La Conversion d'Alceste (Georges COURTELINE)

Comédie en un acte et en vers.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français, le 15 janvier 1905.

 

Personnages

 

ALCESTE

PHILINTE

ORONTE

MONSIEUR LOYAL

CÉLIMÈNE

 

La pièce se passe chez Alceste, six mois environ après le Misanthrope de Molière. Les personnages, Alceste, Philinte, Oronte et Célimène portent les mêmes costumes que dans le Misanthrope. Seul, Alceste a changé la couleur de ses rubans.

 

 

Scène première

 

ALCESTE, PHILINTE

 

ALCESTE.

Philinte, je vous sais bon gré de vos avis ;

Je les ai médités longuement, puis suivis,

Et, cet aveu peut-être a lieu de vous surprendre,

Je conviens que la vie est à qui sait la prendre.

Oui, c’est mal rendre hommage à la divinité

Que fixer sur son œuvre un œil trop irrité.

Au pardon qui sourit la sagesse commence ;

Il n’est pas d’équité sans un peu de clémence ;

Tel se casse les reins en tombant dans l’excès,

Qui fait du monde entier l’objet d’un seul procès.

Aussi, sans m’aveugler aux défauts qu’on lui treuve,

Je prétends désormais, d’une vision neuve,

Envisager ses torts, – mieux, ses petits travers, –

Et sortir de la peau de l’homme aux rubans verts.

Assez et trop longtemps ma folle turbulence,

Aux ailes des moulins butant ses fers de lance,

Vint faire la culbute en l’herbe des fossés,

Le nez en marmelade et les jupons troussés.

Ce n’est pas tout d’ailleurs. Ma loyauté robuste

En ses emportements ne fut pas toujours juste.

J’en garde le remords et suis mal satisfait

D’avoir gourmé des gens qui ne m’avaient rien fait.

C’est ainsi que jadis, j’en conviens et sans honte,

J’eus tort, Philinte, tort, grand tort avec Oronte.

Il est irréprochable à ce que j’en connais !

Il malmène la Muse et fait mal les sonnets,

Soit ! Mais me force-t-il à les signer ? En somme,

S’il est mauvais poète, il est fort honnête homme.

Donc, quel besoin pour moi, quelle nécessité,

De lui cracher son fait avec brutalité ?

La révolte est choquante où le dédain s’impose,

Et c’est le fait d’un fou que s’emporter sans cause.

PHILINTE.

J’ai peine à retrouver l’Alceste d’autrefois

Dans celui qui pourtant me parle par sa voix.

Un cœur pacifié qu’on n’y soupçonnait guère

Bat-il sous le harnois du vieil homme de guerre,

Ou votre esprit chagrin veut-il plus simplement

Se donner ma surprise en divertissement ?

Qu’un langage aussi neuf me causerait de joie

Si...

ALCESTE.

Ma sincérité paye en bonne monnoie,

Philinte, et c’est l’excès de mon seul repentir

Que vous trahit ma bouche inhabile à mentir.

Oui, mon esprit baigné de nouvelle lumière

Se rouvre, grâce à vous, à sa candeur première,

Je renais au bonheur d’être indulgent et bon,

Et le calme en mon cœur rentre avec le pardon.

Plus d’une fois pourtant, bafouée, outragée,

Votre prudence, ami, fut mal encouragée ;

De vos sages conseils je méconnus le prix...

Je m’excuse humblement de n’avoir pas compris.

J’étais aveugle et sourd, et c’est là ma défense.

PHILINTE.

Alceste, un mot de plus me serait une offense,

Brisons sur ce sujet.

ALCESTE.

Qui fut dur pour autrui

Doit à sa probité de l’être aussi pour lui.

Ma conscience et moi ferions meilleur ménage

Si je n’avais joué d’un si sot personnage

Et si j’eusse rossé le pauvre genre humain

De moins de coups baillés au hasard de la main.

À mes yeux dessillés, chaque jour se révèle

De quelque ancienne erreur quelque marque nouvelle.

En un second procès je m’étais engagé ;

Eh bien, depuis hier, le procès est jugé,

Et je dois confesser que, contre mon attente,

Ma cause a...

PHILINTE.

Triomphé ?

ALCESTE.

De manière éclatante !

PHILINTE.

Fort bien !

ALCESTE.

Ainsi riposte avec grandeur la Loi,

Naguère, injustement prise au collet par moi.

Et Célimène, encor !... Doux, et tendre, et jeune être !

Que je restai longtemps malpropre à la connaître,

Et que l’égarement de mes transports jaloux

Fut dur à ses vingt ans traqués comme des loups !

De longs jours, de longs mois, marquant d’effronterie

L’innocent enjouement de son espièglerie,

Hargneux à sa jeunesse, aveugle à sa pudeur,

De mon lâche soupçon j’insultai sa candeur !

Avouez qu’elle eût pu, de quelques représailles

Avec quelque raisons gâter nos épousailles !

Il n’en fut rien, pourtant. Depuis que sur nos mains

L’amour serra les nœuds du plus doux des hymens,

Célimène, à mes vœux, souple et conciliante,

Reflet, à s’y tromper, des grâces d’Éliante,

Égayant ma maison, rassurant mon honneur,

En toute occasion fait paraître un grand cœur.

Oui, Philinte, au butor qui l’avait mal jugée,

Elle sourit, pardonne, et pense être vengée ;

De sa seule vertu triomphant noblement,

Et laissant aux remords le soin du châtiment !

Soupirant.
Qu’il m’est cruel !

PHILINTE.

Allons ! la vie est ainsi faite

Que chacun tranche un peu de son petit prophète,

Bloqué comme en les murs d’une étroite prison

Dans le besoin d’avoir seul et toujours raison.

Dieu l’ordonne et le veut ; que sa loi s’accomplisse !

Mais doit-on pour cela se couvrir d’un cilice

Et porter comme un deuil le tort d’avoir bronché

Où tant de fois déjà d’autres ont trébuché ?

Morbleu, non ! Le scrupule où votre humeur se bute

Ne vaut pas, croyez-moi, l’honneur qu’on le discute.

Condamnez donc vos torts d’un esprit plus rassis,

Et pour d’autres objets réservez vos soucis.

L’erreur où l’on vous vit, de l’humaine nature

Est l’antique, commune et banale aventure.

Des leçons de la vie éternel apprenti,

Le juste n’est jamais qu’un pécheur converti !

Alceste le regarde longuement, sans rien dire.

Vous ne répondez point ?

ALCESTE.

Que répondre ? J’écoute.

Lui tendant les deux mains.

Et rends grâces au ciel qui vous mit sur ma route.

La porte s’ouvre. Flipotte paraît.

 

 

 Scène II

 

ALCESTE, PHILINTE, ORONTE

 

PHILINTE.

Que veut Flipotte ?

FLIPOTTE.

Oronte est là.

ALCESTE.

Comment ?

ORONTE, entrant.

Il est

À Philinte.

Votre humble serviteur.

À Alceste.

Et votre plat valet.

Ne prenez pas à mal la façon dont j’en use,

Ma bonne intention me doit servir d’excuse.

Touchez là, s’il-vous-plaît. Je vous vois, Dieu merci,

Bien portant.

ALCESTE.

Il est vrai.

ORONTE.

Je m’en loue !... Enforci.

ALCESTE.

Peut-être.

ORONTE.

Engraissé.

ALCESTE.

Mais...

ORONTE.

J’admire en vous...

ALCESTE.

De grâce !

ORONTE.

...Ce soupçon d’embonpoint qui n’exclut point la grâce.

ALCESTE.
Monsieur...

ORONTE.

Ce regard vif...

ALCESTE.

Laissons là...

ORONTE.

Ce teint frais...

ALCESTE.

Oh !

ORONTE.

...Et l’air de jeunesse épandu sur vos traits !

ALCESTE.

Vous me flattez.

ORONTE.

Touchez encor là, je vous prie.

Flatter ?... Moi ?... Serviteur à la flagornerie.

Je dis ce que je pense et paye argent comptant.

ALCESTE.

C’est fort bien.

ORONTE.

Devant Dieu...

ALCESTE.

Permettez...

ORONTE.

...qui m’entend.

ALCESTE.

J’en conviens.

ORONTE.

...me voit...

ALCESTE.

Oui.

ORONTE.

...lit dans mon cœur...

ALCESTE.

Sans doute.

ORONTE.

Comme en un livre...

Alceste essaie de placer un mot.

...ouvert...

ALCESTE.

Bien entendu.

ORONTE.

...m’écoute

Donc, me juge...

ALCESTE.

Il est vrai.

ORONTE.

...je n’ai jamais menti !

Or, vous avez bon pied...

ALCESTE.

Monsieur...

ORONTE.

...bon appétit...[1]

ALCESTE.

Je reconnais...

ORONTE.

...bon œil...

ALCESTE.

Souffrez que...

ORONTE.

...bon visage !

Mon cœur, de tout ceci, tire un heureux présage.

Oui, j’exulte de joie à vous voir bien portant.

J’y prends plaisir.

ALCESTE.

Tant mieux.

ORONTE.

Vous m’en voyez content !

ALCESTE.

Bien obligé.

ORONTE.

Charmé !

ALCESTE.

Merci.

ORONTE.

...ravi !... tout aise !

ALCESTE, bas à Philinte.

Philinte, au nom du ciel, obtenez qu’il se taise.

ORONTE, qui suit son idée.

Enchanté !

PHILINTE.

Voulons-nous nous asseoir ?

ORONTE.

Grand merci.

Les trois hommes s’assoient. À Alceste.

Or çà...

Brusquement, à Philinte.

Mais je vous trouve à souhait, vous aussi.    

PHILINTE.

Moi ?

ORONTE.

Gros, gras, le teint frais, l’œil vif !

ALCESTE, bas.

Il recommence !

Au poids de l’or, Philinte, achetez son silence !

ORONTE.

Vous ne me croyez pas ?... Je veux bien, si je mens,

Que la foudre...

PHILINTE.

Il suffit. Laissez les compliments,

Et veuillez, sur le but où tend votre visite...

ORONTE.

Je m’explique.

ALCESTE et PHILINTE, satisfaits.

Ah !

ORONTE.

Messieurs, l’orgueil, ce parasite,

Fils du sot amour-propre et de la vanité,

Conseille mal les gens dont il est écouté ;

Car le fiel, son cousin, la haine, sa cousine,

Compliquent de poisons les venins qu’il cuisine.

Alceste et Philinte échangent un coup d’œil désespéré.

Ennemi des vains mots, des discours superflus,

Des exordes lassants qui n’en finissent plus,

Et des péroraisons que leur pédanterie

Allonge de Paris jusqu’à La Queue-en-Brie,

Je viens à vous tout franc, et je vous dis :

Lui tendant la main.

Voilà !
Pour la troisième fois, s’il vous plaît, touchez là.

Touchez !

PHILINTE, à part.

Touchant !

ALCESTE.

Touchons ! Je touche ! Sans rancune ?

ORONTE, très franc.

Sans arrière-pensée et sans aigreur aucune !

ALCESTE.

Vrai ?... Les griefs d’hier ?... L’histoire du sonnet ?...

Et les sévérités prises sous mon bonnet ?...

Et ma mauvaise foi de parti pris butée

À la sotte chanson que je vous ai chantée ?...

ORONTE, l’interrompant.

Point ! Elle est excellente et j’en ai beaucoup ri.

L’âme simple du peuple y parle au roi Henri !

Ah ! « Reprenez Paris ! » Ah ! « J’aime mieux ma mie ! »

Quant au sonnet, c’était une simple infamie,

Dont les tercets fâcheux et l’absurde huitain

Fleuraient à quinze pas leur petit Trissotin.

Ma verve, qui vous doit de s’être corrigée,

Reste donc, croyez-le, votre bien obligée.

Je fais d’ailleurs de vous un cas tel que j’entends

Vous en donner ici des gages éclatants.

Alceste veut parler, mais déjà Oronte a tiré un papier de sa poche.

Ce deuxième sonnet, par le fond, par la forme,

À votre poétique est de tous points conforme,

Et vos justes conseils dont j’ai su profiter

M’en ont dicté les vers faits pour vous contenter.

Comme il a trait aux yeux d’une mienne parente

Qui voulut bien pour moi se montrer tolérante,

J’ai cru de mon devoir d’y semer à foison

L’hyperbole, l’image et la comparaison.

Il annonce.

Sonnet sur les beaux yeux d’une jeune cousine.

Il lit.

« Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutôt des dieux,

« Ayant dessus les rois la puissance absolue.

« Des dieux ?... Des cieux, plutôt, par leur couleur de nue

« Et leur mouvement prompt comme celui des cieux. »

PHILINTE.

Ah ! très bien !

ALCESTE, à part.

Serviteur au français de cuisine.

Haut.

L’agréable quatrain !

PHILINTE.

J’en reste transporté !

ORONTE.

Je confesse qu’il plaît par sa simplicité.

Il reprend.

« Des cieux ?... Non !... Deux soleils nous offusquant la vue

« De leur rayons brillants clairement radieux !...

« Soleils ?... Non !... mais éclairs de puissance inconnue,

« Des foudres de l’amour, signes présagieux... »

ALCESTE.

Plaît-il ?...

PHILINTE.

Présagieux ?...

ALCESTE.

Ah ! permettez, de grâce,

Que pour « présagieux », monsieur, on vous embrasse !

ORONTE, poursuivant.

« Car, s’ils étaient des dieux, feraient-ils tant de mal ?

« Si des cieux ? Ils auraient leur mouvement égal !

« Des soleils ?... Ne se peut ! Le soleil est unique.

 

« Des éclairs alors ?... Non !... Car ces yeux sont trop clairs !

« Toutefois je les nomme, afin que tout s’explique :

« Des yeux, des dieux, des cieux, des soleils, des éclairs ! »[2]

PHILINTE.

C’est grand comme la mer.

ALCESTE, à part.

Et bête comme une oie.

Mais de ce malheureux pourquoi gâter la joie ?...

Qu’il soit grotesque en paix !

ORONTE.

Eh bien, sur mon sonnet ?

ALCESTE.

Franchement, il est bon à mettre au cabinet

De lecture.[3]

ORONTE, ivre d’orgueil.

Non ?

ALCESTE.

Si !

ORONTE.

Cela vous plaît à dire.

Humblement.
Sans doute, il a charmé tous ceux qui l’ont pu lire,

Mais...

ALCESTE.

Je suis du parti de tous ceux qui l’ont lu,

Et le ciel m’est témoin que le sonnet m’a plu.

PHILINTE.

La langue en est hardie, et franche, et décidée !

ALCESTE.

L’idée avec bonheur y succède à l’idée.

PHILINTE.

Il est plein d’un aimable et tendre sentiment.

ALCESTE.

J’en aime fort la fin... et le commencement.

PHILINTE.

Puis, la rime au bon sens s’adapte et s’associe.

ALCESTE.

C’est une qualité qu’il faut qu’on apprécie.

PHILINTE.

Il est, assurément, meilleur que le premier.

ALCESTE.

Par l’agrément surtout, de son ton familier.

PHILINTE, à Alceste.

C’est sagement juger ! Je veux payer un gage

Su la même raison ne tient un tel langage !

ALCESTE, à Philinte.

Je prête les deux mains au discours que voici,

Et c’est fort bien à vous de lui parler ainsi.

ORONTE.

Le plaisir de briller, propre aux gens du vulgaire,

Présente des douceurs qui ne me tentent guère ;

Mais quoi ! l’auteur toujours aime à voir imprimés

Et livrés au grand jour les vers qu’il a rimés.

Vous estimez les miens ?

ALCESTE.

De façon singulière !

ORONTE.

Le soin vous revient donc de les mettre en lumière !

ALCESTE.

En lumière ?

ORONTE.

Oui.

ALCESTE.

Comment ?

ORONTE.

Si j’en crois les on-dit,

Au Mercure Galant vous avez du crédit.

ALCESTE.

Moi ?

ORONTE.

Vous.

ALCESTE.

Aucun !

ORONTE.

Si !

ALCESTE.

Non !

ORONTE.

Visé, qui le rédige,

Prétend pourtant...

ALCESTE.

Aucun !

ORONTE.

Si vous...

ALCESTE.

Aucun, vous dis-je.

ORONTE.

Si vous vouliez...

ALCESTE.

Aucun !

ORONTE.

Monsieur, deux ou trois mots

Lancés avec chaleur et glissés à propos,

Et voici qu’aussitôt ma jeune renommée

Voit s’ouvrir devant elle une porte fermée ;

Le Mercure Galant, dont je vous dois l’accès,

S’offre comme un tremplin à mes premiers essais.

Et la gloire...

ALCESTE.

Monsieur, trêve à tant d’insistance.

Mon intervention n’est pas de circonstance,

Au Mercure Galant je suis fort peu prisé,

Et d’absurdes on-dit vous ont mal avisé.

Veuillez donc m’épargner d’inutiles harangues.

Un temps.

ORONTE.

Peste ! je vous vois apte à parler plusieurs langues ;

Vous êtes habile homme et pratiquez fort bien

L’art de risquer des mots qui n’engagent à rien.

ALCESTE.

Moi !

ORONTE.

Votre bonne grâce étonne par son zèle,

Mais c’est perdre le temps que d’attendre après elle,

Et sur votre assistance on peut toujours compter...

À la condition de n’en point profiter.

Mouvement d’Alceste.

Ces manières d’agir, tout à fait mal reçues

Des gens qui n’aiment pas les cœurs à deux issues,

Ne sont point de mon goût, je vous le dis tout net.

Voilà qui nous renseigne. Et quant à mon sonnet,

– Dût mon opinion ne pas être la vôtre –

Il est mauvais ou bon, mais étant l’un ou l’autre,

Pourquoi le renier si vous l’avez goûté ?

Pourquoi, s’il vous déplaît, l’avez-vous tant vanté ?

ALCESTE, qui commence à s’énerver.

Rodrigue, dans le Cid, dit : « Ôte-moi d’un doute... »

Voilà bien d’une attaque où je ne comprends goutte !

ORONTE.

Monsieur...

ALCESTE.

Monsieur...

ORONTE.

Monsieur, il faut prendre parti :

Ou vous mentez...

ALCESTE, bondissant.

Je mens !

ORONTE.

...Ou vous avez menti.

PHILINTE, s’interposant.

Oronte !

ALCESTE.

Ah ! mais, pardon !... Ceci n’est plus de mise...

PHILINTE.

Alceste !

ALCESTE.

Vous passez la limite permise !

J’ai menti !

PHILINTE, à Alceste.

Calmez-vous.

ORONTE.

Je...

PHILINTE, à Oronte.

Calmez-vous aussi.

ALCESTE, exaspéré.

Je vais vous mettre hors, des deux mains que voici !

PHILINTE.

Oh !

ALCESTE.

Quoi ! le plat rimeur d’un stupide poème...

ORONTE.

Si stupide soit-il, il l’est moins que vous-même.

PHILINTE.

Eh ! là !

ORONTE.

Dois-je souffrir que cet âne bâté...

ALCESTE.

Parbleu ! mon cas est neuf et vaut d’être conté.

On me lit un premier sonnet ; je le condamne.

Le poète entre en rage et je suis traité d’âne.

Il m’en lit un second ; j’y donne mon bravo.

L’auteur entre en fureur : je suis âne à nouveau !

Donc âne si je blâme, âne encor si j’encense !

Je voudrais pourtant bien qu’on me donnât licence

De trouver qu’un sonnet est bon ou ne l’est pas,

Sans être ânifié dans chacun des deux cas !

ORONTE.

Mes vers sont bons au point que, si je ne me leurre,

Vous les avez trouvés merveilleux, tout à l’heure.

ALCESTE.

J’eus tort ! Ils sont d’un bête à couper par morceaux !

ORONTE.

Jetez donc à deux mains des perles aux pourceaux !

ALCESTE.

Peste soit des grimauds et des vers imbéciles !

ORONTE.

L’injure porte en soi des armes trop faciles.

Je vous laisse le pas...

ALCESTE.

J’allais vous en presser.

ORONTE.

...Tout en gardant pour moi ma façon de penser.

Il suffit. Je m’entends. Bonjour. Mes courtoisies

Tirent la révérence aux basses jalousies.

Il salue.

Mangez ! Buvez ! Dormez ! Et puissent mes lauriers

Ne pas être pour vous de trop durs oreillers.

Il sort.

 

 

Scène III

 

ALCESTE, PHILINTE

 

ALCESTE.

Voilà, je vous l’avoue, une brute plaisante !

Donc, il ne suffit pas que, lâche complaisante,

Mon ardeur à bien faire, en sa servilité,

Ait imposé silence à ma sincérité ?

Qu’un quart d’heure durant, souffrant mort et martyre,

Je me sois jusqu’au sang mordu pour ne pas rire,

Piétinant de sang-froid – et le sachant très bien –

Ma pauvre bonne foi qui n’y comprenait rien ?

Il faut encore que j’aide à tuer son libraire,

Ce maraud vaniteux qui chante au lieu de braire !

Un pied-plat de ses vers me vient assassiner :

Je ne condamne pas, donc je dois patronner ?

Ah ! mais non !

PHILINTE.

Aristote...

ALCESTE.

Ah ! non !

PHILINTE.

...en un chapitre...

ALCESTE, arpentant la scène.

Et je me repentais !

PHILINTE.

...de ses...

ALCESTE.

Cuistre ! Bélître !

PHILINTE.

...En un chapitre de...

ALCESTE, même jeu.

Je mens !

PHILINTE.

...de...

ALCESTE.

J’ai menti !

PHILINTE.
...De ses...

ALCESTE, même jeu.

Je me repens de m’être repenti !

PHILINTE.

Voyons, puisqu’Aristote en ses ésotériques !...

ALCESTE.

Je me ris d’Aristote et de ses rhétoriques !

PHILINTE, souriant.

C’est aller loin, sans doute, et, véritablement,

Votre sagesse encore en est au bégaiement.

Je la vois, pour ma part, assez mal renseignée,

Jetant tout à la fois le manche et la cognée

Parce qu’un fat risible et de soi-même épris

Nous a gratifiés d’un spectacle sans prix.

Chez Molière, après tout, quoi qu’on fasse ou qu’on die,

On paye le plaisir de voir la comédie ;

Et vous vous gendarmez quand un homme de bien

Vient chez vous, à ses frais, vous la donner pour rien ?...

Morbleu ! Le diable soit d’une philosophie

Qui semble s’attacher à compliquer la vie.

Et qu’un fâcheux instinct pousse à vouloir tirer

De tout sujet de rire un prétexte à pleurer !

Un temps.

ALCESTE.

Bah ! vous avez raison ! Ma rudesse farouche

Rend hommage au bon sens qui rit sur votre bouche,

Et...

À ce moment, bruit de voix à la cantonade.

Mais quel importun nous trouble de ses cris ?

Il va à la porte du fond, qu’il ouvre. On voit alors Monsieur Loyal en discussion avec Flipotte qui veut l’empêcher d’entrer.

 

 

Scène IV

 

ALCESTE, PHILINTE, MONSIEUR LOYAL

 

ALCESTE.

Monsieur Loyal !

MONSIEUR LOYAL, entrant et saluant jusqu’à terre.

Huissier près la Cour de Paris ;

Séant au susdit lieu, place Sainte-Opportune.

Plaise au ciel vous tenir en sa faveur commune !

Je vous baise les mains, monsieur, pour cent raisons ;

Et vous, monsieur, les pieds. De tout cœur.

Il tire de sa poche et déploie une immense feuille de papier.

Nous disons...

Euh...

Il lit.

            « J’ai, Jean, Paul, Gaspard, Loyal, à la requête... »

Suivent les noms. Je passe et vais au but.

Il lit.

Enquête,

« Ordonnance, constat, exploits, verbalisés ;

« Indemnité payée aux clercs mobilisés ;

« Fin de non recevoir du défendeur, dont acte

« Donné sur beau papier, d’écriture compacte,

« Paraphé de la main des témoins y présents ;

« Frais de vacation de messieurs les exempts,

« Gens courtois, comme on sait, et pleins de savoir-vivre :

« En tout soixante écus. » C’est peu. Plus une livre

Et douze sous, pour frais de bureau. Nous disions ?

Ah ! pardon ! m’y voici.

Il lit.

« Rapport, conclusions,

« Signification d’urgence à l’adversaire ;

« Pot-de-vin au greffier, au juge, au commissaire,

« Au procureur du roi ; pourboire au portier ; coût :

« Vingt pistoles tout rond. » Ce qui n’est pas beaucoup.

Ah ! j’oubliais !... un rien, d’ailleurs, une bêtise :

« Quatre simples écus... doubles, pour expertise

« Dressée en bonne forme, à toutes fins d’emploi,

« Dans les termes requis et voulus par la Loi ;

« À l’avocat parlant en séance publique ;

« Cent francs pour plaidoyer, cent autres pour réplique,

« Et cent sous pour avoir insulté des témoins

« Qui, s’ils restèrent cois, n’en pensèrent pas moins.

« Au juge, après arrêt et sentence propices,

« Avecque grand respect quarante écus d’épices. »

Une obole autant dire.

Il lit.

« Ouï le jugement,

« L’avoir levé... »

ALCESTE.

Pardon !...

MONSIEUR LOYAL.

...« Six livres »...

ALCESTE.

Un moment.

Le goût qu’aux jeux d’esprit on me vit toujours prendre

Se double du plaisir que j’éprouve à comprendre.

Qu’est ceci, s’il vous plaît ?

MONSIEUR LOYAL, surpris.

Qu’entendez-vous par là ?

ALCESTE.

Qu’est ceci ?

MONSIEUR LOYAL, même jeu.

Quoi ceci ?

ALCESTE.

Ceci.

MONSIEUR LOYAL, même jeu.

Ceci ?

ALCESTE, agacé.

Cela !
Vous parlé-je une langue à ce point bredouillée ?

MONSIEUR LOYAL, très simplement.

C’est la note, monsieur, exacte et détaillée...

Étonnement d’Alceste qui, à son tour, ne comprend plus.

MONSIEUR LOYAL, poursuivant.

...Le pour-acquit des frais... de moi-même signé.

ALCESTE, à Philinte.

Quels frais ?

PHILINTE.

Ceux du procès que vous avez gagné.

Ahurissement d’Alceste. Il se retourne vers M. Loyal, lequel approuve de la tête, et lui sourit aimablement. Un temps. Enfin.

ALCESTE.

Philinte, vous savez si ma mansuétude

Pour l’immolation montre peu d’aptitude ?

Il n’en est pas moins vrai, que, juge impartial,

Je vais assassiner le bon monsieur Loyal !

MONSIEUR LOYAL.

Qu’entends-je ?

ALCESTE, marchant lentement sur Monsieur Loyal.

Ah ! c’est la note ?

PHILINTE.

Eh ! là !

ALCESTE.

Sur les épaules

Je lui vais galamment rompre deux ou trois gaules !

Ah, c’est le pour-acquit ?

MONSIEUR LOYAL, rompant.

Les frais y sont comptés

À vingt pour cent en plus des tarifs adoptés.

Se reprenant.

En moins !

ALCESTE.

Fripon ! Pendard !

MONSIEUR LOYAL.

L’existence est si dure !...

Il faut être indulgent aux gens de procédure !

Ne m’ouvrez pas, hélas ! la porte du tombeau,

Je suis encore jeune et je suis resté beau !...

À Philinte.

Dites-lui donc, monsieur, de m’être pitoyable.

Je ne veux pas mourir, c’est trop désagréable.

Je ne suis qu’un pauvre homme aux ordres de la Loi,

Et j’ai quatorze enfants, dont plusieurs sont de moi !

PHILINTE, qui rit.

Alceste !

ALCESTE, lancé dans une récapitulation.

Un gueux m’attaque au détour de la route,

Je saisis du grief la Cour qui me déboute.

Je perds. Je paye. Bien. C’est dans l’ordre. Aujourd’hui,

Il advient que mon drôle a la Cour contre lui.

La Loi rend un arrêt que la Justice approuve ;

(Le fait est à noter.) Je gagne, et je me trouve,

– Phénomène admirable autant qu’inattendu –

Plus perdre, ayant gagné, que si j’avais perdu !

PHILINTE.

Mon Dieu...

ALCESTE.

Mon Dieu, je sais ce que vous m’allez dire

Plus le cas est comique et plus il faut en rire ?

PHILINTE.

Sans doute.

ALCESTE.

Eh bien, je ris. Quant à m’exécuter,

C’est, ne vous en déplaise, un point à discuter,

Et je vous supplierai d’avoir pour agréable

Qu’avec monsieur, chez lui, j’en cause au préalable.

Il prend son chapeau, puis à M. Loyal.

En route !

MONSIEUR LOYAL.

Mais, monsieur...

ALCESTE.

Vos comptes ont besoin

D’être vérifiés et revus avec soin.

En route !

MONSIEUR LOYAL, à part.

Diantre soit de la cérémonie !

Entre Célimène.

ALCESTE, à Philinte.

Célimène qui vient vous fera compagnie.

ALCESTE, à Monsieur Loyal.

Allons !

Il sort.

MONSIEUR LOYAL, l’œil au ciel.

Dieu qui veillez sur les pâles humains,

Je remets en tremblant mes os entre vos mains !

Il sort à la suite d’Alceste.

 

 

Scène V

 

CÉLIMÈNE, PHILINTE

 

Célimène et Philinte restent seuls. Soudain Philinte remonte, va coller son oreille à la porte du fond. Il écoute, redescend en scène ; va à la fenêtre qu’il ouvre, se penche ; regarde au dehors ; puis, revenu à Célimène qui l’a regardé faire sans rien dire.

PHILINTE.

Et maintenant, madame, à nous deux !

CÉLIMÈNE.

Oh, Philinte,

Ne renouvelez point votre éternelle plainte.

J’en ai l’oreille lasse, à ne vous rien farder,

Et ne suis plus d’humeur à m’en accommoder.

PHILINTE.

Vous souffrirez pourtant...

CÉLIMÈNE.

Silence !

PHILINTE.

Mais...

CÉLIMÈNE, même jeu.

Silence !

PHILINTE.

Parbleu, c’est trop d’audace, et c’est trop d’insolence !

Le ton où tu le prends, que l’arrogance emplit...

CÉLIMÈNE.

Ne me tutoyez pas. Nous croyez-vous au lit ?

PHILINTE.

Madame, on se doit rendre aux rendez-vous qu’on donne.

CÉLIMÈNE.

La paix !

PHILINTE.

Je vous l’impose !

CÉLIMÈNE.

Et moi, je vous l’ordonne !

PHILINTE, exaspéré.

Oh !

CÉLIMÈNE.

Quel besoin, bon Dieu, de jeter les hauts cris ?

Un galant comme vous égale trois maris.

PHILINTE.

La peste vous étouffe, et vous et vos pareilles !

CÉLIMÈNE.

Mais parlez donc moins fort ; les murs ont des oreilles.

Si j’eus, pour mon malheur, le tort de vous aimer,

Il n’est pas à propos de les en informer.

Aussi bien, avec vous, je veux être sincère ;

Une explication qui devient nécessaire

Me contraint à vous dire en bonne vérité

Que vous marchez tout droit vers l’importunité.

Votre ombrageux amour, trop prompt à la querelle,

Change de plus en plus Clitandre en Sganarelle,

Philinte. Sur ce point, qu’il daigne ouvrir les yeux.

Le mien n’y risque rien, que de s’en porter mieux.

Tenez-vous-le pour dit.

PHILINTE.

Alceste...

CÉLIMÈNE.

En cette affaire

Je conçois assez mal ce qu’Alceste vient faire.

Je vous trouve plaisant, mon cher, quand vous venez

Me bailler froidement de ce nom par le nez.

Osez donc, s’il vous plaît, me regarder sans rire.

Et m’épargner des mots inutiles à dire.

PHILINTE.

Le pauvre homme !

CÉLIMÈNE.

Plaît-il ?... Vous avez dit ? Comment ?

Le pauvre homme ?... Ouais ! le mot part d’un bon sentiment !

À « Pauvre homme », sans doute, il faut rendre les armes,

Et ce pauvre « Pauvre homme » attendrit jusqu’aux larmes.

Tout au plus, j’oserai vous demander pourquoi

Vous prenez, en parlant, l’air de parler pour moi.

Alceste, de vos soins, eut sa part, ce me semble,

Et nous l’avons un peu sacré « Pauvre homme » ensemble.

Modérez donc l’ardeur d’un si noble courroux

Est-ce que, par hasard, j’ai commencé sans vous ?

Mouvement de Philinte.

Eh ! quelle rage, aussi de me prendre pour cible ?

Qu’ai-je donc fait, mon Dieu, de si répréhensible ?

Pourquoi ces airs de dogue et ce ton irrité ?

Je ne vous comprends pas, Philinte, en vérité.

On croirait qu’avec vous en couchant côte à côte

J’aurais fait quelque mal et commis quelque faute.

PHILINTE, stupéfait.

Pourtant vos torts...

CÉLIMÈNE.

Quels torts ?

PHILINTE, avec grandeur d’âme.

S’aveugler à tel point ?...

C’est les avoir deux fois, que ne les sentir point !

Que le cœur de la femme est fait d’étrange sorte,

Et que l’homme sur elle, en loyauté l’emporte !

Quoi donc ! Il faut qu’ici je me voie obligé

De prendre cause et fait pour l’époux outragé ?

C’est à moi, – triste effet de l’humaine faiblesse, –

(J’en conviens sans détour mais non pas sans noblesse),

Qu’il faut, d’Alceste... ?

CÉLIMÈNE.

Au temps où me faisant sa cour

Alceste à mes genoux rugissait son amour,

Ce troubadour transi, doublé de belluaire,

Eut parfois l’art et l’heur de ne pas me déplaire.

Outre qu’à franc parler la peur qu’il m’inspirait

N’était pas à mes yeux sans charme et sans attrait,

À sentir sous mon pied cette bête matée

Se débattre à la fois soumise et révoltée

Et son regard chargé de haine et de poison

Du matin jusqu’au soir m’insulter sans raison,

Vainquant avec péril et dès lors avec gloire,

Je goûtais à son prix l’orgueil de la victoire.

D’accord. – Mais aujourd’hui qu’il montre, humanisé,

Les talents d’agrément d’un ours apprivoisé,

Apte à la contredanse et souple à la voltige,

Ce qu’il acquiert en grâce, il le perd en prestige.

Tel vainqueur de tournoi cesse de me toucher,

Qui, déposant l’armure avant de se coucher,

Désormais sans haubert, sans casque et sans cuirasse,

N’est plus qu’un crustacé veuf de sa carapace.

Dans l’emploi des Acaste et des Prince Charmant,

Notre homme à m’émouvoir tâche inutilement.

Il y marque une ardeur à nulle autre seconde,

Mais, n’étant plus quelqu’un, il devient tout le monde,

Et tournant au fâcheux, d’irritant qu’il était

Il ne garde plus rien du peu qui lui restait.

Alceste converti n’a plus de raison d’être.

Le mari n’est jamais qu’un laquais ou qu’un maître.

La femme a, sur ce point, des raisons qui font loi.

Le ciel, qui les voulut, en sait seul le pourquoi.

Cependant, depuis un instant, Alceste est rentré sans que Célimène et Philinte s’en soient aperçus. Il demeure immobile, au fond du théâtre.

PHILINTE, après un silence.

Tout en ne voyant pas, lorsque je m’examine,

Que la malignité soit le but où j’incline,

Et bien que mon humeur se complaise fort peu

À jeter, comme on dit, de l’huile sur le feu,

Il me faut confesser de façon simple et nette

Que vous avez raison des pieds jusqu’à la tête.

Oui, mon cœur de droiture et de justice épris

Se rend à des griefs dont il sent tout le prix,

Madame ; et de regret mon âme tourmentée

Gémit de vous avoir un moment disputée.

L’amour est quelquefois prompt à l’emportement,

Mais on sait ce que c’est qu’un courroux d’un amant,

Et...

CÉLIMÈNE.

Philinte, il suffit. Ces paroles sensées

Font l’honneur de celui qui les a prononcées.

En gage de réconciliation, elle lui présente sa main, que Philinte couvre de baisers.

Vous comprenez enfin ?

PHILINTE.

Je vous comprends si bien

Que votre sentiment concorde avec le mien.

Je me serais gardé d’en rien mettre en lumière ;

Mais puisqu’il vous a plu de parler la première,

Je ne vous cache pas qu’Alceste, à mon avis,

Est vraiment ridicule autant qu’il est permis.

CÉLIMÈNE.

Il eut toujours un peu la sottise en partage.

PHILINTE.

Oui ; mais s’en croyant moins, il en a davantage.

CÉLIMÈNE.

D’autant plus que ses airs d’amnistier les gens,

Pour ceux qui n’ont rien fait sont fort désobligeants.

PHILINTE, avec éclat.

Je me disais aussi : « Ce donneur d’eau bénite

À quelque chose en soi qui me blesse et m’irrite ! »

CÉLIMÈNE.

L’ennuyeux animal !

PHILINTE.

Le triste compagnon !

CÉLIMÈNE.

Je l’aimais mieux bourru !

PHILINTE.

Je l’aimais mieux grognon !

CÉLIMÈNE, s’éventant.

Je goûte à le tromper des douceurs non pareilles !

PHILINTE, avec noblesse.

Ma conscience en paix dort sur ses deux oreilles.

CÉLIMÈNE.

Il n’a, de vous à moi, que ce qu’il a cherché.

PHILINTE.

On est toujours puni par où l’on a péché.

CÉLIMÈNE, souriant à Philinte.

Cœur généreux et pur !

PHILINTE, attendri.

Âme sincère et tendre !

CÉLIMÈNE.

Que nous sommes bien faits, ami, pour nous comprendre !

PHILINTE.

Pour être l’un à l’autre et, dans tout, de moitié !

Et...

À ce moment Alceste tousse légèrement. Du même mouvement Philinte et Célimène se tournent vers le fond du théâtre et l’aperçoivent.

CÉLIMÈNE et PHILINTE, ensemble.

Oh !

ALCESTE, désignant successivement Célimène, puis Philinte.

Mon seul amour, et ma seule amitié !

 

 

Scène VI

 

ALCESTE, PHILINTE, CÉLIMÈNE

 

ALCESTE, qui est descendu en scène.

Certes, en m’engageant sur la nouvelle route

Où m’obligea mon cœur hanté d’un dernier doute,

Je ne savais que trop où me portaient mes pas,

Et le fossé promis au chemin de Damas ;

Mais je n’aurais pas cru, quand j’ai risqué l’épreuve,

Que les pleurs de mes yeux me fourniraient ma preuve,

Et que le crime, au seuil de ma propre maison,

Me viendrait démontrer combien j’avais raison !...

L’indignation s’empare de lui. Célimène et Philinte échangent un coup d’œil inquiet. Mais non. Des larmes ont jailli de ses yeux, qu’il essuie silencieusement ; et sa raison recouvrée prend le dessus sur la fureur. Un grand temps. Il poursuit enfin.

N’importe, tout est bien, puisque je puis en somme,

Ayant fait jusqu’au bout mon devoir d’honnête homme,

N’ayant rien obtenu, mais ayant tout tenté,

De mon stérile effort invoquer la fierté !

Las de l’humain commerce et de sa turpitude

– Dont j’avais le soupçon, dont j’ai la certitude ! –

Dépouillé du bonheur qui fut un temps le mien,

Maître de l’affreux droit de n’espérer plus rien,

Il m’est permis d’aller... – Qu’on m’y vienne poursuivre ! –

Traîner au fond d’un bois la tristesse de vivre,

En tâchant à savoir, dans leur rivalité,

Qui, de l’homme ou du loup, l’emporte en cruauté.

Il sort.

 

[1] Rime douteuse en apparence. Catulle Mendès me l’a sévèrement reprochée, au nom de la rigueur classique. J’objecte que Molière lui-même fait dire à Oronte ceci :

Je viens, pour commencer entre nous ce beau nœud,

Vous montrer un sonnet que j’ai fait depuis peu.

[2] Honorat Laugier de Porchères, Sonnet à la duchesse de Beaufort.

[3] Le mot est en avance d’un siècle, mais la parodie excuse l’anachronisme.

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