La Barrière de Clichy (Alexandre DUMAS Père)

Drame militaire en cinq actes et quatorze tableaux.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-National, le 21 avril 1851.

 

Personnages

 

NAPOLÉON

VICTOR

BERTAUD

FORTUNÉ

CAULAINCOURT, DUC DE VICENCE

EMMANUEL DE MÉGRIGNY

LE PRÉFET

BRISQUET

LE MARÉCHAL BLÜCHER

LE MARÉCHAL MONCEY

LE MARÉCHAL BERTRAND

LORRAIN

LE GÉNÉRAL MICHEL

BASTIEN

MICHELIN

PIERRE

POINTU

LA MAJOR DE L’ÉCOLE

UN BOSSU

LE CAPITAINE CAMPBELL

UN GROGNARD

UN PARLEMENTAIRE PRUSSIEN

PREMIER PRUSSIEN

DEUXIÈME PRUSSIEN

TROISIÈME PRUSSIEN

UN PARLEMENTAIRE FRANÇAIS

UN COLONEL PRUSSIEN

UN SAPEUR

CAMBRONNE

LE MAJOR KOLLER

JEAN LEROUX

PREMIER POSTILLON

DEUXIÈME POSTILLON

CHAUTARD

ANDRIEUX

UN MATELOT

UN PROVENÇAL

PERMIER COURRIER

DEUXIÈME COURRIER

TROISIÈME COURRIER

UN CRIEUR PUBLIC

VICTOR

FRANCE

UN GAMIN

LA CALADE

UNE VIEILLE FEMME

UNE SERVANTE

UNE PAYSANNE

ARTHUR, élève de l’École polytechnique

HENRI, élève de l’École polytechnique

LÉON, élève de l’École polytechnique

ÉTAT-MAJOR FRANÇAIS

ÉTAT-MAJOR PRUSSIEN

SOLDATS FRANÇAIS

SOLDATS PRUSSIENS

SOLDATS AUTRICHIENS

INVALIDES

ÉLÈVES DE L’ÉCOLE POLYTECHNIQUE

GENDARMES

PAYSANS

HOMMES et FEMMES DU PEUPLE

PAGES DE L’EMPEREUR

 

1814-1815.

 

 

ACTE I

 

 

Premier Tableau

 

26 janvier 1814, au matin, un peu avant le jour. Une place dans la petite ville de Saint-Dizier. À gauche, la maison du colonel Bertaud ; derrière la maison, une rue qui traverse le théâtre. Au fond, la maison de Fortuné Michelin. Quoiqu’il soit encore nuit, on sent que la petite ville ne dort pas. Il y a de la lumière dans la plupart des maisons.

 

 

Scène première

 

VICTOR, UN POSTILLON, tous deux sont à cheval et couverts de boue, on voit qu’ils ont couru la poste à franc étrier, CATHERINE, assise sur une borne

 

VICTOR, arrêtant son cheval à la porte de la maison de gauche.

Ooh !...

LE POSTILLON.

Je crois que nous voilà arrivés, hein ! Oh ! le joli train que vous allez ! Savez-vous ce que nous avons mis de temps, à venir de Fignicourt ici ?

VICTOR, tirant sa montre.

Une heure !

LE POSTILLON.

Une heure ! une heure pour trois lieues et demie. Excusez ! vous marchez comme un courrier de cabinet... Mauvaise pratique !

À son cheval.

N’est-ce pas, Blücher ?

VICTOR.

Dis donc, Thomas !... il s’appelle Blücher, ton cheval ?

LE POSTILLON.

Oui ; je l’ai appelé comme cela, parce qu’il est méchant comme un âne ; il ne fait que ruer.

Au cheval.

Te tiendras-tu tranquille un peu ? Tu vois bien qu’où nous mesure notre avoine... Faites bonne mesure, monsieur Victor.

VICTOR.

Une poste et demie, six francs. Trente sous de guides, sept francs dix sous. Tiens, voilà dix francs.

LE POSTILLON.

Est-ce bien utile, de vous rendre les cinquante sous de différence ?

VICTOR.

Non, c’est pour Blücher.

LE POSTILLON.

Tiens, mon bonhomme.

VICTOR.

Que fais-tu ?

LE POSTILLON.

Je lui fais passer votre monnaie devant le nez.

VICTOR.

Ce qui veut dire qu’il aura couru pour le roi de Prusse.

LE POSTILLON.

Eh donc ! il ne s’appelle pas Blücher pour rien. Allons, en route, mauvaise troupe !

S’arrêtant.

À propos, monsieur Victor, vous savez que les Cosaques sont tout autour d’ici, n’est-ce pas ? à Toul, à Chaumont, à Bar-sur-Ornain ?... Il n’y a donc pas de temps a perdre pour emmener mademoiselle votre sœur, et, si j’ai un conseil à vous donner, puisque vous venez la chercher exprès de Paris, c’est de ne pas trop lanterner. Adieu, monsieur Victor. Hop !...

Il se remet en selle et sort au trot.

VICTOR.

Merci, mon ami ! merci !

Il va pour sonner à la maison de gauche, Catherine se lève et vient se placer entre la porte et lui.

CATHERINE.

Monsieur Victor !

VICTOR.

Que me voulez-vous, mon enfant ?

CATHERINE, levant la coiffe de son mantelet.

Vous ne me reconnaissez pas ? vous ne reconnaissez pas la pauvre Catherine, votre sœur de lait ?

VICTOR.

Oh ! si fait, ma bonne Catherine... Et que fais-tu dans la rue, à cette heure ?

CATHERINE.

Ah ! monsieur Victor, je suis bien malheureuse, allez !

VICTOR.

En effet, j’ai entendu parler de cela, ma pauvre fille. Jean Leroux, qui devait l’épouser, est parti avec l’avant-dernière levée de trente mille hommes, et il a été tué à Leipzig en te laissant...

Il hésite.

CATHERINE.

En me laissant enceinte, hélas ! oui. Dame, je voudrais nier, monsieur Victor, que je ne pourrais pas : c’est su de tout le monde. J’ai caché autant que j’ai pu mon malheur au vieux père Michelin ; mais, au moment critique, il a bien fallu tout lui avouer. Il m’a donné quinze jours pour reprendre mes forces ; puis, au bout de quinze jours, il m’a mis un sac d’argent dans les mains : cinq cents francs, tout ce qu’il y avait à la maison. Après quoi, il m’a chassée, moi et mon enfant.

VICTOR.

Et, depuis ce temps-là, pauvre fille ?...

CATHERINE.

Et, depuis ce temps-là, il n’a pas voulu me revoir, quoique je lui aie fait parler même par votre sœur, qu’il aime et respecte comme une sainte cependant. Eh bien, même à votre sœur, il a refusé !

VICTOR.

Et il est seul ?

CATHERINE.

Non, il a écrit à mon frère Fortuné, et mon frère Fortuné est près de lui.

VICTOR.

Comment ! Fortuné a quitté mon père ?

CATHERINE.

Il paraît qu’il a demandé son congé à l’empereur et que l’empereur le lui a donné.

VICTOR.

Et lui, Fortuné, l’as-tu vu ?

CATHERINE.

Ah bien, oui ! il est encore pire que mon père. Il a dit que, si jamais je me trouvais sur son chemin, il me casserait bras et jambes, pour être sûr de ne plus me rencontrer.

VICTOR.

Pauvre Catherine !... Et que faisais-tu là ?

CATHERINE.

Dame, monsieur Victor, c’est la maison où je suis née, c’est la maison où ma pauvre mère est morte... Vous savez on dit que, quand les avares meurent avec un trésor enterré quelque part, leur âme revient errer autour de l’endroit où ce trésor est enterré. Moi, je suis morte pour le monde ; le trésor de ma jeunesse et de mon innocence est enterré dans cette maison, et ma pauvre âme revient errer à l’entour.

VICTOR.

Et ton enfant, Catherine ?

CATHERINE.

C’est un garçon... Oh ! si vous le voyiez, beau comme un ange, monsieur Victor ! Pauvre petit ! il ne sait pas ce qu’il me coûte. Oh ! il faudra qu’il m’aime bien, pour me rendre le bonheur qu’il m’a pris, il est à une lieue d’ici, sur la route de Moutier-en-Der, chez ma tante Julienne.

VICTOR.

Catherine, as-tu besoin de quelque chose ?

CATHERINE.

Merci, monsieur Victor, je n’ai besoin de rien... que de pitié.

VICTOR.

Veux-tu que j’essaye de te raccommoder avec ton frère ?

CATHERINE.

Essayez ; mais je n’ai pas d’espoir.

VICTOR.

N’importe, on peut le tenter toujours. Mais, attends, comme je n’ai que bien peu de temps à moi, je vais prévenir ma sœur de mon arrivée, et, tandis qu’elle s’habillera, eh bien, je parlerai à Fortuné.

Il sonne.

CATHERINE.

Vous êtes bien bon, monsieur Victor.

VICTOR.

Sais-tu ce que tu devrais faire, pendant ce temps, ma bonne Catherine ?

CATHERINE.

Dites, monsieur Victor.

VICTOR.

Tu devrais aller jusqu’à la poste et commander deux chevaux ; on les enverra tout harnachés, pour les mettre ici à la voiture.

Il sonne une seconde fois.

CATHERINE.

J’y cours, monsieur Victor, j’y cours.

Elle sort.

 

 

Scène II

 

VICTOR, puis PIERRE

 

VICTOR.

Eh bien, vous autres, là dedans, êtes-vous morts ?

PIERRE, de l’intérieur.

Voilà ! voilà ! Qui est-ce qui sonne ?

VICTOR.

C’est moi ; ouvre !

PIERRE, ouvrant la fenêtre, un fusil à la main.

Qui, vous ?

VICTOR.

Comment ! tu ne me reconnais pas, animal ?

PIERRE.

Tiens, c’est notre jeune maître ! Je vous demande pardon Dame, vous savez, comme les Prussiens sont dans les environs, on se barricade.

VICTOR.

C’est bien, c’est bien... N’est-on pas prévenu de mon arrivée ici ?

PIERRE.

Oh ! si fait : M. le colonel nous a envoyé un exprès hier.

VICTOR.

Et où était-il hier ?

PIERRE.

À Arcis-sur-Aube.

VICTOR.

Alors, la voiture est prête ?

PIERRE.

Toute chargée, monsieur Victor.

VICTOR.

Préviens ma sœur de mon arrivée, afin qu’elle s’habille.

PIERRE.

Oh ! ce ne sera pas long. Comme elle vous attendait d’un moment à l’autre, je crois qu’elle s’est jetée sur son lit tout habillée.

FRANCE, de l’intérieur de la maison.

Mon frère ! c’est toi, mon frère !

PIERRE.

Tenez, la voilà.

VICTOR.

Oui, petite sœur, c’est moi.

La porte s’ouvre.

Viens ! viens !

 

 

Scène III

 

VICTOR, FRANCE

 

FRANCE.

Oh ! que je suis contente de te voir ! oh ! comme j’avais peur ! Tu sais que l’ennemi n’est plus qu’à quatre ou cinq lieues d’ici... Mon père m’a écrit que tu venais me chercher pour me conduire à Paris. Pauvre père ! il est à Arcis-sur-Aube ; l’as-tu vu, en passant ?

VICTOR.

Non, je suis venu par la rouie de Chalons.

FRANCE.

Et l’empereur, où est-il ?

VICTOR.

Il devait quitter Paris le soir du jour où je l’ai quitté moi-même.

FRANCE.

Et que dit-on à Paris ? A-t-on quelque espoir ? L’empereur ne laissera pas l’ennemi aller plus loin, n’est-ce pas ?

VICTOR.

Il faut l’espérer, France. En attendant, apprête-toi : on est allé chercher les chevaux. Tu emmèneras Brigitte ; préviens-la.

FRANCE.

Oh ! elle ne se fera pas attendre, sois tranquille. Mais entre donc !

VICTOR.

Non, je veux parler à Fortuné Michelin.

FRANCE.

Ah ! oui, c’est vrai, il est revenu... Tu sais, cette malheureuse Catherine...

VICTOR.

Je sais tout ; je viens de la voir. Pauvre enfant ! Justement, voilà Fortuné qui se réveille... Laisse-moi causer un instant avec lui... Dans dix minutes, nous partons.

FRANCE.

Embrasse-moi encore une fois, frère. Oh ! je suis si contente de te revoir !

Elle l’embrasse.

Bonjour, Fortuné !

Elle rentre.

 

 

Scène IV

 

VICTOR, FORTUNÉ

 

FORTUNÉ.

Bonjour, mademoiselle France ! vous me faites honneur, bonjour. Mais je ne me trompe pas, c’est M. Victor.

La main au bonnet de police.

Monsieur Victor !

VICTOR.

Oui, c’est moi, mon ami.

FORTUNÉ.

Vous, monsieur Victor ! vous avez donc quitté l’École polytechnique ?

VICTOR.

Oui, j’ai obtenu un congé pour venir chercher ma sœur en l’absence de mon père. Mais, toi, tu l’as donc quitté, mon père ?

FORTUNÉ.

Oui, monsieur Victor, je me suis réintégré dans le civil ; j’ai pris mon congé définitif. C’est ma façon de penser pour le moment.

VICTOR.

Et comment cela as-tu pris ton congé ?

FORTUNÉ.

Oh ! de la manière la plus simple... À la revue que Sa Majesté l’empereur et roi a passée il y a quinze jours, je suis sorti des rangs, j’ai porté la main au schako et j’ai attendu. Il s’est dit : « Bon ! voilà un de mes anciens qui a affaire à moi ; » et il s’est approché. « Ah ! c’est toi, Michelin ! » a-t-il dit ; vous savez, il me connaît, l’empereur ; puis, se retournant vers son frère Jérôme, qui l’accompagnait : « Ne fais pas attention, lui a-t-il dit, c’est un fusil d’honneur de Marengo et une croix d’honneur de Wagram qui a deux mots à me dire. Allons, parle, que désires-tu ? – Mon congé, sire.  – Comment, ton congé ? – Oui, sire. – Au moment où l’ennemi entre en France, un ancien des Pyramides, de Marengo, d’Austerlitz, de Wagram, de la Moskova et de Leipzig demande son congé ? Allons donc, impossible ! – C’est ma façon de penser, sire. – Et si ce n’est pas la mienne, à moi ? – Ah ! Votre Majesté est libre ; mais, dans ce cas-là, il mourra de chagrin... – Qui est-ce qui mourra de chagrin ? – Le vieux, celui de la guerre de Sept ans, dont le congé est signé Soubise, mon père ! – Ton père mourra de chagrin si tu n’as pas ton congé ? – Oui, sire. – Explique-moi cela. – Il a quatre-vingts ans et il est tout seul. – Tout seul ! et comment a-t-il fait jusqu’à présent ? – Il avait une fille, ma sœur Catherine. – Eh bien, Catherine ? – Eh bien, sire, elle est morte. »

VICTOR.

Comment, elle est morte ?

FORTUNÉ.

Oui, monsieur Victor, morte ; c’est ma façon de penser.

VICTOR, qui a entendu.

Mon Dieu !

FORTUNÉ.

« Enfin, vous comprenez bien, sire, le vieux, celui de la guerre de Sept ans, il a quatre-vingts ans, il est à moitié paralysé, il n besoin de quelqu’un qui le soigne, de quelque chose comme d’une bonne ; eh bien, je quitte votre service pour le sien, je donne ma démission de grognard, je me fais femme de ménage. – Ah ! tu m’en diras tant ! fit l’empereur. Ta demande t’est accordée, mon brave. Berthier, ce brave homme a son congé, cinq cents francs de pension et la croix. Mes compliments au vieux de la guerre de Sept ans. – On n’y manquera pas, sire. » Et il a continué son chemin. Moi, je suis rentré dans les rangs, en me disant : « Cinq cents livres de pension ; la croix, deux cent cinquante ; total : sept cent cinquante livres ; avec cela, on a du pain pour deux, et même on en aurait eu pour trois, et aussi pour quatre, si les autres avaient été dignes de manger du pain. »

VICTOR.

Voyons, mon cher Fortuné, tu m’aimes bien, n’est-ce pas ?

FORTUNÉ.

Si je vous aime ! C’est moi qui vous ai reçu des mains de la sage-femme et qui vous ai porté à votre père, en lui disant : « C’est un garçon ! mon capitaine, c’est un garçon ! » que vous criiez même comme un tambour qui a perdu ses baguettes. Si je vous aime ! Non-seulement je vous aime, mais je vous respecte.

VICTOR.

Eh bien, mon ami, si je te demandais une grâce, tu me l’accorderais bien.

FORTUNÉ.

Écoutez, monsieur Victor, je vous vois venir en tirailleur ; ne nous emberlificotons pas dans les feux de file et parlons franc ; vous voulez en arriver à Catherine, n’est-ce pas ?

VICTOR.

Mon cher Fortuné...

FORTUNÉ.

Vous me faites honneur ; mais voici ce qui était convenu dans le régiment : les enfants illégitimes, nés en dehors du mariage, n’y étaient reçus qu’emmaillotés dans un brimborion de drapeau russe, autrichien ou prussien, n’importe lequel. C’était l’affaire du père on de la mère de se procurer le chiffon, ça lavait tout, le baptême de feu légitimant l’enfant. C’était notre façon de penser.

VICTOR.

Ainsi ?...

FORTUNÉ.

Ainsi, qu’on m’emmaillote le moutard dans un chiffon quelconque du calibre de celui que j’ai dit, qu’on me l’apporte, et, quand il aurait une queue longue comme celle de l’empereur d’Autriche, ce qui est invraisemblable, je dirais : « C’est mon neveu ! » Jusque-là, je ne sais pas où est Catherine.

Il regarde de son côté.

Mais qu’elle ne se hasarde pas à reparaître devant mes yeux, ni devant ceux du vieux de la guerre de Sept ans, c’est un conseil que je lui donne... Bon voyage, monsieur Victor ! et bien des compliments au colonel.

VICTOR.

Et tu restes ici, toi, avec ton père ? tu ne crains pas... ?

FORTUNÉ.

Que voulez-vous que je craigne, monsieur Victor ?

VICTOR.

Que les Prussiens, les Autrichiens ou les Cosaques ne te reconnaissent pour un troupier et ne te fassent un mauvais parti ?

FORTUNÉ.

À moi ? Pourquoi cela, puisque j’ai perdu la clarinette et déposé le coupe-choux ? D’ailleurs, moi, je n’y crois pas, aux Prussiens, aux Autrichiens et aux Cosaques.

VICTOR.

Il me semble que plus d’une fois, cependant, tu t’es trouvé en face d’eux.

FORTUNÉ.

Ah ! oui, à l’étranger, mais pas chez nous. Écoutez bien ceci : tant que le petit caporal sera vivant, ils n’oseront point passer la frontière. Et, en Lorraine et eu Champagne, vous savez que ça ne reprend pas de bouture, les Prussiens...

VICTOR.

Mais puisqu’on te dit qu’ils sont à six lieues d’ici.

FORTUNÉ.

C’est pas vrai !

VICTOR.

Puisqu’on te dit qu’on a vu leurs avant-postes à Bar-sur-Ornain et à Bar-sur-Seine.

FORTUNÉ.

C’est pas vrai !

VICTOR.

Puisqu’on te dit que la vieille garde les a rencontrés hier à Colombey-les-Deux-Églises et qu’il y a eu un engagement.

FORTUNÉ.

Et le résultat de l’engagement ?

VICTOR.

C’est que la vieille garde est en retraite sur Troyes.

Entrée des Paysans, qui déménagent.

FORTUNÉ.

C’est pas vrai !

VICTOR.

Mais pour qui donc prends-tu tous ces pauvres gens qui déménagent, qui s’exilent, qui fuient ? Regarde !

FORTUNÉ.

Pour des poltrons ; du moins, c’est ma façon dépenser.

Il rentre.

 

 

Scène V

 

VICTOR, CATHERINE

 

CATHERINE.

Merci, monsieur Victor !

VICTOR.

Tu as entendu ?

CATHERINE.

Oui. Où est l’armée française ?

VICTOR.

À deux ou trois lieues d’ici, sur la route de Chalons et d’Arcis-sur-Aube.

CATHERINE.

C’est bien.

VICTOR.

Où vas-tu ?

CATHERINE.

Votre père est là, monsieur Victor ; je vous le prier de me faire recevoir dans sou régiment comme vivandière ; et le premier drapeau ennemi qu’on y prendra, si c’est un bon garçon qui le prend, il m’en donnera bien un morceau.

VICTOR.

Va, mon enfant, et recommande-toi de moi.

CATHERINE.

Vous êtes bien bon, monsieur Victor. Adieu.

VICTOR.

Adieu, Catherine.

 

 

Scène VI

 

VICTOR, FRANCE, BRIGITTE, BERNARD

 

VICTOR.

Allons, France ! allons, Brigitte !

FRANCE.

Me voilà, frère.

VICTOR, au Postillon.

Eh bien, quelles nouvelles, Bernard ?

BERNARD.

Mauvaises, monsieur, mauvaises !

FRANCE.

Vous ne savez pas si Emmanuel est de retour, mon ami ?

BERNARD.

Non, mademoiselle.

VICTOR.

Comment, Emmanuel ? Emmanuel de Mégrigny, notre cousin ? Lui serait-il arrivé quelque accident ?

FRANCE.

J’en ai peur. Avant-hier, sa mère a reçu une lettre annonçant qu’il partait de Troyes, et elle ne l’a pas encore vu.

BERNARD.

Ah ! dame, s’il a rencontré les Cosaques !...

FRANCE.

Eh bien ?

BERNARD.

Tenez, voilà de pauvres gens qui ont été dépouillés par eux à deux lieues d’ici. L’homme a même reçu un coup de lance dans le bras.

VICTOR.

Les misérables ! Viens, ma sœur.

FRANCE.

Mais ils ont peut-être besoin, mon frère, ils n’ont peut-être pas d’argent ; laisse...

VICTOR, distribuant de l’argent aux fugitifs.

Tenez, mes amis, tenez.

LES FUGITIFS.

Merci, mon Jeune monsieur ! merci, ma belle demoiselle !

Des gens accourent en poussant des cris.

VICTOR.

Qu’est-ce que c’est que cela ?

BERNARD.

Faut-il faire avancer la voiture ?

VICTOR.

C’est inutile : nous y allons. Prends garde à toi. Fortuné !

FORTUNÉ, arrangeant un fauteuil devant la porte.

N’ayez pas peur, on a là, dans un petit coin, le fusil à deux coups du vieux, du temps qu’il était garde dans la forêt de Der.

VICTOR, partant.

Adieu !

FORTUNÉ.

Adieu, monsieur Victor et la compagnie.

UN PAYSAN.

Dieu vous conduise, ma jolie demoiselle ! Dieu vous conduise, mon brave jeune homme !

 

 

Scène VII

 

FORTUNÉ, BRISQUET, PIERRE, MICHELIN, PAYSANS et PAYSANNES, fuyant

 

Toute la ville est en rumeur. Chacun va et vient, questionnant ceux qui passent. On sent l’approche de l’ennemi.

UN HOMME, interrogeant les fugitifs.

Et les Cosaques, où vous ont-ils rejoints ?

UN PAYSAN.

Entre Chamouillet et Ancerville.

UNE FEMME.

Alors, ils vous ont dépouillés ?

LE PAYSAN.

Voyez, dépouillés et battus.

BRISQUET.

Est-ce que c’est vrai qu’il y eu a qui ont des arcs et des flèches ?

UNE FEMME.

Oui, et des lances de dix pieds de long avec des clous au bout.

BRISQUET.

Mais ce sont donc de vrais sauvages ? Dites donc, si je montais sur un toit, je vous dirais où ils sont.

TOUS.

C’est vrai ! c’est vrai !

Brisquet monte sur un toit.

FORTUNÉ, conduisant Michelin au fauteuil qu’il lui a préparé.

Tenez, installez-vous là, père ; l’air n’est pas chaud, mais c’est un zéphyr, en comparaison de celui qui nous caressait les oreilles à Moscou.

MICHELIN.

Qu’est-ce que tout ce monde-là, Fortuné ?

FORTUNÉ.

Rien ! rien !

MICHELIN.

Mais que disent-ils ?

FORTUNÉ.

Des bêtises.

MICHELIN.

Pourquoi courent-ils comme cela ?

FORTUNÉ.

C’est aujourd’hui dimanche, et ils s’amusent.

PIERRE.

Y es-tu, Brisquet ?

BRISQUET, sur le toit.

Oui, m’y voilà...

PIERRE.

Eh bien, que vois-tu ?

BRISQUET.

Oh ! la plaine, elle est toute noire !

UNE FEMME.

Est-ce qu’ils viennent par ici ?

BRISQUET.

Oui ; il y en a qui vont du côté de Moutier-en-Der, et puis d’autres encore du côté de Vitry-le-François.

On entend le tocsin.

PIERRE.

Allons, bon ! Et ce tocsin, d’où ça vient-il encore ?

BRISQUET.

Oh ! c’est Chancenay qui brûle !

PIERRE.

Ah çà ! mais, s’ils dépouillent les pauvres gens, s’ils brûlent les villages, il faudrait pourtant bien se revancher un peu.

BRISQUET.

Oh ! là-bas ! là-bas ! sur la route de Betancourt, oh ! ils sont à cheval ! oh ! ils viennent de ce côté-ci au grand galop ! Les voilà qui entrent dans la ville... Les Cosaques ! les Cosaques !

On entend des voix : « Les Cosaques ! les Cosaques ! » Alerte. Tout le monde fuit, les portes et les fenêtres se ferment. On continue de sonner le tocsin.

FORTUNÉ.

Ah ! décidément, ce sont eux... Cette fois-ci, je crois qu’il serait bon de faire rentrer le père : on est fragile à cet âge-là. Allons, allons, père, rentrez, rentrez...

TOUS, fuyant.

Les Cosaques ! les Cosaques !

 

 

Scène VIII

 

LES COSAQUES

 

LES COSAQUES, passant au galop.

Hourra ! hourra ! hourra !

Fortuné a fait rentrer son père en poussant la porte devant lui. Un dernier Cosaque passe, et, voyant une porte que l’on ferme, tire un pistolet de sa ceinture et fait feu dans la porte. On entend un cri.

LE COSAQUE, en passant.

Hourra !

Il disparaît avec ses compagnons, la porte se rouvre.

 

 

Scène IX

 

MICHELIN, blessé au cou et râlant dans les bras de FORTUNÉ, puis PIERRE, BRISQUET, HOMMES et FEMMES

 

FORTUNÉ, laissant Michelin plisser de ses bras à terre.

Oh ! les gueux ! oh ! les scélérats !... Père, dis donc, père !

MICHELIN, agonisant.

Hoo ! hoo !...

FORTUNÉ.

Oui, je comprends, ça veut dire : « Vengeance ! » Sois tranquille, père, on le vengera.

Les gens sortent de leurs maisons.

UN HOMME.

On a tiré un coup de fusil.

PIERRE.

Non, c’est un coup de pistolet.

Ils aperçoivent le groupe de Fortuné et du vieillard.

Oh ! regardez donc le vieux, il est plein de sang.

UN AUTRE HOMME.

Qu’y a-t-il, Fortuné ? qu’y a-t-il ?

FORTUNÉ.

Il y a que les brigands, ils ont tué un vieillard de quatre-vingts ans, comme si c’était la peine de tuer les gens à cet âge-là, quand ils sont en train de mourir tous seuls.

L’HOMME.

Tué ? tué ? Oh ! non, non ! Un médecin, un chirurgien !

FORTUNÉ.

Oh ! inutile, j’en ai vu quelques-uns comme cela dans ma vie, je m’y connais, c’est fini. Adieu, vieux ! tu sais ce que je t’ai dit, sois tranquille. Tenez, mes amis, aidez-moi à le transporter sur son lit.

PIERRE.

Il ne manquait plus que ça, assassiner des vieillards ! Ça ne vous met pas la rage dans le cœur, et ça ne vous donne pas l’envie de pourchasser ces gredins-là jusqu’au fond de leur Caucase ?

L’HOMME.

Vous n’avez besoin de rien, Fortuné ?

FORTUNÉ, refermant les volets de la maison.

Non, merci !

L’HOMME.

Mais pourquoi vous enfermez-vous ?

FORTUNÉ, sombre.

C’est ma façon de penser.

BRISQUET, sur le toit.

Oh ! voilà encore un village qui brûle là-bas ; c’est Villiers

Il carillonne sur la cloche.

Alerte ! alerte ! voilà l’ennemi ! le Prussiens !...

TOUS.

Aux armes !...

On entend les cornets des Prussiens qui se rapprochent.

 

 

Scène X

 

FORTUNÉ, BRISQUET, UN COLONEL, UN MAJOR, à la tête de SOLDATS PRUSSIENS

 

Un régiment entre dans la ville. Au moment où le Colonel arrive sur la place une fenêtre s’ouvre au premier étage de la maison Michelin ; Fortuné paraît son fusil à deux coups à la main, ajuste le Colonel et tire ; le Colonel tombe.

FORTUNÉ.

Manche à manche !

Cris, tumulte ; les prussiens quittent leurs rangs ; les uns veulent enfoncer la porte de la maison ; les autres veulent mettre le feu à la ville.

LE MAJOR.

Il y a deux heures de pillage pour le soldat, et le feu à la ville ! Allez.

Fortuné reparaît à une lucarne, il ajuste le Major et tire ; le Major tombe.

FORTUNÉ.

À moi la belle ! C’est ma façon de penser.

Il se sauve par le toit et se laisse glisser de l’autre côté, au milieu des coups de fusil, dont pas un ne l’atteint. On entend les tambours français qui battent la charge, du côté opposé à celui par où sont venus les Prussiens.

BRISQUET, sur le toit.

Ah ! les Français ! les Français ! vivent les Français !

Au cri « Les Français ! les Français ! » quelques fenêtres et quelques portes se rouvrent, des canons de fusil font feu par les entrebâillements. La charge se rapproche. Les Cosaques repassent en désordre.

 

 

Scène XI

 

LES PRUSSIENS, battant en retraite, LES FRANÇAIS, apparaissant, fusillade, LE COLONEL BERTAUD, à la tête de SON RÉGIMENT, emporte la place, maison à maison,  L’EMPEREUR paraît

 

VOIX.

L’empereur ! l’empereur ! vive l’empereur !

BRISQUET, agitant le drapeau tricolore.

Vive l’empereur !

Tous les habitants sortent des maisons en criant : « Vive l’Empereur ! »

L’EMPEREUR.

Me voilà, mes enfants, soyez tranquilles... Colonel Bertaud, poussez les Prussiens jusqu’à ce que vous trouviez une résistance sérieuse, et, alors, revenez me trouver avec un ou deux prisonniers, si c’est possible.

BERTAUD, indiquant la gauche.

Sire, voici ma maison ; elle est à la disposition de Votre Majesté. Pierre, ouvrez tout, illuminez tout.

L’EMPEREUR.

Merci, colonel ; peut-être en profiterai-je... En attendant, j’ai à causer avec tous ces braves gens-là. Je veux qu’ils me voient, je veux qu’ils me touchent, je veux qu’ils me sentent au milieu d’eux.

TOUS.

Vive l’empereur !

L’EMPEREUR.

Une table et une chaise, voilà tout ce que je demande.

BERTAUD.

Une table et une chaise, pour l’empereur.

À Pierre.

Et mon fils et ma fille, Pierre ?

PIERRE.

Partis depuis une heure pour Paris, mon colonel.

BERTAUD.

Bien.

Aux Soldats.

En avant, mes amis ! en avant !

 

 

Scène XII

 

L’EMPEREUR, BERTHIER, L’ÉTAT-MAJOR, LA POPULATION, se pressant sur la place

 

UN HOMME.

Oh ! sire ! sire ! vous voilà donc ! Quel bonheur ! oh ! nous ne craignons plus rien maintenant, l’empereur est avec nous. Vive l’empereur !

L’EMPEREUR.

Merci, mes amis, merci ! Eh bien voyons, qu’y a-t-il ?

PIERRE.

Il y a, sire, que tout est en feu aux environs ; il y a que nous sommes entourés d’ennemis, et qu’ils étaient là tout à l’heure, les gueux, les brigands, et qu’ils ont tué un homme.

L’EMPEREUR.

Un homme du pays ?

PIERRE.

Oui, sire, un vieillard de quatre-vingts ans.

L’EMPEREUR.

Les misérables !... Berthier !

BERTHIER.

Sire ?

L’EMPEREUR.

Cinq cents francs pour la famille.

FORTUNÉ, paraissant avec son fusil à deux coups.

Inutile, sire.

L’EMPEREUR.

Ah ! c’est toi, Michelin ! Pourquoi inutile ?

FORTUNÉ.

Parce que c’était mon père.

L’EMPEREUR.

Ton père, mon pauvre Michelin ?

FORTUNÉ.

Oui, le vieux, le vieux de la guerre de Sept ans.

L’EMPEREUR.

N’était-ce point pour soigner ce vieillard que tu m’avais demandé ton congé ?

FORTUNÉ.

Oui, sire ; mais il n’a plus besoin de rien, pauvre vieux, sinon...

L’EMPEREUR.

Sinon d’être vengé, n’est-ce pas ?

FORTUNÉ.

Oh ! quant à cela, il doit être content. J’ai fait coup double sur le colonel et le major du régiment que mon colonel est en train de reconduire. Mais ce n’est pas cela qui lui ferait plaisir.

L’EMPEREUR.

Eh bien, voyons ; dis.

FORTUNÉ.

Eh bien, ce qui lui fera plaisir, c’est, quand on va le porter en terre tout à l’heure, que les tambours lui battent un pauvre petit ban, comme cela : Ramplan ! ramplan ! accompagné de quelques coups de fusil, qui lui rappellent ses vieilles guerres ; il demandait toujours cela, pauvre vieux, à son enterrement. C’était sa façon de penser.

L’EMPEREUR.

C’est bien ; ce sera fait.

FORTUNÉ.

Merci, mon empereur.

L’EMPEREUR.

Voyons, mes enfants, lesquels d’entre vous peuvent me donner des renseignements ?

 

 

Scène XIII

 

LES MÊMES, EMMANUEL

 

EMMANUEL.

Moi, sire, si Votre Majesté le permet.

L’EMPEREUR.

Vous, soit ; approchez.

Il s’assied près d’une table, sur laquelle on a étendu des cartes.

Que savez-vous ?

EMMANUEL.

Je puis dire d’une manière précise à Votre Majesté où est l’ennemi.

L’EMPEREUR.

Où est l’ennemi ?

EMMANUEL.

En revenant de Bar-sur-Aube, j’ai été pris par les Prussiens et conduit à Blücher, qui m’a gardé deux jours. Je me suis sauvé il y a un quart d’heure seulement.

L’EMPEREUR.

Comment cela ?

EMMANUEL.

Un régiment français, guidé par une jeune fille de ce village, par la sœur du soldat qui tout à l’heure avait l’honneur de parler à Votre Majesté, est tombé à l’improviste sur le campement prussien, de sorte qu’au milieu du désordre, j’ai pu sauter sur un cheval et venir rassurer ma mère, qui me croyait perdu.

L’EMPEREUR.

Et que pouvez vous me dire ?

EMMANUEL.

Sire, le maréchal Blücher et le général Sacken ont passé cette nuit à Bar-sur-Aube et doivent être en ce moment aux environs de Brienne, marchant sur Troyes, pour donner la main aux Autrichiens. Le corps que nous venons de rencontrer ici est celui du général Lanskoi, qui suivait celui du général Sacken. Enfin, les troupes restées en arrière sont celles du général York, chargées de contenir la garnison de Metz.

L’EMPEREUR.

Ah ! ah !... Ainsi, nous venons découper en deux l’armée de Blücher, au moment où elle passe de Lorraine en Champagne ?

EMMANUEL.

Justement, sire.

L’EMPEREUR.

Comment savez-vous tout cela, monsieur ?

EMMANUEL.

On ignorait que je connusse la langue allemande, de sorte que l’on ne se cachait point de moi.

L’EMPEREUR.

Qui êtes-vous, monsieur ?

EMMANUEL.

Sire, je me nomme Emmanuel de Mégrigny ; je suis le neveu du colonel Bertaud.

L’EMPEREUR.

Bien ; que faites-vous ?

EMMANUEL.

J’étudie la chirurgie à Troyes. Je venais près de ma mère, que je ne voulais pas laisser seule et exposée au milieu des ennemis, lorsque j’ai été pris par les Prussiens.

L’EMPEREUR.

Voulez-vous être attaché à mon état-major ?

EMMANUEL.

Sire, ce serait un si grand honneur, que je n’ose l’espérer.

L’EMPEREUR.

C’est bien... Berthier, inscrivez ce jeune homme.

 

 

Scène XIV

 

LES MÊMES, BERTAUD, revenant

 

BERTAUD.

Sire ?

L’EMPEREUR.

Eh bien, colonel ?

BERTAUD.

Sire, je ne crois pas que nous ayons de grandes forces devant nous. L’ennemi n’a pas tenu. J’ai fait faire halte au régiment à un quart de lieue de la ville, où il restera de grand’garde jusqu’à l’heure où Votre Majesté le rappellera.

L’EMPEREUR.

C’est bien, mon cher colonel.

BERTAUD.

Votre Majesté a eu des renseignements positifs ?

L’EMPEREUR.

Oui, et qui viennent de quelqu’un de votre connaissance. Approchez, monsieur de Mégrigny.

BERTAUD.

Emmanuel !

EMMANUEL.

Mon cher oncle !

L’EMPEREUR.

Voyons, embrassez-vous.

BERTAUD.

Votre Majesté ne daigne pas entrer dans ma maison ?

L’EMPEREUR.

Merci, nous partons dans dix minutes ; il faut sauver Troyes. Nous laisserons une arrière-garde ici, nous traverserons la forêt de Der avec de bons guides... À Brienne, nous retrouverons la chaussée... Messieurs, vous entendez, à travers la forêt de Der ; que tous les ordres soient donnés en conséquence.

Roulement de tambours.

Qu’est-ce que c’est que cela ?

BERTAUD.

Sire, c’est le convoi du pauvre Michelin, un vieux soldat, sire.

 

 

Scène XV

 

LES MÊMES, le corps de MICHELIN, porté par QUATRE GRENADIERS

 

Michelin a son habit de la guerre de Sept ans, son chapeau et son sabre sur ses pieds, les tambours battent, les Soldats renversent les armes.

VICTOR, accourant un drapeau à la main.

Tiens, frère, voilà pour faire des langes au petit.

FORTUNÉ.

Tu te trompes, Catherine : c’est pour faire un linceul au père.

Il jette le drapeau sur le corps du vieillard ; le convoi passe, l’Empereur se découvre.

 

 

Deuxième Tableau

 

La ferme des Grenaux. Une pièce dont les murs sont crénelés.

 

 

Scène première

 

BASTIEN, BRISQUET, PAYSANS, GARÇONS DE FERME

 

BASTIEN.

Allons, allons, mes enfants, il ne s’agit pas de se faire tuer inutilement. C’est l’armée prussienne tout entière : la bouchée est trop grosse pour nous. Disparaissez dans la cave, mettez les fusils dans la cachette, filez par la sortie, et chacun à sa besogne : les uns à la charrue, les autres aux semailles, les autres à la grange, et, si ces gueux-là nous donnent notre belle, eh bien, on verra.

BRISQUET.

Mais vous, père Bastien ?

BASTIEN.

Oh ! moi, n’ayez pas peur. Je les attends ; je suis le maître de la maison, il faut bien que je leur en fasse les honneurs. Allez, mais allez donc !

BRISQUET.

Les Prussiens, ça me connaît : je les ai vus à Saint-Dizier ; j’aime mieux ne pas les revoir, ils sont trop laids !

BASTIEN.

Bon ! on est prêt.

Il se couche sur deux bottes de paille qu’il a étendues, et fait semblant de dormir.

BRISQUET.

Et moi, et moi, père Bastien ?

BASTIEN.

Veux-tu me laisser dormir, Brisquet !

Il ronfle.

 

 

Scène II

 

BASTIEN, BRISQUET, BLÜCHER, LES SOLDATS PRUSSIENS, se présentant à la porte la baïonnette en avant

 

BRISQUET.

Oh ! messieurs les Prussiens, ne me faites pas de mal !

BLÜCHER.

Y a-t-il quelqu’un ?

BRISQUET.

Il y a le père Bastien, tenez là, qui dort.

BLÜCHER.

Réveillez-le.

UN SOLDAT, secouant Bastien.

Il ne veut pas st-réveiller. Je vais le chatouiller avec la pointe de ma baïonnette.

BASTIEN, à qui l’on pique le derrière.

Hein ?

BLÜCHER.

Il paraît que nous avons enfin trouvé à qui parler... Que deviennent donc ces diables de paysans ? Il faut qu’ils se terrent comme des renards... Réponds au maréchal Blücher !

BASTIEN.

Au maréchal Blücher ?

BRISQUET, à part.

Tiens, c’est le nom du cheval à Thomas, qui est méchant comme un âne.

BASTIEN.

Bien de l’honneur...

BLÜCHER.

Nous ne voulons pas te faire de mal, nous voulons seulement avoir quelques renseignements.

BASTIEN.

Quelques renseignements ? Bien de l’honneur, mon général ; je suis prêt à vous les donner.

BLÜCHER.

Où sommes-nous ? et comment s’appelle cette ferme ?

BASTIEN.

Ici ?

BLÜCHER.

Oui, ici.

BASTIEN.

Allons donc ! vous vous gaussez de moi, vous savez bien où vous êtes.

BLÜCHER.

Si je le savais, je ne te le demanderais pas, imbécile.

BASTIEN.

Bien de l’honneur, mon général... Eh bien, vous êtes à Montmirail, quoi ! Et cette ferme s’appelle la ferme des Grenaux ; voyez-vous, voilà pourquoi, c’est parce que le maître de la ferme, le bourgeois, il s’appelle M. Paré.

BLÜCHER.

Mais, M. Paré, quel rapport cela a-t-il, avec le nom de la ferme des Grenaux ?

BASTIEN.

Parce que c’est à lui.

BLÜCHER.

Il n’y a rien à tirer de ce drôle.

BASTIEN.

Bien de l’honneur, mon général.

BLÜCHER.

Voyons, y a-t-il quelque chose à manger dans ta ferme des Grenaux ?

BASTIEN.

Ah ! oui, dame ! il y a sur le feu un haricot de mouton qui attend depuis trois jours.

BRISQUET.

Il doit être mitonné.

BLÜCHER.

Comment, depuis trois jours ?

BASTIEN.

Ah ! oui, parce que, depuis trois jours, on dit comme cela : « Voilà les Prussiens ! voilà les Prussiens ! » Alors, j’ai dit : « Eh bien, mais, si voilà les Prussiens, il faut leur préparer à manger ; » et, comme j’aime le haricot de mouton, je vous ai fait du haricot de mouton.

BRISQUET, à part.

Canaille de flatteur, va !

BASTIEN.

N’en voulez-vous point ?

BLÜCHER.

Si fait ! va chercher ton haricot de mouton.

BASTIEN.

Bien de l’honneur, mon général...

BRISQUET, à part.

Il sera poivré, celui-là.

 

 

Scène III

 

LES MÊMES, hors BASTIEN

 

BLÜCHER.

Au reste, messieurs, vous savez que c’est une halte seulement que nous faisons ici... Il s’agit d’être les premiers à Paris ; on dit que le général York est à Château-Thierry, que le général Sacken est à la Ferté ; nous sommes en retard.

BASTIEN, rentrant.

Eh ! non, vous n’êtes pas en retard pour dîner : il n’est que deux heures.

BLÜCHER.

Ce n’est pas pour dîner que nous sommes en retard, c’est pour arriver à Paris.

BASTIEN.

À Paris ? vous allez donc à Paris, vous ?

BLÜCHER.

Certainement.

BRISQUET.

Et que, moi aussi, j’irai !

BLÜCHER.

Combien de lieues encore, d’ici à Paris ?

BASTIEN.

Vous me faites honneur, mon général ; il y en a vingt-trois.

BLÜCHER.

Dites donc, l’ami, la ferme est crénelée.

À Bastien, montrant les meurtrières.

Qu’est-ce que c’est que cela ?

BASTIEN.

Sauf votre respect, mon général, c’est un trou.

BLÜCHER.

Oui, mais qui a fait ce trou-là ?

BASTIEN.

Ce sont les Français, mon général.

BRISQUET, à part.

Mouchard, va !

BASTIEN.

Ils sont passés, et ils disaient comme cela : « Voilà une bonne position, faut la défendre. » Alors, ils se sont mis à faire des trous ; mais je leur ai dit : « Vous détériorez les murailles. » Alors, ils m’ont envoyé très loin.

BLÜCHER.

Eh bien, que leur as-tu dit ?

BASTIEN.

Je leur ai dit : « Vous me faites honneur, » et j’y suis allé.

BLÜCHER.

Décidément, cet homme est idiot... À table, messieurs, à table !

BRISQUET, bas, à Bastien.

Ah çà ! pourquoi donc aller lui dire... ?

BASTIEN.

Laisse donc, je les fourre dedans.

BRISQUET.

Comment ?

Bastien lui parle à l’oreille.

Ah ! bon !... Enfoncé le cheval à Thomas !

UN AIDE DE CAMP, entrant.

Le feld-maréchal ?

BLÜCHER.

Venez, monsieur... Eh bien, quelles nouvelles de cette canonnade d’hier ?

L’AIDE DE CAMP.

Monseigneur, il paraît qu’il y a eu un rude combat.

BLÜCHER.

Où cela ?

L’AIDE DE CAMP.

Du côté de Champaubert.

BLÜCHER.

Avec quelque colonne française égarée ?

L’AIDE DE CAMP.

Non, Votre Excellence ; avec un corps d’armée tout entier.

BLÜCHER.

Commandée par Raguse, Trévise, Tarente ?

L’AIDE DE CAMP.

Non, Excellence ; commandée par Napoléon en personne.

BLÜCHER.

Par Napoléon ? Il est a Brienne, monsieur.

L’AIDE DE CAMP.

Je crains que Votre Excellence ne soit dans l’erreur. Il paraît que l’empereur est arrivé hier par la route de Nogent à Sézanne.

BLÜCHER.

J’ai fait tâter cette route, elle est impraticable.

L’AIDE DE CAMP.

Tas pour lui, monseigneur.

BLÜCHER.

Eh bien, il a rencontré le général Alsufief ?

L’AIDE DE CAMP.

Oui, monseigneur, et il paraîtrait même qu’il l’a battu.

BLÜCHER.

Que diable dites-vous là, monsieur ?

L’AIDE DE CAMP.

C’est ce que viennent de nous apprendre les fuyards.

BLÜCHER, se levant de table.

Les fuyards ?... Et Alsufief, qu’est-il devenu ?

L’AIDE DE CAMP.

Il est pris, monseigneur.

BLÜCHER.

Comment, pris ?

L’AIDE DE CAMP.

Avec les deux généraux qui commandaient sous ses ordres, une cinquantaine d’officiers et dix-huit cents hommes.

BLÜCHER.

Monsieur, monsieur, c’est impossible.

Fusillade.

Qu’y a-t-il ?

UN OFFICIER.

Les Français débouchent par la route de Champaubert !

L’AIDE DE CAMP.

Qu’avais-je l’honneur de dire à Votre Excellence ?

BLÜCHER.

Comment ! ils auraient l’audace de nous attaquer ?... Qu’est-ce que cela ? Les avant-postes qui se rencontrent ? Aux armes, messieurs ! aux armes !...

 

 

Scène IV

 

LES PRUSSIENS, se barricadant

 

On entend la charge, la bataille commence ; les Prussiens font feu de l’intérieur de la maison, les boulets trouent les murailles, les blessés se couchent, les morts tombent les uns sur les autres. Tout à coup, des canons de fusil passent a travers le plancher. Les Prussiens sont attaqués à la fois par dedans et par dehors. La ferme s’écroule.

 

 

Troisième Tableau

 

On aperçoit la bataille entamée sur tous les points ; le fond disparaît dans la fumée, le soleil se couche. Les Français s’emparent du champ de bataille, sur lequel la lune se lève. L’Empereur paraît, il est reçu au milieu des débris de la ferme par les Paysans.

 

 

Scène unique

 

L’EMPEREUR, BERTHIER, SOLDATS FRANÇAIS, PAYSANS

 

L’EMPEREUR.

C’est bien, mes amis, c’est bien ; vous êtes de nobles cœurs, de braves Français ; que chacun en fasse autant que vous, et la terre de France les dévorera tous jusqu’au dernier... Berthier !

BERTHIER.

Sire ?

L’EMPEREUR.

Faites partir à l’instant même un homme pour Châtillon et qu’il prévienne Caulaincourt que j’ai battu hier les Russes à Champaubert, que j’ai battu aujourd’hui les Prussiens à Montmirail, et que, dans trois jours, je battrai les Autrichiens à Montereau... Enlevez les morts, messieurs ; je couche ici.

TOUS.

Vive l’empereur !

 

 

ACTE II

 

 

Quatrième Tableau

 

26 et 27 février. Un bivouac aux environs de Méry-au-Bac. Il fait nuit. On voit la tente de l’Empereur ; une lampe est sur un guéridon. Le lit en fer est sous la tente.

 

 

Scène première

 

BERTAUD, FORTUNÉ, LORRAIN, CATHERINE et SON ENFANT, LES OFFICERS chargés du campement, LES PERSONNES DE LA MAISON DE L’EMPEREUR, LES TÊTES DE COLONNE

 

BERTAUD.

Vous dites donc que l’empereur est allé faire une reconnaissance ?

L’OFFICIER.

Oui, colonel, du côté de Pont-sur-Seine.

BERTAUD.

Mes enfants, c’est ici que nous campons.

FORTUNÉ.

Eh bien, il y a amélioration : cette nuit, nous n’aurons de l’eau que jusqu’à la cheville.

LORRAIN.

Est-ce que tes souliers prennent l’eau ?

FORTUNÉ.

Oui, par le col de ma chemise. Récapitulons : en Égypte, rôtis ! en Russie, gelés ! en France, noyés ! Il serait difficile de dire lequel de ces trois trépas est le plus agréable... Donne à boire au moutard, Catherine.

CATHERINE.

Il n’a pas soif.

FORTUNÉ, buvant à la gourde.

On a toujours soif ; une goutte au marmot.

CATHERINE.

Mais non, mais non, ça lui ferait mal.

FORTUNÉ.

De l’eau-de-vie ? Jamais !

À l’enfant.

Baisez mon oncle !

L’ENFANT, pleurant.

Ouais !...

CATHERINE.

Ne lui fais donc pas de mal, voyons !

LORRAIN.

Ah çà ! mais je croyais que tu voulais le jeter dans la Marne, ce citoyen-là ?...

FORTUNÉ.

C’est vrai ; mais c’était du temps qu’il n’était pas encore baptisé du nom de Napoléon-Michelin, et qu’il n’était pas reconnu par le régiment. Aujourd’hui, il est reconnu, légitimé, décoré par Sa Majesté l’empereur du grand cordon jaune et noir ; c’est autre chose.

LORRAIN.

Tiens ! en effet, qu’est-ce que c’est que cela ?

FORTUNÉ.

La cravate du drapeau autrichien que sa mère a pris au combat de Moutier-en-Der, où elle a fait ses premières armes ; cette cravate-là, l’empereur la lui a nouée de ses propres mains autour du cou, et, à son tour, elle en a décoré son marmot. Ça vaut bien le cordon bleu qu’on mettait sur le ventre des princes quand ils venaient au monde, il me semble. Du moins, c’est ma façon de penser.

BERTAUD.

L’empereur, messieurs ! l’empereur !

 

 

Scène II

 

LES MÊMES, L’EMPEREUR, à cheval, TROIS ou QUATRE OFFICIERS SUPÉRIEURS, à cheval autour de lui

 

L’EMPEREUR.

A-t-on des nouvelles de la canonnade que l’on a entendue toute la journée, du côté de Méry-sur-Seine ?

BERTAUD.

Le premier officier d’ordonnance de Sa Majesté est allé aux renseignements, sire.

LE GÉNÉRAL MICHEL, dans la coulisse.

Où est l’empereur ? où est l’empereur ?

L’EMPEREUR.

Par ici, monsieur, par ici !

 

 

Scène III

 

LES MÊMES, LE GÉNÉRAL MICHEL

 

L’EMPEREUR.

Ah ! c’est vous, Michel ?

Aux Soldats.

Éloignez-vous... Eh bien, qu’y a-t-il ?

LE GÉNÉRAL MICHEL.

De grandes nouvelles, sire.

L’EMPEREUR.

Bonnes ou mauvaises, monsieur ?

LE GÉNÉRAL MICHEL.

L’empereur en jugera. Ce n’est pas seulement un détachement de l’armée de Silésie que le général Boyer et sa garde viennent de rencontrer à Méry, comme Votre Majesté l’a pu croire, c’est toute une armée.

L’EMPEREUR.

Et laquelle donc ?

LE GÉNÉRAL MICHEL.

Celle de Blücher.

L’EMPEREUR.

Vous vous trompez, monsieur ; l’armée de Blücher n’existe plus : je l’ai détruite à Champaubert, à Montmirail, à Château-Thierry et à Vauchamps... Vous êtes sûr de ce que vous dites, monsieur ?

LE GÉNÉRAL MICHEL.

Je tiens ces renseignements des prisonniers faits aujourd’hui à Méry par le général Boyer, sire ; les Cosaques inondent la plaine, et j’ai eu toutes les peines du monde à leur échapper ; je trouve même que Votre Majesté est assez mal gardée du côté de la Seine.

L’EMPEREUR.

Croyez-vous que ces misérables auraient l’audace de venir m’attaquer jusque dans mon camp ? Vous leur faites trop d’honneur, monsieur : ce sont des oiseaux de proie de la race des corbeaux et des vautours ; ils ne s’abattent que sur les morts. Mais revenons à Blücher. Vous dites ?...

LE GÉNÉRAL MICHEL.

Je dis, sire, qu’il a campé, le 23, au confluent de l’Aube et de la Seine, avec cinquante mille hommes ; que, là, il a encore reçu un renfort de neuf mille hommes, appartenant au corps du général Longeron ; c’est donc soixante mille hommes que Votre Majesté a devant elle, et non trente ou quarante mille.

L’EMPEREUR.

Et vous croyez que Blücher en personne était à Méry-sur-Seine ?

LE GÉNÉRAL MICHEL.

Il y était si bien, sire, qu’il y a été blessé à la jambe, et que...

On entend un grand bruit ; quelques coups de fusil et de pistolet ; puis les cris : « Les Cosaques ! »

L’EMPEREUR.

Les Cosaques !...

Il s’élance virement hors de sa tente ; au même moment, le théâtre est envahi par une nuée de Cosaques.

 

 

Scène IV

 

LES MÊMES, UN PARTI DE COSAQUES, puis EMMANUEL

 

L’Empereur est enveloppé et disparaît au milieu des chevaux ; un Cosaque va le percer de sa lance, lorsque Bertaud tue le Cosaque d’un coup d’épée. Lutte et confusion d’un instant ; Bertaud reçoit un coup de lance dans la poitrine. Soldats et Généraux font le coup de feu. Les Cosaques sont chassés ; mais il y a un moment de stupeur parmi tous ces hommes, quand ils voient que des maraudeurs ont eu l’audace de pénétrer au milieu d’un campement français et jusqu’à la tente de l’Empereur.

L’EMPEREUR, au général Michel.

C’est bien, monsieur ; allez prendre deux heures de repos, et soyez prêt à partir pour Paris dans deux heures.

À Bertaud.

Merci, Bertaud, merci, mon brave colonel ! sans toi, ma foi, je crois que la guerre était terminée du coup... Vous me direz ce que vous désirez, Bertaud, et, s’il est en mon pouvoir d’exaucer voire désir, ce que vous me demanderez vous est accordé d’avance, au nom de ma femme et de mon enfant.

BERTAUD, chancelant.

Sire...

L’EMPEREUR.

Eh bien, qu’as-tu ?

BERTAUD.

Je crois que je suis blessé, sire.

L’EMPEREUR.

Un chirurgien, messieurs, un chirurgien ! le colonel Bertaud est blessé.

EMMANUEL, s’élançant.

Vous êtes blessé, colonel ?

L’EMPEREUR.

Dans ma tente, monsieur de Mégrigny !... Messieurs, il est inutile, je crois, devons recommander de faire bonne garde ; vous venez de voir que ce n’est pas une précaution exagérée. Vous savez que j’attends le duc de Vicence, qui doit arriver cette nuit de Châtillon ; on le conduira tout de suite près de moi ; au reste, laissez approcher tous les porteurs de nouvelles.

Il rentre sons sa tante ; à Emmanuel.

Eh bien, monsieur ?

EMMANUEL.

Heureusement, sire, que le fer de la lance a rencontré un médaillon que le colonel porte sur sa poitrine, et qui, dans une double boite, renferme le portrait de sa femme et des cheveux de ses deux enfants ; le médaillon est faussé, mais il a fait dévier le fer, qui n’a pénétré que de biais ; la blessure n’offre donc aucun danger, sire.

L’EMPEREUR.

N’importe ! Bertaud, vous coucherez là, près de moi, sous ma tente ; on vous jettera un matelas à terre, vous serez toujours mieux qu’au bivouac...

Les Soldats forment les faisceaux ; on prépare le lit de Bertaud.

UN OFFICIER.

Sire, le duc de Vicence vient d’arriver aux avant-postes.

L’EMPEREUR.

Qu’il vienne, qu’il vienne ! je l’attends.

L’OFFICIER.

Il me suit, sire.

 

 

Scène V

 

LES MÊMES, LE DUC DE VICENCE

 

L’EMPEREUR.

Ah ! venez, venez, Caulaincourt ! Vous arrivez de Châtillon ?

LE DUC.

Oui, sire.

L’EMPEREUR.

Eh bien, j’espère que mes victoires de Champaubert, de Montmirail, de Château-Thierry et de Vauchamps ont un peu diminué les exigences du congrès, et qu’on m’accorde la rive gauche du Rhin et l’Italie ?

LE DUC.

Sire, en effet, cette glorieuse semaine, qui nous a apporté trois bulletins de victoire en six jours, a eu son retentissement jusqu’à Châtillon.

L’EMPEREUR.

Alors, vous m’apportez des conditions meilleures, mon cher duc ?

LE DUC.

Sire, s’il n’y avait que la Russie...

L’EMPEREUR.

Eh bien ?

LE DUC.

Mais il y a l’Angleterre, la Prusse et l’Autriche.

L’EMPEREUR, impatient.

Eh bien ?

LE DUC.

L’Angleterre ne vous cédera jamais Anvers, la Prusse ne vous cédera jamais Coblence, l’Autriche ne vous cédera jamais Milan.

L’EMPEREUR, plus impatient encore.

Eh bien ?

LE DUC.

Eh bien, sire, les souverains alliés disconviennent des bases arrêtées à Francfort, et, si Votre Majesté désire obtenir la paix...

L’EMPEREUR.

Certainement, monsieur, je le désire ; je dirai plus, je le veux.

LE DUC.

Sire, on exige que la France rentre dans ses anciennes limites.

L’EMPEREUR.

Dans ses anciennes limites ! et c’est vous Caulaincourt, vous dont le cœur est si essentiellement français, qui venez me faire de pareilles propositions ?

LE DUC.

Sire, c’est justement parce que j’ai le cœur français que non-seulement je fais es propositions à Votre Majesté, mais encore que je les appuie.

L’EMPEREUR.

Mais vous êtes donc devenus tous insensés ?... Quoi ! vous voulez que je signe un pareil traité ? Avez-vous oublié le serment que j’ai prononcé eu prenant la couronne : « Je jure de maintenir l’intégrité du territoire de la République, et de gouverner dans la seule vue du bonheur et de la gloire du peuple français ? »

LE DUC.

Sire, le bonheur d’un peuple passe avant sa gloire ; d’ailleurs, le peuple français, grâce à Votre Majesté, est le plus glorieux des peuples ; donnez-lui la paix, sire, et vous lui aurez tout donné.

L’EMPEREUR.

Mais, duc, vous oubliez mes ressources. La France était moins puissante, moins forte, moins riche, moins féconde en 1792, quand les levées en masse délivrèrent la Champagne ; en l’an VII, quand la bataille de Zurich arrêta l’invasion de toute l’Europe ; en l’an VIII, quand la bataille de Marengo sauva la patrie.

LE DUC.

Oui, sire, c’est vrai ; mais elle possédait alors ce qu’elle a perdu depuis, l’enthousiasme. À cette époque, elle se battait pour la liberté.

L’EMPEREUR.

Et pourquoi se bât-elle donc aujourd’hui, monsieur ? Que suis-je donc, moi, sinon la liberté européenne ? Quand j’ai pris la France, toute fiévreuse de sa révolution, elle était, comme principes et comme faits, tellement en avant des autres peuples, qu’elle avait dérangé l’équilibre européen. Il fallait un Alexandre à ce Bucéphale, un Androclès à ce lion ; qu’ai-je fait, alors ? J’ai choisi ce qu’il y avait de plus noble, de plus brave, de plus intelligent en France, et je l’ai répandu sur l’Europe. Partout où j’ai été, j’ai semé la liberté au vent, comme un semeur fait du blé. Qu’ils attendent un an, deux ans, dix ans, et ils la verront pousser tout armée, dans chaque sillon creusé par mes boulets. Que les souverains alliés veuillent me faire faire une chute, je le comprends, car j’ai proclamé le dogme le plus saint qu’ait émis une bouche humaine, j’ai proclamé l’égalité.

LE DUC.

Sire, il me semble qu’avant Votre Majesté, la Convention...

L’EMPEREUR.

Oui, monsieur ; mais savez-vous la différence qui existe entre nous ? C’est que la Convention avait proclamé l’égalité qui abaisse, et que j’ai proclamé, moi, l’égalité qui élève. Savez-vous pourquoi son œuvre sera ballottée dans le doute de la postérité pendant les siècles à venir, tandis que la mienne sera bénie, quoique nous ayons tous deux concouru à la même œuvre ? C’est qu’elle a abaissé les grands au niveau de l’échafaud, et que j’ai élevé les petits au niveau du trône. Allez, allez, monsieur, je suis encore plus fort que l’on ne croit ; on me prend tout simplement pour un homme, pour un roi, pour un empereur ; je suis mieux que tout cela, monsieur, je suis un peuple !...

LE DUC.

Sire, la France croira que vous avez tout fait pour votre ambition, et rien pour elle.

L’EMPEREUR.

La vérité est comme le soleil : l’hiver peut l’obscurcir, le cacher même ; mais la postérité a son printemps, et, une fois venu, ce printemps est éternel ! Eh bien, en mourant, je léguerai mon corps à la tombe, mon âme à Dieu et ma mémoire à la postérité. D’ailleurs, monsieur, j’ai un moyen sûr pour que la postérité ne m’accuse pas d’égoïsme : c’est, si la France tombe, de tomber avec elle ; c’est, si elle meurt, de ne pas lui survivre.

LE DUC.

Sire, ne se fait pas tuer qui veut : vous l’avez bien vu à Montereau et à Arcis-sur-Aube.

L’EMPEREUR.

On n’est pas toujours sûr de se faire tuer, c’est vrai ; mais on est toujours sur de mourir. On ne trouve pas toujours un boulet de canon comme Turenne ou comme Berwick ; mais on trouve toujours un pistolet comme Beaurepaire.

LE DUC.

Alors, Votre Majesté refuse les conditions des souverains alliés ?

L’EMPEREUR.

Je les refuse. Retournez prés d’eux, monsieur ; dites-leur que des revers inouïs ont pu m’arracher la promesse de renoncer aux conquêtes que j’ai faites ; mais que j’abandonne aussi celles qui ont été faites avant moi, que je viole le dépôt qui a été remis à la garde de mon honneur ; que, pour prix de tant d’efforts, de sang et de victoires, je laisse la France plus petite que je ne l’ai trouvée ? Dieu me préserve de tels affronts ! Je rejette le traité ; c’est une mauvaise paix que vous m’offrez là, monsieur le duc.

LE DUC.

La paix sera toujours assez bonne, sire, si elle est assez prompte.

L’EMPEREUR.

Elle sera toujours trop prompte, si elle est honteuse. Allez, monsieur, prenez un peu de repos et repartez.

LE DUC.

Viendrai-je, avant de partir, chercher les ordres de l’empereur ?

L’EMPEREUR.

Si je veux vous voir, je vous le ferai dire. Allez.

 

 

Scène VI

 

L’EMPEREUR, BERTAUD, couché, EMMANUEL

 

L’EMPEREUR.

Monsieur de Mégrigny !

EMMANUEL, descendant.

Sire ?

L’EMPEREUR, sur son lit de camp.

Êtes-vous bon chimiste, monsieur ?

EMMANUEL.

Sire, c’est la science à laquelle je me suis adonné le plus spécialement.

L’EMPEREUR.

Jurez-moi sur l’honneur, monsieur, d’exécuter fidèlement les ordres que je vais vous donner.

EMMANUEL.

Sur l’honneur, je le jure.

L’EMPEREUR.

Vous avez vu ce qui est arrive tout à l’heure : sans votre oncle, j’étais prisonnier. Vous avez entendu ce qu’a dit Caulaincourt. Dans la lutte que j’entreprends, je puis succomber : je veux être, en tout cas et en tout temps, sûr de ma mort. Napoléon ne doit pas survivre à Napoléon. L’empereur ne peut pas être un trophée aux mains des Cosaques. Vous allez me préparer un poison sûr, un dernier ami sur lequel je puisse compter, qui remplace pour moi l’esclave antique qui tenait l’épée sur laquelle se jetait le général vaincu.

EMMANUEL.

Oh ! sire, qu’exigez-vous de moi !

L’EMPEREUR.

Le même service qu’Annibal a exigé de son médecin, la veille de la bataille de Zama. Comme Annibal, j’ai traversé les Alpes ; comme Annibal, j’ai eu mes batailles de Trebia, de Cannes et de Trasimène ; comme Annibal, je puis être trahi par le sénat ; comme Annibal, je veux porter la mort à mon doigt.

EMMANUEL.

Sire, ne pourriez-vous charger quelque autre de ce terrible honneur ?

L’EMPEREUR.

Non ; car vous êtes jeune, vous, monsieur, et, par conséquent, incapable de trahir.

EMMANUEL.

Oh ! mon Dieu ! que dois-je faire ?

BERTAUD, de son lit.

Obéir, Emmanuel.

EMMANUEL.

Sire, je suis à vos ordres.

L’EMPEREUR.

Voici deux bagues, monsieur, que j’avais fait faire dans ce but ; vous voyez que ce n’est pas d’aujourd’hui que ma résolution est arrêtée. En avez-vous pour longtemps à achever vos préparations ?

EMMANUEL.

Sire, en moins de dix minutes...

L’EMPEREUR.

Allez à l’ambulance, et prenez dans la pharmacie ce dont vous avez besoin. Je vous attends.

EMMANUEL.

Votre Majesté me renouvelle formellement l’ordre qu’elle m’a donné ?

L’EMPEREUR.

Formellement, monsieur ; allez.

 

 

Scène VII

 

L’EMPEREUR, BERTAUD, OFFICIERS D’ORDONNANCE

 

L’EMPEREUR, aux Officiers d’ordonnance.

N’est-il venu personne pendant ma conversation avec le duc de Vicence ?

UN OFFICIER.

Trois courriers sont arrivés, sire, et voici leurs dépêches.

L’EMPEREUR, prenant les dépêches et décachetant la première.

D’Italie... Comment ! Eugène ne peut m’envoyer les vingt mille hommes que je lui avais demandés !... Murat s’est déclaré contre moi !...

Ouvrant la seconde dépêche.

D’Augereau !... Il a remonté la Saône, il s’est porte sur Vesoul, c’est de cette ville qu’il m’écrit.

L’OFFICIER.

Lisez, sire.

L’EMPEREUR.

Comment ! il s’est amusé à guerroyer avec Bubna, à le renfermer dans Genève ; il a son quartier général à Lons-le-Saulnier, c’est de Lons-le-Saulnier qu’il m’écrit ! Mais il va livrer le passage de la Saône.

L’OFFICIER.

Hélas ! sire, c’est fait.

L’EMPEREUR.

Oh ! le malheureux ! il a manqué l’occasion de sauver la France ! Le maréchal Suchet partira à l’instant même pour prendre le commandement de Lyon ; Berthier lui remettra mes ordres.

Ouvrant la troisième dépêche.

Trévise !... De Château-Thierry ! Et pourquoi pas de Soissons ?

L’OFFICIER.

En débouchant sur la vallée de l’Aisne, il a trouvé Soissons pris.

L’EMPEREUR.

Pris ! Soissons pris ! Rusca m’a laissé prendre Soissons ?

L’OFFICIER.

Sire, le premier boulet tiré par l’ennemi l’a coupé en deux.

L’EMPEREUR.

Oh ! en vérité, c’est plus que du malheur, c’est de la fatalité !... Partout où je suis, victoire ! partout où je ne suis pas, défaite ! Il me faudrait les trois têtes de Géryon, les cent bras de Briarée ! de Brienne à Troyes, de Troyes à Champaubert, de Champaubert à Montmirail, de Montmirail à Château-Thierry, de Vauchamps à Montereau ! Mais je me fatiguerai, moi aussi, à tous ces bonds de tigre. Messieurs, donnez des ordres afin que l’on réunisse autour de moi le plus de troupes possible ; faites venir tout ce qu’il y a d’hommes à Sézanne, à Villeneuve, à Marigny. Il faut que j’en finisse demain avec Blücher... Laissez-moi, messieurs, laissez-moi ; j’ai besoin d’être seul.

Tout le monde se retire, excepté Bertaud.

 

 

Scène VIII

 

L’EMPEREUR, BERTAUD, puis EMMANUEL

 

L’EMPEREUR.

Oui, je me lasserai... La puissance humaine a des limites. Un jour, la force m’abandonnera. Ce sera, cette fois, la trahison de la nature, la dernière, la plus terrible des trahisons. Oh ! le proverbe arabe : « Mieux vaut être assis que debout, mieux vaut être couché qu’assis, mieux vaut être mort que couché ! »

Se couchant sur son lit de camp.

Le fait est qu’on doit être bien dans la tombe ; on a le repos, et c’est si bon, le repos !

EMMANUEL, entrant.

Sire !...

L’EMPEREUR.

Ah ! je ne me croyais pas un si puissant enchanteur : j’invoque la mort, et la voilà.

EMMANUEL.

Sire, voici ce que Votre Majesté m’a demandé.

L’EMPEREUR.

Quel est ce poison ?

EMMANUEL.

Une concentration d’opium.

L’EMPEREUR.

En combien de temps cela me tuera-t-il ?

EMMANUEL.

En cinq minutes.

L’EMPEREUR.

C’est long !... Monsieur, vous êtes chirurgien-major.

EMMANUEL.

Merci, sire ; mais, je l’avoue à Votre Majesté, je voudrais devoir mon grade à un moins triste service.

L’EMPEREUR.

Vous avez tort, monsieur ; c’est le plus grand peut-être de ceux qu’on m’aura rendus.

Emmanuel sort.

BERTAUD s’est levé et est allé au chevet de l’Empereur.

Sire !...

L’EMPEREUR.

Que veux-tu, mon vieil ami ?

BERTAUD.

Sire, il y a une heure à peu près que Votre Majesté m’a dit : « Vous me direz ce que vous désirez, Bertaud, et, s’il est en mon pouvoir d’exaucer votre désir, ce que vous demanderez vous est accordé d’avance, au nom de ma femme et de mon enfant. »

L’EMPEREUR.

C’est vrai, j’ai dit cela. Eh bien, que désires-tu, Bertaud ?

BERTAUD.

Je désire que Votre Majesté me donne une des deux bagues qu’elle porte à son doigt, c’est-à-dire la moitié du poison que lui a préparé Emmanuel.

L’EMPEREUR.

Pour quoi faire ?

BERTAUD.

Pour mourir le jour où l’empereur mourra.

L’EMPEREUR.

Bertaud, vous avez un fils ; Bertaud, vous avez une fille.

BERTAUD.

Tous deux sont riches, grâce aux bienfaits de Votre Majesté, tous deux peuvent donc se passer de moi.

L’EMPEREUR.

Bertaud, vous êtes fou.

BERTAUD.

Sire, Votre Majesté est libre de me refuser ce poison ; mais, comme elle l’a dit tout à l’heure, on a toujours sous la main le pistolet de Beaurepaire.

Il va se rejeter sur son lit.

L’EMPEREUR.

Il le ferait comme il le dit ; allons, voilà qui console.

 

 

Scène IX

 

L’EMPEREUR, BERTAUD, LE GÉNÉRAL MICHEL, puis LE DUC DE VICENCE

 

L’EMPEREUR.

Eh bien ?

LE GÉNÉRAL MICHEL.

Sire, la gravité de la nouvelle que j’ai à apprendre à Votre Majesté excusera ma présence.

L’EMPEREUR.

Parlez, monsieur.

LE GÉNÉRAL MICHEL.

Sire, Blücher et ses soixante mille hommes ne sont plus devant nous ; ce que nous croyions son armée n’était qu’un rideau placé pour cacher son mouvement. Blücher est parti hier à six heures, et marche sur Paris.

L’EMPEREUR.

Sur Paris ?

LE GÉNÉRAL MICHEL.

Oui, sire, par Nogent et Provins... Il a maintenant dix heures d’avance sur Votre Majesté ; dans trois jours, il peut être devant Paris.

L’EMPEREUR, se jetant à bas de son lit.

Le duc de Vicence ! qu’on appelle le duc de Vicence ! Toute l’armée sur pied ! nous partons dans dix minutes... Ah ! Caulincourt, c’est vous ! venez ! Vous retournez à Châtillon.

LE DUC.

Mes pouvoirs, sire ?

L’EMPEREUR.

Vous avez carte blanche, monsieur. Sauvez l’honneur de la France, voilà tout ce que je demande.

LE DUC.

Mais pour vous, sire, que demanderai-je, qu’exigerai-je ?

L’EMPEREUR.

Rien ! Napoléon ne dépendra jamais que de Napoléon. Allez.

 

 

Scène X

 

L’EMPEREUR, BERTAUD, EMMANUEL

 

L’EMPEREUR.

Et maintenant à Joseph.

Il écrit.

« Mon frère, conformément aux instructions verbales que je vous ai données et à l’esprit de toutes nos lettres, vous ne devez permettre en aucun cas que l’impératrice et le roi de Rome tombent entre les mains de l’ennemi. Vous serez plusieurs jours sans avoir de mes nouvelles ; si l’ennemi s’avance sur Paris avec des forces telles que toute résistance devienne inutile, faites partir, dans la direction de la Loire, la régente, mon fils, les grands dignitaires, les ministres, les officiers de la couronne et le trésor. Ne quittez pas mon fils et rappelez-vous que je préférerais le savoir dans la Seine plutôt qu’entre les mains des ennemis de la France. Le sort d’Astyanax prisonnier m’a toujours paru le plus malheureux de l’histoire. – Napoléon. » Mais qui portera cette lettre ? en qui pourrai-je avoir une confiance si entière ?... Ah ! Bertaud, mon ami.

BERTAUD.

Sire !

L’EMPEREUR.

Bertaud, tout blessé que tu es, il faut à l’instant même partir pour Paris, remettre cette lettre à mon frère Joseph ; entends-tu, à lui, et pas à un autre. Bertaud, cette fois c’est plus que ma vie qu’il faut sauver ; c’est celle de ma femme et de mon fils. Pars, pars, mon ami, tandis que les communications par Villeneuve et Coulommiers sont libres encore ; pars ! Mais qu’attends-tu donc ? Dis !

BERTAUD.

Sire, j’attends la bague.

L’EMPEREUR.

Eh bien, donc, prends, entêté !

Il la lui donne. À Emmanuel.

Suivez votre oncle, monsieur ; vous me répondez de sa vie... À cheval, messieurs ! à cheval !

 

 

Cinquième Tableau

 

La cour de l’École polytechnique.

 

 

Scène première

 

LE MAJOR, HENRI, LÉON, ARTHUR

 

Au lever du rideau, les Élèves s’exercent au maniement du fusil et à l’exercice du canon.

LE MAJOR, commandant l’exercice.

Canonniers, à vos pièces !... Marche !... halte !... front !... En action !... Chargez !... Rompez les rangs !

En rangeant les pièces, Henri laisse retomber l’affût de l’une d’elles sur le pied d’Arthur.

ARTHUR.

Ah ! maladroit, va !

HENRI.

Comment, maladroit ?

ARTHUR.

Tu ne vois donc pas que tu m’as mis ton affût sur le pied ?

HENRI.

Tiens ! pourquoi mets-tu ton pied sous mon affût ?

ARTHUR.

Pourquoi ! pourquoi !

HENRI.

Ah ! tu es bien douillet, cher ami ; il faudra te corriger de cela ici, vois-tu.

ARTHUR.

J’ai bien envie de te corriger d’autre chose, moi, dis donc.

HENRI.

Et de quoi ?

ARTHUR.

De ce ton goguenard que tu prends, et qui me déplaît, monsieur de la seconde année.

HENRI.

Eh bien, si mon ton te déplaît, il faut le dire.

ARTHUR.

Eh bien, je te le dis.

HENRI.

Après ?

ARTHUR.

Je te le répète.

HENRI.

Ça durera-t-il longtemps comme cela ?

ARTHUR.

Le temps de mettre un compas au bout d’une mèche.

HENRI.

Qui est-ce qui a un compas, vous autres ? Voilà monsieur qui veut que je lui prenne sa mesure.

LÉON, de l’intérieur.

Eh bien, qu’est-ce que c’est, là-bas ? On se dispute.

ARTHUR.

Oh ! ce n’est rien, une leçon de mathématiques.

LÉON.

Ah çà ! voyons, y pensez-vous ? Henri ! Henri !

HENRI.

Ce n’est pas moi qui ai cherché dispute : c’est monsieur qui se fâche, sous prétexte qu’on lui a écrasé le pied avec un affût, et que la pièce de quatre ne veut pas lui faire ses excuses.

LÉON.

Allons, allons, la paix ! à bas les compas !

ARTHUR.

Tu vas me faire le plaisir de te ranger, n’est-ce pas ?

LÉON.

Voyons, Henri, toi qui es le plus raisonnable...

HENRI.

Moi, je ne lui en veux pas.

ARTHUR.

Ah ! nous ne sommes donc pas si méchant que nous en avons l’air, monsieur le vétéran ?

HENRI.

Dis donc, dis donc, est-ce que tu crois que je recule, par hasard ?

ARTHUR.

Non ; mais je dis qu’en sortant de l’École, il faudra entrer dans les artificiers ; c’est un corps qui fait plus de bruit que de besogne.

HENRI.

Ah ! c’est comme cela que tu le prends ! Tiens.

Il lui donne une croquignole.

En garde, maintenant !

ARTHUR.

Place, place, messieurs ! il m’a insulté.

HENRI.

Touché !

ARTHUR.

Rien, rien ; une égratignure à la main. Une cravate, et continuons.

 

 

Scène II

 

HENRI, LÉON, ARTHUR, VICTOR, entrant

 

VICTOR.

Eh bien, que fait-on ici ? Ou se bat, camarade contre camarade, Français contre Français, quand les Prussiens sont aux portes de Paris !

TOUS.

Les Prussiens ? Impossible.

VICTOR.

Impossible ? Tenez, voyez cette proclamation : « Citoyens, une colonne ennemie s’est portée sur Maux ; elle s’avance par la route d’Allemagne ; mais l’empereur la suit de près. »

TOUS.

Vive l’empereur !

VICTOR.

« Le conseil de régence a pourvu à la sûreté de l’impératrice et à la sûreté du roi de Rome : je reste avec vous. »

HENRI.

Comment, à la sûreté de l’impératrice ?... à la sûreté du roi de Rome ?...

VICTOR.

Messieurs, l’impératrice et le roi de Rome sont partis ce matin à onze heures.

ARTHUR.

Partie, l’impératrice ?... partie ?

VICTOR.

Elle ne le voulait pas, mais on l’a forcée. Le roi de Rome ne voulait pas quitter les Tuileries ; il jetait des cris affreux ; sa gouvernante a été obligée de l’emporter dans ses bras. Maintenant, voici ce que j’ai fait : j’ai cru devoir me rendre, en votre nom à tous, chez le ministre de la guerre pour lui offrir nos services.

TOUS.

Bravo ! bravo !... Eh bien, le ministre ?

VICTOR.

Impossible de pénétrer jusqu’à lui. J’avais bien envie de ne pas rentier et de courir aux barrières ; mais il m’a semblé que ce serait une trahison envers vous, mes amis.

ARTHUR.

Bien, Victor !

VICTOR.

Donc, voilà où en sont les choses. On va se battre pour défendre Paris ; se battra-t-on sans nous ?

TOUS.

Non.

VICTOR.

Eh bien, armons-nous !

ARTHUR.

Camarades, camarades, vous le savez, les ordres sont précis : pas un élève ne doit sortir de l’École sans permission ; toute désobéissance est punie de huit jours de cachot.

VICTOR.

Eh bien, il y a un moyen que personne ne soit puni.

TOUS.

Lequel ?

VICTOR.

C’est de désobéir tous.

LÉON.

Camarades, je comprends... je partage votre enthousiasme. Mais observez que nous sommes tous fils d’officiers... et que nous devons...

VICTOR.

C’est justement parce que nous sommes tous fils d’officiers que nous nous devons à la défense de notre pays... et, si tu crains...

LÉON.

Oh ! tu ne le penses pas, Victor, et je te prouverai que, tout comme un autre, je sais gagner sur le champ de bataille une épaulette de capitaine.

VICTOR.

À la bonne heure ! d’ailleurs, le frère de l’empereur fait un appel aux Parisiens.

HENRI.

Nous devons tout à l’empereur, c’est lui qui a fondé l’École ; nous voulons défendre Paris, et mourir pour l’empereur.

TOUS.

Vive l’empereur ! Aux fusils !... aux canons !... aux armes !... Et maintenant, à bas les portes !... enfonçons les portes !...

 

 

Scène III

 

HENRI, LÉON, ARTHUR, VICTOR, LE MAJOR

 

LE MAJOR.

C’est inutile.

TOUS.

Le major !

LE MAJOR.

En voici les clefs ; je vous autorise à sortir ; car, dans une circonstance pareille, en serait d’un mauvais Français que de s’opposer à votre ardeur.

TOUS.

Vive le major !

LE MAJOR.

Si je n’étais enchaîné ici par la consigne, je ne voudrais pas que ce fût un autre que moi qui eût l’honneur de vous faire faire vos premiers pas vers l’ennemi.

TOUS.

Bravo ! bravo !

LE MAJOR.

Allez, enfants ! allez ! et puissé-je avoir la joie qu’il ne manque pas un de vous au prochain appel !

VICTOR.

Ceux qui manqueront, major, vous les retrouverez aux Invalides ou au Panthéon. Et maintenant, canonniers, ci vos pièces !... Vous à la barrière Blanche et aux buttes Saint-Chaumont, et nous à la barrière de Clichy !

Ils sortent tous en criant : « Vive l’Empereur ! »

 

 

Sixième Tableau

 

La barrière de Clichy.

 

 

Scène première

 

UN CRIEUR PUBLIC, PAYSANS, puis UN AIDE DE CAMP, UN INVALIDE, ARTHUR, LORRAIN, VICTOR

 

Grand tumulte a la barrière. L’octroi perçoit comme en temps ordinaire. Les Paysans fuient en rentrant dans Paris. Une charrette est conduite par un Paysan.

UN CRIEUR.

Voici la proclamation du roi Joseph, lieutenant général de l’empereur, commandant en chef la garde nationale, aux citoyens de Paris. Un sou ! Voici la proclamation !...

UN HOMME.

Donne, mon ami, donne... Arrivez, vous autres ; je vais vous lire cela.

LES SPECTATEURS.

Lisez-nous cela, lisez-nous cela. Montez ici ! montez là !...

On entend le Crieur qui s’éloigne.

VICTOR, entrant avec les élèves de l’École.

Inutile, inutile ! Comme cette proclamation annonce que l’ennemi vient au-devant de nous, nous allons au-devant de l’ennemi.

TOUS.

Bravo ! bravo ! l’École polytechnique est avec nous ! Vive l’École polytechnique !

UN AIDE DE CAMP, entrant.

Gare ! gare !

VICTOR.

Quelles nouvelles, monsieur ? quelles nouvelles ?...

L’AIDE DE CAMP.

Qu’on se bat aux buttes Saint-Chaumont, que le duc de Raguse est à Romainville.

Canon.

Entendez-vous ? c’est lui qui carillonne en ce moment-ci !... Gare ! gare !

Il sort.

LE PAYSAN.

Il ne nous manqua plus que les invalides.

VICTOR.

Les voilà !

ARTHUR, à un invalide.

Bonjour, père Clopin ! bonjour, père Clopant !

L’INVALIDE.

Bonjour, morveux !

ARTHUR.

Ah ! vous dites ça parce que vous ne vous mouchez pas du pied.

DES VOIX.

Ah ! la garde nationale ! Vive la garde nationale !

Pendant qu’on fraternise au premier plan, un régiment de ligne arrive.

VICTOR.

La ligne !... la ligne !... Ah ! c’est toi, Lorrain ! Mon père ? où est mon père ?

LORRAIN.

Il y a plus de huit jours que nous ne l’avons vu ; il sera resté quelque part, pauvre colonel !

VICTOR.

Et où cela, mon ami ?

LOIRRAIN.

Dame ! où sont restés déjà les trois quarts du régiment, où restera le dernier quart, couchés sur ce grand lit de camp qu’on appelle un champ de bataille.

VICTOR.

Mort, mon père ! mort !

 

 

Scène II

 

LES MÊMES, FORTUNÉ, CATHERINE

 

FORTUNÉ.

Vivant, et très vivant, monsieur Victor ! rassurez-vous.

VICTOR.

Ah ! c’est toi, Fortuné ?

FORTUNÉ.

Oui, monsieur Victor ; et voilà ma sœur, Catherine Michelin, qui est de votre connaissance ; de plus, mon neveu, Napoléon Michelin, que j’ai l’honneur de vous présenter.

Il lui montre l’enfant, ficelé sur son sac.

VICTOR.

Bonjour, ma bonne Catherine ! Les affaires ont donc bien tourné ?

CATHERINE.

Oui, monsieur Victor, à merveille, comme vous voyez.

VICTOR.

De sorte que l’enfant... ?

FORTUNÉ.

L’enfant est reconnu, et la preuve, c’est que je le porte sur mon dos pour qu’il ne fatigue pas trop Catherine.

VICTOR.

Mais, dis donc, en retraite, ça n’est pas très prudent.

FORTUNÉ.

C’est selon comme ou bat eu retraite, monsieur Victor. Or, comme nous ne montrons jamais les épaules à l’ennemi, l’enfant est toujours garanti.

VICTOR.

Brave Michelin !... Maintenant, dis-moi, mon père ?...

FORTUNÉ.

Attendez, le moutard a soif. Tiens, Catherine, cela ne me regarde plus ; tu es chargée du département des liquides.

Il lui donne l’enfant.

Votre père, monsieur Victor ? Voilà ce que c’est : l’empereur l’a chargé d’une mission secrète.

VICTOR.

Pour qui ?

FORTUNÉ.

Pour Sa Majesté le roi Joseph.

VICTOR.

Mais il est donc à Paris ?

FORTUNÉ.

Il est à Paris.

VICTOR.

Comment se fait-il que je ne l’aie pas vu ?

FORTUNÉ.

Depuis quand êtes-vous sorti de l’École ?

VICTOR.

Depuis une heure.

FORTUNÉ.

Eh bien, voilà, voyez-vous, il aura été obligé de prendre la traverse, et il ne sera arrive qu’hier ou que ce matin ; les chemins ne sont pas sûrs... Et mademoiselle votre sœur ?

VICTOR.

Elle est en sûreté chez ma tante, rue du Helder.

BERTAUD, dans la coulisse.

Le 24e de ligne ? N’est-ce pas ici que se réunit le 24e de ligne ?

VICTOR.

Je ne me trompe pas, c’est sa voix !... Mon père ! mon père !

 

 

Scène III

 

LES MÊMES, BERTAUD, puis EMMANUEL

 

BERTAUD.

Victor, mon enfant !

Changeant de ton.

Pourquoi donc avez-vous quitté l’École, monsieur ?

VICTOR.

On nous a laissés sortir pour nous battre, mon père, et j’ai pensé que, dans un moment comme celui-ci, la seule voix qu’il fallût écouter, c’était celle de la France ! Or, la France criait : « Aux armes ! » Mon père, j’ai pris les armes, et me voilà.

BERTAUD.

Et tu as bien fait.

VICTOR.

Tiens, c’est toi, Emmanuel ? Chirurgien major ! peste ! tu n’as pas perdu ton temps.

EMMANUEL.

C’est une faveur que je ne dois pas à mon mérite, mon cher Victor, mais aux bontés de l’empereur.

VICTOR.

Et l’empereur est toujours bon pour vous, mon père ?

BERTAUD.

Avant de le quitter, je lui ai demandé la seule chose que je désirasse, et il me l’a accordée... Mais il ne s’agit point de cela. Mes amis, c’est moi qui suis votre colonel.

LES SOLDATS.

Vive le colonel Bertaud ! vive le colonel !

FORTUNÉ.

Présent, mon colonel !

BERTAUD.

Mes amis, il s’agit tout simplement de nous faire tuer ici ; y êtes-vous disposés ?

LORRAIN.

Tout ce que vous ferez, nous le ferons, colonel.

PLUSIEURS VOIX.

L’ennemi ! l’ennemi !

BERTAUD.

Allons, la charge, et en avant ! donnons-leur, une fois pour toutes, une indigestion de plomb et d’acier.

FORTUNÉ.

Reficelons le moutard !

On replace l’enfant sur le sac.

BERTAUD, aux hommes du peuple.

Et vous, mes amis, défendez la barrière ; c’est une pauvre fortification, je le sais ; mais la vraie muraille d’une ville, c’est la poitrine de ses enfants. En avant ! en avant !

Le canon se rapproche, la fusillade se fait entendre à deux cents pas de la barrière. Les hommes du peuple restent en criant : « À la barrière ! »

 

 

Scène IV

 

LES MÊMES, LE MARÉCHAL MONCEY

 

MONCEY.

En retraite, mes amis, en retraite ! Occupez les hauteurs et défendez les barrières ; sans cela, morbleu ! vous vous ferez écharper tous. Garnissez les maisons, tirez des fenêtres. Barricadez-vous !

Au colonel Bertaud.

Quel régiment ?

BERTAUD.

Le 24e, maréchal.

MONCEY.

Colonel Bertaud, alors ?

BERTAUD.

Oui, maréchal.

MONCEY.

Bon ! je n’ai pas besoin ici, puisque vous y êtes. Vous promettez de défendre cette barrière ?

BERTAUD.

Jusqu’à la mort.

MONCEY.

C’est bien. Mes aides de camp vous apporteront de mes nouvelles et m’apporteront des vôtres. Je suis à la barrière Blanche. Gare, mes amis ! gare !

 

 

Scène V

 

LES MÊMES, hors MONCEY

 

BERTAUD.

Allons, barricadez-moi la porte vivement, mes enfants, vivement ! Catherine, donne la goutte à tous ces gens-là ; c’est moi qui paye.

CATHERINE.

Oh ! il n’y a pas besoin de cela, colonel. Ils savent bien que les jours de bataille, c’est comme les jours de fête, distribution gratis ! Buvez, mes enfants, buvez !

À Fortuné.

Eh bien, et toi ?

FORTUNÉ.

Moi, je retiens le bidon.

Il le prend et boit.

Bon ! il n’y a plus seulement de quoi rafraichir une poule, dans ton baril.

VICTOR, allumant des grenades à une mèche de canon et les lançant.

Maudites grenades, va !

UN AIDE DE CAMP DE LA GARDE NATIONALE.

Qu’avez-vous, avec vos grenades ?

VICTOR.

J’ai, monsieur, que je ne sais pas ce qu’elles ont, mais tout à l’heure plus d’un tiers a raté, il faut que quelqu’un trahisse pour nous donner de pareilles munitions.

L’AIDE DE CAMP.

Personne ne trahit, étendez-vous, monsieur ! et, si vos grenades ne partent pas, c’est que vous ne prenez pas le temps de les allumer.

VICTOR.

Je crois que vous vous trompez, monsieur ; si les grenades ne partent pas, c’est qu’elles sont bourrées avec du son et des cendres.

L’AIDE DE CAMP.

Si les grenades ne partent pas, monsieur, c’est que vous les allumez mal.

VICTOR.

Et je les allume mal, parce que ?...

L’AIDE DE CAMP.

Parce que vous aviez peur qu’elles ne vous éclatassent dans les mains.

VICTOR.

Parce que j’avais peur, dites-vous ?

BERTAUD.

Hein ? Qui est-ce qui a dit que Victor avait peur ?

VICTOR.

Rien, mon père, rien.

Il descend, prend une grenade de chaque main, les allume et les met sous le nez de l’aide de camp.

Tenez, monsieur, vous ne direz pas qu’elles sont mal allumées, n’est-ce pas ? Eh bien, sur deux, il n’y en aura peut-être qu’une qui éclatera.

L’AIDE DE CAMP.

Que diable faites-vous ? Jetez donc ces grenades, jetez-les donc !

VICTOR.

Dame, vous prétendez que j’ai peur.

L’Aide de camp fait sauter les deux grenades en donnant un coup sur chaque main de Victor ; sur les deux grenades, une seule éclate.

Eh bien, quand je vous le disais !

BERTAUD, pâlissant.

Oh ! le malheureux !

L’AIDE DE CAMP.

Recevez mes excuses, monsieur.

VICTOR.

Il n’y a pas de quoi.

La fusillade se fait entendre dans la coulisse. On riposte par des coups de fusil. Un obus tombe sur le théâtre.

TOUS.

Gare l’obus !

On se gare, on se jette à plat ventre ; la fusillade cesse.

VICTOR.

Place !

Il s’élance pour couper la mèche.

BERTAUD, l’écartant.

À mon tour un peu !

L’obus éclate ; Bertaud porte les mains à son visage.

VICTOR.

Mon père !

EMMANUEL.

Mon oncle !

Il écarte les mains de Bertaud.

De l’eau fraîche avec quelques gouttes d’eau-de-vie. Ce ne sera rien, il n’y a pas de blessure.

BERTAUD.

Mais, alors, je puis rester à mon poste ?

EMMANUEL.

Quand vous serez pansé, mon oncle.

On entraine Bertaud dans une maison.

VICTOR.

Écoute, Catherine, rends-moi un grand service.

CATHERINE.

Deux, monsieur Victor.

VICTOR.

Cours jusqu’à la rue du Helder ; préviens ma sœur que mon père vient d’être blessé légèrement, entends-tu ; ne l’effraye pas. Je puis être entraîné ailleurs ; Emmanuel a son service, mon père serait abandonné ; qu’elle vienne le plus près qu’il sera possible, avec une voiture ; nous y ferons conduire mon père ; va !

CATHERINE.

Fortuné, on te recommande l’enfant.

FORTUNÉ.

Laisse donc ; il est là comme dans sa bercelonnette.

La fusillade recommence ; puis les trompettes annoncent un Parlementaire.

 

 

Scène VI

 

LES MÊMES, UN PARLEMENTAIRE

 

PLUSIEURS VOIX.

Un parlementaire ! un parlementaire !

On ouvre la petite porte de la barrière.

UN HOMME.

Un parlementaire ennemi. Tirez dessus !

L’AIDE DE CAMP.

Halte-là, messieurs ! un parlementaire est sacré. Qu’on l’introduise. Je vais chercher le maréchal.

FORTUNÉ, au Parlementaire.

Attendez là, capitaine.

 

 

Scène VII

 

LES MÊMES, CATHERINE, FRANCE

 

CATHERINE.

Fortuné ! Fortuné ! voilà mademoiselle en personne.

FORTUNÉ.

Eh ! mon colonel ! mon colonel ! voilà mademoiselle France.

BERTAUD, sortant de la maison.

France, ma fille !

VICTOR.

Mon père ! mon père ! n’ôtez pas le bandeau, Emmanuel l’a défendu.

FRANCE.

Mon père, vous êtes blessé ?

BERTAUD.

Ce n’est rien ; le visage un peu brûlé par la poudre ; voilà tout. Emmanuel prétend que, dans huit jours, il n’y paraîtra plus.

FRANCE.

Bien vrai, mon père ?

BERTAUD, portant la main à son bandeau.

Mais, ma foi...

EMMANUEL, essayant de s’opposer à ce que le Colonel ôte son bandeau.

Mon oncle !

VICTOR.

Mon père !

BERTAUD.

Oh ! tant pis ! Il y a près d’un an que je ne l’ai vue, il faut que je la voie. France, ma fille,

Arrachant son bandeau.

où es-tu, que je te regarde tout à mon aise ?

FRANCE.

Mais me voilà, mon père.

BERTAUD.

Tu es là, je te touche ; je ne te vois pas ! Oh ! malheureux ! malheureux ! j’ai les yeux brûles ! je suis aveugle !

FRANCE.

Mon père !

VICTOR.

Mon père !

EMMANUEL, à France.

Emmenez-le, emmenez-le à l’instant.

FRANCE.

Venez, venez, mon père ! notre amour vous tiendra lieu de tout, même de la lumière du ciel... Venez, venez !

 

 

Scène VIII

 

LES MÊMES, MONCEY

 

MONCEY.

Où est le parlementaire ?

LE PARLEMENTAIRE.

Me voici, monsieur le maréchal.

MONCEY.

Que voulez-vous ?

LE PARLEMENTAIRE.

Traiter de la capitulation de Paris.

MONCEY.

De quelle part venez-vous ?

LE PARLEMENTAIRE.

De la part du prince de Schwarzenberg.

MONCEY.

Retournez vers le prince, et dites-lui que, quand il s’agit de capitulation, il faut s’adresser à un autre que le maréchal Moncey.

LE PARLEMENTAIRE.

C’est votre dernier mot, monsieur le maréchal ?

MONCEY.

Oui, monsieur ; allez.

TOUS.

Vive le maréchal Moncey !

MONCEY.

Vive la France !

Le feu recommence.

Chacun à son poste, et que ce ne soit pas par la barrière de Clichy que l’ennemi entre dans Paris.

L’action s’engage ; La barrière est brisée à coups da canon par les Prussiens. Les Français ripostent avec acharnement. Tableau de la Barrière de Clichy.

 

 

ACTE III

 

 

Septième Tableau

 

Une auberge à Avignon.

 

 

Scène première

 

DES PORTEFAIX, buvant et chantant, EMMANUEL, à une table, POINTU, LA CALADE, L’AUBERGISTE

 

UN DES PORTEFAIX, chantant.

Le Corse de madame Ange

N’est pas le Corse de la Corse ;

Car le Corse de Marengo

Est d’une bien plus dure écorce.

POINTU.

Tais-toi donc ! taisez-vous donc ! Vous chantez faux comme des orfraies.

UN PORTEFAIX.

Dis donc, Pointu, est-ce vrai que tu jetterais ce boulet de quarante-huit, qui fait tourner la broche, par-dessus la porte de Loulle ?

POINTU.

Décroche le boulet et donne-le-moi, tu verras.

LA CALADE.

Voulez-vous laisser là mon boulet, vous !... Eh bien, bon ! et la broche... ne faut-il pas qu’elle tourne, comme le soleil, pour tout le monde ?

POINTU.

C’est juste ! Le Corse est tombé, c’est fête. Allons, du vin ! du vin !...

LA CALADE.

Ah ! si c’est pour boire à la chute que vous demandez du vin, la cave est à vous.

POINTU.

Tu lui en veux donc aussi, à l’ogre de Corse, toi ?

LA CALADE.

Est-ce qu’on n’est pas venu prendre, il y a six mois, mon fiance avec des gendarmes ? est-ce qu’on ne l’a pas fusille, sous prétexte qu’il avait déserté avec armes et bagages ?

POINTU.

Tiens, tu es charmante, laisse-moi t’embrasser. Hé ! venez donc, les autres ! c’est ici qu’on boit, c’est ici qu’on mange, c’est ici qu’on danse.

On apporte du vin. Tambours, jeux, danses.

UN PORTEFAIX, accourant.

Hé ! les amis ! dites donc, vous ne savez pas ?

TOUS.

Non ; mais dis, nous saurons.

LE PORTEFAIX.

On le conduit à l’île d’Elbe, et il passe par ici.

TOUS.

Qui cela ?

LE PORTEFAIX.

Nicolas, donc !

POINTU.

Le Corse ? le Corse passe par ici ?

LE PORTEFAIX.

Qu’en dis-tu ?

POINTU.

Je dis que tu te trompes, il ne passe pas par ici.

LE PORTEFAIX.

Comment, il ne passe pas par ici ?

POINTU.

Non ; il s’arrête ici.

TOUS.

Compris ! compris !

LA CALADE.

S’il doit tomber ici, je demande à en être, moi !

L’AUBERGISTE.

Comment ! un assassinat ? y penses-tu, malheureuse ?

POINTU.

Ah çà ! dis donc, mêle-toi de tes affaires, ou, sinon, le Rhône est à deux pas d’ici.

EMMANUEL, se levant et allant à lui.

Touchez là, camarade.

POINTU.

Tu es donc des nôtres, toi ?

EMMANUEL.

Oui, et, en tout cas, s’il dépasse Avignon, nous sommes là à Aix.

POINTU.

Inutile : voilà une hache qui lui fera son affaire.

UN AUTRE.

Voilà une baïonnette qui n’attend que le moment.

LA CALADE.

Et voilà un couteau qui n’est pas ébréché, je m’en vante.

POINTU, à Emmanuel.

Et toi, je ne te vois pas d’armes.

EMMANUEL, montrant ses poches.

Je tiens là, au chenil, deux bouledogues qui aboient et qui mordent en même temps.

POINTU.

Bon ! je vois que tu es brave.

On entend le bruit d’une voiture.

TOUS.

Qu’est-ce que c’est que ça ? qu’est-ce que c’est que ça ? Une voiture, c’est lui ! À la voiture ! à la voiture !

Ils courent tous dehors.

 

 

Scène II

 

EMMANUEL, L’AUBERGISTE, puis LE GÉNÉRAL MICHEL

 

EMMANUEL, à l’Aubergiste.

Tu es un vieux soldat, toi ?

L’AUBERGISTE.

Eh bien, oui, après ?

EMMANUEL.

Tu ne fais pas cause commune avec tous ces brigands-là ?

L’AUBERGISTE.

On n’est pas un assassin, voilà tout.

EMMANUEL.

Tu as fait les premières guerres.

L’AUBERGISTE.

Qui vous a dit cela ?

LE GÉNÉRAL MICHEL.

Moi !

L’AUBERGISTE.

Mon ancien chef de brigade ! Vous vous êtes souvenu du père Moulin ?

LE GÉNÉRAL MICHEL.

Oui, comme d’un brave et fidèle soldat de l’empereur ; ainsi, nous pouvons compter sur toi ?

L’AUBERGISTE.

Oui, oui... Mais motus ! les voilà qui reviennent.

 

 

Scène III

 

EMMANUEL, L’AUBERGISTE, LE GÉNÉRAL MICHEL, POINTU, LE CAPITAINE CAMPBELL, LE MAJOR KOLLER, PORTEFAIX

 

CAMPBELL.

Eh bien, messieurs, qu’est-ce que cela, et que voulez-vous ?

POINTU.

Nous voulons l’usurpateur.

CAMPBELL.

Ces gens-là sont fous !

POINTU.

Qu’est-ce qu’il dit, le homard ?

LE PORTEFAIX.

Il dit que nous sommes fous.

CAMPBELL.

Fous ou enragés, à voire choix. Le maître de l’hôtel ?

L’AUBERGISTE.

C’est moi, capitaine.

CAMPBELL.

Je suis le commissaire anglais chargé de conduire l’empereur Napoléon à l’île d’Elbe, et voilà mon collègue le major Koller, commissaire prussien.

LES PORTEFAIX.

L’empereur Napoléon ?

Murmures.

CAMPBELL.

Oui, messieurs, l’empereur Napoléon. On ne cesse pas d’être empereur parce que l’on n’habite plus les Tuileries, pas plus que le pape qui est mort à Valence n’avait cessé d’être pape pour ne pas habiter le Vatican. Toutes les majestés viennent d’en haut. Qui a été, est, et qui est, sera !

POINTU.

Eh bien, il ne sera pas longtemps, voilà ce que j’ai l’honneur de vous dire, monsieur le commissaire.

CAMPBELL.

Est-ce qu’il n’y a pas des autorités constituées dans cette ville ?

POINTU.

Ah ! oui, les autorités ! il faudrait qu’elles eussent la force, les autorités.

CAMPBELL.

Il n’y a pas de garnison ?

POINTU.

Deux cents hommes de troupe de ligne.

CAMPBELL.

Ces deux cents hommes ont un commandant ?

 

 

Scène IV

 

LES MÊMES, LE COMMANDANT MONTAGNAT

 

MONTAGNAT.

Oui, monsieur, c’est moi.

Murmures.

CAMPBELL.

J’ai besoin de vous parler, monsieur.

MONTAGNAT.

Et moi, je vous cherchais. Je voulais vous demander, monsieur, si Sa Majesté l’empereur avait une escorte suffisante pour faire une courageuse résistance en cas d’attaque.

CAMPBELL.

Craignez-vous donc une tentative organisée ?

MONTAGNAT.

Des misérables ont juré que l’empereur ne sortirait pas vivant d’Avignon.

POINTU.

Qu’est-ce qu’ils chuchotent donc ?

CAMPBELL.

Messieurs, vous allez nous laisser cette salle, s’il vous plaît.

POINTU.

De quoi ! de quoi ! Cette salle, c’est la salle commune, tout le monde a le droit d’y rester, pourvu qu’il y consomme. Du vin, père Moulin ! du vin !

Il chante à tue-tête.

Le Corse de madame Ange

N’est pas le Corse de la Corse ;

Car le Corse de Marengo

Est d’une bien plus dure écorce.

CAMPBELL, à l’Aubergiste.

Mon ami, donnez-nous une chambre particulière.

POINTU.

Eh bien, où vont-ils donc ?

CAMPBELL.

Si vous avez le droit de rester dans la chambre commune, nous avons, nous, le droit de prendre une chambre particulière.

L’AUBERGISTE.

Entrez là, messieurs ; c’est la chambre de ma sœur.

CAMPBELL, prenant une lampe.

Venez, messieurs.

Il sort, avec Koller et Montagnat.

 

 

Scène V

 

LES MÊMES, hors LES DEUX COMMISSAIRES et MONTAGNAT

 

POINTU.

C’est bien, complotez tant que vous voudrez : il faut qu’il passe ici, et nous l’attendons ici.

LE GÉNÉRAL MICHEL, à Emmanuel.

Qu’y a-t-il à faire ?

EMMANUEL.

Je crois qu’il y a à mourir avec l’empereur, et pas autre chose.

LE GÉNÉRAL MICHEL.

Alors, faisons signe à nos amis.

EMMANUEL.

Laissez-moi aller les chercher ; ils ne se défient pas de moi.

LE GÉNÉRAL MICHEL.

Oh ! vous n’aurez pas besoin d’aller loin, ils sont là sur le seuil de la porte.

Emmanuel va à la porte et l’ouvre, on voit la rue pleine de peuple.

EMMANUEL, à part, au général Michel.

Réunissons-nous, et tenons-nous prêts.

Aux autres, haut.

Soyez tranquilles, mes amis, il ne tardera pas à arriver.

POINTU, qui a écouté à la porte de la chambre et qui a essayé de voir par la serrure.

Chut ! les voilà ! les voilà !...

 

 

Scène VI

 

LES MÊMES, LE CAPITAINE CAMPBELL, MONTAGNAT, LE MAJOR KOLLER

 

CAMPBELL.

Place, messieurs, s’il vous plaît !

POINTU.

Eh bien, avons-nous pris nos petites dispositions ? sauverons-nous le grand homme, hein ?

CAMPBELL.

Nous l’espérons, messieurs. Place !

Il sort, avec Koller et Montagnat.

 

 

Scène VII

 

LES MÊMES, moins CAMPBELL, KOLLER et MONTAGNAT, plus LA CALADE

 

LA CALADE, sortant de la même chambre que les Commissaires.

Chut !

TOUS.

La Calade !

LA CALADE.

Venez ici ! je sais tout. Nous le tenons, le brigand !

EMMANUEL, à part.

Que va-t-elle dire ?

LA CALADE.

J’étais dans ma chambre quand ils sont entrés, j’ai soufflé la chandelle, je me suis cachée derrière les rideaux. Voilà ce qu’ils veulent faire : l’empereur ne descendra pas ici.

TOUS.

Hein ?

LA CALADE.

Il tournera la ville et il changera de chevaux à la porte Saint-Lazare.

POINTU.

Est-ce qu’il y a une poste à la porte Saint-Lazare ! C’est ici la poste, il faudra bien qu’il descende ici.

LA CALADE.

M. Montagnat, le commandant de la ligne, s’est chargé de trouver des chevaux.

POINTU.

Eh bien, alors, allons à la porte Saint-Lazare.

TOUS, s’élançant hors de la maison.

À la porte Saint-Lazare ?

 

 

Scène VIII

 

EMMANUEL et SES COMPAGNONS, L’AUBERGISTE

 

EMMANUEL suit des yeux tout le peuple qui s’éloigne, puis va à l’Aubergiste.

Papa Moulin, il faut sauver l’empereur.

L’AUBERGISTE.

Comment cela ?

EMMANUEL.

Tandis qu’ils vont l’attendre à la porte Saint-Lazare, courez sur la grande route ; la première voiture qui passera, c’est la sienne ; les commissaires russes et autrichiens sont avec lui. Vous arrêterez la voiture, vous direz à l’empereur ce qui se passe là-bas, vous l’amènerez ici par quelque porte dérobée.

L’AUBERGISTE.

Mais s’il ne veut pas me croire ?

EMMANUEL.

Vous lui direz que c’est moi, moi, Emmanuel de Mégrigny, qui lui fais passer cet avis. Tenez, général, tenez, colonel, allez avec M. Moulin ; moi, j’attends ici avec ces messieurs.

Bruit de voiture.

Silence !

TOUS.

Quoi ?

L’Empereur paraît.

EMMANUEL.

L’empereur, messieurs, l’empereur ! Il n’a pas eu le temps d’être prévenu, et ce qui devait le perdre le sauve. Allons, il y a toujours au ciel une étoile pour lui.

Après l’entrée de l’Empereur, on baisse la banne, on tire les rideaux.

 

 

Scène IX

 

LES MÊMES, L’EMPFREUR, accompagné du CAPITAINE CAMPBELL, du MAJOR KOLLER, du COLONEL MONTAGNAT, du COMMISSAIRE RUSSE et du COMMISSAIRE AUTRICHIEN

 

L’EMPEREUR.

Eh bien, que dites-vous, moucher ? que vos Avignonnais veulent m’assassiner ? Je croyais, cependant, qu’ils devaient être rassasies depuis le massacre de la Glacière... Quels sont ces hommes ?

EMMANUEL.

Sire, des serviteurs dévoués à Votre Majesté, et prêts à mourir pour elle.

L’EMPEREUR.

Ah ! monsieur Emmanuel de Mégrigny... Merci, monsieur ! il fait bon retrouver, sur la route de l’exil, les gens qu’on aime et qu’on estime.

CAMPBELL.

Sire, pouvons-nous vous être bons à quelque chose dans le danger que vous courez ?

EMMANUEL.

Messieurs, vous pouvez faire mettre ostensiblement les chevaux à votre voiture, en disant qui vous êtes, et en annonçant que Sa Majesté vous suit dans une troisième voiture. Allez, messieurs, et songez quelle existence vous êtes chargés de conserver.

 

 

Scène X

 

L’EMPEREUR, EMMANUEL, LE GÉNÉRAL MICHEL, LES OFFICIERS

 

L’EMPEREUR.

C’est donc vous, monsieur de Mégrigny ? c’est donc vous, général Michel ? Mais il est un autre bon ami à moi, que je ne vois point parmi ces messieurs, c’est le colonel Bertaud. Aurait-il été tué ?

EMMANUEL.

Non, sire, il n’a pas eu ce bonheur.

L’EMPEREUR.

Serait-il mort ?

EMMANUEL.

Non ; car il ignore l’abdication de Votre Majesté.

L’EMPEREUR.

Il ignore mon abdication ? A-t-elle fait si peu de bruit en France, qu’un seul Français ignore un pareil événement ?

EMMANUEL.

Sire, le colonel Bertaud est aveugle.

L’EMPEREUR.

Aveugle ! mon pauvre Bertaud !

EMMANUEL.

Un obus, en éclatant, lui a brûlé les yeux.

L’EMPEREUR.

Oh ! que dites-vous là ! Est-il riche au moins ?

EMMANUEL.

Oui, sire, grâce aux bienfaits de Votre Majesté.

L’EMPEREUR.

Aveugle ! quel malheur !

EMMANUEL.

Oui, sans doute ; mais Dieu a mis pour nous une consolation dans ce malheur.

L’EMPEREUR.

Laquelle ?

EMMANUEL.

C’est que, grâce à cet accident terrible, on a pu lui cacher la chute de Votre .Majesté, chute à laquelle, vous le savez bien, sire, il n’eût pas survécu.

L’EMPEREUR.

Oui, vous l’avez dit, monsieur de Mégrigny : dans ce malheur, il y a le doigt de Dieu. Mais vous êtes réunis ici dans une intention quelconque ?

EMMANUEL.

Dans l’intention de vous sauver, sire.

L’EMPEREUR.

Comment cela ?

EMMANUEL.

Comme Votre Majesté peut le voir, sa vie court le plus grand danger.

L’EMPEREUR.

Oh ! monsieur, pendant mes vingt ans de guerre, j’ai vu la mort de si près, qu’il faut qu’un danger bien réel s’offre à moi pour que je daigne le saluer de ce nom. D’ailleurs, je puis dire comme le Jules César de Shakespeare : « Le danger et moi sommes deux lions nés le même jour, et je suis l’aîné. »

EMMANUEL.

Eh bien soit, sire ; laissons là le danger, si grand qu’il soit ; pensons à l’avenir.

L’EMPEREUR.

À l’avenir ?

EMMANUEL.

Oui, sire ! À six lieues d’ici, de l’autre côté de la rivière, entre Caumont et Saint-Andéol, dix hommes à nous nous attendent ; rien de plus facile que de vous enlever, que de gagner le golfe de Lyon. Là, le beau-frère du général Lallemand, capitaine au long cours, vous attend avec son brick ; vous montez dessus, il met à la voile, et vous allez en Amérique attendre les événements.

L’EMPEREUR.

En Amérique ! c’est trop loin.

EMMANUEL.

Votre Majesté est donc décidée à se rendre à l’île d’Elbe ?

L’EMPEREUR.

Oui, monsieur de Mégrigny. Puis-je personnellement faire quelque chose qui vous soit agréable ?

EMMANUEL.

Je demanderai à l’empereur la grâce de l’accompagner dans son exil.

L’EMPEREUR.

C’est une triste grâce, monsieur ; mais je suis habitué au dévouement de votre famille. Elle vous est accordée ; vous serez le chirurgien-major de la garde... Eh bien, quel est ce bruit ?

 

 

Scène XI

 

LES MÊMES, LE CAPITAINE CAMPBELL, LE MAJOR KOLLER, LE COMMISSAIRE RUSSE, LE COMMISSAIRE AUTRICHIEN, L’AUBERGISTE

 

CAMPBELL.

Sire, le bruit s’est répandu que Voire Majesté était ici ; les gens qui étaient à la porte Saint-Lazare encombrent toutes les parties de la maison, ils ne veulent pas laisser partir la voiture, ils menacent de couper les traits des chevaux, ils menacent... ils menacent enfin la vie de Votre Majesté.

L’EMPEREUR.

Eh bien, monsieur ?

EMMANUEL.

Nous voilà, sire, prêts à mourir pour vous et avec vous.

CAMPBELL.

Oui, messieurs ; m.iis nous sommes chargés de la garde de l’empereur, nous ; il ne faut pas qu’il arrive malheur à l’empereur, ce serait une tache de sang au blason des quatre puissances.

L’EMPEREUR, très tranquillement.

Alors, messieurs, ce serait à vous, ce me semble, de trouver un moyen.

CAMPBELL.

Sire, si Votre Majesté consentait à mettre cette redingote, ce chapeau ; si Votre Majesté consentait à passer pour une des personnes de notre suite...

L’EMPEREUR.

Allons donc, messieurs !

CAMPBELL.

Sire ! sire ! au nom du ciel !...

Cris au dehors.

Sire, songez donc que nous répondons de vous.

L’EMPEREUR, haussant les épaules.

À qui, monsieur ?

CAMPBELL.

Au monde d’abord, puis à Dieu.

EMMANUEL, se précipitant vers la porte, les pistolets à la main.

Messieurs, vous savez ce qui nous reste à faire.

L’EMPEREUR.

Assez ! je consens. Je ne veux pas qu’une seule goutte de sang coule pour moi.

Il revêt la redingote et le chapeau du Commissaire autrichien.

Ouvrez !

On ouvre les portes et les fenêtres, le Peuple se précipite.

 

 

Scène XII

 

LES MÊMES, LE PEUPLE

 

LE PEUPLE.

Où est-il ? où est-il ?

CAMPBELL.

À qui en avez-vous, messieurs ? voulez-vous, dans notre personne, violer le droit des gens ?

POINTU.

Ce n’est pas à vous que nous en voulons.

CAMPBELL.

À qui donc ?

UN PORTEFAIX.

À celui que vous appelez l’empereur.

LE COMMISSAIRE.

Il n’est point parmi nous.

POINTU.

C’est que, s’il y était, voyez-vous...

L’EMPEREUR, s’avançant.

Vous le tueriez sans miséricorde, n’est-ce pas ?

TOUS, levant leurs armes.

Sans miséricorde.

L’EMPEREUR jette son chapeau, dépouille sa redingote, puis avec le plus grand calme.

Frappez donc, je suis l’empereur.

TOUS.

L’empereur ! l’empereur !

Toutes les armes s’abaissent, toutes les colères s’apaisent.

CAMPBELL.

Oh ! sire, il n’y a que Votre Majesté pour opérer de pareils miracles.

L’EMPEREUR.

N’avez-vous pas entendu dire, monsieur, qu’il y avait des hommes qui domptaient les tigres et qui charmaient les serpents. C’est une affaire de regard, voilà tout... En voiture, messieurs, en voiture !

POINTU, s’élançant la hache à la main.

Place à l’empereur ! Et, s’il y en a un qui le touche, il aura affaire à moi !

 

 

Huitième Tableau

 

À Grenoble, chez le colonel Bertaud. Salon donnant sur le jardin par une espèce de perron.

 

 

Scène première

 

FRANCE, VICTOR

 

Victor écrit à une table ; France est appuyée sur son épaule.

FRANCE.

As-tu fini ?

VICTOR.

Oui, chère sœur ; voici les nouvelles d’aujourd’hui.

FRANCE.

Et qu’est-ce que toute cette autre liasse, à laquelle je te vois travailler depuis près d’une semaine ?

VICTOR.

Écoute bien ceci, chère sœur ; c’est de la besogne faite d’avance, dans la prévision d’un voyage qui n’aura peut-être pas lieu.

FRANCE.

D’un voyage ?

VICTOR.

Oui, il est possible que je sois forcé de m’absenter pour quinze jours, pour un mois, pour deux mois, peut-être.

FRANCE.

Tour deux mois ? Toi, Victor, nous quitter, quitter mon père !

VICTOR.

Rien de moins certain que ce voyage, France, et cependant, comme je te le dis, il rentre dans certaines possibilités. Eh bien, voici, pondant deux mois, jour par jour, les nouvelles que tu peux lire à mon père. Je n’ai pas besoin de te recommander, n’est-ce pas, chère sœur, dans le cas où je serais obligé de partir, de veiller autour de lui pour nous deux ; de ne laisser approcher aucune personne sans que cette personne soit prévenue qu’il ignore tous nos malheurs ?

FRANCE.

Sois tranquille ! du moment que nous avons commencé à le tromper, pauvre père, il faut le tromper jusqu’au bout. Mais où vas-tu donc ?

VICTOR.

Tu m’excuseras, n’est-ce pas, France, si je refuse de te le dire ?

FRANCE.

C’est donc un secret ?

VICTOR.

Oui.

FRANCE.

Tu sors ?

VICTOR.

Je vais faire un tour du côté des grottes de Sassenage avec mon fusil.

FRANCE.

Tu ne m’en voudrais pas, Victor, si je te disais que, depuis quelque temps, tu m’inquiètes.

VICTOR.

Non ; mais je te demanderais d’où vient cette inquiétude.

FRANCE.

Victor, nous vivons dans un temps où tu admets bien, n’est-ce pas, qu’il y ait lieu de craindre ?

VICTOR.

À quel propos ?

FRANCE.

Mais à propos de politique ; on sait l’attachement de notre famille à l’empereur. Le gouvernement est ombrageux.

VICTOR.

Eh bien ?

FRANCE.

Eh bien, Victor, ces parties de chasse, aux Mathésines, au Val Jouffré, aux lacs de la Fray, ces parties qui durent deux ou trois jours, ces absences fréquentes dans le passé, cette absence plus longue encore, dont tu nous menaces pour l’avenir... Victor, j’ai peur que tu ne te mêles à ces complots dont nous entendons parler tous les jours ! Victor, j’ai peur que tu ne conspires !

VICTOR.

Embrasse-moi, France.

France l’embrasse.

Tu es folle !

Il prend son fusil et sort.

 

 

Scène II

 

FRANCE, seule

 

Pauvre père ! il ne nous manquerait plus que cela, qu’il apprit, en même temps, que l’empereur, son dieu, n’est plus sur le trône, et que mon frère conspire ! Alors, ce serait deux raisons de mourir au lieu d’une... Oh ! cette bague qu’il porte au doigt et qui renferme ce poison, si je pouvais obtenir qu’il me la donnât, ou, du moins, qu’il s’en séparât un instant !

 

 

Scène III

 

FRANCE, PIERRE

 

PIERRE.

Mademoiselle, c’est M. le préfet.

FRANCE.

Comment, M. le préfet ?

PIERRE.

Oui, M. le préfet de l’Isère.

FRANCE.

Faites entrer.

 

 

Scène IV

 

FRANCE, LE PRÉFET

 

PIERRE.

Entrez, monsieur le préfet, entrez.

LE PRÉFET.

Pardon, mademoiselle, si je me présente ainsi chez vous.

FRANCE.

Venez, monsieur, venez !

LE PRÉFET.

Je désirerais vous parler, à vous ou à monsieur votre frère.

FRANCE.

Mon frère est sorti, monsieur ; mais me voici.

LE PRÉFET.

Pouvez-vous m’accorder quelques minutes ?

FRANCE.

Certainement, monsieur ; d’ailleurs, mon père est là, et, si vous permettez...

LE PRÉFET.

Non, merci ; ce que je voulais vous dire, à vous, mademoiselle, ou à monsieur votre frère, a tout à fait besoin, au contraire, de l’absence du colonel.

FRANCE.

Veuillez prendre la peine de vous asseoir, monsieur ; j’écoute.

LE PRÉFET.

Mademoiselle, vous n’ignorez pas que, dans un temps comme le nôtre, quatre mois après la chute d’un homme à la destinée duquel se rattachaient tant d’intérêts divers, ces intérêts, quoique brisés, restent vivants, cherchent à se réunir, à se rejoindre ; de là les conspirations, les complots.

FRANCE.

J’écoute, monsieur ; mais je ne comprends pas.

LE PRÉFET.

Je vais m’expliquer plus clairement, mademoiselle. L’administration reçoit de Paris les ordres les plus sévères ; on me rendra la justice de dire que, depuis ma nomination à la préfecture de l’Isère, j’ai, autant qu’il était en mon pouvoir, essayé de les adoucir.

FRANCE.

Oui, monsieur, je sais que vous êtes fort estimé, fort aimé même, dans le département.

LE PRÉFET.

Eh bien, mademoiselle, il m’est revenu des choses étranges, dont vous ne vous étonnerez pas que je vienne vous demander l’explication. On m’a dit que l’empereur, tombé pour tout le monde, était resté sur le trône pour le colonel ; qu’on lui avait entendu raconter de prétendues victoires, donner d’étranges ordres. On m’a dit, entre autres choses, qu’il se prétendait le commandant militaire du département, et qu’en vertu de ce prétendu commandement, hier, par exemple, sous prétexte que c’était aujourd’hui le 15 août, jour de la Saint-Napoléon, il avait fait une espèce de proclamation dans laquelle il invitait les habitants de Grenoble à illuminer leurs fenêtres.

FRANCE.

Hélas ! monsieur, c’est une longue et triste histoire que celle que vous me demandez.

LE PRÉFET.

N’importe, mademoiselle, dites-la.

FRANCE.

Mon père doit tout à celui qui est tombé, monsieur, fortune, dotation, grades ; mon père ne comprenait point que l’on ne sacrifiât pas tout à celui à qui l’on doit tout. À Méry-sur-Seine, l’empereur... pardon celui qui régnait alors ! faillit périr au milieu d’un parti de Cosaques ; mon père lui sauva la vie. Dix minutes après, celui à qui mon père venait de sauver la vie, comprenant que tout était perdu pour lui, que, d’un moment à l’autre, d’ailleurs, il pouvait tomber aux mains de l’ennemi, fit venir mon cousin, M. de Mégrigny, et lui ordonna de lui composer, en sa qualité de chirurgien, un poison assez subtil pour qu’il fût toujours maître de se donner la mort. Alors, mon père se leva, s’approcha de l’empereur, et, en récompense de sa vie sauvée, lui demanda simplement une des deux bagues pleines de poison, jurant de mourir, non-seulement s’il mourait, mais même s’il cessait de régner.

LE PRÉFET.

Vous avez raison, mademoiselle ; c’était même plus que du dévouement, c’était du fanatisme.

FRANCE.

Vous savez, monsieur, dans quelle circonstance glorieuse pour lui mon père devint aveugle... Mais Paris était pris, l’Empire croulait, et Napoléon tombait avec lui. La cécité de mon père n’était donc pas le plus grand malheur dont nous fussions menacés ; mon père avait fait le serment de ne pas survivre à la chute de son bienfaiteur ; mon père n’avait jamais manqué à un serment, il fallait obtenir de lui qu’il trahît celui-là. C’est alors, monsieur, que mon frère eut cette idée, de faire croire à mon père que Napoléon, de retour de Fontainebleau, était arrivé à temps, avait battu les alliés sous Paris, les avait repoussés au delà de la frontière, et était demeuré maître de la France et du trône. La chose était facile en raison du malheur qui lui était arrivé. Mon père est né à Grenoble, nous y avons conservé quelques amis qui devaient se prêter à cette pieuse ruse. On simula un brevet de l’empereur, qui, en récompense de ses services, nommait mon père commandant militaire du département. Nous l’emmenâmes ici, nous l’établîmes dans la maison où il est né et qui lui est moins étrangère que toute autre, car il la revoit avec les yeux du souvenir. Puis, établis ici, nous l’entourâmes, mon frère et moi, d’une espèce de cordon sanitaire qui ne laisse pénétrer jusqu’à lui aucun étranger. Tous les jours, mon frère rédige la nouvelle que nous devons lui lire ; le bulletin victorieux que Napoléon a envoyé d’un champ de bataille imaginaire, et mon père oublie tout, même qu’il ne nous voit plus, en songeant que son bienfaiteur, non-seulement n’est pas mort, non-seulement n’est pas prisonnier, mais encore est victorieux, tout-puissant, maître suprême des destinées de l’Europe. C’est un rêve, monsieur ; mais mon père vit par ce rêve, ne le tuez point par la réalité.

LE PRÉFET.

Ainsi, vous croyez, mademoiselle, que, si votre père, avec tous les ménagements possibles, apprenait la vérité... ?

FRANCE.

Oh ! Dieu m’est témoin, monsieur, que je me suis plus d’une fois reproché notre mensonge comme une trahison, en songeant à ce qui arriverait si violemment ce second bandeau lui était arrache des yeux. Alors, la vérité montait de mon cœur à mes lèvres. Mais, aussitôt, mes yeux se fixaient sur cette bague qu’il porte au doigt, sur cet anneau d’Annibal qui renferme la mort ; et, tant que je verrai cet anneau à sa main, je n’oserai rien lui dire.

LE PRÉFET.

Ainsi, voilà la vérité, mademoiselle ?

FRANCE.

Oh ! monsieur, la vérité pure, entière. D’ailleurs, le voici qui vient ; par malheur, il ne peut s’apercevoir de votre présence ; demeurez là, regardez, écoutez, et vous sortirez convaincu.

 

 

Scène V

 

FRANCE, LE PRÉFET, BERTAUD, appuyé sur le bras de FORTUNÉ

 

BERTAUD.

Ah ! mon bon Fortuné, tu dis donc que nous leur avons donné encore une frottée à Montmédy ?

FORTUNÉ.

Oui, oui, je tiens cela de M. Victor, qui l’a lu sur le-papiers publics, et même que l’on a manqué de prendre ce brigand de Blücher.

Apercevant le Préfet.

Hein !

BERTAUD.

Qu’y a-t-il ?

FRANCE, allant à lui.

Rien, mon père ; Fortuné me croyait au jardin, et, en m’apercevant là, il a été étonné, voilà tout.

BERTAUD.

Et, en te sachant là, je suis heureux, moi... Viens, mon enfant, viens !

FRANCE.

Fortuné, mon père n’a plus besoin de toi puisque je suis là... Va à tes affaires, va !

FORTUNÉ, à part.

Qu’est-ce que ce collet brode-là vient donc faire ici ? Hum ! cela nous portera malheur... C’est ma façon de penser...

Il sort.

 

 

Scène VI

 

FRANCE, LE PRÉFET, BERTAUD

 

BERTAUD.

Où est Victor ?

FRANCE.

Il a pris son fusil et est allé jusqu’à Sassenage, mon père.

BERTAUD.

As-tu le journal ?

FRANCE.

Oui, mon père.

BERTAUD.

Lis-moi les nouvelles de l’armée.

FRANCE déplie le journal, et montre au Préfet le papier préparé par Victor.

« Les corps d’armée des maréchaux ducs de Trévise et de Raguse, renforcés d’une partie de l’armée de Lyon, commandés par Sa Majesté l’empereur, ont rencontré hier, en avant de Montmédy, les corps d’armée du maréchal Blücher et du général Sacken ; l’engagement, commencé à sept heures du matin, a duré jusqu’à onze heures ; à onze heures, l’ennemi était en pleine déroute ; il laissait sur le champ de bataille deux mille hommes, et entre nos mains six pièces de canon et douze cents prisonniers. »

BERTAUD.

Bon ! et le bulletin ? est-ce qu’il n’y a pas de bulletin ?

FRANCE.

Non, mon père, voilà tout... « L’impératrice a assisté hier à la représentation de l’Opéra, et a été saluée, à son entrée dans sa loge, par les cris de « Vive l’empereur ! vive Marie-Louise ! »

BERTAUD.

Bien ! Merci, mon enfant ! merci, ma petite Antigone ! Regarde un peu l’injustice des historiens, ma chère enfant : tu auras fait pour moi plus peut-être que n’avait fait pour son père la fille d’Œdipe ; mais, comme mon nom est un nom obscur, il entraînera ton nom dans mon obscurité... Que fais-tu ?

FRANCE.

Je regarde cette bague, mon père.

BERTAUD.

Laisse, laisse, France ; cette bague ne doit jamais quitter mon doigt.

FRANCE.

Oh ! mon père, si je vous la demandais bien, si je me mettais ainsi à vos genoux, si je vous disais : « Père, je suis jalouse, jalouse de cette bague qui ne vous quitte jamais, tandis que, moi, si assidue que je sois près de vous, je suis obligée de vous quitter douze heures au moins sur vingt-quatre. Père, donnez-moi cette bague ! »

BERTAUD.

D’abord, mon enfant, je commence par te dire qu’il n’y a rien au monde dont tu doives être jalouse, attendu que je n’aime rien au monde autant que toi, attendu que, quoiqu’il y ait plus d’un an que je ne t’ai vue, ton souvenir est à la fois là et là, et qu’au milieu de l’obscurité dans laquelle je marche, ton visage est le seul objet qui me soit resté visible et éclairé comme celui d’un auge. Demande-moi donc tout ce que tu voudras, mon enfant ; mais ne me demande pas cette bague.

FRANCE.

Et si cette bague est tout ce que je veux, mon père ?

BERTAUD.

Tu y renonceras, quand je le dirai que cette bague est un don de l’empereur, et surtout quand, au lieu de cette bague, je te donnerai un objet bien autrement précieux.

FRANCE.

Lequel, mon père ?

BERTAUD.

Tiens, prends ce médaillon.

Il le tire de sa poitrine.

C’est le portrait de ta mère ; hélas ! je ne puis plus le voir, moi. Seulement, quand je le touche, je me rappelle cet autre ange qui est allé d’avance au Ciel marquer la place que tu dois y occuper un jour. Prends-le et regarde-le souvent, toi qui peux le voir, afin qu’après avoir été bonne fille comme tu l’es, tu sois bonne mère comme elle l’a été. Prends, et laisse-moi cette bague, mon enfant.

FRANCE.

Mon père !

BERTAUD.

Ramène-moi chez moi, France.

FRANCE.

Voulez-vous permettre que je vous fasse reconduire par Fortuné ? Il faut que je reste encore pendant quelques instants ; dans cinq minutes, je serai près de vous.

BERTAUD.

Fais, mon enfant, fais !

FRANCE, appelant.

Fortuné !

Au Préfet.

Eh bien, monsieur ?

LE PRÉFET.

Vous êtes une sainte fille, mademoiselle ! Laissez-moi parler à votre père. Je veux contribuer pour mon compte à votre sécurité, en m’associant à ce pieux mensonge.

LE PRÉFET.

À qui parles-tu, mon enfant ?

FRANCE.

Mon père, c’est M. le préfet du département que Fortuné vient d’introduire, et qui demande à vous parler.

LE PRÉFET.

Fais entrer.

FRANCE.

Il est là, mon père.

LE PRÉFET.

Bonjour, colonel !

BERTAUD.

Monsieur le préfet...

LE PRÉFET.

Vous ne trouverez pas mauvais, colonel, que, chargé de l’administration civile du département, je désire m’entendre avec vous qui êtes chargé du commandement militaire.

BERTAUD.

Au contraire, monsieur, et je suis heureux de cette démarche. Seulement, vous comprenez, monsieur le préfet, l’empereur a jugé à propos de récompenser mes services bien au delà de ce que je méritais... Je suis titulaire, voilà tout ; mon infirmité...

LE PRÉFET.

Infirmité glorieuse, monsieur !

BERTAUD.

Mon infirmité m’interdit tout détail ; c’est mon fils qui fait tout. Je signe les rapports qu’il me présente et je ratifie les ordres qu’il donne.

LE PRÉFET.

Et c’est pour cela, monsieur, que je suis venu me mettre directement à votre disposition. La première cause d’un bon résultat, c’est l’homogénéité des moyens... En marchant de concert, colonel, l’administration civile en ira mieux, et l’administration militaire n’en ira pas plus mal. Mais vous étiez levé, vous alliez rentrer chez vous, que je ne vous arrête pas.

Fortuné paraît.

BERTAUD.

Comment donc, monsieur le préfet !

LE PRÉFET.

Je suis moi-même très pressé : il faut que je donne des ordres relatifs à la Saint-Napoléon.

BERTAUD.

Oui, c’est ce soir. Vous avez vu ma proclamation ?

LE PRÉFET.

Qui invite à illuminer. Je l’ai vue.

BERTAUD.

J’espère que la victoire de Montmédy sera un nouveau stimulant au patriotisme des braves Grenoblois. Nous sommes dans le pays de la liberté, monsieur ; c’est ici qu’elle a pris naissance.

LE PRÉFET, souriant.

Je m’en aperçois bien...

Bas, à France.

À votre tour, êtes-vous contente de moi, mademoiselle ?

FRANCE.

Merci, monsieur ; vous avez fait plus que je n’eusse osé espérer.

LE PRÉFET.

Colonel, à l’honneur de vous revoir.

BERTAUD.

Monsieur le préfet...

Le Préfet salue et sort.

FORTUNÉ.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Est-ce qu’il en est aussi, l’habit brodé ?

BERTAUD.

Tu es là, Fortuné ?

FORTUNÉ.

Présent, colonel.

BERTAUD.

Eh bien, viens me donner le bras.

FRANCE.

Inutile, mon père ; laissez-moi vous reconduire.

BERTAUD.

Et ce que tu avais à faire ?

FRANCE.

Je le ferai plus tard, mon père ; mais, en ce moment, j’aime mieux ne pas vous quitter.

BERTAUD.

Tu as le médaillon ?

FRANCE.

Là, sur mon cœur, où il restera toujours.

BERTAUD.

Bien ! Viens, mon enfant.

Il sort, conduit par sa fille.

 

 

Scène VII

 

FORTUNÉ, puis VICTOR

 

FORTUNÉ.

Ah ! oui, le médaillon de la mère, on connaît ça. Comment, diable, le colonel a-t-il fait pour le donner à sa fille ? Peste ! il faut qu’il l’aime bien.

VICTOR, entrant par le perron du jardin.

Fortuné !

FORTUNÉ.

Ah ! c’est vous, monsieur Victor ?

VICTOR.

Dis-moi, que signifie cela ? Le préfet...

FORTUNÉ.

Eh ! mon Dieu, oui, monsieur Victor, il sort d’ici.

VICTOR.

D’ici ! Et qu’y venait-il faire ?

FORTUNÉ.

Ah ! voilà ! qu’y venait-il faire ? Pas grand’chose de mal, à ce qu’il paraît, attendu qu’en sortant, il a dit à votre sœur qu’elle était une sainte ; ce qui est aussi ma façon de penser.

VICTOR.

Et à mon père ? a-t-il parlé à mon père ?

FORTUNÉ.

Oui ; il lui a dit qu’il allait donner ses ordres à propos de la Saint-Napoléon.

VICTOR.

Comprends-tu quelque chose à cela, Fortuné ?

FORTUNÉ.

Non ; mais votre sœur peut tout vous expliquer.

VICTOR.

Sans doute, plus tard ; mais, en ce moment-ci, je n’ai pas le temps ; quelques amis doivent venir me rejoindre ici, je les attends.

FORTUNÉ.

Vous savez que les réunions au-dessus de vingt personnes sont défendues.

VICTOR.

Nous ne sommes que cinq ou six. D’ailleurs, nous ne conspirons pas, Fortuné.

FORTUNÉ.

Vous ne conspirez pas ? Tant mieux ! D’ailleurs, tout le monde est libre de garder son secret ; mais, en tout cas, si vous conspirez, prenez garde aux cocardes tricolores !... La cocarde tricolore, c’est leur cauchemar ; ils seraient capables de faire fusiller mon caniche s’ils le rencontraient dans la rue avec une cocarde tricolore pendue à l’oreille. Pourquoi ça ? C’est qu’ils savent bien, voyez-vous, qu’elle reviendra un jour ou l’autre ; aussi, j’ai la mienne, moi, cousue dans mon bonnet de police, et, comme je couche avec, elle ne me quitte ni jour ni nuit.

VICTOR.

C’est bien ! c’est bien !... Fortune, tu apporteras de l’eau-de-vie, du rhum et des citrons ; c’est une soirée de garçons, nous faisons du punch ; ne parle à personne de cette petite débauche, pas à mon père surtout, encore moins à ma sœur.

FORTUNÉ.

C’est dit. D’ailleurs, vous êtes le second maître de la maison, et, quand le premier est absent, libre en toute liberté, monsieur Victor ! C’est ma façon de penser.

VICTOR.

Écoute, Fortuné.

FORTUNÉ.

Présent.

VICTOR.

J’attends les amis dont je t’ai parlé, par la porte du jardin. Comme cette porte donne sur une ruelle déserte, et que notre maison est un peu suspecte, ils préfèrent entrer par là ; ils frapperont trois coups ainsi, vois-tu : Pan ! pan ! pan ! Tiens-toi à la porte du jardin et ouvre. Ces messieurs arrivés, tu seras relevé de faction.

FORTUNÉ.

Bien.

VICTOR.

Alors, tu nous apporteras le sucre, le rhum, les citrons, et, comme nous n’aurons plus besoin de toi, eh bien, mon cher Fortuné, tu pourras aller le coucher. Attends, il me semble qu’on frappe. Oui, va ouvrir.

 

 

Scène VIII

 

VICTOR, puis successivement LE GÉNÉRAL MICHEL, LE COLONEL et LES MÊMES OFFICIERS que l’on a vus au tableau d’Avignon avec Emmanuel ; ils sont déguisés, les uns en chasseurs, les autres en muletiers

 

VICTOR, à lui-même.

Cette visite du préfet m’inquiète ; aussitôt que nos amis seront partis, je monterai chez ma sœur et je m’informerai. Ah ! voici quelqu’un.

LE COLONEL, sur le perron.

Êtes-vous seul, Victor ?

VICTOR.

Oui, ne craignez rien, vous pouvez entrer. Personne ne vous a vu ?

LE COLONEL.

Personne ! Entrez, messieurs !

VICTOR.

Depuis quand êtes-vous ici ?

LE COLONEL.

Depuis hier matin ; ces messieurs, depuis ce soir.

FORTUNÉ.

La garnison est entrée dans la place, n’est-ce pas, monsieur Victor ?

VICTOR.

Oui.

FORTUNÉ.

Eh bien, voilà les citrons, le sucre, le rhum et tout le bataclan.

VICTOR.

Merci, mon ami.

FORTUNÉ.

Dites donc, monsieur Victor ?

VICTOR.

Eh bien ?

FORTUNÉ.

Je ne dis pas que vous conspiriez ; mais n’importe, prenez garde de vous laisser prendre, hein !

VICTOR.

Sois donc tranquille, mon ami ! Va ! va !

FORTUNÉ.

Vous comprenez, c’est ma façon de penser, à moi.

VICTOR.

Parfaitement.

 

 

Scène IX

 

LES MÊMES, hors FORTUNÉ

 

VICTOR.

Nous voilà réunis, messieurs ; procédons vivement et sans perdre une seconde. Que chacun de nous dise ce qu’il a fait, et nous verrons ce qui nous reste à faire.

LE GÉNÉRAL MICHEL.

J’ai vu le comte d’Erlon ; vous savez qu’il commande la garnison de Lille ; il s’engage à marcher sur Paris au premier signal, il répond de ses hommes comme de lui-même.

LE COLONEL.

Moi, je viens de Cambrai ; j’ai vu le général Lefebvre-Desnouettes, qui commande les chasseurs royaux, c’est-à-dire les anciens chasseurs de la garde ; il va s’entendre avec le comte d’Erlon, et tous deux feront leur jonction au jour convenu ; en outre, je suis passé par la Fère, j’ai vu Lallemand, il répond de s’emparer de l’arsenal ; et, en revenant, je me suis abouché avec le général Rigaud, à Chalons : il attendra votre communication, général.

LE GÉNÉRAL MICHEL.

Et vous, Victor ?

VICTOR.

Moi, je me charge de soulever le département de l’Isère tout entier. Il n’y a pas un paysan ayant touché un fusil qui ne soit à ma disposition.

LE GÉNÉRAL MICHEL.

Eh bien, moi, je vous donnerai des nouvelles : le roi est furieux. Il y a tout un complot vendéen, une conspiration ultra ; il ne s’agit de rien moins que d’une Saint-Barthélémy bonapartiste.

LE COLONEL.

Avez-vous vu le secrétaire d’État ?

LE GÉNÉRAL MICHEL.

Oui.

TOUS.

Eh bien, que pense-t-il ?

LE GÉNÉRAL MICHEL.

Il pense que le moment est venu pour l’empereur de faire une grande tentative.

VICTOR.

Et vous a-t-il donné une lettre d’introduction auprès de l’empereur ?

LE GÉNÉRAL MICHEL.

Non ; il m’a dit qu’un mot de lui, saisi sur l’un de nous, c’était la mort. Mais, au moment où il a quitté l’empereur, l’empereur, comme signe de reconnaissance, a déchiré en dix morceaux une lettre de l’impératrice Marie-Louise ; chaque morceau est un talisman qui doit conquérir à celui qui le porte toute la confiance de l’illustre prisonnier. Un de ces précieux fragments m’a été confié, et le voilà.

TOUS.

Bien ! bien !

LE GÉNÉRAL MICHEL.

Maintenant, qui va partir pour l’île d’Elbe ?

TOUS.

Moi ! moi ! moi !

LE GÉNÉRAL MICHEL.

Pardon, messieurs ; nous sommes tous si dévoués à l’empereur, que le choix d’un de nous serait une injure pour les autres ; d’ailleurs, mon avis est que, dans les grandes circonstances, il faut faire la part de la fortune : mettons nos six noms dans un chapeau, celui dont le nom sortira sera notre messager.

TOUS.

Très bien.

LE GÉNÉRAL MICHEL.

Est-ce adopté ?

TOUS.

Parfaitement.

LE GÉNÉRAL MICHEL.

Écrivons, messieurs.

Chacun écrit, chacun apporte son bulletin plié, que l’on met dans un chapeau.

Qui va tirer ?

VICTOR.

Messieurs, voulez-vous que ce soit un homme complètement étranger à notre association ? le vieux soldat qui vous a introduits, par exemple ?

LE GÉNÉRAL MICHEL.

À merveille !

TOUS.

Oui ! oui ! oui !

VICTOR.

Fortuné ! Fortuné !

 

 

Scène X

 

LES MÊMES, FORTUNÉ

 

FORTUNÉ.

Dites donc, j’ai bien fait de ne pas profiter de la permission d’aller me coucher, que vous m’aviez donnée tout à l’heure, monsieur Victor.

VICTOR.

Oui, mon ami. Approche, mets ta main dans ce chapeau, et tire un billet : c’est une loterie.

FORTUNÉ.

Il paraît que je joue le rôle de l’Amour... Voilà !

LE GÉNÉRAL MICHEL.

Donne.

Il ouvre.

Victor Bertaud !

FORTUNÉ.

Ah ! vous avez gagné le gros lot, mon lieutenant.

VICTOR.

Merci, Fortuné ; merci, messieurs.

LE GÉNÉRAL MICHEL.

Avez-vous besoin d’argent, Victor ?

VICTOR.

Non, général, j’ai tout ce qu’il faut.

LE COLONEL.

Même un passeport ?

VICTOR.

J’ai un passeport pour Turin ; une fois à Turin, je ne suis pas inquiet.

LE GÉNÉRAL MICHEL.

Allons, mon cher, bonne chance !

TOUS.

Bonne chance, mon cher Victor !

On l’embrasse.

VICTOR.

Je ferai de mon mieux, messieurs, soyez tranquilles. Fortuné, reconduis ces messieurs ; dans deux heures, je pars.

LE GÉNÉRAL MICHEL.

Dieu vous conduise !

Ils sortent.

 

 

Scène XI

 

VICTOR, seul

 

Merci, ma belle courtisane qu’on appelle la Fortune, et qui, cette fois, je l’espère, as aimé un homme digne de toi ! L’empereur ! voir l’empereur, lui porter les vœux de tout un peuple, de toute une nation ! être l’intermédiaire entre la France et lui ! Et si jamais il remet le pied sur le trône, la main sur le sceptre, me dire, me dire que c’est moi qui l’aurai entraîné à faire ce pas vers l’avenir, à écrire cette grande page pour l’histoire. Oh ! que je réussisse ou que je meure, mon nom, le nom de mon père ne sera donc pas un nom perdu pour la postérité ! Maintenant, un mot à ma sœur, à ma pauvre France. Une plume, de l’encre, du papier...

 

 

Scène XII

 

VICTOR, FRANCE

 

VICTOR, écrivant.

« Ma chère France, je pars ; ne me demande pas où je vais, je vais prendre ma part d’une grande œuvre. Je ne sais si tu me reverras ; mais, que tu me revoies ou non, à partir de ce moment, la France, notre mère bien-aimée, sera fière de me compter au nombre de ses enfants. Je te recommande notre père. – Ton frère, Victor. »

FRANCE, qui s’est avancée, et qui a lu par-dessus l’épaule de Victor.

Donne, frère.

VICTOR.

Tu étais là ?

FRANCE.

Oui, j’ai vu entrer, par cette porte, des hommes déguisés ; j’étais inquiète, je suis descendue ; je ne te demande pas ce que tu vas faire, je ne te demande pas où tu vas. Je te dis : Frère, sois prudent ; frère, conserve-toi pour ta sœur et pour ton père.

VICTOR.

Chère France, écoute : je vois que tu es digne de tout savoir, je vois que tu es d’une race antique. France, je ne veux pas avoir de secret pour toi. Cette nuit, je pars pour l’île d’Elbe.

FORTUNÉ, qui est entré.

Pour l’île d’Elbe !

VICTOR.

Ah ! tu as entendu, toi ?

FORTUNÉ.

Ne faites pas attention, monsieur Victor, c’est tombé dans un puits ; seulement, prenez garde à ce que je vous disais : ne vous laissez pas prendre.

VICTOR.

Je ferai de mon mieux, sois tranquille. En tout cas, le jeu vaut bien la mise. Viens, ma sœur.

Il sort avec France.

FORTUNÉ,
montrant le sucre, les citrons et la bouteille de rhum restés intacts.

Il appelle cela une débauche ! Je m’en charge.

 

 

Neuvième Tableau

 

Une terrasse de la maison habitée par l’Empereur, à Porto-Ferraïo.

 

 

Scène première

 

L’EMPEREUR, LE CAPITAINE CAMPBELL

 

L’EMPEREUR, discutant.

Oui, certes, monsieur, l’Angleterre est une grande nation, et la preuve, c’est que ma politique éternelle, celle à qui je dois d’être ici, a été de vouloir la ruiner. Mais la France, croyez-moi, a dans l’avenir une mission bien autrement providentielle que l’Angleterre.

CAMPBELL.

Providentielle, sire ? Et pourquoi Dieu alors, malgré l’exergue de vos pièces de cinq francs, protège-t-il si mal la France à l’endroit de l’Angleterre ? pourquoi n’avez-vous que Taillebourg et Fontenoy à opposer à... ?

L’EMPEREUR.

Oh ! dites hardiment, monsieur, à Poitiers, à Crécy, à Azincourt, à Aboukir et à Trafalgar.

CAMPBELL.

C’est vous, sire, qui avez prononcé ces cinq noms de bataille.

L’EMPEREUR.

Oui, et ces cinq noms de bataille résument toute notre histoire. Ces cinq mots expriment chacun une de ces défaites dont on croit qu’un pays ne se relèvera jamais, une de ces blessures par lesquelles on croit qu’un peuple va perdre tout son sang ; et cependant, monsieur, la France s’est toujours relevée, et cependant le sang est rentré dans les veines de son robuste peuple. L’Anglais nous a toujours vaincus, mais nous l’avons toujours chassé ; Jeanne d’Arc a reconquis à Orléans la couronne que Henri VI avait déjà posée sur sa tête, et, moi, avec l’épée de Marengo et d’Austerlitz, j’ai, à Amiens, gratté les fleurs de lis dont s’écartelait, depuis quatre cents ans, le blason de Georges IV. Il est vrai que les Anglais ont brûlé Jeanne d’Arc à Rouen ; il est vrai que les Anglais, s’il faut en croire certains bruits qui transpirent au congrès de Vienne et qui arrivent jusqu’à moi, me réservent encore pis. Mais qu’ils y prennent garde ! les Français ont fait de Jeanne d’Arc une sainte ; il ne me manque que le martyre pour qu’ils fassent de moi un dieu.

CAMPBELL.

Sire, en vous faisant immortel d’avance, vous leur avez épargné les trois quarts de la besogne.

L’EMPEREUR, souriant.

C’est ma faute, capitaine ; je vous avais donné la réplique, comme dit mon ami Talma. Maintenant, d’où vient cette haine qui attaque sans cesse ? d’où vient cette force qui repousse éternellement ? d’où vient ce flux qui, depuis cinq siècles, apporte l’Angleterre chez nous, et ce reflux qui, depuis cinq siècles, la reporte chez clic ? Ne serait-ce pas, dites-moi, monsieur, que, dans l’équilibre des mondes, elle représenterait la force, et nous la pensée ; elle le fait, et nous l’idée ? Tenez, monsieur, je vais vous matérialiser mes paroles : autrefois, aux deux côtés de la Méditerranée, existaient deux peuples personnifiés par deux villes ; d’ici, l’on pourrait voir la place où est l’une et la place où fut l’autre. Elles se regardaient, comme des deux côtés de l’Océan se regardent la France et l’Angleterre ; ces deux villes, c’étaient Rome et Cartilage. Aux yeux du monde, à cette époque, elles ne représentaient que deux idées matérielles : l’une le commerce, l’autre l’agriculture ; l’une le vaisseau, l’autre la charrue. Après une lutte de deux siècles, après Trébie, Cannes et Trasimène, ces Crécy, ces Poitiers, ces Azincourt de Rome, Cartilage fut anéantie à Zama, et la charrue, victorieuse du vaisseau, passa sur la cité de Didon, et le sel fut semé dans les sillons de la charrue, et les malédictions infernales furent suspendues sur la tête de quiconque essaierait de réédifier ce qui venait d’être détruit. Pourquoi fut-ce Carthage qui succomba, et non point Rome ? Est-ce parce que Scipion fut plus grand qu’Annibal ? Non, au contraire, le vainqueur disparaît tout entier dans l’ombre du vaincu ; non, c’est que la pensée était avec Rome, c’est qu’elle portait d’avance dans ses flancs féconds la parole du Christ, c’est-à-dire la civilisation du monde ; c’est qu’elle était, comme phare, aussi nécessaire aux siècles écoulés que l’est la France aux siècles à venir. Voilà pourquoi la France n’a pas été engloutie à Aboukir et à Trafalgar. C’est que la France catholique, c’est Rome ; c’est que l’Angleterre protestante n’est que Cartilage. L’Angleterre peut disparaître de la surface du monde, et le monde, sur lequel elle pèse, battra des mains ; mais que la lumière qui brille aux mains de la France, tantôt torche, tantôt flambeau, s’éteigne, et le monde tout entier poussera, dans les ténèbres, un long cri d’agonie et de désespoir.

CAMPBELL.

En attendant, sire, l’Angleterre s’étend, et la France diminue.

L’EMPEREUR.

Et croyez-vous, monsieur, que la force soit toujours en raison de l’étendue ? Écoutez, j’ai repoussé, et cela inconsidérément, j’en ai bien peur, la découverte d’un de vos compatriotes nommé Fulton ; il m’apportait la foudre dans sa main, mieux que la foudre, la vapeur. Mes savants ont décidé que c’était un fou ! la postérité cassera peut-être ce jugement. En attendant, savez-vous ce que prétendait cet homme ? C’est qu’avec un seul chariot chargé de vapeur, il pouvait traîner vingt, trente, soixante chariots chargés d’hommes, chargés de pierres, chargés de plomb, et, malgré eux, malgré leur inertie, les conduire où il voudrait ; il appelait ce premier chariot, plus fort à lui seul que les cent autres, parce qu’il renfermait le feu divin, une locomotive. Eh bien, monsieur, comprenez-vous ce que vous faites de la France en lui enlevant ses colonies d’Amérique, ses colonies de l’Inde, ses frontières du Rhin, ses limites de la Savoie ? Vous la chargez de vapeur, vous la lancez à la tête des autres peuples, vous en faites la locomotive qui conduira le monde à la liberté !... Hein ! que me veut-on ?

 

 

Scène II

 

L’EMPEREUR, LE CAPITAINE CAMPBELL, LE GRAND MARÉCHAL

 

LE GRAND MARÉCHAL.

Puis-je dire deux mots à Votre Majesté ?

CAMPBELL.

Sire, permettez...

Il s’éloigne.

L’EMPEREUR.

Je vous garde à dîner, capitaine.

CAMPBELL.

Je serai aux ordres de Votre Majesté, quoiqu’elle traite bien mal ma pauvre Angleterre.

L’EMPEREUR.

Le plaideur qui a perdu son procès a trois jours pour maudire ses juges ; le procès que j’ai perdu a été assez long pour que vous m’accordiez un an.

CAMPBELL.

Et après un an ?

L’EMPEREUR.

Qui sait ? peut-être interjetterai-je appel. Allez, monsieur, allez.

 

 

Scène III

 

L’EMPEREUR, LE GRAND MARÉCHAL

 

L’EMPEREUR, au grand Maréchal.

Eh bien, qu’y a-t-il ?

LE GRAND MARÉCHAL.

Sire, il y a qu’un jeune homme déguisé en matelot vient de descendre à l’auberge, et s’occupait à changer de costume lorsqu’on est entré dans sa chambre pour lui demander le but de son voyage ; il a répondu qu’il venait pour voir Sa Majesté, et a donné son nom, qui est, en effet, celui d’un des plus braves officiers de l’empereur.

L’EMPEREUR.

Et il se nomme ?

LE GRAND MARÉCHAL.

Victor Bertaud.

L’EMPEREUR.

Très bien, je me rappelle ; j’ai même près de moi un de ses cousins, notre chirurgien-major, M. de Mégrigny. Et vous dites qu’il demande à me voir ?

LE GRAND MARÉCHAL.

On l’a amené, sire, sans même lui donner le temps de changer de costume.

L’EMPEREUR.

Faites-le venir.

LE GRAND MARÉCHAL.

Le voilà, sire.

 

 

Scène IV

 

L’EMPEREUR, VICTOR

 

L’EMPEREUR.

Approchez, monsieur.

VICTOR.

Sire...

L’EMPEREUR.

Vous venez de France ?

VICTOR.

Oui, sire.

L’EMPEREUR.

M’apportez-vous des nouvelles ?

VICTOR.

Oui, sire, et je les crois bonnes.

L’EMPEREUR.

Vous vous nommez ?

VICTOR.

Victor Bertaud, sire.

L’EMPEREUR.

Vous êtes le parent du colonel Bertaud ?

VICTOR.

Je suis son fils.

L’EMPEREUR.

Vous êtes le fils d’un brave et loyal soldat, monsieur. Si J’en avais eu seulement dix comme lui autour de moi, les choses se seraient passées autrement.

VICTOR.

Oh ! rien n’est perdu, sire.

L’EMPEREUR.

Vraiment ?

VICTOR.

Au contraire !

L’EMPEREUR.

Vous n’avez vu personne avant de quitter Paris, monsieur ? vous ne m’apportez aucun signe de reconnaissance ?

VICTOR.

Voici ma réponse, sire.

Il lui présente un papier.

L’EMPEREUR.

Un fragment de lettre de l’impératrice. Soyez le bienvenu. Vous avez donc vu le secrétaire d’État ?

VICTOR.

Non, sire ; mais il juge que tout est prêt en France pour le retour de Votre Majesté, et il vous envoie ce signe.

L’EMPEREUR.

Eh bien, alors, parlez, monsieur.

VICTOR.

Sire, l’honneur que me fait Votre Majesté de m’admettre en sa présence est si grand, qu’il me trouble et que j’aimerais mieux d’abord que Sa Majesté m’interrogeât ; je répondrais.

L’EMPEREUR.

Est-il vrai que l’on soit mécontent en France ?

VICTOR.

Oh ! sire, c’est depuis que Votre Majesté ne commande plus aux Français qu’ils semblent comprendre tout ce qu’ils ont perdu !

L’EMPEREUR.

Oui ; car, lorsque je régnais, on me condamnait, tandis qu’aujourd’hui l’on me juge. Les lois de la perspective ne sont pas les mêmes pour tous les hommes ; je suis de ceux qui grandissent en s’éloignant. Et puis j’ai été indignement calomnié ; mes ennemis ont publié partout que je m’étais refusé opiniâtrement à la paix ; ils m’ont représenté comme un misérable fou, avide de sang et de carnage. Mais l’Europe connaîtra la vérité, je lui apprendrai tout ce qui s’est dit, tout ce qui s’est passé à Vienne. Je démasquerai d’une main vigoureuse les Anglais, les Russes et les Autrichiens. L’Europe prononcera, elle dira de quel côté fut la fourberie, l’envie de verser le sang. Si j’avais été possédé de la rage des batailles j’aurais pu me retirer avec mon armée au delà de la Loire et savourer à mon aise la guerre des montagnes. Je ne l’ai point voulu, j’étais las de massacres ; mon nom et les braves qui m’étaient restés fidèles, faisaient trembler les alliés jusque dans la capitale. Ils m’ont offert l’Italie pour prix de mon abdication, je l’ai refusée. Quand on a régné sur la France, on ne doit pas régner ailleurs... Voyons, et mes soldats, que disent-ils de moi, eux ?

VICTOR.

Sire, ils s’entretiennent sans cesse de vos immortelles victoires. Ils ne prononcent jamais votre nom qu’avec admiration et douleur. Lorsque les princes leur donnent de l’argent, ils boivent à votre santé, et, lorsqu’on les force à crier : « Vive le roi ! » ils ajoutent tout bas : de Rome.

L’EMPEREUR.

Ils m’aiment donc toujours ?

VICTOR.

Plus que jamais.

L’EMPEREUR.

Que disent-ils de nos malheurs ?

VICTOR.

Ils les regardent comme l’effet de la trahison ; ils disent que vous n’avez pas été vaincu, que vous avez été trahi.

L’EMPEREUR.

Ils ont raison. Si Paris tenait un jour de plus seulement, les alliés étaient perdus. Je les avais isolés de leur matériel, j’étais maître de toutes leurs ressources de guerre, il n’en serait pas échappé un seul. Eux aussi eussent eu leur 29e bulletin. J’avais chez moi l’Europe entière. Ah ! elle ne m’aurait jamais fait la loi si la France ne m’eût pas laissé seul contre le monde entier !

VICTOR.

Il n’en serait point ainsi aujourd’hui, sire... Aujourd’hui, la France sait ce qu’elle vaut ; si on l’attaque, elle triomphera comme elle a triomphé aux belles époques de la Révolution ; car vos malheurs lui ont appris que les armées ne suffisent point pour sauver une nation, tandis qu’une nation qui se lève tout entière est toujours invincible.

L’EMPEREUR.

L’opinion que je m’étais formée de la France est exacte, je le vois. Et Bassano, dites-vous, est d’avis que cela ne peut durer longtemps ?

VICTOR.

Oui, sire, son opinion sur ce point est conforme à l’opinion générale. On ajoute même qu’à la première tentative de votre part...

L’EMPEREUR, vivement.

La France me recevrait en libérateur ?

VICTOR.

Je vous en réponds, sire.

L’EMPEREUR.

Me donneriez-vous le conseil d’y rentrer, monsieur ?

VICTOR.

Sire, je suis presque un enfant... et n’oserais émettre une opinion en pareille matière... mais je ne craindrai pas de dire à Votre Majesté que je viens mettre à ses pieds, au nom de nos généraux et de nos colonels les plus connus, l’expression d’un désir unanime, universel, immense : le désir de son retour.

L’EMPEREUR.

Vous avez raison ; quand ils entendront tonner mon nom, ils auront peur. Je ferai arborer à mes grenadiers la cocarde tricolore. Je ferai un appel aux souvenirs de ceux que l’on enverra contre moi. L’année ne peut manquer de m’accueillir, car je l’ai couverte de gloire. Allons, allons, je n’hésite plus. Partez, retournez en France. Voyez nos amis ; dites-leur d’entretenir, de fortifier par tous les moyens possibles le bon esprit du peuple et de l’armée.

VICTOR.

Comment partirai-je, sire ?

L’EMPEREUR.

Un de mes petits bâtiments met à la voile ; il va à Naples ; partez avec lui. Votre père est à Grenoble ?

VICTOR.

Oui, sire.

L’EMPEREUR.

C’est mon chemin pour aller à Paris. Avant le 15 avril, je lui serre la main. Vous vous souvenez bien de tout ce que je vous ai dit ?

VICTOR.

Oh ! je n’ai point perdu une seule des paroles de Votre Majesté, et, depuis la première jusqu’à la dernière, toutes sont gravées dans ma mémoire.

L’EMPEREUR.

Je vais préparer vos lettres. Retrouvez-vous tantôt, à neuf heures, sur cette terrasse. C’est aujourd’hui la fête de l’île. Je donne bal et feu d’artifice. Au revoir, monsieur, au revoir... Je vous envoie à l’instant M. de Mégrigny ; mais à qui que ce soit, pas un mot du but de votre voyage !

VICTOR.

J’obéirai, sire.

L’Empereur sort.

 

 

Scène V

 

VICTOR, seul

 

Oh ! j’ai donc vu l’empereur !... je lui ai donc parlé !... C’est à moi, à moi, pauvre enfant, misérable atome perdu dans la foule, qu’il a dit ce qu’il vient de dire ?... Oh ! non, ce n’est pas à moi, c’est à lui-même, c’est à sa pensée qu’il répondait, c’est au génie invisible qui marche à ses côtés, c’est à la voix d’en haut qui bourdonne à son oreille... C’est donc ici, sur cette parcelle de terre, avec quelques serviteurs fidèles, que respire cet homme qui naguère trouvait qu’il étouffait en Europe, qui habitait les palais des Césars, entouré des hommages et des adorations de la plus belle cour du monde, la tête couverte au milieu de huit rois se tenant respectueusement devant lui, chapeau bas... Oh ! que je comprends aussi bien l’enthousiasme de ces hommes qui mouraient pour lui... que je comprends le fanatisme de mon père !

 

 

Scène VI

 

VICTOR, EMMANUEL

 

EMMANUEL, paraissant sur la terrasse.

Victor ! Victor !

VICTOR.

Emmanuel !

EMMANUEL.

Mon frère, mon cher Victor ! Et le colonel ?

VICTOR.

Il se porte à merveille.

EMMANUEL.

France ?

VICTOR.

Elle attend.

EMMANUEL.

Chère bien-aimée !... Ah ! si elle savait que, de toute la France, c’est elle seule que je regrette !

VICTOR.

Elle s’en doute bien.

EMMANUEL.

Mais comment es-tu venu ? comment t’es-tu procuré un passeport ? Tu as dû éprouver mille difficultés !

VICTOR.

Je suis venu par Turin, la Spezzia, Livourne ; et, comme je n’avais point de passeport, à la Spezzia, j’ai pris la place et le costume d’un matelot qui est resté à terre.

EMMANUEL.

Et le but de ton voyage ?

VICTOR.

Me mettre à la disposition de l’empereur, prendre du service auprès de lui, si par hasard il avait besoin de moi.

EMMANUEL.

Tu l’as vu. Que t’a-t-il dit ?

VICTOR.

Il m’a dit d’attendre ses ordres sur cette terrasse.

 

 

Scène VII

 

VICTOR, EMMANUEL, CATHERINE, SOLDATS

 

CATHERINE.

Dites donc, monsieur Victor, est-ce qu’on ne peut pas aussi vous dire un petit mot ?

VICTOR.

Ah ! Catherine, je crois bien ! Es-tu contente, Catherine ?

CATHERINE.

Oui, monsieur Victor, autant qu’on peut être contente quand on est veuve sans avoir été femme ! Quoiqu’il y ait toujours quelque chose là, voyez-vous, dans mon pauvre cœur, qui me dise que je le reverrai un jour... Ah ! si j’avais ici mon pauvre Jean Leroux, qui a été tué à Leipzig, si je savais que mon frère Fortuné se porte bien, certainement que je serais heureuse, parce que, voyez-vous, tout autour de moi j’ai de bons amis qui m’aiment bien, et puis jamais l’empereur ne passe près de moi sans me parler, sans me faire un petit signe de reconnaissance ; il se rappelle Saint-Dizier, le drapeau autrichien, la mort du pauvre père... Allons, allons, ne parlons plus de tout cela ; je vous vois alerte, bien portant, gai : donc mademoiselle France, donc le colonel, donc Fortuné lui-même, tout cela va bien ?

VICTOR.

Oui, Catherine, tout cela va bien, et tout cela pense à toi aussi.

CATHERINE.

Et puis j’ai retrouvé un brave garçon nommé Lorrain, de la compagnie de Jean Leroux, et qui était près de lui quand il est tombé frappé d’une balle. Eh bien, pauvre garçon ! c’est à moi qu’il a pensé en tombant ; il a dit : « Si tu rentres jamais en France, Lorrain, et que tu passes par Saint-Dizier, demande à voir une pauvre fille qu’on appelle Catherine Michelin, et tu lui diras que je n’ai qu’un regret : c’est de n’avoir pas eu le temps de l’épouser » Puis, comme il fallait battre en retraite, Lorrain l’a laissé là ; mais ce qui me donne de l’espoir, c’est qu’il n’était pas mort quand ils se sont dit adieu !

 

 

Scène VIII

 

VICTOR, EMMANUEL, CATHERINE, L’EMPEREUR, ÉTAT-MAJOR, LORRAIN, SOLDATS, HABITANTS DE L’ÎLE, en costume de fête

 

LES HABITANTS, entrant en foule.

L’empereur ! l’empereur !... Vive l’empereur !

L’EMPEREUR.

Merci, mes amis.

À Victor.

Voici vos lettres, monsieur ; votre bâtiment appareille. Partez ! partez !

Victor baise la main de l’Empereur et sort.

 

 

Scène IX

 

LES MÊMES, hors VICTOR

 

L’EMPEREUR, à sa Suite.

Allons, messieurs, au feu d’artifice !

LORRAIN.

Pardon, excuse, sire.

L’EMPEREUR.

Qu’y a-t-il ?

LORRAIN.

Sire, c’est aujourd’hui la fête de l’île d’Elbe, et, par conséquent, un peu aussi celle de Votre Majesté. Nous avons donc eu une idée : c’est de faire un petit cadeau à notre empereur.

L’EMPEREUR.

Vous !... un cadeau !... Mos enfants !...

LORRAIN.

Oui, sire, et qui ne vous déplaira pas ; je le présuppose du moins... Attention, vous autres !

On entend battre les tambours ; les troupes paraissent et se rangent en bataille ; un vieux Soldat chevronné lient un drapeau dans le milieu duquel est le portrait du roi de Rome.

Portez armes ! présentez armes !

On bat aux champs. Musique militaire. On découvre le portrait.

TOUS.

Vive le roi de Rome !

L’EMPEREUR.

Mon fils !... Mes amis !... oh ! vous avez raison, le cadeau est grand et digne de vous. Mais comment avez-vous fait ?

LORRAIN.

Nous avons écrit à M. de Talleyrand, qui est au congrès de Vienne !

L’EMPEREUR.

Mon fils !... mon fils !... Oh ! je lui rendrai le trône de France !...

CRIS.

Vive l’empereur !

On tire le feu d’artifice.

 

 

ACTE IV

 

 

Dixième Tableau

 

Un salon.

 

 

Scène première

 

LE PRÉFET, entrant, introduit par FORTUNÉ, puis FRANCE

 

LE PRÉFET.

C’est bien, mon ami, c’est bien ; préviens seulement la fille du colonel que j’ai deux mots à lui dire.

FRANCE.

Me voici, monsieur. Je vous ai vu entrer, et j’accours.

FORTUNÉ, à part.

Je vais avertir M. Victor que le collet brodé est ici.

 

 

Scène II

 

FRANCE, LE PRÉFET

 

FRANCE.

Pardon, monsieur, mais à l’honneur que nous fait votre visite se mêle toujours, jusqu’à ce que vous nous ayez rassurés, une certaine inquiétude.

LE PRÉFET.

Et vous avez tort, mademoiselle ; car, je puis vous le dire, votre dévouement filial vous a fait de moi un ami.

FRANCE.

Monsieur...

LE PRÉFET.

Et je viens vous donner une preuve de ce que j’avance, preuve irrécusable, mademoiselle ; car, si ce que je vais vous dire ne restait pas entre nous, je serais gravement compromis.

FRANCE.

C’est mon silence que vous venez réclamer ?

LE PRÉFET.

Et j’ai le droit de le demander... de l’exiger même, en échange du service que je viens vous rendre.

FRANCE.

Parlez, monsieur.

LE PRÉFET.

Vous savez le motif de ma dernière visite ?

FRANCE.

Oui, monsieur, et je croyais vous avoir laissé convaincu.

LE PRÉFET.

De l’ignorance et de la bonne foi du colonel, oui, mademoiselle ; je n’ai, à ce sujet, conservé aucun doute ; mais...

FRANCE.

Mais... ?

LE PRÉFET.

Mais il n’en est pas ainsi à l’égard de votre frère.

FRANCE.

De Victor ?

LE PRÉFET.

De M. Victor, oui.

FRANCE.

Mon Dieu ! vous m’effrayez, monsieur, quoique nous n’ayons aucun motif...

LE PRÉFET.

Votre frère a fait un voyage ?

FRANCE.

Oui, monsieur.

LE PRÉFET.

Un voyage de deux mois.

FRANCE.

De deux mois, oui.

LE PRÉFET.

Il est parti pour ce voyage, le jour même où je suis venu vous faire ma visite.

FRANCE.

Je ne me le rappelle plus... Je crois...

LE PRÉFET.

J’en suis sûr ; il est revenu il y a un mois.

FRANCE.

Oui.

LE PRÉFET.

Eh bien, un rapport m’a été fait sur ce voyage : on m’a assuré que votre frère avait été chargé d’un message pour le roi de Naples.

FRANCE.

Oh ! monsieur, je vous jure...

LE PRÉFET.

Mademoiselle, j’ai l’honneur de vous le dire pour la seconde fois, ce n’est pas le préfet qui vient chez vous, c’est un ami qui craint pour votre famille. Tant que le préfet ne sera pas forcé de voir, il sera plus aveugle que le colonel ; mais, songez-y bien, mademoiselle, cet aveuglement, poussé trop loin, deviendrait de la trahison.

FRANCE.

Enfin, monsieur, que voulez-vous ? que désirez-vous ? Hélas ! je ne sais comment dire.

LE PRÉFET.

Ce que je veux, ce que je désire, mademoiselle, c’est que monsieur votre frère se tienne pour averti que sa conduite est suspecte, c’est qu’il sache que des dénonciations sont arrivées contre lui. Je sais bien qu’il faut mépriser les dénonciations, et vous voyez que je fais plus que les mépriser, puisque je dénonce les dénonciateurs ; mais, si ces mêmes dénonciations ont été faites à Paris, si... si... je reçois un ordre, quelle que soit sa portée, il faudra que je l’exécute. Une fois arrêté, votre frère ne m’appartient plus, il appartient à la loi ; les tribunaux sont sévères dans nos temps de guerre civile... et...

FRANCE.

Monsieur, oh ! je le reconnais, votre conduite vis-à-vis de nous est bien celle d’un ami. Eh bien, ce n’est pas tout ; nous ayant dit le danger, vous devez nous indiquer le moyen de nous y soustraire. Mon frère arrêté ! Victor devant un conseil de guerre ! En vérité, vous me rendez folle de terreur. Que faut-il qu’il fasse ? que faut-il que nous fassions ? Dites ! dites !

LE PRÉFET.

Je vous le répète, je n’ai reçu aucun ordre officiel ; si j’en eusse reçu un, je serais forcé d’y obéir. Eh bien, dans la liberté d’action où je suis encore, le conseil que j’ai à donner à votre frère, conseil d’ami, conseil de père, c’est... c’est de partir à l’instant môme, sans attendre la nuit, de quitter Grenoble ; il n’y a pas loin d’ici au pont de Beauvoisin et il connaît la route.

FRANCE.

Monsieur...

LE PRÉFET.

Songez que je ne puis rien dire, et que, par conséquent, je n’ai rien dit ; que c’est vous, vous seule, dans votre sollicitude fraternelle, qui lui donnez cet avis ; songez...

FRANCE.

Silence, monsieur ! silence !

 

 

Scène III

 

FRANCE, LE PRÉFET, BERTAUD, entrant à tâtons, une canne à la main

 

BERTAUD.

France !

LE PRÉFET.

Je me retire.

FRANCE.

Mon père ?

BERTAUD.

Tu causais avec M. le préfet ?

FRANCE.

Moi ! qui vous a dit cela ?

BERTAUD.

J’ai reconnu sa voix. Tu sais bien que, par la bonté de la Providence, les autres sens héritent du sens que l’on a perdu ; j’ai reconnu la voix de M. le préfet. Où êtes-vous, monsieur ?

LE PRÉFET.

Me voici, colonel.

BERTAUD.

Ah ! je le savais bien.

À France.

Embrasse-moi, mon enfant, et laisse-nous.

FRANCE.

Que je vous laisse ? Et pourquoi, mon père ?

BERTAUD.

Mais parce que j’ai à parler d’affaires avec monsieur. Qu’y a-t-il d’étonnant à ce qu’un gouverneur militaire et un préfet confèrent ensemble sur les choses du gouvernement ? Va, ma fille, va !

FRANCE.

Je me retire, mon père, puisque vous le voulez.

Bas, au Préfet.

Permettez-moi de rester, je suis trop inquiète.

Après un signe d’assentiment du Préfet, France va à la porte, l’ouvre, la referme, mais reste en scène.

BERTAUD.

J’allais vous faire prier de passer chez moi, monsieur le préfet.

LE PRÉFET.

Moi, monsieur ?

BERTAUD.

Oui ; j’abuse de mon infirmité, n’est-ce pas ?... Eh ! je voudrais bien pouvoir aller chez vous, moi... Mais revenons à ce que j’avais à vous dire. Comment ! Sa Majesté l’empereur va visiter notre département, et je n’en sais rien ! l’empereur doit venir à Grenoble, et je n’en suis pas prévenu !

LE PRÉFET.

L’empereur ?

FRANCE, à part.

Mon Dieu !

BERTAUD.

Oui, c’était une surprise que l’on voulait me faire. Oh ! j’ai de mauvais yeux, mais j’ai de bonnes oreilles ; je ne vois pas, mais j’entends.

LE PRÉFET.

Vous entendez ?

FRANCE, à part.

Qu’a-t-il entendu ?

BERTAUD.

Hier, Victor causait avec sa sœur et ne me voyait pas.

LE PRÉFET.

Pardon, colonel ; mais ce que disait M. Victor à sa sœur était peut-être un secret, et je n’ai pas le droit, moi, étranger...

BERTAUD.

C’était un secret, mais un secret que nous devons savoir l’un et l’autre, vous comme officier civil, moi comme commandant militaire. Eh bien, Victor disait à sa sœur que le printemps ne se passerait pas sans que l’empereur fût ici... ici, à Grenoble.

FRANCE.

Mon père !

BERTAUD.

Ah ! tu es là, toi ? On me désobéit donc sous prétexté que je n’y vois pas ? Vas-tu me dire que j’ai mal entendu ?

FRANCE.

Oui, oui, vous avez mal entendu, mon père ; car ce que disait Victor, ce n’était qu’une probabilité, moins qu’une probabilité, une supposition ; mon frère supposait...

BERTAUD.

Il ne supposait pas, mademoiselle, il disait : « J’ai vu l’empereur, et l’empereur m’a dit... »

FRANCE.

Mon père ! oh ! silence ! au nom du ciel !... Monsieur le préfet !

LE PRÉFET.

Je le disais bien, mademoiselle, que c’était un secret, un secret très grave, et qui, par conséquent, doit rester dans la famille. Quant à moi qui l’ai surpris sans vouloir le surprendre, je vous déclare, mademoiselle, que c’est comme si je ne le connaissais pas... Au revoir, mademoiselle. Adieu colonel.

 

 

Scène IV

 

BERTAUD, FRANCE

 

France court à une table et écrit.

BERTAUD.

Eh bien, qu’a-t-il donc, notre préfet ?... Ah ! oui, je comprends : il ne savait pas non plus cette résolution de l’empereur, de traverser le Dauphiné à son retour de la campagne, et je lui ai lâché ra comme un coup de pistolet à bout portant... Eh bien, où es-tu donc, France ? Tu écris, je crois ; à qui ?

FRANCE.

Non, mon père, je n’écris pas.

BERTAUD.

J’entends crier la plume sur le papier.

FRANCE.

Vous vous êtes trompé, mon père.

BERTAUD.

C’est possible ; mais je ne me trompe pas quand je crois m’apercevoir qu’il se passe ici quelque chose d’étrange ; ta voix est émue ; tiens, ta main tremble.

FRANCE.

Oui, je songe à quel point va être désespéré Victor ; il voulait vous cacher cette nouvelle, du passage de l’empereur à Grenoble. C’était un secret que l’empereur l’avait prié de garder.

BERTAUD.

Et pense-t-il que je garderai ce secret moins bien que toi ? pense-t-il que son père est moins discret que sa sœur ?

FRANCE.

Mon père, vous avez dit cette nouvelle au préfet. Eh bien, eh bien, ce secret n’en est plus un.

BERTAUD.

Ah ! s’il en est ainsi, tu as raison, ma fille, oui, et c’est moi qui ai tort... Pourquoi aussi ne pas me dire cela, à moi ? Doute-t-on de mon dévouement pour l’empereur ?

FRANCE.

Oh ! non, non, mon père ; on sait, au contraire, que vous êtes prêt à mourir pour lui ; ou sait... Oh ! sans cela... sans cela...

BERTAUD.

Allons, allons, il paraît que j’ai commis une grosse balourdise.

 

 

Scène V

 

BERTAUD, FRANCE, VICTOR

 

VICTOR.

France !

BERTAUD.

Hein ?

VICTOR.

Rien, mon père ; c’est moi, moi qui rentre et qui voulais dire un mot à France.

BERTAUD.

Un mot à France ? et à quel propos ?

VICTOR.

J’ai deux ou trois amis à dîner, mon père, et je désirerais que France nous fît servir dans ce salon, si vous le permettez.

BERTAUD.

Prends ce salon, prends la salle à manger, prends la maison tout entière ; mais, pour Dieu ! ne me fais plus gronder par ta sœur. Je vous laisse faire vos préparatifs. Adieu, mes enfants.

FRANCE.

Au revoir, père.

FORTUNÉ.

Me voilà, colonel ; par file à gauche, en avant, marche !

 

 

Scène VI

 

VICTOR, FRANCE

 

FRANCE.

Tu as lu ?

VICTOR.

Oui.

FRANCE.

Eh bien, pas une minute à perdre !

VICTOR.

Pour quoi faire ?

FRANCE.

Pour partir, pour quitter la France.

VICTOR.

Je ne le puis sans avoir revu nos amis.

FRANCE.

Mais tu te perds si tu restes !

VICTOR.

Je les perds, si je pars : j’ai rendez-vous avec eux dans dix minutes, je les préviens et nous fuyons ensemble ; mais seul, non, ce serait une lâcheté, une trahison !

FRANCE.

Voyons par où doivent-ils entrer ?

VICTOR.

Mais, comme d’habitude, par la porte du jardin.

FRANCE.

Eh bien, si j’allais les y attendre ? si je leur disais... ?

VICTOR.

Non, pas toi, mais Fortuné. Toi, ta place est près de mon père ; au risque de notre vie, il faut qu’il ignore tout ; monte chez lui, monte ! et envoie-moi Fortuné.

 

 

Scène VII

 

VICTOR, FRANCE, FORTUNÉ

 

FORTUNÉ.

Présent !

VICTOR.

Fortuné, j’attends ces messieurs, les mêmes qui sont venus la dernière fois.

FORTUNÉ.

Suffit, on les connaît.

VICTOR.

Va te placer en sentinelle à la porte du jardin, et, au fur et à mesure qu’ils arriveront, tu leur diras ces mots : « Tout est découvert, fuyez ! »

FORTUNÉ.

Compris, on y va.

Il sort.

VICTOR, à sa sœur.

Tu es encore là ?

FRANCE.

As-tu besoin de moi, frère ?

VICTOR.

Non, j’ai tout ce qu’il me faut ; va près de mon père, va !

FRANCE.

Victor !

VICTOR.

France ! pauvre France ! Oh ! nous aurons des jours meilleurs.

FRANCE.

Écoute, il me semble qu’on frappe à la porte...

VICTOR.

À laquelle ?

FRANCE.

À celle de la rue.

VICTOR.

Va près de mon père, te dis-je ! c’est l’important ; va !

Il la pousse en dehors.

 

 

Scène VIII

 

VICTOR, seul

 

Voyons, rien ne me manque ? Non : de l’argent, j’en ai ; des armes, en voilà ; mon passeport, un manteau... Mais, non, France ne se trompait pas, on frappe à la porte de la rue. Pas un instant à perdre !

Il s’élance pour sortir par la porte du fond et rencontre sur la porte le général Michel.

 

 

Scène IX

 

VICTOR, LE GÉNÉRAL MICHEL, puis L’AIDE DE CAMP, puis LE COLONEL, puis LES AUTRES CONSPIRATEURS

 

VICTOR.

Vous, général ! Fortuné ne vous a-t-il pas prévenu ?

LE GÉNÉRAL MICHEL.

Si fait ; mais j’ai voulu savoir à quel point nous étions compromis.

VICTOR.

On sait mon voyage à l’île d’Elbe, voilà tout ; mais de vous et de nos amis, il n’en est pas question.

LE GÉNÉRAL MICHEL.

N’importe, nous sommes tous solidaires.

VICTOR.

Si vous m’en croyez, général, partons, partons ; on frappe à la porte de la rue, et je crains que ce ne soit la force armée.

LE GÉNÉRAL MICHEL.

Partons, partons !

L’AIDE DE CAMP.

Il est trop tard.

VICTOR.

Mais qu’a donc fait Fortuné ?

L’AIDE DE CAMP.

Ce n’est pas sa faute, il nous a prévenus ; mais les deux bouts de la ruelle étaient gardés.

LE GÉNÉRAL MICHEL.

Défendons-nous, morbleu ! nous sommes six bien armés.

FORTUNÉ.

Pardon, mon général, mais nous sommes sept ; du moins, c’est ma façon de penser.

 

 

Scène X

 

LES MÊMES, LE PRÉFET, suivi de GENDARMES, qui restent au fond

 

LE PRÉFET.

Monsieur Victor Bertaud, au nom du roi, je vous arrête.

VICTOR.

Pardon, monsieur, mais aurez-vous la bonté de me donner quelques explications ?

LE PRÉFET.

Je ne vous en dois pas, monsieur ; mais néanmoins je vous les donnerai. En rentrant chez moi tout à l’heure, j’ai trouvé, venant de Paris, l’ordre de vous arrêter comme conspirateur.

VICTOR.

Vous entendez, messieurs.

Il veut s’avancer vers le Préfet.

LE GÉNÉRAL MICHEL, l’arrêtant par le bras.

Halte !... Monsieur le préfet, je vais vous donner un bon conseil ; c’est, une autre fois, quand vous vous chargerez de pareille mission, de prendre une force suffisante. Le pistolet au poing, messieurs, et passons !

LE PRÉFET.

De la rébellion aux ordres du gouvernement ?... Gendarmes, faites votre devoir.

LE GÉNÉRAL MICHEL.

Un pas, gendarmes, et vous êtes morts !

LE PRÉFET, faisant un geste.

Gendarmes, ne tirez que si je tombe.

Il va droit à Victor et le touche à l’épaule.

Monsieur, vous êtes mon prisonnier.

LE COLONEL, le prenant au collet.

Monsieur, c’est vous qui êtes le nôtre.

Tumulte, bruit de sabres qu’on tire du fourreau et de pistolets qu’on arme.

 

 

Scène XI

 

LES MÊMES, FRANCE, entrant précipitamment

 

FRANCE.

Mon père ! mon père ! il a entendu du bruit, j’ai voulu en vain le retenir, il descend, le voilà !... Silence ! au nom du ciel ! ou vous le tueriez.

 

 

Scène XII

 

LES MÊMES, BERTAUD

 

BERTAUD.

Qu’est-ce à dire, Victor ? tu me parlais de réunion de camarades, et, au bruit qui se fait ici, on dirait une querelle, une lutte, un combat.

FRANCE.

Non, non, mon père, tranquillisez-vous, il n’y a ici que des amis.

VICTOR, bas, au Préfet.

Vous n’avez d’ordre que pour moi seul, monsieur ?

LE PRÉFET.

Pour vous seul.

VICTOR.

Alors, mes amis sont libres ?

LE PRÉFET.

Ils le sont.

VICTOR.

Vous avez ma parole, monsieur, je suis votre prisonnier ; mais silence.

LE GÉNÉRAL MICHEL.

Victor !

VICTOR, le doigt sur les lèvres.

Silence !

BERTAUD, reconnaissant la voix.

Ah ! c’est vous, général Michel ?

VICTOR.

Eh ! oui, mon père ; vous voyez donc bien que vous vous trompiez.

BERTAUD.

Comment ! vous êtes chez moi, général, et je ne suis pas averti ?

VICTOR.

Ces messieurs ne font que passer à Grenoble, mon père, et, comme vous descendiez, ils prenaient congé de moi, en me chargeant de toutes leurs amitiés pour vous. Messieurs...

Il fait signe à ses amis de se retirer.

BERTAUD.

Adieu, colonel.

LES AUTRES.

Adieu.

BERTAUD.

Adieu.

Pendant tout ce temps, Victor fait des signes impératifs à ses amis, en leur montrant son père. Le Préfet, de son côté, fait signe aux Gendarmes de laisser passer.

 

 

Scène XIII

 

LES MÊMES, hors LES CONSPIRATEURS

 

FRANCE.

Et maintenant, mon père, par grâce, remontez chez vous.

BERTAUD, inquiet.

Mais Victor ! où est Victor ?

VICTOR.

Me voilà, mon père.

Il demande par signes, au Préfet, de le laisser accompagner son père ; d’un signe de tête, le Préfet y consent.

Je vous accompagne, soyez tranquille.

Il sort, tenant son père d’un côté, tandis que France le tient de l’autre. Le Préfet et les Gendarmes les suivent des yeux. Silence ; puis, au bout d’un instant, Victor rentre vivement.

VICTOR.

Merci, monsieur le préfet ; et maintenant, je suis à votre discrétion.

LE PRÉFET.

Suivez-moi, monsieur.

 

 

Scène XIV

 

FORTUNÉ, seul

 

Je lui avais cependant bien recommandé de ne pas se laisser prendre !

 

 

Onzième Tableau

 

Une chambrée dans une caserne, à Porto-Ferraïo.

 

 

Scène première

 

LORRAIN, UN GROGNARD, raccommodant ses souliers, puis UN AUTRE

 

LORRAIN, tirant une raie noire sur un immense calendrier qui tient tout le fond du mur.

Enfoncé, le 26 février !

LE GROGNARD.

Veux-tu dire pourquoi tu nous détériores comme ça notre calendrier impérial, toi ?

LORRAIN.

C’est pour ne pas me tromper sur les dates. En faisant tous les jours une barre, je me tiens au courant. D’ailleurs, j’ai fait un pari avec le tambour-major.

LE GROGNARD.

Lequel ?

LORRAIN.

J’ai parié une demi-livre de caporal, la blague avec, que nous ne moisirions pas un an ici.

LE GROGNARD.

C’est donc ça que ce grand flegmatique de tambour-major s’adonne à la culture du tabac ; il a peur de perdre.

LORRAIN.

Ça n’empêche pas que, si quelqu’un veut être de moitié avec moi dans mon pari, je lui donne ma demi-livre de caporal pour une livre. Ah ! c’est une affaire, ça.

DEUXIÈME GROGNARD.

Que fais-tu donc là, toi ?

PREMIER GROGNARD.

Je mets une oreille à mon soulier. C’est une distribution de Leipzig : on a marché depuis ce temps-là, et en arrière... ça use beaucoup.

Il lève le pan de la redingote de son voisin.

Tu devrais bien mettre un becquet à la culotte, toi.

DEUXIÈME GROGNARD.

J’y ai bien pensé, mais quand on n’en a qu’une !

PREMIER GROGNARD.

Oui, ça te gêne de l’ôter, je comprends ; niais qu’y a-t-il sur cette chaise ?

DEUXIÈME GROGNARD.

Il y a le tablier du sapeur, et, comme il est en train de faire la cuisine avec Catherine, il a peur de le tacher... Tiens, une idée !... voilà mon affaire... Je reviens.

PREMIER GROGNARD.

Allons donc ! a-t-il la tête dure !

 

 

Scène II

 

LES MÊMES, CATHERINE, suivie d’UN SAPEUR et d’UN TAMBOUR, apportant la soupe dans un grand chaudron

 

CATHERINE.

Alerte, vous autres !... La soupe !

LE SAPEUR, avec une grande gamelle.

Voilà le potage. Pâtes d’Italie, rien que ça ! nourris comme des sénateurs, quoi !

Il emplit les gamelles en finissant par la sienne.

CATHERINE, au Sapeur.

Pourquoi donc remplis-tu celle-ci jusqu’au bord ?

LE SAPEUR.

Parce que c’est la mienne.

CATHERINE.

Tu ne refuses rien à ton estomac, peste !

LE SAPEUR.

Que voulez-vous ! je ne suis pas égoïste, moi.

CATHERINE.

Bon ! maintenant, le rappel.

On bat la rappel sur le chaudron avec deux cuillers.

Ramplanplan ! ramplanplan ! ramplanplan !

 

 

Scène III

 

LES MÊMES, TOUTE LA CHAMBRÉE

 

TOUS.

Présents, madame veuve Leroux !

CATHERINE.

Vous savez bien que je ne veux, pas qu’on m’appelle veuve Leroux ; ça lui porterait malheur, à ce garçon, si par hasard il n’était pas mort. Eh bien, toi, Lorrain ?

LORRAIN.

Moi, je n’ai pas faim.

CATHERINE.

Ah ! si tu boudes le potage, décidément, c’est que tu es bien malade.

LORRAIN.

Sans comparaison, voyez-vous, la France, c’était ma maîtresse... comme Jean Leroux, il était votre amant. Eh bien, vous regrettez toujours Jean Leroux. Moi, je regrette toujours la France... Et puis, et puis...

CATHERINE.

Et puis tu es mécontent de l’empereur, voilà la vérité.

LORRAIN.

C’est-à-dire qu’il se conduit de pire en pire !

CATHERINE.

Tiens, moi, Lorrain, à ta place, parole d’honneur, je n’irais pas par quatre chemins : un beau matin, je lui dirais son fait.

LORRAIN.

C’est ce qui lui pend à l’oreille... il s’accoquine à son île d’Elbe, il s’entête à me faire perdre mon pari. C’est puéril de sa part.

CATHERINE, au Sapeur, qui cherche son tablier.

Eh bien, quoi ? que cherchez-vous donc, sapeur, mon ami ?

LE SAPEUR.

Je cherche mon tablier.

LORRAIN.

Ton tablier, regarde ! le voilà qui vient.

LE SAPEUR, au deuxième Grognard.

Eh bien, dis donc ! dis donc !

DEUXIÈME GROGNARD.

Ne touche pas, je suis en train de réparer... une brèche. La soupe mangée, on te rendra ton tablier sain et sauf.

CATHERINE.

Décidément, Lorrain, vous pratiquez vigile et jeûne... Allons ! allons ! venez donc.

LORRAIN.

C’est bien pour t’être agréable, Catherine.

Il prend une gamelle et mange très vite.

CATHERINE.

Allons ! il me semble que vous n’allez pas mal sur la pâte d’Italie, pour un homme qui n’avait pas faim ?

LORRAIN.

J’étouffe la douleur.

Il emplit sa bouche.

CATHERINE.

Sais-tu pourquoi tu es mélancolique, Lorrain ?

LORRAIN.

Non, je ne le sais pas.

CATHERINE.

Eh bien, c’est qu’au lieu de travailler comme les uns aux fortifications, comme les autres aux mines, tu te promènes du matin au soir, les bras croisés, rêvant au temps qui est passé et qui ne peut plus revenir.

LORRAIN.

Eh bien, oui, je me promène les bras croisés du matin au soir ; eh bien, oui, je rêvasse du matin au soir. C’est que, vois- tu, je pense aux Pyramides, à Marengo, à Austerlitz, à tout le bataclan... Allons ! n’allez-vous pas me faire accroire tout cela, vous autres ! Prenez garde, quand vous me direz oui, je vous dirai non. Est-ce que c’est une patrie, je vous le demande, que ce bout d’île où nous sommes entassés comme des huîtres sur un rocher ? Eh ! non, nous sommes de pauvres naufragés, pas autre chose. Nous attendons de minute en minute un vaisseau qui nous ramène dans notre pays. Et, en attendant, nous tendons les mains à la France en lui criant : « Nous sommes ici, nous desséchons, nous mourons, nous nous mangeons l’âme. » Ce n’est pas notre faute, va, la mère à tous, si nous ne revenons pas. C’est l’autre qui ne veut pas dire : « Marche ! » Ah ! voilà ce qui fait que je pense, ce qui fait que je rêvasse, ce qui fait...

Pendant ce temps, l’Empereur a paru, suivi de son État-major. Il s’approcha tout doucement de Lorrain et lui prend la moustache.

 

 

Scène IV

 

LES MÊMES, L’EMPEREUR

 

L’EMPEREUR.

Ce qui fait que tu t’ennuies ?

LORRAIN.

Fastidieusement, sire !

TOUS, se levant.

L’empereur !

À la vue de l’Empereur, l’homme à la culotte se dérobe ; le Sapeur le suit pour rattraper son tablier.

L’EMPEREUR.

Eh bien, que faudrait-il faire, voyons, pour te distraire ?

LORRAIN.

Je vous le dirais bien, mais vous ne m’écouteriez pas.

L’EMPEREUR.

N’importe, dis toujours.

LORRAIN.

Vous le voulez absolument ?

L’EMPEREUR.

Je le veux.

LORRAIN.

Eh bien, si j’étais l’empereur seulement pendant cinq minutes, je ferais battre le rappel, que toute l’île en tremblerait.

L’Empereur fait un signe. Un aide de camp transmet ce signe, vingt tambours partent à la fois, battant le rappel.

Hein ?... Qu’est-ce c’est que ça ?

L’EMPEREUR.

Tu vois bien que tu n’as qu’à ordonner. Continue.

LORRAIN.

Ah ! il n’y a que cela à faire ? Eh bien, je dirais : « À vos rangs, grenadiers ! portez armes ! »

L’Empereur fait un signe ; on entend derrière le théâtre : « À vos rangs, grenadiers !... portez armes !... » Plus loin : « Portez armes !... »

L’EMPEREUR.

Continue.

LORRAIN.

Alors, je dirais bonsoir à la cocarde de l’île d’Elbe, et en avant la cocarde tricolore, c’est la cocarde française.

L’Empereur fait un signe ; un Officier de sa suite vide sur la table un schako plein de cocardes tricolores.

Cré coquin ! ça y est.

L’EMPEREUR.

Continue.

LORRAIN.

Puis je dirais à ma musique : « Enfants, un de ces beaux airs d’autrefois, qui nous conduisaient, en huit jours, de Paris à Berlin. »

Sur un signe de l’Empereur, une musique militaire exécute l’air Veillons au salut de l’Empire.

L’EMPEREUR.

Enfin ?...

LORRAIN.

Enfin, de cette voix qui nous faisait passera travers le feu, à travers la neige, je crierais : « En France, soldats ! en France !... »

L’EMPEREUR.

Eh bien, oui, mes amis, en France !... en France !...

LORRAIN.

Comment, mon empereur, c’est possible ?

L’EMPEREUR.

Si possible, qu’on n’attend plus que toi et tes camarades. Vous êtes en retard.

TOUS.

Aux armes !

On jette les tabliers, les vestes de travail. En un instant tout est transformé ; la musique militaire continue.

L’EMPEREUR.

Eh bien, oui, mes enfants, moi aussi, j’étais comme vous ; moi aussi, je regardais la France ; moi aussi, j’attendais. L’heure est venue... Soldats, je compte comme toujours sur votre courage et votre dévouement. Le brick et les embarcations vous attendent ; êtes-vous prêts ?

TOUS.

Oui, oui.

L’EMPEREUR.

Eh bien, qui m’aime me suive !

TOUS.

Vive l’empereur !

LORRAIN.

Dis donc, Catherine, pour la première fois que j’ai fait l’empereur, j’espère que je ne m’en suis pas mal tiré ?

CATHERINE.

Oh ! mon pauvre Jean Leroux, si tu étais là !...

L’EMPEREUR.

En France !... en France !...

 

 

ACTE V

 

 

Douzième Tableau

 

La route de Lamure à Vizille. Des Paysans amènent un pauvre diable vêtu d’habits déchirés, et qui semble écrasé de fatigue.

 

 

Scène première

 

BASTIEN, JEAN LEROUX, PAYSANS et PAYSANNES

 

BASTIEN, à Jean Leroux.

Appuyez-vous sur moi. Voyons, vous autres, donnez-lui donc une chaise. Eh bien, voyons, qu’avez-vous, mon ami ?

JEAN LEROUX.

J’ai que j’ai marché une partie de la nuit, et que je n’en puis plus.

BASTIEN.

D’où venez-vous donc ? de Lyon ?

JEAN LEROUX.

Je viens du fond de la Russie.

UNE VIEILLE FEMME.

Du fond de la Russie ? Pauvre cher homme ! Entendez-vous, Mathieu ? il vient du fond de la Russie !

BASTIEN.

Vous étiez donc prisonnier ?

JEAN LEROUX.

Oui, blessé à Leipzig, j’ai été laissé pour mort sur le champ de bataille, et conduit avec les autres prisonniers du côté de Kiev ; puis la paix est venue, puis on nous a dit que nous étions libres, et que nous pouvions retourner en France ; nous nous sommes mis en route, à deux ou trois cents de notre troupe, et nous sommes arrivés à dix. La fatigue et la misère avaient pris les autres.

BASTIEN.

Vous êtes donc du Midi, que vous vous en revenez par ici ?

JEAN LEROUX.

Non, je suis de Saint-Dizier.

BASTIEN.

On n’a donc pas voulu de vous dans votre pays, que vous voilà ?

JEAN LEROUX.

Ça n’est pas çà ; mais, dans mon pays, il y avait une jeune fille nommée Catherine ; nous nous aimions, et, ma foi, quand je suis parti, elle était mère ; je lui ai dit : « Sois tranquille, Catherine, après la campagne, la noce ! » Mais, après la campagne, bonsoir, j’étais prisonnier. Aussi, mon premier soin, en arrivant, a été de m’occuper d’elle, de demander de ses nouvelles ; j’ai appris alors qu’elle s’était faite vivandière, qu’elle était partie avec son frère, qu’elle avait suivi l’empereur à l’île d’Elbe. Alors, je me suis reposé vingt-quatre heures en route, et me voilà. Je viens dire à ma fiancée : « Veux-tu de moi comme mari, Catherine ? »

LA VIEILLE.

Eh bien, à la bonne heure, voilà un brave garçon !

BASTIEN.

Hein ! grand’mère, qu’est-ce que vous en dites ? ça se pratiquait-il comme ça du temps de Fontenoy ?

LA VIEILLE.

Allons, allons, mes enfants, ne dites pas de mal du temps passé, il y a eu de braves gens à toutes les époques. Alors, mon ami, vous allez bien boire, bien manger et bien dormir, n’est-ce pas ?

JEAN LEROUX.

Je vais bien boire, bien manger, et me remettre en route.

BASTIEN.

Vous êtes donc bien pressé ?

JEAN LEROUX.

Tiens, quand il y a trois ans qu’on n’a vu sa maîtresse et deux ans qu’on n’a vu son empereur !

BASTIEN.

Vous allez donc le voir, l’empereur ?

JEAN LEROUX.

Je l’espère bien, à moins qu’on ne me crève les yeux.

BASTIEN.

Eh bien, vous lui direz bonjour de la part de Bastien, de la ferme des Grenaux, ousqu’il a couché le soir de la bataille de Montmirail... Il y était mal couché tout de même, mais il va bien dormi. En v’la un qui n’a pas peur des revenants ! Et puis vous l’y direz encore, comme la ferme a été brûlée le soir de la petite affaire, que je suis venu m’établir ici à Lamure, sur sa route ; c’est cause que, si y lui prenait l’idée de revenir...

UN PAYSAN.

Chut donc, Bastien !

BASTIEN.

Chut ! Et pourquoi ça ? Est-ce qu’il y a des mouchards ici ? Eh bien, que, s’il lui prenait l’idée de revenir, il serait le bienvenu, quoi !

JEAN LEROUX.

Je lui dirai, soyez tranquille. Allons, mes amis, merci.

LA VIEILLE.

Eh bien, vous vous en allez ?

JEAN LEROUX.

Que voulez-vous ! il faut se remettre en route... Allons, adieu, les enfants ! adieu, grand’mère !

On entend le tambour.

Qu’est-ce que c’est que cela ?

Paraît une avant-garde de Grenadiers.

Tiens, les grenadiers de la garde ! Je croyais qu’on leur avait changé leurs uniformes, à ces vieux braves.

BASTIEN.

Eh bien oui, ils leur avaient changé.

 

 

Scène II

 

LES MÊMES, LES GRENADIERS

 

LES GRENADIERS.

Bonjour, les amis, bonjour !

BASTIEN.

Regardez donc, ils ont la cocarde tricolore.

LORRAIN.

Eh bien, oui, nous avons la cocarde tricolore. Est-ce que Ce n’est pas la cocarde nationale, cré nom ? Oui, nous avons le drapeau tricolore. Est-ce que ce n’est pas le drapeau de l’empereur ?

BASTIEN.

De l’empereur !

LORRAIN.

Oui, et, comme nous sommes l’avant-garde de l’empereur, vive l’empereur !

JEAN LEROUX.

L’empereur ! l’empereur !

BASTIEN.

Mais il vient donc, l’empereur ?

LORRAIN.

Il nous suit... Tenez, voilà d’abord le tambour-major, qui me doit toujours ma demi-once de caporal, et puis les tambours, et puis les lanciers polonais, et puis l’empereur, et puis les vieux de la vieille, et puis tout le tremblement !

JEAN LEROUX.

Alors, mon ami, vous venez de l’île d’Elbe ?

LORRAIN.

Droit comme un boulet de canon.

JEAN LEROUX.

Connaissez-vous Catherine ?

LORRAIN.

Catherine la vivandière ? Catherine Michelin, veuve Jean Leroux ? Un peu que je la connais.

JEAN LEROUX.

Hein ?

LORRAIN.

Oh ! pour le bon motif. C’est la Jeanne d’Arc des vivandières.

JEAN LEROUX.

Où est-elle ?

LORRAIN.

À cent pas d’ici.

JEAN LEROUX.

Oh ! Catherine ! Catherine !

TOUS LES PAYSANS.

L’empereur ! l’empereur !

 

 

Scène III

 

LES MÊMES, L’EMPEREUR, ÉTAT-MAJOR, SOLDATS

 

L’EMPEREUR.

Oui, mes amis, l’empereur, l’empereur qui, sachant que vous le regrettez, vient avec une poignée de braves, parce qu’il compte sur vous. Vous êtes menacés des dîmes, des privilèges, des droits féodaux, de tous les abus dont nos succès vous avaient délivres. Eh bien, je viens vous enlever toutes ces craintes, moi, le soldat de fortune, moi, l’empereur du peuple.

LES PAYSANS.

C’est vrai ; sire, c’est vrai ; vous venez comme l’ange du bon Dieu pour nous sauver. Vive l’empereur !

VICTOR, reconnaissant Jean Leroux.

Jean Leroux ! Jean Leroux ! je te revois.

JEAN LEROUX.

Catherine !

L’EMPEREUR.

Qu’y a-t-il ?

LORRAIN.

Mon empereur, c’est Catherine qui a retrouvé son défunt.

L’EMPEREUR.

C’est bien, c’est bien, laisse-la parler.

VICTOR.

Ah ! sire, c’est lui, c’est Jean Leroux, il n’était pas mort, il n’était que prisonnier, il revient de Kiev, de Moscou, je ne sais pas d’où ! Oh ! je suis folle de joie !

L’EMPEREUR.

Et où allais-tu comme cela ?

JEAN LEROUX.

J’allais vous rejoindre, mon empereur ; je ne savais pas vivre sans vous, et un petit peu sans elle.

L’EMPEREUR.

Allons, messieurs, voilà du renfort. Un habit à ce brave homme-là, et qu’il reprenne son rang dans ma garde.

À un Officier ; il lui parie bas.

Vous entendez ?

L’OFFICIER.

Oui, sire.

LA VIEILLE.

Est-ce que mon empereur me ferait l’amitié de se rafraîchir ?

BASTIEN.

Eh bien, grand’mère ?

LA VIEILLE.

Eh bien, quoi ! si l’empereur a soif, il faut bien qu’il boive.

L’EMPEREUR.

Eh bien, oui, grand’mère, j’ai soif, donnez-moi à boire.

LA VIEILLE.

Là, vous voyez bien.

Elle prépare à boire.

L’OFFICIER, donnant un habit à Jean Leroux.

Tenez, mon ami.

JEAN LEROUX.

Merci. Oh ! mon brave uniforme, j’avais bien peur de ne jamais te revoir, va !

VICTOR.

Oh ! comme te voilà beau, Jean Leroux !

Lui montrant une croix qui est à l’habit.

Eh bien, qu’est-ce que c’est que cela ?

JEAN LEROUX.

Ah ! oui, qu’est-ce que c’est que ça ?

L’EMPEREUR.

Eh bien, il ne te va pas, l’habit ?

JEAN LEROUX.

Si fait, mon empereur ; mais c’est que...

L’EMPEREUR.

Quoi ?

JEAN LEROUX.

C’est que... Voyez donc... C’est le petit brimborion...

L’EMPEREUR.

Eh bien, est-ce qu’elle te gêne, cette croix ?

JEAN LEROUX.

Oh ! mon empereur, je donnerais ma vie...

L’EMPEREUR.

Alors, garde-la, mon ami.

LA VIEILLE, présentant à l’Empereur un verre sur une assiette.

Tenez, mon empereur.

L’EMPEREUR, buvant, puis lui rendant le verre.

Merci, grand’mère.

LA VIEILLE.

Personne ne boira plus dans ce verre-là, mon empereur, et il restera dans la famille jusqu’à la centième génération

L’EMPEREUR.

Bonnes gens, va !

UN AIDE DE CAMP, arrivant au galop.

Sire ! sire !

L’EMPEREUR.

Qu’y a-t-il ?

L’AIDE DE CAMP.

Une colonne de troupes venant de Vizille barre le chemin et s’oppose à notre passage.

L’EMPEREUR.

De quels régiments se compose-t-elle ?

L’AIDE DE CAMP.

Sire, du 5e de ligne.

L’EMPEREUR.

Le 5e de ligne ? C’est un vieil ami d’Italie. Allez voir cela, Cambronne, et dites-leur que c’est moi, moi, l’empereur.

CAMBRONNE.

Sire, je n’aurai pas cette peine, car les voilà !

L’EMPEREUR.

Et au pas de charge, encore.

TOUS.

Aux armes ! aux armes !

L’EMPEREUR.

À vos rangs ! C’est bien, désarmez les fusils et renversez les canons.

LES OFFICIERS.

Sire, sire !

L’EMPEREUR.

Laissez-moi faire, messieurs, cela me regarde. Soldats !

LE COMMANDANT DU 5e DE LIGNE.

Soldats, n’écoutez pas cet homme, qui nous apporte la guerre civile.

L’Empereur s’avance.

Soldats ! feu, feu !...

L’EMPEREUR, ouvrant son uniforme.

Soldats du 5e de ligne, s’il en est un seul parmi vous qui veuille tuer son général, son empereur, il le peut, me voilà !

TOUS LES SOLDATS, jetant leurs fusils.

Vive l’empereur ! vive l’empereur !

L’EMPEREUR.

Venez, mes enfants, venez ! Ah ! vous êtes de dignes, de nobles Français ; venez, venez... Des cocardes tricolores pour ces braves gens-là.

LES SOLDATS, enfonçant une caisse de tambour.

Eh ! nous en avions, sire.

L’EMPEREUR.

Allons, c’est bien. Soldats du 5e de ligne, je suis content de vous ; vous aussi, vous êtes mes enfants.

Il leur donne un drapeau tricolore.

UN VIEUX SOLDAT, tirant un aigle de son sac.

Voilà le coucou !... Eh bien, si vous êtes content de nous, si nous sommes vos enfants, laissez-nous faire votre avant-garde.

L’EMPEREUR.

Accordé !

TOUS.

Bravo ! bravo ! vive l’empereur !

L’EMPEREUR.

En marche, mes amis, en marche ! Adieu, grand’mère.

LA VIEILLE.

Adieu, mon empereur.

Aux Paysans.

Eh bien, vous ne lui dites pas adieu, vous autres ?

BASTIEN, aux Paysans.

Inutile, nous allons avec lui.

Les tambours battent, on se met en marche.

 

 

Treizième Tableau

 

La chambre du colonel Bertaud.

 

 

Scène première

 

BERTAUD, FRANCE

 

BERTAUD.

Tu as beau dire, ma chère France, il se passait, l’autre soir, quelque chose d’étrange ici. J’ai entendu du bruit, des menaces, quelque chose comme un cliquetis d’armes ; pourquoi m’as-tu quitté précipitamment pour me précéder au lieu de me conduire ? Comment se faisait-il que le général Michel, un de mes vieux amis, le colonel Gérard, mon compagnon d’armes, fussent ici, chez moi, sans que j’en eusse été prévenu ?

FRANCE.

Mais, mon père, Victor vous l’a dit : ils ne faisaient que passer, ils allaient s’embarquer à Toulon pour rejoindre l’armée d’Italie, où Victor espère les rejoindre un jour ou l’autre.

BERTAUD.

Mais, lui-même, Victor, où est-il ? Comment, depuis cette soirée-là, ne l’ai-je point revu ?

FRANCE.

Mon père, je vous l’ai dit, parce qu’il est allé lui-même à Paris, solliciter au ministère de la guerre sa mise en activité.

BERTAUD.

Écoute, France, on me trompe ici.

FRANCE.

Mon père !

BERTAUD.

Depuis huit jours, tu souffres ou tu crains.

FRANCE.

Moi ?

BERTAUD.

Toi... Ta voix n’est plus la même, ta main est froide et tremblante, tu tressailles tout à coup, comme quelqu’un qui, d’un moment à l’autre, s’attend à une mauvaise nouvelle. Voyons, France, dis-moi tout ; tiens, tiens, dans ce moment-ci, à ta respiration, je sens que tu es prête à pleurer.

FRANCE.

Mon père !...

À part.

Mon Dieu, mon Dieu ! que dire ? que faire ?

 

 

Scène II

 

BERTAUD, FRANCE, FORTUNÉ

 

FORTUNÉ.

Pardon, excuse, si je vous dérange, mon colonel, mais est M. Victor.

BERTAUD et FRANCE.

Victor !

FORTUNÉ.

Oui, il arrive de Paris, il a obtenu ce qu’il désirait, à ce qu’il a dit, et il voudrait vous dire adieu avant... avant que de partir.

BERTAUD.

Et où est-il ?

FORTUNÉ.

Il monte l’escalier... Venez, venez, monsieur Victor ! le colonel vous attend.

FRANCE, bas.

Fortuné...

FORTUNÉ, de même.

Condamné, mademoiselle, condamné ! seulement, il a eu la permission... Oh ! tenez, j’étouffe.

BERTAUD, les bras étendus du côté de la porte.

Victor ! Victor ! où es-tu donc ?

 

 

Scène III

 

BERTAUD, FRANCE, FORTUNÉ, VICTOR, escorté d’une douzaine de Soldats qui s’arrêtent dans l’antichambre

 

La porte reste ouverte de manière qu’on voit les Soldats tout le temps que dure la scène.

VICTOR, après avoir fait signe aux Soldats.

Me voilà, mon père, me voilà !

BERTAUD.

Oh ! que cela me fait de bien, de te retrouver, mon pauvre Victor ! de te sentir là près de moi, de te serrer dans mes bras !

VICTOR.

Mon père !

FRANCE, à part.

Oh ! oh ! mon Dieu !

FORTUNÉ, de même.

Sacré nom !

BERTAUD.

Tu n’as point idée des étranges pensées qui me passaient par l’esprit ; c’était une sombre et vague inquiétude que rien ne pouvait combattre. Ta sœur avait beau me dire que tu étais à Paris, que tu y étais allé pour solliciter de l’activité, il me semblait qu’une voix intérieure démentait cette voix consolatrice et me disait : « Ne l’écoute pas, ne l’écoute pas... Pour la première fois, elle ment. »

Se retournant vers France.

Excuse-moi, France ; j’aurais dû savoir que les anges ne mentent pas.

FRANCE.

Mon père !

BERTAUD.

Et tu disais donc, Victor ?

VICTOR.

Eh bien, je disais, mon père, que tous mes vœux sont exaucés. Vous vous étonniez quelquefois qu’à mon âge, ayant devant les yeux l’exemple de votre carrière militaire, si pure, si glorieuse, je demeurasse près de vous, oisif, inutile ; eh bien, mon père, il n’en sera pas ainsi désormais ; l’empereur m’appelle à lui, la grande armée est campée autour d’Alexandrie, et je vais l’y rejoindre.

BERTAUD.

Va, mon enfant ; c’est un beau pays que l’Italie ; à chaque pas, on marche sur un souvenir ; à chaque étape, on campe sur un champ de victoire... Et quand pars-tu ?

VICTOR.

J’ai ordre de ne pas m’arrêter, mon père ; aussi, le temps de vous serrer sur mon cœur, le temps de vous dire adieu, voilà tout ce qui m’est accordé.

BERTAUD.

Va, mon ami ! tu as de nobles et beaux exemples là-bas, et tu seras près d’un maître qui sait récompenser... Un jour, tu porteras sur ta poitrine une croix sur laquelle sont écrits deux mots sacrés : Honneur et Patrie ; qu’ils soient à toute heure, à tout instant le guide de tes pensées et de tes actions. Quant à être brave, je n’ai, je le sais heureusement, aucune recommandation à te faire sous ce rapport.

VICTOR.

Merci, mon père.

BERTAUD.

Attends !

VICTOR.

Quoi, mon père ?

BERTAUD.

Je veux te faire un cadeau.

VICTOR.

Votre épée !

BERTAUD.

Tu sais que c*est un cadeau que l’empereur m’a fait à la Moskova ; la lame de mon épée fut brisée par une balle, et il me donna celle-ci.

VICTOR.

Mon père, une pareille arme est trop précieuse pour quitter jamais celui à qui elle a été donnée ; c’est un héritage de famille qui doit rester ici, près de vous, sur un autel, s’il y avait un autel dans cette maison ; moi, cette arme peut m’être volée, peut m’être prise si je suis fait prisonnier.

BERTAUD.

Elle te rappellerait que tu ne dois pas te rendre.

VICTOR.

Eh bien, je me ferais tuer, oui, sans doute ; mais, moi mort, elle appartiendrait au premier venu qui me l’arracherait des mains ; non, mon père, non, gardez cette épée. Maintenant, voulez-vous permettre que je dise adieu à ma sœur ?

BERTAUD.

France, tu entends ?

FRANCE, dans les bras de Victor.

Oui, mon père, oui.

VICTOR, bas, à sa sœur.

Tiens, France, voici des lettres datées de différentes villes d’Italie ; tu les liras successivement à mon père, afin qu’il ignore le plus longtemps possible... Enfin une dernière lui annonce que je suis blessé, blessé mortellement. Il faut lui donner cette suprême joie de croire que son fils est mort sur le champ de bataille.

BERTAUD.

Eh bien, où es-tu donc ?

VICTOR.

Me voilà.

BERTAUD.

Que disais-tu à France ? Elle pleure.

VICTOR.

Je lui disais ce que je vais vous dire, à vous, mon père ; ce sont de terribles guerres que nos guerres, de sanglantes batailles que nos batailles ; peut-être cet adieu que je vous dis est-il un dernier adieu.

BERTAUD.

Eh bien, qu’est-ce que ces idées-là ?

VICTOR.

Oui, elles sont fausses, exagérées, je le sais ; mais faites comme si elles étaient vraies, mon père ; embrassez-moi comme si nous ne devions plus nous revoir, bénissez-moi comme si j’allais mourir.

BERTAUD.

Voilà de sombres présages, mon enfant, et, s’ils venaient à la veille d’une bataille, ils m’effraieraient ; mais, avec l’aide de Dieu, Victor, il n’en sera pas ainsi ; au contraire, je ne sais pourquoi je suis plein de joie et d’espérance, je te vois revenir capitaine, colonel, que sais-je, moi ! Viens, viens, mon enfant, viens que je t’embrasse, viens que je te bénisse !

VICTOR.

Mon père !

BERTAUD.

Eh bien qu’y a-t-il ?

FORTUNÉ.

Il y a, mon colonel, voyez ! il y a...

VICTOR.

Tais-toi, Fortuné !

FORTUNÉ.

« Tais-toi, Fortuné, tais-toi... » Eh bien, non, je ne veux pas me taire, moi ; je me révolte.

VICTOR.

Fortuné !

FRANCE.

Que va-t-il dire ?

FORTUNÉ.

Je vous dis, moi, que c’est fâcher Dieu que de tromper ainsi son père, et que de lui dire au revoir quand il faut lui dire adieu.

VICTOR.

Fortuné !

FORTUNÉ.

Je vous dis que c’est un sacrifice que vous allez faire, je vous dis que vous ne le ferez pas.

VICTOR.

Mon père ! mon père ! ne le croyez pas.

BERTAUD, écartant Victor de la main.

Viens, Fortune, viens, et parle, mon vieil ami ; je sais que tu n’as jamais menti ; j’écoule ; que dis-tu ?

FORTUNÉ.

Je dis que nous sommes de vieux soldats, mon colonel, et que nous savons ce que c’est que la douleur.

BERTAUD.

Oui ; eh bien ?

FORTUNÉ.

Je dis que vous êtes père, je dis que, si je l’étais, il me semble que je ne pardonnerais pas à ceux qui permettraient que je quittasse mon enfant sans savoir où il va ; il me semble que je maudirais ceux qui me feraient accroire que mon enfant vit quand mon enfant serait mort.

FRANCE et VICTOR.

Ah ! mon Dieu !

BERTAUD.

Fortuné ! Fortuné ! que dis-tu ! Explique-toi.

FORTUNÉ.

Oh ! l’explication est bien simple. L’empereur n’est plus sur le trône, l’empereur est prisonnier à l’île d’Elbe. M. Victor a conspiré contre l’empereur, il est condamné à mort, et il vient vous dire adieu, parce qu’on va le fusiller. Tenez, les soldats sont là.

VICTOR et FRANCE, éclatant en sanglots.

Oh !...

FORTUNÉ.

Ma foi, tant pis ! la vérité avant tout. C’est ma façon de penser.

BERTAUD.

Fortuné, ta main. Merci, mon ami ! mes enfants ! c’est bien mal, de m’avoir trompé ainsi.

VICTOR.

Mon père, n’en veuillez pas à ma sœur ; ma sœur est innocente, et l’idée vient de moi. C’est moi qui, redoutant votre désespoir, qui, sachant l’histoire de cette bague et du poison qu’elle renferme ; c’est moi qui, connaissant le serment que vous aviez fait à l’empereur ; c’est moi qui ai inventé et soutenu ce long mensonge, qu’il serait trop cruel à vous de me reprocher maintenant, maintenant que je vais mourir.

BERTAUD.

Oui, et que c’est moi qui te tue... Car, je me le rappelle, c’est moi qui ai dit au préfet... Victor, mon enfant, pardonne à ton père.

Il le prend dans ses bras.

Ah ! mon fils ! mon Victor !

FORTUNÉ.

Mon colonel !

BERTAUD.

Oui, tu as raison, oui, nous sommes des hommes, et non des enfants ou des femmes. Aux femmes et aux enfants les plaintes et les larmes ; à nous le courage, à nous la force. Viens, mon enfant ! c’est un instant à passer, c’est un pas à franchir. Tu le franchiras, n’est-ce pas, mon fils, la tête haute ?

VICTOR.

Oh ! oui, mon père.

BERTAUD.

D’ailleurs, c’est la mort, mais la mort d’un soldat. Suppose qu’on te dise : « Allez mourir sur la brèche d’une redoute. » Tu irais, n’est-ce pas ?

VICTOR.

Oh ! oui, mon père.

BERTAUD.

Tu irais sans broncher, sans sourciller, sans faiblir, et tu recevrais la mort la tête haute et l’œil fier ?

VICTOR.

Je la recevrai ainsi, soyez tranquille.

BERTAUD.

Voyons...

Il cherche le cœur de Victor.

VICTOR.

Tenez, là, mon père, vous voyez ; il bat comme d’habitude, et, s’il donne quelques pulsations de plus, il les donne, non pas à la crainte de mourir, mais à la douleur de vous quitter.

BERTAUD.

Bien, mon enfant, je suis content de toi.

Bas.

D’ailleurs, sois tranquille, nous ne nous quitterons pas pour longtemps.

VICTOR.

Mon père !

BERTAUD.

Silence !

Se tournant vers les Soldats.

Sergent !

LE SERGENT.

Me voilà, mon colonel.

BERTAUD.

Vous êtes un vieux soldat.

LE SERGENT.

Je date des Pyramides ; nous étions là ensemble, mon colonel.

BERTAUD.

Mon brave, ta main ?

LE SERGENT.

La voilà, mon colonel.

BERTAUD.

S’il demande à ne pas avoir les yeux bandés ?...

LE SERGENT.

Il ne les aura pas.

BERTAUD.

S’il demande à commander le feu ?...

LE SERGENT.

Il le commandera.

BERTAUD.

Et tu recommanderas bien à tes hommes de viser là.

Il montre le cœur.

C’est un enfant, vois-tu, il ne faut pas le faire souffrir.

LE SERGENT.

Soyez tranquille.

FORTUNÉ.

Mordieu ! est-ce que je me serais trompé ? Il me semble que j’ai des remords.

BERTAUD.

Victor...

VICTOR.

Mon père ?

BERTAUD.

Est-ce que tu as dit adieu à ta sœur ?

VICTOR.

Oui, mon père.

BERTAUD.

Eh bien, alors...

VICTOR.

Oui, on attend, et il ne faut pas que je fasse attendre. Adieu ! adieu, mon père !

BERTAUD, le rappelant.

Victor, encore un... le dernier... Va,

Il le pousse.

va, mon fils... va !...

FRANCE.

Ah ! mon père ! mon père !

Victor sort avec les Soldats.

 

 

Scène IV

 

BERTAUD, FRANCE, FORTUNÉ

 

BERTAUD.

Eh bien, quoi ? c’est un soldat qui va mourir, voilà tout. Et pour qui va-t-il mourir ? Pour l’empereur, c’est-à-dire pour le bienfaiteur de sa famille, pour celui à qui j’avais juré de mourir moi-même s’il était renversé du trône ; le père a manqué à son serment, le fils s’acquitte ; c’est bien.

FRANCE.

Mon père ! mon père !

BERTAUD.

Eh bien, oui, embrasse-moi, ma fille... D’ailleurs, ne me restes-tu pas, toi ? crois-tu que tous les pères soient encore aussi heureux que moi ? Oh ! je n’ai pas à me plaindre, Dieu merci : Victor pouvait être fils unique, et alors, je restais seul. Mais tu es là, France ; tu ne me quitteras pas, toi, si ce n’est pour aller rejoindre Emmanuel ; car je comprends, n’est-ce pas, Emmanuel est à l’île d’Elbe, exilé avec l’empereur ; et moi, égoïste, qui vous séparais, deux enfants qui s’aiment, deux cœurs qui battent à l’unisson. Dame, il faut me pardonner, mon enfant, moi, je ne savais pas...

FRANCE.

Oh ! mon père ! mon père !

BERTAUD.

Là, maintenant, je voudrais être seul quelques instants ; tu comprends, j’ai besoin de me remettre. Tant que je l’ai là, vois-tu, je pense trop à ton frère. Ta voix me rappelle la sienne ; laisse-moi seul un instant, et toi aussi. Fortuné.

FORTUNÉ.

Vous ne m’en voulez pas, colonel ?

BERTAUD.

Non ! oh ! non ! tu sentais que c’était un crime de me tromper, toi.

FRANCE.

Un crime !

BERTAUD.

Eh bien, puisque ce n’était pas toi qui me trompais, puisque c’était ton frère... Voyons, France, vas-tu me désobéir ?

FRANCE.

Oh !

BERTAUD.

Écoute, tu prieras pendant ce temps-là, et, dans dix minutes, oui, tu m’enverras Fortuné... Va, va, emmène France, Fortuné.

FORTUNÉ.

Venez, mademoiselle.

Arrivée à la porte, France s’arrête.

FRANCE, bas, à Fortuné.

Malheureux ! tu ne vois pas qu’il veut rester seul pour se tuer !

FORTUNÉ.

Oh ! alors, vous avez raison, mademoiselle ; ne le quittez pas, ne le quittez pas... Adieu, colonel ! nous nous en allons ; adieu !

Fortuné sort, mais France se jette de côté.

 

 

Scène V

 

BERTAUD, FRANCE, immobile et retenant son haleine

 

BERTAUD va à la porte et la ferme.

Ah ! me voilà seul enfin ! J’ai promis à Victor, pauvre martyr, que nous ne serions pas sépares pour longtemps. J’accomplirai deux serments en tenant celui-là. Mais, avant de tout quitter, avant de rejoindre l’enfant dont je cause la mort, quelques mots à cette autre enfant que je laisse orpheline... Un adieu à France.

FRANCE, à part.

Oh ! je le savais bien.

BERTAUD.

Un dernier... Il doit y avoir sur cette table un crayon.

Tirant la bague de son doigt.

Oh ! sainte relique de cette autre martyr que l’on condamne à vivre, que je suis heureux maintenant de ne pas t’avoir quittée !

Il baise la bague et la pose près de lui.

Écrivons.

Il prend un crayon et, à tâtons, écrit sur le papier.

« Adieu, France ! adieu, ma fille chérie ! pardonne à ton père de te quitter ; mais tu savais bien qu’il avait fait un serment, et que ce serment, rien ne l’empêcherait de l’accomplir lorsqu’il connaîtrait la vérité. Puisque tu n’as prolongé sa vie que par un pieux mensonge, écoute, France : Les derniers devoirs rendus à ton père, tu partiras avec Fortuné, tu iras rejoindre Emmanuel à l’île d’Elbe. Tu diras à l’empereur : « Sire, me voici ; mon frère a été fusillé pour vous, mon père s’est empoisonné pour vous ; touchez-moi de votre main puissante et souveraine, afin qu’ils voient là-haut que j’ai retrouvé en vous plus que je n’avais perdu en eux. » Adieu, France ! adieu, ma fille chérie, adieu ! »

Pendant ce temps, France s’est approchée doucement, a pris la bague, et a substitué à la bague le médaillon de sa mère que le colonel lui a donné ; le Colonel, après avoir écrit le mot Adieu ! cherche la bague de la main, ne la trouve pas, et à la place trouve le médaillon.

Le médaillon de France ! Comment a-t-elle oublié là ce médaillon ? Sans doute, c’est une permission du Seigneur pour que je me rappelle, au moment de mourir, cet autre ange que j’oubliais. Oui, oui, tout aveugle que je suis, je te vois là- haut. Tu me fais signe que tu m’attends ; me voilà ! me voilà !

Il cherche de nouveau.

Mais où est donc cette bague ? Je l’avais posée la cependant ; elle sera tombée ; et moi qui ai dit à Fortuné de revenir dans dix minutes ; heureusement, j’ai mes pistolets sur la cheminée.

FRANCE, à part.

Oh ! mon Dieu !

Elle regarde autour d’elle, aperçoit le crucifix pendu à la tête du lit, elle le détache et le substitue aux pistolets. Le Colonel s’approche à tâtons de la cheminée, et, à la place où étaient les pistolets, trouve le crucifix.

BERTAUD.

Qu’est-ce que cela ? Un crucifix ! Mon Dieu ! vous m’êtes témoin que je meurs sans avoir jamais douté de vous, quoique, à cette heure, mon Dieu ! vous me mettiez à une rude épreuve.

Il baise le crucifix et le repose sur la cheminée.

Mais où sont donc mes pistolets ? Fortuné les aura changés de place. Je les ai touchés ce matin encore cependant. N’importe ! il me reste mon épée, cette épée que je voulais donner à Victor, et qu’il refusait ; elle lui était bien inutile en effet, tandis qu’à moi, à moi, elle va me servir.

Il s’avance vers son épée ; mais, là, France, ne trouvant rien à mettre à la place, se met elle-même devant la muraille, de sorte qu’elle se trouve dans les bras de son père au moment où son père étend les bras pour prendre son épée.

France !

FRANCE.

Mon père, mon père, pitié pour votre fille !

BERTAUD.

Oh ! oh ! mon Dieu ! ayez pitié de moi !

On entend des cris dans la rue. Tumulte, rumeurs.

Entends-tu, entends-tu ? C’est lui, lui qu’on va fusiller ! Oh ! Victor ! oh ! mon enfant ! mon enfant !

FORTUNÉ, en dehors.

Colonel ! colonel ! Ouvrez ! ouvrez !

 

 

Scène VI

 

BERTAUD, FRANCE, FORTUNÉ

 

FRANCE.

Qu’y a-t-il ?

FORTUNÉ.

Joie ! miracle ! bonheur ! L’empereur débarque, l’empereur à Vizille, l’empereur !

BERTAUD.

L’empereur débarque, dis-tu ? Tu es fou !

FORTUNÉ.

Écoutez !

VOIX, dans la rue.

L’empereur ! l’empereur ! Vive l’empereur !

BERTAUD.

Mon Dieu ! mon Dieu ! s’il arrivait à temps !... Conduisez-moi au-devant de lui.

FRANCE.

Mon frère ! mon frère !...

À Fortuné.

Ah ! tu le disais bien : joie et miracle !... Venez, mou père, venez !

BERTAUD.

L’empereur ! l’empereur ! Ah ! viens, France ! viens, Fortuné !

Ils sortent enlacés.

 

 

Quatorzième Tableau

 

La porte de Vizille, à Grenoble. La ville illuminée dans le lointain.

 

 

Scène première

 

L’OFFICIER, qui a commandé le feu à Lamure, SOLDATS, PEUPLE.

 

Les Soldats silencieux sous les armes, le Peuple bruyant.

LE PEUPLE.

L’empereur ! l’empereur ! l’empereur qui vient ! l’empereur qui arrive !

UN HOMME.

Ou avait envoyé le 5e de ligue contre lui, et il est passé avec lui.

L’OFFICIER.

Eh bien, oui, c’est l’empereur ; mais, soyez tranquille, il n’entrera pas à Grenoble comme à Vizille ; Grenoble est une ville fortifiée, Grenoble a de bonnes murailles, des portes solides, une garnison fidèle.

LE PEUPLE.

L’empereur ! ouvrez les portes à l’empereur ! les clefs des portes ! les clefs ! les clefs !

L’OFFICIER.

Les clefs des portes ? Tenez.

Il les jette au fond d’un puits.

Allez les chercher où elles sont, maintenant.

Rumeurs, murmures.

Soldats, faites votre devoir !

Les Soldats chassent le Peuple.

 

 

Scène II

 

L’OFFICIER, UN SERGENT, VICTOR et L’ESCORTE qui l’accompagne

 

LE SERGENT.

Pardon, pardon, camarades, on est de service, et de triste service même. Laissez passer.

Il passe arec l’Escorte et va à l’Officier.

Mon officier !

L’OFFICIER.

Qu’y a-t-il ?

LE SERGENT.

C’est le jeune homme qui a conspiré pour l’empereur, vous savez, le fils du colonel Bertaud... Faut-il le fusiller toujours ?

L’OFFICIER.

Il est condamné ?

LE SERGENT.

Oui.

L’OFFICIER.

L’heure de l’exécution est-elle arrivée ?

LE SERGENT.

Oui.

L’OFFICIER.

Avez-vous reçu contre-ordre ?

LE SERGENT.

Non.

L’OFFICIER.

Eh bien, que justice se fasse.

LE SERGENT.

C’est que, comme l’autre approche, et sera probablement ici ce soir...

L’OFFICIER.

Raison de plus, monsieur ; un grand exemple aura été donné !

LE SERGENT.

Alors, ouvrez les portes.

L’OFFICIER.

Les portes sont fermées, et je suis là pour empêcher qu’elles ne s’ouvrent.

LE SERGENT.

Je ne puis cependant pas le fusiller ici.

L’OFFICIER.

Vous avez les fossés de la ville ; qu’on ouvre la poterne.

LE SERGENT.

C’est l’ordre ?

L’OFFICIER.

C’est l’ordre, allez.

LE SERGENT.

Allons, monsieur Victor, il faut me suivre.

VICTOR.

Mais il me semble que je ne m’y refuse pas ?

LE SERGENT, descendant par la poterne.

Par ici, venez.

Rumeurs parmi le Peuple.

VICTOR.

Mes amis, je ne regrette pas la vie, puisque je meurs pour l’empereur. Vive l’empereur !...

Ils disparaissent. Les rumeurs du Peuple redoublent.

UN HOMME DU PEUPLE.

Est-ce qu’on va le fusiller tout de même, pauvre jeune homme, quand l’empereur arrive ?

UNE VOIX.

Entendez-vous le tambour ? entendez-vous ?

On entend, en effet, le tambour dans le lointain.

 

 

Scène III

 

LES MÊMES, BERTAUD, FRANCE, FORTUNÉ

 

BERTAUD, entrant, conduit par France et par Fortuné.

Mes amis, mes amis, vous ne l’avez pas vu ?

L’HOMME DU PEUPLE.

Ah ! c’est le colonel Bertaud, c’est le père... Pauvre père !

BERTAUD.

Mon fils, mon Victor !... On m’a dit qu’on l’avait conduit par ici. Vous le sauverez, n’est-ce pas, mes amis ? vous ne le laisserez pas fusiller ? Il a conspiré pour l’empereur ; mais est-ce que c’est un crime, cela ? Si je n’avais pas été aveugle, j’aurais conspiré avec lui. Qu’on me fusille donc avec lui ! qu’on me fusille !

FRANCE.

Mon père !

BERTAUD.

Fortuné, où est-il ? Mais demande donc où il est, informe-toi donc, toi qui n’es pas aveugle !

L’HOMME DU PEUPLE, à Fortuné.

Tenez, tenez, par là, on l’a emmené par là, par la poterne.

Fortuné descend par la poterne. Une détonation se fait entendre ; il reparaît, pâle et chancelant.

BERTAUD.

Victor ! Victor !

Il tombe à genoux.

FRANCE.

Mon père ! mon frère !... Au secours ! au secours !

 

 

Scène IV

 

LES MÊMES, VICTOR, s’élançant hors de la poterne, sans habit et sans gilet

 

VICTOR.

Vive l’empereur !

BERTAUD.

La voix de Victor ! la voix de mon enfant !

FRANCE.

Mon frère !

BERTAUD.

Victor ? Victor vivant ?... Impossible !... C’est bien lui, cependant... Laisse-moi te loucher... Mais cette détonation ?...

VICTOR.

Ces braves gens, voyant arriver l’empereur, ont tiré en l’air, au lieu de tirer sur moi.

BERTAUD.

Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! quelle grâce ! quel miracle ! quelle joie !

VICTOR, mettant la main du Sergent dans celle de son père.

Notre sauveur, mon père, notre sauveur.

FORTUNÉ, à la poterne.

Par ici, sapeurs, par ici !... Brisez, enfoncez les portes !

Les Sapeurs du 5e enfoncent la porte ; l’Empereur paraît.

 

 

Scène V

 

LES MÊMES, L’EMPEREUR, L’ÉTAT-MAJOR, LA GARDE, LORRAIN, CATHERINE, JEAN LEROUX, etc.

 

TOUS.

Vive l’empereur !

L’EMPEREUR.

Merci, mes enfants, merci !

BERTAUD.

La voix de l’empereur !

VICTOR et FRANCE.

Oui, mon père, lui, c’est lui !

L’EMPEREUR, entrant, à cheval.

Français, c’est à vous seuls et aux braves de l’armée que je me glorifierai toujours de devoir ma couronne et ma puissance.

TOUS.

Vive l’empereur !

BERTAUD, à genoux.

Sire ! sire !

L’EMPEREUR, descendant de cheval.

Ah ! c’est toi, mon vieux Bertaud ! Dans mes bras, dans mes bras !

BERTAUD.

Mon fils !... mon empereur !... Ah ! je puis mourir maintenant.

LE MAIRE, à la tête du Corps municipal.

Sire, le logement de Votre Majesté est préparé à l’hôtel de ville.

L’EMPEREUR.

Merci, messieurs... Je descends chez mon ami, le colonel Bertaud. Nous avons un mariage à y faire, n’est-ce pas, Emmanuel ?

EMMANUEL et FRANCE.

Sire !

L’EMPEREUR.

Soldats ! demain, au point du jour, nous marchons sur Paris.

Acclamations, fanfares, cris de « Vive l’Empereur ! »

 

 

POST-SCRIPTUM

 

Quelques critiques qui ont rendu compte de la Barrière de Clichy sans l’avoir vue, ou qui l’ont vue sans l’écouter, prétendent que la pièce est faite « au point de vue de l’Élysée. »

Je nie avoir jamais fait une pièce politique à un autre point de vue que les idées républicaines.

Richard Darlington, les Girondins, Catilina, voilà pour le passé.

La Barrière de Clichy, voilà pour le présent.

Si Bonaparte eût eu dans le cœur les pensées que je lui mets dans la bouche, Dieu en eût fait, par ses victoires, l’instrument actif de notre liberté, au lieu d’en faire, par sa chute, l’instrument passif de notre émancipation.

Maintenant, peut-être demandera-t-on pourquoi j’ai mis dans la bouche de Napoléon des pensées de liberté qu’il n’avait pas dans le cœur.

À cela je répondrai que le théâtre n’est pas un cours d’histoire, mais une tribune par laquelle le poète répand et propage ses propre idées ; – que mes idées, à moi, idées que je crois bonnes selon l’égalité démocratique comme je l’entends, acquièrent une nouvelle puissance dans la bouche de l’homme dont le peuple a fait un demi-dieu ; – et qu’à tout prendre, puisqu’on à mis Napoléon sur un piédestal, mieux vaut que le peuple croie qu’il y a été mis comme l’agent de la liberté en Europe, plutôt que comme la représentation du despotisme en France.

Je me promets d’écrire quelque jour une histoire de Napoléon, et j’espère être un des premiers à mesurer d’un œil philosophique ce géant à qui Dieu avait fait une tête de bronze et un pied d’argile.

 

Alex. DUMAS. 

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