Mademoiselle ma femme (Eugène LABICHE - Auguste LEFRANC)

Comédie en un acte mêlée de couplets.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Palais-Royal, le 9 avril 1846.

 

Personnages

 

DE SALLANCHES

NAQUET

DE NOIRMONT

HENRIETTE DE SALLANCHES

FÉLIX, domestique de Sallanches

PIERRE, domestique de l’hôtel

 

La scène se passe à Aix, à l’hôtel des bains en 1811.

 

Le théâtre représente une salle de l’hôtel. Portes au fond. Portes latérales, une au troisième plan de gauche ; une autre au troisième plan de droite et une autre au deuxième plan, même côté. À gauche, premier plan, un balcon, entre le balcon et la porte une cheminée ; un guéridon à gauche ; sur ce guéridon un journal et ce qu’il faut pour écrire ; une causeuse à droite, premier plan ; chaises, fauteuils, etc.

 

 

Scène première

 

MADAME DE NOIRMONT, assise à gauche près du guéridon une broderie à la main, puis NAQUET

 

MADAME DE NOIRMONT.

Trois heures ! et ils ne sont pas encore arrivés !... je suis d’une impatience !

NAQUET, entrant par le fond.

Bonjour, cousine.

MADAME DE NOIRMONT.

Ah ! ah ! c’est vous, monsieur Naquet ?

NAQUET, à part, après avoir regardé.

Personne !...

Haut.

Vous êtes seule ?

MADAME DE NOIRMONT.

Toute seule... vous voyez.

NAQUET, regardant.

Où peut-elle être ?

S’asseyant à droite sur la causeuse.

Attendons !...

MADAME DE NOIRMONT, à part.

Le fâcheux personnage !

NAQUET, bâillant.

Savez-vous, cousine, que votre ville d’Aix est bien ennuyeuse !...

MADAME DE NOIRMONT, avec intention.

J’avoue que je ne l’ai jamais trouvée si maussade qu’aujourd’hui.

NAQUET.

Savez-vous, cousine, qu’il faut toute l’amitié que je porte à votre mari, M. de Noirmont, pour avoir consenti à vous y accompagner à titre de porte-respect.

MADAME DE NOIRMONT.

Ce que vous dites là est bien aimable... pour mon mari.

NAQUET.

C’est vrai cela. M. de Noirmont était parti depuis cinq ans, à la suite de l’ambassade de Palerme, en qualité de naturaliste, lorsque vous recevez, il y a huit jours, à Paris, une lettre de lui qui vous annonce enfin son retour : il vous engage même à venir au-devant de lui jusqu’à Aix... Déjà vous aviez choisi une compagne de voyage, lorsque moi, en galant chevalier, je me propose pour vous servir d’escorte à toutes deux... vous acceptez... et nous voici installés depuis trois mortels jours dans l’hôtel des bains de cette ville : vous, impatiente... votre amie, curieuse... et moi... bâillant...

Il bâille.

MADAME DE NOIRMONT.

Heureusement pour vous et pour moi que mon mari arrive aujourd’hui.

NAQUET, se levant.

Vrai ?... Ah ! ce cher cousin !... c’est que je suis maintenant son seul parent du côté de Noirmont... Mon père était le neveu du frère, du père… non : mon père était le frère du neveu du père de l’oncle... Diable de parenté !... Je m’embrouille toujours... Ce qu’il y a de sûr, c’est que je suis le cousin de votre mari par les mâles.

MADAME DE NOIRMONT.

Cela me fait bien plaisir !

NAQUET, à part., regardant.

Elle ne vient pas !

Il retourne s’asseoir. Haut, bâillant.

Savez-vous, cousine, que votre ville d’Aix est bien ennuyeuse !

MADAME DE NOIRMONT.

Savez-vous, cousin, que c’est la seconde fois que vous me le dites ?

NAQUET.

Vous croyez ?... Eh bien ! ce n’est pas trop ; car enfin, que peut-on faire ici ?... Il n’y a rien, pas de cafés, pas d’Opéra, pas de bals...

MADAME DE NOIRMONT.

Comment, pas de bals ?... nous en avons encore un ce soir, ici... dans l’établissement des bains.

NAQUET.

Si vous appelez ça un bal, je le veux bien ; mais il me semble qu’un bal sans musique, un bal sans femmes...

MADAME DE NOIRMONT.

Sans femmes !

NAQUET.

Si vous appelez ça des femmes, je le veux bien ; mais elles ne vous regardent seulement pas...

Se levant brusquement.

et moi qui croyais trouver dans le Midi des aventures romanesques, des natures passionnées... Non, voyez-vous, ces femmes-là ne sentent rien... c’est-à-dire, si !... elle sentent l’ail.

MADAME DE NOIRMONT.

Allons, cousin, si elles avaient remarqué davantage vos manières parisiennes… votre costume de merveilleux...

NAQUET.

Qui ?... vos Marseillaises ? je m’en soucie... comme de ça !... D’ailleurs, je veux me ranger... quand on a passé la première jeunesse...

MADAME DE NOIRMONT.

Et une grande partie de la seconde... car vous avez quarante ans...

NAQUET.

Oh ! cousine !... trente-neuf... Eh bien ! c’est le bel âge pour se marier, et j’y songe... et même, s’il faut vous le dire, cela dépend un peu de vous.

MADAME DE NOIRMONT.

De moi !

NAQUET.

Parbleu !...

Confidentiellement.

Mlle de Rochat...

MADAME DE NOIRMONT.

Hein ?

NAQUET.

Cette jeune personne qui vous accompagne...

MADAME DE NOIRMONT, se levant.

Ah ! Henriette !...

À part.

J’oublie toujours son nom d’emprunt !

NAQUET.

Eh bien ! j’en suis fou... parole d’honneur !... et si vous vouliez parler pour moi...

MADAME DE NOIRMONT.

Comment donc ! ce cher cousin !...

À part.

S’il savait qu’elle est mariée !... mais j’ai promis le secret...

NAQUET.

Ainsi, c’est convenu !... vous tâcherez de me mettre dans ses papiers... vous vanterez mon esprit... vous savez que j’ai une ferme assez rondelette dans le Calvados... ma tournure... vous savez que j’ai des actions dans les abattoirs... bonne affaire... Enfin, vous parlerez de ma complaisance... Ah ! oui, de ma complaisance, surtout !... Voyons, cousine, puis-je vous être utile à quelque chose ?... Allez, ne vous gênez pas... Tenez, je vais vous lire le journal...

MADAME DE NOIRMONT.

Non, non, c’est inutile !...

NAQUET.

Si, si !

À part.

Il faut qu’elle parle de ma complaisance...

Haut, lisant.

« Le Sémaphore. » Ça veut dire en grec : Journal de Marseille.

Lisant.

« Marseille, 29 juillet 1811. Le Philoctète est arrivé hier ; il ramène notre ambassade de Palerme... »

MADAME DE NOIRMONT, s’asseyant sur la causeuse et continuant sa broderie.

Mon mari doit être du nombre des passagers.

NAQUET.

Justement !

Lisant.

« Notre ambassade de Palerme qui rentre en France, par suite des difficultés survenues entre le gouvernement de l’empereur Napoléon premier et le roi de Naples... Au nombre des illustres passagers se trouve M. de S... »

Parlé.

Ces maudits journaux sont insupportables avec leurs initiales : M. de S... ! Nous voilà bien avancés !...

Lisant.

« M. de S..., aide de camp de Sa Majesté Impériale, » dont le mariage s’est fait à Paris, il y a cinq ans, d’une manière aussi originale qu’imprévue... »

Parlé.

Ah ! voyons !...

Lisant.

« Le jour même de son départ pour Palerme, où il allait remplir une mission diplomatique, M. de S... reçut de l’Empereur, à titre de récompense, l’ordre d’épouser sur-le-champ une jeune fille qu’il n’avait jamais vue, mais d’ancienne noblesse et fort riche... »

MADAME DE NOIRMONT, à part.

Mais c’est toute l’histoire d’Henriette !

NAQUET, continuant.

« Les résistances de la famille furent vaincues ; les délais de la loi éludés ; et le soir, quand M. de S... prit la poste pour aller rejoindre son état-major... il était marié ! »

Parlé.

Une savonnette impériale, je sais ce que c’est.

Lisant.

« La femme de M. de S..., qui était âgée de quinze ans seulement, fut reconduite à sa pension après le repas de noces... Depuis ce jour, les époux ne se sont pas revus ! »

Parlé.

Voilà une aventure !... Le mari qui prend la poste au moment où... et la mariée qui se trouve veuve avant...

Air.

Pauvre femme, le mariage

Pour elle ne fut qu’un festin

Dont l’amphitryon, quel outrage !

S’esquiva bien avant la fin !

Elle voudrait rester à table,

Mais on enlève son couvert...

Et de ce repas lamentable

Elle attend toujours le dessert.

Remontant. Parlé.

Ah ! ah ! ah ! c’est fort drôle !

MADAME DE NOIRMONT.

Oui, c’est tout à fait bizarre !...

À part, se levant et allant déposer sa broderie sur le guéridon.

S’il connaissait les masques...

NAQUET, laissant le journal.

Mais pourquoi ne voit-on pas aujourd’hui Mlle de Rochat ?

MADAME DE NOIRMONT.

Elle n’a pas passé la nuit à l’hôtel.

NAQUET.

Ah bah !

MADAME DE NOIRMONT.

Elle est partie hier, au soir, pour Marseille... une affaire indispensable...

NAQUET.

Et quand revient-elle ?

MADAME DE NOIRMONT.

Je l’attends d’un moment à l’autre... elle devrait être ici.

NAQUET.

Oh ! une idée !... si j’allais au-devant d’elle !... Adieu, cousine...

Fausse sortie. Revenant.

Ah !... où prenez-vous la route de Marseille ?

MADAME DE NOIRMONT.

Au bout du cours... il y a deux chemins... vous demanderez celui de la malle.

NAQUET.

La grande route, alors !... c’est dit ?... vous m’excuserez ?... parce que vous comprenez, dans ma position, l’impatience... l’empressement... ça ne peut pas nuire. Adieu, adieu, cousine !

Il sort par le fond.

 

 

Scène II

 

MADAME DE NOIRMONT, seule

 

Allez, cousin ! allez, courez après la prétendue Mlle de Rochat... cette bonne Henriette !... c’est bien l’étourdie la plus aimable !... En apprenant que mon mari rentrait en France en compagnie du sien, n’a-t-elle pas voulu à toute force venir avec moi jusqu’à Aix pour le voir, lui parler, sans se faire connaître ?

Air des Cinq Codes.

Nous arrivons, mais non contente

D’attendre en ces lieux son mari,

Dans son humeur impatiente

Elle court au-devant de lui

Pour le ramener aujourd’hui.

Déjà, dans la même voiture,

Sans doute ils reviennent tous deux

Sans que notre époux se figure

Que l’amour voyage avec eux.

 

 

Scène III

 

MADAME DE NOIRMONT, HENRIETTE

 

HENRIETTE, entrant vivement par le fond.

Ah ! enfin !

MADAME DE NOIRMONT.

Henriette !... Eh bien !... Seule ?

HENRIETTE.

Oui, j’ai profité du moment où ces messieurs s’occupaient de leurs bagages pour prendre les devants... je suis venue vite... je craignais d’être mouillée... il va faire un temps épouvantable !

MADAME DE NOIRMONT.

C’est singulier !... plus je te regarde... tu as l’air tout bouleversé !

HENRIETTE.

Ah ! mon amie !... je puis me confier à toi !... je viens de faire une découverte horrible !

MADAME DE NOIRMONT.

Ah ! mon Dieu !

HENRIETTE.

Mon mari...

MADAME DE NOIRMONT.

Tu me fais trembler !

HENRIETTE.

Mon mari est un mauvais sujet.

MADAME DE NOIRMONT.

Achève !...

HENRIETTE.

Dans la diligence...

MADAME DE NOIRMONT.

Eh bien ?...

HENRIETTE.

Dans la diligence... il a osé me faire la cour !...

MADAME DE NOIRMONT.

Voilà tout ?

HENRIETTE.

Mais une cour !... Ah ! si ce n’avait pas été mon mari !...

MADAME DE NOIRMONT.

Voyez-vous le grand malheur !... un mari qui fait la cour à sa femme !...

HENRIETTE.

Mais il ne sait pas que je suis sa femme !

MADAME DE NOIRMONT.

Eh bien ! après tout, son crime est-il si grand ?... un homme, en voiture, qui se trouve à côté d’une jolie voyageuse, se croit obligé de faire des frais, de parler !...

HENRIETTE.

Mais non... il n’a pas dit quatre mots...

MADAME DE NOIRMONT.

Alors, ce sont les yeux ?...

HENRIETTE.

Mais non... il les tenait toujours fermés !...

MADAME DE NOIRMONT.

Comment ! il dormait ?

HENRIETTE.

Mais non... il me pressait la main d’une force !... Ah ! si ce n’avait pas été mon mari !...

MADAME DE NOIRMONT.

Et M. de Noirmont ?

HENRIETTE.

M. de Noirmont ?... Oh ! il dormait bien réellement, lui !

MADAME DE NOIRMONT.

Comment ! Si près de me revoir !...

HENRIETTE.

Plains-toi donc ! voilà un mari rangé !... un mari modèle !

MADAME DE NOIRMONT.

Mais vas-tu enfin te faire connaître à M. de Sallanches ?

HENRIETTE.

Je m’en garderai bien : s’il sait que je suis sa femme, il se contraindra, dissimulera ses défauts, et je veux le voir tel qu’il est.

MADAME DE NOIRMONT.

Il faudra pourtant que cette comédie ait un dénouement.

HENRIETTE.

Oh ! oui ! et un terrible encore : au moment où il sera complètement démasqué, où je serai bien sûre qu’il m’est infidèle, c’est-à-dire... Eh bien ! oui, car enfin, c’est une infidélité !... eh bien ! quand sa trahison me sera bien prouvée... alors, je lui dirai mon nom, et...

MADAME DE NOIRMONT.

Sois prudente, Henriette ; avec un mari, il ne faut jamais mener les épreuves trop loin.

HENRIETTE.

Chut !... je crois entendre... je t’en prie, présente-moi sous le nom de Mlle de Rochat... c’est une fantaisie, un caprice, si tu veux, mais plus tard seulement...

MADAME DE NOIRMONT.

Allons, puisque tu le veux... mais souviens-toi que c’est contre mon gré... les voici.

 

 

Scène IV

 

SALLANCHES, MADAME DE NOIRMONT, NOIRMONT, HENRIETTE, FÉLIX et PIERRE, chargés de malles et de valises

 

CHŒUR.

Air : Ah ! qu’il est doux de se trouver ensemble (Emma).

Ah ! quel bonheur, après de longs voyages,

De se trouver de nouveau réunis ;

Car de la vie on brave les orages,

En revenant près des anciens amis.

NOIRMONT, aux domestiques.

Prenez bien garde !

MADAME DE NOIRMONT.

Mon ami !...

Ils s’embrassent.

Enfin te voilà !

SALLANCHES, apercevant Henriette, à part.

Notre jolie voyageuse !

HENRIETTE, à part.

C’est lui !

NOIRMONT.

Oui, ma femme, ma bonne petite femme !

Il lui prend la tête.

Voyons que je te regarde...

Aux domestiques.

Faites attention surtout à cette caisse !

À sa femme.

Ce sont mes collections d’insectes... que je t’embrasse !... des coléoptères de prix !... Ah !...

Indiquant Sallanches à sa femme.

permets que je te présente M. Édouard de Sallanches, officier distingué et diplomate profond, dont j’ai fait la connaissance pendant la traversée...

Mme de Noirmont et Sallanches se saluent. Les domestiques entrent avec les bagages dans la chambre au troisième plan à droite. Un moment après, Félix sort de cette chambre avec une valise et entre au premier plan à droite.

MADAME DE NOIRMONT.

Soyez le bienvenu, monsieur...

À son mari.

J’ai aussi une présentation à te faire... Mlle Henriette de Rochat : je n’ai pas eu d’amie plus assidue pendant ton absence.

NOIRMONT, saluant.

Mademoiselle, je suis excessivement flatté...

Levant les yeux.

Mais... je ne me trompe pas... il me semble que nous avons fait route avec Mademoiselle...

HENRIETTE.

En effet, je crois me rappeler...

SALLANCHES, vivement.

Oui, dans la diligence...

Henriette lui jette un regard sévère. À part.

Quel regard !... dame !... moi, j’ignorais...

NOIRMONT.

Oh ! que je suis confus, mademoiselle !... je crois que j’ai un peu sommeillé...

HENRIETTE.

Oh ! monsieur, il n’y a pas de mal...

Avec intention.

au contraire...

NOIRMONT.

C’est que je comptais sur M. de Sallanches, qui a sans doute suppléé... vous devez être enchantée de sa conversation ?...

Henriette baisse les yeux. À Sallanches.

Comment !... est-ce que vous auriez fait comme moi ?

SALLANCHES.

Moi ? oh ! fi donc !

NOIRMONT.

À la bonne heure !... c’eût été impardonnable pour un garçon.

Il remonte.

HENRIETTE.

Ah ! Monsieur est...

SALLANCHES.

Tout ce qu’il y a de plus célibataire... oui, mademoiselle, car... c’est mademoiselle qu’il faut dire, je crois ?...

HENRIETTE.

Oui, monsieur.

Ils se saluent.

MADAME DE NOIRMONT, à part.

Ça devient tout à fait original !

NOIRMONT, redescendant.

Maintenant que nous voici tous les meilleurs amis du monde... mettons les façons de côté... et pour vous donner l’exemple, je vous demande la permission de me retirer...

MADAME DE NOIRMONT.

Comment, à peine arrivé !...

NOIRMONT.

Oui... je suis fatigué, mouillé... et il y a si longtemps que je ne me suis reposé dans un bon lit...

MADAME DE NOIRMONT.

Eh bien ! tu dormiras cette nuit.

NOIRMONT.

C’est bien aussi mon intention. Où est ma chambre ?

MADAME DE NOIRMONT, montrant la porte du troisième plan à droite.

Tiens, ici... le numéro 9.

Noirmont remonte.

HENRIETTE, à part.

Est-ce que tous les maris sont comme ça ?

MADAME DE NOIRMONT, à Sallanches.

Monsieur, vous permettez que j’installe mon mari... ah ! Henriette...

Bas.

Oblige-moi donc de me remplacer un moment pour les premiers ordres à donner.

HENRIETTE.

Compte sur moi, je te retrouverai ici.

CHŒUR.

Air : C’est lui sans aucun doute (Loi salique).

Entre amis point de chaîne

Qu’on traîne (bis).

Oui, chacun peut sans gêne

Et selon son désir

Agir.

M. et Mme de Noirmont entrent à droite, par la porte du troisième plan. Henriette sort par le fond.

 

 

Scène V

 

SALLANCHES, seul, puis FÉLIX

 

SALLANCHES.

C’est qu’elle est vraiment gentille, cette jeune personne... Moi, je l’avais prise pour une modiste, et dame !... en voiture, les modistes... je leur serre la main... machinalement... une habitude... Eh ! bien... je ne sais si c’est de la fatuité, mais il me semble qu’elle s’occupe de moi... ah çà ! voyons, est-ce que je deviendrais amoureux ?... au fait, voilà cinq ans que cela ne m’est arrivé... en France...

Il grelotte.

Brrr !... il ne fait pas chaud ici... Quand je lui ai fait part de ma qualité de garçon... elle a timidement baissé les yeux en rougissant... Beau titre ! que celui de garçon, auprès d’une jeune fille... ça vous range tout de suite parmi les possibles.

Air des Frères de lait.

L’hymen a-t-il de son cachet funeste,

À tout jamais, marqué votre avenir ;

Vous n’êtes plus, pour la beauté modeste,

Qu’un sol ingrat, où l’amoureux désir

N’a rien, hélas ! à semer, ni bâtir.

Sur un mari, vaines sont les atteintes ;

Mais un garçon... il faut y regarder :

C’est... un canevas sans empreintes

Et sur lequel on peut toujours broder.

Parlé.

Il faut absolument que je parle à cette jeune personne... que je me fasse pardonner... mais je suis gelé, moi... cet habit mouillé... Elle a quelque chose de vif… de... ah ! décidément, je ne peux pas tenir dans cet habit là !...

Appelant.

Félix ! Félix !...

Il sonne.

Holà ! Félix !

FÉLIX, paraissant sur le seuil de la porte de droite, premier plan.

Monsieur.

SALLANCHES.

Ma chambre est-elle prête ?

FÉLIX.

Non, monsieur, pas encore.

SALLANCHES, à lui-même.

Je voudrais pourtant bien changer... où me mettre ?... Bah ! il n’y a personne ici... et puis, dans un hôtel...

Ôtant son habit.

Va me chercher un habit tout de suite...

FÉLIX, allant pour sortir.

Oui, monsieur.

SALLANCHES.

Attends donc !... Tiens, prends celui-ci... fais-le sécher...

FÉLIX, prenant l’habit.

Oui, monsieur.

Il sort à droite, premier plan.

SALLANCHES, près de la cheminée.

Ma foi, je n’y tenais plus... et, comme dit ce brave Noirmont, il faut se mettre à son aise.

 

 

Scène VI

 

SALLANCHES, HENRIETTE

 

HENRIETTE, entrant par le fond sans voir d’abord Sallanches. L’apercevant.

Ah !...

SALLANCHES, se retournant.

Hein ?... ah ! pardon !... mille pardons !... Mademoiselle... je suis confus... ce costume...

HENRIETTE.

Je me retire, monsieur...

SALLANCHES.

Ah ! restez... c’est à moi de vous céder la place.

HENRIETTE.

Je serais désolée, monsieur, de vous déranger...

À part.

Au fait, puisque c’est mon mari...

Haut.

D’ailleurs, dans le Midi, ce costume est presque toléré... il fait si chaud !...

SALLANCHES, prenant vivement ses gants qu’il avait déposés sur la cheminée et les mettant pour se donner une contenance.

Oh ! ce n’est pas précisément la chaleur...

Il grelotte.

Brrr !... mais, puisque vous le permettez...

Air : Amis, voici la riante semaine.

Je dois saisir la moindre circonstance

Qui peut ici me rapprocher de vous ;

Je reste donc... mais de votre indulgence

C’est pour garder un souvenir bien doux.

À part.

Cette tenue est vraiment détestable

Pour exprimer son ardeur... mais, ma foi,

L’amour ainsi que le dépeint la fable

Était encor moins habillé que moi.

Parlé.

Allons, allons, de l’aplomb et de l’éloquence !

Haut, se rapprochant.

Hum !... hum !... comptez-vous, mademoiselle, faire un long séjour dans ce pays ?

HENRIETTE.

Je ne sais pas encore... peut-être resterons-nous ici quelques jours...

SALLANCHES.

Ah !... comme moi.

HENRIETTE.

Ah !...

SALLANCHES.

Je serais heureux, mademoiselle, si, dans vos promenades...

HENRIETTE.

Peut-être partirons-nous demain.

SALLANCHES.

Ah !... comme moi.

HENRIETTE.

Ah !...

SALLANCHES.

Je serais heureux, mademoiselle, si, faisant même route...

HENRIETTE.

Mais... de quel côté allez-vous ?

SALLANCHES, étourdiment.

Du vôtre, mademoiselle.

HENRIETTE.

Comment ?

SALLANCHES.

Pardon... quelle voiture prenez-vous ?

HENRIETTE.

Moi ?... je m’embarque...

SALLANCHES.

Ah !... moi aussi !

HENRIETTE.

Ah !...

SALLANCHES.

Pour ?...

HENRIETTE.

Pour... le Canada...

SALLANCHES.

Juste !... trop heureux, mademoiselle... si, dans la traversée...

HENRIETTE, riant.

Ah ! ah ! ah !

SALLANCHES.

Oh ! ne riez pas... ce serait bien mal de vous moquer, car vous n’avez que trop bien deviné le motif qui m’attache à vos pas.

HENRIETTE.

Moi ?

SALLANCHES.

Ne cherchez pas à le nier : oui, vous avez surpris dans mon cœur le secret d’un amour...

HENRIETTE.

Monsieur !...

SALLANCHES.

Le mot est lancé...

Haut.

Vous l’avez surpris, j’en suis sûr... et dans ce moment encore, si mon visage s’anime... si ma voix est émue, si... ah ! mademoiselle, croyez-vous donc que tout cela ne veuille rien dire ?

HENRIETTE, à part.

Mais c’est qu’il est très bien comme cela, mon mari !

SALLANCHES.

Mademoiselle, je voudrais trouver des paroles de feu pour vous convaincre... tenez, voyez couler mes larmes...

Il fait le simulacre de tâter ses poches.

Ces larmes... qu’on n’invente pas... ces larmes...

À part.

Bon ! je n’ai pas de mouchoir !

Reprenant avec plus de force.

Eh bien ! non, je ne pleure pas, oh ! non, je ne pleure pas... mais l’amour qui me consume n’en est que plus ardent !... ah ! mademoiselle, dès que mon regard eut rencontré le vôtre, je sentis là que j’étais blessé pour toujours, qu’il n’y aurait plus pour moi, ni repos, ni bonheur, si je ne pouvais prétendre à vous consacrer ma vie ; et alors, vous le dirai-je ?... j’ai eu l’audace... d’espérer...

HENRIETTE.

Monsieur !...

À part.

S’il savait qu’il parle à sa femme...

SALLANCHES.

Accusez-moi de témérité, repoussez-moi, condamnez-moi !... vous le pouvez... mais alors, songez que je suis capable de tout ! que je ne réponds plus de rien ! et que ma mort peut-être...

HENRIETTE.

Ah ! mon Dieu !

SALLANCHES, à part.

Allons, ce n’est pas trop mal pour une déclaration en manches de chemise...

Haut.

Vous ne dites rien ?

HENRIETTE.

Mais que voulez-vous donc que je vous dise ?... quand vous serez plus calme...

SALLANCHES, avec explosion.

Que je sois calme !... mais vous ne voyez donc pas que mon sang bout, que ma tête brûle, que...

À part.

Je grelotte, ma parole d’honneur !...

Haut.

Oh ! demandez-moi la vie, mais n’exigez pas qu’à côté de vous, je reste froid...

HENRIETTE, à part.

C’est très amusant, un amoureux !

SALLANCHES.

Ainsi, je n’aurai pu vous attendrir... mes paroles enflammées... c’est bien ! je vois ce que c’est... et sans doute qu’un heureux rival...

HENRIETTE, à part.

Un rival !... quelle idée !... je vais donc me venger !...

Timidement.

Eh bien ! oui, monsieur, je n’osais vous l’avouer, mais...

Air.

Un autre, avant vous, m’engagea

À lui vouer ma destinée...

SALLANCHES.

Un autre !... et votre âme, déjà,

Vers lui s’est sentie entraînée.

HENRIETTE.

Dame !... un futur appelle à lui,

Met notre cœur sur le qui-vive...

C’est... l’espérance d’un mari,

On doit l’aimer... en perspective.

SALLANCHES, à part.

Elle est charmante !

HENRIETTE.

Et, puisque ma famille le veut...

SALLANCHES.

Et moi, je ne le veux pas !... souffrir qu’on vous sacrifie !... Le nom, le nom du téméraire ?...

HENRIETTE.

Son nom ?...

À part.

Oh ! mon Dieu ! je n’y pensais plus !...

Cherchant.

Son nom ?

SALLANCHES.

Oh ! parlez, de grâce !...

On entend dans la coulisse la voix de Naquet.

HENRIETTE.

Chut ! M. Naquet !

SALLANCHES.

Qu’est-ce que ce monsieur ?... Oh ! mon Dieu ! c’est lui, peut-être !...

HENRIETTE.

Eh bien ! oui, monsieur.

SALLANCHES.

Enfin, je vais le connaître !... il faudra bien qu’il renonce, ou sinon...

HENRIETTE, à part.

Ah ! mon Dieu, il est capable de lui faire une scène !... me voilà bien !...

Haut.

Monsieur, je vous en supplie, cachez-vous !

SALLANCHES.

Lui céder la place !...

HENRIETTE.

Mais vous me perdez !... Songez donc… tous deux... seuls... vous, dans ce costume... S’il est vrai que vous m’aimiez...

SALLANCHES.

Vous en doutez ?

HENRIETTE.

Alors, obéissez-moi !

SALLANCHES.

Mais, comment ?... Ah ! cette porte...

Il indique la porte de gauche.

HENRIETTE.

C’est ma chambre... impossible... ce balcon, plutôt...

SALLANCHES, ouvrant la porte du balcon.

Mais... il pleut !...

HENRIETTE.

Oh ! Si peu !

À part.

Ça le calmera !...

Haut.

Allez, monsieur, allez !...

SALLANCHES, à part.

Elle est à moi !

Il sort par le balcon.

 

 

Scène VII

 

HENRIETTE, NAQUET

 

NAQUET, sans voir Henriette, secouant son chapeau.

On n’a jamais vu un temps pareil !... des gouttes larges comme... et sans parapluie !...

HENRIETTE, à part.

Ah ! mon Dieu ! et mon mari !...

NAQUET, apercevant Henriette.

Mlle de Rochat ici !

HENRIETTE.

Pardon, monsieur, mais... est-ce qu’il pleut toujours bien fort ?...

NAQUET.

Non, ça vient de cesser comme je rentrais... mais j’ai reçu tout le nuage...

HENRIETTE, regardant la fenêtre.

Ah ! tant mieux !

NAQUET.

Comment, tant mieux !... dites donc, je vous attendais là-bas...

HENRIETTE.

Où donc ?

NAQUET.

Mais j’ai été au-devant de vous... sans parapluie... Vous n’êtes donc pas venue par le chemin de la malle ?

HENRIETTE.

Mon Dieu, non... je n’ai trouvé de place que dans la diligence.

NAQUET.

Ça s’explique...

Il s’essuie.

HENRIETTE, à part.

Il s’agit, maintenant, d’utiliser M. Naquet...

Avec une feinte compassion.

Oh ! dans quel état vous êtes... Je suis vraiment désolée...

NAQUET, à part.

Est-elle aimable ! ma cousine a parlé.

HENRIETTE.

Il faudrait peut-être changer... vous êtes trempé...

NAQUET.

Jusqu’aux os...

Avec sentiment.

Mais, laissez-moi vous regarder... parce que, quand je vous regarde... ça me sèche.

HENRIETTE, à part.

Très bien ! Si mon mari pouvait entendre !...

Haut.

En vérité, monsieur Naquet, vous êtes d’une galanterie... à l’épreuve des éléments.

NAQUET.

Oui : ce n’est pas comme mon chapeau ; de la pâte, mademoiselle, de la vraie pâte !

HENRIETTE, avec compassion.

Ah ! pauvre chapeau !

NAQUET, à part.

Elle a dit : pauvre chapeau !

Avec expansion.

Mademoiselle, le moment est enfin venu de parler !...

HENRIETTE, à part.

Nous y voici...

Regardant le balcon.

Je ne sais pas si la voix porte... je vais le faire crier...

Haut.

Pardon, je n’ai pas entendu...

NAQUET.

Je recommence...

D’un ton plus élevé.

Mademoiselle, le moment est enfin venu...

HENRIETTE.

Est-ce que vous êtes enroué ?

NAQUET.

Moi ? non, pourquoi ?

HENRIETTE.

C’est qu’il me semble que votre voix reste en chemin, et pourtant...

NAQUET.

Je recommence...

Criant.

Le moment est enfin venu...

HENRIETTE.

Très bien... vous voilà dans le ton.

NAQUET, à part.

Comment, dans le ton ?...

Haut.

Vous connaissez mon amour, mes projets...

HENRIETTE, très haut.

Oui, monsieur.

NAQUET, à part.

Pourquoi donc crie-t-elle comme ça ?

Haut.

Quant à ma fortune... elle est liquide... je possède une ferme assez rondelette en Calvados... j’ai de plus un intérêt assez... potelé dans une entreprise industrielle... des abattoirs...

HENRIETTE, riant.

Ah ! ah ! ah ! j’en suis charmée !...

NAQUET.

Ajoutez à cela un caractère égal, une complaisance à toute épreuve et un cœur...

Air : Restez, restez, troupe jolie.

Enfin, jugez quel avantage,

Lorsque la guerre, tour à tour,

Appelle en des champs de carnage

La fleur de nos hommes du jour,

Moi, je puis braver le tambour ;

Par protection efficace,

On m’a casé dans les rebuts ;

Je suis de la dernière classe,

Je ne pars qu’avec les bossus ! (bis.)

Le bis des deux derniers vers doit être crié.

HENRIETTE, regardant la fenêtre du balcon.

C’est étonnant comme vous avez la voix sourde, aujourd’hui !

NAQUET, à part.

Elle croit que c’est ma voix qui est sourde !... Bah ! je la ferai traiter... il y a des établissements pour ça...

Haut.

Maintenant que vous connaissez le secret de mon cœur... puis-je espérer qu’une réponse favorable...

HENRIETTE.

Mais, monsieur...

À part.

Comment m’en débarrasser à présent ?

NAQUET.

Allez, allez, dites votre pensée.

HENRIETTE.

Moi, je pense... je pense qu’en vérité, vous n’êtes guère aimable avec M. de Noirmont... vous ne l’avez pas encore salué depuis son retour.

NAQUET.

C’est ma foi vrai... ce pauvre cousin !... tant il est vrai que la beauté...

HENRIETTE.

C’est bien... allez !...

NAQUET.

Dois-je lui parler...

Henriette tend l’oreille, il parle plus haut.

Dois-je lui parler de ce que vous savez ?...

HENRIETTE.

De tout ce que vous voudrez.

NAQUET.

Oh ! bonheur !...

À part, en remontant.

Voilà un mariage parfaitement emmanché !...

Saluant.

Mademoiselle, j’ai bien l’honneur.

HENRIETTE, l’accompagnant.

Allez, monsieur, allez.

Naquet sort à droite, troisième plan.

 

 

Scène VIII

 

HENRIETTE, au fond, SALLANCHES, sortant du balcon

 

HENRIETTE.

Enfin le voilà parti !

Au moment où Sallanches sort du balcon, Félix paraît à la porte de droite, premier plan, tenant un habit.

SALLANCHES, se dirigeant à droite.

Dix minutes sur un balcon et près d’une gouttière !... Brrr !...

Apercevant Félix.

Ah ! mon habit !...

Il repousse Félix, et entre dans la chambre de droite avec lui.

HENRIETTE.

Il est furieux !...

Sallanches reparaît ayant endossé l’habit.

Ah ! Monsieur, à quoi m’avez-vous exposé !

SALLANCHES.

Oh ! ne cherchez pas à me donner le change ; j’ai tout entendu !...

HENRIETTE.

Comment, monsieur... c’est d’une indiscrétion...

SALLANCHES.

Oui, et malgré le soin que vous mettiez à assoupir vos paroles...

HENRIETTE.

Comment ?

SALLANCHES.

Ce que l’oreille ne peut saisir, le cœur le devine.

HENRIETTE, à part.

Ah çà ! est-ce que c’est lui qui est sourd ?

SALLANCHES.

Vous aimez ce jeune homme ?

HENRIETTE.

Je n’ai pas dit cela.

SALLANCHES.

Mais vous l’épousez ?... Oh !... j’ai bien entendu...

HENRIETTE, à part.

À la bonne heure donc !...

Haut.

Que voulez-vous... jusqu’à présent, aucun autre ne m’a fait l’honneur de demander ma main.

SALLANCHES.

Aucun autre !... mais, moi aussi, je vous la demande, votre main !... Depuis ce matin, je ne fais que ça !

HENRIETTE.

Vous ?...

À part.

Ah ! c’est trop fort !

SALLANCHES.

Mais oui, vous dis-je... ma seule ambition, mon seul bonheur...

HENRIETTE.

Comment, vous voulez m’épousez ?...

SALLANCHES.

Certainement !

HENRIETTE.

Eh bien ! monsieur...

SALLANCHES.

C’est-à-dire... je ne demanderais pas mieux... mais c’est... c’est l’Empereur qui ne veut pas... le tyran !

HENRIETTE, à part.

Je ne m’attendais pas à celui-là !

SALLANCHES.

Oui, mademoiselle, l’Empereur : il déteste le mariage ; il prétend qu’un bon officier ne doit avoir pour famille qu’un père et une mère... le strict nécessaire.

HENRIETTE.

Mais alors, monsieur...

SALLANCHES.

Oh ! soyez tranquille... je le fléchirai... je l’attendrirai... et, avec le temps, des protections... car, vous ne pouvez aimer ce M. Naquet... et Dieu vous préserve mademoiselle, d’une union mal assortie... si vous saviez...

HENRIETTE.

Est-ce que vous seriez veuf ?

SALLANCHES.

Je le voudrais...

HENRIETTE, à part.

Merci, mon mari !...

SALLANCHES.

Oui, je voudrais avoir contracté un de ces mariages de convenance où la sympathie des cœurs n’est comptée pour rien, parce qu’alors je pourrais puiser dans mes souvenirs de tels arguments... Au reste, j’ai vu tant de ménages... tenez, celui de Noirmont...

HENRIETTE.

Eh bien !...

SALLANCHES.

Certes, il peut encore être cité parmi les meilleurs ; c’est égal, voyez-le, ce mari, après une absence si longue, il ne trouve rien de plus pressé à dire à sa femme que : Bonsoir, je vais me coucher !...

HENRIETTE, à part.

C’est pourtant vrai !...

SALLANCHES.

Autre exemple... un de mes amis, un diplomate que je voyais souvent à Palerme, avait laissé sa femme à Paris : un enfant que l’Empereur lui avait fait épouser par ordre...

HENRIETTE, à part.

Notre histoire !

SALLANCHES.

Si vous aviez été témoin de son ennui, quand, chaque mois, il lui fallait répondre aux lettres de sa chère moitié. Sa plume dessinait lourdement des mots sans idées, des phrases banales sur la nature, la verdure, la température... Souvent même, je l’ai surpris empruntant la main de son secrétaire...

HENRIETTE, à part.

Oh ! c’est affreux !...

Haut.

Mon Dieu ! monsieur, ce que vous me dites est si étrange, qu’en vérité je ne sais plus que répondre : et, ce mariage... en y réfléchissant...

SALLANCHES.

Oh ! vous ne le conclurez pas, mademoiselle, vous ne signerez pas le malheur de toute votre vie !...

HENRIETTE.

Mais mon prétendu...

SALLANCHES.

Oh ! que celui-là ne vous inquiète pas ! Voulez-vous que je le tue !... je vais le tuer !

Fausse sortie.

HENRIETTE.

Mais pas du tout, monsieur ! Il ne faut tuer personne !...

À part.

Comme il y va !...

SALLANCHES.

Alors, faites naître des obstacles, tâchez de gagner du temps...

HENRIETTE.

Mon Dieu ! s’il ne dépendait que de moi...

SALLANCHES, avec chaleur.

Mademoiselle... au nom du ciel !...

HENRIETTE.

Eh bien ! je verrai... j’essaierai... mais il faut éviter qu’on nous voie ensemble...

SALLANCHES.

Ah ! Mademoiselle, que je suis heureux !... Pour vous, maintenant, je braverai tout !... je lutterais contre le monde entier !... toute ma vie pour votre amour !

Il sort vivement par le fond.

 

 

Scène IX

 

HENRIETTE, puis MADAME DE NOIRMONT

 

HENRIETTE, l’imitant en riant.

Ah ! ah ! ah !... je lutterais contre le monde entier ! Toute ma vie pour votre amour !... et si je disais un mot, tout serait fini... Ma foi non, je ne le dirai pas !... c’est trop amusant... et puis, ce qu’il m’a conté des maris en général et d’un certain mari en particulier...

Air : La Fauvette (P. Hennon).

Oui, je veux faire la coquette,

Je veux le voir à mes genoux ;

Ma vengeance sera complète

Si je peux le rendre jaloux (bis).

D’une âme en délire

Il me dépeindra

Le cruel martyre !

Mon cœur en rira !

Ah ! ah ! ah ! ah !

Ah ! quel plaisir que cela !

Ah ! ah ! ah !

Oui, je veux voir mon mari là !

MADAME DE NOIRMONT, entrant par la droite, troisième plan.

Tu es seule ?... Eh bien ! la reconnaissance a-t-elle été pathétique ?

HENRIETTE.

Quelle reconnaissance ?

MADAME DE NOIRMONT.

Avec ton mari ; je viens de le rencontrer dans le jardin, il ne m’a pas vue : il fait de grands pas et parle tout haut... il paraît que ça lui a fait un effet...

HENRIETTE.

Il ne sait rien !

MADAME DE NOIRMONT.

Quelle plaisanterie !

HENRIETTE.

C’est très sérieux !... Ma chère amie, regarde-moi bien !... Tu vois la femme la plus aimée, la plus idolâtrée qui soit sous le soleil de Provence... et cela par son mari !

MADAME DE NOIRMONT.

Alors, pourquoi ne pas lui avouer ?...

HENRIETTE.

Je m’en garderais bien ! n’est-ce pas que ce ne serait plus la même chose ?

MADAME DE NOIRMONT.

Coquette !

HENRIETTE.

À la bonne heure ! Il n’y a que les femmes pour se comprendre tout de suite !... hein ? dis donc, quel plaisir d’avoir là, à ses pieds, un homme grand et fort, auquel on peut commander toutes les extravagances possibles... connais-tu quelque chose au-dessus de cela ?

MADAME DE NOIRMONT.

Tu perds la tête !

HENRIETTE.

Allons, c’est de la jalousie !...

MADAME DE NOIRMONT.

De la jalousie ?... mais il me semble que M. de Noirmont...

HENRIETTE.

Ne parlons donc pas de M. de Noirmont, il dort.

MADAME DE NOIRMONT.

Qu’est-ce que cela prouve ?

HENRIETTE.

Qu’il a sommeil d’abord et ensuite, qu’il ne montre pas tout l’empressement...

MADAME DE NOIRMONT.

Ah ! et que dirais-tu si je te démontrais que M. de Noirmont, au milieu de ses fatigues de voyages et de ses travaux scientifiques, n’a pas cessé un seul instant de penser à moi ?

HENRIETTE.

Oh ! ça !...

MADAME DE NOIRMONT.

Je pourrais te donner des preuves.

Elle se dirige vers la cheminée.

Je parie qu’il m’a rapporté un souvenir de chaque ville où il a passé...

Tirant d’une cassette qui est sur la cheminée un petit coffret, et revenant à Henriette.

Tiens, ce coffret... tu vas voir...

Elle l’ouvre.

Ah ! ce sont mes lettres !... Il les a conservées... une, deux, trois... Je suis sûre qu’il les a relues vingt fois !...

HENRIETTE, vivement.

Oh !... une qui n’est pas décachetée !...

MADAME DE NOIRMONT.

Comment !

HENRIETTE.

Eh bien ! quand je te disais...

MADAME DE NOIRMONT.

Oh ! c’est affreux !

HENRIETTE.

Non, c’est marital !... Et quand je pense qu’un mot signé : Henriette de Rochat donnerait à M. de Sallanches le transport pour toute la journée... et tu voudrais me faire quitter cette position... tu voudrais que j’allasse lui dire : « En vérité, monsieur, vous avez bien tort de vous exalter ainsi la tête et le cœur : pourquoi tout ce mal ?... pour me plaire ?... mais je suis votre femme !... Allons, monsieur, mettez vos pantoufles, passez votre robe de chambre et parlons ménage... » Pas de ça, monsieur mon mari !... Ah ! vous vous jetez dans l’emploi des séducteurs ! Eh bien ! vous en supporterez tous les désagréments... vous ne m’avez pas fait la cour avant mon mariage, c’est bien le moins que vous me la fassiez après !

MADAME DE NOIRMONT.

Prends garde !... c’est un roman que tu fais là...

HENRIETTE.

Et je m’en trouve très bien, car s’il faut te l’avouer... croirais-tu que malgré tous ses mensonges, toute sa perfidie, j’aime M. de Sallanches !

MADAME DE NOIRMONT.

J’espère que de son côté...

HENRIETTE.

Lui !... mais il m’appartient corps et âme !... voyons, qu’est-ce que tu veux que je lui fasse faire ?... une sottise, une folie... la première chose venue ?... Tu n’as qu’à parler.

MADAME DE NOIRMONT.

Quel enfantillage !

 

 

Scène X

 

MADAME DE NOIRMONT, PIERRE, HENRIETTE

 

Pierre entre par le fond à gauche, il apporte deux flambeaux qu’il pose sur la cheminée.

MADAME DE NOIRMONT.

Qui vient là ?... que voulez-vous ?

PIERRE, apportant une lettre.

Une lettre pour Mademoiselle.

HENRIETTE, souriant.

Ah ! bon, je sais...

À Pierre.

C’est bien !

Il sort.

MADAME DE NOIRMONT, à Henriette qui ouvre le billet.

Comment, tu vas lire ?

HENRIETTE.

Moi ? je dévore les déclarations qu’on m’adresse.

MADAME DE NOIRMONT.

C’est M. de Sallanches...

HENRIETTE.

Et qui donc ?

À elle-même.

La voilà, cette même main qui dessinait si lourdement, à Palerme, des mots sans idées, sur la verdure, la nature et la température... Aujourd’hui tout est bien changé !... des phrases brûlantes, de l’amour échevelé...

Souriant.

Oh ! mais, voilà qui est d’une impertinence...

MADAME DE NOIRMONT.

Quoi donc ?

HENRIETTE.

M. mon mari me traite un peu cavalièrement, écoute :

Lisant.

« À huit heures, la nuit sera noire... la fenêtre de votre chambre donne sur le jardin ; on peut l’escalader sans bruit... au nom du ciel, consentez à m’entendre, ne fût-ce qu’une minute... j’ai tant de choses à vous dire !... »

Parlé.

J’espère qu’il ne dort pas, celui-là !

Lisant.

« Votre mouchoir tombé comme par mégarde du balcon m’avertira que je suis le plus heureux des hommes... j’attends !... » Il attend !

MADAME DE NOIRMONT.

Eh bien ! que vas-tu faire ?

HENRIETTE.

Ce que je vais faire ?... comment, tu ne comprends pas le charme qu’on peut trouver à voir son mari grimper le long d’un treillage, au risque de se casser le cou, tout cela pour venir causer, ne fût-ce qu’une minute, avec sa femme !... ah ! par exemple ! je ne veux pas me priver de ce petit plaisir-là !

MADAME DE NOIRMONT.

Folle !

HENRIETTE, s’est approchée de la fenêtre du balcon et dit à mi-voix.

Viens donc ! viens donc voir !... Il est là, il s’impatiente... c’est charmant !

Elle jette son mouchoir.

Juste !... le mouchoir est tombé sur son épaule... Silence !... il s’approche du treillage... un, deux, trois échelons... Ah !... le quatrième casse ! il est tombé !... pourvu qu’il ne se soit pas fait de mal !... oh ! non... le voilà qui recommence... allons, allons, il gagne du terrain... il sera un peu froissé, il aura quelques égratignures, deux ou trois contusions... mais, avec le temps il arrivera... je te laisse, mon amie...

MADAME DE NOIRMONT.

Tu vas le recevoir ?

HENRIETTE.

Je ne puis pas raisonnablement le laisser là, suspendu... C’est mon mari après tout... adieu, amie, adieu !

Elle sort à gauche, troisième plan.

MADAME DE NOIRMONT, seule.

Pauvre Henriette ! elle se figure que cela peut durer longtemps comme cela !...

 

 

Scène XI

 

MADAME DE NOIRMONT, NOIRMONT

 

NOIRMONT, entrant par la droite, troisième plan, et parlant à la cantonade.

Faites ce que vous voudrez ; je ne m’en mêle plus.

MADAME DE NOIRMONT.

À qui donc parles-tu ?

NOIRMONT.

Au cousin Naquet... Est-ce que pendant mon absence... la tête... tu n’as pas remarqué ?...

MADAME DE NOIRMONT.

Non... pourquoi ?

NOIRMONT.

Ne veut-il pas se marier avec Mlle de Rochat !

MADAME DE NOIRMONT.

Ah ! je sais...

NOIRMONT.

Mais, tout de suite, sans renseignements... j’ai eu beau lui dire : le mariage est un acte sérieux... un acte par lequel... ah bien ! oui !... Sais-tu ce qu’il m’a répondu ?... « Je l’aime, je vais lui écrire... quant à son infirmité, je la ferai traiter. »

MADAME DE NOIRMONT.

Quelle infirmité ?

NOIRMONT.

Est-ce que je sais ?... Il déraisonne...

MADAME DE NOIRMONT.

C’est l’amour.

NOIRMONT.

L’amour ! j’en ai quelquefois ressenti les piqûres, mais jamais...

MADAME DE NOIRMONT.

Oh ! je vous conseille de parler... vous qui ne décachetez même pas mes lettres...

NOIRMONT.

Par exemple !

MADAME DE NOIRMONT.

Vous ne le nierez pas... j’en ai trouvé une, adressée à Messine...

NOIRMONT.

À Messine !... attends donc... oui, c’est ma foi vrai, je m’en souviens maintenant.

MADAME DE NOIRMONT.

C’est fort aimable !

NOIRMONT.

Voilà ce que c’est : dans le paquet qui me fut remis, je trouvai deux lettres de toi... je m’empressai d’ouvrir la dernière... elle m’a fait grand plaisir... quant à l’autre, j’étais un peu pressé... je me suis dit : Elle se porte bien, c’est le principal... je lirai celle-là plus tard... et ma foi, les affaires, l’histoire naturelle, les insectes... ça m’est tout à fait sorti de l’idée.

Air de La Robe et les Bottes.

Sur un fait d’ornithologie

J’avais à faire un grand travail,

Qui, de la docte académie,

Doit, enfin, m’ouvrir le portail.

Or, l’Institut bien souvent nous échappe,

On n’y pénètre, hélas ! qu’à certains jours ;

Tandis qu’à ton cœur si je frappe,

Je sais qu’on m’ouvrira toujours.

MADAME DE NOIRMONT.

C’est égal, vous avez une manière d’aimer... bien tranquille.

NOIRMONT.

C’est la bonne, va... ça dure plus longtemps.

Il l’embrasse.

 

 

Scène XII

 

MADAME DE NOIRMONT, NAQUET, NOIRMONT

 

NAQUET, entrant par le fond.

Voilà une histoire piquante, par exemple !... Qu’est-ce qui aurait jamais pu deviner ça !...

MADAME DE NOIRMONT.

Qu’avez-vous donc, cousin ?

NAQUET.

J’ai... j’ai que je suis ahuri, anéanti, abruti de ce que je viens de voir... une jeune fille si candide, si naïve !

MADAME DE NOIRMONT.

Vous voilà tout bouleversé...

NOIRMONT, à part, regardant Naquet.

Est-ce que... la tête...

NAQUET.

Et moi qui voulais l’épouser !... quelle école !... devinez un peu ce que je viens de voir descendre de sa fenêtre ?

MADAME DE NOIRMONT.

De quelle fenêtre ?

NAQUET.

Eh bien ! la fenêtre de la sourde.

NOIRMONT.

Quelle sourde ?

NAQUET.

Un habit..., un habit bleu... ou vert... parce que au clair de la lune...

NOIRMONT, à part.

La lune à présent !

NAQUET.

Mais il n’était pas tout seul... l’habit... il était habité... il y avait un homme dedans.

MADAME DE NOIRMONT, à part.

Je comprends.

NOIRMONT.

Quel homme ?

NAQUET.

Un grand brun... ou blond, parce que au clair de la lune...

NOIRMONT.

Oui, mon ami Pierrot... je la connais...

À part.

Il est très fêlé !

MADAME DE NOIRMONT.

Mais vous n’êtes pas sûr...

NAQUET.

Tellement sûr, que j’ai voulu le saisir... l’habitant... et que je n’ai saisi qu’un de ses boutons !...

NOIRMONT, à part.

La sourde... la lune... ses boutons...

Haut.

Qu’est-ce que tout cela signifie ?

NAQUET, après avoir fouillé dans sa poche.

Le voici !

NOIRMONT, avec impatience.

Quoi ?

NAQUET.

Le bouton !

MADAME DE NOIRMONT.

Vous vous trompez... je ne puis croire...

NOIRMONT, criant.

Quoi ?

NAQUET, montrant le bouton et criant aussi.

Mais ce bouton ?... Il n’y a rien à répondre à ce bouton-là !... il est concluant !...

NOIRMONT.

Eh bien ! oui, il est concluant, là !... il est concluant... mais calmez-vous... voyons, n’y pensez plus...

À part.

C’est singulier comme ce bouton lui porte à la tête !

NAQUET.

Dans une heure, ce sera la fable de toute la ville !

MADAME DE NOIRMONT, à part.

Pauvre Henriette !... comment la sauver ?...

Frappée d’une idée.

Ah !...

Elle écrit à la table de gauche un billet qu’elle montre au public.

NOIRMONT, à Naquet.

Allons, allons, ne parlons plus de tout ça...

À sa femme.

Et songeons à notre bal ce soir... À quelle heure se réunit-on ?

MADAME DE NOIRMONT.

À dix heures.

NOIRMONT.

Eh vite ! eh vite ! à notre toilette !

Ensemble.

Air : Va-t’en, va m’attendre (Loi salique).

Ici, pour la fête,

Je viens sans retard,

Va vite, sois prête

À briller sans art.

MADAME DE NOIRMONT.

Ici, pour la fête,

Venez sans retard ;

Va, je serais prête

À briller sans art.

NAQUET.

Déjà je m’apprête

À faire, avec art,

Sur cette coquette,

Pleuvoir maint brocard.

Noirmont et sa femme sortent par la droite, troisième plan.

 

 

Scène XIII

 

NAQUET, seul

 

Et moi qui croyais connaître les femmes... et qui me suis laissé prendre comme un sot... Mais aussi, comment supposer qu’une jeune personne si bien élevée... Que diable ! quand on appartient à un certain monde... ça ne se fait pas !... Vous me direz, quoique légère, elle peut appartenir à une très bonne famille... ça se voit.

Air : Patrie, Honneur.

Sans doute, après une première erreur,

Des mœurs du temps elle a suivi l’ornière ;

C’en était fait !... car on sait que l’honneur,

Comme l’a dit... Mme Deshoulière :

Oui, c’est une île escarpée et sans bords,

On n’en sort plus... dès qu’on en est dehors...

Parlé.

Qu’est-ce que je dis donc là ?... eh bien ! oui, c’est juste :

Oui, c’est une île escarpée et sans bords,

On n’en sort plus... dès qu’on en est dehors.

Et la petite en est sortie... Sans cela, comment expliquer la présence de ce voyageur... Ah ! si c’était un gnome ou un farfadet... Mais je l’ai touché, le gnome, je l’ai palpé, le farfadet !... Allons, allons, décidément, la petite est une gaillarde... gentille... mais gaillarde !... Attention ! la voici !

 

 

Scène XIV

 

HENRIETTE, NAQUET

 

HENRIETTE, entrant par la gauche, en toilette de bal.

Me voilà prête pour le bal... et si Mme de Noirmont...

Elle se dirige vers la glace de la cheminée et achève sa toilette.

NAQUET, à droite, au fond, à part.

Tiens ! si je la soufflais à... à l’autre, au maltotier... ce doit être un maltotier !... À présent que je sais à quoi m’en tenir sur le compte de la particulière, pourquoi me gêner... Je vais lui appliquer le système de séduction à l’usage des danseuses.

PIERRE, entrant par le fond à gauche, et portant un écrin. Avec mystère.

Pour Mlle de Rochat, de la part de M. de Sallanches.

Il sort.

HENRIETTE, ouvrant l’écrin.

Des camées... une parure !...

NAQUET, regardant de loin, à part.

Système de l’Opéra ; je ne m’étais pas trompé.

HENRIETTE, à part.

Est-ce bien à moi ?... Oh !...

NAQUET, à part.

Sa contenance respire un doux émoi... approchons...

Saluant.

Mademoiselle...

HENRIETTE, vivement.

M. Naquet !... cachons vite cette parure.

NAQUET, légèrement.

Pourquoi cacher... je suis amateur, moi... Sont-ce des antiques ?

HENRIETTE.

Je ne sais... je... je cherche Mme de Noirmont.

NAQUET.

Moi, quand je fais des envois, je vais jusqu’aux diamants... avons-nous du goût pour les petits diamants ?

HENRIETTE, naturellement.

Mais... je préfère les gros.

NAQUET.

Ah ! joli ! très joli !...

À part.

Tiens ! elle n’est plus sourde...

Montrant son épingle.

Comment trouvons-nous celui-ci ?

HENRIETTE.

Pardon, monsieur... je suis attendue... et...

Fausse sortie.

NAQUET, la retenant.

Un moment, de grâce !...

Lui montrant sa bague.

Et cet autre ?

HENRIETTE, à part.

Est-ce qu’il va me faire estimer toute sa bijouterie ?

NAQUET.

J’en ai donné un tout pareil à la petite Mariette.

HENRIETTE.

Mariette !... Eh ! Monsieur, à qui croyez-vous donc parler ?

NAQUET.

À qui ? mais à la plus aimable, à la plus gracieuse des femmes !

HENRIETTE.

Encore !

NAQUET.

Ah çà ! mais, c’est singulier ! plus je vous regarde, plus il me semble... Bien sûr... je vous ai vue quelque part.

HENRIETTE, tremblante.

Moi !

NAQUET.

Oui... quelque part où l’on danse... quelque part... que sais-je ?...

HENRIETTE, irritée.

Assez ! Monsieur... vous êtes fou !

NAQUET, baissant la voix.

Oh ! oui, d’amour !...

Bas et rapidement.

Ainsi, c’est convenu, ce soir, à dix heures, une chaise de poste... nous retournons à Paris.

HENRIETTE.

Comment !...

NAQUET, l’interrompant vivement.

Chut !... vous avez l’écrin ; ainsi...

Bas et rapidement.

À dix heures, l’ombre, le mystère... et fouette cocher !

 

 

Scène XV

 

MADAME DE NOIRMONT, entrant par la droite, troisième plan, NAQUET, HENRIETTE

 

NAQUET, s’approchant vivement de Mme de Noirmont.

Ah ! cousine... je vous fais mes adieux !

MADAME DE NOIRMONT.

Comment ! vous partez ?...

NAQUET.

Oui, un petit voyage à Paphos... une île où on m’attend.

Retournant à Henriette, et la saluant.

Mademoiselle...

Bas.

Vite, vos malles, espiègle !...

HENRIETTE, vivement et avec dignité.

Mais, encore une fois, monsieur !...

NAQUET, qui ne l’a pas entendue, à Mme de Noirmont.

Adieu, cousine, adieu !

Il sort vivement par le fond.

MADAME DE NOIRMONT, avec étonnement, à Henriette.

Henriette !...

HENRIETTE, comme sortant d’un rêve.

Ah ! Mathilde !... si tu savais...

MADAME DE NOIRMONT.

Qu’y a-t-il ?

HENRIETTE, indignée.

Un impertinent ! un misérable !... vient de me tenir un langage !...

MADAME DE NOIRMONT.

Comment ! M. Naquet ?...

HENRIETTE.

Oui, ce M. Naquet, qui, ce matin, voulait m’épouser !... N’a-t-il pas osé me proposer un enlèvement... à moi !... et dans des termes...

MADAME DE NOIRMONT.

Écoute donc ! une demoiselle qui laisse tomber de sa fenêtre... des amoureux...

HENRIETTE, inquiète.

Que veux-tu dire ?

MADAME DE NOIRMONT.

Naquet a tout vu !... et, dans ce moment, sans doute, il répète à qui veut l’entendre...

HENRIETTE, anéantie.

Ah ! malheureuse !...

Avec énergie.

Allons trouver M. de Sallanches !...

Avec orgueil.

Mon mari !...

 

 

Scène XVI

 

MADAME DE NOIRMONT, NOIRMONT, HENRIETTE

 

NOIRMONT, entrant en riant par le fond.

C’est très drôle !... très ingénieux !... ces diplomates ne doutent de rien !

MADAME DE NOIRMONT.

Qu’y a-t-il ?

NOIRMONT.

Vous savez bien, M. de Sallanches ?...

HENRIETTE, inquiète.

Eh bien ?

NOIRMONT.

Eh bien !... ce n’est pas M. de Sallanches.

HENRIETTE et MADAME DE NOIRMONT.

Hein ?...

NOIRMONT.

Je ne le croirais pas, si lui-même ne venait de me l’apprendre, en me disant son nom... son vrai nom... M. de... de...

HENRIETTE, à part.

Ah ! mon Dieu !

Haut.

Achevez, monsieur.

MADAME DE NOIRMONT.

Comment se peut-il ?...

NOIRMONT, avec calme.

Voilà... il paraît que c’est une idée de l’Empereur... une manœuvre diplomatique... C’est fort adroit, du reste.

MADAME DE NOIRMONT.

Mais allez donc !

NOIRMONT, de même.

L’Empereur, voulant feindre aux yeux des autres puissances une rupture avec le roi de Naples, donna ordre à toute l’ambassade de rentrer en France... mais des instructions particulières prescrivaient à M. de Sallanches de rester secrètement à Palerme. Or, pour mieux faire croire au départ de ce diplomate, une personne de l’ambassade fut affublée de son titre et de son nom, et pendant qu’on l’embarquait à grand bruit à bord du Philoctète, le véritable Sallanches regagnait incognito son logis.

HENRIETTE, à part, et dans la plus grande agitation.

Oh ! mon Dieu ! ce tête-à-tête, à une pareille heure !... Que va-t-on croire ?...

Se laissant tomber sur la causeuse.

Perdue !...

NOIRMONT, à sa femme.

C’est très original, comme vous voyez.

MADAME DE NOIRMONT.

C’est infâme !... prendre le nom...

Apercevant Henriette évanouie.

Ah ! mon Dieu !... Henriette ! Henriette !

NOIRMONT.

Elle se trouve mal.

MADAME DE NOIRMONT.

Il n’y a pas de quoi, peut-être !... mais, courez donc !... là... dans ma chambre... un flacon !... allez donc !... allez donc !...

NOIRMONT, entrant dans la chambre à droite, troisième plan.

Si je comprends un seul mot...

 

 

Scène XVII

 

MADAME DE NOIRMONT, HENRIETTE

 

MADAME DE NOIRMONT, assistant Henriette.

Ah ! elle revient.

HENRIETTE, revenant à elle.

Où suis-je ?... je ne sais ce que j’éprouve... un rêve affreux !...

Se levant.

Mais non... j’ai bien entendu... cet homme, qui, tout à l’heure, à mes genoux... c’était un autre !...

MADAME DE NOIRMONT.

Henriette !...

HENRIETTE.

Oh ! je ne veux plus le revoir, cet homme !... je veux partir tout de suite !...

MADAME DE NOIRMONT.

C’est le meilleur parti... car, grâce à M. Naquet, l’aventure va se répandre...

HENRIETTE.

Oh ! dans quel abîme !...

MADAME DE NOIRMONT.

Du courage !... mon mari est là... je l’envoie chercher des chevaux de poste... et, dans dix minutes... secrètement... sans bruit... tout le monde ignorera... Adieu ! adieu !

Elle sort vivement par la droite, troisième plan.

 

 

Scène XVIII

 

HENRIETTE, puis SALLANCHES

 

HENRIETTE, avec désespoir.

Perdue !... mon Dieu !... oh ! cet homme m’est odieux !...

Sallanches paraît à la porte du fond, une lettre à la main. Henriette recule en l’apercevant.

Encore lui !...

SALLANCHES, entrant.

Vous aurais-je fait attendre ?... mille pardons !... mais une nouvelle importante... j’entends l’orchestre... où est donc Noirmont ?

HENRIETTE.

Je ne vais plus à ce bal, monsieur.

SALLANCHES.

Ah bah !... et pourquoi ?

HENRIETTE, sévèrement.

On vient de m’apprendre, monsieur, que vous vous étiez présenté ici avec un nom et une qualité qui ne vous appartenaient pas...

SALLANCHES, à part.

Nous y voilà !... Ah ! mademoiselle ma femme, à mon tour... !

Haut.

Comment !... vous savez...

HENRIETTE.

Oui... M. de Noirmont m’a dit...

SALLANCHES.

Le bavard !

À part.

J’y comptais bien...

Haut.

Au reste, je puis l’avouer, maintenant que ma mission est remplie... c’est vrai... je ne suis pas M. de Sallanches.

Il fait un pas vers elle.

HENRIETTE.

Ne m’approchez pas, monsieur !

SALLANCHES.

Oh ! pardonnez-moi ce mensonge... mon devoir l’exigeait... mais en reprenant mon vrai nom, je n’ai pas abandonné mes sentiments... et mon vœu le plus cher, mon espoir le plus doux...

HENRIETTE.

Taisez-vous, monsieur, vous parlez à la femme de M. de Sallanches !

SALLANCHES, avec un chagrin simulé.

Comment !... oh ! ce n’est pas possible !... vous... la femme de mon ami !... de mon bienfaiteur... ah ! mademoiselle... non, madame... qu’avez-vous fait !...

HENRIETTE.

Aussi, pourquoi portiez-vous son nom ?

SALLANCHES.

Au moins, moi, madame, j’avais une raison... une raison diplomatique... tandis que vous, comment penser qu’une femme, une femme de votre monde, madame, peut être assez imprudente, pour échanger le nom de son mari... d’un honnête homme, contre un pseudonyme de fantaisie !

HENRIETTE, confuse.

Des reproches ! oh ! monsieur !...

SALLANCHES.

Pardonnez-moi... mais Sallanches fut mon protecteur, madame... et penser... oh ! c’est affreux !... certainement, il ne m’appartient pas de juger votre conduite... mais, peut-être auriez-vous pu mettre plus de circonspection.

HENRIETTE.

Eh ! monsieur, tout venait me confirmer dans mon erreur... tout !... jusqu’à votre langage !

SALLANCHES.

Ah ! madame, nous sommes bien coupables tous les deux... un mari si confiant... un ami si dévoué... du moins ma conscience me rendra toujours ce témoignage, que si je n’avais trouvé en vous une sorte de... je ne sais comment dire... de... bienveillance...

HENRIETTE, se redressant.

Ce n’est pas vrai, monsieur ! jamais...

SALLANCHES, avec ironie.

Remarquez bien que je n’accuse pas... je me justifie... d’abord, vous avez pris la peine de venir au-devant de moi jusqu’à Marseille.

HENRIETTE.

Du tout, monsieur !... j’y allais pour affaires...

SALLANCHES, toujours avec un peu d’ironie.

Ah !... au fait, c’est possible... Marseille est un port si commerçant... cela n’a pas d’importance... mais, ce qui en a beaucoup, c’est d’écouter les galanteries d’un amoureux... en manches de chemise...

HENRIETTE.

Monsieur !...

SALLANCHES.

C’est de faire cacher sur un balcon... je me justifie toujours... et sous une gouttière, un monsieur que nous ne connaissons pas, pour faire place à un monsieur que nous ne connaissons guère...

HENRIETTE, tremblante.

Plus bas, monsieur !

SALLANCHES.

C’est de laisser échapper, d’une main complaisante, le signal d’un rendez-vous... un mouchoir, par exemple...

Appuyant.

je sais bien que c’est oriental...

HENRIETTE, avec amertume.

Ah ! je vous croyais du moins généreux !...

SALLANCHES, avec une douleur étudiée.

Pardonnez à ma douleur... mais quand on souffre...

Après un petit temps, prenant un ton plus calme.

Maintenant, madame, que nous ne devons plus nous revoir...

HENRIETTE, vivement.

Je l’espère bien, monsieur !

SALLANCHES.

Permettez-moi de m’acquitter d’une commission – d’une commission pénible... un portrait à vous remettre...

HENRIETTE.

Un portrait ?

SALLANCHES.

Celui de Sallanches, du noble Sallanches... qui, en partant, m’avait recommandé... vous y verrez son regard fier et doux, vous y verrez...

Henriette exprime par sa pantomime un commencement de doute et d’espoir qui doivent être accentués de plus en plus dans la scène qui suit.

 

 

Scène XIX

 

HENRIETTE, NAQUET avec une casquette de voyage, SALLANCHES

 

NAQUET, au fond, à la cantonade.

Faites toujours charger ma malle...

Se retournant et apercevant Sallanches.

Oh ! du monde !...

Bas à Henriette.

Ne perdons pas de temps... la chaise est là !... ne me démentez pas !

SALLANCHES.

Que demande Monsieur ?

NAQUET, saluant.

Monsieur...

À part.

Tiens, j’ai déjà vu cette figure-là !

Haut.

Monsieur, si ça ne vous contrarie pas trop, je demande à emmener Mademoiselle... ma nièce.

SALLANCHES et HENRIETTE.

Sa nièce !

NAQUET, bas à Henriette.

Je le berne !

SALLANCHES, sérieusement.

C’est votre droit, monsieur ; mais, avant votre départ, oserais-je vous prier de remettre à... Mademoiselle ce médaillon ?

Il le lui donne.

HENRIETTE, à part et se rapprochant de Naquet.

Ah ! mon Dieu !... quel soupçon !...

NAQUET.

Comment !... il faut que... à ma nièce... est-ce bien convenable...

HENRIETTE, qui, pendant que Naquet a parlé, lui a arraché des mains le portrait, le regardant.

Lui !...

Se jetant dans les bras de Sallanches.

Édouard !... pardonne-moi !

SALLANCHES, l’embrassant.

Chère Henriette !

NAQUET, stupéfait.

Hein ?... que signifie ?

SALLANCHES.

Cela signifie, cher oncle, que nous nous aimons, que nous nous adorons, et que je vous demande la main...

M. et Mme de Noirmont paraissent au fond.

NAQUET.

Monsieur !...

SALLANCHES.

Permettez... la main de ma femme.

 

 

Scène XX

 

NAQUET, MADAME DE NOIRMONT, NOIRMONT, SALLANCHES, HENRIETTE

 

NAQUET, M. et MADAME DE NOIRMONT.

Sa femme !

HENRIETTE, à Noirmont et à sa femme.

Oui, mes amis, je vous présente M. Édouard de Sallanches, mon mari.

NAQUET, confus.

Ah ! pardon, madame, croyez que... si j’avais su... je me serais bien gardé... au contraire...

SALLANCHES.

C’est bien, c’est bien.

MADAME DE NOIRMONT, à Henriette.

Dis donc, nous pouvons renvoyer la chaise de poste ?

Henriette répond par un oui de tête.

NAQUET, à Mme de Noirmont.

Comment, cousine, vous saviez qu’elle était mariée, et vous me laissiez m’enferrer !

MADAME DE NOIRMONT.

J’avais promis le secret, et je ne pouvais le trahir...

Bas à Sallanches.

que pour vous.

SALLANCHES, bas à Mme de Noirmont.

Comment !... ce billet anonyme... Silence !

MADAME DE NOIRMONT.

Pauvre Henriette !... la leçon a été un peu forte... mais, tu dois le comprendre... un mari vaut encore mieux qu’un...

HENRIETTE.

Oh ! tais-toi ! tais-toi !...

S’appuyant coquettement sur l’épaule de Sallanches.

Me voilà guérie des romans, pour toujours !

NOIRMONT.

C’est le vrai moment d’entrer en ménage.

HENRIETTE, à Sallanches.

Maintenant, monsieur, répondez-moi franchement... vous m’avez donc reconnue ?

SALLANCHES.

Oh ! tout de suite !

HENRIETTE.

Ainsi, cette escalade... ce rendez-vous...

SALLANCHES.

Donné à ma femme... sans cela...

HENRIETTE, baissant les yeux.

Et, ce matin... dans la voiture ?...

SALLANCHES, plus bas.

C’était ma femme... Oh ! sans cela...

À part.

Je me blanchis complètement.

MADAME DE NOIRMONT, à part.

Oh ! les maris !

Haut à Naquet.

Ah çà ! cousin, vous n’êtes donc pas parti pour... Paphos ?

NAQUET.

Non... les routes sont si mauvaises... j’ai changé d’itinéraire.

CHŒUR FINAL.

Air nouveau de M. Hormille (Sept Merveilles).

C’est toujours près de son mari,

Dans sa faiblesse,

Dans sa détresse,

C’est toujours près de son mari

Qu’une femme trouve un abri.

HENRIETTE, au public.

Quand mon bonheur est à ce prix,

Je ne veux plus être coquette...

Aux auteurs, pourtant, j’ai promis

De faire encore... une conquête...

SALLANCHES, parlé.

Ah ! mais, je ne sais pas si je dois...

HENRIETTE, continuant.

N’écoutez pas ce qu’il dira !

Soyez affables,

Soyez... aimables :

Toujours mon mari permettra

Les succès... qu’il partagera.

REPRISE DU CHŒUR.

C’est toujours près de son mari... etc.

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