La pensionnaire mariée (Eugène SCRIBE - Antoine-François VARNER)

Comédie-Vaudeville en un acte.

Imitée d’un roman de madame de Flahaut.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Gymnase-Dramatique, le 3 novembre 1835.

 

Personnages

 

M. DE BOISMORIN, riche propriétaire

ANATOLE, son pupille

TRICOT, maître d’école

ADÈLE, femme de M. de Boismorin

MARIE, nièce du curé

VILLAGEOIS

VILLAGEOISES

JEUNES PENSIONNAIRES AMIES D’ADÈLE

 

La scène se passe dans la terre de M. de Boismorin, en Normandie, aux environs du Havre.

 

Un grand salon ouvert par le fond, et donnant sur une partie du parc : portes latérales. Sur le devant du théâtre, à droite de l’acteur, un petit guéridon ; de l’autre côté, une table avec une corbeille vide, un encrier et des plumes.

 

 

Scène première

 

ANATOLE, TRICOT

 

Ils entrent par le fond à gauche.

TRICOT.

Ainsi, Monsieur, vous venez de débarquer ?

ANATOLE.

Ce matin même, au Havre, et j’arrive de New-York.

TRICOT.

C’est étonnant qu’on revienne de New-York !... je ne peux pas me faire à cette idée-là, moi, magister de ce village, qui ne suis jamais allé plus loin que Bolbec... Vous devez être bien fatigué ?

ANATOLE.

Du tout... je suis venu à pied, en me promenant, jusqu’au château de M. de Boismorin... Est-il levé ?... peut-il me recevoir ?

TRICOT.

Il n’est pas encore arrive de Paris.

ANATOLE.

Comment ?... mais il venait toujours passer six mois dans ce beau domaine.

TRICOT.

Oui, Monsieur, l’année dernière encore, avec des messieurs, des dames de Paris et une pension de demoiselles... Étaient-elles gentilles !... une surtout, que je vois encore courir dans le parc... Mais cette année, monsieur le capitaine est en retard... on ne sait pas pourquoi. Au surplus, il est peut-être en route ; on l’attend d’un moment à l’autre.

ANATOLE, posant son chapeau et ses gant sur le guéridon.

En ce cas, je l’attendrai... Je ne partirai pas sans avoir revu mon bienfaiteur, mon second père.

TRICOT.

Vous lui avez donc des obligations ?

ANATOLE, avec chaleur.

Je lui dois mon éducation... ma seule fortune !c’est lui qui a pris soin de mon enfance... qui plus tard m’a soutenu de ses conseils, de sa bourse... je lui dois tout ce que je suis..

TRICOT.

Moi, je lui dois ma place de régisseur... Il paraît qu’il donne à tout le monde. J’étais déjà instituteur primaire de la commune, M. Tricot, écrivain public... mais la littérature est aujourd’hui si mal payée ! Aussi, M. de Boismorin m’a chargé de l’administration de ce domaine ; et grâce à mes deux emplois, en demandant quelque chose à la grammaire, et le reste à l’arithmétique, je finis par y trouver mon compte.

ANATOLE.

C’est à merveille ; et je vous prierai, aussitôt son arrivée...

TRICOT, sans l’écouter,
remontant vers te fond, et regardant dans le parc, à droite.

Ah ! mon Dieu !

ANATOLE.

Qu’avez-vous donc ?

TRICOT, de même et regardant à droite.

Rien !

ANATOLE.

Je vous prierai de me prévenir... Mais vous ne m’écoutez pas !...

TRICOT.

C’est égal... parlez toujours.

ANATOLE, se fâchant.

Monsieur Tricot !

TRICOT.

Pardon... j’avais cru apercevoir au bout de cette allée... quelqu’un...

ANATOLE.

Que vous attendez ?...

TRICOT, regardant toujours.

Que j’attends toujours... et qui ne vient jamais... que le matin... au château... chercher de la crème... pour le déjeuner de monsieur le curé...

Ils descendent le théâtre.

ANATOLE.

Son vicaire ?

TRICOT.

Non, sa nièce, qui depuis quelque temps est venue habiter avec lui.

ANATOLE.

Est-ce que par hasard M. Tricot en voudrait aux biens du clergé ?

TRICOT.

Non, Monsieur... je vous prie de croire que je n’ai aucune vue coupable ou illégitime... je ne suis pas assez riche pour ça ! mais mam’zelle Marie, qui est près de son oncle... un oncle respectable... est tellement sévère, que je n’ai jamais osé lui parler verbalement de mon amour... avec ça que j’ai peu de facilité pour la parole...

ANATOLE.

Je ne m’en aperçois guère !

TRICOT.

Oui, avec vous... qui ne m’imposez pas ; mais dès qu’il y a là quelqu’un, et qu’il faut parler... je commence par me taire.

Air du Pot de fleurs.

Mais si, malgré moi retardées,
Les paroles me font défaut,
Ce n’est point le manque d’idées :
C’est qu’au contraire, j’en ai trop...
Et leur foule, quand j’en accouche,
Pour s’échapper à l’envi se pressant,
Fait sur ma lèvre un tel encombrement
Que cela me ferme la bouche.

C’est ce qui m’a empêché d’être du conseil municipal, où il faut essentiellement être orateur ; mais la plume à la main, je prends ma revanche... j’ai de l’éloquence, j’écris toujours quatre pages, quelquefois plus, jamais moins... parce que l’écriture, c’est mon état... c’est ma partie... et toutes les semaines... je taille ma plume... je règle mon papier, et je lance à mademoiselle Marie une épître amoureuse...

ANATOLE.

Qu’elle accepte ?...

TRICOT.

Sans jamais me répondre, ce qui me désespère, et m’empêche d’envoyer à son oncle, le curé, une page d’écriture, que j’ai depuis quinze jours dans mon portefeuille, avec des traits de ma main... pour lui demander celle de sa nièce...

Il regarde dans la coulisse.

ANATOLE.

Je ne veux point troubler votre tête-à-tête... et vais tâcher de me loger dans le village.

TRICOT.

Du tout... le château est assez grand, et je ne souffrirai pas qu’un ami de monsieur le capitaine...

ANATOLE.

En son absence... ce serait trop indiscret...

TRICOT.

Eh bien, chez moi ?

ANATOLE.

À la bonne heure.

TRICOT, lui indiquant sa maison de la main, vers le fond à gauche en dehors.

Au bout de ce petit chemin, la maison du régisseur, maison badigeonnée à neuf, et en caractères noirs sur fond rouge : Tricot, professeur de belles-lettres... Je vais vous y rejoindre...

Air du ballet de Cendrillon.

Dans ce séjour modeste et printanier.
Changeant souvent d’emplois et de symbole,
L’instituteur le matin fait l’école,
Et puis le soir il se fait jardinier,
Tenant tantôt mon Horace à la main,
Tantôt l’arrosoir... je me pique
De cultiver les fleurs de mou jardin
Comme les fleurs de rhétorique.

ENSEMBLE.

Dans ce séjour modeste et printanier,
Changeant souvent, etc.

Anatole sort par la gauche.

 

 

Scène II

 

MARIE, entrant par le fond à droite, TRICOT, au fond à gauche

 

TRICOT, à part, regardant Marie.

La voilà ! comme je tremble, et comme le cœur me bat ! c’est bien la peine d’être savant pour être aussi bête que les autres !

MARIE, à part.

C’est le jeune magister qui me fait la cour, et qui me remet toujours des lettres.

TRICOT, à part.

Tant pis ! je vais lui décocher un compliment.

Haut.

Je vous salue, Marie, pleine de grâces...

MARIE, lui faisant une révérence.

Bonjour, monsieur Tricot.

TRICOT.

Vous avez l’air bien joyeux ?

MARIE.

C’est vrai que je ne me sens pas d’aise.

TRICOT, timidement.

Et peut-on vous demander pourquoi ?

MARIE.

Certainement, c’est pas un secret... Vous savez que maintenant je suis à la charge de mon oncle le curé, qui ne peut pas me donner de dot...

TRICOT.

Je le sais... et même ça me fait déjà assez de peine.

MARIE.

Pourquoi donc ?

TRICOT, hésitant.

Oh ! pour vous...

MARIE.

Vous êtes bien bon... Or donc ce matin, mon oncle m’a dit : « Réjouis-toi, ma nièce... je reçois une lettre de Paris, une lettre de M. de Boismorin qui m’envoie deux sacs d’écus pour les pauvres de la commune... et de plus il te donne au château une place superbe... tu seras à la tête de la laiterie. – Comment ça se fait-il, que je lui ai répondu. — Tu le sauras bientôt... trouve-toi seulement au château sur les midi, au moment de l’arrivée de M. de Boismorin. »

TRICOT.

Il arrive aujourd’hui ?... tant mieux, il y a quelqu’un qui l’attend.

MARIE.

Mais quelle bonté à lui, qui me connaît à peine, d’avoir pensé à moi de si loin... à Paris !

TRICOT.

C’est un ancien marin, qui a encore bonne mémoire pour son âge... il n’oublie personne !... il ne se couche jamais sans avoir fait un peu de bien dans sa journée, et voilà quatre-vingts ans qu’il va comme ça...

Air de Lantara.

Il peut sans regrets, sans envie,
Vers le passé souvent faire un retour ;
Il a bien employé sa vie
Et sa vieillesse est le soir d’un beau jour.
Si près de lui, quelqu’un souffre ou soupire,
Son cœur discret prompt à le soulager,
Fait des heureux sans jamais en rien dire,
Et des ingrats sans se décourager !

MARIE.

Des ingrats, je n’en serai pas !... comme je vais le remercier... car enfin une place de quatre cents francs... c’est une dot.

TRICOT.

Je crois bien ! et ça irait joliment avec...

MARIE.

Avec quoi ?

TRICOT.

Avec des idées que j’ai...

MARIE.

Et lesquelles ?...

À part.

Il ne parlera pas !

TRICOT, avec embarras et lui montrant une lettre.

Des idées... que j’ai glissées sur ce papier...

MARIE, à part.

Allons, encore une !... il a la rage d’écrire... et moi qui justement ne sais pas lire...

TRICOT, présentant toujours sa lettre.

Et si vous vouliez seulement accepter...

MARIE, à part.

Dieu que c’est ennuyeux !

Haut.

Non, Monsieur !

TRICOT.

De grâce ! daignez la lire.

MARIE.

C’est impossible...

TRICOT.

Quoi ! vous me refusez !

MARIE.

J’y suis forcée.

TRICOT, à part.

Il n’y a rien à faire avec une vertu comme celle-là.

Haut.

Et les autres cependant... les autres billets, vous les avez reçus...

MARIE.

C’est vrai... mais je ne les ai pas ouverts.

TRICOT.

Que dites-vous ?

MARIE.

La preuve, c’est que les v’là... tenez, regardez plutôt...

Elle les lui présente.

TRICOT, les prenant.

En effet... ils y sont tous !... et le cachet est intact !... influence du village et d’une éducation champêtre... voilà bien les vertus du presbytère !...

MARIE.

Et vous êtes bien heureux que je n’aie pas montré toutes ces lettres-là à mon oncle... qui vous aurait appris à parler...

On entend en dehors le chœur du Chalet et la musique continue pendant le dialogue suivant.

TRICOT.

Mon Dieu ! que signifie ce bruit ?

MARIE.

Ce sont les villageois qui courent au-devant d’une voiture de voyage... serait-ce déjà monsieur le capitaine ?

TRICOT, se démenant.

Et moi qui ne suis pas là, pour représenter l’instruction publique... et la harangue... je n’ai pas une seule idée.

MARIE.

Qu’est-ce que ça fait ?

Air : Un homme pour faire un tableau.

Quand mon oncle me lit l’ journal,
J’ vois maint orateur qu’on admire,
Qui possède l’art original
De parler une heur’ sans rien dire ;
Ils fout des phras’s, à tout bout d’ champ...
Cela donne aux pensé’s qui suivent,
L’ temps d’arriver... et bien souvent
L’ discours finit sans qu’ell’s arrivent.

La musique recommence.

TRICOT.

Vous avez raison... je ferai comme cela...

Il veut encore causer avec Marie ; Marie lui dit : « Allez ! allez donc... » À la cantonade.

Me voilà !... me voilà !...

Il sort par le fond à droite.

 

 

Scène III

 

MARIE, seule

 

Est-il impatientant celui-là ?... parce qu’enfin on a son amour-propre comme une autre, et on n’aime pas à avouer... qu’on ne sait rien... et puis lui qui prend ça pour de la vertu... c’est toujours désagréable de le détromper... Enfin me voilà laitière au château... il en est régisseur... on se rencontre...

Air : Ses yeux disaient tout le contraire.

Par état forcés tous les jours
D’ nous trouver tous deux en présence,
P’t’êtr’ qu’il n’écrira pas toujours,
Qu’il s’ lass’ra d’ brûler en silence.
Son amour craint d’être importun ;
Mais pour peu qu’il se fasse entendre,
Il est sûr de trouver quelqu’un
Qui n’ demande qu’à le comprendre.

Regardant par le fond à droite.

Ah mon Dieu ! la belle calèche ! c’est celle de notre bon vieux maître... s’il a son accès de goutte comme l’autre année, il ne pourra pas descendre... Ah ! voilà une jeune demoiselle qui s’élance... elle a été bien vite à terre... elle aide Monsieur à sortir de voiture... elle lui donne le bras... il s’appuie sur elle... comme elle marche lentement et avec précaution... c’est drôle ! je ne savais pas que notre maître eût des enfants... et à l’air dont elle le regarde... aux soins qu’elle prend de lui... c’est sa fille... ou plutôt sa petite-fille... c’est sûr !... Les voilà à la porte du salon... où attendent tous les fermiers et le régisseur... il embrasse la petite demoiselle sur le front... et lui fait signe d’aller jouer dans le parc, elle ne se le fait pas dire deux fois... la voilà qui s’élance dans l’allée... Dieu, comme elle court...

S’éloignant.

Gare... gare... elle n’a pas la goutte celle-là !

 

 

Scène IV

 

ADÈLE, MARIE

 

ADÈLE, entrant en courant et en sautant.

Ah ! le beau parc !... les belles allées... il n y en avait pas une comme celle-là... à la pension...

Apercevant Marie et poussant un cri.

Marie !... la petite laitière...

Elle va à elle.

MARIE.

Mademoiselle Adèle... qui, l’année dernière...

ADÈLE.

Est venue ici aux vacances ! Es-tu installée ?... as-tu du bon lait... sais-tu faire des fromages à la crème... je t’apprendrai...

MARIE.

Comment ! vous savez déjà que j’ai une place ?...

ADÈLE.

C’est moi qui te l’ai fait avoir.

MARIE.

Est-il possible !

ADÈLE.

Tu es donc contente ?

MARIE.

Je le crois bien !

ADÈLE.

Alors et moi aussi ! embrasse-moi !

Elle l’embrasse.

Tu ne te rappelles donc pas que l’autre année, quand je suis venue ici avec madame Dubreuil, ma maîtresse de pension, une vieille amie à M. de Boismorin, j’étais bien triste, bien malheureuse... je pleurais toute la journée... il est vrai que je ris et que je pleure aisément... dans ce moment encore, mais aujourd’hui c’est de joie, c’est de bonheur, parce que vois-tu bien... Où en étais-je ?... et qu’est-ce que je te disais ?... Ah !... ah ! je me rappelais notre promenade ici... un soir dans le parc... parce que moi, pauvre orpheline, tu m’avais prise en amitié, tu me contais tes peines... et tu me disais en soupirant. « Ah ! Mademoiselle, qu’il y a dans le monde des gens qui ont du bonheur ! si j’étais jamais dans ce beau château, à la tête de la laiterie... »

Air du vaudeville de la Somnambule.

« Ah ! si le ciel comblait mon espérance,
« Si j’obtenais jamais un tel emploi,
« Tu le disais : oui, la reine de France
« Ne serait pas plus heureuse que moi. »
Et j’ai voulu, bonne magicienne,
Par ma baguette, à tous dictant ma loi,
Te rendre heureuse ici comme une reine...

Lui prenant les mains avec bonté.

Afin de l’être encore plus que toi.

J’ai demandé en ton nom cette place, dès que j’ai été mariée.

MARIE, vivement.

Vous êtes mariée ?

ADÈLE.

Depuis deux mois !

MARIE.

Vous n’êtes plus demoiselle ?...

ADÈLE.

Du tout... du tout... Je vais te raconter tout cela... car c’est bien l’événement le plus singulier et le plus extraordinaire... c’est-à-dire le plus simple du monde... et c’est justement pour ça...

MARIE.

Dites donc vite.

ADÈLE.

Tu sais déjà que j’étais sans parents, que j’étais restée bien jeune, confiée aux soins d’un beau-père...

MARIE.

Dont on ne disait pas grand bien ici... un joueur, un mauvais sujet, un malhonnête homme qui avait mangé toute votre fortune.

ADÈLE.

Je l’ignore... tout ce je sais, c’est qu’il était méchant avec moi, qu’il me maltraitait, et que j’étais bien malheureuse... Nous habitions alors une petite maison dans une rue de Rouen... et dans mon quatrième étage où je travaillais, et où je pleurais toute la journée, personne ne s’intéressait à moi, qu’un jeune étudiant qui demeurait sur le même palier... Chaque fois qu’il me rencontrait, il me saluait sans me parler... mais avec un regard qui voulait dire : pauvre fille !... Je compris que j’avais là un ami... un protecteur... je comptais sur lui... et quand j’avais du chagrin, ce qui m’arrivait tous les jours, je pensais à lui... Il y avait aussi un homme riche et laid, que mon beau-père m’amenait depuis quelque temps, et qui nous menait promener dans un  belle voiture... celui là était plus prévenant, plus aimable pour moi... cependant il me déplaisait... c’était injuste ; car c’était le protecteur de mon beau-père... il devait même nous emmener le lendemain à une terre qu’il possédait... lorsque la veille, le jeune étudiant entre chez moi... il était pâle et il tremblait... Mademoiselle, me dit il, on veut vous perdre. – Moi ! et comment ? – Vous ignorez les dangers qui vous menacent... –

Lesquels ? – Vous ne pourriez les comprendre et je n’oserais vous le dire... mais vous êtes perdue, si vous ne me permettez de vous défendre... avez-vous confiance en moi ? ­– Je le regardai, et je lui dis : Oui. Il me serra la main et partit. J’ignore ce qui arriva ; mais le lendemain, je vis entrer un homme en noir, un magistrat... Il demanda à parler à mon beau-père qui était furieux... j’entendis des cris... des menaces, et puis l’homme en noir qui avait une figure calme et respectable, me conduisit dans une pension de demoiselles, et me confia à la maîtresse en lui disant : Veillez sur elle !... Quelques heures après, se présente devant moi mon jeune protecteur. – Vous serez dans cette maison à l’abri du danger, me dit-il... moi je pars, et vous me reverrez quand j’aurai fait fortune... Adieu... adieu... je voudrais... et n’ose vous embrasser. – Et moi je vous le demande, lui criai-je en me jetant dans ses bras... Alors, et les yeux mouillés de larmes, il s’élança vers la porte... il disparut, et depuis je ne l’ai plus revu !

MARIE.

Pauvre jeune homme !... il m’intéressait tant, j’ai cru que c’était lui que vous aviez épousé...

ADÈLE.

Non pas.

MARIE.

Quel dommage !... j’avais déjà arrangé ça, et ça aurait été bien mieux...

ADÈLE.

Pourquoi donc ?

MARIE.

Pourquoi ?... c’te question...

ADÈLE.

Oui, pourquoi ?

MARIE.

Dame !... je n’en sais rien... c’est une idée... enfin mam’zelle, continuez ? Vous voilà dans cette pension... chez madame Dubreuil...

ADÈLE.

Qui m’avait prise en amitié !... Tout le monde m’aimait ; aussi je travaillais avec un courage ! lorsque arriva la distribution des prix... Ah ! quel beau jour ! toutes les autorités de la ville, les magistrats, les premières familles, tout le monde était là... et ces fanfares de triomphe, et ces couronnes, et ces parents qui embrassaient leurs enfants ! ils étaient si heureux... si occupés... que nul ne faisait attention à moi. Alors, et pour la première fois, je m’aperçus dans cette foule que j’étais seule au monde et je me pris à pleurer... Un vieux monsieur qui était bien vieux... mais qui avait l’air de la bonté même, s’approcha de moi, et me regardant avec une surprise mêlée d’intérêt, me demanda pourquoi je pleurais ainsi à chaudes larmes. – Hélas ! Monsieur, lui répondis-je, c’est que j’ai trois couronnes, et que personne ne m’embrasse... je n’ai ni père ni mère pour se réjouir de ma joie... – Eh bien, mon enfant, me dit-il, me voilà ; je viens la partager avec vous. Et il se mit à causer avec tant de charme et d’abandon, qu’au bout d’un instant nous nous connaissions depuis un siècle ; nous étions des amis intimes... Tout le monde partait, chaque mère emmenait sa fille avec elle en vacances... et moi j’allais rester seule à la pension. Mais le vieux monsieur, qui semblait lire dans ma pensée, s’approcha de madame Dubreuil et lui dit : « Mon ancienne et respectable amie, voici ma fille qui vous prie en grâce de venir avec elle passer les vacances dans mon château de Boismorin. »

MARIE.

C’était notre maître ?

ADÈLE.

Ne l’avais-tu pas déjà reconnu à sa bonté ?... Oui, c’était lui. Je n’espérais jamais pouvoir lui prouver ma reconnaissance... mais cet hiver il a été malade, bien malade... J’ai demandé à madame Dubreuil à quitter la pension, à me rendre à Paris près de lui.

MARIE.

Pour lui donner vos soins ?...

ADÈLE.

Et je me rappelle encore sa convalescence... – J’ai été bien inquiet, me dit-il, car je ne croyais pas en revenir, et pour des raisons que je t’expliquerai plus tard... je ne peux rien laisser par testament. – Ah ! Monsieur, lui dis-je, quelle idée avez-vous là ?... Alors il me prit la main et me dit en souriant : Adèle, veux-tu m’épouser ?... – Moi ! répondis-je en sautant de joie... il serait possible !... je resterais là près de vous... je ne vous quitterais plus... je serais votre femme !...

MARIE, vivement.

Comment vous avez accepté ?

ADÈLE.

De grand cœur...

MARIE.

C’est là votre mari ?...

ADÈLE.

Certainement !...

MARIE.

Ah ! mon Dieu !

ADÈLE.

Qu’as-tu donc avec ton air de me plaindre ?...

MARIE, embarrassée.

Mais dame !... quel âge avez-vous ?

ADÈLE.

Dix-huit ans.

MARIE.

Et l’on dit que M. le capitaine en a soixante-dix-neuf.

ADÈLE.

Mieux que cela !... quatre-vingts bien sonnés depuis un mois ; mais je te jure que cela n’y fait rien.

MARIE.

Tant mieux, Mademoiselle.

Air du Baiser au Porteur.

Jamais triste, jamais morose,
Souriant même au sein de la douleur,
Il est aimable et joyeux quand il cause,
Et son esprit, rajeuni par son cœur,
À du printemps la grâce et la fraîcheur...
C’est par erreur ou par mégarde...
Qu’on lui donne quatre-vingts ans ;
S’il les a quand je le regarde.
Ils n’y sont plus... quand je l’entends.

MARIE.

Mais l’autre... le jeune étudiant ?

ADÈLE.

Eh bien ?

MARIE.

Eh bien ! vous l’avez donc oublié ?

ADÈLE.

Moi ! me prends-tu donc pour une ingrate ?... Oh ! non ! dans ma nouvelle fortune, ma première pensée a été pour lui. Il reviendra... car il me l’a promis... il reviendra près de nous, et quel plaisir de lui dire à mon tour : Tenez, tenez, mon ami, soyez riche, car je le suis... soyez heureux, car vous êtes la cause de mon bonheur... Je me représente sa surprise et surtout son contentement... c’est là ma seule idée... le rêve de mes jours et souvent même de mes nuits... Moi l’oublier !... ah ! bien oui ! est-ce que j’oublie mes amis ?... est-ce que je n’ai pas pensé à toi ?

MARIE.

Si vraiment !...

ADÈLE.

Et ce n’est rien encore ! je te marierai aussi... je veux que tout le monde se marie... je te chercherai un prétendu.

MARIE, vivement.

Je l’ai déjà.

ADÈLE.

Un prétendu qui t’aime ?

MARIE.

À ce que je crois.

ADÈLE.

Il ne te l’a pas dit ?

MARIE.

Il ne me parle jamais... il écrit... et à moi qui ne sais pas lire, il me remet toujours des lettres.

ADÈLE, gaiement.

Nous les lirons ensemble... nous ferons les réponses.

MARIE.

Quoi ! vous auriez la bonté ?... Oh ! je ne me permettrai pas...

ADÈLE.

Laisse donc ! cela m’amusera... Ah ! c’est mon mari.

Elle va au-devant de lui.

 

 

Scène V

 

MARIE, ADÈLE, courant au-devant de M. de Boismorin à qui elle donne le bras, M. DE BOISMORIN, TRICOT, VILLAGEOIS, VILLAGEOISES

 

CHŒUR.

Air : Berce, berce, bonne grand’mère.

Quel plaisir, quel charme suprême
De revoir cet endroit chéri !
Il est près de celle qu’il aime
Et le bonheur l’a rajeuni.

M. DE BOISMORIN.

En parcourant cette allée où l’ombrage
Est aussi vert qu’aux jours de mon printemps,
D’un demi-siècle oubliant le passage,
J’ai retrouvé mes jambes de trente ans.

Ensemble.

M. DE BOISMORIN.

Quel plaisir ! quel charme suprême
De revoir cet endroit chéri !
De s’y trouver auprès de ce qu’on aime ;
Par le bonheur je me sens rajeuni.

ADÈLE, TRICOT, MARIE et LE CHŒUR.

Quel plaisir, quel charme suprême
De revoir cet endroit chéri !
Il est près de celle qu’il aime,
Et le bonheur l’a rajeuni.

TRICOT, à M. de Boismorin.

N’êtes-vous pas bien fatigué du voyage ?

DE BOISMORIN.

Du tout... je me suis délassé en revoyant mes amis, mes enfants, et puis ces beaux arbres que j’aime tant !... ces arbres mes contemporains...

TRICOT.

C’est vrai : ils sont de votre âge...

DE BOISMORIN, souriant.

Oui... mais ils se portent mieux que moi... et grâce au ciel ils me survivront... Adèle, tu les respecteras, n’est-il pas vrai !... et quand je ne serai plus là pour défendre mes vieux amis... tu empêcheras qu’on ne les abatte !...

ADÈLE.

Ah ! Monsieur...

DE BOISMORIN.

Il est déjeunes propriétaires qui bouleversent tout, qui ont la manie de tout couper... ils ont tort... car il y a au monde deux choses bien précieuses qu’on ne peut avoir ni pour or ni pour argent... c’est l’amitié et les vieux arbres... tous deux ne viennent qu’avec le temps...

ADÈLE.

Et vous avez tous les deux... car ici tout le monde vous aime et vous bénit... et voici encore une jeune fille qui vient vous remercier... la petite Marie.

Elle lui présente Marie.

DE BOISMORIN.

Ta protégée, la nièce du curé ?... Bonjour, mon enfant ; ton oncle est un brave homme qui demande toujours pour ses paroissiens... c’est très bien !... il y en a tant d’autres qui demandent pour eux-mêmes... Désormais, ma chère Adèle, ces soins-là te regardent... tu as de meilleures jambes que moi, tu courras chez les pauvres... les malheureux... ils y gagneront tous, et ces braves gens seront bientôt comme moi, ils seront ravis de mon mariage !... Et vous, maître Tricot, êtes-vous content de vos petits écoliers ?

TRICOT.

Très content, ils se portent bien, ils mangent bien...

Air : Le Luth galant.

Certainement ça leur porte profit :
Car leur visage en lune s’arrondit.
D’un vaillant estomac dotés par la nature,
Vous les voyez manger autant que le jour dure ;
Mais sitôt qu’il s’agit
De mordre à la lecture,
Ils n’ont plus d’appétit.

DE BOISMORIN.

C’est qu’ils n’ont pas assez d’encouragements... je leur en donnerai davantage... il faut que tous les jeunes paysans sachent lire !...

ADÈLE, regardant Marie.

Et les jeunes filles aussi.

MARIE.

C’est quelquefois si utile !...

DE BOISMORIN.

Sans doute.

À Adèle.

Eh bien ! charge-toi de fonder une école d’enseignement mutuel pour les jeunes filles... nous mettrons Marie à la tête.

MARIE, à part.

Il choisit bien !

DE BOISMORIN.

Et puis, comme il ne faut pas que tous les moments soient consacrés aux occupations sérieuses, je vous annonce que ce soir, pour notre arrivée, nous aurons un bal.

ADÈLE, avec joie.

Un bal, est-il possible !

À M. de Boismorin.

Oh ! non... non... il ne faut pas... vous’ n’aimez pas le bruit... cela vous ferait mal...

DE BOISMORIN.

Non... car cela te fera plaisir... tu aimes tant la danse... et puis c’est un bal champêtre... au milieu du jardin... loin de mon appartement...

Marie va causer avec les jeunes filles. Tricot va la rejoindre, puis ils viennent ensemble sur le devant du théâtre.

ADÈLE.

C’est égal... cela vous réveillera...

DE BOISMORIN.

Tant mieux ; je penserai à toi... je penserai que tu t’amuses... et puis à mon âge on dort peu et l’on a raison...

ADÈLE.

Pourquoi donc ?

DE BOISMORIN, souriant.

Parce que bientôt on aura tout le temps de dormir.

ADÈLE, pleurant.

Ah ! Monsieur...

DE BOISMORIN.

Allons... allons... enfant que tu es... je ne t’ai pas dit cela pour t’affliger... mais pour t’y accoutumer...

ADÈLE.

Jamais... et je ne veux plus entendre parler de danse ni de divertissement... D’ailleurs un jour d’arrivée... rien n’est arrangé, rien n’est prêt...

DE BOISMORIN.

J’ai tout commandé.

ADÈLE.

Je n’ai seulement pas de robe de bal pour l’été.

DE BOISMORIN.

Elle est dans ta chambre...

ADÈLE.

Est-il possible !... de quelle couleur ?

DE BOISMORIN.

Tu la verras ; et quant aux invitations, je n’en ai envoyé qu’une... à madame Dubreuil, ton ancienne maîtresse.

ADÈLE.

Ô ciel !

DE BOISMORIN.

Et nous aurons pour danseuses toute la pension.

ADÈLE, sautant de joie.

Mes anciennes amies... elles vont venir, je vais les recevoir... elles seront témoins de mon bonheur... Oh ! que vous êtes aimable... que vous êtes un bon mari... Oui, oui, je crois maintenant que cela ne vous fatiguera pas ; nous danserons si doucement, et nous vous aimerons tant !

DE BOISMORIN.

Je le savais bien... Mais qu’as-tu donc ?

ADÈLE.

Je voudrais bien voir ma robe nouvelle, ma robe de ce soir.

DE BOISMORIN.

Vas-y.

ADÈLE.

Tout de suite.

À Marie.

Et toi, à ta laiterie ; occupe-toi de tes fromages à la crème, il nous en faudra pour ce soir.

MARIE.

Soyez tranquille.

Tricot passe à la gauche de Marie.

Air nouveau de M. Hormille.

À Adèle.

Vous disiez vrai, Mademoiselle,
Comme il est complaisant et doux ;
Des bons maris c’est le modèle...
Et déjà j’ l’aime comme vous.

TRICOT, à Marie.

Il est marié, c’est dommage.

MARIE.

Qu’import’ ?

TRICOT.

C’est juste, et c’est heureux ;
Il n’en coût’ pas plus à son âge
D’en épouser une que deux.

Ensemble.

DE BOISMORIN.

À lui plaire je mets mon zèle,
Je veux, de son bonheur jaloux,
Être des maris le modèle,
Pour moi c’est un devoir bien doux !

ADÈLE.

À me plaire il met tout son zèle,
Comme il est complaisant et doux !
Des bons maris c’est le modèle...
Mon sort fera bien des jaloux.

TRICOT, MARIE et LE CHŒUR.

Oui, des maîtres c’est le modèle.
Comme il est complaisant et doux !
Il sait récompenser le zèle,
Et dans ces lieux nous l’aimons tous.

Adèle sort par la droite ; Marie et les paysans par le fond. M. de Boismorin s’assied à droite, auprès du guéridon ; Tricot est resté auprès de lui.

 

 

Scène VI

 

DE BOISMORIN, TRICOT

 

DE BOISMORIN, assis.

Toi, Tricot, occupe-toi de l’orchestre.

TRICOT.

Oui, Monsieur... mais je ne vous ai pas dit qu’il y avait chez moi un étranger qui vous connaît, et qui attendait votre arrivée.

DE BOISMORIN.

Un étranger... que me veut-il ?

TRICOT.

Je l’ignore... mais voilà son nom qu’il m’a donné.

Il lui remet une carte.

DE BOISMORIN.

Ô ciel ! arrivé de ce matin ! l’enfant prodigue est de retour ! lui que j’ai élevé, lui qui depuis dix-huit mois nous a quittés !... qu’il vienne... qu’il vienne !

TRICOT, montrant Anatole qui entre.

Eh parbleu ! le voici dans cette allée.

 

 

Scène VII

 

DE BOISMORIN, ANATOLE

 

ANATOLE, se jetant dans les bras de Boismorin.

Mon bienfaiteur !

DE BOISMORIN, le tenant serré contre lui.

Mon ami !...

À Tricot.

Laisse-nous.

Tricot sort. À Anatole.

Me quitter pendant si longtemps, ce n’était pas bien... tu t’exposais à ne plus me retrouver.

ANATOLE.

Grâce au ciel ! je vous revois, et toujours le même.

DE BOISMORIN.

Pourquoi, depuis dix-huit mois, ne pas me donner de tes nouvelles ? pourquoi surtout partir aussi brusquement... s’embarquer sans me rien dire ?

ANATOLE.

Que voulez-vous ? mon entreprise était si folle, si extravagante, que je n’osais vous la conter qu’après avoir réussi... et plus tard, j’ai été si triste et si malade.

DE BOISMORIN.

Je devine tout alors.

Air : Contentons-nous d’une simple bouteille.

Il est des soins que chaque âge réclame ;
Oui, le chagrin que l’on cache au dehors,
À dix-huit ans vient des peines de l’âme,
À soixante ans, vient de relies du corps.
Et commençant par là ses ordonnances,
Un bon docteur devrait presque toujours,
Dire aux vieillards : Contez-moi vos souffrances ;
Aux jeunes gens : Contez-moi vos amours.

Ainsi conte-moi les tiennes.

ANATOLE.

Ah ! vous avez raison... une femme que j’adorais, que je voulais épouser... mais elle était sans biens, et moi aussi... j’ai voulu alors m’enrichir en peu de temps.

DE BOISMORIN.

Comme tout le monde ! c’est la manie du siècle ; on fait fortune en un jour, et on la perd de même.

« Le temps respecte peu ce qu’on a fait sans lui. »

Voilà pourquoi tu as abandonné la carrière du barreau à laquelle je te destinais.

ANATOLE.

Oui, Monsieur.

DE BOISMORIN.

Et ton père qui m’avait dit en mourant : « Mon vieil ami, je te lègue mon fils... fais-en un honnête homme... et un avocat. » Il ne se doutait pas que tu embrasserais un état où tu n’entends rien... que tu te lancerais dans le commerce.

ANATOLE.

Source féconde de richesses, on me le disait du moins. Au Havre, je me suis embarqué, j’avais à peu près employé en achats de marchandises les dix mille francs que vous m’aviez si généreusement avancés ; j’espérais réaliser des bénéfices ; mais tous les gens à qui j’ai eu affaire, à commencer par mes associés, m’ont trompé ; je n’ai pu rencontrer là-bas un seul honnête homme... Je reviens à vous, le chagrin dans l’âme en proie aux doutes les plus affreux... car je ne sais pas dans ce moment si je n’aurai pas plus tôt fait de me brûler la cervelle.

DE BOISMORIN.

Mauvaise pensée ! pensée à la mode ! De mon temps on vivait : c’est absurde, si tu veux ; mais j’ai été élevé dans ces idées-là, et tu vois que j’y tiens. Fais comme moi, mon garçon : prends la vie en patience ; aide-toi, comme on dit, et le ciel t’aidera. Tu ne peux épouser celle que tu aimes ?

ANATOLE.

C’est impossible.

DE BOISMORIN.

Parce que tu n’as pas de fortune ? Eh bien ! ne suis-je pas là ? Travaille, et quoi que tu entreprennes, je répondrai pour toi, je te cautionnerai.

ANATOLE.

Non, non. Déjà vous avez trop fait pour moi.

DE BOISMORIN.

C’est le devoir d’un vieillard d’aider les jeunes gens ; je ferai pour toi ce que l’on a fait pour moi ; oui, vraiment : autrefois dans ma jeunesse, simple capitaine de navire marchand, je dus toute ma fortune à l’amitié et à la protection d’un vieillard, lord Sydmouth, un marin à qui j’avais sauvé la vie ! Il était vieux, célibataire, et, comme quelques Anglais, d’humeur assez bizarre. Tourmenté par d’avides collatéraux, il sentait mieux que personne la nécessité du mariage, et voulant assurer mon bonheur de toutes les manières, il me laissa tous ses biens, à la condition expresse que je me marierais ; si je mourais sans être marié, toute cette immense fortune devait revenir à ses parents.

ANATOLE, écoutant avec intérêt.

En vérité !

DE BOISMORIN.

J’avais alors trente ans. Je me suis dit : je puis attendre et choisir ; mais par malheur je tombai amoureux, amoureux fou, comme toi, comme tous les jeunes gens... de plus, amoureux d’une honnête femme.

ANATOLE.

Il fallait l’épouser.

DE BOISMORIN.

Elle était mariée, et son mari était mon ami ! Aussi, fidèle à l’honneur et à l’amitié, je l’aimai sans crime, mais tourmenté, mais malheureux ; et quand je la perdis, quand elle mourut, mon cœur était tellement usé d’émotions, qu’il me semblait ne pouvoir plus aimer personne. Je restai garçon de peur d’être plus malheureux encore. D’ailleurs, que m’importait à qui mes richesses retourneraient après moi ; je ne m’en inquiétais guère, lorsque le ciel offrit à moi une pauvre enfant, une orpheline, qui m’inspira une affection soudaine et irrésistible ; et sais-tu pourquoi ? Non pas seulement parce qu’elle était bonne, douce et aimable, mais parce qu’elle ressemblait beaucoup à celle que j’avais tant aimée. C’était elle à dix-huit ans ! De plus, elle était bien malheureuse, et je tremblais pour son avenir. Si j’avais pu, après moi, lui laisser toute ma fortune, je l’aurais fait ; mais je n’en avais pas le droit ! Je lui ai proposé alors...

Avec hésitation.

de l’épouser, ce qu’elle a bien voulu accepter.

ANATOLE.

Quoi ! réellement, depuis mon départ vous vous êtes marié ?

DE BOISMORIN.

Oui, mon garçon. J’ai voulu te l’annoncer tout doucement pour ne pas te sembler trop ridicule tout à coup.

ANATOLE.

Vous, Monsieur ? le meilleur des hommes !

DE BOISMORIN.

Et je t’ai expliqué les motifs de ma conduite, parce que je tiens à l’estime de mes amis.

ANATOLE.

Ils diront tous : vous avez bien fait ; vous avez donné un appui, une compagne à votre vieillesse.

DE BOISMORIN.

Tu ne peux t’imaginer quel ange de douceur et de bonté, de quelles prévenances je suis entouré.

Air de Colalto.

Contre l’ennui, la tristesse des ans,
Sa douce gaîté me protège ;
N’as-tu pas vu quelquefois dans nos champs
La verdure qui brille au milieu de la neige ?
Sur moi son effet est pareil ;
Son front serein amène l’allégresse,
Et son aspect réjouit ma vieillesse,
Comme en hiver un rayon de soleil.

Lui montrant la porte à droite.

Et tiens, la voici, je vais te présenterai elle.

 

 

Scène VIII

 

ADÈLE, DE BOISMORIN, ANATOLE

 

Adèle tient sous son bras un album, et des lettres à la main.

ANATOLE, la regardant pendant que M. de Boismorin va au-devant d’elle.

Ô ciel ! c’est là sa femme !

ADÈLE, à M. de Boismorin.

Voici vos lettres et vos journaux.

DE BOISMORIN, lui prenant la main.

C’est bien ! Mais nous avons ici un ami qui désire te voir.

ADÈLE, apercevant Anatole, et courant à lui en poussant un cri de joie.

Quel bonheur ! c’est lui !

DE BOISMORIN.

Eh ! qui donc ?

ADÈLE.

Celui dont vous a parlé madame Dubreuil, ce jeune homme que je connaissais à peine, qui a réclamé pour moi le secours des magistrats, et que depuis ce jour je n’avais plus revu.

DE BOISMORIN, passant auprès d’Anatole.

Toi, Anatole ! toi, mon fils ! j’aurais dû te reconnaître à ce trait-là. Allons, ton père sera content de moi ; j’aurai rempli au moins la moitié de ses intentions : si je n’en ai pas fait un avocat, j’en ai fait un honnête homme.

ANATOLE, cherchant à se remettre de son trouble.

Oui, oui ! c’est à vous que je le dois, et je le serai toujours.

ADÈLE.

J’en suis bien certaine ; mais depuis si longtemps, qu’étiez-vous devenu ? et d’où venez-vous ?

DE BOISMORIN.

De New-York, où des revers, des malheurs, des projets contrariés... Nous parlerons de cela ; nous avons le temps de nous occuper de lui et de ses affaires, car il reste avec nous.

ANATOLE.

Non, Monsieur, cela m’est impossible ; des raisons de la plus haute importance me forcent à me rendre sur-le-champ à Paris.

ADÈLE.

Eh bien ! par exemple, ce serait joli ! je ne le souffrirai pas, je ne le veux pas ;

Regardant de Boismorin.

Nous ne le voulons pas, n’est-il pas vrai ?

À Anatole.

Nous avons ce soir un bal qui sera charmant si vous restez ! Je compte sur vous pour danser ; il danse, n’est-ce pas ?

DE BOISMORIN.

Très bien !

ADÈLE.

Vous le voyez ! Ainsi c’est convenu, vous ne partez pas.

ANATOLE, d’un air sec.

Je suis désolé, Madame, lorsqu’ici tout vous obéit, d’être le seul à vous refuser ; mais je vous ai dit qu’une affaire indispensable...

ADÈLE.

Et laquelle ?

ANATOLE, avec embarras.

Je ne puis le dire.

DE BOISMORIN.

Même à moi ?

ANATOLE, de même.

Non, Monsieur.

DE BOISMORIN.

Alors, je devine ; viens ici.

L’amenant au bord du théâtre, et à mi voix.

Il n’y a d’indispensable à ton âge que les affaires d’amour. En est-ce une ?

ANATOLE.

Peut-être bien.

DE BOISMORIN.

La personne dont tu me parlais est donc à Paris ?

ANATOLE, vivement.

Oui, Monsieur.

DE BOISMORIN.

Elle y habite ?

ANATOLE, de même.

Oui, Monsieur.

DE BOISMORIN.

C’est différent, je n’insiste plus.

Haut, à Adèle.

Il faut qu’il parte, mon enfant.

ADÈLE.

Et vous aussi, qui êtes contre moi !

DE BOISMORIN.

Mais qu’il ne parte que demain ; je lui demande ce sacrifice qu’il ne nous refusera pas.

 

ADÈLE.

Un sacrifice ! C’est donc pour vous ? car pour moi je serais bien fâchée d’en exiger.

ANATOLE.

J’ai tort sans doute.

ADÈLE.

Un très grand tort : c’est d’avoir été a New-York ; car avant vous étiez bien plus aimable.

ANATOLE.

Peut-être alors me voyiez-vous avec des yeux plus favorables.

ADÈLE.

C’est possible ! je ne me connaissais alors ni en prévenances ni en galanterie.

Regardant M. de Boismorin.

Air : Ces postillons sont d’une maladresse.

Ce que j’ai vu me rend plus difficile.

ANATOLE, montrant M. de Boismorin.

Je n’entends pas l’égaler.

ADÈLE, avec ironie.

Dieu merci !
Car pour le faire il faudrait être habile,
Et plus que vous...

DE BOISMORIN.

Adèle !

ADÈLE.

Oser ainsi
Vous attaquer...

DE BOISMORIN.

Quoi ! pour ton vieux marin.
Toi déclarer la guerre à la jeunesse !
Je te sais gré, ma femme, d’un tel soin.
Va, tu fais bien ; va, soutiens la vieillesse,

S’appuyant sur son bras.

Car elle en a besoin.

ANATOLE, à Adèle d’un ton piqué.

Je vais alors, et pour plaire à Madame, me hâter de vieillir.

ADÈLE.

Je vous le conseille, surtout si cela doit vous donner de la complaisance, de la bonté, de l’indulgence.

DE BOISMORIN.

Eh ! mais toi qui parles d’indulgence, il me semble que tu n’en as guère pour tes amis.

ANATOLE, avec aigreur.

Aussi Madame s’inquiète fort peu de les conserver.

ADÈLE, avec colère.

Moi ! c’est bien plutôt vous.

DE BOISMORIN, les séparant.

Allons, tous deux à présent ! en vérité, mes chers enfants, la jeunesse est bien extravagante ! pour la première fois que vous vous revoyez, vous voilà en guerre ouverte, et je suis obligé, moi, d’intervenir.

Mouvement d’Adèle.

Je prononce donc, par l’autorité que me donnent l’âge et la raison, que demain il partira pour Paris si ça lui convient, mais qu’il reviendra au plus vite.

ANATOLE.

Je ne le puis.

DE BOISMORIN.

Et moi je l’exige. En attendant que je t’aie trouvé quelque emploi où tu puisses faire fortune, je te garderai près de moi, tu seras mon secrétaire.

Mouvement d’Anatole.

Que tu y consentes ou non, c’est jugé, je le veux.

Lui tendant la main.

Je t’en prie, et j’espère qu’imitant mon exemple, tout le monde ici fera désormais bonne mine à notre hôte.

ADÈLE.

Moi je n’ai pas besoin de secrétaire.

DE BOISMORIN.

Non, sans doute j mais pour ton dessin, par exemple, tu peux avoir besoin de leçons, ou du moins de conseils ; Anatole t’en donnera. Il a des talents, il peint très joliment, il corrigera tes ouvrages.

Air : Ah ! Colin, je me fâcherai.

Pour commencer, montre-nous là
Cette esquisse d’après nature.

ADÈLE.

De mon crayon il ne verra
Aucun ouvrage, je le jure.

DE BOISMORIN.

Et moi, je puis te l’assurer.
Lui montrer tes dessins, ma chère.
Vaudrait mieux que de lui montrer
Un mauvais caractère.

ADÈLE, interdite et se mettant à pleurer.

Moi ! un mauvais caractère ! Vous croyez qu’il le pense ?

DE BOISMORIN, froidement.

Il y en a qui, à sa place, auraient cette idée-là.

ADÈLE.

Vous le pensez vous-même ; c’est la première fois que vous me grondez, et c’est lui qui en est cause ; c’est bien mal ! Mais c’est égal, me voilà prête à vous obéir ; je ferai tout ce que vous voudrez ; je lui montrerai mes dessins, je ne serai plus en colère, pourvu que vous me pardonniez et lui aussi.

DE BOISMORIN, à Anatole.

Tu l’entends, elle redevient bonne.

ANATOLE.

Moi ! je serais désolé de contraindre Madame et de la gêner en rien.

ADÈLE.

Là ! vous voyez qu’il m’en veut encore, et que c’est lui qui a de la rancune.

DE BOISMORIN, s’approchant d’Anatole et lui parlant à demi voix.

Elle a raison ; c’est toi à ton tour qui as un mauvais caractère, et tu la traites avec trop de sévérité ; car enfin c’est l’enfant de la maison ; elle fait ici ce qu’elle veut, et elle n’a pas l’habitude d’être contrariée.

ANATOLE, froidement.

Cela ne m’arrivera plus.

DE BOISMORIN.

D’autant plus que dans son insistance à te faire rester, dans sa colère même, il y avait pour toi quoique chose d’aimable, de bienveillant, et la manière dont tu viens de lui répondre...

ANATOLE, de même.

J’ai tort, Monsieur.

DE BOISMORIN.

À la bonne heure !

Allant près d’Adèle.

Il reconnaît qu’il a tort. – Puisque nous devons vivre ensemble, mes enfants, tâchons de vivre en bonne intelligence ; et pour cela que chacun y mette du sien ; c’est là le grand secret des ménages. Je m’en vais lire mon courrier.

À Adèle.

Toi, dessine.

À Anatole.

Toi, monsieur le professeur, donne la leçon, et qu’à mon retour la paix soit signée.

Adèle lui donne son chapeau. Il sort par la droite.

 

 

Scène IX

 

ANATOLE, debout à gauche du théâtre, ADÈLE, tirant le guéridon qu’elle place un peu sur le devant

 

Adèle prend son album, s’assied et s’occupe à dessiner.

ANATOLE, à part et la regardant.

Quand je pense que c’est là sa femme ! j’ai peine à modérer mon dépit et ma colère ; elle est à lui et sans m’adresser un mot de regrets ou de consolation ; elle m’a accueilli sans trouble et le sourire sur les lèvres.

ADÈLE, assise et dessinant toujours.

Eh bien ! Monsieur, il me semble que, pour me donner une leçon, il faut au moins regarder ce que je fais.

ANATOLE, s’avançant et regardant par-dessus son épaule.

C’est très bien.

ADÈLE.

J’en doute ; mais vous n’osez pas dire que c’est mal ; convenez-en franchement...

ANATOLE.

Non, Mademoiselle.

ADÈLE, souriant.

Mademoiselle !... dites donc, Madame.

ANATOLE.

C’est juste.

Après un moment de silence.

Y a-t-il longtemps que vous êtes mariée ?

ADÈLE.

Deux mois.

ANATOLE.

Et c’est ici, dans ce château ?

ADÈLE.

Non, c’est à Paris.

Levant la tête.

Je vous ferai observer, Monsieur, qu’il ne s’agit pas de mon mariage, mais de mon dessin.

ANATOLE, le regardant.

J’y trouve des progrès très grands.

ADÈLE.

Vous dites cela d’un air fâché.

ANATOLE.

Nullement... Je le suis seulement de ne m’être pas trouvé à Paris au moment de votre mariage.

ADÈLE, dessinant toujours.

Je vous aurais invité.

ANATOLE, avec colère.

Moi !

ADÈLE.

Certainement... c’était très beau.

ANATOLE.

Et très gai.

ADÈLE.

Oui, Monsieur... une noce charmante ! des toilettes magnifiques ! La mienne surtout... Un voile d’Angleterre qui faisait l’admiration de toutes les dames ! – En sortant de l’église, vous ne savez pas ce qui nous attendait ?

ANATOLE, avec ironie.

Non vraiment.

ADÈLE.

M. de Boismorin avait donné ses ordres... Oh ! le beau déjeuner ! et que j’ai regretté alors mes amies de pension ! Si elles avaient été là. Dieu sait comme elles s’en seraient donné... Moi pas, je n’avais pas faim, j’étais trop contente.

ANATOLE, avec émotion.

Et après ?

ADÈLE.

Après ? Il y a eu un bal superbe ! Car M. de Boismorin, qui ne danse pas, n’empêche pas les autres de danser ; au contraire, il veut que l’on s’amuse... et je n’ai pas manqué une contredanse.

Gaiement.

De tout le bal je suis restée la dernière ! et enfin...

ANATOLE, avec colère.

Enfin...

ADÈLE.

Il était bien tard. M. de Boismorin m’a serré affectueusement la main, a sonné une femme de chambre, est rentré chez lui...

Gaiement.

et je me suis trouvée toute seule dans un bel appartement doré... où j’ai dormi tout d’une traite... rêvant à mon bonheur... à vous, Monsieur.

Elle se lève.

ANATOLE, avec joie.

Ô ciel !

ADÈLE.

Et surtout, à votre surprise, quand vous me reverriez riche et heureuse... Je me faisais de ce moment une idée charmante... et votre retour a tout glacé... je ne vous reconnais plus.

ANATOLE.

Ah ! pardon, mille fois... c était un insensé, un malheureux... qui n’était pas digne de votre amitié... Que voulez-vous ?... il est des sentiments dont on ne peut se rendre compte... on se fâche souvent contre soi-même, ou contre les autres, sans savoir pourquoi.

ADÈLE.

Vous êtes boudeur !

ANATOLE.

Et le difficile après est de revenir... on n’ose pas.

ADÈLE.

Je conçois cela... Vous serez donc de meilleure humeur à votre prochaine leçon ?

ANATOLE.

Ah ! toujours, désormais...

ADÈLE.

À la bonne heure... vous corrigerez mes dessins, vous me montrerez la peinture ; puisque M. de Boismorin prétend que vous savez peindre... Sont-ce des tableaux de genre ?

ANATOLE.

Non ; de simples miniatures que je garde pour moi.

Pendant qu’Anatole parle, Adèle remet le guéridon à sa place.

Dans les voyages, ou dans l’absence, c’est une ressource, une consolation de pouvoir retracer des traits qui nous sont chers, et que nous ne voyons plus... cela nous rend présents les amis que nous regrettons.

ADÈLE.

Ah ! je crois que cela vous inquiétait fort peu, et que, dans l’absence, vous ne pensiez guère à vos amis.

Anatole lui présente un portrait qu’il tire de son sein. Adèle pousse un cri.

Ah ! qu’est-ce que je vois là ?... cette jeune fille... oh ! non, non, Monsieur.

Air : Un jeune Grec.

Ce n’est pas moi, ce ne sont pas mes traits.
Non... c’est trop bien pour que je le soupçonne.

ANATOLE.

C’est vous, hélas ! comme je vous voyais.
Quand vous étiez et bienveillante et bonne...
Oui, ce portrait était frappant,
Oui, c’étaient là tous vos traits, il me semble...
Lorsque sur moi, jadis si tendrement
Vous arrêtiez vos yeux.

ADÈLE, regardant Anatole avec expression.

Et maintenant
Trouvez-vous encor qu’il ressemble ?

ANATOLE.

Ah ! plus que jamais vous voilà ! je vous ai retrouvée.

ADÈLE.

Mais j’ai toujours été la même... c’est vous seule qui aviez changé.

ANATOLE.

C’est vous, plutôt...

ADÈLE.

Eh bien, oui ; tout à l’heure... pour quelques instants, parce que j’avais de l’humeur, du dépit de ce que vous partiez... mais vous ne partez plus... ou vous reviendrez bien vite... dites-le-moi, et je croirai que vous êtes toujours mon ami.

ANATOLE, avec passion.

Jusqu’à la mort !

ADÈLE.

Et vous avez raison... car pendant votre absence, que de fois j’ai pensé à vous... seulement je ne savais pas peindre... voilà tout, sans cela...

ANATOLE, avec tendresse et s’élançant vers elle.

Adèle !

ADÈLE.

Qu’avez-vous ?...

ANATOLE, s’arrêtant.

Moi ! rien...

Se reprenant.

Ce portrait vous a donc fait plaisir.

ADÈLE, le regardant toujours.

Beaucoup... et je ne sais comment vous en remercier...

ANATOLE.

J’en sais un moyen... donnez-le-moi ?

ADÈLE.

À quoi bon ?... il est avons !... il vous appartient...

ANATOLE.

Oui, mais si je le reçois de vous, si vous me le donnez... il me sera bien plus précieux encore, il me rendra bien heureux.

ADÈLE.

Tenez donc !... le voilà.

ANATOLE, avec joie.

Ah !...

Le mettant sur son cœur.

Il restera là... Et écoutez-moi, maintenant, je veux que vous me regardiez comme indigne de le porter, je veux que vous le repreniez à l’instant, si je manquais jamais à l’amitié que je vous ai jurée, à vous, Adèle... à vous...

S’arrêtant.

et à M. de Boismorin.

ADÈLE.

Est-ce que c’est possible !... il est si bon pour vous et pour moi... nous sommes ses deux enfants, et maintenant que vous voilà, il sera plus heureux ; nous serons deux à l’aimer !... Vous me seconderez dans les soins que je lui rends... nous lui ferons la lecture...

ANATOLE.

Et dans ses promenades, c’est moi qui lui donnerai le bras.

ADÈLE.

Oui... l’autre ! et ne croyez pas que ce soit ennuyeux... il est si gai et si aimable... et puis il n’est pas exigeant... il ne veut pas qu’on soit toujours là près de lui... nous aurons tout le temps d’étudier, de dessiner, de faire de la musique et de courir dans le parc...

ANATOLE, avec joie.

Avec vous ?

ADÈLE.

Toujours avec moi !... et puis toutes les semaines il y aura un bal champêtre...

ANATOLE.

Je serai votre cavalier ?...

ADÈLE.

J’y compte bien... dès ce soir !...

ANATOLE.

Ah ! quelle douce existence ! quel bonheur de passer ses jours dans ce château...

ADÈLE.

Vous êtes donc content ?...

ANATOLE.

Je ne désire plus rien !... puisque vous m’avez rendu votre confiance, votre amitié.

ADÈLE, souriant.

Moi ! du tout... est-ce que vous l’aviez jamais perdue ?

ANATOLE.

Ah ! que vous êtes bonne.

Il lui prend les mains, et ils restent ainsi jusqu’au moment où M. de Boismorin leur parle.

ADÈLE.

Mais j’ai toujours été la même... c’est vous seule qui aviez changé.

ANATOLE.

C’est vous, plutôt...

ADÈLE.

Eh bien, oui ; tout à l’heure... pour quelques instants, parce que j’avais de l’humeur, du dépit de ce que vous parliez... mais vous ne partez plus... ou vous reviendrez bien vite... dites-le-moi, et je croirai que vous êtes toujours mon ami.

ANATOLE, avec passion.

Jusqu’à la mort !

ADÈLE.

Et vous avez raison... car pendant votre absence, que de fois j’ai pensé à vous.. seulement je ne savais pas peindre... voilà tout, sans cela...

ANATOLE, avec tendresse et s’élançant vers elle.

Adèle !

ADÈLE.

Qu’avez-vous ?...

ANATOLE, s’arrêtant.

Moi ! rien...

Se reprenant.

Ce portrait vous a donc fait plaisir.

ADÈLE, le regardant toujours.

Beaucoup... et je ne sais comment vous en remercier...

ANATOLE.

J’en sais un moyen... donnez-le-moi ?

ADÈLE.

À quoi bon ?... il est à vous !... il vous appartient...

ANATOLE.

Oui, mais si je le reçois de vous, si vous me le donnez... il me sera bien plus précieux encore, il me rendra bien heureux.

ADÈLE.

Tenez donc !... le voilà.

ANATOLE, avec joie.

Ah !...

Le mettant sur son cœur.

Il restera là... Et écoutez-moi, maintenant, je veux que vous me regardiez comme indigne de le porter, je veux que vous le repreniez à l’instant, si je manquais jamais à l’amitié que je vous ai jurée, à vous, Adèle... à vous...

S’arrêtant.

et à M. de Boismorin.

ADÈLE.

Est-ce que c’est possible !... il est si bon pour vous et pour moi... nous sommes ses deux enfants, et maintenant que vous voilà, il sera plus heureux ; nous serons deux à l’aimer !... Vous me seconderez dans les soins que je lui rends... nous lui ferons la lecture...

ANATOLE.

Et dans ses promenades, c’est moi qui lui donnerai le bras.

ADÈLE.

Oui... l’autre ! et ne croyez pas que ce soit ennuyeux... il est si gai et si aimable... et puis il n’est pas exigeant... il ne veut pas qu’on soit toujours là près de lui... nous aurons tout le temps d’étudier, de dessiner, de faire de la musique et de courir dans le parc...

ANATOLE, avec joie.

Avec vous ?

ADÈLE.

Toujours avec moi !... et puis toutes les semaines il y aura un bal champêtre...

ANATOLE.

Je serai votre cavalier ?...

ADÈLE.

J’y compte bien... dès ce soir !...

ANATOLE.

Ah ! quelle douce existence ! quel bonheur de passer ses jours dans ce château...

ADÈLE.

Vous êtes donc content ?...

ANATOLE.

Je ne désire plus rien !... puisque vous m’avez rendu votre confiance, votre amitié.

ADÈLE, souriant.

Moi ! du tout... est-ce que vous l’aviez jamais perdue ?

ANATOLE.

Ah ! que vous êtes bonne.

Il lui prend les mains, et ils restent ainsi jusqu’au moment où M. de Boismorin leur parle.

 

 

Scène X

 

ANATOLE, ADÈLE, M. DE BOISMORIN

 

DE BOISMORIN, qui a entendu les derniers mots.

N’est-ce pas ? je te le disais bien ; j’étais sûr que vous finiriez par vous entendre.

ADÈLE.

Oh ! certainement ! c’était moi qui avais tort.

ANATOLE.

C’était moi !

ADÈLE.

Du tout !

ANATOLE.

Je vous dis que si...

DE BOISMORIN.

Allons, n’allez-vous pas vous disputer encore ?

ADÈLE.

Oh ! non ! nous sommes trop bons amis pour cela.

DE BOISMORIN.

Eh bien ! puisque tu es son amie, tu vas te réjouir avec moi du bonheur qui lui arrive.

ADÈLE.

Un bonheur !... ah ! que je suis contente ! car à coup sûr il le mérite bien ! et cette fois du moins la fortune sera juste. Parlez vite.

DE BOISMORIN.

Je ne le peux pas, si tu m’interromps toujours.

ADÈLE.

Moi... je ne dis rien... j’écoute !... mais allez donc...

DE BOISMORIN, à Anatole.

Je te disais bien ce matin, qu’il ne fallait désespérer ni de soi ni de la Providence...

À Adèle.

car, dans son extravagance, Monsieur ne parlait rien moins que de se tuer.

ADÈLE.

Eh bien, par exemple ! je voudrais bien voir cela ! vous aviez des idées pareilles ?

ANATOLE.

Ce matin !...

La regardant tendrement.

pas maintenant !...

ADÈLE, de même.

À la bonne heure !

DE BOISMORIN.

Et c’est agir sagement ; car dans les lettres arrivées, et que je viens de lire, il y en avait une d’un de mes amis, un riche fabricant qui demeure à Mulhouse.

ADÈLE.

Mulhouse !

DE BOISMORIN.

En Alsace... c’est un peu loin de la Normandie, où nous sommes.

ANATOLE.

Eh bien, Monsieur ?...

DE BOISMORIN.

Eh bien, ce brave manufacturier a fait une grande fortune, grâce à son activité ; mais il se fait vieux, il n’a pas d’enfants sur qui il puisse se reposer des soins continuels que demande une exploitation aussi considérable... et il m’écrit que s’il pouvait trouver un jeune homme de talent et de bonne conduite qui méritât sa confiance... il le mettrait à la tête de sa maison, lui assurerait de son vivant un intérêt dans les bénéfices, et plus tard lui laisserait sa manufacture.

ADÈLE.

Eh bien ?

DE BOISMORIN.

Eh bien !... j’ai pensé à lui !...

ANATOLE, à part, avec effroi.

Ô ciel !...

Haut.

À moi !...

DE BOISMORIN.

C’est ce que tu voulais ; c’est une fortune qui t’arrive !...

ADÈLE.

Une fortune à Mulhouse... est-ce que ça a le sens commun ?

DE BOISMORIN.

Pourquoi pas ?

ADÈLE, vivement.

Il n’en a pas besoin, puisqu’il reste avec nous... ici dans ce château !... il me l’a promis...

Vivement à Anatole.

Mais parlez donc. Monsieur, cela ne vaut-il pas mieux ! n’est-ce pas plus simple, plus avantageux, plus agréable ?

DE BOISMORIN.

Pour nous, certainement ; mais pour lui c’est autre chose.

ADÈLE, insistant.

S’il ne tient pas à la fortune.

DE BOISMORIN.

Nous devons y tenir  pour lui ; il ne faut pas être égoïste, il faut aimer ses amis pour eux-mêmes, et se sacrifier pour eux... En restant mon secrétaire, cela ne peut le mener à rien !... tandis que là-bas... il aura une position... il fera son chemin... il trouvera les moyens de s’établir... de se marier...

ADÈLE, avec étonnement.

Se marier !... à quoi bon ?...

BOISMORIN, souriant.

Cette question !... crois tu donc qu’il n’y a que toi au monde qui te maries ?

ADÈLE, naïvement.

C’est vrai ! je n’y avais jamais songé !

DE BOISMORIN.

Mais lui, il y songe... c’est là son but, son espoir... il y a à Paris une jeune fille qu’il aime, qu’il adore...

ADÈLE.

Comment !

ANATOLE, à part.

Ô mon Dieu !

DE BOISMORIN.

Et qu’il doit épouser dès qu’il aura fait fortune.

ADÈLE.

Oh ! non... ce n’est pas possible... il me l’aurait dit... il me dit tout !...

ANATOLE.

Pardon, madame !

DE BOISMORIN, à Adèle.

Il en est convenu avec moi.

Adèle fait un geste de surprise et de douleur.

Mais toi, tu es encore trop jeune, pour qu’il te tienne au courant de ses passions ou de ses conquêtes.

Air : Vaudeville de l’Apothicaire.

De droit un pareil entretien
Revient à moi seul, et pour cause ;
Cela nous regarde... il faut bien
Qu’il nous reste au moins quelque chose.
N’enlevez pas, mes chers enfants,
À des âges tels que les nôtres,
Les vieux rôles de confidents...
Nous n’en pouvons plus avoir d’autres.

À Anatole.

Je vais donc écrire à Mulhouse que je réponds de toi, que tu acceptes... et comme il n’y a pas de temps à perdre, dès demain tu te mettras en route, en passant par Paris... c’est le chemin !

ANATOLE, avec effroi et regardant Adèle.

Dès demain !...

DE BOISMORIN.

Il ne faut jamais faire attendre la fortune... les rendez-vous manqués ne se retrouvent plus... je vais tout disposer pour que tu fasses la route avec agrément ; quant aux frais de voyage, ne t’en inquiète pas.

ANATOLE.

Monsieur...

Il s’éloigne vers le fond.

DE BOISMORIN.

C’est mon affaire... Viens, Adèle ?

Regardant Adèle qui est restée immobile et comme absorbée dans ses réflexions.

Eh bien, eh bien, tu ne m’entends pas... qu’as-tu donc ?...

ADÈLE, revenant à elle et comme s’éveillant.

Rien, monsieur... me voilà... que voulez-vous ?...

DE BOISMORIN.

Ton bras... donne-moi, ton bras, je suis un peu fatigué.

Adèle donne son bras à M. de Boismorin. Anatole, fait un pas, se rapproche d’elle et lui touche légèrement le bras. Adèle, sans lui répondre et sans le regarder, s’éloigne de lui, se serre contre M. de Boismorin, qu’elle entraîne vivement. Ils sortent tous deux par la porte à gauche de l’acteur.

 

 

Scène XI


ANATOLE, seul, les regardant sortir


Elle refuse de m’écouter ! elle ne me regarde plus ! elle croit que j’en aime une autre... que je vais en épouser une autre !... Comment faire ? mon Dieu ! puis-je m’éloigner sans la détromper... je le devrais peut-être !... mais partir sous le poids de son dédain et de sa colère, ne pas même emporter un sentiment de pitié... Non, non, je n’en ai pas le courage, et avant mon départ, je lui dirai que celle que j’adore, c’est elle ! elle saura que mes pensées, mes affections, toute mon existence sont à elle... à elle seule !... elle le saura !... il le faut, d’ailleurs ! il faut la prévenir... son chagrin, son dépit... ses imprudences peuvent à chaque instant trahir aux yeux de son mari, un secret qui, pour moi, n’était que trop clair... et dont M. de Boismorin se serait déjà aperçu, sans la confiance qu’il a en elle et en moi surtout ! Mais s’il nous devinait enfin... s’il découvrait la vérité... lui, mon bienfaiteur ! Oh ! que devenir !... il faudrait mourir de honte et de remords... Oui... oui, courons...

Au moment où il veut entrer par la porte à gauche, il rencontre Marie qui en sort.

 

 

Scène XII

 

ANATOLE, MARIE, portant des fleurs à la main et dans son tablier

 

MARIE, l’arrêtant.

Eh bien ! où allez-vous donc ainsi ?

ANATOLE.

Parler à Madame...

MARIE.

Vous ne pourrez pas.

ANATOLE, à haute voix.

Et pourquoi donc ?

MARIE, lui faisant signe de se taire.

Silence !... notre vieux maître était un peu las... et après avoir donné des ordres pour que vous partiez demain au point du jour, il s’est assoupi dans son grand fauteuil... Madame est restée auprès de lui, dans son boudoir... dont elle a fait défendre la porte.

ANATOLE, avec impatience.

Et s’il dort longtemps ?

MARIE.

Dame ! à la manière dont il est parti... peut-être quelques heures...

Elle prend la corbeille qui est sur la table.

ANATOLE, à part.

Demain m’éloigner, et au point du jour !...

Haut.

et Adèle ?...

MARIE.

Je ne sais pas ce qu’elle a... mais il faut qu’elle souffre, car elle m’a dit qu’elle ne pourrait pas paraître au bal.

ANATOLE.

Est-il possible !

MARIE.

Un bal pour lequel j’arrange les corbeilles du salon... et elle n’y sera pas ! elle restera toute la soirée dans sa chambre...

ANATOLE.

Toute la soirée !...

MARIE.

Sans recevoir personne !

ANATOLE.

Personne au monde ?

MARIE.

Excepté son mari... et puis moi, qui puis entrer à toute heure... Elle a tant de bontés pour moi.

Elle a pris la corbeille qui se trouve sur la table à gauche, y met les fleurs, et va s’asseoir à droite, près du guéridon. Elle dispose ses bouquets et tourne le dos à Anatole.

ANATOLE, s’arrêtant et à part.

Ah ! si j’osais ! Non, non, l’exposer, la compromettre auprès de cette petite fille... Mais comment faire... elle ne sortira plus d’aujourd’hui... et moi qui pars demain, au point du jour...

MARIE, qui pendant ce temps s’occupe à arranger ses fleurs dans sa corbeille.

Qu’est-ce que vous dites donc là tout seul ?

ANATOLE.

Je pensais à l’affection que ta maîtresse a pour toi...

MARIE, arrangeant toujours les fleurs dans la corbeille.

On ne peut pas s’imaginer combien elle est bonne !... vous ne le croiriez jamais... au point qu’elle m’a proposé d’être, comme elle dit, mon secrétaire.

ANATOLE.

Ton secrétaire ?... es-tu folle ?

MARIE.

Du tout... ce n’est pas moi, c’est M. Tricot, mon amoureux, qui s’obstine toujours à m’écrive, à moi qui ne sais pas lire... Vous jugez comme c’est ennuyeux, et combien j’ai été heureuse quand Madame m’a dit : « Apporte-moi tous les billets qu’il t’écrira... je les lirai... et j’y répondrai... C’est drôle, n’est-ce pas ?...

ANATOLE.

Oui, certainement.

S’asseyant vivement près de la table à gauche, et écrivant pendant que Marie, qui lui tourne le dos, arrange des fleurs dans la corbeille à droite.

Ma foi ! l’occasion est trop belle...

MARIE, toujours à la corbeille.

Air : Quand on ne dort pas de la nuit.

Grâce à mon secrétaire, ainsi
Comm’ tant d’autr’s j’aurai d’la science ;
Et p’t-être plus tard, mon mari,
Contr’ les billets doux garanti,
N’ s’ra pas fâché d’ mon ignorance...
Maint’ fill’ s’est mis’ dans l’embarras
Pour avoir signé son paraphe...
Moi, j’ suis sûre, en n’écrivant pas.
De n’ pas fair’ (bis) de faut’ d’orthographe.

ANATOLE, qui pendant ce temps a achevé d’écrire sa lettre, se lève et s’approche de Marie, qui lui tourne le dos, et qui arrange toujours des fleurs dans la corbeille.

Crois-tu que ton amoureux t’adresse bientôt un billet doux ?

MARIE.

Je l’ai refusé ce matin, et j’ai peur qu’il n’ose plus...

ANATOLE.

Tu te trompes !...

MARIE.

Comment !...

ANATOLE.

Tout à l’heure, dans le parc ; M. Tricot s’est approché de moi d’un air mystérieux et m’a dit : « Je suis obligé de partir tout de suite... daignez remettre ce petit mot à mademoiselle Marie, c’est très important ! »

MARIE, quittant ses fleurs et se levant.

Bah !

ANATOLE, lui présentant le billet.

Le voilà.

MARIE.

Qu’est-ce que ce peut-être ?

ANATOLE.

Je l’ignore.

MARIE.

Que c’est impatientant qu’il ait la rage d’écrire, comme s’il n’aurait pas pu dire tout de suite... Voyons, Monsieur, que signifient ces petites barres toutes noires ?...

ANATOLE.

Demande à ta maîtresse... je ne veux pas aller sur ses brisées... et puis, si c’est un secret !...

MARIE.

C’est juste !... je vais porter ça à Madame...

ANATOLE.

Tu devrais déjà être partie... vas-y donc.

MARIE.

J’y cours.

Regardant par la porte à gauche, et revenant près d’Anatole.

C’est encore mieux... la voici qui vient...

ANATOLE.

Remets-lui ce billet !

MARIE.

Elle est avec son mari.

ANATOLE, vivement.

Ne le lui remets pas !

MARIE.

Pourquoi donc ? Ah ! ce n’est pas Monsieur qui me gêne... ni elle non plus, vous allez voir.

Anatole voudrait la retenir, mais M. de Boismorin entre en ce moment, appuyé sur le bras de sa femme, et Marie s’élance au-devant d’eux.

 

 

Scène XIII

 

ANATOLE, MARIE, M. DE BOISMORIN, ADÈLE

 

MARIE, à M. de Boismorin.

Vous voilà donc réveillé, Monsieur ?

DE BOISMORIN.

Oui, cet instant de sommeil m’a fait du bien... et Adèle voulait, malgré ça, rester près de moi... Il a fallu presque se fâcher pour la forcer à prendre un peu l’air.

MARIE.

Vous avez bien fait... car j’ai justement quelque chose à montrer à Madame.

ADÈLE.

Quoi donc ?...

MARIE.

Une lettre de M. Tricot, mon prétendu.

DE BOISMORIN.

Mon régisseur ?

MARIE.

Oui, Monsieur.

DE BOISMORIN.

Un fort brave homme !

À Adèle.

Voyons, chère amie...

ANATOLE, cherchant à détourner l’attention de M. de Boismorin.

Monsieur, je voulais vous demander sur Mulhouse quelques renseignements...

DE BOISMORIN.

Je suis à toi !... laisse-nous lire d’abord la lettre de M. Tricot ; tout le monde peut l’entendre, c’est un homme moral par état et par inclination...

Il donne la lettre à Adèle.

ADÈLE, lisant.

« Ce soir, pendant le bal, il faut que je vous voie seule un instant, ou je suis capable de tout oublier. »

DE BOISMORIN.

Il a écrit cela ?

ADÈLE.

Oui, Monsieur.

DE BOISMORIN.

Demander un rendez-vous secret à cette petite !

MARIE.

Un tête à tête à moi seule !... qu’elle horreur !

DE BOISMORIN.

J’en suis fâché pour Tricot ; et je ne le reconnais pas là ! chercher à égarer une jeune fille sans expérience... l’entraîner dans une démarche dont elle aurait à se repentir, c’est mal, c’est très mal ; n’est-ce pas, Anatole ?

ANATOLE, embarrassé.

Peut-être qu’il n’a pas senti lui-même... qu’il ne voulait pas... que son intention...

DE BOISMORIN.

Nous allons le savoir... car le voici.

ANATOLE, à part.

C’est fait de moi.

 

 

Scène XIV

 

ANATOLE, MARIE, TRICOT, M. DE BOISMORIN, ADÈLE

 

DE BOISMORIN.

Approchez, approchez, maître Tricot.

TRICOT.

On a besoin de moi, Monsieur ?

DE BOISMORIN.

Oui, il s’agit d’une petite explication.

TRICOT.

Si ça peut vous être agréable.

ANATOLE, à part.

Ah ! que je voudrais être loin d’ici.

MARIE, s’avançant près de Tricot.

Fi !... c’est affreux ! c’est indigne !...

TRICOT, étonné.

Hein ?...

DE BOISMORIN, d’un ton sévère.

Je ne vous connaissais pas encore, Monsieur...

MARIE.

Ni moi non plus !

TRICOT, à M. de Boismorin.

Je croyais pourtant que depuis trois ans !...

DE BOISMORIN.

Vous devriez rougir...

TRICOT.

Et de quoi ?

ADÈLE.

De votre correspondance...

TRICOT.

De quelle correspondance ?

ANATOLE.

Avec Marie.

TRICOT.

Elle me l’a rendue sans la lire.

DE BOISMORIN.

Elle a bien fait... c’est une honnête fille !...

TRICOT.

Précisément ce que j’ai dit en reprenant le paquet.

ADÈLE.

Mais aujourd’hui vous lui avez écrit encore !...

TRICOT.

C’est vrai.

ANATOLE, à part, avec joie.

Quel bonheur ! il en convient !

DE BOISMORIN.

Et cette lettre est indigne de vous, honnête Tricot.

TRICOT.

Comment le savez-vous ?

ADÈLE.

Parce que nous l’avons lue !

TRICOT.

Vous l’avez lue ?

MARIE, sèchement.

Sans doute !

TRICOT.

C’est bien étonnant.

DE BOISMORIN.

Pourquoi ?

TRICOT.

C’est qu’elle est encore là, dans ma poche... je l’apportais à mademoiselle Marie.

MARIE.

Voilà qui est fort !... moi qui l’ai déjà reçue... et la preuve... tenez, tenez, Monsieur... reconnaissez-vous votre écriture ?

TRICOT, regardant avec indignation.

Ça ! il n’y a pas un jambage de ma composition !

MARIE.

Par exemple !

TRICOT.

C’est une anglaise efflanquée, et moi j’ai une bâtarde, une pure bâtarde... Je m’en rapporte à monsieur le capitaine... qu’il dise si c’est là le style de mes pleins et de mes déliés !...

DE BOISMORIN, cherchant à lire.

Attendez donc... autant que je peux distinguer...

À Marie.

Mais enfin ce billet... qui te l’a remis ?

MARIE, montrant Anatole.

Monsieur, ici présent.

TRICOT, avec indignation.

Lui !

MARIE.

Pour votre compte, à vous.

TRICOT.

Et de quoi se mêle-t-il ?

ADÈLE, à Anatole.

C’est vrai ! parlez, Monsieur, répondez à l’instant.

DE BOISMORIN.

Calme-toi, calme-toi...

À Marie.

Marie, laisse-nous, ainsi que vous, monsieur Tricot.

TRICOT.

Oui, Monsieur.

Montrant Anatole.

Et lui aussi, qui décoche des billets doux à mademoiselle Marie... si je l’y rattrape !... Moi qui l’ai reçu ce matin... qui lui ai fait la conversation à son arrivée... c’est un serpent que j’ai réchauffé dans mon sein.

Marie sort, Tricot la suit et vent encore lui parler ; elle le repousse et sort par la droite, tandis que Tricot s’en va par le fond.

 

 

Scène XV

 

ANATOLE, M. DE BOISMORIN, ADÈLE

 

DE BOISMORIN.

Je n’ai pas voulu que cette explication eût lieu devant eux... et pour cause... car il ne m’avait pas fallu beaucoup de peine pour reconnaître cette écriture... Elle est de vous, Anatole.

ADÈLE, avec indignation.

De lui !... il écrit à Marie !... il en est amoureux !...

ANATOLE, vivement.

Moi !... vous pourriez supposer, vous pourriez croire... ce n’est pas vrai, je vous l’atteste !... et jamais de la vie...

ADÈLE.

À la bonne heure... Aussi je me disais : c’est impossible... Mais alors, Monsieur, pour qui était cette lettre ? C’est ce que nous voulons savoir... ce n’est pas pour cette demoiselle que vous aimez... que vous voulez épouser... elle est à Paris, et à coup sûr vos lettres... si vous lui en écrivez... car moi je n’en sais rien, cela ne me regarde pas et cela m’est fort indifférent, mais enfin vos lettres, vous n’iriez pas les remettre à Marie...

DE BOISMORIN, froidement.

C’est assez clair !

ADÈLE, toujours avec la même chaleur.

N’est-ce pas ?... c’est évident !... alors si ce n’est pas pour cette petite Marie... c’est donc pour quelqu’un des environs... quoiqu’un du pays... quelqu’un d’ici...

DE BOISMORIN, les regardant tous deux.

Quelqu’un d’ici... tu crois ?

ANATOLE, à part, avec effroi.

Ô ciel !

Haut et dans le plus grand trouble.

Arrêtez !... ne m’accablez pas de votre colère ou plutôt de vos railleries... car vous devinez sans peine à mon trouble et à mon embarras, combien il m’en coûte d’avouer un pareil choix... eh bien ! oui, Monsieur, cette petite Marie...

ADÈLE.

Marie !

ANATOLE, dans le plus grand trouble.

Un caprice... une plaisanterie., une idée qu’un instant avait fait naître et à laquelle j’ai déjà renoncé... car j’ignorais que votre régisseur... D’ailleurs dès demain... dès ce soir... je m’éloigne... vous le savez...

ADÈLE.

Il est donc vrai !... il en convient !

ANATOLE, hésitant.

Oui, Madame, bien malgré moi !

ADÈLE, à M. de Boismorin.

Et vous n’êtes pas en colère ? vous n’êtes pas furieux contre lui... vous ne le traitez pas comme il le mérite ?...

DE BOISMORIN.

Tu t’en acquittes si bien, que je te laisse faire...

ADÈLE.

Vous qui disiez ce matin que c’était un honnête homme ! un cœur si bon, si honnête... si vertueux... oui, Monsieur... mon mari le disait ; mais maintenant, c’est bien différent ! il vous connaît, il voit bien que vous aimez tout le monde... ce qui est affreux... ce qui annonce le plus mauvais caractère ; aussi il ne vous aime plus... il vous a retiré son estime et son affection... Moi j’ai fait comme lui, et, pour commencer, je rétracte tout ce que je vous ai dit ce matin.

DE BOISMORIN.

Et que lui as-tu dit ?

ANATOLE, à part.

Ô ciel !

ADÈLE.

Tout ce que j’avais éprouvé de chagrin en son absence, combien j’avais pensé à lui... combien j’étais heureuse de le voir... et c’était vrai... je vous le jure... mais cela ne l’est plus... car je désire au contraire qu’il s’en aille, qu’il s’éloigne...

ANATOLE.

Vous serez satisfaite !...

ADÈLE.

Et vous ferez bien... Mais auparavant, rappelez-vous ce que vous m’avez demandé... je ne vous le donne plus...

DE BOISMORIN.

Quoi donc ?

ADÈLE.

Un portrait que pendant son voyage... il avait fait d’idée et de souvenir, un portrait de moi...

DE BOISMORIN.

Un portrait !

ANATOLE, voulant faire taire Adèle.

Je vous en supplie...

ADÈLE.

Il m’a priée de le lui laisser comme un gage d’amitié... moi j’ai dit : bien volontiers, parce que je l’en croyais digne ! Mais maintenant... et après sa conduite envers nous, je lui en veux tellement que jamais je n’ai éprouvé rien de pareil... Car enfin, mon ami, vous êtes-là... près de moi, et cependant je souffre... je suis malheureuse... et j’ai beau faire... je ne puis retenir mes larmes...

Elle se jette dans les bras de M. de Boismorin.

ANATOLE.

Le ciel m’est témoin que j’aurais fait tout au monde pour vous en épargner une seule... mais ici l’on ne me croirait plus... En perdant votre estime, j’ai tout perdu, et maintenant je ne prendrai plus conseil que de mon désespoir !

 

 

Scène XVI

 

M. DE BOISMORIN, ADÈLE

 

DE BOISMORIN, la tenant toujours dans ses bras.

Allons... allons, mon enfant... remets-toi !

ADÈLE, essuyant ses yeux.

Depuis qu’il n’est plus là... cela va mieux... et je vous demande pardon d’avoir été si peu maîtresse de mon indignation.

DE BOISMORIN.

C’était si naturel.

ADÈLE.

N’est-ce pas ?

DE BOISMORIN.

Certainement !

ADÈLE.

Conçoit-on... une audace semblable ? aimer quelqu’un à Paris, et faire ici la cour à votre jardinière ; devenir le rival de M. Tricot... et tout cela dans votre château, sous vos yeux ! voilà ce qui m’a fâchée...

DE BOISMORIN, froidement.

Il y avait de quoi ; mais que serait-ce donc, si tu savais la vérité tout entière.

ADÈLE.

Ô ciel ! qu’avez-vous donc appris de nouveau ?

DE BOISMORIN, froidement.

Des choses qui vont bien plus encore exciter ta colère ; il nous a trompés ; il n’aime personne à Paris.

ADÈLE, avec satisfaction.

Vraiment ?

DE BOISMORIN, de même.

Il n’a pas eu un instant d’amour pour la petite Marie...

ADÈLE, de même.

Est-il possible !

DE BOISMORIN, de même.

C’est bien pire encore... c’est toi qu’il aime.

ADÈLE, avec joie.

Moi !... qu’est-ce que vous me dites-là ?

DE BOISMORIN.

Et je ne te vois contre lui ni fâchée ni indignée... Son crime cependant est bien plus grand encore... car celle qu’il aime est la femme de son bienfaiteur... c’est le trésor, la consolation, le dernier bonheur d’un vieillard qui perdrait tout en perdant sa tendresse... Et il a voulu la lui enlever... la lui disputer du moins... Est-ce là de la reconnaissance ?

ADÈLE.

Oh ! Monsieur...

DE BOISMORIN.

Il s’est adressé à une jeune fille simple et candide qui, dans l’ignorance de son cœur, ne pouvait se défendre contre des sentiments qu’elle ne soupçonnait même pas... Est-ce là de l’honneur, de la probité ?

ADÈLE.

Oh ! non !... non !... il n’est pas coupable !... il avait pour vous tant de vénération et de reconnaissance... Il me parlait comme à sa sœur, moi à mon frère... et si nous nous entendions tous deux, c’était pour vous aimer et vous respecter...

DE BOISMORIN.

Je n’ai donc pas perdu toute ton amitié ?

ADÈLE, vivement.

Jamais ! jamais ! Est-il rien au monde que je puisse vous préférer !... Je suis auprès de vous si heureuse et si tranquille... c’est un plaisir, un bonheur que rien ne vient altérer ! Mon cœur et ma raison se trouvent d’accord... je suis en paix avec moi-même... car il me semble que vous aimer c’est aimer la vertu !... Auprès de lui, au contraire, c’est un trouble, un malaise que je ne puis exprimer... Tout m’agite et m’irrite ; mécontente de moi et des autres, je souffre... et loin d’oser me plaindre... je sens là, dans ma conscience, une voix qui me dit : Tais-toi... tais-toi... ce n’est pas bien... Voilà ce que j’éprouve. Monsieur ; voilà ce dont il est cause, et vous pourriez croire, après cela, que je l’aime mieux que vous ?

DE BOISMORIN, secouant la tête.

Non, pas mieux, mais plus !... Écoute-moi, mon enfant ; car je te regarde comme ma fille, ma fille bien-aimée !... Que n’en ai-je une de ton âge, parée de tes attraits, de ta candeur, j’éclairerais son inexpérience, je lui dirais que dans les premières démarches d’une jeune femme tout est grave, tout est important... car souvent d’une imprudence dépend le bonheur de sa vie entière... Oui, ma fille, aux yeux du monde... bien plus, aux yeux même de ce jeune homme qui t’aime, il faut que tu apparaisses toujours pure et irréprochable... Dans ton intérêt, dans ton bonheur... dans le sien !... oui... oui, écoute-moi bien... cet ami qui est là près de toi n’y sera pas toujours ; son absence te rendra bientôt et ta liberté et le droit de disposer de toi-même... Mais alors, et quel que soit le choix que tu fasses, c’est ta conduite passée qui répondra de ton avenir... Il n’y a pas d’amour durable sans beaucoup d’estime... et celui qui t’aurait aidée à tromper ton vieux mari, craindrait d’être trompé à son tour.

ADÈLE.

Ah ! Monsieur.

DE BOISMORIN.

C’est pour toi que je te dis cela !... moi, je touche au port... ma carrière est finie... la tienne va commencer... tu as de longues aimées à espérer... Qu’elles s’écoulent sans remords et sans regrets ! que rien n’attriste une existence qui promet d’être si belle, et pour cela, mon enfant, suis mes conseils.

ADÈLE.

Oh ! toujours, Monsieur... Parlez ; que faut-il faire ?

DE BOISMORIN.

Anatole va partir !

ADÈLE.

Demain ?

DE BOISMORIN.

Ce soir ! Tu vas le voir tout à l’heure pour la dernière fois, et, dans ce dernier adieu, calme et indifférente, ne lui laisse rien soupçonner de ce que tu éprouves.

ADÈLE.

Oui, Monsieur.

DE BOISMORIN.

Tâche de maîtriser ton émotion... de commander à ta physionomie... à tes regards.

ADÈLE, sanglotant.

Oui... oui... je vous le promets.

DE BOISMORIN.

Ah ! tu pleures !... tu le regrettes ?

ADÈLE.

Non... non... mais cette idée de départ... de séparation éternelle peut-être.

DE BOISMORIN, avec fermeté.

Eh bien ! s’il était vrai... s’il fallait choisir ?

ADÈLE, poussant un cri et se jetant dans ses bras.

Ah !... je resterais avec vous !... n’êtes-vous pas mon père ?

DE BOISMORIN.

Oui, mon enfant, oui, je reçois tes chagrins et tes larmes... ne crains pas de me les confier... Et moi aussi, quoique glacé par l’âge, je me rappelle des souffrances et des tourments pareils... Il est des sacrifices bien cruels que la vertu nous impose... mais dont elle nous dédommage !... Courage, ma fille, courage !... ne te laisse pas abattre aux chagrins ; car la vie en est faite, et il faut combattre... il faut se vaincre soi-même... Vous, surtout ! vous, pauvres femmes, à qui il n’est pas permis de laisser éclater vos douleurs... vous devez les réprimer... les renfermer en vous-mêmes... et quand la souffrance déchire votre cœur... il faut, aux yeux de tous, que le sourire brille sur vos lèvres... l’honneur le veut ainsi.

ADÈLE, vivement.

Et je lui obéirai... ne craignez rien... Je ne pleure plus, Monsieur, et, quoi qu’il arrive, vous serez content de moi.

 

 

Scène XVII

 

ADÈLE, M. DE BOISMORIN, TRICOT

 

TRICOT.

Pour cette fois, c’est trop fort, il n’y a plus de doutes.

DE BOISMORIN.

Qu’est-ce donc ?

TRICOT.

M. Anatole en veut décidément à mademoiselle Marie... elle en est folle...

ADÈLE, s’avançant.

Comment...

Sur un geste de M. de Boismorin elle s’arrête.

TRICOT.

C’est à ne rien comprendre aux femmes !... un homme qui ne sait pas tenir sa plume... qui n’a pas même d’écriture décidée... car qu’est-ce que c’est qu’une anglaise en pattes de mouches ?... Eh bien ! elle l’aime malgré cela... elle l’écoute !

DE BOISMORIN.

Qu’en sais-tu ?... les as-tu entendus ?...

TRICOT.

Non !... mais mieux que ça... je les ai vus de loin dans le parc, derrière un bouquet d’arbres... qui était là comme un pâté au milieu de la page... je veux dire de la plaine... si bien qu’ils ne pouvaient m’apercevoir... Je l’ai vu qui courait à elle... qui l’arrêtait... il était hors de lui... en délire, la tête perdue... il la suppliait d’accepter une lettre...

ADÈLE, avec émotion.

Encore !...

DE BOISMORIN, à voix basse et lui faisant signe de se modérer.

Adèle !...

ADÈLE, s’efforçant de sourire.

Une lettre... Ah ! c’est singulier !... c’est unique !

TRICOT.

Pas du tout... c’est la seconde fois d’aujourd’hui... et quoique mademoiselle Marie se soit défendue d’abord avec assez de résolution... quand elle l’a vu qui se jetait à genoux... qui lui serrait les mains en lui disant : Dans deux heures, pas avant... Qu’est-ce que cela veut dire ?... je l’ignore ; mais elle a accepté la lettre, la perfide... elle l’a prise... Et moi qui sentais mon cœur défaillir, qui ne pouvais plus me soutenir sur mes jambes... j’ai encore eu la force de lui arracher cette lettre... cette preuve que je vous apporte...

DE BOISMORIN, regardant l’adresse.

Cette lettre... elle est pour moi.

TRICOT.

Pour vous !

DE BOISMORIN.

Tu ne sais donc pas lire ?

TRICOT.

Par exemple !...

DE BOISMORIN.

Va me chercher Anatole.

TRICOT.

Mais, Monsieur, vous êtes sur...

DE BOISMORIN.

Va me le chercher.

Tricot sort.

 

 

Scène XVIII

 

ADÈLE, M. DE BOISMORIN

 

DE BOISMORIN, s’approchant d’Adèle, qui est assise auprès du guéridon.

Tu as de meilleurs yeux que les miens...

Lui présentant la lettre.

Et d’ailleurs, je n’ai pas de secret pour toi... tiens, lis-moi cela.

ADÈLE, toujours assise.

Oui, Monsieur... je vais tâcher...

Lisant.

« Malgré les apparences qui m’accusent, je ne suis point un ingrat... je ne suis pas coupable ; j’aimais Adèle avant qu’elle ne fût la femme de mon bienfaiteur... et jamais un seul mot n’a trahi l’amour que j’ai pour elle. » C’est bien vrai.

DE BOISMORIN.

Continue...

ADÈLE.

« Mais, vous ne me croirez pas... vous m’avez retiré votre confiance et votre estime, je ne puis vivre ainsi ! je ne puis supporter l’idée de votre mépris, et quand vous recevrez cette lettre, j’aurai délivré la terre d’un malheureux... mais non pas d’un ingrat !

Elle se lève.

Adieu, mon bienfaiteur, adieu, mon second père ; ma dernière pensée sera pour vous et pour une autre personne que je n’ose nommer. » Ah ! Monsieur, il est mort !

Apercevant Anatole et poussant un cri d’effroi.

Ah !

Elle se remet promptement et affecte de sourire.

 

 

Scène XIX

 

TRICOT, MARIE, ANATOLE, ADÈLE, M. DE BOISMORIN

 

TRICOT.

Monsieur le capitaine, vos ordres sont exécutés !

MARIE, passant à la droite d’Adèle.

Madame, voici toutes ces demoiselles, vos amies de pension, qui viennent d’arriver en carriole.

ADÈLE.

C’est bien.

ANATOLE, à M. de Boismorin.

On m’a dit. Monsieur, que vous me demandiez...

DE BOISMORIN, assis à la table.

Oui, sans doute !... tu nous avais annoncé que tu partirais ce soir...

ANATOLE.

Je pars à l’instant même...

DE BOISMORIN, repassant entre Anatole et Adèle.

Raison de plus pour te voir !... avant d’aller à ce bal où l’on nous attend, nous voulions, ma femme et moi, te faire nos adieux...

Regardant Adèle.

n’est-ce pas ?...

ADÈLE.

Certainement...

DE BOISMORIN.

Rien ne porte bonheur comme le dernier adieu d’un ami !

ANATOLE.

Un ami... m’en reste-t-il un seul ?

DE BOISMORIN.

Mieux que ça !... ici d’abord je t’en connais deux...

Regardant Adèle.

n’est-il pas vrai ?...

ADÈLE, avec calme.

Oui, Monsieur.

DE BOISMORIN.

Oui ; malgré l’éloignement et l’absence, s’intéresseront toujours à ta fortune... à ton bonheur... et quant à la lettre que tu m’as adressée...

ANATOLE.

Ô ciel ! serais-je trahi ?...

Il regarde Marie.

MARIE.

Ce n’est pas moi... c’est lui.

DE BOISMORIN.

Non... non !... je l’ai reçue deux heures trop tôt... ce qui vaut beaucoup mieux que deux heures trop tard... et dorénavant, mon cher Tricot, vous pouvez vous rassurer... Anatole m’annonce dans cette lettre qu’il s’éloigne de nous...

TRICOT.

Dieu soit loué...

MARIE.

Pourquoi donc ?...

Adèle, par un signe, lui impose silence.

DE BOISMORIN.

Cette lettre, qui du reste est très bien, nous a réconciliés... et puisque vous tenez encore à mon estime... je vous la rends !

TRICOT, avec noblesse.

La mienne aussi !

DE BOISMORIN, à Anatole qui veut lui prendre la main.

Quoiqu’il y ait encore là un certain passage que je blâme...

Avec sévérité.

que je blâme très fort ! et qui peut-être ne méritait pas de réponse... j’en ai fait une cependant... je l’ai faite en un seul mot !... elle est là... au bas de cette page... et j’espère qu’après l’avoir lue... vous aurez assez de force, assez de courage pour changer d’idée...

On entend en dehors un prélude de contredanse, et l’on voit paraître au fond les jeunes pensionnaires invitées pour le bal.

C’est le bal qui commence... viens, ma femme, viens... donne-moi ton bras !

Avec bonté.

Adieu, Anatole !

ADÈLE, donnant le bras à M. de Boismorin et passant près d’Anatole.

Adieu, Monsieur !

MARIE,
prenant le bras de Tricot qui vient de le lui offrir, et s’en allant en regardant Anatole.

Pauvre jeune homme !...

DE BOISMORIN, de loin, et prêt à sortir, lui faisant un dernier adieu de la main.

Adieu !... adieu !... mon ami !...

ANATOLE, resté seul en scène, suit encore quelque temps des yeux M. de Boismorin et Adèle, puis il redescend le théâtre dans la plus grande agitation.

Non ! quoi qu’il puisse dire... ma résolution est prise... je ne puis vivre sans elle et je me tuerai !...

Jetant les yeux sur la lettre.

Que vois-je !... ce mot de sa main... « Attendez ! »

Il se jette à genoux en jetant un dernier regard sur M. de Boismorin et Adèle qui s’éloignent. Pendant ce temps l’air de danse qu’on entend au dehors devient plus vif et plus animé. 

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