Le Marbrier (Alexande DUMAS Père)

Drame en trois actes, en prose.

Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Vaudeville, le 22 mai 1854.

 

Personnages

 

M. DE GERVAIS

EDMOND, son fils

FIELDING, négociant américain

LE MARBRIER

UN GARÇON D’HÔTEL

UN DOMESTIQUE

CLOTILDE DUPLESSIS

MADAME DE GERVAIS

 

 

ACTE I

 

Une chambre d’hôtel au Havre.

 

 

Scène première

 

LE GARÇON DE L’HÔTEL, UN MARBRIER

 

LE GARÇON.

Est-ce à madame Gervais ou à son fils que monsieur désire parler ?

LE MARBRIER.

La lettre qui me donne rendez-vous est signée : « Edmond de Gervais. »

LE GARÇON.

Alors, c’est le fils.

Il lui fait signe de s’asseoir.

Qui annoncerai-je ?

LE MARBRIER.

Dites que c’est le marbrier.

Le Garçon va jusqu’à la porte latérale, au seuil de laquelle il trouve Edmond.

 

 

Scène II

 

LE GARÇON, LE MARBRIER, EDMOND DE GARVAIS, les yeux cerclés de rouge, vêtu de noir, un mouchoir à la main

 

EDMOND, au Garçon.

C’est bien, mon ami.

LE GARÇON.

Alors, monsieur sait... ?

EDMOND, au Garçon.

Parfaitement... Vous comprenez, mon ami, le plus grand silence sur l’événement ; n’oubliez pas que nous attendons mon père, et qu’une semblable nouvelle, brusquement annoncée...

LE GARÇON.

Que monsieur soit tranquille, le mot d’ordre est donné à toute la maison.

EDMOND.

Merci... Allez...

Le Garçon sort.

 

 

Scène III

 

EDMOND, LE MARBRIER

 

LE MARBRIER.

M. Edmond de Gervais ?

EDMOND.

Oui, monsieur...

LE MARBRIER.

Croyez, monsieur, que j’ai été désespéré de ne pas m’être trouvé chez moi quand vous y êtes venu ; mais, dès que ma femme m’a eu dit le sujet de votre visite, je me suis empressé...

Voulant ouvrir un rouleau de papiers qu’il tient à la main.

Voici des plans, des dessins...

EDMOND.

Inutile, monsieur : voici un plan que j’ai eu le courage de tracer moi-même.

LE MARBRIER.

Soit, monsieur, je me conformerai à vos désirs...

EDMOND.

Vous graverez sur le marbre ces quelques mots seulement : « Clotilde de Gervais, morte à seize ans, le 2 septembre 1850. »

LE MARBRIER, voulant se retirer.

Fort bien, monsieur.

EDMOND.

Pardon... Combien vous devrai-je pour tout cela ?

LE MARBRIER.

Je ne puis vous le dire précisément, mais cela ira dans les quatre cent à quatre cent cinquante francs... Si cependant cela montait plus haut...

EDMOND.

Peu importe, faites ce qui sera nécessaire.

LE MARBRIER.

C’est bien, monsieur ; j’aurai l’honneur de vous remettre la facture quand le travail sera terminé.

EDMOND.

Faites vite, car vous savez que je ne reste pas au Havre.

LE MARBRIER.

Oui, monsieur ; mais je vais souvent à Paris pour mes affaires, j’aurai l’honneur de me présenter chez vous...

EDMOND.

Rue du Helder, numéro 11.

LE MARBRIER.

C’est bien, monsieur.

EDMOND.

Ma mère !

Au Marbrier.

Vous n’avez plus rien à me dire ?

LE MARBRIER.

Non, monsieur, et je me retire.

Il salue et sort.

 

 

Scène IV

 

EDMOND, MADAME DE GERVAIS

 

EDMOND.

Ma mère ! ma bonne mère !

MADAME DE GERVAIS.

Que lui répondrai-je quand il me redemandera sa fille ?...

EDMOND, simplement.

Ma mère, d’une main, vous mettrez sa main sur votre cœur, et, de l’autre, vous lui montrerez le ciel.

MADAME DE GERVAIS.

Il en mourra !

EDMOND.

Non, puisque vous avez survécu, vous.

MADAME DE GERVAIS.

Edmond, te rappelles-tu le jour où il est parti ? Tu étais bien jeune.

EDMOND.

Pas si jeune, ma mère : j’avais douze ans.

MADAME DE GERVAIS.

Oui, et elle six... Oh ! ma pauvre Clotilde !

EDMOND, vivement et dans l’intention de distraire madame de Gervais.

Vous parliez de mon père, de son départ, ma mère.

MADAME DE GERVAIS.

Oui ; il était assis, je le vois encore ; moi, j’étais debout devant lui ; il vous prit tous les deux entre ses bras. « Mes enfants, dit-il, je suis ruiné, mais je suis jeune, mais je vous aime, et, avec l’aide de Dieu, j’ai le temps encore de vous refaire une seconde fortune. Je vous laisse trois mille livres de rente : c’est tout ce que je possède. Si vous n’aviez pas près de vous... »

EDMOND, continuant.

« Votre bonne mère, qui est la sagesse et l’économie mêmes... » Vous voyez que j’étais assez âgé pour me rappeler, ma mère. MADAME DE GERVAIS embrasse son fils et reprend.

« Elle vous élèvera comme si vous ne deviez jamais avoir autre chose que ces soixante mille francs. Toi, Edmond, en artiste et en homme de cœur ; toi, Clotilde, en tendre fille et en bonne ménagère. Le jour où je pourrai vous rapporter un million, vous me reverrez. Mais, ce jour-là (il me tendit la main), ce jour-là, ma chère Émilie, rends-moi mes deux enfants, rends-moi mon Edmond et ma Clotilde, rends-moi ceux que j’aurai tant aimés, que pendant dix ans, douze ans, quinze ans peut-être, j’aurai consenti à ne pas voir ; car si l’un des deux devait me manquer à mon retour, écoute, j’en mourrais... »

Elle se lève.

Et voilà qu’il revient riche, heureux, plein d’espérance, plein de joie... et voilà... voilà... qu’un de ses enfants va lui manquer ! voilà que sa fille est dans la tombe ! voilà que son ange est au ciel !... Il en mourra, vois-tu... Oh ! il en mourra, il l’a dit.

EDMOND.

Ma mère !

MADAME DE GERVAIS.

J’étais trop heureuse de venir au-devant de lui entre mes deux enfants, j’étais une trop orgueilleuse mère, et la Providence me punit dans mon orgueil.

EDMOND.

Ma mère !

MADAME DE GERVAIS.

Oh ! quand les autres femmes perdent leurs enfants, la douleur est grande, immense, intolérable ; mais elle ne promet pas une autre douleur. Quand je pense que, demain, aujourd’hui, dans une heure peut-être, le vaisseau la Reine-Mathilde entrera dans le port ; que, du pont, il cherchera à nous reconnaître sur la jetée ; que, ne nous voyant pas, il demandera dans laquelle de toutes ces maisons sa fille l’attend ; qu’il montera par cet escalier, qu’il entrera par cette porte, en criant : « Me voilà ! Mes enfants ! où sont mes enfants ? » et que moi, debout devant lui, muette, les yeux en pleurs, le cœur en deuil...

Elle s’assied à gauche.

EDMOND.

Ma bonne mère !...

MADAME DE GERVAIS.

Oh ! par ce que j’ai souffert, je sais maintenant ce qu’il souffrira, lui, lui à qui l’on me recommandait toujours de ménager les émotions, parce qu’une émotion pouvait le tuer. Edmond, je m’épouvante à cette idée que, si malheureux que nous soyons, nous pouvons être plus malheureux encore !

EDMOND.

Lorsque vous nous avez élevés en chrétiens, lorsque vous nous avez enseigné à espérer en Dieu, c’était donc de vaines paroles que vous nous disiez, puisque vous désespérez, vous ?

MADAME DE GERVAIS.

Non, tu as raison ; espérons, mon fils, espérons !

 

 

Scène V

 

EDMOND, MADAME DE GERVAIS, LE GARÇON

 

LE GARÇON.

Pardon, madame...

EDMOND.

Que voulez-vous, mon ami ?

MADAME DE GERVAIS.

Est-ce que l’on signale le bâtiment ?

LE GARÇON.

Non, pas encore.

EDMOND.

Eh bien, alors ?...

LE GARÇON.

C’est une jeune demoiselle qui arrive de Paris, et qui demande madame de Gervais.

MADAME DE GERVAIS.

Une jeune fille ?

LE GARÇON.

Oui, madame, de dix-sept à dix-huit ans.

MADAME DE GERVAIS, avec un soupir.

De l’âge de ma pauvre Clotilde !

EDMOND.

Ma mère ne peut recevoir en ce moment... Demain, après-demain... plus tard.

LE GARÇON.

Je prie madame de m’excuser si j’insiste ; mais comme cette jeune fille a insisté elle-même...

EDMOND.

Un pareil jour...

LE GARÇON.

Monsieur m’a défendu de dire...

EDMOND.

C’est vrai.

MADAME DE GERVAIS.

A-t-elle dit son nom ?

LE GARÇON.

Elle s’appelle Clotilde Duplessis.

MADAME DE GERVAIS.

Clotilde ! comme ma pauvre enfant !

LE GARÇON.

Mais elle dit, elle-même, que madame ne la connaît pas...

EDMOND.

Eh bien, raison de plus, si nous ne la connaissons pas...

MADAME DE GERVAIS.

Edmond, elle a dix-sept ans, et elle s’appelle Clotilde.

EDMOND.

Demain, ma mère, vous la verrez demain. Songez que, d’un moment à l’autre, mon père...

MADAME DE GERVAIS.

Tu as raison, oui, demain.

EDMOND, au Garçon.

Vous entendez...

Le Garçon sort.

 

 

Scène VI

 

MADAME DE GERVAIS, EDMOND, puis LE GARÇON

 

MADAME DE GERVAIS.

Quelle étrange chose, Edmond, que cette enfant qui est de l’âge de ta sœur, qui porte le nom de baptême de ta sœur, et qui vient à nous juste le jour...

Le Garçon rentre.

EDMOND.

Eh bien ?

LE GARÇON.

Cette demoiselle reviendra demain, monsieur ; mais elle désire qu’en attendant, je vous remette cette lettre : ce sera son excuse d’avoir insisté, dit-elle.

EDMOND.

Donnez...

Regardant la lettre.

Tiens ! c’est l’écriture de ce bon M. Duverrier, mon professeur.

MADAME DE GERVAIS.

Elle vient de la part de M. Duverrier ?

LE GARÇON.

Il paraît, madame.

MADAME DE GERVAIS.

Alors, si elle est toujours là...

LE GARÇON.

Elle y est toujours, oui, madame.

MADAME DE GERVAIS.

Faites entrer, alors...

EDMOND, au Garçon.

Laissez !

À Clotilde.

Entrez, mademoiselle.

La jeune fille entre. Au Garçon.

Vous savez, mon ami, c’est par la Reine-Mathilde que nous attendons mon père.

LE GARÇON.

Oui, monsieur.

EDMOND, le doigt sur la bouche.

Et toujours !...

LE GARÇON.

Soyez tranquille...

Le Garçon sort.

 

 

Scène VII

 

MADAME DE GERVAIS, EDMOND, CLOTILDE DUPLESSIS

 

CLOTILDE.

Pardon, madame, j’allais me retirer pour revenir demain, comme on m’avait dit d’abord, quand vous avez eu la bonté de me faire rappeler.

EDMOND.

En effet, mademoiselle, ma mère avait décidé de consacrer cette journée à la solitude.

CLOTILDE.

Oh ! mais, en ce cas, madame, je me retire.

MADAME DE GERVAIS.

Non, restez, mon enfant ; cela me fait plaisir de voir un jeune et beau visage.

Madame de Gervais la fait asseoir.

CLOTILDE, s’asseyant.

Vous êtes bien gracieuse et bien bonne, madame.

MADAME DE GERVAIS.

Que pouvons-nous faire pour... ?

CLOTILDE.

Beaucoup !... tout, madame !

EDMOND.

Parlez, alors.

CLOTILDE.

J’ai eu l’honneur de vous faire remettre une lettre de M. Duverrier.

EDMOND.

La voilà...

CLOTILDE.

Vous ne l’avez pas lue ?

EDMOND.

Non ; mais, puisque vous voilà...

CLOTILDE.

Je désirerais que vous la lussiez, monsieur.

Madame de Gervais donne la lettre à Edmond, qui la lit.

La connaissance que vous en auriez prise rendrait ma demande plus facile.

MADAME DE GERVAIS.

Vous connaissez notre bon Duverrier ?

CLOTILDE.

Oui, madame, c’était un ami de mon pauvre père.

MADAME DE GERVAIS.

À la façon dont vous parlez de votre père, je n’ai pas besoin de vous demander...

CLOTILDE.

Hélas ! madame, il est mort il y a dix-huit mois, en me laissant orpheline et sans fortune ; grâce à la protection de M. Duverrier, j’ai achevé, dans un des meilleurs pensionnats de Paris, une éducation qui m’a permis de prendre, il y a huit jours, mon diplôme d’institutrice.

EDMOND, qui a lu la lettre.

Oui, en effet, il nous annonce qu’il recommande à notre cœur une personne extrêmement distinguée.

CLOTILDE.

Il est trop bon ! Croyant un instant que j’aurais à rendre à mon pauvre père, dans ses vieux jours, ce qu’il avait fait pour moi dans ma jeunesse, j’ai travaillé beaucoup.

MADAME DE GERVAIS.

Mais enfin, comment venez-vous nous rejoindre au Havre, où nous n’habitons pas, et où nous ne sommes que depuis huit jours ?

CLOTILDE.

Mon intention était d’aller à Londres ; mais M. Duverrier, sachant que justement vous étiez au Havre, m’a fait naître une bien douce espérance dans le cœur ; il m’a dit : « Une de mes amies, la mère d’un de mes élèves... »

Elle regarde Edmond.

MADAME DE GERVAIS.

Continuez, mon enfant...

À Edmond.

Cela me fait à la fois peine et plaisir de l’entendre.

CLOTILDE.

Une de mes bonnes amies – c’est M. Duverrier qui parle – est en ce moment au Havre, où elle attend son mari, qui revient des Indes. Elle a avec elle ses deux enfants, une fille du même nom que toi, du même âge que toi. Eh bien, j’espère que, quand madame de Gervais aura lu ma lettre, tu n’auras pas besoin d’aller plus loin et de chercher ailleurs une autre condition. Sa fille a besoin d’une compagne, d’une amie... »

MADAME DE GERVAIS.

Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !

EDMOND.

Mademoiselle !

CLOTILDE, se levant.

Qu’y a-t-il ? qu’ai-je dit ? qu’ai-je fait ?

MADAME DE GERVAIS, se levant aussi, et montrant sa robe noire.

Voyez, mon enfant, vous pleurez votre père, et moi...

CLOTILDE.

Oh !

EDMOND.

Celle dont vous demandez à être la compagne, l’amie, je viens de la conduire à sa dernière demeure.

CLOTILDE.

Oh ! madame, pardonnez-moi !...

Elle baise la main de madame de Gervais.

Malheureuse que je suis ! Je me retire avec le regret bien sincère d’avoir, par mon ignorance, renouvelé une si profonde douleur.

MADAME DE GERVAIS.

Non, restez encore un instant... Clotilde.

CLOTILDE.

Croyez bien, madame, que je ne me retirais que dans la crainte de vous importuner.

À Edmond.

Comment n’ai-je pas su cela, monsieur ? comment ne m’a-t-on pas prévenue ?

EDMOND.

Nous attendons mon père aujourd’hui, mademoiselle ; mon père adorait sa fille : une pareille nouvelle, apprise sans les ménagements nécessaires, pouvait le tuer, et, en recommandant le silence à tout le monde, nous nous sommes réservé, ma mère et moi, cette douloureuse tâche de lui apprendre la perte qu’il a faite !

CLOTILDE.

Oh ! pauvre père !

MADAME DE GERVAIS.

Mais, avant qu’il arrive, avant que vous nous quittiez, dites-moi, qu’allez-vous faire, mon enfant ?... Contez-moi vos projets comme à une mère ; car, enfin, je voudrais bien que la recommandation de Duverrier ne vous fût pas tout à fait inutile.

CLOTILDE.

Mon Dieu, madame, je vais continuer mon voyage, aller à Londres... J’ai quelques lettres de personnes honorables... En voyant que j’ai le courage et la foi, peut-être Dieu ne m’abandonnera-t-il pas !

MADAME DE GERVAIS.

Vous connaissez Londres, mon enfant ?

CLOTILDE.

Non, madame ; mais je parle un peu l’anglais.

MADAME DE GERVAIS.

Ce n’est pas cela que je veux dire. Je veux dire que Londres est une ville où la vie est très chère, et que, si vos ressources ne sont point assez étendues pour vous permettre d’attendre...

CLOTILDE, à Edmond, qui, par délicatesse, se retire.

Oh ! ne vous retirez pas, monsieur, je n’ai pas honte de ma pauvreté. D’ailleurs, je voudrais la cacher, que ma mise plus que modeste...

EDMOND.

N’importe, mademoiselle, vous causerez plus librement, je crois, seule avec ma mère, quoique la lettre de mon bon Duverrier vous donne le droit de parler devant moi comme devant un frère.

MADAME DE GERVAIS.

Oui, tu as raison, Edmond.

EDMOND.

Je reviens dans un instant, ma mère.

Il embrasse sa mère au front.

Mademoiselle...

Il sort.

 

 

Scène VIII

 

MADAME DE GERVAIS, CLOTILDE

 

CLOTILDE.

Madame, j’ignore ce que vous aviez à me dire, mais je vous jure que ce que j’ai à vous répondre pouvait être entendu de votre fils.

MADAME DE GERVAIS.

Vous ignorez ce que j’avais à vous dire... Non, vous ne me faites pas cette injure, n’est-ce pas, chère enfant ?

CLOTILDE.

Madame...

MADAME DE GERVAIS.

Ce que j’ai à vous dire, c’est que ma pauvre petite Clotilde, qui devait être votre compagne, votre amie, avait sa bourse à elle, bourse de pensionnaire, contenant peu de chose, quarante ou cinquante louis peut-être, et que je crois faire de cet argent l’emploi que, vivante, elle en aurait fait elle-même en vous disant...

CLOTILDE, avec une extrême douceur.

Pardon, madame...

MADAME DE GERVAIS.

Mon enfant, pas de faux orgueil.

CLOTILDE.

Croyez que j’apprécie toute la délicatesse de votre offre, que la forme surtout dans laquelle l’enveloppe votre tendresse maternelle double la reconnaissance que je vous ai vouée ; mais...

MADAME DE GERVAIS.

Mais quoi ?... Voyons...

CLOTILDE.

Mais, tant qu’il me restera quelque chose, je ne dirai pas de ma richesse, je n’ai jamais été riche, mais de ma médiocrité passée, je me regarderais comme coupable envers ceux qui sont encore plus pauvres que moi, si j’acceptais... une aumône.

MADAME DE GERVAIS.

Une aumône !... Oh ! mon enfant, quel mot employez-vous là ! vous oubliez que vous êtes de l’âge de ma fille, que vous vous appelez Clotilde comme elle, qu’il y a une parenté naturelle entre une enfant qui a perdu ses parents et une mère qui a perdu sa fille... Clotilde, ne me faites pas le chagrin de refuser mon offre. Vous allez dans un pays d’aristocratie, vous désirez entrer dans quelque grande famille pour faire l’éducation d’un enfant ; eh bien, vous allez trébucher au premier obstacle. Cette robe, dont la simplicité est pour vous un titre de noblesse à mes yeux, cette robe ne dépassera pas les antichambres. Vous ne connaissez pas nos voisins d’outre-mer, leurs préjugés. Dans un pays où les femmes de chambre portent des chapeaux de satin, c’est bien le moins que des institutrices portent des robes de soie.

CLOTILDE.

En vérité, madame, vous êtes si parfaitement bonne, que j’aurais un remords de refuser toutes vos offres... Ma mise est trop simple, dites-vous ?... Eh bien, madame, il y a une chose que j’accepte... La fille que vous avez perdue s’appelait non-seulement Clotilde comme moi, mais encore était de mon âge et de ma taille... Eh bien... eh bien, madame, j’accepterais avec reconnaissance une robe qu’elle aurait portée ; il me semble qu’en me voyant parée de son vêtement terrestre, l’ange qui est au ciel priera le Seigneur pour moi.

MADAME DE GERVAIS.

Oui, vous avez raison ; et moi, je veux vous voir sous ce vêtement qui lui aurait appartenu. Tenez, voici sa chambre, entrez-y ; la plaie de mon cœur est encore trop douloureuse pour que je vous y suive ; tout est encore là comme si elle vivait, tout, jusqu’à la robe que son père lui avait envoyée, et avec laquelle elle devait aller au-devant de lui. Entrez là, mon enfant... Prenez, choisissez... Que je vous revoie encore une fois comme une apparition des jours passés... Et puis... et puis vous irez à la garde de Dieu...

 

 

Scène IX

 

MADAME DE GERVAIS, puis EDMOND

 

MADAME DE GERVAIS.

Oh ! j’ai eu raison d’exiger qu’elle entrât malgré ce que disait Edmond ; la vue de cette enfant m’a fait du bien... Je respire !

EDMOND, entrant vivement.

Ma mère !

MADAME DE GERVAIS.

Qu’y a-t-il ?... Comme tu es pâle, Edmond !

EDMOND.

Ma mère, j’étais sur le balcon ; une voiture chargée de bagages s’est arrêtée à la porte ; un voyageur en est descendu...

MADAME DE GERVAIS.

Eh bien ?

EDMOND.

Je crois que c’est mon père...

MADAME DE GERVAIS.

Impossible ! on signale tous les bâtiments qui entrent dans le port, et nous avons bien recommandé qu’on nous prévînt aussitôt que l’on signalerait la Reine-Mathilde.

EDMOND.

Eh bien, que ce soit oubli, que ce soit... Écoutez...

Il court à la porte du fond et l’ouvre.

VOIX, dans l’escalier.

Vous dites au deuxième étage, n’est-ce pas ?

MADAME DE GERVAIS.

Mon Dieu, c’est sa voix !

LA VOIX, plus rapprochée.

Au n° 7 ?

EDMOND.

C’est lui, ma mère !... Ma mère, du courage !

 

 

Scène X

 

MADAME DE GERVAIS, EDMOND, DE GERVAIS

 

EDMOND.

Mon père !

MADAME DE GERVAIS.

Mon ami !

DE GERVAIS.

Ce sont eux ! Ma femme, mes enfants !... Clotilde ! où est Clotilde ?

EDMOND.

Mon père !

DE GERVAIS.

Elle est là, n’est-ce pas ?... Mes pauvres amis !

EDMOND.

Mon père, excusez-nous si vous ne nous avez pas trouvés sur la jetée.

DE GERVAIS.

Je comprends ; mais embrassez-moi donc encore ! Je devais venir par la Reine-Mathilde, je vous l’avais écrit ; mais imaginez-vous qu’au moment de partir, elle a fait une avarie ; bon ! en voilà pour trois jours...

EDMOND.

Mon père !

MADAME DE GERVAIS.

Mon bon Gervais !...

DE GERVAIS.

Vous comprenez que je n’ai pas voulu perdre ces trois jours. Le Royal-George était en partance pour Plymouth. J’ai fait transporter mes malles sur le Royal-George ; en onze jours, nous sommes en Angleterre ; en vingt-quatre heures, je suis en France, et me voilà !... Chère Émilie, sais-tu que je te trouve aussi belle qu’à mon départ ?

Se tournant vers son fils.

Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! dix ans sur la tête d’un enfant, comme ça vous en fait un homme ! Mais elle, Clotilde ?

EDMOND.

Ah ! mon père... si nous avions pu deviner ce changement d’itinéraire !...

DE GERVAIS.

Vous n’avez pas pu être avertis, c’est trop juste ; et cependant, je dois vous le dire, quoiqu’il n’y eût pas de probabilité que vous fussiez au débarquement d’un bateau venant de Plymouth quand vous attendiez un bateau venant de New-York, avec cette obstination absurde de l’espérance, je vous cherchais sur la jetée. Imagine-toi, chérie, qu’il y avait là une femme avec deux enfants qui faisait des signes à un de nos passagers ; j’ai pris les signes pour moi, et je suis monté sur le bastingage, agitant mon mouchoir, oubliant que, depuis dix ans, mes enfants avaient grandi... Comprends-tu, Edmond, que je croyais te reconnaître dans un bambin haut comme cela, et elle, elle, Clotilde, dans une petite fille ?... Ah çà ! elle est grande, elle est belle ? Ses cheveux sont-ils toujours blonds ? Tu prétendais qu’ils noirciraient, te rappelles-tu, Émilie ? et cela, parce que ça te faisait un idéal de beauté, cheveux noirs et yeux bleus.

MADAME DE GERVAIS.

Mon ami !

EDMOND.

Mon père !

DE GERVAIS, à sa femme.

J’ai cru que nous n’arriverions jamais ! Quand j’ai aperçu les côtes de France, un jour de plus, pour un million, je ne l’eusse pas attendu... Oh ! mon Dieu, que l’absence fait de mal et que le retour fait de bien ! Mais Clotilde, enfin, où est donc Clotilde ?

EDMOND.

Mon père !

MADAME DE GERVAIS.

Mon ami...

DE GERVAIS.

Quoi ! vous ne répondez pas ? Voilà trois fois que je vous demande mon enfant, et que vous ne me dites pas même : « Elle va venir, elle est là... «  Voyons, où est ma fille ?... Répondez donc, au nom du ciel ! Non, non, c’est impossible... Oh ! je sens que mon cœur se brise.

MADAME DE GERVAIS.

Mon Dieu !

EDMOND, prêt à avouer.

Mon père, mon père... eh bien...

DE GERVAIS.

Eh bien, Clotilde ! Clotilde ! où est Clotilde ?

 

 

Scène XI

 

MADAME DE GERVAIS, EDMOND, DE GERVAIS, CLOTILDE

 

CLOTILDE, sortant de la chambre.

Qui m’appelle ?

GERVAIS, la regardant.

Ah ! la voilà ! la voilà !... Je comprends, elle voulait venir au-devant de moi avec la robe que je lui ai envoyée.

MADAME DE GERVAIS, bas, à Clotilde.

Ah ! laissez-lui croire...

DE GERVAIS.

Ma fille !

MADAME DE GERVAIS, de même.

Il en mourrait !...

CLOTILDE.

Mon père !...

DE GERVAIS.

Oh ! mais viens donc dans mes bras !

CLOTILDE.

Mon Dieu, qu’a-t-il donc ?

DE GERVAIS, tombant sur un fauteuil que lui approche son fils.

Oh ! ce n’est rien, le bonheur... le bonheur ne fait pas de mal ; mais, je le sens, si j’étais resté un instant de plus dans le doute, j’étais mort... Oh ! mes enfants !...

Il les presse sur son sein.

 

 

ACTE II

 

Chez de Gervais, à Paris. Une table à thé servie. Un piano ouvert. Un portrait, représentant madame de Gervais, suspendu à la muraille. Des fleurs partout.

 

 

Scène première

 

DE GERVAIS, MADAME DE GERVAIS, EDMOND, CLOTILDE, au piano, achevant une ritournelle

 

DE GERVAIS.

Donne-moi ces vers adorables que tu viens de chanter, et dis-moi de qui ils sont.

CLOTILDE.

Demandez à Edmond, mon père.

EDMOND.

Ils sont d’elle, mon père ; la musique est d’elle ; tout est d’elle.

CLOTILDE.

Et maintenant, tournez-vous, monsieur.

DE GERVAIS, gaiement.

Monsieur se tourne !...

CLOTILDE.

Et regardez de ce côté...

DE GERVAIS.

Le portrait de votre mère !...

À Edmond.

Et quel est l’auteur de ce portrait ?

EDMOND.

Demandez à Clotilde.

CLOTILDE, montrant Edmond.

Le voilà !

DE GERVAIS.

Merci, Edmond ! tu as compris que rien ne pouvait être plus doux à mon cœur que le portrait de ta bonne mère.

Tendant les bras à sa femme.

Chère Émilie !...

MADAME DE GERVAIS.

Je suis toute honteuse d’être la seule qui ne te donne rien, le jour de ton anniversaire, mon ami.

DE GERVAIS.

Tu ne me donnes rien ?... Et ces deux beaux et chers enfants-là, qui donc me les a donnés ?... Un anniversaire, chers amis, à moi ?... J’ai donc retrouvé, grâce à vous, cette sainte chose perdue qu’on appelle un anniversaire ! Pendant dix ans que j’ai vécu loin de vous, j’avais oublié ce que c’était ; j’ai cessé de vivre du jour où je vous ai quittés, et je ne commence à exister que du jour où je vous retrouve.

Ils s’assoient à la table. Clotilde verse le thé. De Gervais, prenant sa tasse.

Merci, Clotilde ! J’ai toujours aimé, quoique l’habitude vienne d’Angleterre, cette heure du thé, qui, deux fois par jour, réunit la famille à la même table. Ce sont deux pages du même livre... Sur la feuille du matin, il y a : « Aimons-nous !... » sur celle du soir, il y a : « Nous nous sommes aimés ! » Le hasard remplit les autres feuilles.

CLOTILDE.

Monsieur Edmond, voulez-vous sonner, s’il vous plaît ?

DE GERVAIS.

Hein !... qu’est-ce que c’est que cela ?...

CLOTILDE.

Pour qu’on apporte de l’eau bouillante.

DE GERVAIS, se levant.

Halte ! monsieur Edmond, je vous prie... Venez ici, s’il vous plaît, mademoiselle Clotilde...

EDMOND, bas, à Clotilde.

Encore, vous voyez...

CLOTILDE, à Edmond.

Je vous jure que ce n’est pas ma faute.

DE GERVAIS.

Mes enfants, j’ai quelque chose à vous dire à tous deux...

Ils viennent de chaque côté de Gervais ; madame de Gervais reste assise.

EDMOND.

Parlez, mon père...

DE GERVAIS.

Tu écoutes, Clotilde ?...

CLOTILDE, qui regardait madame de Gervais.

Oui, mon père.

DE GERVAIS.

Eh bien, les façons cérémonieuses, convenables entre étrangers, me semblent au moins superflues entre frère et sœur... Hier, j’entre comme, en prenant congé de Clotilde, toi, Edmond, tu lui baisais la main. Ce matin, en parlant d’elle, tu disais mademoiselle... Tout à l’heure, en te priant de sonner, elle disait monsieur.

CLOTILDE.

Mon père !

DE GERVAIS.

Je vous ai quittés, lors de mon départ, vous aimant et vous tutoyant ; je vous retrouve cérémonieux et vous disant vous.

EDMOND.

Ce n’est point notre faute, mon père.

DE GERVAIS.

Oui, je sais ce que vous allez me dire : c’est de bon goût, c’est de grand monde, c’est de haute aristocratie... Très bien !... mais nous ne sommes ni des Rohan ni des Montmorency... Nous nous appelons de Gervais tout court... Nous avons même dû d’abord nous appeler Gervais, ce qui était encore plus court ; nous sommes de bons bourgeois, mes enfants, profitez donc du bénéfice de la bourgeoisie... Clotilde, ne l’appelle plus monsieur... Edmond, n’appelle plus ta sœur mademoiselle... Mes enfants, ne vous dites plus vous... et quand vous vous quitterez, quand vous vous reverrez, au lieu de cette froide politesse des gens du monde, qui consiste, pour la plupart du temps, à rapprocher des lèvres menteuses d’une main glacée, ayez la bonne et franche caresse des cœurs qui s’aiment, ce tendre et loyal baiser qu’on entend résonner sur les joues... parce qu’il n’a aucun motif de se cacher... Allons, mes enfants, demandez-vous pardon.

EDMOND, s’approchant de Clotilde.

Ma sœur !

CLOTILDE, baissant les yeux.

Mon frère !...

EDMOND.

Veux-tu me permettre... ?

DE GERVAIS, les poussant.

Mais allons donc !...

Edmond embrasse Clotilde. À sa femme.

Oh ! les singuliers enfants que nous avons là !

À part.

On dirait qu’ils ne s’aiment pas.

LE DOMESTIQUE, entrant.

Monsieur !

CLOTILDE, bas, à madame de Gervais.

Vous le voyez, madame, il n’y a pas de ma faute.

 

 

Scène II

 

DE GERVAIS, MADAME DE GERVAIS, EDMOND, CLOTILDE, UN DOMESTIQUE

 

DE GERVAIS, allant au domestique.

Eh bien, qu’y a-t-il ?

LE DOMESTIQUE.

Monsieur, c’est une carte qu’un domestique vient d’apporter.

DE GERVAIS.

Voyons.

Lisant.

« Edwards Fielding !... » Ah ! je l’avais oublié, ou plutôt je voulais l’oublier...

LE DOMESTIQUE.

M. Edwards Fielding est arrivé ce matin de New-York, il est logé à l’hôtel des Princes, il viendra vers midi.

DE GERVAIS.

C’est bien !

Il s’assied.

MADAME DE GERVAIS.

Qu’as-tu donc, mon ami ?

DE GERVAIS.

Rien : une visite à laquelle je devais m’attendre et qu’il m’est impossible de ne pas recevoir.

MADAME DE GERVAIS.

Mais cet Edwards Fielding, n’est-ce pas celui dont tu me parlais dans tes lettres ?

EDMOND.

Un homme qui vous a rendu de grands services, je crois, mon père ?

DE GERVAIS.

Un homme à qui je dois tout.

CLOTILDE.

Ah ! comme nous l’aimerons, alors !

DE GERVAIS, la main sur le cœur.

Clotilde !...

CLOTILDE.

Mon Dieu ! ne devons-nous pas aimer ceux que vous aimez, mon père ?...

DE GERVAIS.

Aimer, oui ; seulement, tout est dans le sens qu’on attache au mot.

CLOTILDE.

Par exemple, vous disiez tout à l’heure que vous nous aimez trop ; n’était-ce pas nous dire que nous ne vous aimions pas assez ?...

DE GERVAIS.

Hélas ! mon enfant, nous aimons chacun comme la nature nous dit d’aimer ; qu’adviendrait-il donc de notre pauvre race humaine, si les pères et les enfants aimaient de la même façon ? Non, la nature regarde en avant ; que lui importe la douleur des pères ? elle n’a besoin que du bonheur des enfants.

EDMOND.

Que voulez-vous dire ?

DE GERVAIS.

Tu ne comprends pas ?

EDMOND.

Non...

DE GERVAIS.

Ni toi non plus, Clotilde ?

CLOTILDE.

Non, je l’avoue.

DE GERVAIS.

Ta mère comprend, elle.

MADAME DE GERVAIS, tristement.

Oui.

DE GERVAIS, à Clotilde.

Ah ! tu ne comprendrais pas que je fusse jaloux de toi ?...

CLOTILDE.

Vous jaloux ! et jaloux de moi ?

DE GERVAIS.

Eh ! oui ; car un moment viendra, et ce moment n’est pas éloigné peut-être, où tu seras ingrate sans t’en douter.

CLOTILDE.

Ingrate ?... Oh !... jamais !

DE GERVAIS, la prenant sur ses genoux.

On a demandé un enfant, on a désiré une fille... et, un jour, des bras de sa mère, on reçoit cette enfant, cet ange !... De ce moment-là, vous ne la perdez pas de vue un seul instant. Le jour pendant ses jeux, la nuit pendant son sommeil, vous ne vivez que pour elle, vous l’aimez, vous l’adorez ; mais ce n’est pas assez, il faut encore que les autres l’admirent. Pour tous, elle chancelle ; pour vous, elle marche ; pour les autres, elle bégaye ; pour vous, elle parle ; pour les indifférents, elle épelle ; pour vous, elle lit. Vous vous faites petit pour être à sa taille, et vous vous surprenez à trouver les contes de Perrault bien autrement intéressants que l’Iliade d’Homère.

CLOTILDE.

Ah ! mon père !

DE GERVAIS, la regardant avec une tendresse infinie.

La voilà grande... on la trouve charmante. C’est en ce moment-là qu’un étranger, quelquefois, hélas ! conduit par vous-même, voit votre fille, lui dit trois mots à l’oreille... et, sur ces trois mots, elle aime l’étranger plus que vous ; elle vous quitte pour le suivre, et elle donne à cet étranger sa vie, qui est votre vie... plus encore, son cœur, qui est votre cœur... Voilà ce que tu ne comprenais pas, ma chère Clotilde, voilà ce que tu ne comprendras que lorsque tu seras mère, et que tu verras un étranger t’enlever ton enfant.

Il embrasse Clotilde.

Viens, ma bonne Émilie, viens ! il faut que je te parle... Attendez-moi là, mes enfants ; nous revenons, votre mère et moi, dans un instant.

Il sort avec sa femme.

 

 

Scène III

 

EDMOND, CLOTILDE

 

CLOTILDE.

Ah ! mon Dieu, qu’a donc votre père, monsieur Edmond ?

EDMOND.

N’avez-vous pas entendu ?... Il craint que vous n’aimiez quelqu’un plus que lui... Pauvre père, il est jaloux.

CLOTILDE, vivement.

Il a tort... Je n’aime personne.

EDMOND.

Oh ! s’il en était aussi sûr que moi, il ne s’inquiéterait plus.

CLOTILDE.

Ai-je le droit d’aimer quelqu’un ? celle qui ne s’appartient pas peut-elle se donner ?

EDMOND.

Et qui donc, au contraire, s’appartient plus que vous ?... Orpheline, sans parents, maîtresse de vous-même...

CLOTILDE.

Me donnez-vous la liberté de dire à votre père qui je suis ?...

EDMOND.

Oh ! Clotilde, attendez encore. Vous avez vu tout à l’heure qu’à la seule idée d’être séparé de vous... il a failli pleurer comme un enfant.

CLOTILDE.

Mais il faut cependant que tout ceci prenne fin. Je ne puis laisser au hasard le soin de nous sortir de la douloureuse position que le hasard nous a faite.

EDMOND.

Non, ce n’est point le hasard qui vous a donné le même âge et le même nom que la pauvre morte. Oh ! non, Clotilde, ne faites pas honneur de tout cela au hasard... et permettez que, plus croyant que vous, j’en remercie, moi, la Providence.

CLOTILDE.

La Providence !... prenez garde, monsieur, c’est peut-être parce qu’on abuse si souvent de son nom, qu’elle descend si rarement sur la terre.

EDMOND.

Clotilde, est-ce à vous de douter d’elle, vous à qui elle a tout donné ? Oh ! je ne suis pas si ingrat que vous, moi, et je remercie Dieu de ce qu’il a conduit vers moi la jeune fille belle, chaste, aimante, qui avait été l’idéal de mes rêves, que j’avais cherchée vainement en ce monde... et qui n’existait, je commençais à le croire, que dans celui des esprits, des anges et des fées.

La porte s’ouvre.

CLOTILDE.

Monsieur, quelqu’un !

Elle se met au piano.

EDMOND.

C’est vous, Joseph... Qu’y a-t-il encore ?

 

 

Scène IV

 

EDMOND, CLOTILDE, LE DOMESTIQUE

 

LE DOMESTIQUE.

Pardon, c’est M. Edwards Fielding qui se présente pour avoir l’honneur de voir monsieur votre père, et comme je croyais M. de Gervais...

EDMOND.

Priez M. Edwards Fielding d’attendre un instant au salon et prévenez mon père...

Le domestique sort.

 

 

Scène V

 

CLOTILDE, au piano, EDMOND

 

EDMOND, à Clotilde, qui veut se lever.

Ne vous dérangez pas... restez où vous êtes... J’ai tant de choses à vous dire, Clotilde !

CLOTILDE.

Monsieur Edmond...

EDMOND.

Eh bien, non, je ne dirai rien ; mais laissez-moi vous regarder ! vous écouter ! Tenez, jouez-moi cette larme de Weber, qu’on appelle sa Dernière Pensée, je vous en prie !

CLOTILDE, laissant tomber ses mains sur le piano.

Volontiers !

Elle joue.

EDMOND, après quelques secondes.

Avez-vous jamais rêvé, dites-moi, quelque chose de plus doux, de plus mélancolique et de plus charmant que cette mélodie ?

 

 

Scène VI

 

CLOTILDE, EDMOND, FIELDING, poussant doucement la porte, entrant et écoutant

 

FIELDING.

Oui, ravissante, mais aussi très bien jouée, très bien !

CLOTILDE, tressaillant.

Mon Dieu !

EDMOND.

Pardon, monsieur ; mais...

FIELDING.

Oh ! mademoiselle, je vous en supplie, achevez d’abord... ou bien ce serait me dire que j’ai été indiscret... ce qui peut être vrai... et qu’il faut que je me retire... Cependant, j’avais tout lieu d’espérer qu’Edwards Fielding n’était pas tout à fait un étranger pour les enfants de son ami de Gervais. Car c’est sans aucun doute à M. Edmond et à mademoiselle Clotilde que j’ai l’honneur de parler ?

EDMOND.

En effet, monsieur, mon père nous a dit toutes les obligations qu’il vous avait, et M. Edwards Fielding avait toute raison de croire qu’il n’était pas un étranger pour nous. Ainsi donc, ma chère Clotilde, puisque monsieur vous en prie...

Clotilde reprend la mélodie.

FIELDING.

Bravo, mademoiselle !... Jamais le génie de l’auteur du Freitzchütz n’a été compris par un cœur plus tendre, par une main plus habile.

CLOTILDE.

Monsieur !

FIELDING.

Ah ! mais que vois-je là ? un roman de notre compatriote Cooper dans sa langue originale !... C’est vous qui lisez ce livre, monsieur Edmond ?

EDMOND.

Non, monsieur, c’est ma sœur.

FIELDING.

Vous parlez l’anglais, mademoiselle ?

CLOTILDE, se levant.

Oh !... un peu, monsieur...

FIELDING.

Pour lire Cooper, il faut parler l’anglais beaucoup... C’est un auteur très difficile pour les étrangers !

CLOTILDE.

Moins que Walter Scott pourtant.

FIELDING.

Oui, à cause des mots écossais qu’il introduit dans ses livres... Et vous aimez Cooper ?

CLOTILDE.

Beaucoup.

FIELDING.

Plus que Walter Scott ?

CLOTILDE.

Je n’oserais décider entre deux pareils génies. Cependant, je trouve plus d’idéalité dans le romancier américain, un plus profond sentiment de l’étendue, une plus grande perception de l’immensité.

FIELDING.

Je fais compliment à mon ami de Gervais, et vois qu’il ne m’avait rien dit de trop.

 

 

Scène VII

 

CLOTILDE, EDMOND, FIELDING, DE GERVAIS

 

DE GERVAIS, du seuil.

C’est lui !...

EDMOND.

Mon père, monsieur...

FIELDING.

Ah ! mon cher de Gervais !

DE GERVAIS.

Mon bon Fielding !...

À ses enfants.

Mes amis, regardez bien cet homme ! Quand votre père, arrivant chez un peuple dont il n’entendait pas la langue, errant sur une terre qui ne le reconnaissait pas pour son fils, allait douter de tout, de l’honneur, de Dieu même, cet homme m’a tendu les bras comme à un frère. Si vous me voyez vivant, c’est à son cœur que vous le devez... Si vous me voyez riche, c’est à son appui que je dois ma fortune... De tout ce qu’il me demandera à son tour, je n’ai le droit de lui rien refuser ; ma fortune et ma vie sont à lui !... Edmond, Clotilde, demandez-lui l’honneur de lui serrer la main.

EDMOND.

Monsieur...

Fielding serre la main d’Edmond et baise celle de Clotilde.

DE GERVAIS.

Et maintenant, laissez-nous seuls, mes enfants ; nous avons à causer, Fielding et moi.

CLOTILDE, s’éloignant à droite.

Pourquoi donc tremblé-je ainsi ?

EDMOND, s’éloignant à gauche.

Oh ! que peut vouloir cet homme ?

Ils sortent.

 

 

Scène VIII

 

FIELDING, DE GERVAIS

 

FIELDING.

Vous avez là de charmants enfants, mon cher de Gervais.

DE GERVAIS.

Oui, n’est-ce pas ?... et je suis un heureux père... Vous vous êtes donc décidé à venir en France, cher ami ?

FIELDING.

Et si j’eusse eu l’idée du trésor qui m’attendait ici, je ne me fusse point arrêté en route comme je l’ai fait.

DE GERVAIS.

C’est donc à cause de cela que vous êtes de quinze jours en retard ?

FIELDING.

Et alors, vous vous êtes dit : « Edwards Fielding est un homme sans parole. »

DE GERVAIS.

Non ! non ! je me suis dit qu’il était arrivé quelque empêchement à votre voyage.

FIELDING.

Il n’y a pas d’empêchement quand il y a engagement pris. Eh bien, mon ami, j’ai vu Clotilde.

DE GERVAIS, avec un soupir.

Et vous dites ?

FIELDING.

Je dis que mon fils est un drôle bien heureux !

DE GERVAIS, lui prenant la main.

Mon Dieu, vous tenez donc beaucoup à ce mariage ?

FIELDING.

Comment, si j’y tiens ? Plus que jamais ! Je vous le répète, je viens de voir votre fille, un miracle de beauté, un trésor de grâce ; et vous me demandez, mon cher de Gervais, si je tiens à être le beau-père de cet ange ! C’est bien de l’honneur pour moi, je le sais ; mais plus l’honneur est grand, plus j’y tiens.

DE GERVAIS.

Eh bien, puisque vous y tenez tant, la chose se fera.

FIELDING.

Comment, la chose se fera ?... Mais, je vous l’avouerai, mon cher de Gervais, je la croyais faite : n’est-ce pas vous qui, le premier, m’avez parlé de votre fille ? n’est-ce pas vous qui avez deviné dans mon fils l’époux qui convenait à Clotilde ?

DE GERVAIS.

Oui, je le sais, et vous ne me direz rien que je ne me sois redit cent fois à moi-même depuis un mois ; mais laissez-moi vous avouer une chose, Fielding : quand j’ai rêvé cette union, je n’avais pas revu Clotilde... Je l’aimais tendrement ; mais j’ignorais cet empire absolu qu’une fille de son âge prend sur le cœur d’un père. Maintenant, je l’ai revue, je l’ai retrouvée plus belle que je n’osais l’espérer... non-seulement plus belle, mais instruite, distinguée, apte à tous les arts, musicienne, peintre, je dirais presque savante, si, à propos des femmes, grâce à nos préjugés, ce mot n’était pris en mauvaise part... Eh bien, mon cœur s’est réjoui de sa présence, ma vie a retrouvé dans sa vue le soleil de la jeunesse... et maintenant, que voulez-vous ! elle m’est nécessaire comme l’air que je respire... Je sens que je mourrais si j’étais forcé de m’en séparer.

FIELDING.

Eh bien, mon ami, je suis heureux d’avoir été au-devant de vos désirs, et de pouvoir, tout en réalisant nos projets d’avenir, ne rien vous enlever de votre joie et de votre bonheur.

DE GERVAIS.

Que dites-vous, mon ami ? vous abandonneriez... ?

FIELDING.

Je suis de quinze jours en retard... Pourquoi ? Je vais vous le dire. Parce que je suis venu par Liverpool, Londres et le Havre... J’ai donc vu tous nos correspondants : savez-vous ce que j’ai arrêté avec eux ?... J’ai résolu de fonder une maison à Paris. L’amour d’un père pour son fils n’est pas, je le comprends bien, celui d’un père pour sa fille. Vous ne pouvez vous séparer de Clotilde ?

DE GERVAIS.

Impossible, mon ami.

FIELDING.

Soit ; c’est moi qui me séparerai de John !... John fondera à Paris, sous vos yeux, sous votre surveillance, une maison de commerce à l’instar de New-York, et de cette façon vous ne quitterez pas votre fille... Maintenant, êtes-vous content ? et suis-je digne d’être votre ami ?...

DE GERVAIS.

Vous êtes le plus noble cœur que je connaisse, Edwards, et je vous remercie ; mais...

FIELDING.

Ah ! il y a un mais...

DE GERVAIS.

Oui ! pardonnez aux prévoyances exagérées d’un cœur de père ; mais votre fils est bien jeune.

FIELDING.

Il a vingt-deux ans.

DE GERVAIS.

Il est dans l’âge des passions...

FIELDING.

On n’a pas de passions dans la maison Fielding.

DE GERVAIS.

On peut en avoir, ce n’est pas défendu par l’acte de société. Eh bien, je m’effraye de donner ma fille à un si jeune homme.

FIELDING.

Préféreriez-vous un vieillard ?

DE GERVAIS.

Non ; mais je serais plus sûr d’un homme de notre âge.

FIELDING.

Et votre fille, croyez-vous qu’elle serait de votre avis ?...

DE GERVAIS.

Oui, si elle était raisonnable !... Tenez, mon ami, il faut que je sois franc avec vous jusqu’au bout. Quand je pense que je vois ma fille à chaque heure, à chaque instant de la journée, que je n’ai qu’à sonner pour qu’elle vienne, qu’à l’appeler pour qu’elle entre, qu’à frapper pour qu’elle accoure ; que je puis, à mon aise, à mon gré, à mon loisir, m’enivrer de sa vue, et qu’il viendra un moment où elle aura une autre maison que la mienne, une autre existence que la mienne, d’autres intérêts que les miens ; qu’il faudra, quand je voudrai la voir, que je fasse mettre les chevaux à la voiture, que j’aille frapper à sa porte, que j’aille me faire annoncer chez elle ; qu’il y aura là un mari, pour moi un étranger, qui comptera les minutes qu’elle passera avec moi, et qui, au bout d’une heure, d’une demi-heure, d’un quart d’heure, dira : « Assez !... assez !... » tenez, Fielding, c’est insensé, je le sais bien, mais cela me met hors de moi !...

FIELDING.

C’est-à-dire, mon ami, que vous me retirez votre parole ?

DE GERVAIS.

Non ; mais vous me feriez bien heureux en me la rendant...

FIELDING.

Écoutez, de Gervais, je ne sais sous l’empire de quel sentiment vous me parlez ; mais vous êtes à la fois excellent père et honnête homme ?

DE GERVAIS.

Fielding !

FIELDING.

Laissez-moi achever. Comme honnête homme, il y a une parole engagée entre nous ; comme père, écoutez-moi ; je vous dis : Vous connaissez mon fils John Fielding ; c’est non-seulement un beau jeune homme à New-York, mais ce serait un élégant gentleman à Londres, un parfait cavalier à Paris. Joignez à cela un esprit cultivé, un cœur droit, une âme honnête, et vous n’aurez reconnu en lui que les qualités que tout le monde lui reconnaît !... Mon ami, vous avez vingt-quatre heures pour réfléchir.

DE GERVAIS.

Fielding !

FIELDING.

À demain, mon ami.

DE GERVAIS.

Fielding, nous quitter ainsi ?... Et, tout d’abord, que notre maison soit la vôtre... Restez ici ; je ne dois pas souffrir...

FIELDING.

Non, mon ami, j’ai besoin de vous laisser avec vos enfants, votre femme ; ma présence vous gênerait dans votre liberté. À demain, mon ami.

DE GERVAIS.

Fielding !

FIELDING.

À demain !

Il sort.

 

 

Scène IX

 

DE GERVAIS, seul

 

Oh ! il a raison, et ce que je fais là est insensé !... ce que je fais là est non-seulement de la folie, mais encore de l’ingratitude !... Lui seul est dans le vrai, parce que lui seul est dans le juste. Il l’a vue, et elle a produit sur lui l’effet qu’elle produira sur tout le monde. Ces talents, cette éducation, j’en suis presque arrivé à les maudire !

Il repousse loin de lui Cooper et froisse la musique entre ses doigts.

 

 

Scène X

 

DE GERVAIS, EDMOND

 

EDMOND.

Mon père !

DE GERVAIS.

Ah ! c’est toi, Edmond ! Mon fils, tu m’aimes, n’est-ce pas ?

EDMOND.

En doutez-vous, mon père ?

DE GERVAIS.

Non, grâce à Dieu.

EDMOND.

Qu’avez-vous donc ?

DE GERVAIS.

Je n’ai rien.

EDMOND.

Si ! vous nous cachez quelque chose, mon père... L’arrivée de cet homme vous a préoccupé !... Vous étiez si heureux ce matin ! avouez que le malheur est entré avec lui dans notre maison.

DE GERVAIS, agité.

Edmond, appelle ta sœur ; il faut que je lui parle.

EDMOND, à part.

Oh ! je m’en doutais bien, qu’il s’agissait de Clotilde.

Fausse sortie.

DE GERVAIS.

Edmond !...

EDMOND, revenant.

Mon père ?

DE GERVAIS.

Tu sais ce que c’est qu’une parole... et ma parole est engagée.

EDMOND.

À cet homme, mon père ?

DE GERVAIS.

Hélas ! oui.

EDMOND.

Mais il a trente ans de plus que ma sœur.

DE GERVAIS.

Son fils a ton âge.

EDMOND.

Oh ! mon père, vous qui l’aimiez tant, à ce que vous disiez...

DE GERVAIS.

Edmond !

EDMOND.

Vous qui prétendiez mourir si on vous séparait d’elle...

DE GERVAIS.

John Fielding vient à Paris.

EDMOND.

Alors, vous refusez de rompre cette union ?

DE GERVAIS.

Je cherche un moyen honorable...

EDMOND.

Il y en a dix !

DE GERVAIS.

Appelle ta sœur, Edmond.

EDMOND, ouvrant la porte.

Viens, Clotilde, viens ! viens !

 

 

Scène XI

 

DE GERVAIS, EDMOND, CLOTILDE

 

EDMOND, bas.

Clotilde, attendez-vous à ce qui peut m’arriver de plus malheureux !

DE GERVAIS.

Viens, mon enfant, et je vais te dire en deux mots ce dont il est question...

CLOTILDE.

Mon Dieu ! vous m’effrayez... Qu’y a-t-il ?

EDMOND.

Clotilde, vous êtes fiancée sans vous en douter ; mon père a promis votre main à M. John Fielding.

CLOTILDE.

Oh ! monsieur, ce mariage est impossible.

EDMOND.

Vous l’entendez, je le disais bien.

DE GERVAIS, vivement.

Impossible, as-tu dit, mon enfant ?

CLOTILDE.

Oh ! oui...

DE GERVAIS.

Et comment cela ?

CLOTILDE.

Mon père, je ne veux pas me marier.

DE GERVAIS, avec joie.

Tu aimes quelqu’un ?

CLOTILDE, vivement.

Non, non... personne...

DE GERVAIS.

Oh ! si tu aimais, et que j’eusse au moins cette excuse à donner, que je ne peux pas faire le malheur de ma fille... Je connais assez maintenant et la pureté de ton cœur et la distinction de ton esprit pour être sûr que celui que tu aimes est digne de toi !...

EDMOND.

Clotilde, comprenez bien, mon père ne vous demande pas le nom de celui que vous aimez ; mon père ne veut que gagner du temps !

DE GERVAIS, joyeux.

Oui, du temps ! une année de bonheur encore, pareille au mois qui vient de s’écouler.

CLOTILDE.

Je dis que cette union est impossible, voilà tout.

DE GERVAIS.

Impossible ! comment cela ? Dis, mon enfant, dis l’impossibilité ! Tu gardes le silence ; je comprends, je ne suis pas encore assez devenu l’ami de ma fille pour être initié à tous ses secrets.

Madame de Gervais entre.

Tiens, tu auras peut-être un peu plus de confiance en ta mère... Les femmes entre elles ont un abandon...

À madame de Gervais.

Cause, ma bonne Émilie, avec ta fille ; tu seras peut-être plus heureuse que moi ; peut-être te dira-t-elle ce qu’elle n’ose m’avouer ; mais n’oubliez pas que Fielding attend ma réponse... Viens, Edmond.

Il sort avec son fils.

 

 

Scène XII

 

MADAME DE GERVAIS, CLOTILDE

 

CLOTILDE.

Oh ! ma mère ! pour la dernière fois peut-être, laissez-moi vous appeler ma mère.

MADAME DE GERVAIS.

Que dis-tu là, mon enfant ?

CLOTILDE.

Qu’il faut que je vous dise adieu, que je vous quitte, que je parte !...

MADAME DE GERVAIS.

Oh ! mon Dieu, partir ! nous étions si heureux !

CLOTILDE.

Trop heureux, madame, et voilà pourquoi ce bonheur ne pouvait durer. Songez donc aux difficultés, aux complications, aux impossibilités que chaque jour amène... Nous ne sommes de retour à Paris que depuis un mois... M. de Gervais s’est isolé dans sa tendresse pour ses enfants ; mais je ne puis pas toujours me cacher, me dérober à tous les yeux... Aujourd’hui... aujourd’hui... c’est chose plus grave : c’est un mariage que l’on me propose, c’est tout un avenir ! non pas l’avenir d’une seule famille, mais de deux, que l’on bâtit sur moi ; j’ai beau résister, on m’entraîne ; je suis un faux perpétuel et vivant dans votre maison, et je m’épouvante en sentant où je vais.

MADAME DE GERVAIS.

Oui, c’est vrai... Mais, que veux-tu, mon enfant ! peut-être, au moment de son arrivée, pouvions-nous annoncer à M. de Gervais la perte qu’il avait faite. L’absence est une demi-mort ; il était préparé, par la séparation momentanée, à la séparation éternelle. Mais, aujourd’hui, cette blessure que nous avons hésité à lui faire, guérissable peut-être alors... aujourd’hui qu’il t’a vue, qu’il t’aime, et que tu lui es nécessaire, que tu es devenue une partie de son existence... aujourd’hui... à coup sûr, cette blessure serait mortelle !

CLOTILDE.

Mon Dieu ! mon Dieu !

MADAME DE GERVAIS.

M. de Gervais veut te marier ; mais il t’aime tant, que, dès que tu lui diras que ce mariage ferait ton malheur, il y renoncera. Demande à voyager, il y consentira ; et nous, nous, que nous importe d’habiter avec toi l’Italie, l’Allemagne ou l’Angleterre, pourvu que le bonheur qui est entré avec toi dans la maison n’en sorte pas ?

CLOTILDE.

Mais votre fils m’aime, madame ! il m’aime !

MADAME DE GERVAIS.

Mon Dieu, crois-tu que, depuis un mois que je vous observe l’un et l’autre, je n’aie pas vu naître et grandir cet amour ?

CLOTILDE.

Madame ! au nom du ciel, éloignez-le, ou éloignez-moi ! ne nous laissez pas plus longtemps l’un près de l’autre dans la même maison, sous le même toit !

MADAME DE GERVAIS.

Que m’importe qu’il t’aime ? que m’importe que je doute de lui, si je ne doute pas de toi ?...

CLOTILDE.

Oh ! madame ! madame !

MADAME DE GERVAIS.

Mais puisque tu es sûre de ton cœur ! mais puisque tu n’aimes personne !

CLOTILDE.

Ma mère, ma mère ! laissez-moi... laissez-moi vous le dire, si bas que personne ne l’entende, pas même mon cœur... Edmond... je l’aime !

Mouvement de madame de Gervais.

Ah ! vous voyez bien qu’il faut que l’un de nous deux parte, et, puisque je suis l’étrangère, il est tout simple que ce soit moi.

De Gervais paraît au fond.

MADAME DE GERVAIS.

M. de Gervais !

 

 

Scène XIII

 

MADAME DE GERVAIS, CLOTILDE, DE GERVAIS

 

DE GERVAIS, résigné mais abattu.

Eh bien, ma bonne Émilie, que t’a dit notre enfant ?

MADAME DE GERVAIS.

Elle m’a dit, mon cher Gervais, que, puisque tu la laissais libre de refuser ou d’accepter ce mariage... elle refusait.

DE GERVAIS.

Malheureusement, la question n’est pas si simple que cela... Ma parole est engagée, et à un refus il faut une raison.

MADAME DE GERVAIS.

Eh bien, mon ami, veux-tu que je t’avoue une chose ?... Je crois que Clotilde aime quelqu’un !...

DE GERVAIS.

Je le lui ai demandé, elle m’a dit que non.

MADAME DE GERVAIS.

À toi, mon ami, elle n’a peut-être pas osé...

DE GERVAIS.

Clotilde !

CLOTILDE, se rapprochant.

Me voilà !

DE GERVAIS.

Pourquoi ne m’as-tu pas avoué... ?

CLOTILDE.

Quoi ?

DE GERVAIS.

Que ton cœur n’était pas libre ; je te l’ai demandé.

Clotilde jette un regard de reproche à madame de Gervais.

Eh bien, voyons, puisque tu as fait un premier aveu, achève... Qui aimes-tu ?

CLOTILDE.

Ma mère vous a dit cela, mon père, parce qu’elle sait la douleur, le chagrin, le regret...

DE GERVAIS.

Oui, et ce n’est pas vrai, je comprends... Vous me veniez en aide par un mensonge... Allons, soyons fort ; nous avons, en homme d’honneur, engagé notre parole ; tenons notre parole en homme d’honneur.

Il va à une table, s’assied, soupire, s’essuie le front, prend une plume et commence à écrire.

MADAME DE GERVAIS s’approche de son mari avec embarras.

Alors, en ce moment, il serait maladroit de venir te parler.

DE GERVAIS.

De quoi, chère amie ?

MADAME DE GERVAIS.

Cesse d’écrire, et écoute-moi.

DE GERVAIS.

Volontiers, parle ; qu’allais-tu me dire ?

MADAME DE GERVAIS.

J’allais te dire qu’il faut, malgré ta tendresse pour tes enfants, te séparer au moins de l’un d’eux.

DE GERVAIS.

Duquel ?

MADAME DE GERVAIS.

D’Edmond.

DE GERVAIS.

Ah ! et pourquoi ?

MADAME DE GERVAIS.

C’est que, depuis longtemps, Edmond, en sa qualité d’artiste, nourrit le désir de faire un voyage en Italie.

DE GERVAIS.

Ah ! et pourquoi, depuis un mois que je suis de retour, ne m’en a-t-il jamais parlé ?

MADAME DE GERVAIS.

Il aurait craint de t’affliger.

DE GERVAIS, après avoir regardé sa femme et Clotilde.

C’est bien ; dans quelques jours, Edmond partira.

MADAME DE GERVAIS.

Moi, je crois, mon ami, que demain, aujourd’hui vaudrait peut-être mieux encore.

DE GERVAIS.

Ah ! nous verrons.

Il se remet à écrire.

 

 

Scène XIV

 

MADAME DE GERVAIS, CLOTILDE, DE GERVAIS, EDMOND

 

EDMOND.

Que fait mon père ?

MADAME DE GERVAIS.

Tu vois.

EDMOND.

Il écrit... À qui ?

CLOTILDE, ne pouvant retenir un cri de douleur.

Edmond !... Edmond !...

EDMOND, à de Gervais.

Mon père, à qui écrivez-vous ?

DE GERVAIS.

Mais à M. Edwards Fielding.

EDMOND.

Et que lui écrivez-vous ?

DE GERVAIS.

Que je suis prêt à tenir ma parole.

EDMOND, vivement.

Mon père !

MADAME DE GERVAIS, le retenant.

Edmond !

EDMOND, bas.

Mais vous entendez, vous voyez, ma mère ! dans dix minutes, il sera trop tard.

CLOTILDE.

Ah ! madame, je vous en supplie, dites-lui tout.

EDMOND, bas.

Non, c’est moi qui...

MADAME DE GERVAIS, bas.

Arrête, Edmond !... c’est à la mère, c’est à la femme d’annoncer au mari et au père la terrible nouvelle !

EDMOND.

Alors, ma mère...

Jeu muet ; moment d’hésitation entre les personnages du fond.

MADAME DE GERVAIS, à son mari.

Mon ami !

DE GERVAIS.

Quoi ?

MADAME DE GERVAIS.

Avant que tu ailles plus loin, mon ami...

DE GERVAIS.

Qu’as-tu, et pourquoi es-tu si émue, si tremblante ?

MADAME DE GERVAIS.

C’est que le moment est venu de te dire...

DE GERVAIS.

Voyons, parle.

MADAME DE GERVAIS.

Écoute-moi, mon ami ; c’est souvent au moment où l’on se croit le plus heureux, le plus certain du bonheur...

DE GERVAIS.

Mais tu m’inquiètes ! qu’as-tu donc ?

 

 

Scène XV

 

MADAME DE GERVAIS, CLOTILDE, DE GERVAIS, EDMOND, LES DOMESTIQUE, FIELDING

 

LE DOMESTIQUE.

M. Edwards Fielding.

DE GERVAIS.

Déjà !

FIELDING.

Excusez-moi, mon cher de Gervais... Vous ne vous attendiez pas à me revoir si tôt, n’est-ce pas ?

Il salue madame de Gervais.

Madame...

À Gervais.

En vous quittant, j’ai été chez mon correspondant...

DE GERVAIS.

Et ?...

FIELDING.

Chez mon correspondant, j’ai trouvé...

DE GERVAIS.

 Qu’avez-vous trouvé, mon ami ?...

FIELDING.

Une lettre de monsieur mon fils.

DE GERVAIS.

Bien.

FIELDING.

Non, pas bien...

DE GERVAIS.

Je ne comprends pas.

FIELDING.

Vous avez désiré que je vous rendisse votre parole, mon ami, je vous la rends.

DE GERVAIS.

Fielding !...

CLOTILDE, à part, avec joie.

Mon Dieu !

EDMOND, de même.

Oh ! merci !

MADAME DE GERVAIS, à part.

Oh ! je n’ai rien dit...

FIELDING.

John a profité de mon absence pour épouser, là-bas, une jeune fille dont il était amoureux, et il m’écrit qu’il est marié...

EDMOND, bas.

Oh ! Clotilde, Clotilde !... tu entends ?

CLOTILDE, bas.

Monsieur...

MADAME DE GERVAIS, à Edmond.

Prends garde, ton père te voit.

FIELDING.

Ainsi, mon ami, ce n’est pas vous qui manquez à votre parole, c’est moi ; mais... mais... attendez !... John a compromis l’honneur de la maison Fielding et fils en manquant à sa parole... Or, la maison Fielding et fils n’a jamais manqué à sa parole ; je viens donc, et je dis à mon ami de Gervais : C’est moi qui fonde une maison de commerce à Paris ; c’est moi qui tiens l’engagement de mon fils ; c’est moi, enfin, qui épouse mademoiselle Clotilde de Gervais.

CLOTILDE, à part.

Mon Dieu !

EDMOND, à part.

Ah !

FIELDING.

Vous m’avez dit tantôt, cher ami, que vous seriez plus heureux, plus tranquille, si votre fille épousait un homme de notre âge.

Se tournant vers Clotilde.

Mademoiselle, j’ai quarante-deux ans ; je vous offre un nom honorablement connu partout où il a été prononcé ; je vous reconnais un million de dot... Voulez-vous de moi pour mari ?

EDMOND, ironique.

Vous, monsieur ?

DE GERVAIS.

Edmond !

FIELDING.

Oui, moi, monsieur.

DE GERVAIS.

Clotilde !

CLOTILDE, interrompant de Gervais.

Mon père ?...

DE GERVAIS.

Tu es libre, mon enfant.

FIELDING.

Mademoiselle...

CLOTILDE.

Bientôt, monsieur, vous aurez ma réponse.

EDMOND, bas, à Clotilde.

Oh ! repoussez cet homme, je vous en supplie !

DE GERVAIS, qui a surpris ces derniers mots.

J’avais peur qu’ils ne s’aimassent point assez... Si je m’étais trompé ! s’ils s’aimaient trop !

 

 

ACTE III

 

Un salon.

 

 

Scène première

 

CLOTILDE, LE DOMESTIQUE, entrant

 

LE DOMESTIQUE.

M. Edwards Fielding.

CLOTILDE.

Faites entrer.

 

 

Scène II

 

FIELDING, CLOTILDE

 

FIELDING, saluant.

Mademoiselle...

CLOTILDE.

Asseyez-vous, monsieur ; car j’ai beaucoup de choses à vous dire !...

FIELDING, s’asseyant.

Tant mieux ! car je suis heureux en vous entendant parler.

CLOTILDE.

Monsieur Fielding, écoutez-moi... M. de Gervais avait promis la main de sa fille à M. John Fielding ; mais, du moment que votre fils a rompu de lui-même...

FIELDING.

De Gervais est dégagé envers moi, je le reconnais.

CLOTILDE.

C’est alors que vous m’avez fait l’honneur de me demander en mariage... N’étant plus enchaînée par la parole de mon père, j’aurais pu, monsieur, et cela sans blesser en rien votre susceptibilité, j’aurais pu répondre que je voulais encore garder ma liberté ; mais je suis devant M. Edwards Fielding, devant l’homme auquel M. de Gervais doit la fortune, la vie peut-être ! Ce n’est donc pas un simple refus, quoique enveloppé de politesse, qu’il faut adresser à M. Fielding ; il lui faut une raison tellement grave, tellement imposante, que M. Fielding, tout en regrettant peut-être de voir ses vœux repoussés, soit heureux encore de voir l’estime qu’il inspire et la profonde confiance qu’on a en lui... Je vais vous parler, monsieur, avec la conviction que je parle à un honnête homme. Prenez-vous l’engagement de me garder le secret ?

FIELDING.

Sur l’honneur, mademoiselle, je le promets.

CLOTILDE.

Monsieur, je ne suis point la fille de M. de Gervais.

FIELDING, étonné.

Vous n’êtes point la fille de M. de Gervais ?

CLOTILDE.

Non ; laissez-moi tout vous dire... Trois jours avant l’arrivée de M. de Gervais, sa fille est morte...

FIELDING.

Sa fille ?...

CLOTILDE.

Une heure avant qu’il débarquât, je me présentais chez madame de Gervais avec une lettre de recommandation. M. de Gervais adorait sa fille ; j’avais à peu près l’âge qu’elle devait avoir, je portais le même nom, et, lorsque le père appelait Clotilde, j’entrai comme si la main de Dieu m’avait poussée... Il me prit pour sa fille... Madame de Gervais et son fils, épouvantés de la douleur qu’allait lui causer la perte de cette illusion, me firent signe de ne rien dire. Je me laissai appeler ma fille ; mais ce rôle que je joue devant M. de Gervais, pour lui sauver une douleur, je ne puis le continuer en face de vous, en face des magistrats, en face de l’Église. En face de vous, c’eût été un vol ; en face des magistrats, c’était un faux ; en face de l’Église, un sacrilège...

FIELDING.

Oh ! je comprends.

CLOTILDE.

Alors, je me suis dit : « Il n’y a qu’un moyen de tout concilier, la franchise ; il n’y a qu’un homme à qui l’on puisse avouer ce secret, c’est M. Fielding ; il n’y a qu’une personne qui puisse le lui avouer, c’est celle qui perd tout en l’avouant. »

FIELDING, se levant.

Ainsi, vous n’êtes pas la fille de M. de Gervais ?

CLOTILDE.

Non, monsieur.

FIELDING.

Au moment de son arrivée, vous veniez pour la première fois et par hasard dans sa maison ?

CLOTILDE.

Pour demander une place d’institutrice ou de demoiselle de compagnie près de celle qui était morte.

FIELDING.

Vous êtes pauvre, et vous ne dépendez que de vous absolument ?...

CLOTILDE.

J’ai ce malheur.

FIELDING.

Vous avez le même âge ?

CLOTILDE.

Dix-huit ans, monsieur.

FIELDING.

Le même nom ?

CLOTILDE.

Clotilde.

FIELDING.

Seulement, au lieu de vous appeler Clotilde de Gervais, vous vous appelez ?...

CLOTILDE.

Clotilde Duplessis.

FIELDING.

Eh bien, mademoiselle Clotilde Duplessis, j’ai quarante-deux ans, trois millions de fortune, un nom sans tache en Europe et en Amérique... Mademoiselle Clotilde Duplessis, voulez-vous me faire l’honneur d’être ma femme ?

CLOTILDE.

Monsieur...

FIELDING.

Le courrier part dans deux heures ; je vous donne une heure pour réfléchir. Dites non, je retourne en Amérique ; dites oui, je reste à Paris.

CLOTILDE.

Mais, monsieur...

FIELDING, saluant.

Dans une heure juste, j’aurai l’honneur de venir prendre votre réponse.

Il sort.

 

 

Scène III

 

CLOTILDE, puis EDMOND

 

CLOTILDE.

Mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu !...

EDMOND.

Clotilde !

CLOTILDE.

Vous, Edmond ?...

EDMOND.

J’attendais qu’il sortît... Que lui avez-vous dit ?

CLOTILDE.

Tout ce que je devais lui dire, Edmond ; mais il a autant insisté pour épouser Clotilde Duplessis, plus encore peut-être, qu’il n’eût insisté pour épouser Clotilde de Gervais.

EDMOND.

Et qu’avez-vous répondu ?

CLOTILDE.

Il est sorti sans attendre ma réponse, me donnant une heure pour réfléchir.

EDMOND.

Maintenant, qu’allez-vous faire ?

CLOTILDE.

Le sais-je moi-même, et n’ai-je pas fait tout ce que j’ai pu ?

EDMOND.

Oh ! cet homme avec ses millions !...

CLOTILDE.

Edmond, prenez garde ! vous êtes tout près de m’insulter, et, Dieu merci, je ne vous en ai pas donné le droit ; il a demandé une heure, c’est plus qu’il n’en faut pour que je parte sans que personne, pas même vous, sache où je suis allée.

EDMOND.

Oh ! vous savez bien qu’il vous est impossible de partir.

CLOTILDE.

Et cependant, il m’est plus impossible encore de rester.

EDMOND.

Ainsi, vous aimez mieux faire mon désespoir, faire celui de mon père, le tuer peut-être, que de dire à un étranger que vous ne l’aimez pas, que vous ne voulez pas l’épouser ?

CLOTILDE.

Il y a, vis-à-vis de certaines gens, dans certaines circonstances, des choses bien difficiles à dire, monsieur.

EDMOND.

Dites-lui que vous m’aimez, Clotilde.

CLOTILDE.

Vous l’ai-je jamais dit à vous-même ?

EDMOND.

Dussiez-vous mentir, dites-le-lui, je vous en supplie.

CLOTILDE.

Oh ! Edmond, je vous en ai déjà prié, laissez-moi vous quitter, laissez-moi fuir.

EDMOND.

Eh bien, non, c’est moi qui partirai, qui m’exilerai ; je ne reviendrai que sur un signe, sur un mot de vous. Je pars, Clotilde ; mais, auparavant, dites-moi que vous m’aimez, avec cet accent qui, partant du cœur, ne laisse point de doute dans le cœur, et je pars, Clotilde. Au nom du ciel, à vos genoux, Clotilde, je vous en supplie, je vous en conjure !

CLOTILDE.

M. de Gervais !

EDMOND.

Mon père !

 

 

Scène IV

 

CLOTILDE, EDMOND, DE GERVAIS

 

DE GERVAIS, très pâle mais calme, à part.

Je ne m’étais pas trompé.

Haut.

Eh bien, que fais-tu donc là, Edmond, aux genoux de ta sœur ?

EDMOND.

Je lui disais de ne pas nous quitter, mon père ; je lui disais que son absence serait votre désespoir, plus que votre désespoir, peut- être votre mort !

DE GERVAIS.

Merci, Edmond ; c’est d’un bon fils, ce que tu faisais là. Laisse-moi avec Clotilde.

EDMOND.

Mon père, vous lui parlerez dans ce sens, n’est-ce pas ? Vous obtiendrez d’elle qu’elle n’épouse pas cet étranger qui, d’un moment à l’autre, peut oublier sa promesse et l’emmener en Amérique ?

DE GERVAIS.

Sois tranquille, Edmond, Clotilde ne se mariera jamais que de son plein gré, et je la connais : fille pieuse, elle ne s’éloignera jamais de moi que de mon consentement ; n’est-ce pas, Clotilde ?...

CLOTILDE, s’élançant dans les bras de Gervais.

Ah ! mon père !

DE GERVAIS, impérieusement.

Laisse-nous, Edmond.

 

 

Scène V

 

DE GERVAIS, CLOTILDE

 

CLOTILDE.

Jamais, mon père, non, je ne vous quitterai jamais.

DE GERVAIS, la prenant contre sa poitrine.

Reste là, mon enfant, et écoute ce que j’ai à te dire, car ce que j’ai à te dire est grave et triste.

CLOTILDE.

Mon père !

DE GERVAIS.

Fielding te quitte.

CLOTILDE.

Oui, mon père.

DE GERVAIS.

Je le sais, je l’ai vu. Je ne dirai pas que je le crois amoureux de toi, Clotilde ; mais je crois qu’il t’aime fort et t’estime beaucoup.

CLOTILDE.

Je ne lui ai rien promis, mon père.

DE GERVAIS.

Il me l’a dit ; il m’a dit que, si tu répondais non, il partirait dans une heure.

CLOTILDE.

Mon père !...

DE GERVAIS.

M’aimes-tu, Clotilde ?

CLOTILDE.

Oh ! qui donc ne vous aimerait pas, vous si bon !

DE GERVAIS.

Cet amour irait-il jusqu’à faire un sacrifice à mon bonheur ?

CLOTILDE.

Cet amour ira jusqu’où vous l’exigerez, mon père.

DE GERVAIS.

Écoute donc, mon enfant, et, d’abord, grave bien ceci dans ton cœur : que ce n’est pas un ordre que je te donne, mais que c’est une prière que je te fais.

CLOTILDE, à part.

Mon Dieu ! que va-t-il me dire ?

DE GERVAIS.

Si tu ne te sens pas pour M. Fielding une de ces répugnances invincibles...

CLOTILDE.

Mon père...

DE GERVAIS.

Je le connais comme le cœur le plus noble, l’âme la plus généreuse.

CLOTILDE.

Mais s’il allait me séparer de vous, mon père ?...

DE GERVAIS.

Ce serait un grand malheur, sans doute, et qui briserait le rêve de ma vieillesse ; mais, que veux-tu ! tu sauras cela quand tu auras vécu tes jours, ma pauvre enfant ! c’est presque toujours dans son aveuglement que l’homme fait le plan de sa vie à venir ; puis les heures coulent, cet avenir rêvé devient le présent, et l’homme s’aperçoit que là où il avait mis son bonheur l’attend parfois la plus amère déception. Clotilde, si tu deviens, ce que je souhaite de tout mon cœur, la femme de Fielding, que Fielding veuille t’emmener, ne résiste pas, mon enfant. Ce sera avec un profond regret que je te dirai adieu après t’avoir revue si tard et t’avoir gardée si peu de temps ; mais je te dirai dans mes larmes, dans ma résignation : « Je quitte mon enfant, je me sépare de ma fille bien-aimée ; je laisse s’éloigner celle que j’eusse voulu garder éternellement à mes côtés comme la représentation vivante de l’espérance et du bonheur ; mais qui sait, mon Dieu ! si sa présence ne serait pas plus fatale encore à ma maison que son absence n’est douloureuse à mon âme ? »

CLOTILDE, baissant la tête.

Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !

DE GERVAIS.

Tu me comprends, n’est-ce pas ? toi qui es restée pure et chaste, qui résistes quand on te presse, et qui te défends avec ta pudeur et tes larmes d’un amour que du dois appeler impie...

CLOTILDE.

Mon père !

DE GERVAIS.

Tu épouseras Fielding, n’est-ce pas, mon enfant ?

CLOTILDE.

Mon père !

DE GERVAIS.

S’il veut t’emmener en Amérique, tu l’y suivras ?

CLOTILDE.

Mon père !

DE GERVAIS.

Et, s’il ne te le propose pas, et que, toi, tu penses dans ta sagesse que cela devienne nécessaire, eh bien, tu le lui proposeras toi-même.

CLOTILDE, tombant à genoux.

Oh !

DE GERVAIS.

Tu feras cela, n’est-ce pas, mon enfant bien-aimée ?... J’ai commencé par dire que je n’ordonnais pas, que je priais, eh bien, tu céderas à ma prière ; puis, quand ton père te dira, au nom de cet amour qui prouve que l’âme est fille de Dieu, puisqu’elle peut, comme Dieu, aimer d’un amour éternel : « Aime un étranger, va-t’en ! » tu t’en iras, tu t’éloigneras, tu partiras, n’est-ce pas, ma fille ? Et moi, un jour, eh bien, quand je sentirai que mon heure approche, n’ayant pu vivre avec toi, je quitterai tout pour aller mourir près de toi. Ta parole, mon enfant, ta parole ?...

CLOTILDE.

Tout ce que vous voudrez, mon père. Ordonnez, j’obéirai : tout, tout !

Elle se lève.

DE GERVAIS.

C’est bien, embrasse-moi. Va ! je n’aurais plus de forces, et j’ai besoin de toutes mes forces !... mon enfant !...

CLOTILDE, sortant.

Oh ! pauvre Edmond !

Edmond paraît au fond.

 

 

Scène VI

 

DE GERVAIS, puis EDMOND

 

DE GERVAIS.

Allons, allons, le sacrifice est fait ; du courage, du courage ! Ô mon Dieu ! vous qui voulez cette séparation, envoyez-moi donc la force, car vous voyez bien que j’y succombe...

EDMOND.

Mon père !

DE GERVAIS, tressaillant.

C’est lui !

EDMOND.

Mon père !

DE GERVAIS.

Ah ! vous voilà, Edmond.

EDMOND, pâlissant.

Clotilde vous quitte en pleurant ; que lui avez-vous dit ? qu’avez-vous donc exigé d’elle ? Dites !...

DE GERVAIS.

Je l’ai décidée à épouser Fielding et à partir avec lui.

EDMOND, chancelant.

À partir avec lui ?

DE GERVAIS.

Oui.

EDMOND.

Impossible, mon père !...

DE GERVAIS.

Et pourquoi impossible ?...

EDMOND.

Y songez-vous ?... Clotilde quitter la France !... nous quitter !... vous quitter... vous !...

DE GERVAIS.

Dieu n’a-t-il pas dit à la femme : « Tu quitteras ton père, ta mère et ta patrie, pour suivre ton époux » ?

EDMOND.

Oh ! mon père, mon Dieu ! vous qui disiez que vous séparer de l’un de nous à présent, ce serait... votre mort...

DE GERVAIS.

Oui, je l’ai dit.

EDMOND.

Mais vous n’aimez donc pas ma sœur ?

DE GERVAIS.

Mais tu l’aimes donc plus qu’un frère, toi, malheureux !

EDMOND.

Moi... moi... aimer Clotilde !... Qui vous a dit cela ?

DE GERVAIS.

Mais tu ne vois donc rien ? tu ne comprends donc rien ?... parce que ta passion insensée et impie te rend aveugle et sourd, tu me crois donc aveugle et sourd moi-même ?

EDMOND, cherchant à fuir.

Mon Dieu ! mon Dieu !

DE GERVAIS.

J’avais dit que je mourrais si je me séparais de l’un de vous ? Je n’aime pas ta sœur ?... Oh ! voyez-vous ce sacrilège qui dit à un père qu’il n’aime pas sa fille ?... J’avais dit que je mourrais d’une séparation ? Et qui te dit donc que je ne mourrai pas, à toi qui me forces à me séparer ?...

EDMOND.

Mon père !... Non, non... Vous avez raison, c’est à moi de m’en aller, c’est à moi de partir, mon père, à l’instant...

Tombant à genoux.

Votre bénédiction, et je pars...

DE GERVAIS.

Ma bénédiction, à toi, malheureux ?

EDMOND.

Oui, votre bénédiction, car je pars, et je vous dis, moi, que j’ai le droit de vous demander votre bénédiction.

DE GERVAIS, hors de lui.

Tais-toi ! tais-toi !...

 

 

Scène VII

 

DE GERVAIS, EDMOND, MADAME DE GERVAIS

 

MADAME DE GERVAIS, accourant.

Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! que se passe-t-il donc ?

EDMOND.

Ma mère ! ma mère, venez à mon secours !

DE GERVAIS.

Oui, oui, venez, madame.

EDMOND.

Je pars... je pars, je vous quitte pour longtemps, pour toujours peut-être ; mais, je vous en supplie, dites à mon père que je pars digne de sa bénédiction.

MADAME DE GERVAIS.

Mon ami...

DE GERVAIS.

Venez, ici, femme... venez !... non pas pour excuser les autres, mais pour vous justifier vous même... Je pars... je vous laisse deux enfants, un frère, une sœur ; que m’avez-vous rendu ? Répondez !... Un amant !...

MADAME DE GERVAIS.

Gervais !

EDMOND.

Taisez-vous, ma mère ; prions, ne nous justifions pas.

DE GERVAIS.

Ô mon Dieu, mon Dieu ! moi qui vous demandais de les retrouver tous vivants, ma femme, mon fils, ma fille ! Ô mon Dieu ! votre colère, en ne m’exauçant pas, n’eût-elle pas été plus clémente que votre bonté en m’exauçant ? Oui... oui, je le dis avec désespoir, plutôt que d’avoir inspiré une telle passion à son frère, pardonnez-moi, mon Dieu, mais j’aimerais mieux que ma fille fût morte !

EDMOND et MADAME DE GERVAIS.

Oh !...

 

 

Scène VIII

 

DE GERVAIS, EDMOND, MADAME DE GERVAIS, LE MARBRIER

 

LE DOMESTIQUE, au Marbrier.

Voici M. de Gervais.

LE MARBRIER, s’avançant.

Pardon, monsieur...

EDMOND, effrayé.

Oh ! ma mère, cet homme...

MADAME DE GERVAIS.

Arrête, mon fils ! la main de Dieu est dans tout ceci.

LE MARBRIER.

C’est à M. de Gervais que j’ai l’honneur de parler ?

DE GERVAIS.

C’est moi.

Le Marbrier lui présente sa note, de Gervais la prend et lit ; pendant cette lecture, Edmond dit quelques mots au Marbrier, qui se retire.

DE GERVAIS, lisant.

« Pour avoir fourni la dalle de marbre, 300 francs ; pour avoir gravé sur cette dalle de marbre soixante et une lettres composant l’inscription suivante :

Entrée de Clotilde.

« Clotilde de Gervais, morte, à seize ans, le 2 septembre 1850. Priez pour elle... » Oh ! Edmond, mon fils ! ma femme ! me pardonnerez-vous ?...

Edmond se jette aux genoux de son père.

CLOTILDE.

Mon père ! je suis toujours votre fille.

EDMOND.

Seulement, mon père, elle n’est plus ma sœur.

DE GERVAIS.

Ô mon Dieu ! que vous êtes bon ! que vous êtes grand ! que vous êtes miséricordieux ! vous faites un ange de plus au ciel, et, à sa place, vous rendez une fille pour le père, une épouse pour le  fils.

Les pressant tous les deux sur son cœur.

Mes enfants ! mes enfants ! 

PDF