Le Roi dort (Eugène LABICHE - Alfred DELACOUR)

Féerie-vaudeville en trois actes et huit tableaux.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre des Variétés, le 31 mars 1876.

 

Personnages

 

ROI DES SONGES

LE ROI FLIC FLAC

BEC DE MIEL

BOBINO

TOUCHE À TOUT

ALPHA

FADINAS

MATHURIN

RÉGULUS

PRINCESSE RHOMBOÏDE

ZILDA

ZÉNIO

ZILLY

MARYLLIS

 

 

ACTE I

 

 

Premier Tableau

 

Le théâtre représente le vestibule du palais des Songes. Petit décor de deux plans. Au lever du rideau, deux petits rêves, Zenio et Maryllis, montent la garde à la porte de la chambre à coucher du roi des Songes.

 

 

Scène première

 

ZÉNIO, MARYLLIS

 

ZÉNIO et MARYLLIS se croisent plusieurs fois en montant leur faction.

Ensemble.

Air : finale de Paris qui dort.

Notre grand roi sommeille.

Tous deux, pendant la nuit,

Attendant qu’il s’éveille,

Nous promenons sans bruit.

ZÉNIO.

Est-ce que ça t’amuse, cette promenade ?

MARYLLIS.

Ah ! non, par exemple.

ZÉNIO.

Le roi dort encore, nous pouvons causer.

Ils viennent sur le devant de la scène.

Sais-tu qu’il devient très grincheux, notre gracieux maître, le roi des Songes ?

MARYLLIS.

Il tourne au cauchemar.

ZÉNIO.

Mettre aux arrêts deux gentils petits rêves comme nous !

MARYLLIS.

C’est une injustice.

ZÉNIO.

Il y a huit jours, il nous envoie en Champagne pour y semer quelques rêves d’or. Le vin est frétillant dans ce pays.

MARYLLIS.

Ce n’est pas notre faute.

ZÉNIO.

Nous y goûtons un peu.

MARYLLIS.

Beaucoup.

ZÉNIO.

Et dame ! le lendemain nous rentrons...

MARYLLIS.

Dans un état...

ZÉNIO.

Complet ! Le roi nous interroge sur notre mission... On lui tire la langue...

MARYLLIS.

Toi, tu lui fais un pied de nez.

ZÉNIO.

Il se fâche... et nous fait immédiatement passer devant le tribunal des vieux rêves, mis à la retraite... On nous juge et on nous condamne à garder la porte du roi pendant un mois.

MARYLLIS.

C’est dur quand on est habitué à voltiger par le monde au gré de sa fantaisie.

ZÉNIO.

Ce que je regrette le plus, c’est de ne pouvoir suivre Zilda toutes les nuits.

MARYLLIS.

Zilda ?

ZÉNIO.

Un petit rêve blond dont je suis amoureux.

MARYLLIS.

Méfie-toi. Le roi est devenu sévère sur l’article des mœurs.

ZÉNIO.

C’est depuis qu’il a pris du ventre. Règle générale, quand les rois engraissent, la morale triomphe.

La voix du ROI, au dehors.

L’imbécile ! l’idiot !

ZÉNIO.

C’est lui ! À notre poste.

Tous deux reprennent vivement leur faction.

 

 

Scène II

 

ZÉNIO, MARYLLIS, LE ROI DES SONGES, puis BOBINO

 

LE ROI.

Air.

Animal,

Brutal,

Je vais le flanquer à la porte !

On ne vit jamais

Pareille chose en mon palais !

Ah ! Ah ! c’est trop fort !

Être servi de la sorte,

Ah ! Ah ! c’est trop fort.

Pour moi, j’en rougis encor.

Quand on apprendra

L’affront qui cause ma colère

Comme on en rira.

Chaque journal me blaguera.

Ah ! Ah ! c’est trop fort.

Blagué par la presse entière.

Ah ! Ah ! c’est trop fort.

Pour moi, j’en rougis encor.

Parlé.

On n’a jamais vu une brute pareille.

Aux deux rêves qui lui présentent les armes.

C’est bien, laissez-moi tranquille :

À Maryllis.

va me chercher mon valet de chambre.

Maryllis sort.

Cet animal-là devient de plus en plus sourd, il ne fait que des sottises. Je lui demande pour ma nuit un petit rêve rose... sans retard... Et qu’est-ce qu’il me flanque sur la poitrine ? Un cauchemar sous la forme d’un gros homard.

ZÉNIO.

En vérité !

LE ROI.

Ce n’est pas tout. Je me lève...

Air.

Vraiment, c’est à n’y rien comprendre,

Je lui dis en sortant du bain

De m’envoyer sans plus attendre

Mes deux pots d’ambre et de jasmin,

Mes parfums de chaque matin.

Il s’incline, et quittant ma chambre

Le drôle m’envoie aussitôt...

ZÉNIO.

Quoi donc, sire ?

LE ROI.

Il m’envoie un pot...

Mais qui n’était pas un pot d’ambre.

ZÉNIO.

Il aura mal entendu.

BOBINO, paraissant suivi de Maryllis qui reprend sa faction.

Sa Majesté m’a fait demander ?

LE ROI.

Ah ! te voilà ! idiot ! crétin ! vieil abruti !

BOBINO, souriant.

Avec dévouement, sire.

LE ROI.

À quoi es-tu bon ? Autrefois, tu étais un petit rêve bleu très gentil, tu as vieilli, je t’ai fait passer dans les cauchemars, mais tu dépassais tellement la mesure que j’ai dû te remplacer.

BOBINO, mettant la main sur son cœur.

Tout prêt à me faire tuer pour Votre Majesté.

LE ROI.

Oui, je sais que tu as de l’affection pour moi, et comme tu as de l’ordre, de la conduite, des mœurs, je t’ai attaché à ma personne en qualité de valet de chambre. Mais tu deviens impossible.

BOBINO.

Je m’efforcerai de continuer, sire.

LE ROI.

Si tu continues, je te destituerai... Ah çà ! tu es donc sourd comme un pot !

Lui criant dans l’oreille.

Comme un pot !

BOBINO.

Je comprends. Votre Majesté veut faire allusion à mon oreille gauche qui est un peu dure, mais j’y ai remédié.

Il tire un long tuyau de sa poche.

LE ROI.

Qu’est-ce que c’est que ça ? Une trompe d’éléphant ?

BOBINO.

C’est un cornet acoustique avec lequel on peut percevoir les sons les plus faibles.

Il le place à son oreille.

LE ROI.

À la bonne heure ! Fais-moi servir mon déjeuner.

BOBINO, ôtant son cornet.

Votre déjeuner ? Tout de suite.

LE ROI.

Mets-y tous tes soins.

BOBINO, à part.

Hein ? qu’est-ce qu’il a dit ? je me suis trop pressé d’ôter mon cornet.

LE ROI.

Va donc !

BOBINO.

Oui, sire.

En s’en allant.

Qu’est-ce qu’il a demandé ?

Il sort.

LE ROI, à Zenio et à Maryllis.

Et vous, mes petits rêves, vous allez assister à mon déjeuner. Je vais vous enseigner la tempérance.

Une table sort de dessous terre avec une botte de foin. Étonné.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

MARYLLIS.

Une botte de foin !

ZÉNIO.

Ah ! je comprends. Vous lui avez dit : « Mets-y tous tes soins », il a entendu « Foin » !

LE ROI, appelant avec fureur.

Bobino ! Bobino !

BOBINO, entrant en souriant.

Sa Majesté m’a fait demander ?

LE ROI.

Oui, mets ton cornet. Je te destitue.

BOBINO.

Moi !

LE ROI.

Tu n’es bon qu’à être concierge. Je te nomme concierge.

BOBINO.

Air.

Que dites-vous ? Ah ! quelle décadence !

Moi, Bobino, qui jadis possédais

Et vos secrets et votre confiance,

Simple concierge, hélas ! de ce palais !

LE ROI.

Dam’ ! ma colère était tellement forte,

Que tout à l’heure en arrivant

J’avais juré de te mettre à la porte,

Par ce moyen, je tiendrai mon serment.

Avec dignité.

Un roi, monsieur, doit tenir son serment !

À Zenio. Parlé.

Qu’on fasse venir Régulus, le concierge en exercice.

ZÉNIO, sortant.

Oui, sire.

LE ROI, à Bobino lui montrant la botte de foin.

Tu la mangeras.

BOBINO.

Avec dévouement !

La table disparaît.

 

 

Scène III

 

LES MÊMES, RÉGULUS, puis ZILDA

 

RÉGULUS, paraissant suivi de Zenio, s’inclinant.

Sire !

LE ROI.

Approche. Tu n’es pas sourd, toi ?

RÉGULUS.

Plaît-il ?

LE ROI.

Je vais m’en assurer. Répète ce que je vais dire : Bobino est un imbécile.

BOBINO, qui a mis son cornet et qui a entendu, souriant.

Ah ! sire !

LE ROI, à Régulus.

Répète !

RÉGULUS.

Bobino est un imbécile.

LE ROI.

Très bien ! Je te nomme mon valet de chambre.

RÉGULUS.

Est-il possible ! Un pareil honneur...

LE ROI.

Bobino prendra ta place. Remets-lui la clef du dortoir des songes et donne-lui ses instructions.

RÉGULUS, détachant sa ceinture où est attachée une clef d’or et la nouant autour du corps de Bobino.

Conserve précieusement cette clef, car celui qui la possède a seul le pouvoir d’ouvrir et de fermer la porte des songes.

LE ROI.

Tu en réponds sur ta tête.

BOBINO, à part.

J’aurais préféré une autre place.

LE ROI, à Régulus.

Voici le jour. Tous les rêves doivent être rentrés.

RÉGULUS, lui remettant un papier.

Sire, voici mon rapport.

LE ROI, le parcourant.

Les cauchemars, rentrés... toujours les premiers, ceux-là... les rêves bleus, rentrés, les rêves jaunes, rentrés ; rêves roses, rêves d’ambition, de chasteté, rentrés. Eh bien ! les rêves d’amour ? Je ne vois pas les rêves d’amour.

RÉGULUS.

Sire, c’est que...

LE ROI.

Pas rentrés, les rêves d’amour. Toujours en retard, ces galopins-là !

RÉGULUS.

Calmez-vous, sire, il n’en manque qu’un, un tout petit.

LE ROI.

Lequel ?

RÉGULUS.

Zilda !

LE ROI.

Zilda !

RÉGULUS, à part.

Pincée.

LE ROI.

Une petite coureuse ; hier encore, elle n’est rentrée qu’à midi. Ah ! mais cette fois, elle va me le payer.

ZÉNIO, qui a regardé dans la coulisse.

Sire, la voici.

LE ROI.

Qu’elle paraisse à l’instant même.

Zilda entre timide et honteuse.

Approchez, mademoiselle. D’où venez-vous, petite vagabonde, petite éhontée ?

ZILDA.

Sire !

LE ROI, colère.

Répondez. D’où venez-vous ?

ZILDA.

Air.

Ah ! sire, ne vous fâchez pas.

Une aventure singulière

M’a pendant la nuit tout entière

Mise dans un grand embarras.

Ah ! Sire, ne vous fâchez pas !

LE ROI.

Pourquoi n’es-tu pas rentrée avant le jour ?

ZILDA.

Ce n’est pas ma faute. On m’avait envoyée près de deux nouveaux mariés.

LE ROI.

Une nuit de noces... Eh bien ?

ZILDA.

1.

Je ne peux pas, je ne peux pas.

Avec regret je dois me taire.

Mais vous avez dans vos États

Une censure si sévère

Que, malgré mon désir, hélas !

Je ne peux pas, je ne peux pas,

Non, sire, non, je ne peux pas.

2.

Je ne peux pas, je ne peux pas.

Ils m’appelaient : Leur lapin rose,

Mon colibri !... Tout bas, tout bas

Ils me disaient bien autre chose.

Je ne peux pas, je ne peux pas,

Non, sire, non, je ne peux pas.

LE ROI.

Tu as manqué à ta consigne. Je te condamne à être cauchemar pendant deux mois.

ZILDA.

Cauchemar ? Jamais !

LE ROI.

Pas de réflexion... ou je double la peine.

ZÉNIO, à part.

Est-il méchant !

ZILDA.

Eh bien, non ! je ne veux pas être cauchemar ! Je suis rêve d’amour, j’ai été créée pour faire plaisir aux gens et non pour les tourmenter.

LE ROI.

Tu raisonnes... À genoux !

ZILDA.

Non !

LE ROI, lui prenant le bras.

Ah ! prends garde ! obéis ! ou bien je vais moi-même...

ZILDA.

Ne me touchez pas.

LE ROI.

À genoux !

ZILDA.

Non !

Elle se débat et donne un soufflet au roi.

TOUS.

Oh !

ZÉNIO.

Elle est perdue !

Ensemble.

LE ROI.

Quel crime épouvantable !

Oser frapper ton roi !

Ma colère effroyable !

Va retomber sur toi !

ZILDA.

Qu’importe, qu’on m’accable !

Oui, j’ai frappé le roi.

Eh bien, je suis coupable.

Je subirai la loi !

TOUS.

Quel crime épouvantable !

Oser frapper le roi,

Sa colère effroyable

Va retomber sur toi !

LE ROI, à Zilda.

Gifler ton roi, ton maître,

Quel crime sans égal !

Mais tu vas comparaître

Devant le tribunal !

TOUS.

Le tribunal !

LE ROI.

Vite, sans paix, ni trêves,

Réveillez les vieux rêves.

Que le tribunal assemblé

Rende l’honneur à votre roi giflé.

Reprise de l’ensemble.

 

 

Scène IV

 

LES MÊMES, LE PRÉSIDENT DU TRIBUNAL, LES JUGES, REVES ET CAUCHEMARS

 

Sur la reprise de l’ensemble, la toile du fond s’enlève ou les tentures du fond s’entrouvrent et laissent voir une estrade en forme de tribunal sur laquelle les juges sont placés et qui, au moyen de roulettes s’avance sur le théâtre. On apporte un siège à gauche pour le Roi, un bureau à droite pour le greffier. Deux rêves dont le costume rappelle celui de la gendarmerie sont entrés en scène et se sont emparés de Zilda qu’on place à droite devant un banc. La foule des rêves et des cauchemars entre en même temps et envahit les deux côtés du théâtre.

Chœur général.

Air.

LE PRÉSIDENT, LES JUGES.

Mes enfants, nous voici,

Ni pitié, ni merci,

Que l’audience

Commence

Et vengeons notre roi,

En appliquant la loi !

LE ROI.

Mes enfants, nous voici,

Ni pitié, ni merci,

Que l’audience

Commence

Et vengez votre roi,

En appliquant la loi !

LA FOULE.

Nous accourons ici

Vous demander merci,

Indulgence

Et clémence !

Pour venger notre roi

Est-il besoin de loi !

LE PRÉSIDENT.

L’audience est ouverte !

À Zilda qui est debout.

Accusée Zilda, levez-vous !

ZILDA.

Je vous remercie, monsieur le président.

LE PRÉSIDENT.

Accusée Zilda, quel est votre nom ?

ZILDA.

Zilda, rêve de première classe.

LE PRÉSIDENT.

Vous pouvez vous asseoir.

Feuilletant un gros livre.

L’article 49.839 de notre code d’instruction criminelle vous permet de faire choix d’un avocat dans le monde entier. Veuillez désigner votre défenseur.

ZILDA.

Je n’en connais aucun.

ZÉNIO, bas à Zilda.

Prends un avocat normand, on dit que c’est la meilleure race.

ZILDA.

Monsieur le président, je désire confier ma défense à un avocat normand.

LE PRÉSIDENT.

C’est votre droit. Qu’il paraisse.

Coup de tam-tam. Maître Rédillon arrive par une trappe avec son bureau. Il porte la robe, la toque et une liasse de dossiers sous le bras.

 

 

Scène V

 

LES MÊMES, RÉDILLON

 

RÉDILLON, vivement.

Je demande la parole.

LE PRÉSIDENT.

Mais vous ne savez pas de quoi il s’agit.

RÉDILLON.

Ça ne fait rien. Je demande à poser des conclusions.

LE PRÉSIDENT.

Votre nom ?

RÉDILLON.

Maître Rédillon du barreau de Caudebec.

LE PRÉSIDENT.

Posez vos conclusions.

RÉDILLON.

Considérant que les significations n’ont pas été régulièrement faites, que l’acte d’accusation fourmille d’erreurs notables et volontaires, que les témoins ont été subornés ou corrompus. Considérant enfin, que la Cour, que je respecte,

Il salue.

est composée de créatures indignes de siéger dans le sanctuaire de la justice...

TOUS.

Hein ?

RÉDILLON.

...Demandons qu’il plaise au tribunal de se déclarer incompétent.

Il souffle à plusieurs reprises.

LE PRÉSIDENT.

La Cour va délibérer.

Les juges se consultent un moment. Se levant un papier à la main.

Considérant que le tribunal est composé des hommes les plus illustres et les plus honorables du royaume. Considérant que l’avocat dont la Cour se plaît à reconnaître l’honorabilité

Ils le saluent.

est un être perdu de dettes, souillé de vices et la honte du barreau de Caudebec. Par ces motifs, le tribunal passe outre et se déclare compétent.

RÉDILLON.

Je m’y attendais.

LE PRÉSIDENT.

Je vais procéder à l’interrogatoire de l’accusée.

RÉDILLON.

Je demande la parole.

LE PRÉSIDENT.

Quoi ? Qu’est-ce que vous voulez ?

RÉDILLON.

Je demande à exercer un droit sacré : celui de récuser les juges que l’accusée tient en légitime suspicion.

LE PRÉSIDENT.

Allez !

RÉDILLON.

Je récuse le troisième, le second, le sixième, le premier, le cinquième, le quatrième et le septième, plus le président.

LE PRÉSIDENT.

Permettez !

RÉDILLON.

C’est mon droit.

LE PRÉSIDENT.

Le tribunal va en délibérer.

Les juges se consultent à voix basse. Se levant un papier à la main.

Attendu qu’il n’y a pas d’autres juges dans le royaume, le tribunal est maintenu tel qu’il est constitué.

RÉDILLON.

J’en appelle à l’histoire qui nous jugera.

LA FOULE.

Bravo ! Bravo !

LE PRÉSIDENT.

Silence ! ou je fais évacuer l’auditoire.

À Zilda.

Accusée... approchez. Votre âge ?

RÉDILLON.

Ne répondez pas !

LE PRÉSIDENT.

Mais...

RÉDILLON.

C’est mon droit.

LE PRÉSIDENT, à Zilda.

Votre profession ?

RÉDILLON.

Ne répondez pas !

Zilda se tait.

LE PRÉSIDENT, à Zilda.

Persistez-vous dans ce système de mutisme qui peut compromettre vos intérêts ?

RÉDILLON.

Oui, monsieur le président, nous persistons.

LE PRÉSIDENT.

Très bien. Huissier, faites avancer le premier témoin.

On fait avancer Bobino qui salue le tribunal.

Dites-nous tout ce que vous savez.

BOBINO, sourd.

Hein ?

LE PRÉSIDENT.

Parlez et ne vous troublez pas.

BOBINO, tirant son cornet.

Pardon ! si vous voulez permettre.

LE PRÉSIDENT, voyant le cornet.

Des armes ! Huissier, désarmez le témoin.

L’huissier s’empare du cornet de Bobino.

BOBINO, à part.

Comment allons-nous faire pour nous entendre ?

LE PRÉSIDENT.

Maintenant racontez-nous comment les choses se sont passées.

BOBINO.

 Voici comment ça m’est arrivé, monsieur le président. J’ai eu l’imprudence de m’endormir dans un courant d’air la tête nue. Le vent me soufflait dans les oreilles.

LE PRÉSIDENT.

Ces détails sont inutiles. Arrivez au fait.

BOBINO.

En me réveillant, je n’entendais plus rien. On m’a conseillé des cataplasmes.

LE PRÉSIDENT.

C’est bien. Allez vous asseoir.

RÉDILLON.

Pardon. Je demande que le témoin soit entendu jusqu’au bout.

LE PRÉSIDENT.

Mais il est sourd.

À Bobino.

Allez vous asseoir.

RÉDILLON.

La voix des témoins est étouffée dans le sanctuaire de la justice. J’en appelle à l’histoire qui nous jugera.

LA FOULE.

Bravo ! Bravo !

LE PRÉSIDENT.

Je vais faire évacuer l’auditoire.

À l’huissier.

Amenez le second témoin.

L’huissier fait avancer Régulus.

Dites ce que vous savez.

RÉGULUS.

C’est bien simple. Le soleil était levé ; on venait de faire l’appel. Zilda n’était pas rentrée.

RÉDILLON.

Je demande à adresser une question au témoin.

À Régulus.

Vous avez fait faillite ?

RÉGULUS.

Moi ? Jamais !

RÉDILLON.

Nous reviendrons là-dessus.

LE PRÉSIDENT, au témoin.

Continuez, ne vous troublez pas.

RÉGULUS.

Zilda n’était pas rentrée.

Très ému.

Faillite ! Faillite ! Enfin, elle arrive, le roi la condamne à être cauchemar pendant deux mois, quand tout à coup elle lève la main.

RÉDILLON.

Pardon ! Une question au témoin. Vous avez été marié ?

RÉGULUS.

Oui, monsieur.

RÉDILLON.

Il l’avoue ! C’est bien heureux ! Qu’avez-vous fait de votre femme ?

RÉGULUS.

Mais j’ai eu le malheur de la perdre.

RÉDILLON.

Nous savons ce que cela veut dire.

RÉGULUS.

Quoi ?

RÉDILLON.

Nous reviendrons là-dessus.

LE PRÉSIDENT, à Régulus.

Continuez, ne vous troublez pas.

RÉGULUS.

Je ne sais plus où j’en suis.

Très troublé.

Faillite... ma femme... Je n’ai plus rien à dire.

RÉDILLON.

Un seul mot.

Indiquant le témoin.

Cet homme peut-il nous dire où il était à pareil jour, il y a cinq ans, à 7 h 35 minutes du soir ?

RÉGULUS.

Mais dame !

RÉDILLON.

Pas de réticences !

RÉGULUS.

Comment voulez-vous que je me rappelle ? Il y a cinq ans...

RÉDILLON.

Ça me suffit. Le tribunal appréciera. Allez vous asseoir.

LE PRÉSIDENT.

La parole est au défenseur.

RÉDILLON.

Messieurs, je me suis demandé longtemps si je devais prendre la parole. Et pourquoi la prendrais-je ? Cette cause se défend d’elle-même.

LE PRÉSIDENT.

Très bien... alors, asseyez-vous.

RÉDILLON.

Que M. le président se rassure, je n’abuserai pas longtemps de l’impatience du tribunal. Trois mots, et j’ai fini. On nous accuse... mais de quoi ? Où sont les preuves ? Où est le délit ? Que nous oppose-t-on ? Deux témoins. Le premier, un homme honorable inaccessible à tous les bruits, à toutes les influences extérieures. Eh bien ! celui-là, le seul véridique, sa voix a été étouffée. Quant au second, ce fétide concierge dont la faillite est notoire...

RÉGULUS.

Mais vous m’insultez !

RÉDILLON.

C’est le droit de la défense !

Reprenant.

Cet homme dont la femme a disparu d’une façon si mystérieuse...

RÉGULUS.

Elle est morte de jaunisse.

RÉDILLON.

Je demande l’autopsie !

Rumeurs dans l’auditoire.

Messieurs, je mets de côté ce témoignage cynique, et j’arrive aux faits de la cause.

LE PRÉSIDENT.

Reposez-vous, maître Rédillon.

RÉDILLON.

Je ne me repose jamais, monsieur le président, on accuse cette jeune fille d’avoir levé la main sur le roi des Songes. Tranchons le mot, de lui avoir offert un soufflet, mais c’est faux ! archifaux !

LE PRÉSIDENT.

Comment ?

RÉDILLON.

Puisque le témoin lui-même vous a déclaré qu’elle n’était pas rentrée.

RÉGULUS.

Mais elle est rentrée après.

RÉDILLON.

Après le soufflet ! Je prie le tribunal de recueillir cette précieuse déclaration. D’où je conclus que le soufflet n’a pas été donné, que le soufflet n’est qu’un rêve.

LE ROI.

Un rêve ! Et ma joue ? ma fluxion ?

RÉDILLON.

Ah ! vous l’avouez ! Il ne s’agit plus d’un soufflet, mais d’une fluxion. Je demande une expertise.

LE PRÉSIDENT.

Pour quoi faire ?

RÉDILLON.

Je demande qu’un congrès de dentistes soit convoqué pour constater l’état de la mâchoire de notre gracieux souverain.

LE ROI.

C’est inutile, je porte un râtelier.

RÉDILLON.

Un râtelier ! nous reviendrons là-dessus. Messieurs, Dieu me garde d’entrer dans la vie privée de notre gracieux souverain, mais il me sera peut-être permis de dire que ses habitudes d’intempérance sont notoires.

LE ROI.

Hein ?

RÉDILLON.

Il venait de déjeuner.

LE ROI.

On ne m’a servi qu’une botte de foin.

RÉDILLON.

Précieux aveu... Dont je m’empare. Chacun sait que les émanations du foin produisent des vertiges, des hallucinations trompeuses qui, jointes aux habitudes d’ivrognerie, si j’ose m’exprimer ainsi...

LE ROI.

Mais vous m’insultez.

RÉDILLON.

C’est le droit de la défense. Il est donc acquis aux débats que le roi était ivre.

LE ROI.

Mais non !

RÉDILLON.

Mais si ! Il battait les murailles. Dès lors la fluxion s’explique.

LE ROI.

Ah ! mais, il m’ennuie, ce Normand. Qu’il disparaisse !

Coup de tam-tam. Rédillon et son bureau s’enfoncent en terre.

RÉDILLON, disparaissant.

Je demande à poser des conclusions. Attendu que la défense n’est pas libre, attendu qu’il a été porté atteinte à la dignité de l’avocat...

On entend sa voix qui continue à poser des conclusions sous terre.

LE PRÉSIDENT.

La cause est entendue. Écoutez le jugement.

Il se lève et lit un papier.

Considérant que la nommée Zilda s’est rendue coupable du crime de lèse-majesté – en donnant un soufflet au roi – le tribunal la condamne : primo, à perdre sa qualité de rêve ; secundo, à descendre sur la terre et à y rester jusqu’au jour où elle se fera épouser par le jeune prince Alzéador. En outre, elle ne pourra remonter dans l’empire des Songes que lorsqu’elle se sera fait rendre par son royal époux le soufflet qu’elle a donné à son maître. La condamne aux dépens.

LA FOULE.

Oh !

Tous les rêves et les cauchemars se précipitent en scène et implorent le Roi.

CHŒUR DES RÊVES.

Air.

Grâce ! Grâce ! Ô roi notre père !

Nous implorons aide et secours.

À votre bonté tutélaire

Aujourd’hui nous avons recours.

LE ROI.

Non ! La justice aura son cours.

Tous les rêves tombent à genoux et tendent leurs bras suppliants vers le Roi.

REPRISE.

Grâce ! Grâce ! Ô roi notre père !

Zilda est seule debout au milieu du théâtre cachant sa tête dans ses mains, ses ailes tombent. La toile baisse.

 

 

ACTE II

 

 

Deuxième Tableau

 

LES OISEAUX ENCHANTÉS

 

Le théâtre représente le boudoir du prince Alzéador.

 

 

Scène première

 

BEC DE MIEL, FADINAS, TOUCHE À TOUT, TROIS AUTRES CONSEILLERS

 

CHŒUR.

Quel malheur ! Quelle triste vie !

Notre grand prince Alzéador

N’a pu, vaincu par l’insomnie,

Fermer l’œil cette nuit encor.

BEC DE MIEL.

Messieurs, je ferai part au prince Alzéador, notre maître, de l’intérêt que vous prenez à sa santé.

TOUCHE À TOUT.

Comment va-t-il ce matin ?

BEC DE MIEL.

Toujours de même... Il a encore daigné ne pas dormir cette nuit. Quelle singulière maladie !... Voilà quarante-cinq jours que le prince n’a pas fermé l’œil...

TOUS.

Quarante-cinq jours !...

FADINAS.

Et ce qu’il y a de plus terrible, c’est que, ne donnant pas, il a rendu un édit pour proscrire le sommeil dans ses États... Il fait tirer le canon, sonner la cloche toute la nuit pour tenir son peuple en éveil...

TOUCHE À TOUT.

Et chaque soir, lorsque nous voulons nous retirer, nous les conseillers, il nous dit : « Messieurs, en séance ! »

BEC DE MIEL.

Et il nous oblige, pendant toute la nuit, à nous occuper des affaires du pays... C’est abrutissant.

FADINAS.

Ça ne peut pas durer comme ça... les populations commencent à murmurer...

TOUCHE À TOUT.

Qu’est-ce que vous pensez de ça, seigneur Bec de Miel ?

BEC DE MIEL.

Moi, je dis que le sommeil des rois fait la félicité des peuples.

FADINAS.

Eh bien, alors que le roi dorme...

BEC DE MIEL.

Ce n’est pas sa faute.

Air de Robinson : Mon cher ami (1er acte).

Son seul désir

Est de dormir

Mais même à s’assoupir

Il ne peut réussir !...

Il commence à pâlir,

À maigrir.

De ses États

N’était-il pas

Un des plus gras ?

Hélas !

Il en sera bientôt

L’homme le plus maigriot.

Le plus sécot.

La faculté

Par maint remède

Pour lui venir en aide

A tout essayé, tout tenté...

Vraiment c’est à n’y rien comprendre,

Notre bon souverain

Tous les huit jours pourtant fait pendre

Son ancien médecin.

Il espérait

Un bon effet

De ce moyen...

Eh bien ! non, rien...

Son esprit vif

Mais inventif

Pour en finir

A fait venir

Des lieux environnants

Tous les savants

Et médecins compris,

Tous les charlatans du pays

Bientôt vont être réunis.

Parlé.

Oui, messieurs... Aujourd’hui même, le prince a convoqué tous les docteurs, charlatans et apothicaires de ses États... pour une grande consultation...

On entend au-dehors une musique de saltimbanques, grosse caisse, clarinette, etc.

Justement, les voici !...

 

 

Scène II

 

LES MÊMES, ALPHA, DELTA, UPSILON, en robes de médecin, MÉDECINS, APOTHICAIRES et CHARLATANS

 

CHŒUR et DÉFILÉ.

Air du Marché des Innocents.

Nous arrivons, nous sommes des savants.

Appelez-nous, si vous êtes souffrants :

Nous guérissons depuis le mal de dents

Jusqu’aux maux les plus grands.

BEC DE MIEL.

C’est un beau coup d’œil.

UN HÉRAUT D’ARMES, annonçant.

Le roi !...

REPRISE DU CHŒUR.

Nous arrivons, nous sommes des savants, etc.

Alzéador paraît. Tout le monde s’incline.

ALZÉADOR.

Bonjour... bonjour... je suis trop fatigué pour vous saluer...

À part.

Mon Dieu ! que c’est éreintant de ne pas dormir !...

Appelant.

Bec de Miel !...

BEC DE MIEL, s’approchant.

Sire !...

ALZÉADOR.

Je dois avoir les yeux rouges... Parle-moi franchement.

BEC DE MIEL.

Sire, ils sont bleu d’azur...

ALZÉADOR, à part.

Très gentil, celui-là... c’est mon flatteur... et comme il flatte très bien, j’en ai fait mon premier conseiller. Je lui donne quarante sequins par mois pour me dire des choses agréables...

Haut.

Je tiens à conserver ma fraîcheur... J’attends aujourd’hui même la princesse Rhomboïde... fille du grand roi Flic Flac de Rhadamar... Ils viennent tous deux me demander en mariage...

BEC DE MIEL.

La princesse n’est pas dégoûtée... Un prince fait au moule.

ALZÉADOR.

Ta parole d’honneur ?

BEC DE MIEL.

Ma parole d’honneur !

ALZÉADOR, à part.

Très gentil... je l’augmenterai...

Haut.

Mon Dieu !... que c’est ennuyeux de ne pas dormir... surtout quand on va se marier...

BEC DE MIEL.

Sire... voici votre consultation...

ALZÉADOR.

Ah ! oui... les plus célèbres médecins du royaume.

Aux médecins.

Approchez, charlatans !...

LES MÉDECINS, s’approchant.

Sire !...

ALZÉADOR.

Je vous préviens que je ne crois pas à la médecine... Je suis un prince philosophe... Cependant, si vous me guérissez, je vous couvrirai de châteaux et de diamants...

LES MÉDECINS, s’inclinant.

Ah ! sire !

ALZÉADOR.

Mais si dans huit jours, vous ne m’avez pas rendu le sommeil, vous serez tous pendus !...

LES MÉDECINS.

Pendus !

ALZÉADOR.

Comme ceux qui vous ont précédés... J’ai, au bout de mon parc, une petite allée de platanes qui ne sert qu’à ça...

LES MÉDECINS.

Comment !

ALZÉADOR.

Ils sont déjà cinq... il y a encore de la place !

Air : T’en souviens-tu ?

Voilà leur sort ! qu’il vous serve d’exemple !

Soyez, messieurs, plus heureux aujourd’hui !

Je vais les voir parfois... je les contemple...

Ces bons docteurs qui ne m’ont pas guéri.

Loin du tumulte et des regards profanes,

Se balançant près des massifs touffus,

Ils sont là-bas, dormant sous les platanes,

Et leurs clients ne les réveillent plus.

Ils sont là-bas, dormant sous leurs platanes,

Et leurs clients ne les réveillent plus.

Je veux dormir... ou vous serez pendus.

LES MÉDECINS, s’inclinant.

Ah ! sire !...

ALZÉADOR.

Maintenant, voici ma langue... mon pouls... Faites votre affaire...

Il tire la langue et tend le bras.

UPSILON.

Parlez le premier, seigneur Delta...

DELTA.

Après vous, seigneur Upsilon !...

ALZÉADOR.

Ah çà !... avez-vous bientôt fini avec vos politesses !...

ALPHA.

Veuillez nous dire d’abord, sire, comment ont commencé vos insomnies !

ALZÉADOR.

C’est bien simple... J’étais à la chasse... Je n’avais rien tué... J’étais ce qu’on appelle bredouille... mais je mourais de faim... J’avise une cabane de charbonnier... J’entre... Rien à manger... Alors j’aperçois un oiseau de nuit sur un arbre... Je le tue... On me le fait cuire, je le mange...

UPSILON.

C’est très grave !...

TOUS LES MÉDECINS.

Très grave !...

ALZÉADOR.

Oui, c’est très grave... car cet oiseau était enchanté... Dès la première nuit, il s’est mis à roucouler dans mon estomac, de façon à m’empêcher de dormir... Je fis venir mon médecin ordinaire...

DELTA.

Mais je ne le vois pas ici...

ALZÉADOR.

Non... Il est accroché... troisième platane... à gauche... Cet âne... il est mort, on peut dire la vérité... Cet âne écouta avec la plus grande attention le ramage de mon oiseau, et me dit : « C’est un mâle, il appelle sa femelle... donnons-lui une femelle, et il se tiendra tranquille... » On me fit cuire une femelle, je la mangeai... Mais depuis ce moment, c’est un concert d’amour perpétuel dans mon estomac... Tenez... les entendez-vous !... Ils marivaudent.

On entend un ramage d’oiseaux.

UPSILON, écoutant.

Très curieux !...

TOUS LES MÉDECINS.

Très curieux !...

ALZÉADOR, se tapant sur le ventre.

Voulez-vous vous taire !... Voulez-vous vous taire !... C’est comme ça toutes les nuits... Impossible de dormir !...

ALPHA.

Le cas est nouveau !

DELTA.

Très intéressant !...

ALZÉADOR.

Ce qui m’inquiète, c’est que nous touchons au printemps... Ils vont faire des petits... Je les entends pondre... et alors, au lieu de deux, j’en aurai vingt... Me voilà transformé en volière...

ALPHA.

Mais ils ne chantent pas continuellement... Ils doivent se reposer...

ALZÉADOR.

Oui... quand ils mangent... Aussi, je n’ai trouvé qu’un moyen de les faire taire... C’est de leur passer de la nourriture par cet orifice...

Il montre sa bouche.

Seulement, nous n’avons pas les mêmes goûts... et quand par hasard je veux m’offrir un verre de madère, ou un petit plat sucré, ils s’insurgent... Ils font un tapage là-dedans...

UPSILON.

Qu’est-ce qu’ils aiment ?

ALZÉADOR.

Pouah !... quelque chose d’odieux... Ils n’aiment que la panade... faite avec de la farine de millet... moi, je la déteste...

ALPHA.

Ce n’est pas malsain...

ALZÉADOR.

Non... mais c’est embêtant pour un prince philosophe... qui aime les sucreries, de se gorger de panade au millet...

ALPHA.

Sire, nous vous guérirons.

ALZÉADOR.

Dans votre intérêt, je vous le conseille...

DELTA.

Nous allons d’abord vous ausculter. Sire, veuillez vous étendre sur cette table...

ALZÉADOR, à part.

Qu’est-ce qu’ils vont me faire ?

Les domestiques ont placé, au milieu du théâtre, une table sur laquelle ils étendent Alzéador. Les médecins l’entourent, et l’auscultent en lui frappant sur le ventre, sur la poitrine et sur l’estomac.

Chœur.

LES MÉDECINS et LES CHARLATANS.

Air des Cailloux. (Voyage en Chine.)

Auscultons,

Percutons,

Écoutons,

Voilà la méthode

Facile et commode

Qui nous fera découvrir

Le vrai moyen de vous guérir.

BEC DE MIEL.

Ô science divine !

À pas de géant

Même en médecine

On marche à présent.

Quel progrès extrême !

On mourra toujours,

Malgré son secours,

On meurt tous les jours,

On mourra toujours.

ALZÉADOR.

Prenez garde... vous allez les réveiller...

ALPHA, aux domestiques.

Retournez Sa Majesté...

On retourne Alzéador qui se trouve couché sur le ventre. Les médecins recommencent à l’ausculter.

REPRISE DU CHŒUR.

Auscultons, etc.

ALZÉADOR.

Aïe !... vous me chatouillez !

ALPHA.

Votre Majesté veut-elle nous faire l’honneur de tousser ?

ALZÉADOR.

Mais je n’en ai pas envie.

BEC DE MIEL.

Sire... votre peuple vous en prie.

Il s’incline vers le dos d’Alzéador qui tousse.

La noble posture !

Nous sommes ici

Heureux, je vous jure,

De vous voir ainsi.

Ah ! toussez encore !

Votre voix sonore

Nous va, monseigneur,

Jusqu’au fond du cœur.

Pour votre flatteur,

Toussez, monseigneur.

Ensemble.

LE ROI.

Bah ! toussons,

Retoussons.

BEC DE MIEL.

Quels beaux sons !

Écoutons.

LES MÉDECINS.

Auscultons,

Percutons,

Écoutons.

UPSILON.

Parfait !... Parfait... nous voyons clair...

Alzéador se relève, et reste assis sur la table, en face du public.

DELTA.

Sauf meilleur avis, voici mon opinion. C’est de prendre le taureau par les cornes...

ALZÉADOR, à part.

De qui parle-t-il ?

DELTA.

C’est-à-dire que nous devons avant tout faire périr ces oiseaux...

ALZÉADOR.

Ah ! c’est une bonne idée !...

À part.

Il est très fort, celui-là !...

Haut.

Mais par quels moyens le faire périr ?

DELTA.

Ici je passe la parole au seigneur Upsilon... qui est un homme pratique...

UPSILON.

Mon sentiment serait d’introduire dans la panade un fort mélange d’arsenic et de ciguë...

ALZÉADOR.

De l’arsenic... Eh bien ?... Et moi ?

UPSILON.

Quoi ?

ALZÉADOR.

Si vous m’imbibez d’arsenic ?...

DELTA.

Sire, l’arsenic a ses audaces !...

ALZÉADOR.

Et moi... j’ai mes platanes...

ALPHA.

J’oserai proposer une médication moins violente et tout aussi certaine...

ALZÉADOR.

Parlez !

ALPHA.

J’ai longtemps étudié les mœurs des oiseaux de nuit et je suis arrivé à constater que ces animaux cessaient de chanter dès que paraissait la lumière du jour...

ALZÉADOR.

C’est vrai !

ALPHA.

Or, l’estomac de Sa Majesté n’étant pas éclairé...

ALZÉADOR, à part.

Est-ce qu’il voudrait y établir le gaz ?...

ALPHA.

Ces oiseaux se croient toujours dans la nuit, et ne cessent pas de chanter.

DELTA.

Très logique.

ALPHA.

Donc, je propose d’ouvrir immédiatement dans l’estomac du roi, une espèce de petite lucarne... un jour de souffrance...

ALZÉADOR, bondissant.

Arrêtez !... J’admets le jour... mais pas la souffrance !... cherchez autre chose...

UPSILON.

Alors, pour traiter Sa Majesté, nous ne voyons plus que l’hygiène. Un régime endormant... Lire des traités sur l’agriculture.

DELTA.

Entendre des tragédies.

ALPHA.

Et comme nourriture du lait de marmotte, des beefsteaks de marmotte, du bouillon de marmotte...

ALZÉADOR.

J’aime mieux ça que la lucarne...

ALPHA.

Ensuite le roi se livrera à des exercices violents et agricoles... Il portera des fardeaux... et la fatigue amènera certainement le sommeil.

DELTA et UPSILON, approuvant.

Certainement...

ALZÉADOR.

Tiens !... Si je labourais... ça m’éreinterait, et le soir...

ALPHA.

Très bien...

DELTA.

Excellent !

UPSILON.

Parfait !

ALZÉADOR.

Il y a longtemps que je n’ai visité ma ferme du Grand Maïs. J’y vais...

Aux personnes de sa cour.

Suivez-moi, messieurs mes conseillers...

Revenant sur ses pas.

Un instant ! On m’a recommandé de porter des fardeaux... J’emporte la table...

Il prend la table sur son dos.

Ensemble.

LE ROI.

Fatiguons-nous par des travaux,

C’est l’ordonnance

Qui va, je pense,

Me délivrer de tous mes maux.

TOUS LES AUTRES.

Fatiguez-vous par des travaux,

C’est l’ordonnance

Qui va, je pense,

Vous délivrer de tous vos maux.

Alzéador sort avec la table sur son dos, suivi de tout le cortège. Le décor change.

 

 

Troisième Tableau

 

LA FERME DU GRAND MAÏS

 

Le théâtre représente un intérieur de cour de ferme. À gauche, un manège à battre le grain. À droite, l’entrée et les bâtiments de la ferme avec grenier et poulie. Au fond, grande porte charretière, un moulin, etc. Au changement de décor, la ferme est en activité ; le manège tourne, mis en mouvement par un âne ; un homme armé d’une fourche tend des bottes de foin à un autre qui est dans le grenier. Un paysan porte sur son dos des sacs de grains, etc. Tableau animé.

 

 

Scène première

 

PAYSANS, PAYSANNES, puis MATHURIN

 

CHŒUR.

Air du Tic-Tac. (Marie d’Hérold.)

Allons, courage,

Pressons l’ouvrage,

Tout nous présage

Riches moissons,

L’année est bonne ;

Le maître ordonne,

À sa personne

Obéissons.

Du moulin le tic-tac

Au loin résonne...

Le ruisseau fait Flic Flac

Et le moulin tic tac

Tic tac, tic tac, tic tac.

Tic tac, tic tac.

MATHURIN, sortant de la ferme. Aux paysans et aux paysannes.

Allons, mes enfants, v’là l’heure d’aller manger la soupe...

Aux charretiers.

Arrête le manège, et mets les bêtes à l’écurie... Venez, vous autres.

REPRISE DE L’ENSEMBLE.

Du moulin, etc.

Le chœur s’éteint doucement sur la sortie générale des paysans qui suivent Mathurin dans la ferme. Le bruit du moulin cesse.

 

 

Scène II

 

ZILDA, BOBINO

 

La meule de foin s’entrouvre, et laisse sortir Zilda, vêtue en paysanne, et Bobino.

ZILDA, regardant autour d’elle, puis examinant son costume.

Air.

D’un mystère étrange

Subissant la loi,

Je sens que tout change,

Que tout change en moi.

Ah ! pour ma pauvre âme

Regret éternel !

Me voilà donc femme,

Moi, fille du ciel.

Triste et solitaire,

Sort inattendu !

Où trouver sur terre

Le bonheur perdu ?...

D’un mystère étrange, etc.

Parlé.

Où sommes-nous, depuis si longtemps que nous traversons les espaces ?

BOBINO.

Te voici arrivée... Tu es dans les États du roi Alzéador... ma mission est terminée...

ZILDA.

Vous allez me quitter ?...

BOBINO.

Il est inutile de m’interrompre... on m’a confisqué mon cornet, et je n’entends pas un mot de ce que tu dis... Il me reste à te rappeler les conditions que tu dois accomplir pour retourner dans le palais des songes...

Tirant un papier de sa poche.

Attends... Je les ai écrites pour ne pas les oublier...

Lisant.

Primo : Épouser le prince Alzéador...

ZILDA.

Comment voulez-vous que j’y parvienne... une paysanne... que personne ne connaît...

BOBINO.

Tu as la rage de m’interrompre... Après ça, tu es femme... soulage-toi... As-tu fini ?

ZILDA.

Oui.

BOBINO.

Je continue... Secundo : Te faire donner un soufflet par le roi quand tu seras sa femme...

Lui donnant le papier.

Voilà ton programme.

ZILDA.

Le soufflet ! ce n’est pas difficile... mais me faire épouser...

BOBINO.

Mais puisque je ne t’entends pas... As-tu fini ?...

ZILDA.

Oui...

BOBINO.

Maintenant, je dois te prévenir que tu as été douée de tous les charmes, de toutes les grâces, de toutes les séductions... Un cadeau de notre roi avant notre départ...

ZILDA.

Ah ! c’est gentil...

BOBINO.

Pour rendre ta mission sur terre plus difficile... car, loin de te battre, les hommes se rouleront à tes pieds...

ZILDA.

Ah ! diable !... Et mon soufflet ?...

BOBINO.

Tiens, moi-même... malgré mes cent vingt-deux ans...

ZILDA.

Quoi ?

BOBINO.

Je me sens attiré vers toi comme vers un abîme de fleurs...

Il cherche à lui prendre la taille.

ZILDA, le repoussant.

Veux-tu finir, vieux sourd...

BOBINO.

Le charme opère...

Duo.

Montre-toi docile,

Un seul mot d’amour, s’il te plaît.

ZILDA.

C’est bien inutile,

Vous n’avez pas votre cornet.

BOBINO.

Un seul baiser, je t’en conjure,

Quand nous allons nous séparer.

ZILDA, à part.

La clef qu’il porte à sa ceinture,

Si je pouvais m’en emparer.

BOBINO, avec transport.

Viens que je te donne

Un baiser, mignonne...

ZILDA, tendant sa joue.

Vous le voulez absolument...

BOBINO, après l’avoir embrassée.

Quel feu me dévore !

Que c’est doux !... Encore !...

Zilda tend l’autre joue, et pendant que Bobino l’embrasse, elle décroche la clef des songes qui pend à la ceinture de Bobino.

ZILDA, à part, cachant la clef.

Je la tiens... J’ai mon talisman.

BOBINO, revenant vers elle.

Montre-toi docile,

Un seul mot d’amour, s’il te plaît.

ZILDA.

C’est bien mutile,

Vous n’avez pas votre cornet.

BOBINO.

Adieu, méchante !... adieu, friponne...

S’en allant.

Ah ! j’emporte du bonheur pour l’éternité !

Il sort.

 

 

Scène III

 

ZILDA, puis MATHURIN

 

ZILDA, seule.

La clef des songes !... Elle est à moi !

MATHURIN, dans la coulisse, appelant.

Ohé ! Pierre !...

ZILDA.

Quelqu’un !...

Elle cache vivement la clef.

 

 

Scène IV

 

ZILDA, MATHURIN

 

MATHURIN, paraissant à la porte de la ferme et apercevant Zilda.

Ah ! sacrebleu !... Qu’est-ce que je vois ? une étoile qui est tombée dans ma cour...

ZILDA, à part.

Qu’est-ce qu’il a à me regarder, ce grand bêta ?

MATHURIN.

Ah ! ne bougez pas... mam’zelle...

L’admirant.

Mon Dieu ! que vous êtes belle et bien fagotée...

ZILDA, à part.

Ah ! je comprends... ma séduction qui opère...

MATHURIN.

Et d’où que vous venez ?... ousque vous allez ?...

ZILDA.

D’où je viens... où je vais...

Prenant le ton campagnard.

Air.

J’arrivions d’un pays

Qu’est ben loin, j’vous le jure...

Sans parents, sans amis,

J’allions à l’aventure.

Et voilà,

Oui-da,

Je n’en savions pas plus long qu’ça.

MATHURIN.

Et pourquoi que vous êtes partie ?

ZILDA.

L’bourgeois m’asticotant,

Un jour j’eus la main leste...

M’fallut fair’mon paquet

Sans demander mon reste.

Et voilà.

MATHURIN.

Est-elle pimpante !...

Avec détermination.

Mam’zelle... je suis veuf... j’ai quatre enfants... cinq vaches et un mulet... Je mets tout ça à vos pieds... Voulez-vous t’être ma femme ?

ZILDA.

Ah ! je vas vous dire... j’ai quelqu’un en vue...

MATHURIN.

Ah !

ZILDA.

Je ne peux pas épouser tout le monde.

MATHURIN.

Naturablement...

ZILDA.

Dites-moi... connaissez-vous le roi Alzéador ?

MATHURIN.

C’te ferme est à lui... La ferme du Grand Maïs.

ZILDA.

Ah !... Et le château est-il loin d’ici ?

MATHURIN.

Un bon petit quart d’heure...

L’admirant.

Oh ! mam’zelle, restez avec nous... vous ne ferez rien et je vous paierai très cher.

ZILDA, riant.

Vraiment...

MATHURIN.

C’est convenu... Je vas vous faire arranger la plus belle chambre de la maison... la mienne...

ZILDA.

Par exemple !...

MATHURIN.

Ne craignez rien... Je suis un honnête homme... Je coucherai dans l’étable.

Il rentre dans la ferme.

 

 

Scène V

 

ZILDA, puis BOBINO

 

ZILDA.

Me voici déjà logée près du château.

BOBINO, rentrant et cherchant par terre.

Saprelotte !... Qu’est-ce que j’ai donc fait de ma clef ?

Il regarde dans le foin.

ZILDA, à part.

Cherche... va... cherche...

BOBINO, à Zilda.

Tu n’as pas vu ma clef ?

ZILDA.

Non.

BOBINO.

Hein ?...

ZILDA, lui criant dans l’oreille.

Je ne l’ai pas vue !

BOBINO.

Elle était là... à ma ceinture !... Elle se sera peut-être décrochée à Bagdad, ou à Chandernagor... je vais donner un coup de pied jusque-là... Pourvu qu’elle ne soit pas tombée au fond de la mer... C’est que j’en réponds sur ma tête... Jamais je n’oserai remonter là-haut sans ma clef... Et les petits songes qui sont enfermés... Ils doivent faire une vie de polichinelle !

À Zilda.

Adieu ! Adieu !...

Il sort vivement par le fond.

ZILDA.

Bon voyage !...

Musique brillante au-dehors.

 

 

Scène VI

 

ZILDA, MATHURIN, LES GENS DE LA FERME, puis ALZÉADOR, suivi de ses conseillers, FADINAS, TOUCHE À TOUT, puis UN HÉRAUT

 

MATHURIN, sortant avec tous les gens de la ferme.

De la musique ! des fanfares !...

Regardant à la porte du fond.

Ah ! jarnigué !... c’est le roi qui s’avance...

ZILDA.

Le roi Alzéador ?

MATHURIN.

Avec les seigneurs de sa cour... Il vient ici... Qu’est-ce qu’il porte donc sur la tête ?

Alzéador entre suivi de ses conseillers. Il porte sur sa tête la table du tableau précédent.

Chœur.

PAYSANS et PAYSANNES.

Honneur ! honneur !

À Monseigneur !

Il vient ici

Préférant aujourd’hui

Aux splendeurs du royaume

Notre humble toit de chaume !

Honneur ! honneur !

À Monseigneur !

ALZÉADOR, se débarrassant de sa table.

Il se peut que cela procure le sommeil... mais comme coiffure, c’est gênant...

ZILDA, à part.

Voilà donc mon futur époux... mais pourquoi se promène-t-il avec une table sur la tête ?

ALZÉADOR.

Ah çà ! où est mon fermier ?

MATHURIN, s’avançant.

Sire...

ALZÉADOR, l’examinant.

C’est donc ça qu’on appelle un paysan... un animal qui dort huit heures de suite sans s’éveiller... Tourne-toi...

MATHURIN.

Sire, je n’oserai jamais...

ALZÉADOR, avec autorité.

Tourne-toi...

Mathurin lui tourne vivement le dos.

Eh bien !... Je ne vois pas de différence avec les autres... Maintenant, écoute-moi... Je suis venu ici pour me livrer à des exercices violents... Je veux labourer... mais d’abord, fais-moi servir une tasse de lait de marmotte...

MATHURIN, étonné.

S’il vous plaît ?

ALZÉADOR.

Je te demande une tasse de lait de marmotte...

MATHURIN.

Je ne connais pas ça... Je n’avons que du lait de vache...

ZILDA, s’avançant.

Sire, je crois pouvoir vous en procurer.

ALZÉADOR, l’examinant.

Ah ! c’est donc ça qu’on appelle une paysanne... Ne te tourne pas. Regarde-moi... des yeux charmants... des dents... des cheveux... et un pied...

À un conseiller.

Elle me trouble !...

D’une voix très douce à Zilda.

Tu disais donc, enfant, que tu pourrais me procurer du lait de marmotte ?

ZILDA.

Je connais dans la montagne une mère qui a des petits.

ALZÉADOR, à part.

Elle a un organe enchanteur... Il me semble entendre jouer de la flûte...

Haut.

Comment t’appelles-tu ?

ZILDA.

Zilda !

ALZÉADOR.

Eh bien, Zilda, tu viendras toi-même, dans mon palais, m’apporter ce précieux breuvage... J’ai beaucoup de petites choses à te dire...

ZILDA, saluant.

À vos ordres, sire.

Elle sort.

ALZÉADOR, à lui-même.

Heureux les princes qui n’ont pas oublié leur cœur sur les marches du trône !...

UN CHARRETIER, entrant, tenant un âne par la bride.

V’là l’âne... Bourgeois, faut-il faire marcher la mécanique ?

ALZÉADOR, repoussant l’âne qui lui marche sur les pieds.

Prends donc garde, animal... De quelle mécanique parles-tu ?

LE CHARRETIER.

Eh bien ! ce manège qui sert à battre le grain...

Il va atteler l’âne à la barre du manège.

ALZÉADOR.

Ça doit être fatigant, cet exercice-là ?

MATHURIN.

Ah ! je vous en réponds... Quand l’âne est malade, c’est moi qui le remplace... Le soir, j’ons une crâne envie de dormir...

ALZÉADOR.

Juste !... voilà mon affaire... Attelle-moi.

TOUS.

Comment ?

ALZÉADOR.

Attelle-moi... avec mes conseillers...

LES CONSEILLERS.

Mais, sire...

ALZÉADOR.

Messieurs, l’agriculture manque de bras... D’ailleurs, il n’est pas mauvais qu’on voie de temps en temps un prince battre le grain pour son peuple. Qu’on nous attelle... Je le veux...

CHŒUR.

Obéissons, puisqu’il l’ordonne...

Vit-on jamais sous le soleil

Un prince venir en personne

S’imposer un travail pareil !...

Pendant le chœur, on attache le prince et les conseillers au manège, où se trouve déjà l’âne.

LE CHARRETIER.

Y êtes-vous ?

ALZÉADOR.

Oui...

LE CHARRETIER, donnant un coup de fouet.

Hue !

ALZÉADOR.

Aïe !... prends donc garde !

Le manège marche.

LE CHARRETIER.

Hue !

ALZÉADOR.

Tape sur l’âne... tape sur les autres... mais pas sur moi...

Le manège fait plusieurs tours.

Ça marche... c’est éreintant... mais ça marche.

UN HÉRAUT D’ARMES, entrant.

Sire... on vous demande...

ALZÉADOR, tournant toujours.

Je ne reçois pas... Je suis en affaire...

LE HÉRAUT.

C’est la princesse Rhomboïde qui arrive avec son père.

ALZÉADOR.

Ma fiancée !

LE HÉRAUT.

Elle se rendait au palais, mais ayant appris que Sa Majesté était à la ferme...

ALZÉADOR, criant.

Arrêtez !... Dételez-moi !

LES CONSEILLERS.

Dételez-nous !...

MATHURIN.

Tout de suite... Ah ! bigre ! La chaîne est fermée avec un cadenas... et Pierre a emporté la clef...

Appelant.

Ohé ! Pierre !

ALZÉADOR et LES CONSEILLERS, appelant à tue-tête.

Ohé ! Pierre ! Ohé ! Pierre !...

 

 

Scène VII

 

LES MÊMES, FLIC FLAC, RHOMBOÏDE

 

Flic Flac entre en donnant le bras à la princesse sa fille, il est suivi de paysans et de paysannes.

FLIC FLAC.

C’est moi... grand et puissant monarque Flic Flac de Rhadamar... et grande et puissante damoiselle princesse Rhomboïde, ma fille.

Tout le monde s’incline.

Où est le prince, votre maître ?

RHOMBOÏDE.

Mon beau fiancé !

ALZÉADOR, à part.

Puisqu’on ne trouve pas la clef... ce n’est pas une raison pour rater la présentation...

Haut.

Par ici... par ici...

FLIC FLAC et RHOMBOÏDE, l’apercevant.

Comment ? Lui !...

ALZÉADOR.

Moi, grand et puissant Alzéador... Roi du Ténériffe, de Mosquita, de Purpurea, de Podaillenval, et autres lieux... Dans ce moment, princesse, j’attends la clef pour me précipiter à vos genoux...

RHOMBOÏDE.

Ah ! prince !

À part.

Il n’est pas mal...

Bas à son père.

Mais pourquoi est-il attelé en compagnie d’un âne ?...

FLIC FLAC, à part.

En effet... C’est étrange !

ALZÉADOR.

Maintenant, permettez-moi de vous présenter les principaux personnages de ma cour... Le seigneur Touche à Tout... C’est mon grand muphti... il parle toutes les langues. C’est lui qui est chargé de causer avec les ambassadeurs étrangers.

Au charretier.

Hue !... un petit tour !...

Le manège tourne et amène Touche à Tout sur le devant.

TOUCHE À TOUT, saluant.

Grand prince... Puissante princesse...

ALZÉADOR.

Maintenant, mon troisième grand vizir, celui qui est chargé d’apprendre à lire et à écrire à ceux qui aiment ça...

Au charretier.

Hue ! un petit tour !...

Le manège tourne. L’âne se trouve sur le devant.

FLIC FLAC, étonné et saluant.

Comment ?... Vous avez confié l’éducation de votre peuple...

ALZÉADOR.

Non... ce n’est pas celui-là... Hue ! hue !

Le manège tourne et place Fadinas sur le devant.

Le voilà !

FADINAS, saluant.

Grand prince... Puissante princesse... Croyez que mon admiration...

Le manège tourne et ramène Alzéador sur le devant, près de Rhomboïde.

ALZÉADOR.

Princesse !... en attendant cette clef qui n’arrive pas... permettez-moi de vous dire tout ce que je sens là... au fond du cœur...

À part.

C’est une forte fiancée...

RHOMBOÏDE.

Allez, prince... je vous écoute avec indulgence...

ALZÉADOR.

Princesse, vous ne pouvez pas me juger dans ce brancard... peu propice aux amours...

RHOMBOÏDE, lui donnant une tape.

Ah ! c’est bien vrai...

FLIC FLAC, sévèrement.

Ma fille !...

ALZÉADOR, à part.

Elle est gaie...

Haut.

Mais quand vous me connaîtrez, vous trouverez en moi une nature passionnée... fougueuse... volcanique...

L’âne marche et fait tourner le manège qui contrarie le Roi au milieu de sa déclaration.

Arrêtez !... Arrêtez !...

TOUS.

Arrêtez !... Arrêtez !...

CHŒUR.

Air du Lac des fées.

Ah ! quelle affreuse aventure !

Il va, la chose est sûre,

Être entraîné,

Broyé

Ah ! quelle affreuse aventure,

Sauvons tous Monseigneur

D’un tel malheur !

Tout le monde se précipite pour arrêter le manège. Rhomboïde est entraînée. Le décor change.

 

 

Quatrième Tableau

 

LA PANADE DU PRINCE

 

Le théâtre représente un boudoir élégant dans le palais d’Alzéador.

 

 

Scène première

 

FLIC FLAC, puis UN DOMESTIQUE, puis BEC DE MIEL

 

FLIC FLAC, entrant et parlant à la cantonade.

Dépêche-toi, ma fille !... et ne te serre pas trop !...

Au public.

En revenant de la ferme du Grand Maïs, Rhomboïde a désiré faire un bout de toilette... Elle n’a vu son fiancé qu’attelé... et elle l’aime déjà... C’est du phosphore que cette fille-là.

Air de Prosper et Vincent.

C’est du phosphore que cette fille-là,

Rantanplan,

Je suis bon enfant,

Bon vivant,

Mais quand la colère

M’exaspère,

Rantanplan,

J’ai du tintouin. (bis)

Oui, je suis comme un crin.

Ma fille n’est plus une femme.

C’est un tison des plus ardents ;

Au moindre mot elle s’enflamme

À la calmer je perds mon temps.

Mon gendre est un monsieur sans-gêne,

Le bonhomme ne me va pas,

Mais quand ma fille sera reine,

Nous le ferons marcher au pas.

UN DOMESTIQUE, paraissant.

Grand roi, un messager se présente de la part du prince Alzéador.

FLIC FLAC.

De la part de mon gendre !... Qu’il entre !...

BEC DE MIEL, entre et salue.

Grand roi... Le prince, mon maître, est entre les mains de ses coiffeurs... Et en attendant qu’il se présente lui-même, il a daigné jeter les yeux sur moi pour faire la cour à la princesse... par procuration...

Lui tendant un papier.

Voici la lettre qui m’accrédite...

FLIC FLAC.

Ma fille est à sa toilette... mais je la représente... par procuration... Allez... Ce sera absolument la même chose.

BEC DE MIEL.

Pardon... Si Sa Sérénité voulait prendre d’abord connaissance de la lettre...

FLIC FLAC.

C’est juste...

Haut.

« J’autorise par ces présentes mon fidèle serviteur, Bec de Miel, à exprimer à la princesse tout ce que j’éprouve pour elle... Il entretiendra dans son cœur une douce chaleur, par ses propos galants, soupirs, regards tendres, aveux timides, traits d’esprit... Il passera jusqu’au baisement de main inclusivement... Défense d’aller plus loin ! Signé : le prince Alzéador. »

Parlé.

C’est très bien... vos pouvoirs sont en règle... Je vais chercher la princesse.

Il sort.

BEC DE MIEL, seul, sautant de joie.

Je suis très content de ma mission... je ne connais pas la princesse... Je ne connais que son portrait... une créature poétique... mince... légère... Oh ! oui, j’irai jusqu’au baisement de main... inclusivement.

 

 

Scène II

 

BEC DE MIEL, FLIC FLAC, RHOMBOÏDE, puis UN CHAMBELLAN

 

FLIC FLAC, entre donnant la main à Rhomboïde qui baisse les yeux.

Nous voici...

BEC DE MIEL, saluant Rhomboïde.

Madame...

À part.

C’est la maman !

FLIC FLAC, à Bec de Miel.

Eh bien ! allez...

BEC DE MIEL.

Quoi ?

FLIC FLAC.

C’est ma fille... Exécutez vos instructions... à la lettre...

BEC DE MIEL, à part.

Ah ! saprelotte ! Elle est mûre et épaisse... Enfin !... Je saurai faire mon devoir !...

Il met la main sur son cœur et pousse un soupir en regardant Rhomboïde.

Ah !

RHOMBOÏDE, laissant échapper un petit soupir et baissant les yeux.

Ah !

FLIC FLAC.

Ça va très bien...

BEC DE MIEL.

Princesse !... Je suis écrasé par votre présence...

RHOMBOÏDE.

 Remettez-vous, jeune homme...

BEC DE MIEL.

On m’a donné la mission de vous plaire... Je succombe sous le poids d’une pareille entreprise...

RHOMBOÏDE, à part, l’examinant.

Il est très gentil, ce gamin-là...

BEC DE MIEL, se montant à froid.

Tant de grâces... de beauté... Ah ! je remercie le ciel de m’avoir donné une couronne pour la déposer à vos pieds...

RHOMBOÏDE, à part.

Il a des couleurs comme une petite pomme d’api.

BEC DE MIEL.

Envoyé par le prince, mon maître...

RHOMBOÏDE, avec impatience.

Ah ! laissons là votre maître...

D’une voix très douce.

Comment vous appelez-vous ?

BEC DE MIEL.

Bec de Miel... Je suis orphelin !...

RHOMBOÏDE.

Si jeune... Pauvre enfant...

Lui donnant de petites tapes sur la joue.

Bec de Miel, vous m’intéressez...

FLIC FLAC, intervenant.

Ma fille... de la tenue...

RHOMBOÏDE.

Nous suivons les instructions du prince.

À Bec de Miel, en lui tendant sa main à baiser.

Allons, enfant... accomplissez votre mission...

BEC DE MIEL.

Oui... mais défense d’aller plus loin.

Il lui embrasse la main.

UN CHAMBELLAN, annonçant.

Le prince Alzéador.

BEC DE MIEL, à part.

Ah ! je ne suis pas fâché d’être relevé de ma faction.

 

 

Scène III

 

LES MÊMES, ALZÉADOR, DEUX CHAMBELLANS, puis UN HÉRAUT

 

ALZÉADOR, entrant. Il porte un riche costume de cour. Il est frisé extraordinairement.

Eh bien ? où en sommes-nous ?

À Rhomboïde, lui désignant Bec de Miel.

Êtes-vous contente du petit ?

RHOMBOÏDE.

Oh ! Oui.

BEC DE MIEL.

Sire, nous venons de terminer le baisement de main...

ALZÉADOR.

J’arrive bien... Maintenant, c’est mon tour...

À Rhomboïde.

Princesse, je crois vous avoir dit que j’étais d’une nature fougueuse.

Ici les oiseaux se mettent à chanter.

FLIC FLAC.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

RHOMBOÏDE.

Écoutez...

ALZÉADOR.

C’est mon premier chambellan qui a des absences...

Au Chambellan.

Sortez !...

Le Chambellan sort. À part, se frappant sur l’estomac.

Ces animaux-là ne vont pas me laisser tranquille...

Haut.

Où en étais-je ?... Ah ! Princesse, je crois vous avoir dit que j’étais d’une nature fougueuse...

Les oiseaux recommencent leur chant.

FLIC FLAC.

Encore !

RHOMBOÏDE.

Il y a des merles ici.

ALZÉADOR, à part.

Ils ont faim !...

Haut.

Ça ne peut être que mon second chambellan... Sortez !...

Le deuxième chambellan sort.

RHOMBOÏDE.

Prince... continuez.

ALZÉADOR.

Oui...

À part.

C’est ennuyeux de faire une déclaration avec accompagnements de couic-couic...

Haut.

Princesse, je crois vous avoir suffisamment dit que j’étais d’une nature fougueuse... mais j’ai un défaut... il faut que je vous l’avoue...

RHOMBOÏDE.

Lequel ?

ALZÉADOR.

Je ne dors pas... Impossible de dormir...

RHOMBOÏDE, baissant les yeux.

Oh ! cela ne m’effraie pas...

ALZÉADOR.

Vraiment, princesse... Vous consentiriez...

Les oiseaux recommencent à chanter plus fort.

Ah ! va te promener !...

FLIC FLAC, secouant les rideaux.

Mais où sont-ils ?

RHOMBOÏDE.

Ouvrons les fenêtres... qu’ils s’en aillent...

ALZÉADOR.

Non... je sais qui... C’est Bec de Miel, il a une infirmité...

RHOMBOÏDE.

Ah ! quel dommage !...

ALZÉADOR.

Sortez !

Bas à Bec de Miel.

Ces animaux meurent de faim... qu’on m’apporte ma panade au millet...

BEC DE MIEL.

Tout de suite.

Il sort.

ALZÉADOR.

Ah ! maintenant, nous allons être tranquilles... et je vais pouvoir enfin... princesse... vous exprimer sans aucune espèce d’accompagnement... tout ce qu’il y a dans ce cœur...

UN CHAMBELLAN, annonçant.

Le potage de Sa Majesté.

Deux domestiques apportent une. petite table sur laquelle est une soupière.

ALZÉADOR.

Ah ! vous permettez.

Il s’approche de la table, prend une cuiller et mange à même la soupière.

FLIC FLAC.

Comment ! il mange !

RHOMBOÏDE, à part.

Il me plante là !...

ALZÉADOR, à part, mangeant.

Toujours le même potage !... c’est écœurant !...

FLIC FLAC, qui s’est approché de la soupière.

Tiens !... ça a bonne mine... ça sent la farine de lin...

Prenant une cuiller.

Vous permettez ?...

Il mange à la soupière.

RHOMBOÏDE, à part.

Ils ne m’invitent pas...

Mettant la main sur son estomac.

Je sens là un petit creux...

Prenant une cuiller.

Vous permettez ?...

Elle mange.

ALZÉADOR, pendant qu’ils mangent tous les trois à la gamelle.

J’aime ces réunions de famille... où la douce intimité, bannissant la contrainte...

UN HÉRAUT D’ARMES, entrant.

Sire...

ALZÉADOR.

Qu’est-ce que tu veux ?

LE HÉRAUT.

Les bains du roi Flic Flac et de la princesse Rhomboïde sont prêts.

FLIC FLAC.

Un bain !

ALZÉADOR.

C’est l’usage. Dès qu’un étranger arrive dans mes États, on lui offre un bain.

RHOMBOÏDE, à part.

J’aimerais mieux un bon souper.

FLIC FLAC.

Un bain, pour quoi faire ?

ALZÉADOR.

Comment, pour quoi faire ?

À part.

Il est étrange, ce prince.

Haut.

C’est une politesse.

FLIC FLAC.

Je comprends... mais ce n’est pas encore entré dans les mœurs de mon royaume...

Au héraut.

Tu peux prendre les deux bains.

RHOMBOÏDE.

Et les remplacer par un fort jambon.

FLIC FLAC.

Et après, nous irons nous coucher... La nuit vient.

ALZÉADOR.

Ah ! vous dormez, vous ?

FLIC FLAC.

Comme une pioche !

ALZÉADOR.

Heureux monarque !... Allons, bonne nuit !

Morceau.

Au revoir, à demain

La noce et le festin.

Il faut, c’est mon dessein,

Que tout ici marche bon train. (bis)

Au revoir, à demain,

À demain.

 

 

Scène IV

 

ALZÉADOR, puis UN CHAMBELLAN, puis BEC DE MIEL, FADINAS, TOUCHE À TOUT et TROIS AUTRES CONSEILLERS

 

ALZÉADOR, seul.

Minuit ! Qu’est-ce que je vais faire ? Tiens ! Je vais convoquer mon conseil.

Il sonne, un Chambellan paraît.

Faites entrer le conseil !

Le Chambellan sort.

C’est encore ce qui me réussit le mieux... En les écoutant, j’éprouve une espèce d’engourdissement.

LE CHAMBELLAN, entrant et annonçant.

Le conseil !

Bec de Miel entre suivi de Touche à Tout, Fadinas et de trois autres conseillers. Ils portent tous un grand sac en tapisserie sous le bras et entrent en chantant d’un air triste le chœur suivant.

CHŒUR DES CONSEILLERS.

Le sommeil nous sollicite,

Nous serions mieux dans nos lits,

Mais notre roi nous invite :

Occupons-nous du pays.

On apporte une table recouverte d’un tapis vert et des chaises.

ALZÉADOR, tirant sa montre.

Il est minuit un quart... nous avons six petites heures pour nous occuper des affaires du royaume.

BEC DE MIEL.

Mais, sire, il n’y a plus rien à l’ordre du jour.

Il ouvre son sac en tapisserie qui est vide.

FADINAS, même jeu.

Absolument rien...

ALZÉADOR.

N’importe !... Messieurs, prenons place.

Ils s’assoient tous autour de la table.

TOUCHE À TOUT, à part.

Nous serions si bien dans nos lits...

ALZÉADOR, sonnant.

J’ouvre la séance... Messieurs, puisqu’il n’y a rien à l’ordre du jour, nous allons traiter l’importante question des comètes. Qui est-ce qui demande la parole ?...

Tous les Conseillers se sont endormis.

Eh bien ! ils dorment.

Il reprend sa sonnette et carillonne à tour de bras.

LES CONSEILLERS, se réveillant.

Hein ? Quoi ? Présent ! Entrez !

ALZÉADOR.

Nous traitons la question des comètes... vous m’en découvrez continuellement ainsi que des planètes et des étoiles... C’est très gentil de votre part, mais, entre nous, à quoi cela sert-il ?

BEC DE MIEL.

Sire, l’intérêt de la science...

ALZÉADOR.

Je l’encourage, la science... Pour chaque comète que vous découvrez, je vous donne cinquante roupies... Seulement, je crains que vous ne fassiez resservir les mêmes.

TOUS.

Oh ! sire !

ALZÉADOR.

Dame ! moi, je ne m’y connais pas... je suis obligé de m’en rapporter à vous. Vous me dites : Sire, vous voyez bien là-bas... là-bas, cette petite veilleuse... c’est une nouvelle comète... Vlan ! cinquante roupies !... À l’avenir, je demande qu’on leur fasse une marque.

BEC DE MIEL.

Votre Majesté veut-elle me permettre ?...

ALZÉADOR.

C’est entendu... on les marquera... Maintenant, autre question... Je voudrais, à l’occasion de mon mariage, faire quelque chose de grandiose.

FADINAS.

C’est une grande idée... Je l’avais.

ALZÉADOR, à Bec de Miel qui s’endort.

Bec de Miel, vous avez la parole.

BEC DE MIEL.

Moi, sire... je ne l’ai pas demandée.

ALZÉADOR.

Je le sais bien... mais je vous la donne...

Tirant sa montre.

Vous avez encore cinq heures à parler...

BEC DE MIEL, se levant, à part.

Mon Dieu ! que j’ai envie de dormir...

Haut.

Messieurs, puisque nous voilà réunis en conseil privé... de sommeil... depuis quarante-cinq jours...

ALZÉADOR, sévèrement.

Cachez votre esprit... Je n’aime pas les mots !...

BEC DE MIEL.

Excusez-moi... Je suis souffrant... Je propose, à l’occasion du mariage de notre gracieux souverain, d’associer le pays tout entier à ce bonheur de famille, en lui faisant offrir au prince un présent digne de lui et de notre reconnaissance.

TOUS LES CONSEILLERS.

Oui... oui... bravo !

ALZÉADOR, minaudant.

Un présent ?... À moi !... Vraiment, messieurs, vous n’y pensez pas...

TOUCHE À TOUT.

Sire, laissez-vous fléchir.

ALZÉADOR, changeant de ton.

Voyons... Qu’est-ce que vous allez me donner ?

BEC DE MIEL.

Ah ! sire... c’est une surprise... Le conseil va se former en comité secret pour en délibérer...

ALZÉADOR.

En comité secret... Eh bien ! et moi ?

BEC DE MIEL.

Sire... si vous voulez nous faire le plaisir de vous retirer dans vos appartements.

FADINAS.

Nous aurons l’honneur de vous instruire demain de notre délibération.

ALZÉADOR, se levant et se retirant.

Allons, puisque vous le voulez... Surtout, pas de folies...

Il disparaît et reparaît immédiatement.

Si ça ne vous fait rien, j’aimerais bien une statue... Moi, en or... sur un cheval d’argent...

BEC DE MIEL.

Sire... laissez-nous.

ALZÉADOR.

Oui... oui... sur un cheval d’argent... massif !...

Il sort.

 

 

Scène V

 

LES MÊMES, moins ALZÉADOR

 

FADINAS, à Bec de Miel.

Que le diable vous emporte !... Vous allez... nous ruiner...

TOUCHE À TOUT.

Une statue en or... sur un cheval d’argent...

BEC DE MIEL.

Mais non... un prétexte... Ce qu’on appelle un truc pour éloigner le prince... et aller nous coucher.

TOUS.

Ah ! bravo !... Très fort...

FADINAS.

Allons nous coucher.

Ils reprennent leurs sacs et sortent en dansant et en chantant très gaiement.

CHŒUR.

Le sommeil nous invite,

Vite, vite, vite.

Allons tous à gogo,

Allons faire dodo.

Ils sortent.

 

 

Scène VI

 

ALZÉADOR, puis DES DOMESTIQUES, puis LES SIX CONSEILLERS

 

La scène reste un instant vide.

ALZÉADOR, soulevant une portière et passant la tête.

Je n’y tiens plus ! Je veux savoir ce qu’ils vont me donner.

Prêtant l’oreille.

Je n’entends rien... Ils sont tous d’accord... C’est bien drôle !...

Il regarde.

Hein ?... Personne... Ils sont partis !

Il saute sur la sonnette et l’agite violemment. Des domestiques accourent.

Où sont mes conseillers ?

UN DOMESTIQUE.

Sire, ils sont allés se coucher !...

ALZÉADOR.

Qu’on aille les chercher... et qu’on me les ramène dans n’importe quel costume !

Les domestiques sortent en courant.

Dormir, quand je ne dors pas... et ils appellent ça du dévouement !... Les lâches !...

 

 

Scène VII

 

ALZÉADOR, LES SIX CONSEILLERS

 

Bec de Miel et les autres conseillers rentrent en costume de nuit, avec leurs sacs sous le bras, et un bougeoir à la main.

ALZÉADOR, avec colère.

Ah ! vous voilà, messieurs... C’est ainsi que vous travaillez, êtres pusillanimes !...

TOUCHE À TOUT.

Sire !... quarante-cinq nuits sans dormir !...

FADINAS.

Les forces humaines ne peuvent résister...

BEC DE MIEL.

Ma femme me menace de plaider en séparation...

ALZÉADOR.

Eh bien !... Tu en prendras une autre...

BEC DE MIEL.

Pour quoi faire ?

ALZÉADOR.

Allons, messieurs... rouvrons la séance...

FADINAS.

Impossible, sire... nous vous prions de vouloir bien agréer notre démission.

Il dépose son sac en tapisserie sur la table, les autres l’imitent.

ALZÉADOR.

Ah ! c’est comme ça... vous croyez que je suis embarrassé pour vous trouver des remplaçants !... Sortez !... Paresseux !...

Les Conseillers sortent. Arrêtant Bec de Miel.

Pas toi...

BEC DE MIEL.

Mais, sire, je me démets...

ALZÉADOR.

J’accepte ta démission comme conseiller... mais je te garde comme flatteur.

BEC DE MIEL, se frottant les yeux.

Ah ! sire !

ALZÉADOR.

Comme conseiller, tu peux aller te coucher... mais comme flatteur, tu vas m’accompagner... Prends ces six sacs sous ton bras... et suis-moi... Avant dix minutes, ils seront tous remplacés.

Bec de Miel prend les six portefeuilles et suit Alzéador.

BEC DE MIEL, en sortant.

Le sommeil des rois fait la félicité des peuples !

Le décor change.

 

 

Cinquième Tableau

 

Le théâtre représente une rue obscure. Au milieu, une fontaine, au pied de laquelle est un banc.

 

 

Scène première

 

ALZÉADOR, BEC DE MIEL, UN TAMBOUR, PASSANTS

 

Alzéador paraît une lanterne à la main. Il est précédé d’un tambour et suivi de Bec de Miel qui porte six portefeuilles sous le bras.

ALZÉADOR.

Ah ! on croit que je suis embarrassé de trouver des conseillers...

Au tambour.

Tape sur ta caisse.

Le tambour fait plusieurs roulements. Quelques passants accourent et se groupent autour du tambour. Bas à Bec de Miel, lui montrant les passants.

Ça mord.

UN PASSANT, à un autre.

Qu’est-ce qu’on va vendre ?

DEUXIÈME PASSANT.

Je n’en sais rien.

ALZÉADOR, à Bec de Miel.

C’est le moment de faire ton annonce.

Bec de Miel tire un papier de sa poche. Alzéador l’éclaire avec sa lanterne.

BEC DE MIEL, lisant.

« Il est fait à savoir que six sacs de conseiller en parfait état de conservation ont été déposés entre les mains du roi... ceux qui voudront consacrer leurs veilles aux affaires de l’État devront se faire inscrire dans les vingt-quatre heures chez le concierge du palais... »

PREMIER PASSANT.

Ah ! bien !... non... merci !

DEUXIÈME PASSANT.

Sauve qui peut !

Tous les passants se sauvent.

ALZÉADOR.

Chou blanc ! Singulier peuple !... C’est la grève des sacs.

BEC DE MIEL.

Ils n’ont pas compris...

ALZÉADOR.

Va leur expliquer les douceurs de la position... et le premier qui refuse, je le fais flanquer en prison.

Bec de Miel sort avec le tambour.

 

 

Scène II

 

ALZÉADOR, puis ZILDA, puis ZÉNIO, MABYLLIS, RÊVES, etc.

 

ALZÉADOR, seul.

Des conseillers qui ne dorment pas... Ce n’est pas facile à trouver.

Zilda, toujours en paysanne, entre en chantant. Elle porte une boîte de lait à la main.

ZILDA.

J’arrivions d’un pays

Qu’est ben loin, j’vous le jure...

ALZÉADOR.

Tiens ! Zilda... ma petite laitière...

ZILDA.

Je me rendais au palais de Votre Majesté...

ALZÉADOR.

Tu m’apportes mon lait de marmotte... Donne.

Il lui prend la boîte des mains.

ZILDA.

Permettez que je vous explique...

ALZÉADOR.

C’est inutile...

Il avale d’un trait le contenu de la boîte.

ZILDA.

Mais c’est du lait de chèvre.

ALZÉADOR.

Comment ?

ZILDA.

Impossible de trouver du lait de marmotte...

ALZÉADOR.

Du lait de chèvre !... le plus excitant de tous les laits.

On entend chanter les oiseaux.

Tiens, les entends-tu, les voilà en insurrection...

Levant la main sur Zilda.

Petite bête !... Si je ne me retenais...

ZILDA.

Non... plus tard !

ALZÉADOR.

Quoi ?... Plus tard ?...

À part.

Elle est très gentille, cette petite magote-là... La princesse Rhomboïde est plus étoffée... on en taillerait deux dans son épaisseur... mais celle-là est plus...

À Zilda.

Tu pleures...

ZILDA.

Parce que je vous vois en colère...

ALZÉADOR.

Oui... je suis agacé, nerveux, surexcité par l’insomnie.

ZILDA.

L’insomnie !

ALZÉADOR.

Oh ! je donnerais mon royaume... ma couronne... pour une nuit de sommeil !...

ZILDA.

Vraiment... Eh bien ! Écoute-moi.

ALZÉADOR, à part.

Elle me tutoie...

ZILDA.

Je vais te dire ce que je n’ai dit à personne... je suis douée d’un pouvoir surnaturel...

ALZÉADOR.

En vérité !

ZILDA.

Si je le veux... je puis te faire dormir à l’instant...

ALZÉADOR.

Me faire dormir... avec des yeux pareils !...

ZILDA.

Mais j’y mets une condition.

ALZÉADOR.

Laquelle ?

ZILDA.

C’est de m’accorder à ton réveil ce que je te demanderai.

ALZÉADOR.

Tout ! J’accepte tout.

ZILDA, désignant le banc au pied de la fontaine.

Place-toi là !...

ALZÉADOR. se plaçant.

Suis-je bien à ton gré ?

ZILDA.

Très bien !

ALZÉADOR.

Ce n’est pas rembourré.

ZILDA, prenant la clef des songes et faisant une évocation.

Évocation.

Songes éphémères,

Enfants du sommeil, ô rêves, mes frères,

Obéissez.

À ma voix franchissant l’espace,

Accourez tous à cette place,

Apparaissez !

ALZÉADOR, pendant que la musique continue, bâillant.

Ah ! c’est drôle !... ah !... c’est bien drôle !... Je bâille !... Voilà quarante-cinq jours que je n’ai bâillé...

Il tombe assoupi sur le banc.

CHŒUR AÉRIEN.

Quittant les voûtes éternelles

Pour t’obéir,

Pour te servir,

À l’amitié toujours fidèles,

Nous accourons,

Nous arrivons.

De tous les côtés du théâtre, apparaissent les différents rêves qu’on a vus au prologue. En même temps, la fontaine s’entr’ouvre et laisse voir deux jeunes filles tenant chacune une amphore avec cette inscription : Chloroforme – Chloral. Elles descendent de la fontaine, et viennent passer sous le nez d’Alzéador un mouchoir qu’elles ont trempé dans leurs flacons.

ZILDA.

Donnez-lui le sommeil

Et vous, mes sœurs, par d’agréables songes,

Par de brillants mensonges,

Amusez-le jusqu’au réveil.

CHŒUR GÉNÉRAL.

Donnons-lui le sommeil,

Amusons-le jusqu’au réveil.

Il dort !

Alzéador

Dort !

Le roi dort !...

On entend ronfler Alzéador.

Tableau.

 

 

ACTE III

 

 

Sixième Tableau

 

LE RÉVEIL

 

Une rue. Même décor qu’au cinquième tableau. Alzéador est couché sur un banc, sur lequel il s’est endormi au pied de la fontaine, il ronfle toujours. Tout le peuple est assemblé, des bannières flottent aux fenêtres ; des musiciens attendent le réveil du roi pour lui donner une aubade. Des factionnaires montent la garde près de lui pour écarter la foule importune qui pourrait troubler son sommeil. Six hommes enchaînés sont rangés sur le côté. Ils portent des sacs en tapisserie sous le bras. Bec de Miel les garde un sabre à la main.

 

 

Scène première

 

ALZÉADOR, BEC DE MIEL, PEUPLE, MUSICIENS, FACTIONNAIRES, SIX HOMMES ENCHAINÉS, puis FLIC FLAC, RHOMBOÏDE

 

Chœur.

Le roi dort.

BEC DE MIEL.

Chut, pas de bruit. Sa Majesté daigne ronfler... voilà soixante-douze heures que dort notre gracieux monarque. Le peuple est dans l’ivresse. J’ai fait poser des factionnaires pour écarter la foule. Les musiciens sont prêts et dès qu’il se réveillera... dring... dring... boum !

UN DES HOMMES ENCHAINÉS.

Permettez-moi seulement d’aller prendre un potage ? Je vous promets de revenir.

BEC DE MIEL.

Ne bougez pas... J’ai eu assez de peine à vous pêcher dans la foule.

Montrant les six hommes.

C’est la nouvelle combinaison, j’attends le réveil du prince pour lui présenter ses six conseillers.

FLIC FLAC, entrant.

Eh bien ? est-il réveillé ?

BEC DE MIEL.

Chut ! pas encore.

FLIC FLAC.

Ça ne peut pas toujours durer comme ça. Voilà soixante-douze heures que ma fille est sanglée dans son corset de noces... ça la gêne...

RHOMBOÏDE.

Eh bien, papa ? Est-ce pour aujourd’hui ?

FLIC FLAC.

Il dort toujours, je n’y comprends rien...

RHOMBOÏDE.

Mais, ventre de marmotte !

TOUS.

Silence donc !

BEC DE MIEL.

Faites comme nous... attendez.

RHOMBOÏDE.

Attendez... Ma foi... j’en ai assez.

ALZÉADOR, se réveillant.

Hein !... quoi ?... où suis-je ?

Les fanfares éclatent.

CHŒUR GÉNÉRAL.

Air.

Par nos chants d’allégresse

Célébrons son réveil.

Honneur à Son Altesse,

Béni soit son sommeil.

ALZÉADOR, se levant.

Voulez-vous vous taire ! Vous m’étourdissez.

Une députation s’avance pour un discours.

LE CHEF.

Sire, la corporation des tanneurs croirait manquer à tous ses devoirs...

ALZÉADOR.

Merci, messieurs les tanneurs, nous nous reverrons.

BEC DE MIEL.

Sire, j’ai l’honneur de vous présenter vos nouveaux conseillers.

FLIC FLAC.

Voyons, mon gendre... allons-nous enfin procéder à la célébration ?

ALZÉADOR.

Mon beau-père, ma fiancée !

RHOMBOÏDE.

Voilà soixante-douze heures que je vous attends sur les marches de la grande pagode. Je n’aime pas qu’un homme me fasse poser.

ALZÉADOR.

Princesse, excusez-moi...

À part.

C’est drôle, mon sommeil l’a encore engraissée.

Haut.

J’avais besoin de quelques minutes de repos... et retournez m’attendre sur les marches de la grande pagode. Vous comprenez, je ne peux pas me marier avec une barbe de soixante-douze heures.

RHOMBOÏDE.

Ah ! coquet !

ALZÉADOR, à la foule.

Vous entendez, dans une heure, mon mariage.

LA FOULE.

Vive le prince Alzéador !...

CHŒUR.

Ah ! quelle fête

Pour nous s’apprête !

Qu’ils soient heureux

Selon nos vœux.

Tout le monde sort, excepté Alzéador.

 

 

Scène II

 

ALZÉADOR, puis ZILDA

 

ALZÉADOR.

Je ne suis pas absolument fou de cette grosse demoiselle et si je l’épouse, c’est pour arrondir mes États, le père est sanguin, il mange énormément et ma foi ! quand le ciel voudra...

Voyant entrer Zilda.

Tiens encore une mariée ! Ma petite laitière ! Mais pourquoi ce costume ?

ZILDA.

 Ne m’as-tu pas promis en échange du sommeil que je t’ai donné de m’accorder ce que je te demanderai ?

ALZÉADOR.

Oui.

ZILDA.

Eh bien ! je vais te demander ta main.

ALZÉADOR.

Ma main ! Laquelle ? la gauche ?

ZILDA.

Par exemple... la droite...

ALZÉADOR.

Ah ! ah ! c’est amusant... Mais tu n’y songes pas... épouser ton roi... ton grand roi, est-ce qu’à cette pensée tu n’éprouves pas un tremblement... respectueux ?...

ZILDA.

 Moi ?... Du tout... Tu me fais l’effet d’un homme comme un autre.

ALZÉADOR.

Elle me tutoie, elle est drôlette... Tiens, tu me plais... je te nomme ma dame d’honneur... intime...

ZILDA.

Je veux ta main ou rien.

ALZÉADOR.

Mais songe donc, malheureuse enfant : La raison d’État ?

ZILDA.

Pour un prince, la raison d’État est de faire ce qui lui plaît.

ALZÉADOR.

C’est vrai...

À part.

Elle a des idées gouvernementales.

Haut.

Non, vois-tu, ça ne se peut pas, tu es bien gentille... quand je te regarde, il me prend des envies folles de me rouler à tes pieds... mais une laitière ! Ah ! si tu étais princesse !

ZILDA.

Je suis princesse du sommeil... et le repos que je t’ai donné, je puis te le retirer.

ALZÉADOR.

Allons donc, mes oiseaux sont morts.

ZILDA.

Endormis !

ALZÉADOR.

Sapristi ! Encore la musique...

Se frappant.

Voulez-vous finir ?... Fais-les finir.

ZILDA.

Jamais !

ALZÉADOR.

Ah ! ma foi ! c’est trop agaçant, je lâche la grosse... Dis-leur de se taire... Ah ! ça va mieux ! Je ne résiste plus !... voici ma main, mon cœur, ma majesté...

ZILDA.

Ah ! finissez, monsieur !

ALZÉADOR.

Tiens ! elle ne me tutoie plus ! Écoute je suis très pressé, nous nous marierons dans cinq minutes... sournoisement. La princesse Rhomboïde m’attend sur les marches de la grande pagode... par là... Nous nous marierons dans la petite... par ici, c’est aussi bon.

ZILDA.

Allons ! partons !

ALZÉADOR.

Attends !... Je ne peux pas me marier avec une barbe de soixante-douze heures...  Autant épouser une brosse.

Entendant Flic Flac.

Mon beau-père, c’est le ciel qui l’envoie... nous allons rompre !... Va m’attendre sur les marches de ta petite pagode ! va !

 

 

Scène III

 

ALZÉADOR, FLIC FLAC

 

FLIC FLAC.

Ah çà ! mon gendre, est-ce une plaisanterie ? Ma fille s’enrhume à vous attendre depuis soixante-treize heures, elle ne fait qu’éternuer.

ALZÉADOR.

J’espère que mon peuple s’incline, chaque fois qu’elle saigne.

FLIC FLAC.

Ça, je n’ai pas à me plaindre de votre peuple, il est très poli... mais vous... exposer Mademoiselle à toutes les intempéries de la saison, il tombe de la neige.

ALZÉADOR.

Ah ! c’est excellent pour les biens de la terre.

FLIC FLAC.

Enfin, êtes-vous prêt ?

ALZÉADOR.

Pardon... une question... Combien pèse la princesse ?

FLIC FLAC.

Voilà autre chose... Cent livres !

ALZÉADOR.

Oh ! oh !

FLIC FLAC.

Mettons cent vingt-cinq.

ALZÉADOR.

Oh ! oh !

FLIC FLAC.

Mettons cent cinquante, mais je n’irai pas plus loin ! Voyons... êtes-vous prêt ?

ALZÉADOR.

Pardon... une question... Quel âge a la princesse ?

FLIC FLAC.

Dix-neuf ans !

ALZÉADOR.

Oh ! oh !

FLIC FLAC.

Mettons vingt-neuf.

ALZÉADOR.

Oh ! oh !

FLIC FLAC.

Mettons trente-neuf... mais je n’irai pas plus loin.

ALZÉADOR.

Ah ! mon ami, je suis désolé mais je ne peux plus épouser votre fille.

FLIC FLAC.

Comment, voilà du nouveau !

ALZÉADOR.

L’article 47 de la constitution s’y oppose.

FLIC FLAC.

Qu’est-ce qu’il chante, votre article 47 ?

ALZÉADOR.

Paragraphe premier. Le roi ne pourra sous aucun prétexte épouser une femme pesant plus de cent vingt livres.

FLIC FLAC.

Allons donc !

ALZÉADOR.

Paragraphe deux. La fiancée du roi ne pourra, sous aucun prétexte... avoir plus de trente ans... vous comprenez, je ne peux pas violer la constitution pour vous faire plaisir... D’abord, je l’ai juré.

FLIC FLAC.

Oh ! ça !

ALZÉADOR.

Et puis, on me flanquerait peut-être à la porte ! Ainsi c’est entendu, je vais faire atteler quarante dromadaires pour reconduire la princesse dans ses États.

FLIC FLAC.

Une pareille injure ! et vous croyez que ça se passera comme ça. Me prenez-vous pour un roi de carton ?

ALZÉADOR.

Calmez-vous, papa Flic Flac.

FLIC FLAC.

Non ! je ne peux pas me calmer, vous épouserez ma fille ou je vous couperai le nez comme une tranche de melon !

ALZÉADOR.

Un duel !

FLIC FLAC.

Vous reculez ?

ALZÉADOR.

Par mes ancêtres ! marchons !

FLIC FLAC.

Marchons ! Ah ! il ne faut pas réfléchir... ça rend mollasse.

ALZÉADOR.

Je suis à vos ordres... Le temps d’annoncer au peuple cette étonnante nouvelle... Holà ! quelqu’un ?

 

 

Scène IV

 

ALZÉADOR, FLIC FLAC, BEC DE MIEL, COURTISANS, OFFICIERS, GENS DU PEUPLE

 

BEC DE MIEL.

Sire...

ALZÉADOR.

Qu’on fasse entrer toute ma cour.

Entrée des courtisans.

Chœur.

ALZÉADOR.

Messieurs, le prince Flic Flac et moi, nous avons résolu de croiser le fer !

FLIC FLAC.

Et nous choisissons nos deux armées pour témoins.

TOUS.

Bravo ! bravo !

BEC DE MIEL.

À la bonne heure, voici ce que j’appelle une réjouissance. Je tâcherai d’avoir une place sur le devant.

ALZÉADOR.

En route !

FLIC FLAC.

En route !

Chœur.

Tout le monde sort, le décor change.

 

 

Septième Tableau

 

Intérieur d’une tente. Deux lits avec deux grandes tables de nuit. Portières à droite et à gauche.

 

 

Scène première

 

ALZÉADOR, FLIC FLAC, BEC DE MIEL, puis ZILDA

 

Ils sont couverts de neige.

ALZÉADOR.

Quel temps !... quel temps !...

FLIC FLAC.

Il tombe une neige à aveugler un caniche. Impossible de se battre par un temps pareil. Je ne voyais pas le bout de mon épée.

ALZÉADOR.

Remettons la partie à demain matin.

BEC DE MIEL.

De bonne heure ! votre peuple s’est fait une fête...

ALZÉADOR.

Prince, je vous offre l’hospitalité pour cette nuit, voici deux lits, choisissez.

FLIC FLAC.

Ça m’est égal, donnez-moi le meilleur.

BEC DE MIEL, à Flic Flac.

Qu’est-ce que vous prenez le matin ?

FLIC FLAC.

Un peu d’eau chaude pour ma barbe et une tasse de chocolat pour moi.

BEC DE MIEL.

Sa Majesté aura l’obligeance de mettre ses souliers à la porte.

FLIC FLAC.

C’est inutile, je couche avec.

ALZÉADOR.

C’est comme moi.

BEC DE MIEL.

Leurs Majestés n’ont plus rien à commander ?

ALZÉADOR.

Non ! tu peux te retirer.

BEC DE MIEL, à part.

Je voudrais déjà être à demain.

ALZÉADOR.

Prince, je vous souhaite le bonsoir, à demain.

FLIC FLAC.

À demain !

À part.

J’ai beau faire, je suis un peu agité.

ALZÉADOR.

Air.

Mon lit est un peu dur.

FLIC FLAC.

J’ai la tête trop basse,

Je vais, quoi que je fasse,

Très mal dormir, c’est sûr.

ALZÉADOR.

Je compte le pourfendre.

FLIC FLAC.

Sans de bien grands efforts

J’embrocherai mon gendre.

Je dors.

ALZÉADOR.

Je dors.

Ils dorment. La musique continue en sourdine. Zilda entre.

ZILDA.

Un duel ! Eh bien ! Il ne manquerait plus que ça. Et mon mariage ! Et mon soufflet... Vite ! à moi les songes ! Je vais leur envoyer un cauchemar qui leur ôtera à tout jamais l’envie de se battre, le voilà.

Elle sort.

ALZÉADOR, rêvant.

Déjà sur le terrain... Il fait frais ce matin.

FLIC FLAC.

Voici l’heure, je suis exact.

ALZÉADOR.

Beau-père, vous êtes pâle.

FLIC FLAC.

C’est la lune ! Ah ! voici mes témoins.

Deux enfants entrent de chaque côté de la rue. Ils portent des costumes de nos jours, des moustaches et de longues redingotes boutonnées jusqu’au menton. Chacun tient une épée sous le bras. Un cinquième enfant, cravate blanche, habit noir un poteau avec écrit : Bois de Boulogne.

ALZÉADOR, rêvant.

Ils ont amené un médecin... Il fait de la charpie déjà.

FLIC FLAC.

Si on pouvait arranger l’affaire.

ALZÉADOR.

On mesure les épées... c’est loyal.

FLIC FLAC.

Il y en a une plus longue que l’autre ?

ALZÉADOR.

Je la prends.

Rêvant.

Ah ! mon Dieu ! accordez-moi la grâce de tuer mon beau-père.

FLIC FLAC.

J’ai un très beau coup... Chaque fois qu’il avancera d’un pas, je reculerai de deux... et nous irons comme ça jusqu’au coucher du soleil.

Le combat commence. À chaque fois que le sosie d’Alzéador s’avance, celui de Flic Flac recule. Tout à coup sort un gendarme. Les combattants terrifiés laissent tomber leurs épées et se sauvent suivis de leurs témoins et de leurs médecins. Le gendarme ramasse les épées et sort à pas comptés.

ALZÉADOR.

Il a bien fait de venir, ça tournait mal.

FLIC FLAC.

Restons-en là, l’honneur est satisfait.

Les deux tables de nuit s’ouvrent et les combattants en sortent suivis de leurs témoins, un poteau sort de dessous terre avec ces mots : Bois de Vincennes.

ALZÉADOR.

Comment nous battre ? l’autorité a emporté les épées.

FLIC FLAC.

Ma foi, j’aime mieux ça.

ALZÉADOR, poussant un cri.

Aïe ! dans l’œil !

Le sosie a reçu un coup de poing sur l’œil.

FLIC FLAC.

Aïe ! touché !

Le sosie reçoit un coup de poing sur l’œil. Cet œil et celui de Flic Flac deviennent noirs. Une troisième reprise a lieu lorsque le gendarme sort de dessous terre assis dans un fauteuil. Les combattants et témoins se sauvent. Le gendarme ramasse les habits et sort.

ALZÉADOR.

C’est insupportable, beau-père, je vous propose d’aller nous battre à l’étranger.

FLIC FLAC.

Il est enragé !

Un poteau sort de dessous terre sur lequel on lit : Belgique. On entend la locomotive et les témoins arrivent avec quelques sacs de nuit. On tire des pistolets d’une valise. Rêvant.

Qu’est-ce que c’est que ça ? Des pistolets ?

ALZÉADOR.

J’accepte le combat... à cinq pas... et pour vous prouver que je n’ai pas peur, je tirerai le premier.

Les témoins mesurent les pas. On place les combattants. Un témoin frappe trois coups. Au troisième coup, les combattants tirent et tombent tous deux dans les bras des témoins.

Sapristi, j’ai tué mon beau-père.

FLIC FLAC.

Mon gendre est mort... c’est une bonne leçon.

Des paysans accourent et apportent des brancards. On forme un convoi qui défile.

CHŒUR.

Morts tous deux, c’est un cas bien rare.

Plaignons, amis, leur sort cruel.

Mais quelle coutume barbare,

Quel préjugé que le duel.

ALZÉADOR.

Accompagnons-le jusqu’à sa dernière demeure.

FLIC FLAC.

Rendons-lui les derniers devoirs.

Ils se donnent le bras et suivent le cortège.

Reprise du chœur.

Au moment où le cortège va disparaître, le grand gendarme entre un mouchoir sur les yeux et un crêpe au bras. Il suit le cortège à distance.

 

 

Huitième Tableau

 

Plate-forme d’un château fort. Massifs d’arbres et corbeilles de fleurs. À gauche, une porte conduisant aux prisons. À droite, porte donnant dans le château. Une harpe accrochée au mur.

 

 

Scène première

 

BOBINO, seul

 

C’est moi. Je n’ai pas osé me représenter devant le roi des songes sans ma clef... et je la cherche. En attendant, j’ai accepté, pour vivre, une place de guichetier chez le roi Flic Flac de Khadamar. Rien à faire. Je n’ai pas à me plaindre, seulement, il y a un carreau de cassé dans ma chambre, ça me fait un courant d’air qui me siffle dans l’oreille, mais j’attends le vitrier.

 

 

Scène II

 

BOBINO, RHOMBOÏDE, ZILDA et DEUX GARDES

 

RHOMBOÏDE, à la cantonade.

Par ici !... qu’on fasse entrer la prisonnière.

ZILDA, entrant, escortée de deux gardes.

Mais où suis-je ? Où me conduisez-vous ?

Les gardes sortent.

RHOMBOÏDE.

Enfin, je te tiens ! Te voilà en ma puissance !

BOBINO, saluant.

La princesse a fait un bon voyage ?... J’attends le vitrier...

RHOMBOÏDE, à Bobino.

Toi, laisse-moi tranquille !

Il va s’asseoir sur le banc.

ZILDA, à part.

Tiens ! Bobino !

BOBINO, à part.

Zilda !

RHOMBOÏDE, à Zilda.

Quand j’ai appris que le prince Alzéador avait le projet de t’épouser dans la petite pagode... je n’ai fait qu’un bond... J’ai réuni une escorte, mes hommes d’armes et je t’ai enlevée comme une muscade.

ZILDA, à part.

Trop tard ! Elle ignore que notre mariage venait d’être célébré.

Haut.

Vous voilà bien avancée... C’est le prince qu’il fallait enlever.

RHOMBOÏDE.

 J’en ai eu l’idée, mais on m’a dit qu’il était dans le bain. Je n’ai pas osé entrer. Écoute, d’un mot tu peux recouvrer ta liberté.

ZILDA.

Que faut-il faire ?

RHOMBOÏDE.

En épouser un autre.

ZILDA, à part.

Ah ! non ! ça m’en ferait deux... et puis, ce n’est pas dans mon programme.

RHOMBOÏDE.

Je ferai défiler devant toi les plus beaux seigneurs de ma cour.

ZILDA.

Vous êtes bien bonne, mais...

RHOMBOÏDE.

Préfères-tu des militaires ? Je commanderai une revue. Tu choisiras.

ZILDA.

C’est bien tentant, mais ça ne se peut pas.

RHOMBOÏDE.

Tu l’aimes donc bien ? Ah ! je le comprends ! Il a une beauté blonde et nerveuse qui va droit au cœur... Mais moi non plus je ne puis vivre sans lui, je deviens folle, triste, distraite... Je mets du sel dans mon vin et de la moutarde dans mes fraises. C’est de l’aberration, de la démence !

ZILDA.

Si vous voulez attendre un peu.

À part.

Après le soufflet.

Haut.

Peut-être vous le rendrai-je bientôt.

RHOMBOÏDE.

Attendre ! Attendre qu’il soit devenu vieux, chauve, ventru, jamais !

 

 

Scène III

 

LES MÊMES, FLIC FLAC

 

FLIC FLAC, entrant, à la cantonade.

C’est bien ! qu’on me laisse !

Entrant en scène.

Ah ! mes enfants ! Quelle chose épouvantable !

RHOMBOÏDE.

Mon père !

FLIC FLAC.

Ma fille, prépare-toi à recevoir un coup.

BOBINO, saluant.

Le prince a fait un bon voyage ?... J’attends le vitrier.

Il se rassied.

FLIC FLAC.

Toi, laisse-moi tranquille !

À sa fille.

Rhomboïde, ma blonde enfant, le sourire de mes vieux jours, ton cœur va saigner.

RHOMBOÏDE.

Quoi donc ?

FLIC FLAC.

Ton mariage avec le prince est devenu impossible !

RHOMBOÏDE.

Oh ! je n’y renonce pas encore.

FLIC FLAC.

Impossible, te dis-je, il m’est arrivé un malheur. Je l’ai tué en duel !

RHOMBOÏDE.

Vous, allons donc !

ZILDA, à part.

Il croit que son rêve est arrivé. Il prend son cauchemar au sérieux.

FLIC FLAC.

Un duel formidable. À l’épée d’abord, puis la boxe... puis le pistolet... une balle dans le cœur.

RHOMBOÏDE.

Ah ! malédiction !

Elle tombe sur le banc et s’assied sur les genoux de Bobino.

Ôte-toi donc de là, toi !

BOBINO, saluant.

J’attends le vitrier.

FLIC FLAC.

Mais j’ai bien fait les choses... Je l’ai accompagné jusqu’à sa dernière demeure... car il n’était pas méchant, cet homme. Il se nourrissait mal, mais il n’était pas méchant. J’ai même prononcé quelques mots sur sa tombe : « Messieurs, le grand prince auquel nous adressons un dernier adieu... »

RHOMBOÏDE, se levant brusquement, marchant sur lui.

Spadassin ! spadassin !

FLIC FLAC.

Oui, je comprends que ça doit te contrarier.

RHOMBOÏDE.

Bourreau ! Le seul homme que j’aie jamais aimé !

FLIC FLAC, incrédule.

Oh ! ça !

RHOMBOÏDE.

Sérieusement aimé... C’est celui-là que vous choisissez pour vous exercer à tirer le pistolet.

FLIC FLAC.

Qu’est-ce que tu veux ?... C’est fait !

RHOMBOÏDE.

Pauvre Alzéador ! Un si bel homme !

Elle sanglote.

FLIC FLAC.

Voyons, console-toi ! Tu trouveras d’autres prétendants.

RHOMBOÏDE.

Oh ! non !

FLIC FLAC.

Oh ! que si !... avec ton petit nez retroussé... il en viendra beaucoup... J’ai fait faire des affiches.

RHOMBOÏDE, tout en pleurant.

C’est une bonne idée... Avez-vous bien le cœur de me parler de ça !

FLIC FLAC.

C’est juste... c’est trop tôt.

RHOMBOÏDE.

 Qu’on me laisse avec ma douleur... J’ai besoin d’être seule.

FLIC FLAC.

Oui, prends ta harpe... elle est là... module quelques accords plaintifs... la musique est un baume... Moi, je vais chercher ma lyre pour t’accompagner... nous le pleurerons ensemble... Attends-moi, je reviens.

Il sort.

ZILDA, à part.

Puisqu’elle croit qu’Alzéador n’est plus, elle va me rendre la liberté.

RHOMBOÏDE, à Bobino.

Guichetier ! emmenez cette femme !

ZILDA.

Hein !

RHOMBOÏDE, voyant que Bobino ne bouge pas, lui crie dans l’oreille.

Guichetier !

BOBINO.

Princesse !

RHOMBOÏDE, à part.

Il est sourd comme un pot, il sera incorruptible.

Elle lui indique par signes d’emmener Zilda dans la prison et de fermer la porte à double tour.

Cric ! crac !

Zilda et Bobino entrent à gauche.

 

 

Scène IV

 

RHOMBOÏDE, puis UN CHAMBELLAN, puis LE TROMPETTE D’ALZÉADOR, puis ALZÉADOR

 

RHOMBOÏDE, seule.

Mon père dit qu’il en viendra d’autres... Ah ! ouiche ! Il dit ça pour me consoler.

UN CHAMBELLAN, paraissant.

Princesse ! un seigneur étranger sollicite la faveur de vous être présenté.

RHOMBOÏDE, à part.

Déjà !

Haut.

Son nom ?

LE CHAMBELLAN.

Il n’a pas remis sa carte.

RHOMBOÏDE.

Qu’il entre.

Le Chambellan sort. Arrangeant sa chevelure.

Je suis coiffée comme une petite folle.

Le trompette entre et sonne, Alzéador paraît.

Lui ! toi ! vous !

ALZÉADOR.

Princesse, calmez-vous !

RHOMBOÏDE.

Mon cœur me disait bien que je te reverrais.

ALZÉADOR.

Princesse, je vous remercie, mais vous devez voir à ma figure que je ne suis pas venu pour tenir des propos d’amour.

RHOMBOÏDE.

En effet... il y a un nuage sur ton front.

ALZÉADOR.

Je viens vous annoncer qu’il faut renoncer à nos projets de mariage.

RHOMBOÏDE.

Pourquoi ?

ALZÉADOR.

Il m’est arrivé un malheur... je me suis battu en duel, et j’ai tué Monsieur votre papa...

RHOMBOÏDE.

Toi aussi !

Riant.

Ah ! ah ! elle est bien bonne !

ALZÉADOR, à part.

Elle prend ça mieux que je ne l’espérais.

RHOMBOÏDE, souriant.

Continue.

ALZÉADOR.

Je ne veux pas entrer dans des détails toujours pénibles à entendre pour une fille... nous nous sommes battus au pistolet et je lui ai logé une balle dans le cœur.

RHOMBOÏDE, languissamment.

Ah ! ce n’est pas le seul cœur que vous avez touché.

ALZÉADOR, à part.

Comment ! elle roucoule dans un pareil moment !

Haut.

Du reste, j’ai bien fait les choses, je l’ai accompagné jusqu’à sa dernière demeure ; car il n’était pas méchant, cet homme, il n’aimait pas à prendre de bains, mais il n’était pas méchant. J’ai même prononcé quelques mots sur sa tombe : « Messieurs... »

RHOMBOÏDE, continuant.

Le grand prince auquel nous adressons un dernier adieu...

ALZÉADOR.

Comment ! Vous savez ?...

RHOMBOÏDE, lui donnant une tape sur le ventre.

Farceur !

ALZÉADOR, à part.

Ah ! elle confond toutes mes idées sur l’amour filial.

Haut.

Maintenant, princesse, il ne me reste plus qu’à vous tirer ma révérence et à vous souhaiter toutes sortes de prospérités.

RHOMBOÏDE.

Où allez-vous ?

ALZÉADOR.

Dans mon royaume, retrouver Zilda.

RHOMBOÏDE.

Zilda ! Elle est ici prisonnière.

ALZÉADOR.

Prisonnière !

RHOMBOÏDE.

Je l’ai enlevée. Quant à toi, je te tiens, et je te garde !

ALZÉADOR.

Ah ! permettez !

RHOMBOÏDE.

Ah ! tu ne m’échapperas plus... Je vais faire lever les herses, les pont-levis et mettre le château en état de défense... Holà !... gardes !...

Elle sort.

 

 

Scène V

 

ALZÉADOR, puis FLIC FLAC

 

ALZÉADOR.

Elle est enragée ! Je suis tombé dans la bouche du loup... Je dis bouche, parce qu’il s’agit d’une femme... Zilda prisonnière !... Comment lui faire savoir que je suis ici ?...

Apercevant la harpe posée sur le mur.

Tiens ! une harpe ! J’ai appris l’art d’en pincer dans mes nuits d’insomnie.

Il prend la harpe et chante.

Ma Zilda,

Je suis là !

C’est ma voix qui t’appelle,

Réponds, ma toute belle,

Je suis là

Ma Zilda,

Ah ! ah ! ah !

FLIC FLAC, à part, entrant avec sa lyre.

Ma fille est déjà à l’ouvrage.

Haut.

Donne-moi le la... Alzéador !

ALZÉADOR.

Flic Flac !

FLIC FLAC.

Un revenant !

ALZÉADOR.

Un spectre !

FLIC FLAC.

Ah ! tu n’es pas mort !

ALZÉADOR.

Parole d’honneur !

FLIC FLAC.

Alors, tu vas épouser ma fille !

ALZÉADOR.

Non... ça ne se peut plus... Je vais vous expliquer...

FLIC FLAC.

Je n’écoute rien !

ALZÉADOR.

Vous voulez encore vous battre ?

FLIC FLAC.

C’est inutile... Tu ressuscites... mais je te garde prisonnier jusqu’à la fin de tes jours... Je vais te soumettre à une petite nourriture... de la farine de millet à tous les repas...

ALZÉADOR.

Ah !

FLIC FLAC.

Et je te condamne à prendre trois bains par jour : un le matin, l’autre à midi, et le troisième à six heures...

ALZÉADOR.

Mais...

FLIC FLAC.

Ne bouge pas... Je vais commander le premier.

Il sort.

 

 

Scène VI

 

ALZÉADOR, BOBINO

 

BOBINO, entre et dit en fermant la porte à double tour.

J’ai entendu des chats faire de la musique dans les gouttières.

ALZÉADOR, l’apercevant.

Le guichetier !

BOBINO.

Un étranger !

À Alzéador.

J’attends le vitrier. Est-ce que vous êtes le vitrier ?

ALZÉADOR.

Moi... je suis le prince Alzéador.

BOBINO.

Vous dites ?

ALZÉADOR.

Ah ! Diable ! il est sourd.

Criant.

Je suis le prince Alzéador.

BOBINO.

Ah !... Vous avez fait un bon voyage ?

ALZÉADOR.

Conduis-moi près de Zilda.

Criant.

Zilda !

BOBINO.

Elle est ici... prisonnière de la princesse.

ALZÉADOR.

Mais que veut-elle ? Puisque le mariage est accompli...

BOBINO.

Non, je ne me plains pas de la nourriture.

ALZÉADOR.

Je ne te parle pas de ça.

Criant.

Quels sont ses projets ?

BOBINO.

À Zilda ?

ALZÉADOR.

Non, à la reine !

À part.

C’est éreintant de causer comme ça !

Haut, criant.

La reine !... pas Zilda.

BOBINO.

Ah ! la pauvre enfant ! Vous croyez que c’est une femme... Eh bien, ce n’est pas une femme.

ALZÉADOR.

Allons donc ! Rhomboïde n’est pas une femme !

BOBINO.

C’est un songe !... un génie qui a perdu sa puissance.

ALZÉADOR.

Un génie !

Criant.

Cette grosse maman ?

BOBINO.

Oui... pour le moment... elle a été condamnée à rester sur terre jusqu’à ce que vous lui ayez donné un soufflet.

ALZÉADOR.

Moi ?

BOBINO.

Vous... le prince Alzéador... C’est pour cela qu’elle s’attache à vos pas.

ALZÉADOR, faisant le geste.

Et quand je l’aurai giflée... j’en serai débarrassé ?

BOBINO.

Elle remontera vers les cieux.

ALZÉADOR.

Il fallait donc le dire tout de suite... Je ne demande pas mieux, moi. Je dirai même plus... ça me fera plaisir... va me la chercher.

Criant.

Va me la chercher.

BOBINO.

Tout de suite !

Il sort.

RHOMBOÏDE, à la cantonade.

Qu’on exécute mes ordres.

 

 

Scène VII

 

ALZÉADOR, RHOMBOÏDE, FLIC FLAC, puis DAMES D’HONNEUR, BEC DE MIEL, BOBINO, ZILDA, GARDES et SEIGNEURS

 

ALZÉADOR, apercevant Rhomboïde qui entre avec Flic Flac.

Justement, la voici !

FLIC FLAC, à Alzéador.

Ton premier bain est prêt.

ALZÉADOR.

Pas de paroles inutiles... Je suis pressé... Je sais tout... Commençons...

RHOMBOÏDE.

Que voulez-vous dire ?

ALZÉADOR.

J’ai appris à quelles conditions vous pouviez retrouver le bonheur.

RHOMBOÏDE, à part.

Il me revient !

FLIC FLAC.

À la bonne heure ! Je savais bien que nous finirions par nous entendre.

RHOMBOÏDE, à Alzéador.

Ah ! méchant ! vous m’avez fait bien du mal !

ALZÉADOR.

Pas de marivaudages ! Des faits ! des faits !

FLIC FLAC.

Qu’entendez-vous par là ?

ALZÉADOR.

Je vais la transporter au ciel... sa patrie

À part.

qu’elle n’aurait jamais dû quitter.

RHOMBOÏDE.

Ah ! qu’il est aimable !

ALZÉADOR.

Tendez la joue.

RHOMBOÏDE, à part.

Un baiser !

FLIC FLAC.

C’est trop tôt !

ALZÉADOR.

Je suis pressé, là !

À Rhomboïde.

Les aimez-vous forts ou faibles ?

RHOMBOÏDE.

Oh ! forts et retentissants !

ALZÉADOR, retroussant ses manches.

Très bien, je ferai les choses en conscience.

À Flic Flac.

Vous, vous me gênez, ne regardez pas.

RHOMBOÏDE.

Retournez-vous, papa.

FLIC FLAC, tournant le dos.

Qu’ils sont enfants !... Allez, je ne regarde pas.

ALZÉADOR, à Rhomboïde.

Y êtes-vous ?

RHOMBOÏDE.

Toujours !

ALZÉADOR, levant la main et s’arrêtant.

Non, une femme... quand on n’en a pas l’habitude... mais puisque c’est pour son bien...

À Rhomboïde.

Vous y êtes ?...

RHOMBOÏDE.

Allez ! fort et retentissant.

Elle tend la joue, Alzéador lui applique un vigoureux soufflet.

FLIC FLAC, se retournant.

Hein !

RHOMBOÏDE.

Un soufflet !

Elle tombe sur le banc, suffoquée.

ALZÉADOR, étonné.

Eh bien ! Elle ne remonte pas vers les cieux, je vais recommencer.

FLIC FLAC.

Arrêtez ! au secours ! à moi !

Les dames d’honneur entrent et donnent des soins à Rhomboïde, assistées de Flic Flac.

Ensemble.

LES DAMES.

Quel bruit se fait entendre !

On appelle au secours.

C’est à n’y rien comprendre,

On menace ses jours !

FLIC FLAC.

Venez, sans plus attendre,

Apporter du secours.

C’est à n’y rien comprendre,

On menace ses jours.

ALZÉADOR.

C’est à n’y rien comprendre,

Maudit soit ce vieux sourd.

Moi qui croyais la rendre

À son premier séjour !

BEC DE MIEL, qui est entré avec les dames d’honneur, à Alzéador.

Prince !

ALZÉADOR.

Toi !

BEC DE MIEL.

Je me suis faufilé parmi les dames d’honneur... J’ai dans mes poches une échelle de corde.

ALZÉADOR.

Tu me sauves.

BEC DE MIEL.

J’ai mesuré... il n’en manque que trente mètres.

ALZÉADOR, à part.

Idiot, mais dévoué.

BOBINO, entrant et conduisant Zilda par la main.

La voilà !

ALZÉADOR.

Qu’est-ce que tu m’as chanté... J’ai donné un soufflet à la princesse et elle n’a pas bougé de place.

ZILDA.

Mais ce n’est pas à elle, c’est à moi que tu dois le donner.

ALZÉADOR.

À toi ?... Jamais par exemple !... Tiens ! voilà ! comme je te battrai.

Il l’embrasse.

ZILDA, à part.

En y réfléchissant, ce n’est pas un régime désagréable...

Tendant sa joue.

Encore !

Alzéador l’embrasse.

RHOMBOÏDE, les voyant, avec fureur.

Comment, ils s’embrassent, devant moi !

ALZÉADOR.

Dame ! puisque nous sommes mariés.

TOUS.

Mariés !

FLIC FLAC, hors de lui.

Gardes ! qu’on les jette dans la fosse aux serpents !...

ALZÉADOR.

Arrêtez, j’ai une idée...

FLIC FLAC.

Parlez !

ALZÉADOR.

J’ai promis à la princesse de l’épouser... ça ne se peut plus, alors je lui offre un remplaçant.

FLIC FLAC et RHOMBOÏDE.

Un remplaçant !

ALZÉADOR.

Je vous offre, princesse, le plus bel homme de mes États.

RHOMBOÏDE.

Faites-le voir !

ALZÉADOR.

Bec de Miel, approche.

BEC DE MIEL, approchant.

Mais, prince...

RHOMBOÏDE, à Flic Flac.

Je l’avais déjà remarqué.

ALZÉADOR.

Cavalier accompli, danseur infatigable... et sobre entre ses repas.

BEC DE MIEL.

Prince, je demanderais à placer une simple observation.

ALZÉADOR.

Tais-toi !

RHOMBOÏDE, à Flic Flac.

C’est un troc... qu’est-ce que vous en dites ?

FLIC FLAC.

Dame ! faute de grives, on mange des merles.

ALZÉADOR.

Bec de Miel, tombez aux pieds de votre épouse !

BEC DE MIEL, bas à Alzéador.

Mais, moi aussi, je suis marié !

ALZÉADOR, bas.

Ne le dis pas... car si on le savait, je serais obligé de te faire pendre... À genoux !

Bec de Miel tombe aux pieds de Rhomboïde qui caresse sa chevelure.

BOBINO, à part, indiquant Bec de Miel.

Ah ! je comprends ! c’est le vitrier !...

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