La Paix chez soi (Georges COURTELINE)

Comédie en un acte.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre Antoine, le 25 novembre 1903.

 

Personnages

 

TRIELLE, 36 ans

VALENTINE, sa femme, 25 ans

 

Le cabinet d’un homme de lettres. Une porte au fond, une autre à droite. À gauche, en pan coupé, une fenêtre praticable. Tableaux, estampes, etc. Face au souffleur, une table chargée de papiers. Au premier plan, adossé au mur de gauche, un de ces pupitres hauts sur pieds en usage chez les écrivains qui ont coutume de travailler debout.

 

 

Scène première

 

TRIELLE, seul, debout devant son pupitre et comptant du bout de sa plume le nombre des lignes qu’il vient de pondre

 

274, 276, 278, 280 et 285. – Encore trente lignes sensationnelles, dont une vingtaine d’alinéas, une décoction de points suspensifs et une coupure à effet pour finir ; si, avec cela, le lecteur ne se déclare pas satisfait, il pourra s’aller coucher. Quel métier !

Il trempe sa plume dans l’encre, se dispose à écrire, soupire, s’étire, bâille longuement.

Ça t’ennuie, hein ?... Allons, vieux, du courage. Prends ton huile de foie de morue !

Il se décide et se met à la besogne, se dictant à lui-même à haute voix.

« Cependant, bien que l’antique horloge de Saint-Séverin eût depuis longtemps, dans le silence de la nuit, sonné, les trois coups de trois heures... »

S’interrompant.

Les trois coups de trois heures !... Quel métier !

Il ricane, hausse les épaules, puis poursuit :

« ...le vieillard continuait sa lente allée et venue. Un manteau de couleur foncée l’enveloppait des pieds à la tête, et des larmes échappées de ses yeux roulaient sur sa barbe de neige. »

S’interrompant.

C’est vertigineux d’ânerie...

Il poursuit.

« Ô honte ! murmurait-il, ô cruel attentat dont mon honneur, après vingt ans, garde encore la brûlure ardente ! »

S’interrompant.

...et troublant d’imbécillité.

Il poursuit.

« Quoi, je porterai éternellement le fardeau de mon humiliation ! Quoi, jusqu’aux portes du tombeau, je sentirai le sang de ma blessure couler lentement, goutte à goutte ! »

S’interrompant.

Ce petit ouvrage est tellement bête que rien ne l’égale en bêtise, sauf le lecteur qui s’en délecte.

Il poursuit.

« La neige s’était mise à tomber... »

Coups violents frappés dans la porte de droite.

Bon ! ma femme, à présent.

Il dépose sa plume. Nouvelle grêle de coups dans la porte.

Eh ! une minute, que diable !

Il va à la porte qu’il ouvre.

 

 

Scène II

 

TRIELLE, VALENTINE

 

VALENTINE.

Eh bien, en voilà du mystère ! Tu fais donc de la fausse monnaie ?

TRIELLE.

Du tout. J’avais poussé le verrou, étant pressé par ma copie et craignant qu’on me dérange. Entre.

VALENTINE, entrant.

Ferme vite la porte, que l’inspiration ne se sauve pas.

TRIELLE.

Tu as toujours quelque chose d’aimable à me servir.

VALENTINE.

Eh ! on n’a pas idée, aussi, de se donner de l’importance au point de se mettre sous clé comme une bijouterie de luxe. Tu te prends au sérieux, ma parole.

TRIELLE.

Tu es bête.

VALENTINE.

En tout cas, je n’ai pas le ridicule de me confondre avec Lord Byron. Toc !

Clignement d’œil.

TRIELLE.

Ne sois donc pas méchante par système, Valentine. Où es-tu allée pêcher que je me confonde avec Lord Byron ? Je t’explique que mon travail...

Au mot de travail, Valentine part d’un bruyant éclat de rire.

Tu es mal venue à me le jeter au nez. Si tu crois que je le fais pour mon plaisir, tu te trompes.

VALENTINE.

Et si tu crois le faire pour le plaisir des autres, tu te trompes encore bien davantage.

TRIELLE.

Quel singulier agrément peux-tu prendre à ne me dire que des choses blessantes ou ayant l’intention de l’être ?... Bah ! nous verrons bien, de nous deux, celui qui rira le dernier.

Valentine, étonnée, le regarde.

Patience, mon petit loup, patience !

VALENTINE.

Quoi ?

TRIELLE.

Patience ! te dis-je ; l’heure est proche.

VALENTINE.

Sais-tu ce que tu me rappelles ?

TRIELLE.

Un daim.

VALENTINE.

C’est prodigieux ! Tu as le don de la divination.

TRIELLE.

N’est-ce pas ? Voilà comment nous sommes dans le feuilleton à trois sous la ligne. Mais peut-être ferions-nous bien de ne pas pousser plus avant dans le domaine du marivaudage, et d’aborder les choses sérieuses. Tu as à me parler ?

VALENTINE.

C’est probable. À moins que je ne sois venue exprès pour jouir de ta compagnie et recueillir comme une manne bienfaisante les paroles tombées de tes lèvres.

TRIELLE.

Je n’oserais l’espérer. Et alors, tu désires ?

VALENTINE.

De l’argent.

TRIELLE.

Tu n’en as donc plus ?

VALENTINE.

Belle question ! Non, je n’en ai plus. Nous sommes le 1er octobre.

TRIELLE.

C’est ma foi vrai.

VALENTINE.

Je n’en ai plus !... Je n’en ai plus !... Je serais bien aise, si j’en avais encore, de savoir où je l’aurais pris. Supposes-tu que je me lève la nuit pour te voler ?

TRIELLE.

Qui te parle de voler, bon Dieu, et quelle nouvelle querelle viens-tu me chercher là ? Je ne suppose rien du tout. Je te donne, le premier de chaque mois, l’argent nécessaire au ménage ; pendant que le mois court, l’argent file, et la bourse est à sec quand le mois est à bout, c’est aussi simple que cela.

VALENTINE.

Puisqu’il en est ainsi, paye-moi ce qui me revient et conserve tes belles phrases pour les mettre dans tes romans. Ils en ont plus besoin que moi. Toc !

Clignement d’œil.

TRIELLE.

Patience !

VALENTINE.

Tu dis ?

TRIELLE.

L’heure est proche !... plus proche, même, que je ne le pensais.

VALENTINE.

Sais-tu ce que tu me fais ?

TRIELLE.

Je te fais suer.

VALENTINE.

C’est décidément très curieux ! Tu devrais t’établir liseur d’âmes.

TRIELLE.

J’y songerai sur mes vieux jours. En attendant, nous allons régler nos petits comptes.

Il va à sa table et en fait jouer le tiroir d’où il extrait des billets de banque.

Nous disons ?

VALENTINE.

Huit cents ; tu le sais bien.

TRIELLE.

Huit cents.

Feuilletant les billets.

Un, deux, trois...

VALENTINE.

Il y a le terme.

TRIELLE.

Je le paierai à part... Quatre, cinq, six... Je vais te donner le reste en monnaie.

VALENTINE.

Si tu veux.

TRIELLE.

Ça te sera plus commode.

Tirant de son gousset un peu d’or et d’argent qu’il aligne au bord de la table.

Et cinquante, six cent cinquante. Voilà l’affaire.

VALENTINE, surprise.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

TRIELLE.

Ton argent.

VALENTINE.

Quel argent ?

TRIELLE.

L’argent pour le mois.

VALENTINE.

Il n’y a pas le compte.

TRIELLE.

Comment, pas le compte ?

VALENTINE.

Non.

TRIELLE.

Si.

VALENTINE.

Non. Est-ce que tu deviens imbécile ? De huit cents francs ôtez six cent cinquante ?

TRIELLE.

Reste cent cinquante francs.

VALENTINE.

Eh bien ?

TRIELLE.

Eh bien quoi ?

VALENTINE.

Donne-les-moi.

TRIELLE.

Ah, non.

VALENTINE.

Pourquoi donc ?

TRIELLE.

Parce que tu me les dois.

VALENTINE.

Moi ?

TRIELLE.

Oui, toi.

VALENTINE.

Qu’est-ce que tu me chantes ? Tu ne m’as pas prêté d’argent. D’ailleurs, je n’ai pas l’habitude de te carotter des avances. Je suis bonne ménagère, peut-être ; j’ai de l’économie et de l’ordre, et tu as eu le temps de t’en apercevoir depuis cinq ans que nous sommes mariés.

TRIELLE.

Tu t’écartes de la question. Il ne s’agit pas de tes rares vertus, mais bien de tes imperfections, lesquelles, hélas, sont sans nombre. Tu te moques de moi. Et tes cent cinquante francs d’amende ?

VALENTINE.

Décidément je parle à un fou. Quels cent cinquante francs d’amende ?

TRIELLE.

Les cent cinquante francs d’amende que j’ai eu le regret de t’infliger en punition de tes écarts de langage, impertinences diverses, rébellions en tout genre, et cætera, et cætera.

Mutisme ahuri de Valentine.

Tu ne comprends pas ?

VALENTINE.

Pas une syllabe.

TRIELLE.

Je vais te lire le détail ; ça t’ouvrira les idées.

Il tire de sa poche un petit calepin qu’il ouvre, et il en commence la lecture.

Septembre. Du 1er : Pour avoir tranché une question sans en connaître le premier mot, puis, convaincue de son erreur, s’y être cramponnée de parti pris avec une insigne mauvaise foi, afin d’avoir raison quand même et d’exaspérer le sieur Trielle, homme modéré, patient et doux...

...3 fr. 95

VALENTINE.

Hein ? Qui ? Quoi ? Qu’est-ce ?

TRIELLE.

Du 2 : Pour avoir, le sieur Trielle ayant exprimé le désir de dîner un quart d’heure plus tôt, fait servir un quart d’heure plus tard et répondu audit Trielle qui se plaignait sans acrimonie : « Si tu n’es pas content, va-t’en dîner ailleurs. »...

...6 fr. 70

VALENTINE.

Ah çà...

TRIELLE.

Du 3 : Pour avoir traité le sieur Trielle de crasseux et de sale grigou parce qu’il se refusait à acheter, comme inutile et coûteuse, une lanterne à verres de couleur en imitation de fer forgé...

...2 fr. 50

Du 4 : Pour avoir dit au sieur Trielle qui regrettait l’absence d’abatis dans le bouillon : « Tu répètes toujours la même chose », – ce qui n’était que trop vrai !...

...1 fr. 45

Du 5 : Pour lui avoir dit : « Te rappelles-tu la fois où je t’ai pardonné d’être rentré à sept heures du matin ? »...

...71 francs.

VALENTINE, suffoquée.

Combien ?

TRIELLE.

71 francs.

VALENTINE.

C’est pour rien.

TRIELLE.

Quand on a pardonné aux gens, on ne doit pas être tout le temps à le leur corner aux oreilles. Et, du reste, pardonné quoi ? Je t’ai expliqué cent fois que j’avais manqué le dernier train.

VALENTINE.

Et mon œil ? Je ne te crois pas.

TRIELLE.

Crois ce qu’il te plaira de croire ; mais si tu dois me poursuivre de ta miséricorde, me larder de ta grandeur d’âme et me persécuter, jusqu’à ce que mort s’ensuive, du souvenir de tes bienfaits, tu peux les garder pour toi : je leur préfère tes rancunes. Tant qu’à faire que d’être ta victime, j’aime autant ne pas t’en avoir d’obligation. Toc !

Clignement d’œil.

Je continue :

Du 6 : pour avoir été surprise en train de démantibuler la lanterne de l’antichambre, ceci dans le but de forcer le sieur Trielle à en acheter une autre, à verres de couleur, en imitation de fer forgé...

...4 fr. 90

Du 7 : ...

VALENTINE.

Ça va durer longtemps ?

TRIELLE.

Quoi ? Le système des amendes ? Tant que tu ne seras pas revenue à un plus juste sentiment des égards auxquels j’ai droit et que j’exige désormais.

VALENTINE.

Des égards !

TRIELLE.

Oui.

VALENTINE.

C’est à mourir de rire.

TRIELLE.

Bien entendu. Voilà cinq ans que je m’ingénie à excuser ton injustice et que je me crée des devoirs tout exprès pour avoir le souci de les remplir. Aujourd’hui, je pousse la prétention jusqu’à supposer que, peut-être, un jour, une fois par hasard, tu as pu t’en apercevoir et en avoir été touchée : c’est donc moi qui suis dans mon tort. Eh bien ! ma fille, j’y suis, j’y reste. J’en ai par-dessus les épaules et tu commences à m’embêter.

VALENTINE.

Nous ne sommes pas dans une écurie. Je n’ai pas l’habitude qu’on me parle sur ce ton-là.

TRIELLE.

Tu n’auras que la peine de la prendre.

VALENTINE.

C’est ce que nous verrons.

TRIELLE.

C’est tout vu.

VALENTINE.

Mon cher...

TRIELLE.

Tu veux entrer dans des explications ? Entrons ; ça nous promènera. Voilà, je te le répète, cinq années que ma bonne volonté crédite ta mauvaise grâce, et qu’obstiné à dépister ton cœur, – ton cœur qui est là, car il y est ! – je pardonne chaque jour à la veille, dans l’espérance, toujours déçue, du lendemain. Les premiers temps de notre mariage, je tentai de la persuasion, et t’exaltant comme il convenait les avantages de la concorde, la joie des unions introublées, je te tins des discours dictés par la douceur et par la mansuétude mêmes... Peines perdues. Une fois que j’avais en vain, une heure, procédé par le raisonnement, la patience m’échappa. Je me levai, je te pris par le fond de tes jupes, puis, t’ayant étroitement logée sous mon bras gauche, de ma dextre agitée du geste familier aux lavandières à l’ouvrage, je t’administrai...

VALENTINE.

Voilà une belle action d’éclat ! Je te conseille de triompher ! Brute ! Lâche ! Goujat !

TRIELLE.

J’userai de ta permission et triompherai selon mon droit. Car cet acte d’autorité, que je n’accomplis pas en pure perte, t’inspira de saines réflexions. Oh ! Il n’eût tenu qu’à moi d’en entretenir les fruits à l’aide de nouvelles fessées appliquées avec à-propos, mais une première épreuve dont je sortais bouleversé, malade de tristesse et de dégoût, m’enleva toute idée d’en tenter une seconde, en m’édifiant sur mon peu d’aptitude à jouer les Père-Fouettard. Je ne suis, en effet, ni un lâche, ni un goujat, ni une brute, ainsi qu’il te plaît à dire. Je suis tout simplement, mon Dieu ! un pauvre diable d’homme de lettres...

VALENTINE.

...sans aucune espèce de talent...

TRIELLE.

...sans aucune espèce de talent, mais qui aimerait bien, cependant, trouver dans son petit intérieur une paix qui, peut-être, à la longue, lui permettrait d’en acquérir. C’est alors que j’imaginai, passé à un autre genre d’exercice, de me venger sur le mobilier.

VALENTINE, ironique.

C’était malin.

TRIELLE.

Très malin même, puisque le jour où d’un coup de tabouret je fis voler en éclats le miroir de l’armoire à glace, tu restas muette d’ahurissement, de quoi j’éprouvai une joie telle qu’en moins de six semaines j’immolai sans regret, à mon ardente soif de silence, deux chaises, le pot à eau, le casier à musique, la lampe, la pendule, la soupière, le buste de ton oncle Arsène (orgueil de notre humble salon), et divers autres objets de première nécessité. Le fâcheux est, ô Valentine, qu’il n’en soit pas du mobilier comme du phénix qui renaît de ses cendres. La perspective d’avoir à en acheter d’autre me gâta vite l’âpre jouissance que je goûtais à casser les meubles ; une fois encore je dus chercher autre chose. Seulement quoi ? M’en aller ? Peut-être. Mais où aller ? Car tout est là pour un homme dont les goûts bourgeois répugnent au concubinage comme à la triste vie d’hôtel. Je commençais à désespérer quand le ciel me suggéra l’idée de te faire désormais, purement et simplement, payer de ta poche tes fautes ; solution heureuse, j’ose le croire, définitive en tout cas, et à laquelle je m’arrête. De cette heure donc, tu peux en toute tranquillité, forte du serment que je te fais de ne me plus mettre en colère sous quelque prétexte que ce soit, donner libre cours aux élans de ton infernal caractère. Quoi que tu dises, quoi que tu fasses, tu n’auras de moi ni une chiquenaude, ni le moindre rappel à l’ordre : je mettrai cela sur la note, simplement. Tu paieras à la fin du mois. Hurle, braille, rugis, vocifère, fais du scandale tout ton soûl, trouble tant que tu voudras le repos des voisins ; tu n’as à t’occuper de rien : tu paieras à la fin du mois. Plus de querelles, j’en ai assez. Plus de pugilats, j’en suis las. Énergiquement déterminé à avoir la paix chez moi et ne l’ayant pu obtenir ni par les bons procédés, ni par les moyens extrêmes, je prends le parti de l’acheter avec tes propres deniers, chose qui ne fut point arrivée si tu me l’avais donnée pour rien. J’ai dit. Je ne te retiens plus. Bonjour. Tu peux t’en retourner à tes occupations. Je suis au désespoir de te quitter si vite, mais le devoir m’appelle, l’heure me presse et mon journal n’attend pas.

VALENTINE.

Quand tu auras assez causé, tu le diras.

TRIELLE.

J’ai assez causé.

VALENTINE.

C’est heureux. Mes cent cinquante francs.

TRIELLE.

Pas un sou.

VALENTINE.

Tu ne veux pas me les donner ?

TRIELLE.

Non.

VALENTINE.

C’est une idée fixe ?

TRIELLE.

Oui.

VALENTINE.

La maison est lourde.

TRIELLE.

Je le sais.

VALENTINE.

Nous avons des charges.

TRIELLE.

Je ne dis pas.

VALENTINE.

Je te préviens qu’avec 650 francs, il me sera impossible d’y faire face.

TRIELLE.

Tu leur tourneras le dos.

VALENTINE.

À ton aise. Nous en serons quittes pour vivre de pain et d’eau claire.

TRIELLE.

Jamais de la vie. N’en crois rien. Tu t’arrangeras comme tu pourras, mais si je ne trouve pas à mes repas la nourriture saine et copieuse que réclame mon bon appétit, indice de ma conscience calme, j’irai manger au café, – à tes frais, bien entendu. Il serait rigolo que je sois mis au pain sec chaque fois que tu auras été insupportable, ou que tu te seras fait pincer démantibulant une lanterne pour m’en faire acheter une autre en imitation de fer forgé.

VALENTINE.

C’est ton dernier mot ?

TRIELLE.

Le dernier.

VALENTINE.

Bien.

Étendant le bras vers la croisée.

Tu vas me donner mon argent ou je vais me jeter par la fenêtre.

TRIELLE.

Par la fenêtre ?

VALENTINE.

Par la fenêtre.

TRIELLE, tranquillement, va à la fenêtre qu’il ouvre.

Saute !

Un temps.

Allons, saute !

Valentine demeure immobile, attachant sur Trielle des yeux chargés de haine. Enfin.

VALENTINE.

Tu serais trop content, assassin !

Trielle referme la fenêtre et redescend en scène.

VALENTINE, le poursuivant.

Assassin ! Assassin ! Assassin !

TRIELLE, à sa table, courbé sur son calepin.

Octobre. Du 1er : pour avoir menacé le sieur Trielle de se suicider sous ses yeux, tentant ainsi d’exploiter la tendresse de cet excellent mari...

...4 fr. 95

VALENTINE.

Lâche ! Lâche ! Lâche !

TRIELLE.

Pour ne l’avoir pas fait...

...10 sous

VALENTINE.

Oh ! je le sais, va, ce que tu cherches !... Je le sais, où tu veux en venir ! Tu soupires après mon trépas !

TRIELLE.

Trépas !

Écrivant.

Soixante-quinze centimes... pour s’être servie, au cours de la conversation, de locutions empruntées au lexique de Népomucène Lemercier.

VALENTINE.

Voilà trop longtemps que je souffre sans me plaindre, j’en ai assez ! Je retourne dans ma famille.

Elle sort en coup de vent.

 

 

Scène III

 

TRIELLE, seul

 

Comme si rien ne s’était passé, il est revenu à son pupitre. Là.

TRIELLE, se dictant à lui-même.

« Mais le vieillard, tout à sa pensée, semblait ne pas s’en être aperçu. Soudain, élevant vers le ciel un regard de hautain défi : Eh bien, cria-t-il, sois maudit, Dieu d’inclémence, Dieu d’injustice ! Toi qui n’as pas écouté mes prières, demeure à jamais abhorré ! Je jette ton nom en pâture à l’exécration des générations à venir. » Et allez donc, turlurette !

S’épongeant le front.

Quel métier !

Il poursuit.

« Comme il achevait ces épouvantables blasphèmes... »

S’interrompant.

Et le terrassier se plaint de son sort !

Il poursuit.

« ... un bruit de pas troubla le silence de la rue. »

S’interrompant.

Et le mineur élève des revendications !

Il poursuit.

« De blême qu’il était, le vieillard devint livide. »

S’interrompant.

Et le cocher se met en grève !

Il poursuit.

« Si c’était lui, murmura-t-il. Oh ! connaître enfin cet ennemi ! le tenir haletant sous mon genou ! arracher à son épouvante un aveu dans un dernier râle ! À ce moment, un étranger déboucha de la rue de la Harpe. Le vieillard bondit comme un tigre, mais aussitôt une étrange défaillance s’empara de tout son être. Ses jambes fléchirent sous le poids de son corps, et poussant un cri terrible, il s’évanouit ! » J’ai dit : trente lignes sensationnelles. Sensationnelles ; je suis tranquille. Reste à savoir si elles sont trente. Comptons.

Il additionne du bout de sa plume.

Réapparition de Valentine vêtue d’un manteau de voyage et tenant une valise à la main.

 

 

Scène IV

 

VALENTINE, TRIELLE

 

Valentine traverse la scène et gagne la porte du fond.

VALENTINE.

Eh bien, adieu.

TRIELLE.

Ah ! c’est toi, tu t’en vas. Eh bien, adieu.

VALENTINE.

Tu n’as rien à me dire ?

TRIELLE.

Non. Pourquoi ?

VALENTINE.

Je ne sais pas. Je pensais que, peut-être...

TRIELLE.

Tu te trompais.

VALENTINE.

Je te fais mes excuses.

TRIELLE.

Il n’y a pas de quoi.

VALENTINE.

En somme on peut se quitter faute de pouvoir s’entendre, et conserver pourtant de l’estime l’un pour l’autre.

TRIELLE.

C’est évident.

VALENTINE.

N’est-ce pas ?

TRIELLE.

Sans doute.

VALENTINE.

Alors, c’est bien entendu ?

TRIELLE.

Quoi ?

VALENTINE.

Tu n’as rien à me dire ?

TRIELLE.

Rien du tout.

VALENTINE.

Eh bien, adieu.

TRIELLE.

Eh bien, adieu.

Trielle se remet à la besogne.

VALENTINE.

C’est égal, ou m’aurait rudement étonnée, si on était venu me dire hier que tu me flanquerais à la porte aujourd’hui.

TRIELLE.

Je ne te flanque pas à la porte.

VALENTINE.

C’est le chat. Qu’est-ce que tu fais alors ?

TRIELLE.

Je ne te retiens pas. C’est tout.

VALENTINE.

Mais...

TRIELLE.

Tu veux t’en aller, va-t’en. Tu ne penses pas que je vais te garder de force, m’imposer à ton aversion et te fixer au mur comme un gros papillon, avec un clou dans l’estomac.

Un temps.

VALENTINE.

...Et comme ça... ça ne te fait rien ?

TRIELLE.

Qu’est-ce qui ne me fait rien ?

VALENTINE.

Que je m’en aille.

TRIELLE.

Ça ne te regarde pas. De quoi te mêles-tu ?

VALENTINE.

Il me semble pourtant qu’après cinq ans de ménage, tu pourrais, sans te compromettre, me quitter sur une bonne parole.

TRIELLE.

Je te souhaite de te bien porter et de trouver, là où tu vas, le bonheur que je n’ai pu réussir à te procurer sous mon toit. Je t’ai un peu battue, je t’en demande pardon, bien que les coups que je te donnai m’aient été certainement plus douloureux qu’à toi et qu’au fond je sois excusable de m’être conduit en dément les jours où tu m’as rendu fou. Ceci dit et le procès jugé de cette page d’histoire ancienne, je vis en paix avec moi-même. J’ai la conscience d’avoir été un tendre et fidèle mari. Patient à ton exigence, résigné à ta dureté, esclave aux petits soins de tes moindres caprices et travaillant dix heures par jour à écrire des romans ineptes mais qui me valaient la joie de te pouvoir donner un chez toi où tu avais chaud et des robes qui te faisaient belle, j’ai tout fait pour te rendre heureuse. Tu ne t’en es pas aperçue, n’en aie pas de remords, c’est dans l’ordre. La femme ne voit jamais ce que l’on fait pour elle, elle ne voit que ce qu’on ne fait pas.

VALENTINE.

En tout cas, tu pourrais m’embrasser.

TRIELLE.

Si tu veux.

Il va à elle, l’embrasse froidement, redescend ensuite à l’avant-scène.

VALENTINE, dans un mouvement de sortie.

Eh bien, adieu.

TRIELLE.

Eh bien, adieu.

Valentine, lentement, passe la porte, mais à peine a-t-elle disparu, qu’elle rentre, dépose sa valise, et revenant à son mari.

VALENTINE.

Donne-les moi, mes cent cinquante francs.

TRIELLE, avec douceur.

Non.

VALENTINE.

Je t’en prie !

TRIELLE.

Je ne peux pas, je t’assure.

VALENTINE.

Pourquoi ?

TRIELLE.

Parce que j’ai eu la faiblesse de te pardonner trop de fois et que tu me l’as fait payer trop cher. Car avec vous, encore, il n’y a pas de milieu : si vous ne passez pas par nos mains, c’est nous qui passons par les vôtres. Alors flûte !...

Valentine veut parler.

N’insiste donc pas, je te dis que tu perds ton temps. Et puis, que fais-tu là ? Tu ne t’en vas plus ? À cause ? Je croyais que tu souffrais trop. Allons va, ma petite fille, sauve-toi. Retourne auprès de tes parents. Cela vaudra mieux pour nous deux.

VALENTINE.

Je t’en supplie, je t’en conjure, donne-moi mes cent cinquante francs ! Si tu ne me les donne pas, je vais devenir folle !

TRIELLE.

Pour ce que ça te changera...

VALENTINE.

Écoute.

TRIELLE, un peu agacé, un peu amusé aussi.

Oh !

VALENTINE, se cramponnant à lui.

Laisse-moi donc parler. Pour les cent cinquante francs...

TRIELLE.

Encore les cent cinquante francs !

VALENTINE.

...Tu me les retiendras un autre jour... le mois prochain... quand tu voudras, mais pas aujourd’hui, mon Dieu ! pas aujourd’hui !... Aujourd’hui, vois-tu, je les veux !... il me les faut !... j’en ai besoin !

TRIELLE, étonné de la façon dont le mot a été prononcé.

À ce point là ?... Regarde-moi un petit peu, Valentine. Tu as fait une bêtise ?

Mutisme éloquent de Valentine.

Naturellement. Laquelle ?

VALENTINE.

Tu ne crieras pas trop fort ?

TRIELLE.

Je tâcherai. Va toujours.

VALENTINE.

Eh bien, j’ai un effet à payer aujourd’hui.

TRIELLE.

Tu as souscrit un effet ?

VALENTINE.

Oui.

TRIELLE.

Cela ne m’étonne pas de toi. Ce qui me surprend, c’est que tu aies trouvé à le passer. La loi refusant à la femme le droit de signer des billets sans l’autorisation de l’époux, le tien est nul et sans valeur.

VALENTINE.

Pardon.

TRIELLE.

Comment pardon ?

VALENTINE.

Sans doute.

Très simplement.

J’ai imité ta signature pour faire croire qu’il était de toi.

TRIELLE, abasourdi.

Et tu viens me dire cela avec ton air tranquille ?... Mais c’est un faux !

VALENTINE.

Qu’est-ce que ça fait ?

À cette réponse inattendue, faite d’ailleurs sur le ton de la plus absolue bonne foi, Trielle demeure sans un mot. Il contemple longuement la jeune femme, comme frappé d’admiration.

TRIELLE.

Allez donc répondre à cela !

Il complète sa pensée, d’un large geste d’impuissance. Puis. 

De combien le billet ?

VALENTINE.

Cent cinquante.

TRIELLE.

Mazette ! Tu n’y vas pas avec le dos de la cuillère.

Un temps.

Une acquisition, peut-être ?

VALENTINE.

Une acquisition, en effet.

TRIELLE.

Indispensable ?

VALENTINE.

Si on veut.

TRIELLE.

Nécessaire, au moins ?

VALENTINE.

Cela dépend.

TRIELLE.

Enfin, utile ?

VALENTINE.

Oui et non.

TRIELLE, effleuré d’une idée.

Une lanterne à verres de couleur ?

VALENTINE, baissant le nez.

En imitation de fer forgé.

TRIELLE.

Elle y est arrivée ! Ça y est !... Sais-tu que des gamins reçoivent des calottes qui les ont méritées moins que toi ? A-t-on idée d’un tel appétit de lanterne !...

Il garde le ton de la dispute, mais la conviction n’y est plus. Au fond, on sent qu’il perd pied devant cet excès d’enfantillage.

Enfin !... Et où l’as-tu fourrée, cette œuvre d’art ? Va me la chercher, que je la contemple !... que j’en grise mes yeux extasiés !

Mais Valentine ne bouge pas.

Allons ! Cours ! Vole ! Bondis ! – Non ?

Valentine en effet, de la tête, a eu un non embarrassé.

Tu ne veux pas ?

Même jeu de Valentine.

Tiens, tiens, tiens... Regarde-moi encore.

Avec une grande douceur.

Tu l’as cassée ?

VALENTINE.

En l’apportant.

Et comme Trielle fixe sur elle un regard empli d’une immense allégresse.

Ce n’est pas ma faute, à moi, si c’était de la camelote. Elle avait un œil ! mais un œil !... Tout le monde y aurait été pris. Alors, qu’est-ce que tu veux, je me suis laissé tenter... C’est donc de là que j’ai proposé au marchand, comme si j’étais venue de ta part, de nous faire crédit jusqu’à la fin du mois, moyennant un petit écrit. Alors, le marchand a dit oui. Alors, je lui ai remis l’écrit... que j’avais préparé d’avance. Alors il m’a remis la lanterne enveloppée dans un grand papier ; et une fois à la maison, quand j’ai défait le papier pour avoir la lanterne, le machin m’est resté dans une main, le chose dans l’autre. Voilà comment c’est arrivé.

Tout ce récit a été dit d’une voix larmoyante, de petite pauvre, secouée de sanglots mal contenus. Trielle l’a écoutée gravement, se gardant bien d’interrompre ; la tête agitée, par moments, de ces hochements approbatifs qui se moquent avec l’air d’apprécier. Mais Valentine ayant achevé.

TRIELLE, la parodiant.

Le machin t’est resté dans une main, le chose dans l’autre !...

Changeant de ton. 

Tiens, tu es trop bête, tu me désarmes ! Les voilà tes cent cinquante francs. Et puis imite-la encore, ma signature ; tu verras un peu si, ce coup-là, je ne te fais pas mettre en prison. Tu n’as pas honte !

VALENTINE.

Merci, Édouard.

TRIELLE, faussement indigné.

Faussaire !... Canaille !... Mouche ton nez !

VALENTINE.

Et les autres ?

TRIELLE.

Quels autres ?

VALENTINE.

Les autres cent cinquante francs.

TRIELLE.

Ah çà, par exemple, c’est le comble ! Il faut encore... ?

VALENTINE.

Dame ! Ce n’est que juste. Ceux-là, c’est pour payer ton billet.

TRIELLE, l’œil au ciel.

Mon billet ! – Allons file ! Que je ne te revoie plus, que je n’entende plus parler de toi !

VALENTINE.

Alors, tu ?...

TRIELLE.

Quand la Banque passera, je verrai ce que j’ai à faire.

Du coup, délivrée à la fois de la crainte d’une diminution et de la terreur du gendarme, Valentine se sent touchée. Elle va à Trielle, le fixe longuement dans les yeux. Puis, d’une voix où se trahit la profonde surprise d’une personne qui fait tout à coup une découverte inattendue.

VALENTINE.

C’est pourtant vrai que tu es un bon mari.

TRIELLE.

Il est fâcheux que tu t’en aperçoives le jour, seulement, où je réussis à te faire peur.

Elle ne répond que d’un petit mouvement de corps, tendre et câlin ; un remords qui se fait caresse. Elle se glisse dans son bras dont ensuite, de force, elle se ceinture la taille, et elle demeure nichée, honteuse, le front reposé à l’épaule du jeune homme qui l’a laissé faire sans rien dire.

TRIELLE, mélancoliquement.

Οια κεφαλη, dit le renard d’Ésope, και εγκεφαλον ουκ εκει[1].

VALENTINE.

Qu’est-ce que tu dis ?

TRIELLE.

Rien. C’est du grec.

VALENTINE, vaguement flattée.

Comme tu es gentil quand tu veux !

Elle sort lentement, son argent à la main. Trielle la suit du regard. Que de puérilité, mon Dieu !... Que d’inconscience !... Que de faiblesse !... Elle disparaît enfin. Trielle reste seul. Alors, il hausse les épaules, et, d’une voix qu’on entend à peine, il murmure, le cœur plein de pitié, cette simple exclamation.

TRIELLE.

Misère !...

Cependant le travail le réclame. De nouveau il revient à son pupitre, où achevant de contrôler l’importance de son feuilleton.

317, 319, 320. Le compte y est.

Il dit, trempe sa plume dans l’encre, puis se dictant à lui-même.

« La suite au prochain numéro. »

 

[1] Prononcer : oïa képhalè cail egkèphalone ouk ékeille. Belle tête, mais de cervelle, point !

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