Godefroy (Georges COURTELINE)

Saynète.

 

Personnages

 

GODEFROY

MADAME POISVERT

L’OPINION PUBLIQUE

 

 

Sur un coup de sifflet du contrôleur, l’omnibus s’est ébranlé. Ses roues tournent dix fois sur elles-mêmes, et aussitôt une voix de femme : – Pssst !...

C’est madame Poisvert, personne à la face élargie de majesté et de noblesse. Elle est flanquée de son fils Godefroy, long jeune homme de dix-neuf ans, dont un duvet léger et mou encadre la face ingénue. Il tient, pressé sur son sein, un énorme pétunia en pot.

La mère et le fils, l’un suivant l’autre, s’élancent à l’assaut du marchepied et disparaissent à l’intérieur de la voiture où deux places restaient à prendre : l’une tout de suite à gauche en entrant ; l’autre tout au fond, sous le cocher. C’est en faveur de cette dernière que madame Poisvert se prononce.

L’omnibus se remet en route. Une sérénité souriante illumine et, pendant cinq minutes encore, illuminera la lèvre en fleur de la mère. Par contre, le fils semble absorbé dans une douloureuse rêverie. Ses regards, chargés d’inquiétude, errent éplorés de droite et de gauche, et de minute en minute se reportent sur le pétunia, qu’ils accablent d’une muette haine.

Enfin, entre ses dents serrées.

GODEFROY, à soi-même.

Saleté de pétunia ! Saleté de pétunia !... De quoi est-ce que j’ai l’air, avec ce pétunia ?...

L’OPINION PUBLIQUE, mentalement.

Ce jeune homme au front revêtu

D’une auréole si pudique,

Marche fièrement, tout l’indique,

Dans le sentier de la vertu.

 

La candeur luit sur son front blême.

Qu’il soit un exemple pour nous !...

La fleur qu’il tient sur ses genoux

De son âme chaste est l’emblème.

GODEFROY, à soi-même.

De quoi j’ai l’air ?

Amèrement tragique.

Je ne le sais parbleu que trop !... J’ai l’air d’une tourte, c’est bien simple... Saleté de pétunia ! Saleté de pétunia !... Mon Dieu ! Que c’est assommant d’aller souhaiter sa fête à madame de Grignottrais !

À ce moment.

MADAME POISVERT, à l’autre bout de la voiture.

Godefroy !

L’appel se perd dans le fracas des vitres secouées.

MADAME POISVERT, quatre tons plus haut.

Godefroy !

GODEFROY, à part.

Bon ! Voilà encore maman qui va m’interviewer d’un bout à l’autre du tramway. Feignons n’avoir pas entendu.

MADAME POISVERT, à tue-tête et agitant l’air de ses bras.

Godefroy ! Godefroy !

L’OPINION PUBLIQUE, mentalement.

Celui dont l’invisible main

Gouverne les gens et les choses

Nous a placés, comme des roses,

Vieille auguste, sur ton chemin.

Ô femme à la face élargie

De noblesse et de majesté,

Parle haut !... – Ton âge est lesté

D’une expérience assagie.

MADAME POISVERT, la voix étranglée dans de rauques mugissements.

Godefroy ! Godefroy ! Godefroy !

GODEFROY, résigné, à part.

Allons !... Pas moyen d’éviter.

Haut.

Qu’est-ce qu’il y a ?

MADAME POISVERT, qui joint le geste à la parole.

Le pétunia !

GODEFROY, la main au pavillon de l’oreille.

Quoi ?

MADAME POISVERT.

Le pétunia !

GODEFROY, même jeu.

Qu’est-ce que tu dis ?

MADAME POISVERT.

Le pétunia !!

GODEFROY.

Le pétunia ?

Mimique affirmative de Madame Poisvert.

Eh bien quoi, le pétunia ?

MADAME POISVERT.

Prends bien garde à ne pas l’abîmer ! N’oublie pas que nous allons l’offrir, pour sa fête, à madame de Grignottrais !

GODEFROY.

Mais oui, mais oui ! Sois donc tranquille !

À part.

J’aime bien maman, mais, cré nom ! qu’elle est agaçante !... Quel besoin, non, mais quel besoin d’aller dire devant tout le monde que nous allons souhaiter sa fête à madame de Grignottrais ?

L’OPINION PUBLIQUE, mentalement.

Vous de qui reflètent les traits

Les mêmes puretés d’apôtres,

Portez nos vœux avec les vôtres

À Madame de Grignottrais.

Fils cent fois tendre, mère heureuse,

L’un de l’autre à ce point épris,

Vous évoquez en nos esprits

L’Heureuse Famille de Greuze !

GODEFROY, à soi-même.

Une chose me met hors de moi, c’est la pensée que madame de Grignottrais va encore me forcer à essuyer le plâtre dont elle a soin de peindre et d’orner son visage, pour réparer des ans l’irréparable outrage. Ayant simulé la surprise d’une personne qui était à cent lieues de soupçonner les événements : « C’est donc ma fête ? s’écriera-t-elle en nous voyant surgir sur le seuil de la porte, maman, le pétunia et moi. Quelle surprise inattendue et quel pétunia superbe ! » Là-dessus elle se fera un devoir de m’attirer entre ses bras et de me faire essuyer le plâtre. Abominable perspective !...

L’œil écarquillé sur un rêve.

Ah ! pourquoi ne puis-je être quitte avec un coup de pied dans le derrière ? Que je savourerais avec volupté cette humiliation libératrice !

LE CONDUCTEUR.

Places si vouplaît !

MADAME POISVERT.

Godefroy ! Godefroy !

GODEFROY, à soi-même.

Ça recommence !

Haut.

Qu’est-ce que tu veux ?

MADAME POISVERT, désignant de son doigt le conducteur.

Le conducteur !

GODEFROY.

Le conducteur ?

MADAME POISVERT.

Oui, le conducteur.

GODEFROY.

Eh bien ! quoi, le conducteur ?

MADAME POISVERT.

Il vient réclamer le prix des places.

GODEFROY.

Je le vois bien.

MADAME POISVERT.

Paye pour nous deux ; je te rendrai ça en rentrant.

GODEFROY, agacé.

Bon ! bon !

Il tire son porte-monnaie.

MADAME POISVERT.

Tu m’y feras penser.

GODEFROY.

Oui.

MADAME POISVERT.

Tu me rappelleras en même temps que je te dois déjà huit sous. Tu sais, pour la farine de lin...

Mutisme systématique de Godefroy.

...le jour où tu avais un clou...

Même jeu de Godefroy.

Je t’ai posé un cataplasme ; est-ce que tu ne te souviens pas ?

GODEFROY, les mâchoires pareilles à un étau.

Ah ! Dieu puissant ! Ah ! Vierge sainte !

Au conducteur.

Voilà vingt sous. Vous me donnerez deux correspondances.

MADAME POISVERT, debout et haranguant.

Dans quelques mois, tu seras un homme : apprends donc à ne plus te conduire en enfant ainsi que tu as coutume de le faire. Compte avec soin la monnaie qui te revient. Un sou et un sou font deux sous ; plus tu entreras dans la vie, plus tu te sentiras pénétré de la vérité de cette parole. Mais garde-toi de te méprendre au sens du discours que je te tiens. La fois où nous avons dîné avec du foie de veau aux carottes, le tripier nous a colloqué une pièce démonétisée ; n’essaye pas de la repasser au conducteur. Ce serait une mauvaise action, et les mauvaises actions, Godefroy, retombent toujours sur le nez de ceux qui les ont commises.

GODEFROY, à soi-même, éploré.

Je voudrais être assis à l’ombre des forêts.

L’OPINION PUBLIQUE, mentalement.

Tel, sous l’azur des ciels limpides

Que parcourt le vol des ramiers,

Avril voit les fleurs des pommiers

S’écrouler en neiges rapides.

Tel, nous voyons, émerveillés,

Crouler, à torrent, des lumières !...

Il pleut des Vérités Premières :

Tendons nos rouges tabliers.

Un temps. Godefroy se calme.

Suite du temps. Godefroy se rassérène.

Temps interminable. Godefroy s’épanouit.

Soudain.

MADAME POISVERT.

Godefroy ! Godefroy ! Godefroy !

GODEFROY, désespéré.

Oh !...

Haut.

Eh bien, qu’est-ce qu’il y a encore ?

MADAME POISVERT, d’une voix qui sonne comme un appel de trompette.

Est-ce que tu as pensé à changer de chaussettes ?

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