Henri passe derrière.

Oh !

LÉON.

Plaît-il ?

BONACIEUX.

Je n’ai rien dit...

À part.

Ne le contrarions pas.

LÉON.

Ah ! j’avais cru...

Reprenant.

Monsieur... un oncle est souvent plus qu’un père... et c’est comme oncle d’Henri que j’ai l’honneur de vous demander pour lui la main de mademoiselle votre fille.

HENRI, bas à son oncle.

Très bien...

BONACIEUX.

Monsieur, je suis très sensible à votre recherche... elle nous flatte infiniment... mais ceci est de l’intérieur... Cela regarde ma femme... adressez-vous à ma femme. Justement la voici !

 

 

Scène XIII

 

LÉON, HENRI, BONACIEUX, MADAME BONACIEUX

 

LÉON.

Madame... un oncle...

MADAME BONACIEUX, triomphante, agitant un papier.

La voici ! je l’ai trouvée !

LÉON.

Quoi ?

MADAME BONACIEUX.

Ma note !

La lui montrant.

Espagnolettes, dix-huit francs.

LÉON, fouillant vivement à sa poche.

Permettez, madame...

MADAME BONACIEUX, impatiente.

Oh !

LÉON, lui montrant sa note.

Espagnolettes, douze francs.

BONACIEUX, à part.

Ah çà ! qu’est-ce qu’ils ont ?

LÉON, à Madame Bonacieux.

Ceci prouve une chose, c’est que votre serrurier vous vole... Je vous enverrai le mien.

MADAME BONACIEUX.

Mais je n’en veux pas, monsieur.

HENRI, bas à Léon.

Mon oncle... la demande !... la demande !

LÉON, bas.

C’est juste ! laisse-nous !

HENRI, à Madame Bonacieux.

Madame, je vous laisse avec mon oncle... Il va traiter avec vous une question qui intéresse mon bonheur, et j’ose espérer que vous daignerez l’écouter favorablement.

MADAME BONACIEUX.

Je vous le promets... pour vous, monsieur Henri.

Henri salue et sort par le fond.

 

 

Scène XIV

 

LÉON, MADAME BONACIEUX, BONACIEUX

 

MADAME BONACIEUX, à Léon.

Parlez, monsieur, je suis prête à vous entendre.

BONACIEUX, à part.

Je suis curieux d’écouter ça.

LÉON.

Madame, un oncle est...

Appuyant sur le mot.

quelquefois plus qu’un père... remarquez que je dis quelquefois... une concession ! C’est donc comme oncle que j’ai l’honneur de vous demander, pour mon neveu, la main de mademoiselle Blanche, votre fille.

MADAME BONACIEUX.

Monsieur, nous acceptons comme il le mérite l’honneur...

LÉON, l’interrompant.

Permettez, madame...

MADAME BONACIEUX, à part.

Encore !

Haut.

Quoi ?

LÉON.

L’honneur est pour nous... voilà ce que je tenais à constater.

BONACIEUX.

Il est pour les deux.

LÉON.

Je ne vous parlerai pas du caractère de mon neveu... c’est le mien...

MADAME BONACIEUX, à part.

Oh ! heureusement que non !

LÉON.

Je lui donne cent cinquante mille francs de dot... avouez que pour un oncle... et après moi, il peut en espérer le double...

MADAME BONACIEUX.

Monsieur, croyez bien que ce n’est pas l’intérêt qui nous guide...

LÉON, l’interrompant.

Permettez, madame...

MADAME BONACIEUX, s’animant.

Mais laissez-moi donc parler ! vous m’interrompez sans cesse avec vos permettez, madame !

BONACIEUX, cherchant à la calmer.

Caroline !...

LÉON.

Il suffit, madame... je ne dis plus rien...

Se ravisant.

Ah ! pourtant, un dernier mot !... qui, je l’espère, sera bien accueilli : indépendamment des cent cinquante mille francs, j’offre aux nouveaux époux un logement chez moi...

MONSIEUR et MADAME BONACIEUX.

Hein ?

LÉON.

Plus la table, le chauffage.

MADAME BONACIEUX.

Ah mais ! je ne l’entends pas comme cela ! J’ai fait arranger ici un appartement pour eux...

LÉON.

Permettez, madame...

MADAME BONACIEUX.

Et je prétends que ma fille ne me quitte pas... M’enlever mon enfant !...

LÉON.

Permettez, madame...

MADAME BONACIEUX, s’emportant et passant devant lui.

Permettez... permettez, madame ! changez de formule... à la fin... cela m’agace !... Cela m’exaspère !...

BONACIEUX.

Chère amie...

LÉON.

Du calme... il est inutile de s’emporter... raisonnons plutôt... Votre fille partie, vous n’êtes pas seule, il vous reste votre mari...

MADAME BONACIEUX.

Ah ! mon mari !

LÉON.

Enfin ! c’est quelqu’un !

BONACIEUX, à part.

Merci !

LÉON.

Tandis que moi, je suis complètement isolé, je n’ai que mon neveu... et vous ne trouverez pas mauvais que je veuille absolument le garder avec moi...

MADAME BONACIEUX.

Vous voulez ! vous voulez !... et si je ne veux pas...

LÉON.

Cependant...

MADAME BONACIEUX.

Jamais !

LÉON.

Permettez, madame...

MADAME BONACIEUX, agacée.

Non ! je ne permets pas !... C’est oui ou non... choisissez !...

LÉON, blessé.

Il suffit !

Remettant son cache-nez.

Je puis céder quelquefois à la grâce, à la douceur... mais à la violence, au despotisme... jamais ! Dans ces termes-là, je ne puis vous accorder mon neveu...

MADAME BONACIEUX.

Eh bien ! monsieur ! nous tâcherons de nous en passer...

BONACIEUX, à Léon qui prend son chapeau.

Comment ! vous partez !

LÉON.

Je retourne à Paris...

MADAME BONACIEUX.

Comme il vous plaira !

LÉON, saluant.

Madame, veuillez agréer, avec mes regrets, l’assurance de ma considération la plus distinguée...

Il sort par le fond.

 

 

Scène XV

 

MADAME BONACIEUX, BONACIEUX

 

MADAME BONACIEUX.

Enfin, il est parti !... je n’y tenais plus !...

BONACIEUX.

Tu as été un peu vive avec lui.

MADAME BONACIEUX.

C’est plus fort que moi... cet homme m’agace... m’exaspère !

BONACIEUX.

Ces pauvres enfants... ce n’est pas leur faute... et ils s’aiment...

MADAME BONACIEUX, se jetant dans un fauteuil, près du guéridon.

Ils se consoleront !... Oh ! j’ai les nerfs dans un état !... Permettez, madame... permettez, madame ! c’est odieux !... c’est...

Regardant la bonbonnière oubliée sur la table et sur laquelle elle a posé machinalement la main. Se levant.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

BONACIEUX.

Quoi ?

MADAME BONACIEUX.

Ah ! mon Dieu !... ce portrait... c’est Léon !

BONACIEUX.

Hein ? Léon ? quel Léon ?

MADAME BONACIEUX, se remettant.

Rien... je n’ai pas parlé de Léon... J’ai dit : quel joli médaillon !

BONACIEUX.

J’ai parfaitement entendu...

MADAME BONACIEUX.

Mon ami... cette boîte... d’où vient-elle ?... À qui appartient-elle ?

BONACIEUX, hésitant.

Dame !... elle est à moi !...

MADAME BONACIEUX.

À toi ?

BONACIEUX.

Je collectionne la miniature... et je l’ai achetée hier, en passant, aux commissaires-priseurs...

MADAME BONACIEUX.

Quel singulier hasard !...

BONACIEUX.

Quoi ?

MADAME BONACIEUX.

Ah ! merci, tu ne saurais croire le plaisir qu’elle me fait...

BONACIEUX.

Ah !

MADAME BONACIEUX.

Cette tête me rappelle des souvenirs...

BONACIEUX.

Quels souvenirs ?

MADAME BONACIEUX.

Tu ne peux comprendre... des souvenirs d’enfance... bien doux... bien cruels... parce que...

À elle-même.

J’ai besoin d’être seule... de me recueillir... Merci, mon ami, merci !

Elle sort vivement à gauche en contemplant la miniature qu’elle embrasse sur le seuil de la porte.

 

 

Scène XVI

 

BONACIEUX, puis HENRI

 

BONACIEUX, seul.

Elle l’embrasse... Eh bien ! J’aime autant que l’oncle Léon soit parti... Cette jeune fille svelte, aérienne, pour laquelle il s’est jeté par la fenêtre... c’est ma femme !... Je sais bien qu’il y a longtemps... et que d’ailleurs rien ne s’est passé... c’est égal ! je suis content qu’il soit parti !... elle le croit mort, ils ne se reverront jamais...

HENRI, entrant joyeux par le fond.

Eh bien ! La conférence est-elle terminée ?

BONACIEUX, à part.

Pauvre garçon !

Haut.

Oui, mon ami, tout est fini !

HENRI.

Ah ! que je suis heureux !

BONACIEUX, lui serrant la main.

Le mariage est manqué...

HENRI.

Comment !

BONACIEUX, à part.

Autant lui dire tout de suite...

HENRI.

Vous plaisantez... c’est impossible !

BONACIEUX.

Votre oncle ne s’est pas entendu avec ma femme... deux caractères entiers...

HENRI.

Ils ne se sont pas entendus ? mais sur quoi ?

BONACIEUX.

Sur rien... sur votre future résidence... sur les espagnolettes... Que sais-je ?

HENRI.

Oh ! mais je vais les voir, les convaincre...

BONACIEUX.

Inutile ! votre oncle est parti.

HENRI.

Parti !...

BONACIEUX.

En refusant son consentement... De son côté, ma femme a retiré le sien... et ils se sont trouvés d’accord pour la première fois...

HENRI.

Oh ! c’est impossible !... mon avenir... mon bonheur... tout perdu !...

BONACIEUX, à part.

Pauvre enfant !... Il me fait de la peine !...

Haut.

Si j’ai un conseil à vous donner, c’est d’aller retrouver votre oncle tout de suite.

HENRI.

Au moins, monsieur, me permettez-vous de faire mes adieux à mademoiselle Blanche ?

BONACIEUX.

Oh ! non !...

HENRI.

Je ne puis partir ainsi...

BONACIEUX, à part.

C’est vrai... il ne peut partir ainsi...

HENRI.

Songez que je l’aime... que je suis malheureux... que j’en mourrai peut-être...

BONACIEUX.

Oui...

À part.

Il va me faire pleurer !

Haut et très ému.

Allons ! venez !... Je vais vous conduire près d’elle... mais surtout... pas de larmes... pas de phrases... pas de regrets... prenez un petit air gai...

Pleurant.

Faites comme moi...

HENRI, pleurant aussi.

Oui, monsieur !

BONACIEUX.

À la bonne heure !...

Ils entrent tous deux à droite très émus pendant que Madame Bonacieux paraît à gauche. Henri, la voyant, hésite et semble prêt à lui parler, mais il se décide à suivre Bonacieux.

 

 

Scène XVII

 

MADAME BONACIEUX, puis LÉON

 

MADAME BONACIEUX, rêveuse, contemplant le portrait qu’elle tient à la main.

Le voilà... avec son visage pâle et ses petites moustaches... noble jeune homme !... qui n’a pas craint de se lancer d’un second étage... il a péri victime de son dévouement à l’amour... Pauvre ami !

Elle embrasse le portrait avec émotion.

LÉON, entrant par le fond, à part.

J’avais à peine fait cent pas que je me suis aperçu que j’avais oublié ma bonbonnière.

Apercevant Madame Bonacieux qui la contemple.

Ah ! la voici.

Haut.

Permettez, madame...

MADAME BONACIEUX.

Encore vous ?... avec ce mot !

LÉON.

Oui... J’ai oublié...

Voulant prendre la bonbonnière.

Je vous remercie...

MADAME BONACIEUX.

Mais cette boîte est à mon mari.

LÉON.

À moi...

MADAME BONACIEUX.

Par exemple !

LÉON.

Mon portrait est dessus.

MADAME BONACIEUX.

Votre portrait ! vous !... avec cette figure... allons donc !

LÉON.

J’avais vingt-huit ans... et de petites moustaches.

MADAME BONACIEUX, à part, le regardant.

Lui ! oh ! non ! C’est impossible !... Je vais le savoir.

LÉON, à part.

Qu’a-t-elle donc ?

MADAME BONACIEUX.

Monsieur... répondez... que s’est-il passé dans la nuit du 23 février ?

LÉON.

Laquelle ?... Parlons-nous de celle où je me suis jeté par la fenêtre ?

MADAME BONACIEUX, vivement.

En entendant la voix de mon père qui montait l’escalier...

LÉON, surpris.

De votre père ?

MADAME BONACIEUX, avec explosion.

Léon !

LÉON.

Caroline !

Ils se jettent dans les bras l’un de l’autre.

MADAME BONACIEUX.

C’est vous... est-ce possible... mais ce coup de fusil, je vous croyais mort.

LÉON, confidentiellement.

Salé seulement.

MADAME BONACIEUX.

Ah ! mon pauvre Léon !... que je vous regarde !

LÉON.

Que je vous regarde aussi !

Ils se prennent la main et se regardent.

MADAME BONACIEUX, à part.

Comme il a mûri !

LÉON, à part.

Elle a la patte-d’oie !

MADAME BONACIEUX.

Franchement, vous êtes un peu fatigué.

LÉON.

C’est le rhume.

À part.

Quand je pense que je me suis jeté par la fenêtre pour cette grosse maman-là.

MADAME BONACIEUX.

Mais qu’êtes-vous devenu ? Qu’avez-vous fait ?

LÉON.

Je me suis fait avoué.

MADAME BONACIEUX.

Et vous êtes resté garçon ?

LÉON.

Complètement.

MADAME BONACIEUX.

Vous n’avez pas voulu donner à une autre ce cœur... ah ! merci !

LÉON.

Il n’y a pas de quoi.

À part.

Elle est restée romanesque, malgré la patte-d’oie !

MADAME BONACIEUX.

J’ai bien pensé à vous... À votre mémoire... Dans les premiers temps quand il m’arrivait d’entendre prononcer votre nom... je rougissais... je pleurais...

LÉON.

C’est comme moi... Autrefois au seul nom de Caroline... je me troublais... mon cœur battait.

Naturellement.

Comme on est bête !

MADAME BONACIEUX.

Hein ?...

LÉON.

Non !... je veux dire... Comme on est faible !...

MADAME BONACIEUX, très intimement, passant son bras sous le sien.

Léon... Vous rappelez-vous le bal de la préfecture ?

LÉON.

Si je me le rappelle !...

MADAME BONACIEUX.

Quand j’entrai dans le grand salon, vous étiez au piano... Vous chantiez...

LÉON.

Oui... Je chantais alors... Aujourd’hui je tousse...

MADAME BONACIEUX.

Quelle jolie voix vous aviez !...

LÉON.

Une voix de 1826.

MADAME BONACIEUX.

Vous chantiez l’Angélus... La romance à la mode.

Chantant.

L’ermite du hameau voisin

Disait souvent aux bergerettes :

Pour éloigner l’esprit malin,

Ma cloche a des vertus secrètes...

LÉON.

Ah ! que c’est joli ! on n’en fait plus comme ça !

MADAME BONACIEUX.

C’était votre triomphe !... Ce soir-là j’avais une robe Blanche, avec une couronne de roses sur la tête...

LÉON.

Des roses blanches !... Je les vois encore...

MADAME BONACIEUX, transportée.

Il s’en souvient !

LÉON.

Je me souviens même de vous avoir embrassée... derrière M. le maire.

MADAME BONACIEUX, vivement.

Non, monsieur !... C’est faux !

LÉON.

Ah ! dame ! dans ce temps-là, je ne disais pas : Permettez, madame !... J’allais de l’avant !

MADAME BONACIEUX, riant.

Quel mauvais sujet vous faisiez !

LÉON.

Avouez que les jeunes gens étaient bien plus aimables qu’aujourd’hui ?...

MADAME BONACIEUX.

Oh ! c’est vrai... Ils sont gourmés, corrects, empesés... Quand ils dansent... ils se promènent gravement.

LÉON.

De notre temps nous faisions des pas...

MADAME BONACIEUX.

Vous surtout !... Je puis bien vous le dire maintenant, quand vous faisiez le cavalier seul... j’étais émue !...

LÉON.

Et vous !... Quand vous balanciez... Vous aviez des petits jetés-battus... qu’on avait envie de croquer !

Elle danse. À part, regardant ses jambes.

Eh ! la jambe est restée belle.

MADAME BONACIEUX.

Léon !

LÉON.

Caroline !

MADAME BONACIEUX.

Si l’on nous avait mariés, croyez-vous que nous eussions été heureux ?

LÉON, hésitant.

Dame !

MADAME BONACIEUX.

Franchement ?

LÉON.

Franchement, je crois que nous serions séparés pour cause d’incompatibilité d’humeur...

MADAME BONACIEUX.

Le fait est que vous avez une tête.

LÉON.

Et vous donc ?

MADAME BONACIEUX.

Dame ! j’ai ma volonté...

LÉON.

Qui en vaut deux... la mienne aussi... ça aurait fait quatre volontés dans le ménage... nous nous serions jeté les pendules à la tête !

MADAME BONACIEUX.

Décidément, je crois que nous n’étions pas faits l’un pour l’autre.

LÉON.

Parbleu !

MADAME BONACIEUX.

Tandis qu’aujourd’hui l’amitié nous reste...

LÉON.

Oui... une bonne et franche amitié... avec un petit souvenir de cœur... ce qui ne gâte rien... Tenez, j’aurai du plaisir à venir vous voir souvent... nous causerons du bal de la préfecture...

MADAME BONACIEUX.

À une condition... ne me dites plus : Permettez, madame... je vous prendrais en grippe.

LÉON, s’oubliant.

Permettez, madame...

MADAME BONACIEUX.

Oh !...

LÉON.

Je vous le promets, je vous le jure !

Il lui prend la main.

 

 

Scène XVIII

 

LÉON, MADAME BONACIEUX, BONACIEUX, HENRI, BLANCHE, puis BAPTISTE

 

BONACIEUX, à Henri et à Blanche (ils entrent de la droite).

Voyons ! du courage ! pas de larmes !... il y a un fiacre à la porte.

LÉON.

C’est le mien ; mais je ne pars pas encore.

BONACIEUX, à part.

Lui !... il est revenu !

LÉON.

Tout est arrangé.

BONACIEUX, HENRI et BLANCHE.

Comment ?

MADAME BONACIEUX.

Oui, mes amis, nous sommes d’accord...

BONACIEUX.

Oh ! vous êtes...

À part.

Se seraient-ils reconnus ?

MADAME BONACIEUX.

Votre mariage se fera dans quinze jours.

LÉON.

Et vous habiterez ici... Quant à moi... je viendrai vous voir tous les jours...

MADAME BONACIEUX.

Du tout ! vous habiterez chez votre oncle... il est seul... il n’a pas de famille...

LÉON.

Je n’entends pas ça !

MADAME BONACIEUX, allant à lui.

Je le veux.

LÉON.

Et moi, je ne le veux pas.

BLANCHE, à part.

Ah ! mon Dieu !... ça va encore se brouiller.

Haut.

Il y aurait peut-être un moyen de tout concilier...

MADAME BONACIEUX.

Lequel ?

BLANCHE.

Si mon oncle...

Se reprenant.

Si Monsieur venait habiter ici, avec nous.

BONACIEUX, vivement.

Ah ! mais non.

MADAME BONACIEUX.

C’est impossible.

LÉON.

Tout à fait impossible.

HENRI.

Autre chose, alors... si nous habitions six mois chez l’un et six mois chez l’autre !

LÉON.

Ça, je le veux bien.

MADAME BONACIEUX.

Moi aussi.

LÉON.

J’étais sûr que nous finirions par nous entendre.

BONACIEUX, à part.

C’est égal... je ne suis pas sans inquiétude.

LÉON, bas à Bonacieux.

Dites donc... vous savez bien cette jeune fille pour laquelle je me suis jeté par la fenêtre...

BONACIEUX.

Eh bien ?

LÉON.

Je l’ai retrouvée... c’est votre femme.

BONACIEUX, à part.

Ils se sont reconnus !

LÉON.

Engraissée, par exemple !

BONACIEUX.

J’espère, monsieur, que vous êtes un galant homme...

LÉON.

Mais, regardez-nous donc.

Montrant Madame Bonacieux.

Cinquante-deux ans... et moi soixante-quatre... cent seize ans à nous deux.

BONACIEUX.

C’est vrai !

À part.

Mon Dieu ! que je suis bête !

BAPTISTE, annonçant de la droite.

Le dîner est servi.

MADAME BONACIEUX, à Léon.

Vous restez... je vous garde...

LÉON.

Permettez, madame...

MADAME BONACIEUX.

Encore !

LÉON.

Que je vous offre mon bras.

Il lui donne le bras. Tous remontent. La toile baisse.

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